Cette chronique Manifesklak est une coproduction Jef Klak / Manifesten (café-librairie anarcho-lettristo-avino situé au 59, rue Thiers, 13001 Marseille). L’idée de base : parler avec enthousiasme d’un ouvrage présent en rayon pour appâter le chaland. Aujourd’hui, L’Ours est un écrivain comme les autres, friandise littéraire signée William Kotzwinkle (publié aux éditions Cambourakis).
C’est le titre qui le dit, le proclame en lettres rouges.
Et l’illustration de couverture en remet une couche : voilà un bien bel ours dressé sur deux pattes, paré d’un pull de laine rose ouvert sur son poitrail velu (très BHL), manuscrit à la main, devant lequel se pâment trois humain(e)s visiblement tombé(e)s sous son charme d’auteur.
Immédiatement, s’il est un peu ouvert d’esprit, le lecteur se dit : pourquoi pas ?
Oui, pourquoi l’ours devrait-il se cantonner aux activités routinières que l’on connaît si bien depuis le niais film de Jean-Jacques Annaud (lequel a quant à lui prouvé que l’ours est un acteur comme les autres), à savoir : dévaler les pentes herbues, chasser le saumon, se goinfrer de miel, se griffer la ganache avec ses potos et se gaver de champignons hallucinogènes ?
Pourquoi ne serait-il pas capable de prendre la plume et de se laisser aller pépouze à quelques envolées lyriques de première bourre ?
On l’imagine très bien, par exemple, se hisser sur un rocher Alaskaïen (de : Alaska) pour déclamer d’une voix rugissante une intemporelle ode aux saumons :
Frère des rivières
En ce jour morose
Ta belle chair rose
Est comme un presbytère
Après tout, on sait depuis Boucle d’or que l’ours vit dans des maisons semblables aux nôtres, dort dans des lits semblables aux nôtres et déguste son kawa matinal dans des bols semblables aux nôtres.
On sait également grâce à la noble et ancestrale profession de montreurs d’ours que ledit plantigrade sait parfaitement jongler et faire du vélo.
On sait aussi, depuis les médiévales Chroniques de Jehan Froissart publiées en l’an de grâce 1408, que l’ours est capable de prédire la mort de l’abruti qui a l’outrecuidance de le chasser – c’est ce qui est arrivé à un certain Comte de Biscaye1 Froissart écrit d’ailleurs que les ours sont d’anciens chevaliers transformés en bêtes pour avoir fauté. Ça se tient..
On sait enfin que nombre de tribus amérindiennes allaient jusqu’à considérer l’animal comme un ancêtre du clan, à vénérer comme il se doit.
Bref, c’est de notoriété publique depuis une palanquée de siècles : l’ours est capable de bien des miracles.
Alors pourquoi pas la littérature ?
Voilà l’état d’esprit qui anime tout lecteur normalement constitué quand il empoigne le livre de William Kotzwinkle dont il est ici question : à l’affût de prouesses littéraires rédigées d’une grosse patte bien léchée
*
Très vite, hélas, il y a (petite) déception. L’ours décrit en ces pages n’est pas vraiment un écrivain. Au vrai : c’est un imposteur. Le manuscrit qui le rend célèbre, il le trouve au pied d’un arbre, où l’a caché un écrivain dépressif. Au fumet dégagé par l’objet, il espérait une tarte. Eh bien non :
« Il s’approcha prudemment de la mallette et la renifla. Pas de trace de tarte. Mais cela valait le coup d’insister. Saisissant la poignée entre ses crocs, il s’enfonça dans le sous-bois. Quand il se sentit en sécurité, il posa l’objet par terre et lui asséna plusieurs grands coups de patte. Les loquets sautèrent et la mallette s’ouvrit. Il renifla le manuscrit, déçu. De la nourriture pour les termites, songea-t-il, et il faisait déjà volte-face quand une ligne de la première page retint son attention au point qu’il se mit à lire un peu. Alors que sa pratique de la lecture se bornait aux étiquettes des bocaux de confitures et aux boîtes de vermicelles multicolores, quelque chose dans le manuscrit l’incita à poursuivre.
“Tiens tiens, se dit-il, pas mal du tout”. Il y avait de nombreuses scènes d’accouplement et pas mal de scènes de pêche, dont il trouva les détails à la fois justes et évocateurs. “Ce livre a tout”, conclut-il. Le replaçant dans la mallette, il coinça la poignée dans sa mâchoire et s’en fut vers la ville. »
C’est ainsi que l’ours devient un écrivain, auto-baptisé Dan Flakes : en voleur. Une fois dans la grande ville, New York, il se fond vite dans le paysage, changeant de style pour tromper son monde : « Incroyable de voir à quel point un costume vous change un ours. […] Debout sur mes deux pattes, les mains dans les poches, je suis juste un type velu parmi d’autres ».
Ces formalités réglées, il s’empresse de faire publier le manuscrit par une maison d’édition prestigieuse. Sa carrière est lancée. On l’encense, on le loue, on le porte en triomphe. Le voilà propulsé dans le gotha des Lettres et les dîners mondains, où sa franchise involontaire d’ours balourd fait des merveilles. Un exemple :
« Puis soudain, son museau frémit, le bulbe olfactif à sa racine mille fois plus sensible que celui d’un humain. Il se redressa et tourna la tête afin d’isoler l’odeur naturelle qu’il avait décelée au coeur d’un voile synthétique de parfums. Il était là, humide, frais. “Saumon”.
– Oui, ils le préparent en brochette accompagné de tomates, de champignons et de poivrons verts.
– Cru, dit l’ours, dans un sursaut d’autorité primitive.
– Cru ?
– Femelle crue. Beaucoup d’oeufs. Dans mes dents.”
L’ours tapota ses incisives.
Mon Dieu, songea Boykins, c’est bel et bien un autre Hemingway. »
En un mot comme en miel : l’ours se révèle vite la coqueluche du milieu littéraire, trop artificiel pour démasquer sa véritable nature et voyant dans son absence absolue de sophistication la marque d’une nature d’élite. Bourru, viril et obsédé par la bouffe ? C’est un génie de la trempe de papa Ernest ! Autre exemple :
« […] Ce que je crois avoir détecté, confia-t-il à l’ours à voix basse, c’est la naissance d’un nouveau type de lecteur. Simple dans ses goûts. Lassé de la narration conventionnelle et à la recherche d’œuvres au contenu visuel fort. Je crois que nous allons assister à la fin du roman traditionnel et de son obsession nombriliste. Qu’en pensez-vous ?
– De la crème fouettée, fit l’ours, tout en versant une louche sur une tranche de tarte à la noix de pécan.
– C’est exactement ce que je veux dire ! » s’exclama Ramsbotham. À quoi bon battre l’expérience humaine comme on battrait de la crème pour la transformer ? Très bien formulé, Flakes. »
Tout au long du récit, cela s’enchaîne ainsi, rhétorique absurde, tirant à boulets rouges sur la vacuité du petit monde des Lettres. Flakes est le seul à véritablement dire ce qu’il pense – bouffe, bouffe, sexe, bouffe – et autour de lui tous s’ingénient à y saisir un sens caché, la preuve de son génie.
Grandiose jusqu’au bout des griffes, Dan Flakes ne s’abaisse jamais à imiter l’humain, ce petit être insignifiant qui n’a rien compris aux plaisirs simples et frustres de la vie. Rien à voir avec l’ours Paddington, son chapeau débile et sa valise miteuse. Rien à voir avec Petit Ours brun et ses sermons pour neuneus. Le sieur Flakes ne s’emmerde pas à faire comme nous, reste ours à 100 %, entier dans ses désirs – bouffer, s’ébrouer, baiser. Au fond, il est capable de prendre le meilleur des deux mondes sans baratiner. Il ne regrette en rien la nature sauvage qui l’a vu naître, trop inconfortable, mais reste fidèle à ses convictions. Le décorum, il s’en tamponne. S’il veut gigoter en grognant d’aise sur le parquet d’une brasserie chicos, il le fait sans l’ombre d’une hésitation :
« Se laissant glisser sur le sol du restaurant, il se roula par terre, pattes en l’air comme le fait un ours lorsqu’il se trouve dans un champ de fleurs qui l’emplit de joie. »
Royal.
Le titre ment : l’ours n’est pas un écrivain comme les autres. Il est beaucoup plus classe. Lui n’a pas d’ego, pas de petite vanité cachée, pas de sournoiserie louvoyante. Anti-Beigbeder, anti-Sollers, anti-Spectacle, il se rattache à l’essentiel, au sel bourru de la vie et des plaisirs simples. À l’image de cet autre personnage animal croisé dans le roman, qui résume parfaitement la teneur du récit et son message philosophique sous-jacent :
« C’est l’hiver, je suis un chien ; seules deux choses me permettent de tenir : mes couilles que je lèche et l’amour des biscuits. »
Quant à l’américain William Kotzwinkle, génial auteur de ce roman et de quelques autres pépites[2. Notamment Dr Rat (Cambourakis itou, abordé dans Jef Klak nº 3, disponible à Manifesten), Midnight examiner (Rivages noir)et la série de livres pour enfants, Walter, le chien qui pète. ], il est resté fidèle aux enseignements de son enfant Dan Flakes, puisqu’il se terre sur une petite île au large des côtes du Maine. Aux grands maux les grands remèdes.
Déguster L’ours est un écrivain comme les autres (éditions Cambourakis) à Manifesten :
1. Pousser d’une main légère la porte du 59 rue Thiers (13001).
2. Saluer les tenanciers/tenancières aviné(e)s et résister à la tentation du trinquage (plus tard).
3. Se placer face aux splendides étagères chargées de livres, les caresser d’une main émue.
4. Opter pour celle de gauche, là ou gazouille la littérature.
5. Lever le bras gauche – l’ours se terre tout en haut.
Depuis plus de dix ans, la Maison de la Résistance de Bure est le lieu emblématique de l’opposition au projet d’enfouissement de déchets nucléaires et au monde qui l’accompagne. Elle sert autant de dortoir aux personnes de passage que de salle de réunion ou de lieu d’information. Un endroit vaste et chaleureux, couvert d’affiches et d’autocollants divers, rempli de pancartes, de caisses de jus de quetsche et de militant.e.s de tous horizons. Ces derniers temps, outre les voitures de flics en patrouille à ses abords, il y a eu beaucoup d’agitation et de visiteurs, plus qu’à l’accoutumée.
Il faut dire qu’il y a urgence. Le projet remonte certes à très longtemps (1994 pour les premières décisions étatiques, 1999 pour la construction du laboratoire), mais il est désormais en phase d’accélération, notamment suite à un pitoyable vote de l’Assemblée nationale le 11 juillet dernier1 « Déchets radioactifs à Bure: Le parlement vote la poursuite du projet controversé », 20 minutes, 12 juillet 2016.. Il n’est désormais plus question de laboratoire, mais bien de passage forcé à une phase-pilote industrielle, conduite par l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) et appelée Cigéo (Centre industriel de stockage géologique). Dans les faits, cela implique l’enfouissement programmé, à 500 mètres sous terre, des déchets les plus dangereux produits par la filière nucléaire française (dits de moyenne ou haute activité à vie longue). 3% du volume total des déchets pour plus de 99% de la radioactivité. Rien que ça. En clair, cette poubelle nucléaire forcément instable restera nocive pendant plusieurs millions d’années si le projet est mené jusqu’à terme. Ce qui n’est heureusement pas gagné…
L’Andra et ses supplétifs pensaient sans doute qu’il serait aisé d’imposer le passage à cette nouvelle phase : populations isolées, territoires sinistrés, syndicats absents, arrosage de subventions par les Groupement d’Intérêt public (GIP)[2. « 60 millions d’euros par an pour Meuse et Haute-Marne, ce n’est pas rien, alors qu’aucun déchet n’est arrivé. Depuis 1994, les subventions compensatoires augmentent d’année en année, objet de marchandage de la part des conseils généraux. Cet argent du nucléaire (fonds AREVA, CEA et EDF) est versé via un Groupement d’Intérêt Public (GIP) au service officiel du développement et de l’excellence du territoire ; autrement dit au service de l’installation de cette poubelle impossible à installer sans appât financier sérieux. Objectif : amadouer les élus locaux et en faire profiter tous les habitants, à leur insu. Tous futurs coupables sans le savoir ? Le piège est “parfait”, presque tous les projets doivent passer par une demande d’aide financière partielle au GIP. En 2011, le GIP Meuse a traité 437 dossiers et 212 communes sur 500 ont touché une subvention. Collectivités, entreprises, associations sont aussi largement concernées. Les dossiers traités sont multiples, touchant tous les domaines, habitat, urbanisme, culture, loisirs, écoles… » « Acheter tout un territoire », printemps 2013, Réseau Sortir du Nucléaire.]… Il y avait tout pour foncer. Si bien qu’ils n’ont pas pris de pincettes. La création de Cigéo n’était même pas officiellement avalisée (cela devrait être le cas en 2018), qu’ils ont commencé des travaux dans le bois Lejuc adjacent, censé accueillir une plateforme d’acheminement pour le labo souterrain. Ils ont déboisé plusieurs hectares, installé des engins de chantier, etc. Quand les opposants s’en sont rendu compte, ils ont appelé à un grand « pique-nique interminable » et ont une première fois envahi le bois le dimanche 19 juin 2016, s’installant pendant trois semaines, construisant des refuges et discutant des alternatives. Une fois expulsés manu militari, ils ont appelé à une manif de réoccupation, le 16 juillet, mobilisant des centaines de personnes. Rebelote : malgré la violence des flics et des vigiles privés de l’Andra (une vingtaine de blessé.e.s côté manifestant.e.s), ils ont repris le bois pendant quelques jours.
Aujourd’hui, alors qu’un vilain mur de deux mètres de haut ceinture une partie du bois pour cacher le chantier, les opposant.e.s viennent de remporter une belle victoire judiciaire[3. Lire « La justice suspend le projet d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure », Le Monde, 1er août 2016 et « Après leur victoire juridique, les associations et habitants déposent un nouveau recours », Bure Zone Libre.] : le tribunal de Bar-le-Duc a suspendu les travaux dans le bois, car l’Andra avait jugé pouvoir se passer de l’autorisation légale auprès de la préfecture. L’agence est donc tenue de faire machine arrière et de remettre le bois dans l’état où elle l’avait trouvé. Le mur qui enclot la forêt est quant à lui encore là, et le reboisement ne se fera pas du jour au lendemain. De quoi continuer la lutte pour les anti-nucléaire et pro-forêts, du coin ou de l’extérieur, qui appellent d’ores et déjà à un « week-end de mobilisation » les 13, 14 et 15 août prochains, avec notamment une « grande manifestation autour du bois » le samedi (11h pétantes, radinez vos tontons et tatas, plus d’infos ici).
Et si leur agenda semble aussi chargé que leur détermination, quelques-un.e.s d’entre eux/elles ont trouvé le temps de discuter en groupe pendant quelques heures, pour nous retracer l’historique de la situation sur place et nous livrer quelques joyeux instantanés de lutte.
À titre individuel, pourquoi et comment vous êtes-vous engagé.e.s dans cette lutte ?
Nicolas : J’ai grandi en Lorraine, et aujourd’hui j’habite près d’ici. Je viens régulièrement à la Maison de la Résistance depuis deux ans. Je fais partie du collectif Terre de Bure, qui s’intéresse aux conséquences locales du centre d’enfouissement des déchets sur le foncier. Une problématique majeure. L’Andra possède déjà – ou a en réserve – 3 000 hectares, ce qui correspond au double de la surface du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Avec le collectif, on a par ailleurs réalisé des semis (de pommes de terre par exemple) en novembre et en avril derniers.
Gertrude : Je viens de Moselle, à une heure et demie d’ici, et j’ai longtemps suivi la lutte à distance via les copains qui allaient à la Maison de la Résistance. Il y a un mois, une semaine avant le début de l’occupation, je suis venue pour la Journée de 200 000 pas[4. « 200 000 pas à Bure, contre CIGÉO et son monde : pari tenu ! » ]. Au final, je suis restée, parce que je me suis rendu compte de l’ampleur de ce qu’il se passe ici. J’ai pris conscience de l’aberration du projet par rapport aux gens qui habitent le coin. Ne rien faire contre Cigéo, ce serait laisser la porte ouverte à d’autres projets tout aussi monstrueux dans des endroits ruraux tels que celui-ci. Les gens de l’Andra comptent beaucoup sur la faible densité d’habitant.e.s et la ruralité des lieux pour mener leur sale besogne dans un silence relatif : il n’est pas question de les laisser faire.
Marius : Je suis sur la route depuis un bail, sans attaches depuis un peu plus de deux ans, et j’avais en tête de passer par ici depuis un moment. Je suis venu pour la première fois en janvier, à l’occasion d’un chantier pour construire un plancher dans le bâtiment de l’ancienne gare qui a été racheté par les militant.e.s d’ici, à Luméville[5. Cette gare a été achetée il y a dix ans par un groupe d’opposant.e.s, via la SCI (Société civile immobilière) Les amis du rail. Comme elle est située sur le tracé initial des convois Castor transportant les déchets nucléaires, l’Andra a dû dévier de quelques dizaines de mètres le circuit d’acheminement des substances. La gare est actuellement un lieu en cours de réhabilitation par les opposant.e.s et sert d’outil de lutte, de lieu de rencontre pour les assemblées générales ou grandes mobilisations.]. Même dans cette période assez creuse en termes de lutte, j’ai pu me rendre compte des enjeux. C’était juste après la mort d’un ouvrier sur le chantier[6. « Meuse: un mort et un blessé sur le chantier du site d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure », La Dépêche, 26 janvier 2016. ] et j’ai pu voir l’ampleur des dispositifs de répression engagés pour museler la contestation à ce moment-là. J’étais de retour le jour où l’on a découvert le chantier d’abattage dans le bois Lejuc début juillet. On a alors pris la mesure de l’arrogance de l’Andra, puisque tout se déroulait en catimini. Comble du cynisme : la semaine précédant la destruction du bois, l’agence organisait une exposition dans son siège local sur la beauté des écosystèmes en forêt. Avec des arbres en plastique à l’intérieur…
En faisant pas mal d’autostop dans la région, j’ai par ailleurs pu me faire une autre image du nucléaire, qui jusqu’ici était une question plutôt lointaine et théorique pour moi. Les villages alentour ont tous été inondés d’argent par les GIP, afin de faire accepter le projet. Partout, on voit des bâtiments refaits, des salles municipales rutilantes, des éclairages publics flambant neufs.
Au-delà de la spécificité de cette lutte contre le nucléaire, il y a aussi une dimension anticapitaliste forte : la manière dont se comportent l’État et les nucléocrates sur ce projet recoupe d’autres méfaits commis ailleurs de manière plus isolée. Ici, on peut observer à la fois une concentration des nuisances, un mépris total pour les populations non urbaines, une corruption légalisée des consciences, la destruction des territoires et la violence d’État – tout se recoupe. L’Andra fait un peu figure d’entreprise infernale, comme Skynet dans Terminator ou E-Corp dans Mr. Robot. Il m’apparaît donc logique de lutter depuis ce territoire.
Violette : Je suis arrivée ici en m’intéressant aux aspects juridiques du problème. J’avais participé à quelques actions contre l’Andra dans le domaine de la géothermie. L’agence ment sur les réserves géothermiques en dessous de Bure : pour contourner les interdictions légales, elle a nié que le centre de stockage est prévu sous des réserves d’eau chaude[7. « Pour imposer le site de déchets nucléaires Cigéo, l’Andra aurait dissimulé une source géothermique », Reporterre, 5 janvier 2015.]. J’étais aussi présente l’année dernière au Camp anticapitaliste, lors duquel j’ai découvert une ambiance activiste à laquelle je n’étais pas habituée. Puis j’ai fait des allers-retours entre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Paris où j’habite, et ici. Finalement, j’ai décidé de passer un peu de temps à Bure à l’occasion de l’occupation du bois Lejuc, car je trouvais très beau le geste de défendre une forêt, un bois communal auquel les habitant.e.s d’ici sont très attaché.e.s. Cette occupation a été un des plus beaux moments de ma vie. Trois semaines aussi longues qu’intenses. J’ai fait partie des équipes qui ont mené plusieurs démarches plutôt légalistes et citoyennistes pour éviter l’expulsion, mais rien n’y a fait. Au final, elle s’est déroulée dans une grande violence.
Ces travaux dans le bois ont été réalisés sans autorisation[8. Voir note 3.]. Toute cette entreprise de destruction menée par l’Andra depuis une vingtaine d’années n’est même pas fichue de se donner une vitrine légale conforme à ce qui est attendue d’elle. Bien entendu, on se battrait quand même si elle pouvait produire l’autorisation, mais le fait qu’elle s’en passe est d’autant plus stupéfiant. Au fond, on a affaire à des bandits en col blanc qui tabassent la population civile avec des agents de milice privée[9. « La répression gouvernementale commence à se servir de vigiles privés armés », Reporterre, 25 jiullet 2016. ], lesquels prennent plaisir à taper sur du militant pacifiste. Leur manière d’agir correspond à ce qu’ils sont au fond : des crapules, des véreux.
Comment vous inscrivez-vous dans l’histoire de la lutte menée contre ce projet depuis une vingtaine d’années ?
Nicolas : Il y a effectivement plusieurs générations qui se sont opposées à ce projet, depuis ses balbutiements. Cette histoire nous porte. À l’époque, ces personnes-là avaient déjà subi des pressions très agressives. Si l’Andra est venue installer son projet d’enfouissement ici, c’est parce qu’elle s’était fait dégager de partout ailleurs. L’Andra, c’est une institution qui n’a au final quasiment qu’une seule mission : trouver un endroit où enterrer la poubelle du nucléaire, puisque la France n’a plus le droit de jeter ses déchets en mer[10. « Les déchets immergés », Andra, Inventaire 2012.].
Car en cinquante ans de progrès technique, les technocrates n’ont eu qu’une idée : passer de la mer à la terre. Et quand l’État a vu que l’idée d’enfouir les déchets ne plaisait pas aux populations habitant à proximité, ils ont alors fait la proposition d’un laboratoire, histoire de préparer les habitant.e.s à avaler la pilule. Une fois le laboratoire installé, le site devait venir naturellement, sans faire de vagues…
Avec l’Andra, il y a toujours un avancement qui n’en est pas un, un faux départ permanent qui déjoue la contestation. C’est ainsi qu’au fur et à mesure le territoire a été occupé : ici un mur, là un trou, là un musée, et plus loin un bâtiment d’archives… Reste qu’à les écouter, ils ne font rien : ils se contenteraient d’étudier la « possibilité de ». Les règles du jeu ne sont jamais définitives, et l’annonce officielle du début du chantier toujours reportée.
En débarquant à Bure, ils avaient annoncé aux élus qu’il y aurait construction de deux autres laboratoires de recherche souterrains, affirmant qu’ils décideraient plus tard lequel des trois serait le plus propice à un chantier. Mais une fois le premier bâti, il n’a plus jamais été question d’en construire d’autres !
Pourquoi s’installer ici en particulier ?
Nicolas : Cigéo est avant tout un laboratoire politique, qui se fonde sur une domination de classe : ils sont venus ici car il y a peu de gens, plutôt pauvres, peu organisés et de plus en plus âgés. Même au niveau agricole, il y avait très peu de syndicalisme, avec une population vieillissante. Enfin, le lieu choisi est loin des grands axes de circulation et situé aux frontières de trois départements, donc avec des classes politiques divisées.
Au début de son histoire, l’industrie nucléaire était sous la houlette du ministère de l’Industrie. Elle est finalement passée sous celle du ministère de l’Environnement, ce qui dit beaucoup en matière de discours. En arrivant ici, les nucléocrates se sont empressés de construire une « Écothèque », de promouvoir des actions pour l’environnement : l’Andra accueille notamment les établissements scolaires pour des sorties pédagogiques sur la forêt. Il s’agit d’un plan pensé sur plusieurs générations.
Heureusement, on a vu de notre côté aussi plusieurs générations de militant.e.s se passer le relais sans jamais abandonner la résistance. C’est un début de victoire.
Vous parliez de la dimension foncière. Quelle est son importance ?
Nicolas : Elle est fondamentale. Ici, le remembrement a été fait dans les années 1950 – assez tôt, donc. Il n’y en a plus eu jusqu’aux années 1990 et l’arrivée de l’Andra, qui a pris le rôle d’animateur foncier. En restructurant les exploitations agricoles avec l’aide de la Safer (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural), l’agence a fondé ses premières alliances : ses « experts » ont compris avec qui il fallait se mettre bien, à qui il faudrait graisser la patte, lesquels des petits propriétaires ils pourraient dégager. Ils ont patiemment acheté des lopins de terre, notamment aux gens qui partaient. C’était souvent des terrains un peu ingrats, où l’agriculture ne donnait rien. C’est comme ça qu’ils ont installé le labo. Puis, peu à peu, ils ont acheté plus loin, partout dans la région, pour pouvoir faire des échanges. Un jeu hyper patient, mené plus particulièrement par un ingénieur en agriculture, siégeant à la Chambre d’agriculture de Lorraine et catapulté négociateur foncier pour le compte de l’Andra. Il a passé dix ans à sillonner les lieux en 4×4, à manier la carotte et le bâton, les coups de pression et le chéquier : Emmanuel Hance – l’Andra personnifiée[11. Voir « Une action contre l’accaparement des terres par l’ANDRA », Indymedia Nantes, 10 août 2015.].
C’est votre super-vilain ?
Marius : Oui, il y a de ça. Les gens du coin en parlent comme d’une forme de diable, avec un côté un peu médiéval : « S’il vient frapper à ta porte, tu ne t’en sortiras pas… » Il est vraiment craint par ici.
Nicolas : Et il a fait un boulot très important pour eux. Aujourd’hui, sur les 3 000 hectares qu’ils ont accaparés, on en compte 2 000 de forêt et environ 1 000 agricoles. Avec des bouts de friche, de voies ferrées, quelques bâtiments. Bien entendu, tout cela a été acheté au-dessus du prix du foncier, ce qui a rendu les choses plus acceptables : « Ton terrain vaut 3 000 et tu te demandes si tu en tireras 2 000 ? N’aie crainte, l’Andra te l’achète 5 000. » C’est une méthode mafieuse. Au final, pour le budget de l’Andra, ces prix ne représentent que des cacahuètes.
Le pire, c’est que cette politique permet de diviser les gens. Quand on a commencé à dresser un diagnostic foncier, à travailler sur cette question de la terre, on s’est rendu compte que les gens disaient tous la même chose : il y avait toujours un voisin qui avait craqué plus tôt, qui, lui, mériterait un coup de fusil. Ils tournent leur colère vers ce voisin. Et parfois vers eux-mêmes, sous la forme de regrets. Mais jamais contre l’Andra. C’est là que l’agence a réussi son coup : elle n’est pas perçue comme responsable. Emmanuel Hance a certes cristallisé un peu de cette rage, mais c’est tout. La colère est diffuse, parce que tout le monde a soit vendu, soit quelqu’un dans sa famille l’a fait. Et cela ne concerne pas que les agriculteurs, mais également les propriétaires fonciers, ce qui fait beaucoup de monde. Sans oublier les quelques emplois créés par l’Andra pour les ménages ou la sécurité des sites.
Marius : Pour comprendre la situation actuelle du foncier, il faut remonter plus loin que ça, avant l’arrivée de l’Andra, et analyser ce qui a permis à l’agence de prendre les terres agricoles aussi facilement à des familles paysannes. C’est la modernisation et la concentration du secteur agro-alimentaire qui a rendu possible l’installation d’une entreprise telle que celle-ci, avec de telles pratiques. Les copains et les copines nous parlent des vieilles traditions de Lorraine ou de Meuse : les gens se réunissaient le soir, des terrains étaient partagés, du matériel collectivisé. C’est l’anéantissement de ces pratiques durant les quarante ou cinquante années ayant précédé l’arrivée de l’Andra qui a préparé le terrain. La disparition des entraides, de cette vie communautaire, a ouvert la voie. Ce n’est pas l’Andra qui est concrètement responsable de ça, mais l’agence vient s’enchâsser dans une logique globale, qui remonte à l’époque où apparaît le nucléaire, marquée par une offensive du capitalisme sur les territoires ruraux et les formes de vie qui y perdurent.
Violette : Concernant ces modes de vie collectifs locaux en danger, il faut quand même dire qu’il y a eu quelques résurgences ces derniers temps dans les luttes pour le bois Lejuc. Notamment sur les affouages, le fait d’aller chercher son bois dans le bois communal. Certain.e.s y restent très attaché.e.s parce qu’ils/elles faisaient ça gamin.e.s avec leur père, que leur mère le faisait avec leur grand-mère, etc. Il y a quand même un attachement à ces reliquats, à ces restes de communs. Je trouve ça très beau que la lutte anti-nucléaire réactive un peu ça.
Nicolas : Les paysanneries peuvent être vues comme des groupes organisés de résistance, porteurs d’autres mondes[12. À ce sujet, voir Sylvia Pérez Vitoria, Les paysans sont de retour, éd. Actes Sud, coll. « Essais sciences humaines et politiques – Questions de société », 2005.]. Elles partagent par exemple la pratique des « communs » – comme les affouages[13. Possibilité donnée par le Code forestier à un conseil municipal, pour que celui-ci réserve une partie des bois de la forêt communale pour l’usage domestique des habitants.] – et une relation pacifiée à la nature. Bref, elles vivent et proposent d’autres façon de se penser et d’agir au monde que celui de la marchandise et du court-termisme. Et c’est effectivement la fin des paysanneries, l’individualisme triomphant et l’essor du monde industriel qui ont ouvert la voie. Il faut avoir créé un désert agricole pour bâtir un cimetière du nucléaire. Aujourd’hui, on vit l’aboutissement du capitalisme, et pour ça, il a fallu des formes douces, patientes ; des stratégies de dépossession des mots et des pratiques populaires. Au point que l’on s’y perd. Qu’est-ce que ça veut dire 130 ans de projet ? 35 milliards de travaux ? 300 kilomètres de galerie ? On est face à des chiffres qui dépassent l’entendement. C’est vicieux, parce qu’on ne sait pas manipuler ces échelles. Et on voit bien que concernant un bon nombre d’éléments de la question nucléaire, ils ne maîtrisent rien non plus. Ils ne sont même pas capables de fermer un réacteur ! Mais c’est pas grave, ils ne seront pas là pour ramasser la merde… Ce qui est important pour eux, c’est que ça se fasse, que ça avance, ou du moins qu’on en ait l’impression, et tout ça en mobilisant une novlangue, en parlant par exemple de « synergie avec le territoire ».
Dans leurs discours dirigés vers les entreprises et les actionnaires, Cigéo est présenté comme le plus gros projet du siècle, le cluster nucléaire du troisième millénaire – pendant ce temps, ici, ils continuent à dire qu’ils ne font rien, qu’ils explorent avec la curiosité du gentil scientifique… Et surtout, ils pensent avoir endormi tout le monde avec un chantier aussi long. Lorsque nous avons occupé la forêt, ils ont été surpris, car ils pensaient que quelques bûcherons et une poignée de vigiles suffiraient à raser un bois en toute discrétion. Quand ils ont vu qu’on n’avait pas lâché la lutte et qu’on pouvait montrer les muscles, ils ont sorti les très gros muscles : c’en a été fini de la discrétion et de l’ouverture démocratique. Fin juillet, ils ont rameuté des compagnies de gendarmes mobiles, des porte-chars, des hélicoptères et des milices privées pour expulser violemment la vingtaine de militant.e.s qui pique-niquaient dans un bois. Au fond, nous les avons obligé à recourir à la force et à construire un mur de trois kilomètres au milieu de nulle part pour se cacher des regards. Avec ce mur, ils révèlent leur vrai visage. Finis les débats publics, les conférences de citoyens, les processus démocratiques : quand les gens s’opposent autrement qu’en paroles, la matraque revient.
Qu’est-ce qui fait obstacle à une diffusion plus massive de la lutte ?
Marius : D’abord, il y a le regard posé sur le territoire. Quand tu viens ici en juin et qu’il fait 6 degrés, un temps de merde, que tu vois ce paysage de monoculture, que t’as des éoliennes partout, et que tu te dis que c’est vraiment dégueu, c’est une victoire pour eux. Pareil quand tu ne viens pas parce que c’est le bout du bout de la France : ça leur donne raison. Ils se sont installés ici pour ça.
Par ailleurs, ce qui revient beaucoup dans le discours des habitant.e.s de la région, c’est la soumission à la fatalité, que je n’avais jusqu’ici rencontrée que dans des systèmes narco-étatiques comme au Mexique, ou mafieux comme en Corse ou au sud de l’Italie. Les gens ne veulent pas s’opposer au projet, car ils/elles ont le sentiment que, quel que soit l’endroit par lequel on l’attrape, ce qui est en face est plus fort qu’eux. Ils/elles nous disent « C’est super ce que vous faites, vous avez raison de vous opposer, c’est pas clair leur histoire », mais ils/elles restent coincés entre la crainte et la fatalité. À leurs yeux, l’Andra a toutes les cartes en mains pour creuser ce trou et y enterrer ce qu’ils veulent. C’est ce que nous voulons contrer en résistant : créer des moments, des lieux, des envies, faire en sorte que ça soit plaisant, parvenir à donner envie aux gens – par exemple – de rester avec nous cet été. Parce qu’en habitant ici, on se met aussi à apprécier la Meuse, des vallées verdoyantes, des ciels étoilés et les baignades dans les rivières !
Nicolas : Il ne faut pas oublier qu’on fait face à un projet gigantesque bâti sur des fondations scientifiques fragiles – remettre la résolution d’un problème dans les mains des générations futures s’oppose à toute rigueur méthodologique – et qui peut s’effondrer à tout moment. L’accélération qu’on connaît aujourd’hui est politique, notamment via les lois qui s’enchaînent pour avancer les travaux. Il faut dire que l’Andra commence à avoir peur de fatiguer les notables et les patrons locaux, qui ne voient pas arriver les emplois et la croissance promis depuis si longtemps. Et tout cela s’insère dans une sale période pour le nucléaire : les projets d’EPR sont à l’arrêt, les centrales vétustes ne sont pas fermées faute de savoir-faire et de plans de secours, EDF est en déficit, Areva licencie, on découvre que certaines cuves ont des malfaçons, etc[14. Lire « EPR : la question de l’arrêt des travaux se pose “très clairement”, selon l’ASN », et « Défauts de la cuve EPR : les experts s’inquiètent depuis 2006 » Actu-environnement.com]. Du coup, accélérer sur Cigéo relancerait la machine.
La filière nucléaire est passée maître dans la colonisation des esprits. Parvenez-vous à faire face au discours marketing de l’Andra ?
Nicolas : C’est étonnant à dire, mais il y a un élément qui revient souvent comme argument en faveur du nucléaire, c’est la télé. La télé et la machine à laver. La perspective d’une catastrophe nucléaire militaire a disparu de l’imaginaire. Ce à quoi les gens pensent quand on leur parle du nucléaire, ce n’est plus la bombe ou les irradiations accidentelles, c’est leur confort. Mais comment on va faire marcher la télé ou la machine à laver sans les réacteurs ? Cette déviation des obsessions – qui parle encore du danger nucléaire militaire ? – est une grande victoire de la filière. Ou alors, on nous renvoie à l’énergie à base de lignite[15. Roche sédimentaire composée de restes fossiles de plantes (vient de Lignine), le lignite est un charbon composé de 65 à 75 % de carbone. Il est utilisé pour le chauffage et pour produire de l’électricité. Le pouvoir calorifique inférieur (PCI) du lignite séché se situe aux alentours de 20 000 kJ/kg, ce qui fait qu’il est considéré comme un carburant peu rentable. Sa forte teneur en eau résiduelle et le PCI faible rendent le transport du lignite rapidement onéreux, son utilisation restant donc limitée aux alentours immédiats des exploitations.] utilisée en Allemagne, en nous disant que c’est une source d’énergie dégueulasse. Bien sûr. Mais on n’a jamais dit que le pétrole ou la lignite étaient propres. On dit juste que le nucléaire est sale.
Marius : Dans les luttes de territoire, il y a toujours une limite un peu cliché vers laquelle les gens finissent par te renvoyer. Si tu parles du refus de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, les gens te demandent « mais t’as jamais pris l’avion, toi ? ». À l’encontre des gens qui luttent contre la maxi-prison de Bruxelles, c’est « mais qu’est-ce qu’on fait des pédophiles ? ». Il y a toujours ces arguments extrêmes que les gens balancent au comptoir et qui leur évitent d’avoir à penser la chose. Concernant le nucléaire et son marketing, j’ai par exemple été impressionné par les commentaires des articles consacrés à Bure, dans Marianne, Libé, L’Express, etc. Chaque fois revenait cette idée que se montrer responsable passe par accepter de sacrifier un territoire pour réaliser cette poubelle nucléaire. Il n’y aurait pas d’autre solution. Et ils nous mettent directement en accusation : si on ne stocke pas ici, alors on laisse en surface où c’est plus dangereux, et c’est notre faute. En clair : c’est nous qui mettons en danger les générations futures.
Quels souvenirs gardez-vous de la première occupation du bois Leduc, en juin ?
Marc : Dès le premier jour, nous avons construit un grand préau, dont les plans et les pièces avaient été préparés à l’avance. Un groupe l’a monté pendant que d’autres mettaient en place la cantine, et que certain.e.s s’affairaient à démonter les clôtures barbelées mises en place par l’Andra autour du bois. Dans les jours qui ont suivi, beaucoup de gens sont passés, des habitant.e.s du coin ou des ami.e.s venu.e.s de loin, avec des discussions dans la forêt qui nous changeaient du cadre de la Maison de la Résistance. On a ensuite construit La Rurale, un sleeping fait de branchages qui pouvait accueillir les gens de passage dans le bois pour dormir, puis des cabanes comme la Hutte des classes, et des barricades, etc.
La nuit, autour du feu, la parole se libérait, et nombre de sujets étaient abordés : le sexisme, les paysan.ne.s, la clandestinité, etc., sans que ce soit vraiment formel. Nous avions le temps de pousser loin certaines discussions. Même si l’occupation n’a duré que dix-huit jours, nous avons eu le temps de nous réapproprier peu à peu la forêt. Nous la vivions de l’intérieur, ce n’était pas seulement un espace à défendre, ni un foyer de sabotage, mais un lieu où nous avions nos marques.
Martha : Quand on est arrivé.e.s, il y avait des pyramides d’immenses tuyaux d’acier prévus pour le forage. Pendant l’occupation, on les a utilisés comme instruments de musique. On jouait des rythmes dessus. On en a même fait une flûte de pan géante en criant dedans…
Gertrude : Pendant un temps, ces matériaux de mort ont été transformés en jeu collectif.
Martha : Et puis un soir, on a sorti la disqueuse et on a joyeusement percé tous ces tuyaux pour les rendre inutilisables. On a allumé un feu dessus et dansé tout autour…
Gertrude : Dans la forêt, chacun.e trouvait sa place, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Tu pouvais te retrouver à faire la cuisine, à construire des chicanes défensives, à faire la vigie, à construire une cabane, etc. Sans forcer une organisation formalisée. On a appris à se connaître les un.e.s les autres, à travailler ensemble, à fabriquer plein de choses. On se sentait à l’aise, malgré les coups de stress et la peur de voir les gardes mobiles nous expulser. C’est assez paradoxal : tout en sachant au fond que ça n’allait pas durer longtemps, on construisait de plus en plus, comme si nous allions nous installer là pour de bon. Juste avant l’intervention des gendarmes, on projetait de bâtir une maison en rondins… En fait, on se disait que plus on construisait, plus on entraverait leur récupération des lieux. Donc on y allait gaiement.
On a d’ailleurs vite donné des noms aux lieux, et ils nous sont devenus familiers. Chaque barricade avait son petit nom. Par exemple l’entrée principale, qu’on considérait comme un véritable guêpier, a été rebaptisée la Guêpière, ce qui en changeait totalement le symbolisme.
Nicolas : L’expulsion a été d’autant plus violente qu’en plus de ces constructions et de cette réappropriation en cours, une partie d’entre nous était en train de négocier avec la préfecture – et disons-le clairement de se faire mener en bateau – depuis deux jours. Bref, on commençait à espérer rester plus longtemps. La fin a été violente et on a tou.te.s ressenti de la colère et de la rage, mais pas d’abattement.
Heureusement, on a enchaîné sur la manifestation de réoccupation une dizaine de jours plus tard. Il a alors fallu tout refaire, car les gendarmes nous avaient pris notre matériel. Lors de cette deuxième occupation, beaucoup plus courte, on a été plus sévèrement réprimé.e.s. Les vigiles ont été clairement mandatés par l’Andra pour nous mater, sous l’œil complice des gardes mobiles, lesquels ont regardé les vigiles nous tabasser. Ces derniers étaient même équipés comme des CRS, avec boucliers renforcés, casques et gourdins en bois.
Marc : Jusqu’à ce que les caméras de France 3 commencent à tourner, les gendarmes ont laissé la voie libre aux vigiles de l’Andra pour « casser du gauchiste ». C’était effrayant. Les flics, on commence à les connaître, à savoir quelles sont leurs limites – même si en ce moment, elles sont sans cesse repoussées. Tandis que les vigiles sont comme des chiens fous : ils imitent nos cris pour se faire passer pour des copains, ils passent de la tenue de civil à celle de guerrier en un rien de temps, et surtout, tous les coups sont permis pour eux.
Mais il n’y avait pas que les vigiles. Avant et après cette scène de violence brute, il faut rappeler toutes les tactiques qu’ils ont employées pour nous casser : un siège permanent de notre campement, des hélicoptères qui couvraient nos voix, des interruptions d’AG intempestives pour des motifs de vérification saugrenus, les contrôles routiers, etc.
On a l’impression que ces occupations vous ont permis de prendre prise sur une lutte qui jusqu’ici s’étalait dans le temps, de la rendre concrète…
Vincent : Lors de la première occupation, nous étions partagé.e.s entre l’extrême fragilité et précarité de la situation (au niveau juridique ou du quotidien) et l’extrême puissance de pouvoir bloquer un projet aussi titanesque que Cigéo. Au final, cette forêt nous a enfin donné une prise sur un projet qui avance en se rendant invisible. Nous avions notre piquet de grève. Un lieu commun, un point de ralliement qui nous manquait dans la lutte antinucléaire, pour nous retrouver et avancer ensemble. La ligne qui nous a permis de tenir pendant ces deux occupations passe selon moi par trois points. D’abord la nécessité de nous défendre et de protéger un lieu, contre les vigiles de l’Andra, le dispositif policier et l’avancement du chantier. Ensuite, la nécessité de construire : cabanes, lieux de vie et de rassemblement. Et enfin, la nécessité de relier : ne pas oublier que c’est en habitant un territoire, en étant ancré.e.s localement qu’on peut créer une force.
Le lien avec les habitant.e.s alentour a été très fort, on avait des visites pour l’apéro tous les soirs, ou bien pour les projections de films qu’on a organisées, la déambulation de cirque, etc. Alors qu’ici tous les espaces ont été privatisés, répartis entre quelques grands exploitants, durant quelques jours la forêt est redevenue un commun. Mais pas seulement dans les mots : aussi dans les pratiques et dans les usages. On a d’ailleurs baptisé le préau monté le premier jour le Couarail, ce qui renvoie au lieu et au temps des veillées villageoises dans le patois lorrain. On tenait à ce que ce préau symbolise le rassemblement de toutes les composantes de la lutte, dans leur diversité.
Il y a une chape de plomb énorme sur ce territoire, de la résignation, de la fatalité. Certains pensent même que les déchets sont déjà enterrés, tant ils ont abandonné l’idée de s’informer et de résister. Mais cette chape de plomb peut se fissurer par des moments d’intensification, comme lors des occupations de la forêt. Certes, on est fragiles, on n’est pas nombreux, on a les gardes mobiles en face et des vigiles qui pèsent quatre fois plus lourd que nous, mais on peut avoir de la force qui s’étend au-delà de nous. Les gens commençaient à venir quand on a été expulsé.e.s, et c’est à peu près certain qu’avec plus de temps, quelque chose de beau et de fort se serait construit dans ce bois. On est content.e.s que personne ne soit poursuivi en justice, mais du coup, on réfléchit à présent aux perspectives de long terme : comment durer après le temps permis par la forêt ?
Les médias parlent à votre sujet uniquement de lutte contre l’enfouissement des déchets, comme si vous refusiez de chercher une solution. Alors qu’au fond vous luttez davantage contre le problème, à savoir ce qui produit ces déchets extrêmement dangereux dont on ne sait rien faire de mieux que de les planquer sous le tapis…
Marius : Les médias majoritaires ne présentent jamais la réalité, à savoir que nous menons une lutte pour la fin du nucléaire, point. C’est le préalable à toute revendication : qu’on arrête de produire cette énergie, qu’on arrête de consommer dans des proportions telles que ça rend délirants les besoins d’énergie. C’est seulement après qu’on discutera de ce qu’on fait des déchets qu’on a sur les bras.
Nicolas : Pour l’instant, notre but et de pointer les incohérences, les mensonges et le système mafieux employé par la filière électronucléaire. On veut créer un débat public qui ne vise pas l’acceptation par les populations de ce qui est décidé pour elles, mais qui prenne en compte leur avis. Et cela passe par la création d’un rapport de forces avec une occupation sur le terrain. On ne peut pas se contenter de faire des chaînes humaines le long de la vallée du Rhône comme cela a été organisé au moment des élections présidentielles par le réseau Sortir du nucléaire. Non seulement de telles actions n’inquiètent en rien le gouvernement ou les entreprises du nucléaire, mais cela crée un grand sentiment d’impuissance collective. Tout le monde est là, à attendre dans le vent, jusqu’à devenir à moitié fou, qu’un mec passe en moto ou en vélo pour te filmer en train de donner la main à ton voisin ou ta voisine… Avec des actions de ce type, on n’obtient que de fausses promesses comme celles émises par Hollande pendant la campagne présidentielle de 2012 en faveur de réduction de la part du nucléaire dans la production énergétique française[16. Il s’était engagée à diminuer de 50 % la part du nucléaire dans la production d’énergie française d’ici 2025. Un objectif qui ne sera de toute évidence pas atteint.]. En occupant la forêt, non seulement on crée du commun, entre nous et avec les habitant.e.s du coin, mais on leur montre qu’on est prêt.e.s à s’interposer physiquement face à leur volonté de cacher sous terre les déchets gênants, et avec eux le problème du nucléaire.
Goguenard, béret de travers, clope au bec, Woody Guthrie se frayait son propre chemin, loin des mondanités et des tentations de reconnaissance, convaincu que ses semblables, un jour, feraient ravaler leurs méfaits à tous les patrons de ce monde… Cette chronique musicale est publiée à la fois sur Article11 et sur Jef Klak. Comme un passage de flambeau, sachant que les prochains textes de ce type rédigés par votre serviteur seront publiés exclusivement chez l’ami Jef. Et chose surprenante pour le site de Jef Klak : les commentaires sont activés !
« Eh, Woody Guthrie, je t’ai écrit une chanson / Sur un étrange vieux monde qui poursuit sa course /
Il semble malade, affamé, fatigué, déchiré / On dirait qu’il se meurt, mais il vient à peine de naître. »
Bob Dylan, « Song to Woody »1 « Hey, hey Woody Guthrie, I wrote you a song, / About a funny old world that’s a coming along, / Seems sick and it’s hungry, it’s tired and it’s torn / It looks like it’s a … Continue reading
« Les gens m’aimaient, me détestaient, marchaient avec moi, me marchaient dessus, me criaient haro ou bravo, me louaient ou me huaient, et bientôt j’avais été invité et vidé par chaque lieu de distraction public qui existe dans ce pays. Mais je décrétai que les chansons étaient une musique et un langage sans frontières. »
Woody Guthrie, tu aurais aimé le rencontrer au bord d’une route poussiéreuse écrasée de chaleur, sa chemise à carreaux empesée de sueur et ses traits tirés de fatigue. Il t’aurait salué de sa voix traînante d’Okie et t’aurait traité en camarade de galère, simplement, sans en faire des tonnes. Vous auriez peut-être partagé quelques gorgées d’un vin fortifié bon marché, du Thunderbird par exemple, ou du Cisco, puis quelques tranches de pastèque pour faire passer l’infâme goût des assommoirs made inUSA, avant de repartir chacun de votre côté. Ou bien, l’humeur s’y prêtant, vous auriez taillé la route ensemble pendant quelques jours, poussant lentement, à pied, en stop ou en wagon de marchandise vers la Californie, les Appalaches, Des Moines ou le Minnesota… Freewheelin’.
Le soir, au coin du feu, vous auriez englouti un frugal repas avec quelques traîne-savates du même acabit, des ivrognes, des pauvres hères, des malchanceux, des fugueurs, ceux-là mêmes qu’il décrivit si bien dans son autobiographie (partiellement romancée) En route pour la gloire : « Je m’assis le dos contre le mur, observant ces hommes tourmentés, enchevêtrés, désordonnés. Voyageant à la dure. Habillés à la dure. Partis pour une sacrée longue solitude. Plus rugueux qu’un épi. Plus sauvages qu’un bâton. […] Discutant pire qu’un arbre bourré de pies. En désordre. Des gens désorientés, opprimés. » Au vrai : son public favori. Si bien qu’il aurait sorti sa guitare ornée de sa célèbre inscription balistique – « This guitar kills fascists » – et entonné quelques classiques de la hobo-sphère repris en cœur par la troupe avinée.
Un matin, au réveil, malheur, il aurait décampé sans demander son reste, dans un nuage de poussière. La route ce jour-là aurait été plus rude, diminuée de sa présence, orpheline. Un seul Woody vous manque et tout est déplumé.
* * *
Difficile de le nier, surtout au regard de ce qui précède : Woody Guthrie invite aux poncifs, aux envolées lyriques teintées de ce sépia nostalgique qu’arborent tant de grandes figures américaines du XXe siècle. Yep, il est difficile de trouver quelqu’un plus solidement arrimé à l’imaginaire ricain du vagabond insoumis. Il y a du Huckleberry Finn dans sa trajectoire, du Thoreau, du Agee – Louons maintenant les grands hommes ! –, du Boxcar Bertha, du Kerouac et du Steinbeck.
Né en 1912 à Okemah, dans l’Oklahoma – doublement Okie donc –, Woody Guthrie est très vite jeté sur la route par la Grande Dépression qui ravage sa région natale, cette catastrophe si puissamment contée dans Les Raisins de la colère[2. Évoquant sa chanson « Tom Joad », Steinbeck écrira : « J’ai mis trois ans à écrire ce foutu bouquin, et cet enfant de salaud en a fait autant en dix-sept couplets ! » ]. « Je voulais être mon propre patron », écrivait-il dans En route pour la gloire. « Avoir mon propre boulot quel qu’il soit et me débrouiller tout seul. » Dont acte : alors qu’ils sont des millions à vagabonder sur les routes, en quête d’un boulot, d’un refuge, d’un salaire, lui se fait très vite troubadour, chanteur itinérant dénonçant la misère, les patrons voyous et leurs milices ; tout en encensant les syndicats, les luttes sociales, les étincelles venues du peuple. Partout où il débarque, en Californie ou à New York, il a en stock des chansons adaptées aux luttes du moment, des ballades remontées. Un avion rempli de Mexicains expulsés s’écrase dans l’indifférence générale ? Il dégaine « Deportee (Plane Wreck at Los Gatos) », égrainant les noms des victimes[3. « Goodbye my Juan, goodbye Roselita / Adios mis amigos Jesus y Maria / You won’t have a name when you ride the big airplane / And all they will call you will be / Deportee »]qu’il n’enregistra jamais, au contraire du grand Cisco Houston.
https://www.youtube.com/watch?v=zOqjlRsUnBM
Les fascistes gagnent du terrain en Europe ? Il balance « All You Fascists Bound to Loose », pour leur annoncer qu’ils vont se faire marave sévère[4. « I’m gonna tell you fascists / You may be surprised / The people in this world / Are getting organized / You’re bound to lose / You fascists bound to lose. »]. L’activiste Tom Mooney est libéré après avoir durablement croupi en prison sous de fausses accusations ? Il compose d’une traite « Tom Mooney is Free », pour clamer que « La vérité ne peut-être entravée par une chaîne ». Et quand il participe avec Alan Lomax et Pete Seeger à la confection d’un recueil de chansons sur les luttes populaires, le titre choisi ne prend pas de gants : Hard Hitting Songs for Hard Hit People, soit, plus ou moins, Des chansons qui frappent fort pour ceux qui en prennent plein la gueule.
Bref, un battant cognant fort après avoir trop encaissé. Qui n’aura de cesse de parcourir le pays, fendant la misère les yeux grand ouverts, vagabond dans l’âme. Dans Like a rolling stone ; Bob Dylan à la croisée des chemins, Greil Marcus le définit comme « le troubadour des dépossédés, le poète de la Grande Dépression, le fantôme de la route américaine, un homme balayé par le vent et fait de poussière ». Une « poussière » qui lui colle bigrement à la peau dès qu’il s’agit de l’évoquer. Comme si le sang palpitant dans ses veines avait peu à peu été contaminé par les débris de la route, chargé de scories vagabondes. Le premier chapitre de son autobiographie en regorge d’ailleurs littéralement, de cette poussière mauvaise piquant les gorges, saturant les poumons, entravant l’horizon et « volant dans l’air comme si on était en train de la déverser avec des camions ».
Il faut dire qu’outre celle de la route, il connaît très jeune celle charriée par le terrible phénomène du Dust Bowl, ces tempêtes de poussière semblables aux plaies d’Égypte ravageant les Grandes Plaines américaines et ruinant des milliers de fermiers[5. Sa chanson « Dust Storm Disaster » détaille ainsi un jour de catastrophe : « Le 14e jour d’avril 1935 / Frappa la pire des tempêtes de sable à avoir jamais emplies le ciel / Vous pouviez voir cette tempête approcher, les nuages d’un noir de mort / Et à travers notre grande nation, elle imprima une piste funèbre. » ]. Un phénomène écologico-économique, lié autant à la sécheresse qu’au surlabourage et l’érosion qu’il entraîne. Leurs fermes et récoltes ensevelies, les familles de fermiers font leurs baluchons avant de rejoindre le ruban gris que Steinbeck appelait la « route mère » – cette Road 66 ouvrant sur l’Ouest. Pour l’Oklahoma natal de Woody, c’est 15% de la population qui est ainsi jeté sur les routes. Adieu veaux, vaches, cocon ; bonjour exil, misère, rejet. « Ensevelies nos clôtures, ensevelies nos granges / Ensevelis nos tracteurs, par cette tempête de poussière sauvage / On a chargé nos guimbardes et empilé nos familles à l’intérieur, / On s’est jeté sur cette autoroute pour ne plus jamais revenir[6. « It covered up our fences, it covered up our barns, / It covered up our tractors in this wild and dusty storm. / We loaded our jalopies and piled our families in, / We rattled down that highway to never come back again. » ]. », chante-t-il dans « Dust Storm Disaster ».
Woody Guthrie a consacré un album entier à cette catastrophe, Dust Bowl Ballads, enregistré à New York en 1940. Des chansons simples, touchantes, dépeignant sans en rajouter le terrible destin des exilés économiques : « Je suis un réfugié du Dust Bowl, / Et je me demande si je resterai toujours / Un réfugié du Dust Bowl[7. « I’m a dust bowl refugee, / And I wonder will I always / Be a dust bowl refugee ? »] ? », geint-il doucement dans « Dust Storm Refugee », chanson intemporelle qui s’appliquerait tout aussi bien aux jours actuels et à leurs persistants relents d’exclusion.
* * *
Si les compositions de Woody traversent si bien le temps, c’est parce qu’elles ne s’embarrassent pas de chichis. Une guitare, quelques accords, des paroles simples et acérées, et les voilà lancées. « Par dessus tout, les chansons de Woody ont le génie de la simplicité. N’importe quel imbécile peut être compliqué, mais il faut du génie pour atteindre la simplicité », écrivait son ami et camarade de lutte Pete Seeger[8. Dans The incompleat folk singer. À noter que Seeger avait lui écrit sur son banjo : « This machine surrounds hate and forces it to surrender ». ].
Au fond, ce qu’il y a de plus sympathique dans la figure de Woody Guthrie, c’est sans doute sa modestie. Ce côté rustique mis en avant, assumé, revendiqué comme un gage d’honnêteté. « On va montrer à ces fascistes ce qu’une bande de péquenauds peuvent faire », lâche-t-il, rigolard, en introduction de « All You Fascists Bound to Loose ». Comme si la solution n’allait pas venir d’une posture théorique élitiste, mais plutôt d’un bon sens populaire qui finirait forcément par triompher. Goguenard, béret de travers, clope au bec, le petit barde se frayait son propre chemin, loin des mondanités et des tentations de reconnaissance, convaincu que ses semblables, un jour, feraient ravaler leurs méfaits à tous les patrons de ce monde.
Rétrospectivement, le constat semble un brin naïf (quoique…). Mais c’est aussi ce qui fait sa beauté. Malgré tout les motifs de déploration, il restait habité par l’idée d’un avenir scintillant – « Je déteste quand une chanson vous fait croire que vous êtes né pour perdre », martelait-il. La Grande Dépression avait frappé, il avait assisté – de loin, en tant que matelot – aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale, il avait frôlé en victime la folie du maccarthysme, mais qu’importe : il ne lâchait pas l’espérance. Car les combats de Woody et de ses pairs s’inscrivaient dans des certitudes inébranlables, dont celle qu’ils allaient gagner, vu qu’ils étaient du bon côté de la barrière. Évoquant les années 1930 telles que Guthrie les lui avaient contées, le très jeune Bob Dylan expliquait ceci en 1963 : « Je ne sais pas comment on en est arrivés là, mais cela ne semble plus si simple. Il n’y a plus seulement deux camps, vous voyez ? Le temps du noir et blanc est fini. »
De l’eau a coulé sous les ponts. Des hectolitres bien vaseux. Woody Guthrie n’est pas totalement entré dans la mémoire universelle, contrairement à la légende Dylan, beaucoup plus sophistiquée, fascinante de génie, et aussi – il faut bien l’avouer – moins répétitive. Et s’il est permis de rire jaune devant le constat formulé par Dylan en 1963 – qu’aurait-il dit s’il avait eu 20 ans aujourd’hui plutôt que dans les sixties ? –, il est aussi permis de saluer bien haut la mémoire du sieur Woody Guthrie.
On peut d’ailleurs reprocher beaucoup de choses à Dylan, sa suffisance légendaire, son virage chrétien, une flopée d’albums hideux, mais il y a un élément qu’on ne pourra jamais lui retirer (outre une myriade de disques débordés par la grâce), c’est sa dévotion maintes fois confirmée envers son maître Guthrie. Alors que ce dernier se mourait dans un hôpital de la côte Est, grignoté par une maladie dégénérative, un Dylan encore juvénile lui rendit de multiples visites. « Woody me demandait toujours de lui rapporter des cigarettes, des Raleigh », écrivait Dylan dans ses Chroniques, avant d’évoquer sa profonde tristesse à voir son héros si diminué. Pour évacuer cette tristesse, tenter de lui remonter le moral, il lui chantait des chansons. Aussi bien les siennes que celles de l’homme alité. Parmi ses propres compositions, celle qui serait enregistrée sur son premier album, « Song To Woody », magnifique hommage et troublant passage de flambeau : « Je te chante cette chanson, mais je ne la chanterai jamais assez, / Car ils sont peu nombreux les hommes, / À avoir fait ce que tu as fait[9. « I’m a singing you the song, but I can’t sing enough, / Cause there’s not many men / That done the things that you’ve done. »]. »
Quant à la reprise que fait Dylan de « Pastures of Plenty », entonnée d’une voix douce sur un enregistrement peu connu, alors qu’il est très jeune, elle charrie avec elle toute la beauté de l’univers de Woody. Une tristesse fondamentale, mais également un émerveillement devant ces « pâturages d’abondance », la bonté de la terre nourricière et sa beauté, la fierté du labeur accompli et des mains crevassées d’ampoules. Toutes choses que Woody avait également chantées dans « This Land Is Your Land », mais de manière moins subtile. Ici, la musique se fait route, façonne des paysages, des montagnes, des ruisseaux insoumis, des forêts de poings levés. L’essence même de Woody Guthrie.
Pour aller plus loin :
Le site Les Mots Sont Importants a publié un bon article sur Woody Guthrie à l’occasion du centenaire de sa naissance. À lire ici.
« Hey, hey Woody Guthrie, I wrote you a song, / About a funny old world that’s a coming along, / Seems sick and it’s hungry, it’s tired and it’s torn / It looks like it’s a dying and it’s hardly been born. »
Les médias leur avaient collé l’étiquette « indignés », appellation non-contrôlée dans laquelle la plupart ne se retrouvaient pas. Celles et ceux qui occupaient la rue préféraient le plus sobre « 15-M », en référence à ce 15 mai 2011 où l’Espagne assoupie s’est réveillée. Un mouvement aux racines multiples, qui s’est construit dans la durée et continue à renouveler les imaginaires. De quoi aider à penser le mouvement du 32-Mars (ou « Nuit debout ») en train de s’organiser à Paris, cousin peut-être pas si éloigné de son aîné espagnol, dont l’exigence d’horizontalité, la défiance envers les partis et le refus de la représentation restent des outils indispensables pour une organisation capable de transformer la société.
Ce reportage madrilène a été publié dans la numéro 7 de la version papier d’Article 11, en décembre 2011, et nous en republions ici une version légèrement mise à jour. La situation a évolué depuis, notamment avec la montée en force du parti Podemos et l’institutionnalisation d’une part du soulèvement populaire1 Notamment avec les multiples mairies qui ont été gagnées par des listes non affiliées à Podemos et qui tentent d’appliquer les volontés de la rue. À ce sujet, on pourra lire le dossier … Continue reading. Mais l’encourageante vitalité des expériences autogestionnaires de l’autre côté des Pyrénées continue d’inspirer les modes d’organisation qui souhaitent rompre avec le système de représentation politique et l’oligarchie au pouvoir dans toute l’Europe.
« Je ne me sens pas particulièrement heureux, plutôt satisfait. Je vois cette action d’occupation comme un travail qu’il fallait accomplir – on l’a fait. Le reste suivra. » Pedro a la cinquantaine, une gouaille réjouissante et les yeux en pieds de biche. « Ce n’est pas parce qu’on est pauvres et sans domicile qu’on n’a pas de conscience politique. Nous aussi, on se sent anarchistes, on est impliqués », vocifère-t-il. Comme les six autres personnes présentes dans l’appartement, il a passé plusieurs années dans la rue, galère quotidienne. A vécu dans ces centres d’hébergement madrilènes que tous décrivent comme un enfer. Et se retrouve enfin, depuis trois jours, entre quatre murs solides. L’électricité fait encore défaut, les meubles aussi, mais l’essentiel est ailleurs : seize personnes jusqu’ici condamnées à une marginalité solitaire vivent désormais dans cet immeuble délaissé et plutôt confortable – six étages en plein centre-ville de Madrid. Nouveau départ : « Jusqu’ici, le système nous maintenait à la rue. Nous n’étions pas rentables, donc nous n’avions pas droit à la dignité, pas même matérielle. Avec le 15-M et ses suites, nous avons retrouvé l’espoir : quelque chose se construit, et nous y participons. » Dans la cuisine, un poste fatigué grésille en diffusant un vieux tube Eurodance ; ils sont quelques-uns à danser pour célébrer la « libération » des lieux.
Pedro et les autres occupants n’ont pas été relogés ici par quelques Zorros épars, militants au grand cœur menant leur action dans l’ombre. L’action fut collective et rondement menée, logistique bien rodée : repérages, vérifications du statut de l’habitation, prise en compte des risques divers… Impliqués dans l’Oficina de Vivienda2 Bureau du logement. de l’hôtel Madrid, bâtiment lui aussi occupé, les passe-murailles n’ont rien laissé au hasard. Pedro : « On s’est filé des tuyaux. Par exemple, mes amis et moi étions davantage au point sur les serrures et sur le repérage, tandis qu’eux [les squatteurs militants] en savaient plus sur l’aspect juridique. » Un joli serrage de coudes, prélude à d’autres occupations collectives. « Ce n’est qu’un début, s’enthousiasme Enok, venu de Barcelone pour apporter son savoir-faire en la matière[2. Un « savoir-faire » barcelonais bien décrit dans Squat, documentaire de Christophe Coelho, qui retrace les actions de Miles de Viviendas, groupe de squatteurs/euses sur-actifs/ves de la capitale catalane où militait une grande partie de l’actuelle équipe municipale de Barcelona en Comu, récemment élue à la mairie.]. On a monté un planning très précis, avec une nouvelle occupation chaque semaine. Des lieux pour loger les gens qui sont à la rue, pas seulement pour les militants. On a toute une liste d’adresses qui conviennent. »
Hôtel Madrid – QG quatre étoiles
Clope sur clope, traits tirés : Norma a beau être débordée, elle tient à tout expliquer par le détail, enthousiasme en roue libre. Avec quelques autres, elle est chargée de la commission communication de l’hôtel Madrid, impressionnant édifice de la Calle de las Carretas – à deux pas de la Puerta del Sol – occupé depuis le 15 octobre 2011. Ce jour-là, quelques mois après une massive manifestation du 15 mai (plusieurs dizaines de milliers de personnes), une petite colonne qui clôturait la journée en mode manif sauvage est passée devant le lieu décrépit et, sans tergiverser, en a pris possession. À l’abordage – dans l’improvisation. Durant les trois premiers jours fatidiques [3. En Espagne, une expulsion expéditive ne peut se faire que dans un délai de 72 heures suivant l’occupation.], un campement était installé devant les portes de l’hôtel, barrière humaine dressée contre une éventuelle intervention policière. Une fois l’occupation entérinée, et après de nombreuses assemblées générales, le lieu s’est scindé : les deux premiers étages et le quatrième servent d’espaces de réunion et d’organisation, les autres d’habitation.
Cela fait un mois que l’hôtel est occupé et cela semble un siècle. Pas tant à cause du bordel (indéniable), mais surtout parce que chaque coin est recouvert d’affiches, d’horaires de réunion, d’appels à manifester, de manuels anti-chefs, de verbatims d’assemblées générales ou de slogans divers – Abajo el capitalismo ! Joyeux capharnaüm. Une petite bibliothèque, une cantine et, entre autres, un jardin bio (sur le toit) complètent l’ensemble. À tous les coins de couloir, des militants libertaires, des migrants, des SDF, des punks à chiens, des vieux de la vieille, discutant et refaisant le monde autour d’une roulée, d’un jeu d’échecs ou d’un plat de lentilles.
Ceux qui résident ici (environ 70 personnes) ne resteront pas longtemps, ils iront habiter dans les nouveaux lieux occupés. Logique : l’hôtel a avant tout vocation à servir de QG stratégique, de centre opérationnel pour les luttes à venir et les activités sociales. La question du logement n’est qu’un pan du problème, la partie émergée de l’iceberg ; ils ne veulent pas en rester là : « Il s’agit de penser loin, pas seulement d’offrir un habitat temporaire. Nous voulons partager nos savoir-faire en terme de squat ou d’autogestion », explique Norma.
Pour les personnes impliquées dans le mouvement d’occupation, l’enjeu est double. Participer activement au relogement de ceux – ils sont nombreux – qui pâtissent lourdement de la crise, mais également encourager les initiatives autogestionnaires (assemblées, ateliers, coopératives…), démultipliées depuis le 15-M. Pour appuyer son propos, Norma sort un épais classeur bourré de fiches : « Tu vois, on organise plein d’ateliers ici, tout est noté. Il y a des assemblées politiques, évidemment, mais aussi des trucs moins attendus, comme des ateliers d’arts plastiques ou des assemblées féministes. Tiens, cette fiche, c’est celle des veteranos du 15-M, ils ont tous plus de 70 ans et se réunissent ici régulièrement pour discuter du mouvement. Mieux : d’ici un mois ou deux, nous aurons une université libre au quatrième étage. » Pour Enok, qui a participé à un projet similaire sur Barcelone, l’enjeu est de taille : « Il s’agit de reprendre l’initiative dans tous les domaines. À l’université classique, on t’apprend seulement à monter sur le dos des autres, à tirer ton épingle du jeu ; les universités autonomes donnent des armes pour lutter, et apprennent à s’organiser collectivement. Par exemple, si ton truc c’est les bouquins, le but n’est pas de t’enseigner comment devenir un éditeur parfait, mais plutôt comment créer une coopérative autour du livre. »
Au cœur de cette démarche, la volonté de s’ouvrir sur l’extérieur, de ne pas se refermer sur un cercle militant pétri de codes et de logiques de clan – fermez les volets. Et comme les gens vivant à la rue sont les premiers concernés, les envers de la grande précarité sont abordés, notamment les questions de drogue et d’alcool. « Ces problèmes ont été directement créés par cette société, on ne peut pas faire comme s’ils n’existaient pas, résume Norma. Et nous avons créé des groupes de travail avec ceux qui étaient concernés pour essayer de prendre le contre-pied des institutions, en répondant présent quand quelqu’un est dans la merde. » Même enjeu avec les migrants, dotés ou non de papiers : organiser des cours d’espagnol ou des ateliers sur les droits juridiques est ici vu comme une évidence, une manière de pallier les carences du système et de contrer la guerre aux pauvres, omniprésente à Madrid[4. Le prolixe collectif Observatorio Metropolitano a consacré un récent ouvrage à la question : Manifiesto por Madrid, Critica y crisis del modelo metropolitano (Éditions Traficantes de Sueños). Il y dénonce l’urbanisme mégalo, la gentrification des quartiers populaires et l’orientation sécuritaire des politiques locales et nationales.]. « On en arrive à un point où les administrations débordées envoient des migrants dans les centres sociaux occupés en leur disant que c’est le seul endroit où ils peuvent recevoir de l’aide », s’étouffe Alvar, un des fondateurs du canard dissident Diagonal [5.Un entretien avec Alvar autour de ce journal a été publié sur Article11 en janvier 2012 à lire ICI .].
Dernière voie – pas des moindres – empruntée par les occupants de l’hôtel Madrid : la volonté de toucher le « péquin moyen », et pas seulement les exclus du système. Utopie ? Sur le court terme, sans doute, tant la figure caricaturée du squatteur vandale et nuisible reste omniprésente dans l’imaginaire collectif. Mais les représentations en Espagne changent aussi vite que s’intensifie la crise et qu’émergent des alternatives hors système. Dans ce mouvement des mentalités vers une nouvelle approche du « commun », le 15-M a joué et joue encore un rôle crucial.
Le 15-M : explosif à mèche longue
Ceux de l’hôtel Madrid se présentent parfois comme les « enfants bâtards » du mouvement dit des Indignés : souvent en désaccord avec ce « paternel » un peu pataud et lent à la détente, mais issus de la même famille. Une fratrie bavarde, dont les membres partagent un même refus du système et de son organisation hiérarchisée, explique Viviane, très impliquée dans Traficantes de sueños [6. Trafiquants de rêves.], structure autogérée centrée sur une librairie et une maison d’édition : « Le 15-M, tel que je le vois dans l’idéal, c’est le partage d’une souche commune où aucune parole d’autorité ne s’impose. On y va lentement, on discute, on fait passer le processus avant la conclusion. Quand ça grince et que le vertical refait son apparition, on remet tout à plat. Certains, notamment les médias, nous pressent pour qu’on dégage une parole définitive, des idées choc [7. Certains journalistes ont d’ailleurs été dégagés lorsqu’ils se faisaient trop envahissants, notamment à l’hôtel Madrid : « Ils voulaient des images de carte-postale, type des vieilles dames discutant avec des punks ; certains en ont eu marre », rigole Viviane.], mais ce serait mépriser le temps nécessaire à la confrontation des idées. » Impossible, en tout cas, de parler du mouvement des occupations sans évoquer les racines et la genèse du 15-M : l’un alimente l’autre, et vice-versa.
« 15-M » – c’est par cette abréviation qu’en Espagne les gens désignent le virage « historique » du 15 mai 2011. La fin d’un long sommeil. De l’autre côté des Pyrénées, Mai-68 était regardé à travers les grilles de la dictature franquiste, et le Mai-rampant italien [8. Référence au Mai-68 italien qui dans ce pays s’est étalé sur près de dix ans.] n’était qu’un fantasme lointain pour une jeunesse castillane muselée. Depuis l’éclat de 1936, peu d’élan révolutionnaire, peu d’emballement collectif, hors les complexes luttes indépendantistes basques ou catalanes et la période de Transion démocratique, si ce n’est en février 2003, quand des centaines de milliers de manifestants avaient envahi les rues de Madrid, contre la guerre en Irak. [9. Les Pactes de la Moncloa pour une transition démocratique signés en 1977 par la droite post-franquiste, le PSOE, le Parti communiste et les syndicats devenus officiels, posent comme base inamovible la monarchie et l’unité nationale. Après des mobilisations ouvrières et étudiantes, le pays entre dans une ère de libéralisation : indépendance du pouvoir judiciaire, liberté de la presse, droit de réunion, reconnaissance des communautés basque et catalane, période culturelle de la « Movida », etc.]
L’étincelle est venue sans prévenir, joyeuse escalade : le 30 mars 2011, des manifestations massives d’étudiants et de jeunes précaires appellent à la grève générale et à la solidarité entre chômeurs et travailleurs. Manifs prolongées – le 7 avril – d’une plate-forme intitulée « Jeunes sans futur », critiquant vivement le système politique espagnol, écrite par celles et ceux qui formeront plus tard la Parti Podemos. Dans le même temps, le mouvement No les votes [10.Ne vote pas pour eux.] gagne en popularité. Premières banderilles. Le 15 mai, c’est avec ce bagage que des manifestations sont organisées dans plus de cinquante villes du pays. À Madrid, décision est prise d’occuper un lieu symbolique : la Puerta del Sol, en plein centre de la ville. Mauvaise joueuse, la police évacue après une seule journée et interpelle 19 personnes. Le lendemain, ce sont plus de 10 000 motivés qui reviennent avec tentes, sacs de couchage et une forte détermination. Toma la plaza[11. Prends la place !] !
Après quelques jours de « campement », beaucoup sentent qu’un mouvement populaire se constitue et que la majorité des Espagnols sont favorables aux insurgés. Un soutien diffus qui incite les occupants à une résistance non-violente face aux pressions des autorités. « On s’est senti portés par ce qui se passait au Maghreb et en Grèce, et on a beaucoup discuté de la question de la violence et de l’affrontement direct, explique Alba, volubile activiste rencontrée dans l’un des nombreux centres sociaux occupés de la ville, le Patio Maravillas. On peut se battre s’il le faut – on sait le faire. Mais le contexte était particulier, et nous avons choisi de ne pas rentrer dans l’escalade répression/contre-répression. Le mouvement paraissait suffisamment fort pour que notre rage passe par d’autres canaux. Le but était que grand-mères et gamins puissent venir dans les manifs et sur le campement, sans craindre autre chose que la police et l’État. C’est comme ça que nous avons pu dessiner un ennemi commun et des perspectives faisant consensus. » Dans le même temps, une certaine discipline s’instaure – qui fait grincer quelques molaires. Pour éviter les bagarres et les comportements agressifs, l’alcool est ainsi banni des rassemblements de masse, manifs, actions, assemblées : les bouteilles sortent une fois le débat ou l’action terminés. Des restrictions de peu d’importance au regard de ce qui se construit : les manifs sauvages se multiplient, les charlas[12. Débats publics.] bénéficient d’une grande qualité d’écoute et des mots d’ordre tels que « À bas le capital », « Vous ne nous représentez pas » ou « Non à la spéculation » sont sur la bouche de tous, jeunes et vieux, radicaux et réformistes. Comme s’il était désormais acquis que chacun partage le même objectif et qu’il ne reste plus qu’à débattre du chemin à prendre. Naïf ? En partie, sans doute. De là à catégoriser le 15-M comme une mouvance de « bisounours », il y a un pas. Jésus, élégant membre du groupe surréaliste de Madrid[13. En Espagne, la tradition surréaliste reste vivace, mêlant pratique poétique et politique. https://gruposurrealistademadrid.org/], s’insurge contre cette caricature de l’indigné mouton, chair à matraque : « Il ne faut pas oublier que le campement du 15-M s’est construit sur l’illégalité et la désobéissance. Les gens ont décidé de rester et de braver les menaces de la police. »
Aveuglés par le voile du concept fourre-tout d’« indignation », les observateurs extérieurs ont tendance à considérer le mouvement comme flou et passif, sans ligne politique claire. Nombreux ceux qui, frileux à l’idée de participer à une assemblée ou attachés au privilège de la parole critique, flippent devant une jeunesse délaissant les botellons[14. Le botellon est un rassemblement éthylique, généralement impromptu, de jeunes et moins jeunes sur les places des villes espagnoles. L’objectif : coucher les bouteilles en collectivité, pas chez soi.] débridés pour réellement prendre la rue. Aux yeux de Lucia, militante qui a participé, au fil des ans, à la création de nombreux lieux de vie collectifs à Madrid, les avancées réalisées depuis plus de six mois sont pourtant impressionnantes : « Depuis le 15-M, les gens ont investi la rue. Qu’ils soient réformistes ou non, il y a un désir de lutter pour quelque chose de différent. Une envie très précieuse, même si elle ne dégage pas encore de programme révolutionnaire. Je crois même que c’est une force. Ne pas céder à l’urgence, casser la temporalité d’une actualité qui nous paralyse à force de nous épouvanter : nous nous rencontrons et discutons de politique. Pour de bon. »
Après environ deux mois de ce campement géant, les discussions aboutissent à un changement de tactique, pour éviter l’épuisement et donner plus de cohérence au mouvement. Progressivement, l’organisation se décentralise et des comités de quartier sont créés. Moins spectaculaire, peut-être, mais plus constructif. « Sur la Puerta del Sol, les assemblées étaient loin d’être horizontales : il y avait des chefs, des managers, des orateurs qui pourrissaient tout, tempère Noé, militant anarchiste au long bouc, porteur d’une vision plus critique. Ce qui se passe aujourd’hui dans les quartiers, à échelle locale, est beaucoup plus solide et puissant, même si plus difficile à appréhender dans sa globalité. Mais il reste du boulot. Tant que l’attention restera concentrée sur la Puerta del Sol – comme si c’était la tête et les quartiers le corps obéissant – et que nous reproduiront le modèle de hiérarchie qui convient si bien aux schémas de compréhension des médias, nous ne réussirons pas à créer un mouvement autogestionnaire davantage fondé sur l’autonomie que sur le spectacle. »
On discute aujourd’hui dans les assemblées de quartier de la suite du mouvement et de la question du vote, mais aussi des affaires locales, des possibilités de s’organiser pour que tout ça ne soit pas que palabres. Mot d’ordre : place au concret ! Au lendemain des élections du 20 novembre 2011[15. Celles-ci ont entériné la décrépitude du parti socialiste – énième alternance made in démocraties occidentales. Voir sur le sujet l’article « Danser sur les urnes », Article 11.], des frissons parcourent la place Tirso de Molina lorsqu’une jeune fille apprêtée prend la parole au cours d’une charla : « La révolution ne se fait pas en un soir. Ce qui compte, ce ne sont pas les grands mots, mais les petites choses du quotidien : nous réapproprier la santé, organiser la garde des enfants et de leur éducation, mettre en place des petits-déjeuners gratuits, multiplier les bureaux autonomes de droits sociaux ou reprendre en main la question de l’alimentation abandonnée à l’industrie agroalimentaire et aux supermarchés. C’est le moment de monter des coopératives qui se passent de l’État et de montrer que ça marche ! »
De fait, les initiatives fleurissent : réquisitions de logements vides voués à la spéculation – on l’a vu –, mais aussi mise en place de coopératives d’achat et de production ; création de crèches, de cantines autogérées, d’ateliers divers, de points d’information aux sans-logis… Autant de petites pierres qui se dressent dans les rues madrilènes et le reste du pays. Si ces initiatives prennent appui sur le mouvement du 15-M, elles proviennent également d’outils aiguisés dans les années précédentes.
Avant le 15-M – brèches autonomes
Tombé du ciel, le 15-M ? À d’autres… Le mouvement n’a rien d’un simple accroc de l’histoire ou d’une éphémère épiphanie collective, encore moins d’une erreur de casting. Tous les ingrédients étaient là. Crise sociale (plus de 20% de chômage), crise du logement[16. Alors que les banques du pays avaient encouragé l’acquisition de logement par endettement, avec des crédits très bas, beaucoup de ménages espagnols se retrouvent aujourd’hui dans l’impasse – souvent à la rue – depuis la crise et l’effondrement des prix de l’immobilier.], discrédit généralisé de la classe politique… Un contexte favorable venu se greffer au terreau autogestionnaire cultivé de longue date par des milieux radicaux qui avaient stocké la poudre, multipliant les infrastructures et – surtout – s’ouvrant sur l’extérieur.
C’est un leitmotiv, presque un mantra : dans les milieux militants du coin, on se plaît à raconter en détail le moment où – il y a une quinzaine d’années – certaines franges radicales de la ville ont opté pour une lutte moins frontale, plus calculée. « Le milieu autonome de Madrid a choisi d’évoluer parce que les actions un peu “chaudes” n’apportaient rien, se souvient Alvar. Les flics nous mettaient en taule et les gens s’en foutaient. Nous avons alors pris une autre direction, en nous dissolvant dans le social. Au début, c’était un peu futile : nous proposions des ateliers fanfares, par exemple, et puis nous avons trouvé des moyens plus utiles d’intervenir, comme les Oficinas de derechos sociales [17. Bureaux de droits sociaux.] Nous gardons le même ennemi, mais nous l’attaquons autrement. » Mêmes convictions, autres solutions. « C’est évident que ce que l’on fait depuis une quinzaine d’années a contribué au 15-M, lance Lucia. Le mouvement actuel est le prolongement d’une scène activiste qui s’est beaucoup interrogée et a fini par trancher, un peu comme les zapatistes : la stratégie avant l’idéologie. »
L’analogie peut prêter à sourire (le Chiapas à Madrid ?), pas les réalisations concrètes de ces quinze dernières années : librairies alternatives, journaux militants, revues explosives, maisons d’édition libertaires, centres sociaux… Inspirés par les luttes italiennes des années 1970-80, des groupuscules autonomes ou libertaires ont délaissé l’obsession du « groupe affinitaire » pour créer des espaces de rencontre où la parole peut circuler. L’objectif ? Sortir de la marginalité surjouée et de ses attributs – cagoules, petits livres noirs et barres de fer – pour décapsuler les horizons et multiplier les aficionados.
Habitué aux austères squats hexagonaux, le militant franchouillard de passage ne peut qu’être frappé par l’atmosphère règnant dans le milieu alternatif madrilène. Effervescence tous azimuts. L’offensive passe par un accueil de la parole politique – d’où qu’elle vienne et sans uniformes. Fourmilière militante, le Patio Maravillas invalide ainsi le cliché d’un activisme autiste. Plusieurs soirs par semaine, un bar « clandestin » s’y ouvre au public, avec une forte affluence : bobos, prolos, zonards et anars s’y croisent allègrement. Le planning est criblé d’une vingtaine d’ateliers quotidiens : danse, couture, chorale, cuisine, écriture, théâtre, guitare, sérigraphie, photographie, etc. On y trouve également une Oficina de derechos sociales, qui accueille précaires et migrants pour les informer de leurs droits, partager les galères, monter des dossiers avec des avocats et préparer des actions collectives. L’ambition affirmée, bien avant le 15-M, était – et reste – claire : ébrécher le vieux monde en créant et diffusant le plus largement possible les modalités pratiques de son renversement. Tout sauf le ghetto.
Hors des espaces occupés, d’autres expériences font écho à cet impératif. La coopérative Traficantes de Sueños, créée il y a une dizaine d’années, est ainsi un passage obligé. Trafis, en abrégé, n’est pas seulement une librairie, mais aussi un lieu de réunions publiques, une maison d’édition, un atelier de graphisme, un centre de formation, un réseau de diffusion-distribution… le tout en autogestion. Idem pour le journal Diagonal, lancé en 2005, qui a opté pour une forme passe-partout afin de ne pas effaroucher le lecteur lambda avec des codes graphiques trop marginaux. Contrepartie : le journal, qui se veut mature (trop ?), jouit d’une certaine santé financière, d’un lectorat fourni et d’une réelle présence dans les mouvements sociaux.
Des exemples piochés dans un éventail militant aussi fourni qu’hostile aux récupérations syndicales, politiques ou municipales [18. Certains lieux se révèlent plus poreux à la récupération, comme l’immense Tabacellera, ancienne fabrique de tabac parachutée par la municipalité comme lieu alternatif officiel : vigiles et soft showbiz au programme…]. Les rues de Madrid semblent habitées par ce tissu de structures aguerries, prêtes à accueillir celles et ceux qui ont brisé l’individualisme et le cynisme pour commencer à s’organiser en commun. « Ces lieux où l’on avait l’habitude de traîner, parfois avec l’impression de mouliner à vide, se sont soudain remplis, rappelle José – larges rouflaquettes et sourire au coin de la cerveza –, habitué du centre social libertaire Casablanca. Beaucoup de gens qui n’étaient pas politisés se sont réunis pour parler et agir. Ceux qui venaient de groupes libertaires et autonomes ont participé aux assemblées sans mépris ; leur présence a souvent permis d’empêcher les staliniens et les trotskos de prendre le pouvoir. Et les nouveaux venus ont vite capté que les idées et les fonctionnements horizontaux sont plus intéressants que les vieux organigrammes de parti. »
Un lent travail de sape, qui s’est fait dans l’indifférence envers les partis et dans une volonté assumée de se dégager de l’urgence pour fabriquer des liens solides et des outils pertinents. Objectif : construire sur la longueur, sans emballement. Le mot de la fin pour un militant américain d’Occupy Wall Street, de passage au Patio Maravillas pour un débat animé : « Les médias posent toujours les mêmes questions : quel est votre programme ? Quel est votre chef ? Il n’y a pas de réponse, parce que celle-ci se construit et évolue à chaque instant. »
Carte non exhaustive des émanations concrètes du 15-M dans la société espagnole depuis 2011. Réalisée par AutoConsulta.org, 13 mai 2015
Notamment avec les multiples mairies qui ont été gagnées par des listes non affiliées à Podemos et qui tentent d’appliquer les volontés de la rue. À ce sujet, on pourra lire le dossier du journal CQFD de novembre 2015, dont une partie est disponible iciet ici. Le reste du dossier peut être commandé en écrivant à : redaction(at)cqfd-journal.org.
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