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« Dessiner une utopie un peu merdique. »

Les ateliers de l’Antémonde ont entrepris d’écrire la vie quotidienne d’un monde révolutionné, anti-autoritaire et anti-capitaliste, dix ans après un soulèvement mondial, l’Haraka. Leurs séances d’écriture collective ont donné naissance au recueil de nouvelles Bâtir aussi, que leurs auteur·es qualifient elles et eux-mêmes d’« utopie ambiguë ». Car si on peut y entrevoir des futurs enthousiasmants, tout est à réinventer collectivement dans ce monde d’après. Le livre, publié en mai 2018 par les éditions Cambourakis, n’a pas clôturé l’exercice : il est devenu le point de départ d’ateliers de réflexion et d’imagination itinérants, les « labo-fictions ». Quand la (science-)fiction devient un levier pour penser la dimension concrète et vivante de possibles processus révolutionnaires. (more…)

Judge Dredd’s not dead

Carlos Ezquerra nous a quitté la semaine dernière. RIP.

En 1977, deux ans après la mort du général Franco, le dessinateur espagnol avait imaginé l’uniforme aux larges épaulettes dorées de Judge Dredd, personnage phare des comics britanniques, évoluant dans un monde post-apocalyptique régi par un État policier ultra autoritaire. Plus de quarante ans après, l’implacable flic du futur opère toujours dans les BD et au cinéma ; une série TV est même en production. Alors que, selon un récent rapport de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), la police française n’a jamais autant tiré à balles réelles sur la population, le Juge Dredd et son permis de tuer sur place constituent-t-il un modèle pour la police moderne ? (more…)

« Vivez à vos risques et périls, mais vivez dociles et prévisibles »

Valérie Marange, philosophe, psychanalyste et praticienne Feldenkrais, a participé aux mouvements d’intermittents et précaires. Dans « L’éthique du bouffon 1 Valérie Marange, « L’éthique du bouffon », Multitudes, no 4, mars 2001. » en 2001 puis dans « L’intermittent et l’immuable [2. Valérie Marange, « L’intermittent et l’immuable », Multitudes, no 27, hiver 2007.] » en 2007, elle analyse les falsifications des idées de Michel Foucault opérées par deux bouffons du néolibéralisme: François Ewald, ancien assistant du philosophe et colégataire de son œuvre, et Denis Kessler, alors no 2 du Medef. Leur article « Les noces du risque et de la politique [3. Denis Kessler et François Ewald, « Les noces du risque et de la politique », Le Débat, no 109, avril 2000.] » pose les bases de la contre-réforme de la protection sociale portée par l’organisation patronale pendant les années 2000, avec l’aide de ses alliés syndicaux – CFDT en tête. Ils y font l’éloge de l’« économie politique du risque » et d’une éthique travailliste où le contrat social « trouve sa vérité dans l’assurance ». Retour sur l’individualisation de la responsabilité et le gouvernement par la peur que véhicule l’idéologie néolibérale du risque.

Cet entretien est issu du quatrième numéro de la revue papier Jef Klak, « Ch’val de course », encore disponible en librairie.

« Et l’on disserte sur l’attitude des Français face au risque, leur frilosité, la vaine exigence du risque zéro. Car le risque est manifestement aussi au centre de la morale moderne. D’un côté, certains dénoncent la démoralisation d’un peuple de rentiers (de l’État-providence), souhaitent que l’on donne à nouveau avantage au risque sur la rente, vantent l’esprit d’entreprise et voient, finalement, dans la plus grande capacité, individuelle et collective, à prendre des risques un progrès de la civilisation. De l’autre côté, on dénonce l’ultralibéralisme de ceux qui voudraient nous replonger dans le risque, remettre en risque les individus alors qu’on était précisément parvenu à les en protéger. Comme si la tendance progressiste se mesurait sur le seul vecteur de la sécurité, comme si la prise de risques était par elle-même foncièrement dangereuse. […]
Parler de risque renvoie à une morale de l’action plus que de l’abstention. C’est en ce sens qu’on oppose risque et rente. Autour du risque se divisent deux grandes formes d’existence: ceux qui acceptent le risque, le revendiquent, assument leur condition d’animal voué au risque et ceux qui le refusent, l’évitent, cherchent à s’en protéger – les courageux et les frileux. Notre culture a plutôt célébré les premiers que les seconds: le chasseur, le guerrier, l’aventurier, l’entrepreneur, l’inventeur, le chercheur, le pionnier, l’investisseur, l’homme politique, plutôt que le rentier, le fonctionnaire. »

Denis Kessler et François Ewald,
« Les noces du risque et de la politique »,
Le Débat, no 109, avril 2000

Dans les années 2000, François Ewald et Denis Kessler mettent le risque au cœur de la refondation sociale portée par le Medef. Quel est précisément le rôle du risque dans cette histoire?

Avant d’entrer comme conseiller au Medef (Mouvement des entreprises de France), Ewald était directeur de la communication à la Fédération française des sociétés d’assurance (FFSA), dont Kessler était directeur. Or, ce sont les sociétés d’assurance qui ont opéré la recomposition politique du patronat – la transformation du vieux CNPF (Conseil national du patronat français) en Medef – ainsi que sa conquête des corridors de l’État.

Ewald a découvert le risque en travaillant sur l’État-providence [4. François Ewald, LÉtat-providence, Grasset, 1986.]. Il en a fait le moteur de l’histoire et de la moralisation de l’espèce humaine. Et c’est très pratique, ça héroïse la précarisation des conditions d’existence ainsi que l’agir irresponsable du capitalisme contemporain, en leur donnant un habillage existentialiste. Le risque serait l’éthique du nouveau capitalisme. Le problème, c’est qu’en mettant le risque au centre, non pour le prévenir, mais aussi en invitant à l’aimer, le désirer, on flirte non seulement avec une hyper-normalisation des styles de vie, mais aussi avec l’exposition à la mortalité, voire avec le gouvernement par la catastrophe, comme l’a magistralement démontré Naomi Klein [5. La Stratégie du choc, Actes Sud, 2008.].

Dans les fictions victoriennes du XIXe siècle, la pauvreté est aussi une pauvreté morale, ce qui revient à dire au pauvre: « C’est de ta faute. » Dans sa dimension morale, la notion de risque permet justement un nouveau partage entre les bons pauvres riscophiles (les courageux, prêts à tout pour avoir un emploi) et les mauvais pauvres riscophobes (les assistés, frileux et démotivés)…

C’est en effet le raisonnement de Kessler et Ewald, du reste tout à fait anti-foucaldien: Foucault n’a cessé de lutter contre ce genre de ligne de partage dans le peuple [6. Voir le peuple « impopulaire » dans Surveiller et Punir, Gallimard, 1993.], et d’insister sur la dimension moralisatrice du capitalisme. Dès l’Histoire de la folie à l’âge classique, où le partage de la folie et de la raison concerne d’abord l’improductivité, jusqu’à son cours au Collège de France sur le biopouvoir [7. « La vie est devenue maintenant, à partir du xviiie siècle, un objet du pouvoir. La vie et le corps. Jadis, il n’y avait que des sujets, des sujets juridiques dont on pouvait retirer les biens, la vie aussi, d’ailleurs. Maintenant, il y a des corps et des populations. Le pouvoir est devenu matérialiste. Il cesse d’être essentiellement juridique. Il doit traiter avec ces choses réelles qui sont le corps, la vie. La vie entre dans le domaine du pouvoir. », Michel Foucault, « Les mailles du pouvoir », Dits et Écrits IV, Gallimard, 1994, p. 182-201.], où il est question de la violence normalisatrice de la subjectivation entrepreneuriale.

En réalité, ceux que le Medef désigne aujourd’hui comme « mauvais pauvres » sont souvent ceux qui prennent le plus de risques, ceux qui ont pris acte de la fin du plein-emploi et le voient comme une chance pour sortir par le haut des sociétés disciplinaires. C’est le cas des intermittents. Le régime d’indemnisation de l’intermittence permet de prendre des risques, mais avec une certaine sécurité de revenus. Dans les années 1960, il s’agissait d’un système structuré pour maintenir la disponibilité des techniciens de l’audiovisuel, sans être obligé de les payer en permanence. Il a été détourné par les jeunes en rupture avec le salariat, qui voulaient créer leur propre économie alternative, tout en inventant des styles de vie poétique. L’intermittence a alors été vécue comme une espèce de subvention à la personne, plus égalitaire et moins arbitraire que la subvention au projet. Le Medef s’acharne sur les intermittents depuis deux décennies, parce qu’il cherche à imposer le travail « indépendant » comme modèle – sans congés payés, sans arrêt maladie, sans assurance chômage –, mais assujetti à l’économie restreinte [8. Terme utilisé par George Bataille dans La Part maudite pour décrire la conception classique de l’économie, visant à exploiter des ressources limitées pour satisfaire au mieux les besoins matériels humains. Il lui oppose une économie « générale » qui part du principe que « l’histoire de la vie sur la Terre est principalement l’effet d’une folle exubérance: l’événement dominant est le développement du luxe, la production de formes de vie de plus en plus onéreuses », et remet la notion de dépense au centre de l’économie. ], soit l’inverse de la sécurité et de l’autonomie relative ouverte par le régime des intermittents.

Kessler et Ewald invitent au « reengineering de la gestion collective des risques » et à la « ré-institution du social » [9. François Ewald et Denis Kessler, « Les noces du risque et de la politique », art. cité, p. 55-72.]. Mais ne travaillent-ils pas surtout à réduire la protection sociale?

Au départ, l’État-providence visait à protéger contre le risque, contre l’accident. Son histoire commence avec les accidents du travail – notamment dans les mines au xixe siècle. On est aujourd’hui entré dans un nouveau stade de privatisation à la fois des fonctions protectrices de l’État et des ressources naturelles – avec l’extractivisme [10. Désigne l’intensification des activités d’exploitation des ressources naturelles à échelle industrielle.] à tout crin –, où plus rien ne doit être gratuit. Tout ce qui débordait l’économie restreinte, au sens de Mauss (le don), Bataille (la dépense), mais aussi de l’économie écologiste [11. Dans René Passet, L’Économique et le Vivant, Payot, 1977.], les « externalités » en d’autres termes, doivent être réintégrées dans le système et devenir payantes. Tout ce qui était donné devient payant, tout ce qui était garanti par l’État doit rapporter de l’argent. La mise en avant du risque comme valeur prend place dans ce cadre. Pour dégager un maximum de bénéfices, il y a une inflation des risques que le système de production-consommation-soin nous fait courir, qui deviennent globaux et catastrophiques. On marche à la riscophilie intégrale: que le monde périsse, c’est quand même ce qui sera le plus rentable!

Il y a là une logique de rentabilité, mais aussi de gouvernance des esprits par le danger, par la peur et par la dette. Cela fonctionne comme la production de la dette: les risques de l’existence, comme dit Ewald, et les périodes d’improductivité, ne doivent plus s’appuyer sur les systèmes de garanties collectives, mais sur l’assurance privée et l’endettement. Plus profondément, cela relève d’une logique de la dette contre celle du don [12. Même si le don au sens social où l’entend Mauss recouvre aussi une forme de dette à la collectivité, ce que critiquera Bataille avant Derrida. Marcel Mauss, « Essai sur le don. Formes et raisons de l’échange dans les sociétés archaïques », dans Sociologie et Anthropologie, Payot ; Georges Bataille, La Notion de dépense, Nouvelles éditions Lignes, 1933 ; Jacques Derrida, Donner le temps, Galilée, 1991, ainsi que « Le don selon Jacques Derrida », sur le site de Valérie Marange.], c’est-à-dire sur l’idée que l’existence n’est pas un droit, mais une dette.

Qu’a permis cette pensée de la protection sociale?

Ce discours accompagne la privatisation progressive de la protection sociale. Actuellement, la Sécu ne couvre plus que la moitié des dépenses de soin, 50 % des frais de santé sont pris en charge par des organismes privés, ce qui est quand même un gros hold-up, au bénéfice des assurances privées prenant parfois le masque des « mutuelles ». La crise des hôpitaux publics est aussi organisée pour favoriser le développement d’établissements de soin privés. Et pas seulement pour les riches! J’ai par exemple fréquenté la clinique de l’Estrée, dans la banlieue nord entre Saint-Denis et Sarcelles. Elle est surnommée la « clinique de l’extrême » par les praticiens de santé: un hôpital privé pour pauvres, qui a poussé au milieu de nulle part, dans une zone mal couverte par le système des hôpitaux publics, avec des niveaux de soin, d’attente, d’accueil, qui correspondent à une clientèle pauvre…

Comment fonctionnait l’assurance sociale au départ?

Avant la Sécurité sociale, la protection mutuelle est issue du mouvement ouvrier: les gens se sont organisés par branches et ont fondé des caisses de solidarité pour faire face à la maladie, l’accident, etc. La protection sociale est devenue ensuite une revendication ; puis, peu avant la Seconde Guerre mondiale, et surtout après, la Sécurité sociale, le système des retraites et des instances paritaires (comme l’Unedic) a été mis en place au niveau national.

Les ordo-libéraux [13. L’ordolibéralisme est un courant de pensée libéral apparu en Allemagne dans les années 1930. Contrairement aux libéraux anglo-saxons, adeptes du « laisser-faire », les ordo-libéraux estiment que la libre concurrence ne se développe pas spontanément mais nécessite une gouvernementalité active. L’État doit organiser le marché ; en édifier le cadre juridique, technique, social, culturel, moral. L’économie de marché n’est donc plus limitation de l’État mais régulation de son action. Il ne s’agit plus de gouverner à cause du marché mais par le marché.] allemands et les libéraux outre-Atlantique ont commencé à penser la contre-révolution de l’assurance sociale dès les années 1930. En France, les attaques commencent avec Giscard et Barre. Aux États-Unis, cette contre-révolution est déjà bien avancée dans les années 1970. Foucault a analysé ces mécanismes, notamment dans ses études sur le biopouvoir, à un moment où l’on n’en parlait quasiment pas politiquement. Puis François Ewald les a formalisés, en prétendant s’appuyer sur Foucault – ce qu’il fait d’une certaine manière, mais pour le renverser.

Toute une pensée néolibérale prend appui sur Foucault pour défendre l’« autonomie » contre l’État-providence.…

Foucault a bien décrypté les néolibéraux. Et ils se reconnaissent dans ce décryptage. Après, il est certain qu’il y a une dimension libérale dans la pensée de Foucault – c’est son côté dissident – qui se déploie dans le contexte bipolarisé entre le monde capitaliste et le socialisme soviétique, et non dans un espace de pensée unique comme aujourd’hui. Les subjectivités issues du refus du travail et des disciplines (que représentent politiquement l’opéraisme [14. L’opéraïsme est un renouveau de la pensée marxiste qui accompagne la vague révolutionnaire de l’Italie d’après-guerre. « Les opéraïstes faisaient de l’usine le centre du conflit. Les nouvelles générations ouvrières, leur « spontanéité » (au-delà même de la conscience de classe) étaient au cœur de toutes leurs analyses, ils excluaient donc toute forme d’organisation extérieure à l’usine. Ils s’opposaient au concept d’« avant-garde externe », au rôle du parti et des bureaucraties syndicales, et privilégiaient, sur le plan tactique et stratégique, les formes d’autogestion des luttes et l’organisation autonome de base qui allait être, quelques années plus tard, à l’origine de l’« autonomie ouvrière ». » Nanni Balestrini et Primo Moroni, La Horde d’or – La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle – Italie 1968-1977, L’éclat, 2017. Voir « “Comment se fait-il que ces salauds d’ouvriers ne font pas ce que dit le Parti ?” Culture de base, refus du travail, ouvrier-masse et grèves métropolitaines dans l’Italie d’après-guerre. Entretien avec le collectif de traduction de La Horde d’or (Partie sur jefklak.org.] italien et les mouvements soixante-huitards, et philosophiquement quelqu’un comme Foucault) n’avaient pas envie de choisir l’Union soviétique contre le capitalisme. On analysait les limites normalisatrices des systèmes de protection étatique. Le communisme « réel » était un système disciplinaire, pour le moins. L’archéologie critique des disciplines, de la psychiatrie et de la prison, ne pouvait donc qu’être en dissidence, version moderne des « contre-conduites ».

Aujourd’hui, on affiche souvent une certaine naïveté par rapport à ces questions. Par exemple, les gens qui protestent contre la démolition privatiste de la psychiatrie sont souvent de bonne foi, ils ont souvent participé à l’histoire de la psychothérapie institutionnelle [15. L’analyse institutionnelle, née dans les champs de l’éducation et de la psychiatrie sous l’instigation notamment des deux frères Oury, mais aussi de François Tosquelles, psychiatre catalan, consiste en une remise à plat des dimensions inconscientes, rôles, fonctions et statuts dans les institutions. La psychothérapie institutionnelle et la pédagogie du même nom donnent aux usagers des pouvoirs d’intervention dans l’institution, tout en bousculant les hiérarchies.], qui a été un véritable mouvement de révolution au sein de la psychiatrie et de l’hôpital. Mais celle-ci est restée relativement marginale, et la majorité de la population a continué à vivre la psychiatrie comme une contrainte normative et infantilisante. Elle n’a pas essaimé non plus dans d’autres domaines de l’institution sanitaire et sociale, telles que les Ehpad (maisons de retraite) ou les foyers d’hébergement pour handicapés. Ainsi, la fonction d’hospitalité et de protection de l’hôpital n’est pas vraiment défendue, parce qu’on ne peut pas défendre les institutions que l’on n’a pas véritablement investies. Les usagers ont du mal à se reconnaître dans les luttes des soignants contre le nouveau pouvoir managérial, qui joue des contradictions entre les usagers et le pouvoir médical.

En réalité, la pensée foucaldienne prend appui sur les luttes autonomes des gens concernés par les micro-pouvoirs médicaux, familiaux, sexuels, etc., au-delà du seul enjeu de la propriété des moyens de production. Elle procède donc à une sorte de généalogie du capitalisme comme système de moralisation et de gouvernement des comportements, au-delà des seuls enjeux socio-économiques.

Comment marche le détournement de Foucault par Ewald et Kessler? Qu’est-ce qu’ils oublient, qu’est-ce qu’ils retiennent?

Foucault définit très précisément sa ligne dans un article paru dans le mensuel de la CFDT [16. Confédération française démocratique du travail.] en 1983, intitulé « Une demande infinie face à un système fini », et repris dans les Dits et Écrits. Dans cet entretien, Foucault interroge certes le modèle de la santé parfaite, l’illusion selon laquelle à partir du moment où une technique a été inventée, elle doit pouvoir être disponible à tout moment, à tout endroit, pour toute demande. D’où le titre. Mais ensuite, il expose clairement que, vis-à-vis du système de soin, il y a deux dangers, deux modes de dépendance possibles: celui de la tutelle et celui de l’abandon. Il parle d’« un effet de mise en dépendance par intégration et un effet de mise en dépendance par marginalisation et exclusion ». Et c’est très important qu’il le formule ainsi, par rapport à la réflexion sur le risque et la dépendance, parce qu’il parle aussi de dépendance concernant l’exclusion de la protection sociale. Il énonce clairement que l’on doit viser le maximum d’autonomie pour le maximum de sécurité. Il y a là un idéal, bien sûr. Il sait très bien que c’est l’objet d’une tension, d’une lutte permanente. Il ne pense pas le schéma d’une gouvernance qui s’appliquerait d’en haut sans qu’il y ait des forces qui se combattent. D’ailleurs, son élaboration de la question du pouvoir, en médecine comme ailleurs, a toujours été liée aux luttes sur ces terrains-là.

Là où le glissement et la ruse d’Ewald sont grossières, c’est quand il évacue la critique de la « mise en dépendance par marginalisation ». Il fait comme si le seul risque énoncé par Foucault était celui de la tutelle étatique. En fait, ce débat témoigne de l’extrême confusion dans laquelle nous sommes aujourd’hui concernant la question de l’autonomie, que l’idéologie néolibérale nous amène à confondre avec l’absence de liens. C’est quelque chose que je vois constamment dans mon métier: des gens qui cherchent à se désaliéner d’un certain nombre de tutelles (familiales, sociales, etc.) – je suis là pour les y aider –, mais avec une vision magique de l’autonomie. Comme si l’être humain pouvait faire abstraction de ce que ses besoins et désirs le lient à un grand nombre d’autres êtres, humains et non humains. En réalité, le système crée beaucoup de surdépendance, mais aussi beaucoup d’isolement, voire des oppositions délétères entre différentes couches de la population, entre générations notamment.

Il est difficile de penser un mode d’émancipation dans un appareil d’État selon la pensée de Foucault. Comment penser le rapport entre les individus et le pouvoir?

La théorie du pouvoir chez Foucault n’est qu’une théorie des relations: le pouvoir n’existe pas comme centre, il n’existe qu’en tant que système de relations et en tant que gouvernement de conduites. Et une conduite des conduites passe toujours par la subjectivité.

Dans l’histoire, il y a eu différents modes de conduite des conduites. Les disciplines [17. Surveiller et Punir, ouvr. cité.] en constituent un moment, qui va de l’âge classique au travail fordiste et stakhanoviste. C’est le moment où le corps docile de l’ouvrier répète 500 000 fois le même geste – ce qui existe encore évidemment, en Chine plus qu’ici. Avec le biopouvoir, on n’est plus là-dedans, on est dans l’entreprise de soi, et le « contrôle », qui est un paradigme différent, un autre mode de gouvernementalité. Cela ne passe plus par la discipline, mais justement par la prise de risque individuelle et par l’illusion de l’autonomie de sa conduite. Aujourd’hui, on est pris dans un capitalisme cognitif et affectif [18. « Un système d’accumulation dans lequel la valeur productive du travail intellectuel et immatériel devient dominante et où l’enjeu central de la valorisation du capital porte directement sur l’expropriation rentière du commun et sur la transformation de la connaissance en une marchandise fictive ». Toni Negri et Carlo Vercellone, « Le rapport capital/travail dans le capitalisme cognitif », Multitudes, no 32, printemps 2008.] qui embarque les subjectivités, non pas tant sur un mode disciplinaire, mais beaucoup plus sur le mode de la motivation [19. Voir Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », Pourparlers 1972-1990, Minuit, 1990.], soit une mobilisation de l’intérieur des sujets, comme le font les religions.

Quel est le rôle du risque dans cette nouvelle forme de gouvernementalité?

L’idéologie néolibérale du risque est en train de former les générations qui arrivent sur le marché du travail avec un énorme sentiment d’insécurité. On fait croire qu’on donne de l’indépendance, alors qu’en réalité, cela instaure une énorme dépendance à la machine. Et c’est le but! Pas du tout de créer de l’autonomie. C’est un retournement de la pensée libérale. Foucault est très pertinent sur la différence entre libéralisme et néolibéralisme, qui est la différence entre « laisser aller, laisser faire » et « faire aller, faire faire ». Schématiquement, cette différence réside dans l’injonction permanente à la productivité – où la notion de risque est moteur. Un ensemble de procédures contribuent à maintenir une espèce d’angoisse continue. Il faut que tu aies tout le temps la frousse de perdre ton statut, ton emploi, d’être mal noté par les systèmes d’évaluation dans les entreprises, etc.

Comme dans les assurances, où ils veulent instaurer un système de malus en fonction de comportements à risques, comme le fait de fumer.

D’ores et déjà, tu n’as pas du tout le même accès aux mutuelles selon l’âge, les antécédents médicaux… Pour les prêts immobiliers, n’en parlons pas. C’est ça aussi, l’idéologie du risque: s’assurer de conduites très régulières, très normées, au nom de la prévention du risque. Le discours sur le risque est truffé d’injonctions paradoxales: « Vivez à vos risques et périls, mais vivez docile et prévisible. » Et surtout il « dés-écologise » la notion de risque, puisque l’enjeu, c’est l’imputation des risques: tu assumes la responsabilité des risques que tu prends, tu ne vas tout de même pas la faire porter à quelqu’un d’autre! Encore moins à la société! On va donc chercher à débusquer tout ce qui est de ton niveau de responsabilité, tout ce que ne va pas couvrir l’assurance. Le mot « risque » est mis en exergue pour ce qu’il véhicule de positif, le côté chevaleresque, héroïque… Cela peut tenter un certain nombre de gens: « C’est glorieux de vivre dans le risque! » Mais en réalité, ce n’est pas du tout ce qui est attendu. Ce qui est attendu, c’est de tenir ses promesses, c’est-à-dire de se comporter de manière responsable, comme quand tu as contracté une assurance: tu as lu le contrat d’un bout à l’autre, tu sais précisément dans quoi tu t’es engagé, à quoi t’en tenir si tu prends des risques inappropriés – par exemple, boire au volant.

Cette notion de responsabilité implique autre chose dont on ne parle pas souvent, mais qui est central dans la gouvernance actuelle: la question de la subsidiarité. C’est-à-dire à quelle échelle placer telle ou telle responsabilité: qui est responsable de quoi? Cette notion de subsidiarité est par exemple utilisée par les institutions européennes: qu’est-ce qui dépend de l’Europe? Tout ce qui ne dépend pas d’échelons en dessous. Et quels sont ces échelons? L’État national, la région, le département, le canton, la commune et, au bout du compte, l’individu lui-même – la plus petite unité de subsidiarité.

La refondation sociale, pensée contre la prétendue « démoralisation » induite par la couverture sociale collective, est une individualisation extrême de la responsabilité et de la prise de risque. Chacun devrait être un système quasi autosuffisant, ce qui veut dire, paradoxalement, bien adapté, bien branché à la machine globale dont on est tous invité à être dépendant. Parce qu’en revanche, quand tu veux effectivement travailler de manière vraiment autonome, c’est quand même un petit peu compliqué. Je le dis en connaissance de cause, parce que je fais partie de la seule profession libérale qui n’est pas réglementée, la psychanalyse. Ce qui est absolument une survivance – et qui n’est garantie que parce qu’il y a des lacaniens très méchants qui ont montré les dents au moment où l’État a voulu réglementer, et même interdire une pratique qui ne se laisse pas décrire par des protocoles de type industriel. En réalité, la vraie prise de risques, au sens noble de l’engagement sans s’abriter derrière une autorité, est pour ainsi dire proscrite dans nos systèmes de plus en plus réglementés et protocolisés, notamment dans le secteur de la santé.

Les performances des salariés sont quant à elles sans cesse évaluées, mesurées…

Il y a des modes de management qui ne fonctionnent qu’au projet et à l’évaluation: les personnes se voient attribuer des missions, on regarde comment elles remplissent leurs objectifs, à quelle vitesse, etc. Certaines formes de vie subissent une pression hallucinante, qu’il n’est pas évident de déjouer. Comment les employés arrivent-ils à ne pas se laisser totalement domestiquer? J’ai une patiente qui est consultante en entreprise et qui est très forte pour traîner des pieds, pour déjouer les contraintes, trouver des planques à l’intérieur de ces univers où tu es censé ne fonctionner qu’au projet. C’est Bartleby puissance mille. Elle dit: « On achète notre espérance de vie. » Ce n’est pas faux: les gens ont de plus en plus d’infarctus, de maladies professionnelles…

Il y a aussi une espèce de mise au même niveau de tous les risques. Quand on parle à un acrobate de sa riscophilie et qu’on le compare à un trader par exemple, il rappelle que s’il tombe, c’est lui qui se casse la jambe. Alors qu’un trader qui prend des risques dans ses opérations financières ne peut pas en mesurer les conséquences pratiques. Il y a une perte d’échelle [20. 20. Marie Richeux (prod.), « Le risque (3/5): le risque de banqueroute », Les Nouvelles Vagues, France Culture, 20 janvier 2016.]…

Absolument. C’est toujours la même désécologisation de la pensée du risque, en elle-même porteuse de catastrophes, résultat d’un enchaînement imprévisible de causes. La pensée actuelle du risque, comme celle de la dépendance, ressemble à l’épistémologie de l’alcoolisme telle que la définit Bateson [21. Gregory Bateson, « La cybernétique du “soi”: une théorie de l’alcoolisme », dans Vers une Écologie de l’esprit.], c’est-à-dire comme illusion du contrôle – alors qu’on joue précisément avec des forces qui nous dépassent, qu’on ne contrôle pas. Le problème de l’alcoolique, c’est qu’il croit contrôler sa consommation. Dans ce sens, l’acrobate et le trader peuvent se ressembler subjectivement, mais l’acrobate joue avec un nombre de variables beaucoup plus limités, bien que la force de la gravitation l’excède largement! En tous cas, ce fantasme de contrôle est le problème de la prise de risque, et non sa solution, comme on voudrait nous le faire croire. La question n’est pas seulement la dépendance, mais l’ignorance de celle-ci. L’autonomie se conquiert dans la conscience des liens, non dans leur déni.

Tout à l’heure, nous parlions d’entreprise de soi. Dans le film d’Harun Farocki, Apprendre à se vendre [22. Harun Farocki, Die Bewerbung, apprendre à se vendre, Allemagne, 1997, 58 min.], on suit des stages pour chômeurs ou managers, qui cherchent à développer ce savoir-faire. N’est-ce pas cette compétence que tout le monde est censé acquérir, celle qui fait vraiment le partage: moins entre riscophiles et riscophobes, qu’entre ceux qui arrivent à faire une performance singulière d’eux-mêmes et les autres?

Oui. Dans les années 2000, on parlait de « devenir artiste du travail ». Mais par exemple, si tu veux te faire une place dans l’économie du hip-hop, il faut avoir une subjectivité très warrior, ou des appuis très forts, ou les deux. Ceux qui viennent me voir sont ceux qui ratent. Ils veulent se faire une place, mais ils sont trop timides ou dépressifs. Si tu n’es pas dans une espèce d’apologie permanente de toi-même, tu es mort. Il faut être capable d’une performance énorme et la notion de performance est au cœur de cette histoire de risque. Même à la marge, chez les « sans place », ce modèle performatif est intégré dans les tactiques d’auto-valorisation qui peuvent voisiner avec des raisonnements magiques. Mais il y a aussi de vraies tentatives collectives pour opposer d’autres modèles de valorisation et d’accueil du vivant, des « espaces de douceur » comme disait Guattari. Les générations des quarantenaires et des plus jeunes ont bien intégré cette dimension dans leurs luttes, en même temps qu’ils sont bien plus surexposés au risque que les enfants du babyboom. Mais les comportements à risque sont souvent présents, avec le sentiment d’illégitimité, ainsi qu’une forme de bravade contre les normes sanitaires, qui peut, abréger beaucoup les vies… Sans compter, chez certains, une fascination pour l’agir violent, peut-être parfois nécessaire, mais parfois simplement sacrificiel.

Quels sont les effets de l’individualisation des responsabilités sur les subjectivités?

Cette idéologie s’attaque à l’idée de droit à l’existence: elle officialise le fait que tout le monde n’aurait pas le même, qu’il y a des vies qui ne sont pas légitimes ou qui ont à prouver qu’elles le sont. Certains l’intériorisent de telle façon qu’ils ne vont pas faire attention à eux-mêmes. Une personne qui se fait très mal et traîne longtemps avant d’aller se soigner est quelqu’un dont le sentiment de la valeur de sa propre conservation est atteint, quelqu’un qui a des curseurs assez bas à l’égard des niveaux d’alerte auxquels il doit faire attention pour préserver sa santé. Un tel laisser-tomber du corps est assez répandu aujourd’hui, de façon massive chez les SDF, plus subtile chez d’autres précaires. Il ne s’agit pas de tout psychologiser – le droit à l’existence est une question massive et politique, mais qui concerne aussi la clinique.

La vie humaine a besoin d’être légitimée collectivement. Elle a besoin de l’Autre pour cela, à la fois matériellement et symboliquement. L’auto-engendrement, l’auto-légitimation, c’est ce que tentent généralement les gens qui ont été mal engendrés, mal nés, mais ça ne fonctionne pas très bien, en tous cas pas sans Autre pour te soutenir. Un artiste qui a grandi entouré de parents qui s’émerveillaient de chaque petite chose qu’il pondait a moins de mal à être dans une démarche d’auto-valorisation, parce qu’il a été très bien engendré, très bien légitimé – très bien , autrement dit. Être bien né est une notion à laquelle on ne prête pas assez attention aujourd’hui. À un moment donné, je me suis rendu compte que Nelson Mandela avait été élevé pour être un roi: cela n’ôte rien à son courage, mais il est quand même très bien né. On est tous plus ou moins bien nés, pour certaines raisons sociales, familiales, accidentelles, etc. Et il y a bien des manières d’être mal né, mal accueilli sur Terre.

Quels sont les liens entre la pensée d’Ewald et Kessler sur le risque et la légitimation d’une existence?

Aujourd’hui, la désécologisation des risques oblige chacun à surjouer l’auto-affirmation de son droit à l’existence. Cela produit à la fois une normalisation des conduites – on a très peur de ne pas être dans les clous et de ne pas mériter de vivre – et de l’exclusion, voire de l’auto-abandon dans certains cas – donc de la riscophilie. On l’a d’ailleurs observé dans de nombreux cadres: par exemple, des études sur les subjectivités des travailleurs du nucléaire – sur comment ils se protègent du risque – ont permis d’identifier des comportements kamikazes de certains salariés, comme tremper les pieds dans la piscine radioactive [23. Voir Pierre Fournier, « Les “Kamikazes” du nucléaire: un même mot pour une réalité qui change. », Revue Sociétés Contemporaines, no 39, 2000, p. 135-152.].

Dans son article « L’enfant mal-accueilli et sa pulsion de mort [24. Sándor Ferenczi, « L’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort », Psychanalyse IV, Payot, 1990.] », le psychanalyste Sándor Ferenczi décrit très bien comment un enfant mal accueilli voit se déchaîner ses pulsions de mort – qui peuvent l’entraîner dans ce qu’on appellerait aujourd’hui des « conduites à risque ». On peut les appeler comme cela, si l’on veut, mais il faut bien souligner le rapport à la mort. Et on observe aujourd’hui une multiplication des mentalités de survivants, c’est-à-dire des gens mal accueillis avec un fort rapport à la mort, à la haine. Ils affirment leur existence sur un mode revanchard, dans le ressentiment. C’est frappant comme les Français qui ont participé aux attentats en France sont souvent des enfants de l’assistance publique, avec des traumatismes cumulatifs concernant le simple fait de leur existence et liant petite et grande histoire. Ne pas avoir été appelé à la vie, ne pas être accueilli dans la vie, c’est quelque chose dont on met une vie entière à se remettre, en faisant éventuellement beaucoup de dégâts au passage – d’abord sur soi-même, mais aussi en niant l’existence de l’autre, de diverses façons. C’est ce que fabrique le néolibéralisme, avec son discours illusoire sur le risque et l’indépendance, et son fantasme de contrôle du tout. Son horizon, c’est la catastrophe, mais aussi la guerre comme enchaînement catastrophique, la production de subjectivités de guerre [25. Dans Michel Foucault, « Il faut défendre la société », Cours au Collège de France 1976, Gallimard/Seuil, 1996.]. L’idée fausse selon laquelle chacun doit et peut garantir seul son propre droit à l’existence est en elle-même productrice de guerre, de subjectivités traders ou kamikazes, suicidaires et criminelles.

C’est pourquoi, au niveau des micro-institutions que nous fabriquons – qu’il s’agisse d’un « centre social autonome » ou tout simplement d’un cabinet de psychanalyse –, il me semble important de penser pour notre propre compte non seulement les questions du risque et de l’autonomie, mais aussi, plus profondément, celle des différents modes de l’affirmation de l’existence, plus ou moins joyeux ou soigneux, dans ce qu’ils construisent comme imaginaire de soi et de l’autre.

Notes

1 Valérie Marange, « L’éthique du bouffon », Multitudes, no 4, mars 2001.

Nou3 : l’humain, le cyborg et les espèces compagnes

Et si Médor et Pupuce devenaient des armes de destruction massive ? C’est ce que le tandem écossais Morrison/Quitely a imaginé pour son one shot comic book : Nou3, pur shoot stroboscopique de gore à fourrure. Histoire de réaliser une bonne fois pour toute que la guerre « zéro mort » n’existe que dans l’imagination des responsables de com’ en kaki.
Cet article est issu du troisième numéro de Jef Klak, « Selle de ch’val », encore disponible en librairie.

Un dictateur en short et ses gardes du corps se font massacrer dans une somptueuse villa. Trois masses de métal surgissent de la maison juste avant son explosion, puis regagnent la remorque d’un camion garé devant. Dans le camion portant l’inscription « Animalerie », des hommes enlèvent leurs trois casques, découvrant un chien, un chat, et un lapin. Ce sont en fait des biorgs, animaux chirurgicalement et génétiquement modifiés par l’US Air Force pour piloter des armures de combats. « 3 », le lapin, libère des gaz létaux et pose des mines comme autant de petites crottes ; « 2 », le chat, est un combattant furtif des plus fatals, et « 1 », le chien, est un véritable petit tank. Après cet essai concluant sur le terrain, l’armée décide de passer à la phase suivante – « l’animal nouveau 4 » –, et ordonne l’euthanasie de ces prototypes. La scientifique qui les a éduqués désactive alors leurs entraves chimiques, et les trois biorgs s’évadent. Commence une traque sanglante où l’armée va se heurter à ces animaux-machines de guerre qu’elle a créés.

Ce n’est qu’un chien, ne vous attendez pas à des sonnets de Shakespeare.

Les deux écossais Frank Quitely et Grant Morrison travaillent régulièrement ensemble – le premier assurant le dessin, le second le scénario –, leur association révélant le meilleur de chacun. Ce fut le cas lors de leur rencontre en 1996, pour les aventures surréalistes de Flex Mentallo – « l’Homme du Mystère du Muscle » qui tord la réalité en bandant ses muscles et a conscience d’être un personnage de fiction –, ainsi que pour leur reprise des NeW-X-MeN en 2001, et surtout pour Nou3 et All-Star Superman. Ce dernier, commencé en 2005, année de publication de Nou3, remporta d’ailleurs d’innombrables récompenses et un succès public assez exceptionnel pour une énième histoire du plus vieux des super-slips.

Frank Quitely, dont le pseudonyme est un anagramme de « quite frankly » (« en toute franchise »), est tout aussi à l’aise pour rendre dans le moindre détail des paysages réalistes, que dans la subtile exagération de certaines postures ou expressions faciales, telles les poses culturistes de Flex Mentallo avec son slip léopard et son torse difforme et velu, directement inspirées des réclames pour la méthode de développement musculaire du professeur Charles Atlas des vieux comics. Son trait méticuleux évoque parfois le regretté Moebius, par cette sorte de puissance douce, de mélancolie souriante, que dégagent certains de ses dessins. Ainsi de son Superman All-star tout en décontraction, rayonnant de force, qui s’inspire de la posture tranquille d’un fan déguisé en Kryptonnien, et tranche radicalement avec la tension ultra-virile que proposent l’écrasante majorité des représentations de ses contemporains. Le dessinateur écossais partage également avec l’auteur français des aventures muettes d’Arzach un goût pour les lèvres pulpeuses, mais surtout pour la narration sans paroles : certains épisodes de ses NeW-X-MeN, comme de longues séquences de Nou3, se déroulant quasiment sans texte.

Bon sang, il faut être taré pour apprendre à parler à une machine à tuer.

Nou3 est une œuvre d’une grande simplicité. Loin des scénarios complexes qui ont fait la réputation de Grant Morrison [voir encadré en fin de texte], son histoire, comme sa structure en trois chapitres – format plutôt rare dans les comics – sont minimales, et ses personnages simplifiés jusqu’au stéréotype. 1 le chien est indéfectiblement fidèle à l’humain et veut « rentrer maison » ; 2 le chat est caractériel et ne pense qu’à manger ; et 3 le lapin suit les autres sans dire grand-chose. Certes, leur « maîtresse » leur a appris des rudiments de langage humain, mais leur lexique SMS – « 1 sait 0 !  » – est rudimentaire, purement utilitaire, et à la limite du ridicule. Les animaux humains ne sont pas mieux traités : il y a le scientifique lâche et carriériste, son assistante empathique avec les animaux, que sa culpabilité pousse à trahir ses patrons, le sénateur aux dents longues et blanches, le général aussi stupide qu’impitoyable, les soldats chairs à canon muets, et le clochard au cœur pur.

Vous y voyez peut-être le triomphe de notre savoir-faire biotechnologique, moi, je ne vois que trois petites bêtes en colère…

Grant Morrison et Frank Quitely ont tout misé sur le découpage et la mise en page : « La simplicité de cette histoire nous permettait de nous livrer à un découpage beaucoup plus expérimental, et c’est ainsi que Frank Quitely et moi-même avons envisagé la réalisation des planches avec en tête l’idée de suggérer une perception non humaine de l’espace 1 Les citations de Grant Morrison et Frank Quitely sont extraites des bonus de l’édition française publiée par Urban comics..  »

Morrison qualifie le résultat de « western manga  ». La perception non humaine de l’espace et du temps se traduit par un découpage tout en dilatation, des actions de quelques secondes se déployant en de multiples cases – ce qui distingue en effet le manga des comics américains et surtout de la BD franco-belge, où les actions sont au contraire très contractées. Mais les expérimentations de Morrison et Quitely ne s’arrêtent pas à un tel découpage à la japonaise. Les compères veulent « aborder ces planches non pas comme un espace plat en deux dimensions sur lequel nous “collions” mécaniquement nos cases, mais comme un espace 3D dans lequel ces mêmes cases pourraient être “accrochées” ou “en rotation”, voire empilées les unes sur les autres ». Ils multiplient donc les tentatives formelles plus ou moins heureuses, comme dans cette scène inaugurale où la mort du dictateur est donnée à voir sur une double page selon le point de vue subjectif des multiples balles qui le transpercent. Scène qui a le mérite d’« effacer tous les doutes des lecteurs quant au degré de gore utilisé dans cette émouvante histoire d’animaux calinoux  », mais qui est finalement assez vaine. D’autres séquences sont plus réussies, telle l’évasion des cobayes, quasi muette, qui s’étend sur six pages et cent huit cases, chacune ayant été dessinée individuellement, avant que lui soit attribué un code couleur correspondant à une des caméras de surveillance captant la scène.

Au final, ce ne sont pas tant les scènes d’action au découpage sophistiqué – et souvent peu lisible – qui font de ce comic book une réussite, mais son savant dosage entre gros plans détaillés et doubles pages aérées, son rythme tout en accélérations et ralentissements, son équilibre entre violence et empathie. Le western selon Grant Morrison et Frank Quitely ? « L’abondance viscérale et quasi chirurgicale de tripes et de boyaux distillés dans l’œuvre, s’explique Grant Morrison, […] sert à contrebalancer le sentimentalisme inévitable lorsqu’on évoque nos animaux à fourrure. » Mais c’est justement ce mélange contre nature – ou plutôt naturel, trop naturel – qui fait la force de cette œuvre aussi minimaliste que virtuose.

Maintenant qu’on maîtrise la technologie, je veux des animaux avec la gueule de l’emploi, vous savez comment sont les gens.

Krypto, le chien de Superman, est souvent très humanisé – il pense et parle comme un humain –, y compris dans la version cartoon de la série animée Krypto the super-dog. Dans All-star Superman au contraire, Frank Quitely le dessine avec les postures caractéristiques d’un golden retriever, à ceci près que cette variété kryptonienne rapporte, en volant, des arbres entiers et porte fièrement, accrochée à son collier, une cape rouge frappée du « S » familial du plus puissant des encapés. De même, les biorgs de Nou3 ne sont ni anthropomorphisés ni anonymisés sous leurs exosquelettes mécaniques, mais apparaissent dans toute leur singularité d’espèces domestiques : 1 est un beau bâtard marron croisé labrador, qui répondait au nom de Bandit ; 2 est une chatte tigrée rousse avec le museau et le bout de la queue blancs que ses maîtres appelaient Minette, et 3 est un lapin blanc avec une tache sur l’œil auparavant prénommé Pirate.

Les trois animaux-machines de guerre ont chacun leur histoire, que le tandem écossais convoque en utilisant comme couverture de chacun des trois épisodes un avis de recherche collé dans les rues par leurs jeunes maîtres suite à leur disparition. L’écriture enfantine et les photos des gentilles bêtes dans leur foyer renforcent l’empathie qu’on peut avoir pour ces cobayes en cavale. Morrison et Quitely s’appuient, consciemment ou non, sur un phénomène connu en biologie du développement sous le nom de néoténie – littéralement « rétention de jeunesse » : la conservation de caractéristiques juvéniles chez les adultes d’une espèce. Ce phénomène se retrouve essentiellement chez les insectes, les amphibiens – remarquablement chez l’axolotl, qui peut procréer tout en restant une larve toute sa vie – et chez les animaux domestiques. Ainsi les chiens aboient et les chats ronronnent toute leur vie d’adulte, quand leurs cousins loups et chats sauvages ne le font qu’enfant. L’adulte humain serait de la même manière « un fœtus de primate parvenu à maturité sexuelle » [2. Louis Bolk, anatomiste et biologiste néerlandais du début du XXe siècle, connu pour sa « théorie de la fœtalisation » selon laquelle l’humain serait un être vivant au développement progressivement ralenti, théorie réhabilitée et réinterprétée par le paléontologue Stephen Jay Gould dans les années 1970.]. Selon les évolutionnistes, ces traits juvéniles auraient une fonction de séduction, aussi bien à l’intérieur d’une même espèce qu’entre espèces différentes, ce qui expliquerait la tendresse éprouvée pour les animaux domestiques. L’industrie du spectacle utilise d’ailleurs très bien cette attractivité, comme le montre clairement l’évolution du personnage de Mickey au cours du temps : souris adulte à ses débuts, elle devient de plus en plus enfantine, donc attractive [3. Voir le chapitre « Hommage biologique à Mickey » dans Le Pouce du Panda de Stephen Jay Gould (Le Seuil). Beaucoup d’objets techniques suivent d’ailleurs la même évolution néoténique que Mickey, tels les voitures ou les ordinateurs Mac, aux formes de plus en plus arrondies.].

La sympathie éprouvée pour les trois fugitifs s’appuie donc sur leurs museaux juvéniles, mais également sur leur solidarité et leur amitié interspécifique qui répondent à l’individualisme des humains et du projet censé les remplacer : « l’animal nouveau 4 », un mastiff augmenté et radioguidé – opposition individu/collectif qui fit les beaux jours des comics mettant en scène des équipes de super-slips, et particulièrement des X-Men.

D’ici novembre, Dan Washington posera son cul gominé dans le Bureau ovale. Il veut produire en masse les biorgs et mettre fin à la guerre conventionnelle.

Selon les militaires, gouvernants et responsables de recherche, le projet « Nou3 » n’avait d’autre objectif que de sauver des vies humaines sur le champ de bataille. Et c’est bien cette hypocrisie d’une guerre « zéro mort » que mettent en pièce Morrison et Quitely, rappelant avec force hémoglobine que, même menée par des animaux militarisés, la guerre tue, et tuera.

Nou3 ne prétend pas offrir un point de vue original sur l’humain et les autres animaux – il ne s’agit nullement d’un manifeste cyborg ou en faveur des espèces compagnes. Plutôt un brûlot antimilitariste en forme de mélodrame gore et animalier, où empathie naturelle pour les compagnons à quatre pattes et fantasme de sauvagerie et d’instrumentalisation guerrière s’entrechoquent dialectiquement. Bons démiurges, Grant Morrison et Frank Quitely ont cependant l’attention de réserver aux évadés survivants sinon un happy end, du moins une seconde chance. L’humain qui leur offre ce nouveau départ est d’ailleurs un de ces personnages en marge qu’affectionne Morrison depuis toujours : un SDF, croisé au pire de la traque, qui se révèle d’un grand bon sens face aux questions de l’armée à la poursuite des fugitifs :

Avez-vous vu quelque chose ? Il y a une grosse récompense. De l’argent, vous sauriez quoi en faire, non ? Quelqu’un comme vous. – Ouais ouais. C’est clair. Mais nan. J’ai rien vu, bande d’enculés de fascistes.

GRANT MORRISON, LE NON-SENS DU MERVEILLEUX

L’écossais Grant Morrison travaille pour l’industrie américaine du comics depuis trente ans, où il publie aussi bien des projets originaux que des réhabilitations de personnages oubliés ou des redéfinitions de poids lourds. Il est depuis la fin des années 2000 l’un des principaux scénaristes de la firme DC Comics, dont il supervise les événements et les personnages les plus importants. Il a ainsi revisité de fond en comble la biographie de Batman de 2006 à 2011, restaurant la loufoquerie de ses débuts et rompant complètement avec la version « réaliste » et réactionnaire du Vigilant en noir qui s’était imposée depuis les versions de Frank Miller dans les années 1980. À partir de 2011, il a même pu enfin réaliser un projet que son employeur principal lui avait jusqu’ici refusé : réinventer les débuts de Superman, à qui il fait quitter son slip et ses collants pour un jean et un T-shirt frappé de son logo familial [4. Voir l’article « Super-slips VS Bat-masques. Vérité et Justice VS Terreur et Sécurité », dans Jef Klak no2, « Bout d’ficelle », 2015.].

Sa première contribution aux comics américains s’intéresse déjà aux relations entre les hommes et les animaux. En 1988, DC Comics [5. DC Comics avait alors accepté deux propositions de l’écossais : la relance d’Animal man, ainsi qu’une histoire du Chevalier noir enfermé à l’Asile d’Arkham avec ses ennemis les plus fous. Cette aventure de Batman de l’autre côté du miroir deviendra l’un des « romans graphiques » les plus réédités : Arkham Asylum: A Serious House on Serious Earth, magnifiquement peint par l’Anglais Dave MC Kean.] avait en effet accepté de lui confier la reprise d’un personnage mineur créé en 1965 : Animal man. Grant Morrison se targuait d’être le seul à ne pas avoir oublié ce personnage capable de capter les capacités des animaux proches de lui : le pouvoir de régénération d’un ver de terre, la faculté de voler d’un oiseau, la possibilité de se dupliquer comme une bactérie… Morrison en fait un père de famille au chômage et militant végétarien, évoluant dans des enquêtes sur l’industrie agro-alimentaire et les laboratoires pharmaceutiques expérimentant sur les animaux [6. Grant Morrison devient alors lui-même végétarien, et le restera.]. Le scénariste écossais est alors très critique envers la vague grim & gritty [7. Cette vague « dure et sombre » creuse artificiellement l’approche déconstructive et réaliste ouverte par Alan Moore et Frank Miller en plongeant d’improbables hommes-plantes ou hommes-chauve-souris dans la réalité sordide des années 1980, notamment avec les séries Swamp Thing et The Watchmen pour le premier, et The Dark knights returns et Batman : Année Un pour le second.], ce virage violent et à la noirceur forcée que prennent nombre de comics de l’époque. Grant Morrison préfère plonger Animal man dans des aventures de plus en plus farfelues. Celui-ci rencontre ainsi en plein désert des Rocheuses un homme-loup condamné par un mystérieux « Dieu Tyran » à mourir et renaître sans fin – protagoniste qui n’est autre que Vil Coyote, le souffre-douleur de Bip-Bip, le Roadrunner des cartoons de Chuck Jones.

Lors d’un rituel chamanique, Animal man prend conscience de son statut de personnage de fiction, et casse le « quatrième mur » en s’adressant directement au lecteur : « Je vous vois  ». Après une virée dans les Limbes, qui abritent d’autres héros oubliés, il débouche à Northampton et rencontre celui qui est à l’origine de ses récents déboires – notamment le massacre de sa femme et ses enfants : non pas un super-vilain, mais son créateur, Grant Morrison lui-même. Dans un long dialogue avec son personnage, celui-ci en profite pour critiquer son travail sur le début de la série : mal écrit, trop réaliste, trop militant, trop moralisateur, et reposant sur la celle trop facile du problème écologique du moment. Pour le dernier épisode qu’il écrit, Morrison offre donc à sa créature un happy end en ressuscitant sa famille, à l’encontre du « réalisme » le plus élémentaire.

Grant Morrison poursuit ses expérimentations narratives et méta-textuelles dans les séries DC qui suivent, particulièrement Doom Patrol – qui revisite une autre série des années 1960 et qu’il écrit sous l’influence de psychotropes et à l’aide des techniques d’écriture automatique des surréalistes – et sa délirante série originale, Les Invisibles, au projet des plus modestes : « C’est la BD que j’ai voulu écrire toute ma vie, une BD sur tout : l’action, la philosophie, la paranoïa, le sexe, la magie, la biographie, les voyages, les drogues, les religions, les ovnis… Et quand nous atteindrons la conclusion, je vous promets de révéler qui règne sur le monde, pourquoi nos vies sont ainsi, et ce qui nous arrive quand nous mourrons.  »

Au début des années 2000, il fait un passage remarqué chez Marvel notamment sur la série NeW-X-MeN, où il explore les implications politiques, médiatiques et générationnelles du « phénomène mutant » [8. La particularité des X-Men et autres mutants est que leurs pouvoirs leur viennent d’une mutation génétique.]. Mais Grant Morrison ne tarde pas à revenir à son écurie originelle, pour ne plus la quitter. DC lui laisse alors le champ libre pour écrire l’ambitieuse méga-série Seven Soldiers of Victory qui remet à jour des héros oubliés [9. Cette fois, Grant Morrison exhume des limbes du catalogue DC sept outsiders : Mister Miracle, Guardian, Klarion, Bulleteer, le Monstre de Frankenstein, Zatanna et Shining Knight. La méga-série consiste en sept mini-séries – et autant de dessinateurs – de quatre épisodes chacune, reliées par une introduction et un épilogue, soit trente numéros en tout.], ainsi qu’All-Star Superman, maxi-série qui ne revisite ou ne relance pas Superman, mais réalise une nouvelle synthèse du mythe aussi bien pour les lecteurs novices que confirmés. C’est à cette époque qu’il publie également chez DC trois mini-séries : Vimanarama, hybridant mythes hindous pakistanais et super-dieux à la Jack Kirby, en réaction à la vague raciste post-11- Septembre ; Seaguy, épopée picaresque d’un super-héros en combinaison de plongée dans un monde post-utopique qui n’a plus besoin de lui, et We3, qu’Urban comics traduira Nou3 lorsqu’il aura la bonne idée de le rééditer en 2012.

K9S, THE ROBOCOP-DOGS

En octobre 2015, Argo, chien policier au Texas, eut droit sur son lit d’euthanasie à un dernier appel radio de la police locale – rituel normalement réservé aux officiers disparus. Une vidéo de la scène circula sur les réseaux sociaux et devint rapidement virale, le bureau du shérif se retrouvant inondé de donations et d’odes poétiques au héros défunt. Argo était l’un des milliers de chiens qui travaillent pour l’armée ou la police américaine, que leurs collègues nomment « K9s » – abréviation phonétique de « canine [unit]s ». Sélectionnés, entraînés et importés d’Europe par des éleveurs spécialisés, ces chiens sont dressés pour mordre et déchirer des membres humains, ainsi que pour détecter des drogues ou des explosifs. Ils sont désormais aussi équipés de toutes sortes de technologies protectrices valant plusieurs milliers de dollars : dents en titanes, gilets pare-balles, caméras mobiles spécialement conçues pour des chiens.

Les bavures meurtrières et autres dégâts collatéraux commis par ces chiens de guerre sont légion, mais la sympathie du public leur reste acquise, comme l’a encore montré l’émoi collectif suite à la mort de Diesel, chien d’assaut du Raid tué lors de l’opération spectaculaire de la police à Saint-Denis en novembre 2015 (sans doute sous les balles de ses « collègues » humains). Cette popularité est en tous cas instrumentalisée par la police et l’armée pour adoucir leur image, les mascottes canines servant souvent d’outil de communication lors de rencontres publiques, voire des visites d’écoles. Grant Morrison et Frank Quitely ne sont pas les seuls à profiter du potentiel empathique des espèces compagnes…

Notes

1 Les citations de Grant Morrison et Frank Quitely sont extraites des bonus de l’édition française publiée par Urban comics.
« Comment se fait-il que ces salauds d’ouvriers ne font pas ce que dit le Parti ? »

« Comment se fait-il que ces salauds d’ouvriers ne font pas ce que dit le Parti ? »

Livre d’histoires et d’analyses politique, boîte à outils, auto-enquête, recueil de chansons, collection de tracts, livre partisan qui ne dit jamais « je » mais donne à entendre des centaines de voix, L’Orda d’oro est à ce jour le seul livre qui évoque aussi complètement la foisonnante inventivité sociale, théorique, culturelle et langagière de l’Italie des années 1960-1970. Et il aura fallu attendre le printemps 2017 pour retrouver cette histoire en hexagone, grâce à la traduction aux éditions de l’Éclat, enrichie par le collectif de traduction d’un appareil de notes indispensable au lecteur français 1 Le collectif de traduction a par ailleurs mis en ligne sur son site ordadoro.info, l’intégralité du texte et des notes, ainsi que des documents, photos, et journaux élaborés au cours de la … Continue reading.
En ces temps de crise « créative, politique, et existentielle », Jef Klak a décidé de mener trois entretiens avec les traducteurs et traductrices afin de parcourir avec eux cette période fondatrice de notre présent, inspirante pour nos luttes.

Pouvez-vous commencer par nous raconter la genèse de ce livre ?

En 1987, la maison d’édition Sugarco propose à Nanni Balestrini [2. Nanni Balestrini : Associé au mouvement littéraire Neoavanguardia, il participe dans les années 1960 à des avant-gardes poétiques comme I Novissimi et Gruppo 63, et figure aussi parmi les fondateurs du groupe opéraïste Potere operaio, en 1968. Plusieurs de ses romans ont été publiés en français : Les Invisibles (1987) et L’Éditeur (1989) (POL), ainsi que Blackout (2001), Nous voulons tout (1971), La Violence illustrée (1976) et Sandokan (2004) (Entremonde).], poète des avant-gardes italiennes du milieu du siècle, de publier un livre pour commémorer les 20 ans de 1968. Ce dernier détourne la commande pour en faire un livre collectif sur le « Mai rampant » italien (1968-1977), cette période qui est encore à l’époque largement diabolisée, comme en témoigne l’expression « années de plomb » employée par médias et gouvernements. La Horde d’or propose une contre-histoire de cette décennie de luttes, en l’inscrivant dans une temporalité plus large, qui commence dans l’immédiat après-guerre et se termine en 1980 avec la « Marche des quarante-milles » à Turin [3. Marche des 40 000 : Du nombre de cadres et autres jaunes affrétés de toute l’Italie par les syndicats pour réclamer la reprise du travail après 35 jours de grève à la FIAT contre un projet de licenciement de 25 000 ouvriers. Cet épisode est généralement considéré comme le point final de la séquence de luttes de la décennie 1970.].

Aux côtés de Balestrini, on trouve Primo Moroni [4. Primo Moroni (1936-1998) : Écrivain, éditeur, fondateur de la librairie Calusca-City Lights à Milan, qui fut, à partir de sa création en 1971, le point de ralliement d’un très grand nombre de revues, coopératives de diffusion, comités de lutte, et demeure aujourd’hui parmi les rares centres de documentation sur les mouvements et la culture en Italie des années 1960 à 1990. Sur l’histoire de la Calusca, voir le Journal de traduction no 2, en ligne.], le libraire de La Calusca-City lights à Milan. Montage hétéroclite, le livre s’est constitué à partir d’une multitude de matériaux que Moroni, archiviste obsessionnel, avait conservés : des livres évidemment, mais aussi des tracts, des bulletins ronéotés, des affiches, des fanzines, etc. La librairie Calusca n’était pas le centre d’archives qu’elle est devenue aujourd’hui, mais elle se voulait une caisse de résonance du mouvement, un espace de diffusion, mais aussi de production et de publication. Elle a ainsi accueilli et édité des revues importantes comme Primo Maggio ou Controinformazione, et mis en place une structure de diffusion à l’échelle nationale, la coopérative Punti rossi. Elle a aussi coordonné l’une des premières productions alternatives dans le domaine pédagogique, l’encyclopédie Io e gli altri (Moi et les autres), manuel pluridisciplinaire à l’adresse des collégiens. La musique et les productions contre-culturelles, y compris orales, y avaient aussi leur place. Elles étaient reconnues comme faisant partie intégrante du mouvement, ce dont le livre se fait l’écho.

Une troisième personne participe à l’élaboration de La Horde d’or : Sergio Bianchi, un militant de l’autonomie des années 1970 – Balestrini était, lui, plutôt identifié à la génération des années 1950, tandis que Moroni l’était à celle des années 1960. Bianchi sera surtout à l’origine de la deuxième édition du livre, en 1997, avec de nombreux ajouts de textes (et quelques disparitions aussi).

Le livre se veut avant tout interne au mouvement. Il adopte d’emblée le point de vue « partial » des luttes, tout en s’efforçant de donner voix aux différentes sensibilités, tendances, fractions, et histoires. Si bien qu’il est généralement considéré par les protagonistes de l’époque comme l’ouvrage à la fois le plus juste et le plus honnête sur cette période.

 

Pouvez-vous revenir sur le contexte italien des années 1980 ?

Le livre est mis en chantier en 1987, dans un paysage politique totalement dévasté. Suite à la répression de masse qui a eu lieu après 1979, des milliers de personnes sont encore emprisonnées ou en exil. Les années 1980 ont totalement refoulé les décennies précédentes. C’est une grande période de vide, où le passé n’est plus tant attaqué qu’occulté.

Pour ne parler que des livres, l’intense activité éditoriale des années 1960 et 1970 a été suivie d’un net reflux à partir de la fin des années 1970. Beaucoup de gens se sont débarrassés des documents ou des matériaux incriminants qu’ils possédaient. Les maisons d’édition ont mis au pilon des collections entières : analyses des mouvements de classe, discussions internationales, livres révolutionnaires, théoriques, d’intervention, etc. D’où l’importance des archives Moroni, un des rares endroits d’Italie qui ait conservé ces traces de la contre-histoire ouvrière et sociale de l’Italie d’après-guerre.

La Horde d’or a été conçu sous le poids d’une double contrainte : d’une part la répression toujours en cours, avec des milliers de détenus et de procédures judiciaires, de l’autre des dissensions politiques intenses entre les différentes fractions du mouvement. Le livre est très marqué par cette volonté de ne pas s’embarquer dans l’exposition des désaccords, pour ne pas prêter le flanc à l’appareil judiciaire et policier, mais dans le même temps, il prend un soin scrupuleux à faire apparaître le plus fidèlement possible les différentes positions qui coexistaient au sein du mouvement.

Les journées de juin et juillet [1960] ont eu une résonance profonde au sein du prolétariat italien. Tandis qu’à Gênes l’expression « faire comme Tokyo » courait de bouche en bouche, devenant une sorte de mot d’ordre, à Turin et dans les autres villes italiennes, les travailleurs disaient : « Il faut faire comme à Gênes », et les ouvriers ajoutaient : « Notre patron, c’est le fascisme ». Et pourtant, à Gênes comme ailleurs, les travailleurs et les jeunes ne se sont pas heurtés seulement aux forces de répression : ils ont également dû affronter les dirigeants de gauche qui tentaient de freiner leur action, de la confiner dans une dimension strictement légale et inoffensive. […] Il faut souligner ceci : en juillet, les ouvriers et les jeunes revendiquent des formes de lutte que les organisations traditionnelles n’étaient pas en mesure de proposer. (La Horde d’or, p. 34)

Comment expliquez-vous le choix inaugural de faire déborder cette « contre-histoire du Mai rampant » très en amont de la période 1968-1977 annoncée en couverture ?

L’insurrection de Gênes est considérée comme le point de départ de la reprise des luttes dans les années 1960. C’est la première rupture manifeste avec le consensus d’après-guerre fondé sur l’idéologie de la Reconstruction [5. L’idéologie de la Reconstruction est le point de jonction entre le projet politique de la bourgeoisie et celui du Parti communiste italien. Elle insiste sur la nécessité de « reconstruire » l’Italie après la guerre et la chute du fascisme, pour imposer aux ouvriers d’usine de bas salaires et une forte productivité.].

Pour le raconter rapidement, le 2 juillet 1960, le MSI [6. Le Movimento sociale italiano (MSI) est le parti néofasciste italien né en 1946, après la chute de la République sociale italienne de Mussolini et l’interdiction du Parti national fasciste par le gouvernement provisoire et les alliés.], parti néo-fasciste, prévoit de tenir congrès à Gênes, ville ouvrière et partisane [7. Le terme partisan ne désigne pas forcément un membre d’un parti politique. Il peut aussi désigner divers groupes de résistants – notamment, mais pas uniquement, communistes – durant la Seconde Guerre mondiale : les Francs-tireurs et partisans français, les partisans yougoslaves, les partisans soviétiques, ou, comme ici, les résistants italiens à l’État fasciste.], foyer de la résistance pendant la guerre. Une mobilisation contre la tenue de ce congrès fasciste s’organise, alliant syndicats, partis, organisations historiques de la gauche, et d’innombrables acteurs moins identifiables : jeunes et vieux, anciens résistants, ouvriers, etc. Et alors qu’il ne s’est à peu près rien passé en termes de conflictualité politique depuis la fin de la guerre, ces manifs, conçues par leurs organisateurs comme des protestations pacifiques, tournent rapidement à l’émeute. Tout le monde tombe des nues, à commencer par la gauche et les intellectuels. Tous se demandent qui sont ces gens qui s’opposent aussi frontalement au retour du fascisme et au gouvernement qui a autorisé ce congrès.

On ne peut pas comprendre les journées de Gênes si on ne tient pas compte du fait que la résistance partisane, en Italie, n’a pas consisté à chasser un occupant extérieur, mais à combattre l’État italien. Une fois l’État fasciste vaincu, beaucoup de partisans, dans leur grande majorité communistes, voulaient prendre le pouvoir par les armes. Togliatti, secrétaire général du Parti communiste italien (PCI), a coupé court à ces élans révolutionnaires, en imposant un discours du type : « Déposons les armes, retroussons-nous les manches pour reconstruire le pays et prenons le pouvoir par la voie démocratique. » C’est ce qu’on a appelé la « Longue marche à travers les institutions », une orientation que l’on retrouvera au PCI jusqu’au « Compromis historique [8. Le « compromis historique » (compromesso storico) désigne le rapprochement dans les années 1970 entre deux partis historiquement rivaux : la Démocratie chrétienne, dirigée par Aldo Moro, et le Parti communiste italien d’Enrico Berlinguer, aveuglé depuis l’après-guerre par sa stratégie suicidaire de « la classe ouvrière se faisant État ». ] ».

Une partie importante des émeutiers de Gênes était vraisemblablement constituée de cette composante dite de la « résistance trahie » : ces partisans qui auraient voulu ne pas rendre les armes – et qui bien souvent ne les ont pas rendues ! Ils les ont planquées dans les montagnes, où elles ont soit rouillé soit, selon la légende, contribué à des actions plus tard. On retrouve en effet deux décennies après quelques anciens partisans dans des groupes armés, où ils rejoignent de jeunes militants à qui ils apportent, dit-on, leurs armes, mais aussi leur expérience, leurs conseils, et surtout leur légitimité. Le livre montre bien comment la lutte armée des années 1970 s’enracine dans l’histoire ouvrière et s’ancre dans un imaginaire de la Résistance, en opposition à la ligne du PCI.

Une autre composante de ces journées d’émeutes est la jeunesse, qui ne peut pas se comprendre selon les catégories du mouvement ouvrier traditionnel. Pour analyser cette révolte, son caractère offensif, il faut saisir des cheminements subjectifs, qui puisent dans un répertoire imaginaire bien plus vaste, où la géopolitique mondiale côtoie le rock’n roll et le cinéma. Le sous-titre du livre, La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle, montre qu’on n’y parle pas seulement de politique au sens classique du terme. La dimension existentielle est une ligne de fond, transversale au sommaire. Elle recoupe en partie la notion de « pré-politique », également présente dans l’ouvrage pour dire l’importance d’éléments sensibles, subjectifs, imaginaires dans la constitution des comportements de révolte politique proprement dits. C’est là quasiment une autre « thèse » du livre, ou tout du moins un de ses schémas récurrents pour interpréter le cycle de lutte des années 1960-70. La grande « vague » de révolte et de dissensus va d’abord s’implanter dans les corps, les sensibilités, les comportements, avant de se massifier et se généraliser à l’ensemble de la société : au travail, à l’université, dans la famille, dans les quartiers… Dans la genèse de l’autonomie italienne, l’affirmation de comportements et de subjectivités antagonistes, ne relevant pas immédiatement d’une logique « politique » ou « idéologique », est essentielle. C’est aussi ce qui ouvre la lecture à ce que les intellectuels d’alors appellent « culture de base ».

Comment vous définiriez cette « culture de base » ?

La « culture de base », c’est à la fois le chant populaire, le rock’n roll, l’histoire du mouvement ouvrier, l’analyse des transformations du capitalisme. C’est autant lire la presse que discuter du capital ou du bilan politique d’une grève… Ce n’est donc pas seulement une contre-culture esthétique, sensible, ou quotidienne. Il y a aussi une dimension théorique – mais pas de la théorie pour les théoriciens. On peut ainsi considérer d’une certaine façon les opéraïstes [9. Opéraïsme : L’opéraïsme est un renouveau de la pensée marxiste qui accompagne la vague révolutionnaire de l’Italie d’après-guerre. « Les opéraïstes faisaient de l’usine le centre du conflit. Les nouvelles générations ouvrières, leur “spontanéité”, étaient au coeur de toutes leurs analyses, ils excluaient donc toute forme d’organisation extérieure à l’usine. Ils s’opposaient aux concepts d’ “avant-garde externe”, au rôle du Parti et des bureaucraties syndicales, et privilégiaient, sur le plan tactique et stratégique, les formes d’autogestion des luttes et l’organisation autonome de base, qui allait être, quelques années plus tard, à l’origine de l’ “autonomie ouvrière”. » La Horde d’or, p. 158.]. comme un des versants de la contre-culture dont il est question dans le livre.

La culture de base, c’est toutes les formes de subjectivité, d’inventivité populaires qui sont de l’ordre de la mémoire de classe. Une mémoire de fond, qu’ont cherché à restituer des expériences comme le Nuovo canzoniere italiano (NCI) relatée dans le livre. Fondé par Gianni Bosio [10. Gianni Bosio : Ancien partisan antifasciste et militant socialiste, il fonde en 1949 Movimento operaio, revue d’étude du mouvement ouvrier, dont il est exclu par Feltrinelli en 1953. Il prend alors la direction des éditions Avanti !, qui publieront la revue Il Nuevo Canzoniere italiano, en référence aux « chansonniers » sociaux de la tradition anarcho-syndicaliste antérieure au fascisme. Voir aussi en ligne « La tarantolata ne danse pas seule. Possession et dépossession dans l’ex-royaume de Naples », Entretien avec Alèssi Dell’Umbria, Jef Klak no 1, « Marabout », Automne-Hiver 2014.] le NCI a été à l’origine d’un énorme chantier sur la chanson populaire, qui a servi à recueillir et archiver les folk songs de l’Italie lointaine, rurale ou ouvrière, puis à en faire des outils d’intervention. Gianni Bosio était à l’origine salarié dans un des instituts Feltrinelli [11. Giangiacomo Feltrinelli : En 1949, le riche héritier Feltrinelli fonde l’Istituto per la storia del Movimento Operaio (Institut pour l’histoire du mouvement ouvrier) et, en 1954, la maison d’édition Giangiacomo Feltrinelli. Longtemps membre du Parti communiste italien qu’il finance, Feltrinelli entre en clandestinité en 1969. Il est retrouvé mort le 15 mars 1972, près de Milan, sous un pylône électrique, apparemment tué par l’explosion prématurée de la bombe qu’il s’apprêtait à poser. Nani Balestrini lui consacre son cinquième roman, LÉditeur (POL).] pour la culture populaire, financés par le PCI. Son idée était de promouvoir la culture ouvrière comme une culture en soi, méritant étude à part entière. Et puis à un moment, le PCI considère que ça va un peu trop loin, et demande à Feltrinelli de virer Bosio, qui fonde avec ses indemnités de licenciement sa propre maison d’édition, Avanti !

L’idée selon laquelle le mouvement ouvrier a une histoire propre – pas une sous-histoire, une sous-catégorie de l’histoire bourgeoise –, ne relève pas uniquement de l’existentiel, du pré-politique pas plus qu’elle n’appartient aux opéraïstes. C’est une idée qui a traversé le PCI, puis qui en a été expulsée pour des raisons politiques, mais qui est très ancrée en Italie.

Affirmer, comme le fait ce livre, que le mouvement, c’est aussi la chanson sociale, les dissidences intellectuelles, les expériences contre-culturelles, les manières de vivre, etc., c’est rappeler que l’organisation politique échappe à la mainmise du Parti et passe par tous les domaines de la société : école, église catholique, musique, magistrature, médecine, psychiatrie, production éditoriale, etc. Cela permet de retracer une contre-histoire de l’organisation politique au sens large.

On découvrait que la violence, c’était la violence du rapport de production capitaliste ; que la résistance se jouait sur la chaîne de production, là où chaque acte de production était dicté par la machine et par l’ensemble des éléments de commandement qui déterminaient la position de l’ouvrier à l’intérieur de l’usine. La méthode était donc la suivante : il fallait découvrir la vérité de la synthèse capitaliste à travers l’émergence de la résistance ouvrière. C’était la lutte qui, à chaque instant, expliquait la structure objective du capital en tant qu’il était lutte, c’étaient tous les moments de refus, de rébellion, de sabotage qui révélaient jour après jour comment était organisé le pouvoir du capital dans l’usine. Lire en ces termes Le Capital – et l’œuvre de Marx en général – devenait une arme puissante pour l’interprétation des faits. (La Horde d’or, p. 48)

Pouvez-vous revenir un peu plus précisément sur ce courant marxiste italien appelé « opéraïsme » et son influence sur La Horde d’or?

De nombreux chapitres reprennent ou citent un discours marxiste ou paramarxiste – de Mao Tsé Toung à Che Guevara en passant par les situationnistes… Mais ce qui prédomine en matière de marxisme tout au long de ce livre, c’est un marxisme singulier, étrange, spécifique à la configuration politique, intellectuelle, de l’Italie. Ce marxisme hétérodoxe met au cœur de l’analyse l’activité ouvrière et la lutte, ce qu’ils appellent le point de vue ouvrier. Cela se traduit par l’emploi d’un vocabulaire spécifique. Ainsi, le terme « antagonisme » est-il par exemple beaucoup plus présent dans le livre que celui de « dialectique ».

Le courant opéraïste naît à la fin des années 1950. Malgré une grande sophistication intellectuelle et théorique – Gramsci, Bordiga [12. Antonio Gramsci et Amadeo Bordiga ont tous deux participé à la fondation du Parti communiste d’Italie en 1921. Dirigée par Bordiga jusqu’en 1924, puis par Gramsci, la nouvelle formation est interdite par le régime fasciste en 1926, et Gramsci et Bordiga sont exilés sur l’île d’Ustica.
Mort en prison, Gramsci poursuit pendant ses onze ans d’incarcération de nombreux travaux théoriques sur l’histoire d’Italie, le nationalisme, les partis politiques, la littérature, le matérialisme historique, et élabore sa théorie de l’hégémonie culturelle.
Après son exclusion de l’Internationale communiste en 1930 pour « trotskysme », Bordiga animera différents partis communistes opposés au PCI et sa ligne stalinienne, notamment le Parti communiste international fondé en 1952. Le courant se réclamant de ses idées, classé à l’ultragauche et garant d’une stricte orthodoxie léniniste, est connu sous le nom « gauche italienne » (pour ses défenseurs) ou de bordiguisme (pour ses détracteurs).], etc. –, malgré les roueries rhétoriques permises par la dialectique marxiste (qui permettent au PCI de dire que produire, c’est préparer le socialisme), il se passe des choses inexplicables d’un point de vue marxiste orthodoxe – comme la répression des conseils ouvriers par l’Armée Rouge à Budapest en 1956 –, ou totalement imprévues – comme l’insurrection de Gênes en 1960. La gauche institutionnelle, que ce soit sur le plan des discours ou celui des organisations, est ébranlée par la réalité. Aux marges du parti socialiste – ou plus rarement du PCI –, les futurs opéraïstes ont pris leurs distances avec cette gauche très intégrée, qui se définit par ses alliances et ses velléités gouvernementales, et qui, loin de mettre en cause le développement capitaliste, cherche à y contribuer activement. Cette nouvelle génération d’intellectuels préfère aller voir ce qui se passe réellement dans la société. Rester marxiste au sens basique du terme – comprendre pour transformer et donc s’essayer à une analyse concrète des phénomènes concrets –, plutôt que de suivre le marxisme institué.

Après-guerre, l’Italie connait une profonde restructuration productive. L’introduction de la chaîne de montage va faire apparaître une figure nouvelle, celle de l’« ouvrier masse », l’ouvrier à la chaine, qui sera l’acteur principal du « boom économique » et des luttes des années 1960. Cela se passe à un moment où le PCI tourne le dos à la lutte et lance son appel interclassiste à la reconstruction du pays : c’est la grande nation en marche, tout le monde doit retourner au travail. Pour justifier son existence en tant que Parti « communiste », il continue à s’intéresser aux luttes socialistes internationales, mais se détourne des usines italiennes, qu’il laisse sans aucun contre-pouvoir. C’est vers ces usines, abandonnées par le PCI, que les intellectuels opéraïstes se tournent. Il s’agit de relire Le Capital de Marx à la lumière de la restructuration productive, et donc d’aller enquêter dans les usines pour comprendre comment le capital fonctionne.

Les opéraïstes retournent dans l’usine pour lire Marx au présent et retournent à Marx pour comprendre quelque chose de l’usine. Ils analysent le fonctionnement de l’usine pour comprendre la lutte, et ils regardent les luttes – qui n’ont pas disparu malgré la désertion du PCI – pour comprendre la dynamique du capital ; un terrain que plus personne n’essaie de comprendre depuis longtemps.

C’est à l’intérieur de ce programme de recherche et d’intervention qu’émerge la notion de refus du travail comme concept clé de l’opéraïsme : ne pas considérer le travail seulement comme un mécanisme économique, avec l’extraction de la plus-value dans ses divers stades, mais étudier l’existence politique du travail vivant. Cela implique de regarder ce qui se passe dans l’usine, ce qu’est réellement l’extraction de la survaleur, et surtout ce qui y résiste. Du coup, des comportements comme le sabotage ou l’absentéisme, impensables pour un PCI qui veut reconstruire le pays, redeviennent en revanche centraux dans la pensée opéraïste.

Comment se fait-il que ces salauds d’ouvriers ne font pas ce que dit le PCI ? Le message est pourtant clair : on doit produire, ne pas faire grève, veiller sur l’outil de travail qui sera bientôt le nôtre puisqu’on va collectiviser la production, socialiser l’outil de production… ! Comment peuvent-ils se détourner de cette ligne, pourquoi, et avec quel niveau d’organisation ?

Pour répondre à ces questions, les opéraïstes vont mettre en rapport un certain nombre de sphères habituellement séparées. La politique est aussi dans la culture de masse ou dans la culture de base. Lire l’exploitation, ce n’est pas seulement lire un rapport économique dont on ferait la critique, c’est lire un rapport politique, un rapport de pouvoir. C’est ça, l’apport le plus évident de l’opéraïsme, qui va bien au-delà de l’analyse du travail et des luttes ouvrières : il est possible de lire politiquement les comportements, les situations conflictuelles, ou les écarts par rapport aux rôles sociaux.

Si, à Gênes, la police est mise en difficulté pendant quatre jours, si la gauche est si souvent obligée de suivre un mouvement qui lui échappe, qu’elle n’arrive pas à empêcher, c’est qu’il y a des formes d’organisation sous-jacentes et des subjectivités nouvelles. Il faut enquêter sur ces réalités, car c’est là que se lit la politique : du côté du conflit, loin d’on ne sait quelle prévision théorique. La prévision théorique du Parti, jusqu’ici, c’était qu’une classe ouvrière organisée allait relancer la production et prendrait le pouvoir dans le cadre des institutions. Mais tout d’un coup, on voit apparaître un prolétariat qui n’a rien à voir avec ça.

Ces analyses trouvent une réponse inespérée dans le renouveau des luttes ouvrières du début des années 1960, et notamment en 1962, avec une grève énorme à Turin, la « ville-Fiat », qui voit les ouvriers sortir des usines et converger vers la piazza Statuto pour en découdre. C’est une sorte de première émergence de la figure de l’ouvrier masse, qui va être une des théorisations fortes du courant opéraïste.

La composition de classe avait changé et de ce fait les comportements, les pratiques et les rythmes de conflit de classe commençaient à changer, tout comme avaient changé les modalités de l’accumulation capitaliste et de l’extraction de la plus-value pendant la Reconstruction. Mais il était plus aisé de reconnaître les transformations du capital que celles de la classe ouvrière. Il était plus facile d’analyser les bouleversements dans la composition du capital fixe et les formes de son despotisme que d’accepter les formes de subjectivation et de révolte ouvrières face à des conditions de vie et travail intolérables – a fortiori quand elles s’exprimaient par des comportements anomaux, imprévus, inconnus, ingouvernables et complètements étrangers à la discipline et aux règles politiques et syndicales qui avaient prévalu dans les années 1950, tout au long de l’interminable Reconstruction. Piazza Statuto est l’indice que les sujets et les formes de la conflictualité sont en train de changer, qu’ils ne sont plus régis par une périodicité mécanique mais qu’ils sont entrés dans une conflictualité permanente. […] C’est piazza Statuto que commence l’histoire du mouvement de l’autonomie ouvrière en Italie. (La Horde d’or, p. 140-141)

Que s’est-il passé piazza Statuto en 1962 ?

C’est la seconde rupture, après Gênes en 1960. Piazza Statuto ouvre un cycle de luttes qui va culminer en 1969 avec l’Automne chaud. Il faut avoir en tête que les luttes ouvrières en Italie, en tout cas celles des années 1960 et une partie de celles des années 1970, sont rythmées par ce qu’on appelle les échéances contractuelles, c’est-à-dire la renégociation périodique des conditions de travail et de salaire dans l’usine ou dans la branche (qu’on pourrait rapprocher des conventions collectives en France). Ces « contrats » sont l’occasion de mobilisations plus ou moins rituelles, mais qui bien souvent débordent le cadre fixé par les syndicats négociateurs, au grand dam des organisations patronales.

1962 est justement une année de renégociation des contrats. Il commence à y avoir des grèves dans le Nord. Ça commence à Milan, ça se poursuit à Turin. À la Fiat, plus gros pôle industriel d’Italie – et peut-être même déjà d’Europe –, un certain nombre de syndicats signent un accord séparé. Les grévistes, furieux, sortent de l’usine, déboulent dans la ville, et donnent l’assaut au siège d’un des syndicats signataires, l’UIL [13. Unione italiana del lavoro (UIL) : Syndicat italien fondé en 1950 à la suite d’une scission de la Confédération générale italienne du travail menée par une aile socialiste et démocrate se réclamant de l’héritage réformateur du dirigeant syndical Bruno Buozzi (assassiné par les nazis en 1944).]. La gauche décrète alors quasi unanimement qu’il s’agit d’agents provocateurs, de « casseurs », de fascistes manipulateurs – voire de flics déguisés… On envoie des anciens partisans du PCI pour calmer le jeu et dire aux gens « Attention, ne cassez pas l’outil de travail ». Finalement, l’accord séparé est abandonné, mais cet épisode marque le premier terrain d’intervention visible de l’ouvrier masse.

L’ouvrier masse, c’est cet homme venu du Sud pour travailler sur la chaîne de montage, immigré intérieur, non qualifié, interchangeable. L’équivalent de ce qu’on appelait en France les O.S. (ouvriers spécialisés), qui remplacent l’ouvrier professionnel cher au PC, qualifié, syndiqué, communiste, fier de son travail et de son rôle productif. Au contraire de cet ouvrier professionnel, l’ouvrier masse affiche une indifférence totale à l’égard de ce qui est produit, et n’hésite pas à saboter, à détruire l’outil de travail.

Le siège de la piazza Statuto donne lieu à des polémiques nombreuses, par exemple entre Raniero Panzieri et Mario Tronti, à l’intérieur même du courant opéraïste. Ce débat interne va aboutir à des scissions, notamment au sein de la première revue opéraïste, les Quaderni rossi, et à la création de la revue Classe operaia.

Selon un schéma classique, Panzieri parle de « manifestation d’anarchistes sous-prolétariens », et tire le bilan de 1962 en disant que c’est un échec, que la classe en elle-même n’est pas arrivée à un niveau de maturité suffisant. Tronti, lui, renverse complètement l’analyse en affirmant qu’une nouvelle combativité ouvrière a émergé, et que c’est elle qui doit dicter la stratégie politique pour les années à venir. C’est ça, le point de vue ouvrier, partial, qui indique la stratégie… C’est en tout cas à partir du réveil des luttes ouvrières en 1962, à partir de la rupture de la piazza Satuto, que le mouvement va se développer jusqu’au point d’acmé que sera l’Automne chaud, la réplique ouvrière au 68 étudiant.

Lorsqu’on fait l’histoire de cette période, on ne parle pas de la « grève de la Fiat », mais de la « révolte de la piazza Statuto » : le lieu où la discipline syndicale signe un accord séparé contesté, le théâtre d’affrontements et de rassemblements massifs des différentes usines en grève. Ce n’est pas seulement la grève de l’usine Fiat-Mirafiori, mais aussi celle à la Lancia, à la Michelin, celle des fonderies et de l’aéronautique, de tout le tissu industriel dispersé dans la ville. La grève non seulement fédère différents pôles industriels, mais envahit aussi la ville. C’est la première grève d’usine où l’on en sort pour aller dans la rue, aux côté des ouvriers des autres usines. En s’étendant à l’échelle de la métropole, la grève répond complètement à la ville-usine qu’est Turin, avec une dissémination de l’appareil productif sur tout le territoire.

https://www.youtube.com/watch?v=p14TWbFjpO0

De quoi déchaîner en tous cas les commentaires de la gauche, qui refuse de voir dans les « vandales » qui font le siège du local syndical pendant trois jours les mêmes personnes que les braves ouvriers qui menaient la grève sur les contrats trois jours avant. Ce sont évidemment les mêmes, mais à partir du moment où ils sortent de l’usine, ils deviennent l’objet de tous les fantasmes.

On rencontre souvent une vision un peu linéaire de l’histoire des luttes en Italie, où les grèves d’usine des années 1960 seraient supplantées par les luttes véritablement métropolitaines à partir de 1973, où l’ouvrier-masse qui fait des cortèges internes dans l’usine précède l’ouvrier-social qui, lui, fait la révolution dans la rue. La Horde d’or, jusque dans sa composition, insiste au contraire sur les continuités, en montrant que ces luttes peuvent être métropolitaines et insurrectionnelles en même temps qu’elles sont d’usine.

On tient là peut-être l’originalité du récit proposé dans la Horde d’or : une façon de recoudre l’histoire des luttes ouvrières du début des années 1960 avec le mouvement autonome de la fin des années 1970. L’acmé de 1977 ne peut pas être isolé. Après le blackout total des années 1980, le livre est le premier geste historiographique qui, depuis l’intérieur du mouvement, tente de rétablir cette continuité. Une manière d’ouvrir un futur à ces luttes.

Notes

1 Le collectif de traduction a par ailleurs mis en ligne sur son site ordadoro.info, l’intégralité du texte et des notes, ainsi que des documents, photos, et journaux élaborés au cours de la traduction.