by jefklak | 22 mai 2017 | Marabout
Le sanctuaire de Lourdes est célèbre pour ses miracles qui, depuis les visions de Bernadette Soubirous en 1858, continuent de se produire. Depuis plus de 150 ans, les médecins du sanctuaire ont enregistré un peu plus de 7 000 déclarations de guérisons, dont 2 000 ont été jugées « inexplicables » en l’état des connaissances médicales. Comment se fait-il alors que seules 69 guérisons aient à ce jour bénéficié d’une inscription au registre officiel des miraculés ? Dans son analyse sociologique de l’expertise médicale des guérisons déclarées « miraculeuses » à Lourdes, Lætitia Ogorzelec-Guinchard détaille la minutieuse entreprise de certification des prodiges thérapeutiques.
Cet article est issu du premier numéro de Jef Klak, « Marabout », encore disponible en librairie.
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Pourquoi avoir choisi les miracles de Lourdes ?
Je voulais relever deux défis. Le miracle est très généralement représenté comme un objet simple : soit on l’affirme, soit on le rejette, mais on ne se pose jamais la question de sa production. Le concept de « boîte noire », introduit par Bruno Latour[2. La science en action, éd. de La Découverte, 2005 (première édition 1989). Dans cet ouvrage, l’auteur s’intéresse aux processus politiques et sociaux de construction des résultats scientifiques et techniques, et prône l’« ouverture » de ce champ à l’opinion critique et publique.] m’a beaucoup inspirée : la « science faite », avec ses postulats indiscutables, trouve son origine dans un contexte de production incertain, généralement occulté. Concernant Lourdes et les guérisons miraculeuses, mes questions de départ étaient simples, presque naïves : pourquoi existe-t-il pour l’Église de vrais miracles, inscrits au registre des miracles officiels, et des guérisons jugées « non miraculeuses » ? En somme, comment fait-on pour reconnaître un miracle ? Pour l’authentifier ?
Par ailleurs, je voulais montrer qu’il était possible d’inscrire l’analyse d’un objet de croyance dans une enquête empirique, rigoureusement menée.
Pourquoi le premier article que vous avez publié sur votre recherche[3. Laetitia Ogorzelec, « De la foule à la procession. La mise en place d’une stratégie de contrôle social à Lourdes. », <ethnographiques.org>, Numéro 21, novembre 2010.] porte-t-il sur le contrôle de la foule à Lourdes, et non sur les miracles ?
À partir du moment où un pèlerin note une amélioration de son état de santé suite à son passage au sanctuaire, il peut garder la nouvelle pour lui, ou entreprendre une démarche auprès du Bureau médical de Lourdes pour tenter de faire reconnaître le caractère miraculeux de sa guérison. Au départ, je m’étais focalisée sur cette procédure, longue et incertaine. Mais je me suis vite rendu compte qu’il me fallait avant tout répondre à une autre question : pourquoi existe-t-il, depuis 1883 à Lourdes, un Bureau médical chargé de l’expertise des guérisons déclarées « miraculeuses », et pas dans d’autres sanctuaires ? À La Salette[4. Le sanctuaire de Notre-Dame-de-la-Salette a été établi en 1851 à l’endroit où deux enfants bergers déclaraient, cinq ans plus tôt, avoir vu une Vierge en pleurs. ] par exemple, près de Grenoble, ou à Međugorje, en Bosnie, les guérisons ne sont pas inscrites dans une telle procédure de contrôle.
En 1858, quand la jeune Bernadette Soubirous raconte avoir vu « une forme blanche ayant la forme d’une petite fille », son histoire semble plutôt banale, puisqu’il existe une grande tradition d’apparition mariale à de jeunes bergères dans les Pyrénées. Dans les semaines qui suivent, pourtant, des gens commencent à venir, de plus en plus nombreux, sur le lieu des visions. À Lourdes, la foule grandit, et cela inquiète les autorités politiques. À cette époque, les épisodes révolutionnaires de 1789, de 1830 et de 1848 sont encore bien présents dans les esprits. Les consignes ne tardent pas à venir de Paris : il faut tout simplement interdire cette dévotion sauvage qui s’improvise aux abords de la grotte. Les autorités y placent des barrières ; les cierges et les offrandes sont détruits.
Comment les pèlerins ont-ils réagi ?
Face à ces mesures répressives, les gens manifestent leur colère. Ils estiment qu’ils ne font rien de mal, et les barrières sont jetées dans le gave[5. Un gave (du gascon « gabe ») est le nom générique donné aux cours d’eau (grands ou petits), situés au Béarn, en Bigorre, sur le territoire des Pyrénées-Atlantiques, des Hautes-Pyrénées
et en Chalosse.]. C’est alors que se produit un phénomène peu connu : à Lourdes même, d’autres visionnaires – des enfants – se font entendre ; ils sont rapidement une vingtaine à dire qu’ils ont aussi vu la Vierge ! Alors que l’administration pensait régler le problème rapidement, elle s’avère totalement débordée par l’événement.
À votre avis, pourquoi la Vierge a-t-elle « réussi » à Lourdes (selon l’expression d’Élisabeth Claverie[6. Voir « Quand on jette une vierge dans un pays communiste… », entretien avec É. Claverie.]) alors que d’autres apparitions n’ont pas entraîné de mobilisation et se sont éteintes au bout de quelques semaines ?
Je pense que la configuration politique explique beaucoup de choses concernant les événements de Lourdes. Depuis le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, la Seconde République est remplacée par le Second Empire. Encore marqué par les différents épisodes révolutionnaires, le pouvoir en place redoute les soulèvements. Aussi, les institutions du régime sont-elles sur le qui-vive. Lorsque des foules commencent à se former autour de la jeune voyante, considérant ces rassemblements soudains comme dangereux, les autorités administratives régionales se mobilisent immédiatement. Dans cette perspective, l’affaire locale de « la Grotte » ne tarde pas à se transformer en véritable problème politique. Le nombre alors considérable de rapports qui circulent – notamment entre le préfet de Tarbes, le commissaire et le procureur de Lourdes – témoigne bien du souci des autorités de suivre le moindre trouble d’un œil attentif et de contenir par avance toute opposition.
Mais c’est aussi (et peut-être surtout) grâce à la presse que les événements de Lourdes font leur apparition sur la scène nationale. Lorsque Louis Veuillot, rédacteur en chef de l’Univers[7. Journal des « Catholiques intransigeants ». Apparus au XIXe siècle, les Catholiques intransigeants s’opposent au catholicisme libéral qui accorde la foi avec les idées provenant du modernisme et de la sécularisation, issues des Lumières et de la Révolution française. Ils revendiquent la vérité rationnelle des enseignements et des prescriptions de l’Église catholique.] et écrivain catholique parmi les plus influents en 1858, défie les autorités en franchissant les barrières qui interdisaient l’accès à la grotte pour aller y prier, son geste est rapidement interprété comme une alliance possible entre une partie de l’élite parisienne et les Lourdais luttant contre la fermeture de la Grotte. Il en est de même de la visite de la gouvernante du prince impérial, au cours de l’été 1858, qui ne manque pas de donner aux habitants de Lourdes l’impression d’une validation de la véracité des apparitions par la Cour et du soutien manifeste de l’impératrice Eugénie.
Dès lors, l’histoire de Lourdes n’est plus uniquement constituée par des initiatives locales ou même régionales ; elle s’inscrit dans un mouvement national, devient une cause pour les catholiques dans la bataille qui les oppose aux anticléricaux et aux rationalistes. L’ampleur de la polémique est telle qu’à l’automne 1858, quelques mois seulement après les premières visions, rares seront ceux qui n’ont pas entendu parler de Lourdes.
Quel était alors le positionnement de l’Église ?
Pour une fois, on ne se demande pas « Que fait la police ? », mais plutôt « Que fait l’évêque ? », car ce dernier, depuis Tarbes, ne se prononce pas sur les événements. Il interdit au curé de Lourdes de fréquenter la grotte afin de ne pas engager la responsabilité de l’Église. Cette réserve perturbe l’administration impériale, qui souhaite qu’un sens soit donné aux événements afin de mieux les encadrer. Inquiets, le garde des Sceaux et le ministre des Cultes déclarent que ces manifestations sont de nature à « jeter le discrédit sur le gouvernement de l’Empereur », à « compromettre la dignité de la religion »[8. Lettre du garde des Sceaux au procureur général de Pau, dans Laurentin R., Lourdes. Documents Authentiques : tome 2, Paris, P. Lethielleux éditeur, 1957, p. 234-235.] ainsi que « les véritables intérêts du catholicisme[9. Deuxième lettre du ministre des Cultes Rouland au préfet Massy, dans Laurentin R., Ibid., p. 311-312.] ».
En réalité, l’évêque se trouve dans une position inconfortable, car les critiques des journaux voltairiens[10. Qui critiquent les valeurs établies, surtout morales et religieuses.] vont bon train. Par exemple, on se demande pourquoi la Vierge se montre « à Lourdes plutôt qu’à Paris », et « à Bernadette et non à l’Académie des Sciences »[11. Quatrième article de La Presse, 30 août 1858. ]. Dans un contexte de lutte entre rationalistes et catholiques, l’évêque souhaite rester prudent concernant les événements de Lourdes.
Mais l’administration impériale estime qu’il est urgent « de remettre aux mains de l’évêque, seul capable de la contrôler et de la guider harmonieusement, une affaire si pleine d’épines et de déboires entre les mains de l’administration[12. Selon Laurentin R., Documents authentiques : tome 3, Paris, P. Lethielleux éditeur, 1958, p. 69.]. » Après cinq mois de silence, les pressions de l’autorité politique sont telles que le prélat est obligé de prendre position[13. Dans ses travaux, Laetitia Ogorzelec-Guinchard montre combien cette stratégie de contention des foules à Lourdes s’inscrit dans une histoire de l’encadrement politico-religieux, où le « gouvernement des âmes » participe de la consolidation d’un ordre politique établi. Elle se réfère particulièrement aux exemples de la crise des farines (quand Louis XVI s’adresse aux évêques pour que ces derniers diffusent des injonctions au maintien de l’ordre), à l’instauration d’une religion civile – les fêtes révolutionnaires – sous le pouvoir jacobin afin de contrôler l’« allégresse publique », et à la mise en œuvre du mouvement des missions religieuses pendant la Restauration afin de réhabiliter le catholicisme, alors déclinant. ]. Or là où l’administration impériale attendait un jugement immédiat, l’évêque met en place une commission d’enquête pour éviter les critiques, et il invite des représentants de la science (médecins, biologistes, chimistes…) à se prononcer, notamment sur les guérisons qui ont déjà eu lieu.
Cette commission d’enquête était-elle chargée de se prononcer sur la pertinence des guérisons ou sur la véracité des apparitions mariales ?
Dès 1858, les médecins de la commission – présentés comme d’éminents spécialistes – retiennent sept guérisons inexplicables en l’état des connaissances médicales de l’époque, parmi le grand nombre qui leur est présenté. Cet avis des médecins constitue une base suffisamment sûre et solide pour que l’évêque établisse le caractère « véritable » et « miraculeux » de ces rétablissements. Indirectement, en reconnaissant l’existence des miracles thérapeutiques, il certifie les apparitions qu’il officialise en 1862. Or ce qui est troublant, c’est que Bernadette n’a jamais dit explicitement avoir vu la Vierge.
Qu’aurait-elle vu ?
Au début, elle a dit avoir vu, dans une grotte, « une forme blanche ayant la forme d’une petite fille » – on est loin de l’image de la Vierge. J’ai pris connaissance du premier interrogatoire de Bernadette par le commissaire de Lourdes, son brouillon, et sa version définitive envoyée au préfet. À chaque fois que la jeune visionnaire utilise le terme « aqueró[14. « Cela », en patois bigourdan. ] » pour définir l’apparition dans le brouillon, le commissaire le transforme par les termes « la Sainte Vierge » dans le procès-verbal définitif. Comme le faisaient d’ailleurs les foules qui se rendaient à Lourdes, les journalistes – tout le monde…
Ce n’est qu’au bout de quelques semaines que Bernadette a fini par dire au curé de Lourdes que la « dame blanche » lui avait donné son nom, et que cette dernière lui aurait dit : « Je suis l’Immaculée Conception. » Le fait que Bernadette ait été jeune et analphabète a renforcé la véracité de son affirmation, car pour beaucoup, elle ne pouvait connaître et comprendre ce concept théologique.
Il avait fallu, dès les prémices, donner corps et sens à cette apparition…
Cela devait être rassurant. Et quand, quatre ans plus tard, l’évêque décide enfin de rendre son jugement concernant l’affaire de la grotte, c’est l’apaisement général. Les foules, gratifiées et guidées par la reconnaissance ecclésiale, se transforment alors en cortèges silencieux et lents de pèlerins en prière, dont les énergies ont été neutralisées.
La foule étant maîtrisée, encore fallait-il que les autorités religieuses vérifient la teneur des guérisons qui, dès lors, se multiplient, pour en prouver le caractère miraculeux. Est-ce là le rôle attendu du Bureau médical, installé dès 1883 sur le site du sanctuaire ?
La procédure de reconnaissance des miracles à Lourdes s’appuie sur un ensemble de critères définis à Rome au XVIIIe siècle : il est notamment précisé que le rétablissement doit être instantané, permanent, inexplicable en l’état des connaissances scientifiques, et aucun traitement médical ne doit en être la cause[15. Il s’agit des critères définis par le cardinal Lambertini, en 1738. ]. Or, il est tout à fait admis pour l’Église catholique que seuls des médecins peuvent renseigner ces informations. Aussi le travail du Bureau médical s’inscrit-il dans la continuité du contrôle de la foule : par sa présence, il permet d’encadrer le discours sur les guérisons.
Mais la création du Bureau médical est aussi une manière de répondre aux critiques formulées par les théoriciens de l’hystérie, qui, dans leurs travaux, mettent en doute le caractère miraculeux des guérisons de Lourdes. Par exemple, dans son article « La foi qui guérit » (1882), Jean-Martin Charcot[16. Fondateur avec Guillaume Duchenne de la neurologie moderne, il est l’un des plus fameux cliniciens français, précurseur de la psychopathologie, connu comme chef de file de l’École de la Salpêtrière pour ses travaux sur l’hypnose et l’hystérie, dont Freud s’est inspirée pour fonder la psychanalyse.] explique que les guérisons de Lourdes ont bel et bien lieu, mais que « le miracle thérapeutique a son déterminisme et ses lois » : les maladies qui peuvent guérir à Lourdes seraient uniquement celles que l’esprit produit sur le corps ; elles seraient donc toujours fonctionnelles[17. Le terme de « trouble fonctionnel » regroupe l’ensemble des symptômes ne reposant pas sur une lésion organique, et dont la cause est souvent psychologique ou psychiatrique. Dans « La foi qui guérit », Charcot attribue les guérisons de paralysies – dites miraculeuses – à la résorption d’un trouble fonctionnel. ] et jamais organiques (a-t-on jamais vu un membre amputé repousser ?). La guérison opérerait suite à un effet d’autosuggestion[18. L’autosuggestion désigne l’effet des croyances ou des convictions sur le ressenti d’une personne et l’évolution d’une affection. ]. En somme, les maladies guéries à Lourdes relèveraient essentiellement des manifestations de l’hystérie. De ce point de vue, à l’hôpital de la Salpêtrière aussi, les médecins seraient capables de produire des « miracles ».
Pour réagir à ces attaques, les médecins du sanctuaire vont s’attacher à mettre de côté les guérisons qui pourraient être taxées d’hystérie pour ne garder que celles qui portent sur des faits organiques (une plaie qui se referme instantanément, un os qui se ressoude). Les médecins de Lourdes sont ainsi chargés de faire le tri : ils rejettent les guérisons qui pourraient nuire à la réputation du sanctuaire et ne s’intéressent qu’à celles qui leur paraissent vraiment inexplicables par les connaissances médicales. À la fin du XIXe siècle, le Bureau médical se présentait d’ailleurs comme une clinique ouverte, et encourageait les sceptiques à venir prendre part aux discussions qui l’animaient.
Qui sont les médecins du Bureau médical ?
Depuis 1883, jusqu’à la période actuelle, le responsable est désigné par l’évêque de Lourdes. Il s’agit de l’unique médecin permanent. Autrement, le Bureau médical est composé des médecins qui sont présents au sein du sanctuaire lorsqu’ils accompagnent des pèlerinages par exemple. Si un cas de guérison se présente, les médecins présents sur le site peuvent être sollicités par le responsable du Bureau médical et participer aux réunions et discussions. Sa composition est donc très variable.
En quoi le miracle est-il le résultat d’un processus d’enquête ?
La procédure de reconnaissance des miracles s’articule actuellement en trois phases. Elle n’a que peu évolué depuis 1883. Dans un premier temps, les médecins du Bureau médical doivent établir : 1. la certitude rétrospective de la maladie, 2. la réalité de la guérison déclarée, 3. le caractère inexplicable, ou non, de cette dernière. Ces médecins sont également chargés de déterminer si, sur le plan médical, les trois caractéristiques traditionnelles exigées par l’Église sont présentes : l’instantanéité de la guérison, l’absence de convalescence et la persistance de la guérison. Pour ce faire, le médecin permanent travaille, en quelque sorte, comme un juge d’instruction. Il ouvre une enquête et cherche à rassembler toutes les pièces qui lui permettront de se prononcer avec certitude sur ce cas de guérison. Par exemple, il contacte le médecin traitant de la personne guérie, il demande à cette dernière de réaliser des examens complémentaires auprès de spécialistes, il recueille les témoignages de ses proches, etc. Si la guérison répond à l’ensemble de ces critères et qu’elle est considérée comme inexplicable par le Bureau médical, le dossier est ensuite envoyé à une seconde instance, créée en 1947 : le Comité médical national de Lourdes, devenu en 1954 le Comité médical international de Lourdes (Cmil), siégeant une fois par an à Paris, et composé de médecins spécialistes désignés par l’évêque de Lourdes[19. Suite aux évolutions du monde médical de la première moitié du XXe siècle, où le rôle grandissant des médecins spécialistes discrédite et vide, en partie, de sa substance celui des généralistes, l’évêque de Tarbes décide d’adjoindre au Bureau médical une deuxième instance, le Comité médical national de Lourdes. Ainsi, à partir de 1947, les guérisons « certaines et inexplicables » recensées par le Bureau médical doivent être confirmées par une seconde instance de contrôle médical, composée d’une vingtaine de membres, spécialistes de différentes branches de la médecine. En 1954, par souci de conformer cette instance médicale à la diversité toujours plus grande des pèlerins et des malades qui affluent de tous pays, le Comité médical devient international.]. Ces derniers examinent le cas une nouvelle fois, afin de s’assurer que la guérison ne trouve aucune explication susceptible d’être retenue par la science.
Enfin, le dossier arrive au troisième niveau, strictement religieux : il est soumis au jugement de l’évêque du diocèse de la personne guérie, qui enquête sur la vie du requérant et sur le contexte de la guérison. Cet évêque décide, seul, de proclamer (ou pas) le miracle.
Je pensais que la proclamation du miracle reviendrait à l’évêque de Lourdes et non à l’évêque du diocèse de la personne guérie… Le miracle unirait ainsi toute la communauté chrétienne…
Pas forcément ! Beaucoup d’évêques restent embarrassés par la question des miracles. Il n’y a qu’à voir les chiffres : entre 1858 et aujourd’hui, les autorités médicales de Lourdes ont enregistré un peu plus de 7000 déclarations de guérison, dont 2000 d’entre elles ont été jugées inexplicables en l’état des connaissances médicales. Sur ces 2000 cas, seules 69 guérisons ont été reconnues miraculeuses par des évêques.
Pourquoi les évêques bloquent-ils la procédure ?
Certains préfèrent sans doute se passer de ce type de publicité pour leur diocèse. Mais la raison principale de leur refus réside dans le fait que les médecins de Lourdes ont de plus en plus de mal à se prononcer sur le caractère certain et définitif de la guérison. Les maladies qu’ils examinent aujourd’hui sont différentes de celles du début du XXe siècle : concernant les maladies dégénératives comme le cancer ou la sclérose en plaques, il est difficile d’affirmer, quand on constate une amélioration, qu’il s’agit d’une guérison définitive. La médecine actuelle est beaucoup plus relativiste que celle de la fin du XIXe siècle qui revendiquait le statut de science exacte. Cette évolution a compliqué la reconnaissance des miracles à Lourdes : les jugements des médecins semblent plus fragiles, et, face à cela, les évêques se réservent sans doute le droit de ne pas se prononcer.
Il fut un temps où l’Église a cherché l’appui d’une médecine positiviste pour rendre solide son jugement sur les guérisons déclarées « miraculeuses », et ainsi répondre aux critiques des rationalistes. Or l’évolution de la médecine a perturbé ce schéma…
Un grand nombre de guérisons restent donc à l’état de « presque-miracles », coincées à mi-chemin de la procédure. Ce cas de figure doit être décevant pour
les médecins du Bureau médical…
Oui. Au moment où j’ai fait mon terrain, en 2006 et 2007, le responsable du Bureau médical estimait que « les évêques [devaient] prendre leur responsabilité ». Cette position est assez compréhensible : si les médecins du sanctuaire réalisent ce travail d’enquête, mais que les évêques ne se prononcent pas sur le résultat de leur travail, leur activité de contrôle perd de son sens. Le silence de certains évêques explique l’existence, à certaines périodes, de campagnes de relance des médecins auprès des évêques concernés par certaines guérisons (à la veille des anniversaires par exemple : au cinquantenaire puis au centenaire des apparitions, plusieurs miracles ont ainsi été proclamés).
Le travail d’accumulation des preuves du Bureau médical s’est-il modifié en 150 ans d’existence ?
Le travail d’expertise et ses contraintes ont suivi les évolutions de la médecine. Il est donc évident que les examens complémentaires que les requérants au titre de « miraculé » doivent réaliser actuellement n’avaient pas lieu d’être à la fin du XIXe siècle. Les dossiers se chargent donc de preuves de natures différentes.
Combien de temps faut-il aux médecins pour traiter un dossier et rendre une conclusion ?
Il est difficile de dire a priori le temps nécessaire au traitement d’un dossier. Il s’agit toujours de cas singuliers. L’accord entre les médecins sur un cas de guérison n’est pas toujours simple (ils viennent souvent de spécialités médicales différentes).
Si parler d’action du temps n’a pas de sens en soi, les médecins peuvent néanmoins en faire une « res-
source agissante » dans un système de preuves. Prenant alors la forme d’une épreuve, le temps peut servir à « qualifier un changement d’état » : il peut transformer l’« amélioration énorme » constatée par les médecins en « rechute et évolution de la maladie » ou, au contraire, éloignant le risque de la récidive, en « guérison complète ».
La reconnaissance officielle, par l’Église, du statut de miraculé, confère-t-elle une autorité religieuse à la personne ?
Non, mais l’inscription à la liste officielle des miraculés de Lourdes confère à elle seule une certaine autorité. Cette question des miracles est très médiatisée actuellement, et faire reconnaître le caractère miraculeux de sa guérison, c’est participer dans le même temps à l’affirmation de l’efficacité thérapeutique du sanctuaire. On peut imaginer qu’un certain nombre de personnes « guéries » ne souhaitent pas officialiser leur guérison et celles-ci échappent alors au sanctuaire.
Au regard de l’évolution de la médecine, n’a-t-il jamais été question d’assouplir les critères de reconnaissance des miracles ?
Les critères de contrôle utilisés à Lourdes, élaborés à Rome au XVIIIe siècle, n’ont pas changé. Or, on l’a vu, il est désormais difficile d’établir le caractère définitif d’une guérison, comme il est aujourd’hui rare de rencontrer des malades qui n’auraient pas reçu de médication. Aussi, une autre procédure a-t-elle été mise en œuvre à partir de 2005. Cet autre outil ne vise pas à « reconnaître » des miracles, mais à faire connaître des « guérisons remarquables ». Jusqu’à présent, le Cmil a reconnu cinq cas de « guérisons remarquables », mais seule celle de Serge François (guéri d’une algie sciatique) a été promulguée par un évêque et a fait l’objet d’une inscription au registre officiel des miraculés, en 2011.
Quels sont les critères de reconnaissance des « guérisons remarquables » ? En quoi diffèrent-ils de ceux mobilisés pour apprécier les miracles ?
Pour les médecins du sanctuaire, il ne s’agit pas de faire une deuxième catégorie au rabais où l’enquête diagnostique serait moins sérieuse, mais de faire une catégorie différente qui permet de regrouper des guérisons qui n’ont pas la prétention d’être inexpliquées, mais seulement hautement improbables.
Pour qu’elles soient qualifiées d’« exceptionnelles », les modalités de la guérison doivent suivre une procédure précise : le malade a présenté des symptômes invalidants qui ont persisté pendant une durée minimum de 5 ans, ces symptômes ont gravement entravé sa vie quotidienne, ils ont résisté à tous les traitements prescrits, la guérison fut subite dans des circonstances qui sont en relation avec le sanctuaire de Lourdes, elle a persisté plus de 10 ans, cette guérison était hautement improbable.
Les médecins reconnaissent que le point faible de cette nouvelle démarche de contrôle se situe du côté du diagnostic : l’enquête diagnostique existera, mais elle ne pourra jamais être aussi affirmative que pour les cas retenus par le Cmil dans le cadre de la procédure de reconnaissance des miracles. Cette nouvelle catégorie des guérisons exceptionnelles accueillera donc des cas refusés par le Cmil (souvent des dossiers incomplets ne permettant pas de conclusions définitives). Dans cette catégorie, le diagnostic sera vraisemblable, mais non certain.
Face à votre enquête, les médecins de Lourdes n’ont-ils pas éprouvé la crainte de voir leur secret de fabrication profané ?
Pas du tout ! Dans les premiers temps, j’ai éprouvé quelques difficultés à accéder aux archives du Bureau médical, mais les médecins ont finalement estimé qu’il s’agissait d’un travail qui devait être accompli. Car si les miracles de Lourdes sont célèbres, on sait très peu de choses en revanche du travail d’enquête complexe que ces médecins réalisent.
Continuez-vous vos recherches sur Lourdes ?
Je souhaite approfondir davantage certains points peu développés dans mon travail de thèse. Par exemple, l’idée de volonté de vérité qui semble traverser toute l’histoire des événements de Lourdes, celle de la construction du sanctuaire, du contrôle des guérisons…
J’ai également ouvert des chantiers de recherches qui prolongent l’approche de mon travail de thèse. Par exemple, je travaille actuellement avec des juristes sur la construction juridique de la discrimination. De la même manière que j’étudiais les procédures probatoires des médecins du sanctuaire de Lourdes pour parvenir à la conclusion d’une guérison « inexplicable », je travaille sur la façon dont des juges parviennent à juger une situation comme « discriminatoire » ou non. De ce point de vue, ce qui m’intéresse, c’est la construction de jugements professionnels dans des situations marquées par l’incertitude.
by jefklak | 10 mai 2017 | Selle de ch’val
Lors d’une tournée européenne de conférences en Europe, Josh Harper a fait une halte à Marseille en septembre 2015, invité par l’association Alarm. L’occasion d’un entretien avec ce militant emprisonné pendant trois ans sous le coup des lois antiterroristes spécialement votées en 2006 pour protéger les intérêts des industries utilisant des animaux aux États-Unis. En s’appuyant sur plus de deux siècles de lutte dans les pays anglo-saxons, Josh Harper apporte un regard aussi critique que partisan sur l’histoire des mouvements de libération animale – ses grandeurs et ses décadences.
Cet entretien est issu du troisième numéro de Jef Klak, « Selle de ch’val », encore disponible en librairie.
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Je suis né en 1972 dans une grande ville du sud de la Californie – ma mère était ouvrière dans une usine de plats surgelés, et mon père un petit voyou qui faisait de la mécanique pour passer le temps. Je n’étais pas spécialement ravi d’avoir un père délinquant, mais ça m’a très vite donné une piètre estime de la police. Un jour, mon père est rentré à la maison en disant « Les enfants, faites vos valises, on part en voyage », ce qui nous a pas mal excités avant qu’on comprenne que nous étions pourchassés par une bande de dealers qui lui en voulaient à mort. Nous nous sommes installés en Oregon, et j’ai découvert des paysages fort différents de la cité de béton où j’avais grandi.
Pour une famille sans le sou comme la mienne, les week-ends se passaient souvent dans la forêt, c’était gratuit, mais riche en découvertes et en amusements. À cette époque, ses arbres étaient en train de se faire laminer par des compagnies minières à coups de tronçonneuse. J’ai donc eu une conscience politique précoce des enjeux environnementaux. Mais ce n’est qu’après avoir eu vent des luttes pour les droits des homosexuels que j’ai commencé à m’engager. Je devais avoir 15 ans, et il y avait une association chrétienne conservatrice, OCA (Oregon Christian Alliance), qui faisait passer des lois locales interdisant aux homosexuels l’accès aux emplois publics. Cette association était soutenue par des groupes néonazis.
Je me suis engagé auprès d’une association LGBT [2. Lesbiennes, gays, bisexuels et trans.], HDC (Human Dignity Coalition), peu de temps avant que leurs locaux se fassent incendier. Quelques jours plus tard, en me promenant dans mon campus avec un ami, nous avons vu une manifestation de l’OCA. À l’époque, j’étais un jeune mec en colère, assez punk. On s’est regardés avec mon pote, et là, bien en face d’eux, on s’est roulé une pelle – ce qui les a autant choqués que mis en rogne. On s’est barrés en courant, morts de rire, puis on s’est séparés. Dès que je me suis retrouvé seul, je me suis fait éclater la gueule par des skins nazis, qui m’ont laissé au sol pissant le sang. Mon père était très homophobe : je savais que si j’allais à l’hôpital, ils l’appelleraient et que j’en prendrais pour mon grade. J’ai donc passé la journée à me cacher et j’ai attendu qu’il se couche pour rentrer chez moi. Mais quand j’ai passé la porte du garage en catimini, je suis tombé sur lui en train de battre sévèrement mon chien. Je crois que tout a changé pour moi ce jour-là. Mon chien ne faisait pas de maths, il ne conduisait pas de voiture et ne parlait pas ma langue, mais à ce moment précis, il était on ne peut plus proche de moi, de ma condition humaine, essayant d’échapper à la fureur de mon père comme je l’avais fait quelques heures plus tôt avec les néonazis.
Un peu plus tard, j’ai rencontré une femme qui militait pour les droits des animaux. Elle m’a parlé des théories sur la libération animale, des animaux non humains et des différentes manières dont ils étaient exploités à cause de leur corps – et souvent à cause de leur féminité (femaleness). C’était la première fois que j’entendais parler de la manière dont les vaches étaient engrossées de force pour produire du lait, puis comment leurs enfants leur étaient enlevés, sans qu’ils puissent boire le lait de leur propre mère. Elle m’a aussi parlé de la façon dont les poules étaient manipulées par l’industrie pour ovuler et produire des œufs, et elle m’a emmené dans une ferme où des vaches étaient inséminées artificiellement, enfermées dans des casiers où des hommes inséraient leur poing dans le vagin. Je me suis rendu compte qu’un viol de masse, structurel, à l’encontre d’animaux femelles est au fondement du fonctionnement de nos sociétés de consommation. C’est après cette expérience que je suis devenu végane, et que j’ai commencé à militer dans des groupes de libération animale.
Petite histoire des mouvements de libération animale au Royaume-Uni
En Angleterre, la Society for the Prevention of Cruelty to Animals (Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux) existe depuis 1824, et a reçu l’approbation de la Reine Victoria en 1840 pour devenir la RSPCA (Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals). Il s’agissait principalement de clubs d’aristocrates soucieux du bien-être des animaux, et leurs actions se focalisaient sur des réformes spécifiques ou des campagnes abolitionnistes (Stop à l’utilisation d’animaux en laboratoires, Stop au travail des chevaux jusqu’à la mort dans la rue, Stop à la chasse au renard, etc.).
La British Union Against Vivisection (BUAV) a été fondée en 1898 par Frances Power Cobbes, une essayiste, militante du vote pour les femmes, lesbienne, et socialiste. Elle voulait voir le mouvement contre la vivisection se rapprocher du mouvement ouvrier. Jusqu’ici, la RSCPA parrainée par la reine était une affaire de riches, mais la BUAV reposait sur des bases décentralisées, avec des conseils autonomes dans plusieurs villes, s’inspirant des tactiques employées par les syndicats de l’époque, notamment en ce qui concerne l’agitation publique et la propagande – avec des infokiosques et des débats publics. Le mouvement en faveur des animaux rompait avec la politique bourgeoise pour se donner une dimension plus populaire, incluant des préoccupations sociales. L’idée était de montrer que nous avons le pouvoir de faire cesser l’oppression envers les animaux non humains, et pour cela, il ne suffit pas de parler de droits des animaux en soi, il faut les confronter aux problèmes de société des humains, et donc créer des espaces de discussion qui réunissent les individus autour de ce sujet.
À partir de là, de nombreuses associations ont vu le jour, dont la plus remarquable est la League Against Cruel Sports (Ligue contre les sports cruels), fondée en 1924. Pendant une cinquantaine d’années, elle a surtout été une sorte de club où les riches venaient picoler et discuter de leur dégoût pour la chasse au renard. Puis, dans les années 1950, inspiré par les mouvements antinucléaires ou celui des objecteurs de conscience, un des intellectuels proches de la Ligue, Richard D. Ryder, a proposé d’enfreindre la loi dans la lutte contre les combats d’animaux. Témoin des mouvements de désobéissance en cours en Angleterre, surtout portés par la gauche catholique, il a commencé à faire entrer ce type d’actions dans ses écrits, qui étaient bien diffusés à cette époque.
C’est sûrement ce qui a inspiré Gwendolyn Barter, qui a mené la première action directe contre la chasse en Occident (cela avait déjà eu lieu en Inde par exemple, notamment à l’initiative de la tribu des Bishnoïs). En 1962, Gwen Barter s’est ainsi assise devant le terrier d’un renard, attendant les chasseurs et s’opposant physiquement à leur pratique. Elle a également bloqué un convoi de voitures en route vers la chasse au cerf, avec une pancarte « Le rituel barbare et cruel de la chasse au cerf doit prendre fin ». À cette époque, les jeunes lisaient de la poésie beat, commençaient à écouter de la musique rebelle, et l’un d’entre eux, John Prestige, eut vent de l’action de Gwen Barter. Il a lancé l’idée d’un mouvement de jeunesse, la Hunts Saboteurs Association, et une bande de jeunes à la coupe rockabilly et aux blousons de cuir s’est mise à aller braver les chasseurs sur le terrain.
Le débat s’est peu à peu déporté des seules questions de la chasse et de la vivisection. Un certain Ronnie Lee a alors commencé à parler de la manière dont les animaux chassés expérimentaient la peur, comment ils vivaient dans la terreur d’être poursuivis par des hordes de mecs armés de fusils sans comprendre pourquoi on leur courait après avec des trompettes beuglantes. Il y a des animaux qui mangent d’autres animaux, mais cela se fait sur le plan de la nécessité, pas par simple divertissement, pour le plaisir de la chasse ou une préférence de goût, ce qui crée un élément d’injustice qui n’existe pas entre un loup et un lapin.
En 1972, Ronnie Lee proposa d’organiser des sabotages avant que les chasses commencent, en menant des actions de désobéissance civile et des actions directes anonymes. L’organisation Band of Mercy était née, en référence à une branche de la RSCPA, créée par une militante anti-esclavagiste, Catherine Smithies, pratiquant des actions directes au cours du XIXe siècle. Le groupe de Ronnie Lee était composé de jeunes activistes qui sortaient la nuit pour bousiller des camions de chasseurs avant les battues. Mais après leur première action, Ronnie Lee et un de ses amis, Clift Goodman, ont été jetés en prison.
Ronnie avait été influencé par les groupes politiques de la gauche radicale anglaise, comme l’Angry Brigade[3. Groupe armé britannique d’inspiration communiste libertaire actif entre 1970 et 1972 en Grande-Bretagne. Influencé par l’anarchisme et les situationnistes, ce groupe avait pour cibles des banques, des ambassades ou le siège du Parti conservateur. Au total, 25 attentats lui ont été attribués par la police. Bien qu’une personne ait été légèrement blessée lors d’une action, les dommages se sont la plupart du temps limités à des dégâts matériels.]. En prison, son ton est devenu de plus en plus macho et militaire, il lisait des communiqués et des articles rédigés par les groupes armés des années 1960 et 1970, comme la RAF[4. Fraction armée rouge (Rote Armee Fraktion), organisation allemande d’extrême gauche se présentant comme un mouvement de guérilla urbaine qui opéra en Allemagne fédérale de 1968 à 1998, dans le climat de violence sociale et politique des « années de plomb ».], friands d’imaginaire guerrier, avec des images venues des groupes de libération nationale du tiers-monde ou de l’IRA [5. Irish Republican Army ( irlandais : Óglaigh nahÉireann), nom porté, depuis le début du XXe siècle, par plusieurs organisations paramilitaires luttant par les armes contre la présence britannique en Irlande du Nord.].
Quand Ronnie est sorti de prison, au bout d’un an, il était lassé par le manque de pugnacité de Band of Mercy, et a rebaptisé le groupe ALF (Animal Liberation Front), en référence aux fronts de libération nationaux qui se multipliaient à travers le monde. À partir de là, les choses ont commencé à mal tourner : autant on peut avoir recours aux armes quand on se bat frontalement contre une armée et un État, autant ça ne peut pas servir de modèle absolu pour toute forme de lutte.
À la fin des années 1970, pendant certaines périodes, il y avait près de 400 actions directes chaque nuit sur le territoire britannique en faveur des animaux non humains. Des actions locales à petite échelle, comme des graffitis, des serrures engluées, etc., mais aussi des actions plus organisées qui demandaient plus de détermination. En plus des colis piégés adressés à Margaret Thatcher ou à des partis politiques britanniques, des raids contre des universités ont permis de stopper des programmes de recherche, et des animaux ont été libérés en masse, dans des fermes ou des laboratoires. Scotland Yard a alors commencé à prendre peur et a lancé un programme d’espionnage baptisé ARNI (Animal Rights National Index). Ils ont mis sur écoute des milliers de gens et ont rédigé des rapports pour les polices locales, parce qu’il ne s’agissait plus d’une bande d’excités romantiques, mais de groupes organisés qui portaient atteinte aux intérêts économiques et industriels du Royaume. Un rapport datant de 1982 précisait que les mouvements de libération animale avaient causé plus de dommages économiques que l’IRA. Ils étaient effrayés, le mouvement d’action directe devenait de plus en plus populaire.
Malheureusement, dans les années 1980, le culte du militantisme viril et guerrier a repris du poil de la bête et s’est mis à faire des dégâts, voulant remplacer l’action collective par la radicalité d’un petit nombre. Des actions d’exhumation en représailles aux chasseurs par exemple – la tombe du duc de Beaufort, grand promoteur des combats d’animaux, fut profanée par la Hunt Retribution Squad. Des attentats à la bombe et des colis piégés aussi, notamment du fait d’un groupe autoproclamé Justice Department. Ces actions n’ont pas fait énormément avancer la lutte, mais elles ont eu un grand retentissement auprès du public. Les publications des groupes de libération animale devenaient de plus en plus pessimistes, haineuses et vindicatives, de plus en plus machistes aussi, projetant des images de pouvoir.
Quand on regarde les publications militantes des années 1960, on y voit des animaux en couverture et en pages intérieures, mais dans les années 1980, il n’y restait plus que de jeunes hommes en colère avec des cagoules, une masse à la main. La démonstration de pouvoir et de masculinité a peu à peu remplacé les animaux. Beaucoup de militants qui avaient participé aux actions collectives motivés par un sentiment de compassion, et qui étaient prêts à enfreindre la loi pour la cause animale, se sont alors éloignés du mouvement parce qu’ils ne voulaient pas se retrouver mêlés à des attentats mortels, comme cela a pu arriver. Le soutien populaire au mouvement a donc commencé à s’effriter, mais ce dernier n’a pas pour autant changé de ligne. Les militants se disaient que ce qui comptait était de continuer à sauver des animaux, et que leurs actions se propageraient comme un virus. Le discours s’est empli de désespoir : c’était nous contre le reste de l’espèce humaine.
Je me rappelle le temps où je distribuais des tracts dans la rue, habillé en cambrioleur, tout en noir, avec mon tatouage « vegan mafia », me demandant pourquoi personne n’en voulait. Aujourd’hui, on peut raconter aux nouvelles générations quelles furent les erreurs de la précédente. Trop souvent, on voit des jeunes fascinés par ces images impressionnantes de virilisme dont sont remplis les magazines des droits animaux des années 1980. Ils essaient de se rapprocher de cette image, de recréer ce qui a existé, et cela fait très peur de se dire que les mêmes erreurs peuvent se reproduire encore. En fait, que ce soit aux États-Unis ou en Europe, le problème reste le même : on ne peut pas penser la lutte selon une confrontation qui opposerait une poignée d’entre nous contre des millions, lesquels millions n’ont jamais entendu parler de droits des animaux ni de libération animale. Cette déconnexion entre le public et les actions menées rend la répression plus facile et acceptable.
De nombreux autres groupes, comme les Animal Liberation Leagues, trouvaient que les actions de l’ALF étaient trop hermétiques, et voulaient socialiser l’action directe. C’est à partir de ce moment que des groupes se sont réunis pour mener des actions dans les laboratoires, avec l’envie de mobiliser les masses, pour exposer au public ce qui était en train de se passer à l’intérieur. Certaines ont rassemblé plus de 5 000 personnes pour libérer des animaux de laboratoire ou saisir des documents de recherche, ce qui faisait très peur au gouvernement. Par ailleurs, ce type d’actions en inspirait d’autres en Australie, Allemagne, Belgique, France, Canada, États-Unis, etc. Il y a même eu un groupe antivivisection au Japon qui a mené plusieurs opérations clandestines. Le concept d’action directe socialisée prenait si bien que même les groupes végétariens britanniques et états-uniens plus modérés, comme la BUAV, recevaient un nombre de demandes d’inscription sans précédent.
Stop Huntingdon Life Science
Ce genre d’actions se sont multipliées, contre Burger King, contre des labos de vivisection, contre des cirques, et les anciens de l’ALF ou d’autres groupes similaires se sont rendus compte que cela avait plus d’effet que se balader avec un fusil à pompe à la main. Mais plutôt que se disperser sur plusieurs cibles, il a paru plus stratégique de focaliser les forces des différents groupes de lutte contre une seule firme. En 1996 au Royaume-Uni, la campagne Consort Beagles a pris pour cible la firme Consort Kennels qui vendait des chiens à des laboratoires de vivisection. Puis il y a eu la campagne Save the Hillgrove Cats contre le dernier vendeur de chats destinés aux labos en Angleterre. Cette lutte ne se limitait pas à la cause animale, il s’agissait de combattre le capitalisme, notamment à travers les banques liées aux transactions de cette entreprise, qui ont été régulièrement attaquées. Le gouvernement local, qui subventionnait les recherches, et la police, qui protégeait l’entreprise, ont également été harcelés. Des vidéos montrant ce qui se passait dans la ferme à chats ont été distribuées aux voisins, jusqu’à ce que des boutiques affichent sur leur vitrine que Christopher Brown, le patron, n’était plus le bienvenu chez eux. En 1998, la RSPCA s’en est mêlée et a obtenu la libération de 800 chats. Après un an, à force de pugnacité, la ferme a mis la clé sous la porte. Cette victoire a été très importante pour le mouvement. Des actions similaires se sont multipliées les années suivantes, et de nombreuses entreprises ont dû abandonner leur petit commerce.
À partir de cette époque, une des principales tactiques utilisée par l’association états-unienne PETA [6. People for the Ethical Treatment of Animals (« Personnes (ou Peuple) pour un traitement éthique des animaux »). Créée en 1980 dans le Maryland, c’est aujourd’hui l’association pro-animale non clandestine la plus importante au monde. En 1989, PETA forme par exemple une coalition internationale composée de plus de 80 organisations de protection animale totalisant plus de 3,3 millions de membres afin d’obtenir la libération des singes d’un laboratoire de Silver Spring (Maryland) et l’appui du Congrès américain. En 2002, PETA persuade 40 sociétés (dont Nike, Reebok et Chrysler) de déclarer un moratoire sur le cuir en provenance d’Inde, où les animaux sont transportés dans des conditions effroyables et écorchés vifs : c’est une perte de quarante millions de dollars pour les producteurs indiens. Parmi les nombreuses critiques adressées à la politique de cette association (sexisme ou racisme, euthanasie des animaux libérés), la principale concerne leur engagement matériel pour la recherche génétique : la fabrication de viande in vitro étant l’un des objectifs affichés par PETA. ] a été de faire embaucher des militants pour espionner les conditions dans lesquelles étaient détenus les animaux à l’intérieur de ces laboratoires, puis de rendre public les exactions dont ils étaient victimes. L’une des vidéos sorties des labos montrait des chiots frappés à coups de poing par des scientifiques excédés par le comportement des chiens, ou alors des singes disséqués vivants. Ce fut l’une des grandes victoires du PETA, qui a donné naissance à la campagne SHAC (Stop Huntingdon Animal Cruelty).
Le laboratoire Huntingdon Life Science (HLS) était au départ divisé en deux : Huntingdon Research Center et Life Science Research. Au début des années 1950-60, dès la construction de ces labos au New Jersey (USA) et en Angleterre, des groupes de lutte se sont constitués pour essayer de les faire fermer. Dans les années 1980, le combat continuait et les labos avaient perdu tellement d’argent et de temps qu’ils ont fini par devenir insolvables – c’est alors qu’ils ont fusionné en HLS. Au milieu des années 1990, un groupe nommé Huntingdon Death Science (HDS) a mené des actions directes et de désobéissance civile contre cette firme. Par exemple, ils se pointaient au milieu de la nuit avec une pelleteuse pour arracher des pans entiers de macadam sur la route menant au site. Après avoir installé un abri dans le trou, une personne s’attachait et s’y enterrait, obligeant tout véhicule qui aurait voulu passer par là à la tuer.
Quand j’ai commencé à militer dans SHAC, HLS était la deuxième plus grosse boîte de contrats de recherche et elle faisait des centaines de millions de dollars de profits. Or son cours boursier est passé d’environ 300 livres dans les années 1990 à 1,75 début 2001, pour finalement se stabiliser à 3 pences au milieu de cette année. Aujourd’hui, il n’y a pas une seule banque qui accepterait de leur ouvrir un compte ! Ils ne peuvent plus trouver de compagnie d’assurance et c’est l’État qui doit se porter garant pour chacune de leurs démarches administratives ou financières. Ils ont même du mal à faire renouveler les contrats avec leur fournisseur de papier toilette. Ceci a mis en évidence le fait que le capitalisme prend ses racines dans les banques, les financiers, les exportateurs, les assureurs, les comptables, les fournisseurs, tous ces métiers qui font qu’une entreprise peut acquérir sa puissance. Aucune des activités n’est indépendante des autres, elles font réseau, et l’idée est donc d’affaiblir la moindre collaboration qui permet à une entreprise de croître.
Notre idée était que si nous pouvions faire fermer une entreprise multinationale, les féministes le pouvaient, la classe ouvrière le pouvait. Nous étions en train de montrer que tous peuvent agir et avoir du pouvoir en forçant les industries à les écouter. Cette idée, le gouvernement britannique l’a très bien comprise, et il ne pouvait la tolérer. La répression s’est donc finalement abattue sur le mouvement. En 2007, l’opération Achilles a notamment mobilisé 700 policiers au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Belgique, jusqu’à la condamnation des trois activistes à l’origine de la campagne à des peines allant de 4 à 11 ans de prison ferme. La plupart des personnes arrêtées au cours de ces opérations de police n’avaient pas enfreint la loi, mais il fallait frapper fort.
On essaie de dire aux jeunes qui commencent à devenir activistes qu’ils peuvent bien sûr avoir un impact, mais qu’ils doivent toujours se préparer à la réponse de leur adversaire. Parce qu’elle viendra nécessairement : l’empire contre-attaque toujours ! Toute l’énergie ne doit pas passer dans l’attaque, il faut en garder pour se défendre. SHAC a eu une trentaine de procès, sous la législation du crime organisé, selon les mêmes procédures que celles utilisées contre la Mafia. Aux États-Unis, les entreprises sont considérées comme des personnes morales qui peuvent poursuivre en justice des individus, en utilisant les lois anticriminelles. Nous avons fait perdre plusieurs millions de dollars à la banque d’investissement qui soutenait HLS, et ils ont dû dépenser des sommes folles pour améliorer la sécurité de leurs placements. Ils ont par exemple commencé à mettre des vitres blindées au rez-de-chaussée de leurs immeubles – alors que nous n’avons jamais utilisé ni même eu de flingues !
Depuis 2006 et en réaction aux activités du SHAC, l’Animal Entreprise Terrorism Act (AETA)[7. Refonte du Animal Enterprise Protection Act voté dès 1992.] est venu se superposer aux lois antiterroristes post-2001 (Patriot Act), en visant spécifiquement les mouvements pour les droits des animaux. L’AETA vise quiconque « cause un dommage ou un blocage aux activités d’une entreprise en lien avec les animaux », « cause des dommages ou la perte d’une propriété réelle ou personnelle » ou « place une personne dans une situation de peur raisonnable d’être blessée [sic [8. « places a person in reasonable fear of injury ».]] ».
Dans le cadre de l’opération que nous appelons « Green Scare »[9. Peur verte, en référence au « Red Scares » (Peurs rouges), désignant les deux périodes d’anticommunisme états-unien (1917-1920, puis le maccarthysme de 1947-1950). La période post-2006 du Green Scare s’est étendue bien au-delà du cas du SHAC.] du FBI, j’ai moi-même été envoyé en prison en 2006 pour avoir prononcé des discours, ce qui normalement n’est pas tolérable aux États-Unis et révolte l’opinion publique, même dans les franges les plus conservatrices. Alors que je faisais partie d’un groupe qui animait un site web avec des contenus favorables aux actions de SHAC, l’État a établi que notre but était de faire fermer HLS, et non de réformer son fonctionnement. Nous passions donc dans la catégorie « terroristes ». Avec six autres camarades, nous avons été arrêtés simplement pour avoir parlé de la possibilité de hacker certaines entreprises – non pas pour avoir mené des actions. Puis nous avons été jugés par un jury antiterroriste composé d’anonymes (à qui on avait dit que leur sécurité serait menacée si nous connaissions leur identité).
Les preuves à ma charge étaient deux discours que j’avais prononcés, prônant la désobéissance civile par des moyens électroniques, en recourant à une vieille tactique appelée « Black Fax », qui consiste à envoyer sans cesse des feuilles noires au numéro de fax visé. La machine se trouvait ainsi saturée et rendue inutile pour la journée, ce qui est assez embêtant quand c’est par là que passent les transactions bancaires et les contrats. J’ai donc été envoyé trois ans en isolement dans une prison de haute sécurité simplement pour avoir évoqué cette tactique, et non pour l’avoir mise en application. Vous imaginez le mec qui arrive au milieu de dangereux criminels en disant « Salut les gars, je suis là parce que j’ai défendu les droits des lapins ». En fait, j’ai surtout été condamné parce que je suis citoyen d’un pays passablement crétin. Depuis 2001, la chasse aux terroristes est ouverte. Or si vous êtes un agent du FBI, que vous êtes payé pour arrêter des terroristes, mais qu’il n’y en a pas tant que ça, que faites-vous ? Vous en créez.
Malheureusement, personne n’était plus là pour nous soutenir : durant cette époque de répression sauvage, beaucoup de militants avaient continué à pratiquer le véganisme par conviction, mais à la maison, loin des engagements collectifs, car ils avaient trop peur de voir ressurgir la violence du passé.
D’un continent à l’autre
Dans les années 1970 et 1980, en France, il y avait aussi des militant.e.s très énergiques pour les droits des animaux, qui avaient formé des unités commando pour mener des raids sur les laboratoires. L’un des plus spectaculaires a eu lieu en 1985 : dix-sept babouins ont été libérés du CNRS lors de l’opération « Greystoke », filmée par des caméras de télévision. Il y avait aussi un groupe qui s’appelait Cat’Pat, dont les membres enlevaient des animaux de laboratoire, en risquant leurs vies pour les soustraire à la violence et à la souffrance. Mais pour le grand public, il s’agissait plutôt d’une croisade morale que d’un mouvement social. Ils étaient vus comme de doux romantiques, ce qui déplaçait le discours d’un combat contre l’industrie à une révolte individuelle.
La longue histoire des mouvements pour la libération animale dans le monde anglo-saxon, depuis la fin du XIXe siècle, a permis à la société d’avoir le temps de penser ces problèmes, de créer des espaces de rencontre pour discuter de la vie animale. Il y a donc eu un développement très lent, avec des allers-retours entre violence groupusculaire et luttes populaires. C’est assez différent de ce qui s’est passé en France, où des groupes de militants inspirés par les Anglo-saxons sont pour ainsi dire sortis de nulle part à la fin des années 1970, sans les deux siècles d’histoire et de discussions sur ces idées, et sans que ces dernières aient eu le temps de se diffuser. Tout d’un coup, ils se sont mis à dire : tout le monde doit devenir végane et il faut arrêter immédiatement toute utilisation des animaux – ce qui est un défi assez costaud pour une culture qui depuis des millénaires pense que les animaux sont sur Terre pour notre usage, notre ventre ou notre divertissement.
C’est pourquoi le travail d’archive que nous menons avec le collectif Talon Conspiracy[10. Notamment chez des figures du mouvement, comme Rod Coronado ou Jonathan Paul qui viennent d’Earth First, organisation radicale écologiste du sud-ouest des États-Unis fondée en 1980.] est primordial. Il contribue à ce que l’histoire du mouvement ne soit pas oubliée ou effacée, à ce que les discussions du passé ne recommencent pas sans cesse à zéro. On ne peut pas faire l’impasse sur une ouverture au public. J’ai pu parler avec pas mal de gens, en France, en Lituanie ou en Estonie où je viens de passer quelque temps. Sans l’expérience propre aux États-Unis ou au Royaume-Uni, les groupes d’activistes européens ont remporté des victoires remarquables en très peu de temps. Mais ils rejouent parfois la violence que les mouvements anglo-saxons cherchent de leur côté à oublier.
Je sais qu’en France, le courant anti-industriel critique le progrès technique et la société industrielle, mais sans militer pour le droit des animaux. Beaucoup de petits éleveurs d’animaux peuvent donc se sentir proches d’une critique de l’industrie, mais continuent à légitimer l’utilité sociale de leur activité et de leurs soins, en disant que, sans leur travail avec les animaux, beaucoup de ces derniers mourraient. Or il y a un temps où les enfants travaillaient très jeunes à l’usine. Beaucoup d’entre eux étaient orphelins dès 3 ou 4 ans. L’argument du patronat pour les faire travailler dans des cheminées d’usine était que, sans cette mise au travail, personne ne s’en occuperait et qu’ils mourraient. C’est une justification plutôt fallacieuse de la domination. De la même manière, on ne peut pas dire qu’il faut continuer à exploiter les animaux sous prétexte de les garder en vie.
Cependant, il est certain que nous ne devrions pas avoir des milliards de poulets de batterie sur la planète, comme au Texas où il y a plus de vaches que d’habitants. Je souhaite évidemment que le nombre de ces animaux élevés industriellement diminue. Certes, moins on aura besoin de les exploiter, moins il y aura d’animaux domestiqués. Mais il y aura toujours des animaux qui vivront, et j’ai envie de les voir de nouveau travailler pour leur propre intérêt et non exclusivement pour le nôtre. J’aimerais les voir reprendre ce que nos discours leur ont ôté. Parmi les pires choses que produit le capitalisme, il y a l’esprit de compétition, le calcul de la valeur en termes financiers, et la notion de hiérarchie. En cultivant une philosophie antispéciste, on participe à la démolition de ce concept de hiérarchie. L’idée n’est donc pas de faire sortir les animaux de nos vies, mais de les laisser libres de nous approcher, de les laisser décider s’ils ont envie de vivre avec nous.
Bref, je comprends la critique anti-industrielle, et il est fort probable que je fasse plus de tort aux animaux en étant végane aux États-Unis qu’en vivant comme un chasseur amazonien. L’industrie qui produit mes fringues, ma nourriture bio, mes transports en commun, tout cela a un impact très négatif sur les animaux – humains comme non humains. Du coup, je n’ai pas grand intérêt à me battre contre celles et ceux qui combattent la société industrielle et essaient de s’en retirer. Les luddites, les primitivistes, les anarchistes écologistes sont bien moins une menace pour les animaux non humains que les grandes entreprises capitalistes. Je n’ai donc pas vraiment envie de dépenser mon énergie combative contre eux. Même si je n’adhère pas à certains de leurs arguments, ils restent davantage mes camarades qu’un mec en costard qui bosse dans une banque.
Quand un espace est si longtemps dominé par les humains, il y a une normalisation des pratiques sociales. Je pense ainsi que les Européens ont une histoire beaucoup plus longue que ceux qui ont émigré aux États-Unis dans leur rapport à l’espace colonisé. La culture européenne est habituée à la terre cultivée par la main de l’homme, et le concept de wilderness [qu’on pourrait traduire par « sauvagité »], très important dans l’histoire du mouvement des droits animaux, lui est étranger. Le langage guide plus la pensée que l’inverse. Les activistes queer utilisent par exemple la notion d’hétéronormativité pour pointer combien notre culture est focalisée sur le concept de relation entre un homme et une femme, renforcé en permanence par tout ce qu’on lit, tout ce qu’on voit. Ils insistent sur le fait qu’il n’existe pas de langage autour des formes de vie queer, autour de quelque chose qui créerait une brèche dans cette hétéronormativité.
Aux États-Unis, quand vous allez dans le Sud, là où la religion contrôle l’école, l’université et le gouvernement locaux, et que vous parlez des concepts queer, c’est souvent très difficile de se faire comprendre. Car toutes les significations à partir desquelles les gens développent leurs idées et prennent leurs décisions ont gardé ces concepts à distance. Sans cette possibilité de mobiliser des concepts, comme celui d’hétéronormativité ou de wilderness, les gens sont perdus et ont recours à d’autres vocables beaucoup plus ancrés comme « contre-nature ». C’est ce mot-là qui vient quand les individus se retrouvent face à une réalité qui ne rentre dans aucune définition connue : l’événement vient se cogner contre les barrières de leur esprit.
Dans le discours ambiant, les femmes sont comparées aux animaux, on les appelle des « chiennes », des « poulettes », de la même manière qu’à l’époque de l’esclavage, les Noirs étaient des « brutes sauvages » sans âme, ayant très peu à voir avec les humains. La comparaison était faite pour les opprimer, les sortir de la société humaine et donc de la puissance politique. En tant qu’animaux, ils n’auraient pas à prendre part aux décisions.
Il est selon moi aussi important de combattre cela que de repenser ce que signifie notre propre animalité. Nous aimons oublier qu’il y a une partie animale en nous, une part de nos désirs et de notre nature qui est mêlée à cette animalité. Beaucoup de pensées philosophiques tentent de trouver la singularité de l’humain par rapport à l’animal : nous serions les seuls à faire ceci ou cela, par opposition aux animaux. Or le langage, le rire, la notion du temps sont présents chez beaucoup d’autres espèces, même quand cela existe sous des formes différentes. Nous sommes des animaux, nous avons aussi une part sauvage en nous, ni domestiquée ni civilisée, qu’il faut assumer, et c’est aussi en tant qu’animaux que nous pouvons demander que nos droits soient respectés.
On compare souvent les luttes des femmes avec celles des racisé.e.s et des animaux non humains, mais je crois que le seul point commun, c’est la vision de l’oppresseur qui impose les mêmes dualités entre Noirs et Blancs, mâles et femelles, humains et tout ce qui n’est pas humain. Ce genre de dichotomies est à combattre en tant que système. Aux États-Unis, on débat en permanence sur les différences entre luttes pour les droits (réformisme) ou pour la libération (abolitionnisme), essayant de déterminer quel est le meilleur angle d’attaque, mais ces querelles ne sont pas les plus intéressantes. En fait, il y a beaucoup de différences entre ces mouvements, et on met généralement tout le monde en colère quand on a recours à des analogies rapides. On essaie souvent par là de s’approprier leur langage et de créer des comparaisons factices pour unifier les oppressions. Il me semble qu’il vaut mieux essayer de parler avec précision des vies animales, sans les comparer aux vies humaines.
Les Indiens d’Amérique du Nord demandent clairement que leurs luttes ne soient pas comparées à celles pour la libération des animaux, de même pour les activistes des mouvements noirs, et spécifiquement ceux qui sont véganes (comme VPOC, Vegan People of Colour). Par ailleurs, distinguer les spécificités de chaque lutte permet de porter de l’attention à chacune, sans les hiérarchiser. J’ai grandi dans des petites villes avec une population très blanche, et je dois avouer qu’à l’époque, je n’avais pas développé une analyse très élaborée sur les liens entre les questions de race et d’impérialisme.
Quand j’étais jeune, j’ai participé à une action contre la chasse des baleines par des Amérindiens. La cause de ces derniers m’importait peu, je ne pensais qu’à sauver les baleines grises, traquées sur la route de leur migration. Aujourd’hui, je me rends bien compte que ce type d’actions crée, dans les groupes humains opprimés, plus d’opposition que d’empathie envers les militant.e.s de la libération animale. Je pense que les changements ne peuvent venir que de l’intérieur d’une communauté, ils ne peuvent pas être imposés depuis l’extérieur. Ces dernières années, de nombreuses actions pour les droits des animaux non humains ont eu lieu dans des pays comme la Chine, l’Inde ou le Vietnam ; ce que les gens ont fait dans leur propre pays n’aurait pas pu aussi bien réussir si l’impulsion était venue des États-Unis ou d’ailleurs.
by jefklak | 03 mai 2017 | Ch’val de course, Le lundi au soleil
Autoentrepreneurs à deux roues, en uniforme fluo, mollets galbés et carapace cubique, à fond les ballons sur le macadam, ils hantent depuis quelques temps le paysage urbain. Mais pour qui roulent les livreurs à vélo ?
À l’occasion de la naissance du CLAP (Collectif de livreurs autonomes de Paris), qui nous semble de bon augure pour les difficiles années à venir, Jef Klak a décidé de mettre en ligne ce témoignage issu de notre tout dernier numéro, « Ch’val de course ».
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C’est au hasard d’un spam que j’apprends l’existence de ce qui va bientôt devenir mon quotidien ; l’email en question est une annonce d’emploi de coursier à vélo. Ces derniers temps, voyant apparaître ces nouveaux cyclistes, je m’étais vaguement demandé de quoi il retournait. Un nouveau sport ? Un service de proximité ? Des hommes-sandwichs ? Des éboueurs à vélo ?
Étant donné que mon indemnisation chômage touche à sa fin et que j’ai trouvé un appart’ dont il va bien falloir payer le loyer, la proposition est alléchante. Bien sûr, je me méfie, je ne suis pas sans savoir qu’à l’heure de l’ubérisation de l’économie, les nouvelles formes d’exploitation peuvent revêtir l’apparence de la « coolitude ». Mais, d’un autre côté, je ne veux pas m’enchaîner à un nouveau contrat à temps plein qui ne me laisserait pas le temps de faire quoi que ce soit hors du monde salarial. Et puis, j’aime beaucoup faire du vélo. Je décide donc, dans un élan d’insouciance mêlée de curiosité, de tenter l’expérience, convaincu que je saurai trouver la distance nécessaire pour ne pas me faire complètement happer.
Rêves d’hiver
Là, tout s’enchaîne rapidement. Je clique sur le lien du spam qui me renvoie au site du CFE (Centre de formalités des entreprises) me permettant de m’inscrire pour obtenir le statut d’autoentrepreneur. Deux clics plus tard, via l’interface bleu-sexy du site, je prends un rendez-vous avec l’entreprise – il est précisé de s’y rendre muni d’un vélo et d’un téléphone portable chargé à 100 %. Aussi facile que de commander un livre sur Amazon.
Me voilà donc, deux semaines plus tard, sans aucune expérience mais en possession d’un biclou et d’un smartphone, devant les locaux de la société Prends-le-cool au sein de laquelle je prétends être embauché ou, plus exactement, avec laquelle je me propose de « créer un partenariat ». Je suis un peu stressé comme avant un réel entretien d’embauche. D’autres postulants sont déjà là avec leur matériel : patchwork d’une trentaine de personnes en situation de galère plus ou moins avancée – des banlieusards, jeunes et moins jeunes jusqu’aux déclassés du centre-ville, en passant par des commerciaux au chômage.
Un petit bonhomme rond avec des mollets en béton et un débit de parole en plein sprint vient nous chercher. Il inspecte nos vélos et conseille à certains d’entre nous de rentrer chez eux : étant donné l’état de leurs véhicules, ils ne sont pas « opé ». En ce qui me concerne, il hésite. Mon vélo est un peu lourd. Après ce premier tri, il nous invite à pénétrer dans ce qui s’avère être le siège de Prends-le-cool. L’endroit est vaste : on dirait un open-space en cours d’installation. Tout paraît à peine réel, composé d’éléments qui ont l’air d’avoir été posés là la veille, et déjà prêts pour un futur déménagement. Il y a d’un côté des employés qui s’affairent devant des ordinateurs – sans doute le standard téléphonique –, et de l’autre, toutes sortes de personnes aux fonctions indéfinissables. J’ai l’impression de me trouver face à un mirage que le moindre événement un peu conséquent suffirait à faire s’évaporer.
Nous entrons donc dans le bâtiment sans trop savoir quoi faire de nos corps. Le reste du personnel nous ignore tout simplement, comme il ignore les cartons entassés, les papiers d’emballage et le matériel destiné aux livreurs. Nous faisons partie de la réalité quotidienne ; des fournées de livreurs, ils doivent en voir tous les jours. Le petit bonhomme nous invite à organiser en cercle les nombreux cartons qui traînent pour nous asseoir dessus le temps qu’il fasse un topo.
Que sont ces autoentreprises que nous avons créées sans en connaître quoi que ce soit ? Qu’est-ce que la société Prends-le-cool ? Il nous explique d’emblée que nous ne cotiserons pas au chômage, que nous sommes des partenaires de l’entreprise et non des employés, et que par conséquent, si nous nous prenons une voiture en pleine face, nous ne serons pas indemnisés, à moins d’avoir souscrit à une assurance privée. Lui-même n’est rien de plus qu’un humble livreur, et quand il a eu son accident – ce qui manque rarement d’arriver au bout d’un certain temps passé sur la route –, il est resté chez lui, immobilisé trois semaines à ses propres frais. Mais bon, autrement, c’est super cool de faire du vélo et génial d’être payé pour en faire.
Monnaie de singe
Le petit bonhomme rond enchaîne :
– Prends-le-cool n’est pas votre patron. Il n’y a pas de patron ; vous êtes votre propre patron. Prends-le-cool est une interface entre des gens qui ont faim, des personnes qui savent livrer, et des restaurateurs qui savent faire à manger. Vous êtes venus pour vendre votre savoir-faire ; de notre côté, nous fournissons un standard, un répertoire de restaurants partenaires et surtout l’algorithme. L’« algo » sera votre principal lien avec nous une fois que vous aurez téléchargé l’appli sur votre portable ; c’est lui qui recevra et répartira les commandes que les clients auront passées via notre site internet. Deux paramètres sont pris en compte par l’algo pour déterminer si c’est vous qui recevrez en priorité la commande : votre position GPS dans la ville et vos « perfs ». Les perfs, c’est
1. votre vitesse moyenne pour accepter une commande, 2. les retours des restaurateurs – est-ce qu’ils sont satisfaits de votre travail ?, 3. la vitesse moyenne de livraison, 4. les retours client – qui vous attribuent entre une et cinq étoiles pour chaque livraison. Ces variables déterminent quel livreur privilégier au détriment de tel autre. L’importance relative des variables évolue au fur et à mesure des mises à jour.
Vous réserverez trois semaines à l’avance sur notre site internet les créneaux horaires durant lesquels vous voulez travailler. Nous proposons des tranches de deux et quatre heures tous les midis et tous les soirs. Les places sont limitées et données en priorité aux premiers connectés et aux meilleurs « bikers ». Vous serez payés 7,50 € par course, quelle que soit la distance, et vous êtes assurés d’être payés au moins l’équivalent de deux courses, donc 15 € par heure travaillée, même si nous ne sommes pas en mesure de vous en proposer. Le dimanche soir, ce minimum est porté à trois courses par heure.
Nous faisons – et quand je dis « nous », je vous rappelle que je suis moi-même un simple livreur – une chasse impitoyable aux livreurs qui se connectent au logiciel et se contentent du minimum horaire garanti en se localisant dans des zones où il n’y a pas de restaurants. Nous savons que certains utilisent même parfois des applis falsifiant leur localisation.
Il est dans votre intérêt d’offrir le meilleur service possible et il est dans notre intérêt de vous pousser à le faire. Rien d’anormal donc à ce que l’algo soit programmé pour opérer une sélection « naturelle » parmi vous. Les meilleurs restent ; les mauvais partent par carence de commande. En suivant son intérêt propre, chacun participe à l’intérêt de tous, qui est de continuer à bosser !
Passons à la sélection pratique : vous allez devoir suivre un coursier à l’œuvre. Lui, il fait son travail ; il n’est pas censé vous attendre. Son objectif est de faire un max de courses, pour avoir un max de perfs, pour recevoir un max de commandes, pour gagner un max de fric. Okay ? C’est parti !
En un combat douteux
Nous sortons récupérer nos vélos, et nous voilà répartis en groupes de trois par coursier. Le nôtre nous assure qu’avec lui, « il n’y a pas de problème, c’est cool, on n’a pas à s’inquiéter, c’est gagné d’avance ! ». Le gars n’est pas antipathique, mais impossible de lui faire confiance. Il parle sans jamais se départir d’une ironie glacée qui ne se reconnaît pas elle-même.
Il donne un coup de pédale, et nous voilà partis, mes deux acolytes et moi, à sa suite. Je me trouve en deuxième position et tente de garder une cohésion, un écart constant, entre le coureur devant moi et celui qui est dans ma roue. Le téléphone du livreur vibre. L’algo vient de lui proposer une course. Il nous montre qu’il faut cliquer sur « accepter ». Il n’y a pas de bouton « refuser ». Tu peux ignorer que ton portable sonne, mais alors tant pis pour tes perfs… Il clique donc, et un plan Google Maps apparaît indiquant le trajet jusqu’au restaurant. Nous remplissons une commande, puis deux, à un rythme que j’arrive à tenir, malgré mon vélo un peu lourd. D’un coup, le leader s’arrête pour une mise au point rapide : « Vous voyez les gros trucs noirs qui passent du vert, à l’orange, au rouge ? Eh bien moi, je ne sais pas ce que c’est et je n’ai pas le temps de me poser la question : j’ai un loyer à payer. » Sur ce, il redémarre à un rythme qui m’est inconnu en ville. On ignore tous les feux rouges. Les espaces qu’on emprunte entre les voitures en mouvement sont si étroits que l’on évite à grand-peine les accidents.
L’algo ne laisse aucun répit, et le coursier fait bien son job. Le type qui me précède et moi-même ne suivons plus qu’avec difficulté les deux autres. Dans l’adversité naît une certaine sympathie : aussi inadaptés l’un que l’autre à ce qu’exige le moment. Bientôt, nous voilà game over : le livreur a disparu dans le rythme aveugle de la métropole. Nous cherchons quelque temps le lieu de la livraison, sans téléphone, ni adresse. C’est absurde. Finalement, abandonnés, résignés mais vivants !, nous retournons au siège de Prends-le-cool. Une jeune fille nous ouvre la porte. Il n’y a plus personne dans les locaux. Face à son ordi, elle nous rassure : « Ce n’est pas grave, vous avez deux chances, revenez la semaine prochaine. »
Corps perdus
Après avoir rempli les formalités pour devenir autoentrepreneur officiel, autant aller jusqu’au bout de l’expérience : je décide de retenter ma chance. Équipé d’un nouveau vélo, acheté exprès, je passe le test avec succès. Toutes les semaines, à l’heure pile où le calendrier devient accessible sur le site web, je m’inscris, quinze jours à l’avance, sur les plannings en ligne – tous les créneaux horaires étant réservés en quelques minutes.
J’apprends à griller les feux rouges, à répondre aussi rapidement que possible aux sollicitations incessantes de l’algo, à mesurer mes perfs, à « optimiser » mon rapport client. Je porte l’uniforme Prends-le-cool – un énorme sac cubique et un T-shirt cycliste fluo – qui me transforme en publicité ambulante.
Dans un jeu vidéo d’arcade de la fin des années 1990, Radikal Bikers, le joueur doit enchaîner les courses dans les rues de Naples en un temps limité. Bien sûr, il ne cesse de se prendre piétons, voitures, camions en pleine face, mais ces accidents ne lui font jamais perdre autre chose que du temps. Le game over intervient quand le joueur n’a pas réussi à terminer une course à temps. Aujourd’hui, ce jeu me semble s’être incarné, expurgé de sa légèreté, sous la forme de la startup Prends-le-cool, et je suis devenu l’un de ces radikal bikers prêts à transgresser toutes les lois de la circulation pour payer le loyer.
Faire du vélo avait toujours été pour moi une expérience libératrice ; je découvre de jour en jour qu’il peut en être autrement. Dès que nous avons notre sac sur les épaules, smartphone au bras, la ville, en même temps que nous, se transforme. Elle devient course d’obstacles. Les conducteurs de voitures et la police font, la plupart du temps, preuve d’une grande tolérance pour notre totale et nécessaire inobservance des lois de la circulation.
Dans les quartiers les plus populaires de la capitale, nous sommes particulièrement bien accueillis.
Ici, beaucoup de gens travaillent pour ces entreprises de coursiers à vélo. De manière générale, des open-spaces aux fab-labs, des entreprises de design aux ateliers d’artistes, des jeunes hipsters aux voleurs de cartes bleues qui demandent à être livrés dans la rue, nous jouissons d’une certaine reconnaissance pour notre courage à braver les dangers de la route afin de satisfaire le ventre de nos concitoyens. Les enfants se laissent captiver par notre déguisement d’hommes du futur. Une aura magique de héros de la livraison rétribue nos efforts, surtout les jours de pluie. Quand un client nous a attendu en suivant en direct sur le site internet notre progression vers son appartement, et qu’il nous accueille, admiratif de notre rapidité, nous repartons avec une fierté non dissimulée. Ces encouragements participent, au-delà de la rémunération de la course, à notre adhésion au « jeu ».
Mais cette rétribution symbolique est vite dépensée. Les livraisons qui s’enchaînent, les immeubles à trois codes, les escaliers qu’il faut monter et redescendre, épuisent nos corps et nos nerfs. La ville perd petit à petit sa consistance territoriale pour devenir une série de boucles plus ou moins pénibles, reliant restaurants et clients. Les commandes se répètent et nous renvoient sur les mêmes avenues, aux mêmes horaires, au milieu des mêmes amas de voitures. À force, Paris nous semble une immense usine à ciel ouvert où se rejoue quotidiennement le même ballet asphyxiant.
Demande à la poussière
Restent des moments de latence quand, par exemple, on attend les plats à livrer devant les restaurants. Alors, enfin, des discussions s’engagent. Parfois, l’algo est muet : il n’y a plus de commande et on se retrouve à zoner, en bande. Au printemps, à République, Nuit Debout prend place et un bout de l’esplanade devient une sorte de QG informel des livreurs à vélo, où l’on redécouvre des formes d’entraide. On se file un coup de main pour remplacer un pneu crevé, réparer un vélo fatigué. On discute en buvant une bière de notre rapport au taf, des sautes d’humeur de l’algo depuis la nouvelle mise-à-jour : « Je ne sais pas ce qu’il a en ce moment, mais plus on va vite, plus il nous envoie des courses longues ! » Nous sortons de la monotonie de notre fonction pour nous découvrir une condition commune ; des liens émergent, non alignés sur le temps de la boîte. Des situations vécues isolément redeviennent des problèmes collectifs.
Cependant, le lien avec la lutte en cours exigerait un saut que très peu effectuent. Nos conditions de travail font de nous les envoyés d’un futur où tout est déjà joué, et le cadre juridique s’avère un code dont le script a été hacké. Nous n’avons, en tant qu’autoentrepreneur, ni droit aux vacances, ni aux arrêts maladie, ni à la formation, ni à la Sécurité sociale. De fait, les différentes mises-à-jour de l’algo ont plus d’implications pour nous que la radicale transformation du Code du travail opérée par la loi El Khomri, destinée à démolir le statut de travailleurs plus protégés. Dans nos oreilles bourdonne le sentiment défaitiste que rien n’arrête l’évidente efficacité du « progrès », dont nous sommes les éléments précaires et interchangeables.
Pour qui sonne le glas ?
Un beau jour de juin, se tient une réunion ouverte organisée par le siège français de Prends-le-cool. Quelques cadres de la boîte sont là, de jeunes diplômés d’écoles de commerce, un informaticien et des bikers inquiets parce que les coursiers des boîtes concurrentes propagent des rumeurs de fragilité économique. On nous certifie que celles-ci sont infondées, ce n’est que malveillance et tentative de sabotage. L’avenir est rose et ne laisse pas place au doute. D’ailleurs, le doute lui-même peut générer du danger, alors « il faut rester cool. À Bordeaux, ça se passe bien, on domine le marché, il ne faut pas écouter les bruits qui courent. »
Pour faire face à ces problèmes qui n’existent pas, on doit cependant prendre des mesures. Il est question des différentes manières d’adapter l’algo pour expulser « de manière naturelle » les coursiers parasites et ceux qui sont trop lents. La proposition est de rémunérer désormais la course en fonction de quatre critères : la vitesse, la satisfaction du client, la régularité de la connexion à l’appli, et le nombre de courses réelles effectuées à l’heure. Concrètement, deux échelons de coursier vont être mis en place : ceux qui seront payés 5 € la course et ceux qui resteront à 7,50 €. L’échelon supérieur réunira les coursiers les plus réguliers, ceux qui ne se déconnectent jamais plus de dix minutes en trois heures, qui ont un rythme de plus de 15 km/h en moyenne, un nombre de deux courses au moins par heure et qui recueillent au minimum quatre étoiles. S’ensuivent de longs débats entre les coursiers plus anciens – qui sont aussi les plus rapides –, qui défendent l’idée que la vitesse doit être le critère principal pour la répartition des courses, et l’informaticien qui veut, lui, mettre en avant le principe de fiabilité : il considère que la vitesse doit être mise au second plan, derrière le retour client et la régularité de la connexion. Au final, ce qu’on nous propose n’est ni plus ni moins qu’une baisse générale du prix de la course qui ménagerait les bikers « historiques[2. L’usage veut que en moyenne il faut avoir été deux ans dans une boîte pour être un biker historique, et six mois pour être un ancien.] ».
Cette décision ne sera cependant jamais appliquée. Dans un autre théâtre, sur un autre tapis de jeu, ce n’est plus du tout « cool ». Les investisseurs sur lesquels reposent essentiellement les fonds de la start-up quittent le bateau. La boîte n’est plus capable de donner des gages de profits. Ses concurrents, plus convaincants, plus agressifs avec les « partenaires » (c’est-à-dire les cyclistes), sont mieux placés dans la course à la domination du jeune marché français. D’un coup, le mirage s’évanouit, la bulle fait « pop ». Tous les radikal bikers que nous sommes apprennent, par voie de presse, la liquidation de la boîte. Le siège central belge, qui vit du crédit de fonds d’investissement, ne peut plus rien payer. Liquidation judiciaire. Un mois entier de travail impayé. Pour certains, 5 000 € en fumée. Dans treize villes de France, 4 500 coursiers se retrouvent sans possibilité de se connecter. Beaucoup n’ont que ce revenu et, en tant qu’autoentrepreneurs, n’auront pas d’allocation chômage. Certains se retrouvent à la rue. Quelques-uns tentent une requalification de leur contrat en CDI aux prud’hommes[3. Voir la page Facebook « Spartacus le kangourou ».] ; des rassemblements s’organisent mais ne débouchent pas sur grand-chose.
La leçon que les bikers retiennent : si une boîte explose, les autres restent, il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Désormais, je vends mes services vingt heures par semaine à deux interfaces concurrentes. D’autres travaillent avec quatre entreprises à la fois. Chacune a son algorithme personnalisé. Quand on est livreur à vélo, dans le cadre d’une auto-entreprise, on vend sa force de travail comme si c’était un commerce au détail, un travail à la tâche. Les tarifs des courses s’alignent sur la météo du jeu boursier. L’incapacité collective à se défendre, et l’afflux de livreurs dans le besoin – « l’armée de réserve » dirait Marx – autorisent les start-ups à tout se permettre. Elles poussent les anciens, attachés à leurs avantages, vers la sortie (« Nous ne pouvons plus assurer la tarification de l’ancien contrat ») et proposent aux nouveaux livreurs de se rendre disponibles sur certains créneaux sans minimum garanti. Pas de course, pas d’argent. Moi qui voulais tenir à distance les exigences du monde du travail, me voilà totalement disponible à ses caprices infinis !
Les raisins de la colère
Une des nouvelles interfaces pour laquelle je travaille se présente sous la forme d’annonces au graphisme pop qui font miroiter « jusqu’à 24 € de l’heure ». Le message fait son effet. Même pas besoin de passer un test de livraison, c’est une simple rencontre, vélo en main, et une formation de deux heures qui ouvrent les portes du taf. Les livreurs sont sélectionnés a posteriori en fonction de leur fiabilité moyenne. Il y a quatre mois, on gagnait 9 € minimum de l’heure avec un supplément de 2 € par course – qui pouvait monter à 4 € selon l’ancienneté et la fiabilité. Aujourd’hui, nouveau contrat, on passe à 5,50 € la course sans minimum garanti, sauf pour quelques créneaux où les coursiers se font rares. Chaque mois, on reçoit une lettre qui nous délivre les nouveaux tarifs ; nous sommes libres d’accepter ou de mettre fin à notre partenariat. Certains anciens, encore sous le précédent contrat, se sont même vus inviter à prendre la porte s’ils revendiquaient les 4 € par course qui leur étaient dus. Miette par miette, le grignotage du prix de la course s’appuie sur l’arrivée de nouveaux bikers prêts à accepter des conditions de travail plus précaires que les anciens.
Cette stratégie est la même pour toutes les interfaces : on met en avant des revenus alléchants pour faire rentrer un maximum de monde – cet hiver, Ubereat proposait certains créneaux du dimanche soir à 28 € de l’heure garantis. Seule condition : le statut autoentrepreneur. Ensuite, on réduit progressivement les revenus jusqu’à un niveau jugé rentable, et on continue à faire entrer du monde pour maintenir une pression constante sur les tarifications. Le turn-over permanent permet de se débarrasser des travailleurs trop exigeants. Les différentes interfaces étant en concurrence, celle qui saura produire la main-d’œuvre la plus docile aura le plus de chance de convaincre les investisseurs. Ceux-ci constituent l’artère financière qui maintient en vie des start-ups fonctionnant sur la promesse d’hégémonie économique à moyen terme.
La relation des interfaces à leurs autoentrepreneurs peut s’exprimer en une injonction : « Tu restes disponible, attentif à nos sollicitations. S’il y a du taf, tu bosses, tu es payé. Et sinon, tant pis. Tu n’es pas d’accord ? Au revoir ! »
La moisson rouge
Malgré tout, se créent petit à petit des liens, qui finissent par parasiter les exigences de l’algorithme. Lors de la grève sauvage des livreurs Deliveroo de Londres en août 2016, un directeur-manager de l’entreprise en a pris pour son grade. Acculé et hué par des dizaines de cyclistes, il a été obligé de reculer publiquement sur une énième baisse de tarification. La puissance de la lutte a surgi en dehors des formes syndicales traditionnelles, même si la grève a été appuyée dans un second temps par l’Independent Workers Union of Great Britain. Peu de temps après, deux chauffeurs Uber anglais ont gagné leur procès visant la requalification de leur partenariat en contrat salarial – l’entreprise a tout de suite fait appel. En Italie, ce sont les coursiers de Foodora qui, en octobre 2016, se sont déconnectés massivement contre la baisse du prix de la course. En France, deux mois plus tard, des chauffeurs Uber ont bloqué les accès aux aéroports de Roissy et Orly pour demander eux aussi une requalification de leurs contrats. « Au moins, avec notre grève, entendit-on, plus personne ne pourra ignorer la considération de Uber pour ses partenaires forcés. »
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