Le texte qui suit est le récit d’une bataille – encore en cours – contre trois formes de privatisation qui ont menacé la chapelle Saint-Lazare dans le X e arrondissement de Paris. Par un riche propriétaire pour en faire un espace de coworking. Par un collectif artistique, pour garder le lieu fermé et en faire un espace exclusivement dédié à ses productions. Par un public, homogène, qui viendrait à en exclure d’autres. Prendre l’embourgeoisement par le petit bout de la lutte et produire notre petite histoire, c’est le défi que nous nous sommes fixé. C’est un témoignage de ce que vouloir ouvrir un lieu de quartier aujourd’hui à Paris veut dire. Tout ce qui y est raconté est vrai, mais les dialogues sont romancés et les personnages anonymisés.
Jef Klak remercie chaleureusement la Revue Incise d’avoir accepté la publication de ce texte sur le site jefklak.org.
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Ce qu’on appelle aujourd’hui l’enclos Saint-Lazare est situé dans le Xe arrondissement de Paris, entre la rue du Faubourg-Saint-Denis, la rue de Paradis, la rue de Chabrol et la rue d’Hauteville. Petit îlot, calme et méconnu, il abrite une histoire au moins huit fois centenaire, peuplée de lépreux, de galériens, d’esclaves, de libertins, de communardes, d’espionnes et de véroleux. Dans cette emprise, une chapelle. Désacralisée depuis deux cents ans, et complètement fermée depuis vingt ans. Le défi aujourd’hui est de l’ouvrir, aussi grand qu’un lieu public puisse être ouvert.
Il y aurait comme une revanche à prendre sur son histoire. Et dans la privatisation qui la guette, qui attend son heure, il y a comme un arrêt de l’histoire. L’histoire s’arrêterait là. L’embourgeoisement, la gentrification des quartiers, via ce processus de privatisation des lieux publics par un propriétaire, une politique, ou un public, c’est comme un arrêt de l’histoire des lieux. Ils passent dans la sphère privée, et ne nous concernent plus. Ça donne le vertige.
Gentrification : douce promenade à travers une ville,
consistant à imaginer que tout est propre,
beau et heureux alentour.
(Prière de ne pas toucher les œuvres)
L’enclos Saint-Lazare depuis le XIIe siècle
À partir de 1120 : installation d’une léproserie.
1632 : les lazaristes, gros bras de Vincent de Paul (le saint), entièrement dévoués à l’évangélisation des pauvres de tous pays, prennent possession des bâtiments pour porter secours aux malades, aux galériens et aux esclaves. Et y installer une maison de correction pour jeunes gens dissipés ou libertins (dont Beaumarchais en 1785).
1789 : leur maison est pillée et la congrégation des lazaristes expulsée.
1794 : Saint-Lazare devient une prison pour femmes. Elle est décrite comme un des sites les plus sinistres de Paris. Son quartier VIP, « la pistole », accueillera des détenues comme Louise Michel, ou plus tard Mata Hari.
1823 : Une nouvelle chapelle est construite par Louis-Pierre Baltard. Elle se caractérise par ses deux niveaux permettant de différencier l’entrée des détenues de droit commun de celle des prostituées.
1927 : fermeture de cette prison, devenue symbole d’horreur et de déchéance.
1930 : réouverture, après reconstruction, en maison de santé, dont notamment une unité de vénéréologie.
1961 : des mains de la Préfecture, l’hôpital passe à celles de l’Assistance publique…
1988 : … puis à celles de la Ville de Paris.
1996 : le quartier est classé en zone urbaine sensible (ZUS), label décerné par les pouvoirs publics, correspondant à un découpage géographique des quartiers urbains considérés comme les plus pauvres.
1999 : tous les services hospitaliers quittent Saint-Lazare. Parallèlement est lancé un long programme de réaménagement et réhabilitation de l’enclos.
2005 : début de la rénovation des bâtiments avec l’ouverture d’un centre social, d’une école, d’une crèche, d’un gymnase, d’une médiathèque et d’un jardin. La chapelle reste, quant à elle, toujours fermée.
21 mars 2016 : l’espace de coworking ?
Le centre social : Tu vois la chapelle en face du centre social ? Moi : Euh, non… Le centre social : Ça ne m’étonne pas. Elle est fermée depuis vingt ans, personne ne la remarque. Bon, il se trouve qu’entre le centre social et la médiathèque, il y a une chapelle, inscrite au répertoire des monuments historiques, propriété de la Ville de Paris, 600 m2 au sol. Eh bien, la Ville voudrait la vendre car elle n’est plus en mesure de s’en occuper. Ça lui coûte trop cher. Un propriétaire d’espaces de coworking lorgne dessus. Rien de sûr, évidemment, mais tu vois l’idée ? Privatiser ce lieu et toute son histoire, ça m’attriste. Que ça puisse devenir un espace privé, marchand, alors même que le quartier a besoin de lieux publics, ça m’agace.
Agacement nourri sans doute par la modification profonde du quartier opérée depuis quelques années, où la majorité des lieux publics réhabilités, rénovés ou reconstruits l’ont été à destination d’une frange restreinte de la population, à fort capital économique et de culture jugée légitime. Les habitants historiques du quartier racontent que cela a engendré une inflation des loyers et des prix des produits de consommation courante, auxquels les populations aux revenus les plus modestes n’ont plus accès. Il n’est pas rare que les travailleurs du centre social réceptionnent déceptions et colères de ces habitants se sentant privés de leur propre quartier, ne pouvant plus y faire leurs courses, et non concernés par les nouveaux lieux et leurs activités.
C’est fatigant de subir les changements de son quartier, de le voir se modifier à vitesse grand V, et de croire que c’est une fatalité. De comprendre que nous, l’habitant au quotidien, nous n’avons aucune prise dessus. Que personne ne décide vraiment d’embourgeoiser un quartier, et que par conséquent personne ne peut aller contre. On voudrait proposer autre chose pour cette chapelle. Faire en sorte qu’elle reste publique.
Tout se passe en effet comme si le plus évident était la privatisation de ce lieu. Et que cette évidence amenait des habitants, mécontents, à réclamer une contre-évidence et à devoir mener une lutte pour qu’elle soit entendue et reconnue.
22 mars 2016 : l’invention d’un contre-projet
Déterminé à ne pas laisser ce lieu se perdre, le centre social décide de contacter tous les acteurs associatifs du quartier pour leur proposer de participer à l’élaboration d’un projet commun de réouverture de cette chapelle. Beaucoup répondent positivement. Tous encouragent l’initiative et s’accordent sur l’idée qu’un lieu de quartier est nécessaire à cet endroit-là.
Autour de la table, le centre d’hébergement d’urgence, le centre social, une association culturelle, une association de prévention spécialisée, l’organisation de jeunes du quartier, des associations mettant en lien les habitants d’origine étrangère, le conseil de quartier, une association de travailleurs sociaux et d’animateurs interculturels, et un restaurant associatif.
Dans cette chapelle, on n’y mettrait rien d’extraordinaire, si ce n’est tout ce qu’on devrait trouver dans un quartier mais qu’on ne trouve plus aujourd’hui à bas prix.
Au rez-de-chaussée, dans la nef, un café-restaurant, où on pourrait rester toute la journée si bon nous semble. Les consommations et plats seraient à des prix abordables pour tous, régulièrement cuisinés en lien avec les habitants du centre d’hébergement d’urgence et les bénévoles du centre social. Cet espace serait un lieu de passage.
On y viendrait aussi pour faire ses courses. Dans le supermarché solidaire, on trouverait des produits de consommation courante, vendus à moindre coût. Les prix seraient indexés sur les revenus des personnes. Il serait aussi possible de trouver, régulièrement, des produits locaux, d’assister à des rencontres avec les producteurs et de participer à des ateliers de cuisine, et sur l’alimentation.
Aussi, au milieu, un ring de boxe, qui, selon les envies, se transformerait en scène, tribune, ou salon. Et puis, en fin de journée, l’espace de la nef se modifierait pour laisser place à des débats, rencontres, concerts.
En grimpant quelques marches, on accéderait au second niveau (celui des prostituées d’antan). Y seraient installées des mini-boutiques gratuites, de troc et d’objets recyclés. Cela pourrait être aussi, l’espace d’un instant, celui d’artisans et artistes venus présenter ce qu’ils confectionnent. On y monterait aussi pour aller sur internet, assister à des permanences sociales et médico-sociales, ou obtenir des informations en tout genre.
C’est ainsi que nous rêvons ce lieu. Cela s’appellerait l’Agora du faubourg. Rien d’extraordinaire. Le quotidien, en somme.
Le travail des associations parties prenantes ne se cantonnerait pas à la mise en place de ces initiatives mais consisterait à faire en sorte que le lieu reste accessible à tous, et à éviter une privatisation non volontaire et progressive par un public, en excluant d’autres. Le lieu se veut mixte, en effet. Mais la mixité sociale ne se décrète pas. Il ne suffit pas de dire que le lieu est mixte pour qu’il le soit. C’est là notre lutte dans la lutte. Celle qu’on ne peut jamais vraiment gagner, mais quand on la gagne, on gagne vraiment.
Mixité sociale : brise fraîche dans la chaleur de l’été, qu’on adore, qu’on espère, qui nous frôle parfois, qui disparaît aussi vite qu’elle est apparue.
Nous savons que nous devons y réfléchir longtemps, plusieurs fois et collectivement. Que ce n’est pas une mince affaire que de se promettre la mixité. Loin de ce mot-valise usé, vidé, essoré par trop d’usage politique à mauvais escient, la mixité sociale, au quotidien, dans un quartier en cours de gentrification, est un défi. Celui de briser l’entre-soi dans l’occupation des nouveaux lieux publics, celui d’une réoccupation de l’espace public par les groupes sociaux marginalisés. Celui de la rencontre interculturelle au sens très large du terme : d’avoir la possibilité de se connaître, et d’échanger même si on n’a que le quartier en commun. C’est un défi à tel point qu’un lieu qui parle de mixité sociale aujourd’hui a de fortes chances d’être un lieu non mixte et bourgeois. À tel point que la mixité sociale fait partie du projet du lieu. Projet. Ce qu’on balance en avant. Nonchalamment.
Pour cette chapelle, notre conception de la mixité sociale est à l’inverse de l’idéal républicain assimilationniste mort, ne correspondant à aucune réalité. Il s’agirait plutôt d’un réflexe localiste : faire en sorte que chaque groupe culturel 1 « Groupe culturel », pour ne pas dire « communauté », et ainsi se prémunir d’éventuelles mauvaises compréhensions de l’idée, l’ambiguïté bien française du mot l’empêchant … Continue reading soit visible et reconnu dans l’espace public, en capacité de s’allier avec d’autres pour inventer ensemble leur devenir, et se défendre s’il le faut. Faire partie d’un groupe est souhaitable pour chacun de nous. Nous avons besoin d’appartenir à des groupes autres que celui de la famille pour être au monde. Le rôle des espaces publics, tel que celui en devenir de la chapelle, est de favoriser la présence de tous les groupes culturels du quartier, et pas seulement ceux, dominants, à fort capital économique et de culture jugée légitime.
Nous organisons alors des réunions publiques pour que tous ceux qui le souhaitent puissent apporter de l’eau au moulin de l’agora. Mais postuler que le lieu est ouvert à tous et toutes, que chacun peut y proposer des choses ne suffit pas. Nous le savons. Les prix bas ne suffisent pas non plus. Ils sont nécessaires, mais pas suffisants. Nous savons aussi qu’il ne faut pas attendre que les gens viennent « d’eux-mêmes », meilleure manière de trier le public. Il faut que nous allions à leur rencontre, que nous allions chercher les habitants de l’arrondissement, organisés ou non, pour les faire venir et qu’ils s’approprient l’espace.
23 mars 2016 : organisation de la lutte
De son côté, la mairie nous fait très vite comprendre qu’elle ne peut mettre un centime dans la rénovation de la chapelle. Il s’agit alors de faire preuve, autant que faire se peut, de finesse et pragmatisme.
Le centre social : Il faut qu’on utilise le budget participatif. La mairie insiste lourdement et régulièrement pour qu’on leur dépose des projets. À croire qu’ils manquent d’idées. Si on dépose un projet, dans le cadre de leur dispositif à eux, ils ne pourront que l’accepter. Plus précisément, il serait même bienvenu de leur demander de nous financer pour l’organisation d’une concertation sur l’avenir de la chapelle, dont le projet qui en découlerait serait financé par le budget participatif. Comme ça, si jamais ils proposent un projet dans leur coin, on pourra leur rentrer dans le lard en rappelant qu’une concertation est en cours, et qu’ils doivent en tenir compte.
Nous comprenons que la bataille sera plus longue et compliquée que prévu quand nous nous retrouvons à devoir défendre bec et ongles notre projet auprès des élus de la mairie du Xe. Projet provenant pourtant d’associations d’intérêt général pour ouvrir un lieu public, mais osant contrer un projet de privatisation venant de la Ville.
Nous : Il s’agit de faire de cette chapelle un lieu ouvert, accessible à tous, y compris aux habitants aux revenus les plus modestes, lesquels se sont vus progressivement mis à l’écart des nouveaux commerces et infrastructures, du fait de la gentrification du quartier. La mairie : Nous controns la gentrification par les logements sociaux. Nous : Ce n’est pas suffisant. Si vous cherchez à la contrer, il faut soutenir les projets de quartier proposés par le quartier. La mairie : Ce n’est pas nous qui décidons, c’est la Ville de Paris.
Nous le comprenons encore plus quand les interlocuteurs à même de prendre des décisions deviennent difficilement identifiables, ou se rejettent mutuellement les compétences.
Rendez-vous avec le cabinet de la maire de Paris. Annulé au dernier moment.
Deuxième rendez-vous avec le cabinet de la maire de Paris. Annulé au dernier moment.
Rendez-vous avec le cabinet de l’élu à la culture [2. La chapelle est propriété de la Ville de Paris, gérée par la direction de la Culture et du Patrimoine.]. Annulé au dernier moment.
Nous manquerons enfin de nous étouffer quand nous comprendrons que ces mêmes élus finissent par nous mettre en concurrence avec un autre projet associatif.
24 mars 2016 : La Cavalcade
Appel de l’élu d’arrondissement qui soutient l’Agora du faubourg :
Je ne vais pas vous cacher que la situation est difficile. Que les lieux sont chers à Paris. Vous n’êtes pas sans le savoir. L’élu de mon parti à la mairie du XIe arrondissement soutient le collectif d’artistes La Cavalcade qui est en passe de se faire expulser. Moi, à la mairie du Xe, je vous soutiens. Or, la Ville de Paris a décidé de reloger La Cavalcade dans la chapelle. Ils ont visité il y a peu. Voilà. Il va falloir trouver un compromis, que vous vous arrangiez ensemble.
La Cavalcade est un collectif d’artistes parisiens, disposant depuis une dizaine d’années d’un espace dans le XIe arrondissement, mis à disposition par la Ville de Paris pour un loyer très modique. Leur lieu est, pour ainsi dire, semi-ouvert (ou semi-fermé en fonction des humeurs) : il n’accueille le public que de temps en temps. Selon eux, la mairie du XIe les déteste, les empêchant de vraiment travailler avec les habitants. Les voisins n’attendent qu’une chose, qu’ils s’en aillent. En février 2016, on leur annonce qu’ils vont devoir quitter les lieux. La Ville de Paris vend son patrimoine, et leur lieu sera transformé en cinéma hype. Mais, pas de panique, un autre lieu leur est réservé.
Rendez-vous no 1 :
La Cavalcade : La Ville nous a promis la chapelle. Nous l’avons visitée il y a quelques mois. Nous sommes de bonne volonté, nous ne sommes pas vos ennemis, c’est la Ville qui nous met en concurrence. On le sait. On aime beaucoup ce que vous faites. Nous aussi, nous aimerions plus nous ouvrir sur le quartier. Nous installer dans ce quartier serait l’occasion pour nous de revoir notre manière de travailler, de faire des choses avec vous et les habitants. Nous : Dans ce cas-là pourquoi n’êtes-vous jamais venus nous voir ? Nous sommes juste en face pourtant… La Cavalcade : On nous a dit que ça devait rester secret pour le moment. Nous : Nous pensons possible que nos deux projets cohabitent, de partager le lieu. Et vous ? La Cavalcade : De notre côté, nous avons besoin de nous concerter en interne pour prendre une décision.
Rendez-vous no 2 :
La Cavalcade : Vous avez rencontré l’élu à la Culture de la Ville pour défendre vos billes en nous discréditant. C’est un coup de poignard dans le dos. On ne peut pas vous faire confiance. On ne peut pas imaginer de travailler ensemble dans ces conditions.
Nous : Nous ne l’avons pas rencontré. Qui vous a dit ça ? La Cavalcade : Quelqu’un. Nous : On avait pris rendez-vous, mais il n’a jamais eu lieu finalement [3. Nous comprendrons plus tard que ce rendez-vous a été annulé car les élus avaient déjà tranché et accepté de faire passer notre projet au budget participatif.]. Jamais on ne se serait permis de vous disqualifier auprès de lui. Nous jugeons que nous menons la même lutte, que nous sommes du même côté, que nous ne devons pas nous affaiblir mutuellement. La Cavalcade : On ne vous croit pas.
Rendez-vous no 3 :
La Cavalcade : Tout bien réfléchi, on ne veut pas partager le lieu avec vous. On a besoin de tout l’espace. On ne peut pas partager. On a besoin d’un lieu fermé pour travailler. Nous ne voulons pas la même chose que vous, nous n’avons donc aucune raison de travailler ensemble. Nous : Vous voulez vraiment jouer la concurrence ? C’est vraiment dommage. Donc, que le meilleur gagne et à bientôt.
25 mars 2016 : le budget participatif
La seule façon de faire que la chapelle reste un lieu public est donc de présenter un projet au budget participatif de la Ville de Paris. Si le projet n’est pas élu par les habitants, le lieu sera vendu. Si on gagne, le lieu restera public, et notre projet verra le jour.
Mais pour qu’un projet passe au vote des habitants, il faut qu’il passe d’abord au tamis des édiles. Démocratie participative à la française. Il faut donc les avoir convaincus en amont du bien-fondé et de l’utilité sociale du projet pour qu’ils acceptent de le soumettre au vote.
Les rendez-vous, le travail de présentation, de défense du projet auprès des élus – basé notamment sur son ancrage sur le territoire – et le fort soutien de l’un d’entre eux permet au projet d’être éligible. Il est chiffré à un million d’euros. Ce qui signifie qu’en cas de victoire, la Ville s’engage à investir un million d’euros dans sa réalisation.
En très peu de calculs, nous arrivons à la conclusion que si nous voulons que notre projet se réalise, il faut faire en sorte d’être lauréats, donc d’inciter les habitants et travailleurs de l’arrondissement à voter. Et pour les inciter à voter, il faut les informer. De l’existence du budget participatif d’une part, et de notre projet ensuite. Nous partons donc pour une grande campagne d’information et de mobilisation dans tout l’arrondissement. A fortiori autour de la chapelle, bien sûr. Sur un mois, tous les bars, restaurants (se comptant par centaines aux abords du lieu) ont été arrosés, et des permanences de diffusion de flyers assurées.
26 mars 2016 : la victoire
À ce jeu, nous finissons par gagner. Notre projet est « lauréat du budget participatif ». La Ville de Paris se voit obligée d’investir un million d’euros dans la rénovation de la chapelle, et la mise en œuvre du projet. Flonflons et cotillons. C’est une victoire. Nous la célébrons car, d’une part c’est rare de gagner, et d’autre part, le lieu reste public et notre projet va voir le jour. Même si nous savons bien que c’est maintenant que le plus dur commence.
27 mars 2016 : fooding façon bio-tox
Ça ne manque pas. Une semaine après cette bonne nouvelle, on apprend que la Ville de Paris choisit de confier au groupe Noctis l’animation du toit de la médiathèque adjacente à la chapelle. Noctis est notamment à l’initiative de salons, bars et restaurants très haut standing à Beaugrenelle, au bois de Boulogne, aux Champs-Élysées, à Montparnasse, au Trocadéro, à Opéra, au Louvre, à Saint-Germain-des-Prés… et maintenant dans le square Saint-Lazare, Paris Xe, quartier dit « prioritaire » pour la Ville [4. Un quartier classé « prioritaire » pour la Ville ou l’État est un quartier jugé moins doté, plus pauvre, sur lequel les pouvoirs publics s’engagent à déployer une politique d’aides spécifiques.].
À n’en pas douter, la journée ce sera petit resto sympa. Bio, équitable, vegan, locavore, paléo-fruticool. « Nan mais y a pas que du vegan. Y’a des plats pour les flexi, on n’est pas des intégristes ici. » Sur le toit de la médiathèque, l’été ça fait rêver. Le soir, lounge électrochic. Cocktail à 15 balles et soirées après 2 du mat’. Ouais, c’est chouette.
Cette nouvelle est pour nous très dure à avaler. Il y a de forts risques que tout notre travail d’ouverture de la chapelle sur le quartier soit sapé par la politique de ce nouveau lieu. On imagine sans aucun mal un bar-restaurant tape-à-l’œil, cher et tourné vers le public-cible habituel de tous les bars « concept » ouvrant aujourd’hui. C’est ici une forme de privatisation de l’espace par un public, générant privation pour tous les autres. Ils sont précisément l’inverse de ce que nous voulons être. Pis, ils sont ce contre quoi nous nous battons. À dix mètres de nous. Ils sont plus forts, mieux dotés, et gagneront toutes les batailles silencieuses que nous compterons mener contre eux.
D’aucuns disent qu’à croire que nous avons gagné, nous avons perdu.
28 mars 2017 : les travaux
Moi : Je suis passée voir la chapelle ce matin. Les travaux ont commencé. Il y avait un géomètre, et un autre ouvrier. Ils prenaient des mesures. Il y avait plein de poussière, des bâches, du ciment… On a gagné pour de vrai !
Le centre social : Les travaux vont prendre au moins deux ans. Deux années à attendre, c’est long. Il faut que pendant ce temps-là nous nous organisions pour l’ouverture, nous décidions d’une manière de s’organiser, de fonctionner ensemble pour gérer le lieu, et que nous commencions à l’éprouver. Il va falloir tenir.
29 mars 2019…
« Ah c’est joli chez vous. »
« Non, je vous en prie, c’est chez vous. »
« C’est combien le café ? »
« Un euro. »
« Même assis ? »
« Le plat à six euros, c’est pour les végétariens ? »
« Non, non. »
« Pourquoi y’a un ring de boxe au milieu ? »
« Groupe culturel », pour ne pas dire « communauté », et ainsi se prémunir d’éventuelles mauvaises compréhensions de l’idée, l’ambiguïté bien française du mot l’empêchant parfois.
Traduit du castillan par Julia Burtin Zortea. Article original « Forjar lo kitsch », Clift1 Initialement paru sous le titre « Forjar lo kitsch », cet article provient du fanzine trimestriel barcelonais Clift, dont le 8e numéro (septembre 2013) porte intégralement sur l’aérobic. … Continue reading, 2013.
Que se passe-t-il quand un médecin militaire rencontre un chimiste, lequel croise un producteur de cassettes VHS, qui aperçoit à son tour une actrice célèbre dans la rue ? Un business fluo, tonique, intrusif, et singulièrement lucratif. Petite démonstration.
Cette traduction est issue du deuxième numéro de la revue Jef Klak, « Bout d’ficelle », encore disponible en librairie.
Hambourg, le 27 avril 2013. Dans la salle de concerts des Docks, la foule attend avec impatience l’entrée en scène de The Knife, groupe de musique électronique arty qui ne s’est pas produit sur scène depuis sept ans, et qui vient de sortir un disque évènement. D’où l’atmosphère vibrante de désir.
Le noir se fait et, par la porte de derrière, un homme apparaît, entièrement maquillé, portant moumoute, barbe et tenue de femme tout droit sortie d’une session d’aérobic des années 1980. Préfigurant plus ou moins la suite du show.
Il s’agit de Tarek Halaby, autoproclamé pour l’occasion master-teacher-guru-shaman-dictator-aerobic instructor-new age workshop leader et fidèle collaborateur de l’agitateur culturel états-unien Miguel Gutierrez. Ensemble, ils ont créé la performance DEEPAerobics (Death Electro Emo Protest Aerobics), cours d’aérobic libre qui, selon la présentation de The Knife, « s’adresse à toute personne intéressée par l’idée de combiner la joie de vivre [2. En français dans le texte.] présente dans le vigoureux rebond de nos molécules anatomiques/spirituelles/énergétiques avec l’absurde existentiel d’une vie plongée dans un monde/pays/économie synonyme d’injustice, de bellicisme et de médiocrité culturelle ».
Dans la pratique, un mélange d’exercices de mains-en-l’air, de sauts-vers-la-droite, de danseeeez, accompagnés de phrases inspirées de pseudo-philosophie existentielle (I’m still alive and I don’t fear to die), dans le pur style « animateur-pour-le-troisième-âge-de-l’hôtel-Marina-D’Or ». Prélude parfait au nouveau show kitschissime et éclectique de The Knife, apéritif pour une soirée dingue de playbacks, de chorégraphies dignes des étés d’antan et de costumes en lycra aux couleurs exubérantes. The Knife ramasse le style festif et énergique de l’aérobic avant de l’éclater contre un mur, pour mieux montrer l’aspect aseptisé et vide de la réalité. Shaking The Habitual, allez.
Soyons clairs, The Knife (et par extension Tarek Halaby et Miguel Gutierrez) ne font rien d’autre que reprendre – avec plus ou moins de profondeur – un message et une esthétique dans l’air du temps. Pendant les années 1990, l’aérobic des Eighties a certes pu être associée à une certaine beaufitude, mais depuis vingt ans, l’esthétique naïve, coloriste et vitaliste de ce sport chorégraphié n’a pas cessé d’être revisitée : le podium de Betsey Johnson lors de la Fashion Week de New York (2013), les références disséminées dans le film La revanche d’une blonde (Robert Luketic, 2001), les actuels rendez-vous londoniens de cours d’aérobic style années 1980, ou encore les vidéos comme Mariko Takahashi’s Fitness Video for Being Appraised as an « Ex-fat Girl » (2004) de la vidéo-artiste Nagi Noda, etc.
La passion pour l’aérobic a ainsi gagné ses lettres de noblesse, en remettant au goût du jour d’autres formes d’exercices physiques comme le Pilates, ou en imposant des mots techniques tels que bodystiling ou bodypump. Une dynamique bien au-delà de simples irruptions de nostalgie culturelle.
Et la lumière fut
L’aérobic est une pratique sportive créée par le docteur en médecine Kenneth H. Cooper. En quête de la combinaison parfaite pour améliorer force physique et santé, il s’est enrôlé comme directeur médical du laboratoire aérospatial de San Antoni, et a passé deux années en tant que lieutenant-colonel dans les Forces aériennes des États-Unis. Sa carrière connut son apogée avec la publication de l’étude Aerobics (1968), un essai vendu à plus de trente millions d’exemplaires dans le monde entier. Ce succès s’explique par le fait que Cooper inventa une méthode qui, outre son application à la sphère militaire, offrait à tout un chacun des conseils pour améliorer le système cardiovasculaire. Rappelons qu’à cette même époque, la société américaine commençait à ressentir les effets du sédentarisme du Welfare State [3. Forgée en opposition au Warfare State (État de guerre), la notion de Welfare State (Estado del bienestar en espagnol et littéralement « État du Bien-Être » en français) n’est qu’un équivalent approximatif de la notion française d’État-Providence, NdT.] dans sa propre chair (ledit Cooper avait eu une attaque cardiaque à 29 ans qui l’avait amené à se consacrer au sport).
Misant sur l’assurance du succès, il voua sa carrière au développement de sa technique et, tant qu’à faire, à la création d’un rouleau compresseur marketing, en multipliant les suites d’Aerobics : The New Aerobics (spécial troisième âge), Aerobics for Women (réservé aux femmes) ou encore l’émission de radio La vie saine avec le Dr Cooper. Puis vint le summum : la construction du Cooper Aerobics Center, clinique de recherche orientée sur la relation entre longévité, exercice physique et santé, qui devint plus tard l’Aerobics Activity Center – la Mecque de l’aérobic –, comprenant un hôtel pour accueillir la clientèle du centre, un terrain d’entraînement et un dernier bâtiment, l’Institut Cooper, consacré à la recherche.
Cooper n’avait qu’une devise : « Il est plus facile de maintenir une bonne santé grâce à un exercice physique approprié, un régime alimentaire et un équilibre émotionnel, que de la récupérer une fois perdue », grâce à laquelle il fut l’un des premiers à introduire le sport dans le secteur marchand. Sa réputation est telle qu’au Brésil (où Cooper remporta un vif succès), on dit « coopering » ou « faire le Cooper » pour désigner la pratique du jogging.
Chimie, mode et sport
Diplômé en sciences, et docteur en chimie de la Duke University en 1940, Joseph Shivers commença sa carrière pendant la Seconde Guerre mondiale en synthétisant, pour le compte du gouvernement, un antidote contre la malaria destiné aux marines affectés au sud du Pacifique. Cependant, sa vie opéra un virage à 90° quand DuPont, géant de l’industrie chimique, jeta son dévolu sur le scientifique et lui proposa un emploi dans la section des polymères.
La firme DuPont est connue pour son esprit capitaliste et sa tendance à faire breveter tous ses produits pour en garder le monopole. Elle est également une des entreprises les plus importantes et réputées au monde, employant 59 000 travailleurs. C’est sans doute pour cette raison que Shivers, qui ne s’était jamais imaginé travailler dans cette branche de la chimie, ne pu écarter l’offre et commença en qualité d’assistant au sein d’un projet de blanchissage de la fibre acrylique, deuxième tissu synthétique inventé après le nylon [4. DuPont brevète le nylon en 1935 avec l’intention première de remplacer la soie dans les équipements militaires (parachutes, pneus, gilets anti-explosifs). La fibre acrylique est déposée six ans plus tard par la même entreprise, sous le nom d’Orlon, NdT.].
Sans toutefois jamais parvenir à blanchir cette fibre, Shivers apprit tout ce qu’il lui fallait savoir sur les polymères et appliqua ses connaissances à son nouveau projet : fabriquer une fibre élastique à partir du caoutchouc, pouvant être appliquée au secteur de la corsetterie. Et tada ! Après dix années de dur labeur, Shivers créa le spandex, plus connu sous le nom de lycra, lequel révolutionna entièrement le secteur textile.
La nouvelle fibre créée par DuPont promettait une plus grande durabilité et un poids moindre que le caoutchouc dont elle provenait, ainsi qu’un nouvel élément-clef : l’élasticité (le lycra peut s’étirer jusqu’à 600 % sans se déchirer). Selon les experts de DuPont, « What’s at work in elasticity, in part, is entropy », entropie comprise comme « a measure of the disorder of a close thermodynamic system in terms of a constant multiple of the natural logarithm of the probability of the occurrence of a particular molecular arrangement of the system that by suitable choice of a constant reduces to the measure of unavailable energy ». Wowww ! Nous rigolons de l’esthétique licencieuse de l’aérobic, mais qui pourrait me traduire ça ?
Dès sa première application commerciale, le lycra permit aux femmes de ne plus souffrir dans leurs vieux maillots de bain de laine : finies les longues heures de séchage après la baignade, la laine collée à la peau. À partir de là, le règne du lycra s’étendit aux vêtements sportifs et aux bodys ; il entra dans les discothèques, sculptant les corps sur la piste de danse, fut adopté par les stars de la pop et du rock, et connut une ascension continue. Aujourd’hui, DuPont estime que l’« on n’a toujours pas trouvé de limite à l’utilisation du lycra » : vernis à ongle, balles de golf et même préservatifs. « Si j’avais su ! », confie Shivers, maintenant âgé de 93 ans et retiré du monde de l’entreprise depuis une décennie.
Des courbatures de couleur rose
Imaginez maintenant que nous nous trouvons au cœur des années 1950, en compagnie de la fille d’un acteur célèbre. Sur les traces de son père, elle se rend à Paris pour y suivre des cours d’interprétation et complète sa formation à New York à l’Actors Studio, d’où elle sort prête à triompher.
Nouveau saut dans le temps. Nous voici le 9 avril 1979, et la jeune fille aux rêves de celluloïd a revêtu les contours d’une femme en robe de soirée s’apprêtant à entrer dans le Dorothy Partner Pavilion, où se tient la 51e cérémonie de remise des Oscars. Nominée, elle est fébrile – davantage qu’elle aurait cru, ayant remporté un prix deux ans plus tôt.
Dernier bond temporel, plus ample encore : nous sommes avec Debbie et Stuart Karl, producteur et distributeur de cassettes VHS – support alors largement méconnu. Le couple se promène dans la rue en cette journée ordinaire, tandis que madame explique à son époux combien il serait génial de pouvoir faire du sport à la maison, plutôt que d’avoir à se rendre au gymnase. À ce moment précis, Stuart aperçoit dans la vitrine d’un magasin un poster géant de la célèbre star de cinéma que nous venons d’accompagner aux Oscars. Il s’agit de Jane Fonda, et Stuart a une révélation : la fameuse série d’aérobic Jane Fonda’s Workout naîtra de cette aventure conjugale aux accents de légende.
Jane Fonda, fille d’Henry, actrice reconnue et sex-symbol depuis le film culte de science-fiction Barbarella, refusa d’abord l’insistante proposition faite, entre 1980 et 1981, par Stuart Karl, pionnier de la VHS et créateur du genre How-to (sorte de YouTube de l’ère pré-Internet). « Jamais de la vie. Je suis une actrice, et ce serait fatal pour ma carrière », déclara à chaud Fonda dans une interview. Il faut par ailleurs se souvenir qu’à cette époque, les cassettes-vidéo circulaient encore peu, du fait de leur prix élevé. Jane douta donc un long moment, puis accepta enfin. Probablement – c’est ce que révèle une autre interview – parce qu’elle ne pouvait plus pratiquer sa grande passion, le ballet, après s’être cassée le pied.
L’insistance de Karl porta donc ses fruits, et ils enregistrèrent leur première vidéo en 1982. Le scénario fut écrit par Jane Fonda, laquelle choisit aussi les costumes : du lycra pour se mouvoir comme si l’on ne portait rien, et des guêtres : « Je porte toujours des guêtres, parce que mon véritable amour est le ballet, et que les ballerines portent toujours des guêtres » – minute, papillon : la mode des guêtres dans les années 1980 viendraient-elles de là ? Tout ça à cause de Jane Fonda ?!
Jane Fonda’s Workout deviendra bientôt la première cassette VHS de non-fiction à atteindre plus de 100 000 ventes. Assurés de leur succès, le tandem Karl-Fonda réalisa quelques vidéos de plus, jusqu’à ce que Karl s’associe en 1984 à l’entreprise Lorimar, laquelle absorba peu à peu la Karl Video Corp. et ses productions. Les vidéos de Jane Fonda, avec la pratique et l’esthétique de l’aérobic qu’elles véhiculaient, exerceront une grande influence. En témoignent ces films orientés sur le phénomène : Pulsebeat ou Heavenly Bodies, tous deux tournés dans des gymnases et interprétés par des acteurs de second rôle, ultra-fibrés, portant lycra et guêtres, la tête ceinte de bandeaux.
Jane Fonda fut par la suite la première personne n’occupant pas une fonction de technicien à être reconnue par le Video Hall of Fame. Son livre sur l’aérobic se maintint dans les meilleures ventes deux années consécutives – c’est d’ailleurs suite à cela que libraires et éditeurs décidèrent de créer la catégorie des ouvrages de non-fiction. Ou comment Jane Fonda fixa les critères de ce qui constitue aujourd’hui l’idéal-type de l’aérobic…
Initialement paru sous le titre « Forjar lo kitsch », cet article provient du fanzine trimestriel barcelonais Clift, dont le 8e numéro (septembre 2013) porte intégralement sur l’aérobic. Né en 2012, Clift est réalisé et édité par la petite maison d’édition indépendante implantée à Barcelone DeHavilland : « Clift aborde toujours des thèmes inquiétants, dénaturés, et pervers » ; chaque numéro propose une couleur et un thème différents (le pelage, la bibliophagie, les excréments, la cryptozoologie, la boucle, les miracles…).
Les marchandises s’en viennent, la vie s’en va. À l’extrême nord de la Belgique, sur les rives de l’Escaut, Anvers est aujourd’hui le deuxième port d’Europe, derrière Rotterdam, et la première place boursière mondiale. Comme au Havre en France, la zone portuaire veut s’étendre encore et toujours, et augmenter ainsi le flux de containers arrivés du monde entier. Mais ces monstres-boîtes, qui acheminent nos biens de consommation, mangent peu à peu les gens alentour. Entre les grues du port et une centrale nucléaire, le petit bled de Doel prend des airs de ville fantôme. Malgré une lutte digne et énergique des habitant.es, la population est passée d’un millier dans les années 1990 à une dizaine aujourd’hui.
C’est un bruit persistant qui court le long du chemin menant au village de Doel. Comme une turbine… En fait, des millions de turbines semblent surgir des profondeurs et vombrir jusqu’à se répandre sur le polder 1 Polder : étendue artificielle de terre gagnée sur l’eau, dont le niveau est bien souvent inférieur à celui de la mer., autour d’un des ports les plus performants d’Europe. Comme le souffle d’une force immuable. La lumière matinale se reflète sur l’asphalte mouillé de l’autoroute : plus qu’un axe routier, c’est un labyrinthe bouchonné les deux tiers du temps, qui transperce l’Escaut d’une rive à l’autre. Si l’on suit la rive droite, on se retrouve nez à nez avec les parois des containers; où règne une végétation dense, constellée de cheminées, de pistes cyclables et de poids lourds. Depuis l’axe routier, on ne perçoit même pas la boucle du fleuve, séparée par des espaces morcelés et des zones de stockage. La frontière entre la Belgique et les Pays-Bas coupe les deux rives, et le courant se jette dans la mer, distante de 100 km, le long de la côte nord qui part du Havre et arrive à Hambourg en passant par Anvers et Rotterdam.
Je me trouve dans la région des ports hanséatiques [2. Hanse : association des villes marchandes de l’Europe du Nord et de la mer Baltique.], l’une des plus productives au monde. Les syndicats y sont les mieux organisés, les ouvriers portuaires les plus qualifiés et les entreprises les plus internationalisées. En jetant un œil sur les ports de cette ligne du Nord, il ressort que la majeure partie des terminaux à conteneurs sont gérés par des multinationales qui coopèrent avec les plus grosses compagnies maritimes. En d’autres termes, les clients sont aussi actionnaires, leur compagnie fournit le service et contrôle en même temps la totalité de la chaîne des fournitures globales jusqu’au quartier général. Selon l’Union européenne, cela ne relève pas d’un conflit d’intérêts. Tout ce qui compte, c’est d’obtenir le volume sur lequel se fonde l’industrie globale des conteneurs – on compte en millions d’EVP [3. EVP : unité de mesure approximative qui regroupe à la fois les conteneurs de 20 pieds et de 40 pieds. En anglais, Twenty foot Equivalent Unit.], « Équivalent Vingt Pieds ». Et d’avoir des ports et terminaux avec l’espace et la capacité suffisantes pour la manutention, ainsi que les infrastructures pouvant garantir un flux sans interruption.
Si l’on ne saisit pas cela, on ne peut pas comprendre les projets mégalomanes qui menacent l’existence de territoires tels que celui de Doel et ses alentours, couvrant la municipalité de Beveren, province flamande qui longe la berge du port d’Anvers.
Des bandes d’oiseaux survolent le village. Seul le bruit des pas sur le pavé trouble le silence sur la berge. La voiture a laissé derrière elle des champs remplis de vaches, mais le vrai chemin qui mène au village est cette autoroute, numérotée selon les différents accès. À proximité du rond-point se trouve un panneau rouge : « Geen Doel zonder haven » (Non à Doel sans port). Quelqu’un a ajouté : « + frituur » (mais avec des frites). Le village est à peine plus loin et le fleuve passe devant. Le bruit assourdissant des turbines semble maintenant sous l’eau.
Il reste un bar où les ouvriers de la centrale déjeunent, et plus loin, l’église et le cimetière – à peine en dessous de la surélévation de protection du terminal 1742 Deurganchdok. Le reste est saccagé, malgré un panneau à l’entrée du village rappelant qu’ici vivent encore des gens et que les actes de vandalisme seront poursuivis. On trouve des graffs sur toutes les façades des maisons, à la différence du centre ville d’Anvers épargné par la moindre déclaration d’amour ou de haine sur les murs. Ici et là, une habitation est restée intacte. Si l’on avance dans les ruelles, on peut voir des mères photographier leurs enfants devant les maisonnettes condamnées par des planches de bois clouées, la toiture de briques rouges en train de s’écrouler et les fenêtres cassées. Un couple de vieux promène son chien.
Il y a un petit mémorial pour les marins, des jeux pour enfants et un mini port de plaisance le long du fleuve. La Margherita de la MSC [4. Leader mondial de transport par containers.] avance lentement pendant qu’une péniche navigue en direction du canal. Le tourbillon ne faiblit pas et les oiseaux accompagnent le passage d’un autre navire dont la proue est tournée vers l’embouchure du fleuve. L’un va et l’autre vient, comme un tapis roulant venu de l’Extrême-Orient jusqu’en Europe pour repartir aussitôt.
Au premier plan, on voit un quai, donné en concession à une multinationale de Singapour et une autre de Dubaï. L’ouest du terminal a une capacité d’accueil de plus de sept millions d’EVP. L’est, plus ou moins de deux millions. Au total, plus de neuf millions d’EVP sont charriés par une quarantaine de grues à col d’oie. Dans le coin opposé du terminal, un vieux moulin et, derrière le moulin, les deux tours de refroidissement de la centrale nucléaire. Le village est au milieu d’une zone industrielle grande comme 3 000 terrains de foot. Son effacement de la carte a commencé au milieu des années 1960, et les 1 500 hectares de polder environnants n’y sont pas étrangers.
Quand tout cela a commencé, Daniel n’était pas encore né. Sa famille a déménagé d’Anvers à Doel au printemps 1990, et déjà à l’époque, on entendait parler des projets d’expansion du port. « Ils » disaient que Doel et toute la zone disparaîtrait. Puis « ils » changèrent d’avis. À ce moment-là, quelques habitants sont partis, les incidents se succédant à la centrale nucléaire. « Ils » disaient qu’un village entre une centrale et un terminal de containers ne pouvait pas durer. Mais, au même moment « ils » voulaient construire un nouveau dock. « Ils » le répétaient : Doel devait disparaître de la carte, cela ne faisait aucun doute. Si bien qu’un beau jour, un habitant a décidé de monter un comité d’action juridique contre « eux », appelé Doel 2020. C’était en 1998.
« Eux », qui?
« “Eux”, c’est le gouvernement flamand et la commission portuaire, raconte Daniel, qui ont autorité sur la construction des infrastructures publiques du port. Ils ont déboursé des millions d’euros pour des projets qui ont échoué. Ils sont devenus les ennemis des habitants – “eux” et les autorités portuaires d’Anvers, qui ont toujours eu une grande influence sur le gouvernement flamand. Et derrière “eux”, se tiennent les opérateurs des terminaux comme ceux de Singapour et de Dubaï. Et encore derrière ceux-là, les compagnies maritimes comme la MSC. »
Le contentieux légal initié par Doel 2020 souligne que le projet de construction du terminal de Deurganchdok s’applique à une zone protégée par des obligations environnementales, mais la réalisation des travaux fut rendue possible par un décret spécial du gouvernement local. Néanmoins, les habitants ont gagné et ont obtenu un accord. Doel pouvait rester malgré Deurganchdok, et le gouvernement se devait d’assurer la pérennité des habitations. En même temps, les autorités locales ont poursuivi la mise en œuvre de leurs plans d’expropriation en exerçant des pressions sur les habitants pour les inciter à partir et en accentuant les divisions internes. 95 % des propriétaires ont vendu leurs maisons entre 2000 et 2003. Mais certains voulaient encore rester, comme la famille de Daniel, qui a décidé de ne pas vendre par principe, parce que ce n’est pas juste de partir comme ça, et que Doel doit rester là où il est.
Aujourd’hui, onze propriétaires ont gardé leurs maisons. La majorité ont vendu et sont partis, vidant le village peu à peu.
Ignorant le jugement rendu, le gouvernement local refusait de rendre le village habitable et laissait les édifices se détériorer. Puis, entre 2004 et 2006, les occupations ont commencé. Par vagues. D’abord les marginaux, puis les collectifs d’artistes qui ont commencé à remplir les murs de fresques murales, des œuvres d’art pour se protéger de la démolition. Ensuite, des gens sur liste d’attente des habitats à loyer modéré. Arrivèrent aussi ceux qui avaient entendu parler de maisons à moitié abandonnées, avec eau et électricité gratuites. En réponse, la municipalité est intervenue pour évacuer squatteurs et locataires. Les habitants de Doel se sont opposés à l’évacuation des occupants et à la démolition du village, déclaré habitable selon la loi. L’autorité portuaire d’Anvers commença alors à détruire les maisons dont elle était propriétaire, alimentant les tensions. Aux alentours, les gens étaient expropriés deux fois : pour la réalisation d’une aire naturelle en compensation du terminal Deurganchdok, et pour la construction de ce même terminal.
Les bandes d’oiseaux sont mieux traitées que les civils par le gouvernement local, raconte Daniel. Un jour, lui et des amis étaient encerclés par la police, assis sur les toits des maisons pour empêcher leur démolition. Quand les officiers se sont approchés et ont vu des nids d’hirondelles sur les toits, ils ont fait marche arrière.
Vers la fin des années 1990, un millier de personnes vivaient à Doel. En 2009, ils n’étaient plus qu’une trentaine. Et quand les autorités ont laissé les maisons vides se détériorer, les actes de vandalisme ont commencé. La rumeur a fait de Doel un village fantôme : « Au début, nous avons tenté de nous défendre nous-mêmes. On faisait des rondes de nuit, on appelait la police, mais c’était frustrant : la municipalité s’en fichait, des gens venaient voler des fils de cuivre, des matériaux de construction, faisaient des feux et cassaient des fenêtres. On faisait des gardes, on fermait l’entrée du village les week-ends et la nuit, on laissait en dehors les gens qui n’étaient pas du village. On avait gagné le procès, mais à la fin, Doel est devenu ce qu’ils voulaient que ça devienne. Ils ont laissé les gens venir détruire, parce que le propriétaire des maisons était le port, et que le port ayant besoin de s’étendre, la dévastation du village légitimait la démolition. C’est de cette manière-là qu’ils se sont débarrassés de nous et du village. »
Daniel raconte qu’en 2015 le gouvernement flamand a sorti de son chapeau le projet de Saeftingdok, un terminal prévu là où gît Doel. L’emplacement du village sert maintenant à désaturer le terminal de Deurganchdok, et avec celui de Saeftingdok, on passera de neuf à trente millions d’EVP : chaque seconde, un container quitte le port, jour et nuit. Quant à la centrale nucléaire de Doel, ils auraient dû éteindre les réacteurs, mais la date est sans cesse repoussée.
Après des années de pressions, d’expropriations, de démolitions et de batailles juridiques, et malgré leur tentative de faire survivre le village, les habitants de Doel ont dû se résoudre à vendre leurs maisons. Je me suis promené là où c’est encore permis, le long de la digue jusqu’à la crête, avec ses grillages et panneaux qui ordonnent de ne pas franchir le périmètre. Devant les barrières, je regarde une grue qui charge et décharge des porte-containers, lourds de bruits sourds espacés par des sirènes. L’eau du fleuve s’abat encore plus fort sur la rive à cause des remous provoqués par les cargos en transit. À présent, le croassement des oiseaux et le tourbillon constant ne font plus qu’un avec le cycle sonore du chargement/déchargement. Le chœur des sirènes des transporteurs s’agitent autour des containers empilés qu’ils prennent, montent, déplacent, bougent. Du navire au bord du quai. Du bord des docks au terminal conteneur. Du terminal à la longue file de semi-remorques devant la porte d’accès. Puis encore plus loin, dans l’arrière pays, d’où proviennent les marchandises et vers où elles s’en vont.
Livre d’histoires et d’analyses politique, boîte à outils, auto-enquête, recueil de chansons, collection de tracts, livre partisan qui ne dit jamais « je » mais donne à entendre des centaines de voix, L’Orda d’oro est à ce jour le seul livre qui évoque aussi complètement la foisonnante inventivité sociale, théorique, culturelle et langagière de l’Italie des années 1960-1970. Et il aura fallu attendre le printemps 2017 pour retrouver cette histoire en hexagone, grâce à la traduction aux éditions de l’Éclat, enrichie par le collectif de traduction d’un appareil de notes indispensable au lecteur français 1 Le collectif de traduction a par ailleurs mis en ligne sur son site ordadoro.info, l’intégralité du texte et des notes, ainsi que des documents, photos, et journaux élaborés au cours de la … Continue reading.
En ces temps de crise « créative, politique, et existentielle », Jef Klak a décidé de mener trois entretiens avec les traducteurs et traductrices afin de parcourir avec eux cette période fondatrice de notre présent, inspirante pour nos luttes.
Pouvez-vous commencer par nous raconter la genèse de ce livre ?
En 1987, la maison d’édition Sugarco propose à Nanni Balestrini [2. Nanni Balestrini : Associé au mouvement littéraire Neoavanguardia, il participe dans les années 1960 à des avant-gardes poétiques comme I Novissimi et Gruppo 63, et figure aussi parmi les fondateurs du groupe opéraïste Potere operaio, en 1968. Plusieurs de ses romans ont été publiés en français : Les Invisibles (1987) et L’Éditeur (1989) (POL), ainsi que Blackout (2001), Nous voulons tout (1971), LaViolence illustrée (1976) et Sandokan (2004) (Entremonde).], poète des avant-gardes italiennes du milieu du siècle, de publier un livre pour commémorer les 20 ans de 1968. Ce dernier détourne la commande pour en faire un livre collectif sur le « Mai rampant » italien (1968-1977), cette période qui est encore à l’époque largement diabolisée, comme en témoigne l’expression « années de plomb » employée par médias et gouvernements. La Horde d’or propose une contre-histoire de cette décennie de luttes, en l’inscrivant dans une temporalité plus large, qui commence dans l’immédiat après-guerre et se termine en 1980 avec la « Marche des quarante-milles » à Turin [3. Marche des 40 000 : Du nombre de cadres et autres jaunes affrétés de toute l’Italie par les syndicats pour réclamer la reprise du travail après 35 jours de grève à la FIAT contre un projet de licenciement de 25 000 ouvriers. Cet épisode est généralement considéré comme le point final de la séquence de luttes de la décennie 1970.].
Aux côtés de Balestrini, on trouve Primo Moroni [4. Primo Moroni (1936-1998) : Écrivain, éditeur, fondateur de la librairie Calusca-City Lights à Milan, qui fut, à partir de sa création en 1971, le point de ralliement d’un très grand nombre de revues, coopératives de diffusion, comités de lutte, et demeure aujourd’hui parmi les rares centres de documentation sur les mouvements et la culture en Italie des années 1960 à 1990. Sur l’histoire de la Calusca, voir le Journal de traduction no2, en ligne.], le libraire de La Calusca-City lights à Milan. Montage hétéroclite, le livre s’est constitué à partir d’une multitude de matériaux que Moroni, archiviste obsessionnel, avait conservés : des livres évidemment, mais aussi des tracts, des bulletins ronéotés, des affiches, des fanzines, etc. La librairie Calusca n’était pas le centre d’archives qu’elle est devenue aujourd’hui, mais elle se voulait une caisse de résonance du mouvement, un espace de diffusion, mais aussi de production et de publication. Elle a ainsi accueilli et édité des revues importantes comme Primo Maggio ou Controinformazione, et mis en place une structure de diffusion à l’échelle nationale, la coopérative Punti rossi. Elle a aussi coordonné l’une des premières productions alternatives dans le domaine pédagogique, l’encyclopédie Io e gli altri (Moi et les autres), manuel pluridisciplinaire à l’adresse des collégiens. La musique et les productions contre-culturelles, y compris orales, y avaient aussi leur place. Elles étaient reconnues comme faisant partie intégrante du mouvement, ce dont le livre se fait l’écho.
Une troisième personne participe à l’élaboration de La Horde d’or : Sergio Bianchi, un militant de l’autonomie des années 1970 – Balestrini était, lui, plutôt identifié à la génération des années 1950, tandis que Moroni l’était à celle des années 1960. Bianchi sera surtout à l’origine de la deuxième édition du livre, en 1997, avec de nombreux ajouts de textes (et quelques disparitions aussi).
Le livre se veut avant tout interne au mouvement. Il adopte d’emblée le point de vue « partial » des luttes, tout en s’efforçant de donner voix aux différentes sensibilités, tendances, fractions, et histoires. Si bien qu’il est généralement considéré par les protagonistes de l’époque comme l’ouvrage à la fois le plus juste et le plus honnête sur cette période.
Pouvez-vous revenir sur le contexte italien des années 1980 ?
Le livre est mis en chantier en 1987, dans un paysage politique totalement dévasté. Suite à la répression de masse qui a eu lieu après 1979, des milliers de personnes sont encore emprisonnées ou en exil. Les années 1980 ont totalement refoulé les décennies précédentes. C’est une grande période de vide, où le passé n’est plus tant attaqué qu’occulté.
Pour ne parler que des livres, l’intense activité éditoriale des années 1960 et 1970 a été suivie d’un net reflux à partir de la fin des années 1970. Beaucoup de gens se sont débarrassés des documents ou des matériaux incriminants qu’ils possédaient. Les maisons d’édition ont mis au pilon des collections entières : analyses des mouvements de classe, discussions internationales, livres révolutionnaires, théoriques, d’intervention, etc. D’où l’importance des archives Moroni, un des rares endroits d’Italie qui ait conservé ces traces de la contre-histoire ouvrière et sociale de l’Italie d’après-guerre.
La Horde d’or a été conçu sous le poids d’une double contrainte : d’une part la répression toujours en cours, avec des milliers de détenus et de procédures judiciaires, de l’autre des dissensions politiques intenses entre les différentes fractions du mouvement. Le livre est très marqué par cette volonté de ne pas s’embarquer dans l’exposition des désaccords, pour ne pas prêter le flanc à l’appareil judiciaire et policier, mais dans le même temps, il prend un soin scrupuleux à faire apparaître le plus fidèlement possible les différentes positions qui coexistaient au sein du mouvement.
Les journées de juin et juillet [1960] ont eu une résonance profonde au sein du prolétariat italien. Tandis qu’à Gênes l’expression « faire comme Tokyo » courait de bouche en bouche, devenant une sorte de mot d’ordre, à Turin et dans les autres villes italiennes, les travailleurs disaient : « Il faut faire comme à Gênes », et les ouvriers ajoutaient : « Notre patron, c’est le fascisme ». Et pourtant, à Gênes comme ailleurs, les travailleurs et les jeunes ne se sont pas heurtés seulement aux forces de répression : ils ont également dû affronter les dirigeants de gauche qui tentaient de freiner leur action, de la confiner dans une dimension strictement légale et inoffensive. […] Il faut souligner ceci : en juillet, les ouvriers et les jeunes revendiquent des formes de lutte que les organisations traditionnelles n’étaient pas en mesure de proposer. (La Horde d’or, p. 34)
Comment expliquez-vous le choix inaugural de faire déborder cette « contre-histoire du Mai rampant » très en amont de la période 1968-1977 annoncée en couverture ?
L’insurrection de Gênes est considérée comme le point de départ de la reprise des luttes dans les années 1960. C’est la première rupture manifeste avec le consensus d’après-guerre fondé sur l’idéologie de la Reconstruction [5. L’idéologie de la Reconstruction est le point de jonction entre le projet politique de la bourgeoisie et celui du Parti communiste italien. Elle insiste sur la nécessité de « reconstruire » l’Italie après la guerre et la chute du fascisme, pour imposer aux ouvriers d’usine de bas salaires et une forte productivité.].
Pour le raconter rapidement, le 2 juillet 1960, le MSI [6. Le Movimento sociale italiano (MSI) est le parti néofasciste italien né en 1946, après la chute de la République sociale italienne de Mussolini et l’interdiction du Parti national fasciste par le gouvernement provisoire et les alliés.], parti néo-fasciste, prévoit de tenir congrès à Gênes, ville ouvrière et partisane [7. Le terme partisan ne désigne pas forcément un membre d’un parti politique. Il peut aussi désigner divers groupes de résistants – notamment, mais pas uniquement, communistes – durant la Seconde Guerre mondiale : les Francs-tireurs et partisans français, les partisans yougoslaves, les partisans soviétiques, ou, comme ici, les résistants italiens à l’État fasciste.], foyer de la résistance pendant la guerre. Une mobilisation contre la tenue de ce congrès fasciste s’organise, alliant syndicats, partis, organisations historiques de la gauche, et d’innombrables acteurs moins identifiables : jeunes et vieux, anciens résistants, ouvriers, etc. Et alors qu’il ne s’est à peu près rien passé en termes de conflictualité politique depuis la fin de la guerre, ces manifs, conçues par leurs organisateurs comme des protestations pacifiques, tournent rapidement à l’émeute. Tout le monde tombe des nues, à commencer par la gauche et les intellectuels. Tous se demandent qui sont ces gens qui s’opposent aussi frontalement au retour du fascisme et au gouvernement qui a autorisé ce congrès.
On ne peut pas comprendre les journées de Gênes si on ne tient pas compte du fait que la résistance partisane, en Italie, n’a pas consisté à chasser un occupant extérieur, mais à combattre l’État italien. Une fois l’État fasciste vaincu, beaucoup de partisans, dans leur grande majorité communistes, voulaient prendre le pouvoir par les armes. Togliatti, secrétaire général du Parti communiste italien (PCI), a coupé court à ces élans révolutionnaires, en imposant un discours du type : « Déposons les armes, retroussons-nous les manches pour reconstruire le pays et prenons le pouvoir par la voie démocratique. » C’est ce qu’on a appelé la « Longue marche à travers les institutions », une orientation que l’on retrouvera au PCI jusqu’au « Compromis historique [8. Le « compromis historique » (compromesso storico) désigne le rapprochement dans les années 1970 entre deux partis historiquement rivaux : la Démocratie chrétienne, dirigée par Aldo Moro, et le Parti communiste italien d’Enrico Berlinguer, aveuglé depuis l’après-guerre par sa stratégie suicidaire de « la classe ouvrière se faisant État ». ] ».
Une partie importante des émeutiers de Gênes était vraisemblablement constituée de cette composante dite de la « résistance trahie » : ces partisans qui auraient voulu ne pas rendre les armes – et qui bien souvent ne les ont pas rendues ! Ils les ont planquées dans les montagnes, où elles ont soit rouillé soit, selon la légende, contribué à des actions plus tard. On retrouve en effet deux décennies après quelques anciens partisans dans des groupes armés, où ils rejoignent de jeunes militants à qui ils apportent, dit-on, leurs armes, mais aussi leur expérience, leurs conseils, et surtout leur légitimité. Le livre montre bien comment la lutte armée des années 1970 s’enracine dans l’histoire ouvrière et s’ancre dans un imaginaire de la Résistance, en opposition à la ligne du PCI.
Une autre composante de ces journées d’émeutes est la jeunesse, qui ne peut pas se comprendre selon les catégories du mouvement ouvrier traditionnel. Pour analyser cette révolte, son caractère offensif, il faut saisir des cheminements subjectifs, qui puisent dans un répertoire imaginaire bien plus vaste, où la géopolitique mondiale côtoie le rock’n roll et le cinéma. Le sous-titre du livre, La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle, montre qu’on n’y parle pas seulement de politique au sens classique du terme. La dimension existentielle est une ligne de fond, transversale au sommaire. Elle recoupe en partie la notion de « pré-politique », également présente dans l’ouvrage pour dire l’importance d’éléments sensibles, subjectifs, imaginaires dans la constitution des comportements de révolte politique proprement dits. C’est là quasiment une autre « thèse » du livre, ou tout du moins un de ses schémas récurrents pour interpréter le cycle de lutte des années 1960-70. La grande « vague » de révolte et de dissensus va d’abord s’implanter dans les corps, les sensibilités, les comportements, avant de se massifier et se généraliser à l’ensemble de la société : au travail, à l’université, dans la famille, dans les quartiers… Dans la genèse de l’autonomie italienne, l’affirmation de comportements et de subjectivités antagonistes, ne relevant pas immédiatement d’une logique « politique » ou « idéologique », est essentielle. C’est aussi ce qui ouvre la lecture à ce que les intellectuels d’alors appellent « culture de base ».
Comment vous définiriez cette « culture de base » ?
La « culture de base », c’est à la fois le chant populaire, le rock’n roll, l’histoire du mouvement ouvrier, l’analyse des transformations du capitalisme. C’est autant lire la presse que discuter du capital ou du bilan politique d’une grève… Ce n’est donc pas seulement une contre-culture esthétique, sensible, ou quotidienne. Il y a aussi une dimension théorique – mais pas de la théorie pour les théoriciens. On peut ainsi considérer d’une certaine façon les opéraïstes [9. Opéraïsme : L’opéraïsme est un renouveau de la pensée marxiste qui accompagne la vague révolutionnaire de l’Italie d’après-guerre. « Les opéraïstes faisaient de l’usine le centre du conflit. Les nouvelles générations ouvrières, leur “spontanéité”, étaient au coeur de toutes leurs analyses, ils excluaient donc toute forme d’organisation extérieure à l’usine. Ils s’opposaient aux concepts d’ “avant-garde externe”, au rôle du Parti et des bureaucraties syndicales, et privilégiaient, sur le plan tactique et stratégique, les formes d’autogestion des luttes et l’organisation autonome de base, qui allait être, quelques années plus tard, à l’origine de l’ “autonomie ouvrière”. » La Horde d’or, p. 158.]. comme un des versants de la contre-culture dont il est question dans le livre.
La culture de base, c’est toutes les formes de subjectivité, d’inventivité populaires qui sont de l’ordre de la mémoire de classe. Une mémoire de fond, qu’ont cherché à restituer des expériences comme le Nuovo canzoniere italiano (NCI) relatée dans le livre. Fondé par Gianni Bosio [10. Gianni Bosio : Ancien partisan antifasciste et militant socialiste, il fonde en 1949 Movimento operaio, revue d’étude du mouvement ouvrier, dont il est exclu par Feltrinelli en 1953. Il prend alors la direction des éditions Avanti !, qui publieront la revue Il Nuevo Canzoniere italiano, en référence aux « chansonniers » sociaux de la tradition anarcho-syndicaliste antérieure au fascisme. Voir aussi en ligne « La tarantolata ne danse pas seule. Possession et dépossession dans l’ex-royaume de Naples », Entretien avec Alèssi Dell’Umbria,Jef Klak no 1, « Marabout », Automne-Hiver 2014.] le NCI a été à l’origine d’un énorme chantier sur la chanson populaire, qui a servi à recueillir et archiver les folk songs de l’Italie lointaine, rurale ou ouvrière, puis à en faire des outils d’intervention. Gianni Bosio était à l’origine salarié dans un des instituts Feltrinelli [11. Giangiacomo Feltrinelli : En 1949, le riche héritier Feltrinelli fonde l’Istituto per la storia del Movimento Operaio (Institut pour l’histoire du mouvement ouvrier) et, en 1954, la maison d’édition Giangiacomo Feltrinelli. Longtemps membre du Parti communiste italien qu’il finance, Feltrinelli entre en clandestinité en 1969. Il est retrouvé mort le 15 mars 1972, près de Milan, sous un pylône électrique, apparemment tué par l’explosion prématurée de la bombe qu’il s’apprêtait à poser. Nani Balestrini lui consacre son cinquième roman, L’Éditeur (POL).] pour la culture populaire, financés par le PCI. Son idée était de promouvoir la culture ouvrière comme une culture en soi, méritant étude à part entière. Et puis à un moment, le PCI considère que ça va un peu trop loin, et demande à Feltrinelli de virer Bosio, qui fonde avec ses indemnités de licenciement sa propre maison d’édition, Avanti !
L’idée selon laquelle le mouvement ouvrier a une histoire propre – pas une sous-histoire, une sous-catégorie de l’histoire bourgeoise –, ne relève pas uniquement de l’existentiel, du pré-politique pas plus qu’elle n’appartient aux opéraïstes. C’est une idée qui a traversé le PCI, puis qui en a été expulsée pour des raisons politiques, mais qui est très ancrée en Italie.
Affirmer, comme le fait ce livre, que le mouvement, c’est aussi la chanson sociale, les dissidences intellectuelles, les expériences contre-culturelles, les manières de vivre, etc., c’est rappeler que l’organisation politique échappe à la mainmise du Parti et passe par tous les domaines de la société : école, église catholique, musique, magistrature, médecine, psychiatrie, production éditoriale, etc. Cela permet de retracer une contre-histoire de l’organisation politique au sens large.
On découvrait que la violence, c’était la violence du rapport de production capitaliste ; que la résistance se jouait sur la chaîne de production, là où chaque acte de production était dicté par la machine et par l’ensemble des éléments de commandement qui déterminaient la position de l’ouvrier à l’intérieur de l’usine. La méthode était donc la suivante : il fallait découvrir la vérité de la synthèse capitaliste à travers l’émergence de la résistance ouvrière. C’était la lutte qui, à chaque instant, expliquait la structure objective du capital en tant qu’il était lutte, c’étaient tous les moments de refus, de rébellion, de sabotage qui révélaient jour après jour comment était organisé le pouvoir du capital dans l’usine. Lire en ces termes Le Capital – et l’œuvre de Marx en général – devenait une arme puissante pour l’interprétation des faits. (La Horde d’or, p. 48)
Pouvez-vous revenir un peu plus précisément sur ce courant marxiste italien appelé « opéraïsme » et son influence sur LaHorde d’or?
De nombreux chapitres reprennent ou citent un discours marxiste ou paramarxiste – de Mao Tsé Toung à Che Guevara en passant par les situationnistes… Mais ce qui prédomine en matière de marxisme tout au long de ce livre, c’est un marxisme singulier, étrange, spécifique à la configuration politique, intellectuelle, de l’Italie. Ce marxisme hétérodoxe met au cœur de l’analyse l’activité ouvrière et la lutte, ce qu’ils appellent le point de vue ouvrier. Cela se traduit par l’emploi d’un vocabulaire spécifique. Ainsi, le terme « antagonisme » est-il par exemple beaucoup plus présent dans le livre que celui de « dialectique ».
Le courant opéraïste naît à la fin des années 1950. Malgré une grande sophistication intellectuelle et théorique – Gramsci, Bordiga [12. Antonio Gramsci et Amadeo Bordiga ont tous deux participé à la fondation du Parti communiste d’Italie en 1921. Dirigée par Bordiga jusqu’en 1924, puis par Gramsci, la nouvelle formation est interdite par le régime fasciste en 1926, et Gramsci et Bordiga sont exilés sur l’île d’Ustica.
Mort en prison, Gramsci poursuit pendant ses onze ans d’incarcération de nombreux travaux théoriques sur l’histoire d’Italie, le nationalisme, les partis politiques, la littérature, le matérialisme historique, et élabore sa théorie de l’hégémonie culturelle.
Après son exclusion de l’Internationale communiste en 1930 pour « trotskysme », Bordiga animera différents partis communistes opposés au PCI et sa ligne stalinienne, notamment le Parti communiste international fondé en 1952. Le courant se réclamant de ses idées, classé à l’ultragauche et garant d’une stricte orthodoxie léniniste, est connu sous le nom « gauche italienne » (pour ses défenseurs) ou de bordiguisme (pour ses détracteurs).], etc. –, malgré les roueries rhétoriques permises par la dialectique marxiste (qui permettent au PCI de dire que produire, c’est préparer le socialisme), il se passe des choses inexplicables d’un point de vue marxiste orthodoxe – comme la répression des conseils ouvriers par l’Armée Rouge à Budapest en 1956 –, ou totalement imprévues – comme l’insurrection de Gênes en 1960. La gauche institutionnelle, que ce soit sur le plan des discours ou celui des organisations, est ébranlée par la réalité. Aux marges du parti socialiste – ou plus rarement du PCI –, les futurs opéraïstes ont pris leurs distances avec cette gauche très intégrée, qui se définit par ses alliances et ses velléités gouvernementales, et qui, loin de mettre en cause le développement capitaliste, cherche à y contribuer activement. Cette nouvelle génération d’intellectuels préfère aller voir ce qui se passe réellement dans la société. Rester marxiste au sens basique du terme – comprendre pour transformer et donc s’essayer à une analyse concrète des phénomènes concrets –, plutôt que de suivre le marxisme institué.
Après-guerre, l’Italie connait une profonde restructuration productive. L’introduction de la chaîne de montage va faire apparaître une figure nouvelle, celle de l’« ouvrier masse », l’ouvrier à la chaine, qui sera l’acteur principal du « boom économique » et des luttes des années 1960. Cela se passe à un moment où le PCI tourne le dos à la lutte et lance son appel interclassiste à la reconstruction du pays : c’est la grande nation en marche, tout le monde doit retourner au travail. Pour justifier son existence en tant que Parti « communiste », il continue à s’intéresser aux luttes socialistes internationales, mais se détourne des usines italiennes, qu’il laisse sans aucun contre-pouvoir. C’est vers ces usines, abandonnées par le PCI, que les intellectuels opéraïstes se tournent. Il s’agit de relire Le Capital de Marx à la lumière de la restructuration productive, et donc d’aller enquêter dans les usines pour comprendre comment le capital fonctionne.
Les opéraïstes retournent dans l’usine pour lire Marx au présent et retournent à Marx pour comprendre quelque chose de l’usine. Ils analysent le fonctionnement de l’usine pour comprendre la lutte, et ils regardent les luttes – qui n’ont pas disparu malgré la désertion du PCI – pour comprendre la dynamique du capital ; un terrain que plus personne n’essaie de comprendre depuis longtemps.
C’est à l’intérieur de ce programme de recherche et d’intervention qu’émerge la notion de refus du travail comme concept clé de l’opéraïsme: ne pas considérer le travail seulement comme un mécanisme économique, avec l’extraction de la plus-value dans ses divers stades, mais étudier l’existence politique du travail vivant. Cela implique de regarder ce qui se passe dans l’usine, ce qu’est réellement l’extraction de la survaleur, et surtout ce qui y résiste. Du coup, des comportements comme le sabotage ou l’absentéisme, impensables pour un PCI qui veut reconstruire le pays, redeviennent en revanche centraux dans la pensée opéraïste.
Comment se fait-il que ces salauds d’ouvriers ne font pas ce que dit le PCI ? Le message est pourtant clair : on doit produire, ne pas faire grève, veiller sur l’outil de travail qui sera bientôt le nôtre puisqu’on va collectiviser la production, socialiser l’outil de production… ! Comment peuvent-ils se détourner de cette ligne, pourquoi, et avec quel niveau d’organisation ?
Pour répondre à ces questions, les opéraïstes vont mettre en rapport un certain nombre de sphères habituellement séparées. La politique est aussi dans la culture de masse ou dans la culture de base. Lire l’exploitation, ce n’est pas seulement lire un rapport économique dont on ferait la critique, c’est lire un rapport politique, un rapport de pouvoir. C’est ça, l’apport le plus évident de l’opéraïsme, qui va bien au-delà de l’analyse du travail et des luttes ouvrières : il est possible de lire politiquement les comportements, les situations conflictuelles, ou les écarts par rapport aux rôles sociaux.
Si, à Gênes, la police est mise en difficulté pendant quatre jours, si la gauche est si souvent obligée de suivre un mouvement qui lui échappe, qu’elle n’arrive pas à empêcher, c’est qu’il y a des formes d’organisation sous-jacentes et des subjectivités nouvelles. Il faut enquêter sur ces réalités, car c’est là que se lit la politique : du côté du conflit, loin d’on ne sait quelle prévision théorique. La prévision théorique du Parti, jusqu’ici, c’était qu’une classe ouvrière organisée allait relancer la production et prendrait le pouvoir dans le cadre des institutions. Mais tout d’un coup, on voit apparaître un prolétariat qui n’a rien à voir avec ça.
Ces analyses trouvent une réponse inespérée dans le renouveau des luttes ouvrières du début des années 1960, et notamment en 1962, avec une grève énorme à Turin, la « ville-Fiat », qui voit les ouvriers sortir des usines et converger vers la piazza Statuto pour en découdre. C’est une sorte de première émergence de la figure de l’ouvrier masse, qui va être une des théorisations fortes du courant opéraïste.
La composition de classe avait changé et de ce fait les comportements, les pratiques et les rythmes de conflit de classe commençaient à changer, tout comme avaient changé les modalités de l’accumulation capitaliste et de l’extraction de la plus-value pendant la Reconstruction. Mais il était plus aisé de reconnaître les transformations du capital que celles de la classe ouvrière. Il était plus facile d’analyser les bouleversements dans la composition du capital fixe et les formes de son despotisme que d’accepter les formes de subjectivation et de révolte ouvrières face à des conditions de vie et travail intolérables – a fortiori quand elles s’exprimaient par des comportements anomaux, imprévus, inconnus, ingouvernables et complètements étrangers à la discipline et aux règles politiques et syndicales qui avaient prévalu dans les années 1950, tout au long de l’interminable Reconstruction. Piazza Statuto est l’indice que les sujets et les formes de la conflictualité sont en train de changer, qu’ils ne sont plus régis par une périodicité mécanique mais qu’ils sont entrés dans une conflictualité permanente. […] C’est piazza Statuto que commence l’histoire du mouvement de l’autonomie ouvrière en Italie. (La Horde d’or, p. 140-141)
Que s’est-il passé piazza Statuto en 1962 ?
C’est la seconde rupture, après Gênes en 1960. Piazza Statuto ouvre un cycle de luttes qui va culminer en 1969 avec l’Automne chaud. Il faut avoir en tête que les luttes ouvrières en Italie, en tout cas celles des années 1960 et une partie de celles des années 1970, sont rythmées par ce qu’on appelle les échéances contractuelles, c’est-à-dire la renégociation périodique des conditions de travail et de salaire dans l’usine ou dans la branche (qu’on pourrait rapprocher des conventions collectives en France). Ces « contrats » sont l’occasion de mobilisations plus ou moins rituelles, mais qui bien souvent débordent le cadre fixé par les syndicats négociateurs, au grand dam des organisations patronales.
1962 est justement une année de renégociation des contrats. Il commence à y avoir des grèves dans le Nord. Ça commence à Milan, ça se poursuit à Turin. À la Fiat, plus gros pôle industriel d’Italie – et peut-être même déjà d’Europe –, un certain nombre de syndicats signent un accord séparé. Les grévistes, furieux, sortent de l’usine, déboulent dans la ville, et donnent l’assaut au siège d’un des syndicats signataires, l’UIL [13. Unione italiana del lavoro (UIL) : Syndicat italien fondé en 1950 à la suite d’une scission de la Confédération générale italienne du travail menée par une aile socialiste et démocrate se réclamant de l’héritage réformateur du dirigeant syndical Bruno Buozzi (assassiné par les nazis en 1944).]. La gauche décrète alors quasi unanimement qu’il s’agit d’agents provocateurs, de « casseurs », de fascistes manipulateurs – voire de flics déguisés… On envoie des anciens partisans du PCI pour calmer le jeu et dire aux gens « Attention, ne cassez pas l’outil de travail ». Finalement, l’accord séparé est abandonné, mais cet épisode marque le premier terrain d’intervention visible de l’ouvrier masse.
L’ouvrier masse, c’est cet homme venu du Sud pour travailler sur la chaîne de montage, immigré intérieur, non qualifié, interchangeable. L’équivalent de ce qu’on appelait en France les O.S. (ouvriers spécialisés), qui remplacent l’ouvrier professionnel cher au PC, qualifié, syndiqué, communiste, fier de son travail et de son rôle productif. Au contraire de cet ouvrier professionnel, l’ouvrier masse affiche une indifférence totale à l’égard de ce qui est produit, et n’hésite pas à saboter, à détruire l’outil de travail.
Le siège de la piazza Statuto donne lieu à des polémiques nombreuses, par exemple entre Raniero Panzieri et Mario Tronti, à l’intérieur même du courant opéraïste. Ce débat interne va aboutir à des scissions, notamment au sein de la première revue opéraïste, les Quaderni rossi, et à la création de la revue Classe operaia.
Selon un schéma classique, Panzieri parle de « manifestation d’anarchistes sous-prolétariens », et tire le bilan de 1962 en disant que c’est un échec, que la classe en elle-même n’est pas arrivée à un niveau de maturité suffisant. Tronti, lui, renverse complètement l’analyse en affirmant qu’une nouvelle combativité ouvrière a émergé, et que c’est elle qui doit dicter la stratégie politique pour les années à venir. C’est ça, le point de vue ouvrier, partial, qui indique la stratégie… C’est en tout cas à partir du réveil des luttes ouvrières en 1962, à partir de la rupture de la piazza Satuto, que le mouvement va se développer jusqu’au point d’acmé que sera l’Automne chaud, la réplique ouvrière au 68 étudiant.
Lorsqu’on fait l’histoire de cette période, on ne parle pas de la « grève de la Fiat », mais de la « révolte de la piazza Statuto »: le lieu où la discipline syndicale signe un accord séparé contesté, le théâtre d’affrontements et de rassemblements massifs des différentes usines en grève. Ce n’est pas seulement la grève de l’usine Fiat-Mirafiori, mais aussi celle à la Lancia, à la Michelin, celle des fonderies et de l’aéronautique, de tout le tissu industriel dispersé dans la ville. La grève non seulement fédère différents pôles industriels, mais envahit aussi la ville. C’est la première grève d’usine où l’on en sort pour aller dans la rue, aux côté des ouvriers des autres usines. En s’étendant à l’échelle de la métropole, la grève répond complètement à la ville-usine qu’est Turin, avec une dissémination de l’appareil productif sur tout le territoire.
https://www.youtube.com/watch?v=p14TWbFjpO0
De quoi déchaîner en tous cas les commentaires de la gauche, qui refuse de voir dans les « vandales » qui font le siège du local syndical pendant trois jours les mêmes personnes que les braves ouvriers qui menaient la grève sur les contrats trois jours avant. Ce sont évidemment les mêmes, mais à partir du moment où ils sortent de l’usine, ils deviennent l’objet de tous les fantasmes.
On rencontre souvent une vision un peu linéaire de l’histoire des luttes en Italie, où les grèves d’usine des années 1960 seraient supplantées par les luttes véritablement métropolitaines à partir de 1973, où l’ouvrier-masse qui fait des cortèges internes dans l’usine précède l’ouvrier-social qui, lui, fait la révolution dans la rue. La Horde d’or, jusque dans sa composition, insiste au contraire sur les continuités, en montrant que ces luttes peuvent être métropolitaines et insurrectionnelles en même temps qu’elles sont d’usine.
On tient là peut-être l’originalité du récit proposé dans la Horde d’or : une façon de recoudre l’histoire des luttes ouvrières du début des années 1960 avec le mouvement autonome de la fin des années 1970. L’acmé de 1977 ne peut pas être isolé. Après le blackout total des années 1980, le livre est le premier geste historiographique qui, depuis l’intérieur du mouvement, tente de rétablir cette continuité. Une manière d’ouvrir un futur à ces luttes.
Le collectif de traduction a par ailleurs mis en ligne sur son site ordadoro.info, l’intégralité du texte et des notes, ainsi que des documents, photos, et journaux élaborés au cours de la traduction.
La grande crise argentine, qui a frappé le pays entre 1998 et 2002, n’a pas seulement généré de la sueur, du sang et des larmes. L’épisode a aussi été l’occasion de multiplier les expérimentations passionnantes. Parmi elles, les ouvertures d’écoles populaires, initiées en 2004 à Buenos Aires avant d’essaimer dans les autres grandes villes, sont indissociables des célèbres transformations d’entreprises en coopératives par leurs ouvriers. Car c’est souvent dans les locaux des usines récupérées que les professeurs et militants de l’éducation populaire donnent leurs cours. Et c’est très largement à destination des ouvriers qu’ils dispensent leur enseignement. Rencontre avec Fernando Lazaro et Ezequiel Alfieri, deux militants pédagogiques ayant participé à l’ouverture de l’école de la Maderera Cordoba, une usine de bois récupérée par ses travailleurs en 2002. Une occasion de découvrir, à travers cet établissement hors normes de quatre-vingt-dix élèves, le mouvement dans lequel il s’inscrit.
Ce texte est issu du troisième numéro de la revue Jef Klak, « Selle de ch’val », encore disponible en librairie.
Décembre 2014, Buenos Aires. Au 3165 de l’avenida Cordoba, l’ambiance est studieuse. Dans une grande salle commune, des élèves planchent sur leurs examens de fin d’année. Non loin, dans un petit bureau trop vite bondé, Fernando Lazaro et Ezequiel Alfieri discutent pédagogie. Les deux militants échangent sous les portraits et photos trônant au mur – en vrac, Paulo Freire 1 Pédagogue brésilien et apôtre d’une alphabétisation militante, comme moyen de lutter contre l’oppression. , Ernesto Guevara, des Indiens mapuches, quelques mères de la place de Mai, et le wiphala [2. Le terme désigne les drapeaux rectangulaires aux sept couleurs utilisés par les ethnies des Andes. ] des peuples indigènes. Le ton est donné. Ce bâtiment est celui de la Maderera Cordoba, une usine de bois récupérée par ses ouvriers à la fin de la grande crise argentine. Si le pays est alors en souffrance, l’époque est aussi à l’effervescence sociale et pédagogique. D’un côté, les travailleurs multiplient les reprises d’usines en coopérative, pour éviter leur fermeture. De l’autre, des professeurs et étudiants commencent à unir leurs forces pour ouvrir des écoles sauvages, et ainsi lutter contre la « mal-éducation ». Tous défendent au fond une même culture populaire, qu’elle soit de métier ou de lutte. Il s’agit d’apprendre pour se donner les moyens de faire et d’être ensemble.
Ce mouvement d’ouverture des bachilleratos populares – que nous traduirons ici par « écoles populaires » – prend véritablement forme dans la capitale argentine au mitan des années 2000, avant de se répandre dans les villes de province. Tous les établissements ouverts fonctionnent sur le même principe : chaque jour, des étudiants et professeurs y donnent cours à des habitants du quartier n’ayant jamais (ou très peu) fréquenté l’école. Les cursus dispensés durent généralement trois ans et sont validés par l’obtention du baccalauréat.
Tout commence en 2004, quand un groupe de militants pédagogiques de Buenos Aires (dont Fernando et Ezequiel) ouvre une école populaire au sein de l’usine récupérée IMPA [3. Industrias Metalurgicas y Plasticas Argentina. ]. Il s’agit du premier établissement autogéré né du mouvement social argentin, et son exemple fait vite tache d’huile. Dans les mois qui suivent, les ouvertures d’écoles se multiplient, portées par le dynamisme du mouvement des entreprises récupérées
Il en va ainsi de l’école populaire de la Maderera Cordoba, qui voit le jour en 2005, avec pour ambition première de permettre aux travailleurs de l’usine de décrocher leur bac. Mais il s’agit aussi d’apporter des armes à ces gens qui se battent depuis trois ans pour maintenir à flot une entreprise désertée par ses cadres et son patron. Sont donc enseignés les rudiments nécessaires au montage administratif et à la gestion d’une usine en coopérative.
Cependant, l’enjeu de cette lutte dépasse le strict cadre des salles de classe. Toutes les équipes pédagogiques partagent un même objectif : la reconnaissance de ces écoles populaires par l’État. Elles souhaitent amener la puissance publique à valider le rôle éducatif joué par leurs établissements dans les zones où l’offre scolaire est inexistante ou inaccessible. Et à reconnaître qu’ils permettent de dépasser le clivage public/privé, inopérant en termes d’expérimentation éducative. Bref, les militants entendent que l’État facilite les initiatives autonomes là où il s’est montré incapable de répondre aux besoins en matière d’éducation.
Pour eux, les écoles populaires devraient bénéficier des mêmes avantages que les établissements publics (professeurs payés par l’État, bourses pour les étudiants, délivrance de diplômes), tout en conservant une gestion autonome. « La responsabilité de l’État dans le système éducatif est de garantir l’éducation ; notre responsabilité, en tant qu’organisation sociale, est de la prendre en main, résume Fernando. Nous voulons dépasser la notion de public ou de privé. À charge pour l’État de reconnaître la valeur éducative de nos expériences, et d’accepter l’autonomie des contenus et l’autogestion des établissements. C’est ce que nous demandions, et c’est ce que nous avons fini par obtenir. »
Mais pour l’obtenir, il a fallu du temps. Une longue lutte s’en suit, ponctuée de manifestations, d’événements, d’interpellations de la puissance publique, de mises en avant des propositions pédagogiques et politiques de ces établissements différents. Jusqu’à la victoire : en 2011, l’État reconnaît les écoles populaires. Le statut de leurs enseignants s’aligne alors sur celui des écoles traditionnelles, leurs élèves ont désormais le droit de prétendre à des bourses, et les établissements peuvent même décerner le diplôme national du baccalauréat.
Mieux encore, souligne Fernando : les années de lutte ont solidement structuré le mouvement. « Il compte aujourd’hui plus de cent professeurs, liés à de nombreux mouvements et organisations sociaux. Il s’agit d’un véritable réseau, qui soutient de nombreuses luttes d’éducation populaire en Amérique latine. Nous sommes devenus un problème, une forme de menace pour la structure éducative d’un État positiviste et de matrice libérale. Pour la puissance publique, nous ne sommes plus ces douze profs délirants qui ouvrent une école différente, mais un véritable mouvement pédagogique – ça change tout. Nous ne sommes plus quarante dans la rue, mais mille ! »
Au-delà de la reconnaissance étatique, il y a aussi celle des pairs. Syndicats et mouvements d’éducation populaire institués n’ont pas toujours vu d’un bon œil ces initiatives, dont ils contestaient le sérieux. D’aucuns martelaient qu’il était contradictoire avec les positions défendues par les syndicats des personnels enseignants d’opter pour un fonctionnement interne différent de celui des écoles publiques, avec le risque de faire lutte à part.
Si le nombre ne fait pas tout, il participe grandement de la crédibilité du projet de transformation sociale, porté conjointement par le mouvement des écoles populaires et celui des usines récupérées. Conjointement, parce que tous deux aspirent à résorber l’insupportable fossé séparant le monde des savoirs de celui de la production ouvrière. Pour Ezequiel, « en récupérant écoles et entreprises, il s’agit de cheminer de concert. Cela implique de nouer des accords politiques de résistance, d’occupation et de lutte. Et cela vaut aussi pour la production, qu’elle s’inscrive dans le cadre de l’usine ou dans celui de l’école ».
Il ne s’agit donc pas seulement de partager un espace. Mais de penser ensemble pour mieux articuler projets politiques et processus de production. Les écoles populaires ont d’ailleurs repris le slogan des usines récupérées : Occuper, résister, produire. Les uns au travail, les autres à l’école.
Les espaces de l’école sont les mêmes que ceux de l’usine. Sans machines, mais avec quelques tables, chaises, tableaux parsemés d’inscriptions à la craie. Sur cette porte de classe, une inscription : « Celui qui se bat n’est pas mort. Ici, nous respirons la lutte. » Sur ce mur, une autre : « Contre les expropriations morales que nous subissons, nous construirons une éducation populaire. Nous sommes conscients de faire l’histoire et notre plan de lutte et d’action laissera des traces. »
Une dizaine d’ouvriers travaillent aujourd’hui dans l’usine de bois de l’avenida Cordoba. Dans leur grande majorité, ils ont participé à la décision de reprendre l’entreprise, en 2004. Depuis, tous sont passés par les bancs de l’école. Ils y ont acquis des connaissances utiles au processus de production, compétences d’autant plus précieuses que leur travail a évolué – la coopérative amène en effet chacun à se pencher sur la gestion de l’entreprise, sur ses relations avec les fournisseurs ou encore sur sa politique commerciale. Ils y ont travaillé leur sens du collectif, aussi. Et, cerise sur le gâteau, ils ont tous décroché leur bachot grâce à l’école populaire.
En l’espace de dix ans, les âges et trajectoires des élèves de la Maderera Cordoba ont changé. Elle est aujourd’hui fréquentée en majorité par des jeunes en échec scolaire, subissant des conditions sociales et familiales très difficiles, souvent poursuivis par la justice et vivant dans la rue. Ils ne retournent pas d’eux-mêmes sur les bancs de l’école, mais y sont envoyés par des juges. Lesquels voient l’établissement comme une sorte d’ultime recours éducatif, même s’ils ne partagent pas sa vision de la pédagogie et son positionnement politique. Paradoxal ? Sans aucun doute, note Ezequiel : « D’un côté, l’État nous critique, nous met la pression (et nous ne nous privons pas de faire la même chose à son égard) ; de l’autre, il renvoie vers notre école les enfants qui connaissent les problématiques sociales les plus lourdes. Les gens du ministère savent pourtant très bien comment nous fonctionnons ; ils savent que nous ne sommes pas comme les écoles traditionnelles. Ce n’est pas un hasard si le portrait de Guevara ne trône dans aucun autre établissement du pays… » Pas la seule différence, bien sûr. Au sein de la Maderera Cordoba, le parcours de vie des élèves est vu comme une expérience de résistance. Pour l’équipe de l’établissement, constituée de douze professeurs, c’est même un principe pédagogique fondamental. Le seul qui permette de redonner le goût d’apprendre à des élèves de plus en plus jeunes, qui ont traversé des épisodes de vol, de violence et de toxicomanie, et qui ont parfois déjà croupi derrière des barreaux.
La pédagogie de l’école doit s’articuler avec des problèmes sociaux de plus en plus lourds. « Il s’agit dans cette école de mettre en résonance nos connaissances, nos histoires de vie et nos histoires de lutte », précise Ezequiel. Les équipes pédagogiques s’appuient donc sur les expériences de lutte de chacun et chacune, et les relient à celle de l’école populaire. Il s’agit de mettre en exergue un destin partagé pour créer une communauté. Résultat : quand les profs descendent dans la rue pour défendre leur condition, les étudiants les accompagnent. Normal, puisque le fonctionnement de l’école, et la lutte pour sa pérennité, relèvent autant de la responsabilité des profs que de celle des élèves. « La lutte dans la rue est une forme de pédagogie critique. Nous y étions d’ailleurs ensemble, profs et élèves, pour exiger que ce lieu soit considéré comme un espace collectif d’éducation populaire. Nous ne le voulions pas, nous l’exigions. C’est comme ça que nous avons gagné, même si ce fut difficile », rappelle-t-il. Les engagements réciproques forment ainsi le ciment du collectif, indispensable au processus pédagogique. L’enjeu est essentiel : c’est quand les élèves commencent à saisir ce processus qu’ils ne cherchent plus à fuir l’école.
Cette pédagogie est dite « populaire » car elle se tisse à partir du groupe qui la porte. Elle est singulière, autonome, et revendiquée comme telle. En apparence, pourtant, une journée à l’école populaire ressemble fort à celle d’un établissement traditionnel – il y a des professeurs, des élèves, des tableaux, des chaises, des tables, et même des évaluations ou des travaux à rendre. Mais en réalité, tout est différent. À commencer par l’apprentissage, qui n’est pas individuel mais toujours collectif. Quant aux professeurs, ils sont aussi des animateurs, des accompagnateurs, refusant radicalement la mise en échec de leurs élèves. De plus, grâce à des réunions mêlant élèves et professeurs, chacun est impliqué dans les choix concernant la discipline et l’autorité.
Pour chacune des matières enseignées, les cours sont assurés conjointement par deux (voire trois) professeurs. Et tous estiment que les divers points de vue apportés par des disciplines distinctes constituent des conditions indispensables de l’apprentissage. C’est pourquoi les histoires de vie sont systématiquement considérées : à cause de la nécessité de comprendre les visions de chacun et de faire avec. Il s’agit en somme de mettre en perspective les opinions, les théories et les faits, pour petit à petit construire un esprit critique.
Si les écoles populaires sont autonomes dans leur fonctionnement, elles le sont donc aussi dans leur pédagogie, refusant par exemple de s’en tenir à la seule histoire nationale officielle. Les professeurs l’enseignent, mais ils la complètent par l’histoire des mouvements, des luttes culturelles et politiques qui ont aussi participé à la construction sociale du pays. Les élèves découvrent ainsi les figures argentines illustres, mais aussi celles des cultures populaires : Guevara, Marx, Freire, Eva Perón, etc.
Comme ils l’ont écrit sur les murs, ces élèves font partie d’une histoire, et font l’histoire. Comprendre cela, sentir cela, c’est entrer dans un mode de présence au monde différent. Par la preuve quotidienne d’une appartenance à une culture, un groupe, une histoire, les jeunes quittent l’idée qu’ils n’ont pas de prise sur leur sort, qu’ils sont seuls responsables de leur situation. Ils apprennent à prendre en main leur vie au sein d’un collectif, et à saisir que leurs actes portent en eux un potentiel de transformation.
C’est tout l’enjeu pédagogique et politique des écoles populaires : faire en sorte que les classes populaires maîtrisent les mêmes outils que les classes dominantes, afin qu’elles fassent entendre leur voix, qu’elles s’organisent et qu’elles puissent agir sur leur condition. Cela passe forcément par une pédagogie – dite « de l’opprimé » – basée sur la confiance dans les capacités et les savoirs d’autrui. Paulo Freire, une des références fondamentales dans la culture populaire argentine, lie ainsi l’éducation populaire à la prise en compte des conditions socio-économiques d’existence. L’application de ses principes pédagogiques cherche à contrer ce qu’il appelle « l’éducation bancaire » de l’école [4. L’acte pédagogique pratiqué serait comme un dépôt d’une matière inerte et prédéfinie dans un contenant vide prêt à recevoir et à mémoriser.] par l’éducation au politique. Objectif : aboutir à une démocratie radicale et intense. À la Maderera Cordoba, comme dans toutes les autres écoles populaires, on retrouve finalement en actes l’intuition freirienne : que « les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde ».
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