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« On ne peut plus se passer de printemps, parce qu’on n’a plus d’espérance »

Pierre Lieutaghi est un ethnobotaniste de renommée internationale, né en 1939, auteur de nombreux ouvrages de référence et créateur d’un jardin ethnobotanique à Mane, dans les Alpes-de-Haute-Provence. À l’occasion de la parution de son premier roman, Elio, et de la sortie du numéro « Marabout » de la revue Jef Klak, il interroge dans ce long entretien les relations complexes des sociétés avec les plantes et leurs représentations magiques, notamment dans leurs usages médicinaux.

 

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Qu’est-ce qu’un ethnobotaniste ? Une sous-espèce du botaniste, de l’ethnologue ? Quel est son champ de connaissance ?

C’est une espèce mal définie. À la fin du XIXe siècle aux États-Unis, les anthropologues commencent à travailler sur les modes de classification des sociétés de tradition orale : comment elles se représentent et ordonnent la nature. Puis, les Européens se sont intéressés à l’usage de la flore par les sociétés traditionnelles : les pays colonisateurs cherchaient ainsi à valoriser par tous les moyens les « produits des colonies ». L’un des foyers de l’ethnobotanique en France a été le laboratoire d’Agronomie tropicale du Museum d’histoire naturelle. Depuis les années 1960-70, elle relève surtout des sciences humaines, mais si certains travaux d’ethnologues la rencontrent, la discipline n’est pas reconnue comme telle.

Alors que les botanistes universitaires travaillent en laboratoire, les naturalistes, comme les ethnologues, sont restés sur le terrain. Il n’y a pratiquement plus d’enseignement de la botanique de terrain, qui est passée du côté des « grands amateurs », comme on le dit des musiciens. C’est un paradoxe de notre époque : alors qu’on n’a jamais autant parlé de nature, on ne s’est jamais autant éloigné, au niveau universitaire, de cette intimité avec les milieux. Entre-deux-guerres, par exemple, les Montpelliérains de l’école de phytosociologie avaient pourtant considéré les ensembles végétaux comme des sociétés, des ensembles naturels répondant aux conditions du milieu.

Quant à l’ethnobotaniste, son terrain, c’est partout où une société rencontre la flore, dans une forêt tropicale ou dans un square parisien, dans les champs, au magasin bio ou pas bio, sur le balcon, sur un rond-point… On s’intéresse aujourd’hui surtout aux représentations, à l’interprétation dans l’ordre symbolique.


Quelles sont les diverses pratiques et représentations d’ordre magique que l’ethnobotanique a pu repérer dans les sociétés traditionnelles ?

C’est difficile de l’aborder de cette façon-là, parce que, pendant longtemps, on a parlé de « superstitions » : l’ordre rationnel regardait tout le « non rationnel » comme de la superstition, tout ce qui s’y rapportait était perçu comme du chaos irrationnel. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, des médecins européens, des « explorateurs » tropicaux recueillent des pratiques d’ordre magique et, en même temps, ils prennent une distance extraordinaire à leur égard : ce sont des choses sales dont on est bien obligé de tenir compte, parce que la société fonctionne avec ces systèmes-là, mais on insiste sur la pauvreté des pensées qui les produisent.

Ceci dit, la perception de la magie comme représentation du monde, on ne peut l’avoir que lorsqu’on s’est mis à distance de cette représentation-là. Du dedans, on ne se pose pas la question de la magie du monde. Le monde est magique par nature, parce qu’il est inconnaissable. On l’explique avec des systèmes de représentation qui font intervenir des esprits, des forces, des constructions de l’imaginaire très complexes, qui permettent de vivre dans la complexité extraordinaire du réel. La magie est native : pendant très longtemps, c’était implicite, on était dans un ordre magique qu’on ne percevait pas comme tel. La réalité était regardée comme l’expression de forces au-delà de nos pouvoirs de compréhension, de volontés des dieux, ou bien de leurs dérobades, leurs erreurs, leurs oublis, et il fallait faire avec cette espèce d’aléatoire constitutif de la réalité. Le monde, c’était l’altérité foncière, on ne pouvait le comprendre qu’en lui attribuant nos propres peurs, nos propres terreurs, nos propres pulsions, on ne pouvait l’expliquer que comme miroir. Il n’était pas possible de créer un domaine de savoir indépendant entre l’expérience de nous-mêmes et la perception en écho de nous-mêmes qu’on avait du monde.


Quelles relations entretenait-on avec ce monde magique ?

Les êtres humains sont pleins de peurs, la nature en provoque constamment, et la magie (qui encore une fois n’est pas nommée magie dans les sociétés qui la vivent) permet d’abord de se défendre de la peur qu’inspire le monde. Elle sert aussi à se protéger des conséquences des erreurs ou des transgressions qu’on peut commettre. Il y a des risques absolument partout : il ne faut pas passer à tel moment sous tel arbre, il faut faire attention quand on voit tel animal traverser la route ou le chemin dans tel sens – toute chose ou rencontre de choses fait signe. Le monde, c’est des signes donnés par les puissances qui nous manient, avec lesquelles on a à composer. Elles nous proposent parfois de les amadouer ou de les rendre propices, mais l’essentiel du vécu magique du monde, c’est de produire des limites pour empêcher les forces impossibles à maîtriser d’arriver jusqu’à nous, de nous détruire. Permanente, la peur de la nature est encore présente dans toutes les sociétés, y compris la nôtre, sous diverses formes.

 

L’Ellébore fétide, « pied de griffon », appartient aux plantes de la magie protectrice européenne

 

Au moment de la décadence romaine, une quantité de cultes étaient arrivés d’Orient à Rome. Il y en avait pour chaque rencontre avec les choses : un dieu pour la serrure, un dieu pour les gonds des portes ; chaque objet était sous la dépendance d’une puissance. Chaque geste est alors un geste périlleux. C’est ça, le monde magique, chaque geste est chargé de quelque chose qui est plus que le geste. En fait, la vie est entièrement constituée de signes dont la force est qu’ils sont pour beaucoup invisibles. Cela, on l’a perdu en grande partie, heureusement !


Comment affronter cette peur ?

Pour mettre de l’ordre malgré tout dans ce chaos qu’est le monde des origines, pour se rassurer par rapport au grand inconnaissable, les sociétés anciennes créent les dieux, les génies, etc., qui représentent un certain nombre de visages du chaos. Zeus, dieu de la foudre, Poséidon, de la mer : toutes les grandes forces prennent un visage, et on peut dès lors les nommer, puis en faire des catégories, des interlocutrices éventuelles ; elles ont leur raison — incompréhensible, certes, mais on a au moins nommé certaines choses, on n’est plus devant la dispersion absolue. Il faut aussi définir le territoire, lui attribuer des dénominations. Ce que l’on nomme est exclusivement de l’ordre de l’utilité, soit matérielle, soit symbolique. On nomme les objets, par exemple les plantes qui servent à tisser des filets ou des pagnes, on nomme ce qu’on mange, ce qui soigne, et puis on nomme ce qui fait le lien avec les puissances, ce à quoi on va sacrifier, ce qui va intervenir dans les sacrifices, ce qui va borner le territoire, là où va s’arrêter, par exemple, la puissance des génies de la forêt. Les noms de la nature servent à s’y retrouver dans les usages des choses, mais aussi à s’assurer une sécurité parmi tout ce qui n’a pas de nom. On nomme donc seulement une part de la nature. Dans la plupart des sociétés, pour ce qui concerne les plantes, la dénomination concerne grosso modo entre 15 % et 20 % de la flore. Le reste n’a pas de nom, et ce qui n’a pas de nom n’a très généralement pas d’usage dans la société donnée.


Le végétal y est-il considéré comme une unité distincte des autres « règnes », minéral ou animal, selon le terme scientifique ? Plus précisément, les pensées traditionnelles reconnaissent-elles des relations spécifiques du végétal avec ces forces naturelles à canaliser, à défaut de les comprendre ?

La reconnaissance des règnes est complexe, parce qu’il y a souvent des interférences. Dans les mythes, on voit des plantes qui sont plus ou moins animales, des animaux qui sont plus ou moins plantes, mais la différence essentielle, reconnue même implicitement par les sociétés de tradition orale, c’est que le végétal est un être immobile avec des parties souterraines, c’est-à-dire qu’il va dans la terre, très loin quelquefois, et cet ancrage le fait participer du domaine des morts. C’est plus vrai dans nos climats avec saisons, où l’hiver semble faire mourir les plantes. Même si des sociétés n’enterrent pas les morts, dans beaucoup d’entre elles, il y a un retour à la terre, au monde souterrain : l’inhumation opère quelque chose comme une restitution à ce qui fait vivre le monde visible.

 

Les plantes pénètrent en profondeur dans le domaine des morts (Paris, cimetière du Père Lachaise)

 

Dans nos cultures, l’arbre est un être double avec une partie aérienne, qui s’élève vers la lumière, et une partie invisible qui descend vers le noir. Cette dualité lui donne souvent une position d’intercesseur entre les mondes des vivants et des morts, et en même temps le rend suspect. Le végétal est par nature un être ambigu. Et il le reste, même si la mise au jour de l’inconscient a fait reculer la symbolique de la nature, de l’ombre.


Comment se traduit cette ambiguïté du végétal dans les représentations ?

Elle est attestée par des signes, puisque tout ce que produit la nature fait signe. Une plante, surtout un arbre qui descend loin chez les morts, peut en rapporter des images. Le noyer ramène des crânes dans ses fruits, ce qui entraîne toute une filiation de croyances : on ne doit pas dormir sous un noyer parce que ça induit des fièvres mortelles. Il y a le versant matériel de la croyance : l’ombre froide du noyer, ses feuilles chargées de substances qui empêchent les plantes de pousser, qui atrophient les graines ; et, à l’arrière-plan, le noyer charrie des images funéraires, des visages de la mort. Dormir à l’ombre du noyer, cela revient à s’abandonner à son influence délétère, réelle et imaginaire.

Les représentations du végétal dans les livres de médecine montrent bien cette double nature. C’est le cas par exemple de Sur la matière médicale de Dioscoride, manuscrit du VIe siècle, premier herbier peint conservé en Europe : toutes les plantes y sont figurées avec leurs racines – une forme de représentation qui se poursuit jusqu’au XVIe siècle. Dans la peinture en revanche, quand elle commence à montrer des paysages, à partir du XIVe siècle surtout, on n’a affaire qu’à des décors : les allusions aux parties souterraines sont extrêmement rares, comme s’il y avait oubli de la double nature du végétal. C’est que le monde chrétien ne peut pas montrer ce qui appartient au démon, il laisse les racines à l’apothicaire, au médecin, où le symbole est en principe annulé par l’usage dans l’ordre matériel.


Comment la peinture paysagère peut-elle faire allusion aux racines ?

Dans une prédelle1 Partie inférieure d’un retable généralement divisée en plusieurs compartiments figurant une série de petits sujets en relation avec le thème principal. du Saint François recevant les stigmates, de Giotto, au Louvre, on voit sa célèbre prédication aux oiseaux : saint François s’adresse à tous les oiseaux descendus du ciel, qui le regardent et écoutent son sermon (les oiseaux représentent l’assemblée des croyants dans l’imagerie médiévale). Un arbre, à côté, peu identifiable, se penche vers le saint comme si lui-même l’écoutait, et, en recevant la parole céleste, se déracinait un peu. Cette image très remarquable pourrait confirmer la demi-damnation du végétal, assigné à l’obéissance à l’égard des puissances souterraines, mais cependant capable de rédemption puisqu’il est à moitié dans la lumière.

 

Giotto, Saint François d’Assise recevant les stigmates, vers 1300, prédelle de la prédication aux oiseaux (Paris, musée du Louvre)

 

Il n’en reste pas moins que, dans nos cultures, le végétal est surtout un être mis à distance, trop ambivalent pour qu’on puisse lui faire confiance. Cependant, comme le monde souterrain est à la fois le domaine des morts et celui d’où renaît le printemps, d’où lèvent les graines et les blés, les racines participent aussi des forces revivifiantes. Cela explique que l’ancienne médecine les préfère souvent aux parties aériennes. Un certain nombre de plantes médicinales connues de nos jours par les fleurs seules, comme le tilleul ou le sureau, sont alors employées, surtout ou exclusivement, pour les propriétés qu’on attribue à leur racine.

Au XIIe siècle, Hildegarde de Bingen va même jusqu’à conseiller, contre la goutte, la terre qui touche les racines de tilleul. Parce qu’elle est sous leur dépendance, la racine est directement associée à ces forces souterraines qu’il faut amadouer. Il y a donc des rites de cueillette, qui sont répertoriés et qui décrivent, durant l’Antiquité en tout cas, la façon dont on s’approprie un végétal. Quand on le déterre, on laisse une offrande dans le trou de la racine. Ça peut aller jusqu’à la pièce d’or, pour les plantes très importantes ; autrement, on y verse quelque chose qui a valeur de contrepartie, des grains ou de la farine, par exemple. Il faut remercier les puissances qui ont fait pousser le végétal avec son pouvoir de guérison. Si on ne le fait pas, il peut y avoir vengeance.


Trouve-t-on de nos jours des survivances de ces pratiques magiques ?

Il y a encore des gens qui, ici en Provence, ne veulent pas arracher un figuier lorsqu’il pousse dans le perron de la maison. Ailleurs, le même interdit concerne le sureau. Ce sont des plantes qui viennent d’elles-mêmes dans les murs, les lieux habités – leurs graines sont propagées par les oiseaux. Les arracher, ce serait attirer le malheur sur la maison. Un arbre a été donné à la maison : quand la graine pousse, elle fait une racine qui se disperse sous la maison, qui va vers quelque chose de l’ordre d’un pouvoir, et si je ne le respecte pas, il se retourne contre moi. Voilà la magie : négocier tout le temps, et si possible dévier pour soi des pouvoirs dans une intention de réparation, de bénéfice quelconque, ou bien vers les autres, souvent dans la volonté de leur causer du mal, de les détruire.


Cet exemple nous semble appartenir à un passé révolu, aux sociétés traditionnelles. Comment s’opère le partage entre pratiques qualifiées de magiques (ou superstitieuses) par les discours savants et pratiques « rationnelles » ?

Le monde est magique quand il n’est pas expliqué mais reçu tel quel. On fait avec un monde qu’on ne peut pas comprendre, mais qu’on cherche à ordonner, entre les rapports pratiques et les inventions de l’imaginaire. Les scientifiques d’aujourd’hui disent : « Il y a un donné », à partir duquel est élaboré un ensemble de concepts, de propositions, de théorèmes qui constituent l’état des choses sur lequel on va réfléchir. Pour la pensée vernaculaire (je n’aime pas le mot « traditionnelle »), la pensée des sociétés sans écriture, le monde n’est pas un donné, c’est un reçu, il faut faire avec, sans les clés d’explication de la science d’aujourd’hui. Il faut lui trouver du sens, entièrement dépendant de ce qu’on ressent, de ce qu’on projette, et non de ce qu’on raisonne.

Les gens qui vivent dans ce qu’un regard extérieur appelle « la nature » n’ont pas conscience de vivre dans « la nature ». « La nature », pour eux, c’est un territoire, ce n’est pas distinct de la quotidienneté de leur vie. Pour parler de « nature », il faut s’en être mis à distance (comme pour la magie). La « nature » des hommes anciens n’est nullement celle des naturalistes ni des biologistes, pas davantage celle des urbanisés qui fantasment sur le mot, c’est un territoire inconnu où la conscience a été parachutée, où elle doit trouver des stratagèmes pour survivre. Le premier d’entre eux, c’est de s’entendre aussi bien que possible avec l’inconnaissable, de mettre au point des systèmes de communication avec lui, d’apaisement de la conscience. Ce sont ces systèmes, cette connaissance projetée à partir d’un rêve, cet usage du monde par le dedans, que l’on qualifie aujourd’hui de magie.


On a tous reconnu, au moins enfant, des formes humaines dans les arbres, dans les pierres, les nuages. Cette reconnaissance de formes similaires, de ressemblances paraît centrale dans l’histoire de nos relations aux plantes. Comment la similitude, dans une plante, devient-elle signe, et signe de quoi, ou vers quoi ?

C’est vrai que les sociétés « pré-rationnelles » vivent dans un monde qui n’est que signes. Chaque chose est un signe, qu’on sait interpréter ou pas. Certains sont maléfiques, d’autres bénéfiques. Il se crée des relations utilitaires dans l’ordre du symbole. Quand on saigne, c’est rouge ; il existe des arbres qui saignent des sèves rouges. Comme le monde, aussi étranger soit-il, produit en même temps des images de nous-mêmes, la pensée qu’on appelle aujourd’hui « analogique » pense que ce sang des arbres a quelque chose à voir avec le nôtre. Ce qui fait qu’on l’utilise ensuite comme remède, c’est une autre histoire. Toujours est-il que dans le monde entier, que ce soit au Brésil, en Mélanésie, en Europe, des sucs rouges sont employés comme remèdes vulnéraires, c’est-à-dire qui soignent les plaies. D’autres sucs de plantes peuvent être assimilés à des exsudations pathologiques, le pus par exemple, et intervenir par similitude.

Le bouleau fournit de bons exemples de ces processus. Les gens ont fait très tôt des torches en écorce de bouleau, comme avec le bois résineux des pins. Dès qu’il y a eu le feu, on s’est éclairé. L’archéologie a trouvé, il n’y a pas longtemps, dans la vallée de l’Arno en Toscane, des haches du Néolithique moyen, d’environ 200 000 ans, qui ont encore des traces de la colle qui servait à les emmancher. Cette colle, le « brai », extraite de l’écorce de bouleau, est un produit utilisé pendant toute la Préhistoire. Il y a 200 000 ans, les gens savent donc extraire ce brai, de la résine exsudée à chaud, épaissie par une légère carbonisation, qui se fige quand elle refroidit et peut alors servir de colle. En même temps, ceux qui ont manié ces torches de bouleau et qui avaient des plaies ont pu s’apercevoir que la résine les cicatrisait (comme le font beaucoup d’autres résines). Ainsi une image de l’interruption d’un flux pathologique se construit-elle.

Comme on a pu s’apercevoir qu’elles étaient cicatrisantes (et elles sont aussi antiseptiques), l’observation que beaucoup de résines liquides durcissent au contact de l’air a pu, par réflexion analogique, amener à soigner les fractures osseuses. Il n’y a pas si longtemps que ça, dans les Alpes, encore dans les années 1940, on enveloppait les membres fracturés dans des linges imbibés de résine, qui finissaient par durcir. C’était une façon de poser un plâtre, mais au départ, c’est parce que la résine elle-même « se répare ». L’action antiseptique était inconnue, mais pas son expression symbolique : les substances résineuses, très souvent d’odeur aromatique, étaient regardées comme antagonistes du pus et des diverses sécrétions pathologiques. De surcroît, ce sont souvent les arbres blessés ou parasités qui exsudent une résine. Il y a donc à la fois la pratique et le symbole, on peut même parler de « pratique du symbole ».

 

Exsudation de résine sur le tronc d’un épicéa malade (Haute-Savoie)

 

Un autre exemple : dans les temps chrétiens, les gens n’ont pas le droit de faire d’autopsie — le corps est à l’image de Dieu, pas question de regarder dedans ! Mais on ouvre les animaux depuis des centaines de milliers d’années, et l’on sait ainsi que la bile est jaune et amère. En Europe, le bois de l’épine-vinette, jaune safran, est employé depuis longtemps comme remède biliaire (l’ancienne médecine dit « remède du foie »). Ce sont des relations inductrices, qui se retrouvent en grand nombre en Grèce ancienne, ou dans les premiers textes de médecine chinoise.

Le monde fournit donc beaucoup de repères qui permettent d’accéder à des propositions utiles pour les humains, thérapeutiques entre autres. Vers la fin du XVe-début du XVIe siècle, des gens qui pratiquent l’alchimie par ailleurs, comme Paracelse, vont plus loin en affirmant que le monde est fait pour notre aptitude à en découvrir les sens cachés – ce qui est déjà une idée moderne. Il est chargé d’intention favorable, aussi opaque soit-elle. À la Renaissance, on attend que celui qui a l’intelligence comprenne les signes de la nature. L’intention est d’autant plus évidente qu’entre-temps est arrivé le Créateur. Un savant de cette époque, Crollius, écrit : « Toutes les herbes, plantes, arbres et autres provenant des entrailles de la Terre sont autant de livres et signes magiques, communiqués par l’infinie miséricorde de Dieu. » Cette idée résume ce qu’on appellera plus tard la « théorie des signatures », selon laquelle, notamment, « les semblables soignent les semblables ». Les alchimistes ont formalisé des représentations du monde qui existaient bien avant leur temps.

Ces « livres », ces « signes » sont à interpréter, mais ils n’expriment pas une profusion chaotique, ils émanent d’une source unique…

C’est la volonté divine. À la Renaissance, le monde chrétien rassemble et révise ce qui était complètement dispersé dans le monde païen, où, à la limite, à chaque signe pouvait correspondre une divinité. Désormais, tout est rassemblé en une seule volonté de bien pour l’homme. On perçoit clairement quelles sont les limites d’un tel geste de simplification : dès l’élaboration de cette théorie, des gens essaient d’expliquer les propriétés des plantes en cherchant des signes qu’on n’aurait pas vus. Ils font le chemin inverse : Quel est le signe que doit forcément porter la plante pour expliquer son pouvoir ? Dans notre société déterminée par la raison, cette idée que le monde nous veut du bien et nous propose des signes pour en connaître l’usage fonctionne toujours : des écoles thérapeutiques « alternatives » expliquent ainsi des propriétés de l’achillée millefeuille par la ressemblance (toute relative) de son inflorescence avec un parapluie, protecteur comme on sait !


Deux modes de compréhension du monde semblent coexister en s’opposant : face au savoir scientifique moderne, rationnel, expérimental, conceptuel, subsiste un savoir populaire fondé sur d’autres relations au monde dans son étrangeté, des relations affectives, analogiques, qui se confrontent sans cesse à des signes de la nature. La pensée qui relie des usages à des signes est-elle restée vivante jusqu’à présent ?

Pour les gens qui sont dans le chaos de l’inconnaissance, tout ce qu’ils mettent d’énergies, de dieux, de forces pour s’y retrouver et expliquer les choses, pour établir des liens, tout cela produit en même temps de l’« interconnexion » entre la nature – au sens de « toutes les choses » – et les humains. Alors que la science moderne les en éloigne de plus en plus. Ainsi, accéder à une paix en dehors de l’explication demeure très important. Notre monde actuel est expliqué – enfin, dans quelques grandes lignes et en-deçà de l’horizon –, mais l’explication n’apaise pas pour autant. De là les effets de retour permanents, très actifs aujourd’hui, vers l’inconnaissable : on veut recréer les vieux liens défaits par la science.

La vogue actuelle des remèdes floraux de Bach, par exemple, est de cet ordre-là. Ce docteur Bach – quelqu’un de très bien, paraît-il, je ne doute pas de sa sincérité – a écrit un livre assez abscons. Il se pense visionnaire, il regarde une fleur, il reçoit le message d’une herbe qui dit : « Je sers à ça ». Ça marche donc toujours très bien…

Dans les enquêtes que nous avons faites ici, en Haute-Provence, nous avons recueilli des explications de l’usage de certaines plantes par un biais analogue. Dans le Vaucluse, je me rappelle d’un traitement de calculs urinaires par l’ortie. L’explication, retrouvée ensuite dans une autre enquête, et qui circulait donc dans la région, voulait que les calculs, qui sont des cristaux souvent pleins d’aspérités et non des petites choses lisses, brûlent au passage comme les poils de l’ortie. Il y a une similitude. Ça semble assez tiré par les cheveux, mais les gens qui y recouraient, et qui n’avaient pas lu les alchimistes, donnaient cette explication-là, bien que l’ortie ne soit pas spécialement un remède des lithiases. Cependant, des plantes qui « portent le signe de la bile », par exemple, sont effectivement des cholagogues (favorisant la production et l’évacuation de la bile) – comme le curcuma, remède biliaire par excellence, depuis très longtemps mis en œuvre par la médecine analogique. De même, la chélidoine, au suc jaune bien connu pour traiter les verrues, est en Europe une plante qui « montre du jaune » de façon assez rare pour être remarquée et employée dans les « maladies du foie ».

 

L’emploi de l’ortie contre les calculs connaît des explications analogiques dans la médecine populaire provençale

 


Peut-on considérer que, parmi les remèdes attestés aujourd’hui par la pharmacologie scientifique, beaucoup relèvent déjà de la médecine des signatures ?

Plus vraiment. Dans la médecine savante moderne, toutes ces relations ont été écartées, on ne veut pas les connaître. L’homéopathie, en revanche, reste attentive à ce type de relations. Des plantes de la médecine des signatures sont encore prescrites selon leurs indications originelles. Par exemple, la pulmonaire (pas la pulmonaire parente de la bourrache, mais le lichen pulmonaire qui pousse dans les forêts assez fraîches sur les troncs et les rochers, dont le verso ressemble un peu aux alvéoles des poumons) était signalée chez les médecins alchimistes comme un remède des affections bronchiques ; et l’homéopathie moderne l’utilise de la même façon.

 

Le lichen Lobaria pulmonaria (Pulmonaire du chêne), remède des affections respiratoires dans la médecine des signatures, perdure en homéopathie

 

Mais l’homéopathie ne s’en tient pas au domaine strictement végétal, elle met aussi en œuvre le règne animal et les minéraux. Par exemple, sepia, la seiche, dont tout le monde sait qu’elle se protège, en cas de danger, derrière un nuage d’encre noire qu’elle expulse. Quand on lit la description du remède dans les matières médicales homéopathiques, on a l’impression de lire Paracelse, et de retrouver la pensée magique ! On le donne plutôt aux femmes (les homéopathes distinguent « remèdes masculins » et « remèdes féminins »). C’est le remède de celles qui « broient du noir », qui vivent une chute aussi bien d’ordre psychique, comme une déprime, que d’ordre physique (seins qui tombent, pertes) ; bref, tout ce qui évoque la seiche, cet animal mou, sorte de petite jupe tremblotante. L’assimilation de la seiche à une situation psychologique ou physiologique donne un remède homéopathique prescrit à celles chez qui tout « tombe », qui s’abandonnent aux idées noires. « On voit entrer le remède », me disait une amie homéopathe à propos de sepia, pour une patiente venue la consulter. Il y a bien de la magie là-dedans !


Le remède a-t-il fonctionné pour cette patiente ?

Très vite ! Ce qui est surtout à relever, à propos de l’homéopathie et en bien d’autres lieux, c’est qu’il se crée de nouvelles magies, parce que notre savoir savant construit un monde inaccessible au commun des mortels. La physique subatomique, par exemple, nous est totalement incompréhensible. La science contemporaine favorise la réapparition du discours pré-rationnel parce qu’elle ne peut plus répondre, comme voulait le faire celle du XIXe siècle, aux attentes communes d’explication des choses. Même dans des revues savantes, on peut voir des esprits fort rigoureux expliquer les médicaments homéopathiques par des interférences au niveau quantique – analyses que personne ne pourra jamais vérifier. C’est très intéressant, cette réinjection de l’inconnaissable. On ne peut pas accepter un monde trop finement expliqué, il s’écarte de nous aussi loin que l’empire des dieux.


L’explication n’est jamais totale, elle ne fait que poursuivre une régression indéfinie des effets vers les causes, elles-mêmes à leur tour à expliquer.

L’explication n’est pas la connaissance. Cela veut dire que, quoi qu’on fasse, la pensée magique est permanente. Sans même parler de ses formes anciennes persistantes, peut-être plus beaucoup dans les campagnes françaises, mais dans d’autres régions du monde, dans les villes : la magie est toujours à l’œuvre. On le voit par exemple dans le transfert des cultes de la magie brésilienne dans le Portugal actuel, où se développent des églises à caractère vaudou avec des rituels impressionnants. On ne jette pas de sorts, en tout cas pas à ma connaissance, mais on prend de multiples attentions à se concilier les dieux d’un panthéon complexe. Et tout le monde est tombé un jour ou l’autre sur les cartes de visite des marabouts qui promettent le retour de l’être aimé, la vaillance sexuelle, et même le nettoyage du disque dur !


Comment vois-tu le succès grandissant de nos usages contemporains des plantes médicinales, notamment par l’aromathérapie ? Est-ce une réappropriation d’une pratique médicale en partie autonome, dès lors que notre relation au remède ne passe pas par un savoir, une technique trop élaborés, éloignés de notre emprise ? Est-ce une réappropriation de l’univers végétal ?

On est désormais hors de ce qu’on appelle la nature, et dans cet éloignement, on réintroduit l’idée selon laquelle la nature est essentiellement vraie : la « réappropriation » se construit pour l’essentiel là-dessus, sur une vérité encore intouchée. Cela rétablit aussi une certaine conception païenne du monde. Il y a une vérité originelle, qui serait plus ou moins pervertie, par exemple avec les diverses façons qu’on a de la convertir en médicaments. Mais penser la nature comme vraie par essence reste un mythe fort dangereux.


Une approche pragmatique, grâce à l’expérience partagée de succès thérapeutiques ordinaires, ne suffit-elle pas pour en expliquer l’intérêt croissant ? Y a-t-il nécessairement ce présupposé idéologique ?

C’est implicite. On est une société urbaine : ce qui se passe du côté des plantes médicinales, ce n’est pas un phénomène rural, mais urbain. La ville étant dépossédée des relations « originelles » qu’on est censés avoir avec la nature, elle a besoin de se recréer des liens. C’est simpliste, archi-convenu de le rappeler, mais c’est aussi une vérité de base. Ainsi, le remède venu de ce qu’on appelle « nature », où les choses seraient plus vraies qu’en ville, ou en tout cas plus justes, c’est presque une évidence qu’il soit « bon ».

Mais notre dépendance à l’égard des remèdes industriels rend la critique complexe. À partir de l’expérience d’une médecine industrielle qui sauve les gens mais ne se préoccupe pas de leur être, on a le sentiment, on suppose que, puisqu’on est les enfants de la nature, les remèdes de la nature ne soignent pas seulement le corps, mais s’occupent aussi de notre personne. Si on le croit, ça marche. Si on le croit, c’est que c’est « vrai ».

Cela tient de la reconstruction d’un état de connivence avec les origines. Elle a un versant positif, je pense, et surtout un versant négatif, parce que les origines, c’est, encore une fois, la confusion. J’aime bien rappeler que les nazis, grands consommateurs de magie (Hitler payait des mages, soutenait des recherches aberrantes), avaient réquisitionné les productions des premières fermes biodynamiques. C’était lié à cette idée de retour aux origines, à la « pureté » de ce qui n’est pas contaminé par la raison. Tout cela est très trouble.

 

Dans nos sociétés, la nature confuse est le lieu des forces diamétralement opposées aux territoires de la raison. Dès que la nuit tombe, nul n’entre encore sans peur dans les bois

 

L’abandon à la croyance suppose qu’il y ait moins de critique, ou plus de critique du tout. La magie marche avec la croyance, évidemment, l’une ne va pas sans l’autre. Or, on est dans une société qui est obligée de reconstituer des croyances, puisqu’on est tout le temps dans le pratique, même dans « le » pratique de la relation, via internet, par exemple. Il n’y a pas vraiment de surprise, on attend les choses, on sait comment elles vont se produire, la surprise est quasiment programmée. La nature rassure, parce qu’elle exprime à la fois la permanence et l’infini des possibles ; elle peut détruire l’humain en réponse à ses erreurs, mais pas le tromper.


Le chaos lui-même, peut-être, devient presque recherché et rassurant, là où auparavant il effrayait ?

Exactement. À côté de cette espèce de lissage du rationnel… c’est un peu comme lorsqu’on sort d’une autoroute, et que tout d’un coup on tombe dans un bois.


En dehors des usages médicinaux, comment cette prodigalité de la nature se manifeste-t-elle à travers les plantes ?

La magie se perpétue de multiples façons. Maintenant, on use de ce charme quotidien qui consiste à mettre des fleurs dans la ville, partout, tout le temps. L’explication la plus vraisemblable est celle-ci : comme on n’a plus de transcendance, qu’on ne projette pas une vie après la mort, et qu’on est dans du vide de ce côté-ci, il faut qu’il soit aussi « agréable » que possible, qu’il fasse le mieux possible diversion. Voici cinq ou six siècles, les jardins n’avaient de fleurs qu’au printemps, en mai ; ensuite c’était fini, jusqu’en mai de l’année suivante. Puis on a introduit des fleurs d’Amérique, elles ont donné les floraisons d’été, et puis des plantes d’Asie, de Chine, du Japon, devenues nos fleurs d’automne, comme le chrysanthème, qui est désormais passé du cimetière à la ville. On fait des suspensions de chrysanthèmes en novembre (on en voit à Forcalquier, à Paris – au jardin du Luxembourg, à Jussieu), et quand ces fleurs-là sont gelées, on allume les éclairages de Noël, un printemps électrique qui dure de novembre à janvier, jusqu’au moment où on va mettre en terre les premières pensées. On ne peut plus se passer de printemps, parce qu’on n’a plus d’espérance.

 

L’hiver venu, des fleurs peuvent toujours répondre à la nouvelle envie de printemps perpétuel (Paris, chrysanthèmes au jardin du Luxembourg)

 


C’est comme une forme d’exorcisme ?

C’est exactement un exorcisme : le printemps permanent nous protège contre l’idée de mort. Quelque chose autour de nous décide que tout doit être jeune tout le temps. Il y a le fameux jeunisme induit dans la société, toujours l’habit magique contre la finitude, et un jeunisme de la flore doit lui répondre. La magie n’a absolument pas fini de sévir. En même temps, cela pose vraiment des questions sur comment construire un ordre rationnel qui n’évacue pas l’ombre, qui soit humain. L’ombre se projette tout le temps, aussi bien celle des fleurs – l’important est de prendre garde que ce ne soit pas une ombre mortelle.


Puisque tu parles de renouveau printanier, terminons avec ton plus récent livre, un premier roman, dont le jeune héros éponyme Elio entretient une attention privilégiée aux plantes2 Pierre Lieutaghi, Elio, Actes Sud, 2014.. S’agissait-il par cette écriture de donner une voix incarnée aux relations intimes de l’homme avec le végétal, relations d’abord ancrées dans une situation de vie singulière, quoique partageable ? Une voix qui t’aurait peut-être manqué dans l’écriture du savoir objectivant, généralisant, que tu as pu mener longtemps ?

J’avais effectivement cette idée de sortir du discours, pas forcément scientifique, mais du commentaire à caractère savant, pour passer dans un ordre plus « sensible ». Je fais partie des gens sensibles à la magie du végétal et qui, en même temps, optent pour une démarche plutôt scientifique, c’est-à-dire de recul en regard de l’effusion, mais sans tenir l’effusion constamment à distance.

Dans ce roman, on rencontre un personnage, le narrateur, à qui les plantes font des signes, mais sur un mode plutôt poétique. Elles lui disent d’être très attentif au monde, de nos jours producteur d’images rapides, éphémères, où chacun est constamment sollicité par une illustration aussitôt effaçable de son propre vécu. Notre simple présence dans le monde et ses signes est en péril.

C’est vrai que ça traduit aussi ma propre évolution. Les signes du végétal (ou des chants d’oiseaux, également très présents dans le livre) font partie de ces innombrables permanences inaperçues qui tissent l’infini de l’attention, d’une véritable attention, loin de l’évasif et du commun des choses. Tout d’un coup, de petits événements, tels ceux proposés par les plantes, vont ébranler l’attention commune. Ce sont des surprises souvent brèves, une plante du haut des murs, par exemple, et à cela s’attache comme une… une extension de la présence.

On pourrait penser que ce sont les grands événements, les grandes œuvres, qui justifient l’existence des humains, mais il y a aussi ces propositions discrètes : pas des offres d’usage, ni de grands signes magiques, juste un tas de petites magies inaperçues. Elles construisent simplement le plaisir naïf et nécessaire de n’être pas dans la raison – et à travers ça, elles permettent aussi de construire plus d’ordre rationnel en nous, un meilleur ajustement à la réalité.


Cette petite magie… on peut sans doute parler d’émerveillement ?

Voilà, c’est le mot.


Et ce n’est pas contradictoire avec la raison qui va chercher à approfondir sa connaissance pour trouver de nouveaux motifs d’émerveillement ?

J’ai souvent en tête les mots d’Henri Bosco, qui disait : « La raison ne connaît que la raison. » Et la raison fait la guerre à ce qui n’est pas de son obédience. Il y a une autre citation, de Pierre Legendre, très belle : « L’humanité a besoin de l’ombre pour échapper à la folie. » On ne peut pas se tenir constamment sous les spots de l’explication. Cette espèce de silence que nous propose la flore, et avec elle toute la nature comme monde des signes et territoire de l’attention toujours renouvelée, ce silence nous octroie l’indécis, l’irrésolu, la chance d’une nouveauté venant seulement de nous. Ce qui nous permet de garder notre substance humaine entière, de ne pas nous résumer à de la pensée qui ordonne, qui établit du définitif pour mieux passer à autre chose. On a évacué les dieux, mais pas le besoin de transcendance.

 

« On ne peut se tenir constamment sous les spots de l’explication. » Anémones hépatiques dans un taillis haut-provençal, en avril

 

Pour aller plus loin :

Dans la vaste bibliographie de Pierre Lieutaghi, pour prolonger et approfondir les questions abordées, voir essentiellement La Plante compagne. Pratique et imaginaire de la flore sauvage en Europe occidentale, Actes Sud, 1998.

 

Notes

1 Partie inférieure d’un retable généralement divisée en plusieurs compartiments figurant une série de petits sujets en relation avec le thème principal.
2 Pierre Lieutaghi, Elio, Actes Sud, 2014.
L’autre côté de la terre

L’autre côté de la terre

Montage : Julien Reydel

Trois jours avant la mort de Rémi Fraisse, le 23 octobre à l’aube, quelque part dans le Tarn, un troupeau de brebis quitte sa bergerie pour une transhumance hors norme jusqu’à la ZAD du Testet. Récit d’une solidarité animale et animée pour la lutte du Testet, en images et en murmures.

Nombreux-ses sont celles et ceux qui attendent le départ pour suivre la marche. La veille déjà, bergers et bergères se sont affairé-e-s pour réunir le nécessaire : du pain, de l’eau, des complices, un message. Car si le but d’une transhumance est d’aller « de l’autre côté de la terre », il ne s’agit pas pour l’heure de mener le troupeau vers de plus verts pâturages, mais bien de faire entendre des voix à travers une marche symbolique.

Les bergers et bergères de la transhumance qui ont choisi de prêter main forte à la mobilisation du 25 Octobre 2014 au Testet font partie du collectif Faut pas puçer, en lutte contre le puçage et le traçage des brebis, les contrôles systématiques de l’administration et l’innovation technologique qui les dépossèdent de leurs pratiques d’élevage.

C’est donc derrière une banderole dénonçant la barbarie industrielle que la transhumance a débarqué sur le site de Sivens, en solidarité aux zadistes. Barbarie envers les éleveurs, tant vis-à-vis de leurs conditions de travail que du rapport à l’animal qu’on leur impose ; barbarie également envers la nature, asservie à des intérêts économiques…

Derrière un même message, des horizons divers se sont joints à l’aventure : « En venant, on connaissait très peu de personnes. Mais en marchant des heures sous le soleil, autour des feux de camps,  on n’a pas besoin d’une carte de visite pour s’apprécier : il suffit simplement d’un coup d’œil, d’un mot, et c’est parti. » Normands luttant contre le nucléaire, Espagnols en vadrouille, clowns en devenir, étudiants en cinéma, famille d’un berger, amis d’une bergère, voyageurs en tous genres, bambins, papas, vieux, jeunes, mamans ou grands-mères : tou-te-s sont venu-e-s rallier leur énergie singulière à la marche collective. Une marche de trois jours rythmée par l’idée de transgression – des temps modernes ou du discours dominant. Le temps n’est alors plus « l’ennemi de la compréhension », mais l’occasion de créer un nouveau discours à partir d’une expérience partagée.

À leur arrivée sur le site du Testet, les brebis ont tourné le dos aux homélies institutionnelles. Faisant fi des José Bové et Mélenchon présents sur le site, elles ont préféré à leur discours celui qui s’est fabriqué durant la marche : des discussions, des feux aux cèpes de vignes, de la musique, des chants occitans et des repas partagés. Un moment de création et de construction comme lutte contre le discours préfabriqué et la destruction programmée. « Au lieu de chialer dans son coin, vaut mieux gueuler un coup ! »

 

 


• Procès suite aux manifestations interdites pour Rémi, le 16 janvier 2015

 


À lire également, voir ou écouter sur le sujet :

• Le site Contre le puçage;

• Le récit de l’occupation à Cachan de l’administration agricole en soutien à deux éleveurs opposés au puçage électronique de leurs brebis : http://paris-luttes.info/occupation-a-cachan-de-l

• Tract en soutien à Laurent et Nathalie du collectif Faut pas pucer;

• Une émission de France Culture : Les pieds sur terre, consacrée à la situation de Laurent et Nathalie;

• Lettre de Yannick Ogor à l’administration agricole française, au sujet de l’identification électronique des animaux d’élevage et de la traçabilité des denrées alimentaires : http://synaps-audiovisuel.fr/mouton/wp-content/uploads/2014/07/Lettre-ouverte-à-ceux-qui-2.pdf;

• Le film Mouton 2.0;

• Bastamag : Traçabilité alimentaire : la puce électronique pour les élevages est-elle vraiment la solution ?;

• La résistance au puçage continue…, une émission de radio Canut consacrée au sujet.

 

« Le digital labor est conçu pour ne pas avoir l’apparence d’un travail »

Surfer, naviguer, explorer – le temps passé par chacun d’entre nous sur Internet semble surtout relever de la découverte, du loisir et du fun. Pourtant, l’apparente générosité des entreprises du web, pourvoyeuses de contenus et d’outils dédiés à la convivialité, s’accompagne de bénéfices records et d’un marketing agressif. Ces nouvelles industries ont en effet réussi à valoriser le moindre de nos gestes sur la toile, et c’est le travail volontaire des internautes eux-mêmes qui concourt à l’optimisation continue de ces services… le tout sans rémunération.

Comment est-on parvenu à faire travailler les gens, à exploiter leur temps de travail et leur ingéniosité, sans débourser le moindre salaire ? Comment lutter contre ce nouveau type d’exploitation ? En nommant le digital labor, un nouveau champ critique apparaît, dont Antonio Casilli1 Antonio Casilli est maître de conférences en Digital Humanities à Telecom ParisTech (Institut Mines Telecom) et chercheur en sociologie au Centre Edgar-Morin (Ecole des Hautes Etudes en Sciences … Continue reading, maître de conférences à l’Institut Mines Telecom, est l’un des représentants.

 

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Qu’est-ce que le digital labor ?

Je vais essayer de définir le digital labor d’abord par ce qu’il n’est pas, pour mieux expliquer ce qu’il est. Jusqu’en 2008-2009, à chaque fois qu’on posait la question du travail dans le numérique, on répondait en termes de figures professionnelles appartenant à un secteur économique en particulier. On pensait en premier lieu aux salariés des industries numériques innovantes, ou à certains travailleurs très spécialisés, qui vivaient dans une situation de privilège relatif (contrats et rémunérations) et qui se définissaient comme classe créative (ingénieurs, développeurs, webdesigners, etc.). Certes, l’émergence de ces professions est une donnée pour cerner l’impact du numérique sur le monde du travail. Cependant, en se concentrant uniquement sur cet aspect, on produit une vision idyllique, oubliant les conflits et les dynamiques de précarité qui s’installent dans un champ social beaucoup plus large. Le digital labor ne concerne donc pas le travail de ces professions innovantes.

Autre point important, à souligner d’entrée : cette notion ne s’attache pas non plus au travail des personnes liées à la fabrication industrielle des dispositifs numériques – il n’est pas question des travailleurs qui fabriquent les iPads par exemple. Il serait réducteur de se concentrer uniquement sur le travail dans les sweatshops2 Manufactures, ateliers ou usines où les conditions de travail sont jugées déplorables,souvent destinés à des travaux de sous-traitance de l’industrie textile., installés dans des pays tiers, dans la mesure où, finalement, le numérique n’y joue qu’un rôle infime. Ce cadre relève plutôt de l’exploitation industrielle classique, sur lequel nous avons déjà, malheureusement, trois siècles de réflexion et d’étude.

Maintenant qu’on cerne mieux ce que n’est pas le digital labor, on peut en tenter une définition positive : c’est l’ensemble des activités des usagers lambda des plates-formes sociales, des sites web et des applications mobiles. Cela concerne non seulement la publication de contenus générés par les utilisateurs (des photos, des vidéos, des textes), mais aussi toute forme de jeu, de navigation, de bavardage en ligne qui ne serait pas reconnaissable formellement en tant que travail, et qui pourtant produit de la valeur pour les entreprises qui en profitent, presque toujours en dehors de cadres juridiques existants. Il s’agit, d’emblée, d’un travail informel, non spécialisé, d’un type nouveau qu’on n’arrivait pas à reconnaître auparavant. En effet, on a plutôt d’abord insisté sur des comportements prosociaux du Web, comme la participation, le partage et le don. On s’est concentré sur les amateurs passionnés, les « fans », animés par un besoin de mettre en commun au sein de communautés exemplaires de l’intelligence des foules.

Au milieu des années 1990, beaucoup de chercheurs voyaient le Web comme dominé par des logiques de don et de contre-don. On croyait y déceler une forme de prestation totale, caractéristique des sociétés dites archaïques. Cependant, cette approche a tendance à masquer la captation de valeur par les entreprises, par le monde du capitalisme en réseau qui compte sur la générosité des utilisateurs et leur envie de participation. On occulte donc, derrière l’envie de contribution, une forme de paupérisation de tout un ensemble de producteurs non rémunérés.

Le digital labor désigne donc des activités partagées, non spécialisées, quotidiennes, et qui concernent surtout les usagers des technologies de l’information et de la communication. Circonscrire le champ d’études n’est pas simple, car, depuis vingt ans, le débat intellectuel et la recherche universitaire ont été caractérisés par des postures qui n’avaient rien à voir avec l’objet du digital labor.

Le simple fait de reconnaître ces activités comme travaillées est problématique, parce que si l’on demande aux usagers eux-mêmes, ceux-ci n’ont généralement pas tendance à considérer ces activités comme du travail. Ils les associent plutôt au plaisir et aux activités de la vie ordinaire. Il est en effet difficile de se dire qu’on travaille lorsqu’on met à jour son profil Facebook, lorsqu’on clique sur le résultat d’une recherche Google ou qu’on tague des amis sur les photos d’une fête. C’est donc un travail qui ne dit pas son nom, et qui ne se reconnaît pas en tant que tel3 Il existe néanmoins des tentatives pour aider une prise de conscience de la part des internautes, comme l’expérimentation artistique Wages for Facebook (http://wagesforfacebook.com)..


Pour quelle raison parle-t-on alors toujours de travail ?

Tout d’abord parce que c’est une activité qui produit bien de la valeur. Ensuite parce qu’elle est soumise à un ensemble d’injonctions à la participation. En effet, une fois que vous êtes inscrit sur une plate-forme sociale, il est aujourd’hui difficile de vous en passer. La pression commerciale pour adopter une certaine plate-forme, ou celle qu’exercent sur vous vos pairs (ce qu’on appelle parfois la FOMO, la Fear of Missing out, la peur de manquer un événement social ou culturel), constituent autant de contraintes réelles qui conditionnent les usages. De plus, nous sommes désormais face à une activité qui peut être mesurée, soumise à tout un ensemble de métriques de performance (dont les métriques d’attention, de réputation, de calcul des « amis » ou de retweetage), à une mesure du temps passé sur telle plate-forme, exactement comme les activités travaillées plus classiques. Ces métriques sont ensuite utilisées pour créer des hiérarchies à l’intérieur des services. Ou alors, et ceci soulève tout un autre ensemble de questions, elles sont employées pour automatiser les tâches plus complexes et remplacer progressivement les opérateurs humains, les utilisateurs, par des opérateurs logiciels, les bots.

Un autre point essentiel concerne la précarisation de l’usager, le digital laborer lui-même, car son travail n’est pas reconnu en tant que tel. On a pu voir émerger un certain nombre de revendications, comme celles des journalistes du Huffington Post ou d’autres sites web qui refusent régulièrement de rémunérer les blogueurs, ou des recours en justice pour faire reconnaître que cette valeur mérite rémunération.

On peut articuler cela avec une précarité qui préexiste à l’émergence d’internet, comme dans les plates-formes de micro-travail, dont l’exemple le plus visible est l’Amazon Mechanical Turk4 http://www.humanite.fr/social-eco/tacherons-d-amazon-pour-une-pincee-de-dollars-558027 (AMT), présentée comme un marketplace fondé sur un principe simple d’atomisation des tâches. Toute personne inscrite sur ce service peut y réaliser des tâches simples, appelées Hits (Human Intelligence Tasks). Ces dernières ne peuvent en général pas être réalisées par des intelligences artificielles  – c’est le cas, par exemple pour la création d’une playlist ou la reconnaissance du visage d’êtres humains.

Ce travail permet non seulement d’entraîner les intelligences artificielles, actuellement inadaptées à ce type de tâches, mais aussi de faire gagner un peu d’argent aux travailleurs en réalisant des actions complètement indissociables des activités ordinaires de navigation et de sociabilisation en ligne. Les membres d’AMT ne font en effet que cliquer, visionner, commenter, comme à n’importe quel autre moment de leur vie connectée… C’est aussi à cause de cela que le digital labor n’est pas reconnu comme un travail véritable par les usagers : parce que son exploitation est fondée sur la production industrielle de la méconnaissance de sa nature de tâche productive. Le système est conçu pour ne pas avoir l’apparence d’un travail. Cet exemple montre bien, je crois, ce qu’il en est de la banalisation totale et de la déspécialisation du travail en ligne.

the-turk-via-wikipedia


Pour revenir à des activités travaillées non reconnues comme telles et non rémunérées, comme les clics sur le résultat d’une recherche, le temps passé sur certaines pages ou le fait de simplement « liker », où se situe la matérialité de la valeur produite ?

Toutes les activités que vous citez créent des métadonnées5 Ce sont les « données sur les données ». Par exemple, pour une image : la date de publication, la liste des personnes l’ayant likée, le nom des personnes visibles sur la … Continue reading, et par là produisent des métriques sur le comportement en ligne. Cela suffit à donner une valeur à la plupart des gestes réalisés, car ces analyses vont servir à augmenter le rendement du service en question, en optimisant les recherches sur Google, en adaptant les prestations de services en ligne en fonction de l’affluence dans le temps ou dans l’espace, etc. Par ailleurs, elles apportent une contribution à l’amélioration des algorithmes, qui nécessite une masse critique de contributeurs. Pour donner un exemple, l’algorithme de détection des spams de Gmail ne peut fonctionner que dans la mesure où un nombre important de personnes désignent un mail comme indésirable. Enfin, ces activités aident à circonscrire des segments de marché : chaque clic fait en sorte que le service qui nous trace (comme une application publicitaire installée sur un site) améliore le ciblage publicitaire.


Dans quelle mesure ce bien est-il matériel ?

Il est matériel parce que le numérique est matériel. Nous n’avons pas affaire à un monde désincarné, à un empyrée immatériel. Notre quotidien connecté est tangible, mais médié par les technologies de l’information et de la communication. Et le digital labor est matériel pour l’usager qui le réalise, en termes de temps travaillé, et de dispositifs nécessaires à son exécution, d’espaces de vie à aménager pour prendre en compte ses usages.


Ou bien, tout simplement, la valeur matérielle du digital labor se concrétise dans le fait qu’une publicité mieux ciblée va permettre de mieux vendre tel produit…

En quelque sorte, mais il faut lever un malentendu sur la publicité en ligne. On s’imagine souvent qu’elle n’est qu’une version dématérialisée de l’affiche dans la rue. Cette dernière envahit peut-être votre champ visuel, mais elle ne fait que ça ; alors que la publicité de votre profil Facebook, par exemple, vous trace. C’est parce que vous avez été tracé que Facebook vous propose une publicité pour un vélo ou une couche-culotte. Mais la cohérence du dispositif va au-delà, puisque le fait de cliquer ou non sur cette publicité fournit encore de nouvelles informations. Si vous cliquez, c’est que vous êtes intéressé, attiré par ce produit, et on se servira de cette information pour mieux vous cibler dans le futur sur la base de vos préférences révélées. Si vous ne cliquez pas, il y a de fortes chances que vous ayez déjà acheté un vélo, et cette information peut à son tour être employée pour déterminer votre niveau de revenu, vos habitudes de dépenses.


Dans les études sur le digital labor, on aborde souvent la question du rapport entre exploitation et aliénation. Dans le travail industriel classique, on constate que ces deux termes sont indissociables l’un de l’autre. Qu’en est-il de cette dialectique dans le cas du digital labor ?

Ici, le rapport entre exploitation et aliénation est plus problématique, car on en revient à la question de la perception des utilisateurs, qui se sentent en général très heureux et peu – ou pas – aliénés. Cela montre en quoi cette question est généralement mal posée, parce que, depuis une centaine d’années, le problème de l’aliénation est ramené à celui du bonheur : on s’imagine qu’être aliéné serait équivalent à être malheureux. Or, l’aliénation, terme marxien, n’est pas synonyme de malheur.

L’aliénation est le détachement de l’homme du fruit de son travail et, sur un plan plus abstrait, la séparation de l’homme de son essence de producteur. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, on a assisté à une dérive sémantique du terme « aliénation », qui s’est progressivement psychologisé. Une responsabilité importante en incombe à des penseurs comme Baudrillard, selon lesquels on ne peut pas détacher l’élément productif, matériel, de l’élément culturel et symbolique. Par conséquent, dans cette optique, vivre dans un environnement spectaculaire (au sens de Guy Debord, c’est-à-dire, pour faire vite, où la subjectivité et la sensation sont toujours médiatisées par un dispositif de pouvoir et de marchandisation) conduit l’aliénation à se réduire à un état psychologique.

En revanche, si l’on se concentre sur l’analyse marxienne, l’exploitation demeure très liée à la notion d’efficacité productive. Autrement dit, combien d’effort devons-nous déployer pour produire un résultat donné ? Cela vaut aussi bien pour l’extraction de matières premières que pour le traitement de l’information. Lorsque vous identifiez quelqu’un sur une photo en la taguant, la valeur produite en termes de données personnelles fournies aux bases de données propriétaires, ou bien en termes d’amélioration des algorithmes de reconnaissance faciale, même si elle est faible dans l’absolu, est très grande relativement à l’effort que ça requiert.

Le sociologue Eran Fisher6 Fisher, Eran (2012) « How Less Alienation Creates More Exploitation? Audience Labour on Social Network Sites ». triple C, vol. 10, n° 2, pp. 171-183. … Continue reading constate sur ce point que les régimes de production pré-internet étaient caractérisés par un faible niveau d’exploitation et un haut niveau d’aliénation, ce qui veut dire qu’on travaillait beaucoup pour produire peu de valeur, tandis qu’il fallait détacher un grand nombre de personnes du fruit de leur travail, et pendant longtemps.

Au contraire, dans le contexte actuel, c’est l’inverse qui se produit : on a un haut niveau d’exploitation pour un faible niveau d’aliénation. Et ce faible niveau d’aliénation vient du fait qu’on va chercher la valeur là où elle est réellement produite, c’est-à-dire dans les sociabilités ordinaires des utilisateurs d’Internet et des technologies sœurs qui les nourrissent. Le simple fait de s’inscrire à un groupe Facebook, par exemple, permet d’associer l’intérêt pour un produit (groupe de musique, Nutella, etc.) à des données géographiques ou socio-culturelles. Ces sociabilités deviennent donc le siège réel de la création de la valeur, et ce, grâce au travail cognitif, médiatisé par les nouvelles techniques d’information et de communication, qui est une mise à profit des communautés vivantes.


Il y a donc identité entre les usagers d’Internet et leur produit, le fruit de leur travail ; il suffit d’exister sur le web pour produire de la valeur. Cette identification est le contraire de l’aliénation…

C’est toute la différence entre poster un selfie sur un réseau social et produire un composant d’une Ford, qui ne représente pas l’ouvrier qui le fabrique particulièrement !

Airline


Pour en revenir à l’aspect « exploitation », il existe des calculs visant à montrer que chaque utilisateur a rapporté 120 dollars à Facebook l’an passé. Or ces mêmes utilisateurs seraient sans doute prêts à payer effectivement cette somme pour avoir le droit d’utiliser les services de la société. Ce raisonnement tient-il debout ?

Si l’on se concentre sur la simple monétisation du produit (le clic, la connexion ou le remplissage d’un formulaire par exemple), celle-ci reste effectivement faible. Mais se limiter à ceci serait erroné, et ferait le jeu des capitalistes du numérique, qui cherchent à ne pas payer le vrai prix des données personnelles extraites de leurs utilisateurs. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à mon sens, jouer la carte de la rémunération, des micro-paiements pour céder des données, revient à établir un marché de dupes pour le digital laborer. Cet élément monétaire ne représente pas la valeur effective du produit, qui est également contenue par la valeur même de sa mise en réseau, par les effets de résonance. Il y a des externalités positives (c’est-à-dire des « effets secondaires » positifs) qui proviennent du fait même de participer à un réseau, lequel peut par exemple stimuler d’autres personnes, etc.

Pierre Bellanger, dans sa contribution à la consultation récente du Conseil d’État, précise que la valeur effective d’une donnée personnelle croît de manière exponentielle pour chaque nouvel utilisateur qui s’ajoute à un réseau numérique. En adaptant la loi de Metcalfe à l’économie des informations personnelles, il déclare que cette valeur est en fait « proportionnelle au carré du nombre de données auxquelles elle est reliée »7 Bellanger, Pierre (2014) Principes et pratiques des données personnelles en réseau, Consultation du Conseil d’État sur les données personnelles.. Si, par hypothèse, mon profil rapportait vraiment 120 dollars à Facebook, le prochain utilisateur qui se connecterait à ce service, lui, en rapporterait 145, et le suivant 170, et ainsi de suite…

Vous voyez donc pourquoi il faut être toujours extrêmement méfiant vis-à-vis du type de chiffres que vous citez : elles dissimulent les rendements croissants des entreprises du numérique. Et cela rend très malaisé de creuser dans la voie de ceux qui prônent une rémunération de chacun de nos clics. D’autant plus qu’ils ne constituent pas un front unitaire.  On a deux écoles. D’abord celle tenue par Jaron Lanier, pionnier des réalités virtuelles à la fin des années 1980, devenu depuis une espèce de « gourou-Cassandre » d’internet. Il a récemment écrit un livre intitulé Who owns the future?, au sujet de la protection des données privées, dans lequel il s’écarte totalement de l’habituel « droit à la vie privée » pour préférer un système de droits commerciaux, de micro-royalties à chaque fois que les données produites par un utilisateur sont mises à profit par un service en ligne. Or un rapport du Conseil national du numérique français, publié en juin 2014, conclut que les montants de ces micro-royalties, à part pour une minorité d’artistes et de personnes connues, seraient complètement anecdotiques8 « Neutralité des plateformes : réunir les conditions d’un environnement numérique ouvert et soutenable », Conseil National du Numérique, http://www.cnnumerique.fr/plateformes/.

Allons même plus loin, et supposons qu’on ait la possibilité d’être payé 300 euros par mois pour être un utilisateur de réseaux sociaux et d’applications mobiles. La cagnotte est appréciable, mais qu’en est-il du reste de vos activités travaillées ? Pour quelle raison a-t-on actuellement besoin de ces 300 euros supplémentaires tous les mois ? Parce que le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires a subi une sévère érosion après la dernière crise, et qu’on a constaté un importante montée de la précarité salariale et des inégalités sociales. À trop raisonner en termes de rémunération des utilisateurs d’internet, on reste donc inscrit dans une logique d’emploi, elle-même en crise.

Ma proposition, et c’est la deuxième école, serait plutôt de sortir de la civilisation du travail salarié ; c’est pourquoi je suis plus sensible à l’idée du revenu de base.


Cependant, le revenu de base n’entrave pas les rapports capitalistes. Les données des individus resteront exploitées par les mêmes entreprises…

C’est effectivement l’une des critiques que je partage parfaitement. Le revenu de base n’est pas la solution révolutionnaire, au sens littéral du terme. C’est au contraire une notion fédératrice, aussi bien à gauche que, hélas !, à droite. Pour l’instant, je suis d’accord pour dire que c’est une solution tristement social-démocrate et réformatrice. Mais, étant donné la situation actuelle, caractérisée par une prise de conscience très imparfaite de la nature travaillée de ces activités numériques, je pense que c’est l’idée la plus tactiquement appropriée. Mon travail consiste justement à aider à cette prise de conscience, à préparer un temps plus favorable où l’on pourra proposer une rupture plus nette avec le système actuel.


Ne peut-on pas tout de même imaginer des formes nouvelles de réappropriation, sorte d’équivalent de l’autogestion dans le secteur industriel ? Mais alors, quel serait l’outil de production à se réapproprier ici ? Suffit-il de créer des réseaux sociaux alternatifs ?

Certains proposent des nouvelles formes. Je pense notamment à la P2P Foundation de Michel Bauwens9 http://p2pfoundation.net/. On peut aussi citer Trebor Scholz, qui a récemment suggéré la création d’un « coopérativisme des plates-formes »10 Scholz, Trebor, « Platform Cooperativism vs. the Sharing Economy », Medium, 5 décembre 2014, https://medium.com/@trebors/platform-cooperativism-vs-the-sharing-economy-2ea737f1b5ad, où des services innovants fondés sur le numérique prendraient la forme d’entreprises contrôlées démocratiquement et dont la propriété serait partagée entre les digital laborers mêmes.

Mais, à part ces quelques idées prometteuses, au niveau général, plus qu’une réappropriation, c’est une forme de « résistance intérieure » qui est en cours, tout à fait cohérente avec nombre d’autres formes de conflictualité liées au monde du travail et, historiquement, aux mouvements ouvriers des siècles passés. Cela passe par diverses modalités de sabotage, de reprise individuelle, de collectivisation et de détournement.

Un mouvement vers la collectivisation est clairement discernable dans les grandes fuites (leaks) des dernières années, qui sont des manières de libérer des données propriétaires—d’institutions, de multinationales, de groupes de pression politique pour les rendre publiques. Le sabotage, quant à lui, se manifeste par la création de faux profils, par exemple, et donc la production de données qui ne sont pas exploitables par les grandes plates-formes.

Je suis sensible à des formes d’autonomisation des usages numériques, utilisant le chiffrement. Ce crypto-anarchisme se manifeste de manière plus insistante depuis 2013. En revanche, je suis tout à fait méfiant à l’encontre des « réseaux alternatifs » de type Ello, Diaspora. Ceux-ci sont avant tout des start-ups, attendant de devenir le prochain Facebook : elles partagent les mêmes valeurs et le même type d’orientation politique que les grandes entreprises existantes, même quand, depuis Snowden, elles font semblant de respecter l’anonymat et la confidentialité.


Finalement, la captation de valeur à l’œuvre dans le digital labor peut très bien se concevoir dans le monde « réel ». On peut par exemple imaginer une entreprise mettant une salle de sport à disposition d’usagers dont on récupérerait la chaleur produite…

Je tiens à répéter que la dichotomie entre monde réel et monde virtuel n’a pas, et n’a jamais eu, de sens. J’ai consacré les 10 dernières années à démonter ce mythe – et un livre de plus de 300 pages11 Antonio A. Casilli (2010) Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ?, Paris, Ed. du Seuil.. Facebook fait partie du monde « réel », autant que votre voiture ou le boulanger où vous achetez votre pain. Si par réel on entend le quotidien, un quotidien idéalisé dans lequel les technologies numériques n’existent pas, il faudrait plutôt parler de monde « non médiatisé ». Toute notre discussion concerne un contexte médiatique : le digital labor est une forme d’audience labor, notion héritée de la réflexion de Dallas Walker Smythe sur les médias en tant que lieu de production – où les spectateurs ne sont pas des récepteurs passifs, mais des acteurs dotés de capacité d’interpréter, de véhiculer, et de transformer les messages des industries culturelles. Il est extrêmement difficile de transférer ce type d’analyse dans un contexte qu’on imaginerait, de manière un peu romantique, comme non médiatisé.

Ceci dit, tous les contextes sont médiatisés, que ce soit par le langage, l’échange de billets ou l’entremise de pancartes en manifestation. Il s’agit donc de prendre en compte le type de médiatisation utilisé et de trouver une stratégie qui traverse les lignes de tension existant dans ce contexte médiatique. Aujourd’hui, une entreprise n’imaginerait jamais le type de dispositif que vous décrivez, avec une captation de la « force animale », au sens du XVIIIe siècle.

Pour être plus précis, c’est imaginable, mais l’entreprise y ajouterait pour sûr une petite couche de big data, parce que l’ingénieur qui va projeter votre salle de sport se dira « Ce serait idiot de faire ça sans, en plus, capitaliser un ensemble de métriques ». Ces métriques pourront lui apprendre, par exemple, à quel moment de la journée on produit le plus de chaleur, ce qui permettra d’encourager la présence des usagers à certains horaires de la journée pour augmenter le rendement l’entreprise (par exemple en modulant les tarifs). L’entreprise pourra également s’arranger pour optimiser la chaîne logistique ou pour qu’il y ait tout au long de la journée le bon nombre de personnes en train de s’agiter. De nos jours, rares sont les secteurs de production qui se passent de la partie cognitive et data.

Par ailleurs, on assiste à plusieurs transformations brutales dans le monde du travail, non prises en compte par les syndicats. N’importe quel travail matériel est aujourd’hui associé à un ensemble de tâches non matérielles. L’ouvrier est maintenant obligé de passer au lecteur optique des pièces équipées de tags. Le facteur se balade avec un terminal sur lequel vous devez signer avec un stylo optique. La caissière est branchée sur un clavier et un écran. Même les auxiliaires de vie ont des appareils de téléassistance grâce auxquels ils communiquent avec les personnes qu’ils accompagnent. Il y a là un autre enjeu de la reconnaissance des tâches numériques, au sein même du travail traditionnel.

C’est la tâche notamment des syndicats de faire aujourd’hui reconnaître la partie data de ces activités. Il existe des signaux d’une nouvelle orientation, comme un récent rapport de la fédération des syndicats allemands12 DGB kündigt verstärkten Kampf gegen digitale Billigjobs an : http://www.heise.de/newsticker/meldung/DGB-kuendigt-verstaerkten-Kampf-gegen-digitale-Billigjobs-an-2428167.html., qui envisage les choses comme un front commun. Ce que les syndicats ne prennent pas en compte, en revanche, c’est qu’une partie de leur activité se passe sur internet. Je ne comprends pas pourquoi encore aujourd’hui une manifestation se passe seulement dans la rue, et l’utilisation d’Internet est encore limitée à des fonctions spécifiques de communication top-down avec les militants, ou de gestion des rapports avec la presse. Pourquoi ne pas systématiquement coupler une manifestation classique avec un défilé virtuel qui manifesterait de manière organisée sur un réseau13 Sur les netstrikes, voir Tiziana Terranova: https://snuproject.wordpress.com/2014/10/18/social-network-unionism-and-social-networked-strike-by-tiziana-terranova/ ?

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Bibliographie – Pour aller plus loin

– Casilli, Antonio A. et Dominique Cardon (2015) : Qu’est-ce que le digital labor ?, INA, coll. « Études et controverses » (à paraître).

– Scholz, Trebor (2012) : Digital labor, Routledge.

– Fuchs, Christian (2014) : Digital Labour and Karl Marx, Routledge.

– Fisher, Eran (2012) : « How Less Alienation Creates More Exploitation ? Audience Labour on Social Network Sites» triple C – Cognition, Communication, Co-operation, vol. 10, n° 2, http://www.triple-c.at/index.php/tripleC/article/view/392.

– Rey, P. J. (2012) : « Facebook is Not a Factory (But Still Exploits its Users », Cyborgology, 15 février, thesocietypages.org.

– Scholz, Trebor (2007) : « What the MySpace generation should know about working for free labour » Re-public Re-imagining Democracy, n° 13, numéro spécial « Towards a critique of the social web », 2 décembre, http://www.re-public.gr/en/?p=138.

Notes

1 Antonio Casilli est maître de conférences en Digital Humanities à Telecom ParisTech (Institut Mines Telecom) et chercheur en sociologie au Centre Edgar-Morin (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris). Il est l’auteur de Les liaisons numériques (Ed. du Seuil, 2010) et le co-auteur de Against the Hypothesis of the End of Privacy (Springer, 2014). Il anime le blog de recherche Bodyspacesociety.
2 Manufactures, ateliers ou usines où les conditions de travail sont jugées déplorables,souvent destinés à des travaux de sous-traitance de l’industrie textile.
3 Il existe néanmoins des tentatives pour aider une prise de conscience de la part des internautes, comme l’expérimentation artistique Wages for Facebook (http://wagesforfacebook.com).
4 http://www.humanite.fr/social-eco/tacherons-d-amazon-pour-une-pincee-de-dollars-558027
5 Ce sont les « données sur les données ». Par exemple, pour une image : la date de publication, la liste des personnes l’ayant likée, le nom des personnes visibles sur la photo.
6 Fisher, Eran (2012) « How Less Alienation Creates More Exploitation? Audience Labour on Social Network Sites ». triple C, vol. 10, n° 2, pp. 171-183. http://www.triple-c.at/index.php/tripleC/article/view/392
7 Bellanger, Pierre (2014) Principes et pratiques des données personnelles en réseau, Consultation du Conseil d’État sur les données personnelles.
8 « Neutralité des plateformes : réunir les conditions d’un environnement numérique ouvert et soutenable », Conseil National du Numérique, http://www.cnnumerique.fr/plateformes/
9 http://p2pfoundation.net/
10 Scholz, Trebor, « Platform Cooperativism vs. the Sharing Economy », Medium, 5 décembre 2014, https://medium.com/@trebors/platform-cooperativism-vs-the-sharing-economy-2ea737f1b5ad
11 Antonio A. Casilli (2010) Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ?, Paris, Ed. du Seuil.
12 DGB kündigt verstärkten Kampf gegen digitale Billigjobs an : http://www.heise.de/newsticker/meldung/DGB-kuendigt-verstaerkten-Kampf-gegen-digitale-Billigjobs-an-2428167.html.
13 Sur les netstrikes, voir Tiziana Terranova: https://snuproject.wordpress.com/2014/10/18/social-network-unionism-and-social-networked-strike-by-tiziana-terranova/