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Le mâle vulnérable

Traduction du catalan par Angelina Sevestre

Nées au sein de la communauté gay, les sous-cultures cuir et bear (ours) ont eu, à travers leurs discours et leurs pratiques, un effet paradoxal sur les représentations symboliques et politiques du masculin. La culture cuir met en scène des corps et des comportements outrancièrement masculins, par le biais du vêtement de cuir, jusqu’à rendre presque parodique la notion même de masculinité. La culture bear cherche à construire un corps pourvu de certains caractères de la masculinité traditionnelle : pilosité, musculature, corpulence, virilité. Pour Javier Sáez, auteur de Théorie queer et psychanalyse (éditions Epel, 2005) et directeur de la revue électronique queer hartza.com, ces stratégies viennent remettre en question toute « nature masculine » présumée à partir de sa réinvention, fondée sur l’excès ou encore la réappropriation du sexe anal et de la pornographie. Au passage, c’est la visée reproductive, comprise comme prolongement des exigences de production capitalistes, qui sont remises en cause par les corps-mêmes.

Ce texte est extrait du deuxième numéro de la version papier de Jef Klak, « Bout d’ficelle », toujours disponible en librairie.

À partir des années 1950 aux États-Unis, certains collectifs gays commencent à s’approprier les formes et les codes traditionnels de la masculinité1 Merci à José Manuel Martinez pour ses références sur les origines du mouvement cuir. L’étude de la vulnérabilité du sexe dans le SM (voir plus bas) vient aussi de lui.. Jusqu’alors, les représentations sociales et médiatiques des gays s’appuyaient sur l’image de l’homosexuel efféminé, avec pour effet de les identifier dans l’imaginaire collectif au « féminin », ou plutôt au stéréotype du féminin : fragilité, sensibilité, délicatesse, douceur, manières, etc. C’est le prototype de la « folle ».

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux liens homoérotiques se tissent dans les régiments entre des hommes qui, jusqu’alors, étaient restés « dans le placard ». Beaucoup sont d’ailleurs victimes de la répression homophobe caractéristique de l’armée et en sont chassés. Cependant, à la fin de la guerre, nostalgiques de certaines expériences comme la discipline, la camaraderie, la solidarité, la hiérarchie, le port de l’uniforme et des insignes, quelques-uns d’entre eux décident de continuer à se réunir en petits groupes de passionnés de motos, au sein desquels ils recréent les codes hypermasculins : domination et soumission, motos, esthétique « dure » où le cuir devient signe d’identité, et accentuation des éléments caractéristiques du corps masculin : moustaches, pilosité, musculature, force physique, etc. Les premiers groupes cuir[2. Des groupes lesbiens cuir et sadomasochistes (et d’autres hétérosexuels) apparaissent aussi à cette époque. Pour des raisons d’espace, nous ne ferons référence ici qu’aux groupes masculins. Pour plus d’informations sur les lesbiennes cuir SM, voir l’histoire du groupe Samois (1984), Coming to Power : Writing and graphics on Lesbian S/M, San Francisco, et P. Califia (1994), Public Sex : The Culture of Radical Sex, San Francisco, Cleis Press).] naissent alors en Californie dans les années 1950.

Esthétique cuir, SM et tournant épistémologique

En 1954 sort le film L’équipée sauvage, de Lazlo Benedek, avec Marlon Brando dans le rôle du leader d’un gang de motards rebelles. Avec une esthétique inspirée des groupes cuir gays de l’époque, le film a beaucoup de succès et alimente la création d’un réseau de plus en plus étendu de ces groupes aux États-Unis. Dans les mêmes années[3. Voir aussi le roman de Mishima, Confessions d’un masque (1949), dans lequel il décrit certaines scènes sadomasochistes d’un point de vue gay assumé – fait étonnant pour le Japon de l’époque.], Kenneth Anger réalise le court-métrage Fireworks dans lequel il se met en scène en train de se torturer et de prendre part à plusieurs séances sadomasochistes. Dans Scorpio Rising (1964), autre film devenu culte, Anger fait aussi largement appel aux codes des groupes cuir : clubs de motards, fêtes sataniques, sadomasochisme, musique frénétique, cérémonie de l’habillage en cuir et esthétique militaire.

Ainsi, au début des années 1960, les communautés cuir reçoivent-elles un certain écho dans le milieu gay américain. En 1962, Life publie un reportage sur celles-ci et, selon le magazine, le cuir représente « le côté anti-féminin de l’homosexualité ». À partir de ce moment, la Californie accueille une grande vague d’immigration gay cuir, tant et si bien qu’au début des années 1970, elle voit se multiplier bars et clubs où sont données fêtes et orgies aux codes sophistiqués, et où apparaissent de nouvelles pratiques sexuelles (back-rooms, slings, fist-fucking[4. Back-room : littéralement la chambre de derrière.
Ce sont les salles à demi obscures dans les bars SM-cuir, où l’on pratique le sexe anonymement, et qui sont dotées d’équipements spéciaux : slings pour le fist, croix de bois pour immobiliser, etc. Sling : genre de hamac composé d’un rectangle de cuir suspendu par des chaînes ou des cordes, où s’allonge sur le dos celui qui veut être pénétré (godemichet, poing, pénis, etc.). Fist-fucking : pratique sexuelle qui consiste à introduire le poing et/ou une partie du bras dans l’anus (le sien ou celui d’une autre personne).]
, godemichets, valorisation de la zone anale, pratiques sadomasochistes, mises en scène spécifiques, etc.). Les clubs tels que The Catacombs, Infierno ou Shaw attirent nombre de gays des États-Unis et d’Europe, parmi lesquels le philosophe Michel Foucault, qui fait une lecture très intéressante des pratiques sadomasochistes :

Le sadomasochisme (SM) […] est l’érotisation du pouvoir, l’érotisation de rapports stratégiques. Ce qui me frappe dans le SM, c’est la manière dont il diffère du pouvoir social. Le pouvoir se caractérise par le fait qu’il constitue un rapport stratégique qui s’est stabilisé dans les institutions. Au sein des rapports de pouvoir, la mobilité est donc limitée, et certaines forteresses sont très difficiles à faire tomber, parce qu’elles ont été institutionnalisées et que leur influence est sensible dans les cours de justice, dans les codes. Cela signifie que les rapports stratégiques entre les individus se caractérisent par la rigidité.

À cet égard, le jeu SM est très intéressant parce que, bien qu’étant un rapport stratégique, il est toujours fluide. Il y a des rôles, bien entendu, mais chacun sait très bien que ces rôles peuvent être inversés. Parfois, lorsque le jeu commence, l’un est le maître, l’autre l’esclave et, à la fin, celui qui était l’esclave est devenu le maître. Ou même lorsque les rôles sont stables, les protagonistes savent très bien qu’il s’agit toujours d’un jeu : soit les règles sont transgressées, soit il y a un accord, explicite ou tacite, qui définit certaines frontières. Ce jeu stratégique est très intéressant en tant que source de plaisir physique. Mais je ne dirais pas qu’il constitue une reproduction, à l’intérieur de la relation érotique, de la structure du pouvoir. C’est une mise en scène des structures du pouvoir par un jeu stratégique capable de procurer un plaisir sexuel ou physique.

[…] La pratique du SM débouche sur une création de plaisir, et cette création s’accompagne d’une identité. En tant que processus d’invention, le SM est donc vraiment une sous-culture. C’est l’utilisation d’un rapport stratégique comme source de plaisir (physique). […] Il y avait, au Moyen Âge, par exemple, la tradition de l’amour courtois, avec le troubadour, la manière dont s’instauraient les rapports amoureux entre la dame et son amant, etc. Il s’agissait, là aussi, d’un jeu stratégique. Ce jeu, on le retrouve, aujourd’hui, entre garçons et filles qui vont danser le samedi soir. Ils mettent en scène des rapports stratégiques. Ce qui est intéressant, c’est que, dans la vie hétérosexuelle, ces rapports stratégiques précèdent le sexe. Ils existent à seule fin d’obtenir le sexe. Dans le SM, en revanche, les rapports stratégiques font partie du sexe, comme une convention de plaisir à l’intérieur d’une situation particulière.

Dans un cas, les rapports stratégiques sont des rapports purement sociaux, et c’est l’être social qui est concerné ; tandis que, dans l’autre cas, c’est le corps qui est impliqué. Et c’est ce transfert des rapports stratégiques, qui passent du rituel de cour au plan sexuel, qui est particulièrement intéressant[5. « Michel Foucault, une interview : sexe, pouvoir et la politique de l’identité » ; entretien avec B. Gallagher et A. Wilson, Toronto, juin 1982 ; trad. F. Durand-Bogaert, The Advocate, nº  400, 7 août 1984, pp. 26-30 et 58. Dits et écrits, tome IV. L’interview complète est consultable sur 1libertaire.free.fr.]. »

Au lieu de faire une lecture morale, psychologique ou psychanalytique de ces pratiques, Foucault les considère comme des sous-cultures dotées de leur propre langage, de leurs propres formes d’associations et de plaisir, productives, inventives au niveau de la sexualité et du plaisir – tout en s’appuyant sur des codes clairs et établis. Cette vision est à l’opposé du regard moralisateur et négatif habituellement porté sur le sadomasochisme, y compris même dans le mouvement gay, et que l’on retrouve dans certains films orientés tels que La Chasse de William Friedkin, avec une ambiance cuir violente, meurtrière et dangereuse.

À partir de l’étude des pratiques cuir et sadomasochistes, ainsi que d’écrits produits par des groupes politiques gays, l’anthropologue lesbienne Gayle Rubin a développé une réflexion sur les différentes sexualités qui a influencé les politiques lesbiennes dans les années 1980-90, ainsi que les premières références de la théorie queer. Au lieu de caractériser les pratiques des cultures gays des années 1970 (et particulièrement la culture cuir et sadomasochiste) en termes de fétichisme (selon la théorie freudienne), ou d’y voir, à travers le prisme féministe, la marque d’un patriarcat machiste et oppresseur, Rubin analyse la sexualité dans le contexte de l’histoire de la technologie, de la production matérielle des objets de consommation, de l’histoire de la transformation des matières premières et de l’histoire de l’urbanisme. Dans le SM, la relation des sujets avec ces objets fait partie de la production moderne du corps et de la relation de ce dernier avec les objets manufacturés. D’après l’activiste et philosophe queer Beatriz Preciado, la nouveauté de cette analyse réside dans le fait que « l’histoire de la sexualité quitte la sphère de l’histoire naturelle de la reproduction pour entrer dans l’histoire (artificielle) de la production[6. Beatriz Preciado (2002) reprendra le raisonnement de Rubin pour analyser la place occupée par le godemichet dans le réseau de technologies de production des sexualités.] ».

Le tournant épistémologique opéré par Rubin est capital pour comprendre la distanciation que la théorie queer établira plus tard avec la psychanalyse. Alors que cette dernière fait une interprétation symbolique de la relation du sujet avec les objets en fonction des avatars de son histoire inconsciente (identifications, rejets, refoulements, etc.) et de sa structure vitale marquée par la castration (où le fétichisme est interprété comme une posture subjective née de l’impossibilité d’accepter la non-existence du pénis chez la femme), Rubin considère quant à elle ces pratiques en tant qu’éléments d’un dispositif regroupant différentes technologies façonnant le corps et les relations entre les sujets, selon un cadre historique et culturel très précis :

Je ne vois pas comment on pourrait parler du fétichisme, ou de sadomasochisme sans réfléchir à la production de caoutchouc, aux techniques de dressage des chevaux, à l’usage du harnais en équitation, au cirage brillant des bottes militaires, à l’histoire des bas de soie, à la froide autorité des vêtements médiévaux, et à l’indéfinissable sensation de liberté qu’on éprouve à quitter la ville et à rouler sur une route en pleine nature. Pour toutes ces raisons, comment penser au fétichisme indépendamment de la vie urbaine, de certaines rues, de certains parcs, des quartiers chauds et des bas-fonds, des séductions de certains rayons des grands magasins regorgeant de marchandises désirables et glamour ? Le fétichisme fait surgir en moi quantité de questions sur les changements dans la production des objets, les spécificités historiques du contrôle social et de l’étiquette de la peau, les expériences ambiguës d’intrusions corporelles et leur hiérarchie savamment réglée. Si toute la complexité de ces informations sociales est réduite à la castration ou au complexe d’Œdipe, au savoir ou à l’ignorance de ce qu’on ne doit pas savoir, je crois qu’on aura perdu quelque chose d’important[7. Marché au sexe, Gayle Rubin et Judith Butler, 2001, p. 33, (traduction française Eliane Sokol).]. »

Communautés gays et visibilité

Pour compléter ce panorama historique, on peut aussi rappeler la période de crise qui a frappé les mouvements gays (cuir, SM ou autres) avec l’apparition de la pandémie du Sida au début des années 1980. La maladie, avec ses effets dévastateurs, a provoqué un changement aussi bien dans les pratiques que dans les formes d’organisation de ces collectifs. Les communautés cuir et SM ont réagi très vite en menant de grandes campagnes de promotion du safe sex [sexe sûr], et en multipliant des initiatives bien plus organisées et bien plus réactives que celles de l’administration Reagan-Bush, dont la passivité a provoqué ce que l’on pourrait appeler un génocide planifié. Les autorités firent fermer les back-rooms et les saunas (sans aucune mesure de traitement ou d’information en parallèle), de sorte que les collectifs cuir-SM durent s’organiser en clubs privés aux règles d’hygiène et de protection très strictes. Aujourd’hui, certains bars et saunas ont rouvert aux États-Unis, mais il existe toujours de nombreuses limitations pour y pratiquer du sexe. Les bars cuir-SM européens, en revanche, sont beaucoup plus souples, et combinent la possibilité de rencontres sexuelles et de soirées avec d’importantes mesures d’hygiène et de protection[8. Malheureusement, ce n’est pas le cas dans les bars et les clubs espagnols, où l’on ne trouve pas toujours ces accessoires gratuitement ou à portée de main. Cela est dû à la scandaleuse inaction mêlée de passivité des autorités espagnoles en ce qui concerne l’épidémie du Sida dans ce pays qu’au laisser-aller et à l’inconscience de certains propriétaires de bars gays.] (préservatifs, gants en latex et gel lubrifiant gratuits, brochures informatives).

Actuellement, on trouve des communautés cuir et SM pratiquement dans le monde entier. Elles sont organisées en clubs, associations, bars, sites internet, livres et revues spécialisées, et alimentent de nombreux mouvements artistiques (Robert Mapplethorpe, Pepe Espaliu, Catherine Opie, Tom of Finland, le cinéma porno, The Leather Archives and Museum à Chicago, etc.). Peut-être ont-elles perdu leur caractère clandestin et transgressif des années 1960-70, mais leur visibilité demeure un défi lancé aux partisans de la « normalisation » de la communauté gay.

La psychiatrisation du sadomasochisme

Quand on évoque le sadomasochisme, les premières images qui viennent à l’esprit renvoient le plus souvent à la violence et au crime, à la maladie mentale ou encore à l’anormalité. Ces classifications viennent directement des catégories forgées par le discours clinique de la fin du XIXe siècle. La première occurrence du terme sadomasochisme, apparu dans le lexique médical, interprétait en effet la pratique comme une pathologie due à des traumatismes psychologiques et sociaux. Or cette sous-culture gay née au milieu du XXe siècle, dotée de codes spécifiques est bien plutôt pour ceux qui la vivent une expérimentation de la douleur fondée sur un contrat mutuel, sur le respect et le consentement, et qui génère certains liens sociaux et culturels.

Le SM sonne comme un défi lancé aux systèmes de production de la sexualité, en ce qu’il provoque un déplacement radical : les organes génitaux ne sont plus le lieu essentiel ou principal de la sexualité, qui est transférée sur la totalité du corps, lequel devient tout entier un lieu possible d’expérimentation du plaisir. Le SM établit de nouvelles pratiques mettant en jeu de nouvelles parties du corps, et bannit l’empire des organes génitaux comme uniques organes du plaisir sexuel, comme l’explique Foucault dans une de ses dernières interviews[9. Ouvr. cité.] :

Ce que ces gens font n’est pas agressif. Ils inventent de nouvelles possibilités de plaisir en utilisant certaines parties bizarres de leur corps – en érotisant ce corps. Je pense que nous avons là une sorte de création, d’entreprise créatrice, dont l’une des principales caractéristiques est ce que j’appelle la désexualisation du plaisir. L’idée que le plaisir physique provient toujours du plaisir sexuel et l’idée que le plaisir sexuel est la base de tous les plaisirs possibles, cela, je pense, c’est vraiment quelque chose de faux. Ce que les pratiques SM nous montrent, c’est que nous pouvons produire du plaisir à partir d’objets très étranges, en utilisant certaines parties bizarres de notre corps, dans des situations très inhabituelles, etc. »

La reconquête de terrains interdits

Apparue dans les communautés SM gays, le fist-fucking, ou la pénétration anale avec le poing (fist), n’est pas vraiment une pratique SM : elle n’a pas forcément à voir avec la douleur ; et tous les SM ne pratiquent pas le fist, comme tous les pratiquants du fist ne sont pas forcément SM. Il faut cependant reconnaître un lien culturel entre fist et SM, ne serait-ce que pour les espaces où est apparue cette pratique, créés par et pour la communauté SM. Gayle Rubin les décrit de manière tout à fait fascinante dans son article « Les Catacombes, temple du trou du cul[10. Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe, 1991, Gayle Rubin, éd. EPEL, trad. de Rostom Mesli, Paris, 2010, pp. 230-3.] », à propos du club SM éponyme de San Francisco, au sein duquel se sont développées les pratiques du fist.

Le fist met en jeu deux espaces pourchassés, réprimés et condamnés parce que considérés comme abjects : l’anus et la main. Le sexe génital n’est pas réprimé, il est au contraire encouragé par des images, des discours, des programmes audiovisuels. Aujourd’hui, même les sexologues recommandent la masturbation, car c’est bon pour la santé. Parce que le sexe génital renforce la différence sexuelle et l’assignation des rôles et des genres : l’homme pénétrateur, la femme pénétrée, la cohérence ou la destinée de l’ensemble vulve-pénis, etc. Le fist a reconquis les espaces proscrits que sont l’anus et la main/le bras, qui sont désormais employés comme objets et sujets de plaisir. »

Dans son Manifeste contra-sexuel, Beatriz Preciado a quant à elle établi une généalogie très précise du godemichet, afin de démontrer que « celui-ci ne fait pas référence au pénis, mais à la main. Le godemichet naît des différentes techniques et machines créées pour réprimer la main masturbatrice. » De la même manière, nous pouvons affirmer que le fist est une sorte de reconquête d’un terrain interdit, dans la mesure où, autrefois, l’usage de la main dans l’anus et le rectum était réservé au médecin. Pour les hommes, l’auscultation était une expérience honteuse et privée, justifiée pour la détection des maladies de la prostate. Les fists s’approprient cet espace réservé au « spécialiste » en en renouvelant la définition : sens de la communauté, de l’apprentissage, du plaisir et de l’autonomie. Le centre génital est abandonné, ainsi que la dynamique obligatoire érection-éjaculation. Il est intéressant d’observer que cet abandon du pénis apparaît précisément dans le milieu gay, alors que ces derniers sont précisément toujours associés au culte du phallus[11. Il existe aussi des pratiques SM et fist entre lesbiennes et entre hétérosexuels, mais nous ne nous intéresserons pas ici à la généalogie de ces pratiques, qui est différente.].

Il faut néanmoins souligner le caractère périphérique ou marginal du SM et du fist en particulier. Même au sein de la communauté gay, on pense généralement que le SM est une pratique étrange, dangereuse, malsaine, perverse, obscure et violente. On peut s’étonner qu’un groupe stigmatisé, comme c’est le cas des gays, fustige un autre groupe au sein même de sa propre communauté. De plus, ces jugements tiennent plus du fantasme que de la réalité : les clubs SM ne sont ni violents ni dangereux, bien au contraire. Les rencontres et les pratiques sont négociées par des rituels très clairs et dans un respect mutuel. L’apprentissage et l’enseignement entre participants est un phénomène tout à fait banal dans ces lieux : les techniques SM nécessitent une connaissance et une préparation préalables, pour éviter des situations de mise en danger physique ou la transmission de maladies. Le respect des indications de la personne qui est objet de ces manipulations est tout aussi fondamental. Enfin, contrairement à ce que l’on pourrait croire, celui qui commande est en fait celui qui est en position de soumission, construisant une nouvelle subversion du thème maître/esclave.

Le SM est au final une représentation des situations ou des atmosphères obscures ou dangereuses. Il crée une ambiance fondée sur cet imaginaire : usines désaffectées, ports, impasses étroites, décors industriels, durs ou sinistres. Mais il ne s’agit, précisément, que d’une représentation.

Pénis, main et capitalisme

Pour comprendre comment s’est constituée la relation entre le corps et la notion de sujet dans la culture occidentale, Beatriz Preciado[12. Manifeste contra-sexuel, Beatriz Preciado, 2000, trad. Marie-Hélène Bourcier, éd. Balland.] propose une généalogie du godemichet en analysant aussi bien l’évolution de sa forme que sa présence dans différentes pratiques (médicales et sexuelles) à différentes périodes historiques. Elle distingue trois différents types de technologies (et leurs instruments correspondants) qui ont donné leur forme et leur fonction au godemichet contemporain. Leur étude est fondamentale pour comprendre la définition du genre et du corps en tant qu’« incorporation prothétique ».

1. L’ancêtre du godemichet se trouverait, selon Preciado, dans les méthodes et les outils de répression de la masturbation inspirés par les théories d’un médecin suisse du XVIIe siècle, Samuel Auguste Tissot, qui analysait la sexualité d’un point de vue capitaliste, et concevait le corps comme un circuit fermé d’énergie corporelle que l’on devait réserver à des tâches liées au travail productif et reproductif. À partir de cette notion du corps en tant que capital, Tissot a identifié un organe sexuel susceptible de faire irruption dans le circuit d’énergie et de provoquer des gaspillages inutiles : la main. Pour en limiter les mouvements, il a élaboré différents objets (gants, boucles, mitaines).

Les théories de Tissot reflètent et renforcent les modifications de la manière de penser et de vivre la sexualité qui apparurent en Europe au XVIIe siècle. « Jusqu’alors, rappelle Preciado, la sexualité était un acte social, avec ses propres temps et ses propres rituels, mais à partir du moment où le sexe est considéré comme un capital, et que cette conception influence tous les aspects du quotidien des individus, elle devient partie substantielle du sujet de la modernité. »

Les objets conçus par Tissot visaient à réguler (diriger et réprimer) l’usage des organes sexuels, mais en même temps ils démarquaient (et ainsi mettaient en valeur) l’espace du corps générateur de plaisir. Ainsi ne faut-il pas s’étonner que les techniques de répression aient fini par se transformer en technologies productrices d’identité sexuelle et créatrices de plaisir. C’est le même processus qui intervient pour le fist-fucking, lequel est lié à l’interdiction d’accéder à l’espace anal (réservé au médecin) en se réappropriant le gant en latex de ce même médecin : l’anus, tout comme le gant, sont transformés en objets de plaisir. En parallèle, on passe de la conception du corps comme espace fermé à sa présentation à un espace totalement ouvert par l’exhibition de l’anus et du rectum que requièrent la pratique. Le cinéma fist provoque ainsi l’inversion totale de la vision initiale du corps comme circuit clos. Enfin, la main, que Tissot considérait comme source de plaisir à endiguer, est radicalement investie de puissance par le fist, à tel point que les organes génitaux perdent tout leur intérêt. Le fist relie donc deux lieux traditionnellement interdits : il ouvre l’anus et donc le corps, et se réapproprie la main, qui s’introduit et manipule le circuit ouvert qu’est devenu le corps.

2. Les théories psychologiques du XIXe siècle considéraient l’orgasme féminin comme une crise hystérique que les médecins devaient analyser, surveiller et contrôler. Ainsi ont d’abord été inventés des « vibromasseurs hospitaliers » pour provoquer (sous surveillance médicale) ces « crises », puis on a développé d’autres appareils dotés de la même fonction, mais conçus pour un usage domestique. Au même moment, et afin de lutter contre l’impuissance masculine, la médecine utilisait des objets similaires que l’on « administrait » par l’anus. Un exemple de plus du monopole détenu par le médecin sur l’espace anal, et qui est détruit par le fist.

3. À partir de la Première Guerre mondiale, les techniques de fabrication des prothèses qui accomplissent et perfectionnent la fonction de la main (et d’autres parties du corps comme les jambes) ont joué un rôle fondamental dans la constitution de l’identité masculine. Selon Beatriz Preciado toujours, il y a une relation directe entre la masculinité et la guerre, liée à la construction des prothèses : « Rappelons qu’après la Première Guerre mondiale, beaucoup de soldats sont rentrés avec un membre amputé, dans la plupart des cas la main qui est, selon les anthropologues, l’organe masculin par excellence, puisqu’il permet de transformer la nature en utilisant des instruments. » Convaincu qu’il existait une correspondance entre les hommes qui avaient perdu une main (et étaient ainsi devenus inutiles pour l’économie productive) et ceux qui avaient perdu leurs organes génitaux (et étaient ainsi devenus inutiles pour l’économie reproductive), un médecin militaire français appelé Jules Amar a élaboré un jeu de mains prothétiques permettant de réintégrer ces soldats sur le marché du travail. « Jules Amar associa la perte de la main à la perte de la masculinité, en établissant une correspondance entre la main et le pénis. »

La théorie de Jules Amar est essentielle à la compréhension de la redéfinition de la sexualité et de la main opérée par le fist. Ce serait une erreur de l’interpréter comme une pratique où la main se substitue au pénis, comme si celui-ci était l’original, le dépositaire légitime de la sexualité et que la main en était le simple substitut. En fait, le fist provoque un court-circuit dans l’économie productive et reproductive : il délaisse les parties génitales et privilégie l’utilisation de la main dans un lieu « inutile », pénètre un lieu abject par excellence, l’anus (la main, partie du corps non-reproductive, se retrouve dans l’anus, une autre partie du corps non-reproductive). Une main et un bras travaillent au mauvais endroit, pour ouvrir le corps précisément là où se produit le gaspillage (l’anus ne produit que de la merde, il n’est pas utile au capital). Dans le fist, le bras, productif puisqu’il fournit la « main » d’œuvre, travaille dans le lieu le plus improductif du corps.

Le porno gay sans organes génitaux

Comme l’observe l’historienne américaine Lynn Hunt, la pornographie est avant tout « une catégorie de pensée, de représentation et de régulation ». Elle naît avec la modernité et n’échappe pas au régime disciplinaire de la production des sexualités décrit par Foucault dans son œuvre. Elle parvient à objectiver le sexe, principalement le sexe masculin, puisqu’elle est produite pour une consommation masculine, qu’elle prend en compte un point de vue masculin, fondamentalement hétérocentré, et qu’elle place les organes génitaux masculins au centre de la narration.

Dans le cinéma porno traditionnel, le pénis, autour duquel s’organise le montage, est au centre des plans et de la syntaxe. Si celui-ci est flasque, on ne le filme pas. Il est aussi ce qui conquiert les espaces : la bouche, le vagin, l’anus. Même dans les films qui mettent en scène un acte sexuel entre deux femmes, on introduit souvent un homme à la fin de la séquence, comme un ange réparateur venant résoudre un acte sexuel « pour de faux », lacunaire.

La logique du porno standard exige par ailleurs l’image de l’éjaculation, conçue comme son essence. Certaines essayistes queer, comme Beatriz Preciado, ont mis en évidence la fonction du porno traditionnel à partir de ces postulats : renaturaliser la différence sexuelle, figer les différences de genre et les pratiques sexuelles. Le porno est aussi une école, un enseignement sur la manière dont on fornique, avec qui, avec quoi, pour quoi, etc., et sa « pédagogie » découpe le corps, définit les relations entre les corps en inventant un type bien précis de sexualité.

Dans les années 1980, certaines femmes, comme Candida Royalte, se lancent dans des expériences en réalisant des films porno sans éjaculation qui donneront lieu au post-porno féministe. De même, le porno SM gay a modifié le circuit érection-pénétration-éjaculation du genre traditionnel. Dans le film Seamen. Falling Angel IV, de Bruce Cam, on ne voit aucune érection ni aucun organe génital. Le centre d’attention est déplacé à d’autres organes du corps comme la main, le bras, le visage et l’anus. Bruce Cam montre un « mâle vulnérable » : d’abord une image hypermasculine pour ensuite la donner dans toute sa fragilité, en pleine passivité, en tant qu’espace manipulable – attaché, fragile, à la merci, offrant ses fesses –, dans une subversion du code masculin hétérocentré. Tous les éléments de la construction d’une identité solide et puissante de la masculinité sont mis en évidence dans ce discours. Dans les codes traditionnels de la masculinité, le poing fermé est un geste de menace, de violence. Dans le fist, le poing prend une nouvelle signification pour devenir un objet de plaisir, agréable, un élément amoureux.

L’absence d’érection et de pénétration par un pénis dans les films fist est une expérimentation radicale pour le « genre » (dans les deux sens du terme). Quand les parties génitales masculines apparaissent dans les films fist, le pénis est flasque et n’éveille aucun intérêt, ni de la part des acteurs, ni de celle de la caméra, encore moins du montage. De plus, l’anus et le poing ne sont caractéristiques d’aucun genre ni d’aucun sexe, on a un anus et un bras, indépendamment du fait d’être homme, femme ou intersexuel. Et le mot « indépendamment » est important, car pour les systèmes dominants, la différence sexuelle et l’assignation des natures féminines et masculines est cruciale.

Le porno est un genre (cinématographique) qui produit du genre (masculin/féminin). Le post-porno est un sous-genre qui défie ce système de production de genres et déterritorialise le corps sexué (il déplace l’intérêt des parties génitales à d’autres parties du corps). Et le fist est réversible, c’est-à-dire que celui qui introduit le poing peut le recevoir et vice-versa (le code actif/passif est également annulé).

Le fist tel qu’on peut le voir dans le film de Bruce Cam se déroule dans un bateau et sous les yeux d’autres personnes, et remet ainsi en question la séparation entre espace public et espace privé. Le seul endroit où il est ordinairement permis de jouer avec son anus, c’est dans les toilettes ou la salle de bains. Il arrive aussi, dans un autre espace privé qu’est le lit conjugal, que certains couples osent explorer cet espace méconnu. À l’opposé de ces espaces clos, la pratique du fist dans la communauté SM a traditionnellement été une pratique publique, réalisée à la vue de toute l’assistance présente dans le club : différentes personnes peuvent y participer, c’est une sorte d’acte social qui brise la barrière du « couple enfermé dans sa chambre ». C’est aussi une nouveauté par rapport à l’usage honteux du derrière ; le fist représente une sorte de « coming-out anal », une démonstration fière du plaisir que l’on peut obtenir par ce moyen et une manière de créer des liens de solidarité de pratiques.

En cela, les pratique du fist, ainsi que de certains types de porno gay SM, permettent des formes de résistance aux systèmes d’ordre sexuel, qui imposent leurs critères hétérocentrés, lesquels visent à naturaliser la sexualité et le genre, à régulariser les corps et les formes de plaisir. Cette résistance fait naître de nombreuses autres identités fondées sur de nouveaux critères qui dissolvent, ou au moins remettent en question, les discours dominants, industrie cinématographique incluse.

La culture des ours

À la fin des années 1980, le quartier de Castro, à San Francisco, est déjà très connu en tant qu’espace gay : bars aux ambiances travaillées, librairies, cinémas, restaurants, etc. La majeure partie des résidents sont gays et de nombreuses organisations homosexuelles ont leur siège dans le quartier. N’échappant pas à l’esthétique alors en vogue, on y voit déambuler dans les rues de jeunes éphèbes, bien rasés, habillés dernier cri, faisant des efforts pour imiter le modèle de beauté gay à la mode. Sur le même trottoir commencent cependant à se garer des hommes à moto à l’aspect bien différent : barbus, ventrus, corpulents, les jambes moulées dans de vieux jeans et les poils dépassant du col de leur chemise en flanelle : les bears (ours).

Dans la continuité historique de la communauté cuir, certains motards exhibent avec fierté leur gros ventre et leur barbe en signe d’identité, et se réunissent également au Lone Star. La création de la revue Bear Magazine donne lieu à un véritable phénomène social : elle est très rapidement épuisée et des centaines de lettres euphoriques parviennent à la rédaction, félicitée pour le contenu du magazine : « Enfin une revue avec des photos d’hommes poilus, ventripotents, avec une barbe fournie et… surprise : qui ne sont pas “particulièrement bien membrés”. » Les pages laissent entrevoir la possibilité d’une reconnaissance différente, d’un nouvel espace de représentation ; elle expose comme « corps désirables » des corps qui jusqu’ici étaient restés atypiques, et permet par là même à de nombreux hommes de s’y identifier. Les lecteurs expriment surtout deux idées : « J’adore ce type d’hommes, mais je pensais que personne ne partageait mes goûts » et « J’ai cette apparence, mais je croyais que je n’étais pas désirable ».

Les éditeurs sont conscients de la différence qu’ils apportent par rapport à l’image habituelle du corps dans les magazines. Ils se positionnent de façon très claire en critiquant l’empire du corps façonné par la mode, excluant les autres apparences et les autres formes de désir. Leur réflexion sur la politique du corps va plus loin  encore : les hommes sur les photos ont un pénis « normal », non disproportionné comme on peut en voir dans les autres magazines du marché. Ceci a renforcé le processus d’identification des lecteurs, en les libérant du complexe d’infériorité généralement ressenti quand on se compare à ces prodiges de la nature ! Enfin, les bears ne sont pas nécessairement jeunes : on voit fréquemment des hommes mûrs dans la revue, exhibant leurs corps nus avec fierté (on les appelle les ours polaires – polar bears, avec leurs magnifiques barbes blanches).

Le phénomène bear s’est vite répandu aux États-Unis et au Canada, et un peu plus tard en Europe, en Australie et au Japon. Beaucoup de clubs, de bars ont été ouverts, des centaines de sites internet et autres revues ont été créés (Husky Magazine, American Bear, Bulk Male, Big Ad, etc.), des vidéos et des accessoires bear sont commercialisés, et en 1997 paraît le premier essai sur le monde bear gay, analysant l’origine de ce mouvement, ses caractéristiques et ses implications sociales[13. The Bear Book. Readings in the History and evolution of a Gay Male Subculture, édité par Les Wright, New York, Harrington Park Press, 1997.].

Les bears ont eu un effet subversif dans le monde gay, mais aussi dans le milieu hétérosexuel, car l’image de deux hommes poilus en train de s’embrasser était très perturbante, dans la mesure où qu’elle faisait voler en éclat le cliché « pédé-folle-efféminé » si utile aux hétérosexuels pour se différencier des gays et les reléguer à une catégorie étrangère à eux-mêmes. L’apparence des bears est proche de « l’apparence hétérosexuelle », trop proche : le boucher du coin et sa barbe noire, le plombier à moustache avec ses bras velus pourraient tout à fait être gays – « qui l’eut cru ! »…

La masculinité en question

En définitive, les sous-cultures cuir-SM et bear créent une relation paradoxale à la masculinité traditionnelle. Elles sont fondées sur l’excès, avec des mises en scène qui révèlent bien le caractère performatif, au sens où Judith Butler l’emploie dans son livre Trouble dans le genre (1990) : le genre en lui-même est une fiction culturelle, un effet performatif d’actes réitérés, sans origine ni essence.

Il ne faudrait pas concevoir le genre comme une identité stable ni comme le lieu de la capacité d’agir à l’origine des différents actes ; le genre consiste davantage en une identité tissée avec le temps par des fils ténus, posée dans un espace extérieur par une répétition stylisée d’actes. L’effet du genre est produit par la stylisation du corps et doit donc être compris comme la façon banale dont toutes sortes de gestes, de mouvements et de styles corporels donnent l’illusion d’un soi genré durable. Cette façon de formuler les choses extrait la conception du genre d’un modèle substantiel de l’identité au profit d’une conception qui le voit comme une temporalité sociale constituée. De manière significative, si le genre est institué par des actes marqués par une discontinuité interne, alors l’apparence de la substance consiste exactement en ceci : une identité construite, un acte performatif que le grand public, y compris les acteurs et actrices elles/eux-mêmes, vient à croire et à reprendre [perform] sur le mode de la croyance. […] Il convient précisément de chercher les possibilités de transformer le genre dans le rapport arbitraire entre de tels actes, dans l’échec possible de la répétition, toute déformation ou toute répétition parodique montrant combien l’effet fantasmatique de l’identité durable est une construction politiquement vulnérable. […] Si la réalité du genre est créée par des performances sociales ininterrompues, cela veut dire que l’idée même d’un sexe essentiel, de masculinité ou de féminité – vraie ou éternelle –, relève de la même stratégie de dissimulation du caractère performatif du genre et des possibilités performatives de faire proliférer les configurations du genre en dehors des cadres restrictifs de la domination masculine et de l’hétérosexualité obligatoire[14. Trouble dans le genre, Judith Butler, 1999, p. 266. Paris, La Découverte, trad. Cynthia Krauss.]. »

Si nous transposons cette analyse sur notre terrain, nous pouvons affirmer que l’excès de « masculinité » présent dans les esthétiques cuir et bear n’est pas la réaffirmation d’une « essence » ou d’une « nature masculine » qui aurait été piétinée par les « tapettes » ou les « folles », et qu’il faudrait recouvrer (Voir encadré page suivante). En fait, l’exhibition de l’excès du masculin de manière aussi explicite, surtout dans la culture cuir-SM, démontre plutôt la fragilité de la masculinité même. On peut le constater dans nombre de pratiques SM qui déplacent le centre du plaisir à d’autres parties du corps, ou s’emploient à manipuler les parties génitales dans le but de démontrer leur vulnérabilité (attacher les testicules, piquer le pénis avec des aiguilles, faibles décharges électriques, pinces, etc.). Cette mise en lumière de la vulnérabilité génitale constitue un tournant historique dans la représentation de la masculinité, et remet grandement en question le supposé phallocentrisme des pratiques gays.

Dans le cas de la culture bear, la représentation réside plutôt dans la réplique du « naturel ». L’homme-ours joue avec une prétendue nature sauvage, une masculinité idéalisée qui est directement liée à l’animalité, et qui rejette – en apparence – les accessoires de la culture gay dominante (attrait pour la mode, raffinement, maniérisme, maquillage, comportement efféminé, etc.). Mais là aussi, il s’agit d’une nature qui n’a jamais existé, et que l’on recrée, performativement : un état naturel animal jamais expérimenté par les êtres humains. Ici, la fragilité de la masculinité apparaît dans la laborieuse reconstruction, la nostalgie impossible d’un « homme naturel », que l’on recrée dans l’esthétique bear.

Le double jeu du naturel et de l’artificiel apparaît clairement dans la revue Bear Magazine. En couverture, on lit la phrase suivante : « Masculinity without the Trappings » (« Masculinité sans fioritures »). Mais en parcourant la revue, on se rend compte que la moitié des pages sont des publicités vantant différents accessoires visant à construire le bear idéal, par exemple les fioritures que l’on rejetait en couverture : bonnets, bretelles, chemises à carreaux type bûcheron, chaussures de montagne, jeans, ceintures… La barbe elle-même, élément clé de cette culture, les mannequins la portent toujours impeccablement taillée. Il s’agit, une fois de plus, d’une stylisation de la conduite, et la masculinité hétérosexuelle participe exactement du même processus.

L’homme hétérosexuel apprend dès la naissance différents codes qu’il répétera sans discontinuer, et qui marqueront son expérience subjective de la masculinité. Ces codes ne sont cependant pas moins artificiels que ceux d’un membre de la communauté cuir ou bear. On pourrait même affirmer que l’hétérosexualité est un des facteurs qui constituent la masculinité idéale. Ce qui est intéressant chez les « cuir » ou les bear, c’est qu’ils ont beau utiliser les codes masculins, au final, il y a toujours une trahison : ils ne seront pas de « vrais » hommes, puisqu’ils sont gays.

Il est important de rappeler que « s’habiller en homme » est quelque chose que les hommes apprennent de toutes pièces ; les hommes « biologiques » répètent des codes qui les intègrent dans la masculinité « sociale », mais ces codes sont créés par un contexte culturel spécifique, ils ne sont propres à aucun sujet a priori. En poussant ces codes à leur extrême, comme le font les « cuir » et les bears, nous pouvons démontrer et révéler le caractère théâtral de n’importe quelle identité. Comme l’affirme Judith Halberstam dans son œuvre classique queer Female Masculinity, « un drag-king est généralement une personne de sexe féminin qui s’habille en homme de manière identifiable et qui réalise ainsi une performance de type théâtral[15. Female Masculinity, Judith Halberstam, 1998, Durham, Duke Univertsity Press.] ». Ainsi, on pourrait tout aussi bien désigner les pratiquants des cultures cuir et bear par le terme drag-kings : il n’y a aucune raison d’en exclure les hommes, si, dans leurs pratiques, ils provoquent une remise en question similaire du caractère essentiellement performatif de la « masculinité ».

Double lecture

Nous avons fait une lecture plutôt idéalisée de ces deux sous-cultures, en insistant sur leur caractère subversif par le fait qu’ils introduisent de nouvelles identités dans les circuits gays et dans les codes de la masculinité. Malgré tout, il y a toujours un danger dans ces processus sociaux, qui réside dans la possibilité d’une assimilation par les systèmes de domination hétérocentrés.

Nous pourrions faire une lecture de ces sous-cultures radicalement différente. La culture cuir, et plus particulièrement la culture bear, laissent envisager la possibilité d’une normalisation et d’une intégration somme toute assez dangereuse. Leur ressemblance avec la culture hétérosexuelle dominante les conduit, parfois, à céder à la tentation de s’approprier le discours « follophobe[16. Haine de la « folle », du gay efféminé [NDT].] » et normatif. En effet, certains courants des cultures cuir et bear, en plus d’être misogynes et lesbophobes, reprochent aux « folles » de donner une image ridicule des gays. Les courants cuir et bear en questions revendiquent quant à eux une masculinité « normale » et intégrée, en vue d’une acceptation de la part des hétérosexuels. Ce sont des arguments de type : « Je suis normal, je ne veux pas me différencier des hétéros, je suis un homme masculin, je ne veux pas que l’on voie que je suis homo, ainsi m’accepteront-ils mieux, j’aime les vrais hommes, pas ces folles ridicules… ».

En fait, ce discours est un nouveau processus de dissimulation, un « retour dans le placard », un usage intéressé de la masculinité pour mieux passer « inaperçu », et un renforcement du discours « follophobe » dans sa variante la plus réactionnaire[17. Sur la « follophobie » bear, voir l’article en espagnol sur hartza.com.]. Cette lecture, profondément conservatrice, est un retour à la notion d’homme naturel, pour la lier directement à la masculinité, comme si l’équation homme = masculinité avait du sens. Du point du vue hétérosexuel, c’est une idée très réconfortante, car elle permet le retour du gay « sain », de celui qui ne remet pas en question la masculinité, pas plus qu’il n’en perturbe les codes.

Traduction du catalan, extrait de Masculinitats per al segle XXI, Contribucions als congressos de masculinitat a Barcelona, 2003-2007, (dir.) Josep M. Armengol, Centre d’Estudis dels Drets Individuals i Col·lectius (CEDIC), Barcelona 2007.

Notes

1 Merci à José Manuel Martinez pour ses références sur les origines du mouvement cuir. L’étude de la vulnérabilité du sexe dans le SM (voir plus bas) vient aussi de lui.

Quelques conseils pour les voyages au long cours

Traduction par Émilien Bernard

Ce texte du journaliste irakien Ghaith Abdul-Ahad, connu notamment pour ses reportages sur Al Qaeda, a été publié le 8 octobre 2015 dans la London Review of Books, sous le titre « Some tips for the long-distance traveler ». Il y raconte le trajet « ordinaire » des migrant-e-s, comme lui, venu-e-s d’Irak, de Syrie, d’Érythrée ou d’ailleurs, passant par la Turquie ou la Grèce, en route vers l’Europe du Nord. Autant de voyages que d’existences, avec leurs étapes singulières, leurs espoirs trahis et leurs rencontres anodines ou presque.

Un ami kurde résidant à Souleymaniye, au Nord de l’Irak, a récemment posté sur sa page Facebook la reproduction d’un schéma tracé à la main. Orné de petites flèches, de silhouettes humaines en bâtons, de dessins de trains et de bateaux, il détaille la manière de se rendre de l’Est de la Turquie à la frontière allemande en vingt étapes.

Une fois que vous avez effectué le trajet d’environ 1 600 kilomètres jusqu’à l’ouest de la Turquie, le voyage tel que représenté sur le dessin commence réellement, avec un taxi qui vous mène d’Izmir à la côte. Une flèche indique la prochaine étape : un bateau allant de la mer Égée à « une île grecque ». Cela vous coûte entre 950 et 1 200 euros. Un autre bateau vous conduit ensuite jusqu’à Athènes. Puis c’est à bord d’un train ressemblant à une chenille mutilée que vous vous rendez à Thessalonique. La marche, des bus et deux autres trains aux allures de chenille vous font traverser la Macédoine jusqu’à Skopje, puis la Serbie jusqu’à Belgrade. Une silhouette en bâton traverse ensuite à pied la frontière de la Hongrie, près de la ville de Szeged. Vient enfin le trajet jusqu’à Budapest en taxi, et un autre taxi à travers toute l’Autriche. En bas du schéma, une petite silhouette-bâton bondit en agitant un drapeau. Arrivée en Allemagne, elle salue Munich. Son périple de quasiment 5 000 kilomètres lui a pris environ trois semaines, pour un coût total de 2 400 dollars.

La question de la migration est au centre de quasiment toutes les conversations dans les cafés de Bagdad et Damas – de même que dans ceux des petites et grandes villes de Syrie, d’Irak et des environs. Ces débats se focalisent notamment sur les avantages et inconvénients des pays en matière d’aides sociales accordées aux migrants. Tout le monde se tient au courant des trajets les plus adaptés du moment. Dès qu’il y a de nouvelles informations et conseils de route, ils se répandent sur les réseaux sociaux – Viber, WhatsApp et Facebook. Ces temps-ci, un peu plus de 2 000 dollars et un smartphone suffisent à atteindre l’Europe. La situation diffère donc largement de celle qui avait cours à la fin des années 1990, notamment en Irak, quand les sanctions de l’ONU combinées à la dictature de Saddam empêchaient d’envisager l’exil, la survie quotidienne dépendant d’allocations du gouvernement et de maigres salaires étatiques. Très rares étaient ceux disposant d’une somme d’argent suffisante pour rejoindre l’Europe. Des dizaines de milliers de personnes quittèrent l’Irak, mais la plupart atterrirent dans la morne Amman, en Jordanie. Si beaucoup de gens parmi mes proches voulaient partir, la plupart ne purent le faire – par manque de moyens, de volonté ou simplement de chance.

Je fus l’un de ceux qui n’y parvinrent pas. J’avais passé un diplôme d’architecture et rêvais de continuer mes études à Vienne ou Beyrouth. Ou bien d’au moins décrocher un job alimentaire à Amman ou Dubaï. J’étais déserteur et n’avais donc aucun espoir d’obtenir un passeport. Ma seule solution pour quitter l’Irak était de me procurer des faux documents ou de trouver un passeur. J’ai essayé pendant trois ans, dépensant environ 3 000 dollars – une fortune, alors – donnés à un passeur. On m’a menti, trahi, et j’ai perdu tout l’argent que j’avais emprunté. Pendant neuf mois, j’ai vécu avec mes bagages bouclés, prêt à décamper. Chaque nuit, j’appelais le passeur, qui continuait à me mentir et à me dire que le jour d’après serait le bon. Finalement, j’ai abandonné, rangé mes affaires, et j’ai attendu pendant cinq autres années.

Pendant des décennies, le chemin qui menait hors de la guerre, de la destruction et de la pauvreté pour aboutir à une existence européenne sécurisée était un secret jalousement gardé : la propriété des passeurs et des mafias qui contrôlaient les routes et avaient le monopole du savoir nécessaire. Ils conduisaient leurs affaires illicites dans les cafés miteux des ruelles d’Aksaray, à Istanbul. Les migrants qui avaient eu la chance d’atteindre la Grèce pouvaient aussi les croiser dans le quartier d’Omonia, à Athènes. Ceux qui étaient parvenus jusque là étaient baladés d’un réseau à un autre. De nouveau, on leur mentait, on les manipulait. Après tout, ils n’avaient pas d’autre choix que de tendre leur argent en échange d’une promesse et d’un espoir.

Il y a toujours eu une poignée de migrants optant pour la mer Égée, mais jusqu’ici, cette route était peu empruntée. Non pas en raison d’eaux dangereuses ou de bateaux peu fiables, mais parce que la police grecque avait la réputation d’être brutale et parce qu’il était très compliqué d’obtenir l’asile à Athènes. Cette année, tout a changé. La poignée s’est transformée en marée quand le nouveau gouvernement Syriza a réécrit les règles. « Jusqu’alors, notre politique avait été de repousser les bateaux même si nous mettions des vies en danger  », m’a confié un homme travaillant dans l’administration des gardes-côtes de Lesbos. « Avec ce nouveau gouvernement, c’est plutôt : “Laissez-les venir, et aidez-les s’ils en ont besoin.” » La Turquie fermant elle aussi les yeux sur le passage de migrants, les vieux réseaux de passeurs et les frontières de l’Europe ont plié sous la pression de dizaines de milliers de personnes. Les Syriens qui auparavant étaient déplacés au sein de la Jordanie, du Liban et de la Turquie ont été rejoints par des Irakiens – pour la plupart de jeunes Sunnites fuyant l’État islamique et les milices chiites –, ainsi que par un petit nombre d’Afghans, d’Érythréens et de Pakistanais, lesquels fuyaient leurs propres conflits. Tous étaient en quête de nouvelles routes, guidés par l’espoir de vies meilleures.

Les techniques de mobilisation utilisées au cours des révolutions arabes, rassemblant des milliers de manifestants en un lieu donné, sont désormais utilisées pour organiser ces nouvelles vagues de migration. Cet exode n’est plus seulement composé des plus misérables et piétinés – même si beaucoup le sont encore. C’est devenu un pèlerinage où prédominent les classes jeunes, éduquées et moyennes. La disparition des frontières européennes a provoqué l’ire de deux groupes de personnes, luttant pour restaurer l’ordre ancien : les passeurs et les dirigeants de l’Union européenne.

*  *

*

À l’aube sur l’île de Lesbos, un petit homme aux cheveux gris gare sa moto sous un pin et s’assoit sur le rivage d’une plage de galets recouverte de gilets de sauvetage abandonnés – oranges, rouges et bleus. Des carcasses d’embarcations en caoutchouc gisent dans les environs. À l’horizon, de l’autre côté du détroit, les montagnes turques sont ternes : la journée s’annonce couverte. L’homme vient tous les jours sur la plage. Il prend place et attend que les migrants arrivent. De temps en temps, il scanne l’horizon avec une paire de vieilles jumelles militaires pendues à son cou. Deux de ses amis boivent du café sur une table qu’ils ont installée un peu en retrait. Ce sont tous des pêcheurs, à l’origine. Comme beaucoup d’autres sur l’île, ils se sont transformés en charognards, dépouillant les moteurs des embarcations. La loi de la mer stipule que vous pouvez conserver ce qu’elle rejette.

«  Parfois, ils leur refilent de mauvais moteurs chinois  », explique l’homme, désappointé. Non pas qu’il s’inquiète pour la sécurité des migrants, mais la valeur à la revente de ces trouvailles est moindre. Pour ces trois hommes, les migrants sont des « pouilleux dégoûtants » venus de « l’autre côté », mais appâtés par un bon moteur hors-bord à 200 euros, ils seront ravis de former une sorte de comité d’accueil pour les nouveaux arrivants. Dans le sillage de ces exodes à répétition fleurissent en effet divers business. À Karaköy, vieille zone portuaire d’Istanbul, des échoppes en plein air qui jusqu’à récemment vivaient de la vente de quelques cannes à pêches se refont soudain une santé économique pétaradante en se livrant au trafic de gilets de sauvetage et de moteurs pour petits canots.

Alors que le soleil grimpe dans le ciel, quatre points apparaissent à l’horizon, en provenance de la côte turque. Ils sont disposés à intervalles réguliers et l’opération semble conduite avec une rigueur presque militaire. Les points finissent par se transformer en bateaux. Trois d’entre eux cinglent vers l’est, tandis que le dernier prend en droite ligne la direction du rivage où les trois pêcheurs sont positionnés. Même un seul moteur, ce n’est pas à négliger. La matinée vient seulement de commencer. Qui sait combien d’autres vont atterrir ici avant la fin de la journée ? Une heure plus tard le bateau semble ne pas avoir bougé. « Quelque chose déconne  », dit l’homme à ses amis. Grâce à ses jumelles, il peut détecter des points bleus et rouges, ainsi que des bras désespérément agités. « Le moteur est foutu  », lâche-t-il.

Les trois hommes sautent sur la moto et décampent en direction des bateaux qui ont mis le cap sur l’est. Le temps qu’ils y parviennent, une longue file de personnes – hommes ployant sous leurs sacs à dos, femmes portant et traînant des enfants – a escaladé les falaises et fait son entrée dans un village en surplomb. Ils sont une centaine, voire un peu plus – la cargaison de trois bateaux. Le quatrième est pour sa part escorté jusqu’au rivage par les gardes-côtes grecs. Les hommes, femmes et enfants remplissent les rues du village, prenant pied sur les trottoirs, se reposant dans l’herbe, détonant dans le paysage. Finalement, ils rassemblent leurs possessions et commencent à marcher vers Mytilène, principale ville de Lesbos, où les migrants doivent s’enregistrer avant d’être conduits à Athènes.

La longue marche vers l’Europe a commencé. La caravane est un véritable patchwork ethnique – Afghans, Arabes, Kurdes. Tous progressent le long de la piste. La disposition des groupes évolue, selon que certains décident de se reposer, ou bien au contraire de repartir. Par moments, les marcheurs s’étalent sur un kilomètre. À d’autres, ils avancent de front, regroupés, intimidant alors les touristes et les locaux.

En chemin, ils croisent un autre groupe de marcheurs, voyageant dans la direction opposée. Arrivant de la ville et se dirigeant vers la nature sauvage, ce groupe est composé de retraités européens – allemands et britanniques. Eux sont vêtus de vêtements de randonnée clinquants, de grosses chaussures et de t-shirts. Ils ont l’air anxieux. En face viennent les migrants, en route pour la ville, nombre d’entre eux quittant leur pays pour la première fois. Ils sont exténués suite à la longue traversée, mais également de bonne humeur. Ils évoquent leurs plans pour les jours à venir et n’ont pas le temps d’admirer le panorama. « Si j’étais un touriste, ç’aurait été un endroit parfait à visiter  », lâche un homme qui voyage avec sa fille, alors qu’ils traversent un autre village pittoresque, entouré de champs de cerisiers. « Peut-être qu’un jour nous reviendrons avec ton frère et ta sœur.  »

Il s’appelle Khaled. Il a des yeux tristes et ses cheveux trop tôt blanchis sont coupés courts. Il ne semble pas très rassuré concernant ce voyage et n’arrête pas de demander à sa fille si elle tient le coup. Cette dernière doit avoir 12 ans. Si elle répond rarement, elle ne semble pas aussi perdue que lui. Elle se contente juste d’avancer. Tous deux se sont joints à un groupe de Syriens, mais ils ne s’assoient pas avec eux et marchent quelques pas en retrait. Il explique qu’ils souhaitent rallier le Danemark, où vit son beau-frère. Il parle avec un accent irakien marqué, mais dit venir d’Al Mayadin, bourgade syrienne proche de la frontière irakienne. Lui et sa famille ont fui après que l’État islamique a pris le contrôle de sa ville natale plus tôt dans l’année, mais il est mal à l’aise quand il s’agit d’évoquer la situation là-bas. Sa femme, son fils et une autre fille sont toujours en Turquie.

Il est interdit de transporter les « illégaux » sur les îles grecques. Bus et taxis leur sont également interdits. Tout local les transportant est passible d’une amende. Ils doivent donc marcher quarante kilomètres pour rejoindre les centres d’enregistrement. Quand une Grecque, grande et blonde, s’arrête pour proposer de transporter Khaled et sa fille, il jette un œil penaud sur le groupe de Syriens et déclare : « On est arrivés ensemble, ce serait une honte de les abandonner. Nous continuons avec eux.  » Après une nouvelle heure à progresser sous le soleil, la jeune fille semble encore plus fatiguée, si bien qu’il finit par accepter quand la femme grecque réitère sa proposition. Dans la voiture, il se montre plus volubile. Il demande à sa fille de sortir son Kindle, ce qu’elle fait avant de montrer à la femme quelques images du reste de la famille.

La police contrôle les entrées du port de Mytilène. L’après-midi commence et des centaines de migrants font la queue. Beaucoup sont là depuis la nuit précédente. Ceux qui ont débarqué ce matin avec Khaled n’arriveront pas avant la tombée du soleil. Les autres s’organisent. Ici, un Libyen et ses cinq enfants ont construit une maison entre deux voitures. Deux douzaines de Somaliens et d’Afghans sont installés près de l’eau. Chaque personne doit d’abord être enregistrée avant d’être convoyée dans un terrain de jeu désaffecté, où commence l’attente du transfert à Athènes.

La femme grecque fend la foule pour se frayer un passage jusqu’au barrage policier. Elle revient quelques minutes plus tard pour emmener Khaled et sa fille à l’intérieur, où une docteure de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), organisme affilié à l’ONU, inspecte l’enfant. Italienne d’une cinquantaine d’années, la soignante est habituée aux situations de crise, mais quelque chose dans la manière dont le père agrippe la main de sa fille la fait fondre en larmes. Elle demande le passeport du père, afin qu’elle puisse activer la procédure. Il se fige, avant de déclarer qu’ils n’ont pas de passeports.

« Vous êtes syrien, c’est bien ça ? »

« Oui.  »

« Dans ce cas, ça ne prendra pas longtemps.  »

La Grecque leur serre la main et les laisse à l’intérieur.

Peu après, Khaled ressort de nouveau et lui fait signe.

«  Je suis désolé  », lâche-t-il.

«  Que s’est-il passé ?  »

«  Je vous ai menti. Je suis irakien, pas syrien. Ma fille m’a dit que c’était une mauvaise chose de mentir aux gens qui nous aident. J’étais terrifié. Nous sommes chiites, et les Syriens avec qui on voyageait étaient tous sunnites. Je suis désolé.  »

Le mensonge du père est pourtant on ne peut plus logique. Les bagarres entre groupes ethniques différents ne sont pas rares. Et il y a une autre raison : les Syriens ont droit à un traitement préférentiel en de nombreux endroits. En Grèce, par exemple, ils peuvent rester plus longtemps dans le pays après avoir reçu leurs papiers – quatre mois, contre un mois pour un Afghan.

La femme blonde qui les a transportés appartient à un petit groupe de gens travaillant à contourner la bureaucratie européenne. Ils se rencontrent dans une pièce située au rez-de-chaussée d’un bâtiment en construction, dans un village des environs de Mytilène. Parmi eux, il y a une fleuriste dépensant son salaire en essence pour transporter femmes et enfants le long des collines jusqu’à la ville ; deux docteurs s’étant portés volontaires pour traiter les nouveaux arrivants le matin sur les plages et les transporter secrètement à Mytilène la nuit ; un fonctionnaire des gardes-côtes travaillant la journée au principal centre d’accueil. Le soir venu, quand il ne joue pas au volley mais quitte sa maison pour aider les migrants. Le leader du collectif est un prêtre imposant, doté d’une barbe blanche lui arrivant à la poitrine. Le Père Papastratis se déplace en traînant une bouteille d’oxygène et des tubes sortent de ses narines. Il a 58 ans mais en paraît 70. Ses poumons sont en piètre état et il a déjà eu deux attaques. Quand son fils n’est pas dans les environs, il en profite pour fumer une cigarette.

Bien avant que certains habitants de Budapest et Vienne ne commencent à faire des dons de nourriture et d’habits aux réfugiés, et tandis que les autorités locales cherchaient encore comment réagir, ce groupe de six faisait tourner un centre d’accueil non officiel, procurant de la nourriture, un toit et une assistance médicale aux nouveaux arrivants. La fleuriste m’explique que beaucoup d’habitants de l’île sont des descendants de réfugiés chassés de Turquie des décennies plus tôt. Elle me raconte ceci alors qu’elle est au volant de sa Renault et descend la route des collines en compagnie d’une autre famille. Sur le siège arrière, une mère ferme les yeux et s’endort, un enfant sur les genoux. À ses côtés, trois autres enfants, de 9 à 14 ans. Elle les conduit au centre d’accueil du Père Papastratis. Là, un homme décharge une voiture remplie de marmites, d’une cuisinière et de sacs de pâtes. Il installe une cuisine mobile tandis que la pièce se remplit. Costas est un anarchiste qui a nourri les sans-abris d’Athènes pendant deux ans. Drôle d’attelage : un anarchiste et un prêtre orthodoxe…

Contrairement au bâtiment du Père Papastratis, le centre d’accueil géré par le gouvernement sur le terrain de jeu abandonné est un endroit horrible. Il y a des ordures partout. Des bagarres éclatent entre Syriens, Afghans et Somaliens. Deux Érythréennes se plaignent de harcèlement sexuel. Le fonctionnaire des garde-côtes – par ailleurs fils aîné du prêtre – se tient au milieu d’une foule multipliant les demandes. Une famille syrienne dont la mère souffre du cancer, deux Afghans se plaignant du fait que des Syriens ne les laissent pas recharger leurs téléphones, une femme afghane expliquant que son enfant a besoin de médicaments contre la diarrhée… Tout le monde veut savoir quand il sera possible de quitter l’île. « Pourquoi est-ce que vous nous traitez comme ça ?  », demande quelqu’un. « Qu’est-ce que je peux faire ?  », m’explique l’homme plus tard. « Ils veulent que je sois leur mère, leur ami, leur psychologue, et je suis juste un garde-côte. C’est de la folie. Que l’Union européenne aille se faire foutre.  »

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S’ils s’en tiennent à la route tracée par le schéma, la plupart des migrants s’arrêteront brièvement à Athènes, puis continueront leur voyage via Thessalonique. Là, ils feront six heures de marche entre la gare et la frontière macédonienne. Sur la route, à côté d’une station-service déserte (l’essence est moins chère de l’autre côté de la frontière), se trouve un motel. On peut s’y reposer, acheter des provisions et recharger les téléphones. Il est probable que les deux étages du bâtiment aient été par le passé aussi désertés que la station-service, mais c’est désormais un véritable caravansérail des temps modernes. Le hall déborde de piles de boîtes de conserve, de paires de baskets, de sacs à dos et de bouteilles d’eau, le tout à des prix prohibitifs. Deux vieux Grecs servent à la louche un plat de haricots et de riz – 10 euros l’assiette. Le moindre recoin est occupé – pas une chaise ni une table de libre. Un groupe de Syriens papote en fumant. À côté d’eux, une pleine table d’Érythréens boit de la bière en silence. Le patron du motel arpente les lieux en hurlant ses ordres d’une voix rageuse, se comportant comme s’il gérait un établissement haut-de-gamme, envahi non pas par des clients mais par de la vermine. Le business est si juteux que dans le voisinage les tavernes et lieux disposant de chambres à louer affichent tous des pancartes rédigées en arabe, dans l’espoir d’attirer une partie de la nouvelle clientèle. La plupart des migrants ont de l’argent à dépenser et font peu attention aux prix. Ils sont venus avec quelques milliers d’euros, du cash provenant de la vente de leur maison et de leur voiture. Se voir facturer cinq euros pour une canette de Coca leur semble une exploitation triviale comparée au millier d’euros environ que chacun d’eux a dû payer pour une traversée sur bateau pneumatique. Laquelle leur aurait coûté quinze euros en ferry.

Depuis le motel, les migrants suivent une piste serpentant dans les champs. Des milliers de personnes les ont précédés, si bien que la terre est très tassée. Des femmes portant voiles et jupes longues se déplacent avec précaution, guidant leurs enfants. Derrière elles, il y a un groupe de hipsters syriens arborant des panamas et des t-shirts. Des diplômés des universités de Homs et Damas. L’un d’eux est un ingénieur réseau ayant prévu de se rendre en Angleterre. Plus loin se trouve un Somalien affublé d’un chapeau de cow-boy, d’un pantalon de cuir et d’un collier. Il est complètement défoncé au haschisch et communique en anglais de rappeur gangsta.

Il y a également une famille syrienne : père, mère et trois petites filles. Le père, Bassem, porte la plus jeune d’entre elles sur ses épaules. Par le passé, c’était un marchand fortuné des environs de Damas. Sa famille possédait un grand nombre de terres agricoles. En 2011, quand la révolution a éclaté, il a utilisé son argent pour financer les insurgés et a été commandant dans la guerre civile qui a suivi. « J’ai dépensé 300 000 dollars en armes et munitions, dit-il, et j’ai perdu beaucoup d’amis. Je regrette de m’être ainsi impliqué.  » Quand sa zone de combat a été encerclée, il s’est envolé pour la Vallée de Bekaa, au Liban. Il souhaitait y faire profil bas, mais a vite eu des ennuis avec le Hezbollah. Son frère a été jeté en prison, tandis que lui échappait de peu à la capture. Du Liban, il s’est rendu en Turquie, où un camarade révolutionnaire et passeur lui a promis de les mettre lui et sa famille dans un ferry pour l’Italie contre 10 000 euros. Le camarade a pris l’argent et a disparu. De toutes les sommes d’argent qu’il a perdues, dit-il, c’est celle-là qui lui fait le plus mal. Il parle calmement, sans amertume. En revanche, il se dit honteux d’avoir vendu les bijoux de sa femme pour échouer ici, où ses filles dorment dans des champs.

La police grecque a abandonné l’idée de faire barrage à la frontière, ayant appris qu’il convient de laisser s’écouler le flot de migrants aussi rapidement que possible. Après tout, personne ne souhaite rester en Grèce. Il faudra encore quelques semaines à la Macédoine pour en arriver au même constat. Si bien que pour ce groupe de migrants, la route est bloquée un peu plus loin par une Land Rover et cinq policiers macédoniens. Quelques centaines de personnes doivent donc sillonner les environs de la voie ferrée afin de trouver un endroit où passer la nuit. Certains installent leurs sacs de couchage sous un pont, d’autres improvisent des tentes faites de bâches en plastique et de bâtons. Au matin, alors qu’arrivent d’autres personnes (des femmes de Sierra Leone, un Yéménite en chaise roulante, beaucoup d’autres Syriens et Irakiens) et que le campement improvisé se fait village, quelques éclaireurs arpentent la frontière pour trouver un passage sûr. À droite de la police se trouve une rivière – infranchissable. À sa gauche, des collines réputées pleines de bandits réclamant à toute personne un droit de passage de 200 euros – ils auraient « acheté » la zone. Deux jeunes Kurdes qui ont combattu à Kobané s’en approchent pour trouver un passage. À un coude du chemin, juste avant un poste de police grecque abandonné, l’un d’eux repère un chemin menant à la Macédoine à travers les buissons. Le mot tourne : une voie a été trouvée.

Un heure plus tard, une colonne de migrants s’avance dans les champs de tournesols menant aux collines. La tristesse du matin a laissé place à l’exaltation. Les garçons kurdes aident tout le monde à progresser dans les buissons, puis grimpent sur la crête pour observer la police macédonienne en-dessous, tout en roulant et fumant des cigarettes. Deux équipes de police prennent la relève, tandis qu’un chien est amené sur place. L’un des garçons finit par faire une suggestion : « Pourquoi ne pas se disposer en ligne et courir jusqu’à la frontière ? » L’idée de prendre d’assaut une frontière internationale semble insensée à de nombreux réfugiés, notamment les plus âgés, mais il n’y a pas d’autre issue. Quand la nuit tombe, toute la troupe se rue au bas des collines jusqu’à la Macédoine.

Ensuite, il s’agit de descendre jusqu’à Gevgelija, ville la plus proche. Là, dans un absurde retournement de situation, la police macédonienne enregistre poliment chaque migrant et lui donne les papiers nécessaires pour se déplacer librement dans le pays. Plus loin, je tombe sur les hipsters syriens à la station de bus. Ils parlent avec excitation et consultent Google Maps sur leurs téléphones. « Prochain arrêt, Skopje  », lance l’un d’eux. Ils ont prévu toute la route à venir : la Serbie, la Hongrie et l’Autriche. L’un d’eux pense se rendre au Danemark. Ils en sont convaincus : cela ne prendra pas beaucoup de temps.

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Plus tard, je rencontre des migrants à Lojane, village habité en grande partie par des Albanais, situé à la frontière Macédoine/Serbie. Ils se regroupent et tentent de trouver le moyen de traverser une autre frontière internationale. Un nouveau jeu du chat et de la souris avec la police. Cette fois, les conditions sont plus rudes. La rumeur dit qu’il est dangereux de flâner. La place du village est vide, à l’exception d’un fermier vendant melons et tomates sur un étal, ainsi que trois hommes âgés à caquettes noires assis sur un banc. Une famille fait ensuite son apparition sur la place, le père portant un enfant et la mère tenant la main de deux petits garçons. Ils marchent rapidement sur les pas d’un adolescent, un Arabe qui ouvre la voie. Ils empruntent une rue de traverse qui vire vite à la piste, et croisent une Audi rouge sombre sans plaques d’immatriculation stationnée en bordure de route. Les quatre hommes à l’intérieur les regardent passer. La famille s’engage dans les bois bordant la Serbie, avant de disparaître à un tournant de la piste. C’est seulement quand je vois une autre famille les suivre que je comprends : les nouveaux venus sont guidés par des migrants qui les ont précédés, des gens qui connaissent les astuces de la frontière et sont rémunérés pour la faire traverser en toute sécurité. Mais les vieux réseaux de passeurs sont encore à l’affût, prêts à ré-émerger au moindre signe de contrôles frontaliers plus serrés et à s’engraisser de nouveau sur le dos de ces migrants adeptes du do it yourself.

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Tous les passeurs ne se cantonnent pas aux pistes paumées traversant les frontières. Nabil est un Suédo-Irakien particulièrement doué pour le marketing. Son boulot est devenu plus difficile récemment : qui a besoin d’un passeur s’il est possible de tracer sa propre voie vers l’Europe ? Il a pris la décision de se focaliser pour des clients plus exigeants, ceux qui souhaitent éviter à leur famille les difficultés d’une longue marche à travers les Balkans.

Je le rencontre dans le hall d’un hôtel de Bagdad, feignant d’avoir besoin de ses services. Ses cheveux couverts de gel sont teints en noir de jais. Il porte une chemise bleue à pois blancs. Une paire de Ray-Ban à son cou. Il a un jour raconté à l’un de mes amis qu’il s’habille à l’européenne pour impressionner ses clients.

« Vous ne voulez pas vous humilier en traversant l’Europe à pied, c’est bien ça ? me lance-t-il, en vendeur expérimenté. Vous préférez sans doute une stratégie vous garantissant d’obtenir un passeport suédois dans les deux ans ?  » Pour une somme de 40 000 dollars, il dit pouvoir arranger un mariage avec l’une de ses amies de Malmö. « Il faudra lui donner 10 000 dollars d’avance.  » Le mariage serait organisé à Bagdad, des photographies immortalisant l’instant. « Une fois que vous obtenez votre visa, garanti par un contact à l’ambassade de Suède d’un pays voisin, vous payez 15 000 dollars. Une fois en Suède, vous vous installez et vous n’avez plus à vous inquiéter. Le gouvernement vous donnera une maison et un salaire. Vous vous posez et vous attendez, jusqu’à ce qu’il vous offrent un passeport, dans un an ou deux.  »

« Qu’est-ce qu’il se passe si je vous donne l’argent et que je n’obtiens pas le passeport ?  »

« Je vous garantis que vous l’aurez. Je l’ai déjà fait pour des tas de gens.  »

« Et si je donne l’argent à votre amie et qu’elle ne se pointe pas au mariage ?  »

« Je suis votre garant  », m’assure-t-il.

Il ajoute qu’il existe une option moins onéreuse, qui peut être arrangée via un réseau d’agents corrompus dans les ambassades européennes de Bagdad. Apparemment, celles d’Italie et de Pologne sont les plus faciles à soudoyer. « On peut vous obtenir un visa Schengen de cette manière, mais on ne peut pas vous garantir que vous aurez le passeport par la suite.  » Le visa louche me coûterait seulement 18 000 dollars.

Image de Une :
Doris Bittar, Secured States : The Arab World

Autoportrait en cagoule

Autoportrait en cagoule

Il y a 30 ans, le 19 décembre 1985, Georges Courtois, Karim Khalki et Patrick Thiolet prenaient la cour d’assises du Tribunal de Nantes en otage. Revolvers et grenades au poing, ils convoquent les caméras de FR3 pour renverser la vapeur : pendant 34 heures, au lieu d’être condamnés ce jour pour de petits braquages, ils font en direct à la télévision le procès de la société carcérale dans laquelle ils se trouvent piégés.

Préférant la prison pour un mot juste qu’une liberté à demi-mot, Georges Courtois a passé plus de la moitié de sa vie enfermé. Il raconte ici son parcours de malfaiteur professionnel et d’homme de lettres malicieux.

Dernière et triste évasion. Dans la nuit du 16 au 17 mars 2019, dans son appartement de Quimperlé, Georges Courtois est parti dans les flammes. Le carnaval est terminé, adieu canaille. (more…)