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« On remet la photo choc à sa bonne place »

La nouvelle revue États d’urgence 1 Éditions Libertalia. regroupe six professionnel.le.s [2. Valentina Camu, Valérie Dubois, Yann Levy, Nnoman, Vincent Palmier (icono), Julien Pitinome.] de la « photographie sociale ». Tous les ans, 128 pages de regards au long cours sur nos urgences quotidiennes : casse sociale, crise migratoire, violence d’État, catastrophe écologique… Entretien à deux voix pour interroger le rôle de la photo dans les luttes : l’histoire est-elle soluble dans l’esthétique ?

 

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Cet article est paru dans le numéro 156 du mensuel de critique et d’expérimentations sociales CQFD en juin 2017, qui vient de sortir en kiosques un très bon dossier sur les cantines populaires.

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CQFD : Le titre de la revue est États d’urgence, pourtant on n’y parle pas des lois antiterroristes mises en place par le gouvernement…

Valentina Camu : On ne voulait en effet pas parler directement de l’état d’urgence imposé pour réagir aux attentats, mais de l’état d’urgence sociale en France, celui qu’on vit.

Yann Levy : Surtout que l’état d’urgence décidé par le gouvernement a beaucoup servi à réprimer le mouvement social. Il y a bien urgence sociale, avec de plus en plus de précarité, une crise migratoire et écologique. Le monde est en guerre, et toute l’économie doit continuer à fonctionner, tandis que les peuples perdent leurs libertés. C’est contre cet état d’urgence policier, et pour remettre en avant les problématiques sociales, que nous avons fait cette revue.

Comment est né ce projet de revue photographique collective ?

Y. L. : Le mouvement contre la loi Travail a permis à beaucoup de photographes de se rencontrer pendant les manifestations. Avec Julien Pitinome et Nnoman, nous avons cosigné une tribune dans Mediapart.fr en juin 2016 : « Reporters indépendant.e.s, nous vivons la précarité et la répression ». Ç’a été comme une première pierre commune. À partir de là, nous avons constitué un portfolio commun sur le printemps dernier avec d’autres photographes, et ajouté d’autres séries plus personnelles, sur la ZAD, Assa Traoré et son combat, ou les trajectoires de migrant.e.s.

V. C. : Le travail en collectif sur ce projet est très motivant : on a rassemblé nos différents travaux dans un « almanach » commun sur le mouvement contre la loi Travail.

Y. L. : Aujourd’hui, il y a de plus en plus de photographes de qualité, et toujours très peu de canaux de diffusion. On produit tou.te.s des sujets auxquels on tient, mais qui ne sont pas publiés. Non pas qu’ils manquent de qualité, plutôt parce qu’on n’est pas dans le bon tempo, parce qu’on ne connaît pas la bonne personne dans le bon média, etc. Je viens pour ma part du DIY [Do It Yourself], donc je me suis dit qu’il ne servait à rien d’attendre qu’on nous propose ce type de publications : autant la fabriquer nous-mêmes ! Le web nous semblait par ailleurs insuffisant, car il y manque cette notion de partage, de main à la main, et on a un certain attachement affectif à l’objet imprimé que tu peux feuilleter.

V. C. : Et puis cela nous a permis de raconter des histoires par la photo, en prenant le temps nécessaire. Par exemple, le sujet que j’ai publié dans États d’urgence, « Territoire d’exil » qui rend compte de l’évacuation des migrant.e.s de La Chapelle : j’avais pu publier quelques-unes des photos dans d’autres canards d’actualité, mais là, elles forment un tout cohérent et inédit. On quitte la photo d’illustration pour lui redonner toute sa valeur de narration.

Quels sont les revenus d’un.e photographe de presse aujourd’hui ? Cela permet-il de travailler en toute indépendance ?

Y. L. : La presse est devenue ultraprécaire, en général : la pige journalière est tombée à 60 euros, ce qui rend impossible l’idée de gagner sa vie uniquement ainsi. Il faut bosser à côté pour pouvoir joindre les deux bouts. Même quand on parvient à vendre une photo, ça ne rapporte pas grand-chose : entre 20 et 60 euros sur Internet. Sur papier, c’est un peu plus, ça peut monter à 200 ou 300 euros, voire 1 000 ou 2 000 si tu parviens à négocier une exclusivité. Mais c’est très rare, car nous sommes beaucoup dans la file d’attente. Ensuite, les grosses agences, comme l’AFP, comptent sur la masse de photos qu’elles revendent, et cassent donc les prix : tu peux en acheter pour 50 centimes !

V. C. : Ce qui est sûr, c’est que quand on prend une journée pour aller faire des photos de manif, ce n’est pas pour l’argent ! On y va plutôt pour vivre ce moment, témoigner de ce qu’il se passe, et par engagement. Ce n’est pas la même chose pour des photographes qui sont salarié.e.s à l’AFP : eux envoient leurs prises de vue à l’agence en direct par wifi, et c’est cette dernière qui est propriétaire des images.

Y. L. : En nous affiliant à des agences indépendantes (Hans Lucas pour nous deux ici présent.e.s), on conserve le choix de distribuer nos images selon un besoin d’actualité chaude, de breaking news, ou bien selon une envie de construire un discours plus documentaire autour d’un événement. Tou.te.s les photographes d’États d’urgence partagent ce goût de la photo engagée et humaniste – ce qu’on appelle « photographie sociale ». Cela implique de se sentir proches des acteurs que nous accompagnons avec notre appareil. On ne cherche pas l’objectivité froide, mais plutôt à faire corps avec ce qu’il se passe. Il peut arriver qu’une de nos photos serve à illustrer un article, mais ce n’est pas pour cela que nous faisons ce métier.

V. C. : Si tu veux vivre de ce métier sans à-côtés, il faut produire un max, faire dans l’actu à fond et ne pas trop te poser de questions. Pour s’en sortir, certain.e.s photographes partagent leur journée entre un meeting de Marine Le Pen, un autre de Macron, puis un saut rapide à la manif du jour avant le Salon de l’Auto… On se retrouve obligé.e.s d’aller prendre en photo ce dont vont parler les médias mainstream, et non ce qui nous semble important.

Prendre une bonne « photographie sociale », comme vous dîtes, est-ce aussi prendre une belle photo ?

Y. L. : Prenons un exemple : depuis un certain temps, les médias se focalisent sur l’esthétique de l’émeute, avec les affrontements de personnes habillées de noir et en cagoule. Et nous, en tant que photographes, on voit bien que photographier cela est plus vendeur. Mais on perd du même coup toutes les autres réalités qui font une manifestation. On se retrouve donc avec 50 photographes autour de 10 ou 15 personnes qui lancent un pauvre cocktail Molotov : l’info est réduite à cela. Et ils essaieront tous de vendre la même photo du CRS en flammes, car ils savent que c’est ce que veulent les rédactions en termes de « belle photo » : du spectaculaire et de l’effrayant. Alors qu’au même moment, il se passe plein de belles choses parmi les milliers de personnes présentes.

V. C. : La revue États d’urgence permet justement de faire se côtoyer des photos d’assemblées, de syndicalistes en discussion et du cortège de tête organisé en Black Blocs. En racontant l’ensemble du mouvement social, on remet la photo choc à sa bonne place, parmi tous les autres moments plus ordinaires qui font qu’une lutte existe.

Y. L. : C’est d’ailleurs là où le collectif de photographes prend sens : chacun.e apporte ce qu’il a vu, et ça crée une diversité de témoignages. Seul, on ne peut pas tout raconter.

V. C. : C’est la même chose quand on veut raconter la vie des migrant.e.s : on ne peut pas se contenter de prendre en photo le moment où les flics leur tapent dessus. Il y a aussi tout le quotidien, l’entraide, quand on fait à manger, ou la lessive… Les portfolios d’États d’urgence permettent de mettre ensemble des images fortes et d’autres moins, avec toujours la même pertinence.

Le métier de photographe de presse oblige-t-il à photographier tout le réel, ou faites-vous un tri politique dans vos prises de vue ?

Y. L. : En tant que photographe face à un événement, on se demande si ce qu’il se passe n’a de sens qu’ici et maintenant, ou si cela a un sens plus large et plus durable. Il peut par exemple arriver que des tensions surgissent entre manifestant.e.s, par exemple entre la CGT et le cortège de tête. Quel est l’intérêt de prendre une photo ? Est-ce qu’on est dans l’anecdotique ou face à une clé de compréhension du réel ? Souvent, on prend l’image, mais on ne la publie pas parce que ça n’a pas assez de portée.

V. C. : Ou encore parce qu’il y a une personne reconnaissable en train de faire quelque chose que la justice pourrait lui reprocher… Nous devons alors prendre la décision éthique de ne pas produire cette image. Même si la photo est bonne : soit on cherche nos rushes une autre photo, moins « sexy » mais aussi moins incriminante, soit on renonce carrément à témoigner de ce moment.

Y. L. : Et puis la police n’a pas besoin de photographes indépendants comme nous pour produire des preuves ! Ils ont la vidéosurveillance, des drones équipés de caméras, les images tournées par les CRS ou les renseignements généraux, sans compter toutes celles que les manifestant.e.s capturent eux-mêmes sur leurs smartphones… Et de toutes façons, l’image n’est pas essentielle pour les procureurs : il leur suffit d’invoquer un témoignage anonyme pour enclencher une procédure. Il faut arrêter de croire que le journaliste et le photographe sont des ennemis du mouvement social.

Cette surabondance des smartphones ou des caméras low cost crée-t-elle une guéguerre entre professionnel.le.s et amateur.trice.s ?

Y. L. : Tout le monde peut faire une photo, il n’y a pas de légitimité a priori des professionnels par rapport aux amateurs. Ce qui fait la différence, c’est ce que va devenir la photo, dans quelle narration elle sera utilisée. Les pros ne se contentent pas de prendre les événements sur le vif, ils construisent aussi des sujets et des histoires, pour porter un regard sur une situation peu connue.

V. C. : Certaines techniques font la différence, notamment quand tout va vite autour de toi : comment tu fais le cadrage, comment tu tiens compte de la lumière, du mouvement, etc. Si tu ne veux pas faire une photo lisible par hasard, tu as deux ou trois trucs à maîtriser. Même les « pros » ne font pas toujours de belles photos, notamment dans les sujets d’actu, où tu dois juste coller à l’événement.

Y. L. : Le métier est en pleine révolution à ce niveau-là, car de plus en plus de photographes font un travail d’auteur.e, avec un style et une patte reconnaissables entre mille. La démocratisation de la photo a permis d’améliorer le niveau général des photographes, on n’a jamais eu autant de qualité et de recherche dans la production d’images.

V. C. : Ce qui fait que parfois même des travaux amateurs parviennent à susciter l’admiration de professionnels…

Y. L. : Ça crée une émulation générale et réciproque.

V. C. : Au bout d’un moment, tu cesses d’être amateur quand ton regard a été entraîné. Par exemple, quand tu décides de ne pas rester avec la foule pour t’intéresser à quelque chose dont les autres photographes se fichent. En changeant d’angle. En suivant tel type de personnes plutôt que telles autres : dans une manif, je peux choisir de prendre en photo les personnes âgées plutôt que le cortège de tête, et je ressortirai avec une vision plus riche à partager.

En plus de vos appareils photo, comment vous équipez-vous en manifestation ?

V. C. : Depuis l’année dernière, la violence des policiers a augmenté au point qu’on ne peut plus se rendre en manif sans se protéger. Pour prendre des photos, je mets un casque, un masque à gaz et un décontaminant. Sans oublier ma veste en cuir, qui m’a souvent évité le pire.

Y. L. : Je mets un casque, avec un masque à gaz intégral qui protège aussi les yeux contre les tirs de Flash-Ball. J’ai aussi un sac à dos renforcé. Les CRS cherchent à nous confisquer notre matériel de protection, sous prétexte que si on était positionnés du bon côté, on n’en aurait pas besoin. Mais ce n’est pas à la police de décider où se placent les journalistes ! Le divorce qui existe entre la police et la population est le même entre la police et les journalistes. On n’est pas une caste en dehors de la société : ce que les manifestant.e.s se prennent dans la gueule, on se le prend aussi à un moment donné en tant que photographe. La carte de presse n’est pas une protection. Qui plus est en tant que photographes, on n’y a pas facilement accès, et la police ne nous la demande pas avant de nous filer des coups de matraque. La médiatisation de la violence d’État a desservi les forces de l’ordre au printemps dernier. Il y a eu une volonté d’empêcher la production d’images soit en ne nous permettant pas de nous protéger soit en cherchant à nous blesser.

V. C. : En manif, les photographes risquent des coups des deux côtés de la barricade : en nous mettant en avant des cortèges, on se retrouve dans une zone tampon entre manifestant.e.s et policiers. On prend des coups accidentels ou plus prémédités, ça dépend. Côté flics, on sait par exemple que si on les photographie pendant qu’ils lynchent une personne au sol, ils risquent fort de venir s’en prendre à nous ensuite. Côté manifestant.e.s, on a appris ce qu’il faut éviter de prendre en photo pour ne pas être viré de la manif. On ne sort pas l’appareil quand les gens se changent pour mettre ou enlever leurs habits qui servent à anonymiser leurs actions.

Y. L. : Ou alors tu travailles en confiance avec les gens qui font ça, et tu prends une photo sur laquelle on ne les reconnaîtra pas. Ce n’est pas une question d’autocensure, mais des moyens mis en place pour documenter le réel en tant que photojournaliste : cela peut passer par des protocoles avec les gens qu’on accompagne pour les prendre en photo.

Notes

1 Éditions Libertalia.
Rocky et ses bêtes

Rocky et ses bêtes

John G. Avildsen, réalisateur oscarisé de Rocky en 1976 et de Rocky V en 1990 s’est éteint ce 16 juin 2017. La sortie de Creed : l’héritage de Rocky Balboa en novembre 2015 avaient célébré les 40 ans du boxeur de Philadelphie. Film après film, match après match, l’Étalon italien s’est pris l’Histoire dans la gueule – comme autant d’imparables crochets. Le personnage totem de Sylvester Stallone a inlassablement occupé le centre du ring hollywoodien, autrement dit le territoire culturel mondial. Dans son numéro 3 (« Selle de Ch’val »), Jef Klak rendait hommage à cette figure du combat contre soi-même. Quarante ans pour devenir – et transmettre comment devenir – un être humain digne de ce nom, au milieu des bêtes, grâce aux bêtes.

 

« Toi, nous, n’importe qui, personne ne frappe aussi fort que la vie. C’est pas d’être un bon cogneur qui compte ; l’important, c’est de se faire cogner et d’aller quand même de l’avant, de pouvoir encaisser sans jamais, jamais flancher. C’est comme ça qu’on gagne.  »

Rocky (Sylvester) à son fils, Rocky Balboa, 2006

 

Rocky est né en 1945 à Philadelphie, soit un an avant son créateur – qui lui donne vie en 1976, après un tournage de vingt-huit jours. Avec un budget poids plume, il remporte trois Oscars, dont ceux de meilleur film et de meilleur réalisateur. Scorsese, Pakula, Lumet ou Bergman, dans les cordes ! Débute une saga : sept films, quarante ans de boxe, quarante ans d’Amérique, quarante ans d’alter ego pour Sylvester Gardenzio « Sly » Stallone – alias Robert « Rocky » Balboa. Fils d’un immigré italien et d’une avant-gardiste du catch féminin, Stallone a d’abord bien du mal à lancer sa carrière : il est tour à tour acteur dans un film érotique et figurant pour Woody Allen, puis pour la série TV Kojak. En 1976, après avoir été un temps SDF, l’acteur raté aux muscles saillants et à la gueule cassée a 30 ans et devient – littéralement – Rocky, « L’Étalon italien » (stallone en italien veut dire « étalon »). Comme son personnage paumé révélé par le ring, Sly est l’outsider d’Hollywood, l’acteur qui ne perce pas, celui qui va jouer sa vie sur un scénario écrit en trois jours 1 Rocky (1976) et Rocky V (1990) ont été réalisés par John G. Avildsen. Rocky II (1979), Rocky III (1982), Rocky IV (1985) et Rocky Balboa (2006) par Sylvester Stallone, et Creed : … Continue reading. Rocky Balboa vit à Kensington, quartier populo de Philadelphie, avec ses briques rouges rappelant le passé industriel de la ville et son melting-pot ouvrier. Il se maintient péniblement à flot grâce à de petits matchs de boxe sans ambition ou en servant d’homme de main au mafieux local.

Rocky s’ouvre sur un combat. La figure du Christ surplombe le match entre l’Étalon italien et Spider Rico (Rico l’Araignée), dont l’enjeu n’est qu’une poignée de dollars. Vainqueur, seul et brisé, Rocky sort du ring et arpente la finitude de ses horizons, coincés entre deux trottoirs. D’un côté de la rue, une animalerie où travaille la femme dont il est amoureux. De l’autre, la salle d’entraînement de Mickey « Mighty Mick » Goldmill [2. Burgess Meredith. ], ancien champion à la gloire délavée, qui lui sert d’entraîneur et de figure paternelle.

Rocky rentre dans l’appartement miteux qu’il partage avec Cuff et Link, ses deux tortues, et Moby Dick, son poisson rouge. Les seuls êtres vivants avec qui il peut partager la maigre victoire du soir et sa condition misérable. « Je n’en serais pas là si vous saviez danser et chanter  », lance Rocky à ses colocataires aquatiques. Après avoir philosophé sur la nourriture en paillettes de ses compagnons, il va se coucher, meurtri par le combat, un Christ en croix au-dessus du lit.

Dès ces dix premières minutes, tous les thèmes de la saga des Rocky sont exposés : la boxe, l’amour, la religion, la rue et les animaux. La suite, on croit la connaître. Apollo Creed [3. Carl Weathers. ], le top dog (favori), celui qui chante et danse sur le ring, l’Afro-Américain bling-bling et désœuvré champion du monde en titre, trouve ce dont il a besoin pour faire rêver l’Américain moyen et relancer sa carrière : un underdog [4. Littéralement : chien d’en-dessous. ] – celui sur lequel personne ne parie. Creed pense lui offrir une leçon de boxe et la chance de concrétiser le rêve américain. Balboa est parfait pour ça : il est blanc, à une époque où seuls les Noirs raflent le titre, et il est pauvre. Son surnom enfin, « l’Étalon italien », sent bon le coup de com’.

Or l’étiquette n’est pas le produit : Rocky est un drôle d’animal à la « fausse patte », un gaucher dans le jargon, très délicat à affronter. Tout est en place pour une nouvelle fable made in USA, terre de tous les possibles. Mais l’Étalon italien perd le match. Le Rocky de 1976 n’est pas une success-story [5. Il deviendra cependant une légende pour les six autres films et les quatre décennies à venir : une statue lui sera même érigée devant le musée de Philadelphie, à la vie comme à l’écran. ]. Tout ce qu’il parviendra à faire, c’est tenir la distance.

Tenir la distance, c’est ce que le Blanc Chuck Wepner avait fait en 1975 contre le champion Mohamed Ali, quinze rounds debout contre le champion des champions – de quoi inspirer Sylvester pour son scénario.

Premier round
Le ring est le propre de l’homme

Dans une longue première partie du film, les références animalières se multiplient. En insistant sur l’animalisation du peuple, la saga des Rocky offre un aller-retour permanent entre humanité et animalité. Dès le lendemain matin du match contre Spider Rico, encore fourbu de son combat, Rocky se rend dans l’animalerie pour discuter de ses tortues. Il y a ses habitudes et en pince pour la vendeuse, Adrian [6. Talia Shire. ]. Il reprend sa dissertation sur l’alimentation des tortues là où il l’avait laissée la veille, puis taille la bavette avec les chiots et oiseaux de la vitrine. Rocky fait le clown pour séduire Adrian, avec son chapeau de Chaplin écrasé et ses yeux pochés de Droopy bagarreur. La vendeuse ne peut ou ne sait lui répondre. C’est une femme qui porte l’oppression sur elle, les yeux constamment baissés, affichant le silence assourdissant de sa timidité. La patronne de l’animalerie, indifférente à la parade nuptiale, les sépare avec autorité : Adrian doit d’abord s’occuper de nettoyer les cages. La communication paraît plus évidente entre « l’étalon » et les animaux qu’entre êtres humains qui ne se parlent que pour s’invectiver, se commander ou s’ignorer.

Il y a Adrian, mais aussi Butkus, le chien dans la cage. Butkus est un bulldog, d’une corpulence rappelant celle de Rocky. C’est surtout le chien de Stallone dans la vie, qui devient celui de Rocky dans la saga [7. Il est crédité « Butkus Stallone » au générique final de Rocky – bien après les acteurs humains. ]. Dans les commentaires du DVD de Rocky Balboa, Stallone explique la genèse du scénario du premier film et présente Butkus comme le coscénariste : Sylvester écrivait avec son chien à côté, lui faisant relire au fur et à mesure ses notes et lui demandant un retour critique. « Qui ne dit mot consent  », s’amuse l’acteur-scénariste. Dans la vie comme à l’écran, Butkus a le même statut de compagnon de galère, d’entraînement ou de réussite.

Adrian a un frère, Paulie [8. Burt Young. ], meilleur ami beauf et antithèse raciste de Rocky, qu’elle qualifie de « porc ». Le frangin a les mains gonflées à force de remuer les carcasses de bœufs pour le compte des abattoirs Viande du Trèf le. Drôle de famille : l’une vend des animaux, tandis que l’autre les découpe. Tous deux partagent une même infériorisation : leur proximité avec l’animal sert essentiellement à caractériser un peuple rabaissé, celui qui courbe l’échine dans les rapports de domination.

Même dans cette ménagerie humaine, il y a une échelle de valeurs, un continuum gradué. L’homme des abattoirs aux mains gonflées souffre de sa condition d’ouvrier et aspire à devenir homme de main: comme Rocky, il voudrait casser les pouces des dockers qui doivent de l’argent à Gazzo, macho mafieux qui roule en limo. Aux lois du marché, Paulie préfère celles de la jungle qui gouvernent les prolos de Philadelphie. Il veut décharger sa rage. Mais dans la pratique, Rocky n’est pas à la hauteur de son rôle de « sac à viande  », comme l’appelle Gazzo. Il refuse de casser les pouces des travailleurs qu’il rackette. Il n’est ni la bête féroce ni le décérébré que la société voudrait le voir jouer. C’est un curieux mélange de bête et d’homme, brouillant les pistes.

Round 2
Une bonne droite et un crochet du gauche !

Les années 1960 marquaient l’apogée du modèle de l’American Way of Life, appelé à s’effriter la décennie suivante. Les contestations politiques se multiplient, le modèle américain ne rassemble plus, explosant dans les voix éparses des minorités opprimées : femmes, Noirs, Latinos, homosexuels… C’est au milieu de ce tumulte des années 1970 que Stallone, alors dans la galère, écrit le film. Adrian a peur des hommes, partageant dans le logement de son frère la banalité de la condition féminine, entre boulot, fourneau et menaces de coups. Pas de success-story pour elle non plus, pas d’émancipation réelle : elle ne quitte son frère que pour devenir femme au foyer auprès de Rocky. Malgré la tendresse entre elle et le futur champion du monde, elle ne sort pas de sa condition subalterne. Ses plus hauts faits d’armes : ses conseils prodigués dans l’ombre et ses talents culinaires. Rocky/Stallone ne casse pas les pouces du réel: les films décrivent, aussi, les crasses du quotidien.

L’existence est sombre – surtout en bas de l’échelle, pour tous les humains-moins-humains, les Étalons ou les Spiders. Les relations humaines sont régies par l’exploitation et la consommation de l’autre. Balboa est un Italo-Américain rackettant, pour le compte d’un Américano-Italien, des ouvriers partageant la même misère. Paulie ne pense qu’à la thune qu’il pourra tirer du succès de son ami Rocky, quitte à l’étiqueter « viande » pour quelques tickets. Mick s’obstine en vue de la gloire qu’il pourra retrouver avec son poulain. Quant à Creed, il ne permet le rêve américain à l’underdog que pour relancer et justifier sa propre carrière.

Stallone raconte la détresse des « petits Blancs » qui ont de plus en plus de difficulté à tenir leur rang et leur rôle dans la société américaine. L’ironie du regard porté sur ce déclassement de la société blanche ponctue la saga où, à part Rocky, ce sont les Noirs qui ont les plus beaux rôles. Ce sont eux les champions, eux qui connaissent le jeu, eux qui gardent « l’œil du tigre ». La question de la virilité est une facette de cette réflexion. Ce monde blanc est sans femme ou sans enfant. Spider, Mick ou Paulie n’ont ni épouse ni descendant. Dans le quatrième épisode, Paulie est « marié » avec un robot. À tous points de vue, Rocky est un accident. Les jeunes Blancs qu’il prend sous son aile sont fuyants, arrogants et cupides (de Tommy Gunn [9. Tommy Morrison. Boxeur dans la vie, champion du monde en 1993 grâce à une victoire aux points sur l’Afro-Américain George Foreman. ] – Rocky V – à son propre fils Robert « Rocky » Junior [10. Tour à tour Seargeoh Stallone, Ian Fried, Rocky Krakoff, Sage Stallone et Milo Ventimiglia. ]), tandis que les Noirs partagent la combativité et la dignité du maître Rocky (Steps – Rocky Balboa – et plus récemment Adonis [11. Michael B. Jordan. ] – Creed : l’héritage de Rocky). Les individus qui hantent les rues du ghetto, chantant la nuit autour d’un brasero, sont majoritairement blancs. Ils sont désormais sur un pied d’égalité avec les Noirs pour les quelques emplois ou opportunités disponibles [12. Victoria A. Elmwood « Just Some Bum from the Neighborhood: the Resolution of Post-Civil Rights Tension and Heavyweight Public Sphere Discourse in Rocky (1976) », Film & History, 35.2, 2005. ]. Au lendemain du triste combat contre Spider Rico, Balboa se rend compte qu’il n’a plus d’entraîneur ni de casier. Sa place est prise par un jeune Noir, sans doute plus prometteur. Mick a mis les affaires de Rocky dans un sac et rejeté Balboa hors de l’enclos cordé. Il n’a plus rien à y faire, lui qui ne boxe que « comme un foutu singe  ». Le boxeur sans avenir devient un « animal non humain » exclu de la communauté d’exercice de la perfectibilité.

Round 3
Sortir du ring et de la cage

Dans la saga des Rocky, il se joue toujours autre chose qu’une rencontre sportive. La présence des animaux dans tous les épisodes rappelle d’abord la persistance d’une zone limite dans laquelle les formes de domination sociale, économique et politique rapprochent les plus faibles des humains et les animaux. C’est parce qu’il est renvoyé à une nature brutale, à une bestialité construite ou à une domestication sans noblesse que le peuple auquel appartient l’Étalon italien peut être associé à un bœuf, un gorille ou un chien. Par là, le film affirme l’unité fondamentale de l’humanité et postule que les clivages fondamentaux sont moins entre sexes ou entre races qu’entre classes sociales. Le ring devient le lieu de réalisation de la liberté et de la perfectibilité humaines. Chaque film est construit autour d’un combat qui renvoie au conflit guerrier, à l’âgon et à la révolte en tant que conditions de la réalisation du politique, fondée d’abord sur la liberté individuelle.

Dans le premier Rocky, le commentateur sportif résume le match Balboa-Creed à l’affrontement de « l’homme des cavernes  » et du « cavalier  », celui qui monte et domine la bête. Rocky incarne l’humain-moins-humain, lui qui ne sait pas écrire et n’apprendra que dans le troisième film, en même temps que son fils. Apollo Creed est symétriquement l’opposé de Rocky : il est riche, maîtrise le langage et les médias. Le spectacle qui précède le combat rappelle que tous les hommes ne sont pas égaux devant les symboles de la république. L’Étalon italien se saisit maladroitement d’un tout petit drapeau, pendant que le champion apparaît successivement en Georges Washington et en Oncle Sam. Le lieu et la date du combat ne sont pas anodins. Le match se déroule à Philadelphie, la « cité de l’amour fraternel » comme le proclame cyniquement le champion noir, et en 1976, pour le bicentenaire de la Déclaration d’indépendance signée dans cette ville. Cette année-là, les États-Unis viennent de jeter l’éponge après leur match truqué contre le Vietnam. L’image de l’Amérique est à reconstruire. Venu de sa ferme de cacahuètes, le démocrate Jimmy Carter va bientôt remplacer le républicain va-t’en-guerre Richard Nixon à la présidence. Rien ne change pourtant pour l’homme de la rue qu’incarne Balboa : il se fait dérouiller sur le ring et reste le perdant.

Dans la bouche du commissaire soviétique, le combat qui oppose Balboa au géant soviétique Drago [13. Dolph Lundgren. ] « Le Taureau de Sibérie » dans Rocky IV (1985) devient la lutte entre le « regard sur l’avenir  » d’une société socialiste présentée comme obsédée par la génétique et « la faiblesse pitoyable  » de la société américaine décadente. Pour le combattant états-unien, c’est une lutte entre une humanité technophile totalitaire et une humanité généreuse donnant sa chance à tous, au-delà des murs et des races. Le boxeur blanc, associé à un entraîneur noir, venge Apollo Creed dont il a repris les couleurs, celles du drapeau national. « Tout le monde peut changer  », crie Rocky, victorieux, à destination du peuple soviétique. Les coups sont durs pour les déterminismes. Le soldat Drago se rebelle au milieu du match contre la nomenklentura du « socialisme réel ». Il ne veut la victoire que pour lui-même. L’hostilité initiale de l’Homo sovieticus s’est muée en communauté de condition et de pensée. En tenant la distance et en terrassant la brutalité froide, Rocky a fait vaciller les certitudes et a libéré une opinion publique naissante dans l’URSS de la Perestroïka. Même dans le camp du perdant, l’homme reste homme. À l’Est comme à l’Ouest, la Terre est round.

Sur le ring, Rocky ne cesse de se réinventer dans sa boxe : roc, étalon, gaucher, pesant, singe, droitier, léger… Il est intéressant de noter le contexte dans lequel le héros de pellicule et de sueur voit le jour : en 1975, soit un an avant la sortie du film, le philosophe utilitariste Peter Singer publie Animal Liberation. Le concept de « libération animale » renvoie aux différents fronts de libération nationale des peuples colonisés et autres mouvements visant l’émancipation [14. Voir l’article « Je suis un “terroriste” parce que j’ai défendu les droits des lapins. Entretien avec Josh Harper, militant états-unien pour la libération animale ». ]. Les années 1970 ajoutent le « spécisme » aux maux de la société.

Pour se réaliser en tant qu’homme, Rocky doit se saisir de l’animal comme d’un miroir, une ressource ou un compagnon. Alors que dans le début du premier Rocky, le personnage interprété par Stallone, renvoyé à son animalité, refuse la viande que lui tend Paulie, le début de son ascension est ensuite marqué par des œufs crus avalés, puis par le steak que son ami lui découpe et que sa compagne lui cuit. Surtout, l’entrée dans la communauté est symbolisée par l’acquisition d’un chien, véritable objet de partage et d’apprentissage de l’humanité – celle qui libère, nourrit et caresse, pas celle qui enferme dans une condition. Dans Rocky (1976), Adrian offre Butkus à Rocky pour s’entraîner en vue du Championnat du monde. Dans Rocky Balboa (2006), Butkus est mort. Cette fois-ci, Rocky n’est plus l’underdog de 1976, mais le propriétaire d’un restaurant dans son ancien quartier prolo qui décide de prendre un jeune métis sous son aile, Steps. À son tour, Rocky offre un chien au jeune des quartiers relégués : devenir son maître sera le gage de son émancipation.

Rocky : On apprend beaucoup en parlant aux chiens. Regarde celui-là. Viens, le chien. Il est mignon, dans le genre moche. Regarde-le bien. Couleur vieux meuble, comme un coffre de pirate. Tu vois ce qu’il fait ? Couché comme ça ?

Steps : Il fait rien.

– Ben si : il gaspille pas son énergie.

– Forcément, il est mort.

– Mais non. Il a encore des heures de vol. De la bonne bouffe, des nouveaux copains, et c’est reparti.

– Tu l’appellerais comment ?

– C’est pour vous, ce chien.

– C’est pour nous deux. C’est un chien communautaire. 50-50.

– Je connais rien aux chiens.

– C’est pas dur. Tu le caresses, tu le nourris, et la nature fait le reste. […] (À l’adresse du chien dans la cage du chenil) Prêt à te faire libérer ?

Round 4
Cogner la viande

Pour se libérer lui-même et s’accomplir comme humain dans la république des égaux, l’underdog du Rocky de 1976 doit user de son corps et de ses poings et démontrer au monde qu’il est plus qu’une carcasse. Devant les médias invités par Paulie, Rocky dévoile la méthode d’entraînement qu’il a inventée : prendre les carcasses pendues aux crochets de l’abattoir pour des punchingballs. « Si tu frappes Creed pareil, mec, on va finir en prison, ou accroché sur un crochet, comme ça  », lui avait dit Paulie. Dans leur bureau chic d’un gratte-ciel du centre-ville, figure de notre monde capitaliste, le staff du top dog Apollo prend alors la mesure du potentiel de Balboa. À la télé, les images du boxeur prolo, les poignets couverts du sang des bêtes, contrastent avec la discussion en cours d’Apollo Creed sur les gains de ses spots publicitaires. Hors les poings, point de salut.

Quand il frappe sur les carcasses dépecées, c’est le corps nu, la chair infrapolitique qui est exposée – celle que partagent prolos et animaux. Pour briser les déterminismes, c’est-à-dire décider de son rapport au monde et le modifier, il doit cogner sur la viande qu’on voudrait qu’il soit. Une fois monté sur le ring, il ôte son peignoir marqué du slogan publicitaire des abattoirs Viande du Trèfle. L’esclave peut renverser le maître Apollo si le corps est mis en risque [15. Jason Price, « Running with Butkus: Animals and Animality in Rocky », Humanimalia – a journal of human/ animal interface studies, Vol. 5, no2, DePauw University, printemps 2014. ] : pour tenir la distance jusqu’au round final, Rocky ordonne à son soigneur de lui découper la paupière close par les coups de Creed.

Dans les sept films, Rocky ne cesse d’aller et venir entre cette faim du loup en chasse et la mollesse de l’humain repu, celui qui, après avoir gagné, n’a plus rien à (se) prouver. Une carrière en dents de scie calquée sur celle de Stallone qui, passés les premiers Rocky et la série Rambo, connaîtra la traversée du désert hollywoodien. Balboa remporte la victoire lors de sa revanche contre Apollo Creed dans Rocky II, puis devient nouveau riche dans Rocky III : il roule en berline, porte la cravate, habite un palace et perd en pugnacité. S’il enchaîne les victoires et conserve son titre, c’est seulement parce que son entraîneur, Mick, soucieux de sa santé, s’arrange pour que ses adversaires ne soient pas à la hauteur. Il s’agit de capitaliser. L’underdog qui le provoque alors, Clubber Lang [16. Mister T (Laurence Tureaud), ancien garde du corps du boxeur Mohammed Ali.], boxeur hargneux du ghetto avec des plumes en guise de boucles d’oreilles, met KO Balboa en deux rounds et rafle le titre de champion. « Il a la rage. Toi, t’as perdu ta rage en remportant le titre […]. Le pire t’est arrivé, aucun boxeur n’est à l’abri de ça : tu t’es civilisé […]. Les présidents et les généraux prennent bien leur retraite, les chevaux aussi. Même les meilleurs. On les met au haras. Toi aussi, tu dois prendre ta retraite  », l’avait pourtant prévenu Mick.

Cette défaite est fatale à l’entraîneur, qui meurt d’une crise cardiaque après le match. Apollo Creed, l’ancien adversaire et désormais ami, va donc entraîner Rocky : « Quand on s’est battus tous les deux, tu avais l’œil du tigre, mec, la rage. Il faut que tu la retrouves, et pour ça, tu dois repartir de zéro. On va peut-être reprendre le titre.  » Creed a l’instinct. Balboa retrouve la ville abrasive et les salles d’entraînement de seconde zone pour « apprendre à boxer comme un Noir  », tenir la distance et renvoyer l’arrogant Clubber Lang au sol.

Round 5
Beyond beef… The Italian Stallion

Le choix de l’abattoir pour accueillir le rite initial de l’ascension sociale de Rocky n’est pas anodin. « Les Américains ont une histoire d’amour avec les bœufs  », écrit Jeremy Rifkin dans son essai consacré à la culture de l’élevage bovin aux États-Unis [17. Jeremy Rifkin, Beyond Beef, the Rise and Fall of the Cattle Culture, Plume Printing, 1993. ]. Mais combien sont-ils à en connaître et surtout à en assumer la brutalité ? Un des intérêts de Rocky est qu’il rappelle cet ancrage de la « culture du bétail » dans la construction des États-Unis. L’histoire industrielle ou les paysages urbains du nord-est du pays sont intimement liés à cette culture, qui est aussi celle de la boulimie de viande, de l’utilisation massive de la chimie ou du détournement des ressources naturelles au profit de l’appétit d’une minorité. Un siècle s’est écoulé depuis la fin de la guerre civile américaine et l’émergence de la grande puissance mondiale. L’industrie a désormais des airs de nature morte : dans le décor du film, la plupart des ouvriers errent dans la rue, les cargos immobiles dans le port semblent désormais attendre une fin, les cheminées des fonderies et des usines continuent de scander la ligne d’horizon, les rails ou les fils téléphoniques strient tristement le champ de vision. Rocky V (1990) nous montre Kensington encore plus délabrée. Tout passe, tout casse, sauf la dureté de la ville.

Les paysages en déshérence de Philadelphie comme les ouvriers du film rappellent l’enracinement historique des abattoirs dans la cité de la liberté. L’organisation scientifique du travail a sapé l’indépendance et la sécurité des bouchers qualifiés, remplacés par les killing gangs (« bandes des tueries [18. « Tuerie » est l’ancien nom de l’espace urbain où l’on transformait l’animal en viande. Quand les abattoirs furent créés au XIXe siècle, il se mit à désigner la zone spécifique où l’animal était tué, puis subissait les premières transformations. ] ») : c’est ainsi qu’on appelait les migrants de fraîche date (Polonais, Lituaniens, Slovaques en majorité) assignés aux métiers de « casseur de pattes », « éventreur », « boyaudier » ou « saigneur ».

Le journaliste Upton Sinclair accélère sans le vouloir le passage à la grande industrie mécanisée avec son enquête La Jungle parue en 1906. Alors qu’il cherchait à dénoncer les conditions de travail de ces ouvriers immigrés, c’est la description du sort des animaux qui émeut l’opinion publique. Le Président Theodore Roosevelt, pourtant hostile à Sinclair en raison de ses positions socialistes, diligente une enquête à Chicago sur les installations de conditionnement de la viande, conduisant à l’adoption de la Loi sur l’inspection des viandes (Meat Inspection Act) et de la Loi sur la qualité des aliments et des médicaments de 1906 (Pure Food and Drug Act). « J’ai visé le cœur du public et par accident je l’ai touché à l’estomac  », dira Sinclair.

Le principe de la chaîne d’assemblage a été expérimenté dans les abattoirs des grands marchés urbains dès les années 1880. Le T-bone steak a devancé la Ford-T dans l’histoire de l’automatisation : le travail à la chaîne est né de la chaîne alimentaire. À la fin du XIXe siècle, il fallait être capable de traiter les flots de bovins que les chemins de fer ramenaient des Grandes Plaines vers les zones urbaines en expansion.

La déconnexion entre producteurs et consommateurs exigeait d’aller vite, d’augmenter la productivité et le nombre de travailleurs non qualifiés.

Presque un siècle plus tard, sous la conduite de Paulie et de ses équipiers, les carcasses de bœuf glissent encore sur les rails de la jungle automatisée, mais ce que montre Stallone, ce n’est pas l’œil triste de l’animal qui va être tué froidement. On ne voit pas l’abattage des bœufs. « Qui a tué ça ?  », interroge par deux fois Rocky. « Ça se fait en face  », répond Paulie sans en dire plus. Ce ne sont déjà plus des animaux, mais de la nourriture : Paulie tranche rapidement un steak à Rocky dans l’usine, au milieu de la viande pendue, pour le repas du soir. « C’est une morgue pour animaux  », insiste Balboa pour nous rappeler le mélange des genres et son dégoût des lieux [19. Jason Price, « Running with Butkus: Animals and Animality in Rocky », art. cité. ].

Dans Rocky II, après s’être confronté au monde factice et stigmatisant de la publicité, après s’être mêlé aux interminables queues des bureaux d’embauche pour trouver un « boulot propre  », Balboa est contraint de travailler à l’abattoir. Avant de s’y résoudre, on le découvre lavant son chien dans sa baignoire, et lui confiant : « Je sais que je peux trouver un boulot si je veux. Mais est-ce que je veux d’un boulot que je ne serai pas heureux de faire ? En plus, tu sais, on a besoin d’argent maintenant, Butkus. Les chiens se moquent de mes problèmes. Oui j’aimerais être un chien des fois. Fais-moi un bisou.  »

Dans une longue séquence quasi documentaire, on voit Rocky récupérer sur un chariot les morceaux de viande débités par une machine : le boxeur a le casque trop grand qui lui tombe sur le visage et la blouse d’ouvrier souillée de sang et de crasse. Seule sa musculature l’aide à se distinguer : elle lui permet de transporter les carcasses plus facilement que ses collègues. Vaine distinction, puisque le travail s’achève irrémédiablement par le nettoyage des déchets laissés sur la chaîne de dépeçage puis par le licenciement. À l’ère des abattoirs et du travail modernes, la tâche est toujours dégradante – on est toujours le chien de quelqu’un. Avant qu’il se fasse virer de l’usine par son supérieur noir, un collègue l’apostrophe alors qu’il porte une carcasse de bœuf : « Hey Rock, vous deux [toi et le bœuf], vous êtes comme de vieux potes, pas vrai ?  » « Les vieux potes n’ont pas aussi bon goût  », répond Rocky, conscient de sa différence. Un working class hero qui, pour transformer sa condition, la nie en redevenant sans cesse boxeur.

Le seul vieux pote, c’est Paulie. Après être enfin devenu homme de main pour Gazzo le mafieux, Paulie a dû se résoudre à reprendre son travail « honnête » dans l’abattoir (Rocky Balboa, 2006). Puncher ne lui a pas offert de piste d’envol. Il a les mains qui gonflent de l’ouvrier, les doigts du peintre du dimanche, pas les poings du cogneur. C’est à lui que, retraité et veuf, Rocky demande s’il doit une dernière fois remonter sur le ring. Ramenés à leur plus simple humanité, les deux personnages se retrouvent dans l’abattoir vide. Les crochets sont débarrassés de leurs carcasses. Dans cette scène, les seuls animaux « présents » sont le chien que Paulie peint après ses heures de labeur, et la bête qui hurle dans le ventre de Rocky. Les deux semblent encagés dans leur condition :

Paulie : Personne ne te voit plus remporter un titre.

Rocky : Je sais. J’y prétends pas.

– Alors quoi, t’es détraqué ou bien ? T’es fâché parce qu’on a démoli ta statue ?

– Pas vraiment.

– Si c’est pour le fric, attache-toi au cou un écriteau « Cognez-moi 5 $ ». Tu feras fortune. (Rires) Alors quoi, t’as pas l’impression d’avoir déjà atteint le sommet ?

– Le sommet ? J’ai encore des trucs au sous-sol.

– Au sous-sol ?

(Montrant son ventre) Là-dedans.

– Quels trucs ? Parle-moi de tes trucs.

(Pleurant pour la seule et unique fois de la saga) Des fois, c’est dur de respirer. Je sens une bête au fond de moi. (Il reprend ses esprits) Tu veux m’aider à m’entraîner ?

– J’ai un boulot.

– Je comprends.

– Tu te rappelles, une fois tu m’as dit : « Quand on reste trop longtemps dans un endroit, on devient cet endroit. » (Montrant l’abattoir) Tout ce que j’ai est ici.

Deux scènes plus tard, le vieux Paulie est licencié « comme un chien ». La descente est toujours plus rapide que l’ascension. Pour la dernière fois il quitte l’usine dépité, un gros morceau de barbaque subtilisé sous le bras et ses toiles animalières ratées sous l’autre.

Dernier Round
Tenir la distance de l’animal

Rappeler que Rocky a 40 ans, c’est aussi mettre en avant l’historicité d’une œuvre [20. Re-regarder sept Rocky, c’est aussi traverser quarante ans de technique cinématographique : le premier Rocky est tourné avec de toutes nouvelles steadycams, innovant ainsi dans la mobilité des prises de vue. Le grain suit la courbe du temps pour perdre en rugosité et lisser peu à peu les reliefs de la peau des boxeurs. Les contrastes bleu-orange apparaissent avec le numérique des années 2000. Le montage s’accélère avec les ans, rythmant les dialogues comme des coups distribués sur un ring. ] et d’un combat. Revenir sur ces quatre décennies, c’est rappeler que l’histoire ne s’établit qu’en fonction des sélections utiles aux sociétés présentes, au détriment du hors-champ. Depuis 1976, la réflexion sur la condition animale est sortie de la marginalité. Progressivement, à partir des années 1980, mouvements de protection animale et autres mouvances écologiques ont lutté, et parfois permis de modifier le statut des différents animaux. « Il faut sortir notre regard et notre réflexion du nombril humain  », explique ainsi Éric Baratay, historien spécialiste de l’histoire culturelle des animaux : « examiner avec générosité pour mieux voir et souligner les capacités et les potentialités des animaux, dans leurs diversités spécifiques, alors qu’on n’a fait que les nier ou les masquer pour défendre la place et les privilèges que l’espèce humaine s’est attribués [21. Éric Baratay, Le Point de vue animal, éd. Seuil, 2012. ] ».

Au cours des mêmes années, Stallone, comme d’autres dans le cinéma populaire américain, subit l’influence de la New Right, beaucoup moins favorable aux mouvements d’émancipation. En des combats douteux, comme autant de matchs arrangés avec la réalité, il devient un symbole des « années Reagan », de l’exaltation nationale au libéralisme transnational. Jusqu’à être repris dans la culture populaire française : pour « Les Guignols de l’info », le visage de l’underdog de 1976 est devenu la marionnette du monde mondialisé, incarnant le cynisme de l’exploitation et de l’oubli de ces masses humaines qui ne demandent qu’à user de leur perfectibilité et de leur liberté.

Dans Rocky, et à moindre mesure dans Rocky II et Rocky Balboa, il est pourtant question de boxe, de tendresse et d’amour, et surtout des catégories de population qu’on tente de sortir du débat politique en les déshumanisant : les « sauvageons », « les sans-dents » ou les « illettrés des abattoirs » ; ceux avec qui « de toute façon, on ne peut pas parler ».

Dans les cordes du ring comme dans la froide géométrie des rues à angle droit et des rails de la chaîne d’abattage, c’est en effet des confins du cercle de la subjectivité politique qu’il s’agit. Humains et animaux sont présentés dans les films comme partageant parfois la même dévalorisation et la même crasse. Or, loin de jouer cette carte de l’opposition entre animaux et humains, Rocky se saisit d’une analogie de condition, plus que d’une communauté de nature. Pour Stallone/ Balboa, s’émanciper, c’est tenir la distance qui sépare l’homme de l’animal.

Alors que Rocky a été ruiné par les malversations de son comptable (Rocky V), et qu’Adrian est obligée de retravailler dans l’animalerie de Kensington, le clan Balboa ne succombe pas aux avances du manager cupide qui essaie de convaincre Rocky de retourner sur le ring. « Laissez-moi manager sa carrière, et vous vivrez comme des humains  », propose-t-il. L’épouse, qui a connu le haut comme le bas de l’échelle, a conscience que la dignité humaine ne se mesure pas au nombre de victoires par KO, de voitures ou de domestiques. Elle retourne le stigmate à l’adresse du requin : « Nous vivons une vie d’humains. Franchement, vous devriez essayer.  »

 

 

 

Notes

1 Rocky (1976) et Rocky V (1990) ont été réalisés par John G. Avildsen. Rocky II (1979), Rocky III (1982), Rocky IV (1985) et Rocky Balboa (2006) par Sylvester Stallone, et Creed : l’héritage de Rocky (2016) par Ryan Coopler, qui a aussi écrit le scénario avec Aaron Covington. À part ce dernier volet, tous les autres scénarios de la saga ont été écrits par Sylvester Stallone.

« Je suis un “terroriste” parce que j’ai défendu les droits des lapins »

Lors d’une tournée européenne de conférences en Europe, Josh Harper a fait une halte à Marseille en septembre 2015, invité par l’association Alarm1 Association pour la libération animale de la région marseillaise < alarm-asso.fr>.. L’occasion d’un entretien avec ce militant emprisonné pendant trois ans sous le coup des lois antiterroristes spécialement votées en 2006 pour protéger les intérêts des industries utilisant des animaux aux États-Unis. En s’appuyant sur plus de deux siècles de lutte dans les pays anglo-saxons, Josh Harper apporte un regard aussi critique que partisan sur l’histoire des mouvements de libération animale – ses grandeurs et ses décadences.
Cet entretien est issu du troisième numéro de Jef Klak, « Selle de ch’val », encore disponible en librairie.

Je suis né en 1972 dans une grande ville du sud de la Californie – ma mère était ouvrière dans une usine de plats surgelés, et mon père un petit voyou qui faisait de la mécanique pour passer le temps. Je n’étais pas spécialement ravi d’avoir un père délinquant, mais ça m’a très vite donné une piètre estime de la police. Un jour, mon père est rentré à la maison en disant « Les enfants, faites vos valises, on part en voyage », ce qui nous a pas mal excités avant qu’on comprenne que nous étions pourchassés par une bande de dealers qui lui en voulaient à mort. Nous nous sommes installés en Oregon, et j’ai découvert des paysages fort différents de la cité de béton où j’avais grandi.

Pour une famille sans le sou comme la mienne, les week-ends se passaient souvent dans la forêt, c’était gratuit, mais riche en découvertes et en amusements. À cette époque, ses arbres étaient en train de se faire laminer par des compagnies minières à coups de tronçonneuse. J’ai donc eu une conscience politique précoce des enjeux environnementaux. Mais ce n’est qu’après avoir eu vent des luttes pour les droits des homosexuels que j’ai commencé à m’engager. Je devais avoir 15 ans, et il y avait une association chrétienne conservatrice, OCA (Oregon Christian Alliance), qui faisait passer des lois locales interdisant aux homosexuels l’accès aux emplois publics. Cette association était soutenue par des groupes néonazis.

Je me suis engagé auprès d’une association LGBT [2. Lesbiennes, gays, bisexuels et trans.], HDC (Human Dignity Coalition), peu de temps avant que leurs locaux se fassent incendier. Quelques jours plus tard, en me promenant dans mon campus avec un ami, nous avons vu une manifestation de l’OCA. À l’époque, j’étais un jeune mec en colère, assez punk. On s’est regardés avec mon pote, et là, bien en face d’eux, on s’est roulé une pelle –  ce qui les a autant choqués que mis en rogne. On s’est barrés en courant, morts de rire, puis on s’est séparés. Dès que je me suis retrouvé seul, je me suis fait éclater la gueule par des skins nazis, qui m’ont laissé au sol pissant le sang. Mon père était très homophobe : je savais que si j’allais à l’hôpital, ils l’appelleraient et que j’en prendrais pour mon grade. J’ai donc passé la journée à me cacher et j’ai attendu qu’il se couche pour rentrer chez moi. Mais quand j’ai passé la porte du garage en catimini, je suis tombé sur lui en train de battre sévèrement mon chien. Je crois que tout a changé pour moi ce jour-là. Mon chien ne faisait pas de maths, il ne conduisait pas de voiture et ne parlait pas ma langue, mais à ce moment précis, il était on ne peut plus proche de moi, de ma condition humaine, essayant d’échapper à la fureur de mon père comme je l’avais fait quelques heures plus tôt avec les néonazis.

Un peu plus tard, j’ai rencontré une femme qui militait pour les droits des animaux. Elle m’a parlé des théories sur la libération animale, des animaux non humains et des différentes manières dont ils étaient exploités à cause de leur corps – et souvent à cause de leur féminité (femaleness). C’était la première fois que j’entendais parler de la manière dont les vaches étaient engrossées de force pour produire du lait, puis comment leurs enfants leur étaient enlevés, sans qu’ils puissent boire le lait de leur propre mère. Elle m’a aussi parlé de la façon dont les poules étaient manipulées par l’industrie pour ovuler et produire des œufs, et elle m’a emmené dans une ferme où des vaches étaient inséminées artificiellement, enfermées dans des casiers où des hommes inséraient leur poing dans le vagin. Je me suis rendu compte qu’un viol de masse, structurel, à l’encontre d’animaux femelles est au fondement du fonctionnement de nos sociétés de consommation. C’est après cette expérience que je suis devenu végane, et que j’ai commencé à militer dans des groupes de libération animale.

Petite histoire des mouvements
de libération animale au Royaume-Uni

En Angleterre, la Society for the Prevention of Cruelty to Animals (Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux) existe depuis 1824, et a reçu l’approbation de la Reine Victoria en 1840 pour devenir la RSPCA (Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals). Il s’agissait principalement de clubs d’aristocrates soucieux du bien-être des animaux, et leurs actions se focalisaient sur des réformes spécifiques ou des campagnes abolitionnistes (Stop à l’utilisation d’animaux en laboratoires, Stop au travail des chevaux jusqu’à la mort dans la rue, Stop à la chasse au renard, etc.).

La British Union Against Vivisection (BUAV) a été fondée en 1898 par Frances Power Cobbes, une essayiste, militante du vote pour les femmes, lesbienne, et socialiste. Elle voulait voir le mouvement contre la vivisection se rapprocher du mouvement ouvrier. Jusqu’ici, la RSCPA parrainée par la reine était une affaire de riches, mais la BUAV reposait sur des bases décentralisées, avec des conseils autonomes dans plusieurs villes, s’inspirant des tactiques employées par les syndicats de l’époque, notamment en ce qui concerne l’agitation publique et la propagande – avec des infokiosques et des débats publics. Le mouvement en faveur des animaux rompait avec la politique bourgeoise pour se donner une dimension plus populaire, incluant des préoccupations sociales. L’idée était de montrer que nous avons le pouvoir de faire cesser l’oppression envers les animaux non humains, et pour cela, il ne suffit pas de parler de droits des animaux en soi, il faut les confronter aux problèmes de société des humains, et donc créer des espaces de discussion qui réunissent les individus autour de ce sujet.

À partir de là, de nombreuses associations ont vu le jour, dont la plus remarquable est la League Against Cruel Sports (Ligue contre les sports cruels), fondée en 1924. Pendant une cinquantaine d’années, elle a surtout été une sorte de club où les riches venaient picoler et discuter de leur dégoût pour la chasse au renard. Puis, dans les années 1950, inspiré par les mouvements antinucléaires ou celui des objecteurs de conscience, un des intellectuels proches de la Ligue, Richard D. Ryder, a proposé d’enfreindre la loi dans la lutte contre les combats d’animaux. Témoin des mouvements de désobéissance en cours en Angleterre, surtout portés par la gauche catholique, il a commencé à faire entrer ce type d’actions dans ses écrits, qui étaient bien diffusés à cette époque.

C’est sûrement ce qui a inspiré Gwendolyn Barter, qui a mené la première action directe contre la chasse en Occident (cela avait déjà eu lieu en Inde par exemple, notamment à l’initiative de la tribu des Bishnoïs). En 1962, Gwen Barter s’est ainsi assise devant le terrier d’un renard, attendant les chasseurs et s’opposant physiquement à leur pratique. Elle a également bloqué un convoi de voitures en route vers la chasse au cerf, avec une pancarte « Le rituel barbare et cruel de la chasse au cerf doit prendre fin ». À cette époque, les jeunes lisaient de la poésie beat, commençaient à écouter de la musique rebelle, et l’un d’entre eux, John Prestige, eut vent de l’action de Gwen Barter. Il a lancé l’idée d’un mouvement de jeunesse, la Hunts Saboteurs Association, et une bande de jeunes à la coupe rockabilly et aux blousons de cuir s’est mise à aller braver les chasseurs sur le terrain.

Le débat s’est peu à peu déporté des seules questions de la chasse et de la vivisection. Un certain Ronnie Lee a alors commencé à parler de la manière dont les animaux chassés expérimentaient la peur, comment ils vivaient dans la terreur d’être poursuivis par des hordes de mecs armés de fusils sans comprendre pourquoi on leur courait après avec des trompettes beuglantes. Il y a des animaux qui mangent d’autres animaux, mais cela se fait sur le plan de la nécessité, pas par simple divertissement, pour le plaisir de la chasse ou une préférence de goût, ce qui crée un élément d’injustice qui n’existe pas entre un loup et un lapin.

En 1972, Ronnie Lee proposa d’organiser des sabotages avant que les chasses commencent, en menant des actions de désobéissance civile et des actions directes anonymes. L’organisation Band of Mercy était née, en référence à une branche de la RSCPA, créée par une militante anti-esclavagiste, Catherine Smithies, pratiquant des actions directes au cours du XIXe siècle. Le groupe de Ronnie Lee était composé de jeunes activistes qui sortaient la nuit pour bousiller des camions de chasseurs avant les battues. Mais après leur première action, Ronnie Lee et un de ses amis, Clift Goodman, ont été jetés en prison.

Ronnie avait été influencé par les groupes politiques de la gauche radicale anglaise, comme l’Angry Brigade[3. Groupe armé britannique d’inspiration communiste libertaire actif entre 1970 et 1972 en Grande-Bretagne. Influencé par l’anarchisme et les situationnistes, ce groupe avait pour cibles des banques, des ambassades ou le siège du Parti conservateur. Au total, 25 attentats lui ont été attribués par la police. Bien qu’une personne ait été légèrement blessée lors d’une action, les dommages se sont la plupart du temps limités à des dégâts matériels.]. En prison, son ton est devenu de plus en plus macho et militaire, il lisait des communiqués et des articles rédigés par les groupes armés des années 1960 et 1970, comme la RAF[4. Fraction armée rouge (Rote Armee Fraktion), organisation allemande d’extrême gauche se présentant comme un mouvement de guérilla urbaine qui opéra en Allemagne fédérale de 1968 à 1998, dans le climat de violence sociale et politique des « années de plomb ».], friands d’imaginaire guerrier, avec des images venues des groupes de libération nationale du tiers-monde ou de l’IRA [5. Irish Republican Army ( irlandais : Óglaigh nahÉireann), nom porté, depuis le début du XXe siècle, par plusieurs organisations paramilitaires luttant par les armes contre la présence britannique en Irlande du Nord.].

Quand Ronnie est sorti de prison, au bout d’un an, il était lassé par le manque de pugnacité de Band of Mercy, et a rebaptisé le groupe ALF (Animal Liberation Front), en référence aux fronts de libération nationaux qui se multipliaient à travers le monde. À partir de là, les choses ont commencé à mal tourner : autant on peut avoir recours aux armes quand on se bat frontalement contre une armée et un État, autant ça ne peut pas servir de modèle absolu pour toute forme de lutte.

À la fin des années 1970, pendant certaines périodes, il y avait près de 400 actions directes chaque nuit sur le territoire britannique en faveur des animaux non humains. Des actions locales à petite échelle, comme des graffitis, des serrures engluées, etc., mais aussi des actions plus organisées qui demandaient plus de détermination. En plus des colis piégés adressés à Margaret Thatcher ou à des partis politiques britanniques, des raids contre des universités ont permis de stopper des programmes de recherche, et des animaux ont été libérés en masse, dans des fermes ou des laboratoires. Scotland Yard a alors commencé à prendre peur et a lancé un programme d’espionnage baptisé ARNI (Animal Rights National Index). Ils ont mis sur écoute des milliers de gens et ont rédigé des rapports pour les polices locales, parce qu’il ne s’agissait plus d’une bande d’excités romantiques, mais de groupes organisés qui portaient atteinte aux intérêts économiques et industriels du Royaume. Un rapport datant de 1982 précisait que les mouvements de libération animale avaient causé plus de dommages économiques que l’IRA. Ils étaient effrayés, le mouvement d’action directe devenait de plus en plus populaire.

Malheureusement, dans les années 1980, le culte du militantisme viril et guerrier a repris du poil de la bête et s’est mis à faire des dégâts, voulant remplacer l’action collective par la radicalité d’un petit nombre. Des actions d’exhumation en représailles aux chasseurs par exemple – la tombe du duc de Beaufort, grand promoteur des combats d’animaux, fut profanée par la Hunt Retribution Squad. Des attentats à la bombe et des colis piégés aussi, notamment du fait d’un groupe autoproclamé Justice Department. Ces actions n’ont pas fait énormément avancer la lutte, mais elles ont eu un grand retentissement auprès du public. Les publications des groupes de libération animale devenaient de plus en plus pessimistes, haineuses et vindicatives, de plus en plus machistes aussi, projetant des images de pouvoir.

Quand on regarde les publications militantes des années 1960, on y voit des animaux en couverture et en pages intérieures, mais dans les années 1980, il n’y restait plus que de jeunes hommes en colère avec des cagoules, une masse à la main. La démonstration de pouvoir et de masculinité a peu à peu remplacé les animaux. Beaucoup de militants qui avaient participé aux actions collectives motivés par un sentiment de compassion, et qui étaient prêts à enfreindre la loi pour la cause animale, se sont alors éloignés du mouvement parce qu’ils ne voulaient pas se retrouver mêlés à des attentats mortels, comme cela a pu arriver. Le soutien populaire au mouvement a donc commencé à s’effriter, mais ce dernier n’a pas pour autant changé de ligne. Les militants se disaient que ce qui comptait était de continuer à sauver des animaux, et que leurs actions se propageraient comme un virus. Le discours s’est empli de désespoir : c’était nous contre le reste de l’espèce humaine.

Je me rappelle le temps où je distribuais des tracts dans la rue, habillé en cambrioleur, tout en noir, avec mon tatouage « vegan mafia », me demandant pourquoi personne n’en voulait. Aujourd’hui, on peut raconter aux nouvelles générations quelles furent les erreurs de la précédente. Trop souvent, on voit des jeunes fascinés par ces images impressionnantes de virilisme dont sont remplis les magazines des droits animaux des années 1980. Ils essaient de se rapprocher de cette image, de recréer ce qui a existé, et cela fait très peur de se dire que les mêmes erreurs peuvent se reproduire encore. En fait, que ce soit aux États-Unis ou en Europe, le problème reste le même : on ne peut pas penser la lutte selon une confrontation qui opposerait une poignée d’entre nous contre des millions, lesquels millions n’ont jamais entendu parler de droits des animaux ni de libération animale. Cette déconnexion entre le public et les actions menées rend la répression plus facile et acceptable.

De nombreux autres groupes, comme les Animal Liberation Leagues, trouvaient que les actions de l’ALF étaient trop hermétiques, et voulaient socialiser l’action directe. C’est à partir de ce moment que des groupes se sont réunis pour mener des actions dans les laboratoires, avec l’envie de mobiliser les masses, pour exposer au public ce qui était en train de se passer à l’intérieur. Certaines ont rassemblé plus de 5 000 personnes pour libérer des animaux de laboratoire ou saisir des documents de recherche, ce qui faisait très peur au gouvernement. Par ailleurs, ce type d’actions en inspirait d’autres en Australie, Allemagne, Belgique, France, Canada, États-Unis, etc. Il y a même eu un groupe antivivisection au Japon qui a mené plusieurs opérations clandestines. Le concept d’action directe socialisée prenait si bien que même les groupes végétariens britanniques et états-uniens plus modérés, comme la BUAV, recevaient un nombre de demandes d’inscription sans précédent.

Stop Huntingdon Life Science

Ce genre d’actions se sont multipliées, contre Burger King, contre des labos de vivisection, contre des cirques, et les anciens de l’ALF ou d’autres groupes similaires se sont rendus compte que cela avait plus d’effet que se balader avec un fusil à pompe à la main. Mais plutôt que se disperser sur plusieurs cibles, il a paru plus stratégique de focaliser les forces des différents groupes de lutte contre une seule firme. En 1996 au Royaume-Uni, la campagne Consort Beagles a pris pour cible la firme Consort Kennels qui vendait des chiens à des laboratoires de vivisection. Puis il y a eu la campagne Save the Hillgrove Cats contre le dernier vendeur de chats destinés aux labos en Angleterre. Cette lutte ne se limitait pas à la cause animale, il s’agissait de combattre le capitalisme, notamment à travers les banques liées aux transactions de cette entreprise, qui ont été régulièrement attaquées. Le gouvernement local, qui subventionnait les recherches, et la police, qui protégeait l’entreprise, ont également été harcelés. Des vidéos montrant ce qui se passait dans la ferme à chats ont été distribuées aux voisins, jusqu’à ce que des boutiques affichent sur leur vitrine que Christopher Brown, le patron, n’était plus le bienvenu chez eux. En 1998, la RSPCA s’en est mêlée et a obtenu la libération de 800 chats. Après un an, à force de pugnacité, la ferme a mis la clé sous la porte. Cette victoire a été très importante pour le mouvement. Des actions similaires se sont multipliées les années suivantes, et de nombreuses entreprises ont dû abandonner leur petit commerce.

À partir de cette époque, une des principales tactiques utilisée par l’association états-unienne PETA [6. People for the Ethical Treatment of Animals (« Personnes (ou Peuple) pour un traitement éthique des animaux »). Créée en 1980 dans le Maryland, c’est aujourd’hui l’association pro-animale non clandestine la plus importante au monde. En 1989, PETA forme par exemple une coalition internationale composée de plus de 80 organisations de protection animale totalisant plus de 3,3 millions de membres afin d’obtenir la libération des singes d’un laboratoire de Silver Spring (Maryland) et l’appui du Congrès américain. En 2002, PETA persuade 40 sociétés (dont Nike, Reebok et Chrysler) de déclarer un moratoire sur le cuir en provenance d’Inde, où les animaux sont transportés dans des conditions effroyables et écorchés vifs : c’est une perte de quarante millions de dollars pour les producteurs indiens. Parmi les nombreuses critiques adressées à la politique de cette association (sexisme ou racisme, euthanasie des animaux libérés), la principale concerne leur engagement matériel pour la recherche génétique : la fabrication de viande in vitro étant l’un des objectifs affichés par PETA. ] a été de faire embaucher des militants pour espionner les conditions dans lesquelles étaient détenus les animaux à l’intérieur de ces laboratoires, puis de rendre public les exactions dont ils étaient victimes. L’une des vidéos sorties des labos montrait des chiots frappés à coups de poing par des scientifiques excédés par le comportement des chiens, ou alors des singes disséqués vivants. Ce fut l’une des grandes victoires du PETA, qui a donné naissance à la campagne SHAC (Stop Huntingdon Animal Cruelty).

Le laboratoire Huntingdon Life Science (HLS) était au départ divisé en deux : Huntingdon Research Center et Life Science Research. Au début des années 1950-60, dès la construction de ces labos au New Jersey (USA) et en Angleterre, des groupes de lutte se sont constitués pour essayer de les faire fermer. Dans les années 1980, le combat continuait et les labos avaient perdu tellement d’argent et de temps qu’ils ont fini par devenir insolvables – c’est alors qu’ils ont fusionné en HLS. Au milieu des années 1990, un groupe nommé Huntingdon Death Science (HDS) a mené des actions directes et de désobéissance civile contre cette firme. Par exemple, ils se pointaient au milieu de la nuit avec une pelleteuse pour arracher des pans entiers de macadam sur la route menant au site. Après avoir installé un abri dans le trou, une personne s’attachait et s’y enterrait, obligeant tout véhicule qui aurait voulu passer par là à la tuer.

Quand j’ai commencé à militer dans SHAC, HLS était la deuxième plus grosse boîte de contrats de recherche et elle faisait des centaines de millions de dollars de profits. Or son cours boursier est passé d’environ 300 livres dans les années 1990 à 1,75 début 2001, pour finalement se stabiliser à 3 pences au milieu de cette année. Aujourd’hui, il n’y a pas une seule banque qui accepterait de leur ouvrir un compte ! Ils ne peuvent plus trouver de compagnie d’assurance et c’est l’État qui doit se porter garant pour chacune de leurs démarches administratives ou financières. Ils ont même du mal à faire renouveler les contrats avec leur fournisseur de papier toilette. Ceci a mis en évidence le fait que le capitalisme prend ses racines dans les banques, les financiers, les exportateurs, les assureurs, les comptables, les fournisseurs, tous ces métiers qui font qu’une entreprise peut acquérir sa puissance. Aucune des activités n’est indépendante des autres, elles font réseau, et l’idée est donc d’affaiblir la moindre collaboration qui permet à une entreprise de croître.

Notre idée était que si nous pouvions faire fermer une entreprise multinationale, les féministes le pouvaient, la classe ouvrière le pouvait. Nous étions en train de montrer que tous peuvent agir et avoir du pouvoir en forçant les industries à les écouter. Cette idée, le gouvernement britannique l’a très bien comprise, et il ne pouvait la tolérer. La répression s’est donc finalement abattue sur le mouvement. En 2007, l’opération Achilles a notamment mobilisé 700 policiers au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Belgique, jusqu’à la condamnation des trois activistes à l’origine de la campagne à des peines allant de 4 à 11 ans de prison ferme. La plupart des personnes arrêtées au cours de ces opérations de police n’avaient pas enfreint la loi, mais il fallait frapper fort.

On essaie de dire aux jeunes qui commencent à devenir activistes qu’ils peuvent bien sûr avoir un impact, mais qu’ils doivent toujours se préparer à la réponse de leur adversaire. Parce qu’elle viendra nécessairement : l’empire contre-attaque toujours ! Toute l’énergie ne doit pas passer dans l’attaque, il faut en garder pour se défendre. SHAC a eu une trentaine de procès, sous la législation du crime organisé, selon les mêmes procédures que celles utilisées contre la Mafia. Aux États-Unis, les entreprises sont considérées comme des personnes morales qui peuvent poursuivre en justice des individus, en utilisant les lois anticriminelles. Nous avons fait perdre plusieurs millions de dollars à la banque d’investissement qui soutenait HLS, et ils ont dû dépenser des sommes folles pour améliorer la sécurité de leurs placements. Ils ont par exemple commencé à mettre des vitres blindées au rez-de-chaussée de leurs immeubles – alors que nous n’avons jamais utilisé ni même eu de flingues !

Depuis 2006 et en réaction aux activités du SHAC, l’Animal Entreprise Terrorism Act (AETA)[7. Refonte du Animal Enterprise Protection Act voté dès 1992.] est venu se superposer aux lois antiterroristes post-2001 (Patriot Act), en visant spécifiquement les mouvements pour les droits des animaux. L’AETA vise quiconque « cause un dommage ou un blocage aux activités d’une entreprise en lien avec les animaux », « cause des dommages ou la perte d’une propriété réelle ou personnelle » ou « place une personne dans une situation de peur raisonnable d’être blessée  [sic [8. « places a person in reasonable fear of injury ».]] ».

Dans le cadre de l’opération que nous appelons « Green Scare »[9. Peur verte, en référence au « Red Scares » (Peurs rouges), désignant les deux périodes d’anticommunisme états-unien (1917-1920, puis le maccarthysme de 1947-1950). La période post-2006 du Green Scare s’est étendue bien au-delà du cas du SHAC.] du FBI, j’ai moi-même été envoyé en prison en 2006 pour avoir prononcé des discours, ce qui normalement n’est pas tolérable aux États-Unis et révolte l’opinion publique, même dans les franges les plus conservatrices. Alors que je faisais partie d’un groupe qui animait un site web avec des contenus favorables aux actions de SHAC, l’État a établi que notre but était de faire fermer HLS, et non de réformer son fonctionnement. Nous passions donc dans la catégorie « terroristes ». Avec six autres camarades, nous avons été arrêtés simplement pour avoir parlé de la possibilité de hacker certaines entreprises – non pas pour avoir mené des actions. Puis nous avons été jugés par un jury antiterroriste composé d’anonymes (à qui on avait dit que leur sécurité serait menacée si nous connaissions leur identité).

Les preuves à ma charge étaient deux discours que j’avais prononcés, prônant la désobéissance civile par des moyens électroniques, en recourant à une vieille tactique appelée « Black Fax », qui consiste à envoyer sans cesse des feuilles noires au numéro de fax visé. La machine se trouvait ainsi saturée et rendue inutile pour la journée, ce qui est assez embêtant quand c’est par là que passent les transactions bancaires et les contrats. J’ai donc été envoyé trois ans en isolement dans une prison de haute sécurité simplement pour avoir évoqué cette tactique, et non pour l’avoir mise en application. Vous imaginez le mec qui arrive au milieu de dangereux criminels en disant « Salut les gars, je suis là parce que j’ai défendu les droits des lapins ». En fait, j’ai surtout été condamné parce que je suis citoyen d’un pays passablement crétin. Depuis 2001, la chasse aux terroristes est ouverte. Or si vous êtes un agent du FBI, que vous êtes payé pour arrêter des terroristes, mais qu’il n’y en a pas tant que ça, que faites-vous ? Vous en créez.

Malheureusement, personne n’était plus là pour nous soutenir : durant cette époque de répression sauvage, beaucoup de militants avaient continué à pratiquer le véganisme par conviction, mais à la maison, loin des engagements collectifs, car ils avaient trop peur de voir ressurgir la violence du passé.

D’un continent à l’autre

Dans les années 1970 et 1980, en France, il y avait aussi des militant.e.s très énergiques pour les droits des animaux, qui avaient formé des unités commando pour mener des raids sur les laboratoires. L’un des plus spectaculaires a eu lieu en 1985 : dix-sept babouins ont été libérés du CNRS lors de l’opération « Greystoke », filmée par des caméras de télévision. Il y avait aussi un groupe qui s’appelait Cat’Pat, dont les membres enlevaient des animaux de laboratoire, en risquant leurs vies pour les soustraire à la violence et à la souffrance. Mais pour le grand public, il s’agissait plutôt d’une croisade morale que d’un mouvement social. Ils étaient vus comme de doux romantiques, ce qui déplaçait le discours d’un combat contre l’industrie à une révolte individuelle.

La longue histoire des mouvements pour la libération animale dans le monde anglo-saxon, depuis la fin du XIXe siècle, a permis à la société d’avoir le temps de penser ces problèmes, de créer des espaces de rencontre pour discuter de la vie animale. Il y a donc eu un développement très lent, avec des allers-retours entre violence groupusculaire et luttes populaires. C’est assez différent de ce qui s’est passé en France, où des groupes de militants inspirés par les Anglo-saxons sont pour ainsi dire sortis de nulle part à la fin des années 1970, sans les deux siècles d’histoire et de discussions sur ces idées, et sans que ces dernières aient eu le temps de se diffuser. Tout d’un coup, ils se sont mis à dire : tout le monde doit devenir végane et il faut arrêter immédiatement toute utilisation des animaux – ce qui est un défi assez costaud pour une culture qui depuis des millénaires pense que les animaux sont sur Terre pour notre usage, notre ventre ou notre divertissement.

C’est pourquoi le travail d’archive que nous menons avec le collectif Talon Conspiracy[10. Notamment chez des figures du mouvement, comme Rod Coronado ou Jonathan Paul qui viennent d’Earth First, organisation radicale écologiste du sud-ouest des États-Unis fondée en 1980.] est primordial. Il contribue à ce que l’histoire du mouvement ne soit pas oubliée ou effacée, à ce que les discussions du passé ne recommencent pas sans cesse à zéro. On ne peut pas faire l’impasse sur une ouverture au public. J’ai pu parler avec pas mal de gens, en France, en Lituanie ou en Estonie où je viens de passer quelque temps. Sans l’expérience propre aux États-Unis ou au Royaume-Uni, les groupes d’activistes européens ont remporté des victoires remarquables en très peu de temps. Mais ils rejouent parfois la violence que les mouvements anglo-saxons cherchent de leur côté à oublier.

Je sais qu’en France, le courant anti-industriel critique le progrès technique et la société industrielle, mais sans militer pour le droit des animaux. Beaucoup de petits éleveurs d’animaux peuvent donc se sentir proches d’une critique de l’industrie, mais continuent à légitimer l’utilité sociale de leur activité et de leurs soins, en disant que, sans leur travail avec les animaux, beaucoup de ces derniers mourraient. Or il y a un temps où les enfants travaillaient très jeunes à l’usine. Beaucoup d’entre eux étaient orphelins dès 3 ou 4 ans. L’argument du patronat pour les faire travailler dans des cheminées d’usine était que, sans cette mise au travail, personne ne s’en occuperait et qu’ils mourraient. C’est une justification plutôt fallacieuse de la domination. De la même manière, on ne peut pas dire qu’il faut continuer à exploiter les animaux sous prétexte de les garder en vie.

Cependant, il est certain que nous ne devrions pas avoir des milliards de poulets de batterie sur la planète, comme au Texas où il y a plus de vaches que d’habitants. Je souhaite évidemment que le nombre de ces animaux élevés industriellement diminue. Certes, moins on aura besoin de les exploiter, moins il y aura d’animaux domestiqués. Mais il y aura toujours des animaux qui vivront, et j’ai envie de les voir de nouveau travailler pour leur propre intérêt et non exclusivement pour le nôtre. J’aimerais les voir reprendre ce que nos discours leur ont ôté. Parmi les pires choses que produit le capitalisme, il y a l’esprit de compétition, le calcul de la valeur en termes financiers, et la notion de hiérarchie. En cultivant une philosophie antispéciste, on participe à la démolition de ce concept de hiérarchie. L’idée n’est donc pas de faire sortir les animaux de nos vies, mais de les laisser libres de nous approcher, de les laisser décider s’ils ont envie de vivre avec nous.

Bref, je comprends la critique anti-industrielle, et il est fort probable que je fasse plus de tort aux animaux en étant végane aux États-Unis qu’en vivant comme un chasseur amazonien. L’industrie qui produit mes fringues, ma nourriture bio, mes transports en commun, tout cela a un impact très négatif sur les animaux – humains comme non humains. Du coup, je n’ai pas grand intérêt à me battre contre celles et ceux qui combattent la société industrielle et essaient de s’en retirer. Les luddites, les primitivistes, les anarchistes écologistes sont bien moins une menace pour les animaux non humains que les grandes entreprises capitalistes. Je n’ai donc pas vraiment envie de dépenser mon énergie combative contre eux. Même si je n’adhère pas à certains de leurs arguments, ils restent davantage mes camarades qu’un mec en costard qui bosse dans une banque.

Quand un espace est si longtemps dominé par les humains, il y a une normalisation des pratiques sociales. Je pense ainsi que les Européens ont une histoire beaucoup plus longue que ceux qui ont émigré aux États-Unis dans leur rapport à l’espace colonisé. La culture européenne est habituée à la terre cultivée par la main de l’homme, et le concept de wilderness [qu’on pourrait traduire par « sauvagité »], très important dans l’histoire du mouvement des droits animaux, lui est étranger. Le langage guide plus la pensée que l’inverse. Les activistes queer utilisent par exemple la notion d’hétéronormativité pour pointer combien notre culture est focalisée sur le concept de relation entre un homme et une femme, renforcé en permanence par tout ce qu’on lit, tout ce qu’on voit. Ils insistent sur le fait qu’il n’existe pas de langage autour des formes de vie queer, autour de quelque chose qui créerait une brèche dans cette hétéronormativité.

Aux États-Unis, quand vous allez dans le Sud, là où la religion contrôle l’école, l’université et le gouvernement locaux, et que vous parlez des concepts queer, c’est souvent très difficile de se faire comprendre. Car toutes les significations à partir desquelles les gens développent leurs idées et prennent leurs décisions ont gardé ces concepts à distance. Sans cette possibilité de mobiliser des concepts, comme celui d’hétéronormativité ou de wilderness, les gens sont perdus et ont recours à d’autres vocables beaucoup plus ancrés comme « contre-nature ». C’est ce mot-là qui vient quand les individus se retrouvent face à une réalité qui ne rentre dans aucune définition connue : l’événement vient se cogner contre les barrières de leur esprit.

Dans le discours ambiant, les femmes sont comparées aux animaux, on les appelle des « chiennes », des « poulettes », de la même manière qu’à l’époque de l’esclavage, les Noirs étaient des « brutes sauvages » sans âme, ayant très peu à voir avec les humains. La comparaison était faite pour les opprimer, les sortir de la société humaine et donc de la puissance politique. En tant qu’animaux, ils n’auraient pas à prendre part aux décisions.

Il est selon moi aussi important de combattre cela que de repenser ce que signifie notre propre animalité. Nous aimons oublier qu’il y a une partie animale en nous, une part de nos désirs et de notre nature qui est mêlée à cette animalité. Beaucoup de pensées philosophiques tentent de trouver la singularité de l’humain par rapport à l’animal : nous serions les seuls à faire ceci ou cela, par opposition aux animaux. Or le langage, le rire, la notion du temps sont présents chez beaucoup d’autres espèces, même quand cela existe sous des formes différentes. Nous sommes des animaux, nous avons aussi une part sauvage en nous, ni domestiquée ni civilisée, qu’il faut assumer, et c’est aussi en tant qu’animaux que nous pouvons demander que nos droits soient respectés.

On compare souvent les luttes des femmes avec celles des racisé.e.s et des animaux non humains, mais je crois que le seul point commun, c’est la vision de l’oppresseur qui impose les mêmes dualités entre Noirs et Blancs, mâles et femelles, humains et tout ce qui n’est pas humain. Ce genre de dichotomies est à combattre en tant que système. Aux États-Unis, on débat en permanence sur les différences entre luttes pour les droits (réformisme) ou pour la libération (abolitionnisme), essayant de déterminer quel est le meilleur angle d’attaque, mais ces querelles ne sont pas les plus intéressantes. En fait, il y a beaucoup de différences entre ces mouvements, et on met généralement tout le monde en colère quand on a recours à des analogies rapides. On essaie souvent par là de s’approprier leur langage et de créer des comparaisons factices pour unifier les oppressions. Il me semble qu’il vaut mieux essayer de parler avec précision des vies animales, sans les comparer aux vies humaines.

Les Indiens d’Amérique du Nord demandent clairement que leurs luttes ne soient pas comparées à celles pour la libération des animaux, de même pour les activistes des mouvements noirs, et spécifiquement ceux qui sont véganes (comme VPOC, Vegan People of Colour). Par ailleurs, distinguer les spécificités de chaque lutte permet de porter de l’attention à chacune, sans les hiérarchiser. J’ai grandi dans des petites villes avec une population très blanche, et je dois avouer qu’à l’époque, je n’avais pas développé une analyse très élaborée sur les liens entre les questions de race et d’impérialisme.

Quand j’étais jeune, j’ai participé à une action contre la chasse des baleines par des Amérindiens. La cause de ces derniers m’importait peu, je ne pensais qu’à sauver les baleines grises, traquées sur la route de leur migration. Aujourd’hui, je me rends bien compte que ce type d’actions crée, dans les groupes humains opprimés, plus d’opposition que d’empathie envers les militant.e.s de la libération animale. Je pense que les changements ne peuvent venir que de l’intérieur d’une communauté, ils ne peuvent pas être imposés depuis l’extérieur. Ces dernières années, de nombreuses actions pour les droits des animaux non humains ont eu lieu dans des pays comme la Chine, l’Inde ou le Vietnam ; ce que les gens ont fait dans leur propre pays n’aurait pas pu aussi bien réussir si l’impulsion était venue des États-Unis ou d’ailleurs.

Notes

1 Association pour la libération animale de la région marseillaise < alarm-asso.fr>.

«  La police tire au flash-ball pour punir et terroriser »

Avec le concours de Claire Feasson et Alexane Brochard

Le 8 juillet 2009, à Montreuil (93), ville en pleine gentrification où perdurent des pratiques de solidarité (notamment avec les sans-papiers), les forces armées de la police expulsent au petit matin « la Clinique », un immeuble occupé en plein centre, qui accueille des activités collectives ouvertes sur la ville.

Le soir-même, des habitant.e.s et personnes solidaires descendent dans la rue pour dénoncer publiquement cette expulsion. Ils organisent un repas de rue qui se termine en déambulation jusqu’au bâtiment expulsé. La police réprime sauvagement ce sursaut de résistance en tirant au flash-ball dans la foule. Des tirs au-dessus des épaules, contrairement à l’obligation légale censée encadrer l’utilisation de cette arme. Bilan : six blessés, dont une personne éborgnée. Quatre des blessés portent plainte auprès de la police des polices.

Depuis, le collectif 8 juillet s’est créé pour préparer le procès qui aura lieu du 21 au 25 novembre 2016, soit sept ans plus tard, au Tribunal correctionnel de Bobigny. Fait rarissime, trois policiers seront dans le box des accusés. Pour comprendre les enjeux de cette affaire, Jef Klak revient sur le contexte qui a précédé les faits en demandant à cinq participant.e.s du collectif 8 juillet de raconter leur histoire commune et les perspectives de résistance à la police. En cinq actes.

*

1. Le contexte montreuillois :
chasse aux sans-papiers, rencontres et assemblées (2002-2008)

2. La Clinique, un lieu ouvert sur la ville (2009)

3. L’expulsion de la Clinique et la charge policière (8 juillet 2009)

4. La procédure au long cours et le collectif 8 juillet (2009-2016)

5. Le procès contre la police (21-25 novembre 2016)

1.
Le contexte montreuillois :
chasse aux sans-papiers, rencontres et assemblées (2002-2008)

Pourriez-vous faire le récit collectif de l’ambiance de lutte à Montreuil avant ce 8 juillet 2009 ?

Salma : Dans les années 2000, les résistances à la chasse aux sans-papiers avait réuni beaucoup de monde. L’importance de la communauté malienne et le grand nombre de foyers de travailleurs immigrés sur Montreuil avaient fait de la ville un terrain d’expérimentation pour les policiers. Leur question était : comment organiser le territoire pour en choper un maximum ? En face, les gens étaient assez bien organisés pour résister, sans forcément appartenir au même groupe ou à la même tendance politiques. Ils partageaient le même territoire, la même répression. Juste après que Sarkozy a été nommé ministre de l’Intérieur, en 2002-2003, les contrôles massifs ont commencé dans le métro, puis ça s’est intensifié. La multiplication des réquisitions du procureur, autorisant des contrôles massifs sur une zone sans raison particulière, a effectivement fait exploser le nombre de contrôles et d’arrestations.

À Montreuil, de telles rafles avaient lieu toutes les semaines, voire tous les jours, selon les périodes. Souvent, ça se passait le matin, vers 6 h 30. Ils fermaient quasiment un quartier et contrôlaient les gens sans raison. Au bout d’un moment, on était finalement toujours les mêmes personnes à se déplacer. Du coup, les flics nous connaissaient, on se côtoyait dans la rue, on se croisait régulièrement. Quand ils nous voyaient arriver, ça leur arrivait de nous appeler par nos prénoms, de nous désigner du doigt, ou de nous foutre la pression. Ils collaboraient beaucoup avec les agents municipaux, sous la mairie communiste de Jean-Pierre Brard puis sous les Verts avec Dominique Voynet, pour mettre en place une surveillance serrée.

Victor : Dans ces années-là, différents réseaux se mêlent sur Montreuil. Le collectif pour les droits des sans-papiers de Montreuil, qui existait déjà, mais aussi des gens venant du mouvement anti-CPE de 2006, avec une dynamique d’ouverture de squats dans la ville. Il y avait également des gens issus des luttes d’intermittents, de chômeurs, de précaires. Et puis un tissu ancien, avec des habitant.e.s qui se mobilisaient depuis des dizaines d’années. Toutes ces réalités se croisaient à Montreuil.

La tension montait avec la police, autour des arrestations de sans-papiers et les squats, et tout cela a abouti à l’« Assemblée contre les expulsions » qui s’est créée à côté, et non en marge, du collectif de sans-papiers de Montreuil. Avec cette hypothèse : s’organiser le plus concrètement possible autour des arrestations de sans-papiers et des expulsions de squats.

L’idée était simple : dès qu’on entend parler d’une arrestation, il faut intervenir le plus vite possible, et faire le plus de bordel possible. On en avait marre de l’occupation policière de la rue, en bas de chez nous. C’est sur la base des réseaux déjà existants que nous avons repris une idée déjà mise en pratique à Paris : le « numéro anti-rafle ». Nous, on l’avait appelé le « numéro d’urgence » : une chaîne de SMS pour se prévenir en cas d’arrestations ou de présence policière anormale, et pour pouvoir rameuter du monde.

En plus de cela, l’Assemblée s’est réunie une fois par mois pendant plus d’un an. Par rapport au contexte de réquisitions, aux alentours de 2008, les foyers étaient ostensiblement ciblés par les flics, pas seulement en banlieue, mais aussi à Paris. On a alors commencé à organiser des manifs de quartier, notamment autour des foyers, des espèces de rondes, pour informer et rencontrer les voisin.e.s de ces foyers, avec des distributions de tracts dans les cités environnantes.

Bref, entre 2002 et 2008, des gens se coordonnaient sur la ville, avec beaucoup de régularité. En 2008, on collait au bitume, jusqu’à créer une présence vraiment importante et bruyante dans la ville. Avec une certaine efficacité locale : la pression autour des foyers a fini par reculer – ou plutôt par se déplacer – grâce à la mobilisation et à ce qui est arrivé le 4 juin.

Salma : Le 4 juin 2008 au matin, un sans-papier s’est fait arrêter à quelques mètres du foyer de Rochebrune, où était prévu le jour même un départ pour une manifestation de quartier. Nous avons donc décidé de descendre nombreux jusqu’au commissariat pour pousser à la libération de la personne arrêtée. Là, à l’intérieur, il y avait un pot de départ, ils nous ont vu arriver, et je ne sais pas, ils ont dû croire qu’on allait rentrer. De l’extérieur, on ne les voyait pas, mais assez rapidement, ils ont mis leurs tenues anti-émeute et sont sortis. Ils ont chargé en frappant et tirant sur tout le monde. Un garçon s’est pris un coup de flash-ball dans les testicules, et certaines personnes se sont fait arrêter. Une chaîne téléphonique s’est constituée, et on s’est vite retrouvés trois cents devant le commissariat. Toute la nuit, il y a eu énormément de monde dans les rues de Montreuil. Ils ont ramené des cars anti-émeute, et une chasse à l’homme a commencé. Même les jeunes des tours qui habitaient juste en face se sont fait courser.

Serge : Ce jour-là, ils ont arrêté huit personnes, qu’ils ont placées tout de suite en garde à vue. Ils ont libéré le soir-même tous ceux qui avaient des papiers, et ont gardé les trois sans-papiers, dont celui qui était blessé. Ces derniers ont été jugés un an après le 12 juin 2009, et ont tous été relaxés des violences dont on les accusait. Suite à cette charge policière et à la nuit d’émeute, Voynet avait saisi la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS1 La Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) était une autorité administrative indépendante créée par le gouvernement Jospin. Depuis mai 2011, ses missions sont désormais … Continue reading), qui a conclu que la brutalité des policiers était disproportionnée, et qu’arrêter des sans-papiers aux abords des foyers créait une trop grosse pression sur les habitants des foyers, qu’ils aient ou non des papiers, ainsi que sur l’ensemble de la population de Montreuil[2. http://cnds.defenseurdesdroits.fr/rapports/ra_pdf/Police_nationale/Avis_2008-60.pdf]. Cela a conduit à l’abandon de cette méthode – et à passablement énerver les policiers locaux.

Dimitri : À cette époque, on avait rencontré des gens participant au collectif de sans-papiers de Montreuil et qui vivaient dans les foyers. Certains dormaient dans les couloirs du foyer Rochebrune, et ont ouvert un squat d’habitation qui a tenu très longtemps. C’était devenu des amis, et cela a reconfiguré les réseaux : c’était autre chose que de la simple solidarité. L’Assemblée contre les expulsions s’appelait comme ça, car elle était censée répondre aux expulsions de sans-papiers et aux expulsions de squats.

Victor : La question de l’ouverture des squats générait une tension régulière avec la police, et ça compte dans l’histoire qui amène aux tirs du 8 juillet.

2.
La Clinique, un lieu ouvert sur la ville (2009)

Comment décririez-vous ce lieu qu’était la Clinique ?

Dimitri : Le mot tournait depuis longtemps : « Il nous faut un grand lieu ». Il y avait des squats d’habitation, mais il manquait un espace assez grand pour qu’on puisse s’organiser à nombreux. La Clinique s’est ouverte avec plein de gens différents. C’était une ancienne clinique radiologique, un grand bâtiment en plein centre-ville, sur la place du marché, en face du métro Croix de Chavaux. Un lieu très visible, avec des banderoles donnant sur la rue.

Alice : Il y avait une radio de rue, un freeshop où l’on pouvait trouver des vêtements gratuits, un ciné-club, etc. Un journal mural hebdomadaire aussi, L’ordonnance, qui racontait ce qui se passait dans la ville. Le lieu était attentif aux questions quotidiennes et pragmatiques, et ça passait entre autres par l’autodéfense par rapport aux droits sociaux, avec par exemple un « cercle collectif de recherche de logements », où se rencontraient des gens en galère de logement et d’où certaines occupations sont sorties. Le collectif des CAFards de Montreuil[3. Collectif de précaires, chômeurs, et allocataires du RSA qui s’entraident face à l’administration de la CAF et Pôle Emploi, produisent des enquêtes, organisent des actions, et tiennent des permanences d’auto-défense social ; https://cafard93.wordpress.com/.] a aussi organisé ses premières réunions et permanences à la Clinique.

Serge : On est dans un contexte où la ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, vient de créer de toutes pièces le concept d’« anarcho-autonomie » pour désigner un nouvel ennemi intérieur. Certains territoires, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Nantes, Grenoble, Rennes, Tarnac, sont décrits par la police comme des viviers de l’anarcho-autonomie. Montreuil en fait partie.

Salma : Une semaine ou deux avant l’expulsion, une banderole avait été déroulée sur la façade, très visible depuis le marché, où était écrit « Poulets grillés » avec quatre plaques d’immatriculation de voitures banalisées qui nous surveillaient et qu’on avait repérées. Le genre de choses que les flics n’apprécient pas du tout.

Dimitri : À l’été 2009, deux lieux occupés se retrouvent expulsables en même temps : la Clinique, et les Demi-Lunes[4. Les Demi-Lunes étaient deux maisons mitoyennes dans le quartier de La Boissière dans le Haut-Montreuil, où se sont installés à l’automne 2008 une trentaine de personnes, enfants et adultes. Expulsables le même jour que la Clinique, ces maisons seront expulsées par la police un matin d’octobre 2010. Dans la foulée, la police tire au flash-ball sur Geoffrey, un garçon de 16 ans, alors qu’il manifeste contre la réforme des retraites devant un lycée de Montreuil. Geoffrey perd un œil. L’histoire se répète.] dans le haut Montreuil. La Clinique est expulsée le matin du 8 juillet. Environ 150 policiers et le RAID pour 15 personnes à déloger, avec tout le quartier de Croix de Chavaux bouclé. L’opération ne dure qu’une heure. Ça se termine avec le RAID sur le toit, qui braque les gens au fusil d’assaut et enlève le drapeau pirate qui orne le bâtiment.

Dans la foulée, une assemblée générale est organisée, qui décide d’appeler à un repas de rue le soir, à l’entrée de la rue piétonne voisine. On se retrouve pour le préparer et cuisiner des gnocchis tout l’après-midi. L’idée était de rendre visible le délire de cette expulsion. On avait appelé cette assemblée, « l’Assemblée de la Clinique exilée ». Elle a continué les jours suivants à differ des tracts. Il fallait s’organiser. Sachant qu’en plus, les habitants se sont retrouvés à la rue, sans maison.

3.
L’expulsion de la Clinique et la charge policière (8 juillet 2009)

Avec plus de précision, comment s’est passée cette soirée du 8 juillet où la police a tiré dans le tas ?

Salma : Le soir, il y a donc des tables remplies de gnocchis à l’entrée de la rue piétonne. On est nombreux.ses. Un gros dispositif policier a été mis en place toute la journée, pour être levé à 22 h. Une vingtaine de minutes après, un feu d’artifice est tiré vers le ciel, depuis la place, annonçant qu’une déambulation va commencer. Nous marchons calmement vers la Clinique, à quelque 200 mètres de là. La porte est ouverte, gardée par un vigile et son chien, avec qui on se met à discuter, pas forcément poliment. Le mot tourne que les flics arrivent, donc on repart vers l’autre coté de la place. Des voitures de police sont arrivées, d’où ont surgi des flics en civil de la BAC (Brigade anti-criminalité) et des flics en uniformes (Unité mobile de sécurité), qui s’équipent très rapidement de boucliers, tonfas, flash-balls, lance-lacrymos. Une personne restée près du bâtiment est interpellée, puis les flics tirent dans le tas.

Dimitri : Une première personne est touchée au front, et le mot tourne très rapidement : « Ils tirent à la tête ! » Joachim est touché à l’œil et s’écroule, moi je me fais toucher à la clavicule. Ça se transforme en panique. On revient naturellement vers les gnocchis au pas de course, vers l’autre place, mais dans la confusion et la peur. Les flics continuent à poursuivre les gens dans la rue, alors que Joachim est grièvement blessé, au sol. Il va être pris en charge par les camarades et part avec les pompiers, vers un hôpital. Plus loin, les flics tirent à nouveau, trois fois, dans le dos. Une copine se fait toucher à la main, alors qu’elle était en train de se protéger la nuque en courant. Un autre se fait toucher à l’épaule, et une à la jambe. Six tirs au total dont cinq qui ont touché des personnes au-dessus du torse.

Serge : En tout, ça a duré une douzaine de minutes entre le feu d’artifice, c’est-à-dire le départ du rassemblement, et ce que les flics appellent la dispersion. Ça a été très rapide. Je me rappelle d’un mélange de stupéfaction, de panique, et de colère. Après la dispersion, les flics qui avaient tiré ont continué à patrouiller pour faire des arrestations, afin de justifier leur violence. Leur but, c’était d’essayer de transformer les choses en violence urbaine, de dire qu’ils se faisaient assaillir de centaines de projectiles, qu’ils n’avaient pas d’autre choix que tirer, que c’était de la légitime défense.

Salma : Nous n’avons pas envie de tomber dans un discours « innocentiste » qui dirait qu’ils ont tiré sur des personnes qui ne faisaient rien. On s’en moque au final de ce qu’il se passait à ce moment-là en face des policiers, puisque de toute façon, ils ne se sont pas posé la question. Ils avaient l’intention de tirer.

Comment vous êtes-vous organisé.e.s les jours suivants ?

Serge : Une fois qu’on s’est ressaisis, on fait le compte des copains arrêtés, et des blessé.e.s, avec Joachim à l’hosto. Le lendemain, les gens essaient de se remettre de la soirée, et tout le monde ressent le besoin de se voir pour parler de ce qu’il s’est passé. On est choqués par le communiqué mensonger de la préfecture repris par la presse, qui qualifie Joachim de « jeune squatteur », parle de « heurts » avec la police, et met en doute l’origine de sa blessure. Stéphane, le père de Joachim lance rapidement un contre-communiqué sur le fait que c’est la préfecture qui parle à travers l’AFP. Comme il a un petit réseau grâce au milieu du théâtre et d’Armand Gatti, l’affaire gagne en médiatisation.

Dimitri : De notre côté, on distribue des tracts qui racontent les faits. Un appel à manifester cinq jours après est lancé. Parallèlement, Joachim porte plainte, puis trois autres blessé.e.s. Des assemblées « Clinique en exil » s’enchaînent, pour décider quoi faire. Après l’expulsion, les tirs, et avec le pote à l’hôpital, tout le monde est tendu, traumatisé, triste ou énervé, donc c’est très compliqué : les assemblées sont un peu dures, mais on décide d’agir, de tenir la rue, en essayant d’éviter la victimisation. Comme avec le repas de gnocchis après l’expulsion, l’envie est de montrer qu’ils ne nous feront pas rentrer chez nous – d’autant plus que les habitant.e.s de la Clinique n’ont plus de chez eux –, même en nous tirant dessus comme des pigeons.

Salma : Pour la manif, on appelle publiquement les gens à venir avec des casques, des lunettes de protection. Des banderoles renforcées sont fabriquées pour protéger la manif devant et derrière. Pour le coup, il y a vraiment du monde qui répond à l’appel, venant d’horizons très différents. Un texte écrit par Joachim à l’hôpital est lu, et la manif va vers la mairie, en passant par la rue piétonne, puis revient jusqu’à Croix de Chavaux. Et là, au même endroit où ils ont tiré quelques jours avant, les flics chargent la queue de manif. Quarante mecs de la BAC, armés et cagoulés, pour la plupart sans brassard, cachés sous la halle du marché pour sauter sur nous par surprise en courant, avec le commissaire devant et le préfet présent derrière eux.

Du côté des manifestants, il y a une réponse – la banderole de tête arrive à résister à l’assaut policier –, parce que les gens ont décidé de ne plus se laisser faire. Celles et ceux qui sont le plus remonté.e.s protègent les gens qui ne sont pas casqués – et heureusement, parce que sinon, les flics auraient fait un carnage. Il n’y a pas eu de blessés graves dans cette manif, quelques arrestations, dont un journaliste du Monde, mais tout le monde a été libéré sans suite.

Alice : Certaines personnes présentes étaient choquées par de telles pratiques, elles n’en revenaient pas. On n’était plus la nuit comme le 8 juillet, mais en pleine journée, avec la vie de quartier de Montreuil et les gens autour qui hallucinaient. D’habitude, les violences policières, ça se passe dans certains quartiers, loin du centre, ça ne se voit pas. Dans cette manifestation, il n’y avait pas seulement les groupes de Montreuil qui s’organisent, et qui étaient devenus une cible banale pour les flics. Du coup, ça a créé un peu de scandale dans la presse : quand on tape sur les journalistes, ils s’intéressent un peu plus aux faits, et reprennent moins les communiqués de la préfecture. À tel point que le directeur de la sécurité départementale s’est fait muter quelques jours après pour mauvaise gestion de cette manif.

Salma : À l’époque, les flash-balls sont utilisés sur des cibles très précises, dans certains quartiers, dans les prisons, sur les migrants et sur certains types de manifestations radicales. Ce qui fait malheureusement scandale, c’est qu’ils n’ont pas touché un migrant, un Noir dans une cité, ou un squatteur anarchiste, mais un homme de 30 ans, cinéaste et petit-fils d’un poète reconnu. Ils n’ont pas touché la bonne personne – selon les catégories qu’ils ont fabriquées pour faire régner l’ordre.

Dimitri : Très rapidement, le commissaire lui-même demande à ce que l’Inspection générale de la Police nationale[5. En abrégé l’IGPN — couramment surnommée la «  police des polices  » — désigne le service d’inspection de la Police nationale française et de la préfecture de police de Paris.] soit saisie, on est quatre à porter plainte pour s’être fait tirer dessus. On se fait entendre à l’IGS, et la procédure est lancée.

Comment s’est prise la décision de porter plainte et de se constituer en collectif ?

Salma : Il y a quelque chose de spécifique aux personnes blessées, mutilées, et aux proches de personnes tuées par la police, c’est qu’elles sont démunies. Ce n’est pas n’importe quelle violence. C’est une violence d’État. Sur le coup, il ne te reste que ça : porter plainte. Tu aurais plutôt envie d’attaquer un comissariat, mais tu ne le feras pas. Certaines personnes décident de ne pas porter plainte, c’est une décision qui appartient à chacun.e. Avec ces morts ou ces mutilations, on ne parle pas d’accident de voiture ou d’engueulades entre voisins, mais de morts et de blessures à vie infligées par la police, ce qui n’est pas dû au hasard ou à la mauvaise humeur : c’est structurel. Ainsi, quand Joachim a décidé de porter plainte et que d’autres ont suivi, ce qui était important, c’était que ce soit collectif, et que nous voulions faire autre chose de cette démarche. Nous voulions dire que ces personnes blessées, ça aurait pu être n’importe qui. Quand on essaie de s’organiser dans les quartiers ou dans les manifs face à la police, ce n’est pas nous en tant qu’individus qui sommes visés, c’est ce qu’on représente. Cette nuit-là, la police a tiré sur ce qu’on représentait.

Ce qui a été décidé assez vite, inconsciemment je pense, c’est que ça ne pouvait pas être individuel. Pour faire front face à la machine judiciaire et policière. Médicale aussi, parce que l’hôpital est une administration comme une autre dans ces cas-là, elle te culpabilise aussi. Lorsque tu arrives blessé.e par les flics à l’hosto, tu n’es pas reconnu comme personne qui a été mutilée, mais comme quelqu’un qui a sans doute fait une connerie, et donc qui aura un autre traitement.

Après les dépôts de plainte, nous avons fait une demande d’indemnisation auprès de la Commission d’indemnisation des victimes d’infraction (Civi), qui sert à recevoir un peu d’argent quand tu es dans l’incapacité d’en gagner après un accident ou une agression. Mais nous nous sommes heurté.e.s aux mêmes défiances : « Êtes-vous vraiment victimes ? Qu’est-ce que vous aviez bien pu faire pour mériter ça ? » Quand tu as été blessé par la police, la Civi bloque toute indemnisation avant le procès, au cas où la victime serait en fait… coupable.

4.
La procédure au long cours et le collectif 8 juillet (2009-2016)

Entre le dépôt des plaintes contre les policiers et le procès, sept ans ont passé. Comment avez-vous occupé ce temps ?

Alice : À partir de là, notre question a été : qu’est-ce qu’on fait du temps de la justice ? Que fait-on en attendant un procès qui aura lieu dans des plombes ? Et s’il arrive, comment utiliser le procès à d’autres fins que celles de l’institution judiciaire ?

Serge : Dès le tout début du collectif, on s’est dit qu’on allait en justice pour en faire aussi autre chose. Surtout qu’à l’intérieur même du collectif, il y a différentes visions de la justice. La plupart des comités Vérité et Justice qui se forment quand quelqu’un est tué ou mutilé par la police se heurtent à des classements sans suite de leurs affaires, ou perdent leurs procès. Parce que l’enquête a été foireuse, parce que des preuves ont disparu, des témoignages ont été tronqués, bref tout un tas de magouilles pour disculper les flics.

Sur l’histoire du 8 juillet, on a vite vu que l’enquête n’allait pas pouvoir escamoter tous les témoignages extérieurs qui contredisaient les mensonges des policiers. Pour une fois dans une histoire de violence policière, on avait des billes pour pousser à une condamnation devant les tribunaux. On bénéficiait d’une certaine focale médiatique, et on s’est aussi dit que ça devait être une occasion d’en faire profiter les autres histoires, celles qui sont généralement passées sous silence.

Contrairement à plein d’histoires qui pètent à la gueule de gens qui ne sont pas organisés, là, c’est arrivé dans un cadre où les gens avaient l’habitude d’agir ensemble dans des rapports de force politiques…

Victor : Oui, c’est arrivé en plein milieu d’un moment collectif, après l’expulsion d’un lieu occupé. D’où le nom du collectif « 8 juillet » : ce qui rassemble les gens, c’est à la fois une histoire et un événement partagés. Toute personne présente ce soir-là aurait pu être blessée par les tirs de flash-ball, ça aurait pu arriver à n’importe qui. Mais se réapproprier collectivement cet événement, c’était aussi aller au-delà de notre propre cas, la relier à d’autres histoires où la violence d’État s’exerce. D’où, dès le départ, l’idée d’enquêter sur divers moments et lieux où les flics avaient blessé et mutilé au flash-ball, et donc d’aller rencontrer des gens qui avaient vécu la même chose que nous, dans des contextes complètement différents. C’était une manière de ne pas nous laisser enfermer dans les catégories qui nous sont tombées dessus avec la médiatisation de l’affaire. Et cela a donné des rencontres extrêmement fortes, par exemple avec les proches d’Ayoub Bouthara, mutilé à Audincourt près de Montbéliard, ou la sœur de Lamine Dieng, tué dans un fourgon de police dans le xxe arrondissement de Paris – et tant d’autres..

Salma : On n’avait pas non plus attendu que ce genre de trucs nous arrive pour se pencher sur la question des violences policières. On savait déjà que la violence est inhérente à la police. Mais c’est vrai que quand tu perds un œil, tu rencontres différemment les gens qui ont vécu la même chose dans une banlieue anonyme.

En novembre 2014, on a donc organisé une rencontre de deux jours avec une quinzaine de personnes touchées par des tirs de flash-ball, dont certaines ont perdu un œil, et on a aussi invité des gens proches de personnes tuées par la police. Cela a permis de créer du réseau, de partager nos expériences, nos outils, les expertises, ce qu’on savait déjà de la justice, des avocats, des contacts de médias, comment garder l’œil sur son dossier pour qu’il ne disparaisse pas par magie comme c’est souvent le cas dans les affaires de violences policières…

Alice : C’était pile au moment des manifestations suite à la mort de Rémi Fraisse, qu’on a rejoint avec des pancartes fabriquées lors de cette première « assemblée des blessées, des familles, et des collectifs contre les violences policières ». On a pu aussi parler de ce que c’était d’être blessé dans sa chair par la police, de perdre un œil, avec des moments où les premier.e.s concerné.e.s pouvaient échanger entre eux seuls, comme une communauté des blessés, et d’autres moments pour s’organiser avec tout le monde.

Salma : Cette assemblée est un outil pour celles et ceux qui viendraient d’être blessé.e.s, mais aussi pour partager et rendre publiques l’expérience et la parole de ces blessés. En juin 2015, des blessés et proches de blessés participant à cette assemblée ont ainsi été entendus par une commission d’enquête parlementaire sur le « maintien de l’ordre », qui a eu lieu après la mort de Rémi Fraisse. Nous savions bien que cette commission n’était que de la poudre aux yeux. Elle a même aggravé les problèmes liés au « maintien de l’ordre », notamment en ouvrant la voie aux assignations à résidence préventives qui ont un peu plus détruit le droit de manifester lors de la COP21 ou du mouvement contre la loi Travail. Mais ce moment nous a permis d’élaborer un discours commun entre personnes touchées par les violences policières et de le rendre public[6. Cette intervention collective est disponible en ligne : https://collectif8juillet.wordpress.com/2015/06/01/intervention-de-lassemblee-des-blesses-lors-de-la-mission-denquete-parlementaire-sur-le-maintien-de-lordre/].

Serge : Au fil des rencontres avec d’autres blessés, on a pu vérifier que les armes dites non létales, au lieu de réduire les violences comme elles ont été vendues dans l’opinion publique, ont rajouté une strate supplémentaire à l’arsenal de répression et de terreur utilisé par les policiers, entre la matraque et l’arme de service. On s’est rendu compte en discutant avec des blessés à quel point le flash-ball n’est absolument pas une arme utilisée pour se défendre, mais plutôt pour punir et terroriser. Beaucoup de tirs de flash-ball ont lieu après les faits, pour punir un groupe, et non pour se défendre. C’est le cas par exemple avec Pierre Doulliard à Nantes, qui se fait tirer dessus après une expulsion, alors qu’il est séparé des policiers par une grille et sans arme. C’est une punition extrajudiciaire : les policiers s’érigent en juges, et décident de la culpabilité d’un groupe en mutilant certains de ses membres pour l’exemple. Malgré le fait que les prisons n’ont jamais été aussi pleines, les policiers prétendent que les juges ne condamnent pas assez, alors ils s’arrogent le droit de punir eux-mêmes.

Salma: Aujourd’hui les flics manifestent pour faire valoir leur droit à la « présomption de légitime défense », c’est-à-dire le droit de blesser ou tuer sans raison. Droit qu’ils ont déjà, au vu du nombre de personnes blessées, mutilées ou tuées par la police. Ils cherchent à obtenir un cadre légal pour des pratiques qui existent de fait, et sont couvertes par la justice. Beaucoup de gens en ont été témoins pendant le mouvement contre la loi Travail. L’utilisation massive d’armes dites non létales comme le flash-ball, les grenades de désencerclement, les gaz lacrymogènes, les grenades assourdissantes… a non seulement pour but d’en blesser un.e pour terroriser tout le monde, mais aussi de menacer celles et ceux qui veulent manifester qu’elles/ils risquent de perdre un œil ou d’être gravement blessé.e.s. Et cela dissuade effectivement beaucoup de gens.

5.
Le procès contre la police (21-25 novembre 2016)

Comment va se dérouler le procès et comment peut-on soutenir le collectif 8 juillet ?

Alice : Dans le collectif, on a toujours marché sur deux pieds, l’un politique, l’autre juridique. Travailler sur l’histoire et les effets du flash-ball et rencontrer les gens blessés par la police. On voudrait que le procès ressemble à toutes ces rencontres, en donnant la parole à différentes personnes croisées durant ces années, avec des gens de l’assemblée des blessés qui vont venir parler de leurs histoires, et du savoir commun qui s’est constitué depuis. Pourquoi ces armes sont utilisées, comment les policiers cherchent à nous terroriser, en quoi ce sont des armes punitives. On veut aussi parler de notre expérience commune face à la justice et à l’impunité policière, comment elle se fabrique, par exemple avec le premier communiqué de la préfecture qui retourne l’accusation en faisant de toute personne blessée ou tuée par la police un coupable.

Un des atouts de ce procès, c’est d’être parvenu à ce que trois policiers soient mis en accusation, et non un seul. Cela montre qu’on ne parle pas de bavure, ni de ce flic-là qui serait mal formé, ou qui aurait pété les plombs. Trois policiers doivent justifier leurs actes de ce soir-là, et cela va nous permettre de mettre en cause la police et son fonctionnement. Tuer et mutiler font partie des pratiques ordinaires de la police.

Serge : Il n’y a pas de solution miracle, pas un truc qui va tout changer à la situation actuelle. Dans ce genre d’événements, l’institution pousse à l’isolement, et ce qu’on peut faire, c’est se regrouper pour visibiliser l’ampleur de cette violence institutionnelle. Le procès va avoir lieu une semaine après la commémoration des attentats du 13 novembre 2015, et en plein mouvement de rue de certains policiers qui demandent à pouvoir tirer sur les gens plus librement encore. Malgré un énorme effort des flics, des politiques et des médias pour instrumentaliser des attentats suicidaires afin de construire une image de la police comme protectrice du peuple, l’adhésion populaire à un gouvernement par la police n’est pas totale. Avec le mouvement contre la loi Travail, les violences policières sont apparues aux yeux de beaucoup de monde, il y a de plus en plus d’affaires qui les mettent en cause. On a l’impression d’un mouvement schizophrénique dans les médias où d’un jour à l’autre, on saute de reportages qui disent : « Les policiers sont là pour nous sauver » à des sujets qui affirment : « Les policiers sont des fous qui nous tirent dessus et tapent nos enfants  ». Sans que jamais les deux choses ne soient reliées.

Salma : Un autre enjeu du procès est de pouvoir habiter l’espace et le temps hors de la salle d’audience, en organisant des débats, des actions, des rassemblements pour réfléchir au rôle de la police.

Alice : Il y aura plusieurs événements en amont, pour informer et pour récolter de l’argent : une réunion publique à Montreuil, une discussion au Rémouleur, une autre avec Pierre Douillard sur son livre L’Arme à l’œil au café-librairie Michèle Firk, une cantine…[7. L’agenda détaillé de la mobilisation avant le procès est en ligne ici : https://collectif8juillet.wordpress.com/2016/11/08/programme-de-la-mobilisation/] On a vraiment besoin d’argent, entre autres parce qu’on fait venir plein de gens pour témoigner au tribunal, et que cela coûte cher en frais d’huissier. On appelle aussi à venir nombreux.ses lors du procès : ne nous laissez pas seul.e.s avec la police et la justice ! On organise également un rassemblement à Montreuil le mercredi 22 au soir, au milieu du procès, pour parler publiquement du 8 juillet, mais aussi des luttes locales actuelles comme celles des Rroms expulsés cet été du lieu où ils habitaient, ou le « collectif Baras », collectif de migrants occupant un immeuble de Bagnolet expulsable depuis septembre. Il y aura aussi beaucoup de moments de discussion avec les autres luttes en cours autour des violences policières, par exemple autour de la mort d’Adama Traoré. Le but, c’est de faire entrer le monde dans le tribunal, pour montrer que cette affaire, comme toutes les autres, n’est pas anecdotique : elle parle de la violence structurelle de la police.

Serge : Oui, il s’agira de parler de sur qui et sur quoi tire la police. Le soir du 8 juillet, ils savaient sur qui ils tiraient : sur une histoire et des pratiques politiques. Des pratiques locales, offensives, hétérogènes, auxquelles ils sont régulièrement confrontés dans la rue, et qu’ils estiment anormales. C’est ça que fait la police au quotidien : fabriquer la norme en s’attaquant à tout ce qui déborde.

 

Plus d’infos :

Le site du collectif 8 juillet .

Notes

1 La Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) était une autorité administrative indépendante créée par le gouvernement Jospin. Depuis mai 2011, ses missions sont désormais dévolues au Défenseur des droits.

« Il n’y a que l’amour qui nous fait venir dans les parloirs »

Pendant que Stéphane Mercurio tournait son documentaire à côté (2007) sur les familles de détenus, elle a rencontré Chantal Vasnier, qui a passé 34 ans de sa vie à aller voir en prison Georges Courtois1 Voir « Autoportrait en cagoule. Georges Courtois, malfaiteur professionnel », propos recueillis par Clémence Durand et Ferdinand Cazalis, Jef Klak no 2, « Bout d’ficelle », mai 2015, … Continue reading, son ex-mari. Entretien croisé.

Cet entretien est extrait du numéro 3 papier de Jef Klak « Selle de ch’val » paru en 2016, toujours en librairies.

Chantal est partie en ce mois d’août 2016. Elle nous laisse une force et une détermination à tout rompre.

Comment est née l’envie de faire un film sur les familles de détenus ?

Stéphane : C’était un hasard. Une amie anthropologue, Anna Zisman, avait remarqué l’hôtel Formule 1 près de la prison de Montpellier. Sans rien connaître à la vie des familles de détenus, il y avait quelque chose d’assez cinématographique dans ce lieu, si l’on se donnait la peine de s’y installer pour regarder ce qu’il s’y passait. J’ai commencé à travailler sur cette idée, et fait le tour des lieux d’accueil, pour voir. J’ai fini par passer quatre ans sur ce film. Parfois, on ne sait pas dans quoi on met les pieds.

On a commencé une série de repérages avec Anna. Comme il n’y avait pas de budget, je me suis finalement installée à la maison d’accueil de Fresnes : c’était pas loin et donc pas cher pour la production. Dès le début, j’ai été stupéfaite de voir à quel point la prison résonnait en creux dans ce lieu-là. Je ne pensais pas que l’arbitraire était aussi palpable, avec les interdictions faites aux familles d’apporter telle ou telle chose pour les détenus, par exemple. Ce qui m’a aussi surprise, c’est que je n’imaginais pas à quel point c’était un univers féminin, et comment ça allait parler d’amour. C’est un lieu où il y a quelque chose d’extrême, de poussé jusqu’au paroxysme de la relation homme-femme. Il y a un peu de l’histoire de Pénélope, qui attend chaque jour sur son métier à tisser le retour de son amour.

Peu de travaux existaient sur le sujet, et l’image de la femme de détenu était un peu caricaturale, genre la belle gonzesse amoureuse d’un gangster qui vient témoigner sur les plateaux de télé. En rencontrant l’ordinaire de ces situations, le sujet m’a accaparée, mais je ne savais pas pourquoi : on ne sait pas très bien, en faisant un film, ce qui s’y joue exactement. On le découvre plus tard, quand on nous demande ce qu’on a fabriqué.

Au départ, le repérage à Fresnes était destiné à réaliser un film pour la télé. à l’époque, j’avais vu comment se déroulait le moment des colis de Noël que les familles préparaient pour les détenus, et je pensais faire un film pendant le mois de décembre, autour de ce moment. Il fallait du temps pour nouer des contacts, et à ce moment-là, un nouveau directeur est arrivé à la prison. Il nous a convoquées avec ma productrice, Viviane Aquilli, et nous a demandé : « Mais de quel droit avez-vous commencé les repérages sans mon accord ? » J’ai cru que c’était une blague… Lui, ça faisait quinze jours qu’il était là, et moi huit mois. On était certes sur le domaine pénitentiaire, mais dans le lieu d’accueil, avec les familles. Il n’y avait pas de contrôle, et je ne vois toujours pas pourquoi j’aurais eu besoin d’une autorisation du directeur.

Ce refus a été catastrophique : huit mois de boulot comme envolés. On a quand même bataillé, avec Viviane, et grâce au réseau associatif qui gravite autour de la question carcérale, on a fini par trouver l’association Ti Tomm. Elle mettait à disposition des familles une petite maison en face de la prison, qui appartenait à la ville de Rennes, et donc la question de passer par l’administration pénitentiaire ne se posait plus. On s’est installées là, ce qui au final était beaucoup mieux qu’à Fresnes où l’espace pour attendre les visites est tout petit, bondé, très speed, avec pas mal de gens qui ne veulent pas être filmés… La maison d’accueil de Rennes était en revanche un vrai espace dédié aux familles, avec un petit jardin ; ça permettait d’avoir des relations plus posées et de faire de vraies rencontres, comme avec Chantal…

Chantal, pendant les 34 ans de prison de Georges, tu as dû voir des évolutions dans les parloirs et les lieux d’accueil des familles…

Chantal : Ça, j’en ai faits des parloirs ! Les pires, c’était à la Santé, je crois. Je venais de Nantes, avec les enfants : il y avait un dérouleur de numéros à l’entrée, comme à la Sécu. Il fallait prendre un numéro avant 9h le matin, et revenir à midi avec. C’était le parcours du combattant : qu’il neige, qu’il pleuve, on faisait la queue sur le trottoir. En plus, à l’époque, il y avait Georges Ibrahim Abdallah[2. Militant communiste libanais, considéré comme le chef de la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL), condamné en France à la réclusion à perpétuité pour des actes terroristes.] dedans, du coup, on avait le pistolet mitraillette pointé sur nous : « Montez sur le trottoir, montez sur le trottoir, montez sur le trottoir… »

C’est court un parloir, trois quarts d’heure, parfois une demi-heure – je me suis même vue faire Nantes-Paris-Nantes pour vingt minutes… Dans à côté, on voit une dame qui habite Rennes et dont le fils, qui vient juste d’avoir 18 ans, est transféré à Saint-Brieuc. Elle a cinq enfants, pas de permis… Si elle veut le voir, elle doit faire le trajet à chaque fois pour vingt minutes de parloir. Il faut prendre des trains, payer les billets, faire garder les plus petits…

Nous, les familles, on n’existe pas pour l’administration pénitentiaire. En fait, on les emmerde quand on vient au parloir. Ça leur fait du travail en plus, c’est tout ce à quoi ils pensent. Quand les lieux d’accueil de familles appartiennent à la prison, on y va le moins possible. Quand on fait par exemple le trajet Nantes-Lorient-Nantes, on arrive dans la ville à 11 h le matin, onaleparloirà15h,puishop!on reprend le train retour à 18h ou 19h. Si le lieu d’attente n’est pas accueillant, on n’y passe pas toute la journée : on va dans un café, on s’arrange pour arriver à la dernière minute. Alors qu’à Ti Tomm, on pouvait y passer plusieurs heures entre les deux trains. C’était un endroit agréable, où on pouvait se faire un café, avec un micro-ondes pour se réchauffer les repas…

Là-bas, seule la borne où l’on prend les rendez-vous appartenait à la prison. Du coup, quand il n’y avait plus de papier, il fallait attendre que les gens de la pénitentiaire soient décidés à venir la remplir, sans quoi on ne pouvait plus faire nos parloirs. Mais autrement, c’était complètement indépendant de la prison, qui n’avait aucun droit de regard sur ce qu’il s’y passait. C’est rare, et ça disparaît de plus en plus : même Ti Tomm n’existe plus aujourd’hui. La prison de Rennes a été délocalisée hors de la ville, et pour attendre les parloirs, il n’y a qu’un local, qui appartient à l’administration pénitentiaire. Avant l’ouverture, ils voulaient mettre une caméra ou un surveillant. Les bénévoles ont été obligés de se battre pour leur faire comprendre qu’on est des familles, et qu’on n’a pas à être surveillées comme des détenus !

Et cette borne dans la maison d’accueil, elle sert à quoi exactement ?

Chantal : On lui présente notre permis de visite, qui est codé. Une liste de jours et d’horaires est proposée, et on choisit les dates et heures des parloirs pour les trois semaines à venir. C’est un grand progrès par rapport au téléphone : on ne pouvait prendre qu’un rendez-vous à la fois, le matin uniquement, et il fallait appeler, appeler, appeler, et ça sonnait toujours occupé – pas facile, quoi.

Dans les maisons d’accueil, quels sont les liens entre les femmes présentes ?

Stéphane : Pour elles, c’est pas simple de parler de ce qu’elles vivent à l’extérieur, à la famille, aux amis ou au boulot. Il y a souvent un regard, un jugement. Au parloir, elles ne peuvent pas trop parler non plus, parce que « le pauvre, il est en détention, donc on va pas en rajouter ». Au final, il n’y a aucun espace de parole pour elles. Le moment avant le parloir est donc important : c’est là où elles peuvent partager ce qu’elles vivent avec d’autres.

L’administration pénitentiaire a construit de nouveaux lieux d’accueil pour les familles, souvent avec des caméras ou des surveillants, mais leur présence bouleverse totalement les rapports qu’elles ont avec le lieu et entre elles. Tu ne peux pas te sentir à l’aise ni te confier avec un œil au-dessus de toi.

Chantal : On est des « familles de détenus », donc on n’est pas fréquentables : l’entourage a un regard négatif sur nous, dans le voisinage, au boulot, parfois dans la famille. On apprend à encaisser les regards de travers, les paroles pas gentilles, mais au bout d’un moment, ça devient trop lourd. Dans les maisons d’accueil, on peut s’exprimer, on peut en parler. Personnellement, ça a été une forme de thérapie. Je me suis vidée – chose que je ne pouvais pas faire avec les gens autour de moi.

Avec le film, une porte s’est ouverte : on pouvait s’avancer publiquement, montrer le bout de son nez et en parler au-delà de nous. L’aspect reportage a également permis d’informer d’autres gens sur ce genre de situations, cela nous a offert une possibilité d’agir. Quand on a vu qu’on pouvait faire confiance à Stéphane, on l’a un peu happée en lui disant : « écoute-nous ! »

Stéphane : Pendant le tournage d’à côté, j’ai été stupéfaite de voir à quel point les femmes, puisque c’était essentiellement des femmes, s’étaient emparées du micro.

Chantal : Avec les autres femmes, il y a des échanges, on s’aide, on se remonte le moral. Aucune ne demande aux autres pourquoi le détenu est là. C’est quelque chose qu’on respecte. Ils vont être jugés, alors entre nous, on n’a pas besoin d’en rajouter : on est des familles de détenus, solidaires en tant que telles. Quand j’allais à Rennes voir mon mari, je partais souvent la veille, je dormais chez Séverine [autre femme de détenu qu’on voit dans le film], juste pour passer du temps avec elle, avec ses enfants. Il y a des liens forts qui se créent entre nous. On se comprend.

Et pour les enfants, comment se passent les parloirs ?

Chantal : Un parloir, c’est une pièce, t’es assis, c’est pas vivant. C’est pas grand-chose, mais ça maintient fort les liens, pour les enfants aussi, qui vont voir leur papa trois fois par semaine, ou au moins le mercredi et le samedi. Mes enfants, je ne les ai jamais obligés à venir ; il ne faut pas que ce soit une corvée pour eux. Quand ils étaient tout petits, je ne leur demandais pas leur avis, bien sûr. Mais quand ils ont été en âge de comprendre – 12 ou 14 ans – je culpabilisais de leur imposer cette vie-là. Alors je leur ai demandé : « Quand même, je vous impose ça, vous m’en voulez pas ? » Ils m’ont répondu : « Mais maman, tu nous imposes papa, il manquerait plus que le contraire ! » C’est une drôle de vie pour eux, mais c’est une vie presque comme les autres. Quand j’avais demandé à ma fille aînée comment elle vivait ça, elle m’a répondu qu’en trois quarts d’heure, elle le voyait peut-être plus que ce que les pères de ses copines leur accordaient comme temps. Je me dis qu’elle n’avait pas tort, parce que mine de rien, c’est assez intense.

Je suis allée une fois dans une prison en région parisienne qui organisait un goûter le jour de la fête des pères, avec les papas et les enfants, sans les mamans. Ils faisaient ça dans la salle de sport, et les enfants pouvaient courir. D’habitude, pendant les parloirs, les détenus ne voient pas leurs enfants courir et tomber. Ils ne peuvent pas les consoler. Là, ils voient qu’on peut tomber et pleurer parfois, que c’est pas toujours drôle.

Il y a des moments assez forts dans le film, avec certaines femmes qui craquent, et qui sont soutenues par les autres présentes…

Stéphane : Certaines femmes qui viennent au parloir ont leur vie suspendue à la prison, comme si tout ce qui se passait à l’extérieur n’était qu’une parenthèse.

Chantal : Je pense que j’ai tenu aussi longtemps parce que j’ai refusé de rentrer dans ce schéma. Mais quelqu’un comme Séverine dit aussi dans le film qu’en une heure et demie de parloir, elle a une relation d’amour plus forte que la plupart des gens qui vivent tous les jours dans la même maison. Dans à coté, il y a une dame, en larmes, qui dit : « On est punies d’aimer quelqu’un qui a fait une connerie. » Moi aussi, je le dis. Il n’y a que l’amour qui nous fait venir dans les parloirs pendant aussi longtemps, seuls les sentiments permettent de résister à tout ça. J’aurais pu me dire au bout d’un moment « ça suffit », mais c’est une question de lien entre lui et moi. Les détenus deviennent vite égocentriques. Ils s’imaginent que ce sont eux les victimes, c’est-à-dire que ce sont eux qui sont à plaindre, et ils ne se rendent pas compte de ce que les familles vivent. Moi, je n’ai pas vécu ça. Il ne m’a jamais imposé de venir à tel rythme, jamais reproché de ne pas être venue pendant trois semaines… J’ai fait mes choix et n’ai pas eu besoin de les réaffirmer durant toutes ses années de détention : si j’ai décidé de ne pas couper les ponts, autant aller jusqu’au bout. Cela dit, il ne faut pas s’obliger à y aller toutes les semaines.

Stéphane : Je pense quand même qu’il y a une part très importante d’imaginaire dans ces relations. Parfois, elles viennent de rencontrer leur homme au moment où il est incarcéré, du coup, il y a une soif de vivre plus. Et une relation fantasmée.

Chantal : Quand deux personnes se voient tous les jours, elles s’engueulent parfois, mais elles se réconcilient deux heures plus tard en général. Au parloir, si tu commences à t’engueuler, c’est fini, tu repars avec ça, et au parloir suivant, t’es toujours sur l’engueulade. D’un parloir à l’autre, la relation est suspendue. En même temps, un parloir, c’est un endroit où les familles ne vont pas raconter les ennuis qu’elles ont à la maison : le détenu ne peut rien y faire, il n’a pas besoin de s’inquiéter pour rien. En gros, il y a deux sortes de détenus : ceux qui racontent les problèmes qu’ils ont à l’intérieur, et ceux, comme Georges, qui ne se plaignent jamais de leurs conditions de détention devant leurs proches.

Stéphane : Mais ce silence crée du fantasme aussi… Il y a beaucoup d’angoisse sur ce qui peut arriver à l’intérieur. Quand je me suis rendue à Rennes pour tourner la première fois, j’avais entendu parler de l’histoire de Georges Courtois, et je savais que Chantal allait dans la maison Ti Tomm. Je me disais qu’elle connaissait trop bien la prison, et que je préférais rencontrer des femmes qui découvraient cet univers, pour que le spectateur le découvre avec elles. Mais la première fois que j’ai filmé Chantal, Georges n’était pas là, elle n’avait pas pu le voir, et je l’ai vue littéralement nouée par l’angoisse, en train de se demander ce qu’il avait pu arriver, s’il était ci ou ça, s’il était chez le juge… Je me suis dit « Au bout de tant d’années, elle est toujours prise par cette angoisse ! » Je trouvais ça incroyable : qu’on ne s’habitue pas. Toutes les familles vivent dans la peur. Je me souviens d’une maman qui se demandait à chaque fois si elle allait retrouver son fils entier. Elle ne disait pas clairement ce qu’elle craignait, mais j’imagine qu’elle avait peur des suicides, des bagarres, des viols, de tout ce qu’on pense sur la prison…

Chantal : Là, quand j’étais angoissée, c’est parce que je sais que la prison dispose des détenus et que ça m’échappe. S’il n’est pas là, il est peut-être à l’hôpital, mais c’est une personne majeure, donc ils ne te disent rien du tout. Les hôpitaux aussi sont tenus de ne te donner aucun renseignement, donc s’il est à l’hosto, je ne peux pas savoir lequel, et je me retrouve dans une situation d’impuissance totale.

à moins qu’il ait été transféré dans une autre prison. J’ai déjà vécu ça : j’allais le voir à Lorient, et arrivée sur place, il était à Fresnes. Et quand tu demandes où il est, on te répond qu’on n’a pas le droit de te le dire… donc t’attends le train de retour à 18h et tu retournes chez toi. Dans ces cas-là, ils mettent quarante-huit heures pour lui donner ses affaires personnelles. Il retrouve seulement alors son papier à lettres, ses timbres, et il peut faire un courrier qui partira quelques jours plus tard, une fois relu par l’administration. Bref, cette fois-là, j’avais mis huit jours pour savoir où il était.

Stéphane : Ce qui est tragique aussi, depuis quelques années, c’est qu’ils enlèvent toutes les prisons des centres-villes, ils les mettent toutes loin, sans desserte pour les familles, avec seulement un bus ou deux dans la journée, ce qui oblige souvent à prendre le taxi.

Chantal : Pour aller à la prison de Ploemeur, par exemple, tu prends un train jusqu’à Lorient, puis un bus jusqu’à Ploemeur, et arrivée là il faut aller jusqu’à une route de Larmor-Plage – les prisons ont toujours de jolies adresses, avenue de la Liberté, etc. –, à 2,8km. Là, ou bien t’as les sous pour un taxi, en plus des frais de trains, ou bien t’y vas à pied.

En fait, les familles se trouvent aussi soumises à l’arbitraire de l’administration pénitentiaire…

Chantal : Naïvement, on pourrait croire que des lois régissent les prisons. Mais non : chacune a son propre règlement (concernant par exemple les objets et les livres qu’on peut donner au détenu). Il y a des endroits où tu peux entrer avec une bouteille d’eau pour les gamins et d’autres non. On ne sait jamais pourquoi ni comment, c’est au bon vouloir de l’équipe pénitentiaire. Ça dépend du climat, du temps qu’il fait aujourd’hui. Il y a quelque chose de l’ordre de la dépossession. Tout est fait pour t’accorder le minimum de lien avec la personne qui t’est chère.

Stéphane : Je crois que la logique pénitentiaire, c’est une logique de sécurité. Tout est soumis à ça, aux quelques mecs susceptibles de s’évader, même s’ils sont très très peu. La logique sécuritaire est tellement forte que l’administration parvient difficilement à prendre en compte d’autres considérations. S’il y a un suicide, il n’y aura pas de sanction pour le personnel. S’il y a une évasion, alors là, des têtes risquent de sauter.

Chantal : C’est ce qu’ils te disent tout le temps : « Question de sécurité ». Mais qu’est-ce qu’ils croient ? Que s’ils me disent où ils ont transféré Georges il y a trois jours, je vais me mettre le long de la route avec un bazooka pour arrêter un camion invisible ?

Du coup, ça donne des relations tendues avec les matons ?

Chantal : Ça, on le voit peut-être plus dans l’autre film de Stéphane, à l’ombre de la République[3. Dans ce documentaire sorti en 2012, Stéphane Mercurio suit l’équipe du Contrôle général des lieux de privation de liberté (CGLPL), qui vient d’être créé pour mener une enquête sur les conditions des détenu.e.s en France. Les lieux de sa première mission : la maison d’arrêt de femmes de Versailles, l’hôpital psychiatrique d’évreux, la centrale de l’île de Ré, et enfin la toute nouvelle prison de Bourg-en-Bresse.] . C’est un point délicat, car ce qui est d’autant plus dur avec cet arbitraire, c’est que les surveillants ne sont pas tous des salopards. On n’a pas forcément affaire à une bande de monstres qui veulent nous pourrir la vie ; c’est aussi des gens, qui gagnent pas forcément des mille et des cents…

Stéphane : Le livre d’Arthur Frayer, Dans la peau d’un maton est éclairant sur ce sujet : c’est un jeune journaliste qui s’est fait embaucher comme surveillant. Il voulait rester longtemps, mais il n’a tenu que deux mois. Il raconte très bien comment la machine de l’institution prend le pas sur les individus. Trop de détenus, peu de formation, peu d’encadrement. Les jeunes surveillants sont lâchés très vite. Au bout de quelques temps, Frayer se retrouve pris dans la machine, et il n’est pas loin de déraper dans la façon dont il peut répondre aux détenus, les traiter, etc.

Dans à l’ombre de la République, j’ai tourné dans des établissements assez soft par rapport à d’autres, je suivais le contrôleur des prisons dans ses missions. Au début, ça m’embêtait un peu de ne pas avoir de prison surpeuplée dans le film, par exemple, mais au final, je me suis dit que le fait de ne pas voir des choses plus dures permet de mieux comprendre. Quand on a affaire à un mec qui se conduit mal, on se dit qu’il suffirait de virer ce genre de types pour que ça aille mieux. C’est sûr que si c’est « un salaud », ça n’arrange pas les choses, mais même si les gens sont plutôt sympas, de toutes façons, l’institution fait que les surveillants manquent de formation et qu’ils ont peur. Alors ils hésitent à ouvrir une porte et laissent parfois le désespoir à l’intérieur.

Chantal : Je crois aussi que les matons entre eux ont une mécanique bien huilée qui dépasse les individus. Si un nouveau n’est pas assez sévère, les autres se chargent de le remettre fissa dans le droit chemin.

Stéphane : On voit dans à l’ombre de la République qu’à l’île de Ré, où les surveillants le sont de père en fils, le directeur avait du mal à faire respecter certaines règles par un petit groupe.

Comment se passent les projections des films ? Quels retours avez-vous ?

Stéphane : à côté a fait découvrir la réalité des familles, même pour celles et ceux qui connaissent déjà le sujet des prisons. Faire parler des familles, donc des personnes innocentes touchées par la prison, cela permet de ne pas entendre le sempiternel « Oui, mais ils l’ont bien mérité » quand on parle des détenus. Par ce biais, on a pu poser la question de l’utilité de la prison, de sa pertinence et de son sens.

Chantal : On a aussi accompagné la projection du film dans des prisons, dans des centres de détention.

Quelles étaient les réactions des détenus ?

Chantal : « Je comprends pourquoi ma femme ne veut pas venir » ou bien « Moi, c’est pour ça que je veux pas que ma femme vienne »… Ça fait drôle quand t’entends ça.

Stéphane : Quand le film a été fini, les femmes de détenus m’ont toutes dit : « De toutes façons, c’est à eux que tu dois le montrer! » Ça leur est adressé en premier.

Et vous croyez que c’est la même chose pour les femmes qui sont en détention, si on inverse les genres ?

Stéphane : Quelle est la question ?

Est-ce que les hommes vont autant voir les femmes détenues ?

Stéphane : Et la réponse est ?

On pense que non…

Stéphane : Il y a très peu de mecs qui vont au parloir. C’est drôle, il y a même une maman qui venait voir son fils et qui disait : « Mon mari, il peut pas venir, parce que c’est trop dur pour lui. » D’abord il y a beaucoup moins de femmes en prison que d’hommes. Ensuite, les femmes sont souvent en prison à cause des hommes, soit parce qu’elles sont dans une histoire de complicité – et alors les hommes sont aussi incarcérés –, soit parce qu’elles ont tué leur mec et là, de fait, les hommes ne peuvent plus venir. Ça, c’est les « bonnes » raisons. Mais, à quelque exceptions près, même ceux qui pourraient y aller n’y vont pas. C’est comme la fidélité que certains hommes demandent aux femmes : elles savent qu’ils ne tiendraient pas, eux, de telles promesses !

Le même film n‘aurait pas été possible du côté des familles de femmes détenues. C’est pour ça que ça questionne aussi le rapport homme-femme. Il y a quelque chose d’assez sacrificiel dans le fait d’aller voir un homme en prison pendant des années, c’est quand même particulier, cette capacité. Mais du coup, c’est aussi une capacité à être dans un amour imaginaire…

Chantal : Tu rêves, mais quand il sort, t’es un peu déçue, quoi.

Stéphane : Voilà !

Chantal : La sortie, c’est plus dur que la détention.

Stéphane : J’ai remarqué au fur et à mesure que, parmi les femmes de détenus, il y a énormément d’anciennes femmes battues. Pas forcément par le mec qui est en prison. Mais aimer quelqu’un qui est à l’intérieur, ça permet peut-être quelque chose du style « on risque rien ».

Chantal : Ceux qui tapent ne peuvent plus taper parce qu’ils ne sont pas là, les alcooliques ne rentrent plus saouls parce qu’ils sont à l’intérieur, etc. Mais même en dehors de ça, la prison les infantilise tellement que quand ils sortent, on récupère un adolescent capricieux. Avec les longues peines, c’est quelqu’un qui se trompe d’époque, qui est du siècle d’avant.

Pour la dernière incarcération de Georges, j’ai été là pendant toute la détention et au moment des permissions, mais à la sortie, ça me faisait trop peur. C’était trop dur. J’ai refusé de le récupérer – ce qui ne nous empêche pas de nous voir, tout de même. Mais il faudrait être à la fois leur femme, leur mère, leur assistante sociale… T’as pas envie de ça, tu l’as attendu pendant de longues années, t’as juste envie d’être sa femme.

Pour les détenus aussi, ça ne doit pas être évident, la sortie…

Chantal : L’administration pénitentiaire en fait des enfants. Lors d’une sortie de Georges, il n’avait pas de carte Vitale et ils ne lui donnaient pas de double de sa déclaration d’impôts. Sur sa carte d’identité, faite à la préfecture de La Rochelle, ils avaient mis comme adresse « Saint-Martin-de-Ré ». Point. Pas de rue, pas de numéro. Allez faire des démarches administratives ou demander une carte bancaire avec une adresse pareille. Bref, s’ils les empêchent de gérer leurs papiers depuis l’intérieur, comment peuvent-ils se débrouiller une fois dehors ?

Les permissions avant la sortie permettent quand même un peu de s’y préparer. Mais le temps s’arrête quand ils sont en détention, et ils s’imaginent qu’en sortant, ils vont tout retrouver à la même place. Quatorze ans de prison, ça veut dire que ta fille qui a un an au moment de rentrer en a quinze à la sortie. Georges, ça lui a fait drôle de la voir sortir de la salle de bains maquillée, de l’entendre dire que son petit copain passait la prendre… Un exemple tout bête : lors d’une sortie, il avait décidé d’aller au supermarché tout seul pour faire les courses. Il tire sur le Caddie, et le Caddie ne vient pas. Une dame lui dit : « Il faut mettre une pièce de dix francs. » Il s’indigne : « Quoi ! Mais je vais pas payer un Caddie dix balles pour aller acheter des trucs ! » En prison, la télé ne leur montre pas ces petites choses de la vie quotidienne, c’est pas assez spectaculaire pour que la caméra s’arrête sur ce genre de petits automatismes de tous les jours. Ça peut faire rire, le coup du Caddie, mais il avait 50 ans quand c’est arrivé, et c’est une humiliation qu’il a prise en public. C’est une question de dignité, même s’il sait en rigoler.

Est-ce que les Unités de vie familiale (UVF[4. Les UVF sont des appartements meublés de 2 ou 3 pièces, séparés de la détention, où la personne détenue peut recevoir sa famille dans l’intimité. Au 1er janvier 2015, 85 UVF sont réparties au sein de 26 établissements pénitentiaires.]) permettent une meilleure relation entre les détenus et leur familles ?

Chantal : J’ai toujours refusé d’y aller. Parce que j’ai ma dignité, moi aussi. Je ne voulais pas subir le regard des matons qui se font leurs films dans leur tête. La première fois qu’on te l’accorde, c’est six heures, ensuite vingt-quatre, et ça peut aller jusqu’à soixante-douze heures. En revanche, ma fille allait voir Georges dans l’UVF avec ses enfants. Mais il faut savoir que le détenu doit tout acheter, la famille ne peut rien apporter. Et puis, c’est la carotte et le bâton : « Si tu ne te tiens pas tranquille, tu ne l’auras pas ton UVF. »

Stéphane : En Espagne, ils laissent sortir les détenus pour voir leur famille. C’est quand même mieux de ne pas enfermer les familles, même pour soixante-douze heures. Le problème, encore une fois, c’est que la prison est pensée sur le modèle de la détention des grands criminels. Mais sur les 66 000 détenus, moins de 10% sont là pour très longtemps. Le reste, c’est des petites peines, en moyenne neuf mois : des gars qui sont là souvent pour des bricoles.

Chantal : Les gens qui n’ont jamais eu affaire à la prison s’imaginent qu’elles ne sont peuplées que de ceux qui ont fait les gros titres. Jusqu’au jour où leur fils qui a bu un coup au volant, leur beau-frère qui a fait je ne sais quoi, s’y retrouve. Personne n’est à l’abri d’avoir un proche en prison. Surtout aujourd’hui : on rentre de plus en plus facilement en prison. Quand monsieur Tout-le-monde – qui s’est pris trois ou quatre mois pour état d’ivresse – sort, il n’a plus de logement, plus de boulot… Ce sont des conséquences importantes.

Stéphane : Les gens sortent plus pauvres, plus fous, plus malades, plus désocialisés, que quand ils sont rentrés.

Chantal : La prison, ça ne guérit de rien. Au contraire.

Vous avez le sentiment qu’aujourd’hui l’information sur ce qui se passe à l’intérieur est encore vivante, ou que la prison est oubliée ?

Stéphane : On ne peut pas dire qu’on vive la meilleure époque pour débattre sur l’intérêt des prisons. En ce moment, on dirait même qu’on a envie de mettre tout le monde en prison. Avec l’état d’urgence, personne ne moufte. Bon, mais c’est pas pour autant qu’on va se mettre sous la couette et attendre que ça se passe. Entendre la parole des gens concernés, qui vivent certaines réalités et ont un autre point de vue, ça permet de penser autrement, de penser contre, de décaler son regard, de se poser des questions. Ce que je ressens autour de moi, c’est un mépris social qui n’existait pas autant il y a dix ou quinze ans: les gens n’ont plus envie d’entendre la parole des pauvres. Car finalement, ceux qu’on met en prison, ce sont les pauvres. C’est aussi pour ça que je travaille sur un nouveau film sur les longues peines avec le metteur en scène Didier Ruiz.

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à côté • 2007 Documentaire • 92 minutes Réalisation : Stéphane Mercurio

écrit avec Anna Zisman Production : Viviane Aquilli Montage : Françoise Bernard Son : Patrick Genet Musique : Hervé Birolini Coproduction Iskra, .Mille et Une. Films, Forum des images

à l’ombre de la République • 2011 Documentaire • 100 minutes Réalisation : Stéphane Mercurio Production: Viviane Aquilli

Montage : Françoise Bernard Son : Patrick Genet Musique : Hervé Birolini Production Iskra, avec la participation de Canal + et de Planète Justice

Francisco de Goya – El amor y la muerte – 1799

Notes

1 Voir « Autoportrait en cagoule. Georges Courtois, malfaiteur professionnel », propos recueillis par Clémence Durand et Ferdinand Cazalis, Jef Klak no 2, « Bout d’ficelle », mai 2015, disponible sur jefklak.org.