Contrôle continu

Police, frontières, guerres et prisons

Culture de base

Art, culture populaire et politique

Dé-colonialités

Antiracismes et décolonialismes

Genre rage

Féminismes et luttes LGBTQI

Le lundi au soleil

Travail, précariat et luttes sociales

Terrains vagues

Urbanisme, écologie politique et critique de la technologie

Les trois « R » du relais textile

Les trois « R » du relais textile

L’Économie sociale et solidaire (ESS) a été pensée pour développer des modèles de fonctionnement fondés sur la solidarité et l’utilité sociale. La promesse est alléchante, mais l’entreprise périlleuse, surtout quand on doit se frotter aux marchés et à une concurrence féroce. Exemple avec Le Relais, investi dans l’insertion des plus défavorisés via la collecte et la valorisation de déchets textiles – où l’on apprend que l’enfer du capitalisme est pavé de bonnes intentions.

Ce texte est issu du deuxième numéro de Jef Klak, « Bout d’ficelle », paru en mai 2015 et encore disponible en librairie.

« Reduce, Reuse, Recycle
Because three it’s a magic number
Yes it is, it’s a magic number
3, 3, 3. »

Jack Johnson, « The 3 R’s »

8h30. Gare de Béthune. Un vent glacial balaie le quai, d’où je vois l’arrière du train s’éloigner dans les herbes folles du ballast et la géométrie d’acier des voies ferrées. À la sortie du hall, un utilitaire blanc flanqué du logo du Relais, entreprise d’Économie sociale et solidaire (ESS)1 L’Économie sociale et solidaire désigne un ensemble d’entreprises organisées sous forme de coopératives, mutuelles, associations, ou fondations, dont le fonctionnement interne et les … Continue reading pour le recyclage de vêtements, m’attend sur le parking désert. Au volant, un retraité, bénévole depuis vingt ans, m’accueille avec courtoisie. On échange des banalités, tandis que dehors défilent à perte de vue des champs plats et boueux, des alignements de maisonnettes en briques et des hangars de zones commerciales dont les enseignes, plantées sur les parkings comme des étendards, ne parviennent pas à briser l’horizontalité désespérante du paysage. Le type me dit qu’« ici les corbeaux volent sur le dos tellement y’a rien à voir. C’est devenu une terre de misère. Heureusement qu’y a Le Relais à Bruay pour embaucher les gens. Parce qu’ici, y a plus de boulot.  »

Cette phrase, je l’entends depuis deux mois, répétée à satiété et sur toutes les modulations possibles – désespoir, résignation, colère, détachement, constat amer. J’ai parcouru une bonne partie de la France, celle des zones périurbaines, là où, en grande majorité, agissent les structures des réseaux membres de l’Inter-réseaux de la fibre solidaire (IRFS, avec notamment Emmaüs, Relais, Tissons La Solidarité). Je termine mon enquête par une semaine d’immersion au Relais Nord-Pas-de-Calais, implanté à Bruay-la-Buissière, Chemin de l’espérance, sur un ancien site des houillères, acheté en 1984 pour établir la communauté Emmaüs de Bruay-la-Buissière.

Une longue allée traverse les vingt hectares de la zone d’activité du Possible. Des bâtiments en enfilade : une boutique Ding Fring, où sont vendues les fripes de « premier choix » sortant directement de l’atelier de tri ; plus haut, dans un bâtiment en brique, un espace de vente de vêtements de second choix auxquels l’usure et la moindre qualité valent d’être entassés dans de vulgaires bacs en plastique. On passe devant un centre administratif, une cantine, la communauté Emmaüs et des conteneurs blancs estampillés « Relais » qui mènent au centre de tri. L’atelier-hangar est immense : 2500 m2, abritant une centaine de personnes, sur les 430 salariés du site. Le centre de tri est le cœur du complexe ; c’est le moteur du groupe coopératif. Toute l’organisation industrielle de l’entreprise est pensée autour de lui : il absorbe un déchet textile et en recrache un produit fini. L’ensemble est semi-automatisé. La main et l’œil des salariés y demeurent indispensables.

Trier les déchets textiles pour les valoriser

À l’entrée, les « craqueurs » déchirent les sacs plastiques remplis d’habits à l’arrivée des camions. Ils jettent tout ce qui est mouillé, moisi, abîmé, taché ou irrécupérable. Une trieuse-boutique repère les vêtements de meilleure qualité, « la crème », qui part directement à la vente dans les friperies du réseau. Ils représentent 6% des collectes, mais 25% du chiffre d’affaires.

Debout derrière le tapis roulant, une dizaine de femmes trient par catégorie les vêtements qui défilent en paquets. Elles envoient les pièces récupérables dans d’énormes conteneurs grillagés installés en contrebas. Chacun conteneur correspond à une catégorie spécifique : ici les jeans, là les vêtements en laine cardée ou les manteaux d’hiver. Quand ils sont pleins, les manutentionnaires les remplacent par des conteneurs vides, se frayant un chemin dans le hangar bondé. La tâche est physique : ils déplacent à bout de bras des tonnes de textile et tassent régulièrement les vêtements dans les conteneurs à l’aide d’une gaffe.

Une partie des vêtements composés de laine ou d’acrylique sont envoyés en Inde, où des filatures isolent les fils de laine et les tissent à d’autres matières pour fabriquer de nouvelles pièces textiles, avant de les renvoyer en Europe. Même topo pour les chiffons d’essuyage dont la coupe se fait en Tunisie. Les vieux jeans sont transformés en isolants thermiques pour les logements, en futons ou en isolants acoustiques pour les salles de spectacle. C’est le travail de la filiale Métisse à Billy-Berclau (Pas-de-Calais) créée par Le Relais.

Au bout de la chaîne de tri sort en vrac le mêlé (T-shirts, pantalons en tissu, pull-overs légers etc.), un produit destiné aux trois Relais implantés au Sénégal, à Madagascar et au Burkina Faso. Versé dans la fosse de la presse, le mêlé est compacté, puis transformé en balles, prêtes à être chargées dans des containers maritimes. Prochaine étape : Dunkerque, puis les Relais africains, où ils seront triés à nouveau pour être vendus sur les marchés de Dakar, Yaoundé, Antananarivo.

Environ 50 tonnes de vieux habits sont ainsi triées chaque jour. Leur destination : des fripes de deuxième choix pour les marchés européens et africains, des chiffons d’essuyage pour l’industrie et de la matière pour des usines d’effilochage qui revalorisent la fibre textile en matière première nouvelle (ces produits sont destinés à l’industrie du non-tissé – isolant pour automobile, isolant pour bâtiment – et aux filatures). On compte au total plus de 300 catégories de tri selon la qualité, la matière, le type de vêtement, chacune répondant à la demande d’un client.

Suivant leurs particularités ou leur degré de conservation, les textiles prennent donc des chemins divers : 60% sont réutilisés (dont la moitié part à l’export), 9% servent à la fabrication de chiffons d’essuyage, 9% sont définitivement éliminés. Les 22% restant sont effilochés pour la matelasserie et l’isolation, dont une partie est recyclée par la filiale Métisse.

Mis au rebut

À mon tour derrière le tapis roulant, les fringues me passent entre les mains. Posté entre Myriam, trieuse depuis 20 ans, et Sabine, récemment arrivée, j’essaie de prendre le rythme. Ça défile vite. « Les personnes qui effectuent le tri sont précises, rapides, m’a prévenu Marie Christine, cheffe de l’atelier et figure incontournable du Relais. Sans regarder un linge, rien qu’au toucher, elles savent qu’elles doivent le déposer dans tel ou tel bac ! » Un amas de vêtements déboule, j’ai à peine le temps d’en extirper un jean et un pull en laine, que déjà le reste est passé. Dans le fatras de tissus j’aperçois le coton délavé d’un chemisier ou d’une petite culotte. J’aurais dû le lancer dans l’un des trois conteneurs devant moi. Je regarde ma voisine, elle sourit à mon air désolé et rattrape le coup. Chouchou, en bas, au craquage, demande à ce qu’on monte le son de la radio. La vingtaine bien tassée, il a appris à lire et à écrire ici, au Relais. À la pause de 10h, il me dit en retirant ses gants : « Alors, elle est pas belle notre usine ? Le boulot est physique, et parfois, quand on ouvre les sacs, on tombe sur des rats ou d’autres trucs dégueulasses, c’est pour ça qu’on porte des gants, pour l’hygiène. Mais à côté de ça, l’ambiance est super. On rigole, on déconne tout le temps. » Les horaires de l’atelier ? « 8h-midi, 13h-16h30 et les week-ends tranquilles.  », soit 35 heures, payées au Smic, quelle que soit l’ancienneté.

Au bout de ses deux ans de contrat, un employé du Relais a le choix entre aller chercher du boulot ailleurs ou accepter un poste en CDI. Au bout de cinq ans, on lui propose d’être sociétaire de la Scop[2. Société coopérative et participative.]. Aujourd’hui, près de 60% des salariés bénéficient d’un CDI et 40% de contrats d’insertion. Une opportunité inespérée pour beaucoup. Un défi social et économique pour Le Relais qui se distingue sur ce point des entreprises d’insertion plus modestes.

Ici, la plupart des gens ont connu de longues périodes de chômage et traversé des galères diverses ; ils sont ceux que le système ne veut plus ou n’a jamais voulus, parce que trop vieux, inadaptés, pas assez ou mal formés, alcooliques, dépressifs, ex-taulards, trop longtemps restés sans emploi, accidentés de la vie ou malchanceux, ils sont toujours trop ceci ou pas assez cela… Ils ont la gueule usée. La voix gravée par la cigarette. Ils sont, comme les vêtements qu’ils trient, mis au rebut. Le Relais les récupère, les réemploie et les « valorise » pour qu’ils aient droit à une seconde vie professionnelle. Ils font aux vêtements ce que Le Relais tente de faire pour eux.

L’insertion par l’activité économique
et ses paradoxes

Pour les réseaux membres de l’Inter-réseaux de la fibre solidaire, la lutte contre l’exclusion et la misère passe précisément par l’exercice d’une activité économique. C’est le fondement même de l’IAE (Insertion par l’activité économique), une des branches de l’Économie sociale et solidaire à laquelle appartient Le Relais. Qu’elles soient chantiers ou entreprises d’insertion, ces structures sont censées être des « sas » permettant à « des personnes éloignées de l’emploi », autrement dit des chômeurs de longue durée, d’acquérir des compétences qu’elles pourront, au terme de leurs deux années de contrat, valoriser sur le marché du travail classique. Selon les indicateurs de suivi définis par l’État, seront alors considérées comme « sorties dynamiques » celles vers l’emploi durable, celles vers un emploi de transition  ou les sorties positives [3. Sorties vers l’emploi durable : CDI, CDD ou missions d’intérim de 6 mois et plus, stage ou titularisation dans la fonction publique et création d’entreprises. Sorties vers un emploi de transition : CDD ou période d’intérim de moins de 6 mois, contrats aidés chez un employeur de droit commun. Sorties positives : formations pré-qualifiantes ou qualifiantes, embauches dans une autre Structures d’insertion par l’activité économique.].

À côté des âpres acronymes du secteur (IAE, ACI, EI, ETTI, ESS, IRFS et j’en passe), cette terminologie un tantinet carcérale ferait passer ses auteurs pour d’authentiques poètes de la chose bureaucratique. Les mots sont là pour déguiser une réalité qu’il n’est pas bon de voir dans son plus simple appareil : présenter comme une « sortie positive » le fait de dégoter une formation au bout de deux ans de contrat en insertion frise l’abus de langage ; considérer un stage comme « une sortie vers l’emploi durable » ou accepter « un emploi de transition » alors même que la personne en insertion vient de passer deux ans dans une structure censée lui assurer cette transition, c’est se moquer du monde.

L’activité de récupération textile, lorsqu’elle est dépliée sur toute la chaîne de valorisation, n’en demeure pas moins un outil d’insertion efficace. Elle offre une grande variété d’activités et donc de nombreux débouchés possibles : trieuse ou vendeuse pour les femmes, chauffeur-livreur pour les hommes qui font de la collecte, ou encore manutentionnaire, cariste, etc.

Malgré sa carrure et sa gueule de boxeur, David trouve le boulot ardu : descendre du véhicule, sortir les sacs du conteneur, les jeter au cul du camion puis remonter pour s’arrêter quelques kilomètres plus loin et recommencer. À midi, après un sandwich et une cigarette, on s’assoupit, engourdi par les timides rayons du soleil derrière le pare-brise. Puis on repart et ainsi de suite, jusqu’à 16h30. David me dit qu’il est au Smic depuis plus de dix ans, qu’il pourrait aller à la concurrence pour travailler comme chauffeur-livreur, qu’il y serait mieux payé, mais qu’il a eu tellement de galères dans sa vie professionnelle qu’il préfère rester au chaud, au Relais. Ici, il connaît tout le monde, il a ses habitudes. Et puis, les gens s’entraident. Sa copine ne bosse pas. De temps à autres il fait DJ pour des copains de copains, cultive un petit potager, élève des lapins qu’il fait cuire quand ils sont à point. Son fils ne manque de rien, même si c’est pas Byzance – et lui, sur son temps libre, bichonne sa moto. Son plaisir ultime : une virée sur les plages de la Manche avec ses potos, pour manger des moules et boire des bières.

Quand il m’a parlé des salaires de la concurrence, j’ai senti dans sa voix un mélange d’envie et de dépit. Comme si ces camions d’entreprises concurrentes qu’on croisait sur la route, c’était le « dehors ». Un autre monde inaccessible, non par manque de compétences, mais par peur de voir revenir la galère. Ajoutez à cela une forme de paternalisme cultivée au Relais, un brin autocratique malgré le statut de Scop de l’entreprise, et on obtient une sorte de galaxie fermée sur elle-même, peu à même de permettre à ceux qui y travaillent, souvent fragilisés, de retrouver de l’autonomie et de la capacité à décider par eux-mêmes.

Le Relais tend à privilégier l’emploi pour l’emploi, alors que d’autres, comme le réseau Tissons la Solidarité (TLS), attache aussi beaucoup d’attention à la qualité des emplois et des tâches confiés aux personnes en insertion. Les activités proposées par TLS, notamment dans la confection textile, visent davantage à redonner le sentiment de satisfaction d’un travail bien fait, et rétablissent ainsi plus de confiance en soi. Beaucoup sont fiers de me montrer sur les mannequins en vitrine les pièces qu’ils ont customisées à partir de vêtements usagés. Une dizaine de structures du réseau Tissons la Solidarité participent même à la confection de tenues portées par les femmes de l’atelier, lors d’un défilé parrainé par Christian Lacroix. Une manière de se sentir valorisées et de s’émanciper des représentations négatives qu’elles ont souvent d’elles-mêmes.

Ces approches différentes entre Le Relais et TLS révèlent la diversité des projets et des philosophies qui peuvent exister au sein de l’IAE. Seul point commun à toutes les organisations du secteur : la nécessité de concilier une mission d’intérêt général (réinsérer des personnes en difficulté) avec une présence sur des marchés ouverts à la concurrence de l’économie classique, car il faut générer suffisamment de revenus pour assurer une activité économique pérenne et continuer à embaucher. Un jeu d’équilibriste souvent périlleux, surtout qu’avec la baisse des financements publics, la mission d’insertion est de plus en plus financée par les marges d’exploitation : la contrainte économique tend à s’imposer au détriment du rôle social.

La trajectoire du Relais, depuis sa création en 1984 jusqu’à sa situation actuelle, illustre cette tension et l’inexorable basculement d’une partie de l’ESS vers la reproduction effrénée du modèle capitaliste et de ses logiques propres : recherche de productivité à tout crin, délocalisations, prédation et agressivité commerciale, organisation centralisée, hiérarchique et peu démocratique. Autant d’éléments qui, d’ailleurs, ont souvent causé le licenciement ou l’épuisement de ceux que ces structures accueillent en leur sein… Un comble.

Le Relais, au cœur de la filière textile

Le Relais compte aujourd’hui 28 antennes locales, 14 centres de tri avec en moyenne une cinquantaine de personnes, 70 boutiques Ding Fring, 1 000 conteneurs et 600 véhicules. Les 90 000 tonnes récupérées assurent 55% de la collecte textile en France, en partenariat avec plus de 1000 associations et opérateurs privés. En 30 ans, Le Relais a changé de dimension de façon spectaculaire : il est passé d’un centre de tri local revendant la production triée dans un réseau de boutiques, exclusivement implantées dans le Nord-Pas-de-Calais, à un groupe d’envergure internationale, exportant dans le monde entier.

En 1984, une poignée de compagnons d’Emmaüs ramassaient quelques sacs de vêtements en faisant de la collecte au porte-à-porte et triaient sur table pour revendre les meilleures pièces dans une petite boutique à Béthune. L’âge de pierre comparé à l’efficace tri mécanisé pratiqué aujourd’hui. À la fin des années 1980, lorsque le marché de la fripe s’est effondré une première fois, le site comptait près de 200 salariés. C’est à ce moment-là que Le Relais a décidé de se diversifier en développant les métiers de valorisation du textile pour pérenniser les emplois créés. Pendant les années qui suivent, le groupe grandit et commence à conquérir des marchés à l’international. Mais les années 2000 voient le cours de la fripe s’effondrer à nouveau, suite à une baisse importante et inexorable de la qualité du neuf. Principalement fabriqués en Asie, peu chers, les textiles sont constitués de matières souvent synthétiques, rapidement usées, qui rendent la valorisation difficile. La proportion d’habits vendables est ainsi passée de 60% à 40%.

À cela s’ajoutent des débouchés pour les pièces textile destinées au réemploi en forte baisse à cause d’un marché cyclique très dépendant de la situation géopolitique en Afrique de l’Ouest, et un euro fort par rapport au dollar. En parallèle, le coût d’élimination des déchets ne cesse d’augmenter : que ce soit par incinération ou par mise en décharge, le coût moyen atteint 100 € la tonne. Enfin, la rentabilité des matières premières issues des textiles usagés (la laine par exemple) baisse sensiblement : certaines catégories de vêtement sont vendues à moins de 100 € la tonne alors qu’il faut compter entre 300 et 450 € pour les collecter et les trier. Beaucoup d’opérateurs mettent la clé sous la porte.

Pour essayer de sauver son activité, Le Relais a donc décidé de mettre en place un tapis de tri rapide et d’optimiser le processus industriel pour dégager des gains de productivité. C’est à cette époque, toujours, qu’il choisit de délocaliser une partie de son activité de tri en Afrique en créant trois usines au Sénégal, à Madagascar, et au Burkina-Faso. Sous couvert de créer de l’emploi en Afrique, Le Relais a surtout cherché un moyen de baisser le coût du tri, dans une logique de concurrence mondialisée. Par ailleurs, si ces solutions lui permettent de limiter la casse, aucune n’est en mesure de s’attaquer à la raison structurelle de la crise : la baisse tendancielle de la qualité des textiles collectés.

En 2006, les opérateurs à bout de souffle se tournent vers les pouvoirs publics. Emmaüs France, dont le président est à l’époque le très médiatique Martin Hirsch, et Le Relais interpellent l’État pour leur venir en aide. Avec Tissons la Solidarité, ils proposent la mise en place de la Contribution environnementale textile (CET) fondée sur le principe de Responsabilité élargie du producteur (REP). Inspirée du principe pollueur-payeur, la REP a vocation à transférer aux producteurs et importateurs de pièces textiles (Carrefour, Décathlon, etc.) la responsabilité collective de la filière de traitement et d’élimination des déchets, que deviennent à terme leur marchandise[4. Responsabilité élargie du producteur (REP) Il existe aujourd’hui 11 filières REP en France dans des secteurs variés : des voitures aux papiers en passant par les piles et les médicaments. Pour les textiles, linge de maison et chaussures (TLC), les metteurs sur le marché adhèrent et versent des contributions financières à Eco-TLC, l’éco-organisme de la filière textile. Ainsi, pour chaque pièce de TLC vendue, une éco-contribution allant de 0,10 euro à 0,50 euro selon la taille de la pièce, est payée par le metteur sur le marché et versée à Eco-TLC. Jusqu’en 2014, date de la renégociation du barème, Eco-TLC redistribue les fonds collectés aux opérateurs à hauteur de 69 euros la tonne triée, selon les conditions suivantes :
– Ils doivent trier plus de 70% des TLC qu’ils traitent hors valorisation énergétique, ce qui met hors-jeu les simples négociants de fripes, qui se contentent de collecter des TLC usagés et de les revendre tels quels, ou avec un tri partiel. Le but étant de ne pas générer un dispositif qui conduise à financer une collecte majoritairement destinée à la destruction, incinération ou enfouissement.
– La masse salariale des structures éligibles doit être composée d’au moins 15% de personnes en insertion.La contribution s’applique aux TLC mis sur le marché français uniquement. Autrement dit, un opérateur, même français, triant du textile usagé collecté dans d’autres pays ne touchera pas l’éco-contribution. En revanche, des tonnes de textile sont collectées en France puis triées par des opérateurs slovènes ou lituaniens qui touchent l’éco-contribution, alors que les coûts de la main-d’œuvre y sont beaucoup plus faibles qu’en France.].

Parallèlement à la création de la REP, Le Relais commence à structurer une filière de récupération textile dans l’ESS. Les débuts se font « en famille », entre Le Relais et les communautés Emmaüs. Jusqu’à présent, ces dernières gardaient la crème (15% du stock collecté) et jetaient le reste, quand ils ne le brûlaient pas au fond du champ pour s’éviter le coût de la déchetterie. Le Relais propose alors aux communautés Emmaüs de créer des plateformes de tri sur le principe suivant : au lieu de détruire ou de jeter le textile restant après la sélection de la crème (c’est ce qu’on appelle l’appoint), les communautés Emmaüs situées dans un périmètre proche unissent leurs efforts pour créer une structure ad hoc, une plateforme de tri, à laquelle elles vont donner leur appoint. À la sortie de la plateforme, le textile trié, du mêlé, est revendu au Relais, leur client unique, qui l’exporte pour son propre compte sur les marchés internationaux. L’objectif : valoriser le textile qui jusque-là partait à la poubelle, limiter toujours plus la création de déchets, et surtout créer de nouveaux emplois d’insertion sur des activités de tri et de collecte. Une opération loin d’être désintéressée pour Le Relais, qui peut ainsi revendre à l’export un produit dont il n’a pas à supporter les coûts de tri. De 2007 à 2012, neuf plateformes de tri d’appoint Emmaüs voient le jour un peu partout en France, essentiellement en zones rurales.

Pour Emmaüs, qui en assume la gestion, ces plateformes de tri demeurent un véritable défi économique car l’appoint, de moins bonne qualité, a une faible rentabilité. Les équilibres sont donc fragiles, d’autant que l’approvisionnement en matières pour faire tourner les tapis de tri dépend directement de la solidarité des communautés Emmaüs.

Conséquences de la concurrence

Entre 2007 et 2013, le prix de la tonne triée s’envole, passant de 80 à 400 euros. La création de la REP avec une éco-contribution reversée par tonne triée[5. Voir note précédente.] et le retour en grâce du vintage en Europe boostent la filière. Attirés par l’odeur du fric, de nombreux opérateurs, la plupart du temps simples négociants, réapparaissent comme à chaque embellie du marché.

Pour la première fois, des multinationales comme Veolia, avec sa filiale spécialisée dans la gestion et la valorisation des déchets, Veolia Propreté, ou Suez Environnement, avec sa filiale Sita, s’intéressent au déchet textile. Leur force de frappe financière et commerciale est sans commune mesure avec celle des opérateurs de l’ESS. Le chiffre d’affaires de Veolia Propreté en France était de 3,5 milliards d’euros en 2011[6. veolia-proprete.fr/chiffres-cles-2011.html], et pour Sita France de 5 milliards d’euros en 2013. Ils ont des contacts privilégiés avec les collectivités locales – pour qui ils gèrent déjà d’autres types de déchets (ordures ménagères, déchets industriels, déchets électriques et électroniques, papiers/cartons, bois, etc.) – et dont l’accord est indispensable pour poser des conteneurs de collecte textile.

Le cauchemar du Relais se précise : se laisser doubler par l’économie classique et perdre la bataille des conteneurs textile. Car sans conteneur, pas de textile collecté, donc pas de tri, c’est-à-dire pas d’activité et donc pas d’emploi créé. Même si, a priori, il y a de la place pour tout le monde sur le marché de la collecte – les Français jettent 12kg de textile par an et par habitant – l’appétit et la puissance des concurrents inquiètent à juste titre : ils n’ont pas les mêmes priorités en termes de création d’emplois que les acteurs de l’ESS. Le plus gros trieur européen, l’allemand Soex, a par exemple mis en place un tri ultramoderne, presque entièrement robotisé avec reconnaissance automatique des matières, réduisant à peau de chagrin la place des individus dans le système.

La guerre des chiffonniers

Face à l’offensive de l’économie classique, les Relais se restructurent et continuent de s’approprier, règles du jeu obligent, les outils et pratiques de l’ennemi. Réponse aux appels d’offre lancés par les collectivités locales pour la collecte textile, création d’équipes de commerciaux pour démarcher les communes françaises et les grands centres commerciaux, recherche de subventions, etc. Le Relais se développe vite. En 2009, il reçoit même le Prix de l’Entrepreneur Social par la fondation Schwab[7. Klaus Schwab est le fondateur du World Economic Forum de Davos, rencontre annuelle des plus grandes puissances économiques et financières du monde (grands patrons et hommes politiques essentiellement), celles-là même qui promeuvent un modèle néolibéral socialement et écologiquement dévastateur. ] et le Boston Consulting Group [8. Fondé en 1963 par un ancien vendeur de bibles, Bruce D. Henderson, le BCG est spécialisé dans l’analyse concurrentielle, les fusions acquisitions et la restructuration d’entreprises.], un cabinet international de conseil en stratégie très influent dans le monde des affaires, et qui contribue largement à diffuser l’idéologie néolibérale et sa novlangue managériale. Avec ce prix, Le Relais bénéficie gratuitement d’une mission de conseil pour « faire grandir son projet, tout en renforçant son impact économique et social ».

Sur le terrain des opérations, tous les coups sont permis : les concurrents posent des conteneurs textiles sans l’accord des collectivités locales, poussant parfois le vice en les installant juste à côté de ceux du Relais. D’autres sont carrément volés : grâce aux balises de géolocalisation installées à l’intérieur, la police française en aurait ainsi saisi 78 en chemin vers le Portugal[9. Les immigrés venus d’Asie y sont légion et offrent une main-d’œuvre bon marché et corvéable à merci. Rien n’indique que Nord-Sud Export ait recours à ces pratiques, mais l’absence de transparence entretient les soupçons.]. Les acteurs de l’économie classique remportent des victoires ; pas fracassantes, mais symboliques. Ils parviennent à faire vaciller l’ESS sur ses propres fondements. En période de crise, quand le cours du textile était au plus bas, les plateformes de tri Emmaüs étaient approvisionnées gratuitement par les communautés Emmaüs voisines. Mais en période de forte croissance, comme c’est le cas depuis quelques années, certaines communautés succombent aux sirènes des concurrents qui leur proposent de leur racheter l’appoint une centaine d’euros la tonne. Entre donner gratuitement du textile aux copains pour qu’ils puissent faire tourner leur structure et le vendre à des acteurs de l’économie classique, certains n’ont pas hésité longtemps et opté pour la seconde solution, quitte à mettre la plateforme, dont ils sont souvent administrateurs, en difficulté.

Pour autant, l’ESS riposte en consolidant et en élargissant à d’autres réseaux l’ébauche de filière construite par Le Relais : en 2008, Le Relais, Emmaüs et Tissons la Solidarité, rejoints en 2010 par le Secours Catholique, se rassemblent au sein de l’IRFS. Le Relais s’impose naturellement comme le grand ordonnateur de la filière. Il en maîtrise toutes les étapes – collecte, tri, réemploi et recyclage – et connaît le marché sur le bout des doigts. Face au chacun pour soi de la concurrence, l’IFRS fait le pari de la coopération.

Malheureusement, un horizon commun n’a jamais créé spontanément et mécaniquement de la coopération, surtout entre des centaines de structures très hétérogènes dans leurs pratiques, leurs cultures et leurs niveaux de développement. Il faut se doter d’instances de décision, s’organiser, communiquer sans relâche, créer du lien, accepter la controverse. Beaucoup de structures vont s’y employer. En Bretagne, en Alsace, en région Centre ou en Mayenne, des réunions se multiplient et fédèrent des associations locales, membres de l’IRFS, qui jusque-là ne s’étaient jamais parlé. À échéance régulière, on s’échange des informations sur l’avancée des concurrents dans la région, sur la pose de conteneurs textile, sur des bonnes pratiques en matière de tri ou du suivi des personnes en insertion. Les ponts à créer entre les structures des différents réseaux sont innombrables.

Mais Le Relais France, pressé par l’économie classique, n’a pas envie de perdre plus de temps à discuter avec des petites associations gérées par des bénévoles qui ne comprennent souvent pas grand-chose aux contraintes du marché et dont les processus de décisions sont longs et complexes. Soit elles rentrent dans l’IRFS, soit elles sont contre Le Relais.

Aux 80 structures de Tissons La Solidarité et aux centaines de petits ateliers de tri du Secours Catholique, Le Relais propose alors de racheter leur appoint – qu’elles ne sont pas en capacité de trier. Le système tient un temps, puis commence à s’effriter sous la pression exercée par l’économie classique.

Et les associations constatent que les prix à la tonne fixés par Le Relais diffèrent sensiblement de l’une à l’autre… Sommé de s’expliquer devant les membres de l’IRFS sur ces variations, Le Relais reste vague : il évoque les distances à parcourir, la qualité du textile collecté (chez les riches le textile récupéré est de meilleure qualité que chez les pauvres), mais se refuse à toute clarification précise. Comme pour tout marché, se défend-il, un fournisseur ne présente jamais à ses clients la structure de ses prix.

Cet exemple, loin d’être anecdotique, illustre à quel point la logique de marché s’est insidieusement imposée dans les esprits et les pratiques du Relais ou des autres associations de recyclage du textile. Pour les petites associations, le cours de la fripe, fixé par la loi de l’offre et de la demande, fait office d’étalon, tandis que pour Le Relais il n’y a que des clients. La notion de « partenaire », avec qui on cherche des modes de relation moins brutaux que ceux du marché, lui est étrangère. Une redéfinition bien singulière de l’Économie sociale et solidaire, qui finit par se résumer à ses statuts juridiques (associations, coopératives, mutuelles)… Par conséquent, quand Le Relais, en chevalier blanc, en appelle à la solidarité entre acteurs de l’ESS, les associations le renvoient à ses propres contradictions : ses résultats, son mode de développement et son fonctionnement fortement centralisé ne sont-ils pas comparables à ceux d’une entreprise classique ?

De 2007 à 2011, le chiffre d’affaires du Relais a augmenté de 143% pour atteindre plus de 80 millions d’euros en 2011 – des résultats qui propulsent le groupe coopératif à des années-lumière des petites associations locales pour qui il est de plus en plus difficile de boucler un budget annuel à l’équilibre. Mais l’argent gagné sert à créer de l’activité et à détourner toujours plus de textile des poubelles : sur la même période, les investissements se sont accrus de 454%, les collectes de 53%, les emplois de 45% (Le Relais embauchait 1812 personnes en 2011). Un accord de participation permet de distribuer, les années fastes, une partie des bénéfices à parts égales aux salariés [10. Comme dans toute Scop, seule une partie des bénéfices, 50% au Relais, sont répartis entre les salariés. Les 50% restant sont réinvestis dans le groupe pour promouvoir son développement et la création d’emplois.] et le rapport entre le plus haut et le plus bas salaire ne dépasse pas 1 à 3.

Beau tableau que malheureusement vient écorner une révélation du Point en juillet 2013. Le patron fondateur du Relais, Pierre Duponchel a monté à Dubaï une société de tri textile, Nord-Sud Expert, dont il détient en son nom propre 50% des parts. Or, les dirigeants n’y paient aucun impôt sur les bénéfices. En cette zone franche et paradis fiscal notoire, l’opacité sur les comptes est totale et la législation du travail inexistante 8. Selon Duponchel, cette plateforme de tri a été « créée à des fins de commercialisation » vers l’Asie. Dubaï est en effet devenu le point de passage obligé pour accéder aux marchés asiatiques. De là à créer une structure de tri sur place… Mais, toujours selon l’intéressé, cette plateforme permettrait, en période de crise, d’assurer des débouchés économiques stables et, en période de forte croissance comme aujourd’hui, de trier du textile qu’on ne peut trier en France, faute de capacités logistiques suffisantes.

Pour certaines communautés Emmaüs et associations membres de l’IRFS, la révélation de ces pratiques est l’affaire de trop. D’autant qu’en face, les concurrents ne se gênent pas pour brouiller les frontières et tirer à boulet-rouge sur Le Relais. Sita monte une entreprise d’insertion, Rebonds, pour toucher l’éco-contribution tandis que d’autres opérateurs de l’économie classique se targuent de partenariats avec des associations et d’ainsi servir un objectif social…

Rénover le capitalisme

La trajectoire du Relais démontre que considérer l’ESS comme une nouvelle alternative au capitalisme relève d’une vision fausse et idéalisée. Au final, les aides de l’État qui ont contribué au développement de cette entreprise n’ont servi qu’à amoindrir les risques liés à la création d’un nouveau marché pour le capitalisme : la gestion et la réinjection des déchets dans l’économie de marché. Certes, répète Le Relais, la performance économique ne constitue pas une finalité, mais un moyen de créer localement des emplois durables et non délocalisables destinés à des personnes en situation d’exclusion et peu qualifiées. Faut-il pour autant aller jusqu’à reproduire ce que le système économique porte en lui de plus néfaste : centralisation des décisions, forte hiérarchie, délocalisation de la production, productivité à outrance, prédation ?

Depuis plusieurs années désormais, le groupe fait de la Recherche et développement pour équiper ses conteneurs de dispositifs anti-pillage et anti-intrusion et se prémunir ainsi des « vols » perpétrés par les Roms. « Mettre un policier devant chaque conteneur, c’est impossible. Déposer plainte, oui, nous l’avons déjà fait des dizaines de fois, mais il n’y a pas de suivi. Décourager ces personnes de vendre, c’est très compliqué, explique Pierre Duponchel, président de l’association Le Relais. […] Aujourd’hui, nous avons besoin que police et justice nous aident[11. « Vols dans les conteneurs de collecte de vêtements : un casse-tête pour Paris ». MetroNews, 07/07/2014.]. »

Les pauvres seraient-ils la nouvelle plaie du Relais ? Pourtant, le textile que le groupe récupère dans ses conteneurs n’est-il pas à tout le monde, comme n’importe quel déchet ? Suffit-il qu’il soit déposé dans un conteneur Relais pour que ce dernier s’en juge le propriétaire exclusif ? Les Roms n’en ont-il pas autant besoin que les personnes en insertion ? Bien sûr, dira Le Relais, « les gens déposent leurs vêtements dans nos conteneurs pour les donner à Emmaüs et au Relais ». Et faire fructifier les profits.

Notes

1 L’Économie sociale et solidaire désigne un ensemble d’entreprises organisées sous forme de coopératives, mutuelles, associations, ou fondations, dont le fonctionnement interne et les activités sont fondés sur un principe de solidarité et d’utilité sociale. Ces entreprises adoptent des modes de gestion censément démocratiques et participatifs. Elles sont tenues d’encadrer strictement l’utilisation des bénéfices qu’elles réalisent : le profit individuel est proscrit et les résultats doivent être réinvestis. Leurs ressources financières sont généralement en partie publiques.

« Le voile islamique est un fossile vivant qui se porte comme un charme »

Et si le voile islamique masquait davantage la vue de celui qui le regarde que de celle qui le porte ? Professeur d’esthétique à la Sorbonne-Nouvelle (université Paris 3), Bruno Nassim Aboudrar vient de publier Comment le voile est devenu musulman (Flammarion, 2014), ouvrage qui explore la manière dont le regard travaille le monde, en islam et dans la chrétienté. Disséquant la peinture et la photographie orientalistes, l’auteur montre comment un certain regard colonial, révulsé par le voile, continue de se poser sur ce bout de tissu devenu l’image de l’islam, paradoxalement religion sans image.

Ce texte est issu du numéro 2 de la revue papier Jef Klak, « Bout d’ficelle », paru en mai 2015 et encore disponible en librairie.

Vous développez dans votre livre une thèse autour du paradoxe suivant : aujourd’hui, le voile musulman montre ce qui doit être caché. Pour construire cette thèse, votre réflexion part d’une notion très intéressante, mais assez complexe, et qui demande à être explicitée : c’est la notion de « régime visuel », de « régime de visibilité » ou d’« ordre visuel ». Comment pourriez-vous la définir ?

C’est l’idée, issue des travaux de Michel Foucault, selon laquelle la vue, comme d’ailleurs l’exercice de tous les sens, est profondément culturelle et donc sensible à la fois aux évolutions de l’histoire (on ne voit pas de la même manière aujourd’hui qu’il y a cent ans, à plus forte raison qu’il y a cinq cents ans) et à la géographie, autrement dit à l’ethnographie (on ne voit pas de la même manière partout). Du moins, on ne voyait pas de la même manière partout : on assiste en revanche depuis un certain temps à une mondialisation de la vision.

Comprendre ou tenter de comprendre un régime de visibilité, c’est donc étudier, d’un peu près, le caractère culturel voire politique de la vision. Cela passe par une contextualisation de la vision, pour essayer de montrer de quoi celle-ci est faite, c’est-à-dire dans quelles conditions – fondamentalement culturelles – s’exerce le regard.

Vous distinguez deux régimes de visibilité qu’on pourrait qualifier de classiques, un régime dans la chrétienté et l’autre dans l’islam. Comment pourrait-on distinguer ou caractériser ces deux régimes de visibilité ?

Globalement, ce que j’essaie de montrer dans mon livre, c’est que le régime de visibilité du monde chrétien est au service de la vue ; c’est le plus élevé des sens. Dans son écrasante majorité, le christianisme est ainsi favorable aux images – l’un allant avec l’autre.

Le statut chrétien de la vue est certainement un héritage des Grecs (puisque les traditions hébraïques, dont il procède par ailleurs, sont rigoureusement opposées aux images), c’est-à-dire de ce que le christianisme doit à la philosophie grecque et notamment à la philosophie platonicienne. Chez Platon, la vue est déjà le plus élevé des sens. Ou plutôt le moins bas. Celui qui permet, par la contemplation de la beauté, de s’élever vers le ciel des Idées1 Phèdre, 249-251. .

On aurait des régimes de visibilité qui peuvent être, ou pas, au service de la vue ?

Un exemple de ceux qui peuvent l’être, c’est le christianisme. D’abord parce que Dieu s’est fait homme, et s’est donc donné à voir, ensuite parce qu’à partir du XIe siècle environ, les mystères – et particulièrement celui de l’eucharistie qui rejoue l’incarnation de Dieu en Jésus – sont ritualisés à l’attention des fidèles. Vers cette époque, la liturgie tend à s’organiser autour de cette ostension[2. Action de montrer dans le cadre liturgique. ] de l’hostie, qui favorise sa contemplation et son adoration.

L’islam se méfie de la vue, sens par excellence de la concupiscence (le christianisme n’ignore évidemment pas cette faculté qu’a la vue de provoquer le désir sexuel, comme en témoigne le thème de la Concupiscentia occulorum chez saint Augustin[3. Saint Augustin, dans le livre X des Confessions, analyse les tentations par les sens. La vue est doublement suspecte, parce qu’elle se laisse charmer par les beautés du monde (X, xxxiv) et par les tentations de la connaissance (X, xxxv) : concupiscence et curiosité sont ainsi liées dans et par la vue. ]), mais cette religion tend à la minorer. En outre, dans l’islam, Dieu ne s’incarne pas, il est radicalement invisible et irreprésentable, il reste sans forme, sans rien qui puisse être perçu par les sens, ni la vue ni aucun autre.

Il n’y a donc aucune raison dans l’islam de privilégier la vue comme permettant de s’élever, mais il y a toutes les raisons de la soupçonner, puisqu’elle est un des facteurs de la concupiscence. Or l’islam classique est une religion de tempérance, qui cherche à éviter la souffrance liée au combat contre la tentation.

Dans cette description de deux régimes de visibilité, quel rôle vient jouer ce bout de tissu qu’est le voile ? Dans votre livre, vous exhumez des textes méconnus du début de la chrétienté, et notamment de saint Paul, qui va poser une sorte de règle, presque juridique, un impératif moral, pour que les femmes chrétiennes se voilent, alors qu’on ne trouve pas de telle règle dans l’islam, ou du moins dans le Coran. N’y a-t-il pas un paradoxe à ce qu’un régime de visibilité, apparemment ouvert sur la question, vienne dire aux femmes qu’il faut se voiler, alors qu’un régime de visibilité qui justement régule le désir semble ne pas poser cette règle ? Pourquoi l’islam n’impose-t-il pas a priori le voile dès le début ?

Pour le comprendre, il ne faut pas perdre de vue que ces deux moments initiaux de la chrétienté et de l’islam n’ont pas lieu au même moment, sept siècles les séparent, ni au même endroit. Le passage de la première épître de saint Paul aux Corinthiens auquel vous faites allusion (11. 2-10) fonde ce qu’il faut bien appeler, au grand dépit des fondamentalistes chrétiens, des relations de genre ; des relations culturellement fondées entre les hommes et les femmes[4. Première épître de saint Paul aux Corinthiens, 11. 2-10, La Bible de Jérusalem, Les Éditions du Cerf : «  Je veux cependant que vous le sachiez : le chef de tout homme, c’est le Christ ; le chef de la femme, c’est l’homme ; et le chef du Christ, c’est Dieu. Tout homme qui prie ou prophétise le chef découvert fait affront à son chef. Toute femme qui prie ou prophétise le chef découvert fait affront à son chef ; c’est exactement comme si elle était tondue. Si donc une femme ne met pas de voile, alors, qu’elle se coupe les cheveux ! Mais si c’est une honte pour une femme d’avoir les cheveux coupés, qu’elle mette un voile. L’homme, lui, ne doit pas se couvrir la tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu ; quant à la femme, elle est la gloire de l’homme. Ce n’est pas l’homme en effet qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme ; et ce n’est pas l’homme, bien sûr, qui a été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. Voilà pourquoi la femme doit avoir sur la tête un signe de sujétion, à cause des anges.  »].

Paul reconnait dans la chronologie de la création, qui veut que l’homme précède la femme, un principe d’ordre hiérarchique. L’homme ayant été fait à l’image de Dieu, il doit montrer cette image et donc se présenter tête nue au culte (ce qui est d’autant plus intéressant que les juifs, eux, y assistent la tête couverte – il y a là probablement l’idée très paulinienne de rompre avec le passé juif immédiat). Les femmes étant sous la domination du chef, dans le double sens du terme, la chefferie et le couvre-chef, elles doivent porter un signe de soumission. Et c’est le voile.

En même temps, à la condition du voile, saint Paul reconnaît une certaine place aux femmes dans la célébration du culte. Une place subalterne, mais une place : à l’époque, les femmes étaient admises au temple, mais n’y avaient aucun rôle, comme si elles n’étaient pas là.

Peut-on parler alors d’injonction au voile dans la chrétienté ?

Oui, chez saint Paul, pour être précis, c’est une injonction à se voiler pour la prière – il ne dit rien sur la vie quotidienne. Mais le motif du voile est repris et amplifié par les Pères de l’Église[5. Depuis le XVIe siècle, l’historiographie moderne appelle Pères de l’Église des auteurs ecclésiastiques, généralement (mais non exclusivement) des évêques, dont les écrits, les actes et l’exemple moral ont contribué à établir et à défendre la doctrine chrétienne avant le VIIIe siècle.], et notamment par Tertullien qui se donne la peine d’écrire tout un traité sur le voile, Le voile des vierges, lequel nous est parvenu intégralement. Dans cet ouvrage, il exige que toutes les femmes soient voilées de la plus jeune à la plus âgée, ce qui n’était pas le cas dans la société juive ni dans la société latine de son époque.

Mais comment expliquer cette injonction à rendre non visible une catégorie de la population dans la chrétienté alors que le régime visuel de la chrétienté, comme vous venez de le dire, est fondé sur le regard et qu’il est au service de la vue ? N’y a-t-il pas là un paradoxe ?

Posé ainsi, oui, il y a un paradoxe, mais qui repose sur le manque de sens historique de l’énoncé : si vous réinsérez les termes de votre question dans des époques historiques, ce paradoxe s’effondre. Je pourrais dire que c’est justement parce que c’est un monde où les femmes jouissent d’une relative exposition – une société en somme assez mixte – que les femmes chrétiennes doivent, pour des raisons de pudeur, se soustraire à cette exposition. Et ce ne serait pas faux.

Mais il faut surtout tenir compte de la rencontre entre une exigence phallocrate de hiérarchie et la construction progressive d’un monde fondé sur le regard et la visibilité. Ce régime de visibilité n’implique pas que tout soit visible. Les moniales sont cachées, et on peut aussi considérer les couvents, dont l’institution se développe vers le IVe siècle, comme un vaste système pour soustraire au regard une partie de la population. Le fait qu’une société privilégie la vue ne veut pas dire qu’elle privilégie absolument toutes les vues, tout le temps, dans tous les sens et à tous les moments. Il s’agit davantage d’une tendance que d’un universel.

Donc cela peut finalement s’expliquer par une hiérarchisation entre les genres ?

Oui. Tertullien est explicite, quand il dit par exemple que la femme doit se voiler car « le voile est son joug  ». C’est le signe de sa soumission à l’homme. Ce n’est donc pas là une mesure qui découle du régime visuel du christianisme, mais une mesure symbolique qui exprime la conséquence d’un impératif de soumission.

Dans l’islam, en revanche, le voile répond à un impératif visuel. L’islam organise un régime de visibilité suspicieux à l’endroit de la vue, elle n’est plutôt pas une bonne chose, et engendre toutes sortes d’inconvénients : elle provoque le désir sexuel, et les troubles sociaux qui l’accompagnent : jalousie, adultère, violences, viols, etc. Dans le Coran, le verset sur le voile est révélé à l’occasion de mauvaises pratiques de certains hommes, les « hypocrites »[6. Il s’agit d’habitants de Médine faussement convertis à l’islam, et qui s’étaient «  coalisés » ou «  conjurés  » (d’où le nom de la sourate) pour affaiblir le Prophète. ], à l’endroit de certaines femmes, musulmanes sincères.

Du coup, le voile apparaît dans le Coran comme un simple conseil, une recommandation, non pas faite pour humilier les femmes, ou pour les contraindre, mais simplement pour les signaler comme des femmes respectables, ni prostituées ni esclaves, et les soustraire à la concupiscence des hommes.

De quel verset parlez-vous en particulier ?

C’est le verset 59 de la sourate 33, les coalisés, ou les factions : « Ô prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de se couvrir de leurs voiles : c’est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées[7. Trad. D. Masson, Gallimard. ]. » C’est le seul verset sur le voile d’ailleurs.

Mais le terme employé dans le verset 59 est djilbab et pas hidjab… alors que le hidjab est, étymologiquement, ce qui cache, ce qui dérobe aux regards. Vous citez d’ailleurs l’article « Hidjāb » de l’Encyclopédie de l’Islam qui relève sept occurrences du mot hidjab dans le Coran, et aucune d’entre elles n’impose formellement aux femmes de porter un voile[8. J. Chelhod, «  Ḥidjāb  », Encyclopédie de l’Islam, Brill.]. Il y a cette occurrence que vous citez également où il est dit qu’il faut parler aux femmes du prophète derrière le hidjab. Or ce conseil du verset 59, c’est le djilbab, c’est autre chose…

Le djilbab, c’est le pan d’un tissu, oui.

Alors que la racine hadjaba signifie cacher, donc il n’y a peut être pas cette même injonction dans le verset que vous venez de nous citer…

Ce verset, c’est une injonction pratique : ayez sur vous un signe de reconnaissance qui prouve que vous êtes des musulmanes de condition libre et ce signe de reconnaissance, c’est un bout de votre vêtement[9. Jacques Berque, dans sa traduction du Coran, emploie le terme de « mante » pour traduire le djilbab du verset 59, cf. Le Coran, Essai de traduction, Paris, Albin Michel, 2002.], qui a en plus le mérite de cacher, d’opacifier. Mais c’est quelque chose qui, lu dans le verset, est extrêmement pragmatique, simple et sans aucune valeur religieuse. Alors que hidjab peut intégrer des dimensions religieuses, par exemple Dieu se dissimule derrière des hidjabs.

Ce n’est donc pas une injonction, une règle de droit, si je puis dire…

Non, mais comme le Coran est aussi un texte de droit, tout conseil a sans doute pris une autorité d’ordre juridique, ce qui n’est pas arrivé aux Évangiles.

Dans le Coran, à l’exception de ce verset, il n’y a donc pas d’injonction pour que les femmes portent le voile ?

Non, à aucun moment. La seule autre occurrence du voile, c’est le conseil donné aux femmes du prophète et, par extension, aux autres femmes de se voiler la poitrine en présence d’étrangers. La même sourate (24) leur recommande aussi « de ne pas frapper le sol de leurs pieds pour montrer leurs atours cachés » et, à ma connaissance, les bijoux de cheville ne font pas l’objet d’un débat particulièrement vif aujourd’hui.

Alors peut-être allez-vous encore me faire le reproche de manquer de sens historique, mais j’aimerais poser la même question que par rapport à la chrétienté. Comment expliquer qu’on ne trouve pas dans l’islam de règle simple et précise qui enjoigne les femmes à se voiler ? N’y a-t-il pas là encore un paradoxe, puisque l’islam s’inscrit dans un régime visuel qui veut réguler les désirs et nourrit de la suspicion à l’égard du regard ?

Parce qu’on trouve une autre règle dans le Coran qui enjoint les deux sexes à baisser les yeux. La réponse coranique est claire. C’est la sourate 24, « La lumière », versets 30 et 31 : « Dis aux croyants : de baisser leurs regards, d’être chastes. Ce sera plus pur pour eux. […] Dis aux croyantes : de baisser leurs regards, d’être chastes, de ne montrer que l’extérieur de leurs atours, de rabattre leurs voiles[10. Jacques Berque traduit ici le terme khimar – une mantille, ou voilette – par «  fichu  ».] sur leurs poitrines[11. Trad. D. Masson.]. » En fait, « être chaste » est une traduction française. Le texte en arabe est beaucoup plus cru, mot à mot, c’est : protégez vos parties génitales. Jacques Berque traduit ainsi : « Dis aux croyant(e)s de baisser les yeux et de contenir leur sexe. »

Il y a donc une égalité de gestes, qui s’impose également à l’homme et à la femme : il s’agit vraiment de baisser son regard. Si on lit très simplement ce qui est écrit, la différence est que pour l’homme, ça s’arrête là, à charge pour lui par ailleurs de cacher une zone qui va du nombril aux genoux. Tandis que pour la femme il faut en plus qu’elle se cache ; elle doit baisser son regard, puis le texte enchaîne : et qu’elle ait des atours couvrants.

Par la suite, après le Coran, quels types de textes juridiques, ou issus de la jurisprudence islamique, trouve-t-on sur cette question du voile des femmes ?

Avant le XXe siècle, le voile ne fait pas l’objet d’une jurisprudence particulière, c’est simplement un usage. Le droit islamique n’en parle sans doute pas plus que le droit français sous l’Ancien Régime n’évoque l’ombrelle, le parapluie ou la perruque. Ce qui fait l’objet en revanche, sinon d’une jurisprudence, du moins d’usages codifiés et normés, c’est bien pire que le voile, c’est l’enfermement des femmes.

Mon livre ne prétend certainement pas que les femmes jouissent, dans le monde islamique, d’une plus grande liberté qu’ailleurs. Je ne suis pas un ardent défenseur de l’islam. Je ne suis d’ailleurs, à titre personnel, l’ardent défenseur d’aucune religion. Ma position n’est pas celle des musulmans libéraux ou « modérés » comme on dit aujourd’hui stupidement, comme si une croyance quelle qu’elle soit pouvait être modérée. Cet argument consisterait à dire : bien comprise, c’est quand même une religion formidable – or je ne vois pas l’intérêt de ce type de justifications.

Ce qui est sûr, c’est que c’est sous l’autorité de cette religion que des femmes – celles dont l’époux était suffisamment aisé pour se le permettre – ont été rigoureusement enfermées dans des harems pendant une douzaine de siècles. La question du voile se modalise donc différemment. Ce n’est pas un symbole religieux de la soumission voulue par Dieu, c’est une cellule mobile, une réclusion portative, un cache que l’on revêt pour se rendre au hammam ou chez le médecin, quand il est absolument nécessaire de sortir.

Il y a donc une coercition…

Oui. Ce qui est troublant, c’est que ce qui n’avait pas de lien avec la religion, ce qui était une mesure sociale prise à un moment donné, est devenu très tardivement, au début du XXe siècle, une sorte de symbole religieux pour l’islam. Il y a maintenant une crispation religieuse autour du voile, y compris de la part des femmes qui le portent en disant : je le fais par religion, parce que c’est ma religion. Alors qu’il n’y a aucune source à ce sujet.

Dans une émission que vous avez donnée sur France Culture, Monique Canto-Sperber vous dit au cours de l’entretien que le voile musulman devient un signe de soumission[12. Monique Canto-Sperber, «  Le voile des femmes, un symbole de domination ou un signe d’appartenance ?  », Questions d’éthique, France Culture, 12 juin 2014.]. Vous répondez que non, et plus précisément que c’est un instrument de coercition. Quelle différence faites-vous entre coercition et soumission ? En quoi le voile contraint-il plus qu’il ne soumet ?

Dans l’idée de soumission, telle qu’elle est thématisée dans le christianisme chez Tertullien et déjà chez saint Paul, le voile fonctionne comme le symbole d’un état. Ma comparaison est pénible, mais c’est exactement comme la rouelle, l’ancêtre de l’étoile jaune, imposée aux juifs dans les États pontificaux notamment du XIIIe au XVIe siècle. C’est quelque chose qui dit : je suis soumise – c’est un symbole.

Chez les moniales aussi, le voile est symbolique. Elles se rasent les cheveux puis reçoivent un voile qui dit leur soumission, en l’occurrence à Jésus et non aux hommes. Le voile tel qu’il est voulu par Tertullien, c’est le symbole de la soumission des femmes aux hommes.

Un instrument de coercition, comme pratique dans l’islam, n’a pas de valeur symbolique, mais une fonction pratique. Le voile servait à maintenir la réclusion des femmes à l’extérieur de la maison, comme le fourgon cellulaire sert à prolonger la prison pendant un transfèrement ou comme les chaînes servaient à empêcher les esclaves de s’enfuir et de marronner.

Cela étant, la comparaison a ses limites. On ne peut pas vraiment comparer le sort des femmes à celui des esclaves, parce que ce n’est juridiquement pas la même chose : les femmes musulmanes étaient libres et non esclaves. Le Coran leur garantit une personnalité juridique nettement plus autonome que la plupart des droits européens de l’époque et recommande d’affranchir les esclaves musulmanes.

Que se passe-t-il ensuite ? Vous parlez de « vacillement du régime visuel de l’islam », de « trouble »… Ce vacillement se produit au moment de la rencontre coloniale. Que se passe-t-il à ce moment pour ce bout de tissu qu’est le voile ?

Les Français arrivent en Algérie en colonisateurs à partir de 1830. Ils y découvrent les musulmanes voilées et le tolèrent assez mal. Ils considèrent, sans doute pas à tort, que la dissimulation des femmes est une forme de contestation de leur autorité. Le général Bugeaud aurait dit : « Les Arabes nous échappent parce qu’ils dissimulent leurs femmes à nos regards[13. Au conditionnel, car la phrase originale de Bugeaud n’est pas retrouvée, mais a été citée par la féministe Hubertine Auclert en 1900 dans Les femmes arabes en Algérie, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 77.]. »

On a par ailleurs d’innombrables textes qui montrent à quel point les colons sont agacés de voir des femmes voilées, ou plutôt de ne pas les voir[14. On trouve de nombreux exemples de ce sentiment ainsi que des fantasmes et expériences prostitutionnelles de déshabillages qui en est le corrolaire dans F. Laurent, Le Voyage en Algérie, Anthologie des voyageurs français dans l’Algérie coloniale, 1830-1930, Paris, Robert Laffont, «  Bouquins  », 2008, notamment p. 171 (Th. Gautier), p. 303 (E. Fromentin), p. 504 (J. Lorrain), etc.]. Mais ce n’est pas que la raison coloniale d’État qui veut asservir les populations indigènes : les colons et les militaires sont aussi de jeunes hommes qui aimeraient accéder aux femmes, se les approprier.

D’où l’émergence d’un fantasme obsessionnel lié au dévoilement des femmes arabes. La possibilité existe cependant de voir des Arabes nues, mais ce sont des prostituées, pour beaucoup issues de la tribu des Ouled Naïl. Une confusion est alors entretenue avec la dernière vulgarité selon laquelle ces quelques prostituées vaudraient par une espèce de métonymie pour toutes les femmes.

Et l’orientalisme, dans la peinture et la littérature notamment, s’en mêle. Un nombre étonnant de scènes très typifiées de hammams ou de ventes d’esclaves sont produites, dans lesquelles on voit des femmes contraintes de se dévoiler. Une véritable érotique de l’humiliation est élaborée. Elles pleurent, elles ont les yeux baissés, elles sont honteuses, elles tiennent leur guenille à la main lorsqu’elle n’est pas à terre ; des hommes les matent, les touchent, les tripotent. Le tout servi par une technique picturale très académique et très virtuose, dans la grande tradition occidentale[15. Les tableaux de Jean-Léon Gérôme sont à cet égard exemplaires, et notamment sa Vente d’esclaves au Caire (1871).].

Il s’agit là d’un passage très étonnant dans votre livre, avec notamment ces reproductions de tableaux, où l’on voit des peintres hommes imaginer et fantasmer ces hammams auxquels ils n’ont jamais eu accès.

Bien sûr que c’est un fantasme. Ils vendent cela comme le voyage en Orient, ce tour des colonies qui tend progressivement à remplacer l’ancien Grand Tour[16. Le Grand Tour, écrit de la même façon en anglais, est à l’origine un long voyage effectué par les jeunes gens des plus hautes classes de la société européenne, en particulier britannique ou allemande, à partir du XVIIe siècle et surtout au XVIIIe siècle. Il est destiné à parfaire leur éducation, juste après ou pendant leurs études, qui alors étaient fondées sur les humanités grecques et latines.] d’Italie et de Grèce du XVIIIe siècle. À partir du moment où les routes sont plus faciles, la curiosité des artistes se déplace du côté du Maghreb actuel et d’une partie du Moyen-Orient. Quelques années plus tard, au tournant de 1900, les choses vont en quelque sorte s’aggraver avec la diffusion de la photographie. On a alors une production de photos coloniales qui joue sur ces ambiguïtés, mais cette fois-ci avec de vrais sujets : ce ne sont plus des sujets fantasmés, mais de vraies femmes, et plus exactement de très jeunes filles, qui comparaissent nues devant l’objectif.

Le cas de Lehnert et Landrock est très intéressant dans leur activité de photographe pornographique. Dans les années 1900, il y a beaucoup de photos pornos, y compris en Europe, et c’est pourquoi je ne souscris pas aux thèses qui accusent cette production iconographique d’un racisme spécifique[17. Malek Alloula, Le Harem colonial. Images d’un sous érotisme, Paris/Genève, Garance/Slatkine, 1981.]. On y voit, certes, des jeunes musulmanes nues avec un voile sur la tête et des bijoux ethniques, mais on trouve, à la même époque, des Bretonnes en coiffe bigoudène en train de s’ébattre avec de solides matelots, et même des bonnes sœurs en cornettes s’expliquant avec des curés le froc baissé.

Là où il y a un racisme plus caractérisé, à mon avis, c’est dans une pratique dérivée de la première, qui consiste à diffuser en grand nombre des cartes postales « soft » où les femmes se contentent de montrer un bout de sein. Ce sont des photos beaucoup moins pornographiques, mais qui sont vendues sur place et à tout le monde, sous des titres pseudo-ethnographiques du genre « Bédouine » ou « Type arabe ». On est là dans une autre échelle, différenciée des objets clandestins, des photos pornos très rares, vendues sous le manteau à des amateurs avertis.

On a donc un effet de superpositions : l’État qui voit dans le voile une résistance culturelle, les jeunes militaires ou les colons qui veulent dévoiler ces femmes, et qui les dévoilent effectivement dans les bordels, la peinture orientaliste, la photographie et le pouvoir colonial qui organise des séances de dévoilement…

Le pouvoir colonial français a une attitude très compliquée à l’endroit du voile. Pendant presque toute la durée de la colonisation, et particulièrement pendant les cinquante dernières années, le pouvoir français, au nom du code de l’indigénat (1865), protège le voile, parce que le droit de l’indigénat est un droit différentiel et discriminant, avec trois catégories. Un droit pour les Européens, un droit pour les juifs, qui va se fondre dans le droit français à partir du décret Crémieux (1870), et un droit particulier pour les musulmans qui est à la fois un droit infériorisant et protecteur.

Infériorisant, puisque les musulmans ont un statut juridique inférieur perpétuel, de tous ordres : il faut deux témoins contre un, ils ne peuvent pas agir en justice, etc. Bref, beaucoup moins de droits leur sont reconnus. En revanche, le droit coutumier local se trouve protégé par le droit français comme une exception aux lois de la République, ce qui, avec le recul, est assez invraisemblable. Du coup, la polygamie est protégée comme droit coutumier, le mariage des mineures, y compris vers 12-13 ans, est protégé comme droit coutumier, jusqu’aux promesses de mariage d’enfant. Et le voile est protégé. En sorte que l’on trouve des situations où les juges français refusent que des femmes voulant témoigner en justice se dévoilent, alors qu’elles se proposaient de le faire, comme c’est l’usage attesté dans l’islam : « Non, non, ne vous dévoilez pas, vous êtes musulmane. »

Ce régime juridique complexe du droit de l’indigénat est défait progressivement dans les années 1950. À cette époque, les Français comprennent qu’ils ne vont pas pouvoir garder la colonie en l’état et essaient de redéfinir, trop tard évidemment et de manière un peu panique, le régime colonial. Dans ce contexte, on assiste à des grandes fêtes de dévoilements forcés, pseudo-volontaires, organisées notamment par Lucienne Salan, épouse du général putschiste du 13 mai 1958. Le mythe proposé est alors celui de la France libératrice, la France qui va émanciper ces pauvres hilotes en jetant leur voile au feu. Il reprend les antiennes d’un féminisme de dames patronnesses qui s’accommodaient, avant-guerre, d’une IIIe République qui ne leur reconnaissait aucun droit civique, mais que révulsait la soumission de leurs « sœurs musulmanes ».

Là, on est dans le contexte des années 1950, avec le début de la guerre d’Algérie…

Entre-temps, les choses vont s’envenimer, parce qu’à ce moment-là, les Arabes, algériens en particulier, se servent du voile de deux manières. D’abord pour montrer leur opposition à tout ce que la France prétend leur apporter. Du coup, très probablement, les femmes se sont mises à revendiquer le voile comme un signe d’appartenance à une autre culture et comme un signe de refus de « s’assimiler », pour reprendre le mot très « Algérie Française » de Jacques Soustelle. Ensuite, pendant la guerre d’Algérie, le voile permet à des hommes de se travestir pour tromper l’ennemi et de dissimuler des armes. Il fait donc partie de la panoplie de guérilla, comme le montre une scène fameuse du film de Gilo Pontecorvo, La bataille d’Alger.

On en arrive donc au paradoxe actuel de notre question, où le voile qui est censé cacher va montrer quelque chose : l’appartenance de celle qui le porte à l’islam. Vous écrivez : « Elles assument avec une forme de panache la charge de rendre l’islam visible par ce qui reste de son ancienne préférence pour une visibilité réprimée ou, du moins, rigoureusement régulée.  » Le voile des femmes devient ce qui reste d’un régime de visibilité qui cachait, qui dérobait aux regards…

Oui, mais il y a un chaînon manquant dans ma réponse précédente où j’ai décrit la situation coloniale, et anticoloniale, si je puis dire, par rapport à la question du voile. Il y a un autre phénomène qui n’est pas directement colonial, mais plutôt lié aux signes avant-coureurs de ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation. Il s’agit de l’arrivée de la photographie dans le monde islamique, à un moment où celui-ci connaît un affaiblissement généralisé, avec le délitement de l’Empire ottoman au cours du XIXe siècle et son inexorable démembrement par les accords de Sykes-Picot en 1916.

Il se passe alors beaucoup de choses. Du côté du monde arabe, il y a un courant de pensée, la Nahda (le Renouveau) qui cherche soit à s’opposer terme à terme à la culture occidentale, soit au contraire, dans sa version libérale, à prendre le meilleur de la culture occidentale pour renforcer et rajeunir la culture islamique, en définissant une forme de renaissance. Dans ce cas, la Nahda entend acculturer un certain nombre d’inventions qui paraissent avoir contribué à la supériorité de l’Occident : telles que le dessin en perspective, les armes à feu, une certaine forme de démocratie, l’émancipation des femmes ou la photographie. Une bonne partie du monde arabe va d’abord résister assez longtemps à l’arrivée de cette dernière, mais au tournant 1900, sa diffusion massive l’oblige à reconsidérer son rapport aux images – et donc son système visuel.

Vous écrivez à ce propos que « bien qu’il existât des images, celles-ci étaient si rares et si peu diffusées que, pendant un peu plus de mille ans, jusqu’à l’orée du XXe siècle, on vivait et mourait, en Afrique du Nord, en Égypte, en Palestine ou en Syrie (à peine moins en Perse), sans jamais en avoir vu une, et en ayant seulement l’idée très vague qu’il s’agissait d’une mauvaise chose. ».

Oui, c’est vrai dans l’ensemble du monde arabe et particulièrement chez les sunnites du Maghreb, en Afrique musulmane et dans la péninsule Arabique.

Il y a donc là un bouleversement avec l’arrivée de la photographie, du cinéma…

L’arrivée du cinéma est très précoce en Égypte, quelques mois seulement après son invention en France. Immédiatement, un cinéma local très populaire se développe. Je pense que c’est là vraiment un élément déclencheur de cette mondialisation du régime visuel occidental. L’ascèse visuelle qu’on évoquait tout à l’heure ne va pas tarder à s’effondrer. Il en reste quelques bribes, pas beaucoup, quelques témoignages relativement bien conservés dans des villes traditionnelles – les médinas – du Maghreb.

Et donc le voile aujourd’hui, est-ce ou non une bribe de ce régime visuel qui s’est effondré ?

Le voile aujourd’hui, j’appelle cela un fossile vivant, ce n’est pas une bribe, ce n’est pas tout à fait la même chose. C’est tout ce qui reste d’un régime visuel aujourd’hui presque entièrement disparu et avec lequel il était en cohérence, comme dans un écosystème. Le voile était un instrument « d’invisibilisation » qui concourait avec d’autres, tel que l’architecture des maisons opaques, sans fenêtre sur l’extérieur (les moucharabiehs) ou la grande ascèse chromatique (villes blanches comme Alger, villes rouges comme Marrakech ; vêtements bis ou gris, etc.) à former ces mondes de visibilité retenue.

C’est difficile en fait de s’imaginer cela…

Oui, parce que ce sont des mondes disparus, mais c’est ainsi qu’ils étaient. Il y avait des interdits explicites. Le jaune de Carthame est, par exemple, réprouvé par les hadiths – tout comme le fait de porter des vêtements jaunes pour les hommes, car c’est considéré comme une marque de féminité.

Donc le voile de la femme s’insérait dans cette cohérence ?

En sorte qu’il n’était pas visible. Il ne se voyait pas. Il cachait sans être vu, comme fait une tenue de camouflage. Alors qu’aujourd’hui, toute l’économie visuelle à laquelle le voile était attaché s’est effondrée : il reste tout seul, comme une sorte de pluton granitique quand toute la roche tendre autour s’est érodée. Il devient alors le grand témoin d’un passé révolu et du coup, paradoxe des paradoxes, il devient une image des plus visibles, alors qu’il était censé cacher et qu’il entrait en cohérence avec un monde qui refusait les images.

De quoi devient-il une image ?

Il devient une image de l’islam, ce qui est un paradoxe majeur parce que l’islam n’est pas censé avoir des images. Dans le monde d’aujourd’hui, où il n’y a pas de Babel linguistique mais une Babel imaginale qui est Internet, on ne peut pas encore tout lire, mais on peut tout voir. Dans ce monde d’une transparence absolue, d’une mise en visibilité absolue, où les images circulent à la vitesse de l’immédiateté, le voile est devenu l’image de l’islam.

Vous avez dit sur France Culture que vous n’êtes pas sociologue, mais on a quand même envie de savoir ce que vous pensez des raisons pour lesquelles une jeune femme, ici, en France, va porter le voile. Que veut dire porter le voile en France en 2015, cela reste-t-il le symbole d’une coercition comme dans l’islam classique ?

Permettez-moi de vous reprendre sur un détail : je ne parle justement pas de symbole de coercition, mais de symbole d’un côté et d’instrument de coercition de l’autre. Mais votre lapsus est important parce que c’est devenu pour les féministes le symbole d’une coercition. Des féministes s’opposent au voile aujourd’hui parce qu’elles y voient le symbole d’une coercition.

Je pense d’abord que le voile reste un instrument de coercition toutes les fois qu’il est imposé aux femmes, ce qui est le cas dans d’innombrables pays musulmans et dans des circonstances qui vont de l’odieux à l’insupportable absolu. Odieux en Arabie Saoudite, où sortir sans voile est interdit par la loi ; insupportable absolu dans Daech, où c’est puni de mort. Je ne suis pas particulièrement un défenseur du voile, et certainement pas un défenseur du voile coercitif.

Mais il en va autrement là où le voile peut être un choix vestimentaire libre, comme en Europe, mais aussi dans de nombreux pays musulmans, comme le Maroc, la Tunisie ou la Turquie.

Et dans ces cas-là, les femmes qui mettent le voile le font volontairement ; ce sont des jeunes femmes, adultes ou adolescentes, dont il faut respecter les décisions précisément parce qu’elles sont libres. Il n’y a aucune raison de décider à leur place et de dire : elles ne savent pas ce qu’elles font. Elles ne se voilent pas pour manifester leur sujétion, mais pour revendiquer un signe iconique d’appartenance confessionnelle (et culturelle) dans un monde d’exhibition des signes iconiques. À la limite, le voile musulman en Occident est un phénomène qui devrait être mis en relation avec d’autres modalités collectives de présence dans un monde mondialisé d’images, comme le tatouage, le piercing ou la jupe-culotte (cette dernière, notoirement surreprésentée dans les « Manifs pour tous » et autres « Jours de colère »).

Je pense que, par un phénomène classique de clivage, les femmes qui se voilent volontairement pour inscrire leur conviction religieuse dans un système mondialisé de signes iconiques oublient que le voile est encore, ailleurs, un instrument de coercition. Mais après tout, ceux qui se tatouent oublient également que le tatouage est traditionnellement une marque d’infamie.

Pour conclure et reprendre un mot utilisé pour décrire la situation de la France face à ses colonies, le voile agace encore
et toujours.

Oui, le voile continue de révulser les Français. Ce que j’ai tenté, c’est de faire l’histoire de cette révulsion, et du coup, de déplacer le problème non plus du point de vue de la sociologie et du féminisme, mais vers des questions de regard, puisque c’est bien de regard qu’il s’agit. Cette recontextualisation nous montre que le voile est un fossile vivant, très vivant même, un fossile qui se porte comme un charme.

Notes

1 Phèdre, 249-251.