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« Aïoli ! » : fragments de Plaine en lutte

« Aïoli ! » : fragments de Plaine en lutte

Déjà une semaine que les travaux ont commencé sur la Plaine, place populaire du centre-ville de Marseille livrée aux appétits gentrificateurs de la mairie. Face aux opposant·es, la police a déployé les grands et brutaux moyens pour protéger les visées de l’équipe municipale. Avec en point d’orgue la triste journée de mardi, qui a vu des dizaines d’arbres se faire tronçonner et les flics s’en donner à cœur joie. Mais la Plaine n’a pas dit son dernier mot. Loin de là. (more…)

Marseille Social Club

Marseille. Son Olympique, son pastis, ses grandes gueules, sa Bonne Mère et… ses expulsions. Loin des clichés sur la douce vie marseillaise que la mairie tente de vendre aux touristes en goguette, un nombre croissant de personnes sont condamnés à la rue alors que les logements vides ne manquent pas. Un état d’urgence sociale auquel tentent de répondre quelques associations, regroupées dans le collectif Délinquants Solidaires.

« C’est votre propre barbarie qui en a transformé autant en pirates »

Capitaine William Fly, 1726, aux juges le condamnant à mort pour ses actes de piraterie

« Je vous emmerde ! Allez tous vous faire foutre ! Je suis malade moi ! J’ai besoin d’un toit ! Connards ! »

Il hurle tout ce qu’il peut, G., ulcéré de colère, au bord de l’explosion. Cheveux hirsutes, yeux roulant comme des billes, il voudrait en venir aux mains avec ceux qui le condamnent à la rue : les policiers chargés de l’expulser de son nouveau foyer. Pour éviter l’escalade, il faut s’interposer, l’éloigner fissa. Parce que oui, G. ne ment pas : il est vraiment malade, sujet à de violents accès de délire psychotique. N’empêche que cette fois, il a raison, éructe dans le bon sens, hurlant tout haut ce que tout le monde pense en sourdine, expulsés comme soutiens : ce moment est honteux.

Derrière G., une file de personnes quittent sans heurts le 39, boulevard Blancarde, grand bâtiment inoccupé depuis trois ans, dans le IVe arrondissement de Marseille. Escortés par les flics, ils traversent la pelouse munis de quelques bagages, passent sous la grande banderole Médecins du Monde et rejoignent le portail d’un air penaud. Des familles, pour la plupart, abonnées aux plans galères, qui n’ont même plus la force de protester. Une fois dehors, tout le monde s’assoit sur le trottoir, regard vide.

Parmi eux, il y a Y., le patriarche roumain qui ne pipe pas un mot de français mais est toujours prêt à t’inviter pour un café en langue des signes. Il y a L., même pas 10 piges, en pleurs, elle qui était tellement ravie de découvrir la terrasse du lieu qu’elle en babillait d’aise sur les épaules de son père. Il y a ce jeune couple mignon aux faux airs d’adolescents qui avait pris une option sur une chambre, pas la plus grande mais la plus jolie. Il y a l’aîné F. et sa chienne K., son ancre quadrupède, si vieille qu’elle donne l’impression d’avoir tout vu tout connu. Une litanie de destins tortueux : Français, Roms, Roumains, SDF, tous mélangés, avec pour seul point commun cette quête impérative d’un toit. Et parmi eux, une poignée de militants et associatifs, qui ressortent en suant les meubles qu’Emmaüs avait gracieusement offert pour l’emménagement. Tout ce petit monde tire la tronche, à juste titre.

Les policiers entrés à l’intérieur pressent les retardataires. Ceux qui sont stationnés au portail les regardent passer – la plupart semblent s’en foutre, d’autres ont l’air gênés. Ils sont venus en force, huit camions. Et leur prolifération a quelque chose d’absurde au regard de la situation : ce ne sont pas des squatteurs combatifs qu’ils expulsent, juste des familles et une poignée de soutiens. Tout ça sous l’œil des caméras et de journalistes, au grand jour. Il fallait sans doute faire exemple, ne pas laisser passer cette tentative de relogement. D’où la rapidité de l’expulsion : même pas deux heures après l’entrée des familles, les voici mises à la porte avec pertes et fracas.

Une vision violente, à tel point que des voisins venus en badauds prennent vite position pour les occupants : « Mais pourquoi ils vous virent ? C’est une honte ! Ce bâtiment est vide depuis trois ans !  »

Côté force de l’ordre, par contre, l’empathie n’est pas de mise. « Ça ne vous fait rien, de voir des enfants à la rue ? », demande un soutien à un policier. Réponse de l’intéressé : « Honnêtement ? Non. Rien. » La messe est dite.

Délinquants solidaires
vs.
préfecture arbitraire

Derrière l’action d’occupation menée ce vendredi 7 juillet, il y a de nombreuses associations regroupées sous la houlette d’un collectif : Délinquants Solidaires. Parmi elles : Médecins du monde, la Fondation Abbé Pierre, la Cimade, Emmaüs, etc. De grosses structures, qui pèsent dans ce petit monde. Constatant la situation d’urgence sociale à Marseille (entre 12 000 et 15 000 personnes à la rue, système d’hébergement et 115 complètement dépassés, hausse du nombre de migrants mineurs isolés, familles séparées dès lors qu’elles sont prises en charge, etc.), elles ont décidé de passer à l’offensive, ciblant des bâtiments inoccupés pour y loger des familles et mettre les pouvoirs publics devant le fait accompli. Le terme utilisé : « réquisition citoyenne ». Une façon de ne pas se réclamer du « squat », qui se rattache à un univers politique plus radical. Il faut dire que si la méthode d’ouverture est la même, la suite est différente : le but est de négocier un loyer avec la mairie pour entrer dans la légalité.

« Face à l’urgence et à l’inertie de l’état, on a décidé d’expérimenter de nouvelles formes d’action, fondées sur l’idée de réquisitions négociées », résume Jean-Régis Rooijackers, de Médecins du Monde, très impliqué dans la démarche. « On a écrit un manifeste en ce sens qui a été signé par des fondations, associations et fédérations engagées. C’est une grande avancée : des gens pas forcément radicaux politiquement se positionnent sur de nouveaux types d’actions, se montrent prêts à avancer différemment. Avec cette conviction : c’est l’État qui est délinquant, pas nous. »

Leur constat ? Il y a chaque jour davantage urgence à trouver des solutions. Alors que la situation sociale à Marseille est déjà déplorable en soi et que les travailleurs sociaux sont au bord de l’asphyxie, les expulsions s’enchaînent ces derniers temps. Le 6 juillet dernier, 250 Roms étaient ainsi jetés hors de leur lieu de vie, boulevard Magallon, dans le XVe arrondissement de Marseille. Un cas emblématique par le nombre de personnes concernées, mais pas isolé. Pour parfait symbole, ce petit bâtiment situé dans le quartier des Réformés et occupé depuis deux ans par une petite association, le Marabout du 46. Y sont logées des personnes en situation d’urgence sociale, dont certaines ont des troubles psychiatriques aigus 1 Pour en savoir plus sur le lieu, voir l’article publié par l’auteur en novembre 2016 dans le mensuel de critique sociale CQFD ; « Marseille : Occupy la … Continue reading. Or la préfecture l’a promis : le lieu sera expulsé prochainement. Et puisque le bâtiment du 39, Boulevard Blancarde n’a pu être réquisitionné, la vingtaine de personnes qui y habitent semblent condamnées à la rue [2. Suite à la mobilisation décrite dans cet article, la Préfecture semble avoir mis de l’eau dans son vin concernant ce bâtiment. A suivre. ]. Des dommages collatéraux qui se multiplient dans l’indifférence générale, hors travailleurs sociaux et militants partisans du squat. Lesquels font parfois alliance pour contrer l’immobilisme ambiant.

Pirates par nécessité

Derrière une occupation comme que celle du 39, boulevard Blancarde, il y a tout un travail caché, la partie immergée de l’iceberg. Il faut repérer des bâtiments, chercher à qui ils appartiennent, trouver comment y entrer sans effraction, puis s’y cacher pendant 48 heures pour respecter le délai de flagrance [3. Jusque récemment, le fait de prouver qu’un bâtiment était
occupé depuis au moins 48 heures permettait d’éviter une expulsion rapide. Ces derniers temps, cette règle juridique n’est plus respectée.]. Pas facile. Cela fait ainsi plusieurs mois qu’une petite équipe, non rattachée aux associations, mais soutenant la démarche, cherche le lieu idéal, s’échine à trouver un bâtiment public permettant de fédérer une action située aux marges de la légalité. Des pirates derrière les « officiels ».

Une première tentative d’occupation d’un immense bâtiment situé dans le VIIIe arrondissement marseillais – le fief du Gaudin – a débouché sur un fiasco avant l’entrée des familles, les flics défonçant la porte principale à coups de béliers avant de rouer de coups les deux « dangereux » squatteurs pacifiques et de les traîner au poste [4. Pour sanction, un simple rappel à la loi. L’action est racontée par le détail dans le numéro 153 de CQFD (avril 2017), en un article intitulé « Veni, vidi, quasi vici ». ]. D’autres tentatives ont échoué dans l’œuf, généralement pour cause de difficultés logistiques. Mais cette fois, tout semble parfait [5. À ce détail près que le bâtiment appartenait en fait à une association pour la formation médicale et pas à l’État. ]. Entrés discrètement, les occupants ont passé 48 heures à l’intérieur, tuant le temps dans les locaux vides, ornant les murs de messages inspirés tels que « Un toit pour tous, tous pour un toit », préparant l’arrivée des familles tout en s’appliquant à rester discrets. Et puis, au dernier moment, à 9 heures du matin, cette dernière tâche si plaisante : ouvrir le portail et accueillir les arrivants et leur marmaille. Enfin, les yeux cernés de fatigue, se congratuler : mission accomplie.

Car cela semblait évident : avec le soutien des associations, l’installation des familles avec enfants en bas âge et la présence des médias, jamais la préfecture de police n’oserait donner la consigne d’expulser.

Sauf que non.

L’ordre a tranché : dehors les indésirables.

*

Dans son luxueux bureau orné des ors de la République, le tout juste nommé préfet de police des Bouches du Rhônes, Olivier de Mazières, doit se féliciter du message fort adressé, se dire qu’il a bien géré la situation, que ses patibulaires troupes ont bien fait le travail, chapeau les gars.

Sans doute qu’il n’est pas seul. Que toute une hiérarchie se congratule à l’idée que l’ordre règne, de même qu’elle se targue depuis des mois d’expulser tous les lieux ouverts pour accueillir les migrants. Une bureaucratie droite dans ses bottes, condamnant sans sourciller des êtres humains à la misère.

Alors oui, c’est bien G. qui a raison, lui qui ce jeudi invective les policiers de toute sa rage débordante.

En attendant, tandis qu’il s’éloigne dans un barouf furibard, les familles restent assises sur le trottoir, au soleil, les jambes coupées. Il faut repartir. Mais où ?

Notes

1 Pour en savoir plus sur le lieu, voir l’article publié par l’auteur en novembre 2016 dans le mensuel de critique sociale CQFD ; « Marseille : Occupy la psychiatrie »
Grignoter le vide par la racine

Grignoter le vide par la racine

« We are lost / We are lost / We are lost ». Le constat n’a rien de neuf, évidemment. Il est même singulièrement répandu. N’empêche : avec Let Them Eat Chaos, album sorti en 2016, la poète et musicienne anglaise Kate Tempest est parvenue à donner un coup de polish à la grande armée noire des désillusions contemporaines. Consommation jusqu’à l’absurde, intrusion des écrans, gentrification rapace, pollution des imaginaires, etc., le Londres qu’elle dépeint est d’une tristesse sans appel. Et les sept personnages qui habitent ses poèmes scandés s’y démènent en vain, condamnés à l’angoisse. Désespéré, désespérant, mais aussi magnifique d’inspiration et de rage explosive.

« Et ils frissonnent au beau milieu de la nuit / Comptant leurs erreurs moutonnières1 « And they shiver in the middle of the night / Counting their sheepish mistakes  » (Chap. 2, « Lionmouth Door Knocker »). (Le texte original – in Shakespeare’s … Continue reading. »

4 h 18. Londres. Une rue triste et morne, aux abords de l’aurore. Ils sont sept à ne pas dormir, naufragés de la nuit aux blazes chelou : Gemma, Esther, Peter, Pious, Alesha, Bradley et Zoé. S’ils ne se connaissent pas, ils souffrent de maux similaires, clignant tristement des yeux dans les ténèbres londoniennes, accablés de cernes et d’angoisses.

Ces sept personnes engluées dans l’insomnie forment la colonne vertébrale de Let Them Eat Chaos[2. Plus ou moins « Qu’ils bouffent du chaos ». Marie-Antoinette powa (« Ils n’ont plus de pain ? Qu’ils bouffent de la brioche  »).], long album-poème de Kate Tempest (2016). Laquelle Tempest agite ces destinées disparates pour mieux sauter à la gorge du présent, toutes dents sorties. La mission de cette sculpteuse de mots britonne portée sur le hip-hop ? Ensevelir l’époque sous des tombereaux de vitupérations. Et ce qu’elle y voit avant tout, c’est un vide énorme, la damnation originelle de la « BoredOfItAll generation[3. Fille bâtarde de cette « blank génération » (génération du vide) si bien chantée par Richard Hell en terre punk : ] ».

D’ailleurs, c’est ainsi que commence son réquisitoire.

« Picture a vacuum ».

Représente-toi un vide.

Ce « vide »-là n’est pour commencer que métaphysique, voire astrophysique. C’est celui de l’univers, du silence éternel des espaces infinis qui faisait tant flipper tonton Pascal. Voici donc « les ténèbres immobiles et sans fin[4. « Picture a vacuum / An endless and unmoving blackness. » (Chap. 1, « Picture a vacuum »).] », où miroite un « petit éclat de lumière dans un coin caché[5. « That speck of light in the furthest corner. » (Ibid.).] ». Yep, nous sommes les fourmis minus perdues dans le grand tout, les atomes dans l’océan, les perdus intersidéraux. Rien de neuf sous les soleils. Lesquels s’effacent rapidement pour laisser place au véritable anti-héros du poème de Miss Tempest. La ville moderne. En l’occurrence : Londres.

Là tout n’est que luxe, vide et avidité.

*

C’est par la vidéo d’un concert donné devant les caméras de la BBC que l’on pénètre le plus facilement dans l’univers de Kate Tempest. Les morceaux qui composent Let Them Eat Chaos prennent véritablement chair dans ce décor minimaliste où elle se livre corps et âme, boule d’énergie rousse suant sous les projecteurs, apparent archétype anglais sautant gaillardement hors de l’ornière des stéréotypes. Avec ses faux airs de ginger-hippie gentille remerciant la BBC pour l’invitation, elle a beau ressembler à l’instructrice d’un fucking cours de yoga visant à la paix intérieure (tendance patchouli-youkaïdi appréhendée), sa prestation ne tarde pas à basculer dans une frontalité tout ce qu’il y a de moins babos. Peace and love ? My ass.

La recette n’est pas nouvelle pourtant. Remember Portishead, Massive Attack, Tricky, Archive, ces émanations trip-hop des années 1990 que plus personne n’écoute vraiment. Ou le grand Linton Kwensi Johnson qui dès les années 1970 clamait sur des beats reggae sa haine du monde tel qu’il tournait – « Inglan is a bitch[6. ] ». Mais Kate Tempest est poète avant d’être musicienne. Et la relative banalité de la musique qui la porte est sauvée par la portée de ses envolées et l’évidente sincérité de ses grincements. La damnation dépeinte, elle la porte en bandoulière – cela s’entend.

Texte ciselé après texte ciselé, Kate Tempest déroule donc le tapis gris à ses personnages pétris d’angoisse, dépeignant un champ de bataille méthodiquement fragmenté en 13 pistes. Pas de quartiers.

*

« Where have you landed ?  », s’interroge-t-elle en préambule.

Où avez-vous atterri ?

Réponse : dans un monde qui a perdu la boule, où se mêlent capitalisme vampire et consommation zombie. Les sept personnages convoqués s’y brisent les ailes, chacun à sa manière.

Pour Gemma, c’est « Kétamine au petit-déjeuner », vie dissolue et choix désastreux : «  J’ai essayé de changer mais je sais que / Si tu es bon pour moi je te laisserai partir / J’ai essayé de combattre cette tendance mais j’en suis sûr / Si tu es mauvais pour moi je ne t’en aimerai que plus[7. « Tried to change it but I know / If you’re good to me I will let you go / Tried to fight it but I’m sure / If you’re bad to me, I will like you more » (Chap. 3, « Ketamine for breakfast »).]. »

Pour Esther, le cocktail bières/sandwiches n’y changera rien, elle sait « qu’elle ne dormira pas d’un pouce avant que le soleil ne soit levé[8. « She knows that she won’t sleep a wink / Before the Sun is on its way » (Chap. 4, « Europe is lost »]. », rapport à ses angoisses sur l’état du monde dit civilisé, définitivement égaré – « We are lost / We are lost / We are lost. »

Pour Bradley, jeune arriviste aux dents longues, c’est la consommation, les fétiches engloutis à la file, en pure perte : «  Il se retourne dans ses draps, oreiller froid, corps chaud / Et il se dit : “C’est vraiment à ça que se résume le fait d’être vivant ? / Le journées passent comme des images sur l’écran / Parfois j’ai l’impression que ma vie est juste le rêve de quelqu’un d’autre / Ce sentiment que je vois le monde derrière des lunettes / Même quand je ris très fort ou tombe sur le cul / J’essaye de nouvelles choses, je tourne des films sur mon téléphone / Et je les regarde quand je suis seul : ça s’est vraiment passé[9. « He rolls over, cold pillow, warm body / And he thinks, “Is this really what it means to be alive? / The days go past like pictures on a screen / Sometimes I feel like my life is someone else’s dream / This feeling like I’m lookin’ at the world from behind glass / Even when I’m laughin’ hard, or fallin’ on my arse / I try new things, I shoot films on my phone / And I play them back when I’m alone, did that happen?” » (Chap. 9, « Pictures on a screen »).] ?” »

Quant à Zoe, elle compare le passé au présent, contemple la transformation de la ville qu’elle a aimée, et ça la plonge dans les pires affres : « Les squats dans lesquels on faisait la fête / Sont devenus des apparts trop chers pour nous / Les trous à rats dans lesquels on faisait la fête / Ont tous été restaurés / Je ne me sens plus chez moi / […] Depuis quand ce lieu est un bar à vins ? / Avant c’était la salle de bingo / J’ai arpenté ces rues toute ma vie / Elles me connaissent mieux que personne / Mais désormais elles ont changé / Je ne les sens plus frémir[10. « The squats we used to party in / Are flats we can’t afford / The dumps we did our dancing in / Have all been restored / It don’t feel like home no more / Since when was this a winery? / It used to be the bingo / I’ve walked these streets for all my life / They know me like no other / But the streets have changed / I no longer feel them shudder » (Chap. 10, « Perfect coffee »).]. »

Réactions plutôt qu’actions, les réponses apportées n’ont aucun effet. Elles entraînent simplement un peu plus loin dans le vide, la dépossession. Et le refrain revient, lancinant : « Nous sommes perdus. Nous sommes perdus. Nous sommes perdus. / Et toujours rien pour stopper la course, pour faire une pause / Pas la moindre trace d’amour dans la chasse au grand dollar / Ici dans ce pays où personne n’en a rien à taper[11. « We are lost, we are lost, we are lost / And still nothing, will stop, nothing pauses / No trace of love in the hunt for the bigger buck / Here in the land where nobody gives a fuck » (Chap. 4, « Europe is lost »).].  »

Cerise sur le désastre, sel sur les plaies, sniffée de speed sur une nuit d’angoisse, l’omniprésence des écrans et des réseaux sociaux, nouvel opium du peuple accélérant la perte de sens : « Ballades sirupeuses et selfies, selfies, selfies / Et me voilà aux portes de mon palais : Moi-même / […] Et pendant ce temps les gens crèvent en troupeaux / Et non, personne ne le remarque / Enfin si, certains s’en rendent compte / Tu peux le voir par les émojis qu’ils postent[12. « Saccharine ballads and selfies, and selfies, and selfies / And here’s me outside the palace of ME! / Meanwhile the people were dead in their droves / And, no, nobody noticed; well, some of them noticed / You could tell by the emoji they posted » (Ibid.). ] ».

Et cette ironie cinglante, crachat nationaliste surjoué, souligné au Stabilo par la récente actualité : « Et que penser des immigrés ? / Je ne les supporte pas / Généralement je me concentre sur mes propres affaires / Ils ne viennent ici que pour s’enrichir, une vraie plaie / Angleterre ! Angleterre ! Patriotisme ! / Et vous vous demandez pourquoi les mômes veulent mourir pour leur religion[13. « And about them immigrants? I can’t stand them / Mostly, I mind my own business / They’re only coming over here to get rich, it’s a sickness / England! England! Patriotism! / And you wonder why kids want to die for religion? » (Ibid.).] ? »

Au final, un bon gros tas de désespoir, que ne parviennent plus à masquer les sirènes de la publicité et des écrans narcotiques. Pour seul point final, la tornade à l’horizon qui va tout emporter, les rues gentrifiées, la consommation absurde, les marées noires, les derniers rhinocéros, les statuts Facebook et ces putains de selfies à la con.

« Il y a une grosse tempête en approche[14. « There’s a big storm rolling in » (Chap. 7, « Brew »). ] », prévient Tempest. Cela pourrait être l’occasion d’un changement – pourquoi pas ? Mais tu l’auras noté, l’optimisme n’est pas son fort. Si bien qu’elle n’y voit pas vraiment matière à rédemption[15. Contrairement aux zapatistes familiers de cette métaphore météorologique : « Vous avez entendu ? C’est le bruit de leur monde qui s’effondre, c’est celui du nôtre qui ressurgit », clamaient-ils en 2012. Voir : <lundi.am/Avis-de-tempete-planetaire-Jerome-Baschet>]. Nan, simplement un grand nettoyage par le vide, l’occasion de danser une dernière fois sous la pluie avant l’ultime extinction.

Tout ça est fort sombre, bien sûr. Pas grand chose à sauver de cette longue plainte. Hormis ceci, peut-être : cette humanité-là vit mal, mais au moins elle ne dort pas. Dans la nuit, elle se tourne, se retourne, est obsédée par le tic-tac planétaire. On lui dit « Arrête de pleurer / Achète plutôt[16. « Stop crying, start buying » (Chap. 4, « Europe is lost »).] », elle n’en reste pas moins accro aux rêves sombres, boulimique du chaos. Touchante (horripilante ?) victime sanglotant pour un peu d’amour alors que partout pleuvent les hallebardes. C’est exactement ce que grinçait un certain Bertrand Cantat au temps de sa grandeur inspirée, dans un long poème au titre transparent, « Nous n’avons fait que fuir » : « Nous, on aurait voulu qu’on nous parle gentiment, pas qu’on nous mente, hein ?! Juste qu’on nous parle gentiment, pour changer des marteaux, pour changer des enclumes… / Et bien sûr ça recommence, on s’est fait marteler, on s’est fait enclumer ! »

Notes

1 « And they shiver in the middle of the night / Counting their sheepish mistakes  » (Chap. 2, « Lionmouth Door Knocker »). (Le texte original – in Shakespeare’s tongue – de l’album/poème évoqué dans ce texte est à lire ici )