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« Comment se fait-il que ces salauds d’ouvriers ne font pas ce que dit le Parti ? »

« Comment se fait-il que ces salauds d’ouvriers ne font pas ce que dit le Parti ? »

Livre d’histoires et d’analyses politique, boîte à outils, auto-enquête, recueil de chansons, collection de tracts, livre partisan qui ne dit jamais « je » mais donne à entendre des centaines de voix, L’Orda d’oro est à ce jour le seul livre qui évoque aussi complètement la foisonnante inventivité sociale, théorique, culturelle et langagière de l’Italie des années 1960-1970. Et il aura fallu attendre le printemps 2017 pour retrouver cette histoire en hexagone, grâce à la traduction aux éditions de l’Éclat, enrichie par le collectif de traduction d’un appareil de notes indispensable au lecteur français 1 Le collectif de traduction a par ailleurs mis en ligne sur son site ordadoro.info, l’intégralité du texte et des notes, ainsi que des documents, photos, et journaux élaborés au cours de la … Continue reading.
En ces temps de crise « créative, politique, et existentielle », Jef Klak a décidé de mener trois entretiens avec les traducteurs et traductrices afin de parcourir avec eux cette période fondatrice de notre présent, inspirante pour nos luttes.

Pouvez-vous commencer par nous raconter la genèse de ce livre ?

En 1987, la maison d’édition Sugarco propose à Nanni Balestrini [2. Nanni Balestrini : Associé au mouvement littéraire Neoavanguardia, il participe dans les années 1960 à des avant-gardes poétiques comme I Novissimi et Gruppo 63, et figure aussi parmi les fondateurs du groupe opéraïste Potere operaio, en 1968. Plusieurs de ses romans ont été publiés en français : Les Invisibles (1987) et L’Éditeur (1989) (POL), ainsi que Blackout (2001), Nous voulons tout (1971), La Violence illustrée (1976) et Sandokan (2004) (Entremonde).], poète des avant-gardes italiennes du milieu du siècle, de publier un livre pour commémorer les 20 ans de 1968. Ce dernier détourne la commande pour en faire un livre collectif sur le « Mai rampant » italien (1968-1977), cette période qui est encore à l’époque largement diabolisée, comme en témoigne l’expression « années de plomb » employée par médias et gouvernements. La Horde d’or propose une contre-histoire de cette décennie de luttes, en l’inscrivant dans une temporalité plus large, qui commence dans l’immédiat après-guerre et se termine en 1980 avec la « Marche des quarante-milles » à Turin [3. Marche des 40 000 : Du nombre de cadres et autres jaunes affrétés de toute l’Italie par les syndicats pour réclamer la reprise du travail après 35 jours de grève à la FIAT contre un projet de licenciement de 25 000 ouvriers. Cet épisode est généralement considéré comme le point final de la séquence de luttes de la décennie 1970.].

Aux côtés de Balestrini, on trouve Primo Moroni [4. Primo Moroni (1936-1998) : Écrivain, éditeur, fondateur de la librairie Calusca-City Lights à Milan, qui fut, à partir de sa création en 1971, le point de ralliement d’un très grand nombre de revues, coopératives de diffusion, comités de lutte, et demeure aujourd’hui parmi les rares centres de documentation sur les mouvements et la culture en Italie des années 1960 à 1990. Sur l’histoire de la Calusca, voir le Journal de traduction no 2, en ligne.], le libraire de La Calusca-City lights à Milan. Montage hétéroclite, le livre s’est constitué à partir d’une multitude de matériaux que Moroni, archiviste obsessionnel, avait conservés : des livres évidemment, mais aussi des tracts, des bulletins ronéotés, des affiches, des fanzines, etc. La librairie Calusca n’était pas le centre d’archives qu’elle est devenue aujourd’hui, mais elle se voulait une caisse de résonance du mouvement, un espace de diffusion, mais aussi de production et de publication. Elle a ainsi accueilli et édité des revues importantes comme Primo Maggio ou Controinformazione, et mis en place une structure de diffusion à l’échelle nationale, la coopérative Punti rossi. Elle a aussi coordonné l’une des premières productions alternatives dans le domaine pédagogique, l’encyclopédie Io e gli altri (Moi et les autres), manuel pluridisciplinaire à l’adresse des collégiens. La musique et les productions contre-culturelles, y compris orales, y avaient aussi leur place. Elles étaient reconnues comme faisant partie intégrante du mouvement, ce dont le livre se fait l’écho.

Une troisième personne participe à l’élaboration de La Horde d’or : Sergio Bianchi, un militant de l’autonomie des années 1970 – Balestrini était, lui, plutôt identifié à la génération des années 1950, tandis que Moroni l’était à celle des années 1960. Bianchi sera surtout à l’origine de la deuxième édition du livre, en 1997, avec de nombreux ajouts de textes (et quelques disparitions aussi).

Le livre se veut avant tout interne au mouvement. Il adopte d’emblée le point de vue « partial » des luttes, tout en s’efforçant de donner voix aux différentes sensibilités, tendances, fractions, et histoires. Si bien qu’il est généralement considéré par les protagonistes de l’époque comme l’ouvrage à la fois le plus juste et le plus honnête sur cette période.

 

Pouvez-vous revenir sur le contexte italien des années 1980 ?

Le livre est mis en chantier en 1987, dans un paysage politique totalement dévasté. Suite à la répression de masse qui a eu lieu après 1979, des milliers de personnes sont encore emprisonnées ou en exil. Les années 1980 ont totalement refoulé les décennies précédentes. C’est une grande période de vide, où le passé n’est plus tant attaqué qu’occulté.

Pour ne parler que des livres, l’intense activité éditoriale des années 1960 et 1970 a été suivie d’un net reflux à partir de la fin des années 1970. Beaucoup de gens se sont débarrassés des documents ou des matériaux incriminants qu’ils possédaient. Les maisons d’édition ont mis au pilon des collections entières : analyses des mouvements de classe, discussions internationales, livres révolutionnaires, théoriques, d’intervention, etc. D’où l’importance des archives Moroni, un des rares endroits d’Italie qui ait conservé ces traces de la contre-histoire ouvrière et sociale de l’Italie d’après-guerre.

La Horde d’or a été conçu sous le poids d’une double contrainte : d’une part la répression toujours en cours, avec des milliers de détenus et de procédures judiciaires, de l’autre des dissensions politiques intenses entre les différentes fractions du mouvement. Le livre est très marqué par cette volonté de ne pas s’embarquer dans l’exposition des désaccords, pour ne pas prêter le flanc à l’appareil judiciaire et policier, mais dans le même temps, il prend un soin scrupuleux à faire apparaître le plus fidèlement possible les différentes positions qui coexistaient au sein du mouvement.

Les journées de juin et juillet [1960] ont eu une résonance profonde au sein du prolétariat italien. Tandis qu’à Gênes l’expression « faire comme Tokyo » courait de bouche en bouche, devenant une sorte de mot d’ordre, à Turin et dans les autres villes italiennes, les travailleurs disaient : « Il faut faire comme à Gênes », et les ouvriers ajoutaient : « Notre patron, c’est le fascisme ». Et pourtant, à Gênes comme ailleurs, les travailleurs et les jeunes ne se sont pas heurtés seulement aux forces de répression : ils ont également dû affronter les dirigeants de gauche qui tentaient de freiner leur action, de la confiner dans une dimension strictement légale et inoffensive. […] Il faut souligner ceci : en juillet, les ouvriers et les jeunes revendiquent des formes de lutte que les organisations traditionnelles n’étaient pas en mesure de proposer. (La Horde d’or, p. 34)

Comment expliquez-vous le choix inaugural de faire déborder cette « contre-histoire du Mai rampant » très en amont de la période 1968-1977 annoncée en couverture ?

L’insurrection de Gênes est considérée comme le point de départ de la reprise des luttes dans les années 1960. C’est la première rupture manifeste avec le consensus d’après-guerre fondé sur l’idéologie de la Reconstruction [5. L’idéologie de la Reconstruction est le point de jonction entre le projet politique de la bourgeoisie et celui du Parti communiste italien. Elle insiste sur la nécessité de « reconstruire » l’Italie après la guerre et la chute du fascisme, pour imposer aux ouvriers d’usine de bas salaires et une forte productivité.].

Pour le raconter rapidement, le 2 juillet 1960, le MSI [6. Le Movimento sociale italiano (MSI) est le parti néofasciste italien né en 1946, après la chute de la République sociale italienne de Mussolini et l’interdiction du Parti national fasciste par le gouvernement provisoire et les alliés.], parti néo-fasciste, prévoit de tenir congrès à Gênes, ville ouvrière et partisane [7. Le terme partisan ne désigne pas forcément un membre d’un parti politique. Il peut aussi désigner divers groupes de résistants – notamment, mais pas uniquement, communistes – durant la Seconde Guerre mondiale : les Francs-tireurs et partisans français, les partisans yougoslaves, les partisans soviétiques, ou, comme ici, les résistants italiens à l’État fasciste.], foyer de la résistance pendant la guerre. Une mobilisation contre la tenue de ce congrès fasciste s’organise, alliant syndicats, partis, organisations historiques de la gauche, et d’innombrables acteurs moins identifiables : jeunes et vieux, anciens résistants, ouvriers, etc. Et alors qu’il ne s’est à peu près rien passé en termes de conflictualité politique depuis la fin de la guerre, ces manifs, conçues par leurs organisateurs comme des protestations pacifiques, tournent rapidement à l’émeute. Tout le monde tombe des nues, à commencer par la gauche et les intellectuels. Tous se demandent qui sont ces gens qui s’opposent aussi frontalement au retour du fascisme et au gouvernement qui a autorisé ce congrès.

On ne peut pas comprendre les journées de Gênes si on ne tient pas compte du fait que la résistance partisane, en Italie, n’a pas consisté à chasser un occupant extérieur, mais à combattre l’État italien. Une fois l’État fasciste vaincu, beaucoup de partisans, dans leur grande majorité communistes, voulaient prendre le pouvoir par les armes. Togliatti, secrétaire général du Parti communiste italien (PCI), a coupé court à ces élans révolutionnaires, en imposant un discours du type : « Déposons les armes, retroussons-nous les manches pour reconstruire le pays et prenons le pouvoir par la voie démocratique. » C’est ce qu’on a appelé la « Longue marche à travers les institutions », une orientation que l’on retrouvera au PCI jusqu’au « Compromis historique [8. Le « compromis historique » (compromesso storico) désigne le rapprochement dans les années 1970 entre deux partis historiquement rivaux : la Démocratie chrétienne, dirigée par Aldo Moro, et le Parti communiste italien d’Enrico Berlinguer, aveuglé depuis l’après-guerre par sa stratégie suicidaire de « la classe ouvrière se faisant État ». ] ».

Une partie importante des émeutiers de Gênes était vraisemblablement constituée de cette composante dite de la « résistance trahie » : ces partisans qui auraient voulu ne pas rendre les armes – et qui bien souvent ne les ont pas rendues ! Ils les ont planquées dans les montagnes, où elles ont soit rouillé soit, selon la légende, contribué à des actions plus tard. On retrouve en effet deux décennies après quelques anciens partisans dans des groupes armés, où ils rejoignent de jeunes militants à qui ils apportent, dit-on, leurs armes, mais aussi leur expérience, leurs conseils, et surtout leur légitimité. Le livre montre bien comment la lutte armée des années 1970 s’enracine dans l’histoire ouvrière et s’ancre dans un imaginaire de la Résistance, en opposition à la ligne du PCI.

Une autre composante de ces journées d’émeutes est la jeunesse, qui ne peut pas se comprendre selon les catégories du mouvement ouvrier traditionnel. Pour analyser cette révolte, son caractère offensif, il faut saisir des cheminements subjectifs, qui puisent dans un répertoire imaginaire bien plus vaste, où la géopolitique mondiale côtoie le rock’n roll et le cinéma. Le sous-titre du livre, La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle, montre qu’on n’y parle pas seulement de politique au sens classique du terme. La dimension existentielle est une ligne de fond, transversale au sommaire. Elle recoupe en partie la notion de « pré-politique », également présente dans l’ouvrage pour dire l’importance d’éléments sensibles, subjectifs, imaginaires dans la constitution des comportements de révolte politique proprement dits. C’est là quasiment une autre « thèse » du livre, ou tout du moins un de ses schémas récurrents pour interpréter le cycle de lutte des années 1960-70. La grande « vague » de révolte et de dissensus va d’abord s’implanter dans les corps, les sensibilités, les comportements, avant de se massifier et se généraliser à l’ensemble de la société : au travail, à l’université, dans la famille, dans les quartiers… Dans la genèse de l’autonomie italienne, l’affirmation de comportements et de subjectivités antagonistes, ne relevant pas immédiatement d’une logique « politique » ou « idéologique », est essentielle. C’est aussi ce qui ouvre la lecture à ce que les intellectuels d’alors appellent « culture de base ».

Comment vous définiriez cette « culture de base » ?

La « culture de base », c’est à la fois le chant populaire, le rock’n roll, l’histoire du mouvement ouvrier, l’analyse des transformations du capitalisme. C’est autant lire la presse que discuter du capital ou du bilan politique d’une grève… Ce n’est donc pas seulement une contre-culture esthétique, sensible, ou quotidienne. Il y a aussi une dimension théorique – mais pas de la théorie pour les théoriciens. On peut ainsi considérer d’une certaine façon les opéraïstes [9. Opéraïsme : L’opéraïsme est un renouveau de la pensée marxiste qui accompagne la vague révolutionnaire de l’Italie d’après-guerre. « Les opéraïstes faisaient de l’usine le centre du conflit. Les nouvelles générations ouvrières, leur “spontanéité”, étaient au coeur de toutes leurs analyses, ils excluaient donc toute forme d’organisation extérieure à l’usine. Ils s’opposaient aux concepts d’ “avant-garde externe”, au rôle du Parti et des bureaucraties syndicales, et privilégiaient, sur le plan tactique et stratégique, les formes d’autogestion des luttes et l’organisation autonome de base, qui allait être, quelques années plus tard, à l’origine de l’ “autonomie ouvrière”. » La Horde d’or, p. 158.]. comme un des versants de la contre-culture dont il est question dans le livre.

La culture de base, c’est toutes les formes de subjectivité, d’inventivité populaires qui sont de l’ordre de la mémoire de classe. Une mémoire de fond, qu’ont cherché à restituer des expériences comme le Nuovo canzoniere italiano (NCI) relatée dans le livre. Fondé par Gianni Bosio [10. Gianni Bosio : Ancien partisan antifasciste et militant socialiste, il fonde en 1949 Movimento operaio, revue d’étude du mouvement ouvrier, dont il est exclu par Feltrinelli en 1953. Il prend alors la direction des éditions Avanti !, qui publieront la revue Il Nuevo Canzoniere italiano, en référence aux « chansonniers » sociaux de la tradition anarcho-syndicaliste antérieure au fascisme. Voir aussi en ligne « La tarantolata ne danse pas seule. Possession et dépossession dans l’ex-royaume de Naples », Entretien avec Alèssi Dell’Umbria, Jef Klak no 1, « Marabout », Automne-Hiver 2014.] le NCI a été à l’origine d’un énorme chantier sur la chanson populaire, qui a servi à recueillir et archiver les folk songs de l’Italie lointaine, rurale ou ouvrière, puis à en faire des outils d’intervention. Gianni Bosio était à l’origine salarié dans un des instituts Feltrinelli [11. Giangiacomo Feltrinelli : En 1949, le riche héritier Feltrinelli fonde l’Istituto per la storia del Movimento Operaio (Institut pour l’histoire du mouvement ouvrier) et, en 1954, la maison d’édition Giangiacomo Feltrinelli. Longtemps membre du Parti communiste italien qu’il finance, Feltrinelli entre en clandestinité en 1969. Il est retrouvé mort le 15 mars 1972, près de Milan, sous un pylône électrique, apparemment tué par l’explosion prématurée de la bombe qu’il s’apprêtait à poser. Nani Balestrini lui consacre son cinquième roman, LÉditeur (POL).] pour la culture populaire, financés par le PCI. Son idée était de promouvoir la culture ouvrière comme une culture en soi, méritant étude à part entière. Et puis à un moment, le PCI considère que ça va un peu trop loin, et demande à Feltrinelli de virer Bosio, qui fonde avec ses indemnités de licenciement sa propre maison d’édition, Avanti !

L’idée selon laquelle le mouvement ouvrier a une histoire propre – pas une sous-histoire, une sous-catégorie de l’histoire bourgeoise –, ne relève pas uniquement de l’existentiel, du pré-politique pas plus qu’elle n’appartient aux opéraïstes. C’est une idée qui a traversé le PCI, puis qui en a été expulsée pour des raisons politiques, mais qui est très ancrée en Italie.

Affirmer, comme le fait ce livre, que le mouvement, c’est aussi la chanson sociale, les dissidences intellectuelles, les expériences contre-culturelles, les manières de vivre, etc., c’est rappeler que l’organisation politique échappe à la mainmise du Parti et passe par tous les domaines de la société : école, église catholique, musique, magistrature, médecine, psychiatrie, production éditoriale, etc. Cela permet de retracer une contre-histoire de l’organisation politique au sens large.

On découvrait que la violence, c’était la violence du rapport de production capitaliste ; que la résistance se jouait sur la chaîne de production, là où chaque acte de production était dicté par la machine et par l’ensemble des éléments de commandement qui déterminaient la position de l’ouvrier à l’intérieur de l’usine. La méthode était donc la suivante : il fallait découvrir la vérité de la synthèse capitaliste à travers l’émergence de la résistance ouvrière. C’était la lutte qui, à chaque instant, expliquait la structure objective du capital en tant qu’il était lutte, c’étaient tous les moments de refus, de rébellion, de sabotage qui révélaient jour après jour comment était organisé le pouvoir du capital dans l’usine. Lire en ces termes Le Capital – et l’œuvre de Marx en général – devenait une arme puissante pour l’interprétation des faits. (La Horde d’or, p. 48)

Pouvez-vous revenir un peu plus précisément sur ce courant marxiste italien appelé « opéraïsme » et son influence sur La Horde d’or?

De nombreux chapitres reprennent ou citent un discours marxiste ou paramarxiste – de Mao Tsé Toung à Che Guevara en passant par les situationnistes… Mais ce qui prédomine en matière de marxisme tout au long de ce livre, c’est un marxisme singulier, étrange, spécifique à la configuration politique, intellectuelle, de l’Italie. Ce marxisme hétérodoxe met au cœur de l’analyse l’activité ouvrière et la lutte, ce qu’ils appellent le point de vue ouvrier. Cela se traduit par l’emploi d’un vocabulaire spécifique. Ainsi, le terme « antagonisme » est-il par exemple beaucoup plus présent dans le livre que celui de « dialectique ».

Le courant opéraïste naît à la fin des années 1950. Malgré une grande sophistication intellectuelle et théorique – Gramsci, Bordiga [12. Antonio Gramsci et Amadeo Bordiga ont tous deux participé à la fondation du Parti communiste d’Italie en 1921. Dirigée par Bordiga jusqu’en 1924, puis par Gramsci, la nouvelle formation est interdite par le régime fasciste en 1926, et Gramsci et Bordiga sont exilés sur l’île d’Ustica.
Mort en prison, Gramsci poursuit pendant ses onze ans d’incarcération de nombreux travaux théoriques sur l’histoire d’Italie, le nationalisme, les partis politiques, la littérature, le matérialisme historique, et élabore sa théorie de l’hégémonie culturelle.
Après son exclusion de l’Internationale communiste en 1930 pour « trotskysme », Bordiga animera différents partis communistes opposés au PCI et sa ligne stalinienne, notamment le Parti communiste international fondé en 1952. Le courant se réclamant de ses idées, classé à l’ultragauche et garant d’une stricte orthodoxie léniniste, est connu sous le nom « gauche italienne » (pour ses défenseurs) ou de bordiguisme (pour ses détracteurs).], etc. –, malgré les roueries rhétoriques permises par la dialectique marxiste (qui permettent au PCI de dire que produire, c’est préparer le socialisme), il se passe des choses inexplicables d’un point de vue marxiste orthodoxe – comme la répression des conseils ouvriers par l’Armée Rouge à Budapest en 1956 –, ou totalement imprévues – comme l’insurrection de Gênes en 1960. La gauche institutionnelle, que ce soit sur le plan des discours ou celui des organisations, est ébranlée par la réalité. Aux marges du parti socialiste – ou plus rarement du PCI –, les futurs opéraïstes ont pris leurs distances avec cette gauche très intégrée, qui se définit par ses alliances et ses velléités gouvernementales, et qui, loin de mettre en cause le développement capitaliste, cherche à y contribuer activement. Cette nouvelle génération d’intellectuels préfère aller voir ce qui se passe réellement dans la société. Rester marxiste au sens basique du terme – comprendre pour transformer et donc s’essayer à une analyse concrète des phénomènes concrets –, plutôt que de suivre le marxisme institué.

Après-guerre, l’Italie connait une profonde restructuration productive. L’introduction de la chaîne de montage va faire apparaître une figure nouvelle, celle de l’« ouvrier masse », l’ouvrier à la chaine, qui sera l’acteur principal du « boom économique » et des luttes des années 1960. Cela se passe à un moment où le PCI tourne le dos à la lutte et lance son appel interclassiste à la reconstruction du pays : c’est la grande nation en marche, tout le monde doit retourner au travail. Pour justifier son existence en tant que Parti « communiste », il continue à s’intéresser aux luttes socialistes internationales, mais se détourne des usines italiennes, qu’il laisse sans aucun contre-pouvoir. C’est vers ces usines, abandonnées par le PCI, que les intellectuels opéraïstes se tournent. Il s’agit de relire Le Capital de Marx à la lumière de la restructuration productive, et donc d’aller enquêter dans les usines pour comprendre comment le capital fonctionne.

Les opéraïstes retournent dans l’usine pour lire Marx au présent et retournent à Marx pour comprendre quelque chose de l’usine. Ils analysent le fonctionnement de l’usine pour comprendre la lutte, et ils regardent les luttes – qui n’ont pas disparu malgré la désertion du PCI – pour comprendre la dynamique du capital ; un terrain que plus personne n’essaie de comprendre depuis longtemps.

C’est à l’intérieur de ce programme de recherche et d’intervention qu’émerge la notion de refus du travail comme concept clé de l’opéraïsme : ne pas considérer le travail seulement comme un mécanisme économique, avec l’extraction de la plus-value dans ses divers stades, mais étudier l’existence politique du travail vivant. Cela implique de regarder ce qui se passe dans l’usine, ce qu’est réellement l’extraction de la survaleur, et surtout ce qui y résiste. Du coup, des comportements comme le sabotage ou l’absentéisme, impensables pour un PCI qui veut reconstruire le pays, redeviennent en revanche centraux dans la pensée opéraïste.

Comment se fait-il que ces salauds d’ouvriers ne font pas ce que dit le PCI ? Le message est pourtant clair : on doit produire, ne pas faire grève, veiller sur l’outil de travail qui sera bientôt le nôtre puisqu’on va collectiviser la production, socialiser l’outil de production… ! Comment peuvent-ils se détourner de cette ligne, pourquoi, et avec quel niveau d’organisation ?

Pour répondre à ces questions, les opéraïstes vont mettre en rapport un certain nombre de sphères habituellement séparées. La politique est aussi dans la culture de masse ou dans la culture de base. Lire l’exploitation, ce n’est pas seulement lire un rapport économique dont on ferait la critique, c’est lire un rapport politique, un rapport de pouvoir. C’est ça, l’apport le plus évident de l’opéraïsme, qui va bien au-delà de l’analyse du travail et des luttes ouvrières : il est possible de lire politiquement les comportements, les situations conflictuelles, ou les écarts par rapport aux rôles sociaux.

Si, à Gênes, la police est mise en difficulté pendant quatre jours, si la gauche est si souvent obligée de suivre un mouvement qui lui échappe, qu’elle n’arrive pas à empêcher, c’est qu’il y a des formes d’organisation sous-jacentes et des subjectivités nouvelles. Il faut enquêter sur ces réalités, car c’est là que se lit la politique : du côté du conflit, loin d’on ne sait quelle prévision théorique. La prévision théorique du Parti, jusqu’ici, c’était qu’une classe ouvrière organisée allait relancer la production et prendrait le pouvoir dans le cadre des institutions. Mais tout d’un coup, on voit apparaître un prolétariat qui n’a rien à voir avec ça.

Ces analyses trouvent une réponse inespérée dans le renouveau des luttes ouvrières du début des années 1960, et notamment en 1962, avec une grève énorme à Turin, la « ville-Fiat », qui voit les ouvriers sortir des usines et converger vers la piazza Statuto pour en découdre. C’est une sorte de première émergence de la figure de l’ouvrier masse, qui va être une des théorisations fortes du courant opéraïste.

La composition de classe avait changé et de ce fait les comportements, les pratiques et les rythmes de conflit de classe commençaient à changer, tout comme avaient changé les modalités de l’accumulation capitaliste et de l’extraction de la plus-value pendant la Reconstruction. Mais il était plus aisé de reconnaître les transformations du capital que celles de la classe ouvrière. Il était plus facile d’analyser les bouleversements dans la composition du capital fixe et les formes de son despotisme que d’accepter les formes de subjectivation et de révolte ouvrières face à des conditions de vie et travail intolérables – a fortiori quand elles s’exprimaient par des comportements anomaux, imprévus, inconnus, ingouvernables et complètements étrangers à la discipline et aux règles politiques et syndicales qui avaient prévalu dans les années 1950, tout au long de l’interminable Reconstruction. Piazza Statuto est l’indice que les sujets et les formes de la conflictualité sont en train de changer, qu’ils ne sont plus régis par une périodicité mécanique mais qu’ils sont entrés dans une conflictualité permanente. […] C’est piazza Statuto que commence l’histoire du mouvement de l’autonomie ouvrière en Italie. (La Horde d’or, p. 140-141)

Que s’est-il passé piazza Statuto en 1962 ?

C’est la seconde rupture, après Gênes en 1960. Piazza Statuto ouvre un cycle de luttes qui va culminer en 1969 avec l’Automne chaud. Il faut avoir en tête que les luttes ouvrières en Italie, en tout cas celles des années 1960 et une partie de celles des années 1970, sont rythmées par ce qu’on appelle les échéances contractuelles, c’est-à-dire la renégociation périodique des conditions de travail et de salaire dans l’usine ou dans la branche (qu’on pourrait rapprocher des conventions collectives en France). Ces « contrats » sont l’occasion de mobilisations plus ou moins rituelles, mais qui bien souvent débordent le cadre fixé par les syndicats négociateurs, au grand dam des organisations patronales.

1962 est justement une année de renégociation des contrats. Il commence à y avoir des grèves dans le Nord. Ça commence à Milan, ça se poursuit à Turin. À la Fiat, plus gros pôle industriel d’Italie – et peut-être même déjà d’Europe –, un certain nombre de syndicats signent un accord séparé. Les grévistes, furieux, sortent de l’usine, déboulent dans la ville, et donnent l’assaut au siège d’un des syndicats signataires, l’UIL [13. Unione italiana del lavoro (UIL) : Syndicat italien fondé en 1950 à la suite d’une scission de la Confédération générale italienne du travail menée par une aile socialiste et démocrate se réclamant de l’héritage réformateur du dirigeant syndical Bruno Buozzi (assassiné par les nazis en 1944).]. La gauche décrète alors quasi unanimement qu’il s’agit d’agents provocateurs, de « casseurs », de fascistes manipulateurs – voire de flics déguisés… On envoie des anciens partisans du PCI pour calmer le jeu et dire aux gens « Attention, ne cassez pas l’outil de travail ». Finalement, l’accord séparé est abandonné, mais cet épisode marque le premier terrain d’intervention visible de l’ouvrier masse.

L’ouvrier masse, c’est cet homme venu du Sud pour travailler sur la chaîne de montage, immigré intérieur, non qualifié, interchangeable. L’équivalent de ce qu’on appelait en France les O.S. (ouvriers spécialisés), qui remplacent l’ouvrier professionnel cher au PC, qualifié, syndiqué, communiste, fier de son travail et de son rôle productif. Au contraire de cet ouvrier professionnel, l’ouvrier masse affiche une indifférence totale à l’égard de ce qui est produit, et n’hésite pas à saboter, à détruire l’outil de travail.

Le siège de la piazza Statuto donne lieu à des polémiques nombreuses, par exemple entre Raniero Panzieri et Mario Tronti, à l’intérieur même du courant opéraïste. Ce débat interne va aboutir à des scissions, notamment au sein de la première revue opéraïste, les Quaderni rossi, et à la création de la revue Classe operaia.

Selon un schéma classique, Panzieri parle de « manifestation d’anarchistes sous-prolétariens », et tire le bilan de 1962 en disant que c’est un échec, que la classe en elle-même n’est pas arrivée à un niveau de maturité suffisant. Tronti, lui, renverse complètement l’analyse en affirmant qu’une nouvelle combativité ouvrière a émergé, et que c’est elle qui doit dicter la stratégie politique pour les années à venir. C’est ça, le point de vue ouvrier, partial, qui indique la stratégie… C’est en tout cas à partir du réveil des luttes ouvrières en 1962, à partir de la rupture de la piazza Satuto, que le mouvement va se développer jusqu’au point d’acmé que sera l’Automne chaud, la réplique ouvrière au 68 étudiant.

Lorsqu’on fait l’histoire de cette période, on ne parle pas de la « grève de la Fiat », mais de la « révolte de la piazza Statuto » : le lieu où la discipline syndicale signe un accord séparé contesté, le théâtre d’affrontements et de rassemblements massifs des différentes usines en grève. Ce n’est pas seulement la grève de l’usine Fiat-Mirafiori, mais aussi celle à la Lancia, à la Michelin, celle des fonderies et de l’aéronautique, de tout le tissu industriel dispersé dans la ville. La grève non seulement fédère différents pôles industriels, mais envahit aussi la ville. C’est la première grève d’usine où l’on en sort pour aller dans la rue, aux côté des ouvriers des autres usines. En s’étendant à l’échelle de la métropole, la grève répond complètement à la ville-usine qu’est Turin, avec une dissémination de l’appareil productif sur tout le territoire.

https://www.youtube.com/watch?v=p14TWbFjpO0

De quoi déchaîner en tous cas les commentaires de la gauche, qui refuse de voir dans les « vandales » qui font le siège du local syndical pendant trois jours les mêmes personnes que les braves ouvriers qui menaient la grève sur les contrats trois jours avant. Ce sont évidemment les mêmes, mais à partir du moment où ils sortent de l’usine, ils deviennent l’objet de tous les fantasmes.

On rencontre souvent une vision un peu linéaire de l’histoire des luttes en Italie, où les grèves d’usine des années 1960 seraient supplantées par les luttes véritablement métropolitaines à partir de 1973, où l’ouvrier-masse qui fait des cortèges internes dans l’usine précède l’ouvrier-social qui, lui, fait la révolution dans la rue. La Horde d’or, jusque dans sa composition, insiste au contraire sur les continuités, en montrant que ces luttes peuvent être métropolitaines et insurrectionnelles en même temps qu’elles sont d’usine.

On tient là peut-être l’originalité du récit proposé dans la Horde d’or : une façon de recoudre l’histoire des luttes ouvrières du début des années 1960 avec le mouvement autonome de la fin des années 1970. L’acmé de 1977 ne peut pas être isolé. Après le blackout total des années 1980, le livre est le premier geste historiographique qui, depuis l’intérieur du mouvement, tente de rétablir cette continuité. Une manière d’ouvrir un futur à ces luttes.

Notes

1 Le collectif de traduction a par ailleurs mis en ligne sur son site ordadoro.info, l’intégralité du texte et des notes, ainsi que des documents, photos, et journaux élaborés au cours de la traduction.

« Les femmes ont pour injonction de ne pas prendre trop de place »

La question de l’émancipation des femmes est loin d’être résolue. Mona Chollet est de celles qui s’attachent à décrypter les mécanismes persistants d’infériorisation des femmes. Dans Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine (Zones, 2012 ; La Découverte, « Poches/Essais », 2015), elle montre à quel point l’inégalité des droits s’est muée en censure mentale, et comment les contraintes ont été intériorisées à coup d’injonctions à respecter le modèle de féminité dominant. Son dernier ouvrage, Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique (Zones, 2015 ; La Découverte, « Poches/Essais », 2016), tente quant à lui de déconstruire l’image toute faite du foyer et d’en explorer les potentialités émancipatrices, prenant ainsi à contre-pied la vision du foyer comme structure reproductrice d’inégalités, garant de l’ordre social et entérinant le modèle familial. Comprendre et lutter contre la domination masculine passe par la nuance. Entretien.

Comment s’articulent dans ton dernier livre les deux axes, en apparence contradictoires, entre l’utopie d’un foyer émancipateur et le foyer comme symptôme de l’esclavage domestique ?

Le foyer comme lieu d’esclavage et d’aliénation est une image aujourd’hui évidente pour tout le monde. Grâce à l’apport féministe, on est conscient des enjeux du travail ménager. Même si les choses bougent peu, c’est très présent dans les consciences, et les inégalités sont moins faciles à faire accepter qu’avant : pour qui veut les reproduire, il faut de nouvelles ruses. À côté de ça, le foyer renvoie à l’image négative du pantouflard qui aime le confort.

J’avais ces deux images en tête et l’envie de les dépasser, de montrer sous quelles conditions le foyer devient un lieu émancipateur – même s’il ne suffit pas de rentrer chez soi et de fermer la porte pour cela. J’avais aussi envie de défendre le travail domestique, la plupart du temps vécu par les femmes – à raison – comme une corvée, une oppression. Or, même si c’est rarement possible, dans l’absolu, il peut avoir beaucoup de vertus s’il est fait dans de bonnes conditions, s’il est égalitairement réparti, s’il s’inscrit dans un emploi du temps pas trop dément. Il permet une prise immédiate sur son environnement, il nous permet d’empoigner ce qui nous concerne directement.

C’était l’occasion également d’interroger les modèles communément admis, comme celui de la configuration familiale. L’injonction à se mettre en ménage n’est jamais remise en question, même quand les conditions financières permettraient une alternative. Tout le monde semble toujours admettre qu’au-delà d’un certain âge, la vie doit ressembler à ça ; tous les arrangements un peu différents (habiter seule ou avec des gens qui ne sont pas de sa famille) demeurent réservés aux années d’études. Après, les choses sérieuses commencent, et on doit rentrer dans le rang.

Les perspectives ont elles changées depuis les axiomes posés par Virginia Woolf dans son livre Une chambre à soi, où elle prône l’autonomie matérielle, à la fois un revenu indépendant et un espace tranquille pour écrire, comme nécessaire au développement d’une liberté intellectuelle ?

Le texte de Woolf demeure très important en ce qu’il montre l’envers de l’enfermement des femmes. À certaines conditions, le cadre domestique peut être pour elles un lieu de liberté et pas seulement d’oppression. Mais cela implique de faire un sort à la figure idéale de la femme au foyer, encore terriblement ancrée dans les mentalités, et présentée comme un idéal d’épanouissement : assurer le travail domestique pendant que le mari se consacre aux activités intellectuelles, artistiques ou scientifiques. Le monde du travail est tellement dur et inhospitalier – et d’autant plus ingrat pour les femmes, évidemment – qu’il est assez facile de ré-enchanter le foyer comme un lieu protecteur, que l’on façonne soi-même et où on est entouré uniquement de gens que l’on a choisis ou qui sont de son sang. C’est une image classique hyper rassurante, dès lors qu’on a besoin de se réfugier loin du monde du travail. Mais, dans une société où bien souvent les couples se séparent, diminuer ou arrêter son activité salariale implique une énorme mise en danger. Cela contribue aussi à enfermer les femmes dans des rôles très limités, et cela entretient les représentations stéréotypées – même quand c’est repeint et vendu sous les couleurs du lifestyle et de la bonne cuisine. Finalement, l’envers de cette image-là, la célébration des femmes douées pour rendre la maison idyllique, est une manière implicite de montrer celles qui ont une activité intellectuelle ou un travail épanouissant comme des femmes dénaturées. J’avais lu une étude sur la manière dont la presse du début du XXe siècle présentait une image merveilleuse des foyers d’écrivains où la femme servait à la fois de secrétaire et de boniche. À l’inverse, les couples qui partageaient une activité artistique, scientifique ou intellectuelle étaient présentés comme formant des foyers tristes, le sommet de la désolation – Pierre et Marie Curie, notamment. Aujourd’hui, cela n’a pas tant changé…

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L’utopie d’un foyer émancipateur n’est-il pas de fait réservé à une élite de privilégiés ?

Oui, je consacre beaucoup de pages à montrer pourquoi, dans les faits, c’est rarement possible ! En particulier, le fait que le travail soit autant déstructuré aujourd’hui, que les femmes soient souvent employées à temps partiel avec des horaires flexibles, morcelle complètement les loisirs. Je cite l’exemple d’une ouvrière qui a l’impression que les chefs font exprès de fractionner son temps de congé et de loisir, de sorte qu’elle n’a jamais plusieurs jours de repos d’affilée. Dès lors, le peu de temps passé à la maison ne peut être que consacré à faire les vitres ou aux lessives en retard. C’est une course permanente qui ne laisse jamais de vrai temps à soi. J’ai lu dernièrement le témoignage d’une esthéticienne qui louait son appartement pour n’y passer que son temps de sommeil, tellement ses amplitudes horaires de travail étaient grandes. Comment développer un lien avec le lieu où l’on vit dans de telles conditions ?

Cela dit, penser le foyer comme émancipateur semble aussi difficile pour les classes moyennes ou supérieures. Dans pas mal de foyers riches, la maison n’est pas vraiment habitée. Au-delà de ça, le modèle dominant du travail à temps plein fait en sorte que tout le monde est crevé quand il rentre chez lui, a peu de temps de loisirs pour paresser sans regarder sa montre. C’est étonnant, puisqu’on a l’impression de vivre dans une société qui exalte le plaisir domestique… Mais c’est seulement dans le but de nous vendre des appareils électroménagers, des meubles design, plutôt que pour nous proposer un lieu bienfaisant en tant que tel. Le manque d’espace fait que les gens sont les uns sur les autres, ou qu’ils habitent très loin en banlieue et passent leur temps dans les transports. Finalement, on observe une sorte d’empêchement, d’arrachement pour tout le monde. Et puis, durant le peu de temps qui reste, il faut sortir, partir en voyage dès qu’on a trois jours de libres. Tout se conjugue pour empêcher le simple fait de profiter de ce lieu.

La domination masculine est moins visible et semble plus intériorisée. On observe encore un grand écart entre loi et réalité.

L’enfermement physique dans le cadre du foyer a été remplacé par un enfermement symbolique – c’était la thèse de Naomi Wolf dans Le Mythe de la beauté, mais aussi de Susan Faludi dans Backlash. Les femmes ont intégré des univers autrefois uniquement masculins, comme le travail salarié ou la politique. Mais elles doivent encore s’y faire accepter, et elles ont toujours tout faux ; c’est pratiquement mission impossible1 Voir https://mouisebourgeoispresents.wordpress.com/2015/10/06/comment-etre-prise-au-serieux-quand-on-a-des-ovaires/.

Il faut être crédible, donc pas trop jolie pour ne pas donner l’impression qu’on est arrivée là grâce à son physique (cette idée qu’une femme belle est forcément bête), et en même temps rester féminine, sinon on est vue comme une femme dénaturée, trop masculine, etc.

Par exemple, le regard sur la minceur dans le milieu professionnel est assez intéressant : il s’agit à la fois d’effacer le corps maternel nourricier trop lié à l’univers du foyer et de composer avec le sentiment de culpabilité d’être là, donc faire en sorte de ne pas prendre trop de place avec son corps. Se faire toute petite, au sens littéral. Le diététicien Gérard Apfeldorfer dit qu’un corps de femme idéal, c’est un corps d’homme avec des seins. Et c’est vrai, pas trop de hanches ni de formes : l’idéal est de pouvoir être identifiée dans le monde du travail comme un corps efficace. Cette surveillance qui s’exerce sur le corps des femmes dans les milieux professionnels et politiques est toujours une manière de leur rappeler qu’elles ne sont pas légitimes dans ces univers. Les ramener à leur physique, c’est une manière de nier leur parole et leurs compétences. Une manière de les rejeter, de leur dénier le droit d’être là.

Le rapport à la parole est régi par les mêmes mécanismes. Même si les femmes parlent trop peu, on trouve qu’elles parlent toujours trop. La part de parole masculine en réunion demeure écrasante. C’est dur de se faire entendre. Aujourd’hui encore, les femmes ont plus tendance à bégayer, elles sont moins sûres d’elles. Les réunions non mixtes prennent alors tout leur sens : un lieu où l’on prend confiance en soi, pour ensuite prendre sa place dans les réunions mixtes[2. Voir https://infokiosques.net/spip.php?article239.]. Exercer son droit de parole, occuper pleinement sa place d’oratrice, c’est quelque chose qui ne vient pas spontanément : il faut se créer l’occasion de s’entraîner pour trouver un sentiment de légitimité.

L’idéal de féminité paraît construit par la classe dominante, mais les idées féministes sont-elles transclasses ?

Ce qui m’a frappée en travaillant sur la beauté, c’est qu’il y a tout un travail pour dissimuler le fait que ce qui est prôné, c’est une beauté de femme riche. C’est frappant dans les discours de stars qui donnent leurs secrets pour être toujours belle à 50 ans : en général, ce sont des femmes très fortunées, qui ont consacré leur vie à soigner leur corps et n’ont jamais fait de boulot pénible. On aura beau lire tous les secrets de beauté dans les magazines, il n’y a pourtant pas de miracle : tout le monde n’a pas accès aux meilleurs soins de santé, aux produits de beauté, éventuellement aux opérations chirurgicales, ou encore au sport. Toute une somme de moyens sont mis en œuvre, puis escamotés, pour faire culpabiliser les femmes qui ne ressemblent pas à ce modèle-là à 50 ans. Alors que c’est humainement impossible ! Enfin, socialement impossible, pour être plus juste.

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Il est parfois difficile d’adapter théorie féministe et pratique de vie. Sur le chemin de l’émancipation de la norme patriarcale, on se retrouve souvent à lutter contre nos propres désirs correspondant à l’imaginaire dominant.

Quand Beauté fatale est sorti, j’ai découvert une théorie selon laquelle dénoncer l’imposition de certains modèles revenait à exercer soi-même une tyrannie. On m’a reproché d’opprimer les femmes en leur interdisant de se faire refaire les seins. Ce discours me sidère, puisqu’il passe sous silence le fait que ce genre de désir n’est pas spontané, qu’il y a tout un climat qui le nourrit. Ces injonctions, on ne nous les adresse pas toujours directement, mais on les a intégrées de manière très profonde. Nos désirs sont façonnés par certaines normes. Derrière la mise en place de ces idéaux, il y a une machine de guerre énorme : la pub, la télé, les discours des magazines, les fausses évidences, les préjugés de l’entourage. Des forces puissantes se conjuguent pour imposer ces modèles-là. En face, la critique est toujours minoritaire, elle ne dispose pas des mêmes moyens, le rapport de force est trop inégal. Et tout cet appareil idéologique se défend quand on l’attaque : tous les stéréotypes négatifs sur les féministes sont autant de réactions venant du système qu’elles attaquent. Par ailleurs, loin de moi l’idée d’édicter une norme, ou de juger les femmes qui portent des talons, ou qui sont très maquillées, ou très minces ; mon propos n’est sûrement pas non plus de dénoncer comme frivoles ou superficielles les femmes attentives à leur apparence. De toute façon, je suis prise moi-même dans ces ambivalences, ces fascinations et ces injonctions, et je n’ai de leçons à donner à personne. Ce que je cherche, c’est à analyser tout cela, à y réfléchir, à le comprendre. Après, le comprendre ne veut pas dire qu’on s’en libère, ce serait trop beau, trop facile. Ce sont des forces puissantes face auxquelles on pèse bien peu. Je suis très attentive à la façon dont chaque femme se débrouille avec elles. Par exemple, sur Twitter, j’ai longtemps suivi une féministe qui lançait des tweets hyper vengeurs sur le patriarcat et qui enchaînait sur la dernière marque de fond de teint achetée. J’aimais bien ce côté décomplexé. Elle n’essayait pas de dissimuler le fait qu’elle était conditionnée comme tout le monde. De fait, il y a une énorme ambivalence chez toutes les femmes, entre une fascination pour tout ce qu’on a intégré comme normes et comme préoccupations, et un rejet aussi énorme, mêlé d’une exaspération totale. Tout cela cohabite. Cela m’intéresse de voir comment chacune négocie avec les injonctions sociales. Comment et pourquoi on ne se bat pas contre certaines normes tandis qu’on va en rejeter d’autres radicalement. Ça évolue au fil du temps, aussi : à telle époque, on est sensible à telle norme et pas à telle autre et puis ce sera l’inverse. On est condamnée à bricoler, en fait, mais comprendre les ressorts de l’aliénation n’est jamais peine perdue.

Dans Beauté fatale, je raconte comment moi-même je me suis fait reprogrammer le cerveau par une nutritionniste : je suis devenue très sensible aux variations de mon poids, alors que je n’y avais jamais fait attention avant. Je me suis mise à vivre avec cette norme-là, et aujourd’hui encore, je me rends compte que, quand au boulot quelqu’un apporte un gâteau, toutes les femmes, moi comprise, se disent « mince, je vais grossir » – alors que les mecs se jettent dessus. Mais au final, je suis contente d’avoir travaillé sur l’injonction à rester mince, puisque, au sens littéral, c’est l’injonction à ne pas prendre trop de place. Je pense que d’en avoir conscience me protège malgré tout. Comprendre les mécanismes cachés derrière aide à relativiser, à ne pas faire reposer l’essentiel de l’estime de soi-même là-dessus.

Les femmes parviennent-elles à se libérer de l’emprise du regard de l’homme et à prendre position comme sujets?

En tant que femme, on est toujours encouragée à se demander comment on est perçue, de quoi on a l’air, si on est désirée ou pas, et pas tellement ce qu’on désire soi-même, ce qu’on pense, comment on juge les autres… Ce déséquilibre-là est ravageur, il nous fragilise terriblement. On se laisse ballotter au gré du regard et du jugement des autres au lieu de se demander de quoi on a envie et de s’affirmer en tant que sujet. L’enjeu derrière la beauté est là : dans le déséquilibre entre la dimension d’objet et la dimension de sujet. Ce déséquilibre est évident dans la culture et dans l’art. Aux États-Unis, le groupe d’artistes féministes Guérilla Girls dénonce le sexisme à l’œuvre dans les musées en montrant le décalage entre la faible représentation de femmes artistes exposantes et à l’inverse la surreprésentation de femmes nues exposées. Les femmes ne sont pas incitées à développer leur vision du monde et à s’affirmer ou à développer leur personnalité, mais à se constituer comme des objets d’agrément, un peu décoratifs.

Je ne nie pas du tout que la dimension d’objet existe dans une certaine mesure pour tous les êtres humains, nous ne sommes jamais de purs sujets, mais c’est intéressant de voir comment la plupart des hommes privilégient leur dimension de sujet, souvent presque exclusivement : ils accordent de l’importance à leurs désirs, leurs jugements, leurs pensées. Ils ont tendance à voir les femmes comme des objets alors qu’ils s’objectifient eux-mêmes très peu – ils s’en foutent de la façon dont ils sont habillés ou coiffés, ou de leur poids. Les conséquences de ce déséquilibre sont flagrantes dans les cas de violences conjugales. Les femmes grandissent tellement avec l’idée qu’elles doivent plaire à tout prix que si quelque chose ne va pas dans leur couple, elles pensent que c’est forcément de leur faute. Elles ne sont pas poussées à s’affirmer, à faire confiance à ce qu’elles ressentent, à refuser ce qui ne leur va pas. C’est une éducation au masochisme encore assez présente. L’image de la femme dévouée, de l’abnégation féminine règne encore. On refoule sa colère parce qu’il faut rester la femme douce, agréable et ne pas faire de vagues.

Les garçons sont aussi élevés pour se conformer à un modèle, mais c’est un modèle de force – et ils souffrent quand ils ne correspondent pas à ce critère (lorsqu’ils sont chétifs ou vulnérables, par exemple). Ce qu’on apprend aux filles, c’est à être en position de faiblesse[3. Voir https://antisexisme.net/2016/02/06/impuissance-04/.]. Les stéréotypes de beauté l’expriment très bien : porter des chaussures avec lesquelles on ne peut pas courir, des vêtements qui entravent le mouvement, cultiver un petit gabarit, en un mot être la faible créature qu’un homme doit avoir envie de protéger – mais qu’il peut aussi agresser. La reproduction d’inégalité et de domination se joue structurellement sur l’éducation des enfants.

Clôturer le corps des femmes

Traduction par Ulysse Baratin

Dix ans après sa parution aux États-Unis, l’ouvrage majeur de la féministe radicale Silvia Federici, Caliban et la sorcière, vient d’être traduit en français dans une co-édition Entremonde et Senonevero. Elle y montre, d’un point de vue féministe, que la transition entre féodalisme et capitalisme en Europe s’appuie notamment sur le phénomène de chasse aux sorcières aux XVIe et XVIIe siècles. Car l’oppression des femmes sert ici l’instauration du capitalisme : le pouvoir étatique contrôlant la politique des naissances et donc la démographie de son pays. En tant qu’outil reproducteur du prolétariat, le corps féminin doit être exploité et contrôlé. Sous ce premier angle, l’infériorité de la femme est aux fondements du capitalisme. L’originalité du texte de Federici est d’inscrire les chasses aux sorcières dans la continuité immédiate de l’expropriation terrienne des paysans par les « enclosures » et de rappeler que celles-ci suscitèrent des révoltes populaires massives.

Vous montrez le lien d’interdépendance entre l’expropriation des terres par la classe dominante (par le mouvement des enclosures) et les chasses aux sorcières. Les deux événements ont souvent lieu sur les mêmes zones géographiques, les persécutions des femmes faisant suite aux mouvements de protestation liés à l’expropriation. La figure de la sorcière devient un bouc émissaire, servant à détourner les révoltes populaires de leur objet. Comment ce leurre, fondé sur des croyances irrationnelles, a-t-il pu si bien fonctionner ? Cela repose-t-il uniquement sur le fait d’évoluer dans une société patriarcale ?

Trouver des boucs émissaires est une stratégie de répression banale et qui ne se limite pas aux sociétés patriarcales. Aujourd’hui, cette stratégie est dirigée contre les travailleurs immigrés accusés de s’emparer du travail des travailleurs nationaux ou de constituer une charge pour les dépenses sociales du gouvernement. La diabolisation des bénéficiaires de droits sociaux participe de cette même logique. À travers l’institution d’un régime de terreur, où n’importe quelle femme des « classes inférieures » pouvait être accusée de crimes épouvantables, torturée, contrainte de dénoncer ses paires et exécutée publiquement, toutes les luttes étaient sapées. Le climat de suspicion et de peur créé par les chasses aux sorcières affectait toutes les femmes mais aussi les hommes de leurs familles ainsi que leurs communautés, lesquelles craignaient d’être soupçonnées de complicité et étaient, de ce fait, plus facilement intimidées. Les rassemblements nocturnes de paysans fomentant des rébellions devenaient plus difficiles dans un contexte où se rencontrer de nuit dans les champs ou les forêts risquait d’être condamné comme un sabbat de sorcières. La terreur institutionnelle dépasse toujours les buts qu’elle se fixe initialement, elle fait des dommages au-delà de ce qu’elle veut détruire.

El sueño de una buena bruja

On retrouve le même phénomène de chasse aux sorcières depuis les années 1990 dans certains pays d’Afrique ; il est aussi lié à l’expropriation terrienne, de la part du FMI notamment. Les tenants et les aboutissants ont l’air similaires au contexte des XVIe et XVIIe siècles mais qu’en est-il exactement ? La problématique s’est-elle un peu déplacée ?

Les chasses aux sorcières d’hier et d’aujourd’hui doivent être comprises dans le contexte d’une expansion des relations de production capitaliste qui, dans les deux cas, a conduit à un appauvrissement de masse, une intensification des affrontements communautaires et une dynamique sans relâche de privatisation. Comme par le passé, les femmes tuées aujourd’hui sont d’abord des femmes âgées vivant seules, pouvant avoir de petites parcelles de terres immédiatement confisquées dès qu’elles sont accusées, et n’ayant personne pour les défendre. Elles sont donc une cible pour une jeunesse sans emploi, désireuse de s’approprier leurs terrains et prête à être recrutée par des autorités locales voulant s’approprier des terres. On observe aujourd’hui des chasses aux sorcières de ce type en Inde, particulièrement dans les territoires soi-disant tribaux, où le système communautaire de la propriété terrienne est en train d’être remplacé par la propriété individuelle. Ce processus comporte son lot d’expropriation et de violence. De mon point de vue, c’est un scandale que les meurtres de milliers de femmes, de manière atroce, continuent jusqu’à ce jour sans générer les moindres protestations ou même la moindre interrogation. C’est une bonne preuve de la valeur relative de la vie sur cette planète.

Le système capitaliste apparaît comme construit sur la préservation des rapports de classe mais également sur l’intériorisation de l’infériorité de la femme. Il est donc responsable du stéréotype de l’idéal féminin véhiculé depuis les bûchers jusqu’à aujourd’hui : la femme se doit d’être passive, obéissante, taiseuse et chaste. Cela signifie-t-il que le patriarcat est si intimement lié au capitalisme qu’il disparaîtrait avec lui si cela venait à arriver ?

Je préfère parler de hiérarchies sexuelles car la notion de patriarcat suggère que les hommes sont biologiquement enclins à dégrader les femmes. Bien qu’elles ne soient pas universelles, ces hiérarchies ont existé dans de nombreuses sociétés antérieures au capitalisme. Mais le capitalisme n’a pas simplement « hérité » de ces hiérarchies provenant de formes sociales précédentes. Il les a revitalisées, leur donnant des fondations matérielles neuves et a fait d’elles les instruments de l’organisation du travail féminin non payé. C’est pour cette raison que dans Caliban et la sorcière je parle de « patriarcat du salariat ». Ce n’est pas un hasard si le modèle de la féminité introduit par le capitalisme est sensiblement différent de celui qui existait à l’époque médiévale, où les femmes étaient moins subordonnées aux hommes ayant accès à la terre. Il est décisif de ne pas présupposer que toutes les discriminations sexuelles seraient identiques à toutes les époques et rempliraient la même fonction. Concernant les hiérarchies sexuelles dans une société capitaliste, ce qui compte c’est qu’à travers le salariat, le capitalisme a délégué aux hommes le pouvoir sur le travail des femmes et les a contraintes à reproduire la force de travail sans aucune rémunération. Dans la société capitaliste, le modèle de féminité qui a prévalu est fonction de cet objectif.

Regozijo

L’État instrumentalise-t-il consciemment le corps des femmes pour calmer les rebellions populaires ?

Je soutiens que l’État et l’Église au XVe siècle, dans certaines parties d’Europe, ont instauré des politiques indulgentes envers la prostitution à la suite de la Grande Peste qui détruisit un tiers de la population européenne, et cela notamment afin de contrer l’attrait des relations homosexuelles. De la même manière, la tolérance du viol, pratiqué contre les femmes prolétaires, avait une dimension politique puisqu’il s’agissait d’un moyen de pacifier les artisans compagnons qui étaient alors souvent opposés au nouveau pouvoir urbain. La position sociale de ces travailleurs était en effet sapée par le développement de la production commerciale et par les attaques des marchands contre les guildes d’artisans. Le viol leur offrait une sorte d’exutoire, en leur permettant de se venger de la dégradation de leur position sociale, aux dépens des femmes travaillant au service des commerçants. La Prostitution médiévale de Jacques Rossiaud, publié en 1988, présente une analyse détaillée de ces politiques sexuelles des cités-États du haut Moyen Âge et du rôle qu’elles ont joué dans le clivage des luttes de classe.

Comment se fait-il, si le capitalisme est bien une source d’oppression des femmes, que le statut de la femme en Occident se soit amélioré ces dernières décennies malgré les progrès toujours constants dudit capitalisme ?

Je suis moins convaincue par l’idée que les droits des femmes ont significativement progressé, surtout si l’on observe la position des femmes à l’échelle internationale. Il n’y a aucun doute qu’en Europe de l’Ouest, aux États-Unis et en Australie, un grand nombre de femmes ont acquis l’accès au travail salarié et à certains emplois ou carrières naguère réservés aux hommes. Mais celles qui ont le plus profité de ces développements ont été des femmes appartenant aux classes moyennes (même si toutes ne sont pas débarrassées de la « double journée » de travail, loin de là). Pour les femmes de la classe ouvrière, l’accès au travail salarié a signifié ajouter un travail mal rémunéré à celui non payé fait au foyer, aboutissant à une journée de travail qui rappelle celle de la révolution industrielle. Il faut bien se souvenir que les femmes sont entrées en masse dans le salariat au moment même où celui-ci perdait tous les bénéfices qui lui étaient attachés par le passé, devenant ainsi de plus en plus précaire et sujet à un chantage permanent – dans la mesure où les employeurs vous menacent sans cesse de délocaliser si vous n’acceptez pas des coupes salariales ou les conditions qu’ils veulent vous imposer.

Couplée avec la régression des services fournis de l’État (crèches, notamment), cette surcharge de travail constitue ce que j’appelle « crise de la reproduction ». Nous avons en effet perdu de nombreux services sociaux depuis les années 1970, comme les garderies à prix bas, l’assistance aux personnes âgées, l’éducation gratuite et la sécurité sociale. Cette crise de la reproduction à laquelle nous assistons affecte d’abord les femmes, comme en témoigne la baisse de l’espérance de vie (cinq années de moins aux États-Unis) et le fait que les femmes sont les plus grandes consommatrices d’antidépresseurs. On peut dire que, d’une manière générale, les femmes ont gagné plus d’autonomie par rapport aux hommes mais pas par rapport à l’État et au capital. Et surtout, il faut souligner que l’on ne peut pas parler des femmes en général. Pour chaque femme occupant une activité bien rémunérée et satisfaisante, il y en a beaucoup plus qui ont perdu leurs droits aux services sociaux et ne peuvent pas joindre les deux bouts. De plus, la plupart des emplois bien payés obtenus par les femmes impliquent qu’elles « managent » et disciplinent d’autres femmes.

Nous avons aussi observé un accroissement de la violence masculine contre les femmes, même dans des pays épargnés par la guerre1 Notamment : recrudescence des accusations de sorcellerie et des persécutions qui ont conduit au meurtre de milliers de femmes au cours des vingt dernières années en Afrique, Inde, … Continue reading. Par conséquent, je ne vois pas de divergence entre l’accroissement du pouvoir du capital et les changements qu’a connu la position sociale des femmes. D’un point de vue global, la situation est même encore plus désastreuse que ce que j’ai décrit. La globalisation a signifié pour les femmes un accès diminué à la terre, plus d’insécurité, plus d’exposition à la violence, et moins de maîtrise sur leur capacité de reproduction.

Sueño de azotes

On assiste en effet par endroits à un recul du droit des femmes, par exemple sur l’IVG en Espagne ; comment l’État ou l’Église s’y prennent-ils au XXIe siècle pour justifier leur ingérence quant au choix des femmes à se reproduire ou non ? Le religieux regagne-t-il du pouvoir ?

Être capable de rejeter la tentative étatique de dénier le droit à l’avortement a été une grande victoire pour les femmes en Espagne. Mais la tentative de contrôle du corps des femmes et de leurs capacités reproductrices ne connaît pas de répit et je ne pense pas qu’elle soit motivée principalement par des considérations religieuses. Les justifications morales ou religieuses couvrent des intérêts socio-économiques très spécifiques. Depuis les années 1970 par exemple, nous avons vu une dynamique de stérilisation des femmes prolétaires au nom du contrôle démographique, particulièrement dans le prétendu « tiers-monde ». Aux États-Unis aussi, des femmes incarcérées ou dépendantes de l’État social ont été stérilisées. Aujourd’hui, plusieurs États de ce pays font passer des lois régulant le comportement des femmes pendant la grossesse assorties d’amendes sévères en cas de la moindre transgression. Cet été, l’État du Tennessee a fait voter un projet de loi qui introduit le crime de coups et blessures aggravées en cas de consommation de drogue pendant la grossesse. Ça se justifiait comme mesure « pro-life », en défense du fœtus, mais en réalité, c’était aussi une attaque contre les femmes pauvres, particulièrement contre celles de couleur (les plus pauvres statistiquement) qui osent avoir des enfants. Ces tests sanguins ne sont en effet pas pratiqués dans les cliniques privées où se rendent les femmes les plus favorisées.

Si au final le déni de l’avortement l’emporte sur le mépris de classe, c’est que demeurent la crainte qu’une force de travail vieillissante augmente le coût de la reproduction sociale, mais aussi la crainte de l’autonomie des femmes. Dans tous les cas, la religion n’est pas séparée des intérêts économiques particuliers. C’est un langage commode pour légitimer des intérêts tout à fait terre-à-terre, comme le désir (de beaucoup d’hommes) de contrôler les vies des femmes et leur sexualité, et celui de l’État de contrôler la taille et la composition de la force de travail.

Caliban incarne la figure de la révolte anti-coloniale, vous faites le lien entre les régimes de terreur dus à la colonisation et à l’esclavagisme dans le Nouveau monde et les persécutions des sorcières en Europe. Comment s’articulent exactement les luttes postcoloniales et féministes ?

Aujourd’hui, beaucoup des combats qui se déroulent dans l’ancien monde colonial sont menés par des femmes. Cette réalité est d’ailleurs de plus en plus reconnue, même par des militants ou des penseurs politiques masculins (comme Raul Zibechi et Gustavo Esteva). Dans les dernières années, ce sont les femmes qui les premières ont eu le courage d’affronter des régimes militaires durant des périodes de répression intense comme au Chili, durant le coup d’État de Pinochet, et ensuite en Argentine sous la junte. Confrontées à la plus grande coercition et à l’appauvrissement de masse, les femmes se sont mises au premier plan et, au nom de la défense du niveau de vie de leurs familles, ont organisé des formes coopératives de reproduction des moyens matériels (comme des cuisines populaires, des jardins de ville, etc.) qui ont fourni une source de subsistance ainsi qu’un terrain d’organisation neuf. Dans ce processus, elles ont changé la signification de ce qu’est être mère, sont sorties de chez elles, ont gagné en confiance en elles, ont commencé à discuter de questions liées à leur santé, leur sexualité… Parce qu’elles demeurent fréquemment dans les zones rurales quand tous les hommes ont migré, les femmes mènent aussi des combats contre l’expropriation terrienne et la dévastation de l’environnement. L’interconnexion des combats féministes à ceux contre l’héritage de la colonisation et de la globalisation est chaque jour plus évident à l’échelle mondiale. Ce sont les femmes qui sont en première ligne des luttes contre les politiques d’ajustement structurel, la commercialisation de l’agriculture et la destruction des communs (les terres, les forêts, les eaux) car leur survie dépend d’eux, et parce que ce sont elles qui sont le plus directement intéressées dans la reproduction de leur communauté.

VignetteFederici

Illustrations :

• Album privé de dessins “Brujas y viejas”
1/ El sueño de una buena bruja
2/ Regozijo
3/ Sueño de azotes

• 4 et Une / El aquelarre (1798) – Le Sabbat des sorcières

Notes

1 Notamment : recrudescence des accusations de sorcellerie et des persécutions qui ont conduit au meurtre de milliers de femmes au cours des vingt dernières années en Afrique, Inde, Papouasie-Nouvelle-Guinée, au Népal ; développement d’une forme de pornographie, où la domination sexuelle ne suffit plus et qui implique la brutalisation, par exemple à travers le viol ou même l’assassinat de la femme ; féminicides, qui causent la mort de milliers de femmes, par exemple à Ciudad Juarez, ou au Guatemala, etc.