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Portrait du policier en donut

Traduction par Judith Chouraqui
de « Seeing Through Police. The donut is equivocal », N+1, no 22, printemps 2015.

Que font les mains d’un policier sur notre corps ? Quand il nous frappe, nous immobilise ou se contente de nous mettre une main sur l’épaule ? Que fait son regard ? Comment nous déplaçons-nous dans la rue quand un uniforme est là pour nous voir, et être vu ? À partir de subtiles observations sur la présence ordinaire des policiers dans notre quotidien, Mark Grief reconsidère avec ironie les fonctions élémentaires de la police : la majorité des prétendus « gardiens de la paix » ne mène aucune enquête pour arrêter de dangereux criminels, mais se contente d’être là, au milieu de nous, pour réguler nos gestes et les petites déviances. Plus que la paix, c’est donc un certain ordre qui est recherché. Parfois ils menacent ou frappent, parfois ils mangent un beignet ou avalent un soda – souvent, ils ne font rien. La question « Que fait la police ? » peut-elle répondre à cette autre : « À quoi sert la police ? »

Ce qui surprend quand vous êtes entouré de policiers, c’est combien ils vous touchent. Ils vous touchent sans votre consentement et, en apparence, tant de façon amicale qu’inamicale. Le toucher amical est la première surprise. Un policier qui autorise des manifestants à traverser la rue leur touche le bras ou le dos quand ils passent. Lorsqu’il vous fait face, il pose une main sur votre épaule, familièrement, comme un chien levant sa patte. C’est assez perturbant.

Les femmes disent des policiers de sexe masculin qu’ils savent parfaitement comment s’y prendre pour vous toucher, y compris aux yeux de tous, de façon professionnelle et neutre, comme de manière humiliante et sexuelle, sans qu’il y ait aucune manière probante de distinguer entre l’une et l’autre. Ils savent, et vous savez.

La changement radical d’attitude d’un policier, de protectrice à hostile, ne relève pas seulement de sa propre initiative. Elle manifeste une sorte de menace latente des groupes de policiers; elle traduit leur expérience silencieuse d’un phénomène, leur réponse tactique habituelle.

Lors des confrontations de rue (quand vous restez sur le trottoir parce que la police s’est appropriée la voie publique), ils vous appuient peut-être légèrement sur la clavicule, « vous tenant en respect », jaugeant du bras la distance entre eux et vous. Si vous vous laissez faire, cela suffit à vous retenir. Vous pousser, en revanche, leur demande un déploiement supplémentaire d’énergie.

Les matraques et les gants élargissent le champ du toucher des policiers, en les isolant de la brutalité des gestes qu’accompliront leurs bras et leurs mains. Pendant une manifestation, un professeur d’histoire grisonnant de ma connaissance a posé sa main sur une barrière de police, montrant qu’il n’avait pas l’intention de bouger. Un agent lui a interdit de toucher la barrière. L’historien a fait le malin et refusé de retirer sa main. Le policier l’a alors écrasée avec sa matraque, déchirant la chair sans casser l’os. Il s’agissait en fait d’un conflit de réciprocité du toucher, par l’intermédiaire de la barrière et de la matraque. La règle implicite proscrit le contact lorsqu’il va dans ce sens : du citoyen au policier.

L’étape suivante consiste à attraper le corps du citoyen au niveau du cou ou des épaules afin de l’isoler et de l’arrêter – l’attaque se fait de face, les mains gantées de noir agrippant le visage, ou bien de dos, les paumes frappant la base du crâne – en appuyant à l’articulation du cou pour jeter la personne à terre. Parfois, la main gauche du flic tire ou déchire le T-shirt, la chemise ou la couche la plus exposée des vêtements de la personne arrêtée tandis qu’il la pousse avec sa main droite. Un de mes amis, poète quadragénaire, a été jeté au sol de cette manière parce qu’il traversait en dehors du passage piéton au début d’une manifestation. D’autres agents se massent autour de l’homme ou de la femme à terre et tirent ses bras et ses jambes, genou sur son dos, sa nuque ou sa tête, et écrasent son visage sur le bitume en lui passant les menottes. Cette escalade atteint son point d’orgue avec les coups. Parfois, ceux-ci sont infligés à la personne déjà maîtrisée et plaquée au sol, comme une ponctuation. D’autres fois, ils ont lieu dans le fourgon ou pendant le trajet vers le fourgon. Les policiers sont plus susceptibles de frapper quand ils pensent ne pas pouvoir être filmés.

Les policiers touchent dans le but de rendre les personnes « touchables ». Le contact prépare à plus de contact. Les freins culturels à l’agression d’une personne, et en particulier d’un citoyen qui ne paraît pas violent ou menaçant, sont importants. La plupart des formes de violence enfreignant ces normes requièrent donc des étapes, pour s’y habituer. L’arrestation violente, « soudaine », lors d’une manifestation, n’est presque jamais aussi soudaine que l’on croit : il faut observer l’agent de police en amont. Si l’on veut voir ce qui se passe quand un policier propulse quelqu’un à terre, comment il en arrive là, il ne faut pas regarder sa cible, mais les transformations chez l’agent même. Dans les expressions qui passent sur son visage, généralement quand il prend du recul, après une interaction ou une négociation, on peut détecter un renfermement sur soi qui préfigure l’attaque. Celle-ci surprend très souvent les autres agents se trouvant à proximité, voire les stupéfie ou les déstabilise, mais ils restent prêts à capturer tous les citoyens se retrouvant au sol (y compris parfois les « mauvais », puisque ceux-ci semblent menotter de simples passants se retrouvant indirectement mêlés à l’attaque).

Cibles ou bénéficiaires

La représentation des policiers varie grandement d’une personnes à une autre. Non pas parce que chaque personne a sa propre vision subjective des forces de l’ordre, mais parce que la signification des missions de la police varie en fonction de la façon dont on s’identifie, comme possible cible ou bénéficiaire de la police.

Que conçoit-on habituellement comme activités typiques de la police ?

  • « Faire la circulation » : la fonction de contenir et de faciliter le mouvement dans une ville pourrait bien être le plus ancien rôle de la police. C’est encore celui auquel le plus de personnel et de temps de travail sont alloués. Les policiers assurent un ordre spatial. Qu’est-ce que la circulation ? Tel quartier abrite tels habitants et tels comportements spécifiques. Un autre en comprend de différents. Divers individus doivent se déplacer le long des grands axes de la ville et se redistribuer d’eux-mêmes en fonction de l’heure du jour ou de la nuit. Mais ils ne doivent surtout pas contrevenir à l’idée de base que les policiers ont de la place attribuée à chacun. Aujourd’hui, quand des policiers accusés de discrimination raciale, en raison des véhicules qu’ils contrôlent ou des piétons qu’ils fouillent, sont amenés à s’expliquer, ils affirment avec fierté qu’ils ne contrôlent et ne questionnent pas que les Noirs, mais qu’ils font de même avec les Blancs qui se trouvent dans des quartiers noirs, ou les riches quand ils se promènent dans les quartiers pauvres. Voilà, dans leur esprit, l’égalité. Ils ne perçoivent pas leur rôle dans la constitution des frontières de ces quartiers, ni pourquoi différents quartiers fonctionnent différemment.

  • « Attraper les criminels » : c’est l’activité dans laquelle les policiers préfèrent se reconnaître, même si elle reste l’une des plus rares. Occasionnellement, les policiers tombent sur des voleurs en flagrant délit ou des voyous fuyant une agression. Mais en général, « attraper » des méchants consiste à traverser la ville pour chercher des gens sur commande, suite à une plainte. Les policiers agissent comme des intermédiaires entre des personnes antagonistes qui peuvent parfois se trouver physiquement très proches – hurlant devant leurs voitures après un accrochage, ou donnant des versions opposées d’une dispute conjugale. La vraie « investigation » – ce métier glorieux consistant à remonter jusqu’à l’auteur non identifié d’un crime, et pas simplement en le trouvant en demandant aux premiers témoins venus – est une activité qui existe effectivement dans les services de police, mais elle est exercée seulement par un tout petit nombre d’agents spécialisés, lesquels n’ont d’ailleurs même pas besoin de porter l’uniforme.
    Quand des policiers identifient des crimes contre la ville, l’État ou la loi, plutôt que contre une personne offensée – les prétendus crimes sans victimes, de possession illicite, travail non déclaré ou vente à la sauvette – ils pratiquent la fonction essentielle de la police : attribuer le crime. Le pouvoir législatif déclare certains objets ou certains commerces illégaux ; la police distribue ensuite les infractions. Les drogues de rue sont illégales (les drogues prescrites ne posent pas de problème), les armes cachées et non déclarées sont illégales (quand elles sont transportées par des gens dans des rues peu sûres, c’est-à-dire par des pauvres), les voitures en mauvais état sont illégales (feu arrière endommagé, pare-choc cassé, assurance impayée). Ainsi, les policiers passent une grande partie de leur temps à attribuer des crimes aux gens qui ont l’air d’être des criminels (les pauvres et les marginaux). Et cette prédiction est prophétique : ces gens s’avèrent de fait être des criminels aussitôt qu’on les arrête et qu’on les force à vider leurs poches ou leurs boîtes à gants. Si on les laisse tranquilles, la plupart d’entre eux ne deviennent jamais des « criminels ». La majorité des infractions listées de façon très technique dans les tables de la loi ne sont d’aucun intérêt pour une police en uniforme. Les gens qui enfreignent les lois en entreprise ne seront probablement jamais repérés ni inquiétés, et si jamais leurs méfaits venaient à être rendus publics – ce qui les confronterait à l’embarrassante nécessité de trouver un accord –, ils traiteraient plutôt avec des agences de régulation ou de certification, voire des associations professionnelles. Au pire, ils seraient jugés au civil ou forcés par les tribunaux à concéder à d’autres certaines sommes d’argent… Il est très rare que la police ou la justice pénale soient impliquées dans ce genre de cas.

  • La plus admirable et la plus défendable des activités des policiers est peut-être de « garder la paix » . C’est aussi la fonction la moins débattue, celle qui fait l’objet du moins de textes législatifs, et la moins précise.
    Dans une démocratie où les citoyens sont égaux, les uns et les autres sont inévitablement amenés à être en conflit – même si aucune des deux parties n’a commis de faute ou de crime. Il y a toujours quelqu’un qui profite ou menace… Le rôle de la police dans ce cas est de pacifier – et la pacification n’est pas une mauvaise chose en soi : c’est même quelque chose de vital et de précieux. Mais une des façons de « garder la paix » – faire régner la terreur raciale – est peut-être la pire des choses que les policiers font de manière ordinaire. Cette fonction typique, non officielle, niée officiellement quoiqu’universellement connue, ne peut pas être réduite à une expression toute faite. Les Afro-Américains ont rendu proverbiales les infractions drolatiques que les policiers semblent traquer : « conduire en étant noir », « faire ses courses en étant noir », « marcher en étant noir ». Seule une fraction des policiers du Sud descend des gardes privés blancs qui surveillaient et punissaient les esclaves noirs, mais le conflit interethnique qui a suivi la grande migration afro-américaine1 La grande migration afro-américaine est le mouvement qui a conduit des millions d’Afro-Américains du Sud des États-Unis vers le Middle West, le Nord-Est et l’Ouest après 1910 pour échapper … Continue reading a de fait nationalisé la police à la Jim Crow[2. Les lois Jim Crow (Jim Crow Laws) sont une série d’arrêtés et de règlements promulgués généralement dans le sud des États-Unis entre 1876 et 1965. Ces lois, qui constituaient l’un des principaux éléments de la ségrégation raciale aux États-Unis, selon le principe « séparés mais égaux », distinguaient les citoyens selon leur appartenance raciale. Tout en admettant leur égalité de droit elles imposèrent une ségrégation de jure dans tous les lieux et services publics. La plupart restèrent en vigueur jusqu’à la loi sur les droits civiques de 1964 (NdT).], tout au long du xxsiècle. Le rôle des départements de police dans la mise en œuvre de la terreur raciale a perduré, même là où le racisme a décliné et où les offres d’emploi ont intégré des agents de police non blancs. Cette fonction a même été copiée dans des villes étrangères : à Londres, où cette façon de faire la « police » a été adoptée pour gérer les populations originaires des Caraïbes ou d’Asie du Sud, et en France où c’est ainsi que sont « policées » les personnes originaires d’Afrique du Nord dans les banlieues[3. En français dans le texte (NdT).]. La terreur raciale crée des complications énormes pour toute théorie de ce que font les policiers américains, dans la mesure où elle creuse une division fondamentale entre l’expérience des citoyens afro-américains et non-afro-américains, et dans ce qu’ils attendent de la police.

  • Le respect des donuts

    Je voudrais ajouter une autre fonction essentielle de la police : être vue.

    Si vous voulez comprendre la police, regardez ce que font les plus jeunes d’entre eux, quand ils croient ne pas être observés. Le jeune flic se tient dans un coin, il plisse les yeux, un peu ébloui par la lumière du soleil d’hiver. Des piétons arrivent de toutes parts : ils lui posent des questions, lui demandent leur chemin, s’adressent à lui sans préambule, en l’agaçant, parce qu’il appartient à la rue, au même titre qu’un panneau de signalisation. D’ailleurs, comme un panneau de signalisation, les piétons peuvent aussi l’ignorer tout à fait et le contourner (parfois délibérément, ostensiblement, le méprisant à cause de son uniforme). Vous imaginez combien il doit être difficile de présenter un visage approprié pour chacun de ces gens, un visage empreint d’autorité plus que de politesse. Entre les rencontres, on voit son front se détendre, crispé qu’il est par toutes ces obligations. Cette description comique du policier inquiet ne serait pas complète si celui-ci n’avait pas son képi à la main, s’essuyant la transpiration de son visage, comme s’il caressait un outil soumis à rude épreuve.

    L’ambition fondamentale du policier est de projeter sa force en permanence, son impassibilité, son sérieux, sa capacité d’intimidation. Or c’est impossible. Faire la police implique de subir des humiliations quotidiennes, à chaque échec inévitable de cette façade de policier. L’uniforme lui-même, l’insigne dans son sens le plus large, avec tout l’éclat de ces plaques faites pour briller, existe pour maintenir cette apparence, peu importe qui le porte. Mais l’uniforme ne peut pas suffire. À moins d’être Robocop en personne.

    Il y a quelque chose dans l’« engoncement » des policiers, dans leur attention à « faire tenir la route » à leur uniforme, qui nous rend conscients de toutes les insuffisances de cette armure, et nous pousse à imaginer ces humains nus, leurs uniformes retirés. Traditionnellement, on appelle respect l’aura que les forces de l’ordre sont censées susciter. Dans La mise en scène de la vie quotidienne, Erving Goffman rappelle une idée de Kurt Riezler : l’envers du respect, c’est la honte.

    Ce mélange de respect et de honte rejaillit sur notre perception de la symétrie et de l’asymétrie de la police. Un insigne est porté sur le haut du képi, un autre couvre le cœur. Le pistolet tombe de la ceinture et, traditionnellement, la matraque pend de l’autre côté. Parfois, un flash-ball. Quand on regarde individuellement les policiers, ils ont toujours l’air de traviole. La ceinture est plus tendue d’un côté que de l’autre. La chemise s’ouvre ou s’échappe. Ils sont constamment en train de remonter leur pantalon. Les chaussures de sécurité sont les mêmes que celles des infirmiers, des serveurs et des postiers. Le gras alourdit la taille de ceux qui exercent ce travail sédentaire, lent et calorique. Dans les policiers, il y a quelque chose qui s’effondre.

    En Amérique du Nord, le symbole de cette dimension de la police est le donut. Le donut est équivoque. Il n’est pas aimé comme la tarte aux pommes. Il ne bénéficie pas du même engouement national. Sa portée est exclusivement locale. Les donuts, comme tous les aliments frits et tout ce qui ressemble à un beignet, voyagent mal.

    Pourtant, les donuts emportent notre affection et notre pitié. En fait, c’est le café qui conduit les policiers jusqu’au magasin de donuts. Les donuts confirment ce que leur insigne et leur pistolet n’admettent pas : qu’ils sont ceux qui doivent rester en permanence éveillés en public, ceux dont le travail, extrêmement ennuyeux, est d’être posé à un endroit, pour rassurer le passant et le public sur le simple fait qu’ils sont là, surveillant ce qui se passe ou occupant la place pour s’assurer que d’autres n’y sont pas. Ils sont des cônes de signalisation vivants. Et les cônes de signalisation eux aussi boiraient du café et mangeraient des donuts s’ils devaient rester éveillés.

    Quand vous passez du temps à regarder la police, il est peut-être plus surprenant encore de s’apercevoir que la loi n’est pas une vraie ressource pour eux. Un motif d’action, certes, mais qui demeure assez maigre. Je ne m’en étais pas rendu compte avant de vraiment commencer à les observer, avant de penser à ce que je voyais et de lire des articles à leur sujet. La version originale de la série télévisée Law & Order[4. En France : New York, police judiciaire (NdT).] [Loi et Ordre, littéralement] divisait chaque épisode en deux parties. D’abord le travail de la police, puis le processus judiciaire. Il m’a fallu des années pour me rendre compte que le titre était à l’envers : les policiers représentent l’ordre. Cela explique la perception qu’ont les policiers de la saleté, l’anathème qu’ils portent sur tous les symboles du désordre. Dans leur pratique quotidienne, les policiers s’appliquent, à tous les niveaux, à nettoyer la crasse. Le lieu commun défini par l’anthropologue Mary Douglas dans son essai sur les notions de pollution et de tabou[5. De la souillure : Essais sur les notions de pollution et de tabou, La Découverte, 2005.], fonctionne bien ici : ce qu’on appelle pollution n’est que de la « matière qui n’est pas à sa place ».

    Il est toujours difficile de rappeler aux policiers, ou de les convaincre, qu’officiellement, leur premier engagement est un engagement vis-à-vis de la Constitution des États-Unis. Ce n’est pas tant de leur faute que de celle des autorités municipales qui excluent toute pensée juridique ou politique des fonctions pour lesquels ils sont payés. Il est alors difficile de faire en sorte que les policiers se sentent responsables des violations des droits civiques ou des lois injustes, puisqu’ils n’ont pas à connaître les droits ou les lois de la cité, et qu’ils n’ont pas prise sur elles. Le réformateur de la police David Harris décrit l’expérience d’un ami de la police d’Oakland qui cristallise une vérité générale :

    En 2001, Ron Davis, un capitaine de police très expérimenté, conduit une session de formation interne sur la discrimination raciale… Davis commence par poser une question simple : « Quel est votre boulot ? »… « Ce que je veux savoir, demande-t-il, est quelle est votre mission et la mission de votre service ? À quoi consacrez-vous votre temps jour après jour ? »

    La plupart des réponses sont des variations sur le thème du « combat contre le crime » : « attraper les méchants », « débarrasser les rues des criminels », « maintenir les prédateurs hors d’état de nuire », «  traquer les escrocs », « serrer les gars qui doivent être serrés », « répondre aux urgences arrivées par le numéro d’urgence », « aider le service à atteindre ses objectifs », « appliquer les ordres du chef », etc. Il demande alors : « Qu’est-ce que dit votre serment ? Quand vous sortez de l’école de police et devenez un flic, vous avez tous levé la main et prêté serment, qu’avez-vous juré de faire ? »… Silence… Finalement, un agent donne à Davis la réponse qu’il attend : « Nous jurons de faire respecter la loi et la Constitution. » Un autre policier prend la parole : « Bien sûr, que le serment c’est ça. Mais tout le monde sait ce que c’est notre boulot. »

    Je ne suis pas sûr que tout le monde sache. Pas nous, mais pas non plus les policiers eux-mêmes, ni les hommes politiques, pas plus que les politologues.

    L’impossibilité de la police

    Si la police ne semble pas réformable, c’est en partie parce qu’elle n’a aucune place intelligible dans notre philosophie de la démocratie. Il est même possible qu’elle n’en ait jamais eu. Quand nos théories de la démocratie ont pris forme, la police n’était qu’une fonction sociale mineure, un ajout après coup. Si les policiers ne se fondent pas sur la Constitution, se pourrait-il que ce soit parce que notre Constitution ne conçoit pas leur existence ?

    La police, comme mot et comme concept, existe en Europe depuis les xvexvie siècles, et désigne la gestion de la population et du territoire par l’administration – Polizeiwissenschaft, pour les bureaucraties allemandes naissantes. Les forces de police anglo-américaines modernes remontent à l’essor, dans les villes, du recrutement privé de gardiens et de vigiles pour les lieux marchands ou appartenant à des corporations professionnelles. Benjamin Franklin a participé à la réorganisation et à la rationalisation d’une telle unité à Philadelphie, avant la Révolution américaine, comme il le raconte dans son autobiographie. La police municipale s’est véritablement institutionnalisée en Grande Bretagne sous le gouvernement du Premier ministre Robert « Bob » Peel[6. Premier ministre du Royaume-Uni de 1834 à 1835 et de 1841 à 1846.], avec la création du Metropolitan Police Department à Londres (d’où les policiers surnommés « bobbies », d’après leur fondateur, et la traditionnelle dénomination de ce service le « Met »).

    Cette forme urbaine d’organisation de la police préfigure une division très nette entre celle-ci et ce qui relève de la tradition européenne. Sur le continent, les monarques couronnés ont conservé la fonction de faire la police, même dans sa dimension la plus prosaïque. Cela a eu pour conséquence que la tradition européenne, émanant de la France, a mêlé le pouvoir militaire, le renseignement et le contrôle des pauvres à la régulation urbaine et à la justice pénale.

    D’abord abolie par la Révolution, la surveillance policière a été reconstituée une décennie plus tard par Napoléon. Dans Surveiller et punir, Michel Foucault a défini le rôle de la police européenne en s’appuyant sur la devise de Vattel : « Le souverain par une sage police accoutume le peuple à l’ordre et à l’obéissance. »

    La police et la politique ont la même origine : notre tradition politique libérale s’est concentrée sur la seconde. Le tournant le plus révélateur dans l’histoire du libéralisme politique en ce qui concerne la théorie de la police pourrait bien être la leçon d’Adam Smith de 1763 intitulée « De la police ». Pour Smith, la « police » dont s’occupe un gouvernement n’est véritablement digne d’intérêt que lorsqu’elle touche à ce qu’on appelle aujourd’hui la « politique » économique [economic policy, en anglais]. La police est bien reconnue comme nécessaire pour appliquer la loi pénale, mais elle ne relève pas de la haute politique :

    La police est la seconde branche de la jurisprudence. Le nom est français et son origine dérive du grec politeia, qui désignait à proprement parler la politique du gouvernement civil. Maintenant, il signifie seulement la régulation des éléments inférieurs du gouvernement, à savoir la propreté, la sécurité et la pauvreté ou l’abondance. Les deux premiers, c’est-à-dire comment éliminer la saleté des rues et exécuter la justice, dans la mesure où cela concerne les régulations permettant de prévenir le crime ou la façon de garder la cité, bien qu’utiles, n’ont aucun intérêt pour un discours général comme le nôtre.

    « La bonne méthode pour éliminer la saleté de la rue » et celle de « garder la cité » seraient ainsi deux préoccupations pratiques jumelles.

    Les théories libérales et celles du contrat social – qui commencent avec Hobbes et Locke pour former la toile de fond officielle de la République américaine constituée en 1787 – donnent une place centrale à la punition, mais pas à la police. C’est peut-être parce que, dans le cadre d’une lecture stricte de la théorie du contrat, la police ne devrait pas exister. Comment un accord démocratique pourrait-il ne pas être respecté par ceux-là mêmes qui l’ont accepté (puisque chaque individu y souscrit librement) ? La théorie du contrat social pense la dissuasion et la rectification de l’erreur après rupture du contrat, puisque la punition s’adresse au malfaiteur condamné, qui s’est laissé aller à la tentation de l’intérêt privé ou y a été poussé par quelque vice. Mais le niveau où a lieu la réparation est le pénal. Le crime et la punition appartiennent au processus judiciaire et aux tribunaux, où la cause sera révélée après l’établissement des faits. Il n’y a pas de place, à côté ou à l’extérieur des citoyens et de leur contrat, pour une force supplémentaire ou un espace additionnel d’autorité et de violence, pour la médiation ou l’interruption des faits. Il n’y a pas d’espace où une puissance s’interposerait avec une quelconque légitimité politique, hormis pour récupérer ou ramasser des individus à la façon des éboueurs – d’où, une puissance qui s’apparente à celle de la collecte de déchets, débarrassant la saleté des rues, comme suggéré par Smith.

    Malgré le développement du rôle de la police dans les sociétés démocratiques, une théorie de sa présence et de son rôle dans le gouvernement n’a tout bonnement pas émergé en proportion avec l’évolution de son pouvoir et de sa fonction. La seule étude vraiment valable dont on dispose est la description empirique proposée par la sociologie de la police depuis la fin du xxe siècle – et si cette recherche a été utile pour dissiper certaines illusions, elle n’a pas permis de fonder une philosophie globale. Une quantité impressionnante d’éléments pratiques ont été examinés, et leur observation a conduit à des résultats surprenants sur des sujets tels que le temps de travail, l’organisation, la prise de décision, la dramaturgie, les circonscriptions, les attitudes professionnelles et l’application différenciée de la loi aux personnes de différentes identités et situations. Le théoricien radical Mark Neocleous décrit ces résultats en 2000 :

    Le lobby de « la loi et de l’ordre », comme ses critiques de gauche, a échoué à prendre en compte les implications des recherches portant sur la police… L’écrasante majorité des appels de secours à la police sont liés au « service » plutôt qu’au crime : chaque année en moyenne, seulement 15 à 20 % de tous les appels à la police signalent des crimes, et, parmi ceux-ci, l’agent répondant à l’urgence constatera que ce qui est tout d’abord désigné comme un crime s’avère souvent ne pas en être un. Les études ont montré que moins d’un tiers du temps passé en service par les policiers est en lien avec un crime ; approximativement huit incidents sur dix gérés par les patrouilles de divers services de police sont considérés par les policiers eux-mêmes comme étant des problèmes non criminels ; le pourcentage des efforts policiers employé à des problèmes de loi pénale ne dépasse probablement pas 10 % ; seulement 6 % du temps d’un agent de police concerne des incidents qui seront ultérieurement définis comme « criminels » ; seul un très petit nombre d’infractions pénales sont découvertes par les policiers eux-mêmes. Qui plus est, la plupart du temps, les policiers n’utilisent pas le droit pénal pour rétablir l’ordre. Aux États-Unis, les agents de police réalisent en moyenne une arrestation toutes les deux semaines ; une étude a montré que parmi les 156 agents assignés à une zone de la ville de New York où le crime est élevé, 40 % ne réalisaient pas une seule arrestation liée à un délit grave en un an.

    Il y a quarante ans, le plus célèbre et influent des sociologues de la police, Egon Bittner, produisait déjà des travaux minant nos croyances sur ce que l’on considère généralement être la fonction ordinaire de la police : « combattre le crime ». Comme il l’a dit en 1974 : « Quand on regarde ce que les policiers font en réalité, on s’aperçoit que l’application de la loi pénale est une activité à laquelle la plupart d’entre eux se livrent à une fréquence comprise entre “virtuellement jamais” et “très rarement”. » Les travaux qui ont prolongé ceux de Bittner ont inscrit ce constat ironique dans la théorie même. Jusqu’aux plus originaux d’entre eux, les sociologues de la police montrent, encore et toujours, que les policiers sont paradoxaux et que leurs croyances sont impraticables. D’un point de vue philosophique, elles ne s’intègrent à rien. Comme profession d’appoint, suspendue entre différentes institutions fondées par la philosophique politique, la police est « impossible ». Théoriquement peut-être, les policiers ne devraient même pas exister, tant leur comportement échoue à être convenablement étayé par une quelconque justification explicite de l’ordre social. Cependant, leur existence est nécessaire en pratique – malgré leurs erreurs –, précisément parce qu’ils ont prouvé qu’ils étaient, en démocratie, à la fois en « première ligne » et le « dernier recours » : une mobilisation de quelque chose de non défini, de mouvant, adapté donc à toutes sortes de circonstances. Un pouvoir d’agir lancé sur tout ce qui ne peut être accepté dans une société, ou contre ce que nous ne voulons pas voir. La formule de Bittner hante le champ comme la seule contribution originale et durable à notre compréhension de ce que sont les policiers.

    Je propose d’expliquer la fonction des policiers en attirant l’attention sur ce que leur existence rend disponible pour la société et qui, toutes choses égales par ailleurs, ne le serait pas en leur absence… Mon idée est que l’on charge les policiers d’appliquer, et parfois d’imposer, une solution provisoire à des problèmes émergents sans avoir à admettre ou à faire face à une opposition, de quelque nature qu’elle soit. J’ajouterais que cette compétence d’intervention s’étend à tous les types d’urgence, sans exception.

    Et c’est tout ce qu’ils sont – c’est leur essence. Bittner ajoute sèchement : « Savoir si le service que la police est seule à pouvoir rendre est désirable ou non, au regard des “aspirations de la cité” par exemple, dépasse le cadre de cette analyse. »

    Le mot-clé de cette définition pourrait bien être « appliquer » ou « imposer ». Dans le tableau peint par Bittner, le prérequis devient la disponibilité de la force (ou même de la violence). Étonnamment, cette partie, la plus accablante, du travail de Bittner a été épousée par les chefs de la police, peut-être parce qu’elle fournit à ses cadres la seule justification plausible de leur action face aux critiques incessantes. Une association professionnelle majeure décerne chaque année le prix Egon Bittner – sans ironie, comme une récompense – à un chef de la police municipale ayant survécu à plus de quinze années de service.

    Cop watch

    Imaginons qu’on veuille vraiment trouver la place de la police dans une cité démocratique. Quelle version de son rôle pourrait être désirable dans cette démocratie ?

    Une fonction vraiment utile des policiers est de rendre visibles les accidents, événements, et rassemblements. La police rend les choses visibles. Les flics rendent plus nettes les situations, mais en même temps, personne ne les confond avec l’attraction principale. Les agents sont un colorant bleu marine que l’on verserait dans les canaux de la société, le long des ruelles et des autoroutes, qui dessinerait les contours de l’espace public, comment se distribue la société, comment se répartit la population, comment le crime est attribué, comment nous dessinons les contours de la sécurité. Chacun sait qu’il faut marcher en direction des policiers, parce que leur présence indique l’importance de quelque chose d’autre : un défilé, un concert, une manifestation, ou une arrestation, une agression, un accident. Chacun peut venir profiter d’eux, regarder le supplément dramatique et rituel qu’ils ajoutent aux occurrences du quotidien, puisqu’ils ouvrent l’espace d’un événement. Ou les surveiller, pour s’assurer que leur gestion des personnes ne puisse pas se dérouler hors de vue, et sans témoin.

    Dans les lieux publics, la discrétion des policiers est toujours suspecte. Pourtant, les départements de police s’acharnent à rester discrets, condition de l’accomplissement de leur tâche héroïque de découverte et d’investigation. Dans la mesure où détecter le crime correspond à ce que les policiers souhaiteraient que leur métier soit, ils sont toujours susceptibles de rechercher plus de secret et de silence.

    Là où la vue disparaît, dans le fourgon, ou au commissariat, les abus et mauvais traitements deviennent possibles (et en fait, il y a beaucoup d’endroits de ce genre, comme les prisons, qu’une police démocratique pourrait chercher à éradiquer ou à ouvrir). Chacun connaît le murmure qu’on entend dans une foule, quand une personne arrêtée disparaît dans le véhicule clos, sans fenêtre ; le citoyen est temporairement effacé du public démocratique (jusqu’à la lecture de l’acte d’accusation, l’espace de salut prévu par l’habeas corpus – et chacun recherche alors les marques sur le visage, les marques sur les poignets et les traces des coups sur le corps). Quand les citoyens tombent dans un tel vide, la démocratie peut disparaître.

    Cependant, le vrai rival de la vue n’est pas simplement le secret, mais le toucher, qui s’inscrit seulement dans les corps, seuls au fait de ce qui a réellement été fait, mais ne pouvant le prouver. Les policiers se sont accaparé le toucher, les citoyens devraient retrouver la vue. La question est : pourquoi un troisième élément, susceptible de s’interposer entre la vue et le toucher, ne s’intercale pas plus souvent : le langage. Le langage est la base réelle d’une démocratie. C’est ce qu’il y a de spécifiquement démocratique dans les relations humaines. Il restaure l’assurance de la bienveillance. Parler est ce que les policiers font le plus souvent quand ils rencontrent le public. Pourtant, personne ne pense aux policiers comme « parlant » ou « écoutant » mais comme à des brutes. Que se passe-t-il quand les citoyens et les policiers parlent lors d’une rencontre fortuite ? Comment parlent-ils ? Et s’ils ne parlent pas, pourquoi ?

    Pour une police dotée de langage ?

    Supposons ceci : les policiers sont des négociateurs, mais sans accès au contrat, à la loi ou à l’éloquence. Leur outil n’est pas la loi. Ils n’emploient pas toujours des mots mémorables ni même totalement cohérents. Ils sont habituellement confrontés à des situations de conflit qu’ils n’ont pas causées, mais dans lesquelles leur intervention en tant que tierce partie est requise. Là, ils deviennent des observateurs délibérément distrayants et spectaculaires, qui détournent l’attention des autres parties en direction d’eux-mêmes.

    Quand on les regarde de cette façon-là – en se concentrant sur l’intervalle entre l’inaction qui sert à occuper l’espace et l’attaque violente–, on voit que négocier est en réalité ce que les policiers font à longueur de temps, mais maladroitement. Parce que, d’une certaine manière, ils refusent de le reconnaître ou de s’intéresser aux buts de départ des parties concernées. Ils apportent un ensemble de critères de jugement qui leur est propre, mais qui n’est pas toujours reluisant. Cet acte est-il susceptible de faire l’objet d’un chef d’accusation ? Faut-il écarter et déplacer cette personne temporairement ? Combien de temps dois-je rester et comment puis-je effrayer ces citoyens suffisamment pour qu’ils ne se retrouvent pas en conflit aussitôt que j’aurai le dos tourné ? La police négocie sans référence ou but unique clairement défini, autre que celui de mettre un terme à ce qui rend leur présence nécessaire – à moins qu’ils se trouvent dans un lieu dont ils veulent interdire l’usage à d’autres. Et ils sont sans cesse en train de se poser une question distincte : faut-il extraire une personne hors d’un conflit horizontal pour la placer dans le mécanisme vertical de la justice pénale – un processus dont on ne les tiendra pas responsables et qui ne les concernera pas.

    Même les infractions mineures et les crimes sans victimes deviennent des négociations entre flic et citoyen sous la menace d’une loi qui les dépasse tous les deux. Ici, l’issue négociée peut être un « avertissement » : « OK, je vous laisse partir – avec un avertissement ». L’avertissement est ostensiblement le nom de quelque chose d’officiel. Pourtant, l’« avertissement » n’a aucune existence légale. Il n’existe pas comme catégorie juridique. C’est une des catégories principales de pensée pour la police. Une de celles que nous pourrions vouloir défendre au lieu d’en dénoncer l’arbitraire et l’application inégale. C’est le moment clé où les policiers, sans perdre la face ou admettre qu’ils sont mis en défaut, reconnaissent qu’une négociation a été d’une certaine façon remportée par le citoyen.

    Je t’aime, moi non plus

    Essayons de plaider du mieux possible la cause de la police : les policiers existent afin que nous puissions les voir au coin de la rue ou sur le quai du métro, afin que nous sachions, quand nous nous déplaçons en public, que personne ne pourra nous voler, nous agresser sans que nous soyons défendus. Les policiers existent parfois juste pour marquer une route fermée (en se tenant dessus), en construction (en se tenant devant) ou une fête foraine (en se tenant à l’entrée). Ils annoncent l’événement et d’une certaine manière, leur simple présence tient à distance le danger.

    Bien sûr, ce n’est pas comme ça qu’on voit les choses quand on est soi-même le danger tel qu’ils se le représentent. Ou si l’on correspond à leur idée d’une obstruction ou d’un événement notable. Quand les policiers voient des Africains-Américains, qu’ils s’acharnent contre des Africains-Américains, restreignent la liberté de mouvement des Africains-Américains et se retrouvent à dégainer leurs armes et à assassiner des Africains-Américains – ce que, même au xxie siècle, ils continuent à faire régulièrement, dans tous les départements de police et toutes les régions des États-Unis –, c’est d’abord parce que l’Amérique voit encore à travers un point de vue racial.

    Enlever une force de travail africaine pour construire le pays est encore et toujours le péché dont celui-ci ne s’est pas repenti, concomitant avec l’annihilation des Indiens [Native] d’Amérique. Le mécanisme fou, mais ingénieux, d’encoder la différence entre les hommes libres et les esclaves dans leur « couleur », pas par une véritable gamme de bronzage mais entre « blancs » et « noirs » – qui est aussi métaphysique que le jour et la nuit, la lumière et l’obscurité, la noblesse et la plèbe – persiste. Les policiers, qui sont dévoués à la vision et à la vue, alimentent cette façon de regarder tous les citoyens visiblement issus d’ancêtres africains.

    Ce qui différencie un endroit qui semble propre, ordonné et paisible, du même endroit avec des éléments à la mauvaise place, mélangés, confus, bruyants et conflictuels n’est pas seulement la norme esthétique des quartiers d’où viennent les policiers, mais ce qu’ils pensent que « nous » voulons, de ce que le « public » voit. Mais qui sommes « nous » ? Le sociologue de la police Peter K. Manning, un des meilleurs ethnographes du comportement des policiers, a fait le constat très convaincant que les policiers dépendent tacitement d’une chose avant tout : ce qu’ils pensent de la façon dont leurs clients-citoyens les perçoivent pendant leurs patrouilles et arrestations. Mais souvent, les images qu’ils se font des « citoyens respectueux des lois », des « bonnes gens » et du « public », alors qu’ils appliquent à la lettre un sens de l’ordre qui les dépasse, les aliènent des citoyens réels. Le sujet sur lequel les policiers sont les moins lucides est leur conception de ce que les « bonnes gens » veulent et de comment nous voulons être traités.

    Les policiers ont été conçus pour réagir aux demandes et aux exigences de service émanant de citoyens, autant pour prévenir ou dissuader les origines du crime que parce qu’on s’attend à ce que les policiers se comportent symboliquement comme un autre citoyen le ferait en cas de besoin. La centralité symbolique de l’action policière, tenant lieu de préoccupation collective des uns pour les autres et vice versa, ne peut pas et ne doit pas être sous-estimée. La loi a évolué et est devenue un moyen de formaliser les conditions dans lesquelles les policiers sont obligés d’intervenir ou comment il leur est interdit d’agir, mais elle ne leur fournit aucun élément sur lequel se fonder pour agir.

    La violence est également donnée aux policiers comme une technique qu’ils sont les seuls à pouvoir utiliser pour préserver la non-violence générale de la société. Les citoyens, eux, n’auraient aucun besoin légitime de recourir à la violence les uns contre les autres. Ils la redirigent vers la police, pour ainsi dire. Mais cet appareillage formel, lui aussi, revient à définir la police par son usage de la violence.

    On laisse les policiers à l’initiative de la violence, comme moyen de sortir de n’importe quelle impasse sociale, d’ajouter de la violence aux situations qu’ils trouvent ambiguës. Mais si on pouvait vraiment voir, et voir à travers, la police, on verrait que cela devient une façon d’injecter de la violence-test dans le cœur de la société, en public. Les policiers testent quelle violence, nous, en tant que citoyens, nous autorisons et contre qui. C’est un réconfort bien modeste, dans la mesure où il n’y a aucune garantie que nous nous opposions aux choses mauvaises que les policiers pourraient nous montrer. Nos voisins pourraient bien soutenir les actes que nous jugeons délétères. Nous n’avons d’ailleurs peut-être aucune idée de comment réparer tout ça. Pourtant, la violence policière se distingue d’autres formes de violence et de domination qui n’ont aucune présence visible et s’exercent hors de tout contrôle collectif. Les policiers évaluent publiquement ce que la société est capable de tolérer, y compris à notre plus grande honte.

    Notes

    1 La grande migration afro-américaine est le mouvement qui a conduit des millions d’Afro-Américains du Sud des États-Unis vers le Middle West, le Nord-Est et l’Ouest après 1910 pour échapper au racisme et essayer de trouver du travail dans les villes industrielles (NdT).

    «  La police tire au flash-ball pour punir et terroriser »

    Avec le concours de Claire Feasson et Alexane Brochard

    Le 8 juillet 2009, à Montreuil (93), ville en pleine gentrification où perdurent des pratiques de solidarité (notamment avec les sans-papiers), les forces armées de la police expulsent au petit matin « la Clinique », un immeuble occupé en plein centre, qui accueille des activités collectives ouvertes sur la ville.

    Le soir-même, des habitant.e.s et personnes solidaires descendent dans la rue pour dénoncer publiquement cette expulsion. Ils organisent un repas de rue qui se termine en déambulation jusqu’au bâtiment expulsé. La police réprime sauvagement ce sursaut de résistance en tirant au flash-ball dans la foule. Des tirs au-dessus des épaules, contrairement à l’obligation légale censée encadrer l’utilisation de cette arme. Bilan : six blessés, dont une personne éborgnée. Quatre des blessés portent plainte auprès de la police des polices.

    Depuis, le collectif 8 juillet s’est créé pour préparer le procès qui aura lieu du 21 au 25 novembre 2016, soit sept ans plus tard, au Tribunal correctionnel de Bobigny. Fait rarissime, trois policiers seront dans le box des accusés. Pour comprendre les enjeux de cette affaire, Jef Klak revient sur le contexte qui a précédé les faits en demandant à cinq participant.e.s du collectif 8 juillet de raconter leur histoire commune et les perspectives de résistance à la police. En cinq actes.

    *

    1. Le contexte montreuillois :
    chasse aux sans-papiers, rencontres et assemblées (2002-2008)

    2. La Clinique, un lieu ouvert sur la ville (2009)

    3. L’expulsion de la Clinique et la charge policière (8 juillet 2009)

    4. La procédure au long cours et le collectif 8 juillet (2009-2016)

    5. Le procès contre la police (21-25 novembre 2016)

    1.
    Le contexte montreuillois :
    chasse aux sans-papiers, rencontres et assemblées (2002-2008)

    Pourriez-vous faire le récit collectif de l’ambiance de lutte à Montreuil avant ce 8 juillet 2009 ?

    Salma : Dans les années 2000, les résistances à la chasse aux sans-papiers avait réuni beaucoup de monde. L’importance de la communauté malienne et le grand nombre de foyers de travailleurs immigrés sur Montreuil avaient fait de la ville un terrain d’expérimentation pour les policiers. Leur question était : comment organiser le territoire pour en choper un maximum ? En face, les gens étaient assez bien organisés pour résister, sans forcément appartenir au même groupe ou à la même tendance politiques. Ils partageaient le même territoire, la même répression. Juste après que Sarkozy a été nommé ministre de l’Intérieur, en 2002-2003, les contrôles massifs ont commencé dans le métro, puis ça s’est intensifié. La multiplication des réquisitions du procureur, autorisant des contrôles massifs sur une zone sans raison particulière, a effectivement fait exploser le nombre de contrôles et d’arrestations.

    À Montreuil, de telles rafles avaient lieu toutes les semaines, voire tous les jours, selon les périodes. Souvent, ça se passait le matin, vers 6 h 30. Ils fermaient quasiment un quartier et contrôlaient les gens sans raison. Au bout d’un moment, on était finalement toujours les mêmes personnes à se déplacer. Du coup, les flics nous connaissaient, on se côtoyait dans la rue, on se croisait régulièrement. Quand ils nous voyaient arriver, ça leur arrivait de nous appeler par nos prénoms, de nous désigner du doigt, ou de nous foutre la pression. Ils collaboraient beaucoup avec les agents municipaux, sous la mairie communiste de Jean-Pierre Brard puis sous les Verts avec Dominique Voynet, pour mettre en place une surveillance serrée.

    Victor : Dans ces années-là, différents réseaux se mêlent sur Montreuil. Le collectif pour les droits des sans-papiers de Montreuil, qui existait déjà, mais aussi des gens venant du mouvement anti-CPE de 2006, avec une dynamique d’ouverture de squats dans la ville. Il y avait également des gens issus des luttes d’intermittents, de chômeurs, de précaires. Et puis un tissu ancien, avec des habitant.e.s qui se mobilisaient depuis des dizaines d’années. Toutes ces réalités se croisaient à Montreuil.

    La tension montait avec la police, autour des arrestations de sans-papiers et les squats, et tout cela a abouti à l’« Assemblée contre les expulsions » qui s’est créée à côté, et non en marge, du collectif de sans-papiers de Montreuil. Avec cette hypothèse : s’organiser le plus concrètement possible autour des arrestations de sans-papiers et des expulsions de squats.

    L’idée était simple : dès qu’on entend parler d’une arrestation, il faut intervenir le plus vite possible, et faire le plus de bordel possible. On en avait marre de l’occupation policière de la rue, en bas de chez nous. C’est sur la base des réseaux déjà existants que nous avons repris une idée déjà mise en pratique à Paris : le « numéro anti-rafle ». Nous, on l’avait appelé le « numéro d’urgence » : une chaîne de SMS pour se prévenir en cas d’arrestations ou de présence policière anormale, et pour pouvoir rameuter du monde.

    En plus de cela, l’Assemblée s’est réunie une fois par mois pendant plus d’un an. Par rapport au contexte de réquisitions, aux alentours de 2008, les foyers étaient ostensiblement ciblés par les flics, pas seulement en banlieue, mais aussi à Paris. On a alors commencé à organiser des manifs de quartier, notamment autour des foyers, des espèces de rondes, pour informer et rencontrer les voisin.e.s de ces foyers, avec des distributions de tracts dans les cités environnantes.

    Bref, entre 2002 et 2008, des gens se coordonnaient sur la ville, avec beaucoup de régularité. En 2008, on collait au bitume, jusqu’à créer une présence vraiment importante et bruyante dans la ville. Avec une certaine efficacité locale : la pression autour des foyers a fini par reculer – ou plutôt par se déplacer – grâce à la mobilisation et à ce qui est arrivé le 4 juin.

    Salma : Le 4 juin 2008 au matin, un sans-papier s’est fait arrêter à quelques mètres du foyer de Rochebrune, où était prévu le jour même un départ pour une manifestation de quartier. Nous avons donc décidé de descendre nombreux jusqu’au commissariat pour pousser à la libération de la personne arrêtée. Là, à l’intérieur, il y avait un pot de départ, ils nous ont vu arriver, et je ne sais pas, ils ont dû croire qu’on allait rentrer. De l’extérieur, on ne les voyait pas, mais assez rapidement, ils ont mis leurs tenues anti-émeute et sont sortis. Ils ont chargé en frappant et tirant sur tout le monde. Un garçon s’est pris un coup de flash-ball dans les testicules, et certaines personnes se sont fait arrêter. Une chaîne téléphonique s’est constituée, et on s’est vite retrouvés trois cents devant le commissariat. Toute la nuit, il y a eu énormément de monde dans les rues de Montreuil. Ils ont ramené des cars anti-émeute, et une chasse à l’homme a commencé. Même les jeunes des tours qui habitaient juste en face se sont fait courser.

    Serge : Ce jour-là, ils ont arrêté huit personnes, qu’ils ont placées tout de suite en garde à vue. Ils ont libéré le soir-même tous ceux qui avaient des papiers, et ont gardé les trois sans-papiers, dont celui qui était blessé. Ces derniers ont été jugés un an après le 12 juin 2009, et ont tous été relaxés des violences dont on les accusait. Suite à cette charge policière et à la nuit d’émeute, Voynet avait saisi la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS1 La Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) était une autorité administrative indépendante créée par le gouvernement Jospin. Depuis mai 2011, ses missions sont désormais … Continue reading), qui a conclu que la brutalité des policiers était disproportionnée, et qu’arrêter des sans-papiers aux abords des foyers créait une trop grosse pression sur les habitants des foyers, qu’ils aient ou non des papiers, ainsi que sur l’ensemble de la population de Montreuil[2. http://cnds.defenseurdesdroits.fr/rapports/ra_pdf/Police_nationale/Avis_2008-60.pdf]. Cela a conduit à l’abandon de cette méthode – et à passablement énerver les policiers locaux.

    Dimitri : À cette époque, on avait rencontré des gens participant au collectif de sans-papiers de Montreuil et qui vivaient dans les foyers. Certains dormaient dans les couloirs du foyer Rochebrune, et ont ouvert un squat d’habitation qui a tenu très longtemps. C’était devenu des amis, et cela a reconfiguré les réseaux : c’était autre chose que de la simple solidarité. L’Assemblée contre les expulsions s’appelait comme ça, car elle était censée répondre aux expulsions de sans-papiers et aux expulsions de squats.

    Victor : La question de l’ouverture des squats générait une tension régulière avec la police, et ça compte dans l’histoire qui amène aux tirs du 8 juillet.

    2.
    La Clinique, un lieu ouvert sur la ville (2009)

    Comment décririez-vous ce lieu qu’était la Clinique ?

    Dimitri : Le mot tournait depuis longtemps : « Il nous faut un grand lieu ». Il y avait des squats d’habitation, mais il manquait un espace assez grand pour qu’on puisse s’organiser à nombreux. La Clinique s’est ouverte avec plein de gens différents. C’était une ancienne clinique radiologique, un grand bâtiment en plein centre-ville, sur la place du marché, en face du métro Croix de Chavaux. Un lieu très visible, avec des banderoles donnant sur la rue.

    Alice : Il y avait une radio de rue, un freeshop où l’on pouvait trouver des vêtements gratuits, un ciné-club, etc. Un journal mural hebdomadaire aussi, L’ordonnance, qui racontait ce qui se passait dans la ville. Le lieu était attentif aux questions quotidiennes et pragmatiques, et ça passait entre autres par l’autodéfense par rapport aux droits sociaux, avec par exemple un « cercle collectif de recherche de logements », où se rencontraient des gens en galère de logement et d’où certaines occupations sont sorties. Le collectif des CAFards de Montreuil[3. Collectif de précaires, chômeurs, et allocataires du RSA qui s’entraident face à l’administration de la CAF et Pôle Emploi, produisent des enquêtes, organisent des actions, et tiennent des permanences d’auto-défense social ; https://cafard93.wordpress.com/.] a aussi organisé ses premières réunions et permanences à la Clinique.

    Serge : On est dans un contexte où la ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, vient de créer de toutes pièces le concept d’« anarcho-autonomie » pour désigner un nouvel ennemi intérieur. Certains territoires, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Nantes, Grenoble, Rennes, Tarnac, sont décrits par la police comme des viviers de l’anarcho-autonomie. Montreuil en fait partie.

    Salma : Une semaine ou deux avant l’expulsion, une banderole avait été déroulée sur la façade, très visible depuis le marché, où était écrit « Poulets grillés » avec quatre plaques d’immatriculation de voitures banalisées qui nous surveillaient et qu’on avait repérées. Le genre de choses que les flics n’apprécient pas du tout.

    Dimitri : À l’été 2009, deux lieux occupés se retrouvent expulsables en même temps : la Clinique, et les Demi-Lunes[4. Les Demi-Lunes étaient deux maisons mitoyennes dans le quartier de La Boissière dans le Haut-Montreuil, où se sont installés à l’automne 2008 une trentaine de personnes, enfants et adultes. Expulsables le même jour que la Clinique, ces maisons seront expulsées par la police un matin d’octobre 2010. Dans la foulée, la police tire au flash-ball sur Geoffrey, un garçon de 16 ans, alors qu’il manifeste contre la réforme des retraites devant un lycée de Montreuil. Geoffrey perd un œil. L’histoire se répète.] dans le haut Montreuil. La Clinique est expulsée le matin du 8 juillet. Environ 150 policiers et le RAID pour 15 personnes à déloger, avec tout le quartier de Croix de Chavaux bouclé. L’opération ne dure qu’une heure. Ça se termine avec le RAID sur le toit, qui braque les gens au fusil d’assaut et enlève le drapeau pirate qui orne le bâtiment.

    Dans la foulée, une assemblée générale est organisée, qui décide d’appeler à un repas de rue le soir, à l’entrée de la rue piétonne voisine. On se retrouve pour le préparer et cuisiner des gnocchis tout l’après-midi. L’idée était de rendre visible le délire de cette expulsion. On avait appelé cette assemblée, « l’Assemblée de la Clinique exilée ». Elle a continué les jours suivants à differ des tracts. Il fallait s’organiser. Sachant qu’en plus, les habitants se sont retrouvés à la rue, sans maison.

    3.
    L’expulsion de la Clinique et la charge policière (8 juillet 2009)

    Avec plus de précision, comment s’est passée cette soirée du 8 juillet où la police a tiré dans le tas ?

    Salma : Le soir, il y a donc des tables remplies de gnocchis à l’entrée de la rue piétonne. On est nombreux.ses. Un gros dispositif policier a été mis en place toute la journée, pour être levé à 22 h. Une vingtaine de minutes après, un feu d’artifice est tiré vers le ciel, depuis la place, annonçant qu’une déambulation va commencer. Nous marchons calmement vers la Clinique, à quelque 200 mètres de là. La porte est ouverte, gardée par un vigile et son chien, avec qui on se met à discuter, pas forcément poliment. Le mot tourne que les flics arrivent, donc on repart vers l’autre coté de la place. Des voitures de police sont arrivées, d’où ont surgi des flics en civil de la BAC (Brigade anti-criminalité) et des flics en uniformes (Unité mobile de sécurité), qui s’équipent très rapidement de boucliers, tonfas, flash-balls, lance-lacrymos. Une personne restée près du bâtiment est interpellée, puis les flics tirent dans le tas.

    Dimitri : Une première personne est touchée au front, et le mot tourne très rapidement : « Ils tirent à la tête ! » Joachim est touché à l’œil et s’écroule, moi je me fais toucher à la clavicule. Ça se transforme en panique. On revient naturellement vers les gnocchis au pas de course, vers l’autre place, mais dans la confusion et la peur. Les flics continuent à poursuivre les gens dans la rue, alors que Joachim est grièvement blessé, au sol. Il va être pris en charge par les camarades et part avec les pompiers, vers un hôpital. Plus loin, les flics tirent à nouveau, trois fois, dans le dos. Une copine se fait toucher à la main, alors qu’elle était en train de se protéger la nuque en courant. Un autre se fait toucher à l’épaule, et une à la jambe. Six tirs au total dont cinq qui ont touché des personnes au-dessus du torse.

    Serge : En tout, ça a duré une douzaine de minutes entre le feu d’artifice, c’est-à-dire le départ du rassemblement, et ce que les flics appellent la dispersion. Ça a été très rapide. Je me rappelle d’un mélange de stupéfaction, de panique, et de colère. Après la dispersion, les flics qui avaient tiré ont continué à patrouiller pour faire des arrestations, afin de justifier leur violence. Leur but, c’était d’essayer de transformer les choses en violence urbaine, de dire qu’ils se faisaient assaillir de centaines de projectiles, qu’ils n’avaient pas d’autre choix que tirer, que c’était de la légitime défense.

    Salma : Nous n’avons pas envie de tomber dans un discours « innocentiste » qui dirait qu’ils ont tiré sur des personnes qui ne faisaient rien. On s’en moque au final de ce qu’il se passait à ce moment-là en face des policiers, puisque de toute façon, ils ne se sont pas posé la question. Ils avaient l’intention de tirer.

    Comment vous êtes-vous organisé.e.s les jours suivants ?

    Serge : Une fois qu’on s’est ressaisis, on fait le compte des copains arrêtés, et des blessé.e.s, avec Joachim à l’hosto. Le lendemain, les gens essaient de se remettre de la soirée, et tout le monde ressent le besoin de se voir pour parler de ce qu’il s’est passé. On est choqués par le communiqué mensonger de la préfecture repris par la presse, qui qualifie Joachim de « jeune squatteur », parle de « heurts » avec la police, et met en doute l’origine de sa blessure. Stéphane, le père de Joachim lance rapidement un contre-communiqué sur le fait que c’est la préfecture qui parle à travers l’AFP. Comme il a un petit réseau grâce au milieu du théâtre et d’Armand Gatti, l’affaire gagne en médiatisation.

    Dimitri : De notre côté, on distribue des tracts qui racontent les faits. Un appel à manifester cinq jours après est lancé. Parallèlement, Joachim porte plainte, puis trois autres blessé.e.s. Des assemblées « Clinique en exil » s’enchaînent, pour décider quoi faire. Après l’expulsion, les tirs, et avec le pote à l’hôpital, tout le monde est tendu, traumatisé, triste ou énervé, donc c’est très compliqué : les assemblées sont un peu dures, mais on décide d’agir, de tenir la rue, en essayant d’éviter la victimisation. Comme avec le repas de gnocchis après l’expulsion, l’envie est de montrer qu’ils ne nous feront pas rentrer chez nous – d’autant plus que les habitant.e.s de la Clinique n’ont plus de chez eux –, même en nous tirant dessus comme des pigeons.

    Salma : Pour la manif, on appelle publiquement les gens à venir avec des casques, des lunettes de protection. Des banderoles renforcées sont fabriquées pour protéger la manif devant et derrière. Pour le coup, il y a vraiment du monde qui répond à l’appel, venant d’horizons très différents. Un texte écrit par Joachim à l’hôpital est lu, et la manif va vers la mairie, en passant par la rue piétonne, puis revient jusqu’à Croix de Chavaux. Et là, au même endroit où ils ont tiré quelques jours avant, les flics chargent la queue de manif. Quarante mecs de la BAC, armés et cagoulés, pour la plupart sans brassard, cachés sous la halle du marché pour sauter sur nous par surprise en courant, avec le commissaire devant et le préfet présent derrière eux.

    Du côté des manifestants, il y a une réponse – la banderole de tête arrive à résister à l’assaut policier –, parce que les gens ont décidé de ne plus se laisser faire. Celles et ceux qui sont le plus remonté.e.s protègent les gens qui ne sont pas casqués – et heureusement, parce que sinon, les flics auraient fait un carnage. Il n’y a pas eu de blessés graves dans cette manif, quelques arrestations, dont un journaliste du Monde, mais tout le monde a été libéré sans suite.

    Alice : Certaines personnes présentes étaient choquées par de telles pratiques, elles n’en revenaient pas. On n’était plus la nuit comme le 8 juillet, mais en pleine journée, avec la vie de quartier de Montreuil et les gens autour qui hallucinaient. D’habitude, les violences policières, ça se passe dans certains quartiers, loin du centre, ça ne se voit pas. Dans cette manifestation, il n’y avait pas seulement les groupes de Montreuil qui s’organisent, et qui étaient devenus une cible banale pour les flics. Du coup, ça a créé un peu de scandale dans la presse : quand on tape sur les journalistes, ils s’intéressent un peu plus aux faits, et reprennent moins les communiqués de la préfecture. À tel point que le directeur de la sécurité départementale s’est fait muter quelques jours après pour mauvaise gestion de cette manif.

    Salma : À l’époque, les flash-balls sont utilisés sur des cibles très précises, dans certains quartiers, dans les prisons, sur les migrants et sur certains types de manifestations radicales. Ce qui fait malheureusement scandale, c’est qu’ils n’ont pas touché un migrant, un Noir dans une cité, ou un squatteur anarchiste, mais un homme de 30 ans, cinéaste et petit-fils d’un poète reconnu. Ils n’ont pas touché la bonne personne – selon les catégories qu’ils ont fabriquées pour faire régner l’ordre.

    Dimitri : Très rapidement, le commissaire lui-même demande à ce que l’Inspection générale de la Police nationale[5. En abrégé l’IGPN — couramment surnommée la «  police des polices  » — désigne le service d’inspection de la Police nationale française et de la préfecture de police de Paris.] soit saisie, on est quatre à porter plainte pour s’être fait tirer dessus. On se fait entendre à l’IGS, et la procédure est lancée.

    Comment s’est prise la décision de porter plainte et de se constituer en collectif ?

    Salma : Il y a quelque chose de spécifique aux personnes blessées, mutilées, et aux proches de personnes tuées par la police, c’est qu’elles sont démunies. Ce n’est pas n’importe quelle violence. C’est une violence d’État. Sur le coup, il ne te reste que ça : porter plainte. Tu aurais plutôt envie d’attaquer un comissariat, mais tu ne le feras pas. Certaines personnes décident de ne pas porter plainte, c’est une décision qui appartient à chacun.e. Avec ces morts ou ces mutilations, on ne parle pas d’accident de voiture ou d’engueulades entre voisins, mais de morts et de blessures à vie infligées par la police, ce qui n’est pas dû au hasard ou à la mauvaise humeur : c’est structurel. Ainsi, quand Joachim a décidé de porter plainte et que d’autres ont suivi, ce qui était important, c’était que ce soit collectif, et que nous voulions faire autre chose de cette démarche. Nous voulions dire que ces personnes blessées, ça aurait pu être n’importe qui. Quand on essaie de s’organiser dans les quartiers ou dans les manifs face à la police, ce n’est pas nous en tant qu’individus qui sommes visés, c’est ce qu’on représente. Cette nuit-là, la police a tiré sur ce qu’on représentait.

    Ce qui a été décidé assez vite, inconsciemment je pense, c’est que ça ne pouvait pas être individuel. Pour faire front face à la machine judiciaire et policière. Médicale aussi, parce que l’hôpital est une administration comme une autre dans ces cas-là, elle te culpabilise aussi. Lorsque tu arrives blessé.e par les flics à l’hosto, tu n’es pas reconnu comme personne qui a été mutilée, mais comme quelqu’un qui a sans doute fait une connerie, et donc qui aura un autre traitement.

    Après les dépôts de plainte, nous avons fait une demande d’indemnisation auprès de la Commission d’indemnisation des victimes d’infraction (Civi), qui sert à recevoir un peu d’argent quand tu es dans l’incapacité d’en gagner après un accident ou une agression. Mais nous nous sommes heurté.e.s aux mêmes défiances : « Êtes-vous vraiment victimes ? Qu’est-ce que vous aviez bien pu faire pour mériter ça ? » Quand tu as été blessé par la police, la Civi bloque toute indemnisation avant le procès, au cas où la victime serait en fait… coupable.

    4.
    La procédure au long cours et le collectif 8 juillet (2009-2016)

    Entre le dépôt des plaintes contre les policiers et le procès, sept ans ont passé. Comment avez-vous occupé ce temps ?

    Alice : À partir de là, notre question a été : qu’est-ce qu’on fait du temps de la justice ? Que fait-on en attendant un procès qui aura lieu dans des plombes ? Et s’il arrive, comment utiliser le procès à d’autres fins que celles de l’institution judiciaire ?

    Serge : Dès le tout début du collectif, on s’est dit qu’on allait en justice pour en faire aussi autre chose. Surtout qu’à l’intérieur même du collectif, il y a différentes visions de la justice. La plupart des comités Vérité et Justice qui se forment quand quelqu’un est tué ou mutilé par la police se heurtent à des classements sans suite de leurs affaires, ou perdent leurs procès. Parce que l’enquête a été foireuse, parce que des preuves ont disparu, des témoignages ont été tronqués, bref tout un tas de magouilles pour disculper les flics.

    Sur l’histoire du 8 juillet, on a vite vu que l’enquête n’allait pas pouvoir escamoter tous les témoignages extérieurs qui contredisaient les mensonges des policiers. Pour une fois dans une histoire de violence policière, on avait des billes pour pousser à une condamnation devant les tribunaux. On bénéficiait d’une certaine focale médiatique, et on s’est aussi dit que ça devait être une occasion d’en faire profiter les autres histoires, celles qui sont généralement passées sous silence.

    Contrairement à plein d’histoires qui pètent à la gueule de gens qui ne sont pas organisés, là, c’est arrivé dans un cadre où les gens avaient l’habitude d’agir ensemble dans des rapports de force politiques…

    Victor : Oui, c’est arrivé en plein milieu d’un moment collectif, après l’expulsion d’un lieu occupé. D’où le nom du collectif « 8 juillet » : ce qui rassemble les gens, c’est à la fois une histoire et un événement partagés. Toute personne présente ce soir-là aurait pu être blessée par les tirs de flash-ball, ça aurait pu arriver à n’importe qui. Mais se réapproprier collectivement cet événement, c’était aussi aller au-delà de notre propre cas, la relier à d’autres histoires où la violence d’État s’exerce. D’où, dès le départ, l’idée d’enquêter sur divers moments et lieux où les flics avaient blessé et mutilé au flash-ball, et donc d’aller rencontrer des gens qui avaient vécu la même chose que nous, dans des contextes complètement différents. C’était une manière de ne pas nous laisser enfermer dans les catégories qui nous sont tombées dessus avec la médiatisation de l’affaire. Et cela a donné des rencontres extrêmement fortes, par exemple avec les proches d’Ayoub Bouthara, mutilé à Audincourt près de Montbéliard, ou la sœur de Lamine Dieng, tué dans un fourgon de police dans le xxe arrondissement de Paris – et tant d’autres..

    Salma : On n’avait pas non plus attendu que ce genre de trucs nous arrive pour se pencher sur la question des violences policières. On savait déjà que la violence est inhérente à la police. Mais c’est vrai que quand tu perds un œil, tu rencontres différemment les gens qui ont vécu la même chose dans une banlieue anonyme.

    En novembre 2014, on a donc organisé une rencontre de deux jours avec une quinzaine de personnes touchées par des tirs de flash-ball, dont certaines ont perdu un œil, et on a aussi invité des gens proches de personnes tuées par la police. Cela a permis de créer du réseau, de partager nos expériences, nos outils, les expertises, ce qu’on savait déjà de la justice, des avocats, des contacts de médias, comment garder l’œil sur son dossier pour qu’il ne disparaisse pas par magie comme c’est souvent le cas dans les affaires de violences policières…

    Alice : C’était pile au moment des manifestations suite à la mort de Rémi Fraisse, qu’on a rejoint avec des pancartes fabriquées lors de cette première « assemblée des blessées, des familles, et des collectifs contre les violences policières ». On a pu aussi parler de ce que c’était d’être blessé dans sa chair par la police, de perdre un œil, avec des moments où les premier.e.s concerné.e.s pouvaient échanger entre eux seuls, comme une communauté des blessés, et d’autres moments pour s’organiser avec tout le monde.

    Salma : Cette assemblée est un outil pour celles et ceux qui viendraient d’être blessé.e.s, mais aussi pour partager et rendre publiques l’expérience et la parole de ces blessés. En juin 2015, des blessés et proches de blessés participant à cette assemblée ont ainsi été entendus par une commission d’enquête parlementaire sur le « maintien de l’ordre », qui a eu lieu après la mort de Rémi Fraisse. Nous savions bien que cette commission n’était que de la poudre aux yeux. Elle a même aggravé les problèmes liés au « maintien de l’ordre », notamment en ouvrant la voie aux assignations à résidence préventives qui ont un peu plus détruit le droit de manifester lors de la COP21 ou du mouvement contre la loi Travail. Mais ce moment nous a permis d’élaborer un discours commun entre personnes touchées par les violences policières et de le rendre public[6. Cette intervention collective est disponible en ligne : https://collectif8juillet.wordpress.com/2015/06/01/intervention-de-lassemblee-des-blesses-lors-de-la-mission-denquete-parlementaire-sur-le-maintien-de-lordre/].

    Serge : Au fil des rencontres avec d’autres blessés, on a pu vérifier que les armes dites non létales, au lieu de réduire les violences comme elles ont été vendues dans l’opinion publique, ont rajouté une strate supplémentaire à l’arsenal de répression et de terreur utilisé par les policiers, entre la matraque et l’arme de service. On s’est rendu compte en discutant avec des blessés à quel point le flash-ball n’est absolument pas une arme utilisée pour se défendre, mais plutôt pour punir et terroriser. Beaucoup de tirs de flash-ball ont lieu après les faits, pour punir un groupe, et non pour se défendre. C’est le cas par exemple avec Pierre Doulliard à Nantes, qui se fait tirer dessus après une expulsion, alors qu’il est séparé des policiers par une grille et sans arme. C’est une punition extrajudiciaire : les policiers s’érigent en juges, et décident de la culpabilité d’un groupe en mutilant certains de ses membres pour l’exemple. Malgré le fait que les prisons n’ont jamais été aussi pleines, les policiers prétendent que les juges ne condamnent pas assez, alors ils s’arrogent le droit de punir eux-mêmes.

    Salma: Aujourd’hui les flics manifestent pour faire valoir leur droit à la « présomption de légitime défense », c’est-à-dire le droit de blesser ou tuer sans raison. Droit qu’ils ont déjà, au vu du nombre de personnes blessées, mutilées ou tuées par la police. Ils cherchent à obtenir un cadre légal pour des pratiques qui existent de fait, et sont couvertes par la justice. Beaucoup de gens en ont été témoins pendant le mouvement contre la loi Travail. L’utilisation massive d’armes dites non létales comme le flash-ball, les grenades de désencerclement, les gaz lacrymogènes, les grenades assourdissantes… a non seulement pour but d’en blesser un.e pour terroriser tout le monde, mais aussi de menacer celles et ceux qui veulent manifester qu’elles/ils risquent de perdre un œil ou d’être gravement blessé.e.s. Et cela dissuade effectivement beaucoup de gens.

    5.
    Le procès contre la police (21-25 novembre 2016)

    Comment va se dérouler le procès et comment peut-on soutenir le collectif 8 juillet ?

    Alice : Dans le collectif, on a toujours marché sur deux pieds, l’un politique, l’autre juridique. Travailler sur l’histoire et les effets du flash-ball et rencontrer les gens blessés par la police. On voudrait que le procès ressemble à toutes ces rencontres, en donnant la parole à différentes personnes croisées durant ces années, avec des gens de l’assemblée des blessés qui vont venir parler de leurs histoires, et du savoir commun qui s’est constitué depuis. Pourquoi ces armes sont utilisées, comment les policiers cherchent à nous terroriser, en quoi ce sont des armes punitives. On veut aussi parler de notre expérience commune face à la justice et à l’impunité policière, comment elle se fabrique, par exemple avec le premier communiqué de la préfecture qui retourne l’accusation en faisant de toute personne blessée ou tuée par la police un coupable.

    Un des atouts de ce procès, c’est d’être parvenu à ce que trois policiers soient mis en accusation, et non un seul. Cela montre qu’on ne parle pas de bavure, ni de ce flic-là qui serait mal formé, ou qui aurait pété les plombs. Trois policiers doivent justifier leurs actes de ce soir-là, et cela va nous permettre de mettre en cause la police et son fonctionnement. Tuer et mutiler font partie des pratiques ordinaires de la police.

    Serge : Il n’y a pas de solution miracle, pas un truc qui va tout changer à la situation actuelle. Dans ce genre d’événements, l’institution pousse à l’isolement, et ce qu’on peut faire, c’est se regrouper pour visibiliser l’ampleur de cette violence institutionnelle. Le procès va avoir lieu une semaine après la commémoration des attentats du 13 novembre 2015, et en plein mouvement de rue de certains policiers qui demandent à pouvoir tirer sur les gens plus librement encore. Malgré un énorme effort des flics, des politiques et des médias pour instrumentaliser des attentats suicidaires afin de construire une image de la police comme protectrice du peuple, l’adhésion populaire à un gouvernement par la police n’est pas totale. Avec le mouvement contre la loi Travail, les violences policières sont apparues aux yeux de beaucoup de monde, il y a de plus en plus d’affaires qui les mettent en cause. On a l’impression d’un mouvement schizophrénique dans les médias où d’un jour à l’autre, on saute de reportages qui disent : « Les policiers sont là pour nous sauver » à des sujets qui affirment : « Les policiers sont des fous qui nous tirent dessus et tapent nos enfants  ». Sans que jamais les deux choses ne soient reliées.

    Salma : Un autre enjeu du procès est de pouvoir habiter l’espace et le temps hors de la salle d’audience, en organisant des débats, des actions, des rassemblements pour réfléchir au rôle de la police.

    Alice : Il y aura plusieurs événements en amont, pour informer et pour récolter de l’argent : une réunion publique à Montreuil, une discussion au Rémouleur, une autre avec Pierre Douillard sur son livre L’Arme à l’œil au café-librairie Michèle Firk, une cantine…[7. L’agenda détaillé de la mobilisation avant le procès est en ligne ici : https://collectif8juillet.wordpress.com/2016/11/08/programme-de-la-mobilisation/] On a vraiment besoin d’argent, entre autres parce qu’on fait venir plein de gens pour témoigner au tribunal, et que cela coûte cher en frais d’huissier. On appelle aussi à venir nombreux.ses lors du procès : ne nous laissez pas seul.e.s avec la police et la justice ! On organise également un rassemblement à Montreuil le mercredi 22 au soir, au milieu du procès, pour parler publiquement du 8 juillet, mais aussi des luttes locales actuelles comme celles des Rroms expulsés cet été du lieu où ils habitaient, ou le « collectif Baras », collectif de migrants occupant un immeuble de Bagnolet expulsable depuis septembre. Il y aura aussi beaucoup de moments de discussion avec les autres luttes en cours autour des violences policières, par exemple autour de la mort d’Adama Traoré. Le but, c’est de faire entrer le monde dans le tribunal, pour montrer que cette affaire, comme toutes les autres, n’est pas anecdotique : elle parle de la violence structurelle de la police.

    Serge : Oui, il s’agira de parler de sur qui et sur quoi tire la police. Le soir du 8 juillet, ils savaient sur qui ils tiraient : sur une histoire et des pratiques politiques. Des pratiques locales, offensives, hétérogènes, auxquelles ils sont régulièrement confrontés dans la rue, et qu’ils estiment anormales. C’est ça que fait la police au quotidien : fabriquer la norme en s’attaquant à tout ce qui déborde.

     

    Plus d’infos :

    Le site du collectif 8 juillet .

    Notes

    1 La Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) était une autorité administrative indépendante créée par le gouvernement Jospin. Depuis mai 2011, ses missions sont désormais dévolues au Défenseur des droits.

    Le miel et les merveilles

    Cette chronique Manifesklak est une coproduction Jef Klak / Manifesten (café-librairie anarcho-lettristo-avino situé au 59, rue Thiers, 13001 Marseille). L’idée de base : parler avec enthousiasme d’un ouvrage présent en rayon pour appâter le chaland. Aujourd’hui, L’Ours est un écrivain comme les autres, friandise littéraire signée William Kotzwinkle (publié aux éditions Cambourakis).

    L’ours est un écrivain comme les autres.

    C’est le titre qui le dit, le proclame en lettres rouges.

    Et l’illustration de couverture en remet une couche : voilà un bien bel ours dressé sur deux pattes, paré d’un pull de laine rose ouvert sur son poitrail velu (très BHL), manuscrit à la main, devant lequel se pâment trois humain(e)s visiblement tombé(e)s sous son charme d’auteur.

    Immédiatement, s’il est un peu ouvert d’esprit, le lecteur se dit : pourquoi pas ?

    Oui, pourquoi l’ours devrait-il se cantonner aux activités routinières que l’on connaît si bien depuis le niais film de Jean-Jacques Annaud (lequel a quant à lui prouvé que l’ours est un acteur comme les autres), à savoir : dévaler les pentes herbues, chasser le saumon, se goinfrer de miel, se griffer la ganache avec ses potos et se gaver de champignons hallucinogènes ?

    Pourquoi ne serait-il pas capable de prendre la plume et de se laisser aller pépouze à quelques envolées lyriques de première bourre ?

    On l’imagine très bien, par exemple, se hisser sur un rocher Alaskaïen (de : Alaska) pour déclamer d’une voix rugissante une intemporelle ode aux saumons :

    Frère des rivières
    En ce jour morose
    Ta belle chair rose
    Est comme un presbytère

    Après tout, on sait depuis Boucle d’or que l’ours vit dans des maisons semblables aux nôtres, dort dans des lits semblables aux nôtres et déguste son kawa matinal dans des bols semblables aux nôtres.

    On sait également grâce à la noble et ancestrale profession de montreurs d’ours que ledit plantigrade sait parfaitement jongler et faire du vélo.

    On sait aussi, depuis les médiévales Chroniques de Jehan Froissart publiées en l’an de grâce 1408, que l’ours est capable de prédire la mort de l’abruti qui a l’outrecuidance de le chasser – c’est ce qui est arrivé à un certain Comte de Biscaye1 Froissart écrit d’ailleurs que les ours sont d’anciens chevaliers transformés en bêtes pour avoir fauté. Ça se tient..

    On sait enfin que nombre de tribus amérindiennes allaient jusqu’à considérer l’animal comme un ancêtre du clan, à vénérer comme il se doit.

    Bref, c’est de notoriété publique depuis une palanquée de siècles : l’ours est capable de bien des miracles.

    Alors pourquoi pas la littérature ?

    Voilà l’état d’esprit qui anime tout lecteur normalement constitué quand il empoigne le livre de William Kotzwinkle dont il est ici question : à l’affût de prouesses littéraires rédigées d’une grosse patte bien léchée

    *

    Très vite, hélas, il y a (petite) déception. L’ours décrit en ces pages n’est pas vraiment un écrivain. Au vrai : c’est un imposteur. Le manuscrit qui le rend célèbre, il le trouve au pied d’un arbre, où l’a caché un écrivain dépressif. Au fumet dégagé par l’objet, il espérait une tarte. Eh bien non :

    « Il s’approcha prudemment de la mallette et la renifla. Pas de trace de tarte. Mais cela valait le coup d’insister. Saisissant la poignée entre ses crocs, il s’enfonça dans le sous-bois. Quand il se sentit en sécurité, il posa l’objet par terre et lui asséna plusieurs grands coups de patte. Les loquets sautèrent et la mallette s’ouvrit. Il renifla le manuscrit, déçu. De la nourriture pour les termites, songea-t-il, et il faisait déjà volte-face quand une ligne de la première page retint son attention au point qu’il se mit à lire un peu. Alors que sa pratique de la lecture se bornait aux étiquettes des bocaux de confitures et aux boîtes de vermicelles multicolores, quelque chose dans le manuscrit l’incita à poursuivre.

    “Tiens tiens, se dit-il, pas mal du tout”. Il y avait de nombreuses scènes d’accouplement et pas mal de scènes de pêche, dont il trouva les détails à la fois justes et évocateurs. “Ce livre a tout”, conclut-il. Le replaçant dans la mallette, il coinça la poignée dans sa mâchoire et s’en fut vers la ville. »

    C’est ainsi que l’ours devient un écrivain, auto-baptisé Dan Flakes : en voleur. Une fois dans la grande ville, New York, il se fond vite dans le paysage, changeant de style pour tromper son monde : « Incroyable de voir à quel point un costume vous change un ours. […] Debout sur mes deux pattes, les mains dans les poches, je suis juste un type velu parmi d’autres ».

    Ces formalités réglées, il s’empresse de faire publier le manuscrit par une maison d’édition prestigieuse. Sa carrière est lancée. On l’encense, on le loue, on le porte en triomphe. Le voilà propulsé dans le gotha des Lettres et les dîners mondains, où sa franchise involontaire d’ours balourd fait des merveilles. Un exemple :

    « Puis soudain, son museau frémit, le bulbe olfactif à sa racine mille fois plus sensible que celui d’un humain. Il se redressa et tourna la tête afin d’isoler l’odeur naturelle qu’il avait décelée au coeur d’un voile synthétique de parfums. Il était là, humide, frais. “Saumon”.
    – Oui, ils le préparent en brochette accompagné de tomates, de champignons et de poivrons verts.
    – Cru, dit l’ours, dans un sursaut d’autorité primitive.
    – Cru ?
    – Femelle crue. Beaucoup d’oeufs. Dans mes dents.”
    L’ours tapota ses incisives.
    Mon Dieu, songea Boykins, c’est bel et bien un autre Hemingway. »

    En un mot comme en miel : l’ours se révèle vite la coqueluche du milieu littéraire, trop artificiel pour démasquer sa véritable nature et voyant dans son absence absolue de sophistication la marque d’une nature d’élite. Bourru, viril et obsédé par la bouffe ? C’est un génie de la trempe de papa Ernest ! Autre exemple :

    « […] Ce que je crois avoir détecté, confia-t-il à l’ours à voix basse, c’est la naissance d’un nouveau type de lecteur. Simple dans ses goûts. Lassé de la narration conventionnelle et à la recherche d’œuvres au contenu visuel fort. Je crois que nous allons assister à la fin du roman traditionnel et de son obsession nombriliste. Qu’en pensez-vous ?
    – De la crème fouettée, fit l’ours, tout en versant une louche sur une tranche de tarte à la noix de pécan.
    – C’est exactement ce que je veux dire ! » s’exclama Ramsbotham. À quoi bon battre l’expérience humaine comme on battrait de la crème pour la transformer ? Très bien formulé, Flakes. »

    Tout au long du récit, cela s’enchaîne ainsi, rhétorique absurde, tirant à boulets rouges sur la vacuité du petit monde des Lettres. Flakes est le seul à véritablement dire ce qu’il pense – bouffe, bouffe, sexe, bouffe – et autour de lui tous s’ingénient à y saisir un sens caché, la preuve de son génie.

    Grandiose jusqu’au bout des griffes, Dan Flakes ne s’abaisse jamais à imiter l’humain, ce petit être insignifiant qui n’a rien compris aux plaisirs simples et frustres de la vie. Rien à voir avec l’ours Paddington, son chapeau débile et sa valise miteuse. Rien à voir avec Petit Ours brun et ses sermons pour neuneus. Le sieur Flakes ne s’emmerde pas à faire comme nous, reste ours à 100 %, entier dans ses désirs – bouffer, s’ébrouer, baiser. Au fond, il est capable de prendre le meilleur des deux mondes sans baratiner. Il ne regrette en rien la nature sauvage qui l’a vu naître, trop inconfortable, mais reste fidèle à ses convictions. Le décorum, il s’en tamponne. S’il veut gigoter en grognant d’aise sur le parquet d’une brasserie chicos, il le fait sans l’ombre d’une hésitation :

    « Se laissant glisser sur le sol du restaurant, il se roula par terre, pattes en l’air comme le fait un ours lorsqu’il se trouve dans un champ de fleurs qui l’emplit de joie. »

    Royal.

    Le titre ment : l’ours n’est pas un écrivain comme les autres. Il est beaucoup plus classe. Lui n’a pas d’ego, pas de petite vanité cachée, pas de sournoiserie louvoyante. Anti-Beigbeder, anti-Sollers, anti-Spectacle, il se rattache à l’essentiel, au sel bourru de la vie et des plaisirs simples. À l’image de cet autre personnage animal croisé dans le roman, qui résume parfaitement la teneur du récit et son message philosophique sous-jacent :

    « C’est l’hiver, je suis un chien ; seules deux choses me permettent de tenir : mes couilles que je lèche et l’amour des biscuits. »

    Quant à l’américain William Kotzwinkle, génial auteur de ce roman et de quelques autres pépites[2. Notamment Dr Rat (Cambourakis itou, abordé dans Jef Klak nº 3, disponible à Manifesten), Midnight examiner (Rivages noir) et la série de livres pour enfants, Walter, le chien qui pète. ], il est resté fidèle aux enseignements de son enfant Dan Flakes, puisqu’il se terre sur une petite île au large des côtes du Maine. Aux grands maux les grands remèdes.


    Déguster L’ours est un écrivain comme les autres (éditions Cambourakis) à Manifesten :

    1. Pousser d’une main légère la porte du 59 rue Thiers (13001).

    2. Saluer les tenanciers/tenancières aviné(e)s et résister à la tentation du trinquage (plus tard).

    3. Se placer face aux splendides étagères chargées de livres, les caresser d’une main émue.

    4. Opter pour celle de gauche, là ou gazouille la littérature.

    5. Lever le bras gauche – l’ours se terre tout en haut.

    6. Ramener le bras chargé de son trésor.

    7. Se diriger vers un canapé.

    8. Hiberner en compagnie de l’ours.

    Notes

    1 Froissart écrit d’ailleurs que les ours sont d’anciens chevaliers transformés en bêtes pour avoir fauté. Ça se tient.