En mai dernier, pour présenter le numéro « Ch’val de course » de sa revue, Jef Klak a invité des livreurs à vélo en lutte, membres du Collectif de livreurs autonomes de Paris (Clap) à la librairie Le Rideau rouge, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Travail « ubérisé », loi-Travail, subordination numérique… Autant de manières de retourner selon eux au travail à la tâche du XIXe siècle. Mais l’occasion aussi de renouer avec des formes de lutte collectives et efficaces.
Jef Klak : Le numéro de la revue Jef Klak en cours, « Ch’val de course », porte sur la question du jeu et du risque. Quand on a commencé à réfléchir au sujet, il y a un an, on a assez vite pensé à un copain livreur à vélo, qui nous avait raconté comment il avait été admis dans une entreprise de livraison et quelles y étaient ses conditions de travail. Du fait des dangers du métier, le statut de livreur est le plus fragilisant qui soit. Il n’y a aucune protection sociale, puisque le travailleur évolue sous le statut de micro-entrepreneur : il doit créer sa petite boîte et assumer tous les risques. Concrètement, ça signifie que s’il se casse la jambe en grillant un feu rouge pour livrer dans les temps, la boîte ne le payera pas avant qu’il se retrouve d’aplomb.
Un an après l’écriture de ce texte, est né un collectif nommé Clap, issu en partie du mouvement contre la loi Travail de 2016. L’arrivée au pouvoir de Macron incarne cette économie qui promeut l’auto-entreprise et l’idée de capital humain – chacun devant développer son propre capital.
Question du public : Le Clap, c’est quoi ?
Jérôme 1 Jérôme Pimot, livreur de 47 ans engagé de longue date dans la lutte, est le seul à être nommé – lui est identifié depuis longtemps. Ce n’est pas le cas des quatre autres livreurs qui … Continue reading : C’est le Collectif des livreurs autonomes de Paris – on s’est cassé la tête pour trouver un acronyme sympa… On était parti sur le Slip, le Syndicat des livreurs indépendants parisiens. Mais on a finalement décidé d’éviter que ça fasse trop blague.
Quand j’ai commencé comme livreur, il y a un bail déjà, j’ai vite pris conscience qu’il y avait une escroquerie dans cette précarisation des livreurs à vélo, qu’on appelle « ubérisation ». Le métier comporte certes une dimension ludique, mais elle paraît bien anecdotique en regard des risques encourus. C’est abject de payer des jeunes à faire du vélo à la course, au rendement, en les poussant à prendre des risques. Quand je m’en suis rendu compte, j’ai consulté des juristes en leur demandant si je ne devrais pas être protégé dans mon travail. Ils me l’ont confirmé, en faisant remarquer que j’étais salarié sans l’être : lorsqu’un lien de subordination de l’employé à l’employeur est avéré, cela requalifie la prestation en salariat. Les plateformes, quant à elles, font tout pour nous faire croire que nous sommes leurs associés.
J’ai alors commencé à militer. Tout seul, au départ. Des collectifs nationaux sont ensuite nés un peu partout, faisant écho à des luttes menées dans toute l’Europe. Les médias, quant à eux, se sont mis à traiter le sujet au moment de la chute de Take Eat Easy [2. Fondée en 2013, la start-up de livraison en vélo de repas à domicile Take Eat Easy a déposé le bilan en juillet 2016. Une faillite laissant derrière elle une montagne d’impayés, avec les prétendus collaborateurs de l’entreprise (3200 restaurateurs et 4000 coursiers). ], mettant en lumière l’ubérisation de la société.
Membre du Clap : Le Clap est né de la mobilisation du 15 mars 2016, qui a pourtant fait un semi-flop. L’idée avait été lancée par trois d’entre nous, beaucoup plus jeunes que Jérôme, qui s’étaient rencontrés sur le groupe Facebook Blocus Paris, né du mouvement contre la loi Travail et destiné à coordonner des actions. Ça a vite fait tache d’huile : à partir de fin mars, les livreurs se retrouvaient à la Bourse du travail, à chaque fois plus nombreux, puisque chacun faisait venir d’autres livreurs qu’il connaissait ou avec qui il militait.
L’utilité d’un collectif parle forcément aux livreurs. Par exemple, avant que le Clap existe, certains d’entre nous avaient l’habitude d’aller régulièrement se plaindre dans les bureaux de Deliveroo. Pour des problèmes de paie ou de commande à rallonge [3. Précision du livreur : « Normalement, nos contrats prévoient qu’une commande ne doit pas excéder quatre kilomètres – du moment où l’appli sonne jusqu’à la livraison au client, en comptant le passage par le restaurant prestataire. Mais en réalité, on nous demandait d’effectuer huit kilomètres pour une seule commande, payée 5,75 euros… On a dû apprendre à jouer avec le système, pour éviter d’’accepter de telles commandes. »]. Les salariés nous envoyaient balader, mais ce n’était pas totalement inutile : on les emmerdait et on les ralentissait. Petite victoire. La plupart des salariés de Deliveroo sont des comptables, ils ne sont pas formés pour faire du social avec les livreurs. En réaction, la direction a réduit le nombre de jours d’ouverture – pour Deliveroo, c’est désormais trois après-midi par semaine.
Résultat : on n’a plus de contact humain avec eux. Quand on y va, on doit pianoter sur une tablette à l’entrée pour justifier notre visite. Si la machine juge notre demande inutile, elle nous renvoie à une adresse mail. D’où l’importance du Clap. Il nous permet de rester motivés. Et c’est plus difficile de se débarrasser d’un collectif sans visage que d’un individu – quand un livreur dérange, il est déconnecté de la plateforme et ne peut plus travailler. C’est pour ça que nous restons discrets, que nous ne donnons pas nos noms. Et du coup, le Clap ne repose pas que sur nous : si nous ne sommes plus là, d’autres continueront la lutte.
Jérôme : Avant le Clap, il existait un collectif nommé Coursiers, qui comptait près de 1500 membres fin 2016. Quand Take Eat Easy a baissé le rideau, les plateformes de livraison ont pris conscience de la capacité de nuisance de ce collectif. Foodora a alors chargé certains de ses « livreurs d’élite », qu’elle appelle militairement « capitaines », de troller le groupe Facebook de Coursiers. Ils devaient nous saper le moral, en mode « les capitaines sont là et vous surveillent ».
Le capitaine, c’est le représentant de la plateforme parmi les livreurs. Un leader supposé, même si lui aussi est micro-entrepreneur. À l’origine, son rôle était de faire remonter les doléances des livreurs, ce qui n’a jamais été le cas. En revanche, quatre d’entre eux ont suffit pour torpiller le groupe Facebook, à tel point que nous avons dû en créer un autre. Ce qui illustre les limites du militantisme numérique. Et la nécessité d’aller sur le terrain, au contact des livreurs. C’est d’ailleurs pour cette raison que je me suis rapproché de la CGT, qui m’a donné les moyens de mener un tour de France de la livraison cycliste. Le Clap est en partie issu de cette expérience ; il est né sur le terrain autant que sur le net.
Question du public : La CGT a lancé une section à l’intention des livreurs ?
Jérôme : Pas exactement. Au mois de juillet 2016, la CGT a ouvert ses statuts aux travailleurs des plateformes numériques – jusqu’alors, le syndicat était réservé aux salariés. La CFDT a ensuite modifié ses statuts dans le même sens.
J’étais allé voir la CGT parce que j’étais en contact avec certains de ses membres. Mais aussi parce que j’avais discuté avec des VTC (Voitures de transport avec chauffeur) ayant opté pour une syndicalisation autonome. Problème : ils m’avaient raconté avoir souffert du manque de moyens. Je voulais éviter qu’on se retrouve dans la même situation. Le soutien de la CGT – qui nous a ouvert ses portes, nous a accueillis et nous a donnés des moyens – nous permet ainsi d’être moins fragiles. Sans contrepartie, pour l’instant. Je pense que l’engagement de la centrale est sincère, ce n’est pas un piège pour hameçonner des jeunes. Les syndicats traditionnels sentent bien que ce que nous vivons en tant que micro-entrepreneurs rappelle les débuts de leur histoire. Le travail moderne, c’est un retour au tâcheronnage du XIXe siècle, et à tout ce qui en avait découlé – la contestation, les luttes, les morts.
Question du public : J’ai récemment écouté l’interview d’un patron de plateforme sur une chaîne radio. Malgré l’insistance du journaliste, il s’est totalement refusé à donner le chiffre d’affaires de son entreprise…
Jérôme : Les plateformes communiquent beaucoup dans les médias, insistant sur certains chiffres : nombre de commandes, de clients, de livreurs. Mais elles ne donnent en effet jamais leur chiffre d’affaires. Parce qu’en réalité, elles perdent de l’argent. Elles vivent des levées de fonds : les investisseurs pariant à moyen terme sur la casse du salariat. Ils se disent que d’ici dix ans, les coûts salariaux seront réduits à zéro. C’est le modèle Uber.
Pour une entreprise de ce genre, le chômage structurel des jeunes représente une véritable manne. Les plateformes débarquent dans les quartiers de banlieue et font leur pub : « Engagez-vous, vous aurez un costume et une cravate… »
Question du public : Pourquoi avoir choisi la forme du collectif ? Par refus du syndicalisme ? Et comment vous situez-vous par rapport à l’idée d’action directe ?
Jérôme : L’outil numérique nous a été imposé comme outil de travail, et nous essayons de le retourner en arme. Comme à Marseille en mars dernier, face à Deliveroo : une quinzaine de livreurs ont décidé de réagir à une baisse marquée de la tarification de la livraison. Ils ont bloqué quatre restos marseillais, empêchant les autres livreurs de prendre livraison des commandes. Deliveroo a dû gérer le mécontentement des clients, puis les rembourser. Elle a aussi dû rembourser les restaurateurs, qui avaient préparé les repas. Un beau bordel !
Quatre restos bloqués, ça n’a l’air de rien. Mais Marseille est une ville où le marché de la livraison est encore jeune : il n’y a que quarante restaurants partenaires. En bloquer 10 %, c’est déjà beaucoup. Surtout que le mouvement a pris : les livreurs débarquant devant les piquets se mettaient en grève à leur tour. Ça n’a évidemment pas plu à la plateforme, qui a « débranché » les contestataires dès le premier soir. Sans avoir les moyens de ses ambitions : les livreurs désactivés faisaient partie de ceux qui travaillaient le plus, si bien qu’elle a annulé leur déconnexion dès le lendemain. Le mouvement a continué, et Deliveroo a finalement craqué.
Ce type de protestation se généralise, avec des grèves en Angleterre, des manifs en Allemagne, des blocages en Italie… À chaque fois, une soirée suffit à mettre une pagaille monstre. C’est révélateur de la fragilité de cette économie : quinze livreurs bloquent quatre restos, et boum ! l’appli est dans les choux.
Question du public : Vous expliquiez tout à l’heure que les plateformes s’étaient débrouillées pour que les livreurs ne puissent pas individuellement venir exprimer leur doléances. Mais comment faites-vous avec le Clap ?
Membre du Clap : Le but du Clap n’est pas de négocier avec les plateformes. Elles s’y refusent, ce n’est pas à nous d’ouvrir cette porte. Et puis, ça serait une mission suicide. Parce que ça leur permettrait de mettre des têtes sur le Clap. Et de les virer. Deliveroo précise ainsi dans ses contrats que les livreurs ne peuvent en aucune manière critiquer la plateforme. Ce qui nous oblige par exemple à manifester masqués et à couper notre système de localisation quand on défile, pour ne pas pouvoir être identifiés.
Il ne faut jamais oublier que les plateformes ont accès à notre position géographique. C’est déjà arrivé qu’on m’appelle parce que je prenais un itinéraire à contre-sens sur 500 mètres, pour éviter une rue bloquée. Au téléphone, on me reprochait de prendre du retard. J’ai alors demandé si j’étais censé passer à travers les murs…
Bref, c’est très facile pour les plateformes de se débarrasser d’un livreur. Il leur suffit de le désactiver : il ne peut alors plus se connecter, donc travailler. Ça arrive souvent, même en l’absence de protestation. Les plateformes ont beaucoup trop de livreurs sur Paris, elles en virent donc à la première occasion venue. Surtout qu’il s’agit d’une activité saisonnière : ces entreprises recrutent énormément pour le rush d’hiver, tandis que le planning d’été compte très peu de places.
Jérôme : L’objet du collectif est surtout d’offrir une réponse ciblée et rapide au livreur viré. De lui permettre d’envoyer une lettre avec un cachet CGT ou Sud, ce qui a un vrai impact avec les plateformes, qui n’ont pas du tout prévu d’avoir à négocier avec des syndicats.
Question du public : Je ne comprends pas pourquoi des jeunes comme vous acceptent de travailler avec le statut de micro-entrepreneur… J’ai 50 ans, je suis au chômage et on m’a proposé plusieurs fois ce statut. Mais j’ai calculé ce que j’y perdais en droits sociaux et j’ai toujours refusé… Pourquoi accepter ce type d’emploi sous-qualifié ?
Membre du Clap : C’est réducteur de parler de sous-qualification. Ce boulot fait appel à une connaissance de la route vraiment pointue – il faut notamment savoir se glisser comme un poisson dans l’eau dans une circulation qui peut s’avérer très dangereuse, surtout à Paris.
Pour ce qui est de l’embauche en revanche, c’est vrai qu’aucune qualification n’est requise. Dans mon cas, ils ont juste vérifié l’état de mon vélo – bon, les freins ne marchaient pas, mais ça n’a pas posé de problème. J’ai aussi eu droit à un test semblable à celui décrit dans l’article « Prends-le cool » de Jef Klak, mais le mec que je devais suivre roulait très lentement. Deliveroo recrute en masse, sans se montrer difficile, car au fond, les livreurs ne sont pas uniquement censés être rentables. Leur rôle, c’est aussi de faire la pub du service et de permettre de nouvelles levées de fonds.
Pour revenir à la question : en quoi cet emploi peut-il intéresser un livreur ?, disons déjà que ça dépend du moment où il a commencé, puisqu’on retrouve plusieurs générations de livreurs sur chaque plateforme. Pour les plus anciens, qui sont là depuis plusieurs années, comme Jérôme, c’est clairement une question d’argent. Quand les plateformes numériques ont débarqué, les livreurs touchaient 7,5 € de l’heure, plus 4 € par livraison. À raison de quatre livraisons par heure, les livreurs gagnaient donc 16 €, plus 7,5 €. Soit 23,5 € de l’heure ! Des revenus vraiment intéressants, qui faisaient que les livreurs pouvaient s’y consacrer à temps-plein, de façon professionnelle.
Depuis un an, ça a bien changé, les prix à la course ont dégringolé. Aujourd’hui, voici l’incarnation du livreur parfait pour les plateformes : un jeune sportif, étudiant, qui habite sur Paris ou dans une grande ville de province. Dans ce cas précis, un tel boulot peut rester intéressant – si on le compare à du babysitting, par exemple… Mais par rapport au marché du travail normal, le statut de livreur apparaît pour ce qu’il est : extrêmement précaire. Au fond, il y a deux échelles différentes. Et c’est justement pour ça que beaucoup de jeunes font ça – des chômeurs et des étudiants.
Jérôme : Si les plateformes recrutent dans les quartiers, c’est bien pour cette raison : parce que la pénurie de travail et la stigmatisation à l’embauche rendent ce travail intéressant.
Membre du Clap : Quand ils commencent, certains livreurs font 60 ou 70 heures par semaine et finissent le mois à 5 000€. Ça leur paraît génial, surtout s’ils n’ont pas bossé depuis longtemps. Mais ça ne dure pas, parce que la fatigue s’installe, et que les risques commencent à peser.
Intervention d’un membre de Jef Klak : Ça rejoint des articles publiés dans Jef Klak sur des métiers plutôt culturels [4. Notamment « Milano, guide rouge », dans « Bout d’ficelle », Jef Klak, Printemps-Été 2015.]. J’ai en effet l’impression que cette espèce de dérégulation du travail, où tout le monde est micro-entrepreneur, où personne n’a de contrat de travail, rejoint des choses expérimentées dans les années 1980 dans les métiers de l’édition, de la mode, du cinéma, du théâtre, etc. À l’époque déjà, il s’agissait d’éviter de conclure de vrais contrats de travail. D’obliger les nouveaux arrivants à se lancer en free-lance ou comme travailleurs indépendants. Et de leur promettre monts et merveilles, par exemple sur les gratifications symboliques, pour qu’ils se donnent corps et âme en espérant être rappelés.
Tout comme dans les métiers de l’édition, correcteur ou graphiste par exemple, le livreur est censé travailler à peu près quand il veut, aménager ses horaires, ne bosser que certains jours. Les plateformes ont bien intégré le refus de la subordination à l’usine, aux horaires fixes du salariat. Et elles tentent de nous faire croire à l’illusion d’un job à la cool où chacun peut se croire autonome. Sauf qu’au bout d’un moment, tu te rends compte que si tu veux gagner un peu d’argent, il va falloir bosser comme un dingue. Et parfois pire qu’en usine…
Je crois que ce système ne dépend pas du tout d’une sous-qualification : là où ça a été expérimenté, dans les métiers de la culture dans les années 1980, les gens étaient au contraire hyper-qualifiés. Non, cette exploitation me semble d’abord reposer sur un désir de liberté, d’autonomie d’un côté ; et de l’autre, pour les gens des quartiers par exemple, sur la pénurie de boulots stables – c’est ça ou rien.
Question du public : Au fond, vous êtes des ouvriers qui avez la rue comme chaîne de travail…
Jérôme : Lors d’une manif à Paris en mai, les livreurs ont défilé derrière la banderole « La rue est notre usine ». C’est exactement ça. Nous sommes des ouvriers, selon l’Insee. Et nous passons notre temps de travail dans la rue. À la différence de l’usine, nous n’avons pas un lieu précis de travail, où nous croiser et donc nous organiser. Mais il existe des lieux de rassemblement, définis par les plateformes : les épicentres des points de connexion. Autrement dit, les endroits où les livreurs se connectent à l’appli pour prendre connaissance de la prochaine commande.
La première contestation chez Take Eat Easy est née ainsi. L’épicentre des restaurants partenaires se trouvait alors place de la République. On s’y retrouvait parfois à une quinzaine – un jour, on a même compté vingt-sept livreurs ! On en profitait pour discuter, pour se plaindre du fait qu’on gagnait moins. Et nous avons commencé à nous organiser.
Avec ces métiers, le ver est en partie dans le fruit. Le fait qu’on soit mobiles et qu’on puisse se rassembler dans la rue permet de créer du lien. Les plateformes essaient d’exploser le salariat en atomisant les travailleurs. Mais un côté social resurgit toujours chez ceux qui font le même métier, surtout s’il est risqué. Il existe un vrai esprit de corps chez les livreurs.
Question du public : Pourquoi Deliveroo ne vous a-t-il pas tous désactivés, vous les gens du Clap ?
Réponse d’un membre du Clap : Nous ne travaillons pas tous chez Deliveroo. Et puis, on reste plutôt discrets – ils ne nous ont pas forcément identifiés.
Jérôme : Moi, je me suis fait virer par Deliveroo en 2016. Quelques jours après un passage à la radio – j’avais un peu tendu le bâton pour me faire battre… Mais aujourd’hui, les plateformes sont quand même obligées de prendre quelques précautions avant de virer des gens.
Question du public : Chez Uber ou ailleurs, il y a des actions en justice en cours, lancées par des auto-entrepreneurs demandant à requalifier leur contrat en salariat, en s’appuyant sur diverses exigences de l’entreprise, dont la tenue de travail et les contraintes horaires. Vous en pensez quoi ?
Jérôme : Ça nous parle, bien sûr. En ce qui me concerne, j’ai attaqué en 2015 Tok Tok Tok, la première plateforme française. Mais l’affaire n’a été plaidée qu’en mai 2016, audience suivie un mois plus tard d’un report en départage (ce qui arrive quand les quatre conseillers prud’homaux n’arrivent pas à se mettre d’accord). Pour l’instant, l’affaire est toujours en cours. Par ailleurs, certains livreurs ont aussi engagé des procédures suite à la liquidation de Take Eat Easy. Mais elles n’étaient pas assez bien construites et ont été retoquées en première audience et en appel. Depuis, nous sommes une dizaine de livreurs à avoir lancé une nouvelle procédure, mieux argumentée – on a plaidé la semaine dernière et on attend la décision pour cette rentrée.
C’est d’ailleurs ce qui m’a fait porter le débat au niveau médiatique. Non pas que je souhaitais attirer la lumière sur moi. Mais parce que je me suis aperçu très vite que l’action juridique se joue à l’échelle de plusieurs années, c’est beaucoup trop long. Médiatiser le problème m’a paru une bonne façon d’accélérer les choses. Parce que c’est essentiel : il y a là une vraie cause, pas juste liée à un métier. Ce combat concerne les transformations de la société en cours.
Question du public : Je voulais revenir sur un point : ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de contrat écrit qu’il n’y a pas de contrat. Par exemple, quand les plateformes vous envoient un mail pour vous dire que vous êtes virés, c’est la preuve qu’il y a une relation de travail : elle est établie. Et il n’est pas seulement question du lien de subordination. Ce qui définit aussi la condition de salarié, c’est le fait de ne pas être libre de ses faits et gestes pendant la journée. C’est bien votre cas….
Réponse de Jérôme : On est d’accord. Mais les plateformes prétendent que le rapport de subordination n’est pas établi. Et que nous ne sommes que des partenaires. C’est là le point fondamental de notre lutte aux Prud’hommes.
Précision d’un membre de Jef Klak : Il y a peu, alors qu’un semi-marathon se déroulait à Bordeaux, des livreurs de Foodora n’ont pas voulu bosser – c’était trop le bordel dans la ville. Leur décision a fichu une sacré pagaille sur la plateforme, qui a donc décidé de convoquer les livreurs qui ne s’étaient pas présentés. Elle s’est alors appuyée sur le fait que tous les livreurs payent une caution (pour leur costume et leurs sacs siglés) pour les menacer en ces termes : « À tous les no-shows de samedi, je veux vous voir mardi au bureau avec vos affaires. Si je ne vous vois pas, j’encaisse le chèque de caution. Bon week-end 🙂 ». C’est bien la preuve qu’il y a un lien de subordination.
Question du public : Est-ce qu’il ne faudrait pas résumer le problème en pointant la marchandisation de la vie quotidienne ?
Membre du Clap : Bien sûr. Au Clap, on se considère comme des travailleurs en lutte, constitutifs d’un rapport de forces. C’est pour ça qu’on était là pour les manifestations des 22 avril, 1er et 8 mai, et qu’on sera présents lors des autres mobilisations. Nous sommes des travailleurs en lutte parmi les travailleurs en lutte. Et bien sûr que le travail dissimulé a toujours existé, au-delà de ce phénomène d’ubérisation. Par exemple dans le BTP, où c’est encore cent fois pire et dangereux. On a donc une solidarité de classe à nouer avec les autres travailleurs. Ce rapport de forces, on va essayer de l’exploiter au maximum. Et au quotidien, on va se battre pour revaloriser nos salaires.
NB : une version courte de cette retranscription a été publiée dans le numéro 157 de CQFD, en kiosques (sept. 2017), inséré dans un dossier sur les luttes et l’alimentation.
Jérôme Pimot, livreur de 47 ans engagé de longue date dans la lutte, est le seul à être nommé – lui est identifié depuis longtemps. Ce n’est pas le cas des quatre autres livreurs qui sont intervenus ce soir-là. Parce qu’il importe de préserver leur anonymat, ils interviennent sous une même et seule qualification : « Membre du Clap ».
Après les talents de la plume, les virtuoses du plomb. Maintenant que la rentrée littéraire a fait long feu, braquons les projecteurs sur une tout autre rentrée, policière celle-ci. À Saint-Louis (25 km de Ferguson – Missouri), l’officier Jason Stockley qui avait tué Anthony Lamar Smith en 2011 vient d’être relaxé par la Justice. Depuis, c’est l’émeute. À Atlanta (Géorgie), c’est Scout Schultz, président.e transgenre de l’organisation LGBT du campus de Georgia Tech qui s’est fait abattre par la police cette semaine. Depuis, c’est l’émeute. Et à Vigneux-sur-Seine (Essonne) le week-end dernier, un jeune homme a perdu un œil après un tir de la BAC. Depuis, c’est…
Une poignée de nuits avant Noël 2011. Saint-Louis, Missouri. Un de ces États aux couleurs désunies. Anthony Lamar Smith, 24 ans, est au volant de sa voiture, suivi par une patrouille banalisée. Les deux officiers à bord soupçonnent le jeune homme noir de traîner sur un parking pour dealer. Ils tirent dans le véhicule d’Anthony, puis le pourchassent. L’enregistrement de service grave les mots de Jason Stockley, policier blanc de 31 ans : « J’vais le tuer ce fils de pute, crois-moi ! » Quand les voitures s’arrêtent à un stop, Stockley ouvre la portière, s’approche de la vitre du poursuivi, et tire cinq balles à bout portant. L’arme supposément retrouvée dans la voiture de la victime ne portera que les traces d’ADN du tireur en uniforme.
Les rues de Saint-Louis ont crié stop au racisme institutionnel. Au chant de « Si vous tuez nos enfants, nous tuons votre économie », les vitrines de magasins sont brisées, le commissariat central pris d’assaut, et la maison du maire saccagée par un millier de personnes. Dix policiers blessés et beaucoup plus parmi les manifestant.es. Un tel chaos urbain que le groupe U2 a préféré annuler son concert prévu ici le lendemain – ce qui est déjà ça de pris. Les désormais traditionnelles pancartes « Black lives matter » n’ont pas empêché les neuf arrestations de ce soir-là. Rebelote le dimanche 17, avec le commissariat encore pris pour cible, le 18 – cent interpellations –, et jusqu’à samedi 22 et dimanche 23 septembre, qui ont vu des centres-commerciaux ou des hôtels de luxe occupés par les manifestant.es. Une semaine qui a remis en Top of the charts les chants de solidarité devant les barreaux de la prison locale :
Depuis 2015, 2664 personnes ont été tuées par des policiers en service aux États-Unis, soit plus de 900 par an. Et en moyenne, c’est une condamnation pour 1000 affaires. En août dernier, cela faisait trois ans exactement que Michael Brown, Africain-Américain de 18 ans, avait été tué par un autre flic blanc. Le drame avait lieu à Ferguson, 25 kilomètres de Saint-Louis, et avait provoqué plusieurs mois d’émeutes, la déclaration d’état d’urgence par le gouverneur et l’intervention de la Garde nationale. Aujourd’hui encore, alors que les agressions racistes se sont multipliées au cours de l’année 2017 dans le Missouri, notamment dans les campus, tout rappelle les heures sombres de l’apartheid. Votée cet été, la loi fédérale 43, ou « Jim Crow Bill », comme l’appellent les représentant.es des communautés africaines-américaines locales, a fait considérablement reculer la reconnaissance de discrimination de race, de sexe ou de religion. Jusqu’ici, il suffisait qu’un de ces éléments contribuent à un différend pour porter plainte ; il faudra désormais prouver que c’est la motivation première du préjudice pour aller en justice. Un terrible retour en arrière selon la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) qui, pour la première fois de son histoire, a rendu public un rapport mettant en garde les personnes non blanches qui voyagent à l’intérieur des frontières états-uniennes. Si vous allez dans le Missouri, ce sera « À vos risques et périls ».
« Pute fière »
Mais la police états-unienne n’en a pas qu’après les Noirs : samedi 16 septembre, c’est Scout Schutlz, étudiant.e transgenre de l’université de Georgia Tech qui a été abattu.e par une balle policière. Titubant et visiblement en état de souffrance psychologique, ce.tte président.e de l’organisation LGBT du campus avançait vers deux officier.es de police, armé.e d’un terrifiant couteau suisse, et désirant en finir avec l’existence. « Tirez-moi dessus », furent ses derniers mots. Un vœu qui ne se refuse pas quand on a pour vocation de « servir et protéger ». De quoi mettre le feu au campus : une voiture de police incendiée lors des émeutes qui ont suivi cette exécution sommaire, et cinquante arrestations sur le campus de Georgia Tech.
Pour calmer le jeu, Donald Trump a pris position sur les questions de racisme dans le pays de la liberté. Le président a réagi à la mode lancée par Colin Kaepernick, ce quaterback de football US des 49ers, qui s’était agenouillé l’an dernier pendant l’hymne américain pour protester contre les meurtres en série de Noirs par des policiers blancs. Viré de son équipe depuis, le joueur a inspiré de nombreuses stars africaines-américaines de la NFL (National Football League) qui répètent désormais ce geste à chaque match, la violence policière ne cessant pas. De quoi rendre bourrique Donald, qui a déclaré :« Quand quelqu’un manque de respect à notre drapeau, est-ce que vous n’aimeriez pas voir l’un de ces propriétaires de la NFL vous écouter lorsque vous réclamez le renvoi de ce fils de pute ? » Réponse de la mère du footballeur : « Figure-toi que ça fait de moi une pute fière ! » Dimanche 24 septembre, c’est quasiment toute l’équipe des Ravens de Baltimore qui a posé jambe à terre sur les notes du patriotique chant. Et plus de deux cents joueurs sur l’ensemble des matchs de la journée leur ont emboîté le genou. Qui dit mieux ? Deux genoux au sol pour Stevie Wonder au Global Citizens Festival de New York !
Rassurons-nous, une telle violence n’arrive qu’aux États-Unis, terre de cow-boys kukluxkanés et homophobes. En France, pendant ce temps, l’État s’active hardiment, avec tous ses droits de l’homme sous le bras, pour rendre justice aux familles d’Adama Traoré, de Théo, de Zyed, Bouna et des autres. Et puis, nos policiers, eux, ne tirent que rarement à balles réelles, tout équipés qu’ils sont de lanceurs de boulettes et autres grenadounettes désencerclantes !
Dans la nuit du samedi 16 septembre, c’est à Vigneux-sur-Seine dans l’Essonne que la police française a fait la démonstration de son humanité, en arrachant un œil à un jeune homme de 26 ans. Ce soir-là, les agents de la paix ès-BAC poursuivent un véhicule ayant, selon leur dires, refusé un contrôle. Arrivent dans la cité de la Croix-Blanche, ne se font pas accueillir en héros, reçoivent quelques canettes vides. Ripostent à coups de LBD (lanceur de balles de « défense »), tirent dans le tas et mutilent au hasard.
Le blessé ne fait pas l’objet d’une plainte de la part des policiers, « il s’est juste approché pour voir ce qu’il se passait », explique son avocat. Une enquête a été ouverte par le parquet d’Évry et confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN – police des polices). « Il n’a pas du tout été agressif. Il n’a rien lancé non plus. Ce sont les policiers qui ont eu peur et qui ont mal réagi. Maintenant, mon frère sera infirme toute sa vie », témoigne le frère de la victime pour Le Parisien.
Depuis dimanche 17 septembre, la Croix-Blanche veille au rythme des émeutes : cocktails Molotov, voitures de police caillassées… Hier encore, les habitant.es ont manifesté, scandant « Non aux bavures policières ». La police a réagit avec des tirs de gaz lacrymogène et, droit dans ses bottes, de LBD. Plusieurs vidéos sur le Twitter @BlocusInfos :
Depuis 2004, ce sont 39 personnes qui ont été gravement blessé.es par des tirs de Flashball ou de LBD, dont 21 éborgnées ou ayant perdu la vue. Et une mort causée par ces armes « non-létales ». En France, « dans les années 1980, en moyenne cinq personnes par an décédaient au cours d’une opération de police, onze dans les années 1990, douze depuis 2001 ». En tout et pour tout, 126 personnes – majoritairement non blanches – ont été tuées par la police entre 2000 et 2014. Heureusement, pour décider du caractère raciste et injuste de ces morts, et savoir si toutes ces victimes méritent notre soutien ou pas, l’inspecteur François Ruffin enquête d’arrache-pied. Les dossiers de témoignage des proches des victimes sont à déposer dès ce lundi 8 h sur son bureau, à l’Assemblée nationale (Palais Bourbon, 126 rue de l’Université, 75007 Paris).
Klaktualités, un mot dur à dire dans un monde dur à fuir, est une nouvelle rubrique de Jef Klak en ligne. Vous êtes les bienvenu.es pour nous proposer de textes, des images, des vidéos ou des sons sur l’actualité nationale et internationale, en nous écrivant à lesite@jefklak.org
Mariano Rajoy voit rouge. Et jaune. Et encore rouge. Et encore jaune… Mercredi 20 septembre, le chef de l’État espagnol a pris la décision que la plupart des catalan.es ne pensaient pas possible la veille encore : employer la force militaire pour empêcher le référendum sur l’indépendance de la Catalogne prévu le 1er Octobre prochain.
(Mis à jour le 22 septembre 2017 à 17 h – Voir en bas de l’article)
L’idée d’un référendum ne date pas d’hier (voir chronologie ci-dessous). Ne remontons pas à la Guerre civile de 1936, ni aux paysans qui, à coup de faucilles, se mirent à dézinguer les soldats occupant leurs terres en 1640, durant le conflit franco-espagnol. Jusqu’au Traité des Pyrénées de 1659 qui distribua arbitrairement la Catalogne entre deux empires. En se contentant des dix dernières années, la volonté de retrouver leur autonomie est croissante chez les habitant.es de cette petite région d’Europe. Aux élections régionales de 2015, face à une opposition très disparate, les indépendantistes avaient obtenu une majorité de sièges au parlement, sans pour autant atteindre la majorité en nombre de voix. Mais aujourd’hui encore, selon tous les sondages, plus de 70 % des catalan.es souhaitent pouvoir voter sur le sujet.
Approuvée le 6 septembre 2017 par le parlement de Catalogne, la question du référendum va en ce sens : « Voulez-vous que la Catalogne soit un État indépendant sous la forme d’une République ? Oui ou non. » Si c’est oui, une déclaration d’indépendance serait livrée à Rajoy en 48 heures ; si c’est non, de nouvelles élections au niveau de l’Autonomia auraient lieu. Ce vote, permis par les élu.es de la Candidatura d’Unitat Popular (CUP, bien à gauche) et Junts per el Si (JxSí centre gauche libéral) aux manettes dans le pays d’Orwell, a été annulé dès le lendemain par le Tribunal constitutionnel de Madrid. Une instance que le président de la Generalitat (instance de gouvernement régionale), Carles Puigdemont, ne reconnaît ni d’Ève ni d’Adam. Et un refus d’obéir que nombre de Catalan.es partagent.
Pas mal de militant.es de gauche, dont les plus révolutionnaires, voient même dans cette possibilité d’indépendance une échappée pour non seulement faire vivre et perdurer langue et culture, mais aussi rompre avec un État central structurellement corrompu, coresponsable de la crise et des expulsions massives de logement après l’explosion de la bulle immobilière de 2008. Une manière en somme de renouer avec des idéaux libertaires cristallisés par la Guerre civile contre l’extrême droite catholique de Franco. Réponse du gouvernement central de droite (Partido popular – PP), soutenu par le PSOE (Parti socialiste espagnol aussi socialiste qu’en France) : mobiliser tous les corps et les esprits nécessaires pour empêcher le vote prévu.
Urnes et tracts ont ensuite été saisis dans les imprimeries catalanes par la police d’État. Les bulletins sont maintenant à imprimer en DIY à la maison, et 6000 urnes cachées dans les caves d’on ne sait quel indépendantiste. C’est donc bulletin à la main que des centaines de manifestant.es sont venu.es le 8 septembre moquer la maréchaussée en pleine perquisition dans la fabrique del Vallenc, chantant gaiement « Mais y sont où les bulletins ? », « La voilà votre démocratie ! », ou l’hymne local « Els Segadors » préconisant un « bon coup de faucille », et qui refait surface après des décennies d’interdiction sous Franco.
https://www.youtube.com/watch?v=u6OnWJtrhAw
Le site web referendum.cat a été bien entendu fermé, puis rouvert derechef sous les plus folles appellations : referendum.love, referendum.ninja ou referendum.party – notamment grâce à l’équatorienne aide d’un certain Julian Assange. Chauffé dans son trône, le Tribunal constitutionnel a, dès la semaine dernière, missionné la Guardia civil pour faire des descentes dans les rédactions des journaux locaux, leur interdisant de publier toute communication en faveur du référendum. La Poste elle-même s’est fendue d’une note de services à ses employé.es pour empêcher les correspondances à ce sujet et contrôler au faciès les envois de tout.e usager.e. Et les abribus déshabillés de leurs affiches électorales.
Démocratie représentative versus démocratie directe
Plus que la peur de ne plus voir les Catalan.es participer à l’Eurovision (incroyable mais vrai avertissement venu des medias nationaux), c’est la toute matérialiste angoisse d’une perte sèche au niveau du marché européen et mondial qui pousse le pouvoir central à agir aussi férocement. Déjà en 2015, avec la montée en flèche des désirs d’indépendance de la Catalogne, le ministère de la Justice avait menacé le président catalan d’alors, Artur Mas, d’utiliser l’article 155 de la Constitution, permettant au pouvoir central de récupérer les droits dévolus aux autonomies en cas d’atteinte à l’intérêt général. Et Rajoy faisait passer une Loi de Sécurité nationale ad hoc pour le cas catalan, modifiant les statuts du Tribunal constitutionnel et légalisant la destitution des présidents d’Autonomie en cas de trouble grave. La stratégie de Madrid était limpide : monter un mur législatif face à la légitimité grimpante des indépendantistes, pour pouvoir opposer deux visions de la démocratie – représentative versus directe – en cas de poussée populaire en Catalogne.
Hier, mercredi 20 septembre, c’est donc armé de tout cet arsenal légal que Rajoy a envoyé ses troupes dans les bureaux du gouvernement catalan (Sièges de l’Économie, du Travail, des Relations extérieures, etc). Dès potron minet, quatorze hauts fonctionnaires ont été mis en détention après quarante-et-une perquisitions ordonnées. Le motif ? Non pas le référendum en lui-même, mais l’utilisation d’argent public pour la propagande d’un référendum jugé illégal. L’intrusion de la Guardia civil, corps militaire symbolique rappelant la dictature, n’a pas tardé à faire réagir les barcelonais.es à la mémoire longue.
« Le FC Barcelona, fidèle à son engagement historique pour la défense du pays, de la démocratie, de la liberté d’expression et du droit des peuples à décider d’eux-mêmes, condamne toute action qui peut empêcher le plein exercice de ces droits » a communiqué le célèbre Barça. « En une matinée, Rajoy a plus fait avancer l’indépendance de la Catalogne que 10 chaînes humaines, 15 référendums et 27 diadas1 La Diada Nacional de Catalunya est la fête nationale de la Catalogne, symbole national selon l’article 8.1 de son statut d’autonomie. Depuis 1886, chaque année, elle commémore la … Continue reading », affirmait Gerardo Técé, l’un des journalistes indépendants espagnols les plus populaires. « Ils ont commis une grande erreur. Nous voulions voter et ils ont déclaré la guerre », a lancé Jordi Sanchez, président de l’Assamblea nacional catalana, la plus grosse organisation indépendante des partis de Catalogne. Puigdemont, le président de la Generalitat a quant à lui été clair : « L’État espagnol vient de suspendre de facto le gouvernement de Catalogne et a établi un état d’exception. […] Nous sommes appelés à défendre la démocratie, et nous devons donner une réponse massive et citoyenne pour défendre la Catalogne avec les seules armes que nous avons : l’attitude pacifique et civile. […] Nous ne reculerons pas. » Ada Colau a donné son soutien entier à la Generalitat « Rajoy a tort de penser qu’il réussira à nous faire peur. Nous descendrons dans la rue pour défendre nos droits et libertés. Il va rencontrer un peuple plus uni que jamais. »
Or la rue n’a pas attendu la maire de Barcelone pour agir : dès ce matin, les avenues de la capitale se remplissaient, d’heure en heure crescendo. Défendant leur droit à l’autodétermination et réaffirmant la légitimité du référendum, des dizaines de milliers de Barcelonnais.es se sont rassemblées devant les principaux lieux perquisitionnés au cri de « Contre les forces d’occupation » et « Nous voterons », empêchant parfois la Guardia civil d’intervenir. Des matelas et de la nourriture ont commencé à circuler sur les Ramblas, accompagnés du mot « La nuit, nous la passerons ici ». De l’Andalousie à la Galice, les appels à manifester pour le droit de décider ont fleuri au fil de la journée dans plus de 40 villes. À Madrid, les gens se rassemblaient sur la Puerta del Sol, lieu des premières occupations de places qui durèrent plusieurs mois lors du mouvement du 15-M.
Avant la nuit…
Et un ami photographe de Barcelone, entendant vers 19h les clameurs sous ses fenêtres me disait au téléphone : « Bon, ben là, je vais sortir, j’en ai marre de regarder tout ça sur Twitter. Ce n’est pas un délire d’indépendantistes, c’est une question toute simple de démocratie. Même ma mère, qui regardait tout ça de loin ces dernières semaines, est déjà en train de manifester ce soir. Pour elle, voir la Guardia civil intervenir de la sorte, ça fait remonter de très mauvais souvenirs de famille. C’est une image terrible que donne Rajoy, par rapport à un mouvement populaire qui ne demande qu’à pouvoir voter. Maintenant que les flics de Madrid quadrillent la ville, ils ne vont pas partir. Barcelone va être occupée comme ça jusqu’à la date prévue du référendum, qui n’aura donc peut-être pas lieu. Et alors ? On va être dans la rue, tous les soirs, on a l’habitude maintenant depuis 2011 ! Tout ça, c’est très bon pour nous : on ne demande qu’une chose, c’est plus de justice sociale, plus de liberté, et en face, ils nous envoient l’armée. Aucun.e catalan.e ne va prendre une Kalashnikov contre les flics de Rajoy, mais on va être beaucoup à affronter cette stratégie de la peur. »
« Voilà comment ça se passait sous Franco »
Actualisation vendredi 22 septembre 2017 – 17h
Jeudi 21 septembre au petit matin, les dockers de Barcelone se sont rassemblés en assemblée générale et ont voté le refus d’accorder les services portuaires aux « navires de la répression », comme ils les appellent. Deux bateaux de croisière barrent le port de Barcelone, dont l’un arborant les terrifiantes couleurs de Titi et Gros-Minet, et un autre est amarré à Tarragone, pour loger les renforts de police envoyés par Madrid – chacun ayant une capacité de 3000 personnes environ. « Nous sommes vigilants. Vous n’êtes pas les bienvenus », pouvait-on lire sur le fil Twitter de la CNT portuaire de Barcelone.
Quatre organisations syndicales ont déposé un préavis de grève générale à la date la plus proche légalement, le 3 octobre – Confédération générale des travailleurs (CGT), Coordination ouvrière syndicale (CO), Intersyndicale alternative de Catalogne (IAC) et la Confédération syndicale catalane (CSC). Avec pour double objet : dénoncer la casse des droits des travailleurs par les dernières réformes du droit du travail, et les attaques contre les droits fondamentaux de l’État espagnol en Catalogne ces derniers jours.
À 13h ; 200 « espagnolistes » opposés à l’indépendance, parmi lesquels le groupe d’extrême droite Génération identitaire, ont manifesté leur soutien à la Guardia civil en opération devant la caserne de Travessera de Gràcia. Durant toute la journée, de nombreuses manifestions spontanées pro-référendum ont eu lieu, rassemblant des dizaines de milliers de personnes, sous le slogan « Voilà comment ça se passait sous Franco ».
Jeudi à 20h, environ 200 professionnel.es des médias se sont rassemblés.es devant le Collèges des journalistes de Barcelone pour lire un manifeste commun en faveur de la liberté d’expression, dénonçant les multiples entraves à leur droit d’exercer leur métier d’information par le gouvernement espagnol depuis une quinzaine de jours (intimidations judiciaires, perquisitions menées dans les rédactions, violences policières à l’encontre des journalistes).
Les journalistes de TVE dépêchés en Catalogne ont publié quant à eux un communiqué dénonçant la désinformation de la chaîne madrilène : durant toute la journée du 20 septembre, celle-ci a diffusé en boucle des images de la matinée avec des angles différents, expliquant à ses téléspectateurs la faiblesse de la mobilisation (pendant que celle-ci ne cessait d’augmenter).
Dans la nuit du 21 au 22, les manifestant.es installaient 200 tentes devant le Tribunal supérieur de Catalogne pour y passer la nuit, tandis que d’autres soutiens dormaient à même le sol en sacs de couchage. Tous les hauts fonctionnaires de la Generalitat ont été aujourd’hui libérés, avec des amendes journalières de 6000 à 12 000 euros payables dès demain s’ils continuent à exercer leur fonction. L’ensemble des 700 maires ayant manifesté samedi dernier leur soutien au référendum sont tour à tour convoqués pour être entendus par la police, sommés de dire s’ils soutiennent ou pas le vote prévu. L’ANC (Assemblea nacional catana) a vidé ses locaux en prévision d’une perquisition. Après la saisie de dix millions bulletins de vote dans les imprimeries, de nombreuses entreprises d’emballage sont à présent sujettes à des « visites domiciliaires », comme on dit à présent en bon françois poli, sans même d’ordre judiciaire. L’État recherche toujours les mystérieuses urnes destinées au référendum…
Les manifestations étudiantes remplissent les rues Barcelone. La mobilisation de la jeunesse, qui a commencé dès hier, vient d’aboutir à l’« occupation permanente » de l’Université de Barcelone occupée.
Last but not least, le Procureur général a déposé une plainte pour « sédition contre l’État » (peines passibles de 8 à 10 ans de prison) suite aux « troubles » qui ont émaillé les grands rassemblements des jours précédents. Notamment en raison de trois voitures de police qui ont été abandonnées au milieu de la foule et redécorées par des stickers ou utilisées comme terrain de camping.
Ou les analyses d’El Critic, par exemple ici et ici.
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La Diada Nacional de Catalunya est la fête nationale de la Catalogne, symbole national selon l’article 8.1 de son statut d’autonomie. Depuis 1886, chaque année, elle commémore la dernière défense de Barcelone le 11 septembre 1714. Elle a été célébrée clandestinement sous le gouvernement de Franco. Et a été l’occasion de grands rassemblement pro-indépendance ces dernières années.
Zig Blanquer est le rédacteur de la chronique « Usure des mots » dans la revue Jef Klak. Le 19 septembre 2017, cet homme tétraplégique de 38 ans était au tribunal de Nantes. Il accuse un prestataire médical d’avoir mis cinq mois pour réparer son fauteuil électrique, l’immobilisant à son domicile durant toute cette période. Un enfermement non sans séquelles, dont ne se serait pas relevé Zig sans ressources militantes. À travers ce combat, c’est la lutte contre le « validisme » et le profit sans vergogne des entreprises qui est en jeu. Et pour la dignité de tou.te.s.
Mise à jour du 13/11/2017 : extrait d’une communication du Comité de soutien à l’autonomie technique des personnes handicapées (Comsa) :
Le tribunal, dans son jugement du 7 novembre 2017, a estimé que le
prestataire était tenu de procurer un fauteuil de remplacement adapté
durant la période de réparation. Il condamne aussi le retard dans
l’exécution de son obligation de résultat.
Ainsi, le prestataire a été condamné à payer à Zig Blanquer des dommages
et intérêts en réparation de son préjudice moral et de son préjudice de
jouissance.
Nous espérons que cette décision pourra servir d’appui à d’autres
personnes et nous continuons notre action en travaillant avec le
défenseur des droits afin de faire évoluer le code de la santé publique.
Le COMSA
Tu es un militant de longue date pour l’autonomie des personnes handies, notamment pour pouvoir vivre à domicile et non en institution, pour l’accessibilité aux transports et lieux publics, etc. Peux-tu retracer ton parcours, personnel et militant ?
En France, le rapport à l’institutionnalisation demeure essentialisant : lorsque tu es handi.e avec un haut niveau de handicap, tu es institutionnalisé.e d’office – l’administration est dans ton corps. Pour ma part, je suis on ne peut plus éligible à passer ma vie en institution – or j’y suis hermétique depuis toujours. J’ai intégré un parcours de vie dit « normal », avec une scolarisation en « milieu ordinaire ».
Vers mes 20 ans, j’ai pris un logement indépendant, ce qui était extrêmement rare dans les années 1990. J’ai commencé à chercher comment tenir vingt-quatre heures en ayant besoin que la gestuelle quotidienne soit effectuée par quelqu’un.e d’autre, en employant des assistant.e.s de vie (ADV) avec des moyens financiers d’État, qui étaient réduits – mais qui depuis, grâce à des luttes de camarades, ont augmenté.
Les dix premières années, j’embauchais des ADV en emploi direct pour la nuit, et je me débrouillais avec des entreprises de prestataires de services la journée, des auxiliaires de vie qui venaient trois heures par-ci par-là. Ce qui avait comme effet une vie prédéterminée : tu peux pisser à telle heure, manger à telle heure… Pas de place pour l’imprévu. Je n’étais pas enfermé entre des murs institutionnels, mais par des horaires et du personnel non choisi – ce qui revient à de l’institutionnalisation à domicile.
Progressivement, en prenant contact avec des camarades d’autres pays (anglo-saxons, suédois), j’ai découvert la pensée du mouvement autonomiste – très peu connu en France. Quand j’étais adolescent, j’ai été fortement inspiré par Mireille Maller, une handie adulte qui avait la même pathologie que moi, et était quotidiennement et politiquement autonomiste. À ce moment-là, c’était extrêmement novateur. Elle m’a fait comprendre que ce que j’avais envie de vivre, je le pouvais – et que je devais m’en sentir légitime. Je me suis mis en lien avec le réseau européen d’Independent Living 1 Independent Living (ENIL) est un réseau européen qui représente le mouvement handicapé pour les droits humains et l’intégration sociale, fondé sur la solidarité, la pairémulation, la … Continue reading. J’ai été son représentant français au Parlement européen lors de la Freedom Drive 2009, une grande manifestation bi-annuelle où les handi.es autonomistes rencontrent le ou la député.e de leur pays respectif afin de faire le point sur la situation du handicap.
Peu à peu, j’ai réussi à me passer des prestataires à domicile, qui sont des entreprises parallèles aux institutions, tout aussi maltraitants. Et j’ai construit une autonomie 24 h/24 en étant employeur direct : recrutement, formation, gestion d’équipe, via une prestation budgétaire du conseil départemental. Mais c’est une lutte quotidienne car, en substance, les pouvoirs publics vous disent : « Vous voulez être hors institutions, entièrement autonomes avec des assistants ? OK, on vous file le fric, mais démerdez-vous. » Et ce « démerdez-vous », ça signifie que lorsqu’on a une défaillance humaine (un sous-effectif d’ADV à cause d’un arrêt maladie, par exemple) ou une défaillance technique, on n’a aucun recours immédiat. L’histoire de la panne de mon fauteuil a montré qu’il y a très peu de réaction et de possibilité de se sortir de cette précarité.
En vieillissant, je me sens en danger, jamais sécurisé sur mon quotidien. C’est le revers d’une vie avec ce niveau d’autonomie : elle est extrêmement vulnérable. Voilà pourquoi beaucoup de camarades handi.es n’osent pas aller jusque-là : si tu te casses la gueule, la société ne va pas forcément te récupérer.
Quand tu t’es lancé dans ce combat pour l’autonomie au quotidien, tu ne connaissais personne en France ?
Il y a une dizaine d’années, nous étions seulement une trentaine de personnes, avec un handicap élevé (de type tétraplégie) à vivre en autonomie totale en France. Mais, à l’époque, il y avait très peu de moyens, ce qui a abouti à des situations extrêmes. En 2002, une grève de la faim de quelques handi.es (dont Marcel Nuss, qui n’avait plus aucune ressource pour vivre à domicile après la séparation avec sa femme) a permis d’augmenter les financements d’aide à la vie quotidienne [2. « Marcel Nuss, écrivain et militant de la libération sexuelle des handicapés », AFP.]. Ces pionniers ont poussé à ce que les lois évoluent.
Aujourd’hui, c’est un chemin de plus en plus emprunté, il y a une émulation collective, des « role models ». Les jeunes handi.es qui veulent poursuivre des études commencent à avoir le réflexe de dire : « Je n’irai pas en institution ni ne resterai chez mes parents, j’aurai mon logement et je serai autonome au quotidien. » Cette position progresse, avec l’aide de la génération d’avant qui est pairémulatrice [3. Pairémulation : terme utilisé dans le domaine des handicaps, désignant l’enseignement et le soutien d’une personne vivant une situation similaire, un pair.]. Mathilde Fuchs, au sein de l’association Gré à Gré à Rennes, fait un travail remarquable de diffusion d’informations : comment constituer une équipe d’assistant.es, quelles sont les difficultés rencontrées, etc. Malgré tout, la peur est énorme, et nombre de personnes qui essayent ce mode de vie peuvent craquer d’épuisement, sur le plan psychologique et clinique.
Par ailleurs, Internet permet une circulation d’information bénéfique, et permet une mise en lien nettement plus forte : tu désires employer un.e ADV et tu ne sais pas faire un contrat de travail ? Je te passe mon contrat et on en discute…
En 2004, tu as forgé le néologisme « validisme » dans le texte satirique La culture du valide [4. La culture du valide (occidental). Ou comment le validisme, ça te concerne sûrement, Zig Blanquer.], en t’inspirant du terme anglo-saxon « ableism [5. Ableism (traduit par validisme ou capacitisme) : discrimination à l’encontre de personnes handicapées, considérées comme en situation d’incapacité, en rapport à la norme de personnes valides.] ». Pourrais-tu le définir rapidement ?
En France, parler de validisme devient en vogue dans les milieux militants, mais il y a quinze ans c’était très mal accueilli. Avec le recul, je m’aperçois que La culture du valide est devenu un texte de référence sur le sujet. On peut approcher le validisme par l’analyse, à partir des notions de privilège ou d’injustice. En fait, si tu regardes tout simplement comment tu vis ta journée lorsque tu es handi.e, eh bien le validisme commence dès le matin : à quelle heure vas-tu pouvoir te réveiller ? Est-ce que tu vas pouvoir choisir tes fringues ? Il y a encore des camarades handi.es qui, en institution ou avec des services prestataires à domicile, ne choisissent pas les fringues qu’ils portent : le jogging de base, c’est facile à enfiler, c’est rapide et bien moins compliqué qu’un jean’s slim ou une jupe avec des bottes longues… Le validisme commence là : quand tu ouvres les yeux, quelle palette de choix as-tu dans ton quotidien ?
En réalité, tu te rends compte que les décisions sont guidées par des médecins, dictées par les institutions financières, organisées par des services de prestataires médicaux ou d’aide à domicile – tout un ensemble sociétal valide qui a déjà décidé de quoi allait être faite ta journée, ta vie. Le validisme, c’est ça : comment, d’heure en heure, tu es dépossédé.e de tes choix, de tes volontés, de ton autonomie. Après, il y a la strate supérieure de la considération sociale : la façon dont, au guichet de la Poste, on ne t’adresse pas la parole, ou alors comme à quelqu’un qui viendrait de l’époque protozoaire – et ça continue comme ça, inlassablement. Il n’y a jamais (ou très rarement) de pause au validisme.
Et, de façon inconsciente, ça fait une boule de discrimination, que tu avales au début parce que tu as l’impression que c’est normal, que c’est comme ça. Or toute vie mérite le respect des choix et la dignité. De nombreuses personnes me demandent comment j’en suis venu à une posture autonomiste… Probablement par quelque chose d’intersectionnel [6. On parle d’intersectionnalité lorsqu’une personne subit simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination.]. Initialement, ma culture politique est queer, elle se situe plutôt du côté de tout ce qui est minorisation sexuelle, plutôt que par rapport au fait de pouvoir exister en tant qu’handi.e. Mais de fil en aiguille, j’ai constaté que le prisme de la discrimination que l’on applique aux minorités sexuelles convient parfaitement aux handicaps.
Quels sont les faits qui t’ont amené à convoquer devant la justice le prestataire médical qui s’occupait de la maintenance de ton fauteuil ?
En juin 2014, mon fauteuil a commencé à dysfonctionner régulièrement, pour finalement tomber complètement en panne. Ce fauteuil, c’est un peu comme un prolongement de mon corps : je l’utilise quotidiennement, il me permet de changer de posture et de relâcher des tensions musculaires, et il est bien sûr indispensable à tous mes déplacements, à l’extérieur comme dans mon appartement.
Le prestataire médical qui faisait la maintenance, puis le fournisseur du fauteuil, ont mis cinq mois à s’occuper de la situation ; mais surtout, le prestataire n’a pas pu me proposer un fauteuil de remplacement adapté – ce qu’il est censé faire selon la loi – en avançant le caractère « ultra-spécialisé » du matériel. Je me suis donc retrouvé enfermé à domicile, alité, contraint d’abandonner toutes mes activités, à renoncer à une bonne partie de ma vie sociale et confronté à des dégradations de santé.
Si c’était à ce point « spécialisé », ils ne le commercialiseraient pas ! Leur argument est que je suis ultra-handicapé, et ultra-spécialisé : mais où commence la spécificité, et où s’arrête-t-elle ? En réalité, cette idée d’« ultra-spécificité » révèle un contexte fortement validiste : rendre quelque chose extra-ordinaire, le mettre en dehors de la normalité et prétexter que de ce fait c’est compliqué ; tout cela permet d’isoler la personne et de la rendre vulnérable. Je ne crois pas que mon fauteuil soit « ultra-spécifique » : il est commercialisé, les options sont vendues, tout est conçu par des ingénieurs. Donc il n’y a rien d’abracadabrant, comme un moteur avec des dragons…
Sur ce sujet, il y a un papier de Gina Schuh, simple et efficace, qui part de la notion d’urgence [7. « Voices of the Community: My Wheelchair is My Legs, When it Breaks it IS an Emergency! », Gina Schuh, mai 2016.]. Un bras cassé sera une urgence chez un valide, mais un repose-pied, une roue ou un moteur cassé n’en serait pas une chez un.e handi.e. Par là, elle en revient à la notion de dignité.
On ne peut pas assimiler cette situation à une panne de voiture, dans le sens où on perdrait de la même manière l’usage d’un outil quotidien et central. Tu as parlé de la dimension psychique, il y a aussi un impact physique irréversible : par exemple, dans le cas de ta pathologie, les pertes de motricité occasionnées par l’immobilisation sont définitives.
La comparaison de la panne du fauteuil avec celle d’une voiture est récurrente. Elle est accessible pour la représentation depuis une culture valide, mais incomparable – à commencer par le fait que les substitutions au fauteuil sont bien moins développées que vis-à-vis d’une voiture (voiture de prêt, transports en commun, covoiturage, etc.).
Il y a aussi un paradoxe entre le point de départ, la part très médicale de l’acquisition d’un fauteuil (l’aval des médecins plutôt que le choix de l’handi.e), puis, une fois le produit acquis, l’abandon de légitimité médicale à être réparé.e rapidement. Pour accéder à un fauteuil, il y a des mois d’étapes médico-administratives, où tu es contrôlé.e cliniquement, où c’est le médecin qui décide si le fauteuil te conviendrait ou pas ; bref, tu es dépossédé.e de nombreux choix. Ensuite, il y a les dossiers d’argumentaires de financements, les commissions à dates réduites, des commissions en appel, etc. Il s’agit du plein pouvoir biomédical. Enfin, une fois que le gros apport financier a été bouclé (ce qui inquiète le plus le cirque médico-social), et que tu as le fauteuil, tout le contrôle médical, toute la surveillance administrative, l’aval des expert.es, la préconisation, tout cela n’existe plus. Il y a là une belle hypocrisie. Du jour au lendemain, le corps médical ne donne plus aucun avis : le business a été fait, débrouille-toi maintenant. Tout cela apparaît bien dans l’article de Gina Schuh : les obstacles en amont, et le laisser-aller absolu ensuite.
Le fait qu’il soit égal à un prestataire que tu sois bloqué chez toi du jour au lendemain illustre bien la déconsidération d’une vie handie : ton temps ne vaut pas grand-chose. C’est de l’« occupation », un terme qui revient sans arrêt. Le temps de vie handie est indéfini parce qu’il n’a pas de densité, pas de valeur donc… peu importe.
Autour des pannes de ton fauteuil, un Comité de soutien à l’autonomie (Comsa) s’est constitué, composé principalement de tes connaissances. Comment êtes-vous arrivé.es à cette décision d’un procès ?
L’histoire du fauteuil illustre bien la manière dont une situation individuelle concerne, au fond, tout l’entourage de la personne. Lorsqu’un individu est bloqué dans son autonomie, la vie autour commence à ralentir, de tous les côtés. La création du Comsa montre comment ici, l’entourage ne s’est pas arrêté à la situation affective, mais a cherché à politiser le vécu. On a contacté une quarantaine d’administrations – services juridiques d’associations, CPAM, assistantes sociales, etc. – sans succès. Nous avons été amené.es à faire appel à la justice face au renvoi de balle des administrations entre elles, mais ce n’est pas ce que nous souhaitions au départ.
Le soutien est venu à 95 % de personnes valides, ce qui m’a fortement dérouté. Elles ont eu le réflexe de se mobiliser, bien qu’en comprenant mal ce système gigantesque. Nous avons cherché à contacter des handi.es, fait des recherches de revues de presse pour en contacter d’autres ayant vécu cette situation, sans succès.
Évidemment, les personnes sont épuisées : lorsque tu vis une galère et que tu t’en sors, tu as très rarement envie d’y retourner et de travailler dessus, tu as plutôt envie de lâcher l’affaire et de rattraper le temps perdu sur ton quotidien personnel et professionnel. Ça te renvoie aussi à une telle peur que ça t’arrive, que tu fais l’autruche. Dans la communauté handie en France, on est tou.tes pressurisé.es, précarisé.es par cette question des pannes, du matériel, qui touche une dimension vitale.
Ce n’est pas non plus chacun pour sa pomme, il y a des camarades handi.es qui m’ont dit : « C’est l’enfer, je suis désolé.e de ce que tu vis. » Mais tu sens qu’il y a derrière cela : « Moi ça va, en ce moment je m’en sors » – tu as juste assez d’oxygène, donc tu ne vas pas avoir la force de soutenir un camarade.
Plus généralement, quid de la politisation des personnes handies en France ?
Le champ militant est surtout occupé par de grandes associations, comme l’APF (Association des paralysés de France), ou l’Association française contre les myopathies (AFM) qui gère le Téléthon… et qui sont loin d’avoir des revendications politiques autonomistes.
Concernant la lutte pour l’autonomie, il y a eu les Handicapés Méchants [8. archivesautonomies.org] dans les années 1970 (liés au CLH, Collectif de lutte des handicapés). Actuellement, il y a une antenne d’Independant Living en France. Il faut également souligner le travail de Pierre Dufour, sociologue enseignant à l’université de Toulouse, avec qui j’ai travaillé autour de la notion d’autonomie. Mentionnons aussi le Clhee (Collectif luttes et handicaps pour l’égalité et l’émancipation) qui a publié un manifeste en avril 2016 [9. clhee.org], axé notamment sur la critique de l’institutionnalisation et de l’assistance sexuelle.
En fait, ce qui a occupé le devant de la scène militante française ces dix dernières années, c’est le thème de la sexualité. Là, il y a eu plusieurs collectifs : l’Appas, CH(s)OSE [10. L’Appas (Association pour la promotion de l’accompagnement sexuel, fondée par Marcel Nuss) milite pour la reconnaissance de la sexualité des personnes handicapées, à travers la formation d’accompagnant.e.s sensuel.les. CH(s)OSE, association issue du Collectif hHandicaps et sexualités (CHS), a le même objectif et fédère des associations telles l’AFM, l’APF…]… La scène militante et médiatique a été focalisée sur cette question de l’intimité, du corps et de la sexualité. Je rejoins des camarades d’Independent Living pour dire que cette question n’est pas la priorité : si tu ne sors pas de chez toi, si tu n’as pas accès à des loisirs, à la culture, à du travail, à ne serait-ce qu’une vie chez toi, tu n’auras pas de cadre épanouissant pour vivre une intimité [11. Ce point est développé dans l’article « Le handicap est-il permis ? L’institution est.elle souhaitable ? », P. Dufour, Z. Blanquer, dans A. Giami, B. Py, A.-M. Toniolo (dir.), Des sexualités et des handicaps. Questions d’intimités, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 2013.]. Je pense que la France est centrée sur des images individualisées, et réfléchit peu à la dimension collective ou commune : « Comment être citoyen dans une société validiste ? »
C’est la question que soulève ton procès ?
Avec le Comsa, nous avons eu beaucoup de difficultés pour trouver un.e avocat.e. La plupart ont refusé en nous renvoyant au flou existant entre discrimination et commerce : il n’y a pas de pont entre ces deux registres du droit, qui permettrait de traiter une discrimination liée au commerce. Au final, l’avocat nantais qui me défend travaille sur les luttes pour l’autonomie, et a été d’accord pour défricher quelque chose de nouveau. Il travaille sur un non-respect d’une situation contractuelle d’une part, mais surtout sur l’abus de pouvoir envers une « personne dépendante ». En effet, nous avons réalisé que si tu es handi.e, être forcé.e à rester alité.e quasiment cinq mois est une réelle possibilité. Cela rejoint des thèmes abordés par Judith Butler [12. Judith Butler, Qu’est-ce qu’une vie bonne ?, Payot, 2014: lectures.revues.org] : qu’est-ce que la dignité ?
Ce terme de « personne dépendante » est à expliciter : on l’entend ici dans le sens où tu es mis en situation de dépendance vis-à-vis d’un prestataire, et non au sens classique, qui essentialise la dépendance dans le corps de la personne.
La dépendance apparaît à partir du moment où tu supprimes l’autonomie de quelqu’un.e. Pendant la période où j’étais enfermé à domicile, j’étais surpris d’avoir à l’esprit tout un vocabulaire carcéral. Il y a de nombreux articles de camarades anglo-saxon.nes, racontant l’expérience de se retrouver bloqué.e chez soi, à la recherche désespérée d’« un meilleur prestataire », dans lesquels tu retrouves des termes qui se rapportent à la privation de liberté : « Ça échappe à mon contrôle », « être otage », etc. Dans ce contexte, il y a un rapport de dépendance parce que ton autonomie n’est plus considérée. C’est très différent d’une co-dépendance où tu équilibres tes choix et tes possibles.
Si tu écoutes les propos sociopolitiques habituels ou les rapports institutionnels, je passe pour une « personne dépendante » ; or je ne me vois pas comme ça. Je te renvoie au schéma du Medical Industrial Complex de Mia Mingus [13. leavingevidence.wordpress.com/2015/02/06/medical-industrial-complex-visual/], une des intellectuel.les handi.es américaine les plus brillant.es actuellement à mon goût, dans lequel elle explique bien la globalité du validisme et ses ramifications – et comment la dépendance fait partie du business de ces prestataires de matériel médical. Le commerce, c’est une offre et une demande : dans le domaine du handicap, les prestataires ont le luxe d’une demande qui est vitale.
Aujourd’hui, ces entreprises de matériel médical poussent comme des champignons : il y a une démocratisation dans l’acquisition du matériel, le développement d’un « libre-service ». Sauf que c’est à la sauce néolibérale, avec la férocité de faire du chiffre sur des produits de grande dépendance, sans éthique vis-à-vis des conséquences vitales. Ces entreprises-là ne considèrent pas les personnes handies comme des client.es à part entière, avec un contrat, des droits, une légitimité à être réparé.es rapidement, etc. On dispose de choix uniquement si on aligne le fric, mais si on dépend de structures évaluatrices et d’aides départementales, on reste dans un système très institutionnalisé à qui l’on s’en remet pour les droits élémentaires.
Au final, ce procès met le focus sur un moment « culminant » de ta vie qui illustre bien la banalité intolérable des abus envers les personnes handies : abus des prestataires, délais administratifs ultra-longs responsables de situations graves de précarité, institutionnalisation forcée…
Il serait inexact de penser ma situation à l’échelle individuelle : elle n’est pas exceptionnelle, je pense à de nombreux.ses camarades handi.es qui galèrent de la sorte. C’était un point prévisible, mais il est culminant dans le sens où je n’aurais jamais pensé vivre une atteinte à la dignité aussi massive et aussi peu soutenue par les administrations. Il y a eu un choc, et un souvenir qui ne s’éteint pas. Honnêtement, il n’y a pas une journée où je ne sorte dehors sans m’estimer chanceux, comme si j’avais été captif – bien que mon intellect me dise : « Ce n’est pas de la chance, c’est basique et normal. » À présent, j’ai une nouvelle vision de ce que peut être cette précarité. Comme une menace permanente de perdre mon autonomie.
J’attends de ce procès des outils de défense, afin d’être mieux armé.es. collectivement contre ces situations qui ne cesseront pas avant longtemps, étant liées au validisme et au capitalisme. Au niveau de la loi, il y a peu de précédents à ce sujet, donc une jurisprudence constituerait une reconnaissance et un appui pour les handi.es qui se retrouveront dans une situation similaire.
Si j’avais eu connaissance d’une jurisprudence sur laquelle m’appuyer, j’aurais été dans un moindre désarroi, je me serais dit : « D’autres l’ont fait, donc on y va, on grossit les rangs. » Le bagage militant m’a tout de même permis de me dégager un peu mieux de l’atteinte émotionnelle, intime, pour pouvoir me placer sur un terrain de lutte : être méthodique pour structurer la situation, élaborer une stratégie. Bien entendu, il y a eu énormément de moments de « chute » psychologique, mais je pense que c’est la dimension militante qui m’a donné la capacité de réagir.
Independent Living (ENIL) est un réseau européen qui représente le mouvement handicapé pour les droits humains et l’intégration sociale, fondé sur la solidarité, la pairémulation, la désinstitutionnalisation, la démocratie, l’autoreprésentation, la transversalité des handicaps et l’autodétermination. enil.eu
La nouvelle revue États d’urgence 1 Éditions Libertalia.regroupe six professionnel.le.s [2. Valentina Camu, Valérie Dubois, Yann Levy, Nnoman, Vincent Palmier (icono), Julien Pitinome.] de la « photographie sociale ». Tous les ans, 128 pages de regards au long cours sur nos urgences quotidiennes : casse sociale, crise migratoire, violence d’État, catastrophe écologique… Entretien à deux voix pour interroger le rôle de la photo dans les luttes : l’histoire est-elle soluble dans l’esthétique ?
CQFD : Le titre de la revue est États d’urgence, pourtant on n’y parle pas des lois antiterroristes mises en place par le gouvernement…
Valentina Camu : On ne voulait en effet pas parler directement de l’état d’urgence imposé pour réagir aux attentats, mais de l’état d’urgence sociale en France, celui qu’on vit.
Yann Levy : Surtout que l’état d’urgence décidé par le gouvernement a beaucoup servi à réprimer le mouvement social. Il y a bien urgence sociale, avec de plus en plus de précarité, une crise migratoire et écologique. Le monde est en guerre, et toute l’économie doit continuer à fonctionner, tandis que les peuples perdent leurs libertés. C’est contre cet état d’urgence policier, et pour remettre en avant les problématiques sociales, que nous avons fait cette revue.
Comment est né ce projet de revue photographique collective ?
Y. L. : Le mouvement contre la loi Travail a permis à beaucoup de photographes de se rencontrer pendant les manifestations. Avec Julien Pitinome et Nnoman, nous avons cosigné une tribune dans Mediapart.fr en juin 2016 : « Reporters indépendant.e.s, nous vivons la précarité et la répression ». Ç’a été comme une première pierre commune. À partir de là, nous avons constitué un portfolio commun sur le printemps dernier avec d’autres photographes, et ajouté d’autres séries plus personnelles, sur la ZAD, Assa Traoré et son combat, ou les trajectoires de migrant.e.s.
V. C. : Le travail en collectif sur ce projet est très motivant : on a rassemblé nos différents travaux dans un « almanach » commun sur le mouvement contre la loi Travail.
Y. L. : Aujourd’hui, il y a de plus en plus de photographes de qualité, et toujours très peu de canaux de diffusion. On produit tou.te.s des sujets auxquels on tient, mais qui ne sont pas publiés. Non pas qu’ils manquent de qualité, plutôt parce qu’on n’est pas dans le bon tempo, parce qu’on ne connaît pas la bonne personne dans le bon média, etc. Je viens pour ma part du DIY [Do It Yourself], donc je me suis dit qu’il ne servait à rien d’attendre qu’on nous propose ce type de publications : autant la fabriquer nous-mêmes ! Le web nous semblait par ailleurs insuffisant, car il y manque cette notion de partage, de main à la main, et on a un certain attachement affectif à l’objet imprimé que tu peux feuilleter.
V. C. : Et puis cela nous a permis de raconter des histoires par la photo, en prenant le temps nécessaire. Par exemple, le sujet que j’ai publié dans États d’urgence, « Territoire d’exil » qui rend compte de l’évacuation des migrant.e.s de La Chapelle : j’avais pu publier quelques-unes des photos dans d’autres canards d’actualité, mais là, elles forment un tout cohérent et inédit. On quitte la photo d’illustration pour lui redonner toute sa valeur de narration.
Quels sont les revenus d’un.e photographe de presse aujourd’hui ? Cela permet-il de travailler en toute indépendance ?
Y. L. : La presse est devenue ultraprécaire, en général : la pige journalière est tombée à 60 euros, ce qui rend impossible l’idée de gagner sa vie uniquement ainsi. Il faut bosser à côté pour pouvoir joindre les deux bouts. Même quand on parvient à vendre une photo, ça ne rapporte pas grand-chose : entre 20 et 60 euros sur Internet. Sur papier, c’est un peu plus, ça peut monter à 200 ou 300 euros, voire 1 000 ou 2 000 si tu parviens à négocier une exclusivité. Mais c’est très rare, car nous sommes beaucoup dans la file d’attente. Ensuite, les grosses agences, comme l’AFP, comptent sur la masse de photos qu’elles revendent, et cassent donc les prix : tu peux en acheter pour 50 centimes !
V. C. : Ce qui est sûr, c’est que quand on prend une journée pour aller faire des photos de manif, ce n’est pas pour l’argent ! On y va plutôt pour vivre ce moment, témoigner de ce qu’il se passe, et par engagement. Ce n’est pas la même chose pour des photographes qui sont salarié.e.s à l’AFP : eux envoient leurs prises de vue à l’agence en direct par wifi, et c’est cette dernière qui est propriétaire des images.
Y. L. : En nous affiliant à des agences indépendantes (Hans Lucas pour nous deux ici présent.e.s), on conserve le choix de distribuer nos images selon un besoin d’actualité chaude, de breaking news, ou bien selon une envie de construire un discours plus documentaire autour d’un événement. Tou.te.s les photographes d’États d’urgence partagent ce goût de la photo engagée et humaniste – ce qu’on appelle « photographie sociale ». Cela implique de se sentir proches des acteurs que nous accompagnons avec notre appareil. On ne cherche pas l’objectivité froide, mais plutôt à faire corps avec ce qu’il se passe. Il peut arriver qu’une de nos photos serve à illustrer un article, mais ce n’est pas pour cela que nous faisons ce métier.
V. C. : Si tu veux vivre de ce métier sans à-côtés, il faut produire un max, faire dans l’actu à fond et ne pas trop te poser de questions. Pour s’en sortir, certain.e.s photographes partagent leur journée entre un meeting de Marine Le Pen, un autre de Macron, puis un saut rapide à la manif du jour avant le Salon de l’Auto… On se retrouve obligé.e.s d’aller prendre en photo ce dont vont parler les médias mainstream, et non ce qui nous semble important.
Prendre une bonne « photographie sociale », comme vous dîtes, est-ce aussi prendre une belle photo ?
Y. L. : Prenons un exemple : depuis un certain temps, les médias se focalisent sur l’esthétique de l’émeute, avec les affrontements de personnes habillées de noir et en cagoule. Et nous, en tant que photographes, on voit bien que photographier cela est plus vendeur. Mais on perd du même coup toutes les autres réalités qui font une manifestation. On se retrouve donc avec 50 photographes autour de 10 ou 15 personnes qui lancent un pauvre cocktail Molotov : l’info est réduite à cela. Et ils essaieront tous de vendre la même photo du CRS en flammes, car ils savent que c’est ce que veulent les rédactions en termes de « belle photo » : du spectaculaire et de l’effrayant. Alors qu’au même moment, il se passe plein de belles choses parmi les milliers de personnes présentes.
V. C. : La revue États d’urgence permet justement de faire se côtoyer des photos d’assemblées, de syndicalistes en discussion et du cortège de tête organisé en Black Blocs. En racontant l’ensemble du mouvement social, on remet la photo choc à sa bonne place, parmi tous les autres moments plus ordinaires qui font qu’une lutte existe.
Y. L. : C’est d’ailleurs là où le collectif de photographes prend sens : chacun.e apporte ce qu’il a vu, et ça crée une diversité de témoignages. Seul, on ne peut pas tout raconter.
V. C. : C’est la même chose quand on veut raconter la vie des migrant.e.s : on ne peut pas se contenter de prendre en photo le moment où les flics leur tapent dessus. Il y a aussi tout le quotidien, l’entraide, quand on fait à manger, ou la lessive… Les portfolios d’États d’urgence permettent de mettre ensemble des images fortes et d’autres moins, avec toujours la même pertinence.
Le métier de photographe de presse oblige-t-il à photographier tout le réel, ou faites-vous un tri politique dans vos prises de vue ?
Y. L. : En tant que photographe face à un événement, on se demande si ce qu’il se passe n’a de sens qu’ici et maintenant, ou si cela a un sens plus large et plus durable. Il peut par exemple arriver que des tensions surgissent entre manifestant.e.s, par exemple entre la CGT et le cortège de tête. Quel est l’intérêt de prendre une photo ? Est-ce qu’on est dans l’anecdotique ou face à une clé de compréhension du réel ? Souvent, on prend l’image, mais on ne la publie pas parce que ça n’a pas assez de portée.
V. C. : Ou encore parce qu’il y a une personne reconnaissable en train de faire quelque chose que la justice pourrait lui reprocher… Nous devons alors prendre la décision éthique de ne pas produire cette image. Même si la photo est bonne : soit on cherche nos rushes une autre photo, moins « sexy » mais aussi moins incriminante, soit on renonce carrément à témoigner de ce moment.
Y. L. : Et puis la police n’a pas besoin de photographes indépendants comme nous pour produire des preuves ! Ils ont la vidéosurveillance, des drones équipés de caméras, les images tournées par les CRS ou les renseignements généraux, sans compter toutes celles que les manifestant.e.s capturent eux-mêmes sur leurs smartphones… Et de toutes façons, l’image n’est pas essentielle pour les procureurs : il leur suffit d’invoquer un témoignage anonyme pour enclencher une procédure. Il faut arrêter de croire que le journaliste et le photographe sont des ennemis du mouvement social.
Cette surabondance des smartphones ou des caméras low cost crée-t-elle une guéguerre entre professionnel.le.s et amateur.trice.s ?
Y. L. : Tout le monde peut faire une photo, il n’y a pas de légitimité a priori des professionnels par rapport aux amateurs. Ce qui fait la différence, c’est ce que va devenir la photo, dans quelle narration elle sera utilisée. Les pros ne se contentent pas de prendre les événements sur le vif, ils construisent aussi des sujets et des histoires, pour porter un regard sur une situation peu connue.
V. C. : Certaines techniques font la différence, notamment quand tout va vite autour de toi : comment tu fais le cadrage, comment tu tiens compte de la lumière, du mouvement, etc. Si tu ne veux pas faire une photo lisible par hasard, tu as deux ou trois trucs à maîtriser. Même les « pros » ne font pas toujours de belles photos, notamment dans les sujets d’actu, où tu dois juste coller à l’événement.
Y. L. : Le métier est en pleine révolution à ce niveau-là, car de plus en plus de photographes font un travail d’auteur.e, avec un style et une patte reconnaissables entre mille. La démocratisation de la photo a permis d’améliorer le niveau général des photographes, on n’a jamais eu autant de qualité et de recherche dans la production d’images.
V. C. : Ce qui fait que parfois même des travaux amateurs parviennent à susciter l’admiration de professionnels…
Y. L. : Ça crée une émulation générale et réciproque.
V. C. : Au bout d’un moment, tu cesses d’être amateur quand ton regard a été entraîné. Par exemple, quand tu décides de ne pas rester avec la foule pour t’intéresser à quelque chose dont les autres photographes se fichent. En changeant d’angle. En suivant tel type de personnes plutôt que telles autres : dans une manif, je peux choisir de prendre en photo les personnes âgées plutôt que le cortège de tête, et je ressortirai avec une vision plus riche à partager.
En plus de vos appareils photo, comment vous équipez-vous en manifestation ?
V. C. : Depuis l’année dernière, la violence des policiers a augmenté au point qu’on ne peut plus se rendre en manif sans se protéger. Pour prendre des photos, je mets un casque, un masque à gaz et un décontaminant. Sans oublier ma veste en cuir, qui m’a souvent évité le pire.
Y. L. : Je mets un casque, avec un masque à gaz intégral qui protège aussi les yeux contre les tirs de Flash-Ball. J’ai aussi un sac à dos renforcé. Les CRS cherchent à nous confisquer notre matériel de protection, sous prétexte que si on était positionnés du bon côté, on n’en aurait pas besoin. Mais ce n’est pas à la police de décider où se placent les journalistes ! Le divorce qui existe entre la police et la population est le même entre la police et les journalistes. On n’est pas une caste en dehors de la société : ce que les manifestant.e.s se prennent dans la gueule, on se le prend aussi à un moment donné en tant que photographe. La carte de presse n’est pas une protection. Qui plus est en tant que photographes, on n’y a pas facilement accès, et la police ne nous la demande pas avant de nous filer des coups de matraque. La médiatisation de la violence d’État a desservi les forces de l’ordre au printemps dernier. Il y a eu une volonté d’empêcher la production d’images soit en ne nous permettant pas de nous protéger soit en cherchant à nous blesser.
V. C. : En manif, les photographes risquent des coups des deux côtés de la barricade : en nous mettant en avant des cortèges, on se retrouve dans une zone tampon entre manifestant.e.s et policiers. On prend des coups accidentels ou plus prémédités, ça dépend. Côté flics, on sait par exemple que si on les photographie pendant qu’ils lynchent une personne au sol, ils risquent fort de venir s’en prendre à nous ensuite. Côté manifestant.e.s, on a appris ce qu’il faut éviter de prendre en photo pour ne pas être viré de la manif. On ne sort pas l’appareil quand les gens se changent pour mettre ou enlever leurs habits qui servent à anonymiser leurs actions.
Y. L. : Ou alors tu travailles en confiance avec les gens qui font ça, et tu prends une photo sur laquelle on ne les reconnaîtra pas. Ce n’est pas une question d’autocensure, mais des moyens mis en place pour documenter le réel en tant que photojournaliste : cela peut passer par des protocoles avec les gens qu’on accompagne pour les prendre en photo.
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