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Nuclear History X

Début mai 2017, un tunnel rempli de déchets radioactifs s’est effondré sur le site de Hanford, dans l’État de Washington, à 275 km de Seattle. Depuis 1943, les réacteurs nucléaires et les usines de retraitement de ce complexe ont généré soixante tonnes de plutonium, équipant les deux tiers de l’arsenal nucléaire américain. Cette production, extrêmement polluante, a créé d’immenses quantités de déchets chimiques et radiologiques qui empoisonnent encore aujourd’hui les rives du majestueux fleuve Columbia, si bien que ce gigantesque combinat, seize fois plus grand que Paris, où s’agitent aujourd’hui 9 000 décontaminateurs, est considéré comme le plus grand dépotoir nucléaire du continent américain.

Mardi 9 mai, un trou de six mètres de large est découvert dans une tranchée couverte de Hanford. Les alarmes du site résonnent et poussent la plupart des employés à évacuer le complexe nucléaire.

En 1965, on avait « garé » dans ce tunnel huit wagons télécommandés remplis de 600 m3 de déchets nucléaires issus de l’usine de retraitement attenante, avant de recouvrir le tout de sable et de graviers. Ce moyen de stockage devait être temporaire : les ingénieurs finiraient bien par trouver une solution aux déchets de forte activité ! Problème : avec le temps, les rayons gamma ont attaqué le bois de soutènement qui a fini par céder. Heureusement, les trois mètres de poussières et de sables, tombés sur les wagons lors de l’effondrement semblent avoir fixé la contamination au sol. Dans les jours qui ont suivi, les ingénieurs du site ont recouvert d’une bâche toute la longueur du tunnel et ont parlé de combler la cavité béante avec des gravats. Moins d’un mois plus tard, le 8 juin, les alarmes se sont affolées à nouveau à Hanford. Cette fois, c’est la destruction d’une usine de retraitement de plutonium datant de la fin des années 1940 qui a dispersé des contaminants et forcé les ouvriers à se calfeutrer pendant plusieurs heures. Ces accidents répétés ont exposé médiatiquement Hanford et ses activités, mais le site est depuis retourné à l’anonymat. Pourtant, malgré leur côté spectaculaire, les deux incidents n’ont mis en jeu que de faibles quantités de polluants radioactifs. Le site a connu, sur son histoire, des contaminations beaucoup plus sérieuses et le pire est peut-être à venir, avec le chantier de « remise en état » censé durer plusieurs décennies… Voici l’histoire terrible de cette catastrophe rampante…

Naissance du site

En 1942, Leslie Groves, le riant directeur militaire du projet Manhattan 1 Nom de code du projet américain de construction d’une bombe atomique pendant la Seconde Guerre mondiale. Le projet Manhattan employa plus de 120 000 personnes sur une trentaine de sites., veut obtenir quelques dizaines de kilogrammes de plutonium avant la fin de la guerre, de quoi assembler deux bombes atomiques. Son problème est que le plutonium, inexistant dans la nature, ne se fabrique qu’en laboratoire, dans des quantités de l’ordre du microgramme. Sous ses ordres, les scientifiques du MetLab de Chicago et de Los Alamos au Nouveau-Mexique sont chargés de concevoir un procédé capable de fournir les quantités requises de plutonium. Sur le papier, rien de trop complexe : on irradie de l’uranium dans une pile nucléaire – ce qu’on appelle aujourd’hui un réacteur. Une partie de cet uranium se transmute par capture neutronique en plutonium. On récupère ensuite ce mélange uranium/plutonium qu’on sépare par des procédés chimiques. Mais Groves, lui-même ingénieur de formation, sait que les théoriciens du projet Manhattan, aussi brillants soient-ils, ne s’y connaissent pas suffisamment en ingénierie et en chimie, et que le passage du laboratoire à l’échelle industrielle n’est pas dans leurs cordes. Aussi confie-t-il la construction du site de production de plutonium à l’entreprise chimique DuPont, seule capable, selon lui, d’assurer la faisabilité du projet [2. Sur DuPont et son implication dans le projet Manhattan, lire l’excellent livre de Pap Ndiaye. Du nylon et des bombes : Du Pont de Nemours, le marché et l’État américain, 1900-1970. Belin, 2001.].

Fin 1942, le colonel Matthias, factotum de Groves, et des ingénieurs de DuPont cherchent un lieu où bâtir le complexe nucléaire. On imagine déjà, à l’époque, qu’un réacteur au système de refroidissement compromis puisse exploser et répandre des radionucléides des dizaines de kilomètres à la ronde. On sait aussi que l’usine de retraitement envisagée dégagera des effluents gazeux très radioactifs à chaque étape de la chaîne de production. Groves insiste pour que le futur complexe soit bâti loin de la côte Est et du Midwest et envisage la construction dans les zones faiblement habitées de l’Ouest américain. Matthias et les ingénieurs de DuPont survolent six sites en quelques jours, et c’est celui de Hanford qui retient leur attention. Situé sur les rives du fleuve Columbia, au sud-est de l’État de Washington, il est à plus de 250 kilomètres des centres urbains les plus proches, Spokane et Seattle. Par ailleurs, le débit du fleuve est suffisant pour refroidir les réacteurs ; et le barrage de Grand Coulee, en amont peut assurer un apport d’énergie électrique au site.

En mars 1943, le site étant choisi, le projet Manhattan achète 1 600 km² de terres et donne trois mois aux quelques milliers d’habitants qui y vivent pour décamper, en échange d’une indemnisation, sans leur expliquer pourquoi ils sont expropriés.

Malgré la pénurie de main d’œuvre, courante en temps de guerre, on attire jusqu’à cinquante mille ouvriers venant de tout le pays avec des prospectus vantant des salaires mirifiques et un cadre de vie en pleine nature. Mais ceux-ci ne découvrent qu’un pays aride, soumis à des tempêtes de sable continuelles, avec pour seuls lieux de loisir les saloons sordides installés par DuPont près des baraquements d’habitation. Les nombreux départs sont compensés par du sang neuf et, en mois de deux ans, on construit trois réacteurs s’égrainant tous les huit kilomètres le long du Columbia, plus deux usines de retraitement quinze kilomètres plus au sud. Une fois les bâtisseurs partis, arrivent ingénieurs et techniciens, responsables de la production de plutonium. À la fin de la guerre, le travail à Hanford s’effectue dans le secret le plus absolu, par peur de l’espionnage nazi et soviétique. Les mots uranium et plutonium sont proscrits et remplacés, dans les rapports internes, par des noms chiffrés. Les ingénieurs de DuPont se voient interdire les prises de note et jusqu’à la possession d’un journal intime. Le travail est tellement compartimenté qu’à part les hauts gradés et les huiles de DuPont, les employés du site ne connaissent pas la finalité de leur travail. Même Truman, alors vice-président, n’est pas au courant de ce qui se passe à Hanford, et il devra attendre d’arriver à la magistrature suprême pour connaître l’existence du complexe et son but.

Après la guerre, encore la guerre

Après la destruction de Nagasaki, le 9 août 1945, Hanford et Richland, la ville attenante qui héberge les ingénieurs, se retrouvent sous les projecteurs. La presse américaine salue les ingénieurs et leur œuvre épatante, la bombe. Dans l’euphorie patriotique qui gagne le pays suite à l’écrasement du Japon, la ville de Richland se pare de symboles guerriers : l’équipe de football locale choisit pour nom The Bombers et pour logo, un champignon nucléaire… Le job accompli, DuPont peut partir la tête haute, et laisse la gestion du site à General Electric.

Jusqu’en 1949, la production de plutonium baisse, ce qui ne manque pas d’inquiéter les employés qui ont peur de perdre leur gagne-pain. Mais le 29 août de cette année, l’explosion de la première bombe nucléaire soviétique – que l’on n’attendait que dix ou quinze ans plus tard – et les tensions relatives à la guerre de Corée relancent le complexe. En une quinzaine d’années, on y construit six réacteurs supplémentaires, ainsi que deux nouvelles usines de séparation du plutonium. Le site atteint alors sur la période 1960-1965 son pic de productivité : 5 tonnes de plutonium par an – de quoi équiper trois bombes de Nagasaki par jour ! Au cours des années 1970, l’activité du complexe de Hanford diminue sensiblement, au gré des accords de désarmement signés avec les Soviétiques, avant de connaître un bref regain sous la présidence du cow-boy en chef Reagan. Le dernier réacteur est arrêté en 1987. Quant à la seule usine de retraitement alors encore en activité, elle fermera ses portes en 1990.

Un secret qui fuite

Au cours des quatre décennies de son fonctionnement, Hanford a généré d’innombrables pollutions chimiques et radiologiques sous formes solide, liquide et gazeuse. Le sentiment d’urgence inhérent à la Seconde Guerre, puis à la Guerre froide, ainsi que l’atmosphère de secret qui entourait les activités du site ont augmenté dramatiquement ces contaminations.

Entre 1944 et 1988, les usines de retraitement de Hanford ont produit des millions de mètres cubes de déchets liquides radioactifs, sous-produits de l’extraction du plutonium. Les moins actifs furent disposés dans 1 200 tranchées, juste à côté des usines de séparation. Comme le raconte en 1948 le principal expert en radioprotection de Hanford : « Cette méthode est un expédient temporaire, mais nécessaire […] permettant d’éviter des coûts absurdes de mise en cuve de ces déchets [3. H. Parker, Speculations on Long-Range Waste Disposal Hazards, HW 8674 (RL : HEW, January 26), 1948.]. » Depuis le début des activités, pas moins de 500 milliards de litres de déchets de faible activité ont ainsi été enterrés dans le sol, dans des fosses ou en tranchées couvertes…

Les déchets les plus radioactifs – dits de haute activité – ne pouvant être simplement déposés, on a construit, entre 1944 et 1964, 149 cuves d’aciers entourées de béton pour les stocker. Initialement conçues avec une espérance de vie de vingt ans, ces cuves ont été rapidement détériorées par la corrosivité des déchets. Les premières fuites ont été détectées en 1956. On estime aujourd’hui que 70 de ces cuves ont fuit, libérant dans le sol un cocktail délétère de produits de fission fortement radioactifs (césium 137, strontium 90, etc.). Dans les années 1970, on a installé 28 cuves à double coque, d’une capacité de trois millions de litres chacune pour y transférer les liquides des réservoirs qui fuyaient. Censée régler le problème des déchets de haute activité, une de ces nouvelles cuves, elle aussi corrodée, fuit dès 2012.

Les radionucléides issus de ces fuites migrent lentement – mais sûrement – vers le fleuve Columbia par le sol et la nappe phréatique et 105 km2 d’aquifère sont d’ores et déjà contaminés à Hanford [4. Goswami, D. D. A Sitewide Approach to Clean up the Groundwater at the Hanford Nuclear Facility, Washington State. In 2015 NGWA Groundwater Summit. Ngwa.].

Le Green Run

À côté des déchets liquides, les usines de retraitement de Hanford sont aussi responsables de contaminations atmosphériques, majoritairement libérées entre 1944 et 1965, sous formes de gaz, de vapeurs et de particules. Le combustible usé qui arrivait dans l’usine était placé dans des bains acides pour dissoudre la gaine d’aluminium qui l’entourait et atteindre le plutonium. Cette réaction relâchait dans l’atmosphère de l’iode radioactif, mais aussi des particules fines de plutonium, de strontium 90, etc. Au cours de la phase de production de Hanford, environ 800 000 curies [5. Le curie est une unité de mesure de la radioactivité. Un curie correspond à la radioactivité d’un gramme de radium. Aujourd’hui, le curie a été remplacé officiellement par une autre unité de mesure, le becquerel, mais il continue d’être utilisé, car il est adapté à la mesure des fortes radioactivités. ] d’iode 131 ont ainsi été relâchés par les cheminées des usines de retraitement. La majorité de la contamination atmosphérique date des trois premières années, quand les cheminées de ces usines n’avaient pas encore de filtres. Ainsi, pour la seule année 1945, on rejeta 340 000 curies d’iode 131 à Hanford [6. Ces chiffres sont à mettre en balance avec les 14 curies d’iode 131 ayant fuit lors de l’accident nucléaire de Three Mile Island…].

Un de ces dégazages radioactifs d’iode 131 mérite une attention particulière, tant par son ampleur que par l’intentionnalité écervelée de la contamination : il s’agit du test dit Green Run, effectué la nuit du 2 décembre 1949. À Hanford, en fonctionnement normal, avant de retraiter le combustible issu des réacteurs à l’usine, on le laissait refroidir en piscine pendant trois mois, de manière à ce qu’il perde la plupart de ses éléments radioactifs à vie courte, comme l’iode 131. Au cours du test Green Run, le combustible n’a été refroidi que trois semaines : il était donc des centaines de fois plus radioactif que d’habitude, encore « vert ». Selon les responsables de la radioprotection à Hanford, ce test a été fait à la demande de l’armée. Les militaires pensaient que les Soviétiques, qui venaient de faire leur premier essai nucléaire, devaient à ce moment-là produire du plutonium à plein régime pour se constituer un arsenal. Il était donc probable qu’ils réduisaient eux-mêmes le temps de refroidissement en piscine pour accélérer la production, et qu’ainsi leurs usines de retraitement émettaient beaucoup d’iode radioactif. C’est seulement pour pouvoir étalonner leurs appareils de détection avant un futur survol de l’URSS que l’US Air Force a demandé aux ingénieurs de Hanford d’utiliser du combustible « vert » et d’enlever les filtres. Les météorologues, qui sont des gens prévoyants, avaient prédit que l’iode 131 se disperserait au-dessus du Pacifique. Mais voilà, une tempête surprit tout le monde, et dissipa les effluents gazeux sur les villages ou fermes des environs, contaminant l’État de Washington et l’Oregon, sans que les habitants en soient informés.

Qui va nettoyer tout ça maintenant ?

Ce n’est qu’en 1986 que les activités de Hanford et les contaminations qu’elles ont entraînées sont connues du public. Des écologistes et des journalistes se saisissent alors du Freedom of Information Act, une loi de 1967 qui permet à chaque citoyen de demander à n’importe quelle agence gouvernementale la publication de ses archives. Ainsi, le Department of Energy (DOE), administrateur du site, se voit forcer de rendre public 19 000 rapports internes sur Hanford qui racontent sans fard les très importantes contaminations des années 1945-1965.

En 1990, le DOE stoppe la production de plutonium et signe un accord tripartite avec l’Agence américaine de protection de l’environnement et le secrétariat à l’Écologie de l’État de Washington. Cet accord prévoit le nettoyage du site de Hanford et l’amélioration du stockage des déchets. Le calendrier fixé est très optimiste : il imagine la fin des travaux vers 2010. Mais avec les années, les incidents et accidents se sont multipliés : fuites récentes de cuves à simple et double enveloppes, ou effondrement du toit d’un tunnel renfermant des déchets ce 9 mai 2017…

Le DOE a promis de régler le problème des cuves et s’était engagé à les vider, à en « vitrifier » le contenu avant de le déplacer dans un site de stockage permanent de l’État du Nevada. Aujourd’hui, l’usine de vitrification n’est toujours pas fonctionnelle, quant au projet de site d’enfouissement à Yucca Moutain (Nevada), il a été totalement abandonné en 2009.

Entre le démantèlement des réacteurs, la gestion des sols et des nappes phréatiques contaminés et la vidange des cuves, la fin du chantier de remédiation à Hanford à été repoussée aux calendes grecques. Les plus chagrins parlent des années 2080 et d’un coût de 110 milliards de dollars !

Ainsi, pour construire leur arsenal nucléaire, les États-Unis ont-ils sacrifié une large portion de leur territoire, et les bombes destinées à l’URSS auront au final empoisonné des citoyens américains. Les Russes, de leur côté, ne sont pas en reste. Construit en 1948 par des esclaves du goulag, le complexe nucléaire de Mayak, dans l’Oural, équivalent parfait de Hanford, est encore plus létal : au-delà des contaminations de fonctionnement, trois accidents nucléaires majeurs s’y sont produits [7. À Mayak, de 1948 à 1951, les autorités relâchaient les déchets liquides dans la rivière Techa, contaminant les riverains qui n’ont jamais été prévenus ni empêchés d’accéder à l’eau. En 1957, une cuve à déchets de haute activité a explosé, répendant 18 millions de curies de sous-produits de fission sur le site et 2 millions sur la région environnante. Enfin, en 1967, des déchets injectés dans un lac ont fait monter la température de l’eau et baisser son niveau. Des sédiments radioactifs ont été mis à jour et dispersé par une tempête.] ! Pire, les autorités russes, actant la destruction écologique engagée à Mayak, ont décidé de faire du lieu une poubelle nucléaire accueillant des déchets radioactifs du monde entier…

Notes

1 Nom de code du projet américain de construction d’une bombe atomique pendant la Seconde Guerre mondiale. Le projet Manhattan employa plus de 120 000 personnes sur une trentaine de sites.
Rocky et ses bêtes

Rocky et ses bêtes

John G. Avildsen, réalisateur oscarisé de Rocky en 1976 et de Rocky V en 1990 s’est éteint ce 16 juin 2017. La sortie de Creed : l’héritage de Rocky Balboa en novembre 2015 avaient célébré les 40 ans du boxeur de Philadelphie. Film après film, match après match, l’Étalon italien s’est pris l’Histoire dans la gueule – comme autant d’imparables crochets. Le personnage totem de Sylvester Stallone a inlassablement occupé le centre du ring hollywoodien, autrement dit le territoire culturel mondial. Dans son numéro 3 (« Selle de Ch’val »), Jef Klak rendait hommage à cette figure du combat contre soi-même. Quarante ans pour devenir – et transmettre comment devenir – un être humain digne de ce nom, au milieu des bêtes, grâce aux bêtes.

 

« Toi, nous, n’importe qui, personne ne frappe aussi fort que la vie. C’est pas d’être un bon cogneur qui compte ; l’important, c’est de se faire cogner et d’aller quand même de l’avant, de pouvoir encaisser sans jamais, jamais flancher. C’est comme ça qu’on gagne.  »

Rocky (Sylvester) à son fils, Rocky Balboa, 2006

 

Rocky est né en 1945 à Philadelphie, soit un an avant son créateur – qui lui donne vie en 1976, après un tournage de vingt-huit jours. Avec un budget poids plume, il remporte trois Oscars, dont ceux de meilleur film et de meilleur réalisateur. Scorsese, Pakula, Lumet ou Bergman, dans les cordes ! Débute une saga : sept films, quarante ans de boxe, quarante ans d’Amérique, quarante ans d’alter ego pour Sylvester Gardenzio « Sly » Stallone – alias Robert « Rocky » Balboa. Fils d’un immigré italien et d’une avant-gardiste du catch féminin, Stallone a d’abord bien du mal à lancer sa carrière : il est tour à tour acteur dans un film érotique et figurant pour Woody Allen, puis pour la série TV Kojak. En 1976, après avoir été un temps SDF, l’acteur raté aux muscles saillants et à la gueule cassée a 30 ans et devient – littéralement – Rocky, « L’Étalon italien » (stallone en italien veut dire « étalon »). Comme son personnage paumé révélé par le ring, Sly est l’outsider d’Hollywood, l’acteur qui ne perce pas, celui qui va jouer sa vie sur un scénario écrit en trois jours 1 Rocky (1976) et Rocky V (1990) ont été réalisés par John G. Avildsen. Rocky II (1979), Rocky III (1982), Rocky IV (1985) et Rocky Balboa (2006) par Sylvester Stallone, et Creed : … Continue reading. Rocky Balboa vit à Kensington, quartier populo de Philadelphie, avec ses briques rouges rappelant le passé industriel de la ville et son melting-pot ouvrier. Il se maintient péniblement à flot grâce à de petits matchs de boxe sans ambition ou en servant d’homme de main au mafieux local.

Rocky s’ouvre sur un combat. La figure du Christ surplombe le match entre l’Étalon italien et Spider Rico (Rico l’Araignée), dont l’enjeu n’est qu’une poignée de dollars. Vainqueur, seul et brisé, Rocky sort du ring et arpente la finitude de ses horizons, coincés entre deux trottoirs. D’un côté de la rue, une animalerie où travaille la femme dont il est amoureux. De l’autre, la salle d’entraînement de Mickey « Mighty Mick » Goldmill [2. Burgess Meredith. ], ancien champion à la gloire délavée, qui lui sert d’entraîneur et de figure paternelle.

Rocky rentre dans l’appartement miteux qu’il partage avec Cuff et Link, ses deux tortues, et Moby Dick, son poisson rouge. Les seuls êtres vivants avec qui il peut partager la maigre victoire du soir et sa condition misérable. « Je n’en serais pas là si vous saviez danser et chanter  », lance Rocky à ses colocataires aquatiques. Après avoir philosophé sur la nourriture en paillettes de ses compagnons, il va se coucher, meurtri par le combat, un Christ en croix au-dessus du lit.

Dès ces dix premières minutes, tous les thèmes de la saga des Rocky sont exposés : la boxe, l’amour, la religion, la rue et les animaux. La suite, on croit la connaître. Apollo Creed [3. Carl Weathers. ], le top dog (favori), celui qui chante et danse sur le ring, l’Afro-Américain bling-bling et désœuvré champion du monde en titre, trouve ce dont il a besoin pour faire rêver l’Américain moyen et relancer sa carrière : un underdog [4. Littéralement : chien d’en-dessous. ] – celui sur lequel personne ne parie. Creed pense lui offrir une leçon de boxe et la chance de concrétiser le rêve américain. Balboa est parfait pour ça : il est blanc, à une époque où seuls les Noirs raflent le titre, et il est pauvre. Son surnom enfin, « l’Étalon italien », sent bon le coup de com’.

Or l’étiquette n’est pas le produit : Rocky est un drôle d’animal à la « fausse patte », un gaucher dans le jargon, très délicat à affronter. Tout est en place pour une nouvelle fable made in USA, terre de tous les possibles. Mais l’Étalon italien perd le match. Le Rocky de 1976 n’est pas une success-story [5. Il deviendra cependant une légende pour les six autres films et les quatre décennies à venir : une statue lui sera même érigée devant le musée de Philadelphie, à la vie comme à l’écran. ]. Tout ce qu’il parviendra à faire, c’est tenir la distance.

Tenir la distance, c’est ce que le Blanc Chuck Wepner avait fait en 1975 contre le champion Mohamed Ali, quinze rounds debout contre le champion des champions – de quoi inspirer Sylvester pour son scénario.

Premier round
Le ring est le propre de l’homme

Dans une longue première partie du film, les références animalières se multiplient. En insistant sur l’animalisation du peuple, la saga des Rocky offre un aller-retour permanent entre humanité et animalité. Dès le lendemain matin du match contre Spider Rico, encore fourbu de son combat, Rocky se rend dans l’animalerie pour discuter de ses tortues. Il y a ses habitudes et en pince pour la vendeuse, Adrian [6. Talia Shire. ]. Il reprend sa dissertation sur l’alimentation des tortues là où il l’avait laissée la veille, puis taille la bavette avec les chiots et oiseaux de la vitrine. Rocky fait le clown pour séduire Adrian, avec son chapeau de Chaplin écrasé et ses yeux pochés de Droopy bagarreur. La vendeuse ne peut ou ne sait lui répondre. C’est une femme qui porte l’oppression sur elle, les yeux constamment baissés, affichant le silence assourdissant de sa timidité. La patronne de l’animalerie, indifférente à la parade nuptiale, les sépare avec autorité : Adrian doit d’abord s’occuper de nettoyer les cages. La communication paraît plus évidente entre « l’étalon » et les animaux qu’entre êtres humains qui ne se parlent que pour s’invectiver, se commander ou s’ignorer.

Il y a Adrian, mais aussi Butkus, le chien dans la cage. Butkus est un bulldog, d’une corpulence rappelant celle de Rocky. C’est surtout le chien de Stallone dans la vie, qui devient celui de Rocky dans la saga [7. Il est crédité « Butkus Stallone » au générique final de Rocky – bien après les acteurs humains. ]. Dans les commentaires du DVD de Rocky Balboa, Stallone explique la genèse du scénario du premier film et présente Butkus comme le coscénariste : Sylvester écrivait avec son chien à côté, lui faisant relire au fur et à mesure ses notes et lui demandant un retour critique. « Qui ne dit mot consent  », s’amuse l’acteur-scénariste. Dans la vie comme à l’écran, Butkus a le même statut de compagnon de galère, d’entraînement ou de réussite.

Adrian a un frère, Paulie [8. Burt Young. ], meilleur ami beauf et antithèse raciste de Rocky, qu’elle qualifie de « porc ». Le frangin a les mains gonflées à force de remuer les carcasses de bœufs pour le compte des abattoirs Viande du Trèf le. Drôle de famille : l’une vend des animaux, tandis que l’autre les découpe. Tous deux partagent une même infériorisation : leur proximité avec l’animal sert essentiellement à caractériser un peuple rabaissé, celui qui courbe l’échine dans les rapports de domination.

Même dans cette ménagerie humaine, il y a une échelle de valeurs, un continuum gradué. L’homme des abattoirs aux mains gonflées souffre de sa condition d’ouvrier et aspire à devenir homme de main: comme Rocky, il voudrait casser les pouces des dockers qui doivent de l’argent à Gazzo, macho mafieux qui roule en limo. Aux lois du marché, Paulie préfère celles de la jungle qui gouvernent les prolos de Philadelphie. Il veut décharger sa rage. Mais dans la pratique, Rocky n’est pas à la hauteur de son rôle de « sac à viande  », comme l’appelle Gazzo. Il refuse de casser les pouces des travailleurs qu’il rackette. Il n’est ni la bête féroce ni le décérébré que la société voudrait le voir jouer. C’est un curieux mélange de bête et d’homme, brouillant les pistes.

Round 2
Une bonne droite et un crochet du gauche !

Les années 1960 marquaient l’apogée du modèle de l’American Way of Life, appelé à s’effriter la décennie suivante. Les contestations politiques se multiplient, le modèle américain ne rassemble plus, explosant dans les voix éparses des minorités opprimées : femmes, Noirs, Latinos, homosexuels… C’est au milieu de ce tumulte des années 1970 que Stallone, alors dans la galère, écrit le film. Adrian a peur des hommes, partageant dans le logement de son frère la banalité de la condition féminine, entre boulot, fourneau et menaces de coups. Pas de success-story pour elle non plus, pas d’émancipation réelle : elle ne quitte son frère que pour devenir femme au foyer auprès de Rocky. Malgré la tendresse entre elle et le futur champion du monde, elle ne sort pas de sa condition subalterne. Ses plus hauts faits d’armes : ses conseils prodigués dans l’ombre et ses talents culinaires. Rocky/Stallone ne casse pas les pouces du réel: les films décrivent, aussi, les crasses du quotidien.

L’existence est sombre – surtout en bas de l’échelle, pour tous les humains-moins-humains, les Étalons ou les Spiders. Les relations humaines sont régies par l’exploitation et la consommation de l’autre. Balboa est un Italo-Américain rackettant, pour le compte d’un Américano-Italien, des ouvriers partageant la même misère. Paulie ne pense qu’à la thune qu’il pourra tirer du succès de son ami Rocky, quitte à l’étiqueter « viande » pour quelques tickets. Mick s’obstine en vue de la gloire qu’il pourra retrouver avec son poulain. Quant à Creed, il ne permet le rêve américain à l’underdog que pour relancer et justifier sa propre carrière.

Stallone raconte la détresse des « petits Blancs » qui ont de plus en plus de difficulté à tenir leur rang et leur rôle dans la société américaine. L’ironie du regard porté sur ce déclassement de la société blanche ponctue la saga où, à part Rocky, ce sont les Noirs qui ont les plus beaux rôles. Ce sont eux les champions, eux qui connaissent le jeu, eux qui gardent « l’œil du tigre ». La question de la virilité est une facette de cette réflexion. Ce monde blanc est sans femme ou sans enfant. Spider, Mick ou Paulie n’ont ni épouse ni descendant. Dans le quatrième épisode, Paulie est « marié » avec un robot. À tous points de vue, Rocky est un accident. Les jeunes Blancs qu’il prend sous son aile sont fuyants, arrogants et cupides (de Tommy Gunn [9. Tommy Morrison. Boxeur dans la vie, champion du monde en 1993 grâce à une victoire aux points sur l’Afro-Américain George Foreman. ] – Rocky V – à son propre fils Robert « Rocky » Junior [10. Tour à tour Seargeoh Stallone, Ian Fried, Rocky Krakoff, Sage Stallone et Milo Ventimiglia. ]), tandis que les Noirs partagent la combativité et la dignité du maître Rocky (Steps – Rocky Balboa – et plus récemment Adonis [11. Michael B. Jordan. ] – Creed : l’héritage de Rocky). Les individus qui hantent les rues du ghetto, chantant la nuit autour d’un brasero, sont majoritairement blancs. Ils sont désormais sur un pied d’égalité avec les Noirs pour les quelques emplois ou opportunités disponibles [12. Victoria A. Elmwood « Just Some Bum from the Neighborhood: the Resolution of Post-Civil Rights Tension and Heavyweight Public Sphere Discourse in Rocky (1976) », Film & History, 35.2, 2005. ]. Au lendemain du triste combat contre Spider Rico, Balboa se rend compte qu’il n’a plus d’entraîneur ni de casier. Sa place est prise par un jeune Noir, sans doute plus prometteur. Mick a mis les affaires de Rocky dans un sac et rejeté Balboa hors de l’enclos cordé. Il n’a plus rien à y faire, lui qui ne boxe que « comme un foutu singe  ». Le boxeur sans avenir devient un « animal non humain » exclu de la communauté d’exercice de la perfectibilité.

Round 3
Sortir du ring et de la cage

Dans la saga des Rocky, il se joue toujours autre chose qu’une rencontre sportive. La présence des animaux dans tous les épisodes rappelle d’abord la persistance d’une zone limite dans laquelle les formes de domination sociale, économique et politique rapprochent les plus faibles des humains et les animaux. C’est parce qu’il est renvoyé à une nature brutale, à une bestialité construite ou à une domestication sans noblesse que le peuple auquel appartient l’Étalon italien peut être associé à un bœuf, un gorille ou un chien. Par là, le film affirme l’unité fondamentale de l’humanité et postule que les clivages fondamentaux sont moins entre sexes ou entre races qu’entre classes sociales. Le ring devient le lieu de réalisation de la liberté et de la perfectibilité humaines. Chaque film est construit autour d’un combat qui renvoie au conflit guerrier, à l’âgon et à la révolte en tant que conditions de la réalisation du politique, fondée d’abord sur la liberté individuelle.

Dans le premier Rocky, le commentateur sportif résume le match Balboa-Creed à l’affrontement de « l’homme des cavernes  » et du « cavalier  », celui qui monte et domine la bête. Rocky incarne l’humain-moins-humain, lui qui ne sait pas écrire et n’apprendra que dans le troisième film, en même temps que son fils. Apollo Creed est symétriquement l’opposé de Rocky : il est riche, maîtrise le langage et les médias. Le spectacle qui précède le combat rappelle que tous les hommes ne sont pas égaux devant les symboles de la république. L’Étalon italien se saisit maladroitement d’un tout petit drapeau, pendant que le champion apparaît successivement en Georges Washington et en Oncle Sam. Le lieu et la date du combat ne sont pas anodins. Le match se déroule à Philadelphie, la « cité de l’amour fraternel » comme le proclame cyniquement le champion noir, et en 1976, pour le bicentenaire de la Déclaration d’indépendance signée dans cette ville. Cette année-là, les États-Unis viennent de jeter l’éponge après leur match truqué contre le Vietnam. L’image de l’Amérique est à reconstruire. Venu de sa ferme de cacahuètes, le démocrate Jimmy Carter va bientôt remplacer le républicain va-t’en-guerre Richard Nixon à la présidence. Rien ne change pourtant pour l’homme de la rue qu’incarne Balboa : il se fait dérouiller sur le ring et reste le perdant.

Dans la bouche du commissaire soviétique, le combat qui oppose Balboa au géant soviétique Drago [13. Dolph Lundgren. ] « Le Taureau de Sibérie » dans Rocky IV (1985) devient la lutte entre le « regard sur l’avenir  » d’une société socialiste présentée comme obsédée par la génétique et « la faiblesse pitoyable  » de la société américaine décadente. Pour le combattant états-unien, c’est une lutte entre une humanité technophile totalitaire et une humanité généreuse donnant sa chance à tous, au-delà des murs et des races. Le boxeur blanc, associé à un entraîneur noir, venge Apollo Creed dont il a repris les couleurs, celles du drapeau national. « Tout le monde peut changer  », crie Rocky, victorieux, à destination du peuple soviétique. Les coups sont durs pour les déterminismes. Le soldat Drago se rebelle au milieu du match contre la nomenklentura du « socialisme réel ». Il ne veut la victoire que pour lui-même. L’hostilité initiale de l’Homo sovieticus s’est muée en communauté de condition et de pensée. En tenant la distance et en terrassant la brutalité froide, Rocky a fait vaciller les certitudes et a libéré une opinion publique naissante dans l’URSS de la Perestroïka. Même dans le camp du perdant, l’homme reste homme. À l’Est comme à l’Ouest, la Terre est round.

Sur le ring, Rocky ne cesse de se réinventer dans sa boxe : roc, étalon, gaucher, pesant, singe, droitier, léger… Il est intéressant de noter le contexte dans lequel le héros de pellicule et de sueur voit le jour : en 1975, soit un an avant la sortie du film, le philosophe utilitariste Peter Singer publie Animal Liberation. Le concept de « libération animale » renvoie aux différents fronts de libération nationale des peuples colonisés et autres mouvements visant l’émancipation [14. Voir l’article « Je suis un “terroriste” parce que j’ai défendu les droits des lapins. Entretien avec Josh Harper, militant états-unien pour la libération animale ». ]. Les années 1970 ajoutent le « spécisme » aux maux de la société.

Pour se réaliser en tant qu’homme, Rocky doit se saisir de l’animal comme d’un miroir, une ressource ou un compagnon. Alors que dans le début du premier Rocky, le personnage interprété par Stallone, renvoyé à son animalité, refuse la viande que lui tend Paulie, le début de son ascension est ensuite marqué par des œufs crus avalés, puis par le steak que son ami lui découpe et que sa compagne lui cuit. Surtout, l’entrée dans la communauté est symbolisée par l’acquisition d’un chien, véritable objet de partage et d’apprentissage de l’humanité – celle qui libère, nourrit et caresse, pas celle qui enferme dans une condition. Dans Rocky (1976), Adrian offre Butkus à Rocky pour s’entraîner en vue du Championnat du monde. Dans Rocky Balboa (2006), Butkus est mort. Cette fois-ci, Rocky n’est plus l’underdog de 1976, mais le propriétaire d’un restaurant dans son ancien quartier prolo qui décide de prendre un jeune métis sous son aile, Steps. À son tour, Rocky offre un chien au jeune des quartiers relégués : devenir son maître sera le gage de son émancipation.

Rocky : On apprend beaucoup en parlant aux chiens. Regarde celui-là. Viens, le chien. Il est mignon, dans le genre moche. Regarde-le bien. Couleur vieux meuble, comme un coffre de pirate. Tu vois ce qu’il fait ? Couché comme ça ?

Steps : Il fait rien.

– Ben si : il gaspille pas son énergie.

– Forcément, il est mort.

– Mais non. Il a encore des heures de vol. De la bonne bouffe, des nouveaux copains, et c’est reparti.

– Tu l’appellerais comment ?

– C’est pour vous, ce chien.

– C’est pour nous deux. C’est un chien communautaire. 50-50.

– Je connais rien aux chiens.

– C’est pas dur. Tu le caresses, tu le nourris, et la nature fait le reste. […] (À l’adresse du chien dans la cage du chenil) Prêt à te faire libérer ?

Round 4
Cogner la viande

Pour se libérer lui-même et s’accomplir comme humain dans la république des égaux, l’underdog du Rocky de 1976 doit user de son corps et de ses poings et démontrer au monde qu’il est plus qu’une carcasse. Devant les médias invités par Paulie, Rocky dévoile la méthode d’entraînement qu’il a inventée : prendre les carcasses pendues aux crochets de l’abattoir pour des punchingballs. « Si tu frappes Creed pareil, mec, on va finir en prison, ou accroché sur un crochet, comme ça  », lui avait dit Paulie. Dans leur bureau chic d’un gratte-ciel du centre-ville, figure de notre monde capitaliste, le staff du top dog Apollo prend alors la mesure du potentiel de Balboa. À la télé, les images du boxeur prolo, les poignets couverts du sang des bêtes, contrastent avec la discussion en cours d’Apollo Creed sur les gains de ses spots publicitaires. Hors les poings, point de salut.

Quand il frappe sur les carcasses dépecées, c’est le corps nu, la chair infrapolitique qui est exposée – celle que partagent prolos et animaux. Pour briser les déterminismes, c’est-à-dire décider de son rapport au monde et le modifier, il doit cogner sur la viande qu’on voudrait qu’il soit. Une fois monté sur le ring, il ôte son peignoir marqué du slogan publicitaire des abattoirs Viande du Trèfle. L’esclave peut renverser le maître Apollo si le corps est mis en risque [15. Jason Price, « Running with Butkus: Animals and Animality in Rocky », Humanimalia – a journal of human/ animal interface studies, Vol. 5, no2, DePauw University, printemps 2014. ] : pour tenir la distance jusqu’au round final, Rocky ordonne à son soigneur de lui découper la paupière close par les coups de Creed.

Dans les sept films, Rocky ne cesse d’aller et venir entre cette faim du loup en chasse et la mollesse de l’humain repu, celui qui, après avoir gagné, n’a plus rien à (se) prouver. Une carrière en dents de scie calquée sur celle de Stallone qui, passés les premiers Rocky et la série Rambo, connaîtra la traversée du désert hollywoodien. Balboa remporte la victoire lors de sa revanche contre Apollo Creed dans Rocky II, puis devient nouveau riche dans Rocky III : il roule en berline, porte la cravate, habite un palace et perd en pugnacité. S’il enchaîne les victoires et conserve son titre, c’est seulement parce que son entraîneur, Mick, soucieux de sa santé, s’arrange pour que ses adversaires ne soient pas à la hauteur. Il s’agit de capitaliser. L’underdog qui le provoque alors, Clubber Lang [16. Mister T (Laurence Tureaud), ancien garde du corps du boxeur Mohammed Ali.], boxeur hargneux du ghetto avec des plumes en guise de boucles d’oreilles, met KO Balboa en deux rounds et rafle le titre de champion. « Il a la rage. Toi, t’as perdu ta rage en remportant le titre […]. Le pire t’est arrivé, aucun boxeur n’est à l’abri de ça : tu t’es civilisé […]. Les présidents et les généraux prennent bien leur retraite, les chevaux aussi. Même les meilleurs. On les met au haras. Toi aussi, tu dois prendre ta retraite  », l’avait pourtant prévenu Mick.

Cette défaite est fatale à l’entraîneur, qui meurt d’une crise cardiaque après le match. Apollo Creed, l’ancien adversaire et désormais ami, va donc entraîner Rocky : « Quand on s’est battus tous les deux, tu avais l’œil du tigre, mec, la rage. Il faut que tu la retrouves, et pour ça, tu dois repartir de zéro. On va peut-être reprendre le titre.  » Creed a l’instinct. Balboa retrouve la ville abrasive et les salles d’entraînement de seconde zone pour « apprendre à boxer comme un Noir  », tenir la distance et renvoyer l’arrogant Clubber Lang au sol.

Round 5
Beyond beef… The Italian Stallion

Le choix de l’abattoir pour accueillir le rite initial de l’ascension sociale de Rocky n’est pas anodin. « Les Américains ont une histoire d’amour avec les bœufs  », écrit Jeremy Rifkin dans son essai consacré à la culture de l’élevage bovin aux États-Unis [17. Jeremy Rifkin, Beyond Beef, the Rise and Fall of the Cattle Culture, Plume Printing, 1993. ]. Mais combien sont-ils à en connaître et surtout à en assumer la brutalité ? Un des intérêts de Rocky est qu’il rappelle cet ancrage de la « culture du bétail » dans la construction des États-Unis. L’histoire industrielle ou les paysages urbains du nord-est du pays sont intimement liés à cette culture, qui est aussi celle de la boulimie de viande, de l’utilisation massive de la chimie ou du détournement des ressources naturelles au profit de l’appétit d’une minorité. Un siècle s’est écoulé depuis la fin de la guerre civile américaine et l’émergence de la grande puissance mondiale. L’industrie a désormais des airs de nature morte : dans le décor du film, la plupart des ouvriers errent dans la rue, les cargos immobiles dans le port semblent désormais attendre une fin, les cheminées des fonderies et des usines continuent de scander la ligne d’horizon, les rails ou les fils téléphoniques strient tristement le champ de vision. Rocky V (1990) nous montre Kensington encore plus délabrée. Tout passe, tout casse, sauf la dureté de la ville.

Les paysages en déshérence de Philadelphie comme les ouvriers du film rappellent l’enracinement historique des abattoirs dans la cité de la liberté. L’organisation scientifique du travail a sapé l’indépendance et la sécurité des bouchers qualifiés, remplacés par les killing gangs (« bandes des tueries [18. « Tuerie » est l’ancien nom de l’espace urbain où l’on transformait l’animal en viande. Quand les abattoirs furent créés au XIXe siècle, il se mit à désigner la zone spécifique où l’animal était tué, puis subissait les premières transformations. ] ») : c’est ainsi qu’on appelait les migrants de fraîche date (Polonais, Lituaniens, Slovaques en majorité) assignés aux métiers de « casseur de pattes », « éventreur », « boyaudier » ou « saigneur ».

Le journaliste Upton Sinclair accélère sans le vouloir le passage à la grande industrie mécanisée avec son enquête La Jungle parue en 1906. Alors qu’il cherchait à dénoncer les conditions de travail de ces ouvriers immigrés, c’est la description du sort des animaux qui émeut l’opinion publique. Le Président Theodore Roosevelt, pourtant hostile à Sinclair en raison de ses positions socialistes, diligente une enquête à Chicago sur les installations de conditionnement de la viande, conduisant à l’adoption de la Loi sur l’inspection des viandes (Meat Inspection Act) et de la Loi sur la qualité des aliments et des médicaments de 1906 (Pure Food and Drug Act). « J’ai visé le cœur du public et par accident je l’ai touché à l’estomac  », dira Sinclair.

Le principe de la chaîne d’assemblage a été expérimenté dans les abattoirs des grands marchés urbains dès les années 1880. Le T-bone steak a devancé la Ford-T dans l’histoire de l’automatisation : le travail à la chaîne est né de la chaîne alimentaire. À la fin du XIXe siècle, il fallait être capable de traiter les flots de bovins que les chemins de fer ramenaient des Grandes Plaines vers les zones urbaines en expansion.

La déconnexion entre producteurs et consommateurs exigeait d’aller vite, d’augmenter la productivité et le nombre de travailleurs non qualifiés.

Presque un siècle plus tard, sous la conduite de Paulie et de ses équipiers, les carcasses de bœuf glissent encore sur les rails de la jungle automatisée, mais ce que montre Stallone, ce n’est pas l’œil triste de l’animal qui va être tué froidement. On ne voit pas l’abattage des bœufs. « Qui a tué ça ?  », interroge par deux fois Rocky. « Ça se fait en face  », répond Paulie sans en dire plus. Ce ne sont déjà plus des animaux, mais de la nourriture : Paulie tranche rapidement un steak à Rocky dans l’usine, au milieu de la viande pendue, pour le repas du soir. « C’est une morgue pour animaux  », insiste Balboa pour nous rappeler le mélange des genres et son dégoût des lieux [19. Jason Price, « Running with Butkus: Animals and Animality in Rocky », art. cité. ].

Dans Rocky II, après s’être confronté au monde factice et stigmatisant de la publicité, après s’être mêlé aux interminables queues des bureaux d’embauche pour trouver un « boulot propre  », Balboa est contraint de travailler à l’abattoir. Avant de s’y résoudre, on le découvre lavant son chien dans sa baignoire, et lui confiant : « Je sais que je peux trouver un boulot si je veux. Mais est-ce que je veux d’un boulot que je ne serai pas heureux de faire ? En plus, tu sais, on a besoin d’argent maintenant, Butkus. Les chiens se moquent de mes problèmes. Oui j’aimerais être un chien des fois. Fais-moi un bisou.  »

Dans une longue séquence quasi documentaire, on voit Rocky récupérer sur un chariot les morceaux de viande débités par une machine : le boxeur a le casque trop grand qui lui tombe sur le visage et la blouse d’ouvrier souillée de sang et de crasse. Seule sa musculature l’aide à se distinguer : elle lui permet de transporter les carcasses plus facilement que ses collègues. Vaine distinction, puisque le travail s’achève irrémédiablement par le nettoyage des déchets laissés sur la chaîne de dépeçage puis par le licenciement. À l’ère des abattoirs et du travail modernes, la tâche est toujours dégradante – on est toujours le chien de quelqu’un. Avant qu’il se fasse virer de l’usine par son supérieur noir, un collègue l’apostrophe alors qu’il porte une carcasse de bœuf : « Hey Rock, vous deux [toi et le bœuf], vous êtes comme de vieux potes, pas vrai ?  » « Les vieux potes n’ont pas aussi bon goût  », répond Rocky, conscient de sa différence. Un working class hero qui, pour transformer sa condition, la nie en redevenant sans cesse boxeur.

Le seul vieux pote, c’est Paulie. Après être enfin devenu homme de main pour Gazzo le mafieux, Paulie a dû se résoudre à reprendre son travail « honnête » dans l’abattoir (Rocky Balboa, 2006). Puncher ne lui a pas offert de piste d’envol. Il a les mains qui gonflent de l’ouvrier, les doigts du peintre du dimanche, pas les poings du cogneur. C’est à lui que, retraité et veuf, Rocky demande s’il doit une dernière fois remonter sur le ring. Ramenés à leur plus simple humanité, les deux personnages se retrouvent dans l’abattoir vide. Les crochets sont débarrassés de leurs carcasses. Dans cette scène, les seuls animaux « présents » sont le chien que Paulie peint après ses heures de labeur, et la bête qui hurle dans le ventre de Rocky. Les deux semblent encagés dans leur condition :

Paulie : Personne ne te voit plus remporter un titre.

Rocky : Je sais. J’y prétends pas.

– Alors quoi, t’es détraqué ou bien ? T’es fâché parce qu’on a démoli ta statue ?

– Pas vraiment.

– Si c’est pour le fric, attache-toi au cou un écriteau « Cognez-moi 5 $ ». Tu feras fortune. (Rires) Alors quoi, t’as pas l’impression d’avoir déjà atteint le sommet ?

– Le sommet ? J’ai encore des trucs au sous-sol.

– Au sous-sol ?

(Montrant son ventre) Là-dedans.

– Quels trucs ? Parle-moi de tes trucs.

(Pleurant pour la seule et unique fois de la saga) Des fois, c’est dur de respirer. Je sens une bête au fond de moi. (Il reprend ses esprits) Tu veux m’aider à m’entraîner ?

– J’ai un boulot.

– Je comprends.

– Tu te rappelles, une fois tu m’as dit : « Quand on reste trop longtemps dans un endroit, on devient cet endroit. » (Montrant l’abattoir) Tout ce que j’ai est ici.

Deux scènes plus tard, le vieux Paulie est licencié « comme un chien ». La descente est toujours plus rapide que l’ascension. Pour la dernière fois il quitte l’usine dépité, un gros morceau de barbaque subtilisé sous le bras et ses toiles animalières ratées sous l’autre.

Dernier Round
Tenir la distance de l’animal

Rappeler que Rocky a 40 ans, c’est aussi mettre en avant l’historicité d’une œuvre [20. Re-regarder sept Rocky, c’est aussi traverser quarante ans de technique cinématographique : le premier Rocky est tourné avec de toutes nouvelles steadycams, innovant ainsi dans la mobilité des prises de vue. Le grain suit la courbe du temps pour perdre en rugosité et lisser peu à peu les reliefs de la peau des boxeurs. Les contrastes bleu-orange apparaissent avec le numérique des années 2000. Le montage s’accélère avec les ans, rythmant les dialogues comme des coups distribués sur un ring. ] et d’un combat. Revenir sur ces quatre décennies, c’est rappeler que l’histoire ne s’établit qu’en fonction des sélections utiles aux sociétés présentes, au détriment du hors-champ. Depuis 1976, la réflexion sur la condition animale est sortie de la marginalité. Progressivement, à partir des années 1980, mouvements de protection animale et autres mouvances écologiques ont lutté, et parfois permis de modifier le statut des différents animaux. « Il faut sortir notre regard et notre réflexion du nombril humain  », explique ainsi Éric Baratay, historien spécialiste de l’histoire culturelle des animaux : « examiner avec générosité pour mieux voir et souligner les capacités et les potentialités des animaux, dans leurs diversités spécifiques, alors qu’on n’a fait que les nier ou les masquer pour défendre la place et les privilèges que l’espèce humaine s’est attribués [21. Éric Baratay, Le Point de vue animal, éd. Seuil, 2012. ] ».

Au cours des mêmes années, Stallone, comme d’autres dans le cinéma populaire américain, subit l’influence de la New Right, beaucoup moins favorable aux mouvements d’émancipation. En des combats douteux, comme autant de matchs arrangés avec la réalité, il devient un symbole des « années Reagan », de l’exaltation nationale au libéralisme transnational. Jusqu’à être repris dans la culture populaire française : pour « Les Guignols de l’info », le visage de l’underdog de 1976 est devenu la marionnette du monde mondialisé, incarnant le cynisme de l’exploitation et de l’oubli de ces masses humaines qui ne demandent qu’à user de leur perfectibilité et de leur liberté.

Dans Rocky, et à moindre mesure dans Rocky II et Rocky Balboa, il est pourtant question de boxe, de tendresse et d’amour, et surtout des catégories de population qu’on tente de sortir du débat politique en les déshumanisant : les « sauvageons », « les sans-dents » ou les « illettrés des abattoirs » ; ceux avec qui « de toute façon, on ne peut pas parler ».

Dans les cordes du ring comme dans la froide géométrie des rues à angle droit et des rails de la chaîne d’abattage, c’est en effet des confins du cercle de la subjectivité politique qu’il s’agit. Humains et animaux sont présentés dans les films comme partageant parfois la même dévalorisation et la même crasse. Or, loin de jouer cette carte de l’opposition entre animaux et humains, Rocky se saisit d’une analogie de condition, plus que d’une communauté de nature. Pour Stallone/ Balboa, s’émanciper, c’est tenir la distance qui sépare l’homme de l’animal.

Alors que Rocky a été ruiné par les malversations de son comptable (Rocky V), et qu’Adrian est obligée de retravailler dans l’animalerie de Kensington, le clan Balboa ne succombe pas aux avances du manager cupide qui essaie de convaincre Rocky de retourner sur le ring. « Laissez-moi manager sa carrière, et vous vivrez comme des humains  », propose-t-il. L’épouse, qui a connu le haut comme le bas de l’échelle, a conscience que la dignité humaine ne se mesure pas au nombre de victoires par KO, de voitures ou de domestiques. Elle retourne le stigmate à l’adresse du requin : « Nous vivons une vie d’humains. Franchement, vous devriez essayer.  »

 

 

 

Notes

1 Rocky (1976) et Rocky V (1990) ont été réalisés par John G. Avildsen. Rocky II (1979), Rocky III (1982), Rocky IV (1985) et Rocky Balboa (2006) par Sylvester Stallone, et Creed : l’héritage de Rocky (2016) par Ryan Coopler, qui a aussi écrit le scénario avec Aaron Covington. À part ce dernier volet, tous les autres scénarios de la saga ont été écrits par Sylvester Stallone.
Grignoter le vide par la racine

Grignoter le vide par la racine

« We are lost / We are lost / We are lost ». Le constat n’a rien de neuf, évidemment. Il est même singulièrement répandu. N’empêche : avec Let Them Eat Chaos, album sorti en 2016, la poète et musicienne anglaise Kate Tempest est parvenue à donner un coup de polish à la grande armée noire des désillusions contemporaines. Consommation jusqu’à l’absurde, intrusion des écrans, gentrification rapace, pollution des imaginaires, etc., le Londres qu’elle dépeint est d’une tristesse sans appel. Et les sept personnages qui habitent ses poèmes scandés s’y démènent en vain, condamnés à l’angoisse. Désespéré, désespérant, mais aussi magnifique d’inspiration et de rage explosive.

« Et ils frissonnent au beau milieu de la nuit / Comptant leurs erreurs moutonnières1 « And they shiver in the middle of the night / Counting their sheepish mistakes  » (Chap. 2, « Lionmouth Door Knocker »). (Le texte original – in Shakespeare’s … Continue reading. »

4 h 18. Londres. Une rue triste et morne, aux abords de l’aurore. Ils sont sept à ne pas dormir, naufragés de la nuit aux blazes chelou : Gemma, Esther, Peter, Pious, Alesha, Bradley et Zoé. S’ils ne se connaissent pas, ils souffrent de maux similaires, clignant tristement des yeux dans les ténèbres londoniennes, accablés de cernes et d’angoisses.

Ces sept personnes engluées dans l’insomnie forment la colonne vertébrale de Let Them Eat Chaos[2. Plus ou moins « Qu’ils bouffent du chaos ». Marie-Antoinette powa (« Ils n’ont plus de pain ? Qu’ils bouffent de la brioche  »).], long album-poème de Kate Tempest (2016). Laquelle Tempest agite ces destinées disparates pour mieux sauter à la gorge du présent, toutes dents sorties. La mission de cette sculpteuse de mots britonne portée sur le hip-hop ? Ensevelir l’époque sous des tombereaux de vitupérations. Et ce qu’elle y voit avant tout, c’est un vide énorme, la damnation originelle de la « BoredOfItAll generation[3. Fille bâtarde de cette « blank génération » (génération du vide) si bien chantée par Richard Hell en terre punk : ] ».

D’ailleurs, c’est ainsi que commence son réquisitoire.

« Picture a vacuum ».

Représente-toi un vide.

Ce « vide »-là n’est pour commencer que métaphysique, voire astrophysique. C’est celui de l’univers, du silence éternel des espaces infinis qui faisait tant flipper tonton Pascal. Voici donc « les ténèbres immobiles et sans fin[4. « Picture a vacuum / An endless and unmoving blackness. » (Chap. 1, « Picture a vacuum »).] », où miroite un « petit éclat de lumière dans un coin caché[5. « That speck of light in the furthest corner. » (Ibid.).] ». Yep, nous sommes les fourmis minus perdues dans le grand tout, les atomes dans l’océan, les perdus intersidéraux. Rien de neuf sous les soleils. Lesquels s’effacent rapidement pour laisser place au véritable anti-héros du poème de Miss Tempest. La ville moderne. En l’occurrence : Londres.

Là tout n’est que luxe, vide et avidité.

*

C’est par la vidéo d’un concert donné devant les caméras de la BBC que l’on pénètre le plus facilement dans l’univers de Kate Tempest. Les morceaux qui composent Let Them Eat Chaos prennent véritablement chair dans ce décor minimaliste où elle se livre corps et âme, boule d’énergie rousse suant sous les projecteurs, apparent archétype anglais sautant gaillardement hors de l’ornière des stéréotypes. Avec ses faux airs de ginger-hippie gentille remerciant la BBC pour l’invitation, elle a beau ressembler à l’instructrice d’un fucking cours de yoga visant à la paix intérieure (tendance patchouli-youkaïdi appréhendée), sa prestation ne tarde pas à basculer dans une frontalité tout ce qu’il y a de moins babos. Peace and love ? My ass.

La recette n’est pas nouvelle pourtant. Remember Portishead, Massive Attack, Tricky, Archive, ces émanations trip-hop des années 1990 que plus personne n’écoute vraiment. Ou le grand Linton Kwensi Johnson qui dès les années 1970 clamait sur des beats reggae sa haine du monde tel qu’il tournait – « Inglan is a bitch[6. ] ». Mais Kate Tempest est poète avant d’être musicienne. Et la relative banalité de la musique qui la porte est sauvée par la portée de ses envolées et l’évidente sincérité de ses grincements. La damnation dépeinte, elle la porte en bandoulière – cela s’entend.

Texte ciselé après texte ciselé, Kate Tempest déroule donc le tapis gris à ses personnages pétris d’angoisse, dépeignant un champ de bataille méthodiquement fragmenté en 13 pistes. Pas de quartiers.

*

« Where have you landed ?  », s’interroge-t-elle en préambule.

Où avez-vous atterri ?

Réponse : dans un monde qui a perdu la boule, où se mêlent capitalisme vampire et consommation zombie. Les sept personnages convoqués s’y brisent les ailes, chacun à sa manière.

Pour Gemma, c’est « Kétamine au petit-déjeuner », vie dissolue et choix désastreux : «  J’ai essayé de changer mais je sais que / Si tu es bon pour moi je te laisserai partir / J’ai essayé de combattre cette tendance mais j’en suis sûr / Si tu es mauvais pour moi je ne t’en aimerai que plus[7. « Tried to change it but I know / If you’re good to me I will let you go / Tried to fight it but I’m sure / If you’re bad to me, I will like you more » (Chap. 3, « Ketamine for breakfast »).]. »

Pour Esther, le cocktail bières/sandwiches n’y changera rien, elle sait « qu’elle ne dormira pas d’un pouce avant que le soleil ne soit levé[8. « She knows that she won’t sleep a wink / Before the Sun is on its way » (Chap. 4, « Europe is lost »]. », rapport à ses angoisses sur l’état du monde dit civilisé, définitivement égaré – « We are lost / We are lost / We are lost. »

Pour Bradley, jeune arriviste aux dents longues, c’est la consommation, les fétiches engloutis à la file, en pure perte : «  Il se retourne dans ses draps, oreiller froid, corps chaud / Et il se dit : “C’est vraiment à ça que se résume le fait d’être vivant ? / Le journées passent comme des images sur l’écran / Parfois j’ai l’impression que ma vie est juste le rêve de quelqu’un d’autre / Ce sentiment que je vois le monde derrière des lunettes / Même quand je ris très fort ou tombe sur le cul / J’essaye de nouvelles choses, je tourne des films sur mon téléphone / Et je les regarde quand je suis seul : ça s’est vraiment passé[9. « He rolls over, cold pillow, warm body / And he thinks, “Is this really what it means to be alive? / The days go past like pictures on a screen / Sometimes I feel like my life is someone else’s dream / This feeling like I’m lookin’ at the world from behind glass / Even when I’m laughin’ hard, or fallin’ on my arse / I try new things, I shoot films on my phone / And I play them back when I’m alone, did that happen?” » (Chap. 9, « Pictures on a screen »).] ?” »

Quant à Zoe, elle compare le passé au présent, contemple la transformation de la ville qu’elle a aimée, et ça la plonge dans les pires affres : « Les squats dans lesquels on faisait la fête / Sont devenus des apparts trop chers pour nous / Les trous à rats dans lesquels on faisait la fête / Ont tous été restaurés / Je ne me sens plus chez moi / […] Depuis quand ce lieu est un bar à vins ? / Avant c’était la salle de bingo / J’ai arpenté ces rues toute ma vie / Elles me connaissent mieux que personne / Mais désormais elles ont changé / Je ne les sens plus frémir[10. « The squats we used to party in / Are flats we can’t afford / The dumps we did our dancing in / Have all been restored / It don’t feel like home no more / Since when was this a winery? / It used to be the bingo / I’ve walked these streets for all my life / They know me like no other / But the streets have changed / I no longer feel them shudder » (Chap. 10, « Perfect coffee »).]. »

Réactions plutôt qu’actions, les réponses apportées n’ont aucun effet. Elles entraînent simplement un peu plus loin dans le vide, la dépossession. Et le refrain revient, lancinant : « Nous sommes perdus. Nous sommes perdus. Nous sommes perdus. / Et toujours rien pour stopper la course, pour faire une pause / Pas la moindre trace d’amour dans la chasse au grand dollar / Ici dans ce pays où personne n’en a rien à taper[11. « We are lost, we are lost, we are lost / And still nothing, will stop, nothing pauses / No trace of love in the hunt for the bigger buck / Here in the land where nobody gives a fuck » (Chap. 4, « Europe is lost »).].  »

Cerise sur le désastre, sel sur les plaies, sniffée de speed sur une nuit d’angoisse, l’omniprésence des écrans et des réseaux sociaux, nouvel opium du peuple accélérant la perte de sens : « Ballades sirupeuses et selfies, selfies, selfies / Et me voilà aux portes de mon palais : Moi-même / […] Et pendant ce temps les gens crèvent en troupeaux / Et non, personne ne le remarque / Enfin si, certains s’en rendent compte / Tu peux le voir par les émojis qu’ils postent[12. « Saccharine ballads and selfies, and selfies, and selfies / And here’s me outside the palace of ME! / Meanwhile the people were dead in their droves / And, no, nobody noticed; well, some of them noticed / You could tell by the emoji they posted » (Ibid.). ] ».

Et cette ironie cinglante, crachat nationaliste surjoué, souligné au Stabilo par la récente actualité : « Et que penser des immigrés ? / Je ne les supporte pas / Généralement je me concentre sur mes propres affaires / Ils ne viennent ici que pour s’enrichir, une vraie plaie / Angleterre ! Angleterre ! Patriotisme ! / Et vous vous demandez pourquoi les mômes veulent mourir pour leur religion[13. « And about them immigrants? I can’t stand them / Mostly, I mind my own business / They’re only coming over here to get rich, it’s a sickness / England! England! Patriotism! / And you wonder why kids want to die for religion? » (Ibid.).] ? »

Au final, un bon gros tas de désespoir, que ne parviennent plus à masquer les sirènes de la publicité et des écrans narcotiques. Pour seul point final, la tornade à l’horizon qui va tout emporter, les rues gentrifiées, la consommation absurde, les marées noires, les derniers rhinocéros, les statuts Facebook et ces putains de selfies à la con.

« Il y a une grosse tempête en approche[14. « There’s a big storm rolling in » (Chap. 7, « Brew »). ] », prévient Tempest. Cela pourrait être l’occasion d’un changement – pourquoi pas ? Mais tu l’auras noté, l’optimisme n’est pas son fort. Si bien qu’elle n’y voit pas vraiment matière à rédemption[15. Contrairement aux zapatistes familiers de cette métaphore météorologique : « Vous avez entendu ? C’est le bruit de leur monde qui s’effondre, c’est celui du nôtre qui ressurgit », clamaient-ils en 2012. Voir : <lundi.am/Avis-de-tempete-planetaire-Jerome-Baschet>]. Nan, simplement un grand nettoyage par le vide, l’occasion de danser une dernière fois sous la pluie avant l’ultime extinction.

Tout ça est fort sombre, bien sûr. Pas grand chose à sauver de cette longue plainte. Hormis ceci, peut-être : cette humanité-là vit mal, mais au moins elle ne dort pas. Dans la nuit, elle se tourne, se retourne, est obsédée par le tic-tac planétaire. On lui dit « Arrête de pleurer / Achète plutôt[16. « Stop crying, start buying » (Chap. 4, « Europe is lost »).] », elle n’en reste pas moins accro aux rêves sombres, boulimique du chaos. Touchante (horripilante ?) victime sanglotant pour un peu d’amour alors que partout pleuvent les hallebardes. C’est exactement ce que grinçait un certain Bertrand Cantat au temps de sa grandeur inspirée, dans un long poème au titre transparent, « Nous n’avons fait que fuir » : « Nous, on aurait voulu qu’on nous parle gentiment, pas qu’on nous mente, hein ?! Juste qu’on nous parle gentiment, pour changer des marteaux, pour changer des enclumes… / Et bien sûr ça recommence, on s’est fait marteler, on s’est fait enclumer ! »

Notes

1 « And they shiver in the middle of the night / Counting their sheepish mistakes  » (Chap. 2, « Lionmouth Door Knocker »). (Le texte original – in Shakespeare’s tongue – de l’album/poème évoqué dans ce texte est à lire ici )

Brasiers du Brésil

Traduction par Nathalia Kloos et Ferdinand Cazalis
 
Article original sur Saltamos.net :
« Brasil, en la peor crisis política de su historia »

Dans un contexte tendu de réformes du code du travail portées par l’impopulaire gouvernement de Michel Temer – qui a remplacé celui de Dilma Roussef –, un enregistrement a récemment compromis le président, qui peut se voir destitué à tout moment. Accroché au pouvoir, Temer a alors envoyé un signal dangereux en promulguant un jour durant un décret autorisant le déploiement des troupes militaires dans la capitale pour contenir les manifestations qui demandent sa destitution. Le procès au Tribunal électoral supérieur devrait statuer, à moins d’un report, ce jeudi 8 juin 2017 sur la destitution du président. Au cœur du plus gros scandale politico-financier de son histoire, et dirigé par une élite corrompue jusqu’aux os, le Brésil traverse une crise sans précédent. Et le peuple est dans la rue.

Cet article sur la situation au Brésil pourrait être tout autre demain1 Ce texte a été publié le 25 mai 2017 sur le site de Saltamos (NdT).. Le Brésil vit un épisode de non-fiction tragique au scénario imprévisible. Une année vient de s’écouler depuis la destitution de la présidente Dilma Roussef – élue par 54 millions de Brésiliens –, par l’un des Congrès les plus conservateurs et réactionnaires de l’histoire, au nom de Dieu, de la morale et des bonnes mœurs.

Dès la nomination du nouveau gouvernement du vice-président Michel Temer, membre du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) – investi suite à l’impeachment de Dilma Roussef –, tout était clair. Aucune femme, aucun noir. Seulement des hommes blancs et riches. Son discours d’investiture annonçait la déroute : entouré par tous ces messieurs, il cita une phrase lue sur un panneau au bord la route : « Ne parle pas de crise, travaille. »

En décembre de l’année dernière, le gouvernement gelait pour une durée de vingt ans les dépenses publiques dans la santé, l’éducation et la protection sociale. Nombre de programmes sociaux mis en place par les gouvernements progressistes disparurent, ou virent leur financement drastiquement réduit. La sous-traitance effrénée du travail fut relancée, et Temer s’entêta à faire approuver des mesures hautement impopulaires, telles que la réforme des retraites – à l’époque l’un de ses soucis principaux – qui, comme l’ont dénoncé les mouvements sociaux, « supprime le droit à la retraite pour la majorité des Brésiliens  » ; et la réforme du code du travail, qui fragilise le droit des travailleurs face aux patrons. Bien que fortement combattues dans les rues, ces réformes commençaient à être débattues au Congrès, peut-être le seul soutien de Temer dans le chaos. Pour faire simple, le projet du gouvernement et de ses alliés était de faire porter par les épaules du peuple le coût de la crise. Rien de nouveau sous le soleil.

La bombe

Un taux de popularité désastreux ainsi que le rejet populaire des réformes avait progressivement sapé les appuis du président. Et voilà que, mercredi 18 mai, une bombe est lâchée. L’arrestation des patrons du groupe JBS – l’un des plus grands producteurs de viandes du monde –, visé par une enquête, était imminente. Afin de se protéger, grâce à la loi de négociation des peines par délation, les dirigeants de JBS acceptèrent de dénoncer d’autres personnes impliquées et de révéler les rouages de la corruption au sein de l’État, ainsi que d’enregistrer des rencontres avec les autorités. Le journal Globo, appartenant au groupe médiatique le plus puissant du pays, la Rede Globo, a ainsi dévoilé en exclusivité des enregistrements des conversations de Temer avec Joesley Batista (un des patrons de JBS) au cours desquelles il aurait donné son aval pour acheter le silence de l’ex-président de la chambre des députés Eduardo Cunha, du PMDB – le parti de Temer.

Figure centrale de l’impeachment et stratège machiavélique, Cunha faisait la pluie et le beau temps au Congrès avant son arrestation pour corruption, blanchiment d’argent et évasion fiscale. À cause de son pouvoir et de son travail infatigable en coulisses, son arrestation menaçait d’autres corrompus. Son silence était d’or. Dans la conversation, Temer dit à Batista que Cunha « a décidé de le punir ». Le patron lui explique avoir « réglé tous les comptes qui pourraient être en suspens » avec Cunha, et être « en bons termes avec lui ». Ce à quoi Temer répond : « Il faut que ça dure, entendu ? » Batista rajoute qu’il saura verrouiller la riposte, qu’il a un procureur de la justice qui lui donne des informations et qu’il tente d’en remplacer un autre.

Suite à une autre délation de Batista, c’est Aécio Neves qui est tombé. Jusque-là président du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), il s’était présenté aux élections présidentielles contre Dilma Roussef en 2014. Neves a demandé à Batista environ 700 000 dollars pour payer sa défense dans l’opération Lava Jato [Voir encadré : « Lavage Express »], une enquête sur la corruption dans le pays. Les révélations précipitèrent Temer au bord du gouffre, à tel point que sa démission devint une éventualité sérieuse – certains avancèrent qu’elle pourrait intervenir dès le lendemain même.

Mais il n’en fut rien. Dans un communiqué émis depuis le Palácio do Planalto – siège du gouvernement dans la capitale Brasilia –, Temer, visiblement en colère et nerveux, annonça qu’il ne renoncerait pas. Même posture adoptée le samedi 20 mai dans un autre discours, et dans un entretien accordé au journal Folha de São Paulo. Le coup des patrons de JSB a été magistral. Avant de lâcher leur bombe, ils ont pris soin d’acheter des dollars – dont le taux monte en flèche suite aux révélations – et de négocier un départ à New York en contrepartie de la délation. Ne laissant derrière eux que le chaos.

La sortie

« Le gouvernement Temer est fini  », promet le professeur de sciences politiques et directeur de la Fondation école de sociologie et politique de São Paulo (FESPSP) Aldo Fornazieri. Selon lui, « Le gouvernement Temer ne peut pas durer, il n’a pas  la moindre latitude politique ou morale pour gouverner, ni face au peuple brésilien ni face au monde. » Depuis ces révélations, la chute de Temer est très probable. On ignore simplement quand et comment elle aura lieu. Quelques heures après la nouvelle, huit demandes d’impeachment ont été déposées contre le président à la chambre des députés, qui s’ajoutaient à celles déposées auparavant pour d’autres raisons. La semaine suivante, l’Ordre des avocats du Brésil (OAB) en déposait une autre.

La décision appartient au président de la chambre des députés, Rodrigo Maia, du parti Les Démocrates, l’un des plus fidèles alliés de Temer. Pour Fornazieri, « ce serait la crise, c’est mauvais pour l’économie et pour l’emploi, et ce serait un processus très traumatisant pour le Brésil ». Il y a donc deux solutions à court terme : la renonciation par le président lui-même – difficile à imaginer – ou la destitution par le Tribunal fédéral suprême (STF) – jusqu’à présent aussi incertaine, car, selon Fornazieri, le STF « ne dispose pas du courage pour le faire  ». Une investigation ouverte par le STF contre Temer et Aécio Neves est pourtant en cours sur les délits d’organisation criminelle, corruption passive et obstruction à la justice.

Si aucune de ces options ne se concrétise, il faudra attendre l’aboutissement du procès qui a repris le 6 juin au Tribunal suprême électoral (TSE), et qui doit statuer sur les irrégularités dans les dépenses de la campagne de Roussef et Temer en 2014. Dans ce cas, Rodrigo Maia assumerait le gouvernement intérimaire pour trente jours et devrait convoquer des élections. Ce qui induit de nombreuses polémiques autour du type d’élections qui devraient être convoquées : directes ou indirectes[2. En cas de remplacement du président de la république dans les deux ans qui précèdent la fin de son mandat (dont la durée normale est de quatre ans), la constitution brésilienne prévoit des élections indirectes. Au lieu du suffrage universel, ce sont les 513 députés fédéraux et les 81 sénateurs qui élisent le nouveau président pour le reste du mandat. Si Temer venait à être destitué, des élections indirectes auraient donc lieu. Deux propositions d’amendement à la constitution ont été déposées :l’une à la chambre des députés en 2016 pour que les élections directes soient réalisées jusqu’à six mois avant la fin du mandat présidentiel ; l’autre au Sénat en 2017 pour qu’elles le soient jusqu’à un an avant la fin du mandat. Cependant, même si l’une de ces propositions était adoptée avant la destitution de Temer, elle ne serait applicable qu’à partir d’une nouvelle année électorale – soit 2018. Les élections directes restent donc une revendication populaire au Brésil. (NdT). ].

Parmi ces scénarios, plusieurs ne sont pas prévus par la constitution, ou s’appuient sur des dispositions qui sont sujettes à des problèmes d’interprétation. Le politologue affirme : « Il n’y jamais eu une pareille situation, qui est sans l’ombre d’un doute la pire crise politique de l’histoire du Brésil.  » À ce jour, la défense de Temer tente de délégitimer les enregistrements à l’aide d’arguments techniques. Selon Fornazieri, les alliés de Temer au Congrès jouent quant à eux la montre pour négocier une sortie, en cherchant le consensus sur un candidat, ce qui isolerait Temer et l’obligerait à renoncer.

Dans la rue

« Le peuple se lève, il se lève pour dire ciao, Temer, ciao, Temer ciao, ciao, ciao ; c’est le putschiste, sans aucun vote, qui veut voler le travailleur  », c’est une version samba de Bella ciao qui résonne sous la pluie torrentielle de l’avenue Paulista à São Paulo. Le 21 mai a été un dimanche de mobilisations dans tout le pays, pour précipiter la chute de Temer et exiger des élections « directes maintenant[3. En écho au mouvement populaire contre la dictature militaire, « Diretas já  », qui exigeait déjà, en 1983 et 1984, des élections directes et une nouvelle constitution. (NdT).] ».

La journée de protestation massive à Brasilia, le mercredi 24 mai, appelée par les syndicats et des mouvements populaires, ponctuée d’incendies et de tags dans de nombreux ministères, a quant à elle été violemment réprimée par la police. Ce jour-là, Temer promulgue un décret appelant l’armée à « garantir la loi et l’ordre ». Les militaires entourent le palais du gouvernement et occupent les rues de la capitale. Des débats houleux s’en suivent entre parlementaires dans le Congrès, des manifestations spontanées ont lieu dans d’autres villes ; le décret génère une forte opposition. Sous la pression, Temer fait marche arrière en révoquant le décret dans la matinée du jeudi 25 mai. Cependant, le signal a été donné. Face à une telle crise, l’appel aux forces armées est une décision terrible, qui rappelle des moments néfastes de l’histoire du pays, ceux de la dictature militaire (1964-1985), et ne fait qu’augmenter le trouble.

Pour Natalia Szermeta, de la coordination du Mouvement des travailleurs sans abri (MTST), « la situation dans le pays est très tendue, et on ne peut plus délicate. Une “bombe” éclate à chaque instant, et les chances qu’a Temer de rester président s’amenuisent de jour en jour. Cela ouvre une nouvelle brèche dans la politique brésilienne, à mesure que s’intensifient la crise et l’extrême instabilité dans lesquelles le pays est plongé ». C’est pourquoi, explique-t-elle, « ce qui se joue à présent, c’est l’investissement de la rue pour exiger la démission immédiate de Temer. Le Brésil devient une honte pour le monde entier, non seulement à cause des scandales de corruption, mais aussi de la manière dont sont dirigées les affaires politiques, et nous devons absolument trouver une issue démocratique. Aucune solution qui ne respecte pas ce principe ne serait bonne pour le pays, et nous avons donc dès à présent besoin d’élections directes. »

Face à la possibilité d’élections directes – que ce soit par l’amendement de la constitution, ou suivant le calendrier électoral normal qui prévoit de nouvelles élections en 2018[4. À l’issue du mandat actuel commencé par Dilma Roussef en 2014 (NdT). ] –, à Curitiba [Voir encadré « Mondes parallèles »], il est clair qu’aujourd’hui encore les mouvements populaires et les syndicats appuient la candidature de l’ex-président Lula Da Silva. « Nous avons dit à la bourgeoisie que Lula est notre candidat, et nous ne permettrons pas que sa candidature soit invalidée, affirmait João Pedro Stédile, leader du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST). Nous avons besoin de disputer les élections avec Lula, et de débattre d’un nouveau projet de société avec le peuple.  »

Pour Fornazieri, le Brésil « traverse un vide politique, mais aucune perspective économique ou législative ne semble se dessiner : personne ne sait au juste de quoi sera fait le pays ». Dans un tel contexte, où Temer est rejeté par quasi toute la population, «  les mouvements sociaux continuent de n’avoir qu’une faible capacité de mobilisation, ajoute-t-il. C’est le moment pour eux de se renforcer, en posant leurs revendications sur la table avec fermeté, et en étant les protagonistes du processus de négociation pour la sortie de crise ». Cela dit, négociation ne rime pas avec conciliation, souligne le professeur de sciences politiques. « On se doit même de créer une culture de la non-conciliation ! L’expérience même du Parti des travailleurs (PT) a démontré que l’arrangement avec les élites qui ont historiquement dominé le pays n’a porté aucun fruit. C’est aux mouvements sociaux de prendre les choses en main, en négociant leurs revendications en totale autonomie. » Selon le politologue, les secteurs progressistes l’ont déjà compris, et ils n’accepteront plus le « dialogue social », sachant bien à présent qu’on ne peut pas confier ses mots d’ordre et ses revendications à un gouvernement de la conciliation. Même dans un éventuel gouvernement à venir de Lula, « ils lui mettraient une grosse pression pour un vrai programme de gauche ».

Lira Alli, qui chantait plus tôt Bella Ciao au micro, fait partie d’un réseau de groupes de carnaval qui se sont unis contre l’impeachment, autour de cet accord commun : « dans l’immédiat », il faut exiger des « élections directes, parce qu’il est important que nos votes soient respectés ». Mais, dans une perspective plus vaste, elle pense que « les élections directes ne résoudront pas nos problèmes ». Pourquoi ? « Parce que l’un de nos problèmes principaux est que nous avons un système démocratique qui n’est pas démocratique, otage des grandes entreprises et du capital transnational. La démocratie subit une crise profonde, elle est questionnée en tant que forme même dans le monde entier, et nous ne réussirons pas à transformer radicalement ses structures si on garde les yeux rivés sur le Brésil. Ce dont nous avons besoin, c’est de nouvelles formes pour la construire à l’intérieur de nos communautés. »


ENCADRÉ : Lavage Express


Par Jef Klak

L’opération anticorruption menée par le juge Sergio Moro porte ce drôle de nom : « Lava Jato » comme « lavage express » ou « lavage automatique ». Car c’est ainsi que l’affaire a commencé : après le témoignage en 2008 d’Hermes Magnus, à qui on avait proposé de blanchir de l’argent via son entreprise de composants électroniques, la police met en place une surveillance sur une station de lavage auto de la compagnie Petrobras, contrôlée par l’État brésilien. De là, ce géant du pétrole et une dizaine de grandes entreprises de BTP se retrouvent au cœur du plus gros scandale politico-financier de l’histoire du pays. L’enquête révèle une logique classique de cartel, réservant des contrats surfacturées à ses membres en échange de pots-de-vin reversés à la classe dirigeante de centre-gauche. Le PDG de la firme de BTP Odebrecht, par exemple, purge actuellement une peine de 19 ans de prison pour avoir distribué 30 millions de dollars d’enveloppes. Des miettes, quand on sait que c’est en tout plus de 10 milliards d’argent sale qui auraient transités au sein de cette affaire.

À l’époque, le très populaire Lula da Silva (Parti des travailleurs – PT) est à la tête du pays (2003-2011), et il est aujourd’hui accusé d’avoir pris sa part du gâteau, ainsi que d’avoir dissimulé un luxueux appartement au Trésor public. C’est d’ailleurs son chef de cabinet, José Dirceu, qui est suspecté d’être le chef d’orchestre de tout le système de corruption mise en place. Dilma Roussef (PT aussi), ancienne cheffe de cabinet et successeuse de Lula à la présidence, voulant cacher le déficit du pays avant son élection, a quant à elle été destituée en 2016 pour maquillage des comptes publics. Et c’est à présent au tour de Temer, ancien vice-président de Roussef, de tomber. En tout, 47 hommes et femmes d’État sont suspectés – sénateurs, députés, ministres du PT ou de l’opposition.

Des transnationales « françaises » comme Alstom (dont les actionnaires sont l’État français 20 %, Bouygues 8 %, Société générale 4 %) sont aussi sur la sellette. Selon les déclarations de Nestor Cerveró, ex-dirigeant de Petrobas, la société d’industrie lourde basée à Paris aurait versé 10 millions de dollars à Delcídio do Amaral, sénateur et porte-parole du PT au sénat sous Roussef, pour des transactions de turbines. Des accusations pratiquement pas relayées par la presse française, mais retenues par le juge et ministre de la Cour suprême Teori Zavascki. Lequel a depuis bêtement trouvé la mort dans un accident d’avion en janvier 2017. Ce magistrat anticorruption avait fait arrêter Amaral en novembre 2015. Et ce dernier échangea sa sortie de prison un an plus tard contre des aveux en 254 pages, impliquant (entre autres) Lula, Roussef, des ex-ministres, et le président de l’Assemblée Eduardo Cunha qui est accusé de s’être mis 40 millions de dollars dans les poches en banques suisses.


ENCADRÉ : Mondes parallèles


Par Marcelo Aguilar

Les élections de 2018 sont déjà en train de se disputer. Le 10 mai, le juge Sergio Moro, qui a pris les rennes de l’opération Lavo Jato, a convoqué Lula pour une audition à Curitiba, siège de l’opération. L’ex-président, de concert avec les mouvements sociaux qui l’appuient, a fait de ce moment un acte politique. Des milliers de personnes sont venus de plusieurs endroits du pays pour le soutenir, et organiser un meeting devant l’université fédérale de Paraná, où ledit Moro donne cours. Les mouvements accusent le juge de s’acharner pour empêcher Lula de redevenir président. Selon un de ses avocats, Cristiano Martins, « l’opération Lava Jato mène une vraie guerre judiciaire, en manipulant les lois et les procédures pour pourchasser ses ennemis politiques ». Moro a été élevé au rang de « héros national » par les mouvements qui avaient soutenu l’impeachment de Roussef. Et est devenu le super-vilain pour les mouvements populaires. Peut-être peut-on voir le mur qui a séparé les manifestants pro et anti-impeachment pendant sa votation à Brasilia comme la matérialisation de cette profonde polarisation qui traverse le Brésil.

Ce sont des mondes bien distincts. À Curitiba, Antonia explique que « si Lula se présentait cent fois, et que je pouvais vivre aussi longtemps, je voterais cent fois pour lui ». Elle a voyagé trois jours depuis le lointain État de Piauí, dans le nord du pays. « La situation économique là-bas était très difficile. Combien de fois les enfants allaient-ils à l’école le ventre vide ? En arrivant au bahut, pas de cantine. Que faisaient-ils alors ? Ils s’évanouissaient ! On les amenait à l’hôpital, et là, pas de médicaments ! La situation était chaotique. C’était comme ça avant Lula », raconte-t-elle, pour expliquer sa position. Il y a là aussi deux femmes, en train de faire bouillir le riz et les haricots rouges dans la cuisine du campement de soutien à Lula, et qui ne veulent pas être identifiées, de peur des représailles du patron. Elles sont venues du nord de Paraná. « Nous sommes ici pour lutter. Ce que nous voulons, c’est de la terre pour semer  », raconte l’une d’elles. Et sa camarade d’ajouter : « Je ne comprends pas grand-chose à la politique, mais je parviens tout de même à me rendre compte que ce gouvernement, sur une échelle de zéro à dix, c’est zéro. C’est un gouvernement pour les riches. Et comme le dit la chanson, le pauvre est chaque jour plus pauvre. » Et c’est cette femme, peut-être, qui nous donne une des clés pour saisir la faiblesse du gouvernement Temer : « La majorité de la population est pauvre, et c’est clair qu’on ne va pas accepter qu’il ne serve que les intérêts des riches, en nous laissant sur le carreau. Du coup, il va l’avoir mauvaise. Quand Dilma est tombée, il y en avait beaucoup dans la rue à penser que ça allait s’améliorer, et aujourd’hui, le peuple qui a soutenu ce président se rend compte du contraire. Le sort s’est retourné contre le sorcier.  »

À quelques kilomètres de là, on trouve les « pro-Moro », qui se sont autoproclamés « République de Curitiba », là où « les lois sont respectées ». Ici, on vend des T-shirts à l’effigie du juge Sergio Moro, et l’on crie que « Le Glorieux » va réussir à envoyer Lula en prison avant 2018. Elizeth, une couronne de plastique dorée sur la tête et le passeport de sa « République » à la main, explique qu’elle cherche à « restaurer la citoyenneté des Brésiliens ». Pour autant, elle tient une position assez modérée dans le spectre des pro-Moro. « La question n’est pas de changer de président. Notre système continuerait de la même manière, financé avec le même argent. Ce qu’il faut faire, c’est changer de système, grâce à la justice et à la loi qui s’applique à tous. Le Brésil est un vieux pays qu’il faut transformer. » En ce sens, elle prône une «  révolution culturelle » pour redonner vie au passé et construire une « démocratie partout », c’est-à-dire « dans les moyens de communication, dans l’éducation, la loi et la politique ».

Lors de la même manifestation, qui n’a pas réuni plus de cinquante personnes, il y a en effet d’autres oiseaux, comme Euro, retraité de la Force aérienne brésilienne, qui appelle à une intervention militaire pour sauver le pays, bien plus efficace que des élections : « Le peuple est déjà en train de se préparer pour le communisme, à cause des conspirations de gauchistes, qui tirent les ficelles dans tous les partis et cherchent à détruire l’État. » Pour lui, il serait bon « de laisser les gens avoir des armes, parce qu’un bandit ne va pas rentrer chez moi s’il sait que je peux lui tirer une balle entre les deux yeux ». Mauricio, fier d’avoir servi l’armée pendant la dictature militaire, rejoint la conversation pour ajouter son grain de sel : « La seule institution qui a toujours su former ses membres dans le respect de la morale et du patriotisme, c’est l’armée, et je peux te dire que s’il y avait une intervention militaire, ça remettrait le pays dans le droit chemin. » Euro dit qu’il les aurait tous tués. Pour ne pas faire de jaloux.

Notes

1 Ce texte a été publié le 25 mai 2017 sur le site de Saltamos (NdT).

« Les moutons ont des amis et des conversations »

Est-ce que les primatologues revendiquent une histoire féministe ? Que se passe-t-il quand les savoirs amateurs reprennent la main sur les dogmes scientifiques ? Est-ce pertinent de se demander s’il y a une différence l’humain et l’animal ? Regarder vivre les animaux peut-il nous aider à produire un discours sur la mort ? Nous avons choisi de poser ces questions et d’autres à Vinciane Despret, auteure de Que diraient les animaux, si… on leur posait les bonnes questions ? (Éd. La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2012). Où elle remet en jeu les dispositifs méthodologiques de l’éthologie, sous la forme d’un abécédaire. Depuis plus de vingt ans, elle tente de mettre à jour la rigidité des contraintes épistémologiques et dénonce la disqualification des savoirs amateurs, en particulier lorsqu’il s’agit d’étudier les animaux. Peu encline à condamner les «  mauvais  » résultats scientifiques, elle préfère aiguiller les chercheurs vers une science plus intéressante et plus prolifique.
Cet entretien est issu du troisième numéro de Jef Klak, « Selle de ch’val », traitant des relations entre les humains et les autres animaux, et toujours disponible en librairie.

Pourquoi vous êtes-vous penchée, en tant que philosophe, sur les animaux, et plus spécifiquement sur les rapports qu’entretiennent les scientifiques avec eux ?

Quand j’ai commencé à faire de la philosophie avec des cratéropes écaillés1 Le Cratérope écaillé (Turdoides squamiceps) est une espèce de passereau de la famille des Leiothrichidae, qui vit dans l’est, le sud et l’ouest de la péninsule Arabique. Son comportement … Continue reading il y a vingt-cinq ans[2. Naissance d’une théorie éthologique : la danse du cratérope écaillé, éd. Synthélabo, coll. «  Les Empêcheurs de penser en rond  », 1996. ], l’animal avait un pouvoir subversif extrêmement puissant, il offrait de l’espace pour bouger les lignes : on pouvait remettre en question certaines conceptions de l’espace politique, repenser la notion d’animal humain, le statut des sujets et des objets. Dans l’espace des sciences sociales notamment, prendre l’animal au sérieux a favorisé le mouvement des anthropologues qui voulaient en finir avec l’idée de nature. Les sciences sociales, la sociologie en particulier, ne pensaient alors qu’en termes passif/actif, sujet/objet ou agent/patient et ne voyaient dans les savoirs populaires qu’un objet d’étude, voire un support de représentation. L’animal était un lieu où se cristallisaient des possibilités de remettre en cause ces méthodologies visant à séparer l’idéologie de la science, à trier le bon grain de l’ivraie.

On a alors pu contester les objections faites jusque-là aux observations de Kropotkine, qu’on jugeait idéologiquement biaisées (s’il avait vu des comportements solidaires chez les animaux, c’est parce qu’il était russe et anarchiste). Les anthropologues de ma génération ont commencé à défendre le fait que l’observation d’un animal vivant en Russie par un anarchiste favorise certaines théories, certaines observations – tout comme l’observation d’un oiseau vivant dans des conditions toutes différentes par un Britannique victorien comme Charles Darwin en favorise d’autres.Nous disions désormais qu’il fallait tenir les deux propositions ensemble, l’éthos particulier du scientifique et les conditions concrètes de vie de tel ou de tel animal. Par exemple : qu’est-ce que ça fait de vivre sur une île ? Quel type de comportement animal cela induit-il ? Quel système politique ? Observateur et observé ne sont pas déliés, ils mangent dans le même paysage.

Est-ce qu’un projet politique sous-tendait le choix de ce sujet d’étude ?

J’ai toujours eu le sentiment de faire de la politique par d’autres moyens, « politics by other means », comme disent les féministes. Je me préoccupe du fait de savoir si les scientifiques font ou non du bon travail. Je voulais donc encourager les scientifiques quand ils font des choses vraiment bien, et notamment les enjoindre à résister aux contraintes de l’épistémologie. Ma politique s’inscrivait dans le sillage des philosophes Bruno Latour et Isabelle Stengers[3. Voir l’entretien avec Isabelle Stengers «  Le prix du progrès  », dans Jef Klak, no 1, «  Marabout  ».]. Côté Stengers : montrer à quel point les animaux sont partie prenante des expériences et prennent position par rapport à ce qu’on leur demande. Ils ne sont pas des supports passifs d’action. Ce qui rejoint le projet de Latour[4. En parlant d’actants, Bruno Latour insiste sur le fait que la passivité et l’activité ne s’opposent pas, et que les capacités d’agir sont surtout distribuées dans un régime de multiples «  faire faire  ». ] : remettre en cause le rapport traditionnel sujet/objet qui implique un sujet actif et un objet passif. Pour lui, les choses nous font agir, et nous les mobilisons de telle sorte qu’elles nous fassent agir. Cela nous oblige à prêter une attention plus soutenue aux modes d’action des êtres non humains.

Aujourd’hui, des scientifiques, comme Ádám Miklósi au Family Dog Project[5. Éthologiste hongrois, spécialiste des canidés, Ádám Miklósi a fondé en 1994 le groupe de scientifiques Family Dog Project qui étudie les chiens au sein de familles à qui ils appartiennent plutôt que les chiens de laboratoire, afin de mieux comprendre les relations des canidés avec les humains. ], font ce que je souhaitais voir faire il y a vingt ans : travailler en étant attentifs à rendre leurs animaux intéressants.

Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ?, paru en 2012, semble un aboutissement de votre travail sur les animaux. Quel était le projet de ce livre en forme d’abécédaire ?

J’avais envie de clôturer quelque chose, de reprendre tous les fils que j’avais suivis jusqu’alors, et d’en tirer de nouveaux. L’abécédaire était une forme qui me permettait d’arriver très vite sur les points qui m’importent et de créer des frictions. Si vous faites un livre et que vous dites page 90 le contraire de ce que vous avez dit page 30, vous êtes obligé de vous justifier, de faire savoir que vous êtes conscient de la contradiction et de la résoudre, c’est la loi du genre. L’abécédaire était une forme qui me permettait de ne pas les résoudre. Donna Haraway[6. Donna Haraway, biologiste de formation, est une philosophe des sciences états-unienne et une figure du féminisme contemporain. Elle a notamment publié en 1985 le Manifeste cyborg. La métaphore du cyborg lui permet de montrer que les contradictions (dans ce cas, entre machine et vivant) n’ont pas nécessairement à être résolues, mais peuvent se combiner dans un seul être, le cyborg. (Voir l’article «  Les affinités éclectiques », Jef Klak nº 3 «  Selle de Ch’val » p. 172.) ] nous montre que nous pouvons non seulement assumer, mais chérir les contradictions, assumer que deux positions peuvent être vraies également, et incompatibles.

Vous montrez dans vos ouvrages comment, au XXsiècle, le savoir scientifique sur les animaux s’est constitué contre le savoir amateur…

Il faut remonter au XIXsiècle, lire un passage de Darwin ou de Georges John Romanes[7. Georges John Romanes (1848-1894) est un psychologue et un naturaliste britannique. Ami de Darwin, il fonde la psychologie comparée, qui s’intéresse aux similitudes (et aux différences) entre les mécanismes cognitifs des humains et des animaux de différentes espèces. ] pour comprendre. Vous y trouvez des témoignages de gardiens de zoo et de propriétaires de chiens. On a là une science peuplée d’anecdotes. Les amateurs n’ont pas encore été exclus du discours scientifique. Darwin lui-même observe ses propres chiens, il va au zoo regarder les singes, il écoute les soigneurs. Il reçoit des lettres de partout dans le monde, de cette Angleterre qui explore la planète. Le témoignage est fiable, dans un sens un peu bourgeois, dans la mesure où ce sont des témoins dignes de foi – soit des gens qui s’y connaissent, comme dans le cas des soigneurs, soit des auteurs honorables qu’on estime ne pas pouvoir mentir, pour ne pas risquer leur réputation.

Darwin comme Romanes ont tendance à expliquer le comportement des animaux par des compétences très proches des nôtres. Le projet étant d’établir une filiation entre les hommes et les autres animaux, ils cherchent des analogies plutôt que des différences. Toujours est-il qu’ils manifestent à l’égard des animaux une générosité d’attribution de subjectivité qu’on qualifiera plus tard d’anthropomorphisme débridé.

Au début du XXsiècle, s’opère un grand mouvement de purification qui prend plusieurs orientations. D’abord le principe du « canon de Morgan » qui exige que, lorsqu’une explication faisant intervenir des compétences inférieures concurrence une explication privilégiant des compétences supérieures ou des facultés cognitives complexes, ce sont les explications qui font appel à des compétences inférieures qui doivent prévaloir. Si vous voulez mobiliser les capacités supérieures d’un animal, il va falloir mettre en place un dispositif expérimental pour prouver que son comportement ne peut pas être expliqué par des capacités inférieures. L’exemple le plus fréquent est d’attribuer la réussite de quelque chose qui demande de l’intelligence à du conditionnement. David Premack et Georges Woodruff ont testé la capacité de mentir chez les chimpanzés. Si un expérimentateur demande au singe de l’aider à trouver une friandise, le chimpanzé qui sait où elle se trouve lui montre la cachette. Si l’expérimentateur ne partage pas la trouvaille avec lui, le chimpanzé le leurrera à l’épreuve suivante. Pour les deux scientifiques, c’est bien l’indice d’une capacité à anticiper et à savoir que ce que l’expérimentateur sait diffère de ce que sait le chimpanzé. Pour nombre de leurs collègues, c’est une simple association, de type conditionnement, entre l’expérimentateur « malhonnête » et l’absence de récompense. On se débarrasse ainsi des explications prétendument nébuleuses que sont la volonté, les états mentaux ou affectifs, ou encore le fait que l’animal puisse avoir un avis sur la situation et l’interpréter.

À la suite de Konrad Lorenz[8. Konrad Lorenz (1903-1989) est un pionnier de l’éthologie. Lauréat du Prix Nobel de médecine en 1973, il étudie le comportement des animaux (en particulier le rôle de l’inné dans sa détermination) et notamment l’imprégnation chez les oisillons (Voir l’article «  Le blues des grues blanches  », Jef Klak nº 3 « Selle de Ch’val », p.54). ], les éthologistes se mettent aussi à regarder les animaux comme limités à réagir plutôt que sentants et pensants. Ils excluent toute possibilité de prendre en compte l’expérience individuelle et subjective. C’est la naissance d’une éthologie mécaniciste, qui a pour effet de scientifiser la connaissance de l’animal. L’éthologie devient une biologie du comportement obsédée par l’instinct, les déterminismes invariants et les mécanismes innés, physiologiquement explicables en termes de causes. Par ailleurs, le contrôle devient l’instrument majeur à l’œuvre dans le laboratoire, en faisant mine que ce contrôle n’affecte pas l’animal ni les résultats ; qu’il est juste une condition de possibilité.

Robert Rosenthal incarne une des apothéoses de ce mouvement du XXsiècle en psychologie expérimentale. Après avoir montré que la performance des rats dans un labyrinthe est affectée par les attentes des expérimentateurs – la performance est meilleure lorsque ces derniers sont persuadés d’avoir affaire à des rats « doués » –, il dénonce cet effet comme un parasite à éliminer. Il veut purifier le laboratoire. Il vise une situation idéale où le rat ne serait pas influencé, quitte à utiliser des robots en guise d’expérimentateurs. Ce qu’il oublie, c’est que dans l’environnement artificiel et entièrement humain qu’est le laboratoire, l’absence de relation est aussi une forme de relation, qui influence nécessairement le rat.

L’éthologie se démarque de plus en plus des amateurs, notamment en invalidant les anecdotes. Les scientifiques constituent un certain type de méthodologie pour disqualifier ceux qui n’en respectent pas les contraintes. C’est la stratégie du « faire-science » : ils reconnaissent aux amateurs un certain savoir sur les animaux, mais leur absence de méthode, de grille d’interprétation et de rigueur scientifique invalident leurs interprétations, qualifiées d’anthropomorphiques.

La primatologie permet par la suite un assouplissement progressif. Certains primatologues commencent en effet à revendiquer que leurs méthodes doivent se rapprocher de l’anthropologie, car faute d’habituation des singes à leurs observateurs, ceux-ci ne peuvent pas réaliser d’observations de qualité. Les recherches sur les chiens participent aussi de cet assouplissement. Même si le scientifique n’est pas amateur de chien au départ, il le devient rapidement ; il y a une relation qui s’installe au laboratoire. Très souvent, d’ailleurs, les scientifiques travaillent avec leur propre animal ou ceux d’amis, des bêtes avec qui ils tissent des liens.

Qu’en est-il aujourd’hui des relations entre l’éthologie et les savoirs amateurs ?

Les choses évoluent. Ádám Miklósi, spécialiste des chiens, insère dans son livre des encarts où il raconte ce qu’on appelle des anecdotes. Ce n’est pas un hasard : entre-temps, un article écrit par deux primatologues, Lucy Bates et Richard Byrne[9. Bates Lucy A. et Byrne Richard W., «  Creative or created: using anecdotes to investigate animal cognition  », Methods, 2007, vol. 42, no 1, pp. 12-21. ], a proposé de ne plus jeter ces histoires à la poubelle, considérant cela comme un vrai gaspillage. Pour eux, de nombreux événements n’arrivent que très rarement sur le terrain, voire une seule fois, mais ils peuvent nous apprendre des choses intéressantes sur les compétences des animaux. Pourtant, elles ne peuvent pas figurer dans les publications, et restent donc complètement ignorées. L’article a reçu un très bon accueil et eu un impact important. Il précise quand même que pour être acceptables, les anecdotes doivent être observées sous certaines conditions contrôlées : il faut qu’elles soient notées immédiatement après avoir eu lieu et que l’observateur soit scientifique et spécialiste de l’espèce considérée. On est toujours dans une routine normative et un régime d’exclusion, mais cela permet quand même de ressortir quantité d’histoires restées jusque-là dans des tiroirs ou abandonnées à la littérature populaire.

Miklósi cite deux anecdotes racontées par deux scientifiques spécialistes des chiens, observées avec leurs propres animaux. Quand le premier rentre de promenade avec son compagnon, il va chercher un drap à la salle de bain et l’essuie. Un jour, il oublie ; l’animal se met à se frotter sur le paillasson et à le regarder d’un air interrogateur, puis va lui-même chercher le drap. La petite fille du second scientifique a pris l’habitude, par jeu, de jeter un drap de bain sur leur chien et de lui crier, en imitant la voix d’Homer Simpson : « Où est-ce qu’il est Darby ? ». Un jour, Darby prend lui-même le drap et s’enroule dedans ; il initie le jeu.

Miklósi fait un truc génial : il traite ensemble ces deux histoires pour faire émerger une faculté commune. C’est stratégique, ça lui permet de réaliser un coup de force par rapport à d’éventuels détracteurs. Il y a, dit-il, deux interprétations possibles. La première illustre la posture sceptique, et affirme qu’il s’agit de coïncidences : en détournant le geste de son maître pour en faire une demande ou en imitant celui de la petite fille, le chien n’a pas vraiment eu l’intention d’exprimer une volonté quelconque. Avec cette première interprétation, on s’arrête là, on ne peut rien faire de plus. La seconde, plus généreuse (ou plus laxiste, selon les points de vue) suppose des compétences sophistiquées : le chien imite et se montre capable, en détournant le geste imité, de généraliser et d’exprimer une demande. Le scientifique est mis au travail, il a des hypothèses à vérifier: le chien est-il capable d’imiter, de détourner un geste pour en faire une modalité expressive, d’anticiper que cet acte sera compris ? La différence entre les deux hypothèses, la sceptique et la généreuse, c’est leur fécondité scientifique.

Y a-t-il une spécificité de l’éthologie quant à la disqualification du savoir amateur par rapport au savoir scientifique ?

La relation entre les savoirs scientifiques et amateurs concernant les animaux a pris une forme particulière, celle de la rivalité. Le chimiste, lui, ne se préoccupe pas de ce que pense l’alchimiste. De même, les astrologues ne vont pas voir les astronomes pour leur dire : « Je pense que vous vous trompez, vos affirmations sont fausses. » Le médecin est en revanche encore hanté par le charlatan – ce que nous rappelle sans cesse la méfiance envers l’homéopathie, ou les pratiques alternatives… L’éthologie semble se situer plutôt du côté de la médecine, alors qu’elle aurait pu se trouver du côté des disciplines comme l’astronomie ou la chimie – des sciences qui ne cherchent pas à éliminer leur rival. Sans doute en raison de sa proximité avec les amateurs : l’éthologie dialogue avec eux, elle s’en inspire, elle les pille, même, disent certains. Et eux, de leur côté, ne se gênent pas pour aller voir les éthologues, pour se mêler de ce qui ne les regarde pas.

Les psychologues aussi restent en prise avec leurs rivaux : ils n’arrêtent pas de décrier les faux thérapeutes. Comme l’éthologie et la médecine, la psychologie dénonce les savoirs populaires parce qu’ils sont trop profondément engagés dans ce monde. Le philosophe Martin Savransky parle d’épistémologie de l’étrangéité (estrangement) pour décrire, et contester, l’idée selon laquelle le savoir ne vaut qu’à condition d’aller à l’encontre du sens commun : pour connaître le monde, il faut y être « étranger », quitter les apparences immédiates pour une réalité cachée, que les gens ne peuvent saisir, pris comme ils le sont dans le monde phénoménal.

Quel est le rôle de l’accusation d’anthropomorphisme ?

Des scientifiques récusent certaines théories en les accusant d’accorder aux animaux des capacités proprement humaines, sous-entendu trop élaborées. J’ai rencontré un tel affrontement autour des cratéropes écaillés. Ce sont de petits oiseaux du désert du Néguev, à partir desquels l’ornithologue Amotz Zahavi a élaboré sa théorie du handicap, selon laquelle certains animaux affirment leur valeur en exhibant un comportement ostentatoire. Les cratéropes se font des cadeaux, se portent volontaires pour être sentinelles, nourrissent sans bénéfice apparent d’autres nichées que la leur, prennent des risques dans les combats avec les prédateurs ; et font tout cela avec une volonté explicitement exhibitionniste. Pour leur « prestige », dit Zahavi. Jonathan Wright, un autre zoologue, relativement bien formaté et qui adhère aux postulats de la sociobiologie, considère, lui, que les cratéropes sont programmés pour agir de la façon qui assure au mieux la pérennité de leurs gênes.

Un jour, Jonathan Wright et moi-même voyons un cratérope faire le petit sifflement d’appel qui indique qu’il va donner à manger à une autre nichée que la sienne. Selon Zahavi, ce sifflement veut dire : « Je suis altruiste, regardez-moi, j’ai les moyens de faire des choses magnifiques. » Il est en train de travailler à augmenter son prestige. Sauf que cette fois-là, il ne donne rien à la nichée. Wright, convaincu que le prestige n’est pas ce qui le motive, m’explique que ce cratérope est en train de mener une expérimentation sur la nichée : il veut contrôler son état de faim réel pour ne pas perdre de temps. Il lance un stimulus et regarde l’effet.

En général, Wright pense qu’on ne peut pas émettre une hypothèse si on ne l’a pas expérimentée : c’est ce qu’exige une véritable science objective. Cette fois-là, face à quelque chose d’étrange et incompréhensible à ses yeux, il se dit : c’est une expérimentation. Il semble attribuer aux oiseaux la manière dont, lui, a appris à « faire-science ». Mais c’est quelque chose qu’il refuse tout à fait à Zahavi, qu’il accuse tout le temps d’être anthropomorphe. En fait, il ne reproche pas tant à Zahavi d’attribuer aux oiseaux des intentions semblables à celles des humains – il le fait lui aussi –, mais plutôt de ne pas procéder selon la méthode scientifique habituelle, à savoir le canon de Morgan et l’expérimentation. Il cherche à disqualifier sa façon non scientifique, à ses yeux, d’attribuer des intentions aux cratéropes. L’accusation d’anthropomorphisme est en fait une accusation d’amateuromorphisme.

Quel rôle ont joué les femmes et le féminisme dans l’évolution de l’éthologie ?

L’arrivée des femmes – de quelques femmes – sur le terrain de la primatologie a tout bouleversé. Cela a été très bien analysé d’abord par Donna Haraway, dans son livre Primate visions, puis repris par Linda Fedigan et Shirley Strum dans Primate encounters. Elles ont constaté que les changements absolument remarquables qu’opère la primatologie à partir des années 1960 sont le fait de chercheuses, sous la plume desquelles sont apparues de nouvelles observations et propositions.

À partir de là, on s’est demandé si les femmes faisaient de la science différemment. Les hypothèses se sont distribuées selon deux types de postures: une plus essentialiste et une plus constructiviste ou culturaliste. La vision essentialiste affirme qu’elles travaillent différemment parce qu’elles sont naturellement plus sensibles, plus à l’écoute du matériel, moins habitées par des théories générales, soucieuses de collecter des faits et attentives aux détails, parce qu’elles auraient une grande suspicion par rapport aux généralisations hâtives. La position constructiviste, quant à elle, revient à dire : « les femmes ont été éduquées comme cela et c’est cela qu’elles mettent en œuvre sur le terrain », ou encore « les femmes occupent une position historique particulière qui produit une conscience aiguë des rapports de pouvoir, qui les rend, par exemple, plus suspicieuses vis-à-vis des généralisations hâtives. Cela favorise d’autres données et une autre manière de les mettre en histoire, une science d’une autre qualité ». D’autres, enfin, comme Shirley Strum, affirment que cela n’a rien à voir : « Ce que l’on peut dire de nous, c’est que nous sommes restées très longtemps sur le terrain et avons fait correctement notre travail. Nous sommes simplement de bonnes scientifiques. » Reste à savoir si les femmes ne sont pas davantage obligées de faire bien leur travail, du fait d’une compétition extrêmement rude. Ne sont-elles pas contraintes à une certaine forme d’excellence, à travailler plus qu’un homme, parce qu’elles sont moins entendues ?

Pour bien comprendre pourquoi les femmes sont restées longtemps sur le terrain, il faut prendre en compte le contexte socio-économique et politique des années 1960. Les hommes avaient alors toutes les chances de devenir professeurs d’université en primatologie – science émergente qui intéressait beaucoup les anthropologues –, notamment parce que les origines de l’homme étaient une question qui fascinait. Les femmes, ayant très peu de chances d’avoir des postes de ce type-là, continuaient à fonctionner avec des bourses de recherche et ne tentaient pas trop d’enseigner dans les universités. Elles voulaient travailler avec leurs singes, obtenir des bourses et une fois sur un terrain, y rester.

Qu’est-ce que ces femmes ont changé dans la primatologie ?

D’abord, elles se sont intéressées au rôle des femelles. Auparavant, on ne le faisait que pour vérifier l’attachement au rôle maternel. Elles ont décrété que la maternité, c’était bien joli, mais que ça ne faisait pas toute la carrière des femelles. L’attention qu’elles ont prêtée à la sagacité sociale des femelles, à leur importance dans les relations sociales, a complètement modifié ce que l’on savait des mâles. Le fait que les femmes restent plus longtemps sur le terrain – ce qui est statistiquement le cas dans les années 1960 – a permis de découvrir que ce sont généralement les femelles qui restent au sein de la troupe, et les mâles qui migrent. Avant, on ne savait pas cela. Parce que si vous restez trois mois, quand un mâle disparaît, vous vous dites : « Bernard n’est plus là, il lui est arrivé des malheurs. » Mais en restant des années, vous voyez de nombreux mâles disparaître et d’autres arriver, et vous finissez par comprendre que, quand un d’entre eux disparaît, c’est qu’il est parti rejoindre une autre troupe (ce qu’ils font normalement à l’adolescence). Tandis que les femelles restent sur place et assurent le social.

L’apparente inactivité sociale féminine, c’est-à-dire le fait qu’elles ne sont pas tout le temps en train de négocier, de se bagarrer, de régler des choses, signifie simplement que, quand vous vivez depuis des années avec d’autres êtres, vous n’avez plus besoin de discuter de tout, tout le temps. Les relations sont bien installées et on ne les remet en jeu que lors de conflits ou de changements importants dans la troupe. Cette apparente inactivité est en fait une activité en soi. Ce sont elles qui font société et les mâles qui viennent s’intégrer dans la troupe. Une fois que vous avez vu ça, vous comprenez autrement l’apparente activité sociale des mâles. Avant, on pensait qu’ils étaient en lutte pour obtenir une place plus haute dans la hiérarchie. Si vous partez du principe qu’une troupe est un ensemble stable d’individus et que vous y voyez des mecs se battre tout le temps, vous n’avez pas beaucoup d’autres possibilités que de penser qu’ils se bagarrent pour la domination, surtout dans les paradigmes de l’époque. Mais une fois que vous comprenez que les prémisses sont fausses, que les mâles passent d’une troupe à l’autre et doivent sans cesse s’intégrer, une autre interprétation s’impose. Ce n’est plus un problème de hiérarchie, mais d’intégration : trouver une place dans la troupe quand on est nouveau venu n’est pas facile, on n’est pas nécessairement bien accueilli.

Tout ce qu’on avait vu de relations compétitives entre mâles mal dégrossis, peu sophistiqués, était en fait un travail incessant de socialisation, de composition de ce social. Chaparder de la nourriture, pour un mâle, c’est obliger les autres à le reconnaître, à prendre sa présence en compte. Si vous n’arrivez pas à le faire sur un mode sophistiqué parce que vous êtes trop jeune, et mal équipé socialement, vous utilisez les moyens des adolescents : on ne me regarde pas, alors je vais obliger tout le monde à me regarder, je vais faire chier. Ce qui est intéressant, relève Shirley Strum, c’est qu’au lieu de faire une science matriarcale, ces primatologues attribuent à chaque catégorie (âge, sexe, etc.) des rôles sociaux particuliers, différenciés et complémentaires.

Est-ce que ces primatologues revendiquent une histoire féministe ?

Certaines oui. Elles disent qu’elles ont pu observer ce qu’elles observent parce qu’elles étaient dans une position historique très clairement déterminée, ce qui est déjà un point de vue féministe. D’autres ajoutent que nous étions plus attentives aux relations de pouvoir à cette époque. Remettre en question le rôle des femelles, c’est être attentive aux relations de pouvoir et de subordination, à la conscience de genre, à ce qui fait que nos observations nous confortent trop vite dans l’idée que les femelles sont passives. C’est être attentive aux grandes dichotomies passivité/activité, sujet/objet – catégories que le féminisme avait commencé à sérieusement remettre en cause. C’est être méfiante vis-à-vis de ces grandes théories que sont la hiérarchie et la compétition, suspectes d’un point de vue féministe, car trop proches de la manière dont les humains s’imaginent une société. C’est remettre en cause aussi les notions de harem, de guerre de tous contre tous, de mâle alpha, tout ce qui est schème guerrier, grandes épopées héroïques – l’homme qui se redresse par-dessus les herbes de la savane, invente les armes et compagnie. À cette époque, les féministes ont commencé à revisiter ces grandes histoires, et cela a nourri la primatologie.

Est-ce que ces changements au sein de la primatologie ont touché les autres animaux ?

C’est intuitif, je ne suis pas historienne, mais j’ai le sentiment que les méthodologies de la primatologie ont imprégné celles des autres scientifiques, au moins en ce qui concerne les espèces qui ne fuient pas dès que vous approchez. Il y a un effet d’émulation entre chercheurs assez remarquable : quand les singes réussissent un truc, les spécialistes du corbeau, de la baleine ou du dauphin essayent de montrer que leurs animaux peuvent y arriver aussi. Toute éthologie est comparative, même si le projet ne l’est pas au départ.

Est-ce ainsi que la primatologue Thelma Rowell en est venue à étudier les moutons ?

Thelma Rowell voulait dénoncer l’anthropocentrisme. Selon elle, les singes nous paraissent intelligents parce que nous pouvons leur poser des questions sur la base de nos fonctionnements respectifs, très similaires. Les chimpanzés ont des amis, sont capables de réconciliation, de créer des alliances, de soigner les liens, de mentir, de manifester des relations privilégiées, d’en prendre acte et de faire en sorte que ces relations restent possibles. Mais sont-ils vraiment plus malins que les autres ? On ne peut pas comparer deux êtres si on ne leur pose pas les mêmes questions. Donc il faut poser à d’autres animaux celles qu’on pose aux chimpanzés. Thelma Rowell choisit l’animal qui, parmi les mammifères, a la réputation d’être le plus idiot, docile et suiveur, le plus mal équipé socialement : le mouton.

Si on regarde la littérature scientifique, jusque-là, on demandait aux moutons : comment tu convertis l’herbe en gigot ? On leur donnait de l’herbe et on regardait comment ils grossissaient. On s’est aussi un peu intéressé à leurs relations sociales, mais on a vite décrété qu’ils n’étaient pas très doués pour ça. On n’a pas remarqué d’attachements, de préférences… rien, seulement un modèle hiérarchique. De toute façon, en général, tout comportement qui n’a pas de sens immédiat, ou dont le sens aurait demandé beaucoup plus de confiance dans la complexité des êtres, est rabattu d’emblée comme «  hiérarchique  ». Problème réglé.

Les moutons étaient donc très hiérarchisés : les mâles se battaient pour les femelles, et la femelle dominante, la plus âgée, conduisait le troupeau. Thelma Rowell a fait remarquer que cette littérature scientifique affirmant qu’il n’y avait pas de relations de préférence était en fait fondée sur des troupeaux constitués pour l’occasion, et très rapidement observés. Une autre explication est que les chercheurs préfèrent étudier les moutons quand il se passe beaucoup de choses, c’est-à-dire aux périodes de reproduction durant lesquelles il y a de nombreux conflits.

Elle a donc décidé de procéder tout autrement, affirmant qu’il faut poser ses questions dans un contexte favorable, prendre le temps de créer un troupeau, de l’observer, et attendre que les relations se soient installées. Ce faisant, elle a observé que les moutons avaient des préférences, des amis, et que la hiérarchie n’était pas du tout coercitive. Au contraire, pour décider des déplacements, il y avait des conversations, des négociations. À propos des combats entre mâles, Rowell raconte qu’ils ont pour but d’attirer l’attention des femelles, et que comme les moutons n’ont pas de mains pour interpeller, ils le font avec leurs cornes. Elle est arrivée ainsi à toute une série d’interprétations sophistiquées, affirmant par exemple que lorsque les moutons se frottent les joues ou le front avant ou après un combat, il s’agit de gestes de pré-réconciliation et de réconciliation. Comme si les moutons qui ont une affinité particulière se disaient avant de se battre : « Je suis obligé de faire ce que je vais faire, mais on reste amis. » Comme un salut avant un combat de boxe.

La question du propre de l’homme, de la frontière homme-animal, vous intéresse-t-elle ?

Non ! Cette question n’a d’intérêt qu’historique, pour diagnostiquer l’évolution des rapports, observer comment les positions se modifient et quels sont les bastions qui tiennent encore. Les argumentaires sur le propre de l’homme sont en général très mal documentés. En 1930, soit, je ne vais pas jeter la pierre à Freud quand il dit que l’homme est le seul à réguler les unions incestueuses. En revanche, ceux qui le citent aujourd’hui pour défendre ce genre de banalité m’irritent. Ils n’ont généralement rien à voir avec les animaux, et prennent les positions les plus radicales et généralisantes sur ces questions.

Je ne suis pas en train de faire le tri entre savoirs populaires et savoirs d’experts, savoirs légitimés et non légitimés ; la ligne ne passe pas par là. Ce sont même souvent les personnes légitimées par une posture académique ou une position sociale, culturelle, scientifique qui émettent les théories les plus stupides sur la question de la frontière homme-animal. En revanche, quand vous interrogez des propriétaires de chiens, des éleveurs, comme nous l’avons fait avec Jocelyne Porcher[10. Jocelyne Porcher et Vinciane Despret, Être bêtes, Actes Sud, 2007. ], la question de la différence ne les intéresse pas. Et quand elle les intéresse, on obtient des réponses surprenantes.

Quels remparts du « propre de l’homme » résistent encore ?

Le rire a été un rempart important, mais a été démonté quand on a vu des animaux rire. La conscience de soi comme spécifique à l’humain a aussi été invalidée : les éthologues ont monté nombre de dispositifs expérimentaux montrant que les animaux avaient conscience d’eux-mêmes, comme le test de la tache de Gallup[11. Aussi appelé «  test du miroir  », il consiste à placer une marque sur le front d’un animal, puis à observer sa réaction lorsqu’il découvre son reflet dans un miroir. S’il cherche à mieux l’apercevoir ou à la toucher, on considère que cet animal est capable de reconnaître son propre corps. Ce test a été développé dans les années 1970 par le psychologue américain Gordon G. Gallup. ]. Idem pour la « culture », rempart abattu après des années de controverse. On ne compte plus les « propres de l’homme » qui ont été ingénieusement remis en cause.

La conscience de la mort et de la finitude reste un bastion, sans doute parce qu’il ne sera pas facilement démenti. Aujourd’hui, certains reconnaissent bien que les animaux ressentent le chagrin dû à la perte, qu’ils font la différence entre le cadavre d’un congénère et celui d’un autre animal. Mais d’autres leur répondent que c’est peut-être de la peur ou de l’anxiété. Ils disent aussi qu’avoir conscience que l’autre est mort, ce n’est pas la même chose qu’avoir conscience de la mort. La Mort avec un M majuscule ! Et nous, humains, avons-nous conscience de la mort ? C’est complexe. Est-ce que l’on a conscience que l’on va mourir ? Pas tout le temps. On a conscience de la finitude, qu’on n’est pas là pour toujours, oui, et encore.

Pourquoi les scientifiques, les psychologues et les sociologues en particulier, ont-ils tenu et tiennent-ils encore autant à ces remparts ?

Pour des raisons historiques et politiques. Des gens ont très sérieusement pensé, à tort ou à raison, que l’affaiblissement de la frontière entre les deux pourrait entraîner des choses terribles pour l’être humain : sa bestialisation, le non-respect de la vie. Sur cette question, Luc Ferry[12. Luc Ferry, Le Nouvel Ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme, Grasset, 1992. ] a fait un très mauvais boulot : il a écrit une très mauvaise étude historique et juridique des lois nazies, en les tronquant, en les lisant mal, et sans voir que les lois de protection animale ne s’enracinaient pas dans le nazisme, comme il l’affirmait, mais avaient des origines bien antérieures. Heureusement, des gens comme Éric Baratay[13. Eric Baratay est un historien français spécialiste des relations hommes-animaux. ] et Jean Pierre Marguénaud[14. Jean Pierre Marguénaud est professeur de droit privé à Limoges et directeur de la Revue semestrielle de droit animalier. ] ont remis les choses en place. Mais la crainte de voir cette barrière tomber reste très présente. Outre cette peur, ce qui explique que ces remparts tiennent si bien, ce sont les habitudes routinières académiques. L’anthropologie s’est fondée sur l’étude de l’homme en tant qu’homme, et forcément, ça n’encourage pas à brouiller les frontières.

Qu’ont fait, selon vous, les penseurs de la libération animale par rapport à cette frontière ?

Ils n’ont pas apaisé les choses. Le système argumentatif de Peter Singer[15. Peter Singer est un philosophe australien. Il est l’auteur de La libération animale, paru en 1975, ouvrage de référence pour les mouvements en faveur des droits des animaux (Voir l’article «  Je suis un terroriste parce j’ai défendu le droit des lapins  »). Il a popularisé la notion de «  spécisme  », qui désigne un traitement discriminatoire fondé sur l’appartenance à une espèce. Peter Singer part d’une vision utilitariste, selon laquelle le but de l’action politique est la maximisation du bien-être du plus grand nombre d’êtres dotés de sensibilité. ] consiste à demander : « Pourquoi une vie d’handicapé vaudrait plus que celle d’un animal ? » C’est extrêmement dangereux et cela attise les peurs. Je crois que c’est une erreur stratégique. Il aurait dû penser aux effets de terreur qu’il allait susciter en disant cela. Pour ma part, je suis leibnizienne à la suite d’Isabelle Stengers ; je suis une pragmatiste. Si vous utilisez un argument qui suscite encore plus de peur, que vous rigidifiez les positions et que vous ne convainquez que les convaincus, il y a quelque chose à repenser. Par ailleurs, je n’ai pas de sympathie pour l’utilitarisme. Donc, je ne peux pas suivre Singer, si ce n’est sur un seul point : sa façon de déconstruire et remettre en cause les mauvaises pratiques scientifiques.

Vous avez travaillé avec Jocelyne Porcher : qu’est-ce que son approche vous a apporté ?

Jocelyne nous oblige à revisiter tout le vocabulaire utilisé pour décrire la relation entre hommes et animaux, notamment le terme d’« exploitation ». Il n’existe pas une vie qui ne repose sur la vie d’autres êtres, et voir ça automatiquement en termes d’exploitation cadenasse le débat : il y a forcément une victime et un bourreau. On ne peut plus penser, on tombe dans une éthique binaire, avec des victimes et des salopards. Mieux vaut se montrer attentif à tout ce vocabulaire de l’exploitation, parce qu’il imprègne les modes de penser.

Deux historiennes des sciences, Carla Hustak et Natacha Myers ont écrit en ce sens un très joli article sur l’évolution[16. Carla Hustak, Natacha Myers, «  Involutionary Momentum: Affective Ecologies and the Sciences of Plant/ Insect Encounters  », Differences: A Journal of Feminist Cultural Studies 23(3), 2012. ]. Aujourd’hui, on étudie beaucoup – comme Darwin l’avait très sensuellement fait en son temps – le rapport entre les insectes pollinisateurs et les orchidées. Il y a toute une chimie écologique qui permet de mieux comprendre les rapports des parfums attracteurs, des phéromones… L’article montre que ces rapports sont généralement décrits sur le mode de l’exploitation avec un dupe et un être qui leurre. Quand la fleur crée des appâts pour faire venir des insectes, on imagine que la plante exploite l’insecte puisqu’il y va à perte, croyant féconder un être fécondable. Mais plutôt qu’un simple système d’exploitation, ne peut-on pas imaginer des relations qui se seraient instaurées, avec des plaisirs sensuels, des rencontres ? De la même manière, il faut être très attentif à ne pas penser la domestication uniquement sous le régime de l’exploitation : des tas de relations s’y créent, réciproques, asymétriques.

J’ai beaucoup d’admiration pour Jocelyne. Cela dit, nous ne sommes pas toujours d’accord stratégiquement. Elle me reproche de ne pas dénoncer, de ne pas parler de la souffrance animale. Mais que veut-on ? Que les choses changent ou que nos idées gagnent ?

Encore une fois, je pense qu’il faut être pragmatiste et accompagner les réussites : les scientifiques auront davantage envie de travailler sur des modes plus intéressants si je leur montre ce que ça produit, si je leur donne confiance en ce qu’ils font, que si je me mets à leur tirer dessus à boulets rouges, à faire peur à tout le monde. C’est aussi une question de crédibilité.

Pour mon travail, je suis allée chercher les gens qui disaient et faisaient des choses intéressantes. Jocelyne, elle, est confrontée à des éthologues positivistes, scientistes, purificateurs, et très zootechniciens[17. La zootechnie est l’ensemble des sciences et techniques utilisées pour l’élevage des animaux dans un cadre agro-industriel. ] dans l’âme. Ceux-là, je ne les fréquente pas, donc je n’en parle pas. Si je ne les critique pas, c’est pour ne pas perdre mon temps. Jocelyne considère qu’on ne perd pas son temps à critiquer. Ce sont deux stratégies différentes, et complémentaires.

Jocelyne Porcher est désespérée par la façon dont l’éthologie appliquée aux recherches sur le bien-être animal sert à valider la production animale industrielle. Les changements dans les éthologies dites naturalistes peuvent-ils être en mesure de déplacer ce type de recherches ? Le travail de Thelma Rowell sur les moutons par exemple peut-il avoir un retentissement sur la production agroalimentaire ?

Thelma Rowell n’a pas trop d’illusions là-dessus. Mais je pense que cela peut passer par d’autres voies. J’ai rencontré des scientifiques qui disent ne plus faire certaines choses après m’avoir lue, qu’ils font davantage attention à la façon dont ils s’occupent de leurs animaux. Ils réfléchissent aux conditions qui permettent à l’animal de se sentir mieux. Parfois, ça les freine un peu. Mais je pense que le fait d’être empêché est souvent le signe d’un plus grand changement que celui de commencer à faire quelque chose de nouveau. Cela manifeste une modification profonde. Ce sont peut-être de tous petits pas, mais si les moutons de Thelma Rowell n’inspirent pas d’autres pratiques dans les élevages industriels, cela a quand même des effets sur le grand public qui peut faire pression.

Comment êtes-vous passée des animaux à vos derniers travaux sur les morts ?

C’est un grand saut dans le vide. Il y a vingt-cinq ans, l’animal était l’objet le plus subversif que j’ai pu trouver ; maintenant, il n’a plus du tout cet effet. Il y a un ronronnement consensuel ; la question animale est devenue une espèce de ritournelle bien-pensante. Aujourd’hui selon moi, ce sont les morts qui sont des objets d’étude subversifs. Ce sujet diablement sulfureux permet de remettre en cause la rationalisation forcée de la société, et la laïcité telle qu’elle est pratiquée sur le mode de la neutralisation. Les morts permettent de s’attaquer au pouvoir des psys, à la normalisation et à la domestication des psychés, à l’ethnocentrisme autant qu’à l’arrogance des anthropologues et des sociologues qui se donnent pour mission de désenchanter le monde. Les scientifiques académiques ont besoin de penser que les gens croient pour pouvoir les dessiller les yeux. Quand on utilise le mot « croire » pour désigner la manière dont les gens pensent, c’est une déclaration de guerre depuis une position de surplomb[18. Voir «  Quand on jette on une vierge dans un pays communiste un matin. Vie publique d’une apparition. Entretien avec Élisabeth Claverie  », Jef Klak, nº 1, «  Marabout  », Automne-hiver 2014-2015. ].

Ce qui me passionne, ce sont les endroits où les gens sont intelligents. J’avais trouvé beaucoup d’intelligence chez ceux qui travaillent avec les animaux et j’en trouve énormément chez ceux qui cultivent des relations avec leurs morts. Ils le font avec imagination et courage, en sachant que ce n’est pas « normal », pas socialement approuvé. C’est un lieu de résistance politique : ils résistent à la théorie du deuil, à la normalisation, à la domestication de leurs expériences.

Ce qui m’importe, c’est de prendre au sérieux le fait que les gens parlent à leurs morts, que ça n’a rien de symbolique et que nous n’avons pas à statuer sur leur présence effective. Est-ce qu’ils reviennent ou pas ? On n’en sait rien. Si on sent leur présence, quel est ce mode de présence ? Ce que je fais, c’est de l’éthologie des morts, au sens de Deleuze. L’éthologie, selon lui, serait « la science pratique des manières d’être », c’est-à-dire l’étude de ce dont les êtres sont capables, des épreuves qu’ils peuvent endurer, de leur puissance. Un diamant est un être d’une exceptionnelle dureté, c’est la puissance du diamant. Un chameau peut s’arrêter de boire pendant plusieurs jours, c’est la puissance du chameau.

Je trouve cette définition de l’éthologie passionnante, car elle peut englober ce qu’on appelait trop pauvrement « biologie du comportement ». Deleuze dit que savoir de quoi un être est capable engage à des expérimentations. Quand on met un être dans un dispositif, quand on fait une expérience avec un chien, on doit se demander : de quoi es-tu capable pour aller chercher la balle, comment tu t’y prends, c’est quoi ta manière d’être ? Deleuze dit que les régimes alimentaires sont des manières d’être. C’est ça, l’éthologie : ce n’est pas seulement manger de la viande ou de l’herbe, mais tout un paysage – des manières de vivre, de penser, de bouger, d’agir, de vivre la nuit, le jour. Je dis aujourd’hui que je fais une éthologie des morts. Quelles sont les manières d’être des morts ? De quoi sont-ils capables ? De quoi rendent-ils les vivants capables ?

Notes

1 Le Cratérope écaillé (Turdoides squamiceps) est une espèce de passereau de la famille des Leiothrichidae, qui vit dans l’est, le sud et l’ouest de la péninsule Arabique. Son comportement singulier fait de lui un exemple privilégié pour les théories éthologiques sur l’altruisme chez les animaux.