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Une brèche dans les vitrines de la tolérance zéro

Photos d’Alexis Berg

En novembre 2013, Bill de Blasio est élu maire de New York avec un programme axé sur la lutte contre l’arbitraire de la police. Une chose plutôt rare, en ces temps sécuritaires, et un comble, dans la capitale de la « tolérance zéro », politique ultra-répressive qui fait florès depuis les années 1980. C’est que, des coins de rues aux tribunaux, une riposte militante s’est organisée contre le « stop and frisk  », ces arrestations et fouilles subies en permanence par les New-Yorkais des quartiers pauvres.

Cet article est issu du no8 de la revue Z, « Vénissieux, la rouge et la révolte » (2014), toujours disponible en librairie.

« I DO NOT CONSENT TO THIS ILLEGAL SEARCH ! » « Je ne consens pas à cette fouille illégale !  » Ils sont une douzaine à crier dans un petit parc du Bronx cet après-midi, bien qu’aucun policier ne s’en prenne à eux. «  Plus fort ! Tout le quartier doit nous entendre !  » Les forces de l’ordre restent en contrebas, discutant tranquillement à côté de leurs voitures bleu et blanc. Il s’agit d’un atelier d’entraînement organisé le mardi 22 octobre 2013 à l’occasion de la 18e journée nationale contre les violences policières1 « National Day of Protest to Stop Police Brutality, Repression, and the Criminalization of a Generation », organisé par la October 22 Coalition. Avec une ample veste rouge tombant jusqu’aux genoux et une large casquette de base-ball vissée sur la tête, Majesty, New-Yorkais noir d’une trentaine d’années, affiche un style hip-hop qui claque. Au sein de l’organisation People’s Justice, il est chargé d’organiser ces ateliers qui permettent de connaître ses droits, bien utiles en cas de contrôle qui dérape. Ils sont aussi une expérience corporelle : oser crier dans la rue, où la police vise justement à discipliner les corps, n’est pas un acte anodin. Par l’occasion qu’ils offrent de discuter publiquement du problème des contrôles, les ateliers sont aussi un outil pour convaincre la population d’affirmer haut et fort que la police aujourd’hui est plus dangereuse que rassurante – même pour ceux qui n’ont « rien à se reprocher ».

La théorie de la vitre brisée

La police de New-York est réputée dans le monde entier pour son application exemplaire de la théorie de la vitre brisée. Cette doctrine postule que les actes de délinquance mineure préparent le terrain pour la grande délinquance et la criminalité : « Qui vole un œuf, vole un bœuf ». Pièce d’un puzzle idéologique qui prétend embrasser l’ensemble de la vie sociale, elle est née sous l’impulsion des premiers groupes de réflexion néolibéraux, au début des années 1980[2. Serge Halimi, Le grand bond en arrière. Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde, 2004, Fayard (épuisé puis réédité aux éditions Agone en 2012). Pour le rôle des différents acteurs dans la diffusion du versant sécuritaire de cette idéologie, voir Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, 1999, Raisons d’Agir, p. 14 et suivantes]. En réprimant très sévèrement les petites dégradations ou le vol à l’étalage, on cherche donc à assécher la source des meurtres. L’entretien des rues et l’aménagement urbain sont pensés pour empêcher les délits, et la « tolérance zéro » devient la ligne de conduite de forces de l’ordre qui se doivent d’incarner le service public moderne. Un service public dont l’activité est façonnée par une batterie d’indicateurs statistiques sensés en « évaluer l’efficacité ».

Aux États-Unis, une grande partie des politiques publiques se décide à l’échelle des villes, ce qui a permis à Rudolph Giulani, élu maire de New-York City en 1994, puis à Michael Bloomberg, qui lui succède en 2002, de mettre en place la tolérance zéro. Au programme : augmentation des effectifs policiers pour arriver à quelques 40 000 agents au sein du New-York Police Department[4. Soit 1 agent pour 200 habitants, tandis que des villes comme Marseille ou Lyon ont 1 agent municipal pour 1 500 à 2 500 habitants, le maintien de l’ordre étant principalement assuré par la police nationale.] (NYPD), mise en place d’un lourd dispositif statistique informatisé (COMPSTAT)[5. Sur l’application d’un système similaire dans la ville de Baltimore, voir la série télévisée The Wire.], multiplication des contrôles préventifs et incarcération massive des délinquants. Les prisons se remplissant à vitesse grand V, il a fallu construire des établissements pénitentiaires dans tout l’État de New-York[6. Steven Donziger, « Fear, Politics, and the Prison-industrial Complex », The Real War on Crime, Basic Books, 1996, p. 63-98, cité par Loïc Wacquant, op. cit., p. 13.].

L’arbitraire sous le masque
du bon sens

La doctrine de la tolérance zéro affiche la simplicité d’un raisonnement frappé du coin du bon sens. Qui voudrait que sa rue soit pleine de vitres brisées ? Qui ne veut pas vivre dans un cadre agréable ? Ces questions sont habilement décrochées du contexte social dans lequel elles prennent sens : où ai-je les moyens d’habiter ? Pourquoi dois-je aller chaque jour travailler dans les quartiers riches ? Quel pouvoir puis-je avoir sur mon quartier ? Qu’est-ce que je peux faire avec les autres gens qui vivent là ?

Cette « sécurité » vendue comme une valeur à défendre quelle que soit la société qui va avec est un cheval de Troie qui va légitimer l’arbitraire policier au sein de la démocratie représentative. Un processus dont Gilles Sainati et Ulrich Schalchli, membres du Syndicat général de la magistrature, décrivent l’impulsion par la rationalisation de l’activité policière : « L’État de droit nouvelle mode […] est devenu un ensemble de processus rythmés sur le tempo de l’urgence, du “temps réel”, disent les bureaucrates, auquel s’ajoute une organisation calquée sur les réseaux informatiques et dont les résultats s’expriment en tableaux de bord. On parlera du “flux d’évacuation des affaires civiles et pénales” pour signifier que la machine à punir tourne bien[3. Gilles Sainati et Ulrich Schalchli, La décadence sécuritaire, La Fabrique, 2007, p. 100-101]. »

La protection de chacun contre l’arbitraire du pouvoir n’entre pas dans le cadre de ces procédures automatisées de production de l’ordre, dont la légitimité n’est jamais questionnée. C’est la peur de la sanction, que chacun doit ressentir, qui se présente comme le seul fondement permettant la production d’un ordre public. Alors que l’existence du désordre pourrait être vue comme le signe d’une démocratie toujours inachevée où nombreux sont ceux qui ne trouvent pas leur compte, il est considéré comme un kyste à éliminer à tout prix.

Le principe de proportionnalité des peines, qui affirme que le vol d’un œuf appelle une sanction différente que le vol d’un bœuf, devient alors un archaïsme gênant pour la production de l’ordre. Au contraire, les peines préventives tendent à devenir la règle. Il ne s’agit plus de sanctionner des actes déjà commis, mais de punir le voleur d’œuf au nom du bœuf qu’il risque de dérober le lendemain. Cette logique de sanction préventive à l’œuvre dans la tolérance zéro new-yorkaise se retrouvera par la suite dans l’antiterrorisme, des deux côtés de l’Atlantique…

De la critique des crimes policiers
à celle du harcèlement quotidien

La tolérance zéro est un mot d’ordre qui fait des victimes, et c’est par là qu’est d’abord arrivée la contestation. En 1999, suite à l’assassinat d’Amadou Diallo par la police new-yorkaise, une campagne d’envergure aboutit à la poursuite des agents responsables et au remplacement du chef de la police[7. Loïc Wacquant, op. cit. p. 28-31.]. Près de quinze ans plus tard, la police continue toutefois de tuer. Le 22 octobre 2013, une exposition se tient autour de la fontaine centrale du parc où se déroule l’atelier de résistance aux contrôles de police. Sur de grands panneaux, une quarantaine de portraits peints en noir et blanc, assortis de noms et de dates : des victimes récentes dont la mémoire est honorée ce jour-là. Plus tard dans l’après-midi, une dame noire d’une cinquantaine d’années en impose lorsqu’elle se met à chanter en hommage aux victimes, entre les deux hauts-parleurs installés pour l’occasion de part et d’autre de la mini-scène plantée au milieu du parc. Elle-même « famille de victime », elle enjoint la centaine de personnes présentes à continuer le combat pour la vérité et la justice. La prochaine étape de ce combat est toute proche : brandissant les panneaux de l’exposition, la petite foule s’engage sur les trottoirs des rues du Bronx, direction le commissariat du coin. Très dynamique, le cortège enchaîne les slogans. « No Justice No Peace, Fuck the Police » (« Pas de justice pas de paix, nique la police ») est aussi bien repris par les parents de victimes que par des militants arborant les casquettes rouges de leur organisation politique. Moins familier pour des oreilles francophones, on entend aussi « Stop the Stop and Frisk ! » Cible emblématique des critiques de la tolérance zéro, la pratique du « Stop, question, and frisk » – « arrestation, interrogatoire et fouille » – symbolise la lutte du NYPD contre la petite délinquance.

La critique du stop and frisk a opéré un tournant dans le discours sur la police : le mouvement d’opposition n’est pas parti de cas exceptionnellement violents, mais des centaines de milliers de contrôles qui font le rapport quotidien de la population à la police. « La ville est bien plus sûre qu’avant, c’est un fait. À Wall Street les gens sont très contents des progrès de la sécurité », concède Shaun Lin, chargé de la défense des droits civiques au sein de l’association Picture the Homeless. « Et c’est vrai que les touristes ont accès à des endroits de la ville où ils n’allaient pas avant. Mais cinq millions de personnes ont été contrôlées depuis que Michael Bloomberg est maire[8. Chiffre confirmé par l’administration new-yorkaise pour la période de 2002 à 2013, publié par la New York Civil Liberties Union. <http://www.nyclu.org/content/stop-and-frisk-data>]. Ça fait beaucoup de gens humiliés !  » Quelques jours de prison pour celui qui saute les tourniquets du métro, des contrôles à répétition pour les jeunes noirs et latinos, et le sentiment d’être en permanence à la merci de l’humiliation policière pour le reste des habitants des quartiers populaires.

Devant le commissariat, la manifestation s’arrête un moment pour dénoncer les violences régulièrement perpétrées sur la population du quartier. Au moment de partir, Majesty, l’animateur de l’atelier, s’emballe et interpelle directement les policiers postés devant le bâtiment : « Je ne dis pas que vous êtes tous des ordures, mais il se passe des choses terribles dans ce commissariat ! Vous n’avez pas à cautionner ça ! Vous devez parler, vous désolidariser ! C’est possible ! Soyez un peu dignes ! »

Un petit concert au milieu d’un carrefour animé du Bronx met fin à la journée de contestation. Parmi les nombreux passants qui rentrent du boulot, très rares sont ceux qui se joignent à l’assistance composée de militants. Ce moment est d’abord l’occasion pour chacun de se dire au revoir avant une dispersion en douceur. Les trente dernières personnes présentes se mettent en cercle, se prennent par la main et répètent solennellement des encouragements mutuels. Ce rituel étonnant, qui pourrait sonner un peu faux, semble en fait performatif : il fait vivre une communauté de lutte au-delà de l’appartenance à diverses organisations et in fine, redonne de la force jusqu’à la prochaine fois.

Le racisme sans racistes des contrôles de police

La sécurité vantée par la tolérance zéro est bâtie sur la mise au pas de toute une partie de la population. Cette discipline s’applique d’abord aux pauvres et à tous ceux pour qui la rue n’est pas qu’un simple sas entre une confortable maison et un boulot bien rémunéré. Mais à cette évidente question sociale s’ajoute une question raciale. En 2010, un Noir avait dix fois plus de chances de se faire contrôler qu’un Blanc[9. En croisant les données issues du recensement américain et celles du bilan des arrestations publié par le NYPD, on constate que les noirs représentent 25 % de la population new-yorkaise mais 54 % des personnes contrôlées, tandis que les blancs représentent 45 % de la population et seulement 9 % des personnes contrôlées.].

Bloomberg, maire de 2002 à fin 2013, assume cette différence de traitement. En août 2013, il rappelle que l’immense majorité des victimes de meurtres sont noires et latinos, et donc que la diminution de la criminalité profite d’abord à ces communautés. Puis il dénonce l’idée selon laquelle tous les citoyens devraient avoir les mêmes risques d’être contrôlés : «  Selon cette logique erronée, nos policiers devraient arrêter aussi souvent les femmes que les hommes, et aussi souvent les personnes âgées que les jeunes. […] Le résultat absurde d’une telle stratégie serait que beaucoup plus de crimes seraient commis contre les Noirs et Latinos new-yorkais. Quand il s’agit de maintien de l’ordre, le politiquement correct est mortel[10. Michael Bloomberg, « “Stop and frisk” is not racial profiling », Washington Post, 19/08/2013] . » Les jeunes noirs et latinos seraient donc plus contrôlés que les autres parce qu’ils habitent dans des quartiers plus dangereux et parce qu’ils adoptent plus souvent des comportements suspects. Les parents devraient se satisfaire de voir leurs enfants emprisonnés, puisqu’au moins ils ne sont pas morts dans un affrontement entre gangs…

Pourtant, une étude menée sur la police de Los Angeles montre qu’entre juillet 2003 et juin 2004, les contrôles effectués sur des Noirs s’avéraient bien plus souvent injustifiés – selon la raison policière elle-même – que ceux subis par des Blancs, qui se révélaient plus fréquemment en possession de drogues ou d’armes lors du contrôle[11. « A Study of racially disparate outcomes in the Los Angeles Police Department », cité par Angela Onwuachi-Willig, « An officer and a gentleman », Mack and Charles (dir), The New Black, The New Press, 2013.].

Les policiers américains seraient-ils alors particulièrement racistes ? Le maire balaye cette idée par un constat simple : «  Une majorité de nos officiers de police sont noirs, hispaniques et issus d’autres minorités. […] Avec le chef de la police Ray Kelly, nous appliquons la tolérance zéro sur le profilage racial [12. Michael Bloomberg, art. cit.]. » Pour montrer sa détermination, il a même signé un décret l’interdisant officiellement. Le jour de sa promulgation, Michael Bloomberg se faisait d’ailleurs lyrique en affirmant que «  New-York est comme une maison où huit millions de personnes de toutes les races, ethnies et religions doivent pouvoir se sentir en sécurité pour réaliser leurs rêves[13. Michael Bloomberg, Communiqué de presse no 183-04 du 12 juillet 2004.] ». Plus sobrement, les chercheurs en sciences sociales reconnaissent que chez les policiers comme dans l’ensemble de la population américaine, «  le racisme conscient a sans aucun doute diminué par rapport aux générations précédentes[14. Angela Onwuachi-Willig, art. cit., p. 146.]. » Qu’est-ce qui vient donc entraver les relations rêvées entre les policiers et les plus pauvres des jeunes noirs et latinos new-yorkais ? Si les consignes de la hiérarchie dissuadent officiellement de cibler en fonction de la race, si les policiers blancs sont une minorité et s’ils sont de moins en moins animés par des sentiments explicitement racistes, comment expliquer que les Noirs aient toujours dix fois plus de chances de se faire contrôler que les Blancs ?

«  Le stéréotype implicite est que les Noirs, particulièrement les jeunes, seraient plus violents, hostiles, agressifs et dangereux », explique la chercheuse en droit L. Song Richardson. « Dans un contexte de maintien de l’ordre, ces stéréotypes implicites peuvent expliquer qu’un policier qui n’a aucune animosité raciale consciente et qui rejette toute grille de lecture raciale en vienne à traiter différemment des individus en fonction de leur seule apparence physique[15. L. Song Richardson, « Arrest efficiency and the fourth amendment », Minnesota Law Review, no 95, 2011, p. 2038-2039.]. » Ces mécanismes inconscients pèsent surtout sur l’interprétation de situations ambiguës. Un Blanc qui s’attarde devant une voiture en stationnement sera supposé chercher ses clés là où, au contraire, un Noir sera soupçonné de chercher à voler le véhicule.

Ce questionnement de la dimension raciale du stop and frisk n’est pas purement théorique. Il offre aussi un point d’appui à la mobilisation en permettant d’attaquer la police en justice. Depuis 1999, plusieurs organisations ont en effet placé le combat sur ce terrain, notamment en s’associant à deux plaintes collectives pour discrimination raciale et contrôles abusifs. Ces plaintes ont par exemple permis l’émergence de nombreux témoignages de policiers attestant l’existence d’une politique du chiffre qui les incitait à contrôler à tour de bras. Cette mobilisation dans les tribunaux a connu une victoire importante lorsque la juge Schira Scheindlin a déclaré, le 12 août 2013, que le NYPD allait bel et bien à l’encontre de la constitution américaine par sa pratique du stop and frisk. Le jugement ne se contente pas de reconnaître qu’une discrimination a parfois eu lieu, mais reproche à la municipalité d’avoir « constamment fermé les yeux sur les preuves de stop and frisk anticonstitutionnels » et même d’avoir « maintenu et augmenté des politiques dont on pouvait prévoir qu’elles mèneraient à toujours plus de violations de la constitution »[16. Cité par le Center for Constitutionnal Rights. <http://ccrjustice.org/newsroom/press-releases/judge-rules-floyd-case>]. La mairie de New-York a fait appel de ce jugement qui lui imposait une réforme du NYPD. La Cour d’appel a ensuite dessaisi la juge, accusée d’avoir manqué à ses obligations d’impartialité, et remis en discussion l’évaluation juridique du stop and frisk. Les différentes étapes de ce feuilleton judiciaire ont en tout cas été autant d’occasions de porter publiquement le débat sur l’action de la police.

Convaincre,
de chaque coin de rue
jusqu’aux rangs
du Parti démocrate

Quelques jours après la manifestation dans le Bronx, Majesty anime une scène ouverte de rap au sud de Manhattan, dans l’un des derniers bars à ne pas encore être investi par la jeunesse dorée. L’occasion de revenir sur cette campagne contre le stop and frisk et sur le rôle des équipes de copwatching animées par son organisation, People’s Justice. Inspiré des premières actions des Black Panthers, à la fin des années 1960, le copwatching, ou surveillance de la police, consiste ici à créer des groupes déambulant dans les quartiers pour dissuader, et le cas échéant documenter le harcèlement policier. Majesty explique : « Une équipe se compose dans l’idéal de cinq personnes, dont deux munies de caméras : l’une filme les policiers tandis que l’autre filme la première caméra, au cas où elle serait elle-même prise pour cible. Le temps passé dans la rue quand la police n’est pas en action est loin d’être perdu : à l’image des ateliers d’entraînement aux contrôles, il s’agit avant tout de discuter avec les autres habitants du quartier du rôle de la police.  » On construit ainsi petit à petit une politisation des inquiétudes que chacun peut ressentir face aux « forces de l’ordre » censées protéger la population. Nombre de parents s’inquiètent plus des contrôles à répétition subis par leurs enfants que de la menace hypothétique d’être agressés par un jeune délinquant. L’image de la victime de l’insécurité tend à s’effacer derrière la solidarité avec les victimes du harcèlement policier.

Un changement qui ne s’est pas fait sans difficultés, comme l’explique Kazembe Balagun, militant du Malcom X Grassroots Movement, et responsable du bureau new-yorkais du Rosa Luxembourg Stiftung (think tank du principal parti allemand d’opposition, Die Linke). «  Au début, il a fallu répondre aux gens qui disaient “les rues sont plus sûres maintenant, et les gens que vous défendez sont des dealers” . » À 47 ans, après des années passées dans le milieu militant, il reçoit aujourd’hui en costume chic dans son grand bureau situé au cœur de Manhattan. C’est de là qu’il tente de décrypter les dynamiques à l’œuvre dans les mouvements sociaux pour construire une alternative radicale compatible avec des partis politiques institutionnels. « À qui appartient la ville ? C’est la question posée par cette politique de contrôles systématiques qui excluent toute une partie de la population des espaces publics. Si je ne peux pas me sentir à l’aise au coin de ma rue, où vais-je me sentir bien ? Il faut mettre ça en lien avec la politique du logement, qui elle aussi vise à trier les habitants de New-York et favorise les plus riches en laissant des centaines de milliers de logement inoccupés. Propriété, citoyenneté et droit à la ville sont liés.  »

Une campagne ancrée à gauche

Le parvis de l’hôtel de ville est protégé de l’agitation du Financial District par de petits jardins et un poste de contrôle antiterroriste par lequel doivent passer tous ceux qui prétendent traverser l’esplanade. C’est le chemin qu’ont dû suivre la cinquantaine d’activistes réunis ce mercredi 6 novembre 2013 pour réclamer la fin du stop and frisk. Entre deux prises de parole, une promesse se faufile sur les marches de la mairie : « Nous ne choisirons pas entre la sécurité publique et le respect des communautés de notre ville. » Ainsi s’exprime le représentant de Bill De Blasio, l’homme qui vient, la veille, de remporter haut la main les élections municipales[17. Il a recueilli environ 800 000 voix parmi les huit millions d’habitants de la ville, contre environ 250 000 au candidat républicain Joe Lhota.]. Comment le candidat du parti démocrate en est-il venu à placer la remise en cause de l’activité policière au cœur de sa campagne électorale ?

En trois mandats successifs, Michael Bloomberg avait su affirmer son style autoritaire et ouvertement hostile à tout ceux qui sortent du rang, développant ainsi un ras-le-bol généralisé. Même les plus déterminés à ne jamais faire confiance à un candidat issu du Parti démocrate, organisation peu réputée pour ses penchants révolutionnaires, ont éprouvé une certaine satisfaction à ce que quelqu’un dise enfin haut et fort que la ville n’a pas à être entièrement pensée pour les riches propres sur eux et les touristes.

C’est ce qu’a fait Bill De Blasio en choisissant pour slogan de campagne le titre d’un roman de Charles Dickens, Le Conte de deux villes (A Tale of Two Cities), signifiant par là que la ville des travailleurs pauvres et des minorités allait prendre sa revanche sur la brillante cité des traders. Parti d’une position minoritaire parmi les candidats démocrates, il s’est démarqué en mettant en avant des mesures symboliques ouvertement anti-Bloomberg, comme la taxation des hauts-revenus pour financer un meilleur accueil public de la petite enfance. La critique du stop and frisk entrait parfaitement dans le cadre de cette stratégie osant s’ancrer à gauche. Le marketing électoral a fait le reste, De Blasio multipliant les apparitions avec sa femme noire et leurs enfants métisses, érigés en symbole d’une ville réconciliée. Les républicains auront défendu leur politique sécuritaire jusqu’au bout, via les Unes spectaculaires des tabloïds promettant le chaos aux électeurs qui oseraient porter un De Blasio repeint en rouge et décrit comme un revenant de l’Union soviétique.

Quelques jours avant le triomphe électoral de Bill de Blasio, Nicholas Mirzoeff, professeur à la New York University et actif lors du mouvement Occupy Wall Street, résumait ainsi le sentiment de beaucoup de militants new-yorkais : «  Il ne faut rien attendre de lui. Il ne va probablement pas changer les choses en profondeur, mais son élection est le signe de changements, d’un rapport de force nouveau dans New-York, ce dont on ne peut que se réjouir. » La première mesure prise par le nouveau maire peut avoir de quoi étonner : pour mettre fin au stop and frisk, il a rappelé aux affaires celui qui fut la cheville ouvrière de la tolérance zéro : William Bratton, chef de la police de New-York entre 1994 et 1996. L’idéologie de l’homme providentiel a encore frappé : celui qui a su affronter la criminalité saurait bien affronter les policiers et leurs pratiques discriminatoires…

Fin janvier 2014, De Blasio et Bratton ont annulé l’appel interjeté par l’administration Bloomberg dans le procès qui oppose la mairie de New-York aux victimes de contrôles discriminatoires. Un geste immédiatement dénoncé par les syndicats de police, outrés d’être ainsi lâchés par leur hiérarchie. Les rebondissements judiciaires sont donc loin d’être terminés. En attendant, William Bratton explique sa stratégie pour une future réforme du NYPD fondée sur la restauration d’une relation privilégiée avec les différentes communautés pour trier ensemble le bon grain de l’ivraie, poursuivre les criminels sans harceler la population. De là à renverser l’idéologie de la production de l’ordre par la peur, rien n’est encore gagné.


 


 

Occupy Wall Street

La police et la question raciale dans un mouvement de réappropriation de l’espace public

En occupant le petit parc Zuccotti pendant plusieurs semaines à l’automne 2011, à proximité d’une des premières places boursières du monde, quelques milliers de personnes ont incarné le pendant américain d’un moment de repolitisation des espaces publics à l’échelle mondiale, qui s’est appelé « mouvement des places » en Grèce, « 15-M » en Espagne, ou les Indignés dans les médias français. Nicholas Mirzoeff, professeur blanc à l’Université NYU qui affirme avoir « trouvé sa communauté » dans l’occupation, insiste sur son importance symbolique : « Occupy a posé publiquement la question de l’égalité d’une manière qui n’avait plus été possible depuis longtemps.  » Le rôle d’Occupy aurait donc été central par la légitimité qu’il a fait gagner à un discours déjà porté par divers groupes politiques plutôt que dans la constitution de nouvelles forces prêtes à agir ensemble. « La campagne de De Blasio centrée sur l’égalité aurait été impossible avant Occupy, continue-t-il avant de dresser un bilan amer de cette expérience du point de vue de la question raciale. Ce qui est terrible, c’est qu’Occupy était davantage homogène et blanc à la fin qu’au début. Les mouvements noirs nous ont assez clairement signifié qu’Occupy était perçu comme un mouvement blanc.  » Un bilan que modère Kazembe Balagun, militant noir du Malcom X Grassroots Movement : « La jonction entre les mouvements contemporains sur les droits civiques et Occupy n’a été que partielle, mais on a connu des moments importants. Des gens des quartiers Nord sont descendus jusqu’au Financial District pour parler des contrôles de police et ont été très écoutés par une assemblée de 200 personnes d’Occupy. La manifestation organisée après l’exécution de Troy Davis [le 21 septembre 2011, pour le meurtre d’un policier vingt ans auparavant, alors qu’un large mouvement de soutien défendait son innocence (Ndlr)] s’est terminée au Zuccotti Park, et un mouvement Occupy the Bronx est aussi né à ce moment-là. La question des droits n’était toutefois pas au cœur de ce mouvement centré sur la dénonciation de la finance et l’affirmation du pouvoir des 99 %, et on a évidemment connu des problèmes de racisme au cœur de l’occupation. En tout cas, l’espace politique qui s’est ouvert a été investi par la question raciale. »

Cet espace a été marqué par un vécu commun de la répression policière. Si les pratiques émeutières de dégradations et d’affrontement avec la police ont été marginales, les participants à Occupy ont massivement choisi de bousculer la tolérance zéro new-yorkaise, en descendant des trottoirs pour manifester directement sur la chaussée (ce qui n’arrive que rarement aujourd’hui aux États-Unis), en écrivant des slogans au sol et surtout en campant au milieu du Financial District. Le NYPD a répondu en multipliant les violences, les arrestations et l’usage des gaz lacrymogènes[18. « NYPD et OWS : deux styles qui s’opposent », Alex Vitale, traduit par J. Strauser pour Collectif, Occupy Wall Street ! Textes, essais et témoignages des indignés, Les Arènes, 2012.]. L’expérience de la répression a renforcé un sentiment commun de défiance envers le NYPD, y compris chez des étudiants ou des travailleurs blancs qui ne sont pas les plus exposés au harcèlement policier au coin de leur rue. Les militants engagés depuis des années dans la critique de la police à travers la Coalition du 22 octobre l’ont bien compris et s’en félicitent dans leur appel à la 16e journée nationale contre les violences policières en octobre 2011, non sans regretter que dans quelques villes, comme à Greensboro et Minneapolis, les assemblées générales d’Occupy aient pris des positions favorables au maintien de bonnes relations avec la police, empêchant ainsi l’alliance avec les communautés pour qui l’hostilité policière est une évidence quotidienne[19. « National Day of Protest 2011: New Connections and New Possibilites for Deepening Resistance », in October 22nd Coalition, Wear black ! <http://october22nationaldayofprotest.wordpress.com>].

Notes

1 « National Day of Protest to Stop Police Brutality, Repression, and the Criminalization of a Generation », organisé par la October 22 Coalition

Du coup d’essai au coup d’État ?

Le post d’origine sur medium.com est disponible ici.
Traduction : Daniel G., Antoine B., Noam A.

Depuis son investiture à la Maison Blanche le 20 janvier, Donald Trump a déjà battu un record : celui du nombre de décrets. En moins de deux semaines, il a signé  pas moins de vingt documents bouleversant l’ordre politique aux États-Unis, et portant sur des sujets aussi variés qu’essentiels : sécurité nationale, immigration, santé, industrie, énergie ou économie. Pas facile de tenir les comptes pour les états-unien.ne.s, et encore moins pour celles et ceux qui suivent cette course folle depuis la France. Jef Klak a décidé de traduire un billet de Yonatan Zunger paru le 30 janvier sur le site d’informations collaboratif Medium. Ce haut cadre de Google y analyse les dernières actions du président, pour une durée de 24 heures (ou presque), incluant les dispositions anti-immigration (Mur sur la frontière mexicaine et “Muslim Ban”) signées par la Maison Blanche. Il nous permet surtout de comprendre comment les dispositifs d’équilibre des pouvoirs (bureaucratie fédérale, Congrès, cours de justice) sont en passe d’être réduits à peau de chagrin, le pouvoir se resserrant dans les mains de la garde rapprochée de Trump – grippesous ultraconservateurs tendance extrême-droite.

Les nouvelles en provenance de Washington ce lundi 30 janvier clarifient la situation qui était en train de se dessiner, sans y apporter de changements fondamentaux. Juste assez pour nous donner des idées sur ce que nous venons de voir se produire, et pourquoi cela s’est déroulé de cette manière. Je vais diviser ce qui suit entre les nouvelles brutes et les analyses. Vous trouverez peut-être utile cet article de la veille, qui étaye abondamment ce qui suit.

Quelques faits relevés dans la presse

1.

Reince Priebus1 Reinhold Richard Priebus dit Reince Priebus est un avocat et homme politique américain. Il est le président du Comité national du Parti républicain entre 2011 et 2017 et chef de cabinet de la … Continue reading (le chef de cabinet de la Maison-Blanche) a fait deux déclarations publiques aujourd’hui. Première annonce : les détenteurs de carte verte ne seront plus concernés par le décret anti-immigration ciblant les musulmans (« Muslim Ban ») ; silence quant aux autres types de visa (y compris les permis de séjour à long terme), tout comme sur le pouvoir conféré au Department of Homeland Security (département de la Sécurité intérieure) de révoquer unilatéralement et en masse les cartes vertes. Seconde annonce : l’absence du mot « juif » dans le texte publié pour la Journée de commémoration de l’Holocauste[2. « Reince Priebus Defends Holocaust Statement That Failed to Mention Jews », Jonah Engel Bromwich, New York Times, 29 janvier 2017.] était voulue. On notera simplement que c’est Priebus qui a fait ces déclarations, ce qui est inhabituel de la part d’un Secrétaire général de la Maison-Blanche. J’y reviendrai.

2.

Rudy Giuliani[3. Ancien maire de New York (1994-2001) connu pour sa politique sécuritaire de « Tolérance Zéro », et ses réductions d’aides sociales de 60%, notamment dans le cadre d’une lutte contre l’aide gratuite aux sans-abris. Défenseur de Donald Trump durant la campagne de 2016, il est aujourd’hui conseiller en sécurité informatique du Président.] a indiqué à Fox News[4. Rebecca Savransky, « Giuliani: Trump asked me how to do a Muslim ban “legally” », The Hill, 29 janvier 2017.] que le décret sur l’immigration publié la veille visait très précisément l’exclusion des musulmans, en ces termes, et qu’il faisait partie des personnes que Trump avait consulté pour savoir comment s’y prendre pour y arriver légalement.

3.

CNN a publié une enquête détaillée et très bien sourcée sur la manière dont ce décret d’exclusion a été créé et annoncé. On y découvre notamment que les avocats du département de la Sécurité intérieure s’étaient opposés au décret, jugé illégal, notamment en ce qui concerne les détenteurs de cartes vertes. Ils avaient plaidé pour l’incorporation d’une période de sursis afin que ceux qui étaient en voyage en dehors du pays ne se retrouvent pas bloqués à la frontière. Leur suggestion a été finalement contrée directement par Steve Bannon[5. Homme d’affaires, dirigeant de médias, réalisateur et producteur de cinéma et ancien officier de marine américain. Militant conservateur, il est, de 2012 à 2016, président exécutif de Breitbart News LLC, la société-mère de Breitbart News, média politique conservateur américain d’extrême-droite. En août 2016, Stephen Bannon est désigné au poste de directeur exécutif de la campagne présidentielle de Donald Trump. Le 13 novembre 2016, le président élu le désigne «  haut conseiller et chef de la stratégie  » de la Maison-Blanche, soit conseiller du président des États-Unis. Le 28 janvier 2017, Donald Trump le nomme au Conseil de la Sécurité nationale.] et Stephen Miller[6. Théoricien d’un « populisme d’État-Nation » alors qu’il était directeur de la communication du sénateur de l’Alabama Jeff Sessions, sa politique sur l’immigration a inspiré la campagne de Donald Trump qui l’a nommé haut conseiller du Président une fois élu. ]. Notons également que la plupart des fonctionnaires de carrière du département de la Sécurité intérieure, commandement de la Customs & Border Patrol inclus (Service des Douanes et de la Protection des frontières), ont été maintenus dans l’ignorance jusqu’à la signature du décret.

4.

Le Guardian rapporte (de nombreuses sources à l’appui) que la prétendue «  démission en masse », le 23 janvier, de la quasi-totalité des hauts fonctionnaires du département d’État était le résultat d’une purge ordonnée par la Maison-Blanche. Comme le montre le diagramme ci-dessous (établi par Emily Roslin v Praze) la majorité des postes à la tête du département d’Etat sont laissés vacants.

Légende : Organigramme de la direction du département d’État. Les croix en bleu indiquent les positions vacantes, celles en rouges les postes qui ont été purgés. Notons que les postes « attribués » n’ont pas tous été confirmés.

Conséquence importante – et probablement pas accidentelle – soulignée par le Guardian : cela laisse le département d’État exsangue durant des premières semaines critiques, au moment où des décrets comme le « Muslim Ban » (auquel il s’opposerait sûrement en temps normal) sont signés.

L’article souligne un autre élément qui vaut la peine d’être remarqué : par le passé, afin de faciliter l’arrivée de la nouvelle administration, il était demandé au département d’État de préparer une liste de contacts à l’étranger pouvant lui être utile. Mais, une fois n’est pas coutume, cette étape a été contournée : c’est l’entourage direct de Trump (son gendre Jared Kushner[7. Homme d’affaires américain, marié depuis 2009 à Ivanka Trump, fille aînée de Donald Trump, il est l’architecte de la campagne numérique de Trump, devenu haut conseiller du Président.], Steve Bannon, Michael Flynn[8. Lieutenant-général en retraite de l’armée des États-Unis, qui a occupé les fonctions de directeur de la Defense Intelligence Agency, commandant du Joint Functional Component Command for Intelligence, Surveillance and Reconnaissance et président du Military Intelligence Board de 2012 à 2014. Auparavant, il a été directeur adjoint du Renseignement national. Démocrate à l’origine, il rompt avec Obama sur les questions de politiques étrangères, et rejoint les rangs du camp Trump. Cet hyper patriote a même été un temps pressenti comme vice-président.] et Reince Priebus) qui s’est chargé de prendre toutes les décisions importantes.

5.

Le jour même de son investiture, il semblerait que Trump ait déposé sa propre candidature pour la campagne présidentielle de 2020. Cette décision inhabituelle lui permet d’accepter dès maintenant des « contributions de campagne ». Vu qu’une partie importante des fonds de campagne du cycle précédent a été payée directement à l’organisation Trump en échange de permis de construire (à des tarifs gonflés), on peut supposer que ces coffres de campagne constituent un mécanisme permettant à des citoyens américains de faire passer des pots-de-vin directement à Trump. Les ressortissants étrangers peuvent, bien sûr, continuer à utiliser les hôtels Trump et ses autres entreprises pour lui faire parvenir des fonds.

6.

Pour finir, j’aimerais rappeler une histoire à laquelle peu de gens ont porté attention. Mercredi 22 janvier, Reuters a rapporté (en détail) comment 19,5 % de Rosneft, la compagnie pétrolière d’État russe, a été vendue à des acheteurs inconnus. Accomplie à travers un montage vertigineux de sociétés-écrans, cette vente est des plus opaques. À l’heure actuelle, une chose toutefois est sûre : l’argent utilisé pour « l’achat » a été initialement prêté à ces sociétés-écrans par VTB (la banque officielle du gouvernement russe). On ignore l’identité réelle des entités qui devraient rembourser ce prêt, ou même s’il doit, à terme, être remboursé, mais ses bénéficiaires possèdent des sociétés-écrans dans les îles Caïman.

Pourquoi s’y intéresser ? Parce que le très critiqué Dossier Steele (celui qui mentionne les « golden showers ») affirme que Poutine avait promis d’offrir à Trump 19 % de Rosneft si celui-ci devenait Président et annulait les sanctions visant la Russie. Chose intéressante : cette vente, mentionnée dans un dossier datant du mois de juillet n’a pas eu lieu avant décembre. 19,5% ressemblent étrangement à 19 % auxquels on additionnerait une commission de courtage.

Incriminant ? Non. Mais cela soulève des questions sur lesquelles il revient aux journalistes d’enquêter.

Que peut-on en tirer ?

Quelques motifs clés se dessinent ici. D’abord, la décision de bloquer – comme celle de finalement autoriser – les détenteurs de carte verte à entrer dans le pays visait bien à générer chaos et confusion et provoquer une réaction de l’opposition. L’administration en place savait bien que cette mesure ne tiendrait pas en l’état plus de quelques jours. Cela ne me surprendrait pas qu’une telle démarche ait pour but de générer une lassitude grandissante dans la population face aux mouvements contestataires. À force de voir les manifestants défiler, les Américains n’en viendront-ils pas, dans un avenir proche, à dire : « Encore une manif’ ? Vous n’avez donc rien à faire d’autre que de manifester ? »

Cependant, l’absence visible de dispositions susceptibles d’empêcher la mise en oeuvre des « prochaines mesures » contre les minorités que j’ai évoquées hier, comme la révocation en masse de visas (cartes vertes comprises) de ressortissants de différents pays, ou l’utilisation plus large des mécanismes déjà mis en place à l’encontre des Latinos, signifie bien que le régime n’a aucunement l’intention de reculer.

Notons aussi que la réaction la plus effrayante, hier, fut celle du département de la Sécurité intérieure, qui a très clairement fait comprendre qu’il ne saurait se soumettre à aucune décision de justice. La CBP, l’agence chargée du contrôle des frontières, invoquant des ordres venus « d’en haut », refuse toujours aux avocats le droit d’assister les ressortissants étrangers, continue de détenir certains d’entre eux, d’en expulser d’autres et ce, sans se soucier de la procédure légale. Le département de la Sécurité intérieure, quant à lui, a, dans un communiqué confus, formellement annoncé qu’il suivrait les décrets signés par le Président. Il est significatif que jusqu’ici, il n’y a toujours aucune indication que les autorités judiciaires aient joué un quelconque rôle dans le rétropédalage qui a suivi.

Autrement dit, l’administration teste la capacité du département de la Sécurité intérieure (et des autres organes exécutifs) à agir en ignorant les ordres venant d’autres branches du pouvoir. La situation est extrêmement grave : les arguments plaidant l’inconstitutionnalité de la décision X ou Y n’ont aucune valeur si des agences du gouvernement les exécutent et que les décisions des tribunaux de justice sont ignorées.

La journée d’hier était un ballon d’essai pour un coup d’État aux États-Unis. Elle a apporté des renseignements utiles à ceux qui en sont à l’initiative.

De l’observation des personnes impliquées dans ces décisions découle un deuxième thème majeur. Dans le premier cercle, autour de Trump, on trouve Bannon, Miller, Priebus, Kushner et, vraisemblablement, Flynn. C’est là où sont prises toutes les décisions. Les marges de manoeuvre des autres départements – et de leurs dirigeants – ont été délibérément amputées : les décrets importants ne leur ont été communiqués qu’après-coup, une fois leur personnel largement évincé, et ainsi de suite. La manière dont a été réorganisé hier le Conseil de la Sécurité nationale (NSC) reflète cette reprise en main : Bannon et Priebus ont maintenant un siège permanent au forum décisionnel (Principals Comittee) du NSC ; le directeur du Renseignement national et le chef d’État-Major des armées ont tous deux été rétrogradés et n’assisteront qu’aux rencontres où leur expertise est considérée comme « pertinente » ; le secrétaire à l’Énergie et le représentant des États-Unis auprès de l’ONU ont eux été tout simplement écartés du forum décisionnel (au mépris de la loi, par ailleurs).

Que, pour sa propre sécurité, Trump s’en remette encore aujourd’hui à une compagnie privée, cela donne une idée de l’ampleur de son divorce avec les services de renseignement. Dimanche dernier, Kellyanne Conway – gestionnaire de campagne du Parti républicain et membre de la garde rapprochée de Trump – déclarait qu’« il est enfin temps pour [Trump] de mettre en place ses propres services de sécurité et de renseignement[9. « This Week Kellyanne Conway, Sen. John McCain, and Sen. Chuck Schumer », ABC News, 22 janvier 2017.] ». Cela semble bien être le cas.

Une agence de renseignement séparée des agences existantes, qui ne rendrait des comptes qu’à lui, voilà ce à quoi Trump semble aspirer. Étant donné les effectifs dont il dispose et la répartition des rôles à l’intérieur de son entourage direct, Bannon est le choix naturel pour la chapeauter. Keith Schiller[10. Chef de la sécurité de The Trump organisation, compagnie de Donald Trump.] (qui ne dispose encore que de peu d’effectifs, et dont le périmètre d’action n’est régulé ni par le Congrès ni par la Constitution, à la différence de la plupart des membres d’un cabinet) pourrait donc continuer à diriger les services de sécurité personnelle de Trump, lesquels viendraient grignoter petit à petit les prérogatives des services de renseignement.

Si ces services venaient à combiner leurs efforts avec ceux du département de la Sécurité intérieure et du FBI – qui, durant le processus de transition, s’est montré loyal envers le nouveau président –, alors se dessinerait devant nos yeux l’armature d’un gouvernement fantôme : des services de renseignement et de police qui n’ont à rendre des comptes à personne hormis le Président.

Remarquons, par ailleurs, que le département de la Sécurité intérieure détient l’autorité policière sur 100 miles (160 km) autour de toute frontière des États-Unis, ce qui inclut le littoral et couvre 60% des Américains, et 11 États. Il dispose également d’une force active de 45 000 agents, et vient de recevoir mercredi l’autorisation d’en d’engager 15 000 supplémentaires.

Et pour finir, le dernier motif que l’on peut dégager des événements récents : l’argent. En décidant de garder la main sur ses entreprises, et de se passer de l’établissement d’un « blind trust » (fiducie sans droit de regard) ou d’un autre type de montage financier, Donald Trump a établi très clairement, et ce depuis le début, qu’il comptait s’enrichir comme seuls les kleptocrates les plus consciencieux savent le faire. Sans compter la confusion relativement évidente des fonds de campagne et de sa fortune personnelle. En tout cas, les nouvelles de cette semaine semblent aller dans ce sens. Il est de plus en plus probable que le rôle de trésorier caché de cette opération revienne à son gendre Kushner, l’agent de liaison à venir pour toutes les montagnes d’argent destinées au président.

Voilà qui nous donne une idée de la stratégie in fine de Donald Trump : s’enrichir considérablement, sans laisser de trace, en pillant tous les coffres qui passeront à sa portée.

Vision d’ensemble…

En combinant les différents éléments à notre disposition, on obtient une image d’ensemble plutôt claire :

1.

Trump était, en fait, parfaitement honnête pendant sa campagne : il a l’intention de faire tout ce qu’il a dit, et même plus. Voilà qui ne devrait pas vous rassurer.

2.

Le seul but du régime qui est en train de se mettre en place, est de transférer tout le pouvoir réel à un entourage très resserré, en éliminant toutes les instances de contrôle, qu’elles viennent de la bureaucratie fédérale, du Congrès ou de la justice. Les différent départements du gouvernement subissent d’une purge à cet effet.

3.

Cet entourage proche est en train d’explorer tous les moyens possibles pour établir un pouvoir incontesté : les mesures d’hier doivent être replacées dans ce contexte, comme une entrée en matière.

4.

Le régime a tout à fait l’intention de s’en prendre directement à différents groupes de population : les musulmans, les latinos, les noirs, les transsexuels, les universitaires, la presse. C’est un des ses objectifs principaux, et il va probablement passer à l’action beaucoup plus vite que prévu. Et si l’enrichissement personnel fait lui aussi parti de ces objectifs principaux, on devine que des opportunistes sauront combiner ces deux choses à leur avantage.


Pour aller plus loin :

• Une critique intéressante du billet publié ci-dessus : Weak and Incompetent Leaders act like Strong Leaders

• Sur les talents de producteur et réalisateur de documentaires de Steve Bannon : What I Learned Binge-Watching Steve Bannon’s Documentaries (Politico 2/12/16)

• Sur le soutien des agents en charge de la protection des frontières à Donald Trump : America’s Deportation Agents Love Trump’s Ban and Rely on Breitbart for Their News (The intercept 30/1/16)

• Sur les fragilités des institutions américaines face à Trump et à ce qu’il représente : We are the last defense against Trump (Foreign policy 18/01/17)

• Sur ce le sort qui pourrait être réservé aux différentes minorités : What things going wrong can look like (Medium.com)

• Sur Trump : fasciste ou populiste… Donald Trump isn’t a fascist (Vox.com 3/01/17)

• Un excellent texte, écrit par Masha Gessem paru au lendemain des élections américaines, toujours d’actualité et hélas, semble-t-il d’avenir : Autocracy : Rules for Survival (New York Review of Books, 10/10/16)

Notes

1 Reinhold Richard Priebus dit Reince Priebus est un avocat et homme politique américain. Il est le président du Comité national du Parti républicain entre 2011 et 2017 et chef de cabinet de la Maison-Blanche dans l’administration Trump depuis le 20 janvier 2017.