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Écrivain de comics célèbre pour ses scénarios virtuoses qui mettent en scène la violence du pouvoir de l’État, ainsi que celle des super-héros, Alan Moore se déclare anarchiste, mais également adepte de la magie, qu’il pratique – et qu’il vulgarise dans nombre de ses histoires. Ainsi La Ligue des gentlemen extraordinaires, fresque séculaire qu’il a initiée il y a désormais quinze ans, met en abyme les mythes individualistes et scientistes de l’époque victorienne à nos jours ; l’occasion aussi pour Moore d’approfondir son exploration des mondes magiques.
 
Cet article est issu du premier numéro de Jef Klak, « Marabout », toujours disponible en librairie.

« L’Humanité entière durant son évolution copie les fables. D’où vinrent vos fusées si ce n’est du Nautilus et de la cavorite ? La matière repose sur les rêves. Deux mains se dessinant l’une l’autre, les fantasmagories que vous avez façonnées vous façonnent »

Prospero, Le Dossier noir

Alan Moore est l’un des rares scénaristes de comic books connu au-delà du petit milieu des lecteurs de comics américains. Les adaptations cinématographiques de ses livres, From Hell, V pour Vendeta, The Watchmen, et La Ligue des gentlemen extraordinaires, ont assuré sa notoriété internationale, même s’il les considère toutes plus mauvaises les unes que les autres1 « Ce sont des films idiots, sans la moindre qualité, une insulte à tous les réalisateurs qui ont fait du cinéma ce qu’il est, des magiciens qui n’avaient pas besoin d’effets … Continue reading. Passionné par la magie, et plus généralement par toutes les cosmogonies, croyances païennes et autres pensées non « rationnelles », son premier grand succès américain fut la reprise de La Créature du marais, dont il transforma radicalement le mythe fondateur.
 
Jusqu’alors, le monstre croyait être un scientifique que l’explosion de son laboratoire avait transformé, motif on ne peut plus banal dans les histoires de super-héros. Moore fait de la créature un « Élémental », un Esprit des éléments qui se prend pour un humain. C’est aussi dans cette série qu’il crée le très british John Constantine, Hellblazer, qui deviendra le spécialiste de la magie noire et de l’occulte pour l’écurie DC[2. DC, « Detective Comics », est l’une des principales maisons d’édition américaine de comics, avec au catalogue des poids lourds comme Batman, Superman, Wonder Woman, Flash, et Green Lantern.].
 
En 1993, pour son quarantième anniversaire, Moore annonce à sa famille et ses amis qu’il va devenir magicien : « Pas le type : “Choisissez une carte”, plutôt le type : “Je converse avec les démons”. » Au-delà de la provocation et d’une volonté de casser son image de génie en prenant les habits du fou, Alan Moore ne fait que radicaliser une idée déjà prégnante dans toute son œuvre : la nécessité de dépasser la rationalité pour penser le monde et créer des idées originales : « Je suis dépendant de l’écriture pour gagner ma vie, alors il est vraiment à mon avantage de comprendre comment fonctionne le processus de création. Un des problèmes est que quand vous commencez à le faire, il vous faut quitter le bord de la science et la rationalité[3. Entretien avec Steve Rose pour le journal anglais The Guardian, février 2002.]. »Son homonyme et ami de longue date, Steve Moore[4. Steve Moore n’a aucun lien de parenté avec Alan Moore, mais est son « plus vieil ami dans la profession ». C’est lui qui l’a fait entrer à l’hebdomadaire anglais 2000 AD, qui publia ses premières histoires. On lui doit notamment les aventures de Jonni Future et des récits sur la jeunesse de Tom Strong pour la collection ABC créée par Alan Moore. Il vient de décéder ce 16 mars 2014. R.I.P.], également auteur de comics et adepte de la magie, lui montre alors une pièce de monnaie frappée à l’effigie d’un Dieu oublié : Glycon, serpent à visage humain et chevelure blonde. Profitant de la crédulité de ses contemporains, le prophète grec Alexandre d’Abonuteichos avait inventé cette divinité au IIe siècle pour créer une secte[5. Selon le satiriste du IIe siècle Lucien de Samosate, dans Alexandre ou le faux prophète.]. « Pour moi, c’est parfait. Si je dois avoir un Dieu, j’aime autant que ce soit un canular. Comme ça, je n’irai pas croire qu’une marionnette a créé l’univers ou un autre délire du genre[6. Entretien pour l’hebdomadaire culturel américain LA Weekly, janvier 2002.]. » Le Dieu-serpent chevelu devient le Dieu personnel d’Alan Moore.

Héros de la Science & Monde des Idées

En 1999, Alan Moore accepte la proposition de la maison d’édition WildStorm de scénariser une collection entière de comics. Ce sera America’s Best Comics (ABC), « les meilleurs comics d’Amérique », avec pas moins de cinq titres différents : La Ligue des gentlemen extraordinaires, Tom strong, Promethea, Top Ten et l’anthologie Tomorrow stories.
 
Dans ces séries, Moore développe sa vision de la magie, ainsi qu’une critique du scientisme des comics, préférant le terme de « héros de la science » à celui de super-héros. Ainsi Jack B. Quick[7. Seule des quatre courtes séries de l’anthologie Tomorrow stories à avoir été publiée en français.] est un petit génie à lunettes et salopette du Midwest américain, qui ne cesse de provoquer des catastrophes avec ses expériences scientifiques, tel ce mini-trou noir où reste coincée la vache Bessie. Top Ten suit le quotidien du commissariat de Neopolis, ville où sont relégués tous les êtres « extraordinaires » : « héros de la science », mais aussi extraterrestres, robots, dieux, magiciens, vampires de la Causa Nosferatu, etc. Tom Strong, «  élevé dans la raison pure, loin de l’influence de la société », a grandi dans une chambre d’hypergravité, et développé sa masse musculaire de manière extraordinaire. Mais s’il incarne l’Esprit rationnel et progressiste du siècle, c’est à la tribu de l’île Attabar Teru, qui l’a recueilli après la mort de ses parents scientifiques, qu’il doit son humanisme et sa longévité exceptionnelle (il vivra plus d’un siècle et demi). S’attaquant à l’hégémonie de la pensée scientifique et du pouvoir de la technologie dans nos sociétés, Moore ne prône pas l’abandon de la raison pour la pensée magique. Il préfère en appeler à de nouvelles synthèses.
 
Dans Promethea, il précise sa vision du rapport entre magie et art. L’adorateur de Glycon décrit un personnage-idée, Promethea, qui s’est incarné dans diverses femmes au cours des siècles. Chaque avatar est devenu une histoire, un poème, un conte, un comic strip ou un pulp, et a atteint l’immortalité, au sein d’Immateria, le royaume de l’imagination. Moore relie le processus créatif à celui de la magie, et expose une sorte de théorie de la création artistique, inspirée de Platon et Carl Jung : les créateurs n’inventent rien ex nihilo, mais puisent leurs idées dans un plan mental partagé, un « monde commun des idées » (Ideasphere). Dans cette espèce d’espace, les idées remplacent la matière, leurs associations forment des continents, et les dieux sont des amas d’idées devenus conscients par leur densité, qui infectent de plus en plus d’esprits.
 
Davantage que son exposé métaphysique, ce sont les expériences narratives du scénariste et de son dessinateur, J.H. Williams III, inspirées de rituels magiques, qui font de Promethea une série exceptionnelle. Le douzième épisode, où la dernière incarnation de Promethea visite le « théâtre de la pensée », est à ce titre exemplaire. Chacune de ses vingt-quatre pages est construite à partir de l’association de quatre lignes narratives : anagramme du nom Promethea en lettres de scrabble, l’histoire de l’Univers racontée en vers par deux serpents jumeaux, une parabole sur la magie adressée au lecteur par Aleister Crowley, et une arcane de Tarot. Le tout forme une frise ininterrompue, chaque page rejoignant la suivante.

La Ligue

Débutée avec Kevin O’Neil en 1999, La Ligue des gentlemen extraordinaires est la seule série ABC que ses auteurs poursuivent encore aujourd’hui[8. La Ligue des gentlemen extraordinaires a été la toute première publication du label ABC. Elle sera surtout la seule série que poursuivra Alan Moore après le rachat de WildStorm par DC, devenu éditeur et propriétaire de tous les titres ABC. Or malgré l’engagement de DC de ne pas intervenir sur ce label, tout le premier tirage du cinquième épisode de la Ligue fut mis au pilon à cause d’une (vraie) réclame victorienne pour une poire vaginale à jet tourbillonnant appelée « The Marvel ». DC craignait en effet d’offenser son principal concurrent, Marvel Comics, mais renforça ainsi définitivement Alan Moore dans sa haine des gros éditeurs. Dès que son contrat le lui permit, Moore passa avec sa Ligue chez un éditeur plus modeste, Top Shelf Productions.]. Son principe de base, simplissime, semble inépuisable : faire comme si toute la fiction populaire de la fin du XIXe et du début du XXe siècle décrivait un seul monde. Moore y creuse ses obsessions sur la science et la magie, mais sans les cantonner à des mondes immatériels, puisqu’il s’agit de faire une histoire et une géographie physiques de l’univers de la fiction victorienne.
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1898

À l’aube du XXe siècle, le mystérieux « M », chef du renseignement militaire de lEmpire britannique, sinquiète des avancées scientifiques et de lapparition daventuriers impitoyables, savants fous et autres brigands scientifiques. Les Services secrets de Sa Majesté décident de créer une équipe dindividus extraordinaires qui lutterait clandestinement pour la Couronne contre ces dangers dun nouveau genre. Lagent secret Campion Bond confie la délicate mission de recruter et de diriger cette équipe à Wilhelmina Harker, née Murray, pour avoir survécu à sa rencontre avec un comte transylvanien d’une espèce dont on avait toujours réfuté l’existence, et prouvé sa force de caractère par son divorce.

Punk à vapeur

Le monde de la Ligue[9. Par commodité et haine des acronymes (LGE), je parlerai de La Ligue pour désigner tantôt la série de Moore et O’Neil, tantôt l’équipe dirigée par Mina Murray. Rien à voir avec la Ligue communiste révolutionnaire, donc.] ressemble au nôtre, à ceci près que la révolution industrielle et le progrès technologique y sont exacerbés. Une multitude d’inventions se font la guerre. Ainsi va la conquête du ciel, où s’affrontent engins volants « plus lourds que l’air » et aérostats « plus légers que l’air ». Un pont sur la Manche est en chantier à Douvres, et Londres foisonne d’inventions pittoresques qui alimentent en vapeur le fameux smog victorien.
 
Certains parlent de steampunk, en référence au cyberpunk, pour qualifier une telle uchronie inspirée de la révolution industrielle anglaise. Ou encore de « rétro-futurisme  », puisque sont mises en scène des visions du futur élaborées dans le passé, des « futurs antérieurs », avec un goût prononcé pour le laiton, les boiseries, les architectures de verre et de métal, et l’Art nouveau. Mais ce qui caractérise le steampunk, c’est surtout la prédominance dans le développement technologique de la machine à vapeur sur le moteur à essence et l’électricité, qui induit une tendance au gigantisme des machines plutôt qu’à leur miniaturisation via l’électronique.
 
Cette esthétique a contaminé tous les pays et tous les domaines : cinéma, séries télés, bande dessinée, manga, jeux vidéo, musique, design, architecture[10. Quelques exemples, sans distinguer les précurseurs et les rejetons : Brazil de Terry Gilliam, La cité des enfants perdus de Caro et Jeunet, Sherlock Holmes de Guy Ritchie, Steamboy de Katsuhiro Otomo, Laputa, le château dans le ciel de Hayao Miyazaki, la mini-série TV anglaise The Secret Adventures of Jules Verne, Les cités obscures de Schuiten et Peeters, Adèle Blanc-Sec de Jacques Tardi, Fullmetal Alchemist de Hiromu Arakawa, Métropolis des époux Lofficier et Ted McKeever. De nombreux westerns contemporains sont aussi contaminés par les caractéristiques du steampunk, de la série TV Les mystères de l’Ouest, qui fait figure d’ancêtre du genre, à sa ridicule adaptation pour le cinéma, ou au tout récent Lone ranger.]… Il existe même des communautés de fans qui ne jurent que par le steampunk, avec leur code vestimentaire, leurs sites et forums internet, leurs magazines, leurs expositions d’objets autoconstruits… Ces fans de petits génies, savants fous et pirates technologiques revendiquent un rapport individuel au bricolage technologique qui renverrait à l’esprit DIY – Do it yourself du mouvement punk. « Love the machine, hate the factory[11. « Aime la machine, déteste l’usine », c’est en tout cas la devise de Steampunk Magazine, revue anglaise semestrielle, en ligne et sur papier.] » définirait leur éthique. Une autre révolution industrielle était possible serait sans doute une devise plus juste pour cette littérature à vapeur, qui reconduit dans un futur antérieur l’idéologie libérale et le scientisme du XIXe siècle. En tout cas rien à voir avec le « No Future » punk de la fin des seventies

Histoires à 1 penny

Érudit et surtout monstre de travail, Alan Moore pousse à son paroxysme l’utilisation du fonds victorien dans La ligue. La diversité des sources convoquées est impressionnante, et les grandes figures de la littérature britannique côtoient les personnages apparus dans d’obscurs penny dreadful, ces romans d’horreur à deux balles, ou plutôt un penny, destinés aux adolescents de la classe ouvrière. Il convoque largement toute la « littérature d’imagination scientifique » (H.G. Wells, Robert Stevenson, Jules Verne), mais sans limiter la science à la physique et à la chimie. Il pioche tout autant dans les aventures coloniales de Ridder Haggard, premiers récits géographiques anglais se déroulant en Afrique, ou chez les auteurs en train d’inventer la police scientifique et la criminologie, comme Conan Doyle. Les aventures de la Ligue sont aussi dès le départ habitées par les sciences occultes et les récits fantastiques d’Edgar Allan Poe, H.P. Lovecraft et Bram Stocker. C’est ainsi que Mina Murray, qui a survécu à une créature pour le moins surnaturelle, dirige une équipe composée de l’explorateur Allan Quatermain (ancêtre colonialiste d’Indiana Jones), du prince Dakkar (technopirate sikh anti-impérialiste plus connu sous le nom de capitaine Nemo), du docteur Henry Jekyll (qui libère de plus en plus souvent son côté obscur, Mister Hyde), et du libidineux mâle invisible Hawley Griffin. Ces protagonistes annoncent la venue des super-héros, héros de la science et autres créatures extraordinaires qui conquerront les imaginaires des siècles suivants.

Grim & gritty

Alan Moore s’est fait connaître comme expert en déconstruction des genres de la BD, et il le regrette aujourd’hui. Sa série des années 1980, The Watchmen, ainsi que Batman : The Darknight returns, de son alter ego réactionnaire Frank Miller, sont considérées comme les deux œuvres clés ayant le plus contribué à déconstruire le mythe du super-héros. Décrivant des surhommes manipulés, manipulateurs, ou complètement maboules, ces histoires ont, chacune à leur manière, inauguré l’ère grim and gritty, « dure et sombre », des comics. Un peu comme les films de Sam Peckinpah, Clint Eastwood, ou Sergio Leone sonnèrent le glas de l’âge classique du western. De la fin des années 1980 jusqu’à aujourd’hui, se sont imposées des versions noires et ultra-violentes du genre super-héroïque, prétendument plus réalistes et destinées à un lectorat adulte, avec des personnages désabusés, dépressifs ou psychotiques, à l’opposé des archétypes positifs qui avaient dominé jusqu’alors. Le mur de Berlin est tombé, et il n’y a plus à opposer à la menace révolutionnaire des héros symbolisant la justice de l’Occident. « There is no alternative », martèlent Thatcher, Reagan et Mitterrand, et il va falloir que tout le monde s’habitue à l’empire dur et sombre du capitalisme mondial.
 
Après des années sans publier d’histoire de super-héros, Alan Moore prend le contre-pied de cette mode grim & gritty qu’il a contribué à créer quand il reprend de fond en comble la série Supreme, en 1994, puis quand il écrit sa collection ABC. Décidé à ne plus nourrir le cynisme et la dépression des quarantenaires encore fans de comics, il développe un imaginaire poétique et « lumineux », destiné à muscler l’imagination des jeunes lecteurs. Que ce soit avec Supreme, clone de Superman en encore plus terne, ou Tom Strong, croisement de Tarzan, Doc Savage et Flash Gordon, Alan Moore cherche clairement à renouer avec la fraîcheur et la créativité débridée des comics des années 1930 à 60. Ces personnages sont des archétypes idéaux, qui lui permettent de parcourir toute l’histoire du siècle à travers celle des super-héros. Ses dessinateurs empruntent le style des différents « âges » du comics, rendant des hommages souvent appuyés aux grands auteurs du passé[12. Tel le dernier épisode publié de Supreme scénarisé par Moore, où celui-ci traverse le « monde des idées » du créateur ici littéralement démiurge Jack « The King » Kirby.]. Et avec ses histoires de paradoxes temporels, de civilisations extra-terrestres et d’univers alternatifs, Alan Moore retrouve pour le coup l’inventivité des scénarios de science-fiction de ses débuts, quand il écrivait pour l’hebdomadaire britannique 2000 AD au début des années 1980.

Solve & coagula

Pour parler de ses scénarios, Alan Moore aime convoquer l’alchimie et ses deux principes fondamentaux : solve – dissoudre, démonter, déconstruire –, et coagula – réassembler, reconstruire, synthétiser. Avec les Watchmen, il a complètement déconstruit le mythe du super-héros, pour voir comment il fonctionnait, avant de le laisser agoniser dans un coin, comme un enfant avec un vieux jouet. Avec Supreme et ses séries ABC, Moore est passé à l’étape suivante : coagula, la synthèse, pour revitaliser l’imaginaire super-héroïque.Son travail autour de la Ligue s’inscrit dans ce geste. Avec son acolyte dessinateur, ils créent des ponts entre une multitude d’univers fictionnels de prime abord incompatibles, et leur enthousiasme et leur inventivité sont contagieux. L’introduction martienne du volume deux, quasi muette (ou plutôt en dialectes martiens) où le John Carter d’Edgar Rice Burroughs, le Gulivar Jones d’Edwin Arnold, et les Sorn de Clive Lewis se rassemblent pour assaillir les Tripodes d’H.G. Wells, venus sur Mars préparer l’invasion de la Terre, en est un magnifique exemple[13. Ce prologue fait la synthèse de diverses planètes Mars de fiction, à partir de quatre romans : Une princesse de Mars (1912) d’Edgar Rice Burroughs (le créateur de John Carter et Tarzan), Lieutenant Gullivar Jones (1905) d’Edwin Lester Linden Arnold, Au-delà de la planète silencieuse (1938) de Clive Staples Lewis (ami de Tolkien et auteur du cycle Le Monde de Narnia), et La guerre des mondes (1898) d’Herbert George Wells, une source majeure de la Ligue, puisqu’y sont développées deux autres histoires de Wells : L’île du docteur Moreau (1896) et L’homme invisible (1897). Dans le monde de La ligue, cependant, les mollusques qui envahissent la Terre ne sont pas originaires de Mars : ils y font seulement escale, le roman de Wells étant trop incompatible avec les versions de ses confrères.]. Alan Moore ne se contente pas de déconstruire cette littérature d’imagination et de mobiliser la connivence culturelle du lecteur : il invente de nouveaux récits et de nouvelles images à partir de celles du siècle passé. À force de multiplier les hommages, il réussit à incarner tout un panthéon de figures mythiques et à créer une cartographie de l’imaginaire de l’époque. Les deux premières aventures de la Ligue, qui se déroulent durant l’été 1898, croquent le monde rêvé par la littérature victorienne et mettent à jour une mythologie qui a sans doute nourri le XXe siècle tout autant que celles du Christ ou de l’Économie. Mythologie pour le moins équivoque, porteuse d’affects dont l’Europe semble loin d’être débarrassée : individualisme exacerbé, désir de contrôle et de technologie toute puissante, peur de tout ce qui est étranger ou déviant – les femmes, les homosexuels, les Chinois…

Losers extraordinaires

Sous prétexte de coloniser la Lune, les services secrets britanniques employant la Ligue encouragent la fabrication de la cavorite[14. La cavorite est un métal anti-gravité inventé par le professeur Selwyn Cavor, personnage du roman Les premiers hommes dans la lune, de H.G. Wells.], un alliage antigravité, et construisent en secret des chars d’assaut volants. L’État victorien cache le docteur Moreau dans une forêt isolée, et le laisse créer toutes sortes d’animaux hybrides (l’ours Ruppert, le baron Tétard, Tiger Tim et leurs amis), mais surtout des armes biologiques, comme cet hybride de streptocoque et d’Anthrax que l’armée n’hésitera pas à lancer sur le sud de Londres lors de l’invasion de mollusques venus de l’espace.
 
Quant aux membres de la Ligue, que jamais personne n’appelle « gentlemen », ce sont des marginaux, des exclus, des loosers. Henry Jeckyll est un savant guindé qui, voulant séparer chimiquement son « bon » et son « mauvais » côté, a créé Edward Hyde qui sème la mort dans le quartier de Whitechappel à Londres, puis rue Morgue à Paris. Le capitaine Nemo est un petit génie de la science détestant les Anglais, d’inclinaison essentiellement militaire : son Nautilus et ses lance-harpons à répétitions sont dévastateurs. L’homme invisible est un chimiste pervers qui utilise sa formule pour sévir dans une maison de correction pour jeunes filles du monde. Le célèbre Allan Quatermain, «  fils préféré de l’Empire », est opiomane et se sent déjà d’un autre siècle. Tous sont pleins de préjugés misogynes, racistes, colonialistes, bellicistes, xénophobes. Seule la frêle Mina Murray ne se départit jamais de son flegme et de son foulard tutélaire même dans l’adversité la plus extraordinaire, et fait tenir ensemble cette ménagerie et ses aventures. À force de faiblesses, cette engeance de monstres finit par se rendre attachante. Alan Moore parvient ainsi à mettre en scène la société victorienne dans ce qu’elle portait de plus monstrueux, tout en rendant hommage aux femmes et aux gentlemen d’exception qui ouvrirent le XXe siècle.

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1910

La reine Victoria, le roi Edward VII, Mister Edward Hyde et Hawley Griffin sont morts. Le capitaine Nemo agonise à Lincoln Island et Allan Quatermain est censé avoir péri lors d’une dernière expédition africaine en compagnie de Mina. Bref, cette dernière est officiellement la seule rescapée de la Ligue de 1898, même si son nouveau compagnon, Allan Quatermain Junior, n’est pas vraiment le fils miraculeusement retrouvé juste après la mort de son père. Le couple est rejoint par Orlando, « l’éternelle ambiguïté », Thomas Carnacki, chasseur de fantômes, et Arthur J. Raffles, gentleman cambrioleur qui précéda de quelques années son concurrent français Arsène Lupin.

Sympathy for the devil

Les deux premiers volumes de la Ligue se déroulaient en 1898. La trilogie qui lui fait suite, Century, parcourt l’histoire de l’Angleterre en trois dates clés, qui donnent chacune son nom à un album : 1910, 1969, et 2009.Après la mort de la plupart des membres du « premier groupe Murray », la géographie et l’histoire de ce monde se complexifient. Ou plutôt après que Mina et Quatermain deviennent immortels pour s’être baignés dans la « Marre de vie » en Afrique, et découvrent l’existence d’autres immortels : le sorcier Prospero, Gloriana, reine d’Angleterre et des fées, et surtout leur futur équipier et amant Orlando, qui ne cesse de changer de sexe au cours des siècles. Sont alors intégrés au monde de la Ligue d’autres récits que ceux de la période victorienne, aussi bien mythologiques que cinématographiques ou télévisuels. Certaines figures historiques sont fusionnées aux personnages de fiction qu’ils ont inspirés : Adolf Hitler s’appelle ici Adenoïd Hinkel, le Dictateur joué par Charlie Chaplin, Élisabeth 1ère a pour nom de sacre Gloriana, la reine des fées éternellement jeune du poème d’Edmund Spenser et de l’opéra de Benjamin Britten, et l’occultiste Aleister Crowley devient Oliver Haddo, son avatar dans un film de 1926 : The magician, de Rex Ingram. Identifier certains personnages de fiction peut s’avérer d’autant plus difficile que leur « vrai » nom (c’est-à-dire leur nom dans la fiction) est déformé lorsque le copyright de leurs créateurs n’a pas encore expiré. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle la période victorienne (libre de droits) fut le point de départ de la série.
 
Toute l’intrigue de la trilogie Century tourne autour d’un complot magique. La première page de 1910 expose le rêve prémonitoire du médium et détective Thomas Carnacki : Oliver Haddo et quatre disciples encapuchonnés préparent l’invocation d’un « enfant de Lune », annonciateur d’« un nouvel âge étrange et terrible ». Durant cette aventure, le « deuxième groupe Murray » enquête sur cette conspiration, sans le moindre succès. Certes, ils retrouvent le mage noir Haddo, mais c’est pour lui donner l’idée du projet d’antéchrist, qu’il n’avait jamais envisagé. Dans 1969, le trio rescapé de la Ligue reprend la même mission, après l’échec de la conception d’un nouvel antéchrist aux États-Unis, bébé d’une certaine Rosemary. L’album 2009 marque la fin de ce cycle de réincarnations en série et l’avènement de l’antéchrist, dans une apocalypse de couleurs à la craie délavée qui n’a plus rien à voir avec le trip pop de 1969.
 
Alan Moore use souvent du complot comme trame narrative, ne serait-ce que dans son autre grande œuvre sur l’époque victorienne, From Hell, qui digresse largement à partir de la théorie du complot royalo-maçonnique de Stephen Knight[15. Jack the Ripper: The Final Solution, de Stephen Knight.]. Mais la conspiration est toujours une excuse pour aborder de biais une plus grande histoire.Century a pour point de départ la figure mythique, mais réelle, d’Aleister Crowley, et traverse les représentations culturelles de la magie à travers le siècle : l’occultisme quasi scientifique du début du siècle, l’ésotérisme hippie des années 1960, le manichéisme primaire qui préside l’enseignement de la magie dans une fameuse école de sorciers au début du XXIe siècle.
 
Écrivain, joueur d’échecs, alpiniste, poète, peintre, astrologue, aimant se faire appeler « la Bête », l’Aleister Crowley qui inspire le personnage d’Haddo fut au centre de nombreux scandales et procès tout au long de la première moitié du XXe siècle, accusé de magie noire tout autant que de perversion sexuelle ou d’espionnage. Même s’il en fait le « méchant » de sa trilogie, Alan Moore retient essentiellement de ce provocateur ses pratiques liant la magie à une sexualité débridée. On retrouve ce lien entre expérimentations sexuelles et mondes magiques dans nombre de ses comics, à commencer par le controversé Lost Girls, aventures pornographiques de Wendy de Peter pan, de Dorothy du Magicien dOz et d’Alice d’Au pays des merveilles

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1969

Mina, Quatermain et Orlando sont de retour à Londres, quils avaient quitté juste après la Seconde Guerre mondiale. La ville a retrouvé de la couleur : Swinging London expérimente la musique pop, les drogues, lésotérisme et la libération sexuelle. Les anciens membres de la Ligue sont à nouveau à la recherche de lesprit du mage noir Oliver Haddo qui cherche à engendrer un antéchrist.

Opéra-rock de quat’ sous

Évoquant les relances des feuilletons radiophoniques, un petit commentaire très victorien soulignait chaque fin de chapitre des aventures de 1898 : « Quelles horreurs se préparent ? Est-ce bien ici Albion, lîle qui a maté le Français insolent, lEspagnol libidineux, lAllemand arrogant ? Est-ce bien notre Angleterre, assiégée par ces étrangers, venus du grand vide par-delà le cosmos connu ? Vous nallez pas en rester là, lecteurs ! La suite vous attend dans le chapitre II. »
 
L’album 1910 abandonne cette forme de roman-feuilleton pour ponctuer l’action par des extraits réécrits de LOpéra de quatsous de Berthold Brecht et Kurt Weil, seuls auteurs crédités de toute la série. Comme les acteurs de L’Opéra prenant à partie le spectateur pour casser l’identification aux acteurs, les personnages regardent le lecteur en chantant la Complainte de Jenny-des-corsaires et le Deuxième finale des quat’sous ; la Jenny-des-Lupanars de Brecht étant ici Janni Dakkar, fille du capitaine Nemo.Dans 1969, c’est un événement « historique » qui guide la narration : le concert gratuit des Rolling Stones à Hyde Park le 5 juillet 1969, devant 500 000 personnes, en hommage à Brian Jones retrouvé mort dans sa piscine deux jours plus tôt. Sauf qu’ici, Brian Jones s’appelle Basil Thomas, personnage d’une série de romans illustrés[16. Basil Fotherington-Thomas est un personnage d’une série de romans britanniques de Geoffrey Willans illustrés par le génial Ronald Searle, mettant en scène les aventures à la première personne de l’écolier Nigel Molesworth.], et Mike Jagger & The Rolling Stones deviennent Terner & The Purple Orchestra, d’après un film de 1970, Performance, où Jagger joue la star de rock Purple Turner. L’histoire commence par l’assassinat cérémonial de Basil Thomas dans sa piscine et se dénoue au concert de Hyde Park (appelé ainsi en hommage au sacrifice d’Edward Hyde lors de l’invasion des mollusques). La chanson Sympathy for the devil devient une prière à Satan, et le poème de Percy Shelley lu par Mike Jagger en hommage à Brian Jones un rituel de réincarnation. Ce concert rituel offre l’occasion d’une longue séquence mettant en scène le bad trip de Mina Murray, affrontant sur le plan astral l’esprit d’Haddo qui cherche à se réincarner. Le talent du dessinateur Kevin O’Neill explose alors en un style pop halluciné, proche de Yellow Submarine des Beatles et des Zap comics de Robert Crumb.

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2009

Redevenant femme, le soldat Orlando revient à Londres après avoir craqué et tiré sur tout ce qui bouge lors de lopération Simbad au Qmar. Mina est internée au « Centre Coote pour le bien-être psychiatrique ». Quatermain est devenu clochard et ne veut plus entendre parler de la Ligue ni daventures. Mais lantéchrist est né, et Prospero exige quOrlando retrouve ses confédérés et lenfant-Lune.

Harry Potter versus Mary Poppins

La dernière partie de Century est l’occasion pour Moore de faire le point sur le siècle naissant – et le constat est clairement dur et sombre, grim & gritty. Loin du Swinging London de 1969 et son ésotérisme hippie flashy, le Londres de 2009 apparaît d’emblée glauque et délabré. Des flics en armures tabassent les gens dans les rues et la TV ressasse en boucle ses reportages sur le terroriste nucléaire Jack Nemo. Différence remarquable avec le Londres « réel » d’aujourd’hui : malgré l’omniprésence d’écrans TV et autres pubs ou injonctions lumineuses dans la rue, on n’aperçoit jamais un ordinateur. L’informatique et Internet ne semblent ici pas indispensables au régime sécuritaire[17. Alan Moore pioche dans un spectre très large de la littérature fantastique, y compris contemporaine,avec des personnages fantastiques créés par des amis à lui comme Jeremiah Cornélius de Mickael Moorcock ou Andrew Norton, le prisonnier de Londres, de Ian Sainclair. Il écarte en revanche tout un pan de la science-fiction, à savoir le cyberpunk. Sans doute la référence originelle à la littérature victorienne l’oblige à suivre le principe de base du steampunk, à savoir que la révolution industrielle n’aboutit pas à l’électronique et la miniaturisation qui permettront d’inonder le monde en ordinateurs et autres smartphones.].
 
Si les références à Harry Potter sont on ne peut plus évidentes, il est clair qu’Alan Moore ne porte pas un grand intérêt aux romans à suivre de J.K. Rowling. Il ne s’y réfère que pour mettre en abîme la pauvreté de la littérature fantastique et enfantine, et donc la pauvreté du siècle lui-même. Et pour faire la leçon à un antéchrist égocentrique et pleurnichard, il convoque même « Celui qui est dans toutes les pages de la Bible », sous la forme d’une héroïne de la littérature enfantine du siècle dernier. Une manière, un peu facile cette fois, de rendre hommage au passé et de condamner le présent.Selon la dernière incarnation de « la Bête », qui n’est plus qu’une tête qui parle dans une cage à oiseau, « le nouvel âge étrange et terrible est inéluctable ». Le troisième millénaire sera grim & gritty. Un catastrophisme pas forcément messianique, mais qui n’a d’autre issue que l’Apocalypse, et qu’on retrouve dans de nombreuses œuvres de Moore, des Watchmen à Promethea. « Si vos histoires reçoivent des critiques favorables pour leur tonalité sombre, qui fait réfléchir, alors il est grand temps de commencer à vous demander si vous ne devriez pas faire quelque chose de plus léger et didiot », écrivait-il pourtant il n’y a pas si longtemps[18. Extrait de la postface à la réédition en 2008 d’Alan Moore’s Writing for comics, d’Alan Moore.].

Lost Girls

L’anarchiste barbu défend clairement des valeurs libertaires, voire féministes. Ses personnages féminins ont toujours tranché dans la production testostéronée de comics. Dans les années 1980, Halo Jones était déjà la première héroïne de comics à ne pas faire du 95D, et la famille Strong constitua la première superfamille métisse. L’évolution au cours du siècle de la chef de la Ligue, Mina, pimentée par sa jeune immortalité, guide toute la série, qui suit ses relations avec les extraordinaires gentlemen, notamment son histoire d’amour avec le vieux Quatermain, dont elle lisait avec admiration les aventures étant enfant. Et c’est sur le couple à trois qu’elle finira par former avec Quatermain rajeuni et le queer Orlando que se fonde la trilogie Century. Le rapprochement d’Orlando en pleine transformation transsexuelle, et de Quatermain, vivant symbole de la virilité impériale de l’ère victorienne, est savoureux. La plupart des récentes œuvres de Moore se caractérisent d’ailleurs par un certain optimisme amoureux, une croyance dans la longévité et la force du couple – qu’il soit hétéronormé comme la famille Strong, homosexuel comme dans Top Ten, ou queer comme dans la Ligue.

Anarchy (in the UK)

En pleine contre-révolution culturelle réactionnaire[19. Mouvements contre les homosexuels et les juifs en France, projet d’interdiction de l’avortement en Espagne, ostracisme des Roms dans toute l’Europe, repli paranoïaque aux États-Unis…] et dans un champ aussi viriliste que l’industrie du comics, défendre la liberté et l’inventivité dans les relations amoureuses n’est pas rien. Mais s’il a toujours insisté sur la nécessité d’une révolution culturelle des mœurs, Moore porte dans ses histoires un anarchisme pour le moins antipolitique. Certes il prenait encore récemment parti pour les manifestants d’Occupy Wall Street, contre son collègue réac Frank Miller[20. Sur son blog, Frank Miller qualifie le mouvement Occupy Wall Street de « tentative de retour à l’anarchie de la part d’une bande de gars équipés d’iPhone, d’enfants gâtés à l’iPad et qui feraient mieux de se trouver un emploi. (…) Rien qu’une bande de branleurs, de voleurs et de violeurs. Une foule indisciplinée biberonnée à la nostalgie de Woodstock et à une conception putride de ce qui est juste. » Alan Moore lui répond directement dans une interview accordée à Honest Publishing : « C’est tout ce qu’on peut attendre d’un type comme Miller qui considère que l’Amérique est en guerre contre un ennemi sans foi ni loi, Al Qaida ou l’islam. Pour dire la vérité, Frank Miller est quelqu’un dont j’ai à peine regardé le travail au cours des vingt dernières années. J’ai toujours pensé que Sin city est un monument de misogynie, et 300 une saga barbare, pas historique pour deux sous, homophobe, et complètement à côté de la plaque. Il y a une forme de rationalité froide et désagréable qui ne me plaît pas dans l’œuvre de Miller depuis pas mal d’années. »]. Et le masque du héros de V pour Vendetta est devenu le symbole international de la gauche anticapitaliste[21. Le Masque de V dans le comics de Moore et David Lloyd est inspiré du visage de Guy Fawkes, martyre de la « conspiration des poudres », c’est-à-dire la tentative d’incendier le parlement britannique et le roi Jacques Ier d’Angleterre. Guy Fawkes n’avait rien d’un anarchiste : il s’agissait de provoquer une insurrection contre le roi protestant afin de créer un État catholique.], même s’il y a malentendu : sa bande dessinée était une réflexion plutôt complexe sur le fascisme et l’anarchie, alors que le film manichéen qui l’a popularisée, scénarisé par les auteurs de Matrix, n’est qu’un spectacle pyrotechnique faisant l’hagiographie d’un super anarchiste individualiste masqué.
 
La traversée du siècle à travers sa culture populaire proposée dans la Ligue, comporte un grand absent : le mouvement révolutionnaire ouvrier[22. Seule référence à l’histoire du communisme dans le monde de la Ligue : un journal télé évoque dans 1969 un président américain communiste après-guerre, Mike Thingmaker, inspiré d’une trilogie d’anticipation, Mess-Mend publiée entre 1923 et 1925 en URSS, et écrite par Marietta Shaginian sous le pseudonyme de Jim Dollar. Staline força celle-ci à abandonner l’anticipation, ce genre bourgeois. Lui succède à la présidence américaine la rockstar Max Foester, véritable « fasciste hippie » qui envoie en camp de rééducation tous les coincés de moins de 35 ans, inspiré du film de Barry Shear de 1968 : Wild in the street.]. Des auteurs aussi orientés que Berthold Brecht sont convoqués[23. Après 1910 où ils guidaient toute la narration, les chants remaniés de lOpéra de quatsous reviennent sur un air des Sex pistols dans l’épilogue de 1969 (« huit ans plus tard », en 1977 donc), et en fond télévisuel dans 2009.], mais c’est pour chanter le triomphe de la barbarie capitaliste et de la guerre de tous contre tous. La Ligue porte le rêve progressiste de la littérature victorienne, mais totalement épuré du contrepoint qui l’accompagnait sans s’y identifier : le rêve communiste de progrès social, ce spectre qui hanta l’Europe au moins jusqu’aux années 1970. Comme le rappelle le capitaine Nemo lors de son recrutement : « Les livres d’Histoire sont écrits par les vainqueurs, Mlle Murray.  »
 
Alan Moore vit encore aujourd’hui dans la cité industrielle où il a grandi, Northampton, l’une des villes les plus pauvres d’Angleterre. De 2009 à 2011, il y a même publié un fanzine très localiste, Dodgem Logic, mêlant informations sur la ville, comics, et même musique, et dont il utilisa les ventes pour soutenir la communauté locale : distribution de repas et de vêtements, financement d’une crèche dont la municipalité avait coupé les subventions, sponsor de l’équipe de basket des Northampton Kings. Une fidélité qui rend d’autant plus étrange cet effacement de l’histoire du mouvement révolutionnaire dans la fresque historique que constitue la Ligue.

portrait-04

1260 av. J.-C

Bio naît à Thèbes. À l’adolescence, la jeune fille hérite de la malédiction de son père, le devin aveugle Tirésias : changer régulièrement de sexe. Elle devient immortelle en se baignant dans la même « Marre de vie » que Quatermain et Mina des siècles plus tard, et portera dès lors de nombreux noms : Vita, Vito, Bion, Bio, Roland. Combattant émérite, de la guerre de Troie aux conquêtes d’Alexandre et aux croisades, elle porte Excalibur depuis les guerres Arthuriennes. Quand les sarrasins le rebaptisent Orlando, ille décide de ne plus changer de nom, en hommage à l’amour d’une vie rencontré alors : Simbad le marin. C’est elle qui pose pour la Joconde de Léonard de Vinci, un jour où elle commence à redevenir homme. D’où son sourire.

Le ministère de l’Amour

Depuis « L’almanach du Globe-Trotter », longue annexe du volume deux de la Ligue, Moore a commencé une description précise de la géographie et des lieux où résident des créatures magiques sur l’ensemble de la planète, dont le plus exemplaire serait le « Monde radieux » au pôle Nord[24. Ce Monde radieux a été évoqué pour la première fois dans une satire utopique de 1666, souvent considérée comme la toute première œuvre de science-fiction :
The Description of a New World, Called the Blazing-World, de l’aristocrate et scientifique anglaise Margaret Cavendish.]. Ainsi, dès les premières pages de 1969 comprend-on que Mina et ses hommes ne travaillent plus pour les services secrets anglais depuis le coup d’État de Big Brother en 1948, mais servent désormais le Monde Radieux, sous l’autorité du sorcier Prospero. Celui-ci est le fondateur de la première Ligue au XVIIe siècle, il s’est installé dans le Monde flamboyant en 1616, et est toujours vif en 2009, quand il apparaît à Orlando avec ses lunettes 3D et ses familiers Ariel et Caliban. Il faudra lire entre les lignes des différentes aventures de la Ligue et leurs nombreuses annexes pour en savoir davantage sur ce mystérieux Monde Radieux.La publication française, fin 2013, du Dossier noir[25. DC a longtemps ralenti la publication du Dossier noir, écrit juste après le volume deux, et dernier album de la Ligue qu’Alan Moore lui devait par contrat. DC refusa cependant toujours de fournir avec le livre un 45 tours vinyle d’une chanson d’un groupe pop imaginaire, écrite et interprétée par Moore.] complète ce travail de cartographie et d’histoire des mondes extraordinaires. Or ce livre ressemble bien peu à ce que l’on appelle habituellement « bande dessinée. » Certes, Moore et O’Neil racontent et dessinent une histoire sous forme de comics : en 1956, Quatermain et une Mina teinte en blonde volent aux Services secrets anglais le Dossier noir, qui contient des informations sur les différentes Ligues. Poursuivis par des agents secrets, ils cherchent à rallier le Monde radieux, et chacune de leurs haltes est l’occasion de plonger dans la lecture des archives. L’Angleterre ici mise en images et en bulles est clairement inspirée de la célèbre dystopie de Georges Orwell 1984, qui devait initialement s’appeler 1948. Le MI5 est donc devenu « Miniam » ou « ministère de l’Amour », certains documents du Dossier noir sont en novlangue, des mots d’ordre comme « La liberté c’est l’esclavage » ornent encore les murs. En outre, la plupart des documents du Dossier sont annotés par un certain « GOB », qui se révélera être Gerry O’Brian, personnage du roman d’Orwell, qui devient ici le successeur de Big Brother à la tête du parti et du pays à sa mort en 1953[26. Big Brother, O’Brian et le nouveau « M », viennent en outre de la même école privée : Greyfriars school, en référence aux aventures de Billy Bunter et des autres élèves de cette école, histoires écrites par Charles Hamilton et publiées de 1908 à 1939 dans l’hebdomadaire pour garçons The Magnet, vendu à 250 000 exemplaires, y compris en Australie et en Nouvelle-Zélande. En 1939, la série fut l’objet d’une critique acerbe de George Orwell, qui attaqua le romantisme de cette description des établissements privés réservés à la haute société, où «  tout est sûr, solide, sans remise en cause possible ». Cette série est en tout cas typique des Schools stories, ce sous-genre de la littérature anglaise pour enfant, dont Harry Potter est un descendant direct. On imagine aisément le plaisir d’Alan Moore à boucler ainsi ses boucles pour en renouer d’autres au fur et à mesure de ses recherches.].

The Blazing World

Ce fil rouge est surtout prétexte à offrir aux lecteurs nombre d’expérimentations narratives plus audacieuses les unes que les autres : rapports secrets sur les missions des différentes Ligues, y compris leurs homologues français ou allemands, traité ésotérique, roman érotique, nouvelle beatnik sans ponctuation, pièce de théâtre inédite de Shakespeare, autobiographie illustrée d’Orlando, cartes postales, brochures touristiques, plan du Monde Glorieux… Qui d’autres que Moore oserait écrire un faux prologue à La Tempête de Shakespeare en vieil anglais[27. Saluons l’édition française de Panini, que ce soit pour sa traduction (qui nous épargne le pastiche en vieux françois) ou la qualité de l’objet lui-même, avec ses types de papiers et formats qui diffèrent selon le document. D’autant que Panini se distingue d’habitude par son incompétence éditoriale.] ?
 
Or l’expérimentation, loin de se limiter à la jouissance esthétique de la parodie, est entièrement au service de la narration. Relectures et allers-retours entre les pages permettent de tisser une chronologie et une géographie précises de ce monde : Cthulhu et les Grands Anciens ont toujours côtoyé l’Humanité, et la guerre de Troie a bien été orchestrée par des Dieux antiques voulant éliminer leur engeance hybride : les Héros (Orlando y participa aux côtés d’Énée) ; la Lune a été foulée à grands pas bien avant Cyrano de Bergerac, et l’Angleterre était peuplée de fées et de géants jusqu’à la mort de leurs biographes, Shakespeare et Cervantès en 1616.
 
La fin de l’album est l’occasion de découvrir enfin le Monde Radieux en bande dessinée, et non plus simplement évoqué dans des documents. Or si ce monde magique est bien physique, matériel, il n’obéit pas aux mêmes lois physiques que le nôtre. C’est un monde à quatre dimensions, où le temps est une dimension physique, et où tout arrive en même temps (ce qui peut entraîner de sévères troubles digestifs). Il se situe au pôle Nord, mais s’étend en même temps au pôle Sud, sous le nom de Mégapatagonie, où l’on parle à l’envers le Français. Géométrie non euclidienne ou magie, il faudra au lecteur de comics à deux dimensions comme au personnage visitant ce monde en 4D, un accessoire pour l’appréhender : des lunettes 3D.
 
Le conteur anglais utilise ainsi sa renommée pour imposer ses expérimentations à l’éditeur DC, le forçant à publier un objet qui a sans doute eu bien du mal rentrer dans la chaîne de production très standardisée de l’industrie du comics. Car, contrairement aux studios de cinéma qui s’en servent pour vendre toute une nouvelle technologie, la « 3D » n’est pas une valeur ajoutée pour la bande dessinée

Le Grand grimoire de la Lune et du Serpent

Moore a souvent déclaré publiquement sa volonté de ne plus écrire de comics mainstream[28. Dans une interview accordé à The Guardian en janvier 2014, il qualifiait par exemple de « catastrophe culturelle » le succès actuel des super-héros.]. Il est cependant toujours aussi prolifique et créatif pour l’industrie, et semble plus que jamais passionné par la magie, comme le montrent les nombreuses parutions françaises de l’année dernière. Après le Dossier noir et la fin de la série Century, la publication du premier épisode de la nouvelle trilogie du monde de la Ligue (mais sans la Ligue), Nemo, centrée sur la fille du capitaine, Janni Dakkar, tout en intégrant cette fois la littérature populaire américaine[29. Ainsi Janni Dakkar est-elle poursuivie en Antarctique par trois aventuriers américains à la solde du magnat de la presse Charles Foster Kane : Tom Swift Junior, personnage central de cinq séries américaines de science-fiction pour enfants (représentant un total de cent volumes, publiés de 1910 à 2007) ; ainsi que Jack Wright et Frank Reade Junior, deux personnages de dime novels (romans à dix cents de la fin du XIXe siècle, ancêtres des pulps), créés par Luis Senarens, le « Jules Verne américain ». Le personnage de Tom A. Swift, inspiré des figures d’Henry Ford, Thomas Edison et Glenn Curtis (pionnier de l’aviation) est armé d’un fusil électrique et qui a donné son nom au tristement célèbre TASER, qui signifie : Tom A. Swift Electric Riffle.], renoue avec l’aventurisme des voyages extraordinaires de Jules Verne et plonge plus profondément dans les mondes fantastiques d’Edgar Poe et Lovecraft. Neonomicon est lui aussi un superbe et paradoxal hommage à Lovecraft, où Moore représente la face cachée de ses écrits : une sexualité monstrueuse. Enfin, La coiffe de naissance est une très belle mise en image par Eddie Campbell d’un monologue d’Alan Moore, lu sur la scène du vieux tribunal de Newcastle-upon-Tyne après la mort de sa mère. Ayant découvert dans les affaires de celle-ci une « coiffe de naissance », fragment de la poche des eaux qui recouvre parfois la tête du nouveau-né, il la déchiffre comme une carte magique de l’humanité, et parcourt à rebours son histoire personnelle, mais aussi l’histoire collective de sa ville et de la classe populaire anglaise de la fin du siècle.
 
Son éditeur américain Top Shelf annonce surtout la sortie imminente du grand projet qu’il mène avec son complice Steve Moore depuis des années, The Moon and Serpent Bumper Book of Magic : « Un grimoire clair et pratique des sciences occultes qui permet à toute la famille de s’amuser avec la nécromancie. » Les deux Moore veulent traduire le sentiment d’émerveillement propre à la magie, souvent occulté justement par les occultistes contemporains : « Nous avons voulu nous débarrasser de latmosphère prétentieuse, ténébreuse et gothique dans laquelle les gens semblent désireux denfermer la magie. Nous pensons que la magie est quelque chose de profond, dhumain, de magnifique et parfois de très, très amusant, et nous voulons faire un livre qui reflète cela[30. Interview au magazine anglais The Edge]. » Ce livre devrait combiner fiction, théorie et pratique de la magie, avec « La Vie des Grands enchanteurs par le Vieux Moore », un temple portatif, un jeu de société inspiré de la Kabbale, et un Tarot inédit.

Bref, Moore continue de creuser une idée primordiale dans toute son œuvre : la nécessité de dépasser la rationalité pour penser et agir sur le monde : « Pour moi, la magie est une chose très politique, cest la politique ultime. Vous ne vous demandez pas seulement comment lÉtat est gouverné, vous questionnez la réalité, les fondations sur lesquelles elle est bâtie[31. Interview au magazine américain Wired, février 2009.]. »


Illustrations : portraits libres de La ligue des gentlemen extraordinaires, par Anne-Claire Hello.

Dans l’ordre : Orlando, Arthur J. Raffles, Allan Quattermain, Mina Harker (née Murray), Thomas Carnacki.

Notes

1 « Ce sont des films idiots, sans la moindre qualité, une insulte à tous les réalisateurs qui ont fait du cinéma ce qu’il est, des magiciens qui n’avaient pas besoin d’effets spéciaux et d’images informatiques pour suggérer l’invisible. Je refuse que mon nom serve à cautionner d’une quelconque manière ces entreprises obscènes, où l’on dépense l’équivalent du PNB d’un pays en voie de développement pour permettre à des ados ayant du mal à lire de passer deux heures de leur vie blasée.  » Entretien dans la revue D-Side no 29, juillet-août 2005.Notons que l’insupportable Zack Snyder, qui vient de réaliser une très pompeuse révision cinématographique de Superman, Man of steel, a adapté au cinéma à la fois les Watchmen de Moore, et 300 de Frank Miller, son film le plus acceptable pour le premier, le plus ouvertement fasciste pour le second.

Tout le monde peut se passer de la police

Traduit par Émilien Bernard

Scandale après scandale, meurtre après meurtre, la police états-unienne s’est taillée une solide réputation de brutalité, notamment auprès des populations noires. Dans le South Side de Chicago, des militant.e.s de terrain s’organisent pour dépasser la simple critique de l’institution policière, et mettre en place des contre-institutions rendant inutile l’intervention de la police. Inspiré.e.s par le concept d’abolition de la prison porté par Angela Davis, ou par la notion de « justice réparatrice » héritée des traditions indiennes, le but est de montrer que la fonction de la police tient plus dans la répression que dans la protection. Cercles de parole, repas de quartier servant de défense collective, ou bien encore résolution des délits à l’intérieur des communautés et des quartiers, les idées pour abolir la police ne manquent pas. Et certaines sont mises en pratique.
Article original : « Abolish the police? Organizers say it’s less crazy than it sounds. » The Chicago Reader, 25/08/16. Site de l’auteure.

Jusqu’à cette émission sur Fox News, Jessica Disu ne s’était jamais considérée comme partisane de l’abolition de la police. Le 11 juillet, pourtant, quelque chose a basculé alors qu’elle passait sur cette chaîne nationale, entourée de 29 autres personnes. Toutes avaient été réunis par Megyn Kelly pour discuter des récents meurtres d’Alton Sterling, de Philando Castile et de plusieurs policiers de Dallas1 Le 7 juillet dernier, un ancien soldat a abattu cinq flics à la fin d’une manifestation dénonçant les récents meurtres d’Alton Sterling (Louisiane) et Philando Castile (Minnesota)..

« Je pensais que cela allait être une discussion musclée et productive, même si elle était diffusée sur Fox News », explique Disu, 27 ans, qui se définit comme « rappeuse humanitaire et activiste pacifiste ». Elle est impliquée dans diverses organisations travaillant avec les jeunes du South Side de Chicago. Avant de se rendre à l’émission, elle avait préparé le message qu’elle souhaitait mettre en avant : «  La loi doit interdire à tout policier de tirer sur un citoyen. Voilà ce que je voulais proclamer. »

Disu était assise au premier rang. Elle portait une robe verte, un blazer noir, des boucles d’oreilles créoles et ses tresses étaient rassemblées en chignon. À ses côtés se trouvait Ron Hosko, ancien sous-directeur du FBI. Étaient également présents plusieurs agents du NYPD à la retraite, un « électeur conservateur », un pasteur noir de Baltimore engagé dans Black Lives Matter, un pasteur noir de Los Angeles estimant que Black Lives Matter est « pire que le KKK », un avocat spécialisé dans les droits civiques, un leader du mouvement des droits civiques, une femme blanche enthousiasmée par les commentaires « magnifiques » de Newt Gingrich au sujet des relations entre les races, un militant pro-Trump noir, un défenseur du Second Amendement[2. Cet amendement est celui a trait au droit de porter des armes.] ainsi qu’une poignée de personnes non identifiées.

La discussion ne tarda pas à tourner au chaos, les invités s’invectivant les uns les autres tandis que Kelly leur demandait de répondre à des questions polémiques en rafale. Disu restait tranquillement assise, roulant des yeux à l’occasion, affichant parfois un air sarcastique, riant, ou bien hochant la tête pour approuver. «  Ils abordaient et bousculaient nombre de questions sensibles à mes yeux », se souvient-elle. « Cela me semblait tellement absurde que j’avais l’impression de participer à un minstrel show[3. Type de spectacle raciste créé aux États-Unis au début du XIXe siècle et mettant en scène soit des acteurs blancs maquillés en noir, soit des Noirs caricaturant leur propre culture.]. »

Mais ensuite, des invités commencèrent à accuser Black Lives Matter d’appeler à assassiner des flics, et Disu ne put tenir sa langue.

« Voilà la raison pour laquelle tant de jeunes Américains n’ont plus d’espoir », lança-t-elle, tandis que d’autres invités s’offusquaient de ses propos. Elle expliqua que son activisme à Chicago se focalisait sur la violence intracommunautaire. « Il y a une solution », expliqua-t-elle avec fermeté : « Nous devons abolir la police ».

« Abolir la police ? », répéta Kelly, incrédule, accompagnée d’une série de huées et de protestations.

« Démilitariser la police, la désarmer », insista Disu, absolument pas désarçonnée par les clameurs. «  Nous devons encourager des solutions communautaires pour une justice transformatrice. »

(…) « Qui va protéger la communauté si on abolit la police ? », réagit Kelly, en arborant un sourire à la tu-n’es-pas-sérieuse-quand-même ?.

« Dans ce pays, la police a d’abord été constituée de patrouilles esclavagistes », parvint encore à expliquer Disu, avant que sa voix ne soit noyée dans le brouhaha.

(…) Involontairement passée au rang de porte-parole d’une idée tout récemment embrassée, Disu explique que l’abolition est devenue la seule solution qui fasse sens à ses yeux. « Je suis sûre que la première fois que quelqu’un à crié “Nous devons abolir l’esclavage !”, tout le monde a réagi de la même manière, genre : “Quelle idée stupide ! On se fait plein d’argent grâce à ce travail gratuit et vous voulez l’abolir ? C’est ridicule !” »

*

Disu n’est pas la seule à adopter une telle position. Même si Black Lives Matter et d’autres organisations ont depuis 2014 fait campagne pour une réforme de la police, la tonalité des manifestations qui ont eu lieu à Chicago cet été est devenue explicitement abolitionniste, les pancartes des manifestants en témoignant faisant foi.

Le 15 juillet, Assata’s Daughters, un groupe féministe noir souvent décrit comme une version radicale des Girl Scouts, a organisé une manifestation #AbolitionChiNow dans les rues de Bronzeville, quartier du sud de Chicago. Le 20 juillet, le collectif #LetUsBreathe, formé après la mort de Michael Brown, a lancé l’occupation d’un terrain inoccupé en face des locaux du Chicago Police Departement, à Homan Square, au nord de Lawndale. Le collectif l’a renommé « Freedom Square » et l’a présenté comme une expérience visant à « imaginer un monde sans police ». Il a également appelé la ville à utiliser les 1,4 milliards du budget de la police pour d’autres usages. Après le meurtre de Paul O’Neal, tombé sous les balles de la police le 28 juillet, des jeunes ont lancé des appels explicites à abolir la police devant le quartier général de la police de Chicago. Le 7 août, des adolescentes noires ont organisé une manifestation pour l’abolition, qui a rameuté des centaines de personnes dans le Loop[4. L’un des 77 secteurs communautaires de Chicago, situé en bordure du Lac Michigan, et qui fait office de centre-ville, avec ses lignes de gratte-ciel.].

Il semble que la ville soit désormais l’épicentre d’un mouvement en pleine croissance visant à imaginer un monde sans flics. Certains collectifs de base, lassés d’attendre des décisions verticales des pouvoirs officiels qu’ils contestent, ont commencé à construire la société abolitionniste dans laquelle ils souhaitent vivre.

*

L’idée d’abolition de la police ne peut être détachée de celle, plus partagée, de l’abolition de la prison. Les graines intellectuelles de cette dernière ont été semées par des féministes radicales dans les années 1960 et 1970, notamment par Angela Davis, membre pionnière des Black Panthers. Elle-même fut incarcérée pendant 16 mois, en attente de son procès (Davis était accusée d’avoir participé à la violente prise d’otage s’étant déroulée dans une cour de justice californienne en 1970, laquelle s’était soldée par la mort d’un juge[5. Ainsi que de trois prisonniers présents sur les lieux.]). Davis fut acquittée en 1972.

Peu à peu, un nouveau mouvement pour l’abolition de la prison a commencé à émerger, mené en grande partie par des femmes de couleur queer. En 1998, Davis inventa l’expression « complexe carcéro-industriel  » – une référence au complexe militaro-industriel popularisé par le Président Dwight D. Eisenhower en 1961.

[Le maintien des détenus en prison], qui par le passé était le domaine exclusif du gouvernement, est désormais également exercé par des entreprises privées, dont les liens avec le gouvernement […] rappellent le complexe militaro-industriel, écrit Davis dans un célèbre article publié en 1998 par le magazine Colorlines. Le système carcéro-industriel appauvrit matériellement et moralement ses habitants. Il dévore la richesse sociale qui devrait plutôt être destinée à lutter contre les problèmes concrets qui ont mené à la montée en flèche du nombre de prisonniers.

En 1997, Davis a cofondé Critical Resistance, une organisation qui tente de démanteler le complexe carcéro-industriel. Elle a servi de modèle pour d’autres groupes abolitionnistes, notamment Incite !, fondé en 2000 à Santa Cruz par des féministes radicales de couleur. Tou.te.s cherchent à attirer l’attention sur les addictions à la drogue, les maladies mentales et les autres problèmes liés à l’incarcération de masse, ceci via des conférences et une présence sur le terrain. Un travail minutieux mené sur le long terme, visant à bâtir des institutions communautaires dont la présence, espèrent-elles, rendra un jour la police inutile.

*

Mariame Kaba est venue à Chicago en 1995 à Chicago, pour des études de troisième cycle. Elle n’a pas tardé à rejoindre la section locale d’Incite ! Élevée à New York dans les années 1980 par un père guinéen et une mère sénégalaise, Kaba a grandi dans ce qu’elle désigne comme un environnement « collectiviste » et « nationaliste noir ».

À Chicago, quasiment toutes les actions menées en vue de l’abolition de la prison et de la police peuvent être reliées à Kaba. Ses étudiants et les personnes influencées par son travail sont à la tête de nombre d’organisations impliquées dans les manifestations contre la police, telles que Black Youth Project 100, Black Lives Matter Chicago et Assata’s Daughters. Son souci de proclamer qu’elle n’est pas indispensable au mouvement est aussi constant que celui de ses étudiants de la citer comme inspiratrice de leurs travaux.

Quand on m’a parlé du concept d’abolition, j’ai d’abord pensé que c’était absurde, dit Page May, cofondatrice d’Assata’s Daughters, qui en entendit pour la première fois parler lors d’une conférence de Kaba. Mais j’étais prête à m’impliquer dans chaque projet impulsé par Mariame. Tout le monde la connaissait et la respectait, même ceux qui n’étaient pas d’accord avec ses prises de position politiques. Et si ton travail avait quelque chose à voir avec la police ou la prison, tu la connaissais forcément.

Kaba a résumé ses positions dans une récente interview diffusée sur le podcast AirGo :

Pour moi, l’abolition de la police recoupe deux principes. D’abord, le démantèlement complet et absolu de la prison, de la police et de la surveillance telles qu’elles existent actuellement dans notre culture. Et également la mise en place de nouvelles manières d’interagir, de développer nos relations les uns aux autres.

Quand Kaba a déménagé à Chicago, « il n’y avait pas d’organisation abolitionniste dans la ville », dit-elle. Mais au début des années 2000, Incite ! a commencé à organiser des conférences nationales mettant en contact militants de terrain et intellectuels – incluant Davis et de nombreuses autres aînées du mouvement –, dans le but de réfléchir à la mise en pratique des idées abolitionnistes. Kaba commença également à travailler avec des jeunes membres de gangs aux prises avec le système judiciaire à Rogers Park. En 2009, elle fonda Project Nia, un collectif cherchant à mettre un terme à l’emprisonnement des jeunes. « Je voulais tenter de créer une organisation explicitement abolitionniste permettant de tester cette idée dans un cadre communautaire », résume-t-elle.

Récemment revenue à New York après plus de 25 ans à Chicago, elle tient à insister sur un point : l’abolition n’est pas synonyme de destruction ou de chaos, mais est au contraire fondée sur la recherche d’alternatives.

Tu ne peux pas te focaliser uniquement sur ce que tu ne veux pas, tu dois également te pencher sur ce que tu veux, dit-elle. Le monde dans lequel tu veux vivre n’existera que par un projet créateur de nouvelles choses.

*

Pour illustrer concrètement ce que sont ces alternatives actives, il n’y a pas à aller chercher bien loin. Rendez vous par exemple au sous-sol de cette église de Rogers Park[6. L’église demande à ce que l’on ne cite pas son nom, parce que ces réunions sont déjà au maximum de leur capacité d’accueil (NdA).]. Un mercredi soir, une vingtaine de personnes – jeunes, vieilles, queers, straights, noirs, blancs, latinos, asiatiques – y sont assises en cercle. Illuminations de Noël, lanternes en papier et bougies confèrent à la pièce une lumière jaune tamisée. Au centre du cercle, il y a une poignée d’«  objets parlants » un morceau de bois flotté, un poing d’Hulk en mousse verte, une fleur en papier. Chacun détient un pouvoir symbolique fort pour les personnes du groupe. Ils sont utilisés pour désigner l’orateur du moment et circulent de main en main.

Pendant près des trois heures, les personnes présentes partagent des récits de moments où elles ont été blessées et d’autres où elles ont elles-mêmes blessé des individus. Un adolescente noir maigre se souvient avoir été moqué par une voisine parce qu’il avait l’air faible ; une femme blanche âgée évoque le sentiment d’exclusion qu’elle ressent depuis que sa fille a quitté la maison ; un jeune homme blanc exprime des regrets pour s’être montré grossier envers des personnes travaillant pour des services d’assistance téléphonique ; une grande femme noire fond en larmes en racontant comment les hommes la traitent comme un objet. L’atmosphère n’est pas sans rappeler celle des thérapies de groupe, sauf qu’ici il n’y a pas d’« expert ».

C’est un cercle de paix, un type de rencontre communautaire pratiqué par les peuples indigènes tout autour du monde (et notamment par certaines tribus natives-américaines) depuis des siècles. Cette pratique renvoie à la notion abolitionniste selon laquelle les méthodes de résolution de conflit pré-modernes offrent des alternatives valables à l’omniprésence contemporaine de la police et des prisons. Les militants expliquent que nombre de cultures ont pratiqué avec succès des méthodes non-violentes de résolution des conflits avant l’invention de la fonction policière dans les années 1800.

Ce « cercle de la paix » est héritier de réunions similaires organisées par Circles & Ciphers, un programme de Project Nia, visant à enseigner la résolution de conflit à de jeunes hommes ayant été en prison et/ou dans des gangs. Si les membres de Circles & Ciphers organisent également des cercles de la paix pour résoudre des situations violentes, telles que des bagarres ou des fusillades, seules les personnes impliquées peuvent y participer – victimes et responsables, familles et amis, ou tous ceux directement impactés par l’incident. Circles & Ciphers a été lancé en 2010, à destination d’adolescents vivant dans une maison collective gérée par l’État, à Rogers Park.

« Beaucoup disaient que ce foyer d’accueil était un fléau pour la communauté », explique Ethan Ucker, cofondateur de Circles & Ciphers. « La police était régulièrement appelée pour gérer des incidents qui se déroulaient dans la maison. » Mais les voix des gamins vivant dans le foyer (dont beaucoup étaient en butte au système judiciaire) étaient totalement absentes des discussions les concernant, explique Ucker. Avec l’aide de Kaba, Ucker et son ami Emmanuel Andre lancèrent des cercles de la paix mensuels avec ces adolescents, au deuxième étage d’une boutique de Clark Street. Pour eux, c’était un endroit sûr où discuter de leurs conflits avec la communauté et entre résidents.

« Nous avons vite remarqué que cette initiative aidait les jeunes à appréhender les événements vécus et améliorait non seulement leurs relations entre eux, mais également avec l’équipe en charge du foyer », se souvient Ucker. « Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait plus de conflits ; plutôt qu’il y avait d’autres manières de les traiter quand ils apparaissaient. »

Finalement, la communauté fit pression pour fermer le foyer[7. Contacté, un porte-parole du collectif en charge du foyer a refusé de donner les raisons de sa fermeture, tout en expliquant que les plaintes contre ce type de projets sont fréquentes (NdA).]. Certains gamins atterrirent en prison. D’autres lancèrent leurs propres cercles de la paix. Aujourd’hui, il y a de nombreuses initiatives de ce type organisées dans des écoles, des églises et des centres communautaires aux environs de Rogers Park et dans toute la ville. Ucker et d’autres militants bénévoles se mettent également à la disposition des voisins et amis cherchant à résoudre des conflits sans appeler la police.

« Nous fonctionnons avec une infrastructure différente, un système neuf », dit Ucker, soulignant le contraste entre les cercles de paix et le maintien de l’ordre traditionnel. « Mais nous sommes capables de répondre tout aussi efficacement aux événements violents. »

Certains désignent cette approche par l’expression « justice réparatrice », soit une justice où les désirs des victimes sont tout autant pris en compte que la responsabilité des agresseurs. Ucker illustre l’idée via une anecdote :

Il y a eu un cambriolage dans un magasin communautaire. L’une des personnes travaillant dans ce magasin a dit : « Écoutez, je ne veux pas appeler la police. Est-ce qu’il y a quelque chose qu’on peut faire ? […] Il a découvert qu’un jeune vendait les biens dérobés sur Facebook. Et il s’est avéré que ce jeune était scolarisé dans une école où étaient organisés des cercles, si bien que je connaissais un des professeurs et étais en mesure d’intervenir.

Finalement, dit-il, cambrioleur et cambriolés se sont réconciliés :

Ce jeune a rendu tout ce qu’il n’avait pas vendu, puis a travaillé au magasin pour rembourser le reste. Il s’est avéré par la suite qu’il appréciait vraiment travailler dans ce lieu. Après que leur arrangement a atteint son terme, il a continué à s’y rendre bénévolement. Voilà comment une relation s’est construite.

Arrivé à ce stade de la lecture, vous vous dites peut-être ceci : que se passe-t-il si quelqu’un force la porte de ma maison ou bien m’agresse ? Et comment les cercles de la paix pourraient-ils résoudre les problèmes endémiques de violence par balles à Chicago ?

Selon Kaba, ce type de questionnement est tout à fait banal :

Dans ce pays, quelles sont les options quand quelqu’un vous fait du mal ? Appeler la police et voir quelqu’un de l’extérieur impliqué dans le processus, ou vous débrouiller par vous-même. Ne rien faire n’est pas une bonne option pour beaucoup de gens […]. Vous ne devriez pas avoir à choisir uniquement entre vous adresser à l’État ou ne rien faire.

Kaba et les autres abolitionnistes ne tentent pas de décourager les gens qui voudraient appeler les flics quand il y a une urgence, dit-elle. Elle demande simplement aux communautés de se réunir régulièrement pour discuter des alternatives à la police, même quand elles n’existent pas encore véritablement.

Elle et d’autres militants insistent sur le fait que l’abolition à plus grande échelle est, de fait, omniprésente – si on prend la peine de s’y rendre attentif. Kaba estime ainsi qu’à titre individuel, la plupart d’entre nous pratique régulièrement des solutions abolitionnistes : à chaque fois que nous abordons un conflit sans appeler la police. Dans de nombreux endroits, une abolition à l’échelle communautaire est également en plein développement.

Les habitants de Naperville[8. Riche banlieue de Chicago.] expérimentent l’abolition au moment où je vous parle, dit Kaba. Les flics ne sont pas dans leurs écoles, ni à chaque coin de rue.

Mais tous les acteurs de l’abolition à Chicago ne se conçoivent pas comme tels.

*

C’est un mardi après-midi ensoleillé, et Tamar Manasseh prépare un barbecue comme elle le fait tous les jours, en face d’un magasin d’alcool situé à l’angle de la 75e et de Stewart, à Englewood. Cette intersection a été un haut-lieu de violence durant de longues années. En juillet dernier, après une nouvelle fusillade mortelle, Manasseh a décidé qu’il était temps d’agir. Depuis plus d’un an désormais, elle et un groupe de mères ont construit de toutes pièces un petit monde sans police, à l’un des coins de rue les plus violents des environs.

« Il s’agit non seulement de surveiller la police et les gens, mais également d’être vus, d’incarner une présence au sein de la communauté », explique Manasseh. Aux environs de 17 h, les hot-dogs sont prêts et les mômes rappliquent, faisant la queue avec une assiette en carton à la main. Un groupe d’hommes attend patiemment que les enfants aient été servis avant de s’approcher. Chaque jour, il y a entre 70 et 100 personnes.

Manasseh a appelé son organisation Mothers Against Senseless Killings (MASK, Mères contre les meurtres dénués de sens). Et bien qu’il y ait eu systématiquement entre une et trois fusillades dans les environs chaque été depuis 2010 (selon les données collectées par DNAinfo, les résidents du quartier ont noté une amélioration palpable de la situation, spécialement quand l’« armée de mamans » est en place.

« Personne n’a envie de sortir les flingues quand il y a 50 mômes qui attendent de manger leur dîner », dit Manasseh. Son fils de 17 ans est lui aussi présent, jouant avec les enfants plus jeunes. « Les gens d’ici disent à présent : “Dans le coin, ce n’est plus comme avant” ».

Jermaine Kelly, 22 ans, est né et a grandi par ici. Il donne un coup de main à Manasseh pour cuisiner depuis l’année dernière. « Sa présence a changé beaucoup de choses dans le voisinage – comment nous gérons les situations, comment nous agissons les uns envers les autres », estime-t-il. « Les situations de tension sont beaucoup plus faciles à démêler. » Selon lui, même les problèmes avec les gangs se sont calmés depuis que Mannasseh est de sortie :

Nous avons notre lot de membres de gangs par ici, mais les gangs rivaux ne passent même pas par ici quand elle est là, explique-t-il. Cela nous ramène à cette question : qu’est-il préférable, être aimé ou craint ? En ce moment, c’est l’amour qui l’emporte », se réjouit Kelly.

Manasseh consacre sa vie à ce projet depuis l’année dernière. Elle a d’ailleurs choisi de quitter son boulot d’agent immobilier. MASK a désormais 30 membres, ainsi que des branches à Hyde Park et Staten Island, New York. Elle ne se définit pas comme une abolitionniste de la police, mais appréhende sa démarche à l’aune de sa foi juive : « Il y a ce principe juif désigné sous le terme tikkun olam : il s’agit de réparer le monde, et tout le monde doit faire sa part », explique-t-elle. « Voilà ma contribution. » L’an prochain, elle sera ordonnée rabbin. Comme Kaba, elle souligne l’importance des relations inter-personnelles :

Si tu construis une communauté, alors la violence s’arrête. Quand tu connais tes voisins, tu es beaucoup moins susceptible de leur tirer dessus ou de les voler.

Alors qu’un nouveau morceau démarre sur les haut-parleurs de sa voiture – et que Manasseh hurle à quelqu’un de passer à la suivante parce que ses paroles ne sont pas appropriées pour les enfants –, elle évoque un événement récent :

On est passé tout près d’un drame quand un type a sorti un flingue il y a quelques semaines. Si on n’avait pas été présents, ça aurait pu très mal se terminer. Mais on a été capables de gérer la situation, sans appeler la police.

(…) Selon Kelly, la présence de MASK dans le voisinage permet également de relâcher une partie de la pression engendrée par la police. Il raconte qu’il a souvent été contrôlé et fouillé par des agents, en particulier quand il était en compagnie d’autres hommes noirs. Les flics demandaient s’ils avaient des flingues ou de la drogue, dit-il, « jusqu’à ce qu’ils ouvrent nos sacs et voient des shorts de gym ou des ballons de basket.  » En temps normal, les flics qui les croisent près de cette intersection « sautent de leur voiture et nous harcèlent. Mais quand Manasseh est là, ils se contentent de continuer leur route ».

C’est à ce moment précis qu’une voiture de police passe devant nous, ses fenêtres ouvertes. Mais la policière blonde au volant ne tourne même pas la tête vers l’intersection ou reconnaît Manasseh. « On préfère garder une distance les uns envers les autres  », explique-t-elle. Manasseh est ravie de voir fleurir d’autres initiatives telles que Freedom Square. Elle insiste cependant sur un point : pour que les choses changent, il faut penser sur le long terme.

Tenez la distance, c’est tout ce que j’ai à dire. La constance est la clé du changement, dit-elle. Tu dois davantage te dévouer à ton projet de changement que n’importe qui en face travaillant à garder la situation inchangée. Voilà ce que j’ai appris.

Pendant que les appels à l’abolition de la police se sont intensifiés à Chicago, le Chicago Police Department et le Fraternal Order of Police (FOP, syndicat des policiers) sont restés silencieux sur le sujet, peu désireux, semble-t-il, d’engager cette conversation ou de justifier leur existence institutionnelle. Quand le Reader a tenté de contacter le président du FOP, Dean Angelo, pour recueillir son avis, son assistante s’est contentée de rire, déclarant : « Je doute qu’il souhaite aborder un sujet aussi stupide. » (…)

Il n’empêche : cette idée d’abolition a beau être considérée comme absurde par beaucoup, voire par la majorité des gens dans le grand public, elle gagne progressivement en influence, même dans le monde de la justice.

«  Plus tu t’en rapproches, plus tu travailles dessus, et plus tu réalises que le système n’est pas viable tel qu’il fonctionne », explique l’avocat Alan Mills, directeur de l’Uptown People’s Law Center, qui lance depuis des années des actions judiciaires en matière de droits civiques pour des prisonniers de l’Illinois. Mills connaît Kaba et explique que son approche a influencé jusqu’au milieu du droit : après nombre de discussions enflammées, l’abolition des prisons a été ajoutée au programme de la National Lawyers Guild l’année dernière.

Certains sont effrayés par le mot « abolition », explique Mills, mais il estime que le terme recoupe aujourd’hui beaucoup de questions sociales. Il souligne ainsi que les abolitionnistes de Chicago ont été à la pointe en matière de psychiatrie communautaire, et à l’origine de la création du Community Bond Fund, qui collecte des dons pour le paiement de cautions des gens en détention attendant leur procès à la Cook County Jail. L’initiative a été soutenue par le Chicago Appleseed Fund for Justice et de nombreux groupes de soutien institutionnels.

Je pense qu’il faut considérer cette notion comme une stratégie et un objectif, davantage que comme quelque chose que vous pourriez mettre en place aujourd’hui, dit Mills à propos de l’abolition. Quand j’écoute les abolitionnistes, ce que j’entends, c’est qu’il est possible de construire un monde sans prisons ni forces de police.

Selon lui, ce monde n’a rien d’une science-fiction lointaine : « L’Allemagne et la Norvège ont déjà mis en place une philosophie allant dans ce sens », estime-t-il. « Au fond, si les gens commettent des crimes, c’est parce qu’ils sont déconnectés des relations sociales. » Il cite ainsi le modèle norvégien, dans lequel « le rôle des prisons est de reconstruire ces liens ».

Mais Kaba considère que l’Amérique a besoin de plus qu’un petit ajustement. Le projet abolitionniste dans la ville et dans le pays fait appel à des transformations beaucoup plus importantes dans la manière dont nous appréhendons le crime, la punition, la propriété et nos relations inter-personnelles. « L’abolition n’implique pas de changer un seul élément, explique-t-elle, mais de tout changer. Ensemble. »

Notes

1 Le 7 juillet dernier, un ancien soldat a abattu cinq flics à la fin d’une manifestation dénonçant les récents meurtres d’Alton Sterling (Louisiane) et Philando Castile (Minnesota).