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Avant-propos  sur les sociétés de ciblage

Avant-propos sur les sociétés de ciblage

De la notation chorégraphique au XVIIIe siècle à la chronophotographie des années 1910, diverses méthodes ont su schématiser les déplacements des corps humains dans un espace et un temps donnés. Aujourd’hui, dans un contexte de traçabilité généralisée, l’accumulation de trajectoires chronospatiales permet d’élaborer des modèles statistiques de comportements « normaux » au sein d’une société donnée – pour mieux isoler les déviances potentielles de tel ou tel individu. Une logique non plus seulement de discipline ou de contrôle, mais de ciblage, au service des pouvoirs policiers, militaires ou économiques.

Ce texte est extrait du numéro 2 de Jef Klak, « Bout d’ficelle », dont le thème est Coudre / En découdre. Sa publication en ligne est la première d’une série limitée (1/6) de textes issus de la version papier de Jef Klak, toujours disponible en librairie.

Nous le publions en ligne à l’occasion de la sortie d’un film qui en est librement inspiré, « Patterns of life », où l’artiste Julien Prévieux a joué à reconstituer, avec des danseurs, du scotch et des lapins, une histoire des expériences de capture de mouvements, depuis l’observation par Georges Demenÿ, à la fin du XIXe siècle, des formes de marche pathologique jusqu’aux modélisations contemporaines des formes de vies normales par le renseignement américain. La bande annonce est̀ ici et à retrouver dans le cadre de son exposition au Centre Pompidou jusqu’au 1er février 2016.

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En 1956, dans sa Théorie de la dérive, Guy Debord commentait une carte de Paris montrant « le tracé de tous les parcours effectués en une année par une étudiante du XVIe arrondissement : ces parcours dessinent un triangle de dimension réduite, sans échappées, dont les trois sommets sont l’École des Sciences Politiques, le domicile de la jeune fille et celui de son professeur de piano 1 Guy Debord, « Théorie de la dérive », Les lèvres nues, Nº  9, novembre 1956, dans Internationale situationniste, Allia, Paris, 1985, p. 312. ».

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« Trajets pendant un an d’une jeune fille du XVIe arrondissement » par Paul Henry Chombart de Lauwe, 1952[2. Paul Henry Chombart de Lauwe, Paris et l’agglomération parisienne, Volume 1, Presses universitaires de France, Paris, 1952, p. 106.].

L’objectivation cartographique d’une forme de vie servait ici de point de départ à une critique poétique et politique de la vie quotidienne – critique de son étroitesse, de ses routines, et de la réduction du monde vécu dont celles-ci sont solidaires. Debord concluait : « Il n’est pas douteux que de tels schémas, exemples d’une poésie moderne susceptible d’entraîner de vives réactions affectives – dans ce cas l’indignation qu’il soit possible de vivre de la sorte – […] ne doivent servir aux progrès de la dérive [3. Debord, op. cit.]. »

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Des créateurs de San Francisco proposent aujourd’hui d’étranges bijoux. Ce sont des petits médaillons aux formes géométriques, comme des toiles d’araignées ou des structures cristallines. Leurs motifs sont en réalité ceux de vos déplacements. Meshu – c’est le nom de cette petite entreprise d’orfèvrerie d’un nouveau genre – puise dans les données de géolocalisation collectées par votre smartphone pour en extraire la carte schématique de vos pérégrinations. C’est ce graphe, la visualisation de vos données chronospatiales, qui sert de patron pour découper, dans du métal ou dans du bois, votre pendentif personnalisé.

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La carte des trajets d’un individu à San Francisco, convertie en pendentif par Meshu[4. <thecreatorsproject.vice.com/blog/turn-your-foursquare-check-in-data-into-jewelry>.]

L’historique spatialisé de vos déplacements devient ainsi un signe cryptique que vous pouvez arborer en guise d’ornement. C’est aussi votre emblème, l’expression d’un nouvel art du portrait.

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En tant qu’objets culturels, ces graphes sont à rapprocher d’un de leurs ancêtres : le portrait « à la silhouette » de la fin du XVIIIe siècle. Avec l’invention de la « machine sûre et commode pour tirer les silhouettes » de Johann Kaspar Lavater, le profil en ombre chinoise proliféra comme un objet d’engouement populaire, une véritable mode qui véhiculait des codes esthétiques inédits pour la présentation de soi, mais aussi de nouveaux supports pour un savoir anthropologique qui prétendait déchiffrer les traits de la personnalité à partir des lignes de la tête.

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Un profil-silhouette de Lavater[5. Johann Caspar Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie, Prudhomme, Paris, 1806 (frontispice).].

Le profil chronospatial partage avec l’ancien profil skiagraphique – du grec « dessin de l’ombre » ou « écriture de l’ombre » – la polyvalence de ses usages. La différence est bien sûr que le tracé se détourne ici du contour morphologique du corps pour se focaliser sur les lignes imaginaires de ses mouvements. Le profil, dès lors, doit être entendu en un sens métaphorique : il n’épouse plus la forme statique d’un corps, mais celle, dynamique, de ses trajectoires[6. Ce qui ne veut évidemment pas dire par ailleurs que les logiques d’identification biométriques s’estomperaient en cédant la place à cette autre mode de représentation – loin de là.]. C’est ce genre de corps schématique qui forme ici le sujet de mes investigations.

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Depuis le XIXe siècle, les paléontologues opèrent une distinction éclairante entre les corps fossiles et les traces fossiles (body fossils/trace fossils) : « En traitant des empreintes, des moules, des contre-empreintes, écrit Alcide d’Orbigny en 1849, nous n’avons parlé que de traces organiques fossiles des parties solides des animaux enfouis dans les couches ; mais il est d’autres vestiges fossiles laissés par les corps vivants sur les sédiments non consolidés, et qui se rapportent moins à ces parties solides des corps qu’aux habitudes vitales et physiologiques de ceux-ci. Il s’agit d’empreintes de pas d’animaux, de sillons, de cannelures, de bourrelets, laissés par les organes de mouvement des animaux marcheurs et nageurs[7. Alcide d’Orbigny, Cours élémentaire de paléontologie et de géologie stratigraphiques, Premier volume, Masson, Paris, 1849, p. 27.].  » Edward Hitchcock a baptisé ce genre de fossiles « ichnites ». En allemand, on les nomme aussi Lebenspurren : traces de vie ou « vestiges fossiles de vie ».

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Empreintes fossiles découvertes à Gill, Massachussetts au XIXe siècle[8. Planche tirée de Edward Hitchcock, Elementary Geology, New York, Ivison and Phinney, 1855, p. 187.].

Tandis que le moulage d’un corps mort, prisonnier de l’argile, offre le décalque d’un solide avec ses volumes et ses textures, une série d’empreintes trouvées au sol ne fournit qu’un relevé de ses mouvements. En ce second cas, l’impression n’a pas été simultanée mais successive. La trace d’activité est une précipitation d’événements successifs dans la simultanéité d’un espace, sa solidification durable sur le plan d’une surface d’inscription. C’est l’image d’une durée spatialisée.

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En 1790, Kant écrivait : « Toute forme des objets de sens […] est ou bien figure ou bien jeu ; et, dans ce dernier cas, ou bien jeu des figures (dans l’espace : la mimique et la danse) ou bien simple jeu des sensations (dans le temps) [9. Kant, Critique de la faculté de juger, Vrin, Paris, 1993, p. 91.]. » La forme d’une danse, ou plus généralement d’un mouvement perçu, n’est pas celle d’une chose, avec ses contours fixes (la forme d’un vase). Elle est un « jeu de figures » qui ne peut authentiquement apparaître que dans une double différence d’espace et de temps.

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Deux planches illustrant des notations de pas de danse au XVIIIe siècle[10. Planches tirées de Kellom Tomlinson : The art of dancing explained by reading and figures (1735) voir <earlydance.org/content/6477-minuet>.].

À la même époque, on inventait la sténochorégraphie : système de notation chorégraphiques. Dans les traités correspondants, une danse se présentait sous l’aspect de phrases mouvementées écrites en un curieux langage symbolique. Sur l’espace de la feuille, elles cheminaient sous l’axe chronologique horizontal de la partition musicale. Le tracé du jeu de formes n’était plus un simple relevé. Il devenait un script qui ne transcrivait l’activité que pour mieux la diriger en pratique.

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Dans les années 1910, deux disciples de Taylor[11. Frederick Winslow Taylor (1856-1915), ingénieur américain, promoteur le plus connu de l’organisation scientifique du travail et du management scientifique : le taylorisme.], Lilian et Frank B. Gilbreth, mirent au point un dispositif qu’ils appelèrent le « chronocyclographe ». Après avoir fixé de petites ampoules électriques aux mains d’un travailleur, ils le photographiaient, en durée d’exposition longue, en train d’effectuer sa tâche. Ils obtenaient ainsi une image représentant « la trajectoire continue d’un cycle de mouvements[12. Frank Bunker Gilbreth, Lillian Moller Gilbreth, Applied Motion Study : A Collection of Papers On the Efficient Method to Industrial Preparedness, Sturgis and Walton, New York, 1917, p. 46.] » apparaissant en lignes blanches sur l’émulsion photographique.

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Lilian et Frank Gilbreth, « Étude sur le mouvement efficient », vers 1914[13. Photographie tirée du fonds du National Museum of American History, Behring Center, Division of Work and Industry Collection.].

« Une bonne manière d’illustrer la façon dont un modèle de mouvement nous permet de le visualiser est de le comparer au sillage que laisse un paquebot sur l’océan », expliquait alors un jeune ingénieur enthousiaste[14. Gilbreth, op. cit., p. 207.]. De façon plus générale, les différentes techniques dont je traite ici ont en commun d’être des façons de capturer des sillages ou d’adjoindre des effets de traînes plus ou moins durables à des activités qui n’en ont pas nécessairement de façon spontanée[15. Sur ces notions, voir Georges Didi-Huberman, Phalènes, Éditions de Minuit, Paris 2013.].

En ce cas, spécifiquement, la tâche d’extraction de la trajectoire est confiée à la photographie, ou plus précisément à la chronophotographie : en traitant la source lumineuse comme une « encre spatio-temporelle  », les procédés chronophotographiques « constituent en quelque sorte des bougés, des “traînes” dirait Didi-Huberman, dans le sens où elles laissent apparaître un déplacement du mobile par sa présence étendue en différents points de l’image, paraissant ainsi simultanés[16. Caroline Chik, L’image paradoxale, Fixité et mouvement, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve-d’Ascq, 2011, p. 90.] ». On rend ainsi visible l’invisible. Mais il est également vrai que ce procédé de visualisation recouvre une opération concomitante d’invisibilisation ou d’effacement. Sur le cliché des Gilbreth, le corps du travailleur se floute en un halo indistinct à l’arrière-plan. Le corps disparait littéralement derrière les lignes de son geste. Du corps évanescent, il ne reste plus que le fossile éblouissant de ses mouvements passés.

Michel Foucault a montré que les dispositifs disciplinaires des XVIIIe et XIXe siècles mobilisaient « une sorte de schéma anatomo-chronologique du comportement[17. Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, Paris, 1975, p. 153.] ». Mais ce n’est plus exactement ce dont il s’agit ici. Si le schéma est toujours en un sens chronologique (et même chronospatial), il n’est plus anatomique. Du corps vivant du travailleur, on ne retient plus que « l’orbite du mouvement [18. Gilbreth, op. cit., p. 46.] ». Une « orbite » – la métaphore est instructive : on passe pour ainsi dire d’une anatomie à une micro-astronomie du geste productif, où les lueurs des petites ampoules électriques auraient remplacé celles des astres, quoique pour un tout autre genre d’étude.

Or ces orbites, il ne s’agit pas seulement de les visualiser, mais aussi de les modéliser pour mieux les transformer. Si on analyse les trajectoires de mouvement, c’est afin de les épurer, de les débarrasser de leurs détours inutiles : principe « d’élimination des déchets [19. Ibid., p. 130.] ». La modélisation est un prélude à la standardisation : « En comparant de tels graphes ou modèles montrant les trajectoires de différents opérateurs en train de faire le même genre de travail, il est possible d’en déduire quelle est la méthode la plus efficiente et de l’ériger en standard [20. Ibid., p. 91.]. » La méthode, étymologiquement, c’est le chemin à suivre. Le standard, c’est le chemin le plus court, le plus économique[21. Le standard est non seulement le meilleur itinéraire gestuel en termes de productivité pour une activité donnée, mais aussi une norme transférable. En consultant une sorte de répertoire des gestes efficaces, on pourra, dans une logique de benchmarking avant la lettre, exporter d’un métier ou d’une profession à un autre le segment de geste le plus économe. Ibid. p. 92.].

Les Gilbreth sculptent aussi ces modèles de mouvement en trois dimensions avec du fil de fer et s’en servent « pour apprendre la trajectoire du mouvement [22. Ibid. p. 125.] » aux opérateurs. Le geste du travailleur, redessiné en laboratoire, retourne dans l’atelier sous forme modifiée – cette fois comme un fil conducteur auquel les corps productifs doivent conformer leur danse.

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Au milieu des années 1960, un chercheur de l’Académie soviétique des sciences, Alfred Yarbus, publia un livre qui révolutionna l’étude de la vision[23. Alfred Yarbus, Eye Movements and vision, Plenum press, New York, 1967.]. Pour ses expériences, il avait utilisé une machine perfectionnée, un peu comme cet appareil où l’on pose le menton dans un cabinet ophtalmologique, mais équipé de caméras. Ayant enregistré les micromouvements des yeux, il pouvait ensuite retracer le parcours rapide qu’effectue inconsciemment un sujet lorsqu’il pose le regard sur un tableau. Ces dessins, avec leurs saccades et leurs points de fixation, ressemblent beaucoup aux photographies des Gilbreth. Ce sont eux aussi des sortes de cartes de gestes, mais de gestes oculaires, où l’objet de la visualisation n’est autre que l’acte même de voir[24. Voir à ce propos le travail de l’artiste Julien Prévieux, « Esthétique des statistiques » dans Statactivisme : Comment lutter avec des nombres, Isabelle Bruno, Emmanuel Didier, Julien Prévieux (dir.), éd. Zones/La Découverte, Paris, 2014, <www.previeux.net/html/textes/statact.html>.].

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Alfred Yarbus, Traces des mouvements des yeux d’un sujet en train de regarder un tableau [25. Yarbus, op. cit., p. 174.].

Les technologies d’eye-tracking sont aujourd’hui mobilisées par la recherche marketing. À l’âge de l’économie de l’attention, on scrute méthodiquement le regard de l’utilisateur ou du client afin de mieux le capter. On produit ainsi des « cartes thermiques » des mouvements des yeux qui permettent de faire des « tests d’usabilité » et de choisir la design route la plus efficace pour un graphisme donné.

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Analyse du regard posé sur une page web par Eye tracking heat map[26. <blog.normalmodes.com/blog/2009/09/28/eye-tracking-heatmap-gallery-a-preview-discussion-of-ui-considerations>. ].

Cette méthode d’analyse s’applique au design des pages web, au packaging des produits, mais aussi à l’architecture même des espaces de vente. Certains magasins couplent aujourd’hui les vidéos de leurs caméras de surveillance au signal des smartphones captés sur leur réseau wifi afin de retracer les déambulations de leurs clients[27. Voir Stephanie Clifford, Quentin Hardy, « Big Data Hits Real Life », New York Times, 14/07/2013, <www.nytimes.com/2013/07/15/business/attention-shopper-stores-are-tracking-your-cell.html?pagewanted=all&_r=0>.]. Dans l’espace physique, le client est un œil, mais un œil qui a des jambes. En fonction des données comportementales ainsi recueillies, on pourra reconfigurer la disposition de l’espace de vente afin d’optimiser ses propriétés de capture de l’attention.

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Capture d’écran : dispositif de tracking de la clientèle dans un magasin américain[28. Capture d’écran de la video « Big Data Hits Real Life » par Erica Berenstein, site internet du New York Times, 14/07/2013, <www.nytimes.com/video/business/100000002206849/big-data-hits-real-life.html>.].

Malgré la ressemblance entre ces graphes et ceux des Gilbreth, le type de normativité à l’œuvre n’est pas le même. Le rapport salarial est structuré par un rapport de contrainte qui donne fondamentalement à la norme une valeur de commandement. Dans la sphère marchande, c’est par des moyens plus détournés qu’un schème d’activité se trouve prescrit à des corps. En ce cas, la stratégie consiste à redessiner l’espace du visible afin d’orienter et d’aimanter les mobilités oculaires et corporelles selon des itinéraires de navigation préétablis. Cette normativité procède selon des tactiques de captation par design.

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Au début des années 1960, des éthologues américains se mirent à utiliser de nouveaux transmetteurs radio afin d’étudier les déplacements d’animaux sauvages. Ces appareils, fixés sur le corps de lapins à queue blanche ou de cerfs de Virginie, permettaient de connaître leur position et de retracer leurs itinéraires[29. Voir par exemple John R. Tester, Dwain W. Warner and William W.
Cochran, « A Radio-Tracking System for Studying Movements of Deer » dans The Journal of Wildlife Management Vol. 28, Nº  1 (Janv., 1964), pp. 42-45.]. Face à la masse de données rapidement produite par de tels systèmes de radio-tracking, on s’attela aussi, avec les moyens de l’époque, à concevoir des programmes informatiques capables de convertir automatiquement ces données en cartes.

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Carte des déplacements du lièvre nº 201 entre le 3 et 4 mai 1964[30. Planche tirée de Donald B. Siniff and John R. Tester, « Biotelemetry », BioScience, Vol. 15, Nº  2, (Févr.., 1965), pp. 104-108, p. 107.].

L’essor des technologies de télémétrie inspira également d’autres disciplines. En 1964, à Harvard, Ralph Schwitzgebel, épaulé par son frère jumeau Robert, comme lui psychologue du comportement, mit au point un « système de supervision comportementale équipé d’un bracelet émetteur ». Cet appareil, testé sur de « jeunes délinquants », annonçait le bracelet électronique ensuite adopté par le système pénal. On rêvait de remplacer les vieilles techniques d’enfermement par de nouvelles technologies de contrôle en milieu ouvert. Les jumeaux imaginèrent à cette fin un petit appareil portatif capable d’enregistrer et de transmettre par radio diverses données comportementales, dont la position géographique du porteur, mais aussi des informations sur son « pouls, ses ondes cérébrales, sa consommation d’alcool, et autres faits physiologiques »[31. « Anthropotelemetry : Dr. Schwitzgebel’s Machine », Harvard Law Review, Vol. 80, Nº   2 (Déc., 1966), pp. 403-421, p. 409.]. Si les capteurs du mouchard électronique signalaient un comportement à risque, on pouvait localiser l’individu et, au besoin, intervenir de façon préventive.

Mais ce qui motivait cette invention était aussi, très profondément, de l’ordre d’une libido sciendi[32. Libido sciendi : désir de connaître.]. En automatisant la collecte à distance de données comportementales, le bracelet électronique allait permettre aux sciences du comportement de disposer en continu de masses de renseignements détaillés sur les faits et gestes de la vie quotidienne. Pourquoi le psychologue ne pouvait-il pas lui aussi se brancher, comme l’éthologue, sur son propre réseau de colliers-transpondeurs placés sur le corps d’animaux humains ? Cet art de la mesure à distance appliqué aux conduites humaines fut baptisé « anthropotélémétrie ».

La tâche de collecte qui devait être confiée à des capteurs spéciaux est aujourd’hui en grande partie accomplie par des individus qui auto-documentent leurs propres activités dans un contexte de traçabilité généralisée. Tom MacWright est un ingénieur en systèmes d’information géographique. Il est aussi, à ses heures perdues, un coureur amateur. Il a récemment créé une application qui lui permet de visualiser à la fois le chemin qu’il parcourt dans la ville et les variations de son rythme cardiaque durant l’effort.

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Visualisation des données correspondant aux itinéraires de course et aux pulsations cardiaques de Tom MacWright (l’accélération du pouls est signalée sur le tracé par les variations de l’intensité de la couleur bleu)[33. <www.macwright.org/running>].

Cette carte illustre un principe important, celui de la « fusion des données » (datafusion) : des données glanées à partir de sources hétérogènes peuvent être épinglées sur un même corps schématique chronospatial. Il suffit pour cela que ces informations aient été préalablement référencées selon des coordonnées spatio-temporelles.

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Toujours dans les années 1960, un courant très novateur de la géographie humaine entreprit de révolutionner sa discipline : c’était le projet de la chronogéographie (time-geography). L’idée fondamentale était que l’on pouvait rendre compte des vies humaines en les traitant comme des trajectoires (paths) dans l’espace-temps. Cela impliquait entre autres choses d’inventer des cartes d’un nouveau genre, des cartes qui intégreraient le temps à l’espace. Torsten Hägerstrand, l’un des pères fondateurs de cette méthodologie, en résumait ainsi les postulats : « Dans l’espace-temps, l’individu décrit une trajectoire (path) […]. Le concept de trajectoire de vie (ou de trajectoire intermédiaire, comme par exemple la trajectoire d’une journée, la trajectoire d’une semaine, etc.) peut aisément être exposé graphiquement à condition de replier l’espace tridimensionnel sur […] une île plate à deux dimensions, et d’introduire un axe perpendiculaire afin de représenter le temps[34. Torsten Hägerstrand, « What about people in regional science ? », Papers of the Regional Science Association, Volume 24 (1), 1970, pp. 6–21, p. 10.]. »

Voici un premier exemple de ce genre de représentation tridimensionnelle, rudimentaire encore. Sur une carte en relief ont été fichées des tiges verticales sur lesquelles on enroule un fil qui figure l’itinéraire d’un individu au cours d’une période donnée :

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Modélisation chrono-géographique des activités d’un individu[35. Tiré de B. Lenntorp, « A Time-Geographic Simulation Model of Individual Activity Programmes » dans T. Carlstein, D. Parkes and N. Thrift (éd.), Human activity and time geography, London, Edward Arnold, 1978, pp. 162-180.].

Ce genre de représentation cartographique a aujourd’hui été intégré à de puissants systèmes d’information géographique utilisés pour conduire des études d’« analyse géo-visuelle ».

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Visualisation des trajectoires chrono-spatiales et des activités individuelles dans le logiciel ArcGIS[36. Capture d’écran d’un graphe chronospatial obtenu avec le module de visualisation 3D ArcScene du logiciel ArcGIS de la société américaine ESRI : <web.utk.edu/~sshaw/NSF-Project-Website/pages/activities.html>.].

Comme le souligne Mark Monmonier, ce genre d’objet est fondamentalement « de la cartographie (mapping) plutôt que de simples cartes (maps), dans la mesure où la cartographie ne se réduit pas à des cartes statiques imprimées sur du papier ou affichées sur des écrans d’ordinateurs. Dans les nouvelles cartographies de la surveillance, les cartes que l’on a sous les yeux ont moins d’importance que les systèmes spatiaux qui stockent et qui intègrent un ensemble de faits concernant les endroits où nous vivons et où nous travaillons[37. Mark Monmonier, Spying with Maps: Surveillance Technologies and the Future of Privacy , University of Chicago Press, Chicago, 2004, p. 1.] ».

Les instruments de la chronogéographie élaborés dans les années 1960 avaient surtout été pensés comme des moyens de planification urbaine et sociale associés à des visées politiques réformistes. Aujourd’hui, de nouvelles fonctions, bien moins bienveillantes, leur sont de plus en plus assignées. Le postulat fondamental de la time-geography, selon lequel « les biographies individuelles peuvent être suivies et retracées comme des “trajectoires dans l’espace-temps” [38. David Harvey, The condition of postmodernity, Wiley-Blackwell, London, 1991, p. 211.] » est en effet actuellement en passe de devenir le soubassement épistémologique de toutes les autres pratiques de pouvoir.

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Depuis 2010, les plus hautes autorités du renseignement états-unien ont édicté les principes d’un nouveau paradigme. C’est la doctrine du « Renseignement fondé sur l’activité (Activity Based Intelligence  – ABI) » élaborée sous l’égide de la sœur siamoise mais encore méconnue de la NSA, la National Geospatial Intelligence Agency (NGA)[39. La NGA ou Agence nationale géospatiale est l’agence de renseignement américaine chargée de la collecte et de l’analyse de l’imagerie, par contraste avec la NSA, historiquement centrée sur les signaux électromagnétiques.]. Les théoriciens du renseignement décrivent ce tournant comme la conversion à une nouvelle philosophie, à une nouvelle méthode de connaissance.

Comme le résume le géographe Derek Gregory, il s’agit de « suivre plusieurs individus à travers différents réseaux sociaux, afin d’établir une forme ou un “schéma de vie” (pattern of life), conformément au paradigme du “Renseignement fondé sur l’activité” qui forme aujourd’hui le cœur de la doctrine contre-insurrectionnelle[40. Derek Gregory, « Lines of descent », Open democracy, 8 novembre 2011, <www.opendemocracy.net/derek-gregory/lines-of-descent>. Sur les patterns of life, on se reportera à l’article de Derek Gregory publié dans Radical Philosophy et traduit dans le numéro Marabout de Jef Klak « Géographies du drone » et au livre Théorie du drone, Grégoire Chamayou, éd. La Fabrique.] ». Gregory le décrit de façon très évocatrice comme « une sorte de rythmanalyse militarisée, et même comme une géographie du temps, armée jusqu’aux dents », fondée sur l’usage de programmes qui « fusionnent et visualisent des données géo-spatiales et temporelles que le renseignement collecte à partir de sources multiples (“en combinant le où, le quand et le qui”) en les disposant dans un cadre tridimensionnel qui reprend les diagrammes standards de la chronogéographie développée par le géographe suédois Torsten Hägerstrand dans les années 1960 et 1970 [41. Derek Gregory, « From a view to a kill: drones and late modern war », Theory, culture and society, 28 (6) (2011), pp. 188-215, p. 195 et 208.]. »

Cette méthodologie se fonde entre autres choses sur un usage du datamining[42. Datamining : forage ou prospection de données. Le terme désigne un ensemble de méthodes informatiques visant à extraire du savoir pertinent à partir de masses de données brutes.] appliqué à des trajectoires de mouvements afin de découvrir, au sein de gigantesques pelotes de trajets, des periodic patterns ou des « signatures » correspondant à des segments d’habitudes caractéristiques. Au-delà d’un relevé des différents itinéraires singuliers, on vise ici autre chose : l’extraction progressive de schèmes d’activité. Les traits de trajets régulièrement empruntés s’épaississent alors progressivement à l’écran, tout comme les itinéraires fréquemment parcourus par les bêtes d’un troupeau creusent leurs sillons dans l’herbe d’un pré.

Voici, à titre d’exemple, l’une des cartes produites par un module d’Activity Based Intelligence élaboré par des ingénieurs de Lockheed Martin et testé sur les trajets de taxis d’une ville américaine :

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Réseau spatial et nodes (nœuds) détectés dans les données de circulation d’une flotte de taxis[43. Ray Rimey,Jim Record, Dan Keefe, Levi Kennedy, Chris Cramer, « Network Exploitation Using WAMI Tracks », Defense Transformation and Net-Centric Systems, 27-28 avril 2011, Orlando. ].

Mais ce qui vaut pour des courses de taxis peut bien sûr s’appliquer à d’autres objets, dont les trajets piétonniers de villageois irakiens scrutés par la caméra d’un drone :

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Analyse des déplacements piétonniers près d’Al Mahmudiyah, en Irak[44. Ibid.].

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À l’origine, la chronogéographie naît d’un refus de la prédominance des méthodes strictement statistiques en sciences sociales. Lorsque l’on se contente de décrire la réalité sociale par des agrégats de grands nombres, tels que fournis par exemple par un recensement, regrettait Hägerstrand, « on considère la population comme étant faite de “dividuels’’ plutôt que d’individus[45. Hägertsrand, op. cit., p. 9.] ». Des agrégats statistiques tels que le PIB ou les tranches de revenus ne nous donnent pas accès à un savoir primaire sur des individus, mais seulement, de façon indirecte, à des êtres statistiques que l’on reconstruit comme des fractions d’un nombre global.

La chronogéographie prétendait au contraire repartir des individus tels qu’ils existent de façon continue en tant que points physiques affectés de trajectoires spatio-temporelles. La conviction était qu’entre le travail du biographe et celui du statisticien, «  il y a une zone entre chien et loup à explorer, où l’idée fondamentale est que les gens conservent leur identité dans le temps […] et que les agrégats de comportement n’échappent pas non plus à la règle[46. Ibid., p. 9] ». En d’autres termes, comme le résume le géographe Nigel Thrift, la chronogéographie partait d’un principe méthodologique d’« indivisibilité de l’être humain[47. Nigel Thrift, An introduction to time geography, Institute of British geographers, London, 1977, p. 6.] ». Ce qui était alors proposé aux sciences sociales, c’était de rebâtir des agrégats de données à partir de la granularité insécable d’individus dont la « corporéité vivante » pouvait être schématiquement saisie par des trajectoires traçables et mesurables dans l’espace-temps.

Il est frappant que, pour exprimer cette idée, Hägerstrand ait recouru à un vocabulaire que Deleuze emploie à son tour plus de vingt ans plus tard afin de caractériser ce qu’il appelle les « sociétés de contrôle » : « On ne se trouve plus, diagnostique le philosophe, devant le couple masse-individu. Les individus sont devenus des “dividuels”, et les masses, des échantillons, des données[48. Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », Pourparlers, Les Éditions de Minuit, Paris, 1990, pp. 240-247, p. 244.] ». D’un côté, il y aurait les sociétés de discipline, structurées par un rapport entre individu et masse, et, de l’autre, des sociétés de contrôle, articulées sur le couple dividuel/base de données. D’un côté, des institutions d’enfermement, de l’autre, des dispositifs de contrôle déployés dans des milieux ouverts. D’un côté, la signature et le matricule pris comme signes de l’individualité disciplinaire, et, de l’autre, le chiffre et le mot de passe pris comme sésames pour les portiques du contrôle…

Cette distinction notionnelle entre dividuel et individuel, Hägerstrand et Deleuze l’avaient tous deux empruntée aux recherches sur la forme que le peintre Paul Klee avait entrepris dans l’entre-deux-guerres. Elle se schématisait pour lui de la façon suivante :

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Dividuel (1) et individuel (2) selon Klee[49. « Formal analysis of 1935/3 : Grid dance », Paul Klee, Notebooks, Volume 2, The nature of nature, Lund Humphries, London, 1973, p. 284. (Ces figures explicatives sont en fait dues à l’éditeur du volume, Jürg Spiller).].

L’individuel s’illustre par une figure linéaire, celle d’un corps (figure 2). Elle se définit négativement comme ce dont on ne peut retrancher une partie sans détruire le tout, sans le rendre méconnaissable. En ce sens, l’individuel est d’abord un indivisible : sa division aurait pour effet, par mutilation, d’en détruire l’unité organique constitutive. Le dividuel se signale au contraire par sa divisibilité. Divisez ou découpez les lignes de la figure 1, retranchez-en une ou plusieurs, le motif ne se dissoudra pas pour autant. Il demeurera malgré sa partition. C’est la différence entre le motif d’une tapisserie, aux rythmes répétitifs, et le dessin de la forme organique d’un corps.

Ce que dit Hägerstrand, au début des années 1970, sur le mode d’une prescription de méthode, c’est en substance qu’il faut passer de (1) à (2), c’est-à-dire remplacer, au titre d’élément de base du savoir, la dividualité statistique par l’individualité chronospatiale.

Ce que dit Deleuze à la fin des années 1990, mais sur le mode cette fois d’un diagnostic historique et politique, c’est que nous serions en partie en train de passer de (2) à (1) – c’est-à-dire qu’à d’anciennes machines de pouvoir centrées sur l’individualité (isolable et aux contours déterminés) se substitueraient de nouvelles, dont l’objet serait le « dividuel » (sans cesse subdivisé et sur lequel on peut donc démultiplier les points de contrôle).

Mais qu’advient-il du diagnostic de Deleuze lorsque le postulat de base de la chronogéographie, à savoir fonder l’agrégation des données sur une indexation individuelle de trajectoires chronospatiales, se généralise au point de devenir le socle opérationnel effectif de toute une série de pratiques de pouvoir ?

Ce que l’on obtient alors, c’est, en première analyse, tout autre chose que du dividuel – au contraire même : des individualités chrono-géographiques prises comme objets à la fois de connaissance et d’intervention. Comme l’explique Derek Gregory, l’usage actuel de « divers moyens électroniques pour identifier, traquer et localiser » des cibles constitue en réalité un processus de « production technique d’individus comme artefacts et algorithmes »[50. <geographicalimaginations.com/tag/glenn-greenwald>]. Si Gregory a raison d’y voir un mode d’individuation spécifique, la question reste de savoir comment le caractériser conceptuellement.

L’une des difficultés est que cela cadre mal avec la catégorie d’individualisation disciplinaire rappelée par Deleuze dans son « Post-scriptum » : les technologies en question se déploient certes dans des milieux ouverts, et ceci, elles le partagent avec le modèle du contrôle, mais, dans le même temps, elles se focalisent aussi sur la recherche de « signatures » – c’est-à-dire, à en croire Deleuze, sur l’un des signes de prédilection de la discipline. En outre, si ces procédures d’analyse se focalisent sur des individualités-trajectoires pensées comme des unités chronospatiales indivisibles, elles procèdent aussi par agrégation de données, par composition de matière dividuelle stockée dans des banques de données et traitée de façon algorithmique. En fait, elles ne se laissent subsumer sous aucune des deux grandes catégories proposées par Deleuze. Elles ne correspondent ni vraiment à l’individualisation de la discipline, ni vraiment à la « dividualisation » du contrôle.

Pour saisir ce à quoi l’on a affaire ici, je crois qu’il faut mobiliser une tierce figure, également présente chez Klee, celle d’une « synthèse dividuel-individuel[51. Ibid., p. 63.] » :

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La « danse de la grille » selon Klee[52. Klee, op. cit., p. 285.].

Dividuel et individuel ne s’opposent pas nécessairement, ils peuvent aussi se combiner. Cette troisième figure synthéthique se produit lorsque «  certaines activités engendrent des structure formelles définies qui, de façon observable, deviennent des individus[53. Ibid., p. 247.] », c’est-à-dire lorsque « les caractères structurels s’assemblent rythmiquement en une totalité individuelle[54. Ibid., p. 234.] ». La trame dividuelle mouvementée sur laquelle la figure linéaire de l’individualité se découpe en même temps qu’elle en définit le contour externe prend alors l’aspect d’une grille dansante.

L’objet du pouvoir n’est ici ni l’individu pris comme élément dans une masse, ni le dividuel pris comme chiffre dans une base de donnée, mais autre chose : des individualités-trajectoires tissées de dividualités statistiques et découpées sur une trame d’activités où elles se singularisent dans le temps comme des unités perceptibles.

La production de cette forme d’individualité ne relève pas de la discipline, pas non plus du contrôle, mais du ciblage dans ses formes les plus contemporaines. Que celui-ci soit policier, militaire ou marchand, il partage les mêmes traits formels. Une hypothèse probable est qu’au-delà des sociétés de discipline ou de contrôle, nous entrions à présent dans des sociétés ciblées.

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Pour les spécialistes du renseignement militaire qui ont promu ce genre de méthodologies dans leur champ, l’espoir initial était, conformément à un modèle d’« Intelligence, de surveillance et de reconnaisssance (ISR) » hérité de la guerre froide, de parvenir à modéliser des « signatures » comportementales caractéristiques de formes de vies « terroristes ». Mais cette ambition se heurte à (au moins) un problème épistémologique fondamental. Dans des contextes « où les “mauvais” éléments ressemblent comme deux gouttes d’eau aux “bons” [55. Mark Phillips, « A brief overview of ABI and Human Domain Analytics », Trajectory Magazine, 2012. <trajectorymagazine.com/web-exclusives/item/1369-human-domain-analytics.html>. ] », les cibles sont dépourvues de signature claire permettant leur détection directe.

Or, ceci, les spécialistes du renseignement ne l’ignorent pas. À telle enseigne qu’ils présentent aujourd’hui le paradigme du Renseignement fondé sur l’activité comme une tentative pour surmonter cet obstacle : « Dans des environnements où il n’existe aucune différence visuelle entre ami et ennemi, c’est par leurs actions que les ennemis se rendent visibles[56. Edwin Tse, « Activity Based Intelligence Challenges », Northrop Grumman, IMSC Spring Retreat, 7 mars 2013.]. » Et c’est cette tâche-là, établir la distinction entre ami et ennemi, que l’on espère derechef pouvoir confier à des algorithmes.

Dans les discours de la méthode qu’ils rédigent, la formulation du problème prend des tournures quasi-métaphysiques. Le mystère est le suivant : comment découvrir des « inconnus inconnus[57. Ibid.]  » (sic) ? Un inconnu connu est un individu dont on ignore l’identité singulière, l’état civil, mais dont les attributs repérables correspondent à un type répertorié. Un inconnu inconnu est celui qui échappe à la fois à une identification singulière et à une identification générique : on ne sait ni qui il est (on ignore son nom, voire son visage), ni ce qu’il est (son profil d’activité ne correspond pas à ceux déjà catalogués).

La solution vers laquelle on se tourne alors est d’une certaine manière comprise dans l’énoncé du problème : pour pouvoir repérer des formes inconnues, il faut logiquement déjà disposer d’un répertoire de formes connues. L’idée est donc de cerner le typique pour repérer l’atypique. On développe alors des « schémas de vie (patterns of life) permettant d’identifier les activités normales et les activités anormales[58. « From data to decisions III », IBM Center for the Business of Government, nov. 2013, p. 32. <govexec.com/media/gbc/docs/pdfs_edit/111213cc1.pdf>. Ce qui implique, soit dit en passant d’étendre tendanciellement ce genre de surveillance ou de dataveillance renforcée à toutes les activités et à toutes les vies.] ».

Dans un tel modèle, en « accumulant des tracés dans le temps », on peut par exemple « modéliser les mouvements des piétons et détecter des anomalies par rapport à des tendances comportementales apprises[59. Kevin Streib, Matt Nedrich, Karthik Sankaranarayanan James W. Davis « Interactive Visualization and Behavior Analysis for Video Surveillance », SIAM Data Mining International Conference on datamining, Columbus, Ohio, 2010.] ». Une fois que l’on a par exemple identifié les itinéraires « normaux » d’un porteur de plateau-repas dans une cantine, on peut par contraste voir émerger un certain nombre de trajectoires aberrantes :

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Modélisation des trajets normaux et détection des conduites anormales dans une cantine[60. Richard.O. Lane, Keith.D. Copsey, Acte de conférence « Track anomaly detection with rhythm of life and bulk activity modeling », Information Fusion (FUSION), 2012, 15th International Conference.].

Mais, au-delà des tests conduits en espace confiné, l’objectif est de déployer ces méthodologies de tri comportemental au sein de programmes de « Détection des anomalies à grande échelle » :

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Détection d’anomalies par analyse de signatures comportementales[61. Brett Borghetti, « Anomaly Detection Through Behavior Signatures », ISRCS Briefing, 10/08/2010. Dans cette présentation réalisée dans le cadre de l’Institut technologique de l’Air Force, un ingénieur expose les principes de la détection des anomalies comportementale par analyse d’imagerie video. <secure.inl.gov/isrcs2010/docs/abstracts/Borghetti.pdf>.].

La définition du « normal » dont ces systèmes disposent est purement empirique : elle est apprise par la machine sur la base de relevés de fréquences et de répétitions. Et c’est un écart avec de tels schémas de régularité – une anomalie plutôt qu’une anormalité – qui déclenchera des « alertes de comportement anormal » s’affichant en teintes rouge orangé sur l’écran de l’analyste.

L’un des problèmes classiques, avec ce genre de conception de la normalité, c’est que l’« on devra nécessairement, comme l’expliquait en son temps le philosophe et médecin Georges Canguilhem, tenir pour anormal – c’est-à-dire, croit-on, pathologique – tout individu anomal (porteur d’anomalies), c’est-à-dire aberrant par rapport à un type statistiquement défini[62. Georges Canguilhem, « Le normal et le pathologique », dans La connaissance de la vie, Vrin, Paris, 1992, p. 208.] ». Alors qu’un écart singulier peut être interprété de diverses manières, par exemple « comme un échec ou comme un essai, comme une faute ou comme une aventure[63. Ibid., p. 205.] », ce genre de dispositif paranoïaque va se mettre à le signaler comme une menace potentielle : « ALERTE ».

De façon assez ironique, c’est au sein même de sociétés dont l’idéologie dominante avait érigé en valeur sacrée la liberté individuelle de suivre sa propre way of life que la singularité d’un tel cheminement va finir par se signaler automatiquement comme suspecte. Mais il faut souligner que ceci ne repose plus, en l’occurrence, sur une logique disciplinaire. En utilisant des schémas chronospatiaux pour filtrer des comportements, ces dispositifs-là n’ont par eux-mêmes aucun modèle de conduite déterminé à imposer aux diverses vies qu’ils scrutent. Leur normativité sans norme est animée par une autre visée, par un autre genre d’appétit dévorant : repérer des écarts afin d’« acquérir des cibles », et ceci dans un mode de pensée où, les cibles étant inconnues, c’est l’inconnu qui devient cible. Une autre façon de le dire est que, dans de tels régimes de savoir et de pouvoir, une cible potentielle se signale fondamentalement comme une dérive.

 

Pour aller plus loin :

Bande annonce de Patterns of life par Julien Prévieux :

 :

En ligne sur le site de Jef Klak :

Géographies du drone. Les quatre lieux d’une guerre sans fontières, par Derek Gregory..
Traduction Émilien Bernard, avec le concours de Grégoire Chamayou, paru dans la revue anglaise Radical Philosophy 183 (janvier/février 2014)

Mortels algorithmes. Du code pénal au code létal, par Susan Schuppli.
Traduction Lucie Gerber, paru dans la revue Radical Philosophy 187 (sept/oct 2014).

 

Notes

1 Guy Debord, « Théorie de la dérive », Les lèvres nues, Nº  9, novembre 1956, dans Internationale situationniste, Allia, Paris, 1985, p. 312.

Clôturer le corps des femmes

Traduction par Ulysse Baratin

Dix ans après sa parution aux États-Unis, l’ouvrage majeur de la féministe radicale Silvia Federici, Caliban et la sorcière, vient d’être traduit en français dans une co-édition Entremonde et Senonevero. Elle y montre, d’un point de vue féministe, que la transition entre féodalisme et capitalisme en Europe s’appuie notamment sur le phénomène de chasse aux sorcières aux XVIe et XVIIe siècles. Car l’oppression des femmes sert ici l’instauration du capitalisme : le pouvoir étatique contrôlant la politique des naissances et donc la démographie de son pays. En tant qu’outil reproducteur du prolétariat, le corps féminin doit être exploité et contrôlé. Sous ce premier angle, l’infériorité de la femme est aux fondements du capitalisme. L’originalité du texte de Federici est d’inscrire les chasses aux sorcières dans la continuité immédiate de l’expropriation terrienne des paysans par les « enclosures » et de rappeler que celles-ci suscitèrent des révoltes populaires massives.

Vous montrez le lien d’interdépendance entre l’expropriation des terres par la classe dominante (par le mouvement des enclosures) et les chasses aux sorcières. Les deux événements ont souvent lieu sur les mêmes zones géographiques, les persécutions des femmes faisant suite aux mouvements de protestation liés à l’expropriation. La figure de la sorcière devient un bouc émissaire, servant à détourner les révoltes populaires de leur objet. Comment ce leurre, fondé sur des croyances irrationnelles, a-t-il pu si bien fonctionner ? Cela repose-t-il uniquement sur le fait d’évoluer dans une société patriarcale ?

Trouver des boucs émissaires est une stratégie de répression banale et qui ne se limite pas aux sociétés patriarcales. Aujourd’hui, cette stratégie est dirigée contre les travailleurs immigrés accusés de s’emparer du travail des travailleurs nationaux ou de constituer une charge pour les dépenses sociales du gouvernement. La diabolisation des bénéficiaires de droits sociaux participe de cette même logique. À travers l’institution d’un régime de terreur, où n’importe quelle femme des « classes inférieures » pouvait être accusée de crimes épouvantables, torturée, contrainte de dénoncer ses paires et exécutée publiquement, toutes les luttes étaient sapées. Le climat de suspicion et de peur créé par les chasses aux sorcières affectait toutes les femmes mais aussi les hommes de leurs familles ainsi que leurs communautés, lesquelles craignaient d’être soupçonnées de complicité et étaient, de ce fait, plus facilement intimidées. Les rassemblements nocturnes de paysans fomentant des rébellions devenaient plus difficiles dans un contexte où se rencontrer de nuit dans les champs ou les forêts risquait d’être condamné comme un sabbat de sorcières. La terreur institutionnelle dépasse toujours les buts qu’elle se fixe initialement, elle fait des dommages au-delà de ce qu’elle veut détruire.

El sueño de una buena bruja

On retrouve le même phénomène de chasse aux sorcières depuis les années 1990 dans certains pays d’Afrique ; il est aussi lié à l’expropriation terrienne, de la part du FMI notamment. Les tenants et les aboutissants ont l’air similaires au contexte des XVIe et XVIIe siècles mais qu’en est-il exactement ? La problématique s’est-elle un peu déplacée ?

Les chasses aux sorcières d’hier et d’aujourd’hui doivent être comprises dans le contexte d’une expansion des relations de production capitaliste qui, dans les deux cas, a conduit à un appauvrissement de masse, une intensification des affrontements communautaires et une dynamique sans relâche de privatisation. Comme par le passé, les femmes tuées aujourd’hui sont d’abord des femmes âgées vivant seules, pouvant avoir de petites parcelles de terres immédiatement confisquées dès qu’elles sont accusées, et n’ayant personne pour les défendre. Elles sont donc une cible pour une jeunesse sans emploi, désireuse de s’approprier leurs terrains et prête à être recrutée par des autorités locales voulant s’approprier des terres. On observe aujourd’hui des chasses aux sorcières de ce type en Inde, particulièrement dans les territoires soi-disant tribaux, où le système communautaire de la propriété terrienne est en train d’être remplacé par la propriété individuelle. Ce processus comporte son lot d’expropriation et de violence. De mon point de vue, c’est un scandale que les meurtres de milliers de femmes, de manière atroce, continuent jusqu’à ce jour sans générer les moindres protestations ou même la moindre interrogation. C’est une bonne preuve de la valeur relative de la vie sur cette planète.

Le système capitaliste apparaît comme construit sur la préservation des rapports de classe mais également sur l’intériorisation de l’infériorité de la femme. Il est donc responsable du stéréotype de l’idéal féminin véhiculé depuis les bûchers jusqu’à aujourd’hui : la femme se doit d’être passive, obéissante, taiseuse et chaste. Cela signifie-t-il que le patriarcat est si intimement lié au capitalisme qu’il disparaîtrait avec lui si cela venait à arriver ?

Je préfère parler de hiérarchies sexuelles car la notion de patriarcat suggère que les hommes sont biologiquement enclins à dégrader les femmes. Bien qu’elles ne soient pas universelles, ces hiérarchies ont existé dans de nombreuses sociétés antérieures au capitalisme. Mais le capitalisme n’a pas simplement « hérité » de ces hiérarchies provenant de formes sociales précédentes. Il les a revitalisées, leur donnant des fondations matérielles neuves et a fait d’elles les instruments de l’organisation du travail féminin non payé. C’est pour cette raison que dans Caliban et la sorcière je parle de « patriarcat du salariat ». Ce n’est pas un hasard si le modèle de la féminité introduit par le capitalisme est sensiblement différent de celui qui existait à l’époque médiévale, où les femmes étaient moins subordonnées aux hommes ayant accès à la terre. Il est décisif de ne pas présupposer que toutes les discriminations sexuelles seraient identiques à toutes les époques et rempliraient la même fonction. Concernant les hiérarchies sexuelles dans une société capitaliste, ce qui compte c’est qu’à travers le salariat, le capitalisme a délégué aux hommes le pouvoir sur le travail des femmes et les a contraintes à reproduire la force de travail sans aucune rémunération. Dans la société capitaliste, le modèle de féminité qui a prévalu est fonction de cet objectif.

Regozijo

L’État instrumentalise-t-il consciemment le corps des femmes pour calmer les rebellions populaires ?

Je soutiens que l’État et l’Église au XVe siècle, dans certaines parties d’Europe, ont instauré des politiques indulgentes envers la prostitution à la suite de la Grande Peste qui détruisit un tiers de la population européenne, et cela notamment afin de contrer l’attrait des relations homosexuelles. De la même manière, la tolérance du viol, pratiqué contre les femmes prolétaires, avait une dimension politique puisqu’il s’agissait d’un moyen de pacifier les artisans compagnons qui étaient alors souvent opposés au nouveau pouvoir urbain. La position sociale de ces travailleurs était en effet sapée par le développement de la production commerciale et par les attaques des marchands contre les guildes d’artisans. Le viol leur offrait une sorte d’exutoire, en leur permettant de se venger de la dégradation de leur position sociale, aux dépens des femmes travaillant au service des commerçants. La Prostitution médiévale de Jacques Rossiaud, publié en 1988, présente une analyse détaillée de ces politiques sexuelles des cités-États du haut Moyen Âge et du rôle qu’elles ont joué dans le clivage des luttes de classe.

Comment se fait-il, si le capitalisme est bien une source d’oppression des femmes, que le statut de la femme en Occident se soit amélioré ces dernières décennies malgré les progrès toujours constants dudit capitalisme ?

Je suis moins convaincue par l’idée que les droits des femmes ont significativement progressé, surtout si l’on observe la position des femmes à l’échelle internationale. Il n’y a aucun doute qu’en Europe de l’Ouest, aux États-Unis et en Australie, un grand nombre de femmes ont acquis l’accès au travail salarié et à certains emplois ou carrières naguère réservés aux hommes. Mais celles qui ont le plus profité de ces développements ont été des femmes appartenant aux classes moyennes (même si toutes ne sont pas débarrassées de la « double journée » de travail, loin de là). Pour les femmes de la classe ouvrière, l’accès au travail salarié a signifié ajouter un travail mal rémunéré à celui non payé fait au foyer, aboutissant à une journée de travail qui rappelle celle de la révolution industrielle. Il faut bien se souvenir que les femmes sont entrées en masse dans le salariat au moment même où celui-ci perdait tous les bénéfices qui lui étaient attachés par le passé, devenant ainsi de plus en plus précaire et sujet à un chantage permanent – dans la mesure où les employeurs vous menacent sans cesse de délocaliser si vous n’acceptez pas des coupes salariales ou les conditions qu’ils veulent vous imposer.

Couplée avec la régression des services fournis de l’État (crèches, notamment), cette surcharge de travail constitue ce que j’appelle « crise de la reproduction ». Nous avons en effet perdu de nombreux services sociaux depuis les années 1970, comme les garderies à prix bas, l’assistance aux personnes âgées, l’éducation gratuite et la sécurité sociale. Cette crise de la reproduction à laquelle nous assistons affecte d’abord les femmes, comme en témoigne la baisse de l’espérance de vie (cinq années de moins aux États-Unis) et le fait que les femmes sont les plus grandes consommatrices d’antidépresseurs. On peut dire que, d’une manière générale, les femmes ont gagné plus d’autonomie par rapport aux hommes mais pas par rapport à l’État et au capital. Et surtout, il faut souligner que l’on ne peut pas parler des femmes en général. Pour chaque femme occupant une activité bien rémunérée et satisfaisante, il y en a beaucoup plus qui ont perdu leurs droits aux services sociaux et ne peuvent pas joindre les deux bouts. De plus, la plupart des emplois bien payés obtenus par les femmes impliquent qu’elles « managent » et disciplinent d’autres femmes.

Nous avons aussi observé un accroissement de la violence masculine contre les femmes, même dans des pays épargnés par la guerre1 Notamment : recrudescence des accusations de sorcellerie et des persécutions qui ont conduit au meurtre de milliers de femmes au cours des vingt dernières années en Afrique, Inde, … Continue reading. Par conséquent, je ne vois pas de divergence entre l’accroissement du pouvoir du capital et les changements qu’a connu la position sociale des femmes. D’un point de vue global, la situation est même encore plus désastreuse que ce que j’ai décrit. La globalisation a signifié pour les femmes un accès diminué à la terre, plus d’insécurité, plus d’exposition à la violence, et moins de maîtrise sur leur capacité de reproduction.

Sueño de azotes

On assiste en effet par endroits à un recul du droit des femmes, par exemple sur l’IVG en Espagne ; comment l’État ou l’Église s’y prennent-ils au XXIe siècle pour justifier leur ingérence quant au choix des femmes à se reproduire ou non ? Le religieux regagne-t-il du pouvoir ?

Être capable de rejeter la tentative étatique de dénier le droit à l’avortement a été une grande victoire pour les femmes en Espagne. Mais la tentative de contrôle du corps des femmes et de leurs capacités reproductrices ne connaît pas de répit et je ne pense pas qu’elle soit motivée principalement par des considérations religieuses. Les justifications morales ou religieuses couvrent des intérêts socio-économiques très spécifiques. Depuis les années 1970 par exemple, nous avons vu une dynamique de stérilisation des femmes prolétaires au nom du contrôle démographique, particulièrement dans le prétendu « tiers-monde ». Aux États-Unis aussi, des femmes incarcérées ou dépendantes de l’État social ont été stérilisées. Aujourd’hui, plusieurs États de ce pays font passer des lois régulant le comportement des femmes pendant la grossesse assorties d’amendes sévères en cas de la moindre transgression. Cet été, l’État du Tennessee a fait voter un projet de loi qui introduit le crime de coups et blessures aggravées en cas de consommation de drogue pendant la grossesse. Ça se justifiait comme mesure « pro-life », en défense du fœtus, mais en réalité, c’était aussi une attaque contre les femmes pauvres, particulièrement contre celles de couleur (les plus pauvres statistiquement) qui osent avoir des enfants. Ces tests sanguins ne sont en effet pas pratiqués dans les cliniques privées où se rendent les femmes les plus favorisées.

Si au final le déni de l’avortement l’emporte sur le mépris de classe, c’est que demeurent la crainte qu’une force de travail vieillissante augmente le coût de la reproduction sociale, mais aussi la crainte de l’autonomie des femmes. Dans tous les cas, la religion n’est pas séparée des intérêts économiques particuliers. C’est un langage commode pour légitimer des intérêts tout à fait terre-à-terre, comme le désir (de beaucoup d’hommes) de contrôler les vies des femmes et leur sexualité, et celui de l’État de contrôler la taille et la composition de la force de travail.

Caliban incarne la figure de la révolte anti-coloniale, vous faites le lien entre les régimes de terreur dus à la colonisation et à l’esclavagisme dans le Nouveau monde et les persécutions des sorcières en Europe. Comment s’articulent exactement les luttes postcoloniales et féministes ?

Aujourd’hui, beaucoup des combats qui se déroulent dans l’ancien monde colonial sont menés par des femmes. Cette réalité est d’ailleurs de plus en plus reconnue, même par des militants ou des penseurs politiques masculins (comme Raul Zibechi et Gustavo Esteva). Dans les dernières années, ce sont les femmes qui les premières ont eu le courage d’affronter des régimes militaires durant des périodes de répression intense comme au Chili, durant le coup d’État de Pinochet, et ensuite en Argentine sous la junte. Confrontées à la plus grande coercition et à l’appauvrissement de masse, les femmes se sont mises au premier plan et, au nom de la défense du niveau de vie de leurs familles, ont organisé des formes coopératives de reproduction des moyens matériels (comme des cuisines populaires, des jardins de ville, etc.) qui ont fourni une source de subsistance ainsi qu’un terrain d’organisation neuf. Dans ce processus, elles ont changé la signification de ce qu’est être mère, sont sorties de chez elles, ont gagné en confiance en elles, ont commencé à discuter de questions liées à leur santé, leur sexualité… Parce qu’elles demeurent fréquemment dans les zones rurales quand tous les hommes ont migré, les femmes mènent aussi des combats contre l’expropriation terrienne et la dévastation de l’environnement. L’interconnexion des combats féministes à ceux contre l’héritage de la colonisation et de la globalisation est chaque jour plus évident à l’échelle mondiale. Ce sont les femmes qui sont en première ligne des luttes contre les politiques d’ajustement structurel, la commercialisation de l’agriculture et la destruction des communs (les terres, les forêts, les eaux) car leur survie dépend d’eux, et parce que ce sont elles qui sont le plus directement intéressées dans la reproduction de leur communauté.

VignetteFederici

Illustrations :

• Album privé de dessins “Brujas y viejas”
1/ El sueño de una buena bruja
2/ Regozijo
3/ Sueño de azotes

• 4 et Une / El aquelarre (1798) – Le Sabbat des sorcières

Notes

1 Notamment : recrudescence des accusations de sorcellerie et des persécutions qui ont conduit au meurtre de milliers de femmes au cours des vingt dernières années en Afrique, Inde, Papouasie-Nouvelle-Guinée, au Népal ; développement d’une forme de pornographie, où la domination sexuelle ne suffit plus et qui implique la brutalisation, par exemple à travers le viol ou même l’assassinat de la femme ; féminicides, qui causent la mort de milliers de femmes, par exemple à Ciudad Juarez, ou au Guatemala, etc.

Les Simérables

Traduit par Paulin Dardel

Le jeu vidéo SimCity n’est pas un bac à sable. Ses règles reflètent la conception néolibérale de la planification urbaine contemporaine. Le monde de ce simulateur d’urbanisme à succès est peuplé d’« agents » Sims, « des petits soldats désintéressés, travaillant partout où on a besoin d’eux », comme le dit leur concepteur. Une vision simplifiée, mais lucide, de la précarisation des travailleurs parcourt le jeu, et habitue les joueurs à leur propre aliénation. Au-delà, le jeu sert aussi de source d’inspiration aux avant-gardes technophiles de l’architecture et de l’urbanisme, qui rêvent de villes transnationales démontables et portables. Au final, la cité se réduirait à un jeu de pixels dirigé par un système d’exploitation. La production de valeur dans ces smart cities serait fondée sur nos données et celles des objets connectés entre eux, dans une gigantesque informatisation et monétarisation de la ville.

Publié dans Jacobin, no 15-16, « Paint the Town Red! », automne 2014.

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Il était une fois un ingénieur brillant, répondant au nom de Trurl, qui construisit un royaume miniature pour le dictateur déchu et désabusé d’une autre planète, afin qu’il le gouverne à sa guise pour le restant de ses jours. À une si petite échelle, le despote pouvait laisser libre cours à ses « aspirations autocratiques » sans porter atteinte aux « aspirations démocratiques de ses anciens sujets ».

Cette fable, écrite par l’auteur de science-fiction polonais Stanisłas Lem, est parue en 1981 dans The Mind’s I, une anthologie de réflexions sur l’intelligence artificielle. Recueil que Will Wright, créateur de SimCity et fondateur de l’empire des Sims, a lu. Dans les nombreuses interviews qu’il a accordées, Wright cite sa rencontre avec ce conte comme une inspiration de SimCity.

Lancé en 1989 par le développeur de jeux vidéos Maxis, alors indépendant, SimCity était un coup de poker. Personne n’aurait parié qu’on puisse passer son temps sur un simulateur de développement urbain – a fortiori sans objectif clair. Le jeu n’est effectivement pas fondé sur une histoire, mais sur un système managérial. Vous ne pouvez ni gagner ni perdre.

Le scénario, s’il en existe un, est produit par la capacité du joueur à modeler la ville dans sa propre tête. Pour qui sait lire et écrire, en une heure de temps, on peut fonder une ville : les outils sont intuitifs, le graphisme attractif. Dans la dernière version du jeu, pour commencer, il suffit de tracer des routes, délimiter les zones industrielles, résidentielles et commerciales de la ville, puis édifier quelques immeubles.

Cependant, pour y jouer correctement, vous devez adopter l’état d’esprit du jeu. Dans Mario, vous sautez. Dans SimCity, vous anticipez. Vous essayez de prévoir une série de phénomènes sociaux complexes sur le point d’advenir. Vous optimisez, vous maximisez, vous extrapolez à distance – aucune coordination œil-main n’est nécessaire. Vous incarnez, par essence, l’esprit de l’industrie urbaine.

Dans un portrait de Wright publié par le New Yorker, le co-fondateur de Maxis, Jeff Braun, se souvient de la première fois où l’idée du jeu lui a été soumise. Wright et Braun s’étaient rencontrés lors d’une fête à Alameda en Californie, autour d’une pizza. Braun explique : « Will m’a montré le jeu et m’a dit : “Personne ne l’aime, car il est impossible de gagner.” Moi, j’ai adoré. J’ai entrevu un public de mégalomaniaques désirant contrôler le monde. »

Il s’avère que Braun avait raison : le jeu a été un franc succès. Il a inauguré un nouvel âge d’or du jeu sur ordinateur et a été, jusqu’à récemment, la franchise informatique la plus vendue de tous les temps. En tant que pionnier de la simulation dans les jeux sur ordinateur, et en proposant ces distractions à des profils inédits de joueurs, le jeu a inspiré une nouvelle génération de planificateurs urbains, d’architectes et de théoriciens sociaux.

Simulation d’un concours urbanisme virtuel, La ville de Clichy la Garenne

Modélisation d’architectes pour Clichy-la-Garenne

 

Micropolis

En partant de ces simulations et de la logique du jeu, nous pourrions résumer les principes de la conception urbaine. Alors que nos villes semblent imprévisibles, chaotiques et incroyablement complexes, SimCity domestique cette incertitude en un paysage gérable. Il nous propose une micropolis (le titre original) comme modèle. Il représente les villes non pas comme elles sont, mais comme elles pourraient être : réglées, optimisées, contrôlées.

Cette vision devient rapidement notre réalité. La manière de pensée « en simulation » du jeu a restructuré la façon dont nous interagissons avec la politique et entre nous, avec notre travail et notre loisir – en résumé, avec notre espace social. Les villes dites « intelligentes » (smart cities) ont déjà commencé à utiliser ses techniques alors que la Silicon Valley – le foyer de Wright, mais aussi de Cisco et de Microsoft – entre dans le marché de la construction.

SimCity est à la fois une archive de ces villes à venir et un moteur de leur logique algorithmique. Alors, que peut nous dire ce jeu – un fantasme de la conscience urbaine expérimenté par des millions de personnes – sur les villes ludiques, flexibles et lisses du futur ?

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Les limites du possible

Wright a déclaré que son but en concevant le jeu était de créer un espace de possibilités suffisamment ouvert pour que le joueur puisse expérimenter, « un décor problématique » assez grand pour générer une infinité de solutions. Selon Wright, le jeu encourage une pensée utopique : « Quand vous commencez SimCity, une des choses les plus intéressantes qui vous arrive est la décision que vous devez prendre : “Que veux-je faire ? Créer la plus grande ville possible ? La ville avec les habitants les plus heureux ? Celle avec le plus de parcs ? Ou celle avec le moins de criminalité ?” À chaque fois, vous devez la concevoir dans votre esprit : “Qu’est-ce que la ville idéale, selon moi ?” »

[…]

SimCity s’inspire de la ville contemporaine, non seulement dans son graphisme, mais aussi dans ses règles. Ses situations sont à la fois descriptives et normatives – exposant la réalité d’une ville moderne tout en dictant les conditions de son existence.

Le manuel de SimCity 4, sorti en 2013, propose, sur un ton amical, quelques conseils : « L’industrie est ce qui dirige vraiment votre ville et crée le plus de profits dans les trois zones. En créant des emplois, les industries fournissent des revenus à vos habitants… L’argent rend les Sims heureux et leur permet de faire des achats, ce qui en retour permet aux zones commerciales de prospérer. Les zones industrielles produisent aussi la plus grande partie de la pollution des trois zones. Pour cette raison, il est malin de construire les industries loin du reste de la ville. »

Le problème est que ces « bonnes idées » sont obligatoires, et non pas suggérées. Pour réussir, même dans la définition du succès plutôt large que donne le jeu (construire une ville habitable), il faut nécessairement promulguer certaines politiques de gestion. Une augmentation du nombre de commissariats, par exemple, entraîne toujours une baisse de l’activité criminelle ; le code du jeu associe directement le crime à la valeur du foncier, à la densité de population et aux commissariats. Ajouter des commissariats n’est donc pas optionnel, c’est la loi.

On peut aussi citer la vision du jeu sur les impôts : « Maintenez les impôts trop élevés trop longtemps, et les habitants risquent de quitter votre ville par grappes entières. En plus de cela, les Sims à hauts revenus s’opposent plus aux impôts élevés que les Sims aux revenus bas ou médians. »

L’exploration des possibilités utopiques est circonscrite par ces paramètres. L’imagination vantée par Wright est seulement conviée pour réaménager des éléments familiers : les bâtiments énormes, la tranquillité des zones pavillonnaires, le trafic écrasant. Vous commencez chaque ville avec une parcelle de terre vierge, verte et fraîche, mais vous devez l’industrialiser. Le paysage n’est bon que pour l’extraction de ressources, ou pour être enfermé dans un parc afin d’augmenter la valeur immobilière du quartier. Certaines questions sont posées (Jusqu’à quel point puis-je taxer les habitants riches sans qu’ils s’en aillent ?) tandis que d’autres (Puis-je les exproprier totalement ?) sont laissées de côté.

Ces possibilités – ou leur absence – ont provoqué des critiques des deux côtés du spectre politique. Certains voient le jeu comme une réplique du socialisme étatique avec son développement centralisé et son infrastructure d’ampleur ; d’autres, désignant ses politiques fiscales rétrogrades et sa modélisation rationnelle des choix, voient le simulateur comme le porte-parole d’une conception néolibérale de la ville. Aucun n’a entièrement tort.

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Le prix de la victoire

Certains joueurs ont essayé de construire des villes sans éléments capitalistes, des villes isolées des aides gouvernementales, des villes réalistes qui caricaturent Pyongyang, ou des villes qui essayent de refléter des centres industriels en déclin comme Détroit. Certains de ces efforts ont fonctionné ; d’autres, se heurtant aux limites du possible, ont échoué.

En 2010, Vincent Ocasla, jeune étudiant en architecture des Philippines, a publié une vidéo sur YouTube annonçant qu’il avait « vaincu » SimCity. Sa ville, Magnasanti, était le résultat de trois ans et demi d’élaboration et de construction sur la version SimCity 2000. La nouvelle de son triomphe s’est répandue comme une traînée de poudre sur Internet. Mais beaucoup se sont demandés ce que cela signifiait de « vaincre » SimCity…

En analysant l’algorithme du jeu pour une croissance modulaire, le plan d’Ocasla optimisait les distances entre les ressources, les infrastructures de transport et le réseau énergétique pour construire la ville la plus densément peuplée de l’histoire de SimCity. Réussie au prix de la répression sociale et du contrôle totalitaire, la victoire d’Ocasla n’était que numérique. Son but n’était pas la qualité de vie des Sims, mais le calcul de l’efficience technocratique ; son intention, critiquer les hypothèses gestionnaires mortifères du jeu.

Comble de l’ironie, à cause précisément de son technoscientisme, les visionneurs de Magnasanti spéculaient sur son applicabilité dans les projets urbains du monde réel. Beaucoup de commentaires sur le site Reddit étaient optimistes : « Génial, le département de planification urbaine d’une ville doit engager ce type. » Cette injonction à étudier la logique de SimCity omet de dire qu’elle est déjà appliquée.

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La Ville cauchemar d’Ocasla

 

Heureux et rayonnants

Ceux qui n’ont jamais joué à SimCity, ou qui n’en ont pas entendu parler, ne sont pas pour autant à l’abri du jeu ; il s’est infiltré jusque dans nos façons de voir et d’appréhender le monde. Sa conception technique elle-même est une technologie politique. Le jeu emploie une combinaison de modélisation 3D et de perspective isométrique afin que l’œil du spectateur soit libre d’être partout et nulle part à la fois. Il recrée une vision du contrôle tirant ses origines de la gestion militaire et industrielle : l’œil observateur du directeur de l’usine scrutant la vitesse des mouvements sur la chaîne de montage à l’étage en dessous ; Napoléon surveillant son champ de bataille depuis le sommet d’une montagne ; le regard de l’hélicoptère policier survolant Washington D.C.

De la même façon que les divisions de l’espace vertical sont utilisées dans l’occupation militaire des villes – où l’espace aérien est éclaté entre les domaines de la surveillance et de la lutte –, SimCity organise la carte de données de la ville en calques 3D pour que les joueurs s’y déplacent à l’aide de raccourcis claviers. Ces systèmes de gestion sont fondés sur la discipline, engendrant des formes de contrôle de plus en plus subtiles. On peut tout à fait avancer que les constructions elles-mêmes sont les personnages de SimCity : elles deviennent des objets programmés avec des relations humaines, incarnant le brouillage des frontières – ce que Marx nommait le fétichisme de la marchandise – absorbant dans ses briques et son mortier numériques les relations sociales qui les ont créés en premier lieu.

Pour la première fois, SimCity 4 a ajouté des individus au jeu. Il les considère comme des ouvriers intérimaires : des corps de travailleurs perpétuellement attachés aux cadences de l’exploitation. Chaque matin, les « agents » Sims, comme on les appelle, se réveillent, puis se rendent dans n’importe quel lieu de travail où l’on a besoin de bras (selon leur appartenance de classe programmée). Et peinent dans cette zone industrielle jusqu’au dîner. Chaque soir, ils vont dormir dans n’importe quelle maison, au hasard, là où on arrive à les caser. Vivre comme un Sim, c’est supporter cette tension constante, c’est être ballotté dans la circulation pour accepter n’importe quel travail ou abri.

« Les Sims sont des petits soldats désintéressés, travaillant partout où on a besoin d’eux », explique le concepteur de leur algorithme sur le site Web du jeu. « Même si leur maison était détruite, ils se réinstalleraient dans une nouvelle afin que la ville fonctionne aussi efficacement que possible. » Naïvement, ce concepteur pensait probablement que ces Sims ajouteraient simplement de la texture au graphisme, or ce qu’il a programmé est inquiétant : une boucle sans fin de travailleurs sans visages ni noms. Ce qui est terrifiant à propos de ces « petits soldats désintéressés », ce n’est pas leur étrangeté, mais leur familiarité. Une vision cauchemardesque d’un monde où nous sommes tous intérimaires, déqualifiés et interchangeables, appelés chaque jour par des patrons différents ; une réalité pour beaucoup.

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Le jeu de la précarité

Voyez le succès de TaskRabbit, une entreprise fondée en 2008 sous l’égide du mouvement de la « consommation collaborative ». La firme s’enorgueillit de transformer la précarité du travail intérimaire en un jeu. Les tâches (tasks) sont publiées sur une application ; les « tâcherons » (taskers), tels qu’ils sont appelés, attendent que leur téléphone portable sonne pour un travail, font la course pour cliquer les premiers, puis se dissolvent en points bleus sur un GPS, filant à travers les rues, envoyés par des algorithmes vers leur nouveau lieu de travail – monter un meuble Ikea, faire la queue pour les nouveaux iPhones, lire à voix haute L’Étranger à des enfants gâtés, ou n’importe quel autre type de travail très court pour lequel quelqu’un peut payer.

Ces travailleurs précaires peuvent jouer au jeu de l’emploi encore et encore, parfois jusqu’à cinq fois par jour. Il n’y a aucune compensation pour le temps passé à « jouer » – c’est-à-dire chercher, actualiser, postuler. Tant que le travail est temporaire, le jeu ne s’arrête jamais. Il en va de même pour la population de SimCity : ils simulent ce travail pour que nous puissions jouer.

Mais même notre temps libre passé à jouer ressemble à du travail. La « prosommation », la pente glissante entre la production et la consommation, entre la participation et l’exploitation, est la marque de l’emploi du temps flexible dans les industries créatives d’aujourd’hui – celle du jeu incluse1 Sur le travail dissimulé des usagers du net par les géants de cette industrie, et la mise au travail sans rémunération du plaisir et du jeu, voir sur jefklak.org : « “Le digital … Continue reading.

Les joueurs dévoués sont souvent tacitement recrutés en tant que testeurs non payés des versions d’essai (aussi appelées « beta ») de l’industrie et comme contributeurs à ses modifications. Lors de la sortie désastreuse de la nouvelle version insuffisamment préparée de SimCity5 en 2013, il y a eu beaucoup de bugs – au dire de certains, toutes les améliorations techniques vantées par la publicité relevaient du mensonge – et de prosommateurs en colère. Electronic Arts a sous-traité le travail de recherche des dysfonctionnements à sa ruche de joueurs dévoués qui, après avoir acheté le jeu, ont découvert toutes les zones nécessitant un pansement. Ils ont dû mener le travail qu’Electronic Arts avait négligé avant la mise du produit sur le marché.

À la fin de la fable de Lem, l’ancienne cité miniature a colonisé la surface de la planète entière à son image. Le tyran lui-même a disparu, « comme si la terre l’avait avalé ». Le triomphe de la simulation conçue par Trurl est total. Est-ce le cas de celle de Wright ?

Un système d’exploitation pour la ville

Dans une conférence (intitulée Gamifying the World : From SimCity to the Future), Wright expliquait l’an dernier que les entreprises lui demandaient comment rapprocher leurs produits du jeu. Ils lui demandaient de rattacher son « moteur de simulation » à d’autres expériences, comme s’il s’agissait d’une sorte de mécanisme extérieur à l’expérience d’immersion du jeu. Le monde d’aujourd’hui, a-t-il déclaré, n’a pas besoin d’immersion dans le jeu pour s’échapper de la vie quotidienne : la vie elle-même est devenue un jeu. Ce que nous observons, expliquait Wright, c’est l’émergence d’une « réalité mélangée », pleine de jeux saturés en données personnelles.

Ce qu’il a oublié de mentionner, c’est que la spéculation sur la ville du futur est devenue un nouveau jeu – au moins pour les investisseurs pouvant se permettre d’y jouer. Le marché et la technologie de la ville intelligente exportable et téléchargeable sont toujours ouverts – et comme Wright le dirait, avec un « espace des possibles » maximum. Tout comme la stratégie de SimCity, où la meilleure gouvernance amène la meilleure croissance, les gouvernements apprennent la flexibilité et la combinaison d’entreprises. Avec l’effacement de l’histoire locale vient l’afflux d’investisseurs internationaux. Le Honduras, par exemple, a développé une « ville à charte » (charter city[2. Concept développé par Paul Romer, économiste américain connu pour sa théorie de la « croissance endogène ». Ce concept de « ville à charte » repose sur la fascination de la croissance économique de Hong Kong ou Schenzen, et propose en conséquence aux décideurs internationaux de construire des villes nouvelles fondées non pas sur les lois du pays, mais sur une « charte » dont le respect serait assuré par une institution municipale, et sur le volontariat des populations qui viendraient s’y installer. La charte puiserait dans les meilleurs modèles de gouvernance mondiaux et s’imposerait aux habitants. Pour une critique des « villes à charte », voir l’article de Sam Wetherell, « The Book of Paul », Jacobin, no 15-16, « Paint the Town Red! », automne 2014, p. 55-61 (NdT).]), balayant toutes les lois et infrastructures existantes pour en implanter rapidement d’autres, plus technologiques – et dans ce but, même la Constitution a été amendée.

En Corée du Sud, le gouvernement parie sur un « nuage de données incarné » (incarnate data cloud), autrement connu sous le nom de ville de Songdo. Cette dernière, équipée d’une infrastructure informatique omniprésente, de capteurs de type synaptiques et d’une grande bande passante, est construite sur la croyance que la collecte de l’ensemble des données de ses habitants est une immense entreprise utile et rentable. Le matériel promotionnel (utilisant une perspective aérienne rappelant fortement SimCity) voit dans ces mines de données des ressources numériques exploitables pour s’enrichir ou abaisser « intelligemment » le niveau de consommation de ressources naturelles. En 2012, Songdo était le plus grand projet immobilier privé du monde.

Mais Songdo est autant un protocole qu’une ville : d’autres territoires peuvent « télécharger » ses plans. Ses technologies ont été achetées par d’autres villes avant que Songdo ait même été construite. Son plan général est exporté en Équateur ; pendant ce temps-là, la Chine a acheté des kits via des entreprises similaires pour construire ses villes au plus près du modèle de Singapour. Les nations se transmuent en villes transnationales démontables et portables. Avec la simulation émergeant comme le paradigme dominant, la matérialité et les expériences vécues deviennent obsolètes.

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La foi de SimCity dans les algorithmes a été visionnaire. La valeur de la ville repose maintenant en partie sur l’ensemble des données qu’elle collecte au moyen des antennes relais et des capteurs incorporés. Spéculer sur la valeur future de ces données est ce qui en génère maintenant. En d’autres termes, ce qui est intelligent dans les villes intelligentes, c’est la croyance que n’importe quelle donnée, même si elle est insignifiante, deviendra un jour lucrative.

Les entreprises rivalisent pour capter différents ensembles de données, mais leurs récoltes n’ont qu’une série limitée d’applications intelligentes. C’est la raison pour laquelle l’ancien P.D.-G. de Sony, Nobuyuki Idei, a appelé à la création d’un nouveau logiciel universel de la ville, un « système d’exploitation de la ville » (city OS). Cette définition de l’urbanisme made in Silicon Valley semble très proche d’une version mise à jour de la simulation immersive de Wright. Un tel système d’exploitation de la ville universel servirait comme une plateforme sous-jacente pour la totalité de l’« internet des objets » – le réseau des appareils « intelligents » et des objets connectés à Internet. Ce serait un système total.

LivingPlanIT, start-up fondée par un ancien cadre de Microsoft, a développé ce qu’elle espère être le système d’exploitation urbain (urban operating system, UOS). Les applis, les bâtiments, les habitants, la circulation – tout serait connecté par le cloud. Le modèle économique de LivingPlanIT est de monétiser et de breveter cet UOS pour que les utilisateurs – de gros joueurs comme les gouvernements ou les investisseurs – puissent les télécharger.

Coder la ville

SimCity et les retombées de ces « systèmes d’exploitation de la ville » promettent une connaissance de la ville dans sa totalité : réduite à l’échelle d’un micro-processeur, dématérialisée en données du cloud, prévisibles et itératives. Pourtant, ces prétendues architectures numériques invisibles ne sont pas plus exemptes de politique ou d’histoire que leurs homologues analogiques. Comment comprendre la ville désordonnée, complexe, sans se tourner vers le passé ?

Alors que les conceptions technocratiques des villes deviennent une marchandise, on nous propose de choisir parmi les systèmes d’exploitation urbains dans lesquels nous voulons habiter. Le choix pourrait même être fait pour nous par la concurrence et les fusions-acquisitions. À Songdo, Cisco installe sa technologie TelePresence dans chaque appartement, en espérant que si elle est déjà partout, les gens vivront avec naturellement.

Dans ces villes du futur, ceux qui possèdent les systèmes d’exploitation seront ceux qui détiendront la propriété, l’argent et les moyens de production. En possédant vos données Sim, ils vous posséderont. C’est vers ces relations entre données et pouvoir – le pouvoir de se faire à son image – que nous devrions tourner notre attention.

Nous ne devrions pas nous demander à quoi ressemblerait notre ville rêvée sur SimCity, LivingPlanIT, ou tout autre UOS, mais ce que serait notre simulateur urbain idéal. En fonction de ses paramètres, déterminer qui la ville sert et qui sert la ville. Le but n’est plus de concevoir un imaginaire urbain : il s’agit désormais de coder le jeu.

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Notes

1 Sur le travail dissimulé des usagers du net par les géants de cette industrie, et la mise au travail sans rémunération du plaisir et du jeu, voir sur jefklak.org : « “Le digital labor est conçu pour ne pas avoir l’apparence d’un travail.” L’exploitation du moindre clic par l’industrie numérique ». Entretien avec Antonio Casilli. Propos recueillis par Judith Chouraqui et Xavier Bonnefond (NdT).