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« Quand on jette une viergedans un pays communiste un matin… »

Le 24 juin 1981, la Vierge apparait à six enfants dans le village isolé de Međugorje en Bosnie-Herzégovine, l’un des États de la République fédérative socialiste de Yougoslavie d’alors. Depuis, tous les jours à la même heure, cette dernière continue de se montrer et de transmettre ses messages aux six voyants. À mesure qu’un pèlerinage s’y développe, drainant chaque année des milliers de pèlerins en quête de soutien, Međugorje se métamorphose. L’histoire officielle de cette localité, qui commence à se revendiquer « croate » et « catholique », se fissure ; les morts et les conflits refoulés resurgissent, les positionnements politiques se durcissent jusqu’à ce qu’une guerre survienne.

Pendant une dizaine d’années, momentanément interrompue par les années de guerre, Élisabeth Claverie, directrice de recherche au CNRS, a suivi les pèlerins et enquêté sur cette « Vierge événement ». Publié en 2003 chez Gallimard, Les guerres de la vierge, une anthropologie des apparitions, restitue l’intense travail ethnographique de l’anthropologue à propos de ce lieu où la Vierge est tour à tour « croate, mère du juge, mère du rédempteur, mère de Dieu, ennemie du communisme, supercherie, rêve, vessies et lanternes, soldat oustachi, doublet du Christ, diable lui-même, soucoupe volante, « elle », voisine et amie des morts, corédemptrice, femme de l’Apocalypse, mièvre statue, image répressive d’une féminité dominée, chef de guerre ».

Ce texte est extrait du numéro 1 de Jef Klak, « Marabout », dont le thème est Croire/Pouvoir. Sa publication en ligne est le premier d’une série limitée (1/6) de textes issue de la version papier de Jef Klak, toujours disponible en librairie.

 

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Comment avez-vous choisi de travailler sur ce pèlerinage à Međugorje ?

J’habitais et je travaillais en Lozère, sur les systèmes de parenté1 Recherche publiée dans L’impossible mariage, violence et parenté en Gévaudan, XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, Paris, Hachette, 1984 (en collaboration avec Pierre Lamaison).. Ma voisine utilisait le pèlerinage à Lourdes comme système de soins, et j’ai fini par m’y rendre avec les gens du canton. J’ai trouvé le voyage intéressant, mais c’est à peu près tout.

En 1967, une nouvelle Vierge est apparue en Italie à San Damiano (province de Piacenza). Cette voisine, alors âgée de 60 ans, qui ne conduisait pas et qui ne pouvait jamais s’absenter longtemps car elle travaillait dans une ferme d’élevage, a décidé d’affréter un car pour se rendre sur le lieu de cette nouvelle apparition. J’ai été très surprise de voir ce que cette Vierge était capable de faire faire à ces gens qui, d’ordinaire, ne se distinguaient pas par leur capacité d’initiative.

En arrivant à San Damiano, j’ai tout de suite compris que si je voulais travailler sur le sujet, il me fallait sortir d’une certaine forme de description automatique, revenant à dire « Ces gens croient à la Vierge car ils sont comme ci, ou comme ça… ». Il me fallait couper avec un environnement dans lequel j’agrégerais forcément des familiarités. J’ai finalement choisi de partir avec un groupe que je ne connaissais pas, à Međugorje en Bosnie, depuis Paris, via une agence d’organisation de pèlerinage.

Dans le bus, en arrivant en Yougoslavie, je me suis retrouvée à côté d’une fille qui avait 30 ans – mon âge à l’époque – et qui a commencé à me parler comme si nous partions en vacances au Club Med. La très grande majorité des gens du groupe ressemblait à ceux que je fréquentais tous les jours – ils n’étaient pas du genre à se rendre à la « Manif pour tous ».

Quand on cherche à complexifier la question du « croire », on peut se faire la remarque que la frontière entre le rationnel et l’irrationnel, entre un savoir légitime et une croyance illégitime, structure la pensée critique de part en part. Alors certes, on peut déplacer la frontière, la bousculer, mais elle revient souvent au galop…

Vous savez, il n’y a que les autres qui croient que ceux dont on dit qu’ils croient, croient. Quand je me suis rendue à Međugorje, où une Vierge apparaît depuis 1981, je m’étais habillée en bleu marine avec un chapelet autour du cou, et je m’attendais à trouver des gens un peu fous. Or, je me suis bien vite aperçue qu’en fait, personne ne croit. Croire n’est pas le bon mot. Les gens que je rencontrais au sein du pèlerinage font des choses avec des types d’êtres, surnaturels entre autres, à la manière d’un prestidigitateur. Ces types d’êtres sont pertinents de temps en temps, parce qu’ils peuvent, par exemple, réaliser ce qu’un vaccin ne sait pas faire. Ils ne sont pas fixes. Ils peuvent être pris au sérieux pendant un instant, puis tournés en dérision la seconde suivante ; on peut se mettre à pleurer devant eux, puis dire qu’ils n’existent pas.

Il y aurait plusieurs manières d’étudier un collectif de personnes parties en pèlerinage sur le lieu d’une apparition. Nous pourrions nous dire que ce sont des catholiques, et qu’en conséquence ils croient. Observer que ce sont de vieilles dames italiennes, avec des foulards noirs, plutôt paysannes, et en conclure que tout cela est cohérent, qu’il s’agit d’un ensemble de ringards : les crétins croient, les chasseurs chassent. Or, quand on s’approche un peu plus près, on se rend compte que la population du pèlerinage est bien plus variée. Et si l’on suspend pendant un instant toutes les déterminations que j’ai évoquées pour s’en tenir à la pratique, si on laisse à ces personnes des compétences critiques, sans leur enlever leur réflexivité, on se rend compte qu’elles ont le plus grand mal à faire intervenir un être surnaturel dans le monde moderne. Il n’y a rien d’évident à cela. Quand on jette une Vierge dans un pays communiste un matin, il se passe un tas de choses très complexes et très peu compatibles avec les agencements de la modernité… mais qui parviennent à se produire tout de même.

Comment le travail d’installation de cet être surnaturel dans le monde moderne est-il effectué par les personnes qui se rendent à Međugorje ? Quel a été votre parti pris méthodologique pour l’étudier ?

Ces objets surnaturels sont tellement déterminés par la cassure rationnel/irrationnel, et tellement lourdement équipés par le ridicule qu’on ne peut pas les aborder sans transformer leur accès. Pour contourner ces obstacles, il est important d’écouter comment les acteurs soutiennent ce qu’ils disent, comment ils effectuent le travail d’aller chercher ce type d’êtres qui n’a pas encore beaucoup de chair, comment ils s’installent dans un collectif qui jouera momentanément le jeu, selon ses règles propres.

Dès que les gens se retrouvent à l’aéroport pour accomplir le pèlerinage à Međugorje, ils disent très rapidement « Elle est là », « Elle va venir ». Personne ne demande « C’est qui, elle ? » ; personne ne les engage à douter de son existence. On pourrait se dire que l’on a affaire à un collectif trié, où des individus partagent tous la même fixette. Or non, ces gens ne se connaissent pas, et sont très différents. Aussi, leur objectif, juste avant que l’avion ne décolle, est-il de formuler une proposition qui alignera les membres du groupe. Cet alignement se réalise dans le dialogue, dans des rapports d’interlocution. Il leur faut installer des réquisits, c’est-à-dire une situation qui va entre-tester les personnes pour créer un espace dans lequel les épreuves de véridicité seront différentes. Par le langage, il leur faut poser les limites du groupe, de leur monde commun. Après cela, ils sauront que l’implicite est partagé.

Les gens qui participent au pèlerinage savent très bien vivre dans le monde moderne sans engager d’êtres surnaturels. Ils savent aller chez le boucher, partager un dîner entre amis, etc. Hormis dans de rares situations, ils ne parlent jamais de cet être. En revanche, à partir du moment où ils permettent à une Vierge d’exister, un ajustement mutuel doit s’accomplir car le groupe, dès le départ, doit pouvoir prendre en charge de nombreuses choses.

La souffrance, par exemple ?

Par exemple. On trouve beaucoup de gens au chômage depuis longtemps, qui viennent de perdre un conjoint, qui se trouvent en phase terminale de cancer, etc. Ce sont des gens qui sont arrivés au terme d’épreuves qui les dépassent et dont la résolution est loin d’être assurée. Ce qui m’a frappée, c’est que les évènements ne se disent plus que dans une économie de la résignation – « C’est la vie ». J’ai mis du temps à le comprendre, mais le fait d’aller chercher cette Vierge par l’usage d’un vocabulaire qui n’a rien à voir avec celui de la vie quotidienne, par l’intervention de mots et d’expressions qui reviennent tout le temps – « Elle est là », « J’ai eu une grâce » –, permet de desserrer, un peu, cette économie de la résignation. Tout à coup, une brèche s’ouvre dans la suite de malheurs. Il y a beaucoup de techniques pour transformer le malheur répété en trouble réversible, lesquelles ont fait l’objet de nombreuses études dans les années 1970, surtout chez les anthropologues africanistes et américanistes, mais aussi en France, avec Jeanne Favret-Saada2 Voir Jef Klak n°1, « Marabout » « Être fort assez », entretien (radiophonique) avec Jeanne Favret-Saada, page 59.. Je parle de malheurs qui ne sont pas attribuables à une même chaîne – la mort d’un enfant, l’avortement d’une vache – mais qui, en s’accumulant, sont interprétés comme une persécution.

Comment, sur ce lieu d’adoration de la Vierge, ce sentiment de persécution par le malheur est-il évacué ? L’est-il seulement ?

Pendant le voyage à Međugorje, je me suis retrouvée face à un schéma, très banal au final, qui consiste d’abord à expliquer sa situation compliquée à des gens que l’on ne connait pas, puis à passer à une série d’accusations. Non pas pour trouver quelqu’un à la racine du malheur, mais pour trouver des gens qui contribuent à déresponsabiliser la personne. L’accusée s’appelle d’abord la vie – cette somme irrévocable de malheurs. Puis, un mouvement s’opère, et la personne se figure que ce sont des malheurs qui lui arrivent particulièrement à elle. Enfin, de manière très progressive – et c’est très fréquent – les gens multiplient les mini imputations, ils trouvent des mini causes indirectes : « Faut dire que mon fils, s’il n’avait pas fait ça, il n’aurait pas de cancer », « Faut dire que mon mari, il n’est pas très marrant ». Le récit initial incorpore toute une série d’accusés – des membres de la famille, des amis, la personne en danger elle-même. Et, un peu comme dans le système sorcellaire décrit par Jeanne Favret-Saada, soi est innocent : vous êtes attaqué, victime, vous qui êtes si gentil et doué d’innocuité.

En arrivant à Međugorje, les gens sont déjà passés par cette série de séances/postures énonciatives, laquelle atteint souvent son point d’orgue quand ils se trouvent nez à nez avec une statue de la Vierge. Comme cet être est bénévolant (il veut le bien d’autrui), et qu’il a un cœur de mère, plein d’amour et de miséricorde, ils se mettent à tenir devant lui des propos quasiment haineux contre la vie, le destin, des gens en particulier. C’est très graduel, mais la conscience grandissante d’avoir à ses côtés un avocat (la Vierge) qui ne juge pas autorise une position contra-phobique, déjouant le mécanisme de la peur. Car au fond, les accusations portées sont souvent symétriques à celles que l’on a reçues, ou que l’on s’était faites. Avec l’aide de cet avocat, la position devient progressivement moins passive, moins victimaire. C’est ce que l’on retrouve dans l’usage très répandu, au bout de deux ou trois jours de pèlerinage, de l’expression « J’ai reçu une grâce ». Accepter d’être « pardonné » engage une responsabilité dans le récit : cela implique que la personne se risque à entrer dans une situation où elle a éventuellement quelque chose à voir avec la cause directe du malheur ou avec la manière de l’affronter.

Petit à petit, les gens se mettent à tenir le discours de la réversibilité. Ils ne disent pas « Mon mari va guérir » ou « Les gens qui m’en veulent vont arrêter de m’en vouloir », mais ils modifient leur propre position par rapport à la situation. Si l’on regarde ainsi de près la pratique des personnes, au fond, ce que l’on appelle croire, c’est une manière de se subjectiver avec un adjuvant (la Vierge Marie dans ce cas précis) ; c’est avoir le sentiment que quelqu’un suspend son jugement à mon égard, ce qui fait éclater le système persécutif, et la résignation.

Cela peut faire penser au fonctionnement d’un certain militantisme politique, quand le collectif joue le rôle d’adjuvant, et que le système de responsabilité, sur une problématique donnée, est recomposé, partagé, extériorisé.

En sortant, totalement ou en partie, de la notion d’irréversibilité, ou d’une sorte d’eschatologie3 Discours sur la fin des temps. individuelle, des gens retrouvent une finalité dans laquelle ils peuvent être actifs ; le futur se desserre. Il est intéressant de constater qu’il y a constamment des apparitions dans le monde, mais que seules certaines fonctionnent : à Lourdes, à Međugorje, à Kibeho au Rwanda… Dans le cas de Međugorje, je pense que cela a fonctionné car deux tendances se sont rencontrées : d’une part celle des pèlerins qui viennent « chez la Vierge », sur un site, qui se fichent un peu de la Bosnie, qui ne connaissent pas grand-chose au communisme (tout en l’assimilant à un contexte un peu dangereux) ; et d’autre part celle des locaux qui habitent ce lieu-frontière de la Bosnie-Herzégovine où, juste derrière une ligne de montagne, se dessine la Croatie. Les habitants de Međugorje sont des Croates d’Herzégovine. C’est justement l’imbrication de ces deux tendances qui a créé la question du politique.

Comment cela ? Quelle était la « tendance » des habitants de Međugorje ? Comment la Vierge a-t-elle été perçue, localement ?

La Vierge est apparue pour la première fois en juin 1981 à Međugorje, alors en Yougoslavie communiste, un an après la mort de Tito. Ce qui est très intéressant, c’est que le Parti a interdit cette apparition, mais que la Vierge n’a jamais obtempéré. Elle sautait d’un arbre à un autre, elle se cachait dans une cave, des chiens policiers ont été lâchés là où elle apparaissait… Mais rien n’y a fait, la police communiste n’est pas parvenue à l’attraper.

Vous voulez dire que les enfants continuaient de la voir dans des lieux différents ?

Oui. Elle sautait partout. Cette façon de déjouer et de desserrer la contrainte policière locale était un coup de génie. Certes, la police avait des moyens : elle a enfermé les jeunes voyants, par exemple, mais la Vierge apparaissait malgré cela. Pour les gens locaux, cette compétence à tromper la vigilance du Parti a créé quelque chose de l’ordre d’un mouvement politique, même si le terme est un peu trop fort.

Une mobilisation ?

En quelque sorte. Et la conscience d’être assisté d’un avocat extrêmement puissant. D’un vrai challenger au Parti. C’est là que l’histoire prend une tournure collective. Pendant la Seconde Guerre mondiale, cette zone frontière était un lieu de concentration d’Oustachis fascistes croates4 Mouvement séparatiste croate créé en 1929, à l’idéologie mêlée d’ultranationalisme, de fascisme et de fondamentalisme catholique., lesquels ont perpétré en 1941 de grands massacres contre la population serbe de la région, et contre des communistes qui s’opposaient à la présence nazie. À la fin de la guerre, en représailles, les partisans communistes ont assassiné les moines du monastère-école franciscain de Široki-Brijeg (soupçonnés d’avoir encadré des Oustachis), ainsi que des centaines de Croates, dont certains membres des familles des actuels voyants. Tito ayant alors pris le pouvoir, ces familles ont été priées de taire toute revendication au sujet de leurs morts. Au moment des apparitions de la Vierge en 1981, Međugorje était donc également peuplée par ces disparus.

Ont-ils fini par réapparaître ?

D’une certaine manière. Après la mort de Tito, puis la chute du mur de Berlin en 1989, le Parti communiste avait perdu beaucoup d’influence. À partir de 1990, les nouveaux langages politiques de Slobodan Milošević en Serbie et de Franjo Tuđman en Croatie ont progressivement remis en scène les thèmes nationalistes, et Međugorje a tout de suite été embarquée dans ce schéma. Ce n’est que peu avant le commencement de la guerre de Yougoslavie en 1991 que je me suis rendue compte que les voyants avaient alimenté, à leur façon, le nationalisme croate d’Herzégovine. Ils avaient demandé à être rattachés à la Croatie, et encouragé le nettoyage ethnique dans la région. Puis, pendant la guerre, les nationalistes d’Herzégovine ont déclaré ce territoire « croate de Bosnie », et certains soldats de l’armée régulière ou des milices se faisaient adouber, en quelque sorte, par la Vierge de Međugorje, dont ils accrochaient la photo au revers de leur veste.

En conséquence, sur ce site où des gens venaient dans le cadre de leur eschatologie individuelle, une entreprise politique locale en arrivait à considérer que même le Parti était réversible, qu’une lutte était possible, et que le chef des armées était la Vierge elle-même. Cela a donné un autre sens à l’ensemble.

Quelle a été l’attitude des pèlerins vis-à-vis de ce contexte local ?

À partir de la fin des années 1980, les pèlerins qui se rendaient à Međugorje (lesquels étaient très peu inscrits à gauche, politiquement) ont commencé à faire circuler un type d’histoire très différent de ce qui avait été élaboré lors de la première décennie de l’apparition. En relayant les discours locaux, ils ont participé à transformer les familles oustachies de la Seconde Guerre mondiale et leurs descendants (cela ne concerne évidemment pas tout le monde) en victimes du communisme. Cette idée est aussi mensongère que celle de traiter tous les Croates de fascistes, mais cette nouvelle fiction n’avait pas pour fonction de retracer historiquement la série des faits politiques.

En lisant votre livre, il y a un moment où je me suis perdue entre les différentes opinions émises par les habitants et la presse quant au déroulement des massacres commis dans les années 1940… Les faits sont brouillés, on ne sait plus qui a fait quoi, qui se venge de qui… Ne restent que des versions de l’histoire, présentant toutes leur logique, leur cohérence…

Je crois qu’il est important d’être perdu, parce que les choses sont effectivement très compliquées. En juin 1981, peu après la première apparition, un journal communiste de Sarajevo a publié une caricature représentant un soldat oustachi sous les traits de la Vierge. Il ne faut pas oublier qu’il s’agissait alors, pour les communistes au pouvoir, d’un travail classique de propagande par des accusations de crimes, assimilant tous les Croates à des assassins et à des ennemis. Ces accusations ont ensuite largement été reprises par la presse yougoslave. Pour le Parti, cette Vierge ne pouvait être autre chose qu’un complot nationaliste et religieux mené contre lui, et contre la Yougoslavie titiste, symbole de paix civile. Les autorités politiques n’ont alors pas autorisé les Croates à exprimer autre chose que ce qu’elles voulaient qu’ils représentent.

Pourtant, les premières revendications des habitants de Međugorje n’ont pas été immédiatement religieuses ou nationalistes. Au contraire, elles se référaient à la sociologie de la région, et portaient sur les inégalités qui en découlaient. Les habitants croates de Međugorje étaient des paysans, qui vendaient raisins et poivrons aux commerçants urbains et musulmans de Mostar, 25 km plus loin. On retrouve ici l’opposition traditionnelle entre ceux qui travaillent et produisent au village, et ceux qui vendent, gagnent de l’argent, font partie de la nomenklatura5 L’élite du parti communiste de l’Union soviétique et de ses satellites du Bloc communiste., tiennent le Parti, et obtiennent les permissions pour partir travailler en Allemagne, etc. Les revendications portaient sur cette inégalité de traitement, non pas entre chrétiens et musulmans, mais entre paysans et communistes de la ville. Ce n’est que plus tard que les communistes sont devenus des musulmans, des « Turcs », des « sales Ottomans » ; or il faut bien garder à l’esprit que ces catégories politiques ne se sont pas tout de suite refermées sur ce qu’elles sont tristement devenues. Il y a eu un moment d’espoir. Au début – je dirais jusqu’en 1986 –, il s’agissait d’un mouvement de révolte locale contre un système d’oppression effectif, très puissant : contre le fait de ne pas pouvoir circuler librement, contre la milice omniprésente, contre les logiques claniques du Parti, etc. Cette lutte a changé d’orientation dans un second temps, quand des porte-parole nationalistes s’en sont emparés. La série des évènements politiques qui affectèrent la gouvernance des Partis communistes des pays du bloc de l’Est jusqu’à la chute du Mur de Berlin, l’exécution de Ceaușescu, la crainte d’une rupture du Pacte de Varsovie, entrainèrent, à la fin des années 1980, une série de contrecoups politiques en Yougoslavie et des remaniements idéologiques. Les positions ultranationalistes purent alors s’affirmer avec véhémence, comme ce fut le cas de Milošević en Serbie vis-à-vis du Kosovo et des provinces autonomes, et de Tuđman en Croatie, dans les années qui précédèrent la guerre (qui fit rage entre 1991 et décembre 1995).

Au fil de votre enquête, vous faites apparaître une Vierge aux multiples capacités…

Au départ, je ne connaissais pas du tout le sujet. Il m’a donc fallu comprendre la complexité structurelle de cette petite statue blanche et bleue un peu ringarde. Le fait qu’elle soit née sans semence masculine lui donne un statut très particulier : c’est la seule de cette espèce. D’un côté, elle a toujours été difficile à constituer en tant que mère du Christ par les Pères de l’Église6 Depuis le XVIe siècle, l’historiographie moderne appelle Pères de l’Église des auteurs ecclésiastiques, généralement (mais non exclusivement) des évêques, dont les écrits, les actes et … Continue reading ; son existence et ses particularités ont suscité des débats théologiques sans fin. D’un autre, ce personnage possède des compétences et des qualités très diverses : elle est à la fois une jeune fille à l’innocence pure, une mère tendre et miséricordieuse, et une guerrière terrifiante, un chef de guerre apocalyptique. Tout cela rassemblé dans une même femme !

Les pèlerins et les habitants de Međugorje ne connaissent pas la théologie mariale, et pourtant, ils savent très bien quelles sont les compétences de la Vierge. Mieux, ils savent les utiliser, jongler avec. Ils sentent très bien qu’elle peut mener un combat, au sens politique du terme – annoncer la fin du communisme, mener la Croatie à la victoire. Et qu’elle peut également vous guérir et vous enlacer. J’ai observé comment ces savoirs ont été déposés dans les gestes, dans les prêches…

D’après vous, est-ce la Vierge qui produit et révèle le contexte local, ou l’inverse ?

C’est tout le problème. Je continue de me poser cette question avec la Vierge rwandaise de Kibeho. Cette dernière est apparue six mois après celle de Međugorje et, dans les deux cas, les apparitions ont été suivies de génocides. Classiquement, elles sont interprétées comme des signes de crise. Elles interviennent toujours sur des zones frontière – géographiques, linguistiques, sociales. Mais je n’ai pas voulu redire cela, puisqu’on le trouvait dans les analyses déjà produites7 Voir par exemple les travaux de Marina Warner (Alone of All Her Sex, The Myth and The Cult of the Virgin Mary, Weidenfeld and Nicolson, 1976) et de William Christian (Visionaries, The Spanish … Continue reading.

À l’inverse, j’ai voulu suspendre – méthodologiquement – l’histoire locale, et traiter l’apparition comme un événement. La conséquence descriptive est importante. Déclarer cette Vierge « événement » revient à ne pas surinterpréter ce qui l’a forgée, à ne pas énoncer « Voilà des gens opprimés par quarante ans de communisme qui veulent retrouver leur liberté, et qui font apparaître une Vierge ». J’ai préféré poser la question suivante : Quand une Vierge apparaît un matin en Bosnie communiste, que se passe t-il ?

Pour certains, cette apparition est vraie, alors qu’elle est fausse pour d’autres. Chacun va argumenter sur une ligne, et c’est la somme de ces lignes qui restitue un paysage historique et politique. Si vous jetez une apparition dans un groupe, cela va tout de suite faire apparaître les scissions du village. Déjà, pour voir une Vierge, il faut être au minimum deux personnes – cette découverte reste une grande surprise pour moi. À Međugorje, à La Salette, à Lourdes, le voyant s’est adressé à la personne qui l’accompagnait en disant  « Tiens, regarde, la Vierge ! ». Et l’autre personne lui a toujours répondu « La Vierge t’apparaîtrait, à toi ? ». Ce « À toi ? » pose d’emblée la question de l’élection. La personne qui affirme avoir vu une apparition passe ensuite pour hystérique, mythomane, etc., mais il va y avoir des gens pour soutenir cette élection, et d’autres pour la contredire. Ces débats sur l’élection nous ramènent rapidement à la sociologie locale, aux fractures et aux conflits en jeu.

On est bien loin de croyances…

Si vous parlez de systèmes clos de croyances, légendaires par exemple, vous utilisez le mot « croyance » comme un nom qui désigne ce qui, aujourd’hui, n’est pas vrai, au sens de ce qui n’est pas vérifiable. Mais si, au lieu de travailler sur les croyances, vous travaillez sur les pratiques de personnes qui mettent en œuvre des êtres surnaturels, leur inconscient, ou n’importe quelle chose qui n’est pas empiriquement vérifiable, cela donne un résultat bien différent. Une proposition possède un régime de vérité au sein de sa propre économie. Si vous vous trompez d’économie pour juger de telle ou telle proposition, alors évidemment vous la trouverez fausse, ou stupide.

Nous nous trompons alors souvent d’économie ! Dans le langage, un objet non empiriquement vérifiable (un ovni, une sainte Vierge, un esprit, un inconscient) passe généralement pour faux…

Parce qu’il faut tout le système qui va avec pour pouvoir l’appréhender. Sinon, on passe à côté. La première étape est d’essayer de comprendre au sein de quels énoncés une proposition est active, au sein de quelles pratiques. Et ensuite de comprendre pourquoi un dispositif fonctionne, pourquoi on est touché. À Međugorje, je pleurais tout le temps. Si l’on enlève l’aspect folklorique du pèlerinage, il reste un espace où peuvent s’exprimer des choses qui n’auraient pas pu, ou pas su, trouver de forme ailleurs. Deux lieux me provoquent le même effet : les manifs, et les pèlerinages. C’est probablement dû au fait qu’un accord se crée entre plusieurs personnes, où le singulier et le collectif s’alignent…

Avec beaucoup d’implicite, de non verbal…

Oui, en dehors de la négociation. Pendant une fraction de seconde, on est certain qu’un accord a régné – un véritable accord, et pas un accord partiel ni un accord suivi de négociations sans fin, lesquels restreignent la violence sans l’abolir. Dans cette forme d’accord véritable, c’est de bien commun dont il est question. À Međugorje, en général, il y a la foule, vous, et cet être auquel on ne croit qu’à moitié. Et puis soudain, à un moment donné, un alignement se crée. On sait bien que c’est une fiction. Mais cette fiction est plus vraie que vraie.

Et les Balkans dans tout cela ? Vous attendiez-vous à trouver un lieu d’enquête aussi « chargé » ?

Pas du tout. Ce n’est qu’au bout de trois ou quatre pèlerinages que je me suis avisée que j’étais dans les Balkans, et pas uniquement « chez la Vierge ». J’ai alors commencé à habiter chez des gens, puis à Mostar, un peu plus longtemps. J’ai essayé d’apprendre la langue. Ensuite, la guerre est arrivée. Je ne l’avais pas vue venir. Pas si vite. J’ai dû rentrer en France, où je me suis engagée dans des mouvements militants. Ce fut un moment terrible.

Les accords de Dayton, marquant la fin de la guerre, ont été signés en décembre 1995. Je suis retournée à Mostar un mois plus tard. Tout était détruit. Međugorje avait été épargnée car il s’agissait d’un lieu de négociation internationale, mais les villages alentour étaient dévastés. Admettre que des Croates que je fréquentais aient pu être des tueurs, des bourreaux, m’a pris des mois. Quelque chose en moi résistait ; les mécanismes de dénégation sont puissants.

 

ÉPILOGUE

Dans la foulée de ses travaux sur Međugorje, Élisabeth Claverie a travaillé sur les premiers temps de la guerre en Bosnie, et sur l’engagement nationaliste dans les milices et le parti serbes de Bosnie. Après avoir réalisé des entretiens avec des chefs nationalistes et des fils de famille qu’elle connaissait, elle a analysé les matériaux du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie8 Les Tribunaux pénaux internationaux (TPI) sont des juridictions ad hoc créées par le Conseil de sécurité de l’ONU, et chargées de poursuivre et juger les individus tenus responsables des … Continue reading pour travailler sur le détail de l’épuration ethnique et recomposer une histoire de la guerre en Bosnie9 Pour en apprendre plus sur la démarche de l’anthropologue, on peut se reporter à un entretien accordé par Élisabeth Claverie à Vincent Casanova, Caroline Izambert et Michel Naepels : … Continue reading. À titre d’exemple, son article « Techniques de la menace »10 Paru dans la revue Terrain, 43, septembre 2004. revient sur les techniques de « terrorisation » par privation de l’intimité des habitants musulmans d’une petite bourgade proche de Sarajevo, quelques jours avant l’arrivée des milices. Puis, petit à petit, ses recherches se sont orientées sur la vallée de la Drina et sur la municipalité de Višegrad, en Bosnie Herzégovine, dont elle a écrit la « chronique du nettoyage ethnique »11 Cf. « Démasquer la guerre. Chronique d’un nettoyage ethnique, Višegrad (Bosnie-Herzégovine), printemps 1992 », revue L’Homme, 2012/3-4 (n°203 – 204). Selon le TPIY, 3000 Bosniaques … Continue reading. Avec une anthropologue bulgare (Galia Valtchinova, professeure à Toulouse II-Le Mirail), elle poursuit actuellement une enquête sur l’effacement complet des traces de ces massacres – et de la population musulmane de la région. Par ailleurs, Élisabeth Claverie vient tout juste d’achever un long travail d’ethnographie judiciaire sur le fonctionnement de la Cour pénale internationale, dans le cadre de crimes perpétrés en République Démocratique du Congo.

 

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Photographie : Patrick Imbert, “Venise”

 

Notes

1 Recherche publiée dans L’impossible mariage, violence et parenté en Gévaudan, XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, Paris, Hachette, 1984 (en collaboration avec Pierre Lamaison).
2 Voir Jef Klak n°1, « Marabout » « Être fort assez », entretien (radiophonique) avec Jeanne Favret-Saada, page 59.
3 Discours sur la fin des temps.
4 Mouvement séparatiste croate créé en 1929, à l’idéologie mêlée d’ultranationalisme, de fascisme et de fondamentalisme catholique.
5 L’élite du parti communiste de l’Union soviétique et de ses satellites du Bloc communiste.
6 Depuis le XVIe siècle, l’historiographie moderne appelle Pères de l’Église des auteurs ecclésiastiques, généralement (mais non exclusivement) des évêques, dont les écrits, les actes et l’exemple moral ont contribué à établir et à défendre la doctrine chrétienne.
7 Voir par exemple les travaux de Marina Warner (Alone of All Her Sex, The Myth and The Cult of the Virgin Mary, Weidenfeld and Nicolson, 1976) et de William Christian (Visionaries, The Spanish Republic and the reign of Christ, University of California Press, 1996).
8 Les Tribunaux pénaux internationaux (TPI) sont des juridictions ad hoc créées par le Conseil de sécurité de l’ONU, et chargées de poursuivre et juger les individus tenus responsables des crimes de droit international commis dans le cadre des conflits en ex-Yougoslavie (TPIY) et au Rwanda (TPIR).
9 Pour en apprendre plus sur la démarche de l’anthropologue, on peut se reporter à un entretien accordé par Élisabeth Claverie à Vincent Casanova, Caroline Izambert et Michel Naepels : « Juger et dévoiler la guerre », revue Vacarme, n °59, 2012.
10 Paru dans la revue Terrain, 43, septembre 2004.
11 Cf. « Démasquer la guerre. Chronique d’un nettoyage ethnique, Višegrad (Bosnie-Herzégovine), printemps 1992 », revue L’Homme, 2012/3-4 (n°203 – 204). Selon le TPIY, 3000 Bosniaques musulmans y ont été tués par la police et les forces militaires serbes au printemps et en été 1992.
Mortels algorithmes

Mortels algorithmes

Traduit de l’anglais par Lucie Gerber. Texte original : « Deadly Algorithms. Can legal codes hold software accountable for code that kills? », paru dans la revue Radical Philosophy 187 (sept/oct 2014).

La guerre des drones menée par le gouvernement Obama, et coordonnée par John Brennan, responsable de la Homeland Security, tend à automatiser le règlement des conflits dans lesquels sont engagés les États-Unis (en Afghanistan, Pakistan, Somalie et Yemen notamment). Dans ce nouveau mode opératoire, les machines ne se contentent plus d’exécuter les mises à mort, elles les décident. Cette robotisation de la hiérarchie militaire pose des questions juridiques, encore sans réponse, et lourdes d’implications éthiques. Si des algorithmes ont à la fois la capacité d’établir qui doit être tué et d’exécuter cette décision via des robots, qui peut être tenu responsable du meurtre ?

Susan Schuppli est vice-directrice du Centre de recherches en architecture à l’université Goldsmith de Londres. Avec Eyal Weizman, architecte analysant, entre autres, les formes du conflit israélo-palestinien, elle participe au projet « Forensic Architecture », travaillant sur les manifestations urbaines, architecturales et spatiales de la violence, et sur les représentations de l’espace (cartes, images satellites, images 3D) qui accompagnent et structurent les débats portant sur les conflits, principalement armés.

 

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Cela fait déjà longtemps que des algorithmes se sont mis à prendre toutes sortes de décisions concernant les activités vitales sur lesquelles reposent notre bien-être et notre survie : depuis les pacemakers qui assurent le maintien des rythmes cardiaques naturels, jusqu’aux algorithmes génétiquesa qui optimisent les temps de réaction en croisant données d’emplacement des ambulances et données démographiques, en passant par les systèmes d’alerte rapide qui suivent au plus près l’approche des tempêtes, détectent l’activité sismique et s’évertuent même à prévenir les génocides en surveillant, via des images prises par satellites, des zones menacées par des conflits ethniques1 Voir, par exemple, le recours aux images satellite dans des programmes de surveillance et de documentation des exactions : « Eyes on Darfur » et « The Sentinel Project for … Continue reading. Mais les algorithmes se sont aussi vus confier d’autres tâches. Parmi elles, la mise à mort. Les lignes de code exécutées servent alors, à leur tour, littéralement, à exécuter. 

La présidence Obama est persuadée que la guerre contre le terrorisme peut être gagnée grâce à l’utilisation de logiciels prédictifs qui permettraient de surpasser informatiquement (out-computing) ses ennemis, et de contrecarrer ainsi les menaces terroristes. Guidée par cette conviction, une nouvelle génération d’algorithmes meurtriers est en train d’être conçue, qui vont à la fois contrôler et gérer la « kill listb », et, en conséquence, décider des frappes2 Cori Crider, « Killing in the Name of Algorithms: How Big Data Enables the Obama Administration’s Drone War », Al Jazeera America, 2014 ; consulté le 18 mai 2014. Voir aussi … Continue reading. La pratique (récemment abolie) des « frappes de signatures », dans lesquelles l’analyse de données établissait des comportements « terroristes » typiques et associait ces « schémas (patterns) » à des cibles potentielles sur le terrain, permet d’entrevoir un avenir où la collecte de renseignements, leur évaluation et l’intervention militaire, y compris les calculs déterminant qui peut être tué en toute légalité, seront essentiellement réalisés par des machines, à partir d’une base de données agrégeant un nombre croissant d’informations. Contrairement à ce qui a été maintes fois suggéré, cette transition vers un mode d’exécution régi par des algorithmes n’est donc pas une simple continuation de la mise à mort à distance, prolongeant l’invention de l’arc et de la flèche qui instaurèrent une distance spatiale entre le guerrier et son ennemi3 Pour une analyse récente des géographies multiples et composites dans lesquelles sont menées les opérations de drones, voir Derek Gregory, « Géographies du drone », Jef Klak n°1, … Continue reading. Cette transition est aussi la conséquence d’une automatisation croissante de la guerre, héritière du couplage cybernétique de la théorie mathématique de l’information de Claude Shannon et des recherches liées à l’effort de guerre de Norbert Wiener sur les boucles de rétroaction et les systèmes de contrôle de la communication4 Les théoriciens de l’information contemporains affirmeraient que le modèle des boucles de régulation et de rétroaction de la cybernétique du second ordre ne prend pas en considération le … Continue reading. À l’ère des systèmes d’armement intelligents, le contrôle des opérations militaires et la prise de décision sont de plus en plus sous-traités à des machines.
 
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Terreur informatique

En 2011, le département de la Défense américain (Department of Defense, DoD) rendait publique sa « feuille de route » prévoyant d’accroître le recours aux technologies sans équipage [unmanned, c’est-à-dire « sans humain »]. Parmi celles-ci, les systèmes aériens sans pilote – les drones – ne sont qu’un aspect d’une stratégie globale visant l’implémentation d’agents intelligents totalement autonomes. Voici comment le DoD envisage son propre futur :

    Le DoD a le projet d’intégrer les différentes ressources d’équipements sans équipage. Elles dotent le programme Joint Warfighters de solutions flexibles et permettent en même temps d’exploiter les avantages inhérents aux technologies sans équipage, tels que la persistance, la taille, la rapidité, les facilités de manœuvre et le risque réduit pour la vie humaine. Tandis que les systèmes sans équipage opéreront en continuité avec les systèmes avec équipage [manned], le DoD prévoit de réduire progressivement le degré d’emprise humaine sur le contrôle et la prise de décision nécessaires pour opérer la partie sans équipage des forces armées5 DOD, Unmanned Systems Integrated Roadmap Fy2011–2036, Office of the Undersecretary of Defense for Acquisition, Technology, & Logistics, Washington, DC, 2011, p. 3..

 

Le document du DoD est un curieux mélange de caricature de la guerre froide et de fordisme, sur fond d’inquiétudes géopolitiques contemporaines. On y trouve deux petites scènes fictionnelles qui illustrent la manière dont les systèmes autonomes pourraient améliorer l’efficacité des opérations en favorisant l’interopérabilité des domaines militaires. L’objectif est d’accroître les moyens d’intervention de l’armée américaine, de l’Air Force et de la Navy, en jouant sur la complémentarité entre les portions sans et avec équipage de leurs forces armées. Il est frappant de constater à quel point l’intrigue et le casting de ces scénarios d’anticipation sont familiers : ils mettent en scène l’approvisionnement national en ressources hydrocarbures menacé par des acteurs voyous équipés de technologies russes. Dans l’un de ces scénarios, un État-nation islamique radicalisé s’est doté d’un vieux sous-marin nucléaire russe qui, surpris par un tremblement de terre dans le Pacifique, contamine les eaux littorales de l’Alaska et menace ses réserves de pétrole. L’autre scénario nous transporte dans le Golfe de Guinée au large des côtes africaines, et concerne le sabotage d’un oléoduc sous-marin, aggravé par l’approche d’un vaisseau hostile capable de lancer un missile russe air-sol de courte portée6 Ibid., pp. 1–10..

Ces saynètes, qui empruntent aux films d’action hollywoodiens, sont longuement développées dans cinq pleines pages du rapport. Elles tranchent avec les exigences de sérieux scientifique, de prudence politique et de rationalisation économique qui, le document l’assure à maintes reprises, guident la transition vers les systèmes totalement dépourvus d’équipagec. À quel titre devraient nous convaincre ces projets et ces stratégies ? Au nom d’un imaginaire culturel collectif qui puise sa politique dans les laboratoires d’imagerie de synthèse de l’industrie de l’info-divertissement ? Ou bien, faut-il plutôt en appeler à une approche fondée sur les preuves, que l’on appliquerait à la résolution des problèmes complexes posés par l’évolution des contextes globaux ? Sans surprise, le rapport est extrêmement détaillé (et techno-fétichiste) dans sa description des réponses robotisées à ces scénarios de situations à risque. Il l’est en revanche beaucoup moins dans son traitement des trois principaux défis identifiés comme spécifiques au recours croissant aux systèmes automatisés et autonomes :

  1. L’investissement dans la « Science et technologie  (S&T) » pour augmenter l’opérationnalité des systèmes autonomes.
  2. Le développement de règles et de recommandations pour définir le type de décision qui peut être délégué de manière sûre et éthique à des machines et pour spécifier les conditions de cette délégation.
  3. Le développement de nouvelles techniques de « Vérification et validation  (V&V) » et de « Test et évaluation (T&E) » pour réaliser les conditions d’une « confiance » vérifiable dans l’autonomie7 Ibid., p. 27..

Le second de ces défis (la délégation de la prise de décision aux systèmes informatiques) soulève un point crucial. Il engendre de profonds dilemmes éthiques et met en cause la capacité des cadres juridiques existants à prendre en compte l’émergence de ces nouveaux acteurs algorithmiques. La question est d’autant plus épineuse que la logique jurisprudentielle qui organise la prise de décision juridique (dans la tradition de la common lawd) suit le même cheminement que celui qui a organisé le programme drone dès son origine : à savoir la justification d’une action par l’existence d’un modèle [pattern] comportemental, établi à partir d’événements antérieurs. 

L’aporie juridique recoupe un discours parallèle sur la responsabilité morale. Ce débat, beaucoup plus général, a eu tendance à présenter le recours aux drones armés en termes d’antagonisme humains-machine. Comme l’ont écrit les auteurs de l’entrée « Informatique et responsabilité morale » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy :

    Les débats philosophiques sur la responsabilité ont traditionnellement pris pour cible les composantes humaines de l’action morale. Lorsqu’il s’agit d’assigner une responsabilité morale, on présuppose ordinairement des agents humains qui accomplissent des actions aux conséquences immédiates et bien définies. Dans une société où la technologie occupe une place toujours plus importante, l’activité humaine ne peut être correctement comprise sans se référer aux artéfacts technologiques, ce qui n’est pas sans compliquer l’assignation d’une responsabilité morale8 Merel Noorman et Edward N. Zalta, « Computing and Moral Responsibility », The Stanford Encyclopedia of Philosophy (2014)..

 

Lorsqu’on interroge les conditions qui rendraient moralement acceptable de tuer délibérément un être humain, il n’est pas spécifiquement question de savoir si le droit autorise pareil acte, pour des raisons de menace imminente, de légitime défense, voire même d’empathie pour une personne souffrant d’une douleur extrême ou dans un état végétatif permanent. Le registre moral dans lequel s’élabore la décision de tuer relève d’un cadre éthique différent : un registre selon lequel l’individu n’est pas nécessairement lié à un contrat conclu entre le citoyen et l’État. Tandis que les positions morales peuvent être propres à des valeurs ou à des croyances individuelles, les cadres juridiques nous permettent d’agir en notre nom collectif, en tant que citoyens liés contractuellement à un corps représentatif, démocratiquement élu, agissant en notre nom, bien que nous puissions être en désaccord politique avec lui.

Il est donc beaucoup plus simple de prendre moralement position contre des événements – les frappes de drones américains au Pakistan – que de prouver leur illégalité, compte tenu de la législation anti-terroriste qui a été mise en place depuis le 11 septembre 2001. Il devient encore plus difficile d’assigner une responsabilité morale, de prouver une faute pénale de négligence ou de démontrer une responsabilité juridique pour un événement meurtrier lorsque humains et machines interagissent pour prendre des décisions. Cette complexification ne pourra que s’accroître avec le perfectionnement des systèmes automatisés, qui agiront de plus en plus comme des agents légaux indépendants. De plus, depuis l’arrêt Daubert, rendu en 1993 par la Cour suprême des États-Unis dans le cadre d’un procès intenté contre l’entreprise Merrel Dow Pharmaceuticals, il revient à la sphère judiciaire de déterminer l’admissibilité d’une preuve scientifiquee. Il est donc devenu difficile pour les instances judiciaires d’adopter une position militante, dans la mesure où elles sont confrontées à leurs propres limites dans la compréhension des innovations techniques. Aujourd’hui, il serait manifestement déraisonnable de traduire un algorithme devant les tribunaux si les choses tournaient mal sur le terrain, encore moins lorsque les opérations sont parfaitement exécutées, comme dans le cas d’une frappe létale de drone.

En me focalisant sur les dimensions légales de la responsabilité algorithmique plutôt que sur des questionnements moraux plus généraux, je n’entends pas suggérer que la morale et le droit doivent être reléguées à des sphères séparées. Il est toutefois utile d’engager une première réflexion sur les effets des algorithmes, car ils ne se contentent pas de réordonner les principes qui régissent nos vies, mais peuvent aussi fournir de nouveaux agencements éthiques dérivés d’axiomes mathématiques.
 
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Responsabilité algorithmique

Le droit a déjà étendu la catégorie de « personnalité juridique » de sorte à y inclure des acteurs non-humains tels que les entreprises (qualifiées de « personnes morales »). Cette notion permet de réfléchir à la question de la responsabilité algorithmique9 Voir John Dewey, « The Historic Background of Corporate Legal Personality », Yale Law Journal, vol. 35, no. 6, 1926, pp. 656, 669.. On peut bien sûr faire valoir que les méthodes juridiques ne constituent pas le meilleur cadre pour résoudre des dilemmes moraux. Mais il faut ajouter que rien n’indique par ailleurs que les objectifs du contre-terrorisme soient mieux remplis au moyen d’une supervision algorithmique. De toute façon, mettre l’accent sur la prise en compte du raisonnement algorithmique par le droit peut s’avérer utile dans une situation où nous sommes confrontés à la possibilité bien réelle que la « kill list », ou d’autres matrices émergentes pour la conduite de la « guerre contre le terrorisme », se fondent sur des algorithmes, relevant d’assemblages socio-techniques plus vastes, à l’intérieur desquels il devient impossible de dissocier agents humains et non-humains. Nos exigences face au droit ne peuvent que s’en trouver plus élevées.

Face à ces rapides développements technologiques, on peut légitimement s’inquiéter du degré de réactivité des règles de droit, de leur capacité à soumettre les systèmes algorithmiques aux mécanismes régulateurs qui s’imposent habituellement aux forces qui affectent la société dans son ensemble10 Data & Society Research Institute, « Workshop Primer: Algorithmic Accountability », The Social, Cultural & Ethical Dimensions of ‘Big Data’ workshop, 2014, p. 3.. Toutefois, le terrain a déjà été préparé pour l’émergence d’une nouvelle catégorie d’acteurs juridiques : les systèmes intelligents. S’ils ne disposent pas à proprement parler d’un libre arbitre au sens classique du terme (qui permettrait de leur assigner une responsabilité pénale), ils ont néanmoins été dotés d’une forme d’auto-détermination. Ils ont en effet été programmés pour prendre des décisions en se fondant sur leur propre logique algorithmique11 Voir Gunther Teubner, « Rights of Non-Humans? Electronic Agents and Animals as New Actors in Politics and Law », Journal of Law & Society, vol. 33, no.4, 2006, pp. 497–521.. Les drones de combat ne sont que la partie émergée de l’iceberg des systèmes militaires automatisés mis en service par le DoD. Ils ne sont qu’un élément dans un ensemble plus vaste de dispositifs télé-pilotés qui agiront à partir des données qu’ils auront eux-mêmes collectées, gérées et analysées.

Ceux qui prônent la délégation de la prise de décision aux algorithmes ne tarissent pas d’éloges sur la quasi-instantanéité des réactions qui permettent aux agents intelligents – qualifiés par certains de « prédateurs moraux » – de faire des ajustements, à la milliseconde près, pour éviter une frappe de drone si, par exemple, des enfants venaient à sortir d’une maison prise pour cible comme un repaire de miliciens 12 Voir Bradley Jay Strawser, « Moral Predators: The Duty to Employ Uninhabited Aerial Vehicles », Journal of Military Ethics, vol. 9, no. 4, 2010, pp. 342–68.. L’idée, qui n’est pas neuve, est que les systèmes robotiques peuvent réduire la marge d’erreur et compresser les pertes civiles qui sont souvent la conséquence des actions menées sur le terrain par des soldats fatigués. Les machines ont également cet avantage qu’elles ne se soucient pas outre mesure de leur propre conservation. Par contraste, les soldats se préoccupent de leur survie et peuvent, sous l’effet de la fatigue par exemple, commettre des erreurs de jugements. Mais, demandent les juristes Sabine Gless et Herbert Zech, si ces « agents intelligents sont souvent utilisés dans des zones où les risques d’échec et d’erreur peuvent être réduits en substituant des machines aux humains, la question se pose : qui est responsable si les choses tournent mal13 Sabine Gless and Herbert Zech, « Intelligent Agents: International Perspectives on New Challenges for Traditional Concepts of Criminal, Civil Law and Data Protection », texte pour … Continue reading ? »

Lorsqu’un acte a entraîné des préjudices corporels ou des accidents mortels, le débat juridique a généralement pour objet l’évaluation du degré de prévisibilité de telles conséquences. Pour se prononcer sur le cas porté à leur attention, la question est de savoir si tous les efforts raisonnablement envisageables et tous les protocoles préventifs possibles ont été intégrés au système pour réduire la probabilité d’occurrence de ce type de conséquence. Toutefois, lorsque les programmateurs fixent les conditions dans lesquelles une machine sera amenée à prendre une décision, ils ne peuvent évidemment pas intégrer toutes les variables potentiellement en jeu. Le problème est d’autant plus épineux que les conditions au sol et la connaissance des événements qui s’y déroulent sont aussi variables que les contextes changeants de conflits et du contre-terrorisme. Werner Dahm, directeur scientifique de l’United States Air Force, souligne la difficulté qu’il y a à concevoir des systèmes « zéro erreur » : « Vous devez être capable de montrer que le système ne va pas mal tourner – il vous faut donc invalider une hypothèse négative14 Agence-France Presse, « The Next Wave in U.S. Robotic War: Drones on Their Own », Defense News, 28 septembre 2012, p. 2.. »

Dans la mesure où les processus de prise de décision fortement automatisés impliquent des contextes complexes en évolution rapide, saisis au prisme de technologies multiples, pouvons-nous raisonnablement espérer intégrer une forme quelconque de décision éthique dans ces systèmes sans équipage  ? Une approche algorithmique des problèmes éthiques soulevés par la guerre des drones reproduira-t-elle la logique qui présidait aux frappes de signature, je veux parler d’une forme de raisonnement consistant à établir des suspicions à partir d’un schéma comportemental ou d’une activité militante ? Faut-il, par exemple, tuer Abdulrahman al-Awlaki, un jeune homme âgé de 16 ans vivant au Yemen, parce que son père était un religieux radicalisé ; un rôle qu’il est susceptible d’hériter15 Interrogé sur la frappe de drone qui a tué en 2011 au Yémen Abdulrahman al-Awlaki, un adolescent de seize ans né sur le sol américain et fils de Anwar Al-Awlaki, un religieux radicalisé, … Continue reading ? La « kill list », que l’on connaît depuis peu sous la formule euphémique de « Disposition Matrix », suggère que les modèles informatiques peuvent servir à prendre ce type de décision. Comme le souligne le journaliste du Washington Post Greg Miller : « La matrice contient les noms des personnes soupçonnées de terrorisme. Elle répertorie pour chacun d’entre eux l’ensemble des ressources qui sont mobilisées pour les traquer, y compris les actes d’accusation scellés et les opérations secrètes16 Greg Miller, « Plan for Hunting Terrorists Signals U.S. Intends to Keep Adding Names to Kill Lists », Washington Post, 23 otcobre 2012.. »

Si l’on peut considérer les systèmes intelligents comme des agents légaux, ils n’ont pas encore été dotés d’une personnalité juridique. Des précédents existent cependant qui portent en germe cette possibilité. L’idée selon laquelle, derrière chaque machine, il y aurait un être humain ou une « personnalité juridique » – un agent auquel on pourrait en fin de compte assigner une responsabilité, pour le meilleur ou pour le pire – n’est plus tenable. Cette conception omet que les systèmes complexes sont rarement, voire jamais, le produit d’un auteur unique, et que les humains et les machines n’opèrent pas dans des sphères séparées. En effet, ils sont si intimement liés que la notion même d’agent humain souverain, exempt de toute médiation par la machine semble tout à fait improbable.

Que l’on considère un instant un aspect seulement de la guerre des drones au Pakistan : celui de la logistique aérienne des États-Unis. Le simple fait de maintenir un drone Predator dans les airs pendant 24 heures, soit la moitié de la durée d’une mission ordinaire, mobilise plus de 165 personnes. Ces besoins en personnel sont eux-mêmes intégrés dans des systèmes socio-techniques multiples, composés de sous-traitants militaires, d’officiers du renseignement, de spécialistes de l’analyse de données, de juristes, d’ingénieurs, de programmateurs, mais aussi de matériel, de logiciels, de communications par satellites et de centres d’opération (Combined Air Operations Centre, CAOC), etc. Sans compter l’infrastructure de Recherche et développement (R&D) qui conçoit les systèmes sans équipag , élabore les procédures pour les rendre opératoires et procèdent aux tests préliminaires, ni l’appareil administratif qui a réuni tous ces acteurs pour créer l’événement que l’on appelle une « Frappe de drone »17 « Cela peut sembler paradoxal, mails il faut beaucoup plus de personnes pour opérer un avion sans pilote que pour faire voler les avions de guerre traditionnels. Selon l’Air Force, il ne … Continue reading.

Dans le cas d’un système complètement automatisé, la prise de décision dépend de boucles de rétroaction [feedback] qui injectent constamment de nouvelles informations dans le système et le recalibrent. De façon plus significative encore en termes de responsabilité juridique, la prise de décision dépend aussi de la capacité du système à s’auto-éduquer : la possibilité pour les algorithmes d’apprendre et de modifier les séquences qui les codent, indépendamment de toute supervision humaine. Chercher, comme l’exige aujourd’hui le droit pénal, à isoler l’agent singulier directement (c’est-à-dire légalement) responsable d’un accident mortel, conduit à penser que seul le bureau exécutif du président des États-Unis pourrait, en fin de compte, être tenu responsable des conditions composites qui, enchaînées les unes aux autres, aboutissent à une frappe de drone, et avec elle, à l’éventualité de victimes civiles.

Étant donné que les États-Unis ne reconnaissent pas la compétence de la Cour pénale internationale et l’article 25 du statut de Rome fixant les règles en matière de responsabilité pénale individuelle, quelles seraient dès lors les formules juridiques nouvelles qui pourraient être créées pour rendre compte d’une causalité indirecte et composite, laquelle recouvre toute une série d’événements, y compris les agissement de ceux que l’on appelle les « auteurs numériques » ? Le droit américain de la responsabilité civile, organisant les règles relatives à la réparation des préjudices résultant de fautes civiles, pourrait servir de modèle, utile dans ces questionnements.

Les procédures judiciaires relatives à l’émission de produits polluants dans l’environnement sont à ce sujet particulièrement instructives. La pollution atmosphérique est un phénomène très répandu et ses effets létaux ne se manifestent souvent qu’après plusieurs décennies, impliquant un ensemble également complexe d’agents humains et non-humains. Les actions en justice dans des cas de pollution atmosphérique se sont frayées un chemin devant les tribunaux, bien que l’issue en ait généralement été défavorable pour les plaignants. Dans ce domaine, les contentieux les plus marquants résultent d’actions de groupe, menées par de nombreux plaignants en matière de préjudice lié à des produits toxiques, et notamment le recours à l’agent orange comme défoliant au Vietnam ou la catastrophe du Bhopal en Inde18 Voir Peter H. Schuck, Agent Orange on Trial: Mass Toxic Disasters in the Courts, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge MA, 1987. Voir aussi : www.bhopal.com/bhopal-litigation.. Mais en dernier ressort, l’efficacité de cette approche doit être jugée à la lumière du résultat escompté par l’assignation d’une responsabilité : dans les cas que je viens de mentionner, la démarche visait moins la dissuasion ou la punition que des dommages et intérêts réparant les préjudices subis.
 
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Reprogrammer la loi

Les machines peuvent être conçues de manière à incorporer un degré supérieur d’intentionnalité, et leurs performances dépasseront, dans bien des cas, celles des humains. Le développement des systèmes sans équipage devra dès lors prendre en compte un nombre plus grand de variables pour déterminer si les conditions d’une exécution sont remplies, y compris les contextes géopolitiques changeants et les cadres juridiques incertains. La mise au point de mécanismes de sûreté intégrés contribuent à créer les conditions d’un régime de prise de décision proto-morale, interrompant une intervention lorsque surgissent dans le champ d’action des sujets humains d’une taille spécifique (des enfants), d’un âge ou d’un sexe déterminés (des mâles de moins de 18 ans). Mais, politiquement parlant, faut-il vraiment se focaliser sur l’intégration de contraintes éthiques au développement des systèmes télé-pilotés lorsqu’on veut contrecarrer le scénario d’une mise à mort par algorithmes ? Dit autrement, nous est-il encore possible de saper l’impunité dont jouissent actuellement certains assemblages socio-techniques ? Comme l’affirme en 2009 un rapport de la Royal Academy of Engineering consacré aux systèmes autonomes :

La gouvernance des systèmes autonomes peut difficilement se fonder sur les modèles juridiques et réglementaires qui se réfèrent aux systèmes gérés par des opérateurs humains. De plus, dans sa forme présente, le droit établit une distinction entre opérateurs humains et systèmes techniques et exige qu’un agent humain soit responsable d’un système autonome et automatisé. Toutefois, les technologies qui sont utilisées soit pour augmenter les performances humaines soit pour compenser des déficits cognitifs ou moteurs sont susceptibles de générer des agents hybrides… En l’absence d’un cadre juridique pour les technologies autonomes, il existe un risque que ces agents essentiellement humains ne puissent être jugés légalement responsables de leurs actions – reste alors à savoir qui pourrait encore l’être19 Royal Academy of Engineering, Autonomous Systems: Social, Legal and Ethical Issues, RAE, London, 2009, p. 3, www.raeng.org.uk/societygov/engineeringethics/pdf/Autonomous_Systems_Report_09.pdf..

Une stratégie juridique plus efficace pourrait être d’impliquer un ensemble plus large d’agents, y compris algorithmiques, qui apportent leur concours à la réalisation d’actes de ce type, même si l’élargissement des limites de la responsabilité pénale est un processus complexe. Comme le formule l’« Étude sur la responsabilité pénale au Sri Lanka », publiée en 2009 par l’European Center for Constitutional and Human Rights : « Les individus qui exercent le pouvoir de rendre possible les crimes qui ont été commis, peuvent être tenus pénalement responsables comme auteurs du crime. C’est au sein des ministères civils, tels que le ministère de la Défense ou le Bureau du président, que l’on trouve habituellement les auteurs de ces crimes20 European Center for Constitutional and Human Rights, Study on Criminal Accountability in Sri Lanka as of January 2009, ECCHR, Berlin, 2010, p. 88.. » Descendre le long de la hiérarchie et se focaliser sur ceux qui participent à la production de violence en exécutant des ordres a été une stratégie juridique payante dans certains cas (Sri Lanka). Mais elle s’est aussi révélée problématique dans les cas (Abu Ghraib) où l’inculpation d’officiers de rang subalterne a rompu la chaîne de relations causales qui pouvait impliquer des acteurs plus haut placés. Bien entendu, si l’objectif est la sanction, il n’y a aucun sens à traduire un algorithme devant la justice pour avoir exécuté des ordres aux conséquences mortelles, le système ayant justement été conçu pour les réaliser. Dès lors, la démarche doit s’inscrire dans une stratégie globale visant à étendre le champ de la causalité, en vue d’élargir la portée de la responsabilité juridique.

Mon propre travail de recherche au sein du Forensic Architecture projet, aux côtés d’Eyal Weizman et de beaucoup d’autres, consiste à développer de nouvelles méthodes d’investigation spatiale et visuelle pour appuyer le travail d’enquête des Nations Unies sur l’utilisation des drones armés. Ce travail offre un point de vue spécifique pour réfléchir à la manière dont les « champs machiniques » sont en train de recomposer ceux de l’action politique, appelant à concevoir de nouvelles stratégies juridiques21 Ont fait partie de l’équipe de recherche sur les frappes de drones du projet Forensic Architecture : Jacob Burns, Steffen Kraemer, Francesco Sebregondi et SITU Research. Voir … Continue reading. Si l’on prend au sérieux la capacité d’action dont les « choses » disposent, nous devons aussi considérer la capacité à agir de celles dont le champ de production est mis au service de la décision même de tuer. En opérant largement au-delà des limites de la perception humaine, les calculs par ordinateur ont produit des conjonctions informatiques qui ont redistribué et transformé les espaces au sein desquels se produit l’action. La nature même de ces actions lourdes de conséquences a été modifiée. Lorsqu’on enrôle des algorithmes pour l’emporter contre le terrorisme et pour calculer qui peut et doit être tué, n’est-il pas nécessaire de produire une politique adaptée à ces formes très radicales de calcul, ainsi qu’un cadre juridique suffisamment souple pour délibérer sur des événements de ce type ?

Confier la prise de décision à des systèmes automatisés produira de nouveaux rapports de pouvoir pour lesquels nous ne disposons pas encore de cadres juridiques ou de modes de résistance politique adaptés. Il est peut-être plus important encore de noter que nous n’avons pas de compréhension collective suffisante de la manière dont ces décisions peuvent être prises et fondées. Comme le suggère l’arrêt Daubert, le savoir scientifique sur les processus techniques n’appartient pas exclusivement au domaine de la science. Les exigences de responsabilité et de supervision publiques nécessiteront toutefois un degré de participation plus grand dans les cadres épistémologiques qui organisent et contrôlent ces systèmes socio-techniques. Le défi sera vraisemblablement, pour nous tous, considérable. Quel type d’assemblée publique serait à même de contrecarrer la clôture prématurée de ce que Bruno Latour appelle une certaine « épistémologie des faits », aujourd’hui dissimulés sous un voile de secret appelé « la sécurité nationale » – ce même état de faits qui dessine la feuille de route du DoD pour les systèmes de drone ?

Dans une récente interview donnée à la chaîne de radio ABC, Sarah Knuckey, directrice du « Project on Extrajudicial Executions » de la New York University Law School, soulignait que la guerre des drones a rudement éprouvé les conventions internationales et, dans le même élan, la protection des civils22 Bureau of Investigative Journalism, « Get the Data: Drone Wars ».. Les « règles de la guerre » sont « déjà désespérément désuètes », affirme-t-elle, et vont exiger « l’élaboration de nouvelle obligations » : « Je constate un fort degré d’inquiétude au sujet des pratiques actuelles des États-Unis et des règles qui les sous-tendent. Mais, dans une perspective de long terme, en particulier du point de vue des avocats qui exercent en dehors des États-Unis, il y a lieu de s’inquiéter non seulement de ce qu’il se passe aujourd’hui, mais aussi de ce que cela signifiera dans dix, quinze ou vingt ans.23 Annabelle Quince, « Future of Drone Strikes Could See Execution by Algorithm », Rear Vision, ABC Radio, edited transcript, pp. 2–3.  »

Ces nouvelles obligations – ces nouvelles règles juridiques – pourront-elles jouer un rôle préventif similaire à celui des logiciels et des technologies qui sont en cours de développement, ce que j’appellerai un sens projectif du droit ? Pourraient-elles s’inspirer de l’esprit des Conventions de Genève qui protègent les droits des non-combattants, plutôt que des protocoles, qui à l’instar des Conventions de la Hague de 1899 et de 1907, définissent l’usage des armes de guerre. Ces conventions, sont en effet réactives dans leur formulation et centrées sur des événements. Si tel était le cas, si nous choisissions de nous inspirer de ces Conventions, il faudrait considérer un cadre juridique qui ne soit pas tant réglé par une logique jurisprudentielle – par ce qui est advenu dans le passé – mais, plutôt, par ce qui pourrait arriver dans le futur.
 
Images tirées du film Wargames de John Badham, 1983.
 
WarGames3
 
À lire également :

« Géographies du drone », Derek Grégory, traduction par Émilien Bernard, Jef Klak n°1 (Marabout), en librairie.

« À jouer la guéguerre des machines, nous serons toujours perdants », Entretien croisé avec Grégoire Chamayou et Thomas Hippler. Propos recueillis par Ferdinand Cazalis, Article 11.

« Israël et la “guerre humanitaire” », Eyal Weizman, traduction par Rémy Toulouse, Article 11.

Théorie du drone, Grégoire Chamayou, éd. La Fabrique, 2013, en librairie.

La Vie algorithmique, Critique de la raison numérique, Éric Sadin, éd. L’échappée, 2015, en librairie.

 

Notes de la traductrice :
  1. Les algorithmes génétiques opèrent analogiquement sur les principes de l’évolution des espèces (enjambements, mutations et sélection).
  2. Base de données listant les informations au sujet des ennemis à abattre sans procès public ni conventionnel, utilisée par le gouvernement Obama au sein de la « Disposition Matrix » (sic), et mise en application principalement par des attaques de drones. John Brennan, en charge du département Homeland Security est le principal coordinateur de cette kill list, faisant dire au New York Times, qu’il est « probablement l’homme qui a eu le plus de pouvoir et d’influence dans une position comparable au cours des 20 dernières années ». Robert Mazzetti, Mark Shane Scott, « Drone Strikes’ Dangers to Get Rare Moment in Public Eye ». The New York Times, 5 fév. 2013.
  3. Sur l’influence des scénarios de films hollywoodiens dans les rapports officiels de la Défense états-unienne, notamment autour du paradigme « Terminator », voir « Et vous trouvez ça drone ? Enquête sur l’automatisation de la guerre et la robotisation de la police », Revue Z n°2, Automne 2009.
  4. La common law vise le droit des pays issus de la tradition juridique britannique. Les systèmes juridiques de common law reposent sur la règle du précédent selon laquelle le juge doit respecter les règles posées par ses pairs dans des décisions antérieures. Le droit de la common law se construit donc à partir des décisions prises par les juges dans des cas concrets, par opposition aux systèmes dits de droit continental, comme la France, où le droit est issu de règles posées par le législateur et compilé dans des codes. Cette opposition est bien évidemment schématique, dès lors que la jurisprudence joue un rôle important en France, de même que les États-Unis disposent d’un corpus législatif qui s’impose aux juges.
  5. Par l’arrêt Daubert, les juges de la Cour suprême des États-Unis ont fixé des règles permettant de déterminer si le témoignage scientifique d’un expert peut être recevable en justice.

 

Notes

1 Voir, par exemple, le recours aux images satellite dans des programmes de surveillance et de documentation des exactions : « Eyes on Darfur » et « The Sentinel Project for Genocide Prevention ».
2 Cori Crider, « Killing in the Name of Algorithms: How Big Data Enables the Obama Administration’s Drone War », Al Jazeera America, 2014 ; consulté le 18 mai 2014. Voir aussi l’organigramme dans Daniel Byman et Benjamin Wittes, « How Obama Decides Your Fate if He Thinks You’re a Terrorist », The Atlantic, 3 janvier 2013.
3 Pour une analyse récente des géographies multiples et composites dans lesquelles sont menées les opérations de drones, voir Derek Gregory, « Géographies du drone », Jef Klak n°1, Marabout, sept. 2014. « Drone Geographies », Radical Philosophy 183 (janvier/février 2014), pp. 7–19.
4 Les théoriciens de l’information contemporains affirmeraient que le modèle des boucles de régulation et de rétroaction de la cybernétique du second ordre ne prend pas en considération le caractère imprévisible des données évolutives internes au système, qui résulte du traitement de bases de données en expansion. Voir l’introduction de Luciana Parisi à Contagious Architecture: Computation, Aesthetics, and Space, MIT Press, Cambridge MA, 2013. Pour une discussion de la cybernétique de Wiener dans ce contexte, voir Reinhold Martin, « The Organizational Complex: Cybernetics, Space, Discourse », Assemblage 37, 1998, p. 110.
5 DOD, Unmanned Systems Integrated Roadmap Fy2011–2036, Office of the Undersecretary of Defense for Acquisition, Technology, & Logistics, Washington, DC, 2011, p. 3.
6 Ibid., pp. 1–10.
7 Ibid., p. 27.
8 Merel Noorman et Edward N. Zalta, « Computing and Moral Responsibility », The Stanford Encyclopedia of Philosophy (2014).
9 Voir John Dewey, « The Historic Background of Corporate Legal Personality », Yale Law Journal, vol. 35, no. 6, 1926, pp. 656, 669.
10 Data & Society Research Institute, « Workshop Primer: Algorithmic Accountability », The Social, Cultural & Ethical Dimensions of ‘Big Data’ workshop, 2014, p. 3.
11 Voir Gunther Teubner, « Rights of Non-Humans? Electronic Agents and Animals as New Actors in Politics and Law », Journal of Law & Society, vol. 33, no.4, 2006, pp. 497–521.
12 Voir Bradley Jay Strawser, « Moral Predators: The Duty to Employ Uninhabited Aerial Vehicles », Journal of Military Ethics, vol. 9, no. 4, 2010, pp. 342–68.
13 Sabine Gless and Herbert Zech, « Intelligent Agents: International Perspectives on New Challenges for Traditional Concepts of Criminal, Civil Law and Data Protection », texte pour Intelligent Agents workshop, 7–8 février 2014, University of Basel, Faculty of Law.
14 Agence-France Presse, « The Next Wave in U.S. Robotic War: Drones on Their Own », Defense News, 28 septembre 2012, p. 2.
15 Interrogé sur la frappe de drone qui a tué en 2011 au Yémen Abdulrahman al-Awlaki, un adolescent de seize ans né sur le sol américain et fils de Anwar Al-Awlaki, un religieux radicalisé, Robert Gibbs, l’ancien attaché de presse de la Maison Blanche et conseiller principal pour la campagne de réélection du Président Obama, répondit que le jeune homme aurait dû avoir un « père plus responsable ».
16 Greg Miller, « Plan for Hunting Terrorists Signals U.S. Intends to Keep Adding Names to Kill Lists », Washington Post, 23 otcobre 2012.
17 « Cela peut sembler paradoxal, mails il faut beaucoup plus de personnes pour opérer un avion sans pilote que pour faire voler les avions de guerre traditionnels. Selon l’Air Force, il ne faut pas moins de 168 personnes pour faire voler un Prédateur pendant seulement vingt-quatre heures! Pour le drone de surveillance plus large Global Hawk, ce nombre grimpe à 300 personnes. Par contraste, il faut moins de cent personnes par mission pour un avion de combat F-16. » Medea Benjamin, Drone Warfare: Killing by Remote Control, Verso, London and New York, 2013, p. 21.
18 Voir Peter H. Schuck, Agent Orange on Trial: Mass Toxic Disasters in the Courts, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge MA, 1987. Voir aussi : www.bhopal.com/bhopal-litigation.
19 Royal Academy of Engineering, Autonomous Systems: Social, Legal and Ethical Issues, RAE, London, 2009, p. 3, www.raeng.org.uk/societygov/engineeringethics/pdf/Autonomous_Systems_Report_09.pdf.
20 European Center for Constitutional and Human Rights, Study on Criminal Accountability in Sri Lanka as of January 2009, ECCHR, Berlin, 2010, p. 88.
21 Ont fait partie de l’équipe de recherche sur les frappes de drones du projet Forensic Architecture : Jacob Burns, Steffen Kraemer, Francesco Sebregondi et SITU Research. Voir www.forensic-architecture.org/case/drone-strikes.
22 Bureau of Investigative Journalism, « Get the Data: Drone Wars ».
23 Annabelle Quince, « Future of Drone Strikes Could See Execution by Algorithm », Rear Vision, ABC Radio, edited transcript, pp. 2–3.