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Éloge du quatre pistes

Éloge du quatre pistes

Peu de musiques ont incarné l’esprit d’un lieu comme l’a fait le « son du ghetto » – qu’on le nomme ska, rocksteady, reggae ou dub –, devenu en Jamaïque, dixit Lloyd Bradley 1 Lloyd Bradley, Bass culture – Quand le reggae était roi, Allia, 2006., « une obsession nationale ». « J’aimais jouer aux dominos, j’aimais danser. Je n’ai jamais aimé travailler, parce que je ne souhaite à personne d’être esclave », professe Lee « Scratch » Perry, ce petit gars originaire de l’arrière-pays, où l’extraction intensive de roches de bauxite chassait des milliers de paysans. « J’aime être travaillé dans mon esprit. J’ai bossé deux semaines dans une carrière et le bruit des pierres m’a inspiré. J’ai entendu des rythmes, j’ai entendu des mots, et ces mots m’ont poussé vers la ville. » Mais l’inspiration n’est pas que divine et ce faux paresseux de Perry va le prouver. « La véritable créativité est le sous-produit d’un type de maîtrise qui s’obtient au terme de longues années de pratique », écrit Matthew Crawford dans son Éloge du carburateur [2. Matthew B. Crawford, Éloge du carburateur – Essai sur le sens et la valeur du travail, La Découverte, 2010.], qui oppose le savoir-faire artisanal à l’appauvrissante aliénation du monde industriel. Et les studios d’enregistrement de Kingston avaient plus à voir avec un atelier mécanique de Bamako qu’avec une chaîne de montage Ford…

Ce texte est issu du deuxième numéro de Jef Klak, « Bout d’ficelle », traitant du textile, de la mode et des identités de genre, et encore disponible en librairie.

« Lee Scratch Perry est délirant – vraiment, vraiment timbré – et la plupart des gens d’ici le sont aussi, socialement parlant. »

Leroy Sibbles, chanteur des Heptones

Bidouillages copy-free

Les sound systems, qui ont fleuri aux coins des rues du ghetto dès les années 1950, véhiculent la soif de vivre de la jeunesse locale, ainsi qu’une vision acerbe de la question sociale non résolue par l’indépendance (1962). Plus posé que le ska, le tempo rocksteady permet, dès les mid-60’s, aux rude boys [3. Les rude boys sont les mauvais garçons du ghetto de Trenchtown. Le premier nom des Wailers était The Rude Boys. Le terme s’exporte ensuite en Angleterre, où les skinheads l’adoptent en même temps que le rythme rocksteady.] de danser sur la piste tout en restant frais en cas de baston. Après les producteurs se pillant les uns les autres, vient le temps d’une génération de pirates remixant et posant leur tchatche sur les tubes de l’été dernier.

Réparateur radio reconverti dès 1961 en ingénieur du son, King Tubby s’associe avec le DeeJay [4. Les DeeJays – à ne pas confondre avec les Dj’s, qu’en Jamaïque on appelle selectors (ou « selectas ») – sont des ambianceurs embauchés par les sound-systems pour chauffer la salle. Ils toastent au micro sur les morceaux que le selecta pose sur la platine.] U-Roy et booste les vibrations de la musique populaire avec ses bidouillages électroniques, posant les bases de ce qui deviendra le hip-hop, la drum’n’bass ou la techno [5. La cuisine des mixeurs, DeeJays et dub-masters jamaïcains des années 1970 est un avant-goût du hip-hop, qui sera clairement influencé par le bouillonnement sonore de Kingston – après que, dans un mouvement pendulaire, les specials jamaïcains se sont inspirés, eux, des Part-2 de James Brown.]… Graveur de dub-plates (disque souple servant de master) chez le producteur Duke Reid, il monte son propre studio avec un TEAC quatre-pistes, simple magnétophone à bandes. Substituant les boutons on/off par des curseurs, il fait entrer et sortir voix et instruments au gré de ses expérimentations, sublimant les riddims [6. Créolisation jamaïcaine du mot anglais « rythm », un riddim est une séquence musicale formant la base d’une chanson. Souvent joué par la basse ou le clavier, il a pour particularité d’être recyclé de multiples fois par divers groupes et sous des titres différents.] dont s’emparent depuis peu les DeeJays. Au passage, il invente le dub.

L’ingénieur devient artiste (Tubby est un fou de jazz) et hisse une musique des plus organiques au rang de classiques [7. Acmé de cette créativité débridée, les albums King Tubby meets Rockers uptown (1977) et Rockers meets King Tubby’s in a fire house (1980), en collaboration avec le musicien et producteur Augustus Pablo. https://www.youtube.com/watch?v=3_6aBcd9YyU] – au besoin en squeezant d’un coup de manette certains lyrics à l’eau de rose. Mis en exergue, les tambours de la pocomania (vaudou jamaïcain) convoquent les mannes de l’Afrique (que les maîtres d’esclaves craignaient tant qu’ils les avaient bannis de leurs plantations) et viennent tour à tour enlacer une montée triomphale de cuivres, une énorme ligne de basse, un riff fugitif du guitariste, un éclat de voix… Le démon du dub est dans les détails. Grains de folie sonores, fantaisies d’apprenti-sorcier abusant de la reverb’, mais ne sombrant jamais dans le saupoudrage superflu : l’ensemble se met en place en une savante mécanique, qui fait sens dans un grand tout

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Système D

« La plupart de ces soirées dont nous parlons étaient en extérieur, où vous aviez toujours ces grosses enceintes, mais Tubby s’était dégoté des sirènes de navire métalliques pour les aigus et il les plaçait dans les arbres, comme ça, on avait l’impression que le son venait de partout. Quand la nuit était chaude, que la brise soufflait, c’était vraiment quelque chose à voir », explique le DeeJay Dennis Alcapone [8. Lloyd Bradley, op. cit.]. En 1970, devenu maître du gros son, Tubby s’acoquine avec Lee Perry, homme à tout faire chez Studio One rendu célèbre par son hymne anti-carcéral « Set them free » (1966). Il l’aide à monter son propre laboratoire : le studio Black Ark. Perry, roi du système D, va doper les chansons de Bob Marley, et, comme par jeu, rend souvent la version instrumentale supérieure à l’original par son humour et sa liberté de ton. « Il n’y avait que quatre pistes répertoriées sur la machine, mais j’en ai branché vingt autres direct sur la bande extra-terrestre. Je suis le berger dub [9. « Dub Shepherd », en référence aux prêtres de la pocomania.] ! » Cette prophétie auto-réalisatrice fait pâlir d’envie le White album des Beatles.

Potentiomètres manipulés avec dextérité, micro pendu dans un seau en guise de chambre d’écho, repas partagés entre deux prises, ganja + rhum, autant de recettes gagnantes pour des sessions enregistrées au feeling, mais avec toute la rigueur technique du monde. Les joues de Perry deviennent peau de tambour, des pleurs de bébé et des bruits de basse-cour émaillent ses arrangements. En perpétuant la gouaille du ska des origines, il évite d’avoir à officier dans la grand-messe rasta d’un Bob Marley devenu entre temps rock-star globale.

Formatage

Sourds aux sirènes de l’Exodus, et à l’instar du sceptique Chester Himes [10. Voir Retour en Afrique, de Chester Himes, Série Noire, Gallimard, 2003.], Perry et Tubby préfèrent investir leur énergie dans une nourriture terrestre pour ici et maintenant, à partir d’un imaginaire d’abord local. Cette tambouille relève bien plus de la Jamaïque profonde que du strict credo rasta [11. Le rastafarisme est un mouvement messianique né dans les années 1930 avec la pensée de Marcus Garvey, qui prône une rédemption biblique des Noirs du Nouveau monde par leur retour en Afrique.]. Rien à faire, c’est le son roots qui, comme son nom l’indique, exprime le mieux l’esprit de la terre, en lien avec l’esprit rebelle et volatile des sixties [12. Les pochettes des deux LPs des Wailers produits par Perry, Soul rebels et Soul revolution part II, témoignent de cet esprit : une fille seins nus brandit un fusil d’assaut et les membres du groupe prennent la pause avec des armes en plastique, vêtus comme des Black Panthers.] : une époque où, en une sensuelle dialectique, le mouvement social est parvenu à s’imbiber et, en retour, à irriguer le mouvement musical… Beaucoup de rastas oublieront par la suite que l’un de leurs prophètes, Marcus Garvey, fut leader de grèves sur le port de Kingston avant de devenir « le Moïse noir ». En exaltant le mysticisme et en se focalisant sur le thème du retour en Afrique, le son et la rue abandonnent peu à peu la bataille pour l’émancipation sociale de l’île. Le reflux de la subversion coïncide avec la commercialisation des idées et des musiques les plus présentables sur le marché mondial. Avec des têtes de gondole comme Jimmy Cliff, Bob Marley ou Steel Pulse, le label Island Records, fondé en 1959 par Chris Blackwell, Jamaïcain blanc expatrié dès 1962 à Londres, représente le versant opposé de cette cuisine-là. Blackwell polit le son et l’image du reggae, le rendant assimilable par le public rock mainstream. Un exode vers le formatage industriel difficilement compensé par le supplément d’âme du discours rastafarien.

En 1989, King Tubby se fait flinguer dans son studio – après Peter Tosh [13. Peter Tosh, abattu par un jeune voyou qu’il avait l’habitude d’aider, avait chanté un prémonitoire « Magga Dog », où il parlait des chiens errants qui mordent la main qui les nourrit.], Prince Far-I et bien d’autres. Les rude boys, d’abord manipulés dans les luttes entre partis, s’enrôlent dans la guerre des gangs de la drogue. Le règne du chacun-pour-soi s’exprime dans le slackness, ragga hyper sexualisé, et le bling-bling d’un dancehall sous influence gangsta rap. En 1983, mis sous pression par le succès et les racketteurs, « Scratch » Perry avait pété les plombs et foutu le feu à son studio avant de s’exiler en Angleterre.

Notes

1 Lloyd Bradley, Bass culture – Quand le reggae était roi, Allia, 2006.

« Les documents de la CIA parlent de population “afro-indienne négligeable” »

« L’histoire de la base américaine de Diego Garcia et du cruel déplacement des habitants des Chagos a longtemps été cachée au grand public. Nous avons une dette envers David Vine d’avoir révélé au grand jour cette histoire », explique Howard Zinn, en quatrième de couverture du livre Island of Shame. L’archipel des Chagos est un ensemble de cinquante-cinq îles situé dans l’océan Indien. Il abrite l’une des plus grandes bases militaires des États-Unis hors de son territoire (c’est notamment de là que partent les avions et autres navires vers l’Irak et l’Afghanistan). Pour travailler sur la tragédie qu’ont vécue ses habitants, violemment déportés, pour faire place aux soldats, à l’île Maurice et aux Seychelles, David Vine a vécu un an et demi à l’île Maurice. De retour dans son pays, ce professeur en anthropologie à l’université de Washington DC a publié en 2008 sa thèse sous le titre d’Island of Shame (L’Île de la honte).

Pourquoi t’es-tu passionné pour ce sujet ?

Je suis né à Washington, et dans cette ville, presque tout rappelle le gouvernement américain : son histoire imprègne chaque lieu. En tant que chercheur, je me suis penché sur le passé de mon pays. Son histoire récente est jalonnée de nombreuses constructions de bases militaires à travers le monde, que j’ai commencé à étudier. Un avocat lié à la cause des Chagos m’a alors contacté, et m’a proposé de m’intéresser à cet archipel. J’en ai fait mon sujet de thèse. Avec cet objectif : montrer quel rôle les États-Unis ont joué (alors qu’ils sont souvent, et à tort, effacés de cette histoire) et comprendre pourquoi « mon » gouvernement avait fait cela.

Je te pose la question…

Pour bien comprendre, il faut remonter au XVIIIe siècle. L’archipel est à cette époque peuplé d’esclaves africains, notamment originaires de Madagascar et de la côte Ouest du continent. Les entreprises franco-mauriciennes les utilisent alors essentiellement dans des plantations de noix de coco, mais aussi sur les bateaux de pêche. À la suite des guerres napoléoniennes et du traité de Paris en 1814, les Chagos intègrent la colonie britannique des Seychelles. Puis vient le temps de l’abolition de l’esclavage en 1834. Les esclaves deviennent alors de simples travailleurs et intègrent la colonie de Maurice au début du XXe siècle, toujours sous dépendance du Royaume-Uni. Des fermes, des magasins, un hôpital, des écoles sont construits par les Britanniques, et une culture propre à ce territoire se développe : pas d’argent mais du troc, le séga (musique des anciens esclaves), la pêche, etc. Entre 2 000 et 3 000 personnes y vivent en paix, et en quasi-autonomie.

Survient alors la bataille de Pearl Harbor : l’attaque japonaise contre cette base américaine le 7 décembre 1941 provoque de nombreux dégâts et fait entrer les États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Suite à cet événement – puis aux essais nucléaires russes de 1949, qui ont marqué les esprits –, s’opère un changement de stratégie. La décision est prise de construire des bases militaires un peu partout sur la planète. L’équipe de John Fitzgerald Kennedy (1961-1963) a bien compris le message. Elle a toujours été vue positivement dans le reste du monde et chez moi, aux États-Unis. Mais elle a eu, comme les précédents gouvernements et les suivants, la volonté de contrôler le monde, ce qui fut un désastre pour le Vietnam comme les Chagos. Elle était habitée comme les autres par le sentiment de supériorité de l’homme blanc, apparu dès la naissance des États-Unis.

Et Chagos est tout de suite cité comme cible ?

Oui, très tôt, dès les années 1950, puis, dans les années 1960, des discussions secrètes débutent avec la Grande-Bretagne. L’archipel est situé sur la route des matières premières (le pétrole notamment) dans le golfe persique, et il occupe une place géostratégique intéressante, non loin du Moyen et Proche-Orient. Dans un contexte de décolonisation mondiale, et d’avancées russes ici et là, les Américains sont clairs : ils veulent prendre le contrôle exclusif des Chagos, mais sans la population qui y vit. Les termes d’îles « libérées », et même « nettoyées », apparaissent dans les documents militaires auxquels j’ai eu accès.

Une inquiétude demeure néanmoins : les indigènes peuvent, grâce aux Nations unies nouvellement créées, prétendre à l’autodétermination. Il faut donc trouver un subterfuge. Le Strategic island concept est mis au point, avec l’objectif de pouvoir gérer ces cibles, comme Diego Garcia, la plus grande et la plus intéressante des îles de l’archipel. L’idée est qu’elle devienne la propriété de la Grande-Bretagne. Les Anglais proposent donc un deal à l’île Maurice : l’indépendance mauricienne, réclamée depuis longtemps par la population locale, contre l’archipel des Chagos. Le 8 novembre 1965, Chagos est détaché de la colonie britannique de Maurice pour devenir le territoire britannique de l’océan Indien, c’est-à-dire un territoire britannique d’outre-mer. L’île Maurice deviendra officiellement indépendante le 12 mars 1968.

Quel sort fut réservé aux Chagossiens ?

Les Anglais ont d’abord commencé à réduire les approvisionnements alimentaires qui s’opéraient depuis l’île Maurice. Puis ils ont progressivement fait disparaître les soins médicaux sur place. Dès 1967, cela obligeait les Chagossiens à aller sur l’île Maurice pour les compléments de nourriture et les soins médicaux. Une fois sur place, les employés du port leur expliquaient qu’ils ne pouvaient pas rentrer chez eux, car leurs îles avaient été vendues aux Américains.

Puis, à partir de 1970, les Anglais ont mis en place la déportation proprement dite, avec l’aide de l’US Navy. Un épisode, symbolisant la violence des colons, a marqué l’esprit des natifs qui en parlent encore aujourd’hui : les chiens sont tués et brûlés par les soldats, sous leurs yeux horrifiés.

Les Chagossiens étaient largués aux Seychelles et sur l’île Maurice sans argent (ils n’en avaient pas l’usage dans leurs îles), sans maison, et parfois sans leur famille. On les a parqués dans des bidonvilles. Beaucoup sont morts de tristesse, d’alcoolisme, de pauvreté, etc. : des fléaux dont ils souffrent encore aujourd’hui.

L’amiral Elmo Zumwalt, chef des opérations navales américaines entre 1970 et 1974, est souvent présenté dans mon pays comme celui qui a ouvert l’armée aux femmes et aux noirs. Mais il faut savoir que c’est lui qui a donné l’ordre final de la déportation des Chagos : « ils doivent absolument dégager », une phrase qu’on retrouve dans un de ses mémos de 1971 que j’ai pu consulter.

Personne ne s’en est ému aux États-Unis ?

Les médias, dont certains ont eu vent de cette histoire dès les années 1960, ont subi des pressions intenses de la part des gouvernements successifs. Conséquence : seule l’installation de la base sur Diego Garcia en 1970 fut traitée, sans un mot sur la population qui y vivait. Et puis l’armée, qui se foutait de l’ONU et souhaitait suivre ses propres règles, a menti au Congrès afin d’avoir les fonds nécessaires à la construction de la base : elle a d’abord expliqué qu’il n’y avait personne sur place, puis, quand le mensonge est devenu impossible à tenir, elle a affirmé que les Chagossiens formaient une population flottante, de passage, composée de travailleurs saisonniers, de touristes, qu’on pouvait donc déplacer sans problème. Ils ont créé une véritable fiction, en violation directe avec les textes des Nations unies sur l’autodétermination des peuples.

Autre mensonge : les militaires ont dans un premier temps expliqué qu’ils se contenteraient d’installer une station de communication, ne coûtant que 800 000 dollars, sur les 18 millions débloqués. Mais en 1974, quand il s’est agi d’agrandir la base, ils ont réorienté leur discours en mettant l’accent sur l’importance primordiale pour les États-Unis et ses alliés d’avoir un accès libre au pétrole.

Une polémique est née quelque temps après, initiée par des scientifiques de renom qui s’inquiétaient du devenir des oiseaux et de la faune de l’archipel (et qui se poursuit encore aujourd’hui avec la création d’une immense réserve marine mondiale 1 « Aux îles Chagos, protection de la nature et droit au retour s’affrontent », Le Monde, 3 avril 2010.). Cette polémique a choqué les Chagossiens, qui ont compris qu’ils comptaient moins que des oiseaux.

Finalement, c’est le Washington Post qui, en 1975, fut le premier média à parler de tout ça [2. Le 9 septembre, sous le titre « Les ilois ont été expulsés pour une base américaine », en Une du journal.], car un de ses journalistes, David Ottaway, rentrait de vacances à l’île Maurice, où il était tombé par hasard sur des Chagossiens, et a décidé de tout faire pour rompre le silence. Cette révélation a freiné le financement de Diego Garcia. Mais le Pentagone a réagi, en se justifiant dans un rapport de neuf pages [3. Report of the resettlement of inhabitants of the Chagos archipelago, octobre 1975.] bourré de mauvaise foi : « la sécurité des populations locales était en jeu » ; « c’est la faute aux Anglais » ; « on voulait éviter des problèmes sociaux, sous-entendu entre les soldats et les Chagossiens, qu’il fallait donc inviter à partir » ; « les Chagossiens sont partis d’eux-mêmes ».

Les Chagossiens n’ont pas lutté ?

Si, bien sûr, et ce dès 1968, sur place, même s’ils n’ont pas fait le poids. Le 29 avril 1973 par exemple, lorsque le dernier bateau les a largués sur l’île Maurice, ils ont refusé de descendre durant quelques heures, avant d’y être obligés. Les femmes ont joué un rôle très important par la suite, n’hésitant pas affronter la police, qui leur répondait brutalement à coup de gaz lacrymogène et d’interpellations. Elles n’ont jamais baissé les bras et multiplié les actions : plainte déposée devant la Haute Cour de Londres et création de The Society for Diego Garcians in Exile Association (en 1975), occupation devant le haut-commissariat britannique de Port-Louis à Maurice et grève de la faim (1978), etc.

Des compensations ont été obtenues en 1978-1979, 1 000 dollars par adulte et 200 dollars par enfant, ce qui revient à rien du tout. La décision d’embaucher un avocat a alors été prise pour faire pression sur le gouvernement anglais, lui demandant 25 millions de livres pour tous. La Grande-Bretagne a accepté, à condition que les Chagossiens renoncent au retour sur leurs îles. Certains ont signé, ne sachant pas ce qu’il y avait dans les documents, car la plupart étaient illettrés. La crainte de l’illettrisme est née chez eux à cette époque. C’est là que la famille Bancoult est entrée en action : Rita Bancoult a présidé le Chagos Refugees Group, créé début 1980, avant de voir son fils Olivier prendre le relais (il en est toujours président aujourd’hui, et Ivo, frère d’Olivier, sera au centre d’un documentaire à sortir en 2018).

Les Chagossiens ont-ils obtenu de réelles avancées ?

Oui, en 2002, avec la grande victoire devant le parlement britannique qui leur a accordé la possibilité de devenir citoyens britanniques : ils peuvent aujourd’hui avoir un passeport et s’installer en Grande-Bretagne. En 2006, un groupe d’une centaine de Chagossiens a également été autorisé à s’approcher tout près de l’archipel, de leur terre, mais sans pouvoir y poser les pieds, le temps d’une journée. Ce fut une expérience incroyable pour eux. Mais beaucoup ont pensé que c’était un cadeau pour les apaiser, et stopper leur lutte. En 2007, troisième grande victoire, devant la Haute Cour de justice britannique, qui a qualifié l’expulsion des Chagos d’illégale. Mais l’année suivante, la plus haute autorité judiciaire britannique, la Chambre des lords, a cassé le jugement précédent, en expliquant que « la raison d’État est plus importante que la cause de cette population [4. « Les Chagossiens ne peuvent pas retourner sur leur île », RFI, 23 octobre 2008.] ». Un appel devant la Cour européenne des droits de l’homme a débouché sur un avis défavorable aux Chagossiens, pour des raisons techniques, et le gouvernement anglais ralentit toutes les démarches, effectuant appel sur appel.

Les actions en justice et les manifestations continuent mais, jour après jour, année après année, de plus en plus de natifs chagossiens meurent.

Pendant ce temps, le DG21, un consortium d’entreprises né dans les années 1990, a pris en charge la vie courante de l’île-base militaire. On y trouve des restaurants, des boîtes de nuit, des hôtels, le Diego burger, etc. Et toutes ont interdiction d’embaucher des Chagossiens : les employés viennent donc des Philippines, du Sri Lanka, etc.

Au final, utiliserais-tu le terme de racisme d’État pour décrire l’action menée par les États-Unis ?

Dans les documents officiels américains de l’époque, dont ceux de la CIA, cet aspect est clair. On parle de population « afro-indienne négligeable », « insignifiante », de « détail », etc. Ils n’ont jamais été traités comme des êtres humains, mais plutôt comme de simples données d’un problème à résoudre. C’est ce que mes recherches montrent. Une histoire similaire est arrivée dans une île japonaise (Okinawa), après la Seconde Guerre mondiale. Les habitants ont pu y revenir, et la Navy les a même aidés. Les États-Unis ont toujours été un empire qui a cherché à s’étendre tout en traitant les humains qui les gênaient comme des sauvages, en les dépossédant de leurs terres, en les tuant parfois, et tout ça pour des motivations économiques coloniales.

 


Pour aller plus loin :

• « Ils nous ont arrachés à notre paradis pour nous mettre en enfer ! », CQFD 156, juillet-août 2006.

• « L’impossibilité d’une île », CQFD 77, avril 2010.

• S. Jean-Nöel Pierre et Sébastien Bonetti préparent un documentaire sur l’histoire de Chagos, dont sont extraites les illustrations de cet entretien.

La Catalogne entre deux feux

La Catalogne entre deux feux

Photo de Une : Carles Palacio, Girona. Via La Directa.

Dimanche 1er octobre, jour du référendum pour l’indépendance de la Catalogne, jugé illégal par le Tribunal constitutionnel de l’État espagnol, plus de deux millions de Catalan.es se sont rendu.es aux urnes, accueilli.es par de violentes charges policières. Les déclarations du président Mariano Rajoy « fier de l’action de la police », celles du roi (« Le problème en Catalogne, c’est les indépendantistes ») et le soutien des socialistes libéraux et journalistes d’État creusent encore le fossé. Face aux aspirations à l’autodétermination, les autorités espagnoles refusent tout dialogue et cherchent à imposer le statu quo par la force. Pour comprendre ce qui s’est passé ces derniers jours, voici le témoignage d’un français qui a vécu les événements depuis Barcelone, suivi de la traduction d’un article datant de 2012, montrant deux visions de l’indépendance qui coopèrent et s’affrontent tour à tour : social-libéral versus libertaire-révolutionnaire.

(Si vous avez manqué les épisodes précédents,
vous pouvez lire sur Jef Klak
« Dret a decidir. La Catalogne sur le chemin de l’indépendance »
Par Ferdinand Cazalis)

« Si les élections pouvaient changer la vie, elles seraient interdites », ironise un vieil adage anarchiste. Ces jours-ci, le paradigme s’est d’une certaine manière inversé : c’est parce que ce référendum a été déclaré illégal qu’il a constitué un moment de rupture aussi intense. Organisé de manière semi-clandestine, il a remis en marche des réseaux de complicité qu’on pensait enterrés avec Franco. Comme au temps du caudillo, les urnes ont ainsi été acheminées dans le plus grand secret depuis la Catalunya Nord (région de Perpignan). Puis cachées dans des centaines d’endroits rocambolesques, comme des cimetières, sur tout le territoire Sud, se moquant des contrôles de police en mode Go fast à la frontière.

Dans le même temps, dans la plupart des quartiers et villages, des comités de défense s’organisaient pour faire face à la répression qu’annonçait l’arrivée de 10 000 militaires et policiers d’Espagne. Plusieurs jours avant, les bureaux de vote étaient occupés, prenant de vitesse tribunaux et forces de l’ordre. Au nord de Barcelone, Manresa, ville de 75 000 habitants a par exemple retiré les portes de ses bâtiments officiels pour leur éviter d’être fermés ou mis sous scellé. La nuit précédent le scrutin, les urnes ont enfin été distribuées avec des moyens dignes d’un vieux film d’agents secrets. Pour aller voter, le président catalan Puigdemont a dû semer l’hélicoptère de l’armée espagnole en changeant de voiture dans un tunnel… Finalement, le 1er octobre se réveillait pour défier l’État Espagnol, comme jamais depuis la fin de la dictature franquiste, dans une étrange calma tensa 1 « Tension calme »..

Diffusée en direct par les réseaux sociaux et les médias catalans, l’attaque des bureaux de vote et des votant.es par les militaires et policiers a révolté le pays. Un autoritarisme d’une violence que personne n’avait imaginée, et qui a entraîné une résistance immédiate. Pour nombre des dizaines de milliers de personnes qui ont affronté la répression, une brèche s’est ouverte. Car ce qui prend corps entre les gens dépasse la simple question de l’indépendance. Sur une des barricades improvisées, un ami élu à la mairie s’enflammait en me disant, hilare : « On n’a pas connu un tel niveau d’auto-organisation depuis 1936 ! »

El caliu

Je suis passé à Fonollosa, village de 1 000 habitant.es qui, comme tant d’autres, a été attaqué par trois bataillons de Guardia Civil [2. Force militaire espagnole, équivalent formel de la gendarmerie, mais ici associée à la dictature fasciste.]. J’ai vu des gens traumatisés par les coups reçus, les destructions perpétrées dans leur mairie, le vol de leurs urnes et de leur « droit à décider ». Les gens ont peur. Une peur mêlée à la dignité partagée de celles et ceux qui se soulèvent ensemble : el caliu [3. « Chaleur humaine ».] des voisin.es. Rien ne sera plus comme avant pour celles et ceux qui se sentent désormais appartenir à une communauté en lutte. La place du village accueille un monument improvisé et des messages de solidarité ; la porte de la mairie rappelle celle d’un squat après une expulsion. Le lendemain des assauts, un village voisin est venu organiser un dîner populaire où les habitant.es ont pu manger ensemble, raconter leurs histoires, soigner les blessures physiques ou morales, parler de leur peurs et encore un peu de leur détermination : comment tout cela va-t-il continuer ?

C’est une des choses qu’on retient du mouvement catalan. Sa capacité à inclure les gens dans leur diversité. Les places de Barcelone résonnent autant que celle d’une bourgade isolée. Le centralisme de la capitale est mis en suspens. Les enfants et les papis et mamies sont parties prenantes de ce qui se passe dans la rue. De nombreuses tournées ont été organisées dans les quartiers pour accompagner les personnes âgées qui voulaient participer aux mobilisations. « Ils sont sûrement plus forts que nous militairement, mais pour prendre soin des nôtres, on est les meilleurs! », « Pas de révolution sans nos grands-parents », dit-on ici.

Les vieilles casseroles du franquisme

Mardi 3 octobre, la grève générale avait une saveur étrange. D’abord convoquée par les syndicats anarchistes et indépendantistes révolutionnaires, c’est finalement la quasi-totalité des organisations syndicales, sociales et politiques du pays qui ont appelé à suspendre l’activité économique du pays. La police catalane (mossos d’esquadra), certains patrons et le gouvernement local se sont même joints à cette mobilisation. La grève générale a été suivie comme jamais dans les territoires ruraux, ordinairement en retrait. Toute la journée, les places des villages, de villes moyennes ou grandes se sont remplies, et presque tous les commerces avaient le rideau baissé. Les manifestations étaient coordonnées par des « comités de défense » actifs depuis moins d’un mois. Il faut imaginer qu’en proportion, c’est un peu comme si, en France, quinze millions de personnes prenaient les rues jusque dans les plus petites communes pour s’opposer aux violences policières.

À Manresa, où j’étais, 25 000 personnes (1/3 de la population) ont défilé avec le sentiment de vivre un moment historique : en famille, en silence et les mains levées, témoignant du sentiment d’occupation. Un cordon de sécurité a alors été formé par les pompiers devant la caserne de la Guardia Civil, désamorçant un temps les tensions. L’émotion, mélange de peur et de colère, était à couper le souffle. Sous le porche ouvert, les militaires jouaient la provocation, toutes armes dehors ; les regards échangés en disaient long sur leurs intentions. Pour beaucoup d’entre eux, se joue ici un remake obscène de la guerre civile. « Nous sommes les petits enfants des vieux que vous avez cognés », répondent alors les manifestant.es.

Depuis dimanche, dans de petites villes de Catalogne, des militaires hébergés dans des hôtels ont dû partir : les voisin.es s’ingéniaient à les empêcher de dormir la nuit… Et cela fait deux semaines, tous les soirs à 22 h, que les gens sortent aux balcons pour taper dans leurs casseroles. Forme de protestation souvent utilisée ces dernières années, durant le mouvement contre la guerre de 2003 ou celui du 15-M en 2011 [4. Voir « Composition – indignados et mouvement du 15M (Barcelone) » dans Constellations.], ces casserolades n’ont jamais connu une telle ampleur, une telle résonance qu’aujourd’hui. Les liens se tissent ainsi dans les immeubles, quand la plupart des voisins se retrouvent le soir sur leur balcon à taper rageusement sur leurs vieilles casseroles.

Vot(a)rem

Pour beaucoup de collectifs et de personnes impliquées dans les luttes sociales en Catalogne, les contradictions de ce mouvement ne manquent pas. Le patriotisme nous est particulièrement étranger. Voir des marées de drapeaux aux couleurs de la Catalogne est pénible, surtout quand ceux-ci servent à cacher les différences de classe qui traversent la société locale. Se retrouver dans la rue avec des gens de droite est plutôt bizarre, voire franchement désagréable. On a souvent peur d’être les idiot.es utiles de la construction d’un nouvel État qui sera probablement aussi corrompu que les autres. Les politiciens indépendantistes ont besoin de la mobilisation de rue, mais sont effrayés par un débordement possible sur leur gauche, et surtout désireux de garder le contrôle sur ce mouvement populaire si divers et chaotique. Pour garder la main, ils en appellent en permanence au seny, ce mélange de bon sens et de modération censé caractériser les Catalan.es. Pour les partisans du nouvel ordre catalan, le seny serait même le fondement de la construction du pays sur un modèle de démocratie libérale, intégré à (et sauvé par) l’Union Européenne.

Dans un même mouvement, les politiciens et journalistes mainstream de Barcelone tentent par tous les moyens de construire l’unité patriotique. Et s’indignent des violences de la Guarda Civil, tout en glorifiant la police catalane – pourtant bien connue pour sa brutalité au cours des luttes sociales de ces dernières années. C’est la bataille pour ce qu’on appelle ici el relat : le récit de l’histoire, celle qui restera la version officielle. La référence permanente à Ghandi, Mandela et Luther King participe de la construction de ce mythe. Ceci est fortement alimenté par la peur compréhensible que la situation tourne à la guerre civile, ce que personne ne veut ; ou plutôt à l’occupation militaire du pays, ce que tout le monde craint.

Malgré ces contradictions, une grande majorité des militant.es a décidé de s’impliquer dans la résistance populaire. Comme le disait un camarade sur un des nombreux points de blocage de la grève générale : « Si on reste à la maison, ce mouvement provoquera un changement seulement institutionnel. Mais si on s’en mêle, avec la force qu’ont nos réseaux anticapitalistes sur tout le territoire, on aura forcément une incidence sur les événements. Pour nous, c’est dans la rue et depuis la base que les choses se jouent. » Comme dit le slogan le plus repris de ce mouvement, hérité directement des mouvements squat et antifascistes: « Els carrers seran sempre nostres [5. « Les rues seront toujours à nous ».] !  »

La construction d’un nouveau pays ouvre également des perspectives passionnantes, à condition qu’elle soit portée par la résistance populaire, et qu’elle s’inscrive dans la poursuite de mouvements sociaux qui ne date pas d’hier [6. Voir « S’organiser dans les mouvements barcelonais », Constellations. ]. C’est ce que certain.es camarades appellent « l’indépendance pour tout changer ». Un exemple parmi tant d’autres : la quasi-totalité des collectifs féministes d’ici sont impliqués avec leur sensibilité propre. Bien au-delà du référendum, les féministes indignées disent ainsi :« Nous exigeons le droit de décider de tout, tout ce qui affecte nos vies, et nos corps, notre territoire et notre quotidien. » Profiter de cette table rase pour imposer un nouveau rapport de force. Quand les démocraties modernes n’offrent que des changements cosmétiques, les derniers événements en Catalogne accélèrent la dislocation de l’État espagnol, vieux monstre conservateur qui ne s’est jamais débarrassé de ses réflexes franquistes.

Franco bouge encore

Les institutions nationales portent haut leurs valeurs autoritaires, centralistes, machistes et racistes. Le Parti populaire (PP), réélu de justesse aux dernières élections, se place à la pointe des ajustements capitalistes imposés par les banques centrales. Avec l’excuse de la crise, érigée en menace quotidienne, ce parti est en grande partie responsable de la catastrophe sociale des dernières années. Sur fond d’une avalanche d’histoires de corruptions qui font passer le PP pour une organisation mafieuse. Ce qui arrive en Catalogne crée un effet d’aubaine pour Madrid : les désirs d’indépendance d’une de ses régions permet au roi et à ses ministres d’exalter les pulsions patriotiques. Les décisions économiques et sociales ayant été déléguées aux instances européennes et au patronat, c’est sur l’autorité et le nationalisme que se raffermit aujourd’hui le pouvoir central.

Les unionistes espagnols savent ainsi utiliser la rue en réaction : les rassemblements fascistes se multiplient ces derniers jours, laissant défiler néonazis et extrême droite, et s’exprimer leur violence physique à l’encontre des indépendantistes, bien sûr, mais aussi des anarchistes refusant tout drapeau, ou bien encore des migrant.es. Les discours prononcés depuis Madrid par les membres des principaux partis espagnols (hors Podemos), ou dans les médias, donnent un blanc seing à cette tendance ultra, prête à des coups de force pour que la peur du chaos prenne le dessus. Le tout donne de préoccupants relents de « stratégie de la tension », comme au cours des années de plomb en Italie. Gageons que si le niveau de violence augmente ces jours-ci, nous le devrons probablement à ces « immaîtrisables », cyniquement légitimés par en haut.

Source Daily Mail

Comment conclure alors qu’aujourd’hui tous les scénarios sont ouverts ? Si les politiciens font ce qu’ils disent, le conflit ne devrait que s’amplifier. Mardi prochain 10 octobre, le gouvernement catalan pourrait proclamer unilatéralement l’indépendance. Ce à quoi le gouvernement espagnol devrait répondre par l’arrestation de tous les hauts responsables catalans et par l’occupation militaire du pays. Prévision qui fait froid dans le dos, mais qui semble la plus probable si personne ne met un coup de frein. Faudra-t-il organiser de nouvelles de brigades internationales ? Saurons-nous, comme le proposait le sociologue catalan Ivan Miró en 2012, « passer du processus constituant libéral ou socialiste-étatique à la construction d’un pouvoir constituant, passer de l’autodétermination juridico-politique à l’autodétermination matérielle  » ?


Indépendance : bien au-delà d’un État en soi

Par Ivan Miró [7. Sociologue et membre de la coopérative La Ciutat Invisible.]

Traduit du catalan par Martin Garrigue (La Directa, 19 septembre 2012).


Photos : Ferdinand Cazalis, Barcelone, 2015.

Maintenant que l’indépendance semble inévitable, ou que du moins – soyons réalistes –, le débat sur la question a gagné une place centrale dans certains secteurs sociaux, politiques et médiatiques (il serait intéressant de savoir ce qu’en pensent la Catalogne des périphéries métropolitaines ou les migrant.es vivant ici), depuis les mouvements populaires (habituellement allergiques à l’idée d’État), nous devons penser les outils collectifs dont nous disposons pour rendre possible une indépendance qui aille au-delà de l’État propre.

Pour l’indépendantisme bourgeois (pardon, « transversal »), il s’agit en schématisant de tracer de nouvelles frontières nationales, un nouvel État capitaliste dans l’Union européenne. Selon certains secteurs de gauche, la différence consisterait en ce que cet État soit d’un genre socialiste proche du stalinisme, mais construit depuis les mouvements sociaux ; enfin, pour une partie de la « gauche indépendantiste [8. L’auteur se réfère ici à la myriade d’organisations et collectifs révolutionnaires d’influences marxistes et partisans de la libération nationale (NdT).] » sensible au « pouvoir populaire », il est capital de penser une stratégie alternative de processus constituant.

Dans la théorie politique classique, le processus constituant signifie que le peuple exerce la souveraineté en choisissant les représentants qui rédigeront une nouvelle constitution. Ce processus libéral-représentatif, dans ce cas précis, signifierait convoquer un plébiscite d’autodétermination ou proclamer l’indépendance depuis le Parlement catalan. Une lecture qui obtient un consensus absolu dans le souverainisme (indépendantisme de droite, NdT) jusqu’à la faire miroiter comme l’unique horizon possible pour obtenir l’indépendance. À tel point que, jusqu’à maintenant, on a été incapable de générer une critique profonde, ou une alternative stratégique pour celles et ceux qui, désirant l’indépendance, projettent un dépassement de la démocratie libérale, qui reste aujourd’hui l’architecture juridico-politique de l’économie de marché capitaliste. Ayant vécu le 15-M, avec une part importante de la société catalane clamant que « Personne ne nous représente », et après les débats sur la république des 99 %, cette problématique se doit d’être affrontée.

D’autre part, il existe une théorie socialiste de l’État (« l’appropriation populaire de l’État ») qui, au niveau méthodologique, oscille entre assumer le paradigme libéral-représentatif (référendum-élection-constitution) et des modèles insurrectionnalistes (à la bolchevique). La voie socialiste-étatiste dans l’indépendance n’a même pas été développée en profondeur par ses promoteurs, même si elle sous-tend des revendications dans les luttes contre les coupes budgétaires antisociales, par exemple, se réclamant de la « nationalisation des banques » ou l’« étatisation de l’économie et des secteurs énergétiques ». Et maintenant ? Ces théories sont-elles adéquates pour réaliser non seulement l’indépendance, sinon l’autodétermination permanente du peuple catalan?

Historiquement, et à cause précisément de l’absence d’un État en soi, nous autres Catalan.es avons construit notre organisation sociale, politique, économique et culturelle d’une manière non étatique. Depuis les sociétés ouvrières de résistance de 1855 jusqu’à l’économie populaire, coopérative et mutualiste de 1870 à 1939; depuis les athénées (centre sociaux et culturels ouvriers à tendance libertaires), syndicats, écoles libres, casals (centres de jeunes), entités culturelles et théâtrales, chorales et orfeons (associations musicales), jusqu’aux institutions scientifiques, littéraires, éducatives, tout au long de notre histoire contemporaine et jusqu’à la défaite de 1939, la Catalogne moderne et émancipatrice a su articuler une solidarité sociale avec l’organisation collective. Et c’est un fait : sans et contre l’État.

Quasiment exterminé après la défaite de 1939, ce sujet constituant a pu renaître et reprendre la construction d’un pays en soi, au beau milieu de la dictature franquiste. Une nouvelle fois, sans État et contre l’État. Coopératives de logement, écoles laïques et mixtes, maisons d’édition, universités populaires, formations professionnelles, journaux et revues, scoutisme [9. Si, si, en Catalogne le scoutisme est fortement inspiré de valeur libertaire… (NdT)], et excursionisme [10. Comme dans les Alpes en Italie durant la dictature de Mussolini, les associations d’alpinisme ou d’excursions dans la nature servaient en Catalogne de couverture pour des groupes de partisan.es républicain.es et anarchistes, qui pouvaient se réunir dans les montagnes, à l’abri des regards de la ville. (NdT)], syndicats et assemblées ouvrières, organisations féministes, associations de voisin.es. Cette démocratie catalane réelle, a été malheureusement phagocytée par les partis politiques espagnols et catalans durant la période de « Transition démocratique » après la mort de Franco. Telle fut l’œuvre des « démocrates de toujours [11. Expression faisant référence aux politiciens actifs sous le fascisme et convertis à la démocratie quand le vent a tourné. (NdT)] ». En réduisant la puissance collective à l’État, en normalisant le processus institutionnel, on a déplacé le sujet social et coopératif, et maintenu le cadavre pourri de la monarchie sur son trône, en le rendant constitutionnel. De l’autonomie sociale à l’État des Autonomies [12. Nom donné aux territoires spécifiques ou équivalent juridiques des régions en France pour l’État espagnol, qui ont des pouvoirs décentralisés en certains domaines.], du pouvoir populaire à la démocratie autoritaire de marché, le nouvel État espagnol était moulé pour entrer dans la Communauté économique européenne.

« C’était pas ça, compagnon, c’était pas ça », chantait LLuis Llach il y a plus de trente ans. Apprenons donc, et anticipons. Pour être fidèles à l’histoire sociale de notre peuple, pour respecter la nature diverse des Catalan.es, mais surtout pour construire une réalité nationale différente de l’État-Nation capitaliste, nous devons penser à un processus constituant différent, qui ne noie pas la société dans l’État.

Ni libérale ni étatique, pensons une théorie révolutionnaire de l’État qui ne devienne pas une critique pratique du droit et des institutions étatiques. Passer du processus constituant libéral ou socialiste-étatique à la construction d’un pouvoir constituant, passer de l’autodétermination juridico-politique à l’autodétermination matérielle. Un pouvoir constituant qui exclut que toute finalité extérieure puisse être imposée à celle consciemment construite par la multitude à travers son expérience quotidienne. C’est-à-dire un pouvoir constituant fait de nos propres mains.

Disposons-nous d’une économie collective et coopérative capable de satisfaire de manière solidaire l’ensemble des nécessités matérielles du peuple catalan ? Disposons-nous d’écoles et d’universités démocratiques qui garantissent l’accès universel à l’éducation, à la production et à la socialisation des connaissances ? De moyens de communications en propriété collective et gérés démocratiquement qui garantissent pleinement la liberté d’information ? De mécanismes de démocratie directe et municipale qui garantissent l’autodétermination quotidienne des communes locales? etc.

Ou bien nous consolidons et généralisons ces embryons de pouvoirs constituants matériels (non étatiques) pour réaliser l’autodétermination et l’indépendance, depuis le point de vue des classes populaires catalanes; ou bien l’indépendance de notre pays ne sera qu’un rêve converti en cauchemar. Nous n’oublions pas. Il existe la Catalogne de Torres i Bages, Cambó ou Felip Puig, nos sabre-peuples sanguinaires. Et il existe la Catalogne de Salvador Seguí, Micaela Chalmeta ou Xirinacs, emblèmes de l’émancipation. En ce sens, nous aussi, nous avons le choix.


Pour aller plus loin :

• La déclaration du Syndicat populaire des vendeurs ambulants de Barcelone et de l’Espace des migrants de Raval, une organisation indépendante dans le contexte du vote du 1er octobre 2017 (Via Ferguson In Paris).

• « Anarchists on the Catalan Referendum. Three Perspectives from the Streets », CrimethInc.

• Si vous avez manqué les épisodes précédents, vous pouvez lire sur Jef Klak « Dret a decidir. La Catalogne sur le chemin de l’indépendance » Par Ferdinand Cazalis

Notes

1 « Tension calme ».

« Le mot “sécurité” arrête la communication des êtres, des espaces et des expériences »

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Avec le concours de Thierry Gaubert

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Jef Klak s’efforce de faire se côtoyer des réalités hétérogènes. Comme ce 11 avril 2017, quand le collectif de la revue a invité le philosophe Jacques Rancière à s’exprimer après une lecture-théâtre parlant du Cortège de tête 1 CORTÈGE DE TÊTE / une conférence imaginaire contre le réel. De et avec, Lisemarie, Reda, Abdel, Karim, Nicolas. Comment dans le brouillard des lacrymos, tout au fond de la nasse, se nouent les … Continue reading durant les manifestations contre la loi Travail de 2016. Au cours de cette soirée dans l’institutionnel lieu culturel de La Gaîté Lyrique à Paris, des personnes bloquées à l’entrée par les vigiles et l’administration du lieu ont interrompu les discussions. Celles et ceux à l’intérieur sont intervenu.es pour faire rentrer une partie du public restée aux portes. Non sans esclandre. Voici donc les paroles de Jacques Rancière ce soir-là, répondant aux questions préparées par Jef Klak, et improvisant face à celles posées par la situation.

Votre pensée s’articule autour d’images que vous nommez « scènes » ; pourriez-vous définir ce que vous entendez par là ? Qu’est-ce qu’une « scène politique », que vous appelez aussi « scène du peuple » ? Qu’est-ce qu’une « scène esthétique » ? Et selon vous, quelles scènes sont apparues lors du mouvement du printemps dernier « contre la loi Travail et son monde » ?

Une « scène », c’est un moment qu’on essaie de découper, avec l’idée qu’il porte son sens en lui-même. C’est-à-dire qu’on isole un moment : on ne cherche plus à expliquer qu’il est arrivé ceci parce qu’on est à tel moment de l’histoire du capital, de l’histoire de l’État, etc. On essaie d’isoler des moments significatifs dans lesquels on estime que l’on n’a pas besoin d’aller chercher ailleurs, qu’ils portent en eux-mêmes le principe de leur intelligibilité.

Ce que j’ai toujours essayé de faire, c’est d’isoler des moments. J’ai travaillé à une époque sur un livre qui s’appelle La Nuit des prolétaires 2 La Nuit des prolétaires, « Pluriel », Hachette, 2012.. Normalement, on explique que l’émancipation ouvrière passe par la grande industrie, telle ou telle forme de développement du capital, et ainsi de suite. J’ai essayé de dire que cela passe finalement par des moments singuliers. Par exemple quand, au lieu d’alterner normalement travail et repos, des gens ne vont pas dormir et consacrent leur nuit à se rencontrer, à discuter, à écrire, à tout ce qu’on veut…

Ce que j’ai appelé « scène esthétique », c’est aussi cela : tout d’un coup, il y a quelque chose qui change dans ce qu’on définit comme art. Des choses qui n’étaient pas de l’art le deviennent. Il y a des événements qui instituent à la fois un moment et une forme d’individualité différente. C’est un peu la méthode Jacotot [2. Dans Le Maître ignorant (« 10-18 », Fayard, 2004), Jacques Rancière rappelle l’expérience de Joseph Jacotot (1770-1840), professeur français à Louvain, dont les élèves flamands apprennent le français tout seuls à partir d’une édition bilingue de Télémaque, et qui en déduit une méthode d’enseignement dite du « maître ignorant ».] de l’émancipation intellectuelle : on part d’un petit point et on essaie de voir ce qui peut se construire à partir de là. Ce petit point, ça peut être quelque chose de visible, comme un affrontement dans la rue, ou bien des gens qui, au lieu de partir en manif, décident de s’arrêter et d’occuper une place.

Ça peut partir de presque rien… Cela peut même, en un sens, ne pas être une scène réelle : ça peut être un ouvrier-menuisier qui correspond avec un intellectuel saint-simonien et lui met un petit mot pour lui dire : « Le temps ne m’appartient pas, mais demain, si tu te trouvais Place de la Bourse entre deux heures et deux heures et demie, nous nous verrions comme les ombres misérables des bords de l’enfer [3. Lettre de Gabriel Gauny à Moïse Rétouret, 12 octobre 1833 .]. » En un sens, ce n’est rien, mais ça dit tout. Ceux qui ont le temps, ceux qui n’ont pas le temps : comment est-ce qu’au bord de la place de la Bourse, on trouve le temps, non de s’enfermer dans les grandes explications sur la dynamique du capital, mais de voir comment des rencontres sont possibles ou pas. C’est un peu cela dont il est question aujourd’hui. Simplement, ce qui est important, c’est qu’une scène, ce n’est pas quelque chose d’instantané, il ne suffit pas de prendre un cliché. Pour illustrer Mai-68, on voit toujours la passionaria sur les épaules d’un copain. Mais qu’est-ce que cette photo dit au juste ? Qu’est-ce qu’on dit de Mai-68 en montrant cet instantané ?

Dans la lecture de Cortège de tête qui vient d’être faite, il y a cette histoire du gars qui se construit un bouclier pour se protéger des policiers pendant les manifs. « Les flics en portent bien, eux aussi. Donc, pourquoi pas moi ? Je me bricole mon bouclier. Et ce bouclier, dit le manifestant, ça m’a servi à faire des rencontres. » On n’a pas l’impression que le bouclier ait jamais servi à quelque action militaire. Ça, ça peut être une scène. Ce qui est tenté dans Cortège de tête, c’est de construire des scènes pour montrer rétrospectivement ce qui s’est passé pendant le mouvement social, et qu’on n’avait pas forcément vu.

Le mouvement contre la loi Travail a montré la difficulté des centrales syndicales à contrôler les manifestations comme elles l’entendaient. Elles étaient en général débordées, à l’avant, par ce qu’on appelait les « cortèges de tête ». Pour autant, ces mêmes institutions ont continué à donner le tempo de la mobilisation. Ainsi, le fait qu’elles ne convoquent pas de nouvelles manifestations après celles du 15 septembre 2016 a pour ainsi dire sonné la fin du mouvement. Dans un entretien à Mediapart.fr [4. « La transformation d’une jeunesse en deuil en jeunesse en lutte », 30 avril 2016, Propos recueillis par Joseph Confavreux.] à propos de Nuit Debout, vous disiez : « Le fond du problème, c’est qu’il faut imaginer des formes de vie politiques qui à la fois soient entièrement hétérogènes par rapport à cette vie politique officielle, entièrement confisquée par une classe de professionnels qui se reproduit indéfiniment, et pourtant être capable de l’affronter selon leurs propres formes et leur agenda propre. » Un an après ; lors des élections présidentielles, avez-vous repéré des initiatives qui pourraient ressembler à ce que vous appelez de vos vœux ?

Je n’aime pas être mis dans la position de dire ce qui est bien, ce qui n’est pas bien, ce qu’il aurait fallu faire ou ne pas faire. Donc, je ne vais pas commencer maintenant. Je préfère prendre les choses d’un peu loin. La loi Travail, c’est quoi ? C’est une loi qui dit : le travail, désormais, ce sera un truc que chacun gérera à sa façon. C’est-à-dire que le travail ne sera au fond qu’une forme d’existence individuelle. Jusqu’ici, le travail était une chose collective et non individuelle, et cela pesait dans l’existence d’un mouvement révolutionnaire. Les syndicats sont en quelque sorte les héritiers de cette histoire-là.

En même temps, une tension apparaît, il y a un cortège qui dit : « On en a marre, on ne veut plus défiler derrière les syndicats, derrière les sonos, c’est pas beau, ça sert à rien. » Et ce cortège de tête s’impose en brisant la tradition des services d’ordre. Ce n’est pas une nouveauté dans l’absolu, parce qu’après tout, des bagarres pour savoir qui va marcher en tête dans les manifs, il y en avait déjà en 1968. La nouveauté, c’est que ça s’est nommé « cortège de tête ». Je ne pense pas que cette idée existait avant. Tout d’un coup, il y a quelque chose comme une bascule : sur un terrain de lutte qui normalement était le terrain des syndicats, il y a un groupe qui se désigne par le fait qu’il est là, qu’il se place en tête, qu’il met ses gestes et son action en tête.

Il y a comme une bipolarité : d’un côté, des gens qui ont une certaine légitimité – en quelque sorte historique, institutionnelle –, et de l’autre côté, des gens qui passent devant, qui leur marchent sur les pieds. Ça veut dire aussi qu’on est dans une sorte de rapport, qu’on connaît bien, de parasitisme. Les syndicats mènent toujours la danse, mais ne sont plus en tête de cortège.

Depuis qu’il n’y a plus ce gros sujet collectif qu’était le mouvement ouvrier, on est toujours à la recherche des manières de constituer une force autonome qui ne soit plus une force sociale constituée, mais qui se constitue à partir d’une série de gestes, de manières de se mettre ensemble : une assemblée sur une place, des gens qui décident qu’on va taper sur quelques vitrines ou bien sur la police. Il y a toujours ce rêve que le mouvement soit autonome, qu’il ne soit pas une sorte de parasite ou d’avant-garde de terrain, et qu’il puisse définir ses objectifs propres. Ainsi du rapport entre le mouvement contre la loi Travail et Nuit Debout : est-ce qu’on va constituer autre chose qu’un parti politique destiné à récolter 1,5 % de suffrages aux élections ; réussira-t-on à créer un mouvement de sécession ? Peut-on considérer le camp de la révolte comme un camp sécessionniste : est-ce qu’on va créer des communes autogérées ou bien un parti de type Podemos et compagnie ? Cette question n’a pas encore été résolue, et ce n’est pas moi qui la résoudrai.

Ce qui aurait été amusant, c’est que le mouvement Nuit Debout devienne un mouvement anti-élections. Ça n’a pas eu lieu, et il y a même un certain nombre de thèmes dans l’air du printemps dernier qui deviennent des éléments de programme. On voit bien que dans l’effervescence électorale il y a une forme d’appropriation de choses un peu radicales : VIe République, Constituante, disparition de la fonction présidentielle… Mais si cela peut être repris dans une logique interne au système, c’est parce qu’on manque de logique d’affrontement autour de ces thèmes.

Dans La Haine de la démocratie [5. La fabrique, 2005.], vous écrivez : « La démocratie n’est ni une société à gouverner, ni un gouvernement de la société, elle est proprement cet ingouvernable sur quoi tout gouvernement doit en définitive se découvrir fondé. » Un des slogans du mouvement contre la loi Travail a été « Soyons ingouvernables » : c’était une des banderoles du cortège de tête parisien, et elle a même été traduite dans les manifestations aux États-Unis suite à l’élection de Donald Trump. Est-ce que cela fait de ceux qui se reconnaissent dans ce mot d’ordre des démocrates types ?

Ce qui m’intéressait, c’était de redéfinir ce qu’est la démocratie : ce n’est pas le fait que tout le monde vote, ce n’est pas le fait qu’il y ait une majorité de votants qui décide. À l’origine, ce n’est même pas une forme spéciale de gouvernement ou bien, comme certains disent, une forme de société permissive dans laquelle tout le monde fait ce qu’il veut. À l’origine, la démocratie est quelque chose d’étrange : le gouvernement de ceux qui ne sont pas qualifiés pour gouverner. Normalement, on doit gouverner si on est plus savant que les autres, plus riche, plus vieux, plus fort, plus près de la parole divine que les autres, ou que sais-je encore ? La démocratie s’est inventée comme une espèce de gouvernement paradoxal, où ceux qui n’ont pas de supériorité définie ont véritablement le pouvoir. La démocratie, ce n’est pas des gens qui vous disent : « Il vaut mieux voter Macron pour battre Le Pen ou Mélenchon pour battre Macron, etc. » Voici quelque chose qu’il faut sans cesse rappeler. La question n’est donc pas tant d’être ingouvernable, mais de gouverner en tant que ceux qui n’ont pas de capacité à gouverner, et qui ne sont pas nés pour gouverner.

Dans le slogan « Soyons ingouvernables », il y a quelque chose qui ne me plaît pas trop, c’est une espèce d’autodésignation : « On est les ingouvernables, on ne se laisse pas avoir. » Cela renvoie à une certaine idée de la politique, où l’on met le pouvoir d’un côté, et la résistance de l’autre. On enferme la lutte politique dans l’idée qu’il y a le pouvoir et la gouvernementalité à abattre et, en face, ceux qui résistent en se déclarant comme inatteignables par le pouvoir. À la limite, cela rejoint certaines positions qui ne sont pas vraiment révolutionnaires, comme celles des libertariens américains qui se déclarent aussi ingouvernables. Ça peut donc relever d’une déclaration forte, mais en même temps, je considère qu’il y a quelque chose là-dedans qui s’apparente plutôt à une esquive.

Ce soir à La Gaîté Lyrique, des gens voulaient entrer, mais la jauge de la salle était atteinte, d’autres voulaient sortir pour fumer, et il y a des vigiles au milieu qui suivaient des ordres et ne laissaient entrer ni sortir personne, avec une fonction qui leur était assignée. Au dessus, il y a des responsables, un État normatif en termes de sécurité incendie, etc. C’est parti en esclandre.
Dans Malaise dans l’esthétique [6. Galilée, 2004.], vous écrivez : « La politique advient lorsque ceux qui n’ont pas le temps, prennent le temps nécessaire pour se poser en habitant d’un espace commun, pour démontrer que leur bouche émet bien une parole qui énonce du commun et non seulement une voix qui signale la douleur. Cette distribution et cette redistribution des places et des identités, ce découpage et ce re-découpage des espaces et des temps, du visible et de l’invisible, du bruit et de la parole, est ce que j’appelle le partage du sensible. La politique consiste à reconfigurer le partage du sensible qui définit le commun d’une communauté, à y introduire des objets et des sujets nouveaux, à rendre visible ce qui ne l’était pas et à faire entendre comme parleurs, ceux qui n’étaient perçus que comme animaux bruyants. » En mêlant la pièce Cortège de tête, avec les textes publiés dans Jef Klak au sujet du mouvement de la loi Travail, on a essayé de faire cela, de dire ce qui s’était passé en termes de conquêtes d’espaces, même si elles étaient temporaires. On est comme dans un redécoupage de la politique qu’on fabrique. Selon vous, est-ce qu’il y a une séparation entre l’action qui vient de se passer à l’entrée de la salle, et ce moment où nous discutons, juste à côté ? Est-ce qu’il y a une séparation entre le moment politique et la parole qui cherche à ressaisir le politique ?

Je ne peux pas trop vous répondre sur ce qu’il s’est passé ce soir, car je n’ai été témoin que des résultats et non pas de la chose elle-même. Ça m’a rappelé une chose qui est arrivée il y a quelques années dans un centre culturel à Santiago du Chili, où j’étais venu faire une conférence sur l’émancipation. Au même moment, il y avait un mouvement lycéen très fort dans la rue, et tout d’un coup (j’avais commencé à parler depuis un quart d’heure), on a entendu des grands coups à l’entrée. Deux cents lycéens frappaient sur la porte et criaient « ¡ Emancipacíon ! ¡ Emancipacíon ! » La police est arrivée, et il y a eu une quasi-émeute. Finalement, on a sonorisé le débat, et les gens qui étaient dehors ont pu écouter ce que nous racontions sur l’emancipacíon.

Pour en revenir à ce qui s’est joué ici ce soir, il y a quelque chose d’important dans le rapport entre ce qu’on essaie de construire à travers une série d’actes, et ce qu’on essaie de ressaisir par des mots. Au fond, Jef Klak tente de briser la séparation entre le domaine de la parole – éventuellement de « la parlote » –, et celui de l’action concrète. On a bien vu au printemps dernier qu’il y a une tension entre ceux qui se retrouvent en assemblée sur une grande place pour parler, et ceux qui disent qu’il faut partir de cette assemblée, viser des cibles réelles, casser et revendiquer le fait qu’on casse. Mais on ne peut pas simplement opposer ces domaines, c’est un peu plus compliqué puisque, par exemple, parmi les personnes qui assumaient le slogan « Nous sommes tous des casseurs », on en retrouvait qui animaient Radio Debout sur la place de la République.

Au fond, on essaie à chaque fois de constituer le commun : à travers des gestes, des initiatives, des violences gestuelles, mais aussi des manières de se mettre ensemble… Le moment d’après est important : comme une reprise, une traduction. Le temps est fini où les partis pouvaient synthétiser le cours de l’histoire. La synthèse se fait au jour le jour, et plutôt comme une traduction, comme une expérience de transmission.

Par ailleurs, la situation dans laquelle on s’est trouvé ce soir se répète à chaque fois que l’on est dans un lieu où il y a des contraintes de sécurité. Cela finit par donner raison à ceux pour qui l’état d’exception est permanent . Cela dit, ce qui a été tenté ce soir, c’est de casser les contraintes de sécurité. Et cela a du sens de faire se dérouler la soirée dans des conditions contradictoires. Après tout, présenter le numéro d’une revue, cela se fait en général dans des conditions assez paisibles, où il y a 20-30 personnes qui viennent pointer le bout de leur nez. Comme on sait que ce sont des librairies sympathisantes avec les libertaires ou les anarchistes, on sait qu’il n’y aura pas de problème. On parlera entre nous. Ce soir s’est posée la question du moment où l’on sort de l’entre-soi. Et cela rend toujours les choses plus compliquées.

Encore une fois, le point de rupture n’est pas entre monde de l’art ou du spectacle et monde de la politique, mais disons plutôt entre des lieux administrés et des lieux non administrés. Par exemple, il y a ceux qui obéissent à des contraintes strictes en matière de jauge et ceux qui n’y obéissent pas. Cette réunion-là aurait pu avoir lieu à La Parole errante à Montreuil, et on ne se serait pas occupés de savoir s’il y avait trop de monde. Un rassemblement comme le nôtre convoque un peuple qui n’est pas vraiment dénombrable, où le dehors et le dedans ne se distinguent pas. Et l’espace où nous sommes n’a pas vraiment de jauge. Finalement, les gens auraient pu rentrer physiquement, mais il y a des normes de sécurité. Une expérience a été faite du rapport entre l’intérieur et l’extérieur, qui a sa logique, qui en soi-même fait partie de la structure du monde où l’on vit avec le fait que, quelques fois, on se heurte à un mur. Le mot « sécurité » est un mot central de notre monde, et qui précisément arrête la communication des êtres, des espaces et des expériences.

À l’origine de la revue Jef Klak, il y a des envies communes : aller chercher la politique là où elle se terre plutôt que là où on l’attend, révoquer le partage entre revue politique et revue culturelle, vulgarisation et recherche, faire se côtoyer le reportage, la fiction et les sons sans les hiérarchiser à travers des logiques trop causales. Pourriez-vous nous rappeler l’histoire de la distinction chère à certains sociologues entre « critique sociale » et « critique artiste » que vous faites remonter à la séparation entre deux cultures : celle de la tradition ouvrière marxiste et celle des romantiques attachés à critiquer l’utilitarisme ?

On sait que cette histoire de séparation entre la critique sociale et la critique artiste a été lancée par cet énorme pavé qui s’appelle Le Nouvel esprit du capitalisme [7. Luc Boltanski et Ève Chiapello, Gallimard, 1999.]. On y lit qu’il y a eu une tradition de la « critique sociale » donnée par le mouvement ouvrier, par un groupe solidaire qui pense les choses en termes de lutte organisée et de mouvement global. À côté, dit-on, il y a la « critique artiste », née de 1968 et de la société de consommation, avec une revendication d’autonomie où chacun veut se réaliser soi-même, où l’on pense la libération sous la forme d’une culture de l’autonomie, de créativité. « Critique artiste » veut dire aussi qu’il y a une espèce d’esthétisation de la lutte, dans un mode de pensée du collectif qui serait au fond individualiste et chercherait l’autovalorisation.

Je ne rentre pas dans tous les détails des complexités de l’affaire, mais je dirais premièrement que ça recouvre quelque chose de plus ancien. Ce qu’on appelle critique artiste, c’est ce qu’on appelait anciennement mouvement petit-bourgeois. Il y a une époque où l’on disait : « Il y a la classe ouvrière qui connaît vraiment l’exploitation, les raisons de la lutte, et puis il y a les petits-bourgeois qui trouvent ça sympathique et intéressant, mais qui ne savent pas du tout de quoi on parle, et qui viennent là avec leurs idéaux et non avec la conscience de la classe. » On l’a un peu oublié, mais je me souviens, étant jeune, quand les gros bras du Parti venait défendre le local du mouvement étudiant contre les fachos, il y avait des discussions un peu dans ce genre.

Ce n’est donc pas quelque chose de nouveau, mais ç’a été un peu systématisé sous cette forme critique artiste / critique sociale. Cela vient en partie de l’idée chère à Bourdieu de la « distinction ». De mon côté, j’ai affirmé qu’opposer le bon mouvement social au mouvement artistico-individualiste, c’est toujours présupposer que le mouvement ouvrier n’existe que comme collectif, que les ouvriers ne sont bons en somme qu’à faire masse.

Dans mon travail sur l’émancipation ouvrière, j’ai essayé de dire autre chose : le mouvement ouvrier est né aussi de gens qui voulaient exister autrement que comme une espèce de masse. Ils voulaient faire autre chose, entrer dans un monde sensible commun autrement que sur un mode où on se serre les coudes, tous ensemble pour faire bloc. Il y a selon moi une composante esthétique absolument fondamentale dans ce qui s’est appelé mouvement social. Esthétique, ça veut dire quoi ? Ça veut dire la volonté de participer à l’ensemble des jouissances de toutes sortes, aussi bien intellectuelles, esthétiques… qui sont normalement refusées au plus grand nombre. On pense à la définition du communisme donnée par Marx dans les Manuscrits de 1844 : une humanisation des sens humains. Le mouvement ouvrier, c’était cela aussi : ne pas être simplement un mouvement du travail qui se bat, mais un mouvement de gens qui participent à part entière à un monde commun.

Je ne crois pas qu’il y ait eu cette séparation nette : d’un côté les romantiques, et de l’autre, un mouvement ouvrier. Il faut se souvenir que l’un des militants les plus actifs du mouvement ouvrier anglais, William Morris, était par ailleurs connu pour avoir incarné ce mouvement de réforme artistique. Fondamentalement, je crois que cela veut dire qu’il n’y a pas à opposer des formes qui seraient antagoniques avec d’un côté le commun et de l’autre l’intellectuel ou l’esthétique. Au fond, tous les combats sont esthétiques : il s’agit de savoir comment on reconstruit et on reconfigure un monde commun. « Critique sociale et expérimentation littéraire » pour Jef Klak, c’est une façon de mettre les deux ensemble. Il y a un travail de recherche nécessaire pour construire un monde commun qui passe aussi par les mots, les pensées, les formes artistiques.

On voit bien qu’il y a de plus en plus de porosité entre les différents mondes : le monde politique n’est plus un monde donné avec des références bien constituées. Au fond, on est dans une ère où le monde de l’art essaie de bricoler un peu autrement des formes communes, tente de réfléchir sur ce que font les mots et les formes quand on les met ensemble. C’est pour moi significatif qu’il y ait cette composante esthétique dans les mouvements actuels, dans les organes révolutionnaires récents. Faire une revue comme Jef Klak, avec une attention à la mise en page (et il y a beaucoup d’éditeurs de la gauche radicale qui partagent ce souci), ce n’est pas une coquetterie, mais une question riche de sens : comment on met ensemble du blanc et du noir, des mots et des images ? La valeur des images existe-t-elle comme illustration ou bien propose-t-elle une énigme, un problème ? Il y a là comme une sorte d’éducation esthétique. Il était dit tout à l’heure dans la pièce « Je n’aime pas les séparations », et on voit bien là qu’on vit un moment où l’on essaie de briser les séparations.

Il y a une question récurrente au sein du collectif Jef Klak : celle de l’accessibilité. Ce n’est pas qu’une question économique : le prix de la revue est évidemment un souci, mais il y a aussi la question du contenu. Que dit-on de l’actualité, des pratiques populaires ou des expériences quotidiennes ? On retrouve là le souci un peu naïf de pouvoir s’adresser au plus grand nombre. Pourriez-vous revenir sur la question de l’égalité : face à une œuvre, à un énoncé, ou dans les prises de décision collective ?

Il y a toujours eu une pluralité de manières de considérer la question de l’égalité. On regarde à qui on s’adresse, et il va y avoir 10 % de tel niveau d’études, 10 % de tel autre niveau d’études. Donc, il va falloir se mettre au niveau des gens, voilà la manière classique de penser l’égalité, mais c’est celle des inégalitaires. Dans cette logique, on va considérer qu’il y a des gens qui sont incapables, et qu’il faut petit à petit descendre jusqu’à eux. Avec une telle méthode, on n’arrive jamais qu’à des catastrophes.

Selon moi, l’égalité est un principe qui inspire d’abord ce qu’on dit, ce qu’on fait et ce qu’on essaie de mettre en forme. Je me souviens d’avoir parlé en « province » – et les gens y intériorisent en quelque sorte leur infériorité – dans une petite ville Front national, et quelqu’un m’avait dit : «  Ohlala, est-ce que vous allez vous mettre à la portée du public d’ici ?  » Ce à quoi j’ai répondu : «  Je ne me mets jamais à la portée de qui que ce soit, j’essaie de dire le mieux possible ce que j’ai à dire, pas pour me mettre en valeur, mais pour faire en sorte que ce que j’ai à dire soit dit le mieux possible.  »

C’est pareil pour une revue. «  Ohlala, est-ce que ça va pas être élitiste ? Est-ce que ça va pas coûter cher ?  » Le papier est beau. Le travail iconographique ou typographique est soigné. Même s’il y a beaucoup de bénévolat, ça coûte quand même cher à fabriquer. Si on pense qu’il faut le faire, on pense que ça doit trouver ses lecteurs, son adresse. L’égalité, c’est aussi ça : on ne sait jamais très bien à qui on s’adresse. Si on détermine la cible, on est fichu. Aussi bien dans le monde du commerce ordinaire que dans le monde dit intellectuel ou artistique, on nous demande de concevoir les choses en termes de cibles, à savoir : «  Qu’est-ce qu’il faut faire pour que les gens bougent ?  »

Je pense qu’il faut avoir une logique complètement différente : chacun est aussi intelligent que moi. Chacun peut lire ce que j’écris, chacun peut avoir la sensibilité que j’ai en face des images. Il y en a certains qui ne l’auront pas, mais on sait très bien que ce n’est pas une question d’origine sociale. Le goût des livres, par exemple, est un goût minoritaire partout, y compris dans la classe des gens qui en vivent.

La pièce Cortège de tête ne se veut ni une pièce de théâtre, ni une performance, ni une lecture, ni de l’art, ni de la politique – ou un peu tout de cela. Celles et ceux qui ont dit leur texte ne sont pas à proprement parler des acteurs, des actrices ou des militants. Pourtant, chaque fois que ce texte a été lu, c’était volontairement dans des théâtres institutionnels. Organiser cette rencontre dans un haut lieu de l’institution culturelle n’était pas une évidence pour le collectif Jef Klak. En venant ici, nous quittons nos lieux habituels. Vous rappelez dans Aisthesis [8. Aisthésis, scènes du régime esthétique de l’art, Galilée, 2011.] à quel point le tissu de l’expérience sensible dépend aussi des conditions matérielles de production et de diffusion : de quelles manières les lieux et les modes de production et de diffusion infléchissent-ils l’expérience sensible ?

Il y a une porosité des espaces et des formes. On l’entend y compris chez les membres les plus violents du cortège de tête, à savoir : on ne veut plus être derrière ces sonos moches, ces ballons moches. D’une certaine façon, on veut du beau, on veut être respecté.e.s. On veut vivre dans un monde sensible : on ne veut pas défiler derrière des slogans qui sont aussi moches que ceux de chez Carrefour, comme il est dit dans un des fragments rassemblés par Jef Klak [9. « Une pensée pour les familles des vitrines. Paroles de manifestant.e.s masqué.e.s », Jef Klak nº 4 « Ch’val de Course ».]. Ça fait le lien entre une certaine idée de la lutte de classes et une certaine idée de l’esthétique.

Il y a trois jours, je parlais dans un colloque sur le conflit politique organisé par le Collège international de philosophie : ça avait lieu au Théâtre de l’Échangeur, à Bagnolet. Beaucoup de choses se passent aujourd’hui dans des théâtres, souvent aussi dans des musées, parce qu’un certain type d’espaces critiques traditionnels n’existent plus. Ce n’est pas à l’Assemblée nationale qu’on parle politique, ce n’est pas non plus dans les organisations dites politiques. Ça se fait dans des lieux un peu kidnappés : la rue, une place, des agences Pôle emploi, que sais-je ? ou tout autre forme de bâtiment public occupé. Ça se passe aussi beaucoup dans des lieux de l’art qui sont souvent devenus des sortes d’espaces transitionnels. C’est ce qui s’est passé aujourd’hui.

Notes

1 CORTÈGE DE TÊTE / une conférence imaginaire contre le réel. De et avec, Lisemarie, Reda, Abdel, Karim, Nicolas. Comment dans le brouillard des lacrymos, tout au fond de la nasse, se nouent les amitiés. Le réel s’ingéniait à ce que nos trajectoires jamais ne se croisent. Pourtant, chacun de notre côté, nous fabriquions l’instrument qui allait permettre nos rencontres : ce cortège bâtard qui déborde les syndicats, qui n’a pas de service d’ordre, que les flics nassent, qu’ils tabassent ; celui du black-block, celui qui part en manif sauvage, « Ahou ! » dans lequel tu ne peux pas marcher sans tes lunettes de piscine et qui prend l’apéro chez Valls. À base de textes écrits sur le vif, de souvenirs, de sons, nous raconterons cette fête. À l’instar de nos rencontres et de la bataille, qu’ensemble, encore, nous menons, notre geste sera inachevé. Nous chanterons la geste de ce cortège où se mélangent syndicalistes sincères, étudiants, chômeurs, lycéens… ce phénix sur lequel le pouvoir jette des grenades, non pas tant parce qu’il pète les banques qu’il est la brume où ceux qui ne devraient jamais se rencontrer se rencontrent.
2 La Nuit des prolétaires, « Pluriel », Hachette, 2012.
Only anarchists are pretty

Only anarchists are pretty

« Après toutes ces années à vivre dans la peur, je me fous de la bombe et du reste. Après toutes ces années à m’inquiéter pour ma vie, j’ai enfin commencé à m’amuser – et les seuls à s’en plaindre sont mes créanciers et mes propriétaires. Et vous savez quoi ? Qu’ils aillent se faire foutre. Désolé si ça les dérange, mais les papillons qui vivaient dans mon estomac se sont envolés en passant par ma gorge, et ils ont appris à aimer l’air libre 1 Toutes les citations sont extraites du fanzine Divergence, nº 7, octobre 2011.. » Il se peut que ces paroles de la chanson « Please my Favorite don’t be Sad » représentent à elles seules la philosophie de l’inclassable groupe de Brooklyn The World/Inferno Friendship Society (WIFS)…

Il se peut que ces paroles de la chanson « Please my Favorite don’t be Sad » représentent à elles seules la philosophie de The World/Inferno Friendship Society (WIFS) : profiter de la vie dans ce qu’elle a de bon à offrir en emmerdant copieusement les propriétaires, les puissants et leur morale. Mais la limiter à ça ne serait pas rendre totalement justice à ce groupe qui arpente les routes et écume les salles de concert depuis presque vingt ans, propageant joie, bonne humeur et anarchie à grands coups d’un punk cabaret que d’aucuns qualifieraient de dionysiaque.

Formé en 1996 à New York (Brooklyn), le groupe a vu défiler en son sein plus de quarante membres, fonctionnant comme un collectif au line-up mouvant, où les musiciens vont et viennent au gré de leurs envies. La figure centrale du groupe est celle du seul matelot n’ayant jamais quitté le navire, le chanteur charismatique à l’allure de dandy, Jack Terricloth. Il raconte les débuts comme le bon temps, quand lui et ses potes détournaient l’électricité pour les habitants du ghetto, volaient du matériel de chantier et s’immisçaient en fin de manifestation anti-avortement à bord d’un camion à l’allure officielle pour embarquer la sono.

Rapidement, le groupe sort des disques et se forge une réputation de groupe endiablé – pas volée. La musique de WIFS est bien loin des canons du punk. Pour faire simple, on pourrait la définir comme du punk cabaret avec la graine de folie, d’excentricité et de magie que cela suppose. Leur musique mêle jazz, soul, musique allemande des années 1930, klezmer ou folk, le tout passé dans la moulinette poétique et anarchiste qui a cimenté leur identité. Autant dire que leurs chansons se détachent de l’univers musical punk, en en prenant l’énergie et la fougue, et en y adjoignant sans honte des cuivres, du piano, et un chant à s’en décoller la plèvre – Jack Terricloth réussit à retrouver l’intensité d’un chant crié par son phrasé, et sa puissance mélodique n’a rien à envier aux meilleurs chanteurs de gospel.

Loin d’une accumulation de styles, WIFS donne une substance politique, historique et esthétique à sa musique en émaillant ses disques de références en tous genres. Le meilleur exemple reste leur album concept Addicted to Bad Ideas qui retrace la vie de Peter Lorre, cet acteur juif commençant sa carrière en Allemagne (M le maudit), puis réfugié en Angleterre et à Hollywood (Casablanca) sous la pression du régime nazi. « Lorre est un excellent moyen pour examiner l’histoire du xxe siècle. C’est quelqu’un que je trouve étrangement charismatique et qui fout la trouille ; je pense que la plupart des punks peuvent s’identifier à lui. »

« J’ai tiré sur Ronald Reagan »

Nous sommes à New York, en 2007, et WIFS donne un concert au Cha Cha. Épouvanté par la foule de gamins en délire qui se pressent et se bousculent devant la scène, le propriétaire coupe le jus au bout de deux chansons. Pris de panique à l’idée que son club parte en fumée, il ne se rend pas compte qu’il vient de commettre une grossière erreur. Le public sombre dans la folie – sans musique, plus rien ne les retient. Les murs tremblent, le mobilier s’envole : en un rien de temps, tout est saccagé. Dans la cohue, Jack Terricloth descend de scène et en profite pour s’éclipser dans le bar d’en face, admirant le chaos, une piña colada bien fraîche au bec. « La police a essayé de m’arrêter, mais ils n’arrivaient pas à y croire. “Ce gars a détruit votre club ?” On avait à peine joué deux chansons, je ne transpirais même pas, et j’étais bien habillé. » Son costume-cravate l’a ainsi plus d’une fois sauvé d’une mauvaise passe, lui permettant de se camoufler aisément en ce qu’il n’est pas : un respectable quarantenaire, cherchant désespérément son fils venu à un concert qui a mal tourné.

Même s’il a l’âge d’être papa, Jack Terricloth est bien loin d’en avoir l’envie. Préférant voir la vie comme un terrain de jeu aux possibilités infinies, il apprécie de se retrouver un soir à Indianapolis, l’autre à Chicago, pour faire ce qu’il préfère : jouer. Expert en canular, sa longue carrière d’imposteur ne se résume pas à l’épisode du Cha Cha. Au lycée, alors qu’il vient de découvrir le punk, il a pour habitude de prendre le combiné et de raconter des craques à l’opérateur : « Je disais que je voulais me tuer et je raccrochais. Ils rappelaient et discutaient avec moi. Je pouvais passer 45 minutes comme ça.  » Mais des petites blagues ont pu déraper : « Un jour, j’ai appelé et j’ai cité une chanson de Suicidal Tendencies : “J’ai tiré sur le président Reagan et je vais lui tirer dessus encore et encore.” Je ne savais pas que Reagan était de passage dans la ville d’à côté. Les services secrets ont pris ça très au sérieux et ont fermé mon école. Ils ont fait une descente à mon arrêt de bus et m’ont mis à l’isolement pendant un jour et demi.  » Resté en liberté surveillée pendant encore un an, et alors que toute cette affaire aurait dû s’arrêter au moment de sa majorité, il raconte qu’à chaque passage d’un président pas loin de chez lui, il reçoit encore un coup de fil des services secrets lui demandant s’il a prévu quelque chose cette fois-ci…

Écouter du rock ou faire la révolution ?

Ce poète en costard-cravate vivant de l’aide sociale a trouvé dans le punk quelque chose qui l’a sauvé. « J’étais un fugueur. Je me suis retrouvé dans un squat où les gens étaient si ouverts et si accueillants que ça m’a complètement sauvé la vie. J’ai rencontré un tas de gamins dans la rue, ils m’ont entièrement intégré. Ils jouaient tous dans des groupes, mais je trouvais que la musique était horrible, pour dire la vérité. Un jour, l’un d’eux m’a dit : “Eh, on va en Californie. Tu sais jouer de la basse ?” J’ai dit : “Ouais !”, même si c’était un mensonge. La musique était tellement mauvaise que ça n’avait pas d’importance.  » Ce qui importe, pour Jack et pour Word/Inferno, c’est ce qu’on retrouve dans chacune des paroles du groupe : l’éthique.

Dans les pistes de Word/Inferno, le punk n’est plus « un style de musique, mais une attitude de se sentir dépossédé, privé de ses droits, ignoré, et demander plus de sa vie. La musique n’est qu’une raison pour se rassembler n’importe quel soir de la semaine, transpirer et s’embrasser. À chaque fois que j’entends quatre adolescents geindre à la radio sur des guitares survoltées, ça ne m’offense pas ; c’est comme vivre dans une ville dont tu ne parles pas la langue. Ce dont je suis le plus fier avec WIFS, c’est qu’on force les gens à redéfinir pourquoi ils sont là-dedans : est-ce que vous voulez écouter du rock ou faire la révolution ? Si vous voulez juste rocker, il y a des milliers de groupes de reprises ; mais si tu es vraiment un freak, si tu as vraiment besoin de plus que la vie qui t’est offerte, si tu as toujours espéré qu’il y ait un underground qui se batte pour toi, alors nous sommes peut-être, en ce moment même, l’exemple que l’improbable est viable. »


Quelques pistes

Just the Best Party

(Gern Blandsten, 2002)

Deuxième album du groupe qui résume à son titre ce qu’il peut représenter : une fête monstre ! Qui joue ce disque prend le risque de voir ses voisins débarquer, une bouteille de vin à la main, guidés par un rythme affriolant, prêts à en découdre toute la nuit durant…

Red-Eyed Soul

(Chunksaah records, 2006)

Probablement le meilleur pour s’initier à la discographie touffue du groupe. S’y enchaînent un nombre incalculable d’hymnes typiques de WIFS. On y découvre les enlevés « Only Anarchists Are Pretty », « Me V. Angry Mob », « Paul Robeson » ou encore « Fiend in Wein ».

The Anarchy and the Ecstasy

(Chunksaah records, 2010)

Dernier album en date du groupe avec une nouvelle approche de leur musique. Alors qu’auparavant les guitares et les tempos élevés prédominaient, le piano et les mid-tempo ont cette fois la part belle. Le disque a pu décevoir quelques fans, il n’en reste pas moins un sacré monument de cabaret punk.

Turnstile Comix nº  2

(Silver Rocket records, 2011)

Fruit du travail de collaboration entre le groupe et le dessinateur de comics Mitch Clem, WIFS y propose deux nouveaux titres bien plus punks que l’album précédent. Mitch Clem nous offre une splendide BD de 40 pages qui revient sur quelques-unes des meilleures anecdotes de concerts du groupe.


Ce texte est paru dans le numéro 1 de la revue Jef Klak, « Marabout », Automne-hiver 2014-15.

Notes

1 Toutes les citations sont extraites du fanzine Divergence, nº 7, octobre 2011.