Traduit de l’anglais par Xavier Bonnefond et Emmanuel Broda-Morhange
Article original : « The Overproduction of Intelligence », The Brooklyn Rail
Aux États-Unis comme en France, le système éducatif est à la fois un acteur majeur de la reproduction des inégalités et un vecteur important d’ascension sociale pour les populations défavorisées. Dans les années 1960-70, décrocher son diplôme pouvait donner accès à la classe moyenne, à un emploi stable et bien payé, à la culture, à la consommation et au « confort moderne ». Cela permettait en tous cas d’espérer échapper à sa condition sociale. Mais, une fois les communautés ouvrières liquidées et la désindustrialisation réalisée, qu’advient-il aujourd’hui des diplômé⋅es du supérieur que le marché du travail ne peut plus absorber ? Le sociologue et anthropologue Gary Roth propose ici une histoire audacieuse de ces intérimaires, travailleurs et travailleuses à temps partiel et « freelances » états-unien⋅nes qui constituent ce nouveau précariat diplômé.
Toute crise économique traîne dans son sillage une réorganisation massive de la société. La Grande Récession de 2008, aussi clémente puisse-t-elle paraître en comparaison des bouleversements passés, a transformé le monde de manière imprévue il y a tout juste dix ans. Que les diplômé·es d’université se retrouvent touché·es dans cette dernière phase de restructuration a pris quasiment tout le monde par surprise. Selon la Federal Reserve Bank de New York, près de la moitié des récent·es diplômé·es, soit 44 %, occupent actuellement des emplois ne requérant pas d’études supérieures 1 On définit un·e diplômé·e récent·e comme ayant entre 22 et 27 ans. Voir « Are Recent College Graduates Finding Good Jobs? » par Jaison R. Abel, Richard Deitz, et Yaqin Su, … Continue reading. Il s’agit là d’un taux d’échec extraordinaire. Certes, l’incorporation des nouvelles et nouveaux arrivant·es dans le monde du travail a toujours été un processus lent, mais les diplômé·es d’université sont face à une situation tout à fait inédite. Servant autrefois de voie d’accès à la classe moyenne, les études supérieures sont à présent pavées d’incertitude et de dettes. Une proportion non négligeable de la population est en récession sociale. Accueillons le nouveau « précariat » – précaire et prolétarisé.
Ce n’est pas la première fois que l’économie moderne produit un tel surplus. Dans les années 1970, une génération de diplômé·es s’était déjà heurtée à un plafond de sous-emploi et de chômage [2. La Grande Dépression des années 1930 a produit un tel précariat, bien que dans une moindre mesure.]. Tout comme aujourd’hui, c’était une période d’importants bouleversements et ajustements économiques aux échelles nationales et internationales. Et comme aujourd’hui, les étudiant·es occupaient une place centrale dans les élans de protestation se répandant sur la planète, avec, dans les années 1960 et 1970, une multitude de mouvements de libération nationale, pour les droits civiques, contre la guerre ou sur les identités et, ces dernières années, le mouvement Occupy et le printemps arabe. Ce qui a brouillé notre compréhension des développements les plus récents, c’est qu’un grand nombre des luttes étudiantes se développaient à l’intérieur du système universitaire ; c’est-à-dire avant que les étudiant·es arrivent sur le marché du travail. Il s’agissait d’une cohorte hautement éduquée insaisissable pour la nomenclature économique existante (qu’on nommerait aujourd’hui « précariat ») ; à la place de quoi les médias collaient des étiquettes tirées d’une psychologie de bas étage pour identifier un « gouffre générationnel » à l’origine d’une « révolte de la jeunesse ».
Cependant, la production de diplômé·es s’est retrouvée en butte à la capacité du système à les absorber. Richard Freeman, qui décrit très précisément ce phénomène dans The Overeducated American,écrit : « [Les] titulaires de diplômes […] dans la plupart des domaines ont, dès le début des années 1970, accepté des salaires à des taux de rémunération réels bien en-deçà de ceux de leurs prédécesseur·es – et bien souvent pour des emplois hors de leur domaine d’études et bien moins prestigieux que celui auquel ils ou elles aspiraient [3. Richard Freeman, The Overeducated American, Academic Press, 1976, p. 4.]. » En d’autres termes, ce qui avait débuté dans les années 1960 comme un rejet de la société états-unienne, dû à ses caractères endémiques relatifs aux inégalités et à la guerre, est devenu une incapacité du système à intégrer dans le marché du travail à cause de changements des conditions économiques. Un demi-siècle plus tard, nous sommes maintenant en mesure d’identifier un schéma récurrent qui n’a été qu’entraperçu à ses prémices : les diplômé·es du supérieur en pleine chute sociale et économique.
La différence entre hier et aujourd’hui, pourtant, c’est que dans les années 1970, la population diplômée à l’université ne faisait pas encore l’objet d’une restructuration économique. Plutôt que la précarisation du travail et sa mutation en emplois à temps partiel sous-qualifiés, c’est la désindustrialisation du prolétariat d’usine qui était à l’ordre du jour. Les rebelles des années 1960 et 1970 avaient une certaine chance. Malgré la stagnation économique qui allait marquer la décennie suivant leur sortie du système universitaire, les diplômé·es du supérieur ont fini pas trouver du travail, tandis que des pans entiers de la classe ouvrière étaient en train de perdre les leurs. L’automatisation des usines et la délocalisation de la production vers des régions du monde à bas salaires constituaient le leitmotiv d’une perte de profitabilité que les machines avaient du mal à compenser. L’informatisation du travail qualifié est un événement récent.
Aujourd’hui, quelque 40 % des 18-24 ans du pays sont étudiants [4. Sources : U.S. Department of Education, Institute of Education Sciences, National Center for Education Statistics.]. En considérant qu’une même proportion de 44 % d’entre elles et eux ne trouvera pas d’emploi convenable, on arrive à près d’un cinquième (18 %) de l’ensemble de cette tranche. Ils et elles viennent s’ajouter aux 60 % restant des 18-24 ans qui n’entrent pas du tout à l’université et se retrouve dans une situation réellement désespérée, confronté·es à des salaires qui stagnent, quand ils ne baissent pas purement et simplement, depuis les années 1970. Une grande partie du problème vient de ce que beaucoup d’emplois sont à présent à temps partiel ou temporaires, avec des employé·es désigné·es comme « freelances » ou « partenaires indépendant·es ». Les estimations varient grandement – de 20 à 40 % de tous les emplois du pays –, mais dans toutes ces études, une quantité énorme de personnes se retrouvent dans cette catégorie [5. 20 % correspondent à 32 millions d’employé·es. Source : Economic Modeling Specialists Intl., cité par Noam Scheiber dans « Growth in the ‘Gig Economy’ Fuels Work Force Anxieties », New York Times, 12 juillet 2015, et par David Weil dans The Fissured Workplace, Harvard University Press, 2014, p. 272. Voir également Government Accountability Office, « Contingent Workforce: Size, Characteristics, Earnings, and Benefits », 20 avril 2015.]. La situation des diplômé·es d’université reflète assez précisément le schéma global aux États-Unis, dans lequel la population se divise entre une classe supérieure ou moyenne-supérieure aisée, représentant entre 18 et 22 %, et tou·tes les autres, allant au devant d’un avenir morose. Une classe ouvrière très large est en train de se former avec, comme dernier apport, une poussée des diplômé·es du supérieur déclassé·es.
C’est le scénario contraire qui s’était déroulé pendant les années suivant la Seconde Guerre mondiale, qui avaient vu un segment majeur de la classe ouvrière obtenir son entrée dans le système universitaire, et dans la classe moyenne par la même occasion. C’était l’âge d’or de l’ère keynésienne, quand on pensait que les dépenses du gouvernement pouvaient faire fructifier l’ensemble de l’économie avec très peu d’effets pervers [6. Voir Paul Mattick, Marx & Keynes, les limites de l’économie mixte (traduction de Serge Bricianer), tel Gallimard, 2010, et tout spécialement les chapitres 9 et 11-14.]. L’enseignement bénéficia grandement de ces largesses, en particulier les universités publiques, qui ont continué de se développer depuis. La décomposition de la classe ouvrière, au moyen de son absorption partielle dans la classe moyenne, constitue un des plus grands succès du capitalisme. Les études, spécifiquement les études supérieures, devinrent l’un des principaux mécanismes par lequel les classes sociales furent séparées les unes des autres. C’est ce qui distingua les cols blancs des cols bleus, et aussi l’emploi de bureau du travail en usine ou en entrepôt. Appartenir à la classe moyenne était synonyme d’être passé par l’université. Bien sûr, le fonctionnement réel du système de classes était bien plus complexe et nuancé que ça [7. Voir Randall Collins, The Credential Society: An Historical Sociology of Education and Stratification, Academic Press, 1979, p. 186 ; Andrew Hacker, Money: Who Has How Much and Why, Scribner, 1997, p. 218; Lawrence Mishel, Josh Bivens, Elise Gould, Heidi Shierholz, The State of Working America, 12th Edition, Cornell University Press, 2012, ch. 4.], mais néanmoins, l’appartenance de classe et le niveau d’éducation devinrent – dans l’esprit des gens comme dans le vécu de nombreuses personnes – inextricablement liés.
Le fait le plus important de cette époque reste l’abandon quasi total de l’identité ouvrière par la classe ouvrière elle-même, jusqu’à ses composantes qui restaient ancrées aux professions, aux quartiers et aux revenus traditionnels de cette classe. C’est là également un développement non prévu par les commentateur·trices, quelles que soient leurs orientations et allégeances politiques. Dans The End of Ideology (1960), Daniel Bell a posé les bases du débat pour les universitaires et les diplômé·es du supérieur ; en ce qui concerne la classe ouvrière, les discussions ont eu lieu par l’intermédiaire des journalistes de la presse et des stars des journaux télévisés. Ce n’est pas que les classes avaient disparues, mais plutôt qu’on était soit « classe moyenne » soit pauvre. Dans un premier temps, seul un faible pourcentage de la classe ouvrière connut cette transformation, mais ce fut suffisant pour pousser tou⋅tes les autres à repenser leur identité [8. Tout le monde se souvenait encore du succès du G.I. Bill, qui assurait un revenu aux vétérans pour qu’ils puissent s’inscrire à la fac.]. La « classe ouvrière » en tant que cadre de référence disparut largement des vocabulaires.
Les Trentes Glorieuses ont été le théâtre d’énormes succès matériels. L’expansion simultanée des domaines public et des affaires était d’une importance particulière pour les étudiant·es. Alors que la population des États-Unis augmentait d’un tiers entre 1950 et 1970, celle liée à l’université se voyait multipliée par deux et demi. Le nombre d’emplois de fonctionnaires d’État a doublé pendant cette période. Le nouveau rôle de stimulateur et de régulateur de l’économie endossé par le gouvernement nécessitait une énorme bureaucratie pour tenir tous ses engagements. Et cela a précipité la reconfiguration des classes sociales.
Le monde des affaires subissait également de nombreuses transformations, en particulier son expansion à l’international et le déploiement de niveaux inédits de commerce qui mettait l’accent sur la distribution, le marketing et la vente de biens produits en quantités et en variété inconnues jusque-là. De même, ces activités requéraient de nouvelles bureaucraties pour accompagner et superviser les équipements productifs sous-jacents, qui avaient eux-mêmes gagné en complexité à cause de la mécanisation et d’une division internationale du travail toujours plus avancée. La multiplication soudaine des valeurs d’usage nécessitait un appareil administratif totalement nouveau. Les emplois de cols blancs (de bureau) a augmenté de 75 % tandis que la population active civile n’augmentait que d’un tiers [9. La population est passée de 151 684 000 à 204 879 000 ; les étudiants de 2 281 000 à 7 920 000 ; les fonctionnaires toutes échelles confondues (fédérale, étatique et locale) de 6 026 000 à 12 535 000 ; les cols blancs de 21 253 000 à 37 857 000. Source : Historical Statistics of the United States: Colonial Times to 1970, Part 1, Series A-6, H-700, D-139, D182-183.]. Après trois quarts de siècle d’industrialisation à grande échelle, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, l’économie était à même d’incorporer une partie de la classe ouvrière dans la classe moyenne pour gérer l’accroissement de ces composantes de la société [10. Cela a pris à peu près le même temps pour que la population agricole des États-Unis soit absorbée par les classes ouvrière et moyenne, à tel point qu’elle a presque disparu.]. L’augmentation du niveau d’éducation reflétait les besoins de main-d’œuvre dans la gouvernance et les affaires.
Il n’en fallait pas plus pour que la mue de l’identité de la classe ouvrière s’enclenche. La prolifération de marchandises y suffisait. Pour la première fois dans l’histoire, la classe ouvrière pouvait consommer une grande variété de biens non périssables et durables, tels des appareils de cuisine et des automobiles ; un confort matériel qui, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, avait été réservé aux classes moyennes et supérieures. La variabilité de modèles, couleurs et options, toutes calibrées pour des niveaux de revenus distincts, impliquait que la consommation était stratifiée, quand elle n’était pas carrément individualisée. Les vêtements, en particulier, avaient déjà évolué dans ce sens depuis plusieurs décennies. Tout ceci constituait une forme d’ascension sociale, indépendamment des niveaux de salaire réels. Qu’on soit réellement membre de la classe moyenne semblait ne pas importer quand il s’agissait de la consommation et des choix individuels qu’elle offrait. À l’intérieur même du monde ouvrier, d’autres processus diminuaient l’attention portée à la classe sociale comme marqueur d’identité. Depuis la fin du XIXe siècle, l’univers du travail, pour les cols bleus comme pour les blancs, avait introduit de minuscules gradations dans les titres et grilles de salaire afin de maintenir la compétition entre les employé⋅es, tout en fournissant une petite dose de flexibilité dans leurs professions et leurs revenus [11. Voir l’article fondateur de Kathy Stone, « The Origin of Job Structures in the Steel Industry », dans Root & Branch: The Rise of the Workers Movements, Fawcett Crest, 1975, p. 123-158.].
Le monde des affaires a vite pris acte de ces nouvelles tendances. L’attention s’est portée sur la consommation individuelle plutôt que sur la position dans l’appareil productif (valeur d’usage versus valeur d’échange). Et quand, par-dessus tout, les parents de la classe ouvrière se sont mis à élever leurs enfants afin d’intégrer la classe moyenne, l’utilisation de la classe comme marqueur d’identification a été rendue encore plus floue. Dans ces conditions, la « classe ouvrière » est devenue un statut à dépasser plutôt qu’à embrasser. En tout cas, l’identité ouvrière n’avait jamais été stable. La stabilité requérait un monde relativement inchangé d’une génération à l’autre, alors qu’au sein du capitalisme, la transformation des conditions sociales est si rapide que les parents sont souvent décontenancés par les références matérielles et culturelles chères à leurs enfants [12. Dans La Formation de la classe ouvrière anglaise (Points Histoire, 2012), E. P. Thompson définit la classe ouvrière en termes de culture, mais ses travaux suivants ont porté sur des périodes antérieures, comme si cette définition par la culture n’était pas complètement satisfaisante.]. Dans les relations personnelles, la classe n’était pas le signifiant majeur, mais seulement une variable parmi d’autres, rattachée aux parents et aux conjoint⋅es – leurs groupes ethniques, provenances géographiques, professions, quartiers, et bien d’autres. L’identité était le fruit d’une négociation, pas une entité fixe. Les individus s’attribuaient des descriptions à rallonge, et se catégorisaient souvent comme faisant partie de la classe ouvrière dans un contexte, et de la classe moyenne dans un autre, selon la nature de la conversation et le statut de la personne en face. Une bonne partie de la classe ouvrière s’envisageait en des termes duaux, comme des diplômé⋅es d’université avec des parents ouvriers, ou comme des parents ouvriers avec des enfants de la classe moyenne. Seuls quelques groupes restreints ont continué à parler de « classe ouvrière ». Cette appellation a pris des airs d’antiquité, d’une terminologie principalement utilisée par des catégories se chevauchant au sein de la nomenklatura états-unienne des intellectuels, universitaires, et gauchistes.
Il y a un demi-siècle, la confusion sur la classe a facilité l’ouverture de la population à de nouvelles attitudes concernant la diversité. Alors que les femmes et des minorités venaient grossir les rangs de la main-d’œuvre rémunérée, elles ont poussé à une importante réévaluation des énoncés communément admis à propos de l’homogénéité de la société. Les réactions, positives ou négatives, reposaient sur la vision que chacun⋅e avait du futur. En d’autres termes, la réorientation culturelle était un produit dérivé de l’ascension sociale. En même temps, cette réorientation était vue par certain⋅es comme un déclencheur de la régression sociale.
Dès les années 1960 – une décennie entière avant le vrai début de la désindustrialisation à grande échelle –, les groupes sociaux restant dans la classe ouvrière se sentaient assiégés. Les plus notables d’entre eux ont reçu une attention particulière de la part des politicien⋅nes, d’une droite radicale, riche et religieuse, et des médias en général. Parmi ces groupes, on comptait les artisans qualifiés, qui représentaient une sorte d’« aristocratie ouvrière » en vertu de leurs revenus et de la stabilité de leur emploi. Ils avaient pu conserver leur travail grâce à une grande exclusivité en termes de couleur et de genre ; autrement dit, il s’agissait principalement de métiers exercés par des hommes blancs au sein desquels était entretenue la transmission père-fils qui avait été si répandue dans les usines. Les électriciens, les plombiers, les charpentiers et les petits entrepreneurs constituaient l’une de ses branches, les policiers et les pompiers en représentaient une autre. Pour ces premiers, les licences, les apprentissages et le parrainage assuraient une sorte de monopole de corporations ; pour ces derniers, la syndicalisation se révéla efficace pour garantir un résultat similaire. Ils ont même été parmi les premiers publics sollicités par les radios conservatrices comme source d’influence. Ce groupe pouvait être profondément conservateur sur certains sujets et plutôt progressiste sur d’autres – par exemple, s’opposer aux aides pour les pauvres tout en votant démocrate.
Les travailleurs et travailleuses pauvres constituaient un deuxième groupe de la classe ouvrière. Il s’agissait de personnes n’ayant pas identifié le système éducatif comme levier social, ou ayant été empêchées d’en tirer profit. C’était souvent les enfants d’immigré⋅es venus des régions agricoles des États-Unis ou de l’étranger. Des emplois mal payés dans le tertiaire ou en entrepôt les ont précipités dans la frange précaire de la classe ouvrière, qui s’est depuis lors considérablement développée. Elle est à vrai dire si démunie que le gouvernement doit régulièrement intervenir au travers d’aides supplémentaires telle l’assurance-maladie prévue par le Affordable Care Act, les Earned Income Tax Credits, et les tickets alimentaires [13. Tout ceci constitue une subvention directe au monde des affaires, qui se trouve dispensé de payer des salaires décents, malgré la grogne que suscitent les impôts nécessaires à de tels programmes.]. Cette partie de la classe ouvrière reste implacablement divisée géographiquement et racialement. Les minorités urbaines en représentent une portion, l’autre réside dans des zones rurales ou périphériques délabrées, en particulier au cœur et au sud du pays. Ce dernier groupe a également été une cible de premier choix pour les fondamentalistes religieux et les politicien⋅nes de droite prônant une doctrine d’autonomie.
Les effectifs du prolétariat d’usine traditionnel, auquel presque personne ne paye attention de nos jours, sont restés relativement stables entre 1970 et 2000, période considérée comme le point culminant de la désindustrialisation. Certes la main-d’œuvre industrielle n’a pas grossi au cours de ces années, alors que la population et le nombre de travailleurs et travailleuses tous secteurs confondus a cru rapidement. Néanmoins, le nombre d’employé⋅es dans le secteur productif est resté plutôt constant. Ainsi, la « désindustrialisation », en tant que schéma descriptif, a autant tendance à cacher qu’à expliquer. C’est seulement au tournant du siècle en cours qu’un réel déclin numéraire s’est installé dans le marché de l’emploi industriel. Jusque-là, le même nombre de travailleurs et travailleuses produisaient une quantité beaucoup plus importante de biens.
En revanche, le type de marchandises produites et leurs lieux de production ont changé ; les centres historiques de l’industrialisation, dans le Nord-Est et le Midwest, ont été largement abandonnés, alors que de nouvelles usines ont été installées dans le Sud et le Sud-Ouest du pays. L’électronique et le plastique ont remplacé la métallurgie. L’apparence des bâtiments industriels a elle aussi radicalement changé, passant d’édifices de briques de plusieurs étages avec de grandes fenêtres à des constructions de type « big box » d’un ou deux étages, avec peu de fenêtres, sauf à l’étage supérieur abritant les bureaux administratifs. De l’extérieur, il est devenu impossible de faire la distinction entre les entrepôts, les centres de distribution, les usines et les grandes surfaces, tels Walmart et Target. Mais les personnes à l’intérieur étaient toujours aussi nombreuses, soit une vingtaine de millions durant les dernières décennies du XXe siècle [14. Statistical Abstracts of the United States, nos 329 (1970) et 607 (2010).].
À ces nombreux groupes vient maintenant s’ajouter le précariat diplômé : ces aspirant⋅es à la classe moyenne avec des vies d’ouvrier⋅es. Alors qu’une grande part de la classe ouvrière considère appartenir à la classe moyenne, des portions de la classe moyenne s’adaptent en sens inverse. Ceci pointe la nécessité de repenser le système éducatif. Le prêt étudiant, au lieu d’intervenir comme un facilitateur de réussite, est devenu un obstacle à l’ascension sociale, un facteur de prudence dans un marché du travail incertain. Alors que les études de lettres et sciences humaines étaient autrefois considérées comme garantissant l’accès à une existence de classe moyenne, l’attention s’est de plus en plus portée sur les formations professionnalisantes et les métiers liés aux mathématiques, dans la finance et les technologies de l’information, ainsi que sur certains champs disciplinaires intégrés au marketing, à l’anthropologie, etc., qui alimentent directement les professions liées aux mathématiques.
Cette génération d’étudiant⋅es, comme le précariat des années 1970, n’a pas peur des noirs et des latinos, étant donné la diversité des institutions dont elle sort. Ils et elles sont complètement avant-gardistes et charrient avec elles et eux, dans les quartiers urbains pauvres où ils et elles peuvent encore louer à des prix raisonnables, une grande variété d’intérêts artistiques, culturels et intellectuels qui aident à vivifier des quartiers déjà bien vivants.
Ces deux communautés partagent des sensibilités proches à propos des injustices et du politique. Mais le nouveau précariat attire aussi des cafés, des restaurants, et d’autres petits commerces, signe d’un quartier sujet à la gentrification. C’est une situation intenable qui selon toutes vraisemblances ne devrait pas perdurer très longtemps. Ce nouveau précariat vit une existence de classe laborieuse, amortie dans certains cas par les parents. Parmi les classes moyennes-supérieures et supérieures, un salaire familial intergénérationnel semble apparaître, les parents investissant dans le bien-être immédiat de leurs enfants. Pour compléter les études de Thomas Piketty [15. Thomas Piketty, Capital in the Twenty-First Century, Harvard University Press, 2014.] sur la perpétuation des fortunes par l’héritage, on peut avancer que les revenus et la richesse sont de plus en plus utilisées pour amortir au quotidien le déclassement des enfants. Les emprunts étudiants, bien que restant la responsabilité des diplômé⋅es, en viennent lentement à reposer sur les épaules des parents.
Ceux qui ne sont pas aussi chanceux rejoignent les rangs d’une classe laborieuse de plus en plus appauvrie. Selon le bureau du recensement des États-Unis, un tiers de la population est passée sous le seuil de pauvreté en moins de quatre ans [16. Voir Mishel et al., ouvr. cité, p. 427; John Marsh, Class Dismissed: Why We Cannot Teach or Learn Our Way Out of Inequality, Monthly Review Press, 2011, p. 28, 40.]. Ceci indique un tumulte immense à travers les plus bas niveaux de revenus de la société. La désindustrialisation et la dispersion du prolétariat industriel battent leur plein. Durant les quinze dernières années, l’emploi en usine a diminué de 25 %, la désindustrialisation est finalement devenue une réalité [17. Statistical Abstracts of the United States, no 607 (2010).]. Les salaires ne cessent de chuter, car les nouveaux postes sont moins bien payés que les anciens. Bien entendu, ceci est inhérent au passage de l’industrie vers le tertiaire, de la syndicalisation au néant syndical, du patron direct aux contractuels et aux agences d’intérim. Le secteur du service, sous-payé et à temps partiel, concentre les efforts d’expansion ; c’est-à-dire, les petites entreprises et les chaînes de grandes surfaces font partie des rares secteurs à présenter une croissance économique positive.
Les emplois intérimaires et à temps partiels, qui occupent de 20 à 40 % de l’emploi total, sont particulièrement répandus dans la restauration, la création artistique et l’industrie informatique, où le précariat diplômé tend à s’agréger. Les coupes budgétaires continuent à hanter les services et écoles publiques depuis longtemps détériorées. Les quartiers pauvres – qu’ils soient blancs, latinos, ou noirs – ont été meurtris par la criminalité, les logements insalubres, le manque de transport public, le VIH, les addictions, et les incarcérations. Pas une famille pauvre aux États-Unis n’a été épargnée par ces fléaux. L’instabilité conjugale et les familles monoparentales définissent le précariat ouvrier, tout comme l’enfantement tardif et le retour au foyer parental définissent les vies du précariat diplômé.
Pour les vingt cinq dernières années, le taux de sous-emploi pour les diplômé⋅es âgé⋅es de 22 à 65 ans était resté stable à un peu moins de 33 % [18. Ceci est vrai depuis 1990. Voir Abel et al., art. cité ; Neeta P. Fogg et Paul E. Harrington, « Rising Mal-Employment and the Great Recession: The Growing Disconnection between Recent College Graduates and the College Labor Market », Continuing Higher Education Review, no 75 (2011), p. 57.]. Mais depuis la Grande Récession de 2008, 10 % supplémentaires ont rejoint les rangs. C’est le vilain petit secret de l’éducation supérieure – une part importante de la classe diplômée est en train d’être déclassée, tout comme une partie substantielle des classes diplômées qui l’ont précédée.
À suivre
Gary Roth a poursuivi le travail réalisé pour cet article, et publiera bientôt un ouvrage intitulé Classes in Motion: College Students and Social Mobility.
On définit un·e diplômé·e récent·e comme ayant entre 22 et 27 ans. Voir « Are Recent College Graduates Finding Good Jobs? » par Jaison R. Abel, Richard Deitz, et Yaqin Su, Current Issues in Economics and Finance, 20:1, 2014, résumé dans « Starting Out Behind », New York Times, 7 juin 2014.
Pour identifier leurs bêtes à l’usage des services vétérinaires et administratifs, les éleveurs et éleveuses de brebis devaient apposer sur chacune de leurs bêtes une, puis deux boucles à l’oreille. Depuis 2015, c’est à présent une puce RFID émettant des informations par lecture sans contact qui est devenue obligatoire. Sous couvert de traçabilité, cette technologie de contrôle sert avant tout à industrialiser plus encore les mouvements des animaux, qui sont décrits dans les textes officiels comme du « minerai-viande ». Une logique gestionnaire et informatique qui n’a rien à voir avec la pratique des bergers et bergères qui s’occupent de petits troupeaux, font de la vente directe et gardent un lien de compagnonnage avec les bêtes. Aussi certain·es se sont regroupé·es autour du collectif Faut pas pucer, pour continuer à mener leur vie et organiser leur métier dignement. Des contrôles réguliers de l’administration statuent sur le montant des prestations sociales indexées à la soumission aux normes d’identification électroniques. Depuis 2013, le collectif Faut pas pucer résiste à ces contrôles en les rendant publics, et ce sont des dizaines de camarades qui viennent chaque fois en soutien. La solidarité et aussi de mise, pour aider collectivement les petit·es éleveurs et éleveuses qui subissent de lourdes sanctions financières. Le 22 novembre 2017, ce sont 100 personnes qui sont venues soutenir deux berger·es contrôlé·es dans dans une ferme du Tarn.
Mercredi 22 novembre, c’était le premier contrôle d’une administration agricole sur la ferme de Granquié depuis quatre ans. La dernière fois, en mai 2013, les contrôleurs de la DDT avaient constaté l’absence de bouclage électronique de nombreuses brebis, ce qui avait occasionné 20 000 euros de sanctions contre Nathalie Fernandez et Laurent Larmet. Hier, comme il y a quatre ans, 100 personnes étaient venues à l’appel du collectif tarnais Faut Pas Pucer soutenir l’éleveur et l’éleveuse à l’entrée de leur bergerie, pour un contrôle des services sanitaires annoncé simplement l’avant-veille. Sous le regard défiant des opposants au puçage électronique, les contrôleurs ont fait leur office. Venus parce que la Maison de l’Élevage (EDE) leur avait signalé qu’elle ne recevait pas de recensement du troupeau depuis plusieurs années, ils ont pu constater que celui-ci se portait bien, qu’ils n’avaient aucun reproche à faire sur la santé des bêtes.
Sur le chapitre de l’identification, ils ont noté qu’aucun animal n’était en conformité avec la réglementation mais que presque tous étaient identifiés, à la convenance de l’éleveur et de l’éleveuse (par un nom, un numéro à la patte, un tatouage…). Les contrôleurs les ont averti que ces modalités choisies par eux ne suffisaient pas, que « l’électronique, il faudra[it] y venir ». Ce à quoi Nathalie Fernandez a rétorqué que « les puces RFID étaient porteuses d’un monde dont [elle] ne voulait pas, qu[’elle] appliquait seulement les règles dont [elle] comprenait la logique et qui pouvaient [lui] servir ». Laurent Larmet a ajouté que « les réglementations actuelles sont faites pour la grande distribution et n’ont aucun sens pour des gens comme [nous] pratiquant une petite agriculture ».
Pendant ce temps, dehors, la centaine de personnes présentes se sont mises en rond pour discuter. Plusieurs prises de parole sont consacrées à la mort de Jérôme Laronze, éleveur de vaches de la Saône-et-Loire, tué sous les balles de la police, en mai dernier, suite à des contrôles extrêmement tendus sur sa ferme. On évoque le comité Justice et vérité qui se réunit à Mâcon le 20 de chaque mois pour honorer sa mémoire ; le groupe Hors-norme constitué d’éleveurs et d’éleveuses de toute la France, qui s’organise depuis l’été pour lutter contre la prolifération des normes en agriculture ; et une autre coordination nationale, Écran total, qui tente de fédérer les résistances éparses contre le management, la bureaucratie au travail et l’informatisation de toute la vie sociale. Après le départ des contrôleurs, la discussion a continué pour réfléchir aux actions à mener en cas de nouvelles sanctions contre les éleveurs et éleveuses désobéissant⋅es.
« À qui profitent les normes ? » demandait l’une des banderoles brandie ce mardi 28 novembre à la ferme d’Al truc sur la commune de Saint-Sulpice dans le sud du Tarn. « Les troupeaux n’appartiennent pas à l’État ! », « Jérôme Laronze : l’administration l’a harcelé, l’État l’a tué ! » en proclamaient d’autres. Une semaine après le contrôle des services sanitaires à la ferme de Granquié à Montredon-Labessonnié, c’est au tour d’Adeline Galaup et Pierre Mestre de subir le même contrôle par les mêmes agents.
Pierre et Adeline élèvent une cinquantaine de chèvres et fabriquent leurs fromages qu’ils vendent au marché à une clientèle habituée. À l’appel du collectif Faut Pas Pucer, une centaine de personnes environ est venue les soutenir. Ces deux chevrier⋅es refusent en effet de poser des puces électroniques RFID aux oreilles de leurs bêtes et d’appliquer le principe industriel de traçabilité dans leur élevage. Les fonctionnaires ont donc constaté une « identification non conforme » des animaux puis, gorgés de certitudes sanitaires et de paternalisme, ils ont procédé à un décorticage inquisiteur des pratiques d’élevage à partir des différents documents rassemblés. L’éleveur et l’éleveuse peuvent s’attendre à des amendes et des représailles financières sur le versement des primes agricoles.
En s’appuyant de manière très contestable sur des arguments de santé publique et de protection de l’environnement, l’administration a l’ambition, grâce aux « nouvelles technologies » de gérer les troupeaux et les fermes à la place des éleveurs et des éleveuses. Le commerce de puces électroniques, de progiciels, de tablettes, de drones, etc. a de beaux jours devant lui. « Pour qui travaillent les fonctionnaires ? À qui appartiennent les troupeaux ? » C’est en somme ce que se demandaient les éleveurs et leurs soutiens mardi dernier autour d’une bonne soupe, de bons vins et fromages.
Invitation à écrire des lettres de soutien
Afin de prolonger et d’affirmer plus fortement encore notre opposition au puçage et à la traçabilité, nous vous proposons d’écrire des lettres de soutien aux éleveurs et éleveuses menacé⋅es adressées aux administrations : DDCSPP (service sanitaire) et Maison de l’Élevage. À chacun d’argumenter les raisons de s’opposer au puçage. Les arguments peuvent partir du quotidien, de considérations écologiques ou politiques. Ou encore faire écho à des situations éloignées de l’agriculture, replacer cela dans une évolution plus générale de la société…
Nous vous demandons d’envoyer une copie au collectif Faut Pas Pucer.
Adresses postales :
DDCSPP, Santé et protection animale
18, avenue du Maréchal Joffre
81013 ALBI Cedex 9
Maison de l’Élevage (EDE)
96, rue des agriculteurs
BP 102
81003 ALBI Cedex
Faut Pas Pucer (mémé dans les ordis)
Le Batz
81140 St MICHEL DE VAX
fautpaspucer@laposte.net
Vendredi 1er Décembre 2017
FPP
Pour aller plus loin
• Mouton 2.0 – La puce à l’oreille
Film – 77min
Réalisation: Antoine Costa et Florian Pourchi
Avec : Jocelyne Porcher (Sociologue), Alain et Mathias Guibert, Jean-Louis et Danièle Meurot, Antoine de Ruffray, Sébastien Pelurson (eleveurs) – Le collectif Drôme contre le puçage et le collectif PACA pour la liberté de l’élevage, Jean-Michel Loubry (Pôle de traçabilité de Valence) Edmond Ricard (INRA)
Matthieu, la trentaine, est berger depuis quatre ans. Il a environ 150 brebis qu’il mène chaque année en transhumance. Paul, la cinquantaine, est « né dans les brebis », mais il a son propre troupeau depuis dix ans. Avec 200 bêtes, « deux cents mères », il reste sur son terrain toute l’année. Ils se sont tous les deux mobilisés contre le puçage électronique de leurs troupeaux qui doit être imposé début 2010.
Publié dans le no 1 de la revue Z, printemps 2009.
Propos recueillis par Mathieu Rivat, Émilie Lebarbier, Noémi Aubry, Hélène Pujol, Bruno Thomé et Julia Burtin Zortea
Photos d’Éric Thomé, Bruno Thomé et Hélène Pujol
Objet transitionnel pour la psychanalyse ou nid à bactéries pour la médecine, peu importe. La parole est aux enfants. Hugo, Anna, Sara et Meïmouna nous racontent leurs doudous : tour à tour ami·e d’aventures imaginaires, confident·e des nuits parallèles et plus mieux encore…
Cet article est issu du deuxième numéro de Jef Klak, « Bout d’ficelle », encore disponible en librairie.
Ah oui, j’ai une hotte entière de doudous. Il a plein d’amis. Dans le placard, il y en a un, c’est exactement le même au cas où je le perds ; ils viennent du même œuf. Il a des fils qui pendent, et des étoiles, tout dans le même ordre. Ils sont comme frères. Il s’appelle Copain.
Des fois, tu le prends à l’école ?
Des fois. Je le montre à mes copains et il faut qu’ils devinent comment il s’appelle. Ils n’ont encore jamais trouvé.
Tu lui racontes des secrets ?
Oui, je lui dis des secrets, comme ça [il se rapproche du doudou et lui murmure quelque chose dans le creux de son oreille]. Il n’y a que lui qui les entend, et ils ne sortent même pas par l’autre oreille. Il les garde en lui.
À quoi tu joues avec ton doudou ?
Il fait des puzzles, mais il ne joue jamais aux Lego. Surtout, je lui fais faire des cabrioles en l’air, hop là, et après, je le rattrape, hop là. Il tourne toujours en l’air, la tête en bas et les pieds en haut, mais jamais sur le côté.
Mais après une cabriole comme celle-là, tu crois qu’il se sent bien ?
Oui, il adore ça, il rebondit sur mes genoux, il fait comme le trampoline, il aime trop.
Quand est-ce que tu es avec ton doudou ?
Le soir, la nuit, des fois la journée dans la maison, quand je fais un temps calme. Je lui fais des câlins. J’aime bien dormir à côté de lui.
Quand tu pars en voyage, tu le prends aussi ? Tu vas où avec lui ?
Oui, toujours. Avec lui, j’ai été à Béziers, à Venelles, en Écosse, en Afrique, en Normandie.
Il aime bien ?
Oui, il aime bien, comme moi ; je lui apprends les voyages. Il a déjà pris l’avion, mais il n’a pas eu peur, parce qu’il est habitué, et moi aussi. Il aime bien le train, aussi.
Il est avec toi aussi quand tu fais des cauchemars ?
Oui, quand je le touche, ça me rassure ; quand je le touche, c’est sa peau que je sens, ça me dit que je suis dans le lit et pas dans le cauchemar, parce que des fois les cauchemars, c’est tellement vrai que je crois être dedans.
Il parle ton doudou ? Il te dit quoi ?
Beaucoup de choses, mais je ne sais pas exactement quoi.
Quand t’es pas là, il fait quoi ton doudou ?
Il joue, après il range et il va se coucher quand il est fatigué. Et aussi je lui donne à manger. Je lui amène les épluchures dans une assiette. Il y a des épluchures de pommes de terre, de carottes et les feuilles de poireaux ; les grandes feuilles vertes, il les mange.
Tu aurais envie de lui dire quoi à ton doudou maintenant ?
« Doudou, il faut que tu joues bien le soir, et que tu manges le midi », parce que le midi, je ne suis pas là, sauf quand je suis malade. Et quand on laisse la fenêtre ouverte, il peut aller manger les épluchures dans le compost, sinon c’est moi qui lui apporte le week-end. Quand il a très faim, je lui donne un sac entier.
Il a peur dans le noir ?
Non, il n’a pas peur. Comme moi.
* Argobert
Anna, 9 ans
*
Quand est-ce que tu as rencontré Argobert ?
J’ai eu quatre doudous avant, mais je ne me rappelle plus.
Raconte-moi la première fois où tu as dormi avec lui…
C’était parce que j’avais perdu Paulo, mon doudou, et du coup j’ai pris Argobert pour la nuit. Et après, j’ai décidé de le garder.
Est-ce que tu l’as emmené à l’école ?
En maternelle, oui, parce qu’on pouvait. Après la cantine, on faisait la sieste, on avait le droit de dormir avec nos doudous. Quand je suis rentrée au CP, on n’avait plus le droit.
Comment tu as fait alors ?
Il y avait un petit bout de lui que je mettais dans ma poche et j’allais à l’école avec.
Tu fais quoi avec ton doudou ?
Quand on regarde un dessin animé, souvent, je le prends. Et aussi la nuit, quand je dors.
Comme Argobert est un peu cassé, le prochain doudou est déjà prévu. C’est une petite souris avec une capuche. Comment tu l’as choisie ?
Elle s’appelle Soussou. C’est Élisa qui me l’a donnée, et puis je sais pas, j’aime bien comment elle est.
Tu n’as jamais revu d’Argobert de la même espèce ?
Si. J’étais allée voir ma grand-mère à Toulouse. On est parties se promener et on est passées devant un magasin où il y avait plein de peluches qui ressemblaient beaucoup à Argobert.
Vous ne l’avez pas trouvé ?
On a trouvé une peluche qui ressemblait : c’était Argobert, mais en fille. Ensuite, on a montré Argobert au vendeur, et comme il était tout cassé, il n’a pas voulu qu’on reste dans la boutique. Il n’avait pas l’air très content de voir qu’une peluche qui ressemble beaucoup aux peluches qu’il a dans son magasin soit toute cassée.
Maintenant qu’Argobert cassé, pour toi, il est pareil que quand il était tout neuf ?
Non, parce qu’au début je l’aimais pas trop, ce n’était pas encore mon doudou préféré.
Là, il n’a plus du tout la même tête ?
Plus du tout. Et puis maintenant, il est en deux parties.
Tu le présentes à tes copains ?
Non. Quand c’est des amis qui sont dans la même école que moi, je n’ai pas trop envie, parce que j’ai peur qu’ils disent aux autres que j’ai encore un doudou.
Mais tu as des copines de ton âge qui ont encore des doudous ?
Quand c’est une fille qui est même un peu plus grande que moi et que je sais qu’elle a encore un doudou, je veux bien lui montrer.
Pour toi, Argobert, il te sert juste à t’endormir facilement ?
Non. Pas que ça. Je ne sais pas comment expliquer… En maternelle, je disais que c’était mon petit frère.
Tu n’as pas une histoire à nous raconter de toi et Argobert, quelque chose qui vous est arrivé à tous les deux ?
Quand je suis allée en Grèce, il n’était pas encore aussi abîmé que maintenant, je disais qu’il avait envie de se baigner, et du coup, je l’ai mis dans l’eau de la mer, et ensuite, il a mis trois jours à sécher.
Tu crois qu’il était en colère après ?
Oui, parce qu’il n’aimait pas être mouillé, mais je ne savais pas.
Tu le laves des fois ?
C’est mon papa qui veut tout le temps que je le lave. Pendant que je vais à l’école, je le cache dans la voiture, parce que j’aime pas quand il le lave. Et puis Argobert il n’aime pas tourner en rond dans la machine à laver.
Qui répare Argobert quand il est trop abîmé ?
C’est soit ma grand-mère du côté de mon papa, soit mon papa. J’aime bien quand on le répare, mais j’ai toujours peur que ce soit pas fini avant que j’aille me coucher.
Tu n’as pas une dernière histoire à raconter avec Argobert ?
Ah oui : une fois j’avais fait mes lacets et j’avais oublié de le reprendre. Au bout d’un moment, je me suis demandé où il était, et je me suis rappelé que je l’avais laissé là-bas : il était toujours là.
Tu l’as jamais reperdu ?
Une fois, j’avais demandé à Bruno de me le garder, j’étais rentré à la maison avec Maman, et j’avais oublié qu’il était dans le sac de Bruno, et du coup, j’ai dû m’endormir sans Argobert parce que Bruno, il était rentré après que je me sois couchée.
Et tu avais réussi à dormir ?
Mmh. Oui, mais c’était dur.
* Soussou, Bibika, Bobinnet, Bleu, Pêche, Tofi…
Sara, 9 ans et Meïmouna, 10 ans
*
Qui a des souvenirs de doudou ?
Sara : Moi, j’ai deux doudous. Un, c’est un animal. Mais c’est Meïmouna qui me l’avait prêté, donc je l’avais volé, en fait. Il s’appelait…
Meïmouna : Soussou.
Sara : Parce que c’était une souris. Et puis l’autre, sa tête était comme une poupée, et son corps comme un doudou. Elle s’appelait Bibika.
Et maintenant, tu n’as plus ce doudou ?
Sara : Ben si. Mais je l’ai perdu. Enfin, je l’ai vu il y a cinq jours. Je ne le trouve plus.
Est-ce que tu as déjà vraiment perdu un doudou ?
Sara : Oui, j’étais triste au début, mais ensuite je me suis habituée. L’année dernière, je l’avais aussi perdu pendant longtemps. En fait, je le perds, et ensuite je le retrouve.
Et quand tu le retrouves, tu en fais quoi ?
Sara : Ben, je le prends. Pour dormir avec.
C’est que pour dormir ?
Sara : Oui. Quand j’ai peur. Mais maintenant, j’ai moins peur.
Tu avais peur de quoi ?
Sara : J’avais peur que la maison s’écroule. Et j’aime pas rester toute seule des fois. Et aussi, j’avais peur qu’il y ait le feu à la maison. Avec le doudou, j’avais moins peur. J’étais pas trop toute seule. [Baissant la voix] Parce que moi je pensais que le doudou, il était vivant. Et comme j’en avais deux, eh ben des fois, quand je faisais un câlin au premier, je croyais que l’autre il était jaloux.
Et toi Meïmouna ?
Meïmouna : Moi, à la base, j’avais 10 000 doudous. Mais je ne pouvais pas dormir avec mes trois doudous, parce qu’il n’y avait pas assez de place dans le lit, alors j’en choisissais un préféré. Et je me disais aussi, tiens, les autres, ils doivent être jaloux. Ils ont froid. Mais comment je fais ? Alors à un moment, j’en ai pris que deux.
Ils s’appelaient comment ?
Meïmouna : J’avais une marmotte qui s’appelait des fois Bleu parce qu’elle avait un bonnet bleu, ou Pêche parce qu’elle était douce. La marmotte, c’était mon grand-père qui me l’avait donnée. L’autre, le lapin, il s’appelait Bobinnet. Et le troisième, je m’en souviens plus, parce que je l’ai abandonné. Bobinnet, je l’avais depuis toute petite, et vu que la personne qui me l’a donné était morte, eh ben je l’ai gardé.
Sara : C’était qui ?
Meïmouna : Tatie. Il n’était pas pareil que l’autre doudou. Et puis ensuite, je ne l’ai plus eu avec moi. Et je me suis dit, si ça ne me fait plus autant de peine qu’avant, c’est que je n’ai plus besoin de doudou. C’était quand j’avais 9 ans 1/2. Maintenant, ils sont quelque part.
Sara : Ils sont entre de bonnes mains. Et maintenant, t’as quel âge ?
Meïmouna : Ben, tu le sais, 10 ans !
Sara : Ouais, mais les gens qui vont lire, ils vont pas le savoir. Imagine s’ils croient que tu as 40 ans !
Tu te rappelles quand tu as commencé à avoir un doudou ?
Meïmouna : Mes premiers souvenirs, c’est quand j’avais 3 ans. En fait, j’ai toujours eu un doudou. Il ne me servait pas qu’à dormir. On avait notre cousine qui venait, et on s’amusait à laver nos doudous, et à leur brosser les dents. Après, ils étaient tout rugueux.
Moi, j’avais un copain quand j’étais petite, et lui, son doudou, c’était un gros bout de coton. C’était pratique pour les parents : quand il le perdait ou qu’il était sale, ils remplaçaient le coton. Ils n’avaient qu’à aller au supermarché.
Sara : ah ouais, c’est pratique… Et aussi mon doudou, celui qui s’appelait Bibika, en fait c’était une fée.
Meïmouna : Un papillon.
Sara : Et quand j’étais petite, je lui avais coupé les ailes. Elles étaient grandes, elles me dérangeaient. Et là elle ne peut plus voler.
Meïmouna : Bon, les doudous, enfin, tu sais, je m’en passe maintenant, mais bon, les grosses peluches à la foire, eh bien j’adore, mais j’en ai jamais eu.
Ça aurait pu devenir un doudou, un truc aussi gros ?
Meïmouna : Ben oui. Pourquoi pas ? Tout à l’heure, j’ai dit que j’avais trois doudous, mais je n’ai pas parlé du troisième. C’était un chien, enfin un tigre, ou une panthère. Et c’était ma mère ou mon père qui me l’avait acheté, et Sara m’a copiée en prenant une autre couleur.
Sara : Oui, moi aussi, je l’avais.
Et donc, c’était une panthère, un chien, un tigre ?
Meïmouna : Une panthère.
Sara : Un chien.
Meïmouna : Un chien-panthère.
Sara : Quand j’ai eu le chien, enfin, la panthère, je l’ai présentée à mes deux doudous. J’ai dit : « Voici un nouveau doudou. » Comme ça, ils se connaissaient.
Et tu l’appelles comment ? Doudou ?
Meïmouna : Ben, on les appelle par leurs prénoms. Quand on parle d’eux à d’autres gens, on dit « mes doudous », mais on s’adresse à eux par leurs prénoms.
Le doudou d’Anna [leur petite sœur], il est comment ?
Meïmouna : Tu veux dire Tofi ? Elle l’a eu à Noël, quand elle avait 1 an. Et elle a des greluches accrochées à son doudou.
Des grelots ?
Meïmouna : Euh, oui.
Sara : Laisse-moi expliquer : elle a un doudou-vache qui a le ventre qui s’ouvre. Et dans son ventre, il y a d’autres petits animaux. Une poule, un mouton. Que des animaux de la ferme. Il y en a qui font « pouët » quand on appuie dessus. D’autres qui font du bruit quand on les secoue.
Meïmouna : Elle peut pas dormir sans, sinon elle fait une crise. Elle est habituée à avoir un truc avec elle.
Tu crois que c’est ça, un doudou, un truc qu’on est habitué à avoir avec soi ?
Meïmouna : Ça te rassure.
Sara : À mon avis, il y a un autre truc, mais quoi, je ne sais pas.
Meïmouna : C’est comme une petite maman. Comme si elle était là.
Sara [d’une voix théâtrale] :
Comme un ange qui te protège.
Vous voulez pas vous poser des questions que j’aurais oublié de poser ?
Meïmouna : Ok. Dans quel pays ton doudou a été fait ?
Sara :Made in China ! Mais c’est nul comme question. J’espère que c’est pas Made in China.
Meïmouna : Est-ce que tu as pensé à laver ton doudou avant de l’utiliser ?
Sara : Ben non. Est-ce que, à ton avis, ton doudou il est d’occasion, ça veut dire qu’il a appartenu à une autre personne avant ?
Meïmouna : Non. Est-ce que ton doudou, c’est du coton synthétique ?
Sara : Euh… J’ai pas pensé à regarder l’étiquette. Tu as vraiment des questions débiles, toi. Ton doudou, à quelle époque tu l’aimais bien ?
Meïmouna : De toute petite à 9 ans.
Sara : Et si tu l’avais perdu à cette époque, tu aurais été comment ?
Meïmouna : Hyper triste.
Sara : C’est-à-dire ? Tu pleurerais tout le temps, tu pourrais plus dormir ?
Dans l’histoire du cinéma, y compris celle du cinéma militant, on trouve peu de films réalisés collectivement, c’est-à-dire des productions où chacun prend part à la réalisation, de manière horizontale et non hiérarchique. En France, il y a les exemples célèbres des différents groupes de la fin des années 1960 et des années 1970, groupes Medvedkine 1 Les groupes Medvedkine, actifs entre 1967 et 1974, ont regroupé des ouvriers de l’usine Rhodia de Besançon et de celle de Peugeot à Sochaux pour faire des films en collaboration avec des … Continue reading ou Dziga Vertov [2. Le groupe Dziga Vertov, autour de Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin, a produit une série de longs-métrages marxistes-léninistes entre 1968 et 1972. ] en tête. À la même période, on peut aussi citer Cinema Action au Royaume-Uni, le Kasseler Filmkollektiv en RFA, des collectifs participant au mouvement des Newsreels aux États-Unis, d’autres en Amérique du Sud. Sans oublier les collectifs féminins comme le Collettivo Femminista di Cinema di Roma, London Women’s Film Group, le Frauenfilmteam de Berlin, et en France, autour de Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig et Ioana Wieder [3. Voir par exemple la rétrospective « United we stand, divided we fall » au festival Doclisboa en 2012 (doclisboa.org) et celle toute récente des films distribués par la Hamburger Filmmacher Cooperative au cinéma Kino im Sprengel de Hanovre (kino-im-sprengel.de). Voir également les sites du Centre Audiovisuel Simone de Beauvoir et de l’association Carole Roussopoulos.]… Aujourd’hui, les exemples de créations collectives dans le champ du cinéma se font plus rares. C’est pourtant le choix fait par les Scotcheuses, un groupe mouvant, fabriquant des films en Super 8, formé en 2013, et qui a déjà finalisé quatre films. Les trois premiers ont été fabriqués dans des temps très courts, tournés, développés et montés sur le lieu même du tournage et montrés sous une forme performative avec un accompagnement sonore en direct. No Ouestern, leur dernière production, a été réalisé en un an sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, avec un temps d’écriture préalable, pour aboutir à une forme fixée, accompagné d’un son synchronisé à la projection.
Cet entretien est issu du troisième numéro de la revue papier Jef Klak, « Selle de ch’val », toujours disponible en librairie ou par abonnement.
Pour commencer, est-ce que vous pourriez donner la généalogie et décrire l’évolution de la méthode des Scotcheuses jusqu’à la bascule que représente cette dernière expérience de No Ouestern ?
Benoît : Le premier film, qui s’appelait Le Bal des absent.es, nous l’avons fait pendant une « fête des morts » dans les Landes. C’était une invitation à se retrouver autour de spectacles, de concerts, de films, à prendre un temps collectif pour échanger autour de la mort – après s’être dit qu’on était souvent assez seuls par rapport à cette question. L’idée de faire un film pendant la fête et de le projeter, c’était pour certaines des Scotcheuses inventer comme une forme de rituel qui permettait de se retrouver le dernier soir autour de ce qu’on venait de vivre, pour rassembler quelque chose. L’idée s’était déjà installée de faire des films ensemble et de témoigner des façons dont on vit, qu’on pourrait appeler « autonomes » au sens large : des manières collectives, où l’on essaie de réinterroger les questions de savoir, de hiérarchie, d’autorité, d’échange, de partage. Comme il y a peu de films qui parlent de ça, l’objectif était d’en témoigner en procédant de la même façon qu’on fait tout le reste, c’est-à-dire en s’organisant collectivement de manière horizontale.
Lionel : À l’issue de la projection, un copain nous a tout de suite proposé de reproduire l’expérience lors d’une fête organisée tous les ans par des éleveurs sur un causse du Tarn. Beaucoup parmi nous avaient envie de s’attaquer à la question de la fiction, en Super 8, et d’expérimenter ça en faisant un film collectif, c’est-à-dire où tout se décide avec tout le monde. Ceux qui organisaient cette fête étaient engagés dans une lutte : l’Union européenne et les gros syndicats agricoles cherchent à imposer aux éleveurs le puçage électronique des brebis [4. Depuis 2005, l’Union européenne a initié une réforme de l’identification des moutons et des chèvres. En France, tous les ovins et caprins sont désormais obligés d’être pucés électroniquement depuis juillet 2014. La puce implantée dans l’oreille des animaux permettrait une gestion informatisée des troupeaux et limiterait les risques sanitaires.], avec chantage aux subventions et compagnie. De nombreux petits éleveurs dans cette région refusaient ce puçage. Des gens solidaires venaient assister aux contrôles des institutions vétérinaires pour expliquer leur refus et à quel point cette surveillance était invasive et agressive.
Cette action ressemble à celles menées par les collectifs de chômeurs et précaires, qui font des accompagnements collectifs dans les Pôle Emploi ou lors de contrôles à domicile de la CAF. Avec ceux qui avaient participé à ces actions, on a élaboré un scénario de fiction qu’on a tourné pendant cette fête. On a aussi récupéré un reportage vidéo filmé au moment de ces actions et, plus tard, une émission radio où des éleveurs témoignaient de leurs pratiques et de leurs luttes. Avec de la musique jouée en direct lors de la fête et réenregistrée ensuite, le montage de l’ensemble a donné un petit film assez simple qui mélange à la fois le vrai contrôle et sa version fictive et burlesque.
Laurence : Sur les films suivants, il y avait une envie à la fois de s’inscrire dans une durée plus longue, d’élargir le groupe des Scotcheuses et, pour quelques-unes d’entre nous, d’aller à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, tout en réfléchissant à ne pas « arriver, filmer puis repartir en étant contentes d’être venues ». On s’est associées avec un atelier du Transfo [5. Un squat ouvert en 2012 à Bagnolet, en Seine-Saint-Denis, expulsé en 2014.] qui était issu du collectif de soutien de Notre-Dame-des-Landes et qui avait construit une cabane sur la ZAD. À partir de là, il y a eu l’envie d’une première phase d’ateliers communs où serait mise en jeu la circulation des savoirs pour la prise de vue avec la caméra, le développement des Super 8 et le montage.
Pour aller à la rencontre des gens sur place, nous sommes allées à la Châtaigne, un espace qui a pour vocation l’accueil des collectifs, mais qui, à ce moment-là, était au point mort par rapport à la dynamique de la ZAD. Pour que le lieu puisse être praticable, nous avons d’abord prévu une semaine de chantier de « réhabilitation ». La semaine d’ateliers qui a suivi a été très vivante : « On a quatre jours, on va faire tourner la caméra ! » Plein d’idées ont fusé sur le papier, qu’on n’a pas voulu hiérarchiser pour rester dans la spontanéité et l’envie de faire. Ensuite, dans un autre lieu de la ZAD, la Wardine, un labo a été aménagé pour qu’on puisse développer les films sur place.
À l’issue de cette semaine, on a finalement projeté le tout. Ce qui était assez chouette par rapport à ce lieu, c’est que beaucoup de personnes de la ZAD qui n’avaient pas forcément participé aux ateliers ont remis les pieds à la Châtaigne. À la tombée de la nuit, l’ambiance était très festive, au-delà d’une simple projection. On a cette énergie-là, et le désir d’étendre la fonction d’accueil de la projection, avec une bouffe collective et une attention particulière pour aménager l’endroit. Nous avions disposé dans l’espace les masques utilisés pour le film, qui avaient été réalisés à l’occasion d’une grande manif de soutien à Notre-Dame-des-Landes le 22 février 2014 à Nantes. On les avait disposés comme des espèces de totems. Cet ensemble de petites attentions à ce qui va se jouer pour une représentation a donné naissance à Sème ton western. Tout en se disant que ce n’était qu’une première étape vers un film plus conséquent, avec un processus collectif d’écriture en plusieurs phases, qui allait prendre plus de temps et appeler d’autres enjeux que cette spontanéité et cette urgence qui sont notre marque de fabrique.
Lionel : Contrairement aux expériences précédentes, qui étaient plutôt de l’ordre de la performance, puisqu’on accompagnait en direct la projection, il y avait l’envie de prendre le temps de fabriquer un film autonome, c’est-à-dire qui puisse être diffusé en tant que tel, avec sa bande-son associée. Pour les autres films, on avait bien fini par faire des DVD, d’autant qu’avec le Super 8, le film s’altère peu à peu au gré des projections, mais comme la forme avait été produite pour être montrée avec un accompagnement musical, la version DVD était beaucoup moins forte que le live.
Était-ce à cause d’une frustration par rapport à la période précédente, ou bien simplement la volonté d’engager une autre forme d’expérience ? Maintenant que vous avez fait les deux, est-ce que vous envisageriez de revenir à la forme « performance » pour un futur projet ou bien vous pensez que c’est un passage plus définitif ?
Lionel : Ça venait de l’envie de faire aussi autre chose, même si ça a donné lieu à pas mal de discussions.
Benoît : Je pense qu’il n’y a pas une seule réponse à cette question, chacun peut avoir la sienne. Ce qu’on tente de faire, c’est de mettre en place une méthode et une forme, de construire un film ou un ciné-concert sans qu’il y ait de décision au départ : c’est un processus où l’on conçoit le film en le fabriquant. Nous débattons aussi de la question du temps, avec l’idée que la contrainte peut aider. Même pour No Ouestern, en l’espace d’un an, il y a eu deux sessions d’écriture de dix jours, une session de tournage de quinze jours, et deux sessions de montage de dix jours, ce qui est plutôt court pour un film fait à vingt personnes et qui dure vingt-cinq minutes…
Jean : Mis bout à bout, ça fait un mois et cinq jours !
Laurence : Cela dit, le temps de digestion est à chaque fois important. Comme ça se passait à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, où certaines d’entre nous n’étaient jamais venues, il fallait construire des liens sur place, ce qui n’est pas quelque chose qu’on peut prendre à la légère. Venir une première fois, puis une seconde, etc., a permis que le film s’intègre dans la logique du lieu. Ça n’aurait pas du tout été pareil si on était parties là-bas un été pour faire le film en un mois.
L’écriture a été pensée de façon suffisamment large, comme un canevas, pour intégrer à chaque fois l’obligation du présent, avec une façon de s’organiser qui permettait d’intégrer des gens qui n’avaient pas participé à toutes les étapes. Les conséquences de cette réécriture permanente ont pu être un peu douloureuses, parce qu’il a fallu que chacun puisse trouver sa place à chaque étape, mais globalement ça a fonctionné. Le collectif a pu rester ouvert ou fluctuant, avec certaines personnes qui assuraient la continuité.
Vous avez parlé de rituel, et je pense que c’est quelque chose de central dans le travail des Scotcheuses – dans la fabrication et au moment de la projection, comme vous l’avez souligné. Qui dit rituel, dit croyance, et je voulais vous interroger sur le choix de travailler avec le Super 8, avec le support film.
Marc : Il y a la question de la rareté du matériau, qui rend tout geste de tournage important et qui impose une réflexion en amont. Nous sommes très nombreuses à prendre les décisions, et ce temps préalable au déclenchement de la caméra nous permet de penser ensemble et de nous mettre d’accord. Si on n’est pas d’accord, on ne le fait pas, parce qu’on ne va pas déclencher des tournages sans avoir une envie commune. Par ailleurs, le temps de montage s’en trouve raccourci parce qu’on a peu de rushes. C’est vrai à la fois sur le dernier film, qui a été écrit d’un bout à l’autre avec un découpage précis, et sur les autres qui ont été montés sans structure préétablie comme Sème ton western, qui était comme un grand puzzle assemblé à l’intuition. Ce sont des outils finalement assez simples, qui permettent de transmettre un savoir technique par rapport à l’image et au son : c’est une bonne manière d’apprendre à faire un film. Enfin, bien sûr, il y a une question esthétique… Filmer en Super 8 permet de s’échapper du réel, et on peut plus facilement créer un monde à part entière.
Jean : C’est comme si on défendait une zone en faisant ce type de cinéma. C’est en lien avec tout un mouvement, avec toute une croyance, comme tu disais. Mais la croyance en un collectif sans hiérarchie contient sa part de fantasme, et à un moment ou l’autre, des rapports de force apparaissent et sont toujours très difficiles à résoudre. On croit au possible, et on se retrouve confronté à un réel qui est autre, un réel où il y a toujours des hommes, avec leurs problèmes de subjectivité, de représentation de ce qu’ils sont.
Laurence : Il y a des femmes aussi !
Jean : Je voulais dire des êtres…
Laurence : Je déconne…
Benoît : On est aussi extrêmement attachées à projeter en Super 8. C’est tout le processus de la prise de vue jusqu’à la projection qu’on essaie de tenir. Je ne sais pas si on peut parler de rituel, mais c’est sûr qu’on accorde beaucoup d’importance au moment où l’on donne à voir le film, quelque chose qui se pense et où l’accueil est important. À cet endroit, ce n’est pas la même chose de projeter en Super 8 ou en vidéo. Est-ce que cela tient à un rapport sensible avec l’image qui est projetée ? À l’objet projecteur qui trône au milieu, avec sa singularité ? Déjà, le fait de devoir monter les pellicules au Scotch – c’est pour ça qu’on s’appelle les Scotcheuses –, c’est un autre rapport au montage. L’approche est beaucoup plus intuitive que devant un logiciel de montage ; cela permet de se saisir très vite de ce qu’est le montage sans passer par tout un apprentissage technique rébarbatif. Cela fabrique du commun, peut-être plus facilement qu’avec la vidéo numérique : il est plus facile de se retrouver autour d’images qu’on vient de développer et qui sèchent sur un fil à linge que devant des piles de disques durs. Et à la fin, il y a une plus grande évidence à se dire : « On a fait ça toutes ensemble ».
Peut-être parce qu’il y a un objet…
Benoît : Un objet palpable, visible, avec lequel on a un rapport…
Laurence : Charnel !
Jean : Quand j’étais plus jeune, je faisais de la musique électro-acoustique avec de la bande magnétique. Lorsque les bandes magnétiques ont disparu, ça a rompu quelque chose et je n’ai jamais pu m’y remettre.
Lionel : À cette question du Super 8, il y a aussi une réponse pragmatique : on pouvait le faire parce que certaines bossaient avec un lieu, L’Abominable [6. Laboratoire cinématographique partagé situé à La Courneuve. www.l-abominable.org], qui est organisé autour des formats argentiques. Nous voulions sortir cette technique-là d’une structure un peu lourde, trouver des formes plus légères pour pouvoir le faire dehors, mais c’est l’accès aux matérialités du L’Abo qui l’a rendu possible. Pour moi, la croyance intervenait plutôt dans la possibilité du collectif, et le choix du Super 8 dans la volonté de casser un certain rapport aux images : contrairement aux expériences d’il y a trente ans, aujourd’hui, tout le monde a déjà un petit peu filmé, et le choix du Super 8 permet de remettre un peu d’étrangeté. Grâce à cette technique un peu étrange, on apporte de l’égalité, parce que même celles d’entre nous qui ont déjà une pratique du cinéma doivent faire face à quelque chose de nouveau.
Est-ce que vous pourriez développer un peu la question de la circulation des connaissances, et du déminage des effets d’autorité que les connaissances techniques procurent ? C’est assez impressionnant de voir comment, chez les Scotcheuses, il y a la fabrication du film, mais aussi de tout un ensemble de choses en parallèle, comme de multiples ateliers où des groupes s’affairent : faire la cuisine pour vingt personnes, répéter la musique, faire une affiche, fabriquer des livrets pour accompagner le DVD, etc. Ce n’est évidemment pas sans rappeler un espace militant où, à l’occasion d’un mouvement, ce type de composition peut-être très fort. Mais quelles sont les parts de réalité et de fantasme dans la circulation et le partage des connaissances ?
Stéphanie : Comment déjouer le fait que, dans les moments d’urgence, ce soient les personnes qui ont le savoir qui prennent la main ? Quand il faut installer la projection, comment éviter qu’invariablement ce soient celles qui savent faire le câblage qui s’y collent, que celles qui savent manipuler le projecteur projettent et que celles qui savent couper les gâteaux coupent les gâteaux ? C’est ce qu’on tente de bouger, même si parfois on se fait rattraper. Nos rapports au savoir évoluent, on se transmet des pratiques, c’est sans cesse en mouvement. D’ailleurs, d’ici peu on va se retrouver pendant une semaine, sans rien d’autre de prévu que faire à manger et manger, toutes ensemble. Pour prendre le temps, justement.
La question a-t-elle été différente pour les trois premiers films que pour No Ouestern ? Ce n’était pas la même temporalité, pas la même énergie, pas la même volonté de fabriquer un objet aussi « fini »…
Lionel : Oui, mais par exemple, dès le deuxième film, Anomalies, il y avait une séquence d’animation. Cela venait du fait que certaines tripaient sur l’animation, mais aussi que ça permettait de faire quelque chose d’autre. Sur le montage de No Ouestern, nous étions vraiment très nombreuses, et nous n’aurions pas toutes pu être, huit heures par jour, autour de l’ordinateur. La fabrique du livret qui accompagne le DVD s’est faite en parallèle, ce qui permettait à chacune de trouver sa place sans être contrainte de glander pendant que d’autres travaillaient. Une place trouvée en fonction de ses affinités, de ses envies de faire, y compris de ses névroses. Qu’il y ait plusieurs ateliers en même temps, ça peut aussi parfois servir de zone de fuite…
Jean : Ça a pu se passer avec la musique dans certains cas. À un moment, on s’est retrouvées à seulement deux pour faire la musique au fond d’un jardin, coincées là-dedans, sans trouver la possibilité de le développer avec d’autres. C’était difficile. Dans la musique aussi, il y a tout un savoir, qui vient d’une pratique. Après, il y a ceux qui disent savoir et qui deviennent des professeurs, et inversement ceux qui sont toujours en quête de savoir. Du coup, le rapport est difficile dans la restitution, et cela tombait parfois dans des rapports un peu névrotiques.
Laurence : Si on est conscient de son savoir et qu’on ne le manipule pas à des fins de domination, il y a quelque chose d’autre qui se joue dans cette restitution – même si des fois, il y a ce que vous appelez des névroses. Nous sommes toutes des puissances désirantes qui formons un collectif ; on a fait un film à vingt, et on pourrait faire vingt films, mais on a décidé d’en faire un ensemble. Et parfois, ça bascule parce qu’il y a des affects narcissiques qui ne lâchent pas, ou des enjeux interpersonnels qui viennent se mêler à tout ça : c’est là qu’il peut y avoir une fragilisation du collectif. Ou alors, il arrive que des rapports de domination qu’on ne voudrait pas voir apparaître interviennent, mais je ne crois pas que ce soit exclusivement lié à la détention d’un savoir.
Il y a aussi le rapport à l’ego, à l’humilité, à cette créativité que chacune a, et qui nous rend complémentaires. Parce que si certaines savent faire du cinéma, d’autres savent faire du théâtre ou autre chose. Même aujourd’hui où l’on est en train de faire des livrets, ça joue, parce qu’on fait tout à la main, et que faire des pochoirs aussi, ça s’apprend. Si le collectif n’est pas attentif, il peut broyer celles et ceux qui le composent. Les individus y restent des individus s’ils ne jouent pas le jeu du « Et si je laissais les autres faire, même si ce n’est pas mon idée ? Tiens, essayons ». Ça n’a pas toujours été le cas, et ce serait un vœu pieux de dire que, demain, on aura toutes une véritable humilité et une vraie écoute…
Est-ce que vous trouvez tout de même les moyens de déjouer ces choses-là ?
Jean : Quelque part, on a réussi à les déjouer, puisque les films existent ! Après, pour chacun dans son château d’ego, il y a des défaites. Il y a des affrontements, des souffrances, c’est pas le monde des Bisounours, mais ce qui nous importe, c’est que « l’outil Scotcheuses » se développe. Ce n’est pas une idéologie, peut-être même pas tant une croyance, c’est avant tout un outil qui est en train de s’affiner. On commence à se connaître et à connaître nos défauts par rapport au savoir. Notre rapport au savoir est un rapport de désir, ce qui est normal, mais l’un peut instrumentaliser l’autre : on veut avoir le savoir pour pouvoir faire advenir son désir.
Benoît : Il y a aussi la tension entre l’ambition et les attentes qu’on peut mettre dans les choses qu’on fait et l’attention au processus qu’on vit ensemble. Il peut y avoir des conflits autour de ça, qui peuvent se loger aussi bien sur la bouffe que sur le film ou la musique. Ce ne sont pas que des histoires de savoir ou d’ego, ça peut être aussi des formes d’ambition ou d’exigence, ou la peur de ne pas être à la hauteur, qui fait qu’on ne fait plus attention aux autres. Comment on s’en sort ? Quand il y a des crises, on se réunit, et c’est par la parole que ça passe, puis on se remet au travail… C’est tellement des histoires d’enjeux imbriqués les uns dans les autres qu’il n’y a pas de méthode miracle. Comme dans tous les espaces collectifs, c’est une attention à avoir, en ayant pour la plupart eu l’occasion de déminer les rapports de domination, le tout combiné à une pensée féministe assez présente dans les Scotcheuses.
Lionel : Toute activité collective, et même solitaire, génère des souffrances et du plaisir. Comme l’envisage la psychothérapie institutionnelle, quand il y a un collectif, il faut aussi le soigner en tant que tel, pour qu’il ne crée pas trop de pathologies. Mais en plus de cette difficulté du collectif, quand on fabrique un film et qu’on le montre à d’autres, c’est important d’aboutir, parce que sinon c’est très décevant, et il y a de grandes chances que l’expérience ne puisse pas se poursuivre. Chez les Scotcheuses, à chaque fois, nous avons utilisé l’urgence, la date butoir, le fait de se fixer des objectifs dans le temps pour nous obliger à finir un objet.
Marc : Toute cette discussion, ça me chamboule un peu. Quand on me demande ce que je retiens de cette expérience, je suis très enthousiaste, et au final, les films eux-mêmes en tant que résultats importent moins que l’expérience de vie. Aujourd’hui, on parle beaucoup de choses négatives, mais personnellement, j’ai ressenti une grande évidence à beaucoup de moments, et j’ai connu très peu de souffrance. Aucune, en fait. Même s’il y a des concessions, qu’on ne va pas forcément au bout de ses idées ou de son ressenti, on l’accepte sans que ce soit forcément une souffrance. Ça peut aussi être agréable de se dire : « J’arrive à dépasser mon ego, j’arrive à apprendre », et c’est ultra important dans ce collectif-là, parce qu’on est tout le temps en recherche. On cherche une forme de fabrication d’objets filmiques que personne ne nous a apprise. C’est ça qui est hyper vivant et excitant : remettre en question les façons de faire, tout en créant et en vivant ensemble.
Laurence : Cela vient aussi d’une forme d’amitié entre nous qui se développe. Même s’il y a des formes de vexations ou de frustrations, c’est à l’intérieur d’un collectif uni par du commun. Je me souviens, à la fin de la première session de montage sur la ZAD, où c’était quand même assez tendu, on a eu une discussion : certaines choses ont émergé, d’autres se sont réglées de manière interpersonnelle, d’autres ne se sont pas réglées, mais il n’empêche que le soir même, on présentait un « ours polaire [7. En argot de cinéma, un « ours » est une forme inachevée d’un montage.] » comme on l’avait appelé, et on était toutes là. C’était quand même une très belle soirée. Je crois que savoir être dans une forme de festivité nous a toujours tenues ensemble.
Jean : La restitution nous réunit à chaque fois, nous ressoude, et dans ce sens-là, le mot rituel n’est pas faux. Comme si on gagnait du terrain sur ce qui s’impose constamment dans le quotidien de l’existence. Comme les copains et copines qui défrichent la terre, et c’est pour ça qu’à la ZAD, ils nous ont dit qu’on apportait une certaine fraîcheur, dans le sens où ils s’apercevaient qu’on peut aussi faire du cinéma de la manière dont on occupe des Zones à défendre. C’est cette position qui m’intéresse dans ce collectif.
Lionel : Et réciproquement, je ne suis pas sûr qu’on aurait réussi à faire un film « toutes seules », à trente, dans une zone autarcique, si on n’avait pas été si bien accueillies par la ZAD. C’était sans doute parce qu’on amenait du dehors à un moment où les gens de la ZAD en avaient besoin, mais pour nous, ils créaient aussi un rapport à un extérieur qui nous aidait beaucoup dans les problèmes du groupe.
Stéphanie : Je peux parler ? C’est ça aussi, les Scotcheuses. Il faut se battre pour prendre la parole !
Jean : Avec soi-même…
Stéphanie : Oui, avec soi-même, mais aussi avec les temps morts qui n’existent pas entre les gens qui parlent, et c’est difficile aussi parfois. Pour moi, ce qui est chouette dans les Scotcheuses, c’est une capacité d’accueil, même quand tu ne vas pas bien. Être toujours dans le faire, dans le faire des choses ensemble, ça permet d’être avec d’autres, et même si tu ne fais rien, ça bouge des trucs. Cette capacité d’accueil, elle n’est pas là seulement quand tu ne vas pas bien, c’est une ouverture à la rencontre et une capacité à s’intégrer dans des dynamiques qui sont là où nous sommes en étant véritablement « dedans », en n’étant pas simplement en regard de quelque chose qui se passe.
Quel a été votre rapport aux réalités politiques dans la fabrication et la diffusion des films ? Dans les deux films qui ont été tournés à Notre-Dame-des-Landes, un certain nombre d’éléments sont facilement reconnaissables par ceux qui connaissent ces endroits-là, et pour les autres, une très forte sensation d’étrangeté peut faire penser à des films hors-sol comme Week-end [8. Week-end est un film de Jean-Luc Godard de 1967, le dernier avant la période du groupe Dziga Vertov, qui met en scène un week-end chaotique d’un couple de petits bourgeois perdus dans une Seine-et-Oise insurrectionnelle et sanglante.] ou Tràs-os-Montes [9. Tràs-os-Montes est un film portugais de Margarida Cordeiro et Antonio Reis de 1976 tourné dans la région éponyme, à mi-chemin entre documentaire et merveilleux.]. Avec le risque que ceux qui sont plus du côté militant trouvent ça trop mou, que les documentaristes trouvent ça trop énigmatique, que ceux de la fiction trouvent ça trop contingenté par le réel, tout en trouvant la bonne distance par rapport à la réalité, celle qui vous va en tant que Scotcheuses.
Laurence : Bien sûr, la question « À qui s’adresse-t-on ? » s’est posée. D’emblée, l’idée n’était pas de faire un film didactique pour expliquer ce qu’était la ZAD, mais plutôt de faire quelque chose qui nous ressemble, car la plupart d’entre nous sont engagées dans des luttes. De fait, nous avions un langage commun et il n’était pas question de le nier. Qu’il y ait des choses qui puissent paraître de l’autoréférence, nous en avions conscience, mais nous ne voulions pas nous autocensurer.
Il faut assumer d’être situé. On ne peut pas échapper à son propre langage, à ses propres codes, à ses propres imaginaires, sous prétexte qu’on l’a décidé. À la fois on en avait conscience, et à la fois on s’est interrogées là-dessus. Je me souviens d’une conversation : « Est-ce que ça ne fait pas un film qui ne parle qu’aux potes ? » Et en même temps, que No Ouestern soit sans paroles fait qu’il est regardable par des gens qui ne parlent pas français, c’est une décision qui a été prise consciemment. Des choses dans le film peuvent paraître mystérieuses, mais l’objet film n’est pas complètement décontextualisé, il y a le livret qui l’accompagne. Nous, lors d’une projection, on est là pour que des questions émergent et que ça donne lieu à un voyage pour aller rencontrer la réalité de la ZAD. Pour les militants, c’est vrai que le film ne reflète pas totalement la conflictualité, qu’il peut contribuer à une forme de mythification de la ZAD, sans être pour autant dans la carte postale.
Benoît : Il faut avoir confiance dans le fait qu’en ne séparant pas la manière dont on vit, ce qu’on vit avec les gens et le fait de fabriquer un film, ça peut toucher plein de personnes. Il faut dire aussi que la ZAD est un endroit extrêmement puissant, et qu’une caméra enregistre le réel : ça parle directement, parce que rien que les constructions qu’on y voit sont déjà riches d’imaginaire.
Est-ce que vous vous posez la question du rapport à la convention, dans le sens où, dans une fabrication collective, il y a un écueil qui serait que le consensus aille vers le plus commun, mais dans le mauvais sens du terme, c’est-à-dire le plus convenu ?
Lionel : J’ai l’impression que ce n’est pas un écueil dans lequel on est tombées, sans doute parce qu’il y avait beaucoup de gens dans le collectif qui avaient une vraie confiance dans la possibilité qu’une décision collective ne soit pas un consensus mou, même si cela nous obligeait à pousser les discussions assez loin et à atteindre parfois de hauts niveaux de fatigue ou de conflit. Nous avons aussi tenté de l’éviter par les méthodes de travail. Aucune Scotcheuse n’a participé à l’écriture de toutes les scènes, et on s’est toutes individuellement impliquées dans certaines scènes plus que d’autres. Cette tentative de composer des imaginaires très différents a peut-être un peu desservi l’unité du film, mais en tous cas, ça n’a pas produit de consensus mou.
Jean : Comme c’est le non-savoir qui est commun, ce serait difficile de tomber dans un consensus idiot et plat. Je le sais par rapport à la musique. La musique peut être intéressante à partir du moment où il y a du non-savoir organisé qui produit quelque chose qui, à l’écoute, est aussi intéressant que s’il y avait du savoir.
Bonus 1 : Anomalies
Anomalies est un cinétract tourné en super 8 par le collectif des Scotcheuses, un docu-fiction sur les éleveurs de moutons qui refusent le puçage de leurs bêtes, réalisé lors d’une fête sur un causse du Tarn, mêlant récits de luttes, discussions, banquets, musiques, danses, spectacles… Nos hôtes, éleveurs de brebis, étant en lutte contre les contraintes et les contrôles imposés par les réglementations européennes et françaises, nous leur avons proposé de faire ce film et de le montrer le dernier jour de la fête. Au départ, il y a ce qu’ils vivent et ce qu’ils défendent dans leur refus, et à l’arrivée un conte burlesque des temps modernes, projeté avec ou sans accompagnement musical suivant les forces en présence…
Bonus 2 : Carte postale de Radio Scotcheuses dans la Meuse
Les Scotcheuses travaillent aujourd’hui à la de fabrication d’un film d’anticipation post-apocalyptique, une fiction avec des personnages en prise avec la catastrophe, autour de Bure et du projet de site d’enfouissement de déchets nucléaire Cigéo.
Plusieurs sessions d’écriture, d’atelier Super 8, de prise de son, d’invention de saynètes théâtrales, ou de fabrication musicale, ont déjà eu lieu avec celles et ceux qui luttent contre la méga-poubelle nucléaire meusienne.
Pour cette republication, elles nous ont envoyé cette carte postale sonore, réalisée lors du premier temps de tournage du film à venir.
Les groupes Medvedkine, actifs entre 1967 et 1974, ont regroupé des ouvriers de l’usine Rhodia de Besançon et de celle de Peugeot à Sochaux pour faire des films en collaboration avec des cinéastes et des techniciens connus, dont Chris Marker.
Ce fut le premier déplacement en région du président de lastart-up nation : Saint-Nazaire et ses chantiers navals. Emmanuel Macron daignera même les sauver d’une cession au groupe italien Fincantieri par une « nationalisation ». C’est que le bastion ouvrier était « Macron compatible » avant l’heure. En vingt ans de lourdes restructurations dans la gestion de leur main-d’œuvre, les chantiers ont fait figure de laboratoire de la précarisation.
« T’as jamais joué ? Tiens, file-moi deux balles. » André les a misés sur Beau Retour, le cheval numéro 8 au Prix de Pomarez d’Enghien. La borne automatique du PMU a recraché un petit ticket. « Si le 8 arrive dans les trois premiers, tu gagnes douze balles. » Au bar-tabac Le Rallye de Saint-Nazaire, boulevard de la Libération, lui et trois autres hommes s’agitent frénétiquement entre la borne et la télévision qui retransmet les courses. Coup du sort, Beau Retour a été disqualifié dès le départ. André a perdu 13 euros, mais « c’est OK » puisqu’il en a gagné 20 à la course précédente. « Laurent ? Pourquoi je perds toujours sur ta machine ? » Le barman lui ressert une Desperados.
André fouille dans sa liasse de tickets PMU. Les mains d’un peintre en bâtiment. Épaisses, calleuses et incrustées de couleurs. « Je viens parier ici quand je ne travaille pas. Là, je vais en déplacement à Cognac [à plus de 300 km de Saint-Nazaire, ndlr]. Je bosse à la tâche avec mon frère, on est payés au tonnage. On trouve un camping ou un hôtel, et je reviens ici pour mes enfants toutes les deux semaines. » Quand il est arrivé du Sénégal, André a fait de l’intérim aux chantiers navals de Saint-Nazaire, à dix minutes d’ici. « C’est le bordel, ce taf. Ça paie pas. Tu travailles deux semaines et t’attends qu’on te rappelle. Maintenant, y a plus que des Polonais et des Roumains qui viennent bosser. C’est la guerre aujourd’hui. »
C’est peu dire que le dernier grand chantier naval de France a cessé de faire rêver. La période de vache maigre qui a succédé à la crise financière est pourtant terminée : les carnets de commande de la société de construction navale STXsont remplis pour les dix années à venir. Reste que le taux de chômage de Saint-Nazaire (8,3 %), qui dépend lourdement du secteur industriel, demeure le plus élevé de la région. Ces vingt dernières années, trois directions successives ont mené de profondes restructurations industrielles sur les chantiers. Les ouvriers subissent depuis lors une explosion de la précarité. Concurrence accrue entre travailleurs, fragmentation syndicale, culture managériale individualiste, multiplication des contrats atypiques… Les chantiers ont préfiguré la France rêvée d’Emmanuel Macron.
Une start-up nation avant l’heure
On claque la portière du taxi sur le terre-plein de Penhoët. La conductrice a lâché froidement : « Saint-Nazaire, on y vient pour travailler. C’est tout. » Dans Les Prolos, son témoignage autobiographique de 1973, le chaudronnier Louis Oury célébrait le terre-plein, cette étendue poussiéreuse face à l’entrée des chantiers, comme le « haut lieu du syndicalisme français ». Là où, depuis la fin du XIXe siècle, des générations d’ouvriers ont convergé pour découper, souder, plier, former des plaques de métal. En bus, à vélo, on débarquait des rues sombres de Penhoët ou des marais de la Brière, à quelques kilomètres. D’ici partirent les longues grèves qui valurent à Saint-Nazaire sa réputation de ville rouge, longtemps redoutée pour sa combativité. Près de cent cinquante navires y ont été construits.
Le monde moderne a patienté jusqu’à la fin des années 1990 pour amarrer les quais de Saint-Nazaire. L’arrivée de Patrick Boissier à la tête des chantiers, sous la houlette du groupe Alstom, inaugure l’ère des « efforts » pour mener la lutte à mort contre la concurrence internationale. Trop chers, les métallos nazairiens : le diplômé de l’École Polytechnique et d’Harvard conduit successivement les plans de redressement Cap 21, Cap 21+ et Marine 2010. Il entend se tourner vers les paquebots de luxe et réduire drastiquement ses coûts de production grâce à un recours massif à la sous-traitance. « À chacun de redevenir no 1 1« Alstom-Chantiers de l’Atlantique (Saint-Nazaire) : Le patron met en scène ses attaques », Lutte Ouvrière, déc. 2004. », lance-t-on aux ouvriers en guise de slogan. Entre-temps, la dissémination des espaces collectifs sur le site (vestiaires, restaurants, parkings) et la réorganisation du travail en trois-huit au nom d’une plus grande flexibilité programment l’éclatement du collectif ouvrier.
En 2012, la masse salariale ne représente plus que 15 % des coûts de STX1 – nouvel acquéreur après le groupe norvégien Aker Yards. Mais on n’est jamais trop compétitif : la direction exige de nouvelles concessions sur les salaires. En 2014, après des mois de blocage et douze jours de grève, la CFDT et la CGC organisent la défaite : gel de la moitié des RTT et flexibilité accrue sur le temps de travail sont validés. Bien qu’actionnaire à hauteur de 33 % et généreux soutien des chantiers via le CICE [2. Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE). Lancé par Jean-Marc Ayrault et confectionné par Emmanuel Macron, il s’agit d’un avantage fiscal s’élevant à 6 % des rémunérations brutes, sorte de subvention déguisée censée éviter les licenciements et relancer les embauches. D’après la loi, les entreprises doivent utiliser le CICE pour investir, embaucher ou conquérir de nouveaux marchés et non pour augmenter les salaires des dirigeants ou les dividendes des actionnaires. De fait, le bilan de cette action gouvernementale ne montre pas de hausse des emplois, et certaines entreprises ont bel et bien utilisé cet apport financier pour redistribuer les gains obtenus aux actionnaires plutôt qu’à leurs salarié·es. Voir « Quel impact du CICE ? Le Liepp publie son rapport sur les effets du CICE », Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques, Sciences-Po, 2014, et « CICE : la (vraie) France des assistés ! », par Baptiste Lefevre, François Ruffin, Fakir nº 78, déc. 2016 – janv. 2017. ], l’État ne trouve rien à redire à cette « loi El Khomri avant l’heure [3. « Chantiers de l’atlantique : triomphe de l’armada française », Capital, sept. 2016.] ». Bien au contraire : « C’est exactement l’esprit de la réforme que le gouvernement est en train de mener, félicite Emmanuel Macron après son élection. Plus de dialogue social, plus de démocratie sociale [4. « Les chantiers navals, modèle du dialogue social selon Emmanuel Macron », Le Journal des Entreprises, juin 2017.]. »
Un an plus tard, le directeur de STX France, Laurent Castaing, n’envisage rien de moins qu’un chantier du futur. Le plan Smart Yard 2020 vise une énième baisse des coûts de production grâce aux méthodes sorties des usines Toyota : le lean management. Comprendre : faire la chasse aux temps morts. « Il faut “travailler intelligent”, déplore Alain Georget, charpentier à STX et représentant CGT. Par exemple, un tas de pauses qui nous permettaient de nous rassembler ont été supprimées. Il faudrait que toi-même, en tant qu’ouvrier, tu chasses la “non-valeur ajoutée”. Nous, on se marre quand on entend ça. »
Par leur caractère cyclique, régulièrement en crise, « les chantiers fonctionnent comme un lieu idéal-typique, nous explique Pauline Seiller, sociologue et maîtresse de conférence à l’université de Caen. Ils donnent à voir les mutations industrielles, notamment au niveau de l’emploi, de manière exacerbée. Ce dont les ouvriers font l’expérience au quotidien, ici, c’est l’épreuve de la concurrence. »
Existences temporaires
Retour au « haut lieu du syndicalisme français ». Sur l’avenue cabossée qui longe le terre-plein de Penhoët, à quelques foulées des portiques de STX, une dizaine d’agences d’intérim s’alignent en rang d’honneur. Start People (« Révélez votre talent »), Manpower (« Créateur de solutions pour l’emploi »), Gémo Intérim (« Votre métier est notre préoccupation »), Adwork’s, Axelis ou encore Interaction ont remplacé, en une vingtaine d’années, les restaurants et cafés ouvriers du vieil Oury. Sur leurs vitrines, on recherche un monteur-échafaudeur, un électricien industriel, un calorifugeur, un soudeur, un plombier, un tuyauteur, un peintre à pistolet etc. C’est avec eux qu’on construit des paquebots de luxe.
Les dépliants de l’agence Manpower offrent moult conseils pour réussir sa vie temporaire. « Ne soyez ni agressif, ni évasif. Montrez-vous intéressé, enthousiaste », assure un « Guide candidat » pour l’entretien d’embauche. Thierry, la cinquantaine, est intérimaire « parce que ça paie mieux qu’en CDI. Alors ce qu’ils font, c’est qu’ils bidouillent mon contrat. Là, j’ai un contrat de mécano, mais jusqu’en février. Après, officiellement, je serai serrurier, par exemple. Mais pour faire le même boulot! ».Si les salariés de STX sont pour l’essentiel en CDI, c’est dans la sous-traitance que l’intérim a explosé. « Dans les années 1990, on était à 30 ou 40 % d’intérimaires, assure André Fadda, ancien soudeur et fondateur de l’Union syndicale multi-professionnelle CGT. Depuis le plan Cap 21, on a des entreprises qui atteignent 70 ou 80 %. Ça leur permet d’externaliser les responsabilités d’un salarié stable, mais aussi le risque et le danger. »
Au début des années 2000, Alstom employait environ 5 000 personnes en CDI. Leurs effectifs ont depuis lors fondu de moitié. Petit à petit, les chantiers sont devenus une entreprise de cadres. D’après une étude du cabinet d’expertise Secafi, de 2002 à 2018, la part des ouvriers aura chuté de 50 % à 38 % des effectifs de STX. La part des cadres, elle, s’élèvera à 37 %. Pour cause, avec les plans de restructuration des années 2000, la maison mère s’est recentrée sur son « cœur de métier », au point que 70 à 80 % de la production est externalisée.
Il reste ainsi aux sous-traitants de fournir l’essentiel de la main-d’œuvre ouvrière et l’effort de réduction des coûts. Ils sont aujourd’hui environ 5 000 travailleurs dans des centaines de PME. Une sous-traitance en cascade, parfois jusqu’au septième rang : les chantiers délèguent un marché à une entreprise, qui confie elle-même une partie des travaux à un autre sous-traitant, et ainsi de suite. « Pour le travailleur, plus tu es en bas dans la cascade, plus ton salaire et tes droits sont revus à la baisse, ajoute André Fadda. La conséquence, c’est une transformation du collectif ouvrier, avec des formes d’individualisation, une atomisation des travailleurs. Ce système n’a pas seulement pour objectif de réduire les coûts, il s’agit aussi de tester de nouvelles formes de domination. »
« Montages exotiques » : le passe-droit social
« Le terre-plein de Penhoët, c’est l’organe vital de Saint-Nazaire », écrivait Louis Oury. « C’est surtout vers 13 h, lorsque plus de dix mille travailleurs refluent de la cantine et des restaurants, que le spectacle devient pittoresque. » Ce lieu fait désormais office de parking pour des minivans immatriculés dans le Finistère, les Bouches-du-Rhône, en Lituanie, Pologne, Jura, Portugal, Bulgarie, etc. En face, au Norway’s Café, la sono est bloquée sur Dolce Vita de Ryan Paris. Aux murs, des photos d’Elvis et une horloge qui prétend afficher l’heure de New York. Quand Patrick est entré, vêtu de son bleu de travail taché, le chien de la patronne lui a sauté dessus au point de le faire trébucher.Il faut éviter de le secouer, le gars : voilà déjà un moment qu’il a passé l’âge de la retraite.
Patrick s’use sur les chantiers depuis 1973. « Là, je bosse sur la charpente du Symphony of the Seas [le prochain record dans la longue liste des plus grands paquebots du monde, ndlr]. Les travailleurs détachés ? On en attend une trentaine pour demain ! Des Roumains cette fois. C’est pas nouveau, ça a commencé avec l’Union européenne. Mais ça va, on va pas se rendre raciste. C’est des gens comme tout le monde, ils viennent pour bosser. »Et jouent le rôle de « variable d’ajustement » : pour des missions de quelques mois, environ 2 000 travailleurs détachés seraient aujourd’hui embauchés par les sous-traitants selon André Fadda. « Ils viennent de là où la vie est plus dure, ajoute Alain Georget, charpentier cégétiste. Ce sont des gens qui ont faim. Récemment, on a vu des contingents ukrainiens. C’est impressionnant ici, tu parles dans toutes les langues, avec les mains, même, et on arrive à se comprendre. »
La sous-traitance en cascade a ouvert la voie aux « montages exotiques », doux mot de la direction pour désigner le recrutement de travailleurs au-delà de l’Union européenne. Pour la construction du Queen Mary 2, quatre ans après la directive européenne sur le détachement des salariés, c’est par un simple courrier qu’Alstom enjoint ses « co-réalisateurs » à profiter de « main-d’oeuvre en provenance de pays à faible coût ». Trop chers, les métallos du coin ? On ira les chercher au Maroc, en Ukraine ou aux Émirats. Près de trois cents Indiens sont par exemple arrivés sur les chantiers en 2001. Leurs salaires rabotés de centaines d’euros par leur employeur, qui gérait hébergement (dans un village vacances) et nourriture. Tous ont vu leurs passeports confisqués. Plus tard, ce seront des ouvriers grecs que l’on embaucha sans contrat de travail. Puis une centaine de Roumains qui ne virent même pas la couleur de leurs salaires. Rien qui n’émeuve les pouvoirs publics : « Il y a des choses inacceptables, mais il ne faut pas tuer la poule aux œufs d’or », assène pragmatiquement le directeur adjoint à la Direction départementale du travail [5. « “Queen Mary II” sous-traitants et maltraitants », Libération, sept. 2003.].
Accoudé au zinc du Norway’s Café, Patrick engloutit sa bière. Où est-elle passée, l’époque où Oury parlait de « pendre par les couilles le directeur et ses adjoints » ? L’époque où « le pain quotidien, les ouvriers ne [tenaient] pas à ce qu’on le leur donne, ils [voulaient] l’arracher » ? Patrick grimace un grand sourire. « Ce qui a changé, c’est le sens de la solidarité. Maintenant les gens ont peur. Peur de perdre leurs boulots, peur pour leurs carrières, leurs familles. »De quoi nous promettre de belles start-up (abomi)nations.
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