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Trouble dans le tango 2/2

Traduction par Ferdinand Cazalis
Texte original paru dans Diagonal le 30 août 2015

Sans rôles préétablis, sans que l’une des deux parties du couple doive toujours mener et l’autre suivre, sans que cette assignation des tâches dans la danse ne corresponde à une distribution par genre, où la femme joue à attendre d’être invitée puis suit la marche de l’homme. Et, surtout, sans que le couple soit obligatoirement composé d’un homme et d’une femme. Ainsi se danse un tango différent, qui commence à être connu comme « tango queer », réfléchissant sur le genre, les codes et les normes régissant cette danse.

Ce texte est le second d’une série dont le premier, « S’en remettre aux pas de l’homme », est disponible ici.

« Pour moi, le tango queer, c’est le tango », définit Olaya Aramo, pionnière sous nos latitudes de cette manière de voir la milonga (l’espace où se danse le tango) qui s’est développée en Allemagne depuis le mitan des années 1980. « Dans le monde dit “traditionnel”, et que je préfère appeler “hétéronormatif”, une bonne part de ce qui est érotisé et sensualisé réside dans l’incarnation de certaines normes genrées qui concède des privilèges aux hommes. Cette dynamique favorise l’hétérosexualisation du milieu tango.  »

Désireuses de questionner ces conventions sociales rigides que le tango reproduit, elle et Caroline Betemps ont lancé en 2010 un atelier hebdomadaire dispensant des cours au Centro Social Okupado Casablanca, à Madrid. « En apportant cette pratique dans les centres sociaux, notre objectif était d’un côté de renouer avec les origines populaires du tango, du temps où n’importe qui, quelle que soit sa classe sociale, le dansait. D’un autre côté, nous voulions briser le mythe selon lequel il s’agirait d’une danse difficile, qui exigerait des années d’apprentissage ou qui coûterait un bras », se souvient Betemps. « Un autre objectif était d’utiliser l’espace de danse comme un laboratoire où remettre en cause les normes de genre, tant celles qui sont imposées par l’extérieur que celles qu’on s’inflige soi-même. Nous voulions jouer à partir de ça : en partant du tango, de ses rôles et de ses positions », ajoute-t-elle.

Cette nouvelle forme de tango propose donc de rompre avec la dichotomie homme/femme dans la danse, avec leurs rôles assignés, en permettant à chaque personne de choisir le sien, indépendamment de son genre, et pouvant en changer quand elle le souhaite. « Dans le tango conventionnel, le rôle de la personne qui suit, traditionnellement assigné aux femmes, est habituellement infériorisé par rapport au rôle de meneur, assigné aux hommes. Ce différentiel de valorisation n’est fondé en rien, puisque les deux rôles ont des techniques spécifiques et que les difficultés sont perçues de manière différente selon les personnes, en fonction des capacités qu’il ou elle a développées – ou pas. Ce qui est très significatif, par exemple, c’est que nous n’utilisons jamais les mots homme ou femme pour définir un rôle lorsque nous enseignons le tango, alors qu’on s’y réfère en permanence dans les cours traditionnels », explique Dafne Saldaña, qui enseigne le tango queer et coorganise la milonga queer dans le bar El Rouge de Barcelone depuis janvier de cette année.

De son côté, quand on lui demande quelles sont les raisons pour lesquelles les gens se mettent à pratiquer cette danse, Yannick Carchak, membre du groupe qui a initié le tango queer à Madrid, répond par une question : « Si nous voulons construire une communauté dans laquelle chacun-e est libre d’avoir des relations avec qui que ce soit, au-delà des questions d’orientation sexuelle ou de genre, si l’on veut une communauté où tout le monde peut prendre l’initiative, choisir et définir en lien avec l’autre le rôle que chacun-e veut avoir dans la relation, pourquoi ferions-nous autrement dans le tango ? »

Tradition vs rupture

Vient ensuite la grande question : comment se danse le tango queer ? Est-ce très différent du tango conventionnel ? Tout le monde s’accorde sur l’absence de différences majeures. Ça se danse pareil, mais toutes les personnes impliquées connaissent les deux rôles et comment en changer. La musique jouée est celle du tango classique, de préférence celle des années 1930-40.

La principale variation repose donc sur le code, et sa dissolution. « Dans la milonga traditionnelle, explique Aramo, en plus de partir du postulat que les femmes suivent et les hommes mènent, que les couples sont composés d’un homme et d’une femme, les hommes prennent et les femmes attendent. Rien de cela n’a lieu dans le tango queer : on demande à la personne avec qui l’on souhaite danser, par quel rôle on commence, et tout le monde est libre d’inviter qui bon lui plaît. Le contenu érotique du tango perdure, mais adapté aux goût des un-e-s et des autres. »

Est-ce difficile de le danser ? Cela demande-t-il beaucoup de pratique ? Le pari du tango queer, selon Saldaña, « c’est de se mettre à la portée de tou-te-s, que tout le monde puisse y trouver du plaisir, quel que soit son niveau technique ». Pour Aramo, il faut entre 3 et 6 mois de cours pour « progresser facilement. Et puis, on peut se lancer dans la milonga dès le premier jour, encore plus dans les milongas queers et populaires, dans celles où cette notion de partage est important ». Cette volonté d’inclure tout le monde rompt avec une conception assez répandue d’un élitisme du tango. « L’image que se font beaucoup de gens du tango, c’est celle de la danse de scène, celle qui s’est diffusée dans les médias de masse, avec ses acrobaties et ses chorégraphies. Mais le tango de salon et de milongas est physiquement moins exigeant, plus sensible ; c’est une manière de donner un moment de partage et de connexion aux couples », ajoute-t-elle.

Bon accueil

Le premier festival international de tango queer a eu lieu à Hambourg, en Allemagne, en 2000, et la pratique s’est répandue à travers le monde, depuis la Norvège jusqu’à la Corée du Sud, en passant par le Mexique ou la Turquie. Dans l’État espagnol, grâce à l’expérience initiale d’Aramo et Betemps, de nombreux ateliers et cours ont vu le jour : dans les espaces féministes de Valence, Bilbao, Oviedo, ou lors d’événements comme Octubre Trans ou le Ladyfest. À Barcelone, le groupe de Saldaña organise un cabaret queer milonguero où les élèves de l’année préparent des numéros pour exprimer leurs idées, indépendamment de leur niveau de danse. « Ça a été un vrai succès ! Il y avait beaucoup de monde et ce fut une occasion de visibiliser le tango queer comme une expérience transformatrice », se souvient-elle.

Dans les circuits traditionnels, les réactions à l’apparition de cette nouvelle pratique sont plutôt bonnes. Aramo assure que « certaines des tangueras queer suivent par ailleurs des cours conventionnels. Là-bas aussi, elles dansent avec qui elles veulent, prennent et attendent, s’habillent à leur guise. En ce sens, c’est une expérience très positive. Heureusement que ces pratiques sont plutôt bien acceptées dans le monde du tango de l’État espagnol. En sept ans, je n’ai pas connu de conflits sérieux ». Carchak confirme cette réception favorable : « Il n’y personne, dans toutes les milongas que je connais à Madrid, qui va mal te regarder si tu choisis un autre rôle que celui que ton genre est censé te donner, ni si tu danses avec quelqu’un du même sexe. Au contraire. Il me semble qu’en général, la communauté tango de Madrid est plutôt ouverte. »

Betemps rappelle qu’il convient tout de même de distinguer « les initiatives collectives qui cherchent à partager le tango » d’autres lieux « clairement commerciaux où le “queer” n’est qu’une étiquette. Mais cette étiquette n’a pas grand-chose à voir avec le pinkwashing des années 1970, promouvant des gays et des lesbiennes citadines adaptées au système, mariées, avec un gros salaire et sans enfants. Ces espaces commerciaux ont une raison d’être, puisqu’ils aident des professionnels de gagner leur vie. Ils sont aussi nécessaires en qu’ils permettent de créer des communautés, avec les expériences qui vont avec. Cela dit, si nous parlons de tango populaire, il me paraît impossible de ne pas mentionner les aspects classistes de tel ou tel espace ».

Trouble dans le tango 1/2

Traduit par Marc Saint-Upéry

Dans les cours de tango et les milongas1 La milonga est un local traditionnel ou l’on danse le tango. Le terme peut aussi désigner l’événement lui-même (le fait de se réunir pour danser le tango), ainsi qu’un certain style de … Continue reading du centre-ville de Buenos Aires, au moment de montrer aux femmes comment évoluer sur la piste, enseignants et danseurs leur expliquent qu’elles n’ont pas besoin de connaissances ou de compétences spécifiques : c’est l’homme qui se charge de tout. Quelle est donc la distribution des rôles et des savoirs dans la pratique du tango ? L’anthropologue María Julia Carozzi analyse les mécanismes de construction de l’ignorance des femmes dans les milieux tangueros.

Texte extrait de Aquí se baila el tango, Una etnografía de las milongas porteñas (Ici on danse le tango, une ethnographie des milongas de Buenos Aires), 2015, éditions Siglo XXI, republié en ligne sur Anfibia2 Anfibia est un magazine numérique argentin lancé en mai 2012 qui publie des reportages au long cours. Il a été fondé par l’Universidad nacional de San Martín, avec le soutien de la … Continue reading.

Jef Klak publiera dans la foulée un autre texte en complément de celui-ci : « Tango Queer. Nouvelle danse, nouveau monde ».

Été 2006. Il y a à peine quelques mois qu’Anibal Ibarra a été suspendu de son poste de maire de Buenos Aires, mis en cause par la justice pour négligence dans l’incendie tragique de la discothèque República Cromañón. Il a été remplacé par le maire adjoint Jorge Telerman. Le VIIIe Festival de Tango de Buenos Aires, dont les activités se répartissent sur cinquante-sept sites de la capitale argentine, a pour siège central la halle Dorrego, un immense hangar appartenant anciennement au quartier de classe moyenne Colegiales et aujourd’hui plus ou moins annexé par Palermo, une zone encore plus chic et en proie à la spéculation immobilière. Jadis un marché, la halle Dorrego abrite aujourd’hui toute une série d’activités culturelles sous l’égide de la municipalité de Buenos Aires. À l’occasion du festival, l’espace y est divisé entre un bar, des étals commerciaux, une scène et une piste de danse. Après avoir fait le tour des lieux programme en main – comme l’année précédente, celui-ci a été publié en tant que supplément du quotidien Clarín –, je commence à observer la série de cours de tango gratuits et ouverts au public qui se succèdent sur la piste tout au long de l’après-midi. 

L’animateur d’une de ces classes est un chorégraphe et danseur renommé qui fréquente beaucoup les milongas ; il est fort apprécié des vieux milongueros pour savoir s’adapter aux exigences d’un espace restreint où le public circule à son aise, comme le veut la tradition. Juste avant le début de son cours, la foule des spectateurs grossit autour de la piste. À peine arrivé, le chorégraphe se saisit du micro et demande au public de reculer un peu pour lui faire de la place, afin que tout le monde puisse le voir. Il interpelle une jeune femme à l’autre bout de la salle : « Eh toi, là-bas ! » La jeune femme, qui arbore le T-shirt du festival et fait partie du personnel, esquisse un geste de surprise incrédule et répond d’une voix presque inaudible : «  Moi ?  » «  Oui, est-ce que tu sais danser le tango ?  » Avant même qu’elle ait répondu par la négative – qui oserait affirmer publiquement sa compétence en la matière, sachant que cela implique sans doute de devoir la démontrer sur le champ devant près de deux cents personnes ? –, le chorégraphe se dirige vers elle, la saisit par la main et l’entraîne au centre de la piste.

Dessinant de l’index des cercles dans l’air, il lève les yeux et demande à l’ingé-son de lancer la musique. Lorsque la sono commence à reproduire le tango « Todo » dans la version de l’orchestre de Di Sarli, il fait face à la jeune femme, lui entoure la taille du bras droit et, de son autre main, saisit la main droite de sa partenaire et la projette vers le ciel. Parachevant la posture typique du couple de tango, la fille pose sa main gauche sur l’épaule du danseur. Ils exécutent alors une série de pas, d’abord une caminata[2. La caminata est une marche qui accentue volontairement les temps forts de la musique.], puis un giro[3. Tour à droite ou à gauche. Le tour peut être celui de la femme autour de l’homme, de l’homme autour de la femme ou des deux autour de l’axe qui les sépare. Il est effectué avec la réalisation d’une combinaison de pas avant, pas arrière, pas latéraux et « pivots » (rotations effectuées sur place).] qui oblige la jeune femme à croiser les jambes. On ne constate aucun faux pas, aucun déphasage entre les deux danseurs, ils évoluent parfaitement en rythme, le corps bien droit. En somme, un tango tout à fait acceptable. Avant la fin du morceau, le professeur exécute une dernière figure et s’arrête net. D’un geste, il demande à l’ingé-son de couper la musique, libère la jeune femme de son étreinte et la remercie. Après quoi il se tourne vers le public et lui adresse la parole : « Voilà, ça, c’était pour que les hommes comprennent que s’ils apprennent à bien danser, ils pourront faire danser n’importe quelle partenaire. Bien danser le tango, c’est ça : fréquenter une milonga, choisir une fille, n’importe laquelle, et la faire danser. » 

Pendant que le cours se poursuit, je vais trouver la jeune femme qui a quitté la piste pour retourner à son poste de travail. J’ai quelques doutes : ses mouvements étaient un peu trop bien exécutés pour une personne censée n’avoir jamais dansé le tango. « Excuse-moi, lui dis-je, est-ce que par hasard tu as déjà pris des leçons de tango ? » « Oui, répond-elle dans un souffle, j’ai suivi quelques cours.  » 

Une strophe de « Así se baila el tango », de Martinez Vila (Marvil) – peu connue parce qu’elle apparaît dans la deuxième partie de la chanson, qui n’est jamais chantée lorsque le thème est joué par un orchestre –, décrit les qualités de la partenaire féminine dans le couple de tango comme celles d’« une ombre qui toujours poursuit » son homme ou d’un « être dépourvu de volonté » :

A veces me pregunto si no será mi sombra que siempre me persigue o un ser sin voluntad, pero es que ella ha nacido así pa’ la milonga y como yo se muere, se muere por bailar…

Parfois je me demande si elle n’est pas mon ombre qui toujours me poursuit ou bien un être dépourvu de volonté, mais elle est née pour la milonga et, tout comme moi elle meurt, elle meurt d’envie de danser…

Ce tango date de 1942, et bien qu’il soit encore souvent dansé à Buenos Aires, il pourrait sembler anachronique de reprendre cette image pour décrire les femmes qui, pendant la première décennie du nouveau millénaire, ont fréquenté les milongas en tant que danseuses aussi bien qu’en tant que spectatrices. Et pourtant, la réalité ne semble guère avoir changé. Au dire même de nombre de milongueras chevronnées ayant suivi des cours de danse entre deux et sept ans d’affilée, l’ignorance féminine en matière de tango apparaît comme une condition nécessaire de la qualité de leur prestation. Interrogée à ce sujet, Marcela, qui fréquente le circuit des milongas depuis dix ans, affirme avec conviction : « Pendant longtemps, j’ai pris beaucoup de leçons, jusqu’au jour où je me suis rendu compte que, pour bien danser le tango, une femme doit simplement se laisser aller et suivre le mouvement. » Sandra, une autre milonguera encore plus expérimentée qui a commencé à apprendre le tango à l’âge de 15 ans et professe le style milonguero en enseignant tout à la fois « le côté de l’homme » et « celui de la femme », explique ainsi à ses élèves : « Avant, je croyais que la femme devait avoir certaines connaissances pour pouvoir danser. Maintenant, je sais que la femme n’a pas besoin de savoir quoi que ce soit, il faut juste qu’elle se relâche et qu’elle se laisse guider par l’homme. »

Contrepartie de cette nécessaire ignorance de la femme en matière de danse, il semble qu’on attribue à l’homme une espèce d’hypercompétence performative. Celui-ci est en effet censé être capable de « faire danser n’importe quelle femme » ; autrement dit, c’est l’homme lui-même qui produit le « bien danser » de sa partenaire. Dans des textes publiés il y a quelques années sur le site de son académie de tango, Susana Miller fait explicitement référence à cette division sexuelle des savoirs et des capacités d’agir, expliquant à ses élèves féminines que certains hommes ont le don de « les bien danser » (la bailan bien[4. Tout le sel de cette expression est lié au fait que, tout comme en français, le verbe « bailar » (danser) n’est pas transitif en espagnol.]). Par conséquent, d’après cette initiatrice distinguée de nouveaux milongueros, la femme est « dansée » par le mâle, elle est la dépositaire passive du talent d’un homme qui « la » danse. Prêtant l’oreille aux conversations des spectatrices assises aux tables situées en bord de piste, je les ai aussi souvent entendues dire qu’un homme talentueux peut « bien faire danser » n’importe quelle femme, même si elle n’a aucune expérience du tango.

Cette hypercompétence masculine prend parfois des traits à la limite du surnaturel. En 2001, on pouvait entendre dans les commentaires poétiques accompagnant les cours de tango diffusés par la chaîne câblée Sólo Tango que le couple de tango est « une créature à quatre jambes et une seule tête ». Et dans les classes de tango milonguero, il était fréquent d’entendre dans la bouche des enseignants cette phrase : « Pour danser le tango, les femmes doivent laisser leur cervelle sur la table de nuit. » La tête de la créature à quatre jambes est donc bien celle de l’homme, qui improvise et « conduit » les pas de danse.

Alors que toutes ces déclarations étaient le fait de femmes de même origine sociale que moi – étudiantes, professionnelles et artistes de classe moyenne ayant fait des études supérieures –, j’avais un peu de mal à les concilier avec ma propre perception du « bien danser » telle qu’elle découlait de mon expérience d’élève de cours de tango milonguero. À mon sens, la partenaire féminine devait posséder le minimum de compétence performative pour identifier – à chaque pas, et en déchiffrant les mouvements de torse de son partenaire masculin – quelle figure du répertoire chorégraphique celui-ci l’invitait à exécuter. De mon point de vue, pendant la durée d’une mesure de tango, une bonne danseuse est capable de décoder par simple contact avec la poitrine de son partenaire les infimes mouvements qui l’amènent à deviner par quelle figure elle doit répondre à telle ou telle incitation subtile et à l’exécuter avec grâce. Elle maîtrisera ainsi l’art de déplacer une jambe de concert avec sa jambe d’appui et de la reposer au sol en même temps que celle de son partenaire, sans la lever trop haut ni la laisser traîner, sans être en avance ou en retard par rapport à lui, sans se détacher de son torse mais sans l’étreindre trop fort, les bras complètement détendus, et sans perdre l’équilibre dans la foulée. Comme si ce n’était pas suffisamment difficile, il lui faudra suivre le rythme de la musique au moment d’exécuter les figures où la femme se déplace tandis que l’homme reste immobile, comme dans les différentes variantes d’« ouverture » et de « tour » (giro).

La marca comme savoir masculin exclusif

Observons brièvement la séquence des événements caractérisant une classe de tango milonguera de niveau avancé donnée par une représentante typique de la première génération d’enseignants et codificateurs du genre. Certes, la structure des leçons varie en fonction des enseignants, mais elles ont toutes tendance à suivre des séquences similaires. Dans une première phase, l’enseignante invite les étudiants à former un cercle et met en scène des exercices d’équilibre et de posture accompagnés par des instructions verbales. Les élèves l’imitent et, une fois ces exercices terminés, l’enseignante met de la musique et invite les participants à former des couples (hétérosexuels) pour danser. Ceux-ci s’exécutent en commençant à virevolter en sens inverse des aiguilles d’une montre. Au cours de leur performance, danseurs et danseuses s’en tiennent strictement au rôle que leur assigne leur genre.

Dans d’autres classes, au lieu de leur enjoindre aussitôt de danser, on incite les étudiants à marcher en cercle, toujours en sens inverse des aiguilles d’une montre, à se laisser pénétrer par la musique et à suivre le rythme que l’enseignant marque en claquant des doigts. Après quoi, la musique s’arrête, et si la classe est destinée à plusieurs « niveaux » (les élèves sont généralement distribués en trois groupes – débutants, intermédiaire et avancé –, mais certaines classes ne comprennent qu’un ou deux groupes de niveau), l’enseignant ou l’enseignante encourage les élèves à l’accompagner dans un autre local pour y suivre le reste du cours. Cela fait, il ou elle invite une assistante ou une élève avancée à exécuter le rôle de la partenaire féminine et se charge d’incarner l’homme en montrant une séquence de mouvements que le couple ainsi constitué répète deux ou trois fois. Les élèves sont ensuite eux-mêmes invités à former des couples et à danser deux ou trois tangos.

Au début, les couples se tiennent par les épaules, jusqu’à ce que l’homme se sente suffisamment en confiance pour étreindre sa partenaire par la taille (comme le veut le style milonguero) ou que l’enseignant lui demande de le faire. À ce stade, les hommes sont souvent enclins à tancer et à corriger leurs partenaires occasionnelles lorsqu’ils estiment qu’elles ne réagissent pas à leurs initiatives par des mouvements appropriés. Pendant ce temps, l’enseignant ou l’enseignante arpente la piste de danse, répond à des questions, dissipe des doutes et corrige les mouvements des hommes, se mettant parfois à la place de leur partenaire féminine pour mieux les orienter. De son côté, son assistant se charge de corriger les mouvements des femmes.

Ensuite, l’enseignant ou l’enseignante ordonne qu’on arrête la musique ; il ou elle invite les hommes à se ranger derrière lui ou elle et à imiter la séquence apprise au début du cours, en leur indiquant les changements de poids et de direction, ainsi que le niveau de tension à donner au bras droit et le type de mouvement qu’ils doivent exécuter pour obtenir de leur partenaire la réponse souhaitée. C’est ce qu’on appelle la marca, ou guidage. Pendant ce temps, les femmes restent debout autour de la piste et observent l’exercice. Il arrive aussi qu’elles pratiquent la séquence qui leur correspond sous la direction de l’assistant, lequel corrige leur posture, leurs mouvements et leur équilibre corporel, mais sans jamais faire référence à la marca réservée aux hommes.

La musique reprend et les hommes sont invités à « prendre » une femme et à pratiquer diverses figures. Tout le monde danse en sens inverse des aiguilles d’une montre en suivant le bord de la piste. Tout au long du cours, tous les deux ou quatre tangos, on enjoint aux participants de changer de partenaire.

Dans les classes de tango milonguero dirigées par les codificateurs du genre, les élèves femmes ne reçoivent jamais aucune indication explicite sur la façon dont elles doivent répondre aux mouvements de leurs partenaires masculins. En revanche, on enseigne généralement à ces derniers à pratiquer la marca sous les yeux des femmes : à tel mouvement ou à tel niveau de pression est censé répondre tel ou tel mouvement du corps et des jambes de la danseuse. Pour les femmes, l’apprentissage de la réaction motrice adéquate passe avant tout par l’imitation des assistants qui assument le rôle de la femme lorsqu’ils dansent avec l’enseignant ou l’enseignante. Elles peuvent aussi extrapoler leur rôle à partir des instructions données aux hommes. Ainsi par exemple, lorsqu’on enseigne aux hommes qu’à la fin d’un « rebond » sur le côté, s’ils donnent une tension soutenue à leur bras droit, leur partenaire est censée réagir en croisant les jambes, elles en déduisent la réaction appropriée. Et puis, il y a tout simplement l’apprentissage par essai et erreur, qui consiste à se laisser corriger par les hommes lorsqu’elles se trompent.

Cette façon d’enseigner le tango laisse une certaine spontanéité aux mouvements des danseuses, mais elle est aussi souvent accompagnée – en particulier dans les classes de niveau débutant et intermédiaire – par des remontrances émises par les hommes à l’adresse de leurs partenaires et par des marques de surprise, voire de colère, lorsqu’elles ne réagissent pas comme ils le désirent : « Pourquoi tu n’as pas croisé les jambes ? » « Pourquoi tu n’as pas tourné ? » Il est tenu pour évident que la femme doit toujours exécuter le mouvement complémentaire de celui de son partenaire. Lorsqu’elles dansent avec un inconnu, les élèves femmes ont tendance à ne pas répondre à ces reproches et continuent à pratiquer jusqu’à ce qu’elles arrivent au but désiré. En revanche, quand les deux partenaires se connaissent intimement, ce type de réprimandes donne souvent lieu à des querelles pouvant les inciter à abandonner la classe de tango pour préserver l’harmonie du couple.

Tout en étant peu à peu assimilé dans la pratique, le savoir reste donc largement inconscient. Ce sur quoi se concentrent les enseignants, que ce soit en parole ou par l’exemple, c’est le « savoir mener » (saber llevar) ou le « savoir guider » (saber marcar) de l’homme, jamais celui que les femmes doivent acquérir pour pouvoir décoder la marca, ainsi définie comme propriété exclusive des hommes.

Puisque la marca régit la coordination des mouvements respectifs des hommes et des femmes, on constate dans les classes de tango une nette division sexuelle du contenu de la pédagogie explicite. D’un côté, on a le domaine de connaissance spécifique des femmes, qui se réduit à la position du corps, à son équilibre et à la qualité du mouvement. De l’autre, on a celui des hommes, qui inclut tout à la fois leurs propres mouvements, ceux des femmes et la relation entre les deux. Voici la description de ce type d’enseignement que fait Gloria, une amie avocate qui suit des cours de tango depuis le milieu des années 1980 : « La femme, il faut juste qu’elle se relâche totalement et qu’elle se livre à son partenaire, qu’elle se laisse aller complètement. Mais pour y arriver, il lui faut d’abord apprendre à marquer le pas, à faire passer son poids d’une jambe à l’autre et à danser sur la pointe des pieds sans trop s’arrimer à l’homme, parce qu’en fait, tu t’appuies juste sur la pointe d’un pied, pendant que ton autre jambe est en l’air en train de virevolter et d’exécuter des figures bizarres. Bref, c’est un équilibre assez fragile, alors c’est important d’être solidement ancrée sur ta jambe d’appui, d’être bien plantée, comme ça, pour faire un bel ensemble avec ton partenaire… »

Ainsi, la femme qui danse bien le tango « sait » se tenir en équilibre sur une jambe, elle sait se relâcher et se laisser guider, mais elle n’est pas censée savoir décoder les mouvements de son partenaire et y répondre de façon adéquate.

Il s’ensuit que les femmes s’ennuient souvent en cours et se plaignent d’avoir toujours à apprendre la même chose – posture, équilibre et qualité du mouvement. Toutefois, l’invisibilité absolue dans lequel la pratique pédagogique (qu’elle soit gestuelle ou verbale) maintient le savoir implicite des femmes n’offre aucun espoir de surmonter cet ennui. Tout ce qu’une élève femme peut souhaiter, c’est passer à un niveau plus avancé où les hommes seront censés avoir une meilleure compréhension de leur propre rôle et sauront les « guider » dans l’exécution de figures plus complexes et plus intéressantes. C’est ce dont témoigne ce message posté sur Facebook par une élève d’une classe de tango milonguero : « Vive les bons danseurs, quand j’ai un type comme ça comme partenaire, je ne danse plus, je vole… merci ! »

Cette absence de pédagogie explicite concernant le rôle de la femme ne caractérise pas seulement les classes de tango milonguero, mais aussi d’autres styles. Voilà ce qu’en dit sur son site web une Américaine adepte du « nouveau tango », qu’elle a étudié en Argentine. Elle recourt à la terminologie américaine, qui ne fait pas la distinction entre hommes et femmes, mais entre « leaders » et « followers » : « En tant que follower, j’entends constamment les leaders parler du talent époustouflant de telle ou telle femme, en expliquant à quel point elle danse de façon “fluide” et “naturelle”, “comme une plume”, sauf qu’ils ne te disent jamais comment il faut faire. » (TangoForge, consulté le 14/11/2013).

Légèreté et ornement

D’une femme qui réagit sur le champ et correctement aux mouvements de son partenaire, on ne dit pas qu’elle sait bien danser, mais qu’elle est « légère » (liviana). Le sens de ce terme n’est pas évident pour les débutants ou pour les non-initiés, qui pourraient en conclure qu’une femme « légère » est forcément petite et mince. Dans les classes et autour de la piste de danse, en revanche, on apprend qu’une femme « légère » est une danseuse qui réagit rapidement et de manière appropriée aux mouvements de son partenaire. En lieu de quoi, une femme est « lourde » lorsqu’elle tarde à réagir correctement, quel que soit son poids par ailleurs. Dans les conversations entre danseurs, on appelle ce type de partenaires féminines des « meubles » ou des « frigos », avec des phrases du genre : « Je suis pas là pour déplacer les meubles » ou « Laisse tomber cette meuf ; elle est canon, mais c’est un frigo. »

Le lexique de la lourdeur sanctionne non seulement les femmes qui sont lentes à réagir faute de compétences cinétiques, mais aussi celles qui, en exerçant une pression sur leur partenaire avec la poitrine, impriment leur propre rythme à la danse – défiant ainsi le contrôle du mâle – lors d’une caminata, par exemple, ou d’un ocho arrière[5. Le ocho (huit), avant ou arrière, est une figure chorégraphique exécutée par les femmes qui consiste à enchaîner des pas « pivots » grâce auxquels les pieds de la danseuse semblent dessiner l’image d’un huit sur le sol. ]. Les femmes « lourdes » entravent la liberté d’improvisation chorégraphique de leur partenaire masculin et sa capacité de danser à son rythme. Or, légères ou lourdes, les femmes sont de toute façon définies comme des corps inanimés, des objets qui doivent être déplacés par les hommes : elles ne se meuvent pas d’elles-mêmes, elles ne dansent pas, elles sont « menées » par leur partenaire.

En outre, on appelle toutes les figures étrangères à la performance chorégraphique du seul homme « ornements » (adornos) ou « fioritures » (arreglos). Plus généralement, tout ce que la femme fait lorsqu’elle ne se contente pas de se laisser « mener » par son partenaire, ou lorsqu’elle ne le « suit » pas – lorsqu’elle ne répond pas à ses mouvements – n’est pas décrit par le verbe « bailar » (danser), mais par « adornar  » (orner, décorer). Dans les classes mixtes où ces figures additionnelles sont enseignées (certains enseignants les excluent totalement), on apprend que les adornos féminins doivent rester imperceptibles au partenaire masculin et que la danseuse doit les exécuter sans interférer avec le rythme que ce dernier imprime à la danse. Autrement dit, les adornos doivent s’insérer discrètement dans les interstices que leur laisse le danseur.

Le vocabulaire même des cours encourage donc un aveuglement sélectif aux aptitudes que les femmes mettent en œuvre lorsqu’elles dansent. Si l’on ajoute à cela le caractère inconscient qui caractérise en général toute aptitude motrice à partir d’un certain niveau de virtuosité, tout contribue à l’idée que la femme, lorsqu’elle danse le tango, doit juste se laisser aller et suivre le mouvement.

Qui danse ?

Le caractère inconscient des aptitudes motrices est le résultat d’une série de processus d’apprentissage à travers la pratique. Comme l’explique l’anthropologue Paul Connerton, dans How Societies remember (Cambridge University press, 1989) : « Le fait que les pratiques d’incorporation aient longtemps été négligées en tant qu’objets d’attention interprétative explicite n’est pas tant dû à une lacune spécifique de l’herméneutique qu’à une caractéristique propre de ces pratiques. Car, comme nous l’avons vu, il s’agit précisément de pratiques qui ne peuvent pas être mises en œuvre sans une diminution du niveau d’attention consciente que nous leur prêtons. C’est ce que nous enseigne l’étude des phénomènes d’habituation. Toute pratique corporelle, qu’il s’agisse de la nage, de la danse ou de la dactylographie, exige pour être convenablement exécutée toute une chaîne d’actions interconnectées et, pendant les premiers exercices, la volonté consciente devra choisir entre un certain nombre d’options erronées ; mais grâce à l’habitude, chaque événement finira par entraîner automatiquement l’exécution de l’événement qui doit nécessairement lui succéder sans que le sujet ait besoin de discriminer entre plusieurs options et sans recours à la volonté consciente. »

En d’autres termes, l’acquisition d’une compétence exige en premier lieu un apprentissage souvent laborieux au cours duquel le sujet vérifie en permanence les procédures et les étapes nécessaires à sa mise en œuvre efficace ; il s’agit d’identifier tout à la fois les erreurs possibles pour les éliminer et les éléments de réussite pour pouvoir les mémoriser et les renforcer. Une fois garanti le succès de la performance, le processus s’automatise à travers la répétition ; celle-ci permet d’oublier, pendant son exécution, les étapes conscientes franchies pendant la phase d’apprentissage. Cependant, le fait que le déploiement de telle ou telle compétence finisse par être considéré ou non comme une conséquence de la formation initiale du sujet dépend des spécificités du processus de transmission et d’acquisition de la dite compétence.

Dans les enseignements destinés aux classes de niveau moyen de Buenos Aires, qu’il s’agisse de danse classique et contemporaine, de danses liées aux rituels de possession d’origine afro-brésilienne ou de cours de tai-chi-chuan, c’est à partir de l’observation et de la répétition de séquences de mouvements similaires que le débutant apprend à répondre à certains stimuli auditifs ou cinétiques – et ce sans que le circuit entre stimulus et réaction affleure à la conscience de l’exécutant. L’incorporation automatique des aptitudes qui conduisent les sujets à se mouvoir correctement sans aucune intervention de la volonté explicite est la condition même de toutes ces pratiques, qu’il s’agisse de « danser », d’« accueillir une entité spirituelle » ou de « se mouvoir à partir de son centre ». Cependant, les causes spécifiques auxquelles les sujets attribuent ces expériences sont différentes dans chacun des cas et dépendent des pratiques verbales et linguistiques mises en œuvre dans les différents contextes d’enseignement.

Ainsi, les adeptes de la danse classique et moderne affirment parfois que leur performance, une fois la chorégraphie assimilée et incorporée, semble émerger directement de la musique ou du public, tout en insistant toujours sur l’importance de la formation propre et de l’effort personnel en tant que conditions préalables et nécessaires de ce sentiment. Cette efficacité de l’entraînement permettant d’atteindre l’expérience d’être « porté » par la musique – ce qui suppose une certaine automatisation de la pratique – est réitérée dans les contextes d’enseignement. En revanche, les pratiquants du tai-chi affirment souvent que le mouvement émerge de leur « centre », lequel est relié à l’« énergie cosmique universelle », et que le rôle des classes de tai-chi est simplement de permettre à cette énergie de circuler. Cette attribution de la causalité reflète le vocabulaire utilisé pendant les classes, qui demande aux élèves de focaliser l’attention sur le tan-tien, un point proche du nombril, et sur la circulation de l’« énergie ».

De leur côté, les participants des cérémonies religieuses afro-brésiliennes affirment que c’est leur Orisha ou une divinité du panthéon Umbanda qui les possède et se manifeste en dansant, inspirant les mouvements de leurs corps pendant certaines phases du rituel. Ce sont ces entités spirituelles qui sont invoquées tout au long d’un processus qui va de l’adhésion à un temple à la participation à ses rituels en tant qu’initié. Lorsqu’ils attribuent à différents agents intra ou extracorporels la responsabilité de leurs comportements gestuels automatisés, les sujets font référence aux différents types de formation qui caractérisent ces diverses disciplines et aux objets ou aux personnes qui focalisent leur attention pendant leur pratique.

Victimes d’une forme d’inattention sélective au savoir accumulé pendant leur formation, les milongueras de Buenos Aires qui ont appris à bien danser attribuent leur réactivité automatique aux stimuli moteurs de leurs partenaires masculins non pas à leur pratique soutenue, mais au savoir-faire de ces partenaires. Après des années d’entraînement pendant lesquelles elles ont incorporé à force de mimétisme et de pratique les compétences qui nourrissent cette réactivité, elles exécutent leur performance sans aucune intention consciente, entièrement concentrées sur la musique et le mouvement, et affirment ne pas avoir besoin de savoir quoi que ce soit pour danser. Car telle est la conviction de Sandra et Marcela – citées au début de ce chapitre – qui, auparavant, croyaient nécessaire de devoir apprendre quelque chose, mais « savent » aujourd’hui qu’il leur suffit de se relâcher et de se laisser guider par leurs partenaires.

 

Traduction originale pour Jef Klak, en copublication avec le site Amphibie France.

 

NdT : L’article original comprenait un système de renvoi vers un index bilbiographique que nous avons choisi de supprimer dans la traduction, par mesure de lisibilité. Cet index se trouve à la fin de l’ouvrage Aquí se baila el tango, Una etnografía de las milongas porteñas (éditions Siglo XXI), dont est extrait le texte traduit.

 

Notes

1 La milonga est un local traditionnel ou l’on danse le tango. Le terme peut aussi désigner l’événement lui-même (le fait de se réunir pour danser le tango), ainsi qu’un certain style de musique et de danse. L’adjectif correspondant est milonguero/milonguera (propre à la milonga).
2 Anfibia est un magazine numérique argentin lancé en mai 2012 qui publie des reportages au long cours. Il a été fondé par l’Universidad nacional de San Martín, avec le soutien de la fondation Nuevo Periodismo Iberoamericano, créée à l’initiative du romancier Gabriel García Márquez.

« La prochaine fois, le feu »

Traduction par Émilien Bernard
Texte original publié par le Brooklyn rail, juin 2015

Le 19 avril 2015, à Baltimore, Freddie Gray, Africain-Américain de 25 ans, meurt suite à de lourdes blessures perpétrées par la police lors d’une arrestation musclée. S’ensuit alors plusieurs jours d’émeutes et de pillages dans les quartiers pauvres de la ville, tandis que l’élite gouvernante noire de Baltimore décrète un couvre-feu et appelle la Garde nationale pour rétablir l’ordre. Corruption de la police, infiltration des gangs dans les institutions publiques, ou encore désagrégation du tissu social des quartiers pauvres… Curtis Price, travailleur social initiateur de Street Voice, journal de rue gratuit écrit par les marginaux de Baltimore dans les années 19901 Sélection de textes traduits en français aux éditions Verticales/Gallimard, 2003 : Street voice, paroles de l’ombre., détaille les différents ressorts de cette explosion sociale sans précédant depuis les émeutes de Los Angeles de 1992.

Note du traducteur : Le titre original de cet article de Curtis Price « Baltimore’s ‘Fire Next time’ » fait référence à un ouvrage du romancier noir américain James Baldwin, intitulé Fire Next Time (1963). En VF : La Prochaine fois, le feu. Dans cet ouvrage, Baldwin analysait les mécanismes de la discrimination raciale aux États-Unis, interrogeant notamment le rôle de la police, de l’Église et de l’école dans la perpétuation des mentalités et comportements racistes. Une approche que Curtis Price reprend ici à son compte, disséquant les divers détonateurs sociaux à l’œuvre dans le déclenchement des émeutes d’avril 2015 à Baltimore.

Le 27 avril 2015, Baltimore est entrée en éruption. La pire émeute urbaine frappant une grande ville des États-Unis depuis celle de Los Angeles en 1992. De nombreux bâtiments ont été pillés, d’autres brûlés. Le nombre d’immeubles en flammes a été si important que la ville a dû réquisitionner les casernes de pompiers des comtés environnants. Le gouverneur du Maryland a fait appel à la Garde nationale, tandis que le maire de Baltimore a mis en place un couvre-feu nocturne de cinq jours.

Si les origines et le déroulement des émeutes ont quelque chose de familier, on y trouve également des aspects inédits par rapport à celles de 1992 à Los Angeles. Dans West Baltimore, épicentre de l’émeute, les taux de mortalité infantile égalent ceux du Belize ou de la Moldavie (selon une étude de la Johns Hopkins School of Public Health[2. Voir cet article de Dan Diamond publié en 2015 : « Why Baltimore Burned ».]). Concernant l’espérance de vie, il existe un fossé de vingt ans entre les zones les plus riches de la ville et les plus pauvres[3. Ibid. ]. C’est dans cette misère sociale que s’est enracinée une économie de la drogue violente et florissante.

Pendant des années, le trafic de drogue se réduisait à la rivalité des gangs locaux s’affrontant pour des territoires. Mais au cours de la dernière décennie, ce commerce s’est structuré, avec l’irruption de cartels plus grands et ambitieux. La Black Guerrilla Family – ainsi nommée en référence à un obscur groupe nationaliste noir des années 1970 implanté dans les prisons californiennes – a par exemple mis en place une stratégie d’organisation élaborée, impliquant des groupes infiltrés au cœur des collectifs d’actions communautaires, au plus près de la rue. Elle a également publié un manifeste de développement personnel pour entrepreneurs qui a bénéficié de l’approbation publique de certains fonctionnaires haut-placés dans l’administration scolaire (dont celle d’un ancien candidat à la mairie) – lesquels n’étaient pas au courant de son lien avec les gangs[4. Voir cet article de Fenton J. et Neufeld S., publié dans le Baltimore sun en 2009 : « Educators endorse Black Guerrilla Family gang leader’s book ».].

Intervention de la police après qu’un homme a reçu une balle dans la jambe, Bloc 1600 de Gilmor Street dans le voisinage de Sandtown-Winchester à Baltimore, Maryland, 4 juin 2015. Photo Drew Angerer.

La violence entre gangs et policiers

Il fut même un temps où la BGF (ainsi qu’on l’appelle dans les quartiers pauvres) avait pris le contrôle de la prison municipale, le Baltimore City Detention Center, enrôlant les agents pénitentiaires pour y faire entrer drogue, téléphones portables et argent. Au point que l’un des principaux dirigeants de la BGF avait mis enceinte deux surveillantes du centre de détention, lesquelles se sont tatouées son nom sur le bras. Depuis, le centre de détention a fait l’objet d’une intervention policière, le contrôle a été rétabli, mais l’épisode montre l’étonnante efficacité et l’ambition du BGF. (Je connais une femme qui travaillait au département médical d’admission de la prison pendant la prise de contrôle du BGF. Elle a pris conscience qu’il s’y tramait quelque chose quand elle s’est rendu compte de la présence parmi les détenus de soi-disant SDF, lesquels étaient en fait des agents de police infiltrés. Elle les démasquait aisément : même si leurs habits étaient sales et usés, leurs chaussettes étaient toujours propres)[5. Voir « How a Gang Called the Black Guerrilla Family Took Over Baltimore’s Jails », Peters, J., 2013, Slate. ].

La police et les gangs se livrant au trafic de drogue entretiennent une relation fusionnelle. Pour la première, les seconds sont devenus un moyen de réclamer plus de financement, de moyens d’intervention et d’autorité. De leur côté, les gangs utilisent la police pour « balancer » des rivaux et s’approprier des marchés à leurs dépens. La corruption est très répandue dans la police et beaucoup d’officiers touchent des pots de vins. Certains vendent même de la drogue.

La brutalité policière est une autre réalité quotidienne. La ville a dû payer 5,7 millions de dollars de réparation aux victimes pour la seule période 2011-2014. Et cela n’est probablement que la partie émergée de l’iceberg, étant donné que nombreux sont ceux qui ne possèdent ni les ressources financières ni la persévérance nécessaires pour se lancer dans une bataille judiciaire contre un système que beaucoup considèrent – avec raison – comme leur étant totalement défavorable. Parmi les victimes, on trouve entre autres une grand-mère de 87 ans qui s’est fait déboîter l’épaule quand le flic qui l’arrêtait l’a balancé à terre[6. « The Brutality of Police Culture in Baltimore », Friedersdorf C., 2015, the Atlantic. ]. Entre juin 2012 et avril 2015, le personnel médical de la prison municipale de Baltimore a refusé d’admettre en son sein 2 600 personnes parce que leurs blessures ou maladies étaient trop graves pour être traitées en prison. Il est vrai que la plupart des problèmes de santé relevés préexistaient avant l’arrestation. Mais 123 de ces cas impliquaient un traumatisme crânien, signe indiquant généralement une arrestation mouvementée par la police[7. « Baltimore city jail refused to admit nearly 2,600 injured suspects, casting doubt on police tactics: report », New York Daily News, 2015. ].

Le niveau de violence frappant les rues a quant à lui atteint des proportions inquiétantes. Bousculer accidentellement quelqu’un sur un trottoir peut valoir de recevoir une balle dans la tête. Les fusillades ont affecté quasiment toutes les familles noires des quartiers pauvres de Baltimore, et même certaines en dehors de ces ghettos. D’ailleurs, aussi bien la maire de Baltimore (Stephanie Rawlings-Blake) que le président du City Council (Bernard « Jack » » Young) ont eu certains de leurs proches abattus dans la rue[8. Voir cet article de J. Boradwater & Fenton, « Mayor’s Cousin Fatally Shot », publié en 2013 dans le Baltimore Sun. ].

Tout le monde assiste à ces fusillades, mais plus personne n’est là quand il s’agit de témoigner ou d’identifier les tireurs. La raison en est à la fois compliquée et facilement compréhensible. Vous n’avez pas seulement à vous inquiéter des représailles – ce qui n’est au demeurant pas une crainte vaine, comme l’a montré l’attaque aux bombes incendiaires menée contre la famille Dawson sur East Preston Street, qui a fait sept victimes, parce que la mère avait pris position contre le trafic de drogue dans son voisinage –, il vous faut également vous méfier de la police. Difficile en effet de savoir quel flic est corrompu et fera tourner votre nom auprès du gang. Les rumeurs règnent dans les rues de Baltimore, certaines erronées et d’autres véridiques. Dans l’ombre, prolifèrent des individus ayant tout intérêt à promouvoir la désinformation. Comment deviner ce qui est vrai et ce qui est « du flan » ?

Gamins regardant passer la Marche pour Freddie Gray, Laurens Street, Baltimore, 21 avril 2015. Photo Drew Angerer.

« Crains ton voisin »

Il résulte de tout cela une méfiance généralisée et justifiée envers la police. Cette dernière interprète en retour le refus de collaborer des résidents comme de la complicité. Traitant chaque habitant comme un potentiel ennemi, les flics en viennent, dans des zones comme West Baltimore, à agir de la même manière que les troupes américaines au Vietnam s’attaquant aux hameaux villageois : tout le monde est un Viet-Cong potentiel. L’adoption par la ville d’une politique de tolérance zéro et les décennies de ratages concernant la guerre à la drogue n’ont fait que jeter de l’huile sur le feu. Car une arrestation n’a pas seulement des conséquences à court terme – votre dignité s’en trouve niée –, mais implique également des effets sur le long terme, notamment la difficulté à se faire embaucher dans de nombreux boulots, surtout dans le secteur des services.

Or le rejet cinglant et mérité de la police n’est qu’un aspect du déficit généralisé de confiance sociale, qui agit comme un mécanisme à la fois de survie et de défense. Il se dresse contre toute forme d’action politique ou collective au sens traditionnel du terme – même les approches les plus gauchistes. Au quotidien, cette défiance se manifeste sous une forme pernicieuse. Une femme avec laquelle j’ai travaillé refusait par exemple de faire des dépôts directs à la banque, parce qu’elle n’était pas sûre qu’« ils » n’allaient pas tenter de la voler. Elle préférait la sécurité d’un chèque. Dans mon boulot actuel, les émissions les plus populaires auprès des femmes africaines-américaines d’âge moyen sont les « documentaires » sur des crimes réels, telles que la bien nommé « Crains tes voisins », qui met en scène des crimes impliquant des personnes proches des victimes : l’amant qui se transforme en tueur sans prévenir, les voisins qui sont en fait des tueurs et violeurs en série, le pasteur marié depuis des lustres qui vole son église pour financer l’addiction au crack d’une petite amie adolescente… Tout cela a été bien résumé par une femme que j’ai un jour entendu dans le métro s’écrier avec angoisse et à tue-tête : « Ta famille te baisera encore plus que tes amis ».

La mort frappe souvent de manière aléatoire dans la rue. Cela permet également d’expliquer en partie l’explosion de colère concernant les cas de brutalités policières. Évoquant le taux de meurtres très élevé à Wilmington dans un entretien au Wall Street Journal, Hanifa Shabazz, porte-parole du Delaware City Council a en ce sens affirmé que « vous ne savez savez jamais ce qui risque de vous arriver ou qui sera la prochaine victime[9. Voir « Delaware’s Biggest City Struggles With High Murder Rate » de S. Calvert, 2015, Wall Street Journal. ] ». Au moins, avec la police, vous savez qui blâmer, tandis que lors des fusillades liées à la drogue dans les quartiers pauvres, on ne sait pas contre qui se retourner. C’est ainsi que les protestations contre la brutalité policière sont devenues de facto des soulèvements contre un mode de vie dans son ensemble. C’est l’une des nombreuses réalités cachées derrières les émeutes de Baltimore.

Peinture murale de Freddie Gray (réalisée après sa mort), près du quartier de Gilmor où Gray a été arrêté, au voisinage de Sandtown-Winchester, 5 juin 2015. Photo Drew Angerer.

Le cauchemar états-unien

Pour les plus jeunes, les pressions sociales montent d’un cran. Les reality shows diffusés sur BET et VH1 mettent en scène la fabuleuse richesse des magnats du hip-hop tels que Kanye West et Rick Ross, avec leurs divers palaces et voitures de luxe, leurs nuits dans les clubs de strip-tease d’Atlanta, le cognac coulant à flot, tout un monde de biens matériels et de plaisirs sans fin qui ne seront jamais accessibles à West Baltimore, même dans un millénaire.

West Baltimore est bondé de jeunes aspirants rappeurs, vendant leurs CD faits maison aux coins des rues, concoctant leurs mix tapes dans la cave de leur grand-mère, dealant un peu d’herbe ou de coke à côté, espérant le grand succès. Leur situation n’a rien à voir avec celle de la génération précédente, où si tu ne pouvais pas chanter comme David Ruffin, tu te rangeais en te tournant vers un boulot monotone et bien payé à l’usine Chrysler. Via la démocratisation de la technologie musicale, le hip-hop a transformé toute personne dotée du bon flow et des breaks adaptés en star potentielle. Il n’y a après tout pas grand-chose séparant les capacités d’un Puff Diddy ou d’un Jay Z de celles de n’importe quel môme de West Baltimore.

Par ailleurs, tout le monde sait qu’il n’y a plus de jobs type Chrysler disponibles, mais juste des emplois précaires, dégradants et mal payés – serveurs dans un fast-food ou employé dans un hôtel pour riches touristes. Et puisque vous ne vous imaginez pas dépasser les 25 ans, il semble plus logique de vouloir tout vivre, tout de suite. Les émeutes de Baltimore n’étaient pas simplement celles de l’armée de réserve des travailleurs. Elles étaient tout autant, voire plus, les émeutes de l’armée de réserve des consommateurs – selon l’expression poignante d’un criminologiste britannique.

Cette omniprésence de la consommation et des marques a un effet contradictoire. D’un côté, elle met à jour le désir, évidemment perverti, d’obtenir davantage de la vie. D’un autre côté, elle implique une privatisation de ce même désir. L’identité disparaît devant le désir de possession – le reste n’existe plus. Ce désir de possession devient partie prenante d’une lutte pour la survie et le succès. Tout gauchiste estimant que les pillages sont le signe d’une attaque en règle contre la propriété privée serait rapidement désenchanté s’il tentait de reprendre les marchandises volées des mains d’un pilleur.

Les demandes de la gauche concernant le chômage et la réouverture des centres de loisir (beaucoup de ceux de Baltimore ont été fermés ou vendus il y a quelques années) où les mômes peuvent jouer au ping-pong et aux jeux vidéos manquent malheureusement leur cible. Oui, la pauvreté et le chômage jouent bien un rôle majeur. Mais ces facteurs matériels passent par le filtre de rêves et d’espoirs qui ne seraient même pas satisfaits si un boulot à 25 $ de l’heure avec de bons avantages tombait du ciel. Cette impatience et cette insatisfaction pavent la voie à de futurs conflits, lesquels pourraient se conclure par d’autres troubles dans les rues. Ou bien tout aussi facilement dégénérer en rixes éclair entre East et West Baltimore dans la zone portuaire.

Les plus âgés ont recours à diverses lectures de la situation. N’importe quelle personne d’âge mûr se souvient de la dévastation engendrée par les émeutes de 1968, et de la décennie de désengagement qui a frappé Pennsylvania Avenue, W. Baltimore Street et Gay Street dans l’East Side, avec ces devantures qui restaient calcinées ou barricadées de planches, et qui, pour certaines d’entre elles, le sont toujours. Si vous êtes encore plus vieux, vous vous souvenez de l’époque où Pennsylvania Avenue et la 125th Street abritaient des hauts lieux de culture luxueux, tels que le Royal Theater où se produisaient des acteurs comme Moms Mabley, Redd Foxx et Pigmeat Markham. D’autres se rappellent de leur père, qui travaillait sur les fours à charbon de Bethlehem Steel, la tâche la plus salissante et dangereuse de Sparrows Point, réservée aux travailleurs noirs : il se rendait toujours au travail en costume-cravate, pour préserver sa dignité. Bref, pour les plus vieux, les jeunes semblent emprunter une voie diabolique vers l’auto-destruction.

Pour couronner le tout, il y a cet autre facteur, la profonde férocité de l’environnement, l’absence d’espoir. Certaines institutions sociales telles que les syndicats et les groupes communautaires se sont retirés du paysage, tandis que les autres ont basculé vers une approche différente, à l’image de l’Église, qui, loin de l’évangélisme sudiste enraciné dans des pratiques sociales, se complaît aujourd’hui dans une forme d’évangélisme de la richesse. Une transformation symbolisée par l’essor de méga-pasteurs télévisés tels que T.D. Jakes. La situation sociale est devenue une version exacerbée de l’« encerclement vital  » qu’Earl Shorris décrivait dans son livre du début des années 1990 au sujet de la pauvreté américaine : New american blues. Utilisant la métaphore d’animaux encerclés par des prédateurs et ne tentant pas de s’enfuir, Shorris comparait la situation désespérée des pauvres américains à un « encerclement » quotidien.

Le peuple contre-attaque

Voilà en partie ce qui a entraîné l’explosion sociale de Baltimore après la mort de Freddie Gray. Ce tableau trouvera d’autres résonances violentes dans les années à venir. Gray a été soumis à ce que les flics appellent un « Rodeo ride » : les suspects sont conduits à toute vitesse dans les rues pour engendrer une impression d’impuissance et provoquer la coopération. Lors de ce rodéo, à un moment que personne ne parvient à pointer, la moelle épinière de Freddie Gray s’est brisée. Sa mort s’ajoute à d’autres événements similaires, à l’image du décès de Tyrone West en 2012, mort d’un problème cardiaque lors d’une bousculade avec la police.

Dans la plupart de ces cas précédents, il y avait eu quelques manifestations rageuses suivies d’un rapide retour au silence. Pourquoi la mort de Gray a-t-elle donné lieu à des émeutes et pas les autre ? ─ voilà qui reste mystérieux, mais il est avéré que la couverture médiatique des émeutes de Ferguson en août 2014 a joué un rôle. Désormais, affronter la police dans la rue n’était plus quelque chose d’abstrait : vous l’avez vu à la télé l’année précédente. Si défier les flics n’était toujours pas socialement acceptable, cela devenait banal.

En réponse au décès de Gray, les jeunes ont alors utilisé les réseaux sociaux pour se donner rendez-vous dans les heures suivant l’événement à Mondawmin, vieux centre commercial situé à la frontière de West Baltimore. Pour certaines critiques, il n’y avait rien de politique dans ces émeutes, puisque de nombreux rassemblements discrets s’étaient déroulés à ce même endroit les années précédentes : des jeunes avaient déjà dévalisé ces magasins, attaquant des passants anonymes ou se battant entre eux[10. H. McDonald, 2015, « Baltimore in Flames », City Journal. ]. Il y a peut-être une part de vrai dans ce constat, mais il omet un fait important : même si la première impulsion n’était pas politique (ce qui est déjà dur à argumenter), une fois que les confrontations se sont généralisées hors de Mondawmin, tout est soudainement devenu très politique – quelles qu’aient été les intentions conscientes des émeutiers.

Dans les quelques heures qui ont suivi, les jeunes ont mené une bataille rangée avec une police prise au dépourvu, lui jetant des pierres, des briques, des bouteilles, et tout ce qu’ils avaient sous la main. Les magasins de Mondawmin ont été fracturés et pillés. Cette nuit-là, il y a eu d’importantes batailles de rues et nombre d’incendies dans toute la ville. Des voitures de police ont été brûlées, des magasins pillés. Il est vrai que les émeutes de 2015 n’ont pas atteint le niveau de celles de 1968, avec moins de zones de la ville réduites en ruines. Mais la Garde nationale a été appelée en renfort, un couvre-feu instauré. Jusqu’au FBI qui a envoyé des avions pour surveiller discrètement l’agitation. Bilan final : 200 magasins pillés, 200 personnes arrêtées et 150 départs d’incendie, incluant celui ayant frappé un centre destiné aux personnes âgées les plus pauvres, sur le point d’être inauguré, ce qui a rendu furieux beaucoup de vieux habitants du coin[11. Voir « After Cleanup from Baltimore Riots, Some Fear Economic Scars Will Linger », N. Sherman, 2015,  Baltimore SUN. ].

Il est difficile de savoir à quel point l’ensemble des événements a eu un effet sur les jeunes de West Baltimore qui ont impulsé les émeutes. Leurs voix sont restées en grande partie inaudible, et ceci malgré une grosse couverture médiatique. Les porte-parole choisis par les médias pour représenter la jeunesse étaient bien souvent des étudiants noirs légèrement plus âgés, qui avaient organisé les manifestations autour de Ferguson et d’Eric Garner [mort à New York en 2014 suite à son arrestation par un policier, NdT], et qui par conséquent savaient davantage comment se comporter avec les médias – même s’ils ne faisaient pas eux-mêmes partie des rangs des émeutiers.

Reste que soudain, les jeunes gens de West Baltimore étaient écoutés, même si ce n’était que par le prisme de leurs actions. La société leur prêtait attention. CNN leur demandait ce qu’ils pensaient. De jeunes anarchistes leur fournissaient des bouteilles d’eau et des informations légales. Des étrangers d’autres villes organisaient des manifestations de soutien. Pour nombre d’entre eux, cela a dû être une expérience bouleversante, fondamentale, qui va subtilement se diffuser dans l’usine sociale de la ville pendant des années.

Au cours de cette semaine tendue, la police s’est encore davantage discréditée, notamment via les déclarations du préfet de police Anthony Batts, qui a affirmé que des mystérieux et anonymes « agitateurs extérieurs » avaient envahi Baltimore pour infiltrer les zones d’émeute. Et d’expliquer ensuite que des sources travaillant dans le renseignement auraient révélé une menace planant sur les officiers de la ville : des gangs rivaux tels que les BGF et les Crips auraient décidé de s’unir pour en « éliminer » certains en réponse à la mort de Gray. (Il s’est avéré en fait que les BGF et les autres gangs rencontraient à ce moment-là les responsables locaux des églises et les officiels de la mairie pour tenter de calmer la situation[12. Voir « Mayor, Commissioner Denounce Work Outside Agitators », de M. Puente & E. Green, 2015, Baltimore sun. Ainsi que « Baltimore police say gangs ‘teaming up’ to take out officers” de J. Fenton, Baltimore SUN, 2015 et « Experts question gang involvement in riots », de D. et Al. Donovan, 2015, Baltimore sun. ].)

Plus tard dans la semaine, le procureur général de Baltimore annonçait la mise en inculpation des six flics impliqués. Cette décision a été considérée à juste titre comme une victoire, et les rassemblements de protestation se sont soudain changé en célébrations spontanées. Quelques jours plus tard, la maire Stephanie Rawlings-Blake demandait au département de la Justice de continuer dans cette direction et d’enquêter sur les violations systématiques de la loi dans les comportements de la police. Suite à ces deux avancées, les manifestations se sont dissipées. La marche nationale organisée le lendemain des mises en examens, à laquelle avait appelé Malik Shabazz, membre des Black Lawyers for Justice et ancien dirigeant du New Black Panther Party, n’a rassemblé que quelques milliers de personnes, malgré l’annonce par Shabazz qu’il y aurait 10 000 participants marchant sur West Baltimore. Un rassemblement réclamant l’amnistie de tous les émeutiers n’attirait quant à lui que quelques douzaines de personnes, le 16 mai suivant. Désormais, les rues sont calmes.

Peinture murale de Freddie Gray (réalisée après sa mort), près du quartier de Gilmor où Gray a été arrêté, au voisinage de Sandtown-Winchester, 5 juin 2015. Photo Drew Angerer.

Noirs contre Noirs, classe contre classe

Nul doute que les mises en examen et les enquêtes du département de la Justice ont constitué un moyen, pour la classe politique noire gouvernant Baltimore, prise au dépourvu, de rétablir le contrôle via quelques concessions. Dans les mois à venir, il y aura à coup sûr des événements orchestrés en ce sens, telles que les nébuleuses conférences « Youth Empowerment », destinées à « soigner » la ville et à évoluer dans une direction « positive » (à savoir élire davantage de Démocrates).

Ce point permet de souligner l’un des aspects les plus importants des émeutes de Baltimore, que peu d’observateurs ont noté. Elles ont été la première rébellion éclatant dans une grande ville gouvernée par des politiciens noirs. Baltimore n’est en rien Ferguson, où l’on trouve une couche minoritaire de politiques blancs établis régnant sur une population majoritairement noire et privée du droit de vote. Baltimore est au contraire gouvernée par une majorité noire depuis plus d’une décennie.

Pourtant, durant la longue marche vers le pouvoir menée par la classe politique noire via le Parti démocrate, il y a eu très peu de changements dans des zones comme West Baltimore. En fait, les choses vont de pire en pire, et peu d’efforts ont été faits pour réduire la brutalité policière systématique et le discrédit pesant sur les politiques. Les responsables noirs de Baltimore se contentent généralement de détourner le regard et de se consacrer à leurs propres intérêts en négociant une meilleure représentation de « la communauté noire ». Ainsi que le formulait Adolph Reed avec tant de flair en 1979 dans son attaque du concept de « communauté noire » : « Cette classe de “leaders” tend à généraliser leur propre intérêt puisqu’ils appréhendent leur légitimité et leur intégrité via une conceptualisation monolithique de la vie noire. En effet, cette conceptualisation est apparue dans la mythologie unitaire du nationalisme noir à la fin des années 1960. La représentation de la communauté noire en tant que sujet collectif dissimulait parfaitement le système hiérarchique qui sous-tendait les relations entre “dirigeants” et “dirigés”[13. A. Reed, 1979, « Black Particularity Reconsidered », TELOS 39, printemps. ]  ».

À Baltimore, cela a mené tout droit au comportement de la précédente maire, Sheila Dixon, une populiste qui savait aussi bien séduire les gros bonnets financiers du quartier d’affaires qu’aller serrer des mains dans les rues des quartiers pauvres. Elle a finalement été inculpée et destituée pour avoir volé une poignée de cartes de Noël avec bons d’achats destinées aux enfants SDF d’un refuge.

Il est trop tôt pour savoir si la leçon que les leaders noirs vont nous vendre, au même titre que les Blancs, aura des effets durables. Mais pour Freddie Gray, le fait que ses bourreaux du 11 avril aient été des modèles de « diversité » – trois Blancs et trois Noirs, des hommes et des femmes – n’a rien changé à l’affaire. Au final, ils ont tous agi en accord avec leur rôle social.

 

Photos : Drew Angerer / Baltimore Unrest.
En vignette et image Une : Pennsylvania Avenue/North Avenue, 27 avril 2015, Drew Angerer.

 

Notes

1 Sélection de textes traduits en français aux éditions Verticales/Gallimard, 2003 : Street voice, paroles de l’ombre.