Comment protester intelligemment
Traduction par Raphaël Kempf et Otman El Mernissi
Cette traduction a été publiée dans la revue papier Jef Klak n°1 « Marabout »
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Traduction par Raphaël Kempf et Otman El Mernissi
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Goguenard, béret de travers, clope au bec, Woody Guthrie se frayait son propre chemin, loin des mondanités et des tentations de reconnaissance, convaincu que ses semblables, un jour, feraient ravaler leurs méfaits à tous les patrons de ce monde… Cette chronique musicale est publiée à la fois sur Article11 et sur Jef Klak. Comme un passage de flambeau, sachant que les prochains textes de ce type rédigés par votre serviteur seront publiés exclusivement chez l’ami Jef. Et chose surprenante pour le site de Jef Klak : les commentaires sont activés !
« Eh, Woody Guthrie, je t’ai écrit une chanson / Sur un étrange vieux monde qui poursuit sa course /
Il semble malade, affamé, fatigué, déchiré / On dirait qu’il se meurt, mais il vient à peine de naître. »
Bob Dylan, « Song to Woody »1 « Hey, hey Woody Guthrie, I wrote you a song, / About a funny old world that’s a coming along, / Seems sick and it’s hungry, it’s tired and it’s torn / It looks like it’s a … Continue reading
« Les gens m’aimaient, me détestaient, marchaient avec moi, me marchaient dessus, me criaient haro ou bravo, me louaient ou me huaient, et bientôt j’avais été invité et vidé par chaque lieu de distraction public qui existe dans ce pays. Mais je décrétai que les chansons étaient une musique et un langage sans frontières. »
Woody Guthrie, En route pour la gloire
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Woody Guthrie, tu aurais aimé le rencontrer au bord d’une route poussiéreuse écrasée de chaleur, sa chemise à carreaux empesée de sueur et ses traits tirés de fatigue. Il t’aurait salué de sa voix traînante d’Okie et t’aurait traité en camarade de galère, simplement, sans en faire des tonnes. Vous auriez peut-être partagé quelques gorgées d’un vin fortifié bon marché, du Thunderbird par exemple, ou du Cisco, puis quelques tranches de pastèque pour faire passer l’infâme goût des assommoirs made in USA, avant de repartir chacun de votre côté. Ou bien, l’humeur s’y prêtant, vous auriez taillé la route ensemble pendant quelques jours, poussant lentement, à pied, en stop ou en wagon de marchandise vers la Californie, les Appalaches, Des Moines ou le Minnesota… Freewheelin’.
Le soir, au coin du feu, vous auriez englouti un frugal repas avec quelques traîne-savates du même acabit, des ivrognes, des pauvres hères, des malchanceux, des fugueurs, ceux-là mêmes qu’il décrivit si bien dans son autobiographie (partiellement romancée) En route pour la gloire : « Je m’assis le dos contre le mur, observant ces hommes tourmentés, enchevêtrés, désordonnés. Voyageant à la dure. Habillés à la dure. Partis pour une sacrée longue solitude. Plus rugueux qu’un épi. Plus sauvages qu’un bâton. […] Discutant pire qu’un arbre bourré de pies. En désordre. Des gens désorientés, opprimés. » Au vrai : son public favori. Si bien qu’il aurait sorti sa guitare ornée de sa célèbre inscription balistique – « This guitar kills fascists » – et entonné quelques classiques de la hobo-sphère repris en cœur par la troupe avinée.
Un matin, au réveil, malheur, il aurait décampé sans demander son reste, dans un nuage de poussière. La route ce jour-là aurait été plus rude, diminuée de sa présence, orpheline. Un seul Woody vous manque et tout est déplumé.
* * *
Difficile de le nier, surtout au regard de ce qui précède : Woody Guthrie invite aux poncifs, aux envolées lyriques teintées de ce sépia nostalgique qu’arborent tant de grandes figures américaines du XXe siècle. Yep, il est difficile de trouver quelqu’un plus solidement arrimé à l’imaginaire ricain du vagabond insoumis. Il y a du Huckleberry Finn dans sa trajectoire, du Thoreau, du Agee – Louons maintenant les grands hommes ! –, du Boxcar Bertha, du Kerouac et du Steinbeck.
Né en 1912 à Okemah, dans l’Oklahoma – doublement Okie donc –, Woody Guthrie est très vite jeté sur la route par la Grande Dépression qui ravage sa région natale, cette catastrophe si puissamment contée dans Les Raisins de la colère[2. Évoquant sa chanson « Tom Joad », Steinbeck écrira : « J’ai mis trois ans à écrire ce foutu bouquin, et cet enfant de salaud en a fait autant en dix-sept couplets ! » ]. « Je voulais être mon propre patron », écrivait-il dans En route pour la gloire. « Avoir mon propre boulot quel qu’il soit et me débrouiller tout seul. » Dont acte : alors qu’ils sont des millions à vagabonder sur les routes, en quête d’un boulot, d’un refuge, d’un salaire, lui se fait très vite troubadour, chanteur itinérant dénonçant la misère, les patrons voyous et leurs milices ; tout en encensant les syndicats, les luttes sociales, les étincelles venues du peuple. Partout où il débarque, en Californie ou à New York, il a en stock des chansons adaptées aux luttes du moment, des ballades remontées. Un avion rempli de Mexicains expulsés s’écrase dans l’indifférence générale ? Il dégaine « Deportee (Plane Wreck at Los Gatos) », égrainant les noms des victimes[3. « Goodbye my Juan, goodbye Roselita / Adios mis amigos Jesus y Maria / You won’t have a name when you ride the big airplane / And all they will call you will be / Deportee »]qu’il n’enregistra jamais, au contraire du grand Cisco Houston.
https://www.youtube.com/watch?v=zOqjlRsUnBM
Les fascistes gagnent du terrain en Europe ? Il balance « All You Fascists Bound to Loose », pour leur annoncer qu’ils vont se faire marave sévère[4. « I’m gonna tell you fascists / You may be surprised / The people in this world / Are getting organized / You’re bound to lose / You fascists bound to lose. »]. L’activiste Tom Mooney est libéré après avoir durablement croupi en prison sous de fausses accusations ? Il compose d’une traite « Tom Mooney is Free », pour clamer que « La vérité ne peut-être entravée par une chaîne ». Et quand il participe avec Alan Lomax et Pete Seeger à la confection d’un recueil de chansons sur les luttes populaires, le titre choisi ne prend pas de gants : Hard Hitting Songs for Hard Hit People, soit, plus ou moins, Des chansons qui frappent fort pour ceux qui en prennent plein la gueule.
Bref, un battant cognant fort après avoir trop encaissé. Qui n’aura de cesse de parcourir le pays, fendant la misère les yeux grand ouverts, vagabond dans l’âme. Dans Like a rolling stone ; Bob Dylan à la croisée des chemins, Greil Marcus le définit comme « le troubadour des dépossédés, le poète de la Grande Dépression, le fantôme de la route américaine, un homme balayé par le vent et fait de poussière ». Une « poussière » qui lui colle bigrement à la peau dès qu’il s’agit de l’évoquer. Comme si le sang palpitant dans ses veines avait peu à peu été contaminé par les débris de la route, chargé de scories vagabondes. Le premier chapitre de son autobiographie en regorge d’ailleurs littéralement, de cette poussière mauvaise piquant les gorges, saturant les poumons, entravant l’horizon et « volant dans l’air comme si on était en train de la déverser avec des camions ».
Il faut dire qu’outre celle de la route, il connaît très jeune celle charriée par le terrible phénomène du Dust Bowl, ces tempêtes de poussière semblables aux plaies d’Égypte ravageant les Grandes Plaines américaines et ruinant des milliers de fermiers[5. Sa chanson « Dust Storm Disaster » détaille ainsi un jour de catastrophe : « Le 14e jour d’avril 1935 / Frappa la pire des tempêtes de sable à avoir jamais emplies le ciel / Vous pouviez voir cette tempête approcher, les nuages d’un noir de mort / Et à travers notre grande nation, elle imprima une piste funèbre. » ]. Un phénomène écologico-économique, lié autant à la sécheresse qu’au surlabourage et l’érosion qu’il entraîne. Leurs fermes et récoltes ensevelies, les familles de fermiers font leurs baluchons avant de rejoindre le ruban gris que Steinbeck appelait la « route mère » – cette Road 66 ouvrant sur l’Ouest. Pour l’Oklahoma natal de Woody, c’est 15% de la population qui est ainsi jeté sur les routes. Adieu veaux, vaches, cocon ; bonjour exil, misère, rejet. « Ensevelies nos clôtures, ensevelies nos granges / Ensevelis nos tracteurs, par cette tempête de poussière sauvage / On a chargé nos guimbardes et empilé nos familles à l’intérieur, / On s’est jeté sur cette autoroute pour ne plus jamais revenir[6. « It covered up our fences, it covered up our barns, / It covered up our tractors in this wild and dusty storm. / We loaded our jalopies and piled our families in, / We rattled down that highway to never come back again. » ]. », chante-t-il dans « Dust Storm Disaster ».
Woody Guthrie a consacré un album entier à cette catastrophe, Dust Bowl Ballads, enregistré à New York en 1940. Des chansons simples, touchantes, dépeignant sans en rajouter le terrible destin des exilés économiques : « Je suis un réfugié du Dust Bowl, / Et je me demande si je resterai toujours / Un réfugié du Dust Bowl[7. « I’m a dust bowl refugee, / And I wonder will I always / Be a dust bowl refugee ? »] ? », geint-il doucement dans « Dust Storm Refugee », chanson intemporelle qui s’appliquerait tout aussi bien aux jours actuels et à leurs persistants relents d’exclusion.
* * *
Si les compositions de Woody traversent si bien le temps, c’est parce qu’elles ne s’embarrassent pas de chichis. Une guitare, quelques accords, des paroles simples et acérées, et les voilà lancées. « Par dessus tout, les chansons de Woody ont le génie de la simplicité. N’importe quel imbécile peut être compliqué, mais il faut du génie pour atteindre la simplicité », écrivait son ami et camarade de lutte Pete Seeger[8. Dans The incompleat folk singer. À noter que Seeger avait lui écrit sur son banjo : « This machine surrounds hate and forces it to surrender ». ].
Au fond, ce qu’il y a de plus sympathique dans la figure de Woody Guthrie, c’est sans doute sa modestie. Ce côté rustique mis en avant, assumé, revendiqué comme un gage d’honnêteté. « On va montrer à ces fascistes ce qu’une bande de péquenauds peuvent faire », lâche-t-il, rigolard, en introduction de « All You Fascists Bound to Loose ». Comme si la solution n’allait pas venir d’une posture théorique élitiste, mais plutôt d’un bon sens populaire qui finirait forcément par triompher. Goguenard, béret de travers, clope au bec, le petit barde se frayait son propre chemin, loin des mondanités et des tentations de reconnaissance, convaincu que ses semblables, un jour, feraient ravaler leurs méfaits à tous les patrons de ce monde.
Rétrospectivement, le constat semble un brin naïf (quoique…). Mais c’est aussi ce qui fait sa beauté. Malgré tout les motifs de déploration, il restait habité par l’idée d’un avenir scintillant – « Je déteste quand une chanson vous fait croire que vous êtes né pour perdre », martelait-il. La Grande Dépression avait frappé, il avait assisté – de loin, en tant que matelot – aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale, il avait frôlé en victime la folie du maccarthysme, mais qu’importe : il ne lâchait pas l’espérance. Car les combats de Woody et de ses pairs s’inscrivaient dans des certitudes inébranlables, dont celle qu’ils allaient gagner, vu qu’ils étaient du bon côté de la barrière. Évoquant les années 1930 telles que Guthrie les lui avaient contées, le très jeune Bob Dylan expliquait ceci en 1963 : « Je ne sais pas comment on en est arrivés là, mais cela ne semble plus si simple. Il n’y a plus seulement deux camps, vous voyez ? Le temps du noir et blanc est fini. »
De l’eau a coulé sous les ponts. Des hectolitres bien vaseux. Woody Guthrie n’est pas totalement entré dans la mémoire universelle, contrairement à la légende Dylan, beaucoup plus sophistiquée, fascinante de génie, et aussi – il faut bien l’avouer – moins répétitive. Et s’il est permis de rire jaune devant le constat formulé par Dylan en 1963 – qu’aurait-il dit s’il avait eu 20 ans aujourd’hui plutôt que dans les sixties ? –, il est aussi permis de saluer bien haut la mémoire du sieur Woody Guthrie.
On peut d’ailleurs reprocher beaucoup de choses à Dylan, sa suffisance légendaire, son virage chrétien, une flopée d’albums hideux, mais il y a un élément qu’on ne pourra jamais lui retirer (outre une myriade de disques débordés par la grâce), c’est sa dévotion maintes fois confirmée envers son maître Guthrie. Alors que ce dernier se mourait dans un hôpital de la côte Est, grignoté par une maladie dégénérative, un Dylan encore juvénile lui rendit de multiples visites. « Woody me demandait toujours de lui rapporter des cigarettes, des Raleigh », écrivait Dylan dans ses Chroniques, avant d’évoquer sa profonde tristesse à voir son héros si diminué. Pour évacuer cette tristesse, tenter de lui remonter le moral, il lui chantait des chansons. Aussi bien les siennes que celles de l’homme alité. Parmi ses propres compositions, celle qui serait enregistrée sur son premier album, « Song To Woody », magnifique hommage et troublant passage de flambeau : « Je te chante cette chanson, mais je ne la chanterai jamais assez, / Car ils sont peu nombreux les hommes, / À avoir fait ce que tu as fait[9. « I’m a singing you the song, but I can’t sing enough, / Cause there’s not many men / That done the things that you’ve done. »]. »
Quant à la reprise que fait Dylan de « Pastures of Plenty », entonnée d’une voix douce sur un enregistrement peu connu, alors qu’il est très jeune, elle charrie avec elle toute la beauté de l’univers de Woody. Une tristesse fondamentale, mais également un émerveillement devant ces « pâturages d’abondance », la bonté de la terre nourricière et sa beauté, la fierté du labeur accompli et des mains crevassées d’ampoules. Toutes choses que Woody avait également chantées dans « This Land Is Your Land », mais de manière moins subtile. Ici, la musique se fait route, façonne des paysages, des montagnes, des ruisseaux insoumis, des forêts de poings levés. L’essence même de Woody Guthrie.
Pour aller plus loin :
Le site Les Mots Sont Importants a publié un bon article sur Woody Guthrie à l’occasion du centenaire de sa naissance. À lire ici.
Notes
| ↩1 | « Hey, hey Woody Guthrie, I wrote you a song, / About a funny old world that’s a coming along, / Seems sick and it’s hungry, it’s tired and it’s torn / It looks like it’s a dying and it’s hardly been born. » |
Les médias leur avaient collé l’étiquette « indignés », appellation non-contrôlée dans laquelle la plupart ne se retrouvaient pas. Celles et ceux qui occupaient la rue préféraient le plus sobre « 15-M », en référence à ce 15 mai 2011 où l’Espagne assoupie s’est réveillée. Un mouvement aux racines multiples, qui s’est construit dans la durée et continue à renouveler les imaginaires. De quoi aider à penser le mouvement du 32-Mars (ou « Nuit debout ») en train de s’organiser à Paris, cousin peut-être pas si éloigné de son aîné espagnol, dont l’exigence d’horizontalité, la défiance envers les partis et le refus de la représentation restent des outils indispensables pour une organisation capable de transformer la société.
Ce reportage madrilène a été publié dans la numéro 7 de la version papier d’Article 11, en décembre 2011, et nous en republions ici une version légèrement mise à jour. La situation a évolué depuis, notamment avec la montée en force du parti Podemos et l’institutionnalisation d’une part du soulèvement populaire1 Notamment avec les multiples mairies qui ont été gagnées par des listes non affiliées à Podemos et qui tentent d’appliquer les volontés de la rue. À ce sujet, on pourra lire le dossier … Continue reading. Mais l’encourageante vitalité des expériences autogestionnaires de l’autre côté des Pyrénées continue d’inspirer les modes d’organisation qui souhaitent rompre avec le système de représentation politique et l’oligarchie au pouvoir dans toute l’Europe.
« Je ne me sens pas particulièrement heureux, plutôt satisfait. Je vois cette action d’occupation comme un travail qu’il fallait accomplir – on l’a fait. Le reste suivra. » Pedro a la cinquantaine, une gouaille réjouissante et les yeux en pieds de biche. « Ce n’est pas parce qu’on est pauvres et sans domicile qu’on n’a pas de conscience politique. Nous aussi, on se sent anarchistes, on est impliqués », vocifère-t-il. Comme les six autres personnes présentes dans l’appartement, il a passé plusieurs années dans la rue, galère quotidienne. A vécu dans ces centres d’hébergement madrilènes que tous décrivent comme un enfer. Et se retrouve enfin, depuis trois jours, entre quatre murs solides. L’électricité fait encore défaut, les meubles aussi, mais l’essentiel est ailleurs : seize personnes jusqu’ici condamnées à une marginalité solitaire vivent désormais dans cet immeuble délaissé et plutôt confortable – six étages en plein centre-ville de Madrid. Nouveau départ : « Jusqu’ici, le système nous maintenait à la rue. Nous n’étions pas rentables, donc nous n’avions pas droit à la dignité, pas même matérielle. Avec le 15-M et ses suites, nous avons retrouvé l’espoir : quelque chose se construit, et nous y participons. » Dans la cuisine, un poste fatigué grésille en diffusant un vieux tube Eurodance ; ils sont quelques-uns à danser pour célébrer la « libération » des lieux.
Pedro et les autres occupants n’ont pas été relogés ici par quelques Zorros épars, militants au grand cœur menant leur action dans l’ombre. L’action fut collective et rondement menée, logistique bien rodée : repérages, vérifications du statut de l’habitation, prise en compte des risques divers… Impliqués dans l’Oficina de Vivienda2 Bureau du logement. de l’hôtel Madrid, bâtiment lui aussi occupé, les passe-murailles n’ont rien laissé au hasard. Pedro : « On s’est filé des tuyaux. Par exemple, mes amis et moi étions davantage au point sur les serrures et sur le repérage, tandis qu’eux [les squatteurs militants] en savaient plus sur l’aspect juridique. » Un joli serrage de coudes, prélude à d’autres occupations collectives. « Ce n’est qu’un début, s’enthousiasme Enok, venu de Barcelone pour apporter son savoir-faire en la matière[2. Un « savoir-faire » barcelonais bien décrit dans Squat, documentaire de Christophe Coelho, qui retrace les actions de Miles de Viviendas, groupe de squatteurs/euses sur-actifs/ves de la capitale catalane où militait une grande partie de l’actuelle équipe municipale de Barcelona en Comu, récemment élue à la mairie.]. On a monté un planning très précis, avec une nouvelle occupation chaque semaine. Des lieux pour loger les gens qui sont à la rue, pas seulement pour les militants. On a toute une liste d’adresses qui conviennent. »
Clope sur clope, traits tirés : Norma a beau être débordée, elle tient à tout expliquer par le détail, enthousiasme en roue libre. Avec quelques autres, elle est chargée de la commission communication de l’hôtel Madrid, impressionnant édifice de la Calle de las Carretas – à deux pas de la Puerta del Sol – occupé depuis le 15 octobre 2011. Ce jour-là, quelques mois après une massive manifestation du 15 mai (plusieurs dizaines de milliers de personnes), une petite colonne qui clôturait la journée en mode manif sauvage est passée devant le lieu décrépit et, sans tergiverser, en a pris possession. À l’abordage – dans l’improvisation. Durant les trois premiers jours fatidiques [3. En Espagne, une expulsion expéditive ne peut se faire que dans un délai de 72 heures suivant l’occupation.], un campement était installé devant les portes de l’hôtel, barrière humaine dressée contre une éventuelle intervention policière. Une fois l’occupation entérinée, et après de nombreuses assemblées générales, le lieu s’est scindé : les deux premiers étages et le quatrième servent d’espaces de réunion et d’organisation, les autres d’habitation.
Cela fait un mois que l’hôtel est occupé et cela semble un siècle. Pas tant à cause du bordel (indéniable), mais surtout parce que chaque coin est recouvert d’affiches, d’horaires de réunion, d’appels à manifester, de manuels anti-chefs, de verbatims d’assemblées générales ou de slogans divers – Abajo el capitalismo ! Joyeux capharnaüm. Une petite bibliothèque, une cantine et, entre autres, un jardin bio (sur le toit) complètent l’ensemble. À tous les coins de couloir, des militants libertaires, des migrants, des SDF, des punks à chiens, des vieux de la vieille, discutant et refaisant le monde autour d’une roulée, d’un jeu d’échecs ou d’un plat de lentilles.
Ceux qui résident ici (environ 70 personnes) ne resteront pas longtemps, ils iront habiter dans les nouveaux lieux occupés. Logique : l’hôtel a avant tout vocation à servir de QG stratégique, de centre opérationnel pour les luttes à venir et les activités sociales. La question du logement n’est qu’un pan du problème, la partie émergée de l’iceberg ; ils ne veulent pas en rester là : « Il s’agit de penser loin, pas seulement d’offrir un habitat temporaire. Nous voulons partager nos savoir-faire en terme de squat ou d’autogestion », explique Norma.
Pour les personnes impliquées dans le mouvement d’occupation, l’enjeu est double. Participer activement au relogement de ceux – ils sont nombreux – qui pâtissent lourdement de la crise, mais également encourager les initiatives autogestionnaires (assemblées, ateliers, coopératives…), démultipliées depuis le 15-M. Pour appuyer son propos, Norma sort un épais classeur bourré de fiches : « Tu vois, on organise plein d’ateliers ici, tout est noté. Il y a des assemblées politiques, évidemment, mais aussi des trucs moins attendus, comme des ateliers d’arts plastiques ou des assemblées féministes. Tiens, cette fiche, c’est celle des veteranos du 15-M, ils ont tous plus de 70 ans et se réunissent ici régulièrement pour discuter du mouvement. Mieux : d’ici un mois ou deux, nous aurons une université libre au quatrième étage. » Pour Enok, qui a participé à un projet similaire sur Barcelone, l’enjeu est de taille : « Il s’agit de reprendre l’initiative dans tous les domaines. À l’université classique, on t’apprend seulement à monter sur le dos des autres, à tirer ton épingle du jeu ; les universités autonomes donnent des armes pour lutter, et apprennent à s’organiser collectivement. Par exemple, si ton truc c’est les bouquins, le but n’est pas de t’enseigner comment devenir un éditeur parfait, mais plutôt comment créer une coopérative autour du livre. »
Au cœur de cette démarche, la volonté de s’ouvrir sur l’extérieur, de ne pas se refermer sur un cercle militant pétri de codes et de logiques de clan – fermez les volets. Et comme les gens vivant à la rue sont les premiers concernés, les envers de la grande précarité sont abordés, notamment les questions de drogue et d’alcool. « Ces problèmes ont été directement créés par cette société, on ne peut pas faire comme s’ils n’existaient pas, résume Norma. Et nous avons créé des groupes de travail avec ceux qui étaient concernés pour essayer de prendre le contre-pied des institutions, en répondant présent quand quelqu’un est dans la merde. » Même enjeu avec les migrants, dotés ou non de papiers : organiser des cours d’espagnol ou des ateliers sur les droits juridiques est ici vu comme une évidence, une manière de pallier les carences du système et de contrer la guerre aux pauvres, omniprésente à Madrid[4. Le prolixe collectif Observatorio Metropolitano a consacré un récent ouvrage à la question : Manifiesto por Madrid, Critica y crisis del modelo metropolitano (Éditions Traficantes de Sueños). Il y dénonce l’urbanisme mégalo, la gentrification des quartiers populaires et l’orientation sécuritaire des politiques locales et nationales.]. « On en arrive à un point où les administrations débordées envoient des migrants dans les centres sociaux occupés en leur disant que c’est le seul endroit où ils peuvent recevoir de l’aide », s’étouffe Alvar, un des fondateurs du canard dissident Diagonal [5.Un entretien avec Alvar autour de ce journal a été publié sur Article11 en janvier 2012 à lire ICI .].
Dernière voie – pas des moindres – empruntée par les occupants de l’hôtel Madrid : la volonté de toucher le « péquin moyen », et pas seulement les exclus du système. Utopie ? Sur le court terme, sans doute, tant la figure caricaturée du squatteur vandale et nuisible reste omniprésente dans l’imaginaire collectif. Mais les représentations en Espagne changent aussi vite que s’intensifie la crise et qu’émergent des alternatives hors système. Dans ce mouvement des mentalités vers une nouvelle approche du « commun », le 15-M a joué et joue encore un rôle crucial.
Ceux de l’hôtel Madrid se présentent parfois comme les « enfants bâtards » du mouvement dit des Indignés : souvent en désaccord avec ce « paternel » un peu pataud et lent à la détente, mais issus de la même famille. Une fratrie bavarde, dont les membres partagent un même refus du système et de son organisation hiérarchisée, explique Viviane, très impliquée dans Traficantes de sueños [6. Trafiquants de rêves.], structure autogérée centrée sur une librairie et une maison d’édition : « Le 15-M, tel que je le vois dans l’idéal, c’est le partage d’une souche commune où aucune parole d’autorité ne s’impose. On y va lentement, on discute, on fait passer le processus avant la conclusion. Quand ça grince et que le vertical refait son apparition, on remet tout à plat. Certains, notamment les médias, nous pressent pour qu’on dégage une parole définitive, des idées choc [7. Certains journalistes ont d’ailleurs été dégagés lorsqu’ils se faisaient trop envahissants, notamment à l’hôtel Madrid : « Ils voulaient des images de carte-postale, type des vieilles dames discutant avec des punks ; certains en ont eu marre », rigole Viviane.], mais ce serait mépriser le temps nécessaire à la confrontation des idées. » Impossible, en tout cas, de parler du mouvement des occupations sans évoquer les racines et la genèse du 15-M : l’un alimente l’autre, et vice-versa.
« 15-M » – c’est par cette abréviation qu’en Espagne les gens désignent le virage « historique » du 15 mai 2011. La fin d’un long sommeil. De l’autre côté des Pyrénées, Mai-68 était regardé à travers les grilles de la dictature franquiste, et le Mai-rampant italien [8. Référence au Mai-68 italien qui dans ce pays s’est étalé sur près de dix ans.] n’était qu’un fantasme lointain pour une jeunesse castillane muselée. Depuis l’éclat de 1936, peu d’élan révolutionnaire, peu d’emballement collectif, hors les complexes luttes indépendantistes basques ou catalanes et la période de Transion démocratique, si ce n’est en février 2003, quand des centaines de milliers de manifestants avaient envahi les rues de Madrid, contre la guerre en Irak. [9. Les Pactes de la Moncloa pour une transition démocratique signés en 1977 par la droite post-franquiste, le PSOE, le Parti communiste et les syndicats devenus officiels, posent comme base inamovible la monarchie et l’unité nationale. Après des mobilisations ouvrières et étudiantes, le pays entre dans une ère de libéralisation : indépendance du pouvoir judiciaire, liberté de la presse, droit de réunion, reconnaissance des communautés basque et catalane, période culturelle de la « Movida », etc.]
L’étincelle est venue sans prévenir, joyeuse escalade : le 30 mars 2011, des manifestations massives d’étudiants et de jeunes précaires appellent à la grève générale et à la solidarité entre chômeurs et travailleurs. Manifs prolongées – le 7 avril – d’une plate-forme intitulée « Jeunes sans futur », critiquant vivement le système politique espagnol, écrite par celles et ceux qui formeront plus tard la Parti Podemos. Dans le même temps, le mouvement No les votes [10.Ne vote pas pour eux.] gagne en popularité. Premières banderilles. Le 15 mai, c’est avec ce bagage que des manifestations sont organisées dans plus de cinquante villes du pays. À Madrid, décision est prise d’occuper un lieu symbolique : la Puerta del Sol, en plein centre de la ville. Mauvaise joueuse, la police évacue après une seule journée et interpelle 19 personnes. Le lendemain, ce sont plus de 10 000 motivés qui reviennent avec tentes, sacs de couchage et une forte détermination. Toma la plaza[11. Prends la place !] !
Après quelques jours de « campement », beaucoup sentent qu’un mouvement populaire se constitue et que la majorité des Espagnols sont favorables aux insurgés. Un soutien diffus qui incite les occupants à une résistance non-violente face aux pressions des autorités. « On s’est senti portés par ce qui se passait au Maghreb et en Grèce, et on a beaucoup discuté de la question de la violence et de l’affrontement direct, explique Alba, volubile activiste rencontrée dans l’un des nombreux centres sociaux occupés de la ville, le Patio Maravillas. On peut se battre s’il le faut – on sait le faire. Mais le contexte était particulier, et nous avons choisi de ne pas rentrer dans l’escalade répression/contre-répression. Le mouvement paraissait suffisamment fort pour que notre rage passe par d’autres canaux. Le but était que grand-mères et gamins puissent venir dans les manifs et sur le campement, sans craindre autre chose que la police et l’État. C’est comme ça que nous avons pu dessiner un ennemi commun et des perspectives faisant consensus. » Dans le même temps, une certaine discipline s’instaure – qui fait grincer quelques molaires. Pour éviter les bagarres et les comportements agressifs, l’alcool est ainsi banni des rassemblements de masse, manifs, actions, assemblées : les bouteilles sortent une fois le débat ou l’action terminés. Des restrictions de peu d’importance au regard de ce qui se construit : les manifs sauvages se multiplient, les charlas[12. Débats publics.] bénéficient d’une grande qualité d’écoute et des mots d’ordre tels que « À bas le capital », « Vous ne nous représentez pas » ou « Non à la spéculation » sont sur la bouche de tous, jeunes et vieux, radicaux et réformistes. Comme s’il était désormais acquis que chacun partage le même objectif et qu’il ne reste plus qu’à débattre du chemin à prendre. Naïf ? En partie, sans doute. De là à catégoriser le 15-M comme une mouvance de « bisounours », il y a un pas. Jésus, élégant membre du groupe surréaliste de Madrid[13. En Espagne, la tradition surréaliste reste vivace, mêlant pratique poétique et politique. https://gruposurrealistademadrid.org/], s’insurge contre cette caricature de l’indigné mouton, chair à matraque : « Il ne faut pas oublier que le campement du 15-M s’est construit sur l’illégalité et la désobéissance. Les gens ont décidé de rester et de braver les menaces de la police. »
Aveuglés par le voile du concept fourre-tout d’« indignation », les observateurs extérieurs ont tendance à considérer le mouvement comme flou et passif, sans ligne politique claire. Nombreux ceux qui, frileux à l’idée de participer à une assemblée ou attachés au privilège de la parole critique, flippent devant une jeunesse délaissant les botellons[14. Le botellon est un rassemblement éthylique, généralement impromptu, de jeunes et moins jeunes sur les places des villes espagnoles. L’objectif : coucher les bouteilles en collectivité, pas chez soi.] débridés pour réellement prendre la rue. Aux yeux de Lucia, militante qui a participé, au fil des ans, à la création de nombreux lieux de vie collectifs à Madrid, les avancées réalisées depuis plus de six mois sont pourtant impressionnantes : « Depuis le 15-M, les gens ont investi la rue. Qu’ils soient réformistes ou non, il y a un désir de lutter pour quelque chose de différent. Une envie très précieuse, même si elle ne dégage pas encore de programme révolutionnaire. Je crois même que c’est une force. Ne pas céder à l’urgence, casser la temporalité d’une actualité qui nous paralyse à force de nous épouvanter : nous nous rencontrons et discutons de politique. Pour de bon. »
Après environ deux mois de ce campement géant, les discussions aboutissent à un changement de tactique, pour éviter l’épuisement et donner plus de cohérence au mouvement. Progressivement, l’organisation se décentralise et des comités de quartier sont créés. Moins spectaculaire, peut-être, mais plus constructif. « Sur la Puerta del Sol, les assemblées étaient loin d’être horizontales : il y avait des chefs, des managers, des orateurs qui pourrissaient tout, tempère Noé, militant anarchiste au long bouc, porteur d’une vision plus critique. Ce qui se passe aujourd’hui dans les quartiers, à échelle locale, est beaucoup plus solide et puissant, même si plus difficile à appréhender dans sa globalité. Mais il reste du boulot. Tant que l’attention restera concentrée sur la Puerta del Sol – comme si c’était la tête et les quartiers le corps obéissant – et que nous reproduiront le modèle de hiérarchie qui convient si bien aux schémas de compréhension des médias, nous ne réussirons pas à créer un mouvement autogestionnaire davantage fondé sur l’autonomie que sur le spectacle. »
On discute aujourd’hui dans les assemblées de quartier de la suite du mouvement et de la question du vote, mais aussi des affaires locales, des possibilités de s’organiser pour que tout ça ne soit pas que palabres. Mot d’ordre : place au concret ! Au lendemain des élections du 20 novembre 2011[15. Celles-ci ont entériné la décrépitude du parti socialiste – énième alternance made in démocraties occidentales. Voir sur le sujet l’article « Danser sur les urnes », Article 11.], des frissons parcourent la place Tirso de Molina lorsqu’une jeune fille apprêtée prend la parole au cours d’une charla : « La révolution ne se fait pas en un soir. Ce qui compte, ce ne sont pas les grands mots, mais les petites choses du quotidien : nous réapproprier la santé, organiser la garde des enfants et de leur éducation, mettre en place des petits-déjeuners gratuits, multiplier les bureaux autonomes de droits sociaux ou reprendre en main la question de l’alimentation abandonnée à l’industrie agroalimentaire et aux supermarchés. C’est le moment de monter des coopératives qui se passent de l’État et de montrer que ça marche ! »
De fait, les initiatives fleurissent : réquisitions de logements vides voués à la spéculation – on l’a vu –, mais aussi mise en place de coopératives d’achat et de production ; création de crèches, de cantines autogérées, d’ateliers divers, de points d’information aux sans-logis… Autant de petites pierres qui se dressent dans les rues madrilènes et le reste du pays. Si ces initiatives prennent appui sur le mouvement du 15-M, elles proviennent également d’outils aiguisés dans les années précédentes.
Tombé du ciel, le 15-M ? À d’autres… Le mouvement n’a rien d’un simple accroc de l’histoire ou d’une éphémère épiphanie collective, encore moins d’une erreur de casting. Tous les ingrédients étaient là. Crise sociale (plus de 20% de chômage), crise du logement[16. Alors que les banques du pays avaient encouragé l’acquisition de logement par endettement, avec des crédits très bas, beaucoup de ménages espagnols se retrouvent aujourd’hui dans l’impasse – souvent à la rue – depuis la crise et l’effondrement des prix de l’immobilier.], discrédit généralisé de la classe politique… Un contexte favorable venu se greffer au terreau autogestionnaire cultivé de longue date par des milieux radicaux qui avaient stocké la poudre, multipliant les infrastructures et – surtout – s’ouvrant sur l’extérieur.
C’est un leitmotiv, presque un mantra : dans les milieux militants du coin, on se plaît à raconter en détail le moment où – il y a une quinzaine d’années – certaines franges radicales de la ville ont opté pour une lutte moins frontale, plus calculée. « Le milieu autonome de Madrid a choisi d’évoluer parce que les actions un peu “chaudes” n’apportaient rien, se souvient Alvar. Les flics nous mettaient en taule et les gens s’en foutaient. Nous avons alors pris une autre direction, en nous dissolvant dans le social. Au début, c’était un peu futile : nous proposions des ateliers fanfares, par exemple, et puis nous avons trouvé des moyens plus utiles d’intervenir, comme les Oficinas de derechos sociales [17. Bureaux de droits sociaux.] Nous gardons le même ennemi, mais nous l’attaquons autrement. » Mêmes convictions, autres solutions. « C’est évident que ce que l’on fait depuis une quinzaine d’années a contribué au 15-M, lance Lucia. Le mouvement actuel est le prolongement d’une scène activiste qui s’est beaucoup interrogée et a fini par trancher, un peu comme les zapatistes : la stratégie avant l’idéologie. »
L’analogie peut prêter à sourire (le Chiapas à Madrid ?), pas les réalisations concrètes de ces quinze dernières années : librairies alternatives, journaux militants, revues explosives, maisons d’édition libertaires, centres sociaux… Inspirés par les luttes italiennes des années 1970-80, des groupuscules autonomes ou libertaires ont délaissé l’obsession du « groupe affinitaire » pour créer des espaces de rencontre où la parole peut circuler. L’objectif ? Sortir de la marginalité surjouée et de ses attributs – cagoules, petits livres noirs et barres de fer – pour décapsuler les horizons et multiplier les aficionados.
Habitué aux austères squats hexagonaux, le militant franchouillard de passage ne peut qu’être frappé par l’atmosphère règnant dans le milieu alternatif madrilène. Effervescence tous azimuts. L’offensive passe par un accueil de la parole politique – d’où qu’elle vienne et sans uniformes. Fourmilière militante, le Patio Maravillas invalide ainsi le cliché d’un activisme autiste. Plusieurs soirs par semaine, un bar « clandestin » s’y ouvre au public, avec une forte affluence : bobos, prolos, zonards et anars s’y croisent allègrement. Le planning est criblé d’une vingtaine d’ateliers quotidiens : danse, couture, chorale, cuisine, écriture, théâtre, guitare, sérigraphie, photographie, etc. On y trouve également une Oficina de derechos sociales, qui accueille précaires et migrants pour les informer de leurs droits, partager les galères, monter des dossiers avec des avocats et préparer des actions collectives. L’ambition affirmée, bien avant le 15-M, était – et reste – claire : ébrécher le vieux monde en créant et diffusant le plus largement possible les modalités pratiques de son renversement. Tout sauf le ghetto.
Hors des espaces occupés, d’autres expériences font écho à cet impératif. La coopérative Traficantes de Sueños, créée il y a une dizaine d’années, est ainsi un passage obligé. Trafis, en abrégé, n’est pas seulement une librairie, mais aussi un lieu de réunions publiques, une maison d’édition, un atelier de graphisme, un centre de formation, un réseau de diffusion-distribution… le tout en autogestion. Idem pour le journal Diagonal, lancé en 2005, qui a opté pour une forme passe-partout afin de ne pas effaroucher le lecteur lambda avec des codes graphiques trop marginaux. Contrepartie : le journal, qui se veut mature (trop ?), jouit d’une certaine santé financière, d’un lectorat fourni et d’une réelle présence dans les mouvements sociaux.
Des exemples piochés dans un éventail militant aussi fourni qu’hostile aux récupérations syndicales, politiques ou municipales [18. Certains lieux se révèlent plus poreux à la récupération, comme l’immense Tabacellera, ancienne fabrique de tabac parachutée par la municipalité comme lieu alternatif officiel : vigiles et soft showbiz au programme…]. Les rues de Madrid semblent habitées par ce tissu de structures aguerries, prêtes à accueillir celles et ceux qui ont brisé l’individualisme et le cynisme pour commencer à s’organiser en commun. « Ces lieux où l’on avait l’habitude de traîner, parfois avec l’impression de mouliner à vide, se sont soudain remplis, rappelle José – larges rouflaquettes et sourire au coin de la cerveza –, habitué du centre social libertaire Casablanca. Beaucoup de gens qui n’étaient pas politisés se sont réunis pour parler et agir. Ceux qui venaient de groupes libertaires et autonomes ont participé aux assemblées sans mépris ; leur présence a souvent permis d’empêcher les staliniens et les trotskos de prendre le pouvoir. Et les nouveaux venus ont vite capté que les idées et les fonctionnements horizontaux sont plus intéressants que les vieux organigrammes de parti. »
Un lent travail de sape, qui s’est fait dans l’indifférence envers les partis et dans une volonté assumée de se dégager de l’urgence pour fabriquer des liens solides et des outils pertinents. Objectif : construire sur la longueur, sans emballement. Le mot de la fin pour un militant américain d’Occupy Wall Street, de passage au Patio Maravillas pour un débat animé : « Les médias posent toujours les mêmes questions : quel est votre programme ? Quel est votre chef ? Il n’y a pas de réponse, parce que celle-ci se construit et évolue à chaque instant. »
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Article original sur Article 11 ici
Notes
| ↩1 | Notamment avec les multiples mairies qui ont été gagnées par des listes non affiliées à Podemos et qui tentent d’appliquer les volontés de la rue. À ce sujet, on pourra lire le dossier du journal CQFD de novembre 2015, dont une partie est disponible ici et ici. Le reste du dossier peut être commandé en écrivant à : redaction(at)cqfd-journal.org. |
| ↩2 | Bureau du logement. |
Pour beaucoup, le projet de loi du 28 juin 1974 a réglé définitivement le problème de la contraception. Encore aujourd’hui, la pilule pour femmes apparaît souvent comme une solution incontournable, sinon unique. Pourtant, la maîtrise de la fertilité recouvre des pratiques très variées : médicalisées ou autonomes, individuelles ou collectives, etc. Et si les femmes sont les premières concernées par la contraception, elles n’ont pas à en rester les seules actrices.
Cet article est issu du numéro 2 de Jef Klak, « Bout d’ficelle », qui aborde des questions liées au textile, à la mode et aux identités (de genres, sexuelles, etc.), et encore disponible en librairie.
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En 1979, le journal Libération fait paraître l’acte fondateur de l’Association pour la recherche et le développement de la contraception masculine (Ardecom), appelant à « discuter entre hommes », avec la « volonté de voir ce qui peut être changé du côté de la virilité obligatoire ». Cette association fédère plusieurs groupes de parole d’hommes, pour la plupart issus d’organisations d’extrême gauche et proches des féministes. Comme l’explique l’un des protagonistes de Vade retro spermato, film documentaire sur le sujet réalisé par Philippe Lignières en 2011, « les femmes posaient des questions qui nous obligeaient à nous éclaircir. On [voulait] s’envisager en tant qu’hommes autrement qu’au travers du modèle patriarcal et phallocratique ». Sur la base de réunions régulières, ces groupes « permettaient d’échanger, avec des engueulades, des tensions, de l’intimité », sur leurs sexualités, leurs rapports aux autres, leurs vécus ou leurs émotions… Encouragés par les mouvements de femmes à considérer la contraception comme un enjeu central – parmi d’autres – des rapports de pouvoir dans un monde patriarcal, certains hommes cherchent alors à développer une contraception masculine : ils y voient un moyen d’action concret contre leur position de dominants, ainsi qu’une manière de s’assumer pleinement en maîtrisant leur fertilité. L’enjeu n’est pas seulement de parvenir à un meilleur partage des responsabilités, des dangers et des contraintes de la contraception, mais de l’inclure dans une réflexion plus large. Ainsi comme le résume l’historien Cyril Desjeux : « La contraception masculine deviendra un enjeu moral et social, et non plus seulement sanitaire. L’objectif sera d’arriver à sensibiliser les hommes face à leurs responsabilités parentales et sexuelles1 Cyril Desjeux, « Histoire de la contraception masculine. L’expérience de l’Association pour a recherche et le développement de la contraception masculine (1979-1986) », Politiques … Continue reading. »
L’intention de l’Ardecom est d’inventer une méthode pour rendre les hommes infertiles, de façon réversible. Mais pour ce faire, les membres de l’association doivent faire face à une absence de ressources « matérielles », d’une part, puisqu’il n’existe aucune méthode contraceptive médicalisée développée en direction des hommes, et « symbolique » d’autre part, la contraception étant difficilement perçue comme une demande émanant des hommes[2. Ibid.]. Pour pallier les difficultés, ils lancent des appels à participants et à volontaires pour des essais cliniques, par le biais des réseaux affinitaires ou par petites annonces, et publient une revue, Contraception masculine-paternité, dont deux numéros paraissent en 1980. Des antennes locales de l’Ardecom se forment dans une quinzaine de villes. Au-delà de la formation d’une base militante, l’Ardecom essaie de « trouver des acteurs institutionnels susceptibles de croire en ce projet et de le porter[3. Ibid.] ». L’association prend contact avec des hôpitaux, des Cecos (Centres d’études et de conservation des œufs et du sperme), ou avec le Planning familial, et elle dépose des demandes de financement auprès du ministère de la Santé, sans que rien n’aboutisse. C’est finalement la présence de médecins dans les groupes de discussions qui débloque bientôt la situation : ces derniers accompagnent les expérimentations contraceptives et établissent des protocoles visant à vérifier leur efficacité. Les expérimentateurs et les tâtonnements des débuts ont souvent fait l’objet de railleries, jusque dans les milieux attentifs aux questions du sexisme. La première méthode contraceptive, dite hormonale, testée principalement par les groupes de Paris et Lyon, se fondait sur l’ingestion de deux pilules (des progestatifs inhibant la production d’hormones sexuelles), qui devaient être accompagnées d’un gel contenant de la testostérone à s’appliquer sur l’abdomen. La technique fonctionne. Seul petit « hic » : ce gel transmet les hormones par contact cutané… Autrement dit, si l’on s’approche ou que l’on se frotte un peu trop contre un torse gélifié, bonjour la pilosité non désirée ! Loin d’être anodin, cet effet secondaire a entraîné l’arrêt, pour le groupe parisien, de l’utilisation de cette technique en 1984, jugeant les contraintes trop importantes. De son côté, le groupe lyonnais a poursuivi cette expérience jusqu’en 1986, cherchant des moyens d’atténuer les effets incommodants.
La recherche d’une méthode thermique n’échappe pas non plus aux moqueries – hier comme aujourd’hui, les histoires qui circulent ne manquent pas de renvoyer de ces groupes une image de plaisantins, peu crédibles. C’est plus particulièrement au sein du groupe local de Toulouse, le Garcom (Groupe d’action et de recherche pour une contraception masculine), que se concentrent les efforts pour élaborer cette technique. Conscients des propriétés contraceptives de la chaleur, les Toulousains se sont lancés dans la recherche d’un moyen permettant de maintenir les testicules au chaud. Dans le film Vade retro spermato, l’un des membres du Garcom revient sur ces tentatives, pas toujours heureuses : « L’idée [était venue] de se glisser une résistance électrique dans le slip, avec toutes les questions sur la longueur de la rallonge pour pouvoir vivre normalement la journée… Ou bien de se balader avec des capteurs solaires sur la tête… On a développé tout un tas d’idée rigolotes, mais qui ne nous faisaient pas avancer d’un iota. » Finalement, la solution est partiellement apportée par un copain paysan, lequel constate que ses testicules remontent dans les canaux inguinaux, dans la cavité abdominale, après quelques heures passées sur son tracteur. Or maintenir les testicules à l’intérieur du corps permet d’augmenter leur température des quelques degrés nécessaires pour stopper la spermatogenèse. Les réunions s’articulent alors autour d’ateliers très pratiques : comment maintenir ses testicules dans les canaux inguinaux pendant environ douze heures par jour ? L’ingéniosité collective donne naissance à une invention baptisée RCT, pour « Remonte-couilles toulousain »[4. Le nom même de « remonte-couilles toulousain » a pu être critiqué, parce qu’invitant aux moqueries en tous genres.]. Il s’agit d’un slip troué afin de laisser passer la verge et la peau du scrotum, et qui permet de faire remonter et de maintenir les testicules dans les canaux inguinaux. Chacun crée son propre sous-vêtement contraceptif, avec parfois quelques difficultés à surmonter : « Des fois, on doit remonter les testicules qui descendent quand le slip n’est pas bien ajusté, il faut passer la main, et ça peut amener à se toucher devant les gens », explique Claude dans une émission radiophonique consacrée à la contraception masculine[5. « La contraception masculine », Comme à la radio, émission du 16 novembre 2011 sur Canal Sud.]. Mis à part ces petits déboires techniques, les spermogrammes sont formels : le RCT porté correctement rend stérile au bout de deux à cinq mois ; s’il n’est plus porté, l’homme redevient fertile. Ça marche !Malgré ces départs prometteurs, les groupes cessent leurs activités à partir de 1986[6. L’Ardecom finira par se dissoudre en 1988. ]. La propagation de l’épidémie de Sida est l’une des raisons le plus souvent invoquées pour expliquer l’arrêt des expérimentations – avec le préservatif comme seule technique de protection valable. Les trajectoires individuelles des membres expliquent aussi la dissolution de ces espaces de parole : certains ont voulu devenir pères, d’autres ont fini par faire « comme les autres mecs » en prétextant que la plupart de leurs partenaires étaient déjà contraceptées, et que la contraception masculine n’était de toute façon pas prise en compte dans les rapports occasionnels.La sortie du film Vade retro spermato en 2011 a néanmoins participé à raviver le débat collectif autour de la contraception masculine, en rappelant par exemple que la recherche médicale ne s’est pas arrêtée en 1986 et que les médecins peuvent à présent prescrire des méthodes fiables, hormonales ou thermiques, à un public de plus en plus réceptif.
Différentes enquêtes[7. Voir par exemple Anderson & Baird, « Male contraception », Endocrine Reviews, nº 23, 2002, pp. 735-62, Heinemann, Saad, Wiesemes et al., « Attitude toward male fertility control : results of a multinational survey on four continents », Human Reproduction, no 20, 2005, pp. 549-56, et Glasier, Anakwe, Evaerington et al., « Would women trust their partners to use a male pill ? », Human Reproduction, nº 15, 2000, pp. 646-49.], qui mériteraient d’être élargies, révèlent qu’une majorité d’hommes (autour de 55%) seraient prêts à utiliser une méthode de contraception. Les variations restent néanmoins fortes d’un pays à l’autre – en France, seul 0,1% des femmes interrogées (entre 20 et 49 ans, en couple) ont déclaré que leur compagnon était vasectomisé, contre 9,2% aux États-Unis. Pourtant, 80% des femmes se disent favorables à une contraception masculine, et la plupart d’entre elles auraient tendance à faire confiance à leur partenaire pour prendre en charge la contraception du couple[8. Selon une enquête menée auprès de 1894 femmes d’Écosse, de Chine et d’Afrique du Sud, seulement 2% d’entre elles ne se fieraient pas à leur compagnon dans cette situation.]. Pourquoi, dès lors, une telle timidité ? On peut d’emblée regretter que les structures d’information ou d’accompagnement des hommes dans leur démarche de contraception soient quasi inexistantes : ce n’est pas la mission première des Planning familiaux, qui s’occupent avant tout des problèmes rencontrés par les femmes, et les services d’andrologie des hôpitaux s’intéressent plutôt aux problèmes de stérilité ou d’impuissance. De leur côté, une majorité des médias, quand ils ne relaient pas des annonces sensationnelles – aussi mal documentées que rapidement oubliées – sur la prochaine pilule masculine miracle, s’évertuent à faire circuler les pires poncifs, sans analyse ni nuance, sur le manque de confiance des femmes et ces « messieurs qui ne sont pas encore prêts », même dans le cadre d’un couple. N’en déplaise aux défenseurs du statu quo, les rares tentatives de publicité de méthodes contraceptives masculines arrivent souvent à toucher une « demande » sans doute moins arquée sur ses stéréotypes qu’on ne le pense. Le film Vade Retro Spermato, par exemple, a permis « la rencontre entre une demande qui ne s’exprimait pas, qui n’ose pas s’exprimer, et l’histoire qui montre que ç’a déjà existé, que ça existe encore. Quand on donne la possibilité de poser des questions et qu’on apporte des solutions possibles aux questions posées, on ne peut qu’avoir des demandes. C’est ce qui se passe[9. « La contraception masculine », Comme à la radio, op. cit. ]. »Parmi les solutions existantes, le préservatif reste prédominant au début de la vie sexuelle et dans les premiers temps d’une relation, où il est souvent associé au retrait. « Quand tu as 15-16 ans, peut-être que, pour tes premiers rapports, tu utilises un préservatif, et c’est déjà énorme. C’est déjà tellement angoissant, tout ça, que tu vas pas commencer à te contracepter de manière durable. Ce sera peut-être plus tard, dans ta vie sexuelle un peu plus établie, réfléchie », témoigne Quentin, récent porteur du RCT. Si la capote reste incontournable, c’est avant tout comme méthode de réduction des risques liés aux Infections sexuellement transmissibles (IST). La vasectomie, méthode confidentielle en France, semble être préférée par les hommes au-delà de la quarantaine, déjà pères, ou par ceux prêts à mettre en pratique leur discours critique sur la procréation : « Je connais quelques personnes déterminées, vasectomisées, qui sont venues présenter leurs démarche aux soirées qu’on a organisées. Ils ne regrettent pas, leurs arguments sont ceux qu’on a l’habitude d’entendre : pas d’enfants dans ce monde-là, je ne me fais pas confiance pour être responsable de ça pendant 20-30 ans, etc. » Pour ceux qui envisagent d’être père un jour, la démarche de prise d’information se fait la plupart du temps lorsqu’ils sont en couple, dans une relation de confiance avec leur partenaire. Roger Mieusset, médecin des hôpitaux à l’hôpital Paule-de-Viguier de Toulouse est un des rares prescripteurs de contraception masculine en France. Il reçoit avant tout « des demandes de contraception dans des situations accidentelles, après la survenue d’une grossesse non désirée, des demandes de couples stables, où la femme en a marre de prendre sa contraception, et où l’homme en a assez de mettre un préservatif. Il vient alors voir s’il n’existe pas autre chose ». Sigrid est salariée depuis trois ans au Planning familial de Toulouse et rencontre des hommes, rares, en couple, dont la compagne ne peut plus se contracepter, pour raison de santé ou autre : « Quand une nana te dit “La pilule, je ne peux plus’’, elle ne peut plus avaler un seul comprimé. Peu importe que ce soit physique ou psychologique : le soir en l’avalant, elles ont envie de gerber. » Malgré tout, peu d’hommes repartent avec la réelle intention de franchir le pas : « On ne peut pas toujours les aider, parce que certains ont entendu parler de la fameuse pilule pour homme, que tout le monde attend mais qui n’existe pas. On aborde alors la question des injections, mais là, il y a une notion de contrainte très forte, et c’est assez vite éliminé. Je tâte un peu le terrain avec le thermique, mais j’ai parfois l’impression de sortir une énormité. Je n’ai jamais vu repartir quelqu’un super emballé à l’idée d’essayer ça. » Globalement, le manque de connaissances sur le fonctionnement du corps humain est flagrant, chez les hommes comme chez les femmes, et le travail d’information est primordial pour permettre aux gens de choisir sereinement leur contraception. Bien sûr, beaucoup se souviennent vaguement de leurs cours de SVT, mais « c’est séparé de la sexualité. Tu parles de la reproduction, mais comme un truc conceptuel. Il y a des meufs – et chez les mecs, c’est encore pire parce qu’ils n’en subiront pas les conséquences – qui sont très étonnées de pouvoir être enceinte au premier rapport sexuel ! », rappelle Sigrid.
La plupart des hommes qui choisissent tout de même de se contracepter optent pour la méthode hormonale. Une injection intramusculaire hebdomadaire paraît, pour beaucoup, plus facilement réalisable que le port du sous-vêtement. Ils le font en étant informés que les méthodes hormonales ont un effet sur l’ensemble du corps, pas seulement sur l’organe visé, et qu’elles s’accompagnent de quelques effets secondaires connus [10. En particulier une légère prise de poids, de l’acné et des modifications possibles de la libido. Rien de comparable, néanmoins, avec les effets secondaires recensés pour la pilule pour femmes…]. Sur ce plan, la France, qui n’en finit pas de battre des records en termes de prise de médicaments, reste fidèle à sa réputation. Porter un slip ? Trop simple, trop mécanique. Il est souvent difficile de se détacher, même dans l’imaginaire, des méthodes classiques : « C’est marrant, raconte Sigrid, parce que quand tu fais le tour des méthodes avec les gens, il n’y a pas d’idéal, tout est contraignant, alors quand tu demandes “Ce serait quoi pour vous la contraception idéale ?”, »Aujourd’hui, des lieux d’information et d’expérimentation se sont reformés. Quentin anime avec d’autres le Planning familial du Mas d’Azil, en Ariège, et participe à un groupe de réflexion non mixte de mecs. C’est grâce au bouche à oreille qu’il s’est mis à porter le RCT. « J’ai découvert ça par des gens qui connaissaient des expérimentateurs des années 1980. J’ai envoyé un mail directement au docteur Mieusset, et il m’a répondu tout de suite qu’il n’y avait pas de problème pour avoir un rendez-vous. » On est loin du parcours du combattant, même si Quentin a un peu tergiversé, « mais ce qui m’a motivé, c’est d’être responsable de ma contraception, qui ne soit pas le préservatif. J’avais des relations à peu près régulières avec une fille contraceptée, mais j’avais envie de prendre sur moi le fait de ne pas avoir d’enfant et de ne pas le faire reposer sur quelqu’un d’autre ». Pour lui, l’acte s’inscrit dans une réflexion personnelle, mais permet également d’enrichir le rapport à sa ou ses partenaires : « J’ai d’abord fait ça pour moi, pour maîtriser le danger que je portais dans un rapport. Parce que c’est un vrai danger : ce n’est pas moi qui porterai l’enfant, ce n’est pas moi qui irai faire une IVG si besoin. La copine avec qui j’étais à l’époque était plutôt contente que je le fasse. Il y a un enjeu fort dans la relation, parce que quand tu essaies de porter ce truc-là, il y a une réflexion commune sur la contraception, et sur ce qu’on fabrique ensemble : comment et pourquoi. »Côté pratique, le médecin Roger Mieusset travaille avec une couturière qui confectionne six sous-vêtements adaptés à la morphologie de chacun : un slip percé pour laisser passer la verge et la peau du scrotum, auquel on ajoute des élastiques maintenant les testicules dans les canaux inguinaux. Pour être efficace, le slip doit être porté au minimum 15 heures par jour, ce qui apparaît comme trop contraignant à certains. Un faux problème selon Quentin : « Pour moi, c’est une contrainte, en tout cas, je le vis comme ça. Mais toute contraception est une contrainte, il n’y en a pas de neutre. Je m’y suis quand même assez bien fait – au bout d’un mois, je ne le sentais plus du tout. Dans des cas de grosse cuite, dans des soirées, des fois, ça brasse un peu tout, ça décale tout. Alors tu te retrouves à faire ce que beaucoup de meufs font avec leur pilule, à compter les heures, ce à quoi on n’est pas du tout habitués en tant que mec. » Ce qui est certain, c’est que ça fonctionne : au bout de 2 à 5 mois, le nombre de spermatozoïdes par millilitre de sperme passe en dessous de la barre du million, à partir de laquelle l’homme est considéré infertile [11. Cela peut paraître beaucoup, mais en moyenne le sperme contient plus de 60 millions de spermatozoïdes par millilitre, et les spermogrammes des hommes contraceptés montrent une proportion importante de spermatozoïdes anormalement mobiles, et par là incapable de féconder un ovule.]. Dans les différentes études portant sur l’utilisation du RCT [12. Voir par exemple « Les essais de contraception masculine par la chaleur », R. Mieusset, in La contraception masculine, sous la direction de J.-C. Soufir et R. Mieusset, Springer, 2013.], aucune grossesse n’a été constatée dans les couples où le slip a été porté régulièrement. Du coup, Quentin, avec le Planning familial de l’Ariège, en parle régulièrement, intervient dans les écoles, et a invité hommes et femmes à une discussion publique en avril 2014. Autant d’expériences riches où l’on peut s’informer, partager son vécu et avancer ensemble sur la question. « Au début, je n’en parlais pas du tout, j’avais un peu peur qu’on me fasse chier avec ça. Et puis je me suis dit que quitte à le faire, autant dire tout haut que ça existe. Moi, je peux te dire que ça marche », continue-t-il.
Tandis que les premières femmes ayant adopté la pilule se sont retrouvées à ingérer des doses monstrueuses d’hormones, et qu’encore aujourd’hui beaucoup vivent très mal la prise de leur contraception, du côté des hommes, on a l’impression de faire face à une recherche du zéro effet secondaire, zéro contrainte. S’il est en effet important de ne pas reproduire les erreurs commises pour la contraception féminine, certaines réticences restent spécifiques aux hommes. « Je ne pourrais pas prendre de pilule masculine. Ce n’est pas comme le préservatif qui quelque part met en avant le sexe de l’homme… Là, j’aurais l’impression d’être comme ces hommes qui utilisent des crèmes, qui se maquillent, qui font attention à leur apparence extérieure et intérieure. Je ne sais pas, ce n’est pas très viril, quand même. Enfin, je ne veux pas dire que les hommes doivent être machos, mais ils ne doivent pas pour autant se féminiser [13. Cité par Cyril Desjeux, « Histoire de la contraception masculine », op. cit. ]. » On touche là un point sensible, ou plutôt non, on n’y touche pas, surtout pas [14. À propos de « toucher », voir la brochure « Si on se touchait ».]. Sigrid se confronte à la question lorsqu’elle fait des interventions avec des enfants : « On parle de toute la contraception féminine, de la pose du stérilet et tout. Quand on aborde la vasectomie, dans l’imaginaire, c’est la castration, se faire enlever les testicules, et ils sont tous en train de se trémousser sur leur chaise “Ah ! Mais c’est trop horrible !”. Alors qu’avec le stérilet, c’est silence radio. » Même pour des hommes plus âgés et plutôt sensibles aux questions de genre, les réticences persistent : « Je me suis pris pas mal de blagues de merde, raconte Quentin. Ce qui bloque les mecs, c’est un rapport à leur identité masculine, à la virilité, à la puissance. L’homme doit être fertile… Et là, on touche à quelque chose qui tourmente cette image. Quand j’ai reçu mon résultat de fertilité me confirmant que je ne l’étais plus, je ne me suis pas regardé hyper différemment – faut pas exagérer –, mais ç’a tout de même modifié quelque chose dans mon rapport à mon corps. »Dès leur puberté, parfois même plus tôt, les femmes sont alertées à propos de leur fécondité ; leur corps devient le sujet de toutes les attentions du corps médical, gynécologues en tête. Il est soumis à un ensemble de manipulations et d’injonctions auxquelles il est difficile de se soustraire. Les hommes, eux, jouissent d’une paix royale à ce sujet. Ce qui fait dire à Sigrid qu’ils « partent de plus loin ». Il leur faut prendre conscience de leur fertilité, notion souvent considérée comme superflue du moment qu’on s’en remet à la contraception féminine. Ensuite, il faut accepter un autre rapport à ses organes génitaux, et un aspect souvent inédit de sa relation à la médecine. « Tous les jours, tu te mets à manipuler quelque chose de ton corps que tu ne manipulais pas, raconte Quentin, c’est-à-dire que tu remontes tes testicules. Tu deviens attentif à quelque chose auquel on n’est pas du tout habitué en tant que mec. Moi, c’était la première fois, quand je suis allé voir Mieusset, qu’un médecin me touchait le sexe, qu’il regarde vraiment, qu’il se met à hauteur de mon sexe et qu’il regarde. »Cette différence genrée de rapport entre le corps et la médecine peut être une des pistes pour comprendre les représentations mentales liées à la contraception. Pour Nelly Hoodshourn [15. Nelly Houdshoorn, The Male Pill: A Biography of a Technology in the Making, Durham et Londres, Duke University Press, 2003.], universitaire états-unienne spécialisée sur la question de la contraception masculine, tout est lié au rapport aux normes qui construisent nos conceptions de la féminité et de la masculinité. L’attribution de la contraception aux femmes plutôt qu’aux hommes a largement influencé le développement des techniques contraceptives et les avancées de la recherche en médecine. Au début du xxe siècle, la naissance de la gynécologie voit pour la première fois une discipline médicale définir son objet par le seul sexe : les femmes deviennent un groupe de patientes à part entière. Cette tendance, avec celle de l’endocrinologie naissante des années 1920-30, à ne s’intéresser qu’aux hormones féminines va d’une part permettre l’élaboration de la pilule contraceptive hormonale, et d’autre part associer le corps des femmes et l’idée de féminité à la contraception. « Le développement des techniques de contraception au féminin a créé un parallèle entre la contraception et la féminité, et non pas avec les hommes et la masculinité [16. Ibid.]. » L’absence de développement de techniques et d’une science médicale dédiées aux hommes associe, en creux, la masculinité à une délégation de la contraception aux femmes. Ce mouvement est d’autant plus regrettable qu’historiquement l’homme a souvent été impliqué corporellement dans la contraception, à travers le retrait ou le préservatif par exemple. Ce n’est que dans les années 1970 que l’andrologie balbutie dans le monde médical, au moment où les femmes appellent les hommes à se saisir de cette responsabilité.
Toutefois, réimpliquer le corps masculin dans la contraception ne doit pas revenir à calquer le rapport au corps médical imposé aux femmes, loin de là. Pour celles-ci en effet, le droit à l’avortement et à la contraception ne s’est pas toujours accompagné de l’autonomie nécessaire face aux experts en tous genres. L’accès à une IVG, par exemple, reste dans certains cas un chemin de croix : difficulté à trouver un médecin « écoutant » [17. Les médecins peuvent faire appel à l’objection de conscience et refuser de faire une IVG. En Italie, entre 70 et 85% des médecins y ont recours. En France, une liste des soignant.e.s écoutant. e.s et féministes a été établie pour aiguiller dans le choix de son médecin : gynandco.wordpress.com.], période de réflexion, obligation d’être accompagnée par une personne majeure pour les mineures, passage par l’échographie [18. Elle peut être vécue comme une épreuve par certaines femmes, surtout quand certains échographistes font du zènle : « Vous entendez ce bruit ? Ce sont les battements de cœur de votre bébé ! » ]. Il est également difficile d’arriver à obtenir une ligature des trompes : on est tantôt trop jeune et on n’a pas assez d’enfants (« Et si un de vos enfants venait à mourir ? Vous y avez pensé ? »), tantôt trop vieille (« Elle tient un double discours, au fond, elle a encore des désirs de maternité. »), on n’est pas assez consciente des conséquences, pourtant relativement simples à saisir, etc. L’injonction normalisante à faire des bébés n’est jamais loin. Pour la contraception masculine, il convient donc aussi d’interroger cette dépendance à l’égard de l’institution médicale. Même le port du RCT est majoritairement mis en œuvre dans un rapport étroit avec un Cecos, dont la mission est avant tout de s’occuper des problèmes d’infertilité [19. Voir à ce propos les charmantes photos du site cecos.org, et les devises « Don de soi. Bonheur de fonder une famille. Donner la vie !!! », etc.]. Les premiers protocoles mis en place pour le Garcom dans les années 1980 sont toujours d’actualité : le contrôle du niveau de fertilité dans le port du slip reste de mise, et nécessite l’établissement régulier de spermogrammes, contrôlant le nombre et la mobilité des spermatozoïdes. Or l’utilisation de ces analyses échappe aux hommes testant une méthode contraceptive, qui peuvent dans certains cas se retrouver à alimenter une recherche scientifique à propos de laquelle ils ont de sérieuses réserves : « Tu te retrouves au centre du contrôle de la reproduction mécanique moderne, témoigne Quentin. De la même manière que tout le monde ne peut pas adopter, tout le monde ne peut pas bénéficier d’une FIV [20. Fécondation in vitro.], et les Cecos sont un des lieux de ce contrôle. C’est horrible comme endroit, glaçant. On ne sait pas vraiment ce qu’ils font des résultats… Les spermogrammes alimentent sans doute le fonds de la recherche sur la fertilité des hommes. Tu vas dans un endroit pour te masturber, c’est pas super glamour. C’est en général une infirmière (femme) qui te signale qu’il y a des revues dans le placard, des films sur la télé où passe du porno hardcore, assez horrible, avec des scènes de domination, je déteste ça. Tu sais pourquoi tu le fais, alors tu le fais quand même, mais ça fait bien chier. »Le RCT demeure une des méthodes permettant une prise en charge autonome de sa contraception (avec le retrait et le préservatif). Néanmoins, les possibilités d’échanger autour de cette pratique restent rares. « C’est dommage qu’il n’y ait pas des groupes de gens qui se regroupent pour dire “moi, j’ai eu mal comme ça, je galère avec ça”, etc. Personnellement, j’ai adapté des trucs, j’ai changé de sous-vêtements pour que ce soit plus pratique. Quand je dormais avec, je le portais un peu différemment. C’est des techniques simples grâce auxquelles tu gagnes du temps si tu les connais », continue Quentin.Pour autant, la question de la contraception masculine doit être reliée à une problématique plus générale, celle de la domination masculine. La critique passe notamment par la reconnaissance de privilèges. « Ce n’est pas l’expression d’une domination qu’on exerce directement, affirme Quentin, c’est plutôt le bénéfice d’un privilège. On dispose entre autres de celui de ne pas se soucier de la contraception, et c’est bien l’expression d’un rapport de domination. C’est souvent grâce à ce type de ressorts qu’on peut analyser ces rapports, toujours bien dissimulés dans notre quotidien au milieu de tant d’“évidences” qu’on a du mal à les nommer. » Mais tout le monde ne partage pas cette analyse, et les idées masculinistes progressent de façon fulgurante, affirmant à qui veut bien l’entendre, du haut d’une grue ou depuis les tribunaux, que les femmes sont aujourd’hui de fait à égalité avec les hommes – alors que même en droit, elles ne le sont pas. Pire, certains masculinistes voient dans le féminisme l’avant-poste menaçant de l’avènement d’une société matriarcale. D’autres, plus ambigus et moins évidents à démasquer, postulent une crise de la masculinité, et cherchent à refondre le modèle dominant du « macho » viriliste en une version plus tendre, écoutant, bref « féminisé », perpétuant par là-même tous les stéréotypes de genre, socle nécessaire d’une domination masculine absolue[21. Sur les masculinistes, on lira avec attention le petit précis de défense intellectuelle très renseigné du groupe Stop masculinisme, Contre le masculinisme, Bambule, 2014.]. Ceux-là se regroupent pour discuter de leur condition et cherchent à retrouver une masculinité perdue, à recréer des liens de solidarité et de confiance face à des « carcans de genre » qui les empêcheraient d’être heureux. Les groupes d’hommes revendiquant des bases féministes dans leur analyse ne sont pas exempts de cette critique, posée clairement dans la réflexion sur l’androcentrisme, défini comme « égocentrisme affectif, psychologique et politique masculin [22. Léo Thiers-Vidal, Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, Bambule, 2013, p. 109.] ». Les hommes occupent une position de domination dans les rapports sociaux de sexe, et ils ne peuvent percevoir et comprendre le vécu des femmes du fait de leur position. Ramener l’attention sur son vécu, ses sentiments, revient à leur conférer une place « démesurée », où le « féminisme devient un outil pour améliorer son propre sort [23. Ibid., p. 110.] ».La contraception masculine reste avant tout un moyen de contrôler sa propre fertilité ou de partager une responsabilité qui, dans un couple, devrait être commune. Par là, elle est aussi un outil possible pour remettre en cause certains aspects de la domination masculine, à travers le refus de privilèges. « C’est toujours difficile de se réinterroger sur sa propre place de dominant, des trucs t’échappent, conclut Sigrid. Il faut que ça s’accompagne d’une réflexion féministe, et pas juste se retrouver entre mecs. C’est un cheminement, on ne peut pas tout remettre en cause d’un coup. Quand ça dérive en truc masculiniste, c’est dès le départ que la démarche ne partait pas dans le bon sens. Les discussions et les liens dans ces groupes ne peuvent pas être détachés de bases communes sur d’autres aspects politiques. Le simple fait d’être homme, comme celui d’être femme, ne suffit pas. Dans les groupes où je me suis retrouvée, il y avait toujours une base commune sur le rapport au carcéral ou au capitalisme… »
Spermatozoïdes : Hors problèmes mécaniques, un homme est considéré fertile lorsque son sperme contient un nombre suffisant de spermatozoïdes fonctionnels. Ceux-ci doivent être capables de se déplacer (motilité), de pénétrer l’ovule et de le féconder. On en trouve en moyenne quelque 50 millions par millilitre d’éjaculat. Ils sont produits dans les testicules et passent par les canaux déférents pour rejoindre le liquide séminal avant l’éjaculation.
Spermatogénèse : Il s’agit de la production de spermatozoïdes, accomplie par vagues, chacune durant environ 74 jours. Elle dépend, entre autres, des deux facteurs suivants :
– Une température des testicules légèrement inférieure à celle du corps (au moins deux degrés) ;
– La présence de testostérone et d’hormones FSH dans
les testicules. La FSH, tout comme la LH essentielle à un taux
de testostérone intratesticulaire élevé, est produite dans le lobe antérieur de l’hypophyse.
Testostérone : Hormone jouant un rôle important, entre autres, dans le développement et le maintien de différents caractères habituellement attribués aux hommes : pilosité, masse musculaire, etc. Elle est produite en majeure partie dans les testicules, et sa libération dépend de la LH. En retour, sa présence en quantité suffisante dans le système sanguin périphérique inhibe la production de LH et de FSH.
Azoospermie : Absence de spermatozoïdes dans le sperme.
Oligospermie : Concentration anormalement faible de spermatozoïdes dans le sperme (moins de 20 millions par millilitre).
Cryptospermie : Concentration inférieure à 1 million de spermatozoïdes par millilitre de sperme, à partir de laquelle l’homme est considéré infertile, selon l’OMS.
Vasectomie : Acte chirurgical visant à ligaturer les canaux déférents, afin que les spermatozoïdes ne puissent plus venir se mélanger au liquide séminal. Il s’agit d’une opération légère, irréversible dans la moitié des cas, qui n’a pas d’influence sur le reste du fonctionnement sexuel. Elle a été particulièrement étudiée et développée au XIXe siècle, où ses effets anti-vieillissement supposés l’on rendue populaire. Elle a pu être employée à des fins d’eugénisme au début du XXe siècle, mais malgré le discrédit résultant, elle a été utilisée dans un but contraceptif par des centaines de millions d’hommes depuis 1945. En France, elle n’est devenue légale qu’en 1999.
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Le principe de la contraception hormonale masculine a été découvert en 1950, lors d’une expérience cherchant à stimuler la spermatogénèse par injection quotidienne de testostérone. Or les volontaires ont atteint l’azoospermie au bout de trois mois, et pour cause : le fort taux de testostérone dans leur corps inhibait l’émission de LH et de FSH, stoppant ainsi la spermatogénèse. C’est le même traitement qui est prescrit aujourd’hui, en associant parfois la testostérone à d’autres inhibiteurs, et avec des doses réduites. Selon le type de testostérone utilisé, le traitement requiert une injection par semaine (en France) ou par mois (en Chine par exemple). La présence de testostérone dans le corps (grâce aux injections) permet le maintien des caractères qui lui sont dus (fonctionnement sexuel, pilosité, etc.). Le traitement est efficace au bout de trois mois pour la plupart des hommes, et réversible. Aucun essai clinique à long terme (plus de 18 mois) n’a été réalisé à ce jour, mais quelques effets secondaires sont déjà connus : acné, prise de poids, changements d’humeur…
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Les effets délétères de la chaleur sur la fécondité sont connus depuis l’antiquité. Dès les années 1930, Marthe Voegeli teste en Inde l’efficacité de bains d’eau chaude quotidiens, avec succès. Jusque dans les années 1970, différents travaux scientifiques confirment ses résultats, et attestent l’efficacité d’une élévation de faible intensité (2 à 4 degrés) prolongée. Dans les années 1980, un groupe de Toulousains a l’idée de maintenir les testicules dans les canaux inguinaux, et donc à l’intérieur du corps, afin de les réchauffer. Cette suspension est aujourd’hui obtenue grâce à un slip muni de bandelettes élastiques : le RCT (« Remonte-couilles toulousain »). Le port du RCT pendant 15 heures par jour entraîne une concentration de spermatozoïdes mobiles inférieure à 1 millions par millilitre au bout de trois mois, avec retour à la normale 6 à 9 mois après l’arrêt du port du slip.
Notes
| ↩1 | Cyril Desjeux, « Histoire de la contraception masculine. L’expérience de l’Association pour a recherche et le développement de la contraception masculine (1979-1986) », Politiques sociales et familiales, nº 100, juin 2010, pp. 110-114. |
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