Depuis son expérience de prof à Nanterre, Laurence De Cock mène une réflexion critique sur la manière dont sont décidés les programmes d’histoire à l’école. Comment parle-t-on de la colonisation ? L’histoire est-elle une matière d’endoctrinement ou d’émancipation ? Le récit des événements doit-il servir les dominant·es ou les minorités opprimées ? Faut-il brûler l’école publique ou peut-on encore y insuffler un vent de liberté ? Au sein du collectif Aggiornamento et dans les deux tomes de La Fabrique scolaire de l’histoire (Agone, 2009 et 2017), plusieurs voix se font entendre pour proposer des pistes d’enseignement qui redonnent à tou.tes une capacité d’action politique et sociale.
Plus une lutte est longue, plus elle dévoile ses plaisirs et ses difficultés. Au McDonald’s de Villefranche-de-Rouergue dans l’Aveyron, cela fait plus de trois mois qu’une poignée de jeunes syndiqué·es ont arrêté le travail après le licenciement abusif d’un de leurs collègues. Ils demandent de meilleures conditions de travail et une augmentation de salaire. Mais leur combat déborde le triste ron-ron des conflits au travail. Les voilà à affronter homophobie, antisyndicalisme structurel, management d’extrême droite et pouvoir des multinationales… Récit en double voie de la banalité du mal et des puissances de résistance.
On traverse les vallons d’Aveyron, les vieilles pierres de Villefranche-de-Rouergue, quelques verdoyants ronds-points jusqu’à l’une de ces multicubiques zones commerciales de nos modernes campagnes. Puis là, abrité par les préfabriqués familiers de But, Aldi, CityBox et AutoDistribution, notre bon vieux McDonald’s patrimonial, avec son air de petite maison forestière, son aire de jeux criarde et ses jeunes arbres pleins d’avenir. Le restaurant est vide de client·es en cette fin d’après-midi, les équipier·es s’affairent à nettoyer les plans de travail et trier les paquets de potatoes à l’ancienne. Les enfants de la cheffe, auteur·es de dessins trônant au centre du lieu et vantant ses plaisirs, jouent entre les pattes, se cachent sous les tables, montent sur les chaises. On parle fort, on est chez soi, on sort fumer la clope au changement d’équipe, et on mitraille. Unetelle part toujours trop tôt, laissant les autres dans la merde, un autre lave mal les cuves, une dernière voudrait changer son planning, et moi alors ? Le petit ami vient chercher sa chérie en Subaru tunée qui tue tout, avec enfant fixé sur Happy Meal. Et c’est dans ce cadre mi-familial cookie mi-managé à la baguette que la restauration rapide a viré au vinaigre il y a deux ans.
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Interlude 1 :
Franchises, McParticipation et commandos volants 1 Ce premier interlude est fondé en grande partie sur le travail de Tony Royle, professeur de Management et Ressources humaines à l’université de York en Grande-Bretagne. Voir par exemple son … Continue reading
37 000 restaurants dans le monde, 69 millions de client·es chaque jour. McDonald’s a été fondé par l’homme d’affaires Ray Kroc en 1952, qui rachète une petite chaîne de hamburgers à Richard et Maurice McDonald en Californie. Dès les années 1960, la firme florissante aux États-Unis adopte une politique antisyndicale dure, et n’hésite pas par exemple à user de détecteurs de mensonges pour extraire les sympathisant·es syndicaux et syndicales de ses restaurants. Elle développe en même temps une méthode de management surnommée « McParticipation » et fondée sur l’implication des salarié·es, régulièrement consulté·es et informé·es sur les enjeux de leur restaurant. Bien entendu, cela n’ouvre aucun droit réel de décision pour les employé·es, mais cette forme de gestion paternaliste, prompte à la communication, fait durablement ses preuves outre-Atlantique, et les conflits sociaux restent négligeables jusqu’en 2012, date de naissance du mouvement Fight For 15$ [2. Voir « Faire bouger les imaginaires sociaux. Trois questions à Fight for 15$ », CQFD nº 149 (décembre 2016), par Judith Chouraqui.].
Le premier restaurant McDonald’s en Europe ouvre ses portes en Allphmagne en 1971. Dans un premier temps, la firme use jusqu’à la corde des failles du droit du travail bénéfiques à l’essor de la forme multinationale. Puis, dans les années 1980-1990, des guides de bonnes pratiques envers les Betriebsräte (conseils de travail) sont distribués aux managers, leur expliquant des principes de communication non violente et les sommant de signaler les problèmes de management le plus tôt possible à la direction générale. Les risques de conflits sociaux sont alors gérés par des « équipes volantes » de « trouble-shooters [3. Littéralement « tueurs ou liquidateurs de problèmes », mais poliment traduit en français par « médiateur ou conciliateur ».] », ayant pour mission de parler avec les salarié·es identifié·es comme « turbulent·es », ou sur le point d’établir un Betriebsrat. La plus célèbre de ces équipes volantes est connue sous le nom de « Commando Mueller » particulièrement efficace en négociations préconflictuelles. Si l’activiste s’entêtait, on lui proposait un gros chèque pour démissionner, ou bien on transférait l’équipe de managers d’un restaurant à l’autre pour faire recommencer le processus de négociation à zéro, et ce indéfiniment jusqu’à épuisement, etc.
En France, le premier McDo date de 1979. Ici, le droit permet d’organiser des élections de délégué·e du personnel à partir de 11 salarié·es, qui peut ensuite se présenter comme délégué·e syndical·e. Mais il faut au moins 50 employé·es pour élire directement un délégué syndical et bénéficier du suffrage direct, d’un comité d’entreprise (CE) et d’un comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Or McDo, qui emploie aujourd’hui plus de 71 000 personnes sur le territoire français, est subdivisé en une myriade de petites franchises (80 % du parc français) [4. Le système de franchise permet par ailleurs une optimisation fiscale aussi ingénieuse que mortifère. En encaissant les droits de propriété intellectuelle de ses franchisé·es français·es en Suisse, au Luxembourg, puis au Royaume-Uni, McDonald’s se serait dispensé de 1,5 millard d’impôts entre 2009 et 2015. Voir le rapport et celui d’Attac/CGT/ReAct : « Le système McDo. Comment McDonald’s ampute les revenus des salarié·e·s et les recettes du Trésor public », et celui des syndicats et associations internationaux EPSU, EFFAT, SEIU, et War on Want : « Unhappy Meal ».] ; et les gérant·es de franchises, qui en possèdent 5 en moyenne (de 1 à 50), consolident leurs restaurants en holdings, dont ne dépendent pas directement les employé·es de chaque restaurant. Résultat : cette division en petites unités de travail ralentit, voire verrouille l’union syndicale, en même temps qu’elle prive les équipier·es de McDo de la prime de participation prévue pour les entreprises de plus de cinquante salarié·es, qui équivaudrait à un treizième mois pour tout·es. Enfin, l’important turn-over de la restauration rapide (80 % en moyenne [6. Les chiffres concernant McDonald’s France sont directement issus du Rapport 2016 de l’entreprise.]) et le recours au temps partiel (idem) s’opposent aux conditions d’éligibilité des délégué·es, qui requièrent des durées continues de salariat auprès de l’entreprise.
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McJobs en Aveyron
La légende veut que l’on doive le terme de « sabotage » aux ouvrier·es qui, au XIXe siècle, jetaient leurs sabots dans les machines pour arrêter la production. Moins efficaces, c’est en plastique que sont moulés les sabots portés par Quentin été comme hiver, par-dessus ses chaussettes. Après un bac pro de comptabilité, le jeune travailleur handicapé atteint de neuropathie rare est entré dans la vie active il y a trois ans, au McDo de Villefranche-de-Rouergue, ou « Villeuf » comme on dit ici : « Ils te proposent un CDI, direct. Au début, on se dit tou·tes : à terme, ça va me permettre de prendre un crédit pour la maison, et de toutes façons, si ça me saoule, je me casse. Mais dans un monde où rien n’est sûr, c’est difficile de quitter un CDI, même pourri. »
La politique de la boîte impose le temps partiel à 80 % de ses employé·es, part qui correspond à peu de choses près à celle des non managers, et s’en justifie par les horaires spécifiques du secteur, concentrés autour des repas. En fait, les McDonald’s sont ouverts en non-stop, parfois 24h/24h, contrairement à la restauration classique. La multiplication des temps partiels sert donc surtout à pouvoir adapter souplement les besoins de main-d’œuvre selon l’activité de chaque restaurant. La logique de l’emploi se calque ainsi sur celle d’une économie sans stock : le flux tendu évite de ne jamais gâcher en fourniture comme en main d’œuvre. Les moitiés d’emploi proposées ne permettent pas aux salarié⋅es de gagner suffisamment d’argent pour vivre (en moyenne 700€ net par mois), et les forcent à accepter la flexibilité horaire imposée par les managers. Celles et ceux qui ne sont pas content⋅es démissionnent, ce qui dispense l’entreprise des frais de licenciement ou de prime de précarité en cas de fin de CDD.
Mais certain·es restent, et ont alors tout le loisir de voir défiler les humiliations quotidiennes du monde de l’entreprise, les coups de pression, les vexations venues du n+1 dans la hiérarchie de pouvoir. Quand on a demandé à Quentin de raser sa barbe de trois jours ou de mettre un filet sur la figure s’il refusait, le vase a débordé. Plutôt que partir, c’est l’option lutte qu’il a choisie : « Dans ce McDonald’s, il y a eu en 2016 un turn-over de 105 %, bien au-dessus de la moyenne du secteur. Comment imaginer des avancées sociales dans ces conditions ? Comment créer une base et un rapport de forces quand les collègues ne font que passer ? La plupart sont très jeunes, ne connaissent pas le droit du travail, et c’est leur premier emploi. Il faut s’occuper de la Sécu, du premier appart’, des premières factures, de la CAF : tout arrive en même temps. Et McDo ne fait rien pour permettre une entrée dans la vie active de façon digne. »
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Interlude 2 :
Le sang de la Qualité Sociale®
« Imaginé en 1996 par Jean-François Guillot puis développé
depuis 2008 avec Pascal Devoucoux, le concept de Qualité Sociale® constitue l’ADN et la pierre angulaire des différentes activités
de Cardinale sud Solutions. Levier de la conduite du changement,
la Qualité Sociale® recouvre “La création d’une stratégie sociale
et l’instauration d’un climat social favorables au business de l’entreprise,
ainsi que la transformation réussie de l’entreprise
grâce à la révélation du leadership des managers [7. cardinale-sud-solutions.com/hommes-et-histoire.html]”. »
Pour Jean-François Guillot, JFG (président de Cardinale sud Solutions – CSS), et Pascal Devoucoux, PD (directeur général), le concept de Qualité Sociale® repose sur la métaphore de l’entreprise comme corps humain, dont les organes sont la direction, la production, le CE, le CHSCT, etc. « Au fond, la Qualité Sociale®, c’est l’équivalent du sang qui irrigue le corps humain », explique doctement JFG [8. cardinale-sud-solutions.com/qualite-sociale.html /Vidéo :.]. Un corps sain pour une entreprise saine : tout irait pour le mieux dans le meilleur des capitalismes, si ce n’était ces « irritants » qui viennent altérer la bonne santé de l’entreprise. « Et si les hommes et les femmes se démotivent, voire deviennent hostiles au projet en cours, alors la situation financière se dégrade, continue le docteur JFG. Pour parvenir à une Qualité Sociale® optimale,[…] il faut identifier en permanence les irritants, vous savez, ce qui gratte, ce qui nous empêche d’être sereins dans notre travail au quotidien […]. Il faut également que chaque manager soit capable dans son périmètre de responsabilités, d’anticiper et de désamorcer ces risques d’explosion, ces risques de crise sociale et surtout de démotivation au quotidien. » Son disciple PD, explique quant à lui sur son profil Linkedin que pour un manager, faire appel à CSS, c’est « reconstruire un climat de relations de travail plus contrôlable ». Aussi, pour « Prévenir et gérer une crise sociale », JFG et PD ont-ils élaboré une méthode en six points simples à comprendre pour tout manager :
« Objectif no 1 : Détecter les irritants à l’origine d’une crise
Objectif no 2 : Gérer la crise en apportant des réponses efficaces
Objectif no 3 : Limiter les conséquences sociales et préparer en permanence un retour à la normale
Objectif no 4 : Aborder la reprise du travail dans les meilleures conditions
Objectif no 5 : Mettre en place des actions préventives pour éviter la prochaine crise
Objectif no 6 : Vivre avec notre “criz-kit” [sic] : une crise sociale en simulation, votre future crise sociale peut-être… » [9. Vidéo. Formation no 7 Cardinale Sud Solutions.]
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McDo en guerre contre les syndicats
Quentin se fait élire délégué du personnel en 2014. Le jeune homme prend son rôle à cœur et, pendant un an et demi, fait remonter trois cents questions à la direction concernant les problèmes d’organisation, le non-respect des procédures légales, ou encore les conditions sociales ou économiques. Une ténacité qui porte quelques fruits : bientôt, les salarié·es ne font plus d’heures supplémentaires contre leur gré [10. Au moment de la « close » (fermeture), il fallait jusqu’alors demander au manager le droit de dépointer si on avait fini son service. Demande souvent refusée, car il restait une demi-heure de boulot pour ranger. Une manière de ne pas engager de nouveaux effectifs ni d’employer à plein temps, mais d’imposer du travail supplémentaire sans préoccupation pour la gestion de l’emploi du temps personnel des salarié·es.], et gagnent l’inappréciable droit de boire des verres d’eau en cuisine sans permission. Enfin, le port de la barbe redevient toléré. Magnanimité songe alors Carole Rochet-Raymond, l’employeuse ; maigres victoires pestent les salarié·es.
Le conflit mûrit. La gérante – qui possède deux autres franchises dans la région, à Figeac et Cahors – laissait jusque-là toute latitude aux managers pour faire respecter l’ordre dans le restaurant. Voyant la contestation s’intensifier, elle nomme une directrice, transférée d’un autre de ses restaurants, à l’équipe plus docile. La nouvelle cheffe annonce la couleur : « Il y a la loi, et il y a la loi McDo », lance-t-elle à Quentin le jour de son arrivée. De quoi le convaincre avec deux autres équipiers de suivre une formation syndicale. Elle est d’abord refusé·e à l’un deux pour des prétextes de planning, mais – revanche – le 2 décembre 2016, Quentin est nommé délégué syndical par son union locale CGT. Un statut qui lui donne droit à un travail d’information, de tractage et d’affichage dans le restaurant. Et qui impose à l’employeuse la mise en place de négociations annuelles obligatoires (NAO) pour réévaluer les bas salaires, les inégalités hommes/femmes et autres petits freins à la plus-value. Outrée, la gérante attaque en justice notre apprenti sabotier pour non-respect des procédures syndicales. Le 24 février, McDonald’s est débouté par le tribunal de Rodez, et sommé de payer 2 500 € à l’union départementale de la CGT.
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Interlude 3 :
Les irritants syndicaux
Dans la méthode de CSS proposée par JFG & PD, le concept de Qualité Sociale® emprunte la notion d’« irritant social » à deux théoriciens du nouveau management, membres du syndicalisme réformiste : Daniel Labbé, secrétaire du syndicat CFDT de Renault jusqu’en 1992, et Hubert Landier, ancien de la CFTC. Forts de leur bonne connaissance du milieu syndical, ces deux reconvertis endossent au fil des années 1970-1980 le rôle d’experts. Ils sont engagés comme conseils par le CNPF (ex-Medef) et, pour la rédaction du rapport antimarxiste « Projet pour la France » en 1983, Landier côtoie des groupes de pensée d’extrême droite comme le Cercle de la Cité [11. Le Cercle de la cité a été fondé par l’antimarxiste chevronné Jean-Paul Bolufer, ancien préfet, également membre du groupe d’extrême-droite le Club de l’Horloge, créé par le trio de choc de la fachosphère : Yvan Blot, Jean-Yves Le Gallou et Henry de Lesquen. Bolufer est aujourd’hui un opposant majeur au Mariage pour tous sous la bannière catholique.] ou le Club de l’Astrolabe [12. Groupe de réflexion de droite catholique, libérale et maurassienne. La club a été longtemps animé par Charles Million, ancien ministre de la Défense UDF et élu aux régionales Rhône-Alpes de 1998 en s’alliant au Front national.]. La droite cherche à cette époque à enterrer pour de bon Mai-68, et des moyens pour désamorcer les conflits syndicaux à venir. Labbé et Landier prônent une démarche de cogestion de l’entreprise, et deviennent rapidement des référents ès post syndicalisme révolutionnaire, incontournables pour les cabinets de conseil en stratégie qui commencent à émerger à cette époque en France. À longueur de livres [13. Hubert Landier : L’entreprise face au changement, 1984 ; Hubert Landier et Daniel Labbé, Les organisations syndicales en France. Des origines aux difficultés actuelles, 1998, Les Relations sociales dans l’entreprise. Pratique et enjeux. Rôle des partenaires. Communication. Négociation et gestion des conflits, 1999, L’entreprise face au nouveau radicalisme syndical. Les nouvelles formes d’action militante, 2001, Prévenir et gérer les conflits sociaux dans l’entreprise, 2002.], ils développent les notions d’« accompagnement au changement dans l’entreprise » et de « management participatif » [14. Labbé et Landier sont deux des personnages principaux du livre de référence des sociologues Ève Chiapello et Luc Boltanski, Le Nouvel Esprit du capitalisme, qui étudie, entre autres, l’histoire de la désyndicalisation et de la répression syndicale post Mai-68, ainsi que la récupération par le patronat des valeurs de gauche pour les insérer dans le management de l’entreprise et désamorcer ainsi les conflits de classe.].
Leur principe de base est sommaire mais efficace : pour augmenter la rentabilité, il y a tout intérêt à en finir avec la logique du rapport de forces et de classes. Mieux vaut construire un dialogue avec les salarié·es en vue d’une augmentation de la productivité, pensée comme bien commun [15. Baptiste Giraud, « Le syndicalisme saisi par le management. Les conditions de production d’une expertise managériale de l’action syndicale au prisme de ses investissements diversifiés », Politix 2007/3 (no 79 ).]. La métaphore du corps sert alors d’image clé pour l’imposition de ce nouveau paradigme contre-révolutionnaire : si salarié·es et patron·nes partagent le même corps-entreprise, les jambes ont le même intérêt que le cerveau. Paix sociale rime avec bonne entente managériale, et le consultant, en décelant ce qui irrite passagèrement tel organe, a pour rôle de soigner les parties du corps entrepreneurial en mal de communication.
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Des bagues et des chaînes
Quentin n’est pas seul de son côté de la barricade. Après leur formation, Gaëtan, vissé sur ses lunettes rondes et ses cinq ans d’ancienneté, ainsi que le calme et longiligne Sylvère se sont aussi syndiqués à la CGT. Ils se fiancent dans la même période, projettent d’acheter une maison. L’ambiance n’est pas toujours facile à vivre dans le restaurant pour eux, surtout depuis que, jaloux, l’ex-petit ami du premier est venu faire une esclandre dans le McDo de Villeuf. Gaëtan, poussé au coming-out, part en arrêt maladie, et les blagues ou remarques homophobes s’installent doucement mais sûrement dans le quotidien de travail. Jusqu’au 16 mars 2017, où un certain Bruno Blanchou est venu demander à Sylvère d’ôter sa bague de fiançailles – pourtant jusqu’ici tolérée – pour des questions d’hygiène. Espèce de superviseur volant, Blanchou est directeur commercial d’une des autres franchises McDo de la gérante, à Figeac. « C’est le mec qui sait comment faire craquer les gens nerveusement, nous dit Gaëtan. Il intervenait dans les trois restaurants de la franchisée, un peu comme son bras droit, pour redoubler le travail de direction des managers. Mais il n’est pas dans notre organigramme, et n’a donc aucun pouvoir de subordination légal sur nous. Après cette histoire de bague, on a réussi à remettre en cause sa légitimité et on ne l’a plus vu à Villefranche. »
À la demande des syndiqués, et suite à un courrier de la branche LGBT de la CGT adressé aux ressources humaines de McDo France, une enquête interne de deux mois est ouverte par la gérante pour discrimination liée à l’orientation sexuelle. Après audition de toute l’équipe du restaurant, plus de 550 pages de dossier côté CGT, et seulement une demie douzaine de feuillets côté franchisé·e, cette dernière conclut à l’absence de faute et enjoint les salariés à continuer en justice s’ils s’estiment fondés. Affaire à suivre, donc. Dans la foulée, en juin 2017, le sous-directeur de Villefranche devient délégué du personnel suppléant, et un manager est titularisé délégué syndical CFDT. Les rangs opposés grossissent dans le même temps, et en juillet, on passe de trois à sept syndiqué·es CGT.
Commencer la grève
Parmi ces nouveaux militant·es, Donovan, 19 ans, soudeur chaudronnier, a voulu quitter son milieu et sa famille de Valenciennes, chœur de votant·es Front national. Il tente le voyage vers le grand Sud et se fait embaucher au McDo de Villeuf en mars 2017. Le jeune homme à l’accent ch’ti et à la garde robe aux mille survet’s, se lie rapidement d’amitié avec Quentin, Gaëtan, Sylvère et leur fine équipe. Gay lui aussi, Donovan découvre le monde du travail en même temps que le climat homophobe du restaurant, et partage la résistance de ses collègues. « En tant qu’homosexuel, explique Gaëtan, on a l’habitude de recevoir des menaces et de lutter pour nos droits. On y a puisé la force pour résister dans notre job aussi. »
Très vite, Donovan déplaît à sa hiérarchie. On le trouve récalcitrant, on lui reproche de se rapprocher des moutons noirs de l’équipe, et il subit la méthode en vogue pour se débarrasser des éléments non corporate chez McDo : le nouvel arrivé voit ses horaires bousculés, et se retrouve assigné aux tâches les plus ingrates, comme nettoyer les cuves, changer l’huile, ramasser les mégots dehors… On pense que le petit jeune va bien finir par craquer, comme tout le monde, et démissionner. Mais Donovan ne plie pas : « Disons que j’ai été embauché comme employé polyvalent, mais que j’étais un peu moins polyvalent que les autres, blague-t-il. Ça me mettait en colère, mais ça allait parce que j’étais bien entouré avec les copains de la CGT. » Le 23 août, le délégué CFDT lui remet sa lettre de licenciement. Motifs ? Des absences injustifiées, un retard de présentation à la médecine du travail, et, élément décisif, selon la direction, un·e collègue « qui n’a aucune raison de mentir » l’a dénoncé : il aurait traité la gérante de « sale pute » hors du temps de travail.
Ni une ni deux, les cégétistes remettent une heure plus tard un avis de grève au sous-directeur, accompagné de leurs revendications : réintégration de Donovan, treizième mois, augmentation de salaire à 13€ bruts de l’heure, heures majorées à partir de 21h, tickets vacances et chèques restaurant, plus un arbre de Noël – pour l’ambiance. « Quand j’ai annoncé la grève, la direction n’en revenait pas, raconte Quentin. Nous sommes un cas étrange pour McDo, puisque nous refusons de partir sous la pression. Mais selon nous, c’est trop facile de faire plier les gens comme ça, et d’aller ensuite se pavaner dans les chambres de commerce pour dire que Ronald crée de l’emploi en CDI. La résistance, ils ne connaissent pas, c’est pas prévu dans le plan. Bien sûr qu’on pourrait trouver un meilleur emploi ailleurs, mais si on ne se bat pas, à force, c’est tout le monde qui perd des droits. »
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Interlude 4 :
Extrême droite et grand capital
Biologisation du social, coaching en management, identification des « irritants sociaux » héritée de l’antisyndicalisme de droite, méthodes pour désamorcer les conflits et les rendre plus contrôlables… Il n’y a finalement rien d’étonnant à ce que les Spin Doctors de la Qualité Sociale®, JFG et PD, croisent bientôt le chemin d’un certain Philippe Schleiter (PS). « Cardinale sud Solutions – via Delta Lead – fait du courage managérial un élément-moteur de la conduite de la transformation » : en 2014, nos deux philosophes managériaux s’associent avec PS pour créer ensemble la société Delta Lead, basée à Neuilly-sur-Seine et portée par la devise : « De vrais leaders pour des temps difficiles [16. « Great leaders for hard times », leur traduction. ] ». Avec des clients comme Alstom, Areva, Engie, La Poste ou Lafarge, cette boîte de consulting nous sert les présentations sur son site : « Philippe Schleiter, Jean-François Guillot et Pascal Devoucoux se sont associés pour fonder Delta Lead. Leurs points communs [sic], c’est d’abord la tradition d’un conseil à la française. »
Neveu du négationniste Robert Faurisson, PS a été président du Mouvement national pour la jeunesse à la fin des années 1990, sous les ordres de Bruno Mégret, qui venait de créer le Mouvement national républicain (MNR), en opposition au Front national jugé trop à gauche par une partie de ses membres. Après la déconfiture mégrétiste, PS disparaît des radars de l’extrême droite, et fonde sa boîte de conseil en management, Alter&Go, avant de rejoindre Delta Lead. Il se fait aussi essayiste, et on lui doit l’œuvre Management : le grand retour du réel, 15 cartouches pour ne pas être démuni, où il fustige le « maternalisme » en management et prône le « retour à l’autorité » des chefs et des héros de l’économie [17. Les livres de PS sont dans la boutique de Delta Lead.]. De quoi lui donner toute légitimité pour répondre à son « Questionnaire de Proust » dans Économie Matin, où l’on apprend que l’homme qu’il admire le plus est Vladimir Poutine, ou qu’en 1930, il se serait vu « Administrateur colonial en Indochine [18. economiematin.fr/news-questionnaire-proust-auteur-schleiter] ».
On aurait pu croire ses activités politiques rangées au placard, mais hélas ! Ni ses talents de plume ni ses clients prestigieux n’ont fait renoncer le petit mégretiste à ses passions tristes. Car depuis la fin du MNR, si le jour il conseille les grandes entreprises du pays et se rêve « moine défricheur du Xe siècle [19. Ibid.] », PS n’est pas seulement Philippe Schleiter : la nuit, par un subtil jeu d’anagramme, il est aussi Philippe Christèle (PC). Lequel est chroniqueur hyperactif du site de Robert Ménard, Boulevard Voltaire, ou de la très catholique Radio Courtoisie, connue pour ses tendances homophobes, racistes et révisionnistes [20. Voir « Radio Courtoisie: 25 000 euros d’amende pour des “propos discriminatoires” », L’Express avec AFP, publié le 06/10/2017, « Les numéros de claquettes d’Henry de Lesquen ne font pas rire le tribunal », Le Figaro, Delphine de Mallevoüe, 08/12/2016, etc.]. Sans oublier sa participation comme rédacteur et membre fondateur du site de « réinformation » Polémia, créé et présidé par le théoricien d’extrême droite Jean-Yves Le Gallou, ancien numéro 2 du MNR de Mégret, et membre du Grece [21. Aussi connu sous le nom de « nouvelle droite », le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece) se veut « une société de pensée », créée en 1969. Y sont passés royalistes, officiers militaires, maurrassiens, ultralibéraux, journalistes du Figaro, de Marianne et de Valeurs actuelles, membres du Front national ou de l’Action française, etc. Le Grece naviguant lui-même sans cesse dans des tentatives d’autodéfinition contradictoires, allant du « gramscisme de droite » au « nationalisme européen », on laissera aux lecteurs et lectrices le soin de juger de leur cas. On pourra néanmoins se reporter à l’article de Anne-Marie Duranton-Crabol, « Le Grece, creuset d’un discours élitiste », Le Monde diplomatique, avril 1986, dont voici un extrait : « Depuis la fondation du Grece, en 1968, le racio-élitisme est constamment présent dans la pensée néodroitière. Il consiste en l’exaltation des valeurs raciales, qualifiées de “différences”. D’abord très imprégné de biologisme, ce racisme s’est ensuite prévalu des différences culturelles, au sens très large, la culture se confondant souvent avec l’idéologie. En effet, le Grece dénonce la tyrannie d’une idéologie, le “monothéisme judéo-chrétien”, qu’il rend responsable de l’“égalitarisme” niveleur des peuples et des personnes. Étranger à l’Europe, le judéo-christianisme s’y est imposé voici deux mille ans, en détruisant l’élitisme aristocratique qui caractérisait la tradition authentique, celle de l’indo-européanisme. »]. Fort de ses amitiés dans les médias de la fachoshère, PC s’adonnait à de précieux conseils pour la campagne Front national des présidentielles de 2017 : « Depuis trois ans, la ligne Philippot règne sans partage à la tête du Front national. La rupture a été assumée au moment de la Manif pour tous et ne s’est pas démentie depuis. Positionnement ouvert (c’est-à-dire libertaire) sur les mœurs, gauchisation du discours au nom de l’anti-système, mise en sourdine de la ligne identitaire pour essayer de faire propre sur soi. […]La seule carte qui reste à jouer, c’est celle de l’immigration, l’identité, la sécurité. Mais, alors, il faudra parler comme Trump et pas comme Juppé. Comme Le Pen père et pas comme Philippot.[…] Bref, il va falloir retrouver le discours d’il y a trois ans. Retour à la case départ.[…]Trois années de perdues à insulter la droite traditionnelle et à envoyer le bataillon sacré chanter l’Internationale à Sciences Po, soutenir les campagnes LGBT ou insulter ceux qui ne pensent pas comme eux [22. « Ligne Philippot : trois ans de perdus », Philippe Christèle, Boulevard Voltaire, 26 novembre 2016.]. »
Serviteur polyvalent de l’extrême droite et du grand capital, Philippe Schleiter-Christèle ne fait pas du conseil en entreprises pour peindre des lingots, mais pour mener une guerre des idées et des valeurs, comme en témoigne son discours au colloque « Européens, transmettre ou disparaître », organisé en mars 2017 par l’institut Iliade [23. Groupe de réflexion se revendiquant de Dominique Venner, ancien de l’OAS et du Grece.] : « Dans l’arène de la mondialisation, nombre de professionnels se comportent comme de véritables guerriers économiques, faisant preuve d’une abnégation, voire d’un sens du sacrifice méritant d’autant plus considération qu’une part substantielle d’entre eux y consentent aussi par patriotisme. Lorsqu’ils se battent pour faire gagner Peugeot, Alstom ou Essilor, ces guerriers de l’ombre, ces soldats inconnus se battent aussi pour faire gagner la France. L’entreprise est donc aussi un des derniers lieux exaltant encore, fut-ce sans tambour ni trompettes, des valeurs viriles, le goût du risque et de la camaraderie, le plaisir du combat, la volonté de vaincre. » De quoi donner un cap plus ambitieux à JFG, PD et leur Qualité sociale®, au sein de Delta Lead.
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Bloquer les flux
Septembre et octobre passent avec l’été indien des gorges de l’Aveyron. Quentin et ses camarades réalisent peu à peu les deux murs de silence qui entourent leur lutte : d’un côté, une gérante indécrottable, de l’autre, une culture locale de la résistance plutôt solidaire des luttes paysannes qu’en fast-food. En effet, non loin d’ici, un restaurant McDo avait été démonté en 1999 à Millau par la Confédération paysanne et le SPLB (Syndicat des producteurs de lait de brebis), ouvrant la foire de l’altermondialisme en même temps qu’une autre séquence de la critique sociale, plus anti-McDo que prosyndicale. Les grévistes multiplient alors les tractages sur les marchés, les manifestations devant d’autres franchises, interpellent préfet et Inspection du travail, et acceptent d’ôter le cas de licenciement des revendications pour l’instruire aux prud’hommes. Mais rien n’y fait, les négociations pataugent. « La franchisée a voulu jouer sur le pourrissement, reprend Quentin. Mais nous, on a toujours vu chaque jour de plus comme une victoire, car c’est un jour de plus où on leur montre de quoi on est capables. Tout le monde sait maintenant qu’on peut faire grève plus de trois mois dans un McDo, qu’il y a des soutiens amicaux et des caisses de solidarité pour tenir bon ! »
Un enthousiasme qui se heurte parfois aux réalités locales : le 16 septembre dernier, alors qu’ils sortent du local de l’union locale, Quentin et son collègue gréviste Nicolas – l’humoriste sagace de la bande – se font alpaguer par des riverains éméchés, dont le petit ami d’une employée de McDo. « Ils nous ont reconnus et ont été tout de suite agressifs, raconte Quentin. Ils nous ont dit : “C’est vous les potes aux deux pédés qui veulent faire fermer le McDo ?” Et on a répondu que oui, on était les potes de Gaëtan et Sylvère, mais que ce n’est pas parce qu’on lutte pour nos droits qu’on veut la fermeture la boîte. Ils s’en foutaient. » Le ton monte, les coups tombent, Quentin finit aux urgences avec cinq jours d’interruption temporaire de travail – ou plutôt de grève.
Il en faut plus pour décourager les grévistes, qui organisent un rassemblement devant la Direction du travail de Rodez pour le 77e jour de grève. Encore une fois, rien n’y fait, leurs revendications restent lettre morte. Lors d’une réunion régionale de la CGT, il est alors décidé une action interprofessionnelle de blocage en soutien à la lutte des McDos. Dès 6 h du matin, le 28 novembre – 96e jour de grève –, les camions de Martin-Brower à Toulouse ne peuvent passer le mur de pneus et de la quarantaine de syndiqué⋅es de la CGT venu⋅es de tous bords. Martin, c’est le cousin de Ronald, ils ont grandi ensemble. Quand Ronald a lancé ses premiers restaurants aux États-Unis dans les années 1940-1950, Martin lui a proposé des napperons en papier pour ses tables. Un partenariat qui n’en finirait plus : aujourd’hui, Martin-Bower (MB) est le distributeur quasi exclusif de McDonald’s dans le monde. Du papier toilette au steak surgelé, les marchandises sont centralisées en flux tendu dans les entrepôts, puis redispatchées dans les restaurants régionaux. Pour les grévistes, l’équation est simple : bloquer un seul MB, c’est bloquer un tas de McDos en Midi-Pyrénées. Pendant les neuf heures de blocage filtrant, les militant·es réussissent ainsi à empêcher la livraison d’une quinzaine de McDonald’s qui fonctionnent selon une organisation « zéro stock ».
Ce jour-là, la demande des grévistes d’entrer en contact avec un responsable des ressources humaines de McDonald’s France n’a pas été exaucée. L’action de blocage semble pourtant avoir bougé les lignes, puisqu’une poignée de jours plus tard, la gérante annonce une négociation en présence d’un « DRH » spécialement nommé pour résoudre le conflit. Et le 7 décembre – 105e jour de grève – Quentin, Gaëtan, Sylvère, Nicolas et Laura avaient rendez-vous avec l’homme choisi par McDonald’s pour remplir ce poste : Pascal Devoucoux. Pascal qui ?
Épilogue en cours
Au jour où cet article est publié, après 112 jours de grève, on ne peut présumer de l’issue du combat des grévistes contre PD. Tout au plus espérer que la stratégie de management de Neuilly-sur-Seine de Delta Lead se cassera les dents sur l’endurance des jeunes syndiqué·es de l’Aveyron, résumée par notre saboteur-plastiqueur : « On s’est gamellé·es plein de fois depuis le début, mais à chaque fois on s’est relevé·es. C’est notre esprit de geek : on est tou·tes jeunes et on joue beaucoup aux jeux vidéo, où rien n’est impossible. Il suffit de s’acharner pour passer un niveau de difficulté : c’est la méthode du “try hard” en langage geek. Si on doit essayer mille fois, on le fera mille fois, mais on sait qu’on va gagner. C’est avec ça qu’on ne s’est pas laissé·es faire, et qu’on a voulu changer les choses. » Avec PD comme boss de fin ?
Ce premier interlude est fondé en grande partie sur le travail de Tony Royle, professeur de Management et Ressources humaines à l’université de York en Grande-Bretagne. Voir par exemple son ouvrage : Working for McDonald’s in Europe, et son article « Just vote no! Union-busting in the European fast-food industry: the case of McDonald’s », paru en 2002 dans la revue Industrial Relations Journal.
Dans nos parcours de militant·es ou dans notre vie quotidienne, on a de plus en plus souvent affaire à la police et à la justice. Les avocat·es peuvent alors se révéler d’important⋅es allié·es. Mais nous avons rarement le temps de discuter pour leur demander quel regard ils et elles portent sur leur métier. Jef Klak a mis autour de la table cinq avocat·es pénalistes du barreau de Paris, pour nous aider à y voir plus clair dans la période d’état d’urgence que nous venons de traverser et dans celle d’état d’urgence permanent où nous entrons.
Avez-vous l’impression de pouvoir travailler pour plus de justice, ou certaines affaires vous donnent-elles parfois envie de tout arrêter ?
Martin Méchin : Beaucoup d’affaires m’ont dégoûté, mais en me donnant l’envie de me battre encore plus. J’ai souvent l’impression de perdre mon temps, et de ne servir à rien, c’est vrai. Mais on le sait d’avance. Par exemple, cet après-midi, je savais que la détention provisoire de mon client serait prolongée, et que je ne servirais à rien. Mais je joue le jeu, d’abord parce que c’est une question de dignité. Le mec a besoin qu’on parle pour lui, qu’on le défende. C’était important que le juge entende ce que j’avais à lui dire. Mais parfois, même si tu crois vraiment en ce que tu plaides et que les juges t’écoutent, tu te rends compte qu’en fait, le juge se plie aux réquisitions du procureur. Et là, tu te dis « j’ai vraiment pissé dans un violon ». Ça arrive à tous les avocats de sentir que si on n’avait pas été là, ça aurait été la même chose. J’ai défendu des accusés qui avaient avoué en long, en large et en travers, et à la fin ils se prennent la même peine que s’ils n’avaient pas « joué le jeu ». Ils ne comprennent pas, se demandent pourquoi ils ont parlé, pourquoi ils se sont fatigués à tout raconter. Ça ne me donne pas envie d’arrêter le métier, ça me donne envie de les faire chier encore plus, les juges. De ne jamais les lâcher.
Alice Becker : La clémence ou la sévérité de la peine ne sont que très rarement fonction de la qualité de la plaidoirie. On a besoin à chaque fois de se rassurer sur son utilité, en quoi on a pu servir dans le délibéré qui a été rendu.
Martin : Si je devais faire un pourcentage à vue de nez, je dirais que dans 70 % des cas, je ne sers à rien, dans 25 % j’ai été utile, et 5 % des fois, j’ai renversé la vapeur. Et je suis sans doute optimiste.
Raphaël Kempf : Je me rappelle de mes premières affaires, où l’on m’envoyait plaider des affaires perdues d’avance, je faisais mon possible pour rassurer les clients : « Vous n’avez pas baissé la tête, vous vous êtes défendus, on a dit ce qu’on avait à dire. » C’est une question de dignité qui est en jeu, assez forte.
Pour moi, mon pire souvenir, c’est toujours la dernière audience… Ces derniers temps, c’est difficile. Martin disait qu’il fallait toujours faire chier les juges, et c’est un truc vraiment important. J’ai appris que tu ne pouvais rien obtenir de la justice si tu ne les faisais pas chier. Si tu arrives uniquement en disant « Mon client est gentil », tu n’obtiendras rien.
Aïnoha Pascual : On n’a pas la possibilité de mettre en œuvre les moyens, le temps ni l’argent, qu’on devrait pour chacun. Ce n’est pas comme dans les films, où l’on a l’impression que l’avocat ne pense plus qu’à son affaire H-24, et va chercher la petite bête. C’est idéal, je rêverais de pouvoir faire ça mais, concrètement, c’est impossible. Ce n’est pas un reproche que je fais aux avocats, mais à l’institution même, à la façon dont est organisé notre métier et la justice.
Palais de justice d’Annecy
Martin : Si tu es bien payé, comme dans les gros cabinets pour riches, tu peux passer beaucoup de temps et démonter plus souvent le dossier de l’accusation. Mais pour nous qui sommes indépendants, la plupart des dossiers sont ceux de manifestants ou de petits délinquants.
Raphaël : D’autant plus que l’on doit plaider dans de nombreux cas de comparution immédiate, où il faut défendre le client tout de suite : vingt minutes pour prendre le dossier et l’étudier, et en avant ! Et ça n’a rien d’exceptionnel : à Paris, tous les jours, il y a une trentaine de dossiers de comparution immédiate.
Alice : Lorsque je reçois un dossier en urgence, comme en comparution immédiate, je sais que je n’aurai jamais le temps de le lire ligne à ligne. Avec l’expérience, je feuillette le dossier et je sais sur quels éléments je dois concentrer mon attention. Jeune avocate, je bloquais sur des choses insignifiantes. Et de la même façon, aujourd’hui, je répugne à donner le dossier au client, parce qu’il va se focaliser sur des points de détails dont le juge n’a que faire. Il va prendre la parole pour dire qu’il s’est passé ceci et cela, et que ça lui semble le nœud de l’affaire. Avec l’expérience, on essaie plutôt de deviner sur quoi le juge va tiquer et quel sera l’enjeu du débat, pour cibler les choses importantes sur lesquelles il faut s’arrêter et être plus efficaces.
Aïnoha : Mais l’efficacité par rapport à quoi ? Nous avons trop tendance à nous mettre dans la position de sachant, or il peut arriver qu’une fois de temps en temps nous passions à côté de quelque chose. Si on avait le temps de donner le dossier à chaque client et de se coltiner son retour, peut-être cela s’avérerait-il salutaire dans certaines affaires.
Martin : Habituellement, je dis à mes clients : ça dépend de ce que vous voulez. Soit on fait un procès dans lequel vous gueulez, et vous allez en manger plein la figure, mais vous serez fiers de vous. Soit vous essayez de vous en sortir au mieux avec les armes qu’on a décidées pour vous.
Alice : Nous, on est juste une voix. Le client décide. S’il veut faire le canard [c’est à dire avouer et s’excuser, ndlr], c’est son choix. Si toutes les preuves et les charges l’accablent, des caméras, trois témoins, des messages incriminants sur son téléphone, etc., la relaxe ne tient pas. L’avocat lui conseillera sans doute d’avouer en espérant une peine moins lourde, mais s’il veut persévérer et qu’on plaide la relaxe, on cherchera toutes les astuces dans le dossier qui viennent accréditer la thèse que la personne veut soutenir.
Palais de justice de Caen
Est-ce que l’augmentation de la répression due à l’état d’urgence a changé votre métier ?
Matteo Bonaglia : Il faudrait commencer par bien définir ce qu’est l’état d’urgence : cela n’implique pas nécessairement une augmentation de la répression, mais incontestablement des formes nouvelles dans le dispositif de contrôle et de répression administratif et policier. Dans ce sens, oui, je trouve que l’état d’urgence change notre métier
Raphaël : Au pénal, une personne est attaquée parce qu’elle est suspectée d’avoir commis un acte contraire à la loi. Dans le cadre de l’état d’urgence, une personne est poursuivie parce qu’on suppose qu’elle pourrait faire quelque chose, qu’elle pourrait être dangereuse. Elle sera alors sujette à une mesure de contrainte comme une assignation à résidence ou une interdiction de manifester qui, techniquement parlant, n’est pas une sanction, même si c’est ressenti comme ça. Pour la justice, c’est une mesure préventive de police administrative.
Ce n’est pas parce qu’un comportement ne ressort pas du Code pénal qu’il échappe totalement à la répression. L’état d’urgence pousse en cela une logique qui lui préexistait. Par exemple : depuis une loi européenne de 2012, le fait d’être sans papier n’est pas directement puni par la loi, mais des dispositifs pénaux continuent de sanctionner des comportements qui y sont liés, comme l’aide au séjour, l’entrée irrégulière sur le territoire, etc. Autre exemple : en France, la prostitution en tant que telle n’est pas punie par la loi, mais on poursuit le proxénétisme, qui peut parfois se réduire au fait d’aider une amie qui se prostitue. Le Code pénal ne punit donc pas seulement le mac qui s’en met plein les poches, mais aussi des prostituées qui s’entraident pour faire leur travail.
Matteo : Tout le problème est de savoir ce qu’on entend par sanction. Une assignation à résidence, par exemple, n’est pas considérée comme telle par le droit, mais c’est bien le sentiment de punition qui affecte celui qui la subit. La mesure peut ainsi lui interdire de quitter un village de cinquante habitants pendant un an, l’obliger à pointer plusieurs fois par jour au commissariat, sans même que cette personne n’ait été condamnée et sans qu’il lui soit possible de faire efficacement valoir ses moyens de défense. C’est davantage une mesure de privation de liberté qu’une mesure préventive de sûreté, et la logique pénale s’étend ainsi, sur ses bordures.
Martin : Dans le cadre pénal traditionnel, quand une personne est placée sous contrôle judiciaire avec obligation de pointer au commissariat, le fait de s’en dispenser ne constitue pas un délit. Le juge pourra révoquer le contrôle judiciaire, pour placer la personne en détention provisoire, mais le défaut de pointage n’est pas une infraction en tant que telle. Dans le cadre des décisions administratives, c’est un tout autre schéma. Il m’arrive de défendre des supporters ultras du PSG, avec des mesures administratives comme l’interdiction de stade, ou bien des obligations d’aller pointer au commissariat lors de chaque match du PSG. S’ils ne respectent pas cette obligation, cela devient un délit, et ils se retrouvent devant le tribunal correctionnel. On voit bien qu’une mesure initialement administrative peut être tellement sévère et absurde qu’elle se fond dans le pénal. Surtout que ces obligations de pointer ne sont généralement pas prescrites pour avoir commis un acte délictueux, mais pour avoir été présent à un endroit où des actes répréhensibles ont été commis : si tu y es et que tu es fiché comme pouvant potentiellement y avoir participé, tu écopes de la mesure administrative. La mesure est décidée par le préfet, sans passer par un jugement. Il est possible de contester et de demander un jugement, mais en attendant, la mesure est prise.
Raphaël : Et les gens se retrouvent enfermés. Même si c’est de la préventive, cela reste de la prison. Donc, on peut dire que depuis l’état d’urgence, il est devenu normal d’aller en prison pour ce qu’on pourrait faire, et non pour ce qu’on a fait.
Matteo : Selon la conception libérale classique, tout ce qui n’est pas interdit est permis. Aujourd’hui, nous sommes passés dans une doctrine prescriptive. Ce n’est pas « Il est interdit de marcher sur la pelouse », et à chacun de voir où et comment il marche, c’est « Il faut marcher comme ceci sur le chemin ». Nous vivons la régression d’un État de droit, certes imparfait, qui se mue en un État policier, avec une discipline prescrite des comportements des citoyens. Cela se double de mesures qui ne sont pas prises par un juge du siège, censé garantir le minimum de libertés, car appelé à juger sur la base de preuves après la commission d’une infraction, mais par les préfets et les services de renseignement, à titre préventif. Donc sans procédure ni débat contradictoire, et sans séparation des pouvoirs : le préfet, c’est la voix directe du gouvernement. Les pouvoirs du judiciaire passent donc dans les mains de l’exécutif, sous couvert de prévention du risque.
Alice : Et à cela s’ajoute une moralisation des conduites : on va contrôler ton quotidien. Les fouilles de sacs et palpations pour « mesures de contrôle » sont devenues monnaie courante dans les lieux publics ou les magasins. Alors que ce n’est absolument pas permis par la loi, qui assimile la fouille des sacs à une perquisition et impose le respect d’une procédure précise. La violation de la loi par les agents de l’État ou de sécurité, sur ce point, est quotidienne, sans que cela pose problème. Si le droit était appliqué, il serait en certaines occasions protecteur, mais ce n’est pas le cas. Et cette longue habituation aux fouilles permanentes depuis Vigipirate (un dispositif d’« exception » en place depuis 1991 !) a permis de faire accepter la même chose à l’entrée des manifestations, et de se retrouver avec des procès pour port d’armes contre des gens qui avaient un tire-bouchon sur eux !
Palais de justice de Nantes
Raphaël : L’état d’urgence implique un renversement de la présomption d’innocence, c’est-à-dire que c’est aux citoyens de prouver tous les jours leur innocence et qu’ils n’ont rien à se reprocher. Alors que normalement, c’est à l’État d’apporter des preuves de la culpabilité. Dernièrement, un juge demandait à un accusé que je défendais : « À votre avis, pourquoi êtes-vous fiché S ? » Si le juge pose cette question, c’est que lui-même ne le sait pas, car c’est à la discrétion des services de renseignement. Or, ce n’est pas à mon client de s’épancher sur la question, mais au ministère public de justifier cet état de fait. Donc non seulement l’État apporte un élément à charge lors de l’audience sans en expliquer les tenants et les aboutissements (personne ne sait pourquoi cette personne est fichée, si c’est sur des bases solides ou pas), et en plus l’accusé doit, lui, s’en justifier.
Matteo : L’aveu était la reine des preuves dans l’ancien droit, arraché sous la torture. C’est le principe d’une justice de guerre. Or depuis quelques années, on assiste à un retour en force de la logique de l’aveu. Il suffit pour s’en convaincre de s’intéresser à l’introduction récente dans notre procédure de la « comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité ».
Raphaël : Le droit au silence, de ne pas être poursuivi et condamné sur le seul fondement des déclarations faites sans avocat, existe, mais il est battu en brèche. Si la personne a gardé le silence, les policiers et le procureur lui font sentir que ça va avoir une influence sur son éventuelle détention provisoire.
Alice : Ils vont arguer qu’on ne peut pas relâcher le suspect parce qu’il y a un risque de concertation avec d’éventuels complices. Ou bien parce qu’il rechigne à s’expliquer sur les faits reprochés, et que ça, c’est suspect. Or se taire est un droit élémentaire, donc l’opposé d’un acte suspect !
Raphaël : Mais c’est un moyen détourné d’utiliser la détention provisoire pour faire parler les gens.
Matteo : La logique que les policiers et les procureurs essaient d’imposer aux juges, c’est qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Si la police t’a arrêté, c’est que tu as quelque chose à te reprocher. Et la machine judiciaire se lance : la comparution immédiate est proposée pour accélérer la procédure, en réduire le coût, permettre une réponse pénale rapide et systématique. La police fait alors croire à l’accusé apeuré qu’il a tout intérêt à accepter. On se retrouve devant un juge sans avoir préparé sa défense, fatigué par la garde à vue. On doit justifier son innocence avec un avocat qui n’a eu que bien peu de temps pour étudier les procès-verbaux face à un procureur qui veut faire du chiffre, et pour qui tout ce déploiement de forces de l’ordre, du parquet et du tribunal ne peut pas être absurde : l’accusé est là pour être jugé et condamné.
Martin : Après une détention provisoire, il est très rare que les juges se permettent de relaxer les suspects. Ce serait remettre en cause le bien fondé de l’enfermement de la personne et donc du processus judiciaire. C’est extrêmement intéressant d’aller à la chambre des détentions provisoires abusives, qui alloue les indemnités suite à une détention provisoire suivie d’une relaxe 1 Voir Mathieu Delahousse, La Chambre des innocents, Paris, Flammarion, 2017..
Raphaël : Oui, ces quelques personnes innocentées se reprennent une deuxième fois la violence de la justice, parce qu’il leur faut encore démontrer combien elles ont souffert d’être en prison pendant trois ans.
Matteo : Je connais un très vieil avocat du barreau de Paris, Roland Weyl, militant communiste de la première heure, dont je vous livre ici le constat, qui me semble très pertinent : notre époque est traversée par un double mouvement, vers le haut, au niveau de l’activité économique, on observe un retrait de l’État qui fait le choix du laisser-faire, laisser-passer, par exemple avec le plafonnement des indemnités prud’homales, la libre négociation au sein de l’entreprise ou la dérégulation financière… En revanche, il faut bien gérer les conséquences de cette politique sur les peuples, et en bas de la pyramide sociale, on observe un État de plus en plus interventionniste qui construit un droit de plus en plus précis et opprimant. Donc pour les riches, moins d’État, et pour les pauvres, un droit d’encadrement de plus en plus technique et inaccessible, répressif et injuste.
Palais de justice de Lille
Pourtant, on entend souvent dire que « La France est un État de droit »…
Martin : L’État de droit, cela veut tout et rien dire. Rien n’est plus facile que de s’en prévaloir : il suffit d’inscrire une loi dans le droit. Ce qui est prévu par l’État de droit n’empêche pas des lois liberticides et injustes.
Alice : Par exemple, les lettres de cachet de l’Ancien Régime relevaient de l’arbitraire de l’État, mais étaient en même temps l’expression de l’État de droit de l’époque. Aujourd’hui, ce que subissent les opposants politiques du fait de l’état d’urgence, en terme d’arbitraire, est tout à fait analogue à des lettres de cachet.
Matteo : La conception traditionnelle de l’État de droit n’empêche ni l’exploitation capitaliste ni les inégalités raciales, elle constitue néanmoins un minimum qui est actuellement battu en brèche. Si on appliquait sérieusement la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la police ne pourrait pas agir avec la latitude dont elle jouit en ce moment contre les militants de gauche, les musulmans ou les habitants des quartiers populaires. Mais on peut et on doit aussi prendre les choses par un autre bout, et se rappeler que le droit est toujours la traduction d’un rapport de forces au sein de la société. Si les 35 heures ou les congés payés sont passés dans la loi, c’est parce que collectivement, à un moment donné, une composante de la société a décidé qu’il n’était décemment pas possible de travailler 60 heures par semaine et que cela devait désormais figurer dans la loi. Donc un État de droit n’est rien sans une conception substantielle qui s’interroge sur le contenu de la norme.
Et plus qu’un référentiel normatif, la Justice doit se fonder sur un référentiel de valeurs, autrement dit, cela passe par penser collectivement le contenu que l’on veut donner au droit. Je suis convaincu qu’il existe un bon droit, qu’on devrait considérer comme substrat inaliénable, et qui ne soit pas uniquement constitué de libertés formelles (liberté de se réunir ou d’aller et venir, par exemple). Un droit qui ne fasse pas l’économie des questions de droit concret, matériel (se nourrir à sa faim, se vêtir chaudement, se loger dignement, travailler moins, moins jeune, moins vieux, bénéficier d’une sécurité sociale complète, etc.) ni de celles du pouvoir citoyen (comment remplacer le droit actuel, confisqué par certains et qui vise à gouverner des hommes, par une humanité libérée et maîtresse d’elle-même, qui dispose collectivement du droit d’administration des choses).
Palais de justice de Créteil
L’état d’urgence donne donc plus de libertés à la police et moins aux citoyen·nes ?
Raphaël : Oui, mais de manière pernicieuse : la police légitime son action, la plus illégale soit-elle, au nom de l’état d’urgence, alors même que l’état d’urgence ne le permet pas. Idem pour les magistrats : l’expression « état d’urgence » permet de couvrir les injustices les plus quotidiennes. Si un policier te fouille, il dira : c’est l’état d’urgence. Et un magistrat peut se permettre aujourd’hui de dire en pleine audience : « Pourquoi êtes-vous allé manifester, alors que c’est l’état d’urgence ? » Combien de fois je l’ai entendu ! Alors que techniquement parlant, l’état d’urgence n’interdit pas de manifester ni ne permet aux policiers de fouiller qui ils veulent. Il y a comme une idée qui laisse penser à tout le monde qu’on est en état d’urgence, et que donc, les citoyens devraient modeler leurs comportements sur un ordre sécuritaire.
Matteo : C’est Foucault qui, dans Surveiller et punir puis ses Cours au Collège de France, parle « d’orthopédie de dressage des corps et des esprits » : répéter la même rengaine fondée sur la peur finit par créer une norme comportementale.
Alice : La doctrine juridique qui prévaut aujourd’hui veut que le premier des droits soit le droit à la sécurité, et que toutes les restrictions qui priveraient des autres droits soient donc justifiées.
Matteo : Mais moi, je suis d’accord avec ça : sécurité de l’emploi, sécurité face à l’État, sécurité face aux coupures d’électricité d’EDF, sécurité sociale… !
Alice : Il faut distinguer l’état d’esprit général d’un côté, et les vraies implications de l’état d’urgence de l’autre. Faire attention au discours de militant qui dirait que la répression serait plus douce si on n’était pas sous l’état d’urgence. C’est faux ! Il y a plus de mesures restrictives, c’est-à-dire que le champ de la contrainte sur les libertés s’élargit, mais les peines ne sont pas forcément plus sévères en audience.
Matteo : Des lois récentes ont tout de même doublé la pénalité pour les délits d’outrage et de rébellion, et il y a une vraie criminalisation de la contestation politique…
Martin : C’est un climat global…
Aïnoha : Le problème, c’est que ce climat touche plus les quartiers défavorisés. En banlieue, le climat d’état d’urgence donne lieu à plus d’arrestations arbitraires, avec des accusés qui n’ont pas vraiment les moyens de se défendre, et implique plus de répression, car beaucoup finissent en prison pour trois fois rien – voire absolument rien.
Matteo : Le premier motif de procès-verbal pour les stups se fait bien souvent sur la base d’un « renseignement anonyme », recueilli de façon pas très nette par les policiers pour pouvoir ouvrir leur enquête. C’est une vieille méthode policière. On imagine donc bien quelle porte a été ouverte quand on leur a dit qu’ils pouvaient en plus perquisitionner à tout-va.
Aïnoha : L’état d’urgence a permis des mesures dérogatoires, comme ces perquisitions sans aucun fondement ni justification, uniquement sur une suspicion. Et cela a profité aux stups, à la BAC ou au commissariat local qui avaient déjà un suspect dans le viseur, sans pouvoir l’attraper en flagrant délit. Imaginez l’aubaine pour eux : pouvoir aller directement chez quelqu’un et le lever à 4 h du mat’ dans n’importe quelles conditions !
Martin : En effet, infiniment peu de procédures ouvertes par l’état d’urgence ont abouti à des poursuites pour terrorisme, alors que des peines de droit commun ont découlé de ces nouveaux pouvoirs de la police.
Palais de justice de Brest
Raphaël : Il y a eu seulement 23 enquêtes ouvertes pour association de malfaiteurs terroristes suite aux 4 600 perquisitions administratives depuis le début de l’état d’urgence [2. « Un an, 11 mois et 18 jours d’état d’urgence », Jean-Baptiste Jacquin et Julia Pascual, Le Monde, 31 oct. 2017.] ! La loi « renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme », entrée en vigueur le 1er novembre 2017, consiste à mettre dans le droit normal certaines mesures de l’état d’urgence, dont assignation à résidence et perquisition administrative, et à donner à la police des pouvoirs supplémentaires… Avec un accent sur la prédiction de la dangerosité des personnes pour l’ordre public. Elle permet donc de pérenniser des mesures fondées sur le soupçon visant une personne, et pas sur les actes qu’elle aurait réellement commis.
Cette loi vient normaliser le paradigme du soupçon auquel on s’était malheureusement habitué pendant ces deux années d’état d’urgence. Il est devenu naturel, pour la police, pour l’administration mais aussi pour les juges, qu’on puisse priver de liberté une personne suspecte, c’est-à-dire non pas en s’appuyant sur l’infraction qu’elle aurait commise, mais sur ce que la police pense qu’elle pourrait faire à l’avenir. Il faut bien voir que cette logique renverse un principe du droit énoncé en 1789 et pour lequel une révolution a été faite : l’idée que tout comportement est autorisé tant qu’il n’est pas interdit par la loi. Avec l’état d’urgence, normalisé par la nouvelle loi dite « anti-terroriste », on va punir des citoyens pour un comportement qui ne viole aucune loi, pour des idées ou des relations qui ne sont constitutives d’aucune infraction. Voilà le premier danger de cette loi, au-delà des discussions de détail sur tel ou tel article.
Mais il faut aussi se coltiner les arguments employés par le gouvernement et sa soldatesque à l’Assemblée nationale : ils pensent nous rassurer en nous expliquant que cette nouvelle loi ne pourra viser que des « terroristes », contrairement à l’état d’urgence qui avait été utilisé contre des militants écologistes et des opposants politiques. C’est aller bien vite en besogne et oublier que le « terrorisme », en droit français, a une définition élastique. En d’autres termes, le terrorisme n’est pas défini au sens où le droit ne pose pas à cette notion de limites précises et déterminées. Or, c’est dans le flou de ce concept que se logent les abus de pouvoir. Rappelons nous l’affaire Tarnac, il y a bientôt dix ans, et ses inculpés qualifiés de terroristes. Ils ne le sont plus aujourd’hui, mais combien de temps et de procédures a-t-il fallu pour que la justice abandonne cette qualification ? Cet exemple est à mon sens révélateur du fait que toute loi finit par sortir de son lit et viser des personnes qui n’ont rien à voir avec son objet premier.
Palais de justice de Bordeaux
BONUS : Une lecture de cet article est disponible à l’écoute ici. Merci à Karacole et Val K.
Après les talents de la plume, les virtuoses du plomb. Maintenant que la rentrée littéraire a fait long feu, braquons les projecteurs sur une tout autre rentrée, policière celle-ci. À Saint-Louis (25 km de Ferguson – Missouri), l’officier Jason Stockley qui avait tué Anthony Lamar Smith en 2011 vient d’être relaxé par la Justice. Depuis, c’est l’émeute. À Atlanta (Géorgie), c’est Scout Schultz, président.e transgenre de l’organisation LGBT du campus de Georgia Tech qui s’est fait abattre par la police cette semaine. Depuis, c’est l’émeute. Et à Vigneux-sur-Seine (Essonne) le week-end dernier, un jeune homme a perdu un œil après un tir de la BAC. Depuis, c’est…
Une poignée de nuits avant Noël 2011. Saint-Louis, Missouri. Un de ces États aux couleurs désunies. Anthony Lamar Smith, 24 ans, est au volant de sa voiture, suivi par une patrouille banalisée. Les deux officiers à bord soupçonnent le jeune homme noir de traîner sur un parking pour dealer. Ils tirent dans le véhicule d’Anthony, puis le pourchassent. L’enregistrement de service grave les mots de Jason Stockley, policier blanc de 31 ans : « J’vais le tuer ce fils de pute, crois-moi ! » Quand les voitures s’arrêtent à un stop, Stockley ouvre la portière, s’approche de la vitre du poursuivi, et tire cinq balles à bout portant. L’arme supposément retrouvée dans la voiture de la victime ne portera que les traces d’ADN du tireur en uniforme.
Les rues de Saint-Louis ont crié stop au racisme institutionnel. Au chant de « Si vous tuez nos enfants, nous tuons votre économie », les vitrines de magasins sont brisées, le commissariat central pris d’assaut, et la maison du maire saccagée par un millier de personnes. Dix policiers blessés et beaucoup plus parmi les manifestant.es. Un tel chaos urbain que le groupe U2 a préféré annuler son concert prévu ici le lendemain – ce qui est déjà ça de pris. Les désormais traditionnelles pancartes « Black lives matter » n’ont pas empêché les neuf arrestations de ce soir-là. Rebelote le dimanche 17, avec le commissariat encore pris pour cible, le 18 – cent interpellations –, et jusqu’à samedi 22 et dimanche 23 septembre, qui ont vu des centres-commerciaux ou des hôtels de luxe occupés par les manifestant.es. Une semaine qui a remis en Top of the charts les chants de solidarité devant les barreaux de la prison locale :
Depuis 2015, 2664 personnes ont été tuées par des policiers en service aux États-Unis, soit plus de 900 par an. Et en moyenne, c’est une condamnation pour 1000 affaires. En août dernier, cela faisait trois ans exactement que Michael Brown, Africain-Américain de 18 ans, avait été tué par un autre flic blanc. Le drame avait lieu à Ferguson, 25 kilomètres de Saint-Louis, et avait provoqué plusieurs mois d’émeutes, la déclaration d’état d’urgence par le gouverneur et l’intervention de la Garde nationale. Aujourd’hui encore, alors que les agressions racistes se sont multipliées au cours de l’année 2017 dans le Missouri, notamment dans les campus, tout rappelle les heures sombres de l’apartheid. Votée cet été, la loi fédérale 43, ou « Jim Crow Bill », comme l’appellent les représentant.es des communautés africaines-américaines locales, a fait considérablement reculer la reconnaissance de discrimination de race, de sexe ou de religion. Jusqu’ici, il suffisait qu’un de ces éléments contribuent à un différend pour porter plainte ; il faudra désormais prouver que c’est la motivation première du préjudice pour aller en justice. Un terrible retour en arrière selon la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) qui, pour la première fois de son histoire, a rendu public un rapport mettant en garde les personnes non blanches qui voyagent à l’intérieur des frontières états-uniennes. Si vous allez dans le Missouri, ce sera « À vos risques et périls ».
« Pute fière »
Mais la police états-unienne n’en a pas qu’après les Noirs : samedi 16 septembre, c’est Scout Schutlz, étudiant.e transgenre de l’université de Georgia Tech qui a été abattu.e par une balle policière. Titubant et visiblement en état de souffrance psychologique, ce.tte président.e de l’organisation LGBT du campus avançait vers deux officier.es de police, armé.e d’un terrifiant couteau suisse, et désirant en finir avec l’existence. « Tirez-moi dessus », furent ses derniers mots. Un vœu qui ne se refuse pas quand on a pour vocation de « servir et protéger ». De quoi mettre le feu au campus : une voiture de police incendiée lors des émeutes qui ont suivi cette exécution sommaire, et cinquante arrestations sur le campus de Georgia Tech.
Pour calmer le jeu, Donald Trump a pris position sur les questions de racisme dans le pays de la liberté. Le président a réagi à la mode lancée par Colin Kaepernick, ce quaterback de football US des 49ers, qui s’était agenouillé l’an dernier pendant l’hymne américain pour protester contre les meurtres en série de Noirs par des policiers blancs. Viré de son équipe depuis, le joueur a inspiré de nombreuses stars africaines-américaines de la NFL (National Football League) qui répètent désormais ce geste à chaque match, la violence policière ne cessant pas. De quoi rendre bourrique Donald, qui a déclaré :« Quand quelqu’un manque de respect à notre drapeau, est-ce que vous n’aimeriez pas voir l’un de ces propriétaires de la NFL vous écouter lorsque vous réclamez le renvoi de ce fils de pute ? » Réponse de la mère du footballeur : « Figure-toi que ça fait de moi une pute fière ! » Dimanche 24 septembre, c’est quasiment toute l’équipe des Ravens de Baltimore qui a posé jambe à terre sur les notes du patriotique chant. Et plus de deux cents joueurs sur l’ensemble des matchs de la journée leur ont emboîté le genou. Qui dit mieux ? Deux genoux au sol pour Stevie Wonder au Global Citizens Festival de New York !
Rassurons-nous, une telle violence n’arrive qu’aux États-Unis, terre de cow-boys kukluxkanés et homophobes. En France, pendant ce temps, l’État s’active hardiment, avec tous ses droits de l’homme sous le bras, pour rendre justice aux familles d’Adama Traoré, de Théo, de Zyed, Bouna et des autres. Et puis, nos policiers, eux, ne tirent que rarement à balles réelles, tout équipés qu’ils sont de lanceurs de boulettes et autres grenadounettes désencerclantes !
Dans la nuit du samedi 16 septembre, c’est à Vigneux-sur-Seine dans l’Essonne que la police française a fait la démonstration de son humanité, en arrachant un œil à un jeune homme de 26 ans. Ce soir-là, les agents de la paix ès-BAC poursuivent un véhicule ayant, selon leur dires, refusé un contrôle. Arrivent dans la cité de la Croix-Blanche, ne se font pas accueillir en héros, reçoivent quelques canettes vides. Ripostent à coups de LBD (lanceur de balles de « défense »), tirent dans le tas et mutilent au hasard.
Le blessé ne fait pas l’objet d’une plainte de la part des policiers, « il s’est juste approché pour voir ce qu’il se passait », explique son avocat. Une enquête a été ouverte par le parquet d’Évry et confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN – police des polices). « Il n’a pas du tout été agressif. Il n’a rien lancé non plus. Ce sont les policiers qui ont eu peur et qui ont mal réagi. Maintenant, mon frère sera infirme toute sa vie », témoigne le frère de la victime pour Le Parisien.
Depuis dimanche 17 septembre, la Croix-Blanche veille au rythme des émeutes : cocktails Molotov, voitures de police caillassées… Hier encore, les habitant.es ont manifesté, scandant « Non aux bavures policières ». La police a réagit avec des tirs de gaz lacrymogène et, droit dans ses bottes, de LBD. Plusieurs vidéos sur le Twitter @BlocusInfos :
Depuis 2004, ce sont 39 personnes qui ont été gravement blessé.es par des tirs de Flashball ou de LBD, dont 21 éborgnées ou ayant perdu la vue. Et une mort causée par ces armes « non-létales ». En France, « dans les années 1980, en moyenne cinq personnes par an décédaient au cours d’une opération de police, onze dans les années 1990, douze depuis 2001 ». En tout et pour tout, 126 personnes – majoritairement non blanches – ont été tuées par la police entre 2000 et 2014. Heureusement, pour décider du caractère raciste et injuste de ces morts, et savoir si toutes ces victimes méritent notre soutien ou pas, l’inspecteur François Ruffin enquête d’arrache-pied. Les dossiers de témoignage des proches des victimes sont à déposer dès ce lundi 8 h sur son bureau, à l’Assemblée nationale (Palais Bourbon, 126 rue de l’Université, 75007 Paris).
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Mariano Rajoy voit rouge. Et jaune. Et encore rouge. Et encore jaune… Mercredi 20 septembre, le chef de l’État espagnol a pris la décision que la plupart des catalan.es ne pensaient pas possible la veille encore : employer la force militaire pour empêcher le référendum sur l’indépendance de la Catalogne prévu le 1er Octobre prochain.
(Mis à jour le 22 septembre 2017 à 17 h – Voir en bas de l’article)
L’idée d’un référendum ne date pas d’hier (voir chronologie ci-dessous). Ne remontons pas à la Guerre civile de 1936, ni aux paysans qui, à coup de faucilles, se mirent à dézinguer les soldats occupant leurs terres en 1640, durant le conflit franco-espagnol. Jusqu’au Traité des Pyrénées de 1659 qui distribua arbitrairement la Catalogne entre deux empires. En se contentant des dix dernières années, la volonté de retrouver leur autonomie est croissante chez les habitant.es de cette petite région d’Europe. Aux élections régionales de 2015, face à une opposition très disparate, les indépendantistes avaient obtenu une majorité de sièges au parlement, sans pour autant atteindre la majorité en nombre de voix. Mais aujourd’hui encore, selon tous les sondages, plus de 70 % des catalan.es souhaitent pouvoir voter sur le sujet.
Approuvée le 6 septembre 2017 par le parlement de Catalogne, la question du référendum va en ce sens : « Voulez-vous que la Catalogne soit un État indépendant sous la forme d’une République ? Oui ou non. » Si c’est oui, une déclaration d’indépendance serait livrée à Rajoy en 48 heures ; si c’est non, de nouvelles élections au niveau de l’Autonomia auraient lieu. Ce vote, permis par les élu.es de la Candidatura d’Unitat Popular (CUP, bien à gauche) et Junts per el Si (JxSí centre gauche libéral) aux manettes dans le pays d’Orwell, a été annulé dès le lendemain par le Tribunal constitutionnel de Madrid. Une instance que le président de la Generalitat (instance de gouvernement régionale), Carles Puigdemont, ne reconnaît ni d’Ève ni d’Adam. Et un refus d’obéir que nombre de Catalan.es partagent.
Pas mal de militant.es de gauche, dont les plus révolutionnaires, voient même dans cette possibilité d’indépendance une échappée pour non seulement faire vivre et perdurer langue et culture, mais aussi rompre avec un État central structurellement corrompu, coresponsable de la crise et des expulsions massives de logement après l’explosion de la bulle immobilière de 2008. Une manière en somme de renouer avec des idéaux libertaires cristallisés par la Guerre civile contre l’extrême droite catholique de Franco. Réponse du gouvernement central de droite (Partido popular – PP), soutenu par le PSOE (Parti socialiste espagnol aussi socialiste qu’en France) : mobiliser tous les corps et les esprits nécessaires pour empêcher le vote prévu.
Urnes et tracts ont ensuite été saisis dans les imprimeries catalanes par la police d’État. Les bulletins sont maintenant à imprimer en DIY à la maison, et 6000 urnes cachées dans les caves d’on ne sait quel indépendantiste. C’est donc bulletin à la main que des centaines de manifestant.es sont venu.es le 8 septembre moquer la maréchaussée en pleine perquisition dans la fabrique del Vallenc, chantant gaiement « Mais y sont où les bulletins ? », « La voilà votre démocratie ! », ou l’hymne local « Els Segadors » préconisant un « bon coup de faucille », et qui refait surface après des décennies d’interdiction sous Franco.
https://www.youtube.com/watch?v=u6OnWJtrhAw
Le site web referendum.cat a été bien entendu fermé, puis rouvert derechef sous les plus folles appellations : referendum.love, referendum.ninja ou referendum.party – notamment grâce à l’équatorienne aide d’un certain Julian Assange. Chauffé dans son trône, le Tribunal constitutionnel a, dès la semaine dernière, missionné la Guardia civil pour faire des descentes dans les rédactions des journaux locaux, leur interdisant de publier toute communication en faveur du référendum. La Poste elle-même s’est fendue d’une note de services à ses employé.es pour empêcher les correspondances à ce sujet et contrôler au faciès les envois de tout.e usager.e. Et les abribus déshabillés de leurs affiches électorales.
Démocratie représentative versus démocratie directe
Plus que la peur de ne plus voir les Catalan.es participer à l’Eurovision (incroyable mais vrai avertissement venu des medias nationaux), c’est la toute matérialiste angoisse d’une perte sèche au niveau du marché européen et mondial qui pousse le pouvoir central à agir aussi férocement. Déjà en 2015, avec la montée en flèche des désirs d’indépendance de la Catalogne, le ministère de la Justice avait menacé le président catalan d’alors, Artur Mas, d’utiliser l’article 155 de la Constitution, permettant au pouvoir central de récupérer les droits dévolus aux autonomies en cas d’atteinte à l’intérêt général. Et Rajoy faisait passer une Loi de Sécurité nationale ad hoc pour le cas catalan, modifiant les statuts du Tribunal constitutionnel et légalisant la destitution des présidents d’Autonomie en cas de trouble grave. La stratégie de Madrid était limpide : monter un mur législatif face à la légitimité grimpante des indépendantistes, pour pouvoir opposer deux visions de la démocratie – représentative versus directe – en cas de poussée populaire en Catalogne.
Hier, mercredi 20 septembre, c’est donc armé de tout cet arsenal légal que Rajoy a envoyé ses troupes dans les bureaux du gouvernement catalan (Sièges de l’Économie, du Travail, des Relations extérieures, etc). Dès potron minet, quatorze hauts fonctionnaires ont été mis en détention après quarante-et-une perquisitions ordonnées. Le motif ? Non pas le référendum en lui-même, mais l’utilisation d’argent public pour la propagande d’un référendum jugé illégal. L’intrusion de la Guardia civil, corps militaire symbolique rappelant la dictature, n’a pas tardé à faire réagir les barcelonais.es à la mémoire longue.
« Le FC Barcelona, fidèle à son engagement historique pour la défense du pays, de la démocratie, de la liberté d’expression et du droit des peuples à décider d’eux-mêmes, condamne toute action qui peut empêcher le plein exercice de ces droits » a communiqué le célèbre Barça. « En une matinée, Rajoy a plus fait avancer l’indépendance de la Catalogne que 10 chaînes humaines, 15 référendums et 27 diadas1 La Diada Nacional de Catalunya est la fête nationale de la Catalogne, symbole national selon l’article 8.1 de son statut d’autonomie. Depuis 1886, chaque année, elle commémore la … Continue reading », affirmait Gerardo Técé, l’un des journalistes indépendants espagnols les plus populaires. « Ils ont commis une grande erreur. Nous voulions voter et ils ont déclaré la guerre », a lancé Jordi Sanchez, président de l’Assamblea nacional catalana, la plus grosse organisation indépendante des partis de Catalogne. Puigdemont, le président de la Generalitat a quant à lui été clair : « L’État espagnol vient de suspendre de facto le gouvernement de Catalogne et a établi un état d’exception. […] Nous sommes appelés à défendre la démocratie, et nous devons donner une réponse massive et citoyenne pour défendre la Catalogne avec les seules armes que nous avons : l’attitude pacifique et civile. […] Nous ne reculerons pas. » Ada Colau a donné son soutien entier à la Generalitat « Rajoy a tort de penser qu’il réussira à nous faire peur. Nous descendrons dans la rue pour défendre nos droits et libertés. Il va rencontrer un peuple plus uni que jamais. »
Or la rue n’a pas attendu la maire de Barcelone pour agir : dès ce matin, les avenues de la capitale se remplissaient, d’heure en heure crescendo. Défendant leur droit à l’autodétermination et réaffirmant la légitimité du référendum, des dizaines de milliers de Barcelonnais.es se sont rassemblées devant les principaux lieux perquisitionnés au cri de « Contre les forces d’occupation » et « Nous voterons », empêchant parfois la Guardia civil d’intervenir. Des matelas et de la nourriture ont commencé à circuler sur les Ramblas, accompagnés du mot « La nuit, nous la passerons ici ». De l’Andalousie à la Galice, les appels à manifester pour le droit de décider ont fleuri au fil de la journée dans plus de 40 villes. À Madrid, les gens se rassemblaient sur la Puerta del Sol, lieu des premières occupations de places qui durèrent plusieurs mois lors du mouvement du 15-M.
Avant la nuit…
Et un ami photographe de Barcelone, entendant vers 19h les clameurs sous ses fenêtres me disait au téléphone : « Bon, ben là, je vais sortir, j’en ai marre de regarder tout ça sur Twitter. Ce n’est pas un délire d’indépendantistes, c’est une question toute simple de démocratie. Même ma mère, qui regardait tout ça de loin ces dernières semaines, est déjà en train de manifester ce soir. Pour elle, voir la Guardia civil intervenir de la sorte, ça fait remonter de très mauvais souvenirs de famille. C’est une image terrible que donne Rajoy, par rapport à un mouvement populaire qui ne demande qu’à pouvoir voter. Maintenant que les flics de Madrid quadrillent la ville, ils ne vont pas partir. Barcelone va être occupée comme ça jusqu’à la date prévue du référendum, qui n’aura donc peut-être pas lieu. Et alors ? On va être dans la rue, tous les soirs, on a l’habitude maintenant depuis 2011 ! Tout ça, c’est très bon pour nous : on ne demande qu’une chose, c’est plus de justice sociale, plus de liberté, et en face, ils nous envoient l’armée. Aucun.e catalan.e ne va prendre une Kalashnikov contre les flics de Rajoy, mais on va être beaucoup à affronter cette stratégie de la peur. »
« Voilà comment ça se passait sous Franco »
Actualisation vendredi 22 septembre 2017 – 17h
Jeudi 21 septembre au petit matin, les dockers de Barcelone se sont rassemblés en assemblée générale et ont voté le refus d’accorder les services portuaires aux « navires de la répression », comme ils les appellent. Deux bateaux de croisière barrent le port de Barcelone, dont l’un arborant les terrifiantes couleurs de Titi et Gros-Minet, et un autre est amarré à Tarragone, pour loger les renforts de police envoyés par Madrid – chacun ayant une capacité de 3000 personnes environ. « Nous sommes vigilants. Vous n’êtes pas les bienvenus », pouvait-on lire sur le fil Twitter de la CNT portuaire de Barcelone.
Quatre organisations syndicales ont déposé un préavis de grève générale à la date la plus proche légalement, le 3 octobre – Confédération générale des travailleurs (CGT), Coordination ouvrière syndicale (CO), Intersyndicale alternative de Catalogne (IAC) et la Confédération syndicale catalane (CSC). Avec pour double objet : dénoncer la casse des droits des travailleurs par les dernières réformes du droit du travail, et les attaques contre les droits fondamentaux de l’État espagnol en Catalogne ces derniers jours.
À 13h ; 200 « espagnolistes » opposés à l’indépendance, parmi lesquels le groupe d’extrême droite Génération identitaire, ont manifesté leur soutien à la Guardia civil en opération devant la caserne de Travessera de Gràcia. Durant toute la journée, de nombreuses manifestions spontanées pro-référendum ont eu lieu, rassemblant des dizaines de milliers de personnes, sous le slogan « Voilà comment ça se passait sous Franco ».
Jeudi à 20h, environ 200 professionnel.es des médias se sont rassemblés.es devant le Collèges des journalistes de Barcelone pour lire un manifeste commun en faveur de la liberté d’expression, dénonçant les multiples entraves à leur droit d’exercer leur métier d’information par le gouvernement espagnol depuis une quinzaine de jours (intimidations judiciaires, perquisitions menées dans les rédactions, violences policières à l’encontre des journalistes).
Les journalistes de TVE dépêchés en Catalogne ont publié quant à eux un communiqué dénonçant la désinformation de la chaîne madrilène : durant toute la journée du 20 septembre, celle-ci a diffusé en boucle des images de la matinée avec des angles différents, expliquant à ses téléspectateurs la faiblesse de la mobilisation (pendant que celle-ci ne cessait d’augmenter).
Dans la nuit du 21 au 22, les manifestant.es installaient 200 tentes devant le Tribunal supérieur de Catalogne pour y passer la nuit, tandis que d’autres soutiens dormaient à même le sol en sacs de couchage. Tous les hauts fonctionnaires de la Generalitat ont été aujourd’hui libérés, avec des amendes journalières de 6000 à 12 000 euros payables dès demain s’ils continuent à exercer leur fonction. L’ensemble des 700 maires ayant manifesté samedi dernier leur soutien au référendum sont tour à tour convoqués pour être entendus par la police, sommés de dire s’ils soutiennent ou pas le vote prévu. L’ANC (Assemblea nacional catana) a vidé ses locaux en prévision d’une perquisition. Après la saisie de dix millions bulletins de vote dans les imprimeries, de nombreuses entreprises d’emballage sont à présent sujettes à des « visites domiciliaires », comme on dit à présent en bon françois poli, sans même d’ordre judiciaire. L’État recherche toujours les mystérieuses urnes destinées au référendum…
Les manifestations étudiantes remplissent les rues Barcelone. La mobilisation de la jeunesse, qui a commencé dès hier, vient d’aboutir à l’« occupation permanente » de l’Université de Barcelone occupée.
Last but not least, le Procureur général a déposé une plainte pour « sédition contre l’État » (peines passibles de 8 à 10 ans de prison) suite aux « troubles » qui ont émaillé les grands rassemblements des jours précédents. Notamment en raison de trois voitures de police qui ont été abandonnées au milieu de la foule et redécorées par des stickers ou utilisées comme terrain de camping.
Ou les analyses d’El Critic, par exemple ici et ici.
Klaktualités, un mot dur à dire dans un monde dur à fuir, est une nouvelle rubrique de Jef Klak en ligne. Vous êtes les bienvenu.es pour nous proposer de textes, des images, des vidéos ou des sons sur l’actualité nationale et internationale, en nous écrivant à lesite@jefklak.org
La Diada Nacional de Catalunya est la fête nationale de la Catalogne, symbole national selon l’article 8.1 de son statut d’autonomie. Depuis 1886, chaque année, elle commémore la dernière défense de Barcelone le 11 septembre 1714. Elle a été célébrée clandestinement sous le gouvernement de Franco. Et a été l’occasion de grands rassemblement pro-indépendance ces dernières années.
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