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« Il faut avoir créé un désert agricole pour bâtir un cimetière du nucléaire »

« Il faut avoir créé un désert agricole pour bâtir un cimetière du nucléaire »

Depuis plus de dix ans, la Maison de la Résistance de Bure est le lieu emblématique de l’opposition au projet d’enfouissement de déchets nucléaires et au monde qui l’accompagne. Elle sert autant de dortoir aux personnes de passage que de salle de réunion ou de lieu d’information. Un endroit vaste et chaleureux, couvert d’affiches et d’autocollants divers, rempli de pancartes, de caisses de jus de quetsche et de militant.e.s de tous horizons. Ces derniers temps, outre les voitures de flics en patrouille à ses abords, il y a eu beaucoup d’agitation et de visiteurs, plus qu’à l’accoutumée.

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Il faut dire qu’il y a urgence. Le projet remonte certes à très longtemps (1994 pour les premières décisions étatiques, 1999 pour la construction du laboratoire), mais il est désormais en phase d’accélération, notamment suite à un pitoyable vote de l’Assemblée nationale le 11 juillet dernier1 « Déchets radioactifs à Bure: Le parlement vote la poursuite du projet controversé », 20 minutes, 12 juillet 2016.. Il n’est désormais plus question de laboratoire, mais bien de passage forcé à une phase-pilote industrielle, conduite par l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) et appelée Cigéo (Centre industriel de stockage géologique). Dans les faits, cela implique l’enfouissement programmé, à 500 mètres sous terre, des déchets les plus dangereux produits par la filière nucléaire française (dits de moyenne ou haute activité à vie longue). 3% du volume total des déchets pour plus de 99% de la radioactivité. Rien que ça. En clair, cette poubelle nucléaire forcément instable restera nocive pendant plusieurs millions d’années si le projet est mené jusqu’à terme. Ce qui n’est heureusement pas gagné…

L’Andra et ses supplétifs pensaient sans doute qu’il serait aisé d’imposer le passage à cette nouvelle phase : populations isolées, territoires sinistrés, syndicats absents, arrosage de subventions par les Groupement d’Intérêt public (GIP)[2. «  60 millions d’euros par an pour Meuse et Haute-Marne, ce n’est pas rien, alors qu’aucun déchet n’est arrivé. Depuis 1994, les subventions compensatoires augmentent d’année en année, objet de marchandage de la part des conseils généraux. Cet argent du nucléaire (fonds AREVA, CEA et EDF) est versé via un Groupement d’Intérêt Public (GIP) au service officiel du développement et de l’excellence du territoire ; autrement dit au service de l’installation de cette poubelle impossible à installer sans appât financier sérieux. Objectif : amadouer les élus locaux et en faire profiter tous les habitants, à leur insu. Tous futurs coupables sans le savoir ? Le piège est “parfait”, presque tous les projets doivent passer par une demande d’aide financière partielle au GIP. En 2011, le GIP Meuse a traité 437 dossiers et 212 communes sur 500 ont touché une subvention. Collectivités, entreprises, associations sont aussi largement concernées. Les dossiers traités sont multiples, touchant tous les domaines, habitat, urbanisme, culture, loisirs, écoles… » « Acheter tout un territoire », printemps 2013, Réseau Sortir du Nucléaire.]… Il y avait tout pour foncer. Si bien qu’ils n’ont pas pris de pincettes. La création de Cigéo n’était même pas officiellement avalisée (cela devrait être le cas en 2018), qu’ils ont commencé des travaux dans le bois Lejuc adjacent, censé accueillir une plateforme d’acheminement pour le labo souterrain. Ils ont déboisé plusieurs hectares, installé des engins de chantier, etc. Quand les opposants s’en sont rendu compte, ils ont appelé à un grand « pique-nique interminable » et ont une première fois envahi le bois le dimanche 19 juin 2016, s’installant pendant trois semaines, construisant des refuges et discutant des alternatives. Une fois expulsés manu militari, ils ont appelé à une manif de réoccupation, le 16 juillet, mobilisant des centaines de personnes. Rebelote : malgré la violence des flics et des vigiles privés de l’Andra (une vingtaine de blessé.e.s côté manifestant.e.s), ils ont repris le bois pendant quelques jours.

Aujourd’hui, alors qu’un vilain mur de deux mètres de haut ceinture une partie du bois pour cacher le chantier, les opposant.e.s viennent de remporter une belle victoire judiciaire[3. Lire « La justice suspend le projet d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure », Le Monde, 1er août 2016 et « Après leur victoire juridique, les associations et habitants déposent un nouveau recours », Bure Zone Libre.] : le tribunal de Bar-le-Duc a suspendu les travaux dans le bois, car l’Andra avait jugé pouvoir se passer de l’autorisation légale auprès de la préfecture. L’agence est donc tenue de faire machine arrière et de remettre le bois dans l’état où elle l’avait trouvé. Le mur qui enclot la forêt est quant à lui encore là, et le reboisement ne se fera pas du jour au lendemain. De quoi continuer la lutte pour les anti-nucléaire et pro-forêts, du coin ou de l’extérieur, qui appellent d’ores et déjà à un « week-end de mobilisation » les 13, 14 et 15 août prochains, avec notamment une « grande manifestation autour du bois » le samedi (11h pétantes, radinez vos tontons et tatas, plus d’infos ici).

Et si leur agenda semble aussi chargé que leur détermination, quelques-un.e.s d’entre eux/elles ont trouvé le temps de discuter en groupe pendant quelques heures, pour nous retracer l’historique de la situation sur place et nous livrer quelques joyeux instantanés de lutte.

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À titre individuel, pourquoi et comment vous êtes-vous engagé.e.s dans cette lutte ?

Nicolas : J’ai grandi en Lorraine, et aujourd’hui j’habite près d’ici. Je viens régulièrement à la Maison de la Résistance depuis deux ans. Je fais partie du collectif Terre de Bure, qui s’intéresse aux conséquences locales du centre d’enfouissement des déchets sur le foncier. Une problématique majeure. L’Andra possède déjà – ou a en réserve – 3 000 hectares, ce qui correspond au double de la surface du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Avec le collectif, on a par ailleurs réalisé des semis (de pommes de terre par exemple) en novembre et en avril derniers.

Gertrude : Je viens de Moselle, à une heure et demie d’ici, et j’ai longtemps suivi la lutte à distance via les copains qui allaient à la Maison de la Résistance. Il y a un mois, une semaine avant le début de l’occupation, je suis venue pour la Journée de 200 000 pas[4. « 200 000 pas à Bure, contre CIGÉO et son monde : pari tenu ! » ]. Au final, je suis restée, parce que je me suis rendu compte de l’ampleur de ce qu’il se passe ici. J’ai pris conscience de l’aberration du projet par rapport aux gens qui habitent le coin. Ne rien faire contre Cigéo, ce serait laisser la porte ouverte à d’autres projets tout aussi monstrueux dans des endroits ruraux tels que celui-ci. Les gens de l’Andra comptent beaucoup sur la faible densité d’habitant.e.s et la ruralité des lieux pour mener leur sale besogne dans un silence relatif : il n’est pas question de les laisser faire.

Marius : Je suis sur la route depuis un bail, sans attaches depuis un peu plus de deux ans, et j’avais en tête de passer par ici depuis un moment. Je suis venu pour la première fois en janvier, à l’occasion d’un chantier pour construire un plancher dans le bâtiment de l’ancienne gare qui a été racheté par les militant.e.s d’ici, à Luméville[5. Cette gare a été achetée il y a dix ans par un groupe d’opposant.e.s, via la SCI (Société civile immobilière) Les amis du rail. Comme elle est située sur le tracé initial des convois Castor transportant les déchets nucléaires, l’Andra a dû dévier de quelques dizaines de mètres le circuit d’acheminement des substances. La gare est actuellement un lieu en cours de réhabilitation par les opposant.e.s et sert d’outil de lutte, de lieu de rencontre pour les assemblées générales ou grandes mobilisations.]. Même dans cette période assez creuse en termes de lutte, j’ai pu me rendre compte des enjeux. C’était juste après la mort d’un ouvrier sur le chantier[6. « Meuse: un mort et un blessé sur le chantier du site d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure », La Dépêche, 26 janvier 2016. ] et j’ai pu voir l’ampleur des dispositifs de répression engagés pour museler la contestation à ce moment-là. J’étais de retour le jour où l’on a découvert le chantier d’abattage dans le bois Lejuc début juillet. On a alors pris la mesure de l’arrogance de l’Andra, puisque tout se déroulait en catimini. Comble du cynisme : la semaine précédant la destruction du bois, l’agence organisait une exposition dans son siège local sur la beauté des écosystèmes en forêt. Avec des arbres en plastique à l’intérieur…

En faisant pas mal d’autostop dans la région, j’ai par ailleurs pu me faire une autre image du nucléaire, qui jusqu’ici était une question plutôt lointaine et théorique pour moi. Les villages alentour ont tous été inondés d’argent par les GIP, afin de faire accepter le projet. Partout, on voit des bâtiments refaits, des salles municipales rutilantes, des éclairages publics flambant neufs.

Au-delà de la spécificité de cette lutte contre le nucléaire, il y a aussi une dimension anticapitaliste forte : la manière dont se comportent l’État et les nucléocrates sur ce projet recoupe d’autres méfaits commis ailleurs de manière plus isolée. Ici, on peut observer à la fois une concentration des nuisances, un mépris total pour les populations non urbaines, une corruption légalisée des consciences, la destruction des territoires et la violence d’État – tout se recoupe. L’Andra fait un peu figure d’entreprise infernale, comme Skynet dans Terminator ou E-Corp dans Mr. Robot. Il m’apparaît donc logique de lutter depuis ce territoire.

Violette : Je suis arrivée ici en m’intéressant aux aspects juridiques du problème. J’avais participé à quelques actions contre l’Andra dans le domaine de la géothermie. L’agence ment sur les réserves géothermiques en dessous de Bure : pour contourner les interdictions légales, elle a nié que le centre de stockage est prévu sous des réserves d’eau chaude[7. « Pour imposer le site de déchets nucléaires Cigéo, l’Andra aurait dissimulé une source géothermique », Reporterre, 5 janvier 2015.]. J’étais aussi présente l’année dernière au Camp anticapitaliste, lors duquel j’ai découvert une ambiance activiste à laquelle je n’étais pas habituée. Puis j’ai fait des allers-retours entre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Paris où j’habite, et ici. Finalement, j’ai décidé de passer un peu de temps à Bure à l’occasion de l’occupation du bois Lejuc, car je trouvais très beau le geste de défendre une forêt, un bois communal auquel les habitant.e.s d’ici sont très attaché.e.s. Cette occupation a été un des plus beaux moments de ma vie. Trois semaines aussi longues qu’intenses. J’ai fait partie des équipes qui ont mené plusieurs démarches plutôt légalistes et citoyennistes pour éviter l’expulsion, mais rien n’y a fait. Au final, elle s’est déroulée dans une grande violence.

Ces travaux dans le bois ont été réalisés sans autorisation[8. Voir note 3.]. Toute cette entreprise de destruction menée par l’Andra depuis une vingtaine d’années n’est même pas fichue de se donner une vitrine légale conforme à ce qui est attendue d’elle. Bien entendu, on se battrait quand même si elle pouvait produire l’autorisation, mais le fait qu’elle s’en passe est d’autant plus stupéfiant. Au fond, on a affaire à des bandits en col blanc qui tabassent la population civile avec des agents de milice privée[9. « La répression gouvernementale commence à se servir de vigiles privés armés », Reporterre, 25 jiullet 2016. ], lesquels prennent plaisir à taper sur du militant pacifiste. Leur manière d’agir correspond à ce qu’ils sont au fond : des crapules, des véreux.

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Comment vous inscrivez-vous dans l’histoire de la lutte menée contre ce projet depuis une vingtaine d’années ?

Nicolas : Il y a effectivement plusieurs générations qui se sont opposées à ce projet, depuis ses balbutiements. Cette histoire nous porte. À l’époque, ces personnes-là avaient déjà subi des pressions très agressives. Si l’Andra est venue installer son projet d’enfouissement ici, c’est parce qu’elle s’était fait dégager de partout ailleurs. L’Andra, c’est une institution qui n’a au final quasiment qu’une seule mission : trouver un endroit où enterrer la poubelle du nucléaire, puisque la France n’a plus le droit de jeter ses déchets en mer[10. « Les déchets immergés », Andra, Inventaire 2012.].

Car en cinquante ans de progrès technique, les technocrates n’ont eu qu’une idée : passer de la mer à la terre. Et quand l’État a vu que l’idée d’enfouir les déchets ne plaisait pas aux populations habitant à proximité, ils ont alors fait la proposition d’un laboratoire, histoire de préparer les habitant.e.s à avaler la pilule. Une fois le laboratoire installé, le site devait venir naturellement, sans faire de vagues…

Avec l’Andra, il y a toujours un avancement qui n’en est pas un, un faux départ permanent qui déjoue la contestation. C’est ainsi qu’au fur et à mesure le territoire a été occupé : ici un mur, là un trou, là un musée, et plus loin un bâtiment d’archives… Reste qu’à les écouter, ils ne font rien : ils se contenteraient d’étudier la « possibilité de ». Les règles du jeu ne sont jamais définitives, et l’annonce officielle du début du chantier toujours reportée.

En débarquant à Bure, ils avaient annoncé aux élus qu’il y aurait construction de deux autres laboratoires de recherche souterrains, affirmant qu’ils décideraient plus tard lequel des trois serait le plus propice à un chantier. Mais une fois le premier bâti, il n’a plus jamais été question d’en construire d’autres !

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Pourquoi s’installer ici en particulier ?

Nicolas : Cigéo est avant tout un laboratoire politique, qui se fonde sur une domination de classe : ils sont venus ici car il y a peu de gens, plutôt pauvres, peu organisés et de plus en plus âgés. Même au niveau agricole, il y avait très peu de syndicalisme, avec une population vieillissante. Enfin, le lieu choisi est loin des grands axes de circulation et situé aux frontières de trois départements, donc avec des classes politiques divisées.

Au début de son histoire, l’industrie nucléaire était sous la houlette du ministère de l’Industrie. Elle est finalement passée sous celle du ministère de l’Environnement, ce qui dit beaucoup en matière de discours. En arrivant ici, les nucléocrates se sont empressés de construire une « Écothèque », de promouvoir des actions pour l’environnement : l’Andra accueille notamment les établissements scolaires pour des sorties pédagogiques sur la forêt. Il s’agit d’un plan pensé sur plusieurs générations.

Heureusement, on a vu de notre côté aussi plusieurs générations de militant.e.s se passer le relais sans jamais abandonner la résistance. C’est un début de victoire.

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Vous parliez de la dimension foncière. Quelle est son importance ?

Nicolas : Elle est fondamentale. Ici, le remembrement a été fait dans les années 1950 – assez tôt, donc. Il n’y en a plus eu jusqu’aux années 1990 et l’arrivée de l’Andra, qui a pris le rôle d’animateur foncier. En restructurant les exploitations agricoles avec l’aide de la Safer (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural), l’agence a fondé ses premières alliances : ses « experts » ont compris avec qui il fallait se mettre bien, à qui il faudrait graisser la patte, lesquels des petits propriétaires ils pourraient dégager. Ils ont patiemment acheté des lopins de terre, notamment aux gens qui partaient. C’était souvent des terrains un peu ingrats, où l’agriculture ne donnait rien. C’est comme ça qu’ils ont installé le labo. Puis, peu à peu, ils ont acheté plus loin, partout dans la région, pour pouvoir faire des échanges. Un jeu hyper patient, mené plus particulièrement par un ingénieur en agriculture, siégeant à la Chambre d’agriculture de Lorraine et catapulté négociateur foncier pour le compte de l’Andra. Il a passé dix ans à sillonner les lieux en 4×4, à manier la carotte et le bâton, les coups de pression et le chéquier : Emmanuel Hance – l’Andra personnifiée[11. Voir « Une action contre l’accaparement des terres par l’ANDRA », Indymedia Nantes, 10 août 2015.].

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C’est votre super-vilain ?

Marius : Oui, il y a de ça. Les gens du coin en parlent comme d’une forme de diable, avec un côté un peu médiéval : « S’il vient frapper à ta porte, tu ne t’en sortiras pas… » Il est vraiment craint par ici.

Nicolas : Et il a fait un boulot très important pour eux. Aujourd’hui, sur les 3 000 hectares qu’ils ont accaparés, on en compte 2 000 de forêt et environ 1 000 agricoles. Avec des bouts de friche, de voies ferrées, quelques bâtiments. Bien entendu, tout cela a été acheté au-dessus du prix du foncier, ce qui a rendu les choses plus acceptables : « Ton terrain vaut 3 000 et tu te demandes si tu en tireras 2 000 ? N’aie crainte, l’Andra te l’achète 5 000. » C’est une méthode mafieuse. Au final, pour le budget de l’Andra, ces prix ne représentent que des cacahuètes.

Le pire, c’est que cette politique permet de diviser les gens. Quand on a commencé à dresser un diagnostic foncier, à travailler sur cette question de la terre, on s’est rendu compte que les gens disaient tous la même chose : il y avait toujours un voisin qui avait craqué plus tôt, qui, lui, mériterait un coup de fusil. Ils tournent leur colère vers ce voisin. Et parfois vers eux-mêmes, sous la forme de regrets. Mais jamais contre l’Andra. C’est là que l’agence a réussi son coup : elle n’est pas perçue comme responsable. Emmanuel Hance a certes cristallisé un peu de cette rage, mais c’est tout. La colère est diffuse, parce que tout le monde a soit vendu, soit quelqu’un dans sa famille l’a fait. Et cela ne concerne pas que les agriculteurs, mais également les propriétaires fonciers, ce qui fait beaucoup de monde. Sans oublier les quelques emplois créés par l’Andra pour les ménages ou la sécurité des sites.

Marius : Pour comprendre la situation actuelle du foncier, il faut remonter plus loin que ça, avant l’arrivée de l’Andra, et analyser ce qui a permis à l’agence de prendre les terres agricoles aussi facilement à des familles paysannes. C’est la modernisation et la concentration du secteur agro-alimentaire qui a rendu possible l’installation d’une entreprise telle que celle-ci, avec de telles pratiques. Les copains et les copines nous parlent des vieilles traditions de Lorraine ou de Meuse : les gens se réunissaient le soir, des terrains étaient partagés, du matériel collectivisé. C’est l’anéantissement de ces pratiques durant les quarante ou cinquante années ayant précédé l’arrivée de l’Andra qui a préparé le terrain. La disparition des entraides, de cette vie communautaire, a ouvert la voie. Ce n’est pas l’Andra qui est concrètement responsable de ça, mais l’agence vient s’enchâsser dans une logique globale, qui remonte à l’époque où apparaît le nucléaire, marquée par une offensive du capitalisme sur les territoires ruraux et les formes de vie qui y perdurent.

Violette : Concernant ces modes de vie collectifs locaux en danger, il faut quand même dire qu’il y a eu quelques résurgences ces derniers temps dans les luttes pour le bois Lejuc. Notamment sur les affouages, le fait d’aller chercher son bois dans le bois communal. Certain.e.s y restent très attaché.e.s parce qu’ils/elles faisaient ça gamin.e.s avec leur père, que leur mère le faisait avec leur grand-mère, etc. Il y a quand même un attachement à ces reliquats, à ces restes de communs. Je trouve ça très beau que la lutte anti-nucléaire réactive un peu ça.

Nicolas : Les paysanneries peuvent être vues comme des groupes organisés de résistance, porteurs d’autres mondes[12. À ce sujet, voir Sylvia Pérez Vitoria, Les paysans sont de retour, éd. Actes Sud, coll. «  Essais sciences humaines et politiques – Questions de société  », 2005.]. Elles partagent par exemple la pratique des « communs » – comme les affouages[13. Possibilité donnée par le Code forestier à un conseil municipal, pour que celui-ci réserve une partie des bois de la forêt communale pour l’usage domestique des habitants.] – et une relation pacifiée à la nature. Bref, elles vivent et proposent d’autres façon de se penser et d’agir au monde que celui de la marchandise et du court-termisme. Et c’est effectivement la fin des paysanneries, l’individualisme triomphant et l’essor du monde industriel qui ont ouvert la voie. Il faut avoir créé un désert agricole pour bâtir un cimetière du nucléaire. Aujourd’hui, on vit l’aboutissement du capitalisme, et pour ça, il a fallu des formes douces, patientes ; des stratégies de dépossession des mots et des pratiques populaires. Au point que l’on s’y perd. Qu’est-ce que ça veut dire 130 ans de projet ? 35 milliards de travaux ? 300 kilomètres de galerie ? On est face à des chiffres qui dépassent l’entendement. C’est vicieux, parce qu’on ne sait pas manipuler ces échelles. Et on voit bien que concernant un bon nombre d’éléments de la question nucléaire, ils ne maîtrisent rien non plus. Ils ne sont même pas capables de fermer un réacteur ! Mais c’est pas grave, ils ne seront pas là pour ramasser la merde… Ce qui est important pour eux, c’est que ça se fasse, que ça avance, ou du moins qu’on en ait l’impression, et tout ça en mobilisant une novlangue, en parlant par exemple de « synergie avec le territoire ».

Dans leurs discours dirigés vers les entreprises et les actionnaires, Cigéo est présenté comme le plus gros projet du siècle, le cluster nucléaire du troisième millénaire – pendant ce temps, ici, ils continuent à dire qu’ils ne font rien, qu’ils explorent avec la curiosité du gentil scientifique… Et surtout, ils pensent avoir endormi tout le monde avec un chantier aussi long. Lorsque nous avons occupé la forêt, ils ont été surpris, car ils pensaient que quelques bûcherons et une poignée de vigiles suffiraient à raser un bois en toute discrétion. Quand ils ont vu qu’on n’avait pas lâché la lutte et qu’on pouvait montrer les muscles, ils ont sorti les très gros muscles : c’en a été fini de la discrétion et de l’ouverture démocratique. Fin juillet, ils ont rameuté des compagnies de gendarmes mobiles, des porte-chars, des hélicoptères et des milices privées pour expulser violemment la vingtaine de militant.e.s qui pique-niquaient dans un bois. Au fond, nous les avons obligé à recourir à la force et à construire un mur de trois kilomètres au milieu de nulle part pour se cacher des regards. Avec ce mur, ils révèlent leur vrai visage. Finis les débats publics, les conférences de citoyens, les processus démocratiques : quand les gens s’opposent autrement qu’en paroles, la matraque revient.

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Qu’est-ce qui fait obstacle à une diffusion plus massive de la lutte ?

Marius : D’abord, il y a le regard posé sur le territoire. Quand tu viens ici en juin et qu’il fait 6 degrés, un temps de merde, que tu vois ce paysage de monoculture, que t’as des éoliennes partout, et que tu te dis que c’est vraiment dégueu, c’est une victoire pour eux. Pareil quand tu ne viens pas parce que c’est le bout du bout de la France : ça leur donne raison. Ils se sont installés ici pour ça.

Par ailleurs, ce qui revient beaucoup dans le discours des habitant.e.s de la région, c’est la soumission à la fatalité, que je n’avais jusqu’ici rencontrée que dans des systèmes narco-étatiques comme au Mexique, ou mafieux comme en Corse ou au sud de l’Italie. Les gens ne veulent pas s’opposer au projet, car ils/elles ont le sentiment que, quel que soit l’endroit par lequel on l’attrape, ce qui est en face est plus fort qu’eux. Ils/elles nous disent « C’est super ce que vous faites, vous avez raison de vous opposer, c’est pas clair leur histoire », mais ils/elles restent coincés entre la crainte et la fatalité. À leurs yeux, l’Andra a toutes les cartes en mains pour creuser ce trou et y enterrer ce qu’ils veulent. C’est ce que nous voulons contrer en résistant : créer des moments, des lieux, des envies, faire en sorte que ça soit plaisant, parvenir à donner envie aux gens – par exemple – de rester avec nous cet été. Parce qu’en habitant ici, on se met aussi à apprécier la Meuse, des vallées verdoyantes, des ciels étoilés et les baignades dans les rivières !

Nicolas : Il ne faut pas oublier qu’on fait face à un projet gigantesque bâti sur des fondations scientifiques fragiles – remettre la résolution d’un problème dans les mains des générations futures s’oppose à toute rigueur méthodologique – et qui peut s’effondrer à tout moment. L’accélération qu’on connaît aujourd’hui est politique, notamment via les lois qui s’enchaînent pour avancer les travaux. Il faut dire que l’Andra commence à avoir peur de fatiguer les notables et les patrons locaux, qui ne voient pas arriver les emplois et la croissance promis depuis si longtemps. Et tout cela s’insère dans une sale période pour le nucléaire : les projets d’EPR sont à l’arrêt, les centrales vétustes ne sont pas fermées faute de savoir-faire et de plans de secours, EDF est en déficit, Areva licencie, on découvre que certaines cuves ont des malfaçons, etc[14. Lire « EPR : la question de l’arrêt des travaux se pose “très clairement”, selon l’ASN », et « Défauts de la cuve EPR : les experts s’inquiètent depuis 2006 » Actu-environnement.com]. Du coup, accélérer sur Cigéo relancerait la machine.

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La filière nucléaire est passée maître dans la colonisation des esprits. Parvenez-vous à faire face au discours marketing de l’Andra ?

Nicolas : C’est étonnant à dire, mais il y a un élément qui revient souvent comme argument en faveur du nucléaire, c’est la télé. La télé et la machine à laver. La perspective d’une catastrophe nucléaire militaire a disparu de l’imaginaire. Ce à quoi les gens pensent quand on leur parle du nucléaire, ce n’est plus la bombe ou les irradiations accidentelles, c’est leur confort. Mais comment on va faire marcher la télé ou la machine à laver sans les réacteurs ? Cette déviation des obsessions – qui parle encore du danger nucléaire militaire ? – est une grande victoire de la filière. Ou alors, on nous renvoie à l’énergie à base de lignite[15. Roche sédimentaire composée de restes fossiles de plantes (vient de Lignine), le lignite est un charbon composé de 65 à 75 % de carbone. Il est utilisé pour le chauffage et pour produire de l’électricité. Le pouvoir calorifique inférieur (PCI) du lignite séché se situe aux alentours de 20 000 kJ/kg, ce qui fait qu’il est considéré comme un carburant peu rentable. Sa forte teneur en eau résiduelle et le PCI faible rendent le transport du lignite rapidement onéreux, son utilisation restant donc limitée aux alentours immédiats des exploitations.] utilisée en Allemagne, en nous disant que c’est une source d’énergie dégueulasse. Bien sûr. Mais on n’a jamais dit que le pétrole ou la lignite étaient propres. On dit juste que le nucléaire est sale.

Marius : Dans les luttes de territoire, il y a toujours une limite un peu cliché vers laquelle les gens finissent par te renvoyer. Si tu parles du refus de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, les gens te demandent « mais t’as jamais pris l’avion, toi ? ». À l’encontre des gens qui luttent contre la maxi-prison de Bruxelles, c’est « mais qu’est-ce qu’on fait des pédophiles ? ». Il y a toujours ces arguments extrêmes que les gens balancent au comptoir et qui leur évitent d’avoir à penser la chose. Concernant le nucléaire et son marketing, j’ai par exemple été impressionné par les commentaires des articles consacrés à Bure, dans Marianne, Libé, L’Express, etc. Chaque fois revenait cette idée que se montrer responsable passe par accepter de sacrifier un territoire pour réaliser cette poubelle nucléaire. Il n’y aurait pas d’autre solution. Et ils nous mettent directement en accusation : si on ne stocke pas ici, alors on laisse en surface où c’est plus dangereux, et c’est notre faute. En clair : c’est nous qui mettons en danger les générations futures.

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Quels souvenirs gardez-vous de la première occupation du bois Leduc, en juin ?

Marc : Dès le premier jour, nous avons construit un grand préau, dont les plans et les pièces avaient été préparés à l’avance. Un groupe l’a monté pendant que d’autres mettaient en place la cantine, et que certain.e.s s’affairaient à démonter les clôtures barbelées mises en place par l’Andra autour du bois. Dans les jours qui ont suivi, beaucoup de gens sont passés, des habitant.e.s du coin ou des ami.e.s venu.e.s de loin, avec des discussions dans la forêt qui nous changeaient du cadre de la Maison de la Résistance. On a ensuite construit La Rurale, un sleeping fait de branchages qui pouvait accueillir les gens de passage dans le bois pour dormir, puis des cabanes comme la Hutte des classes, et des barricades, etc.

La nuit, autour du feu, la parole se libérait, et nombre de sujets étaient abordés : le sexisme, les paysan.ne.s, la clandestinité, etc., sans que ce soit vraiment formel. Nous avions le temps de pousser loin certaines discussions. Même si l’occupation n’a duré que dix-huit jours, nous avons eu le temps de nous réapproprier peu à peu la forêt. Nous la vivions de l’intérieur, ce n’était pas seulement un espace à défendre, ni un foyer de sabotage, mais un lieu où nous avions nos marques.

Martha : Quand on est arrivé.e.s, il y avait des pyramides d’immenses tuyaux d’acier prévus pour le forage. Pendant l’occupation, on les a utilisés comme instruments de musique. On jouait des rythmes dessus. On en a même fait une flûte de pan géante en criant dedans…

Gertrude : Pendant un temps, ces matériaux de mort ont été transformés en jeu collectif.

Martha : Et puis un soir, on a sorti la disqueuse et on a joyeusement percé tous ces tuyaux pour les rendre inutilisables. On a allumé un feu dessus et dansé tout autour…

Gertrude : Dans la forêt, chacun.e trouvait sa place, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Tu pouvais te retrouver à faire la cuisine, à construire des chicanes défensives, à faire la vigie, à construire une cabane, etc. Sans forcer une organisation formalisée. On a appris à se connaître les un.e.s les autres, à travailler ensemble, à fabriquer plein de choses. On se sentait à l’aise, malgré les coups de stress et la peur de voir les gardes mobiles nous expulser. C’est assez paradoxal : tout en sachant au fond que ça n’allait pas durer longtemps, on construisait de plus en plus, comme si nous allions nous installer là pour de bon. Juste avant l’intervention des gendarmes, on projetait de bâtir une maison en rondins… En fait, on se disait que plus on construisait, plus on entraverait leur récupération des lieux. Donc on y allait gaiement.

On a d’ailleurs vite donné des noms aux lieux, et ils nous sont devenus familiers. Chaque barricade avait son petit nom. Par exemple l’entrée principale, qu’on considérait comme un véritable guêpier, a été rebaptisée la Guêpière, ce qui en changeait totalement le symbolisme.

Nicolas : L’expulsion a été d’autant plus violente qu’en plus de ces constructions et de cette réappropriation en cours, une partie d’entre nous était en train de négocier avec la préfecture – et disons-le clairement de se faire mener en bateau – depuis deux jours. Bref, on commençait à espérer rester plus longtemps. La fin a été violente et on a tou.te.s ressenti de la colère et de la rage, mais pas d’abattement.

Heureusement, on a enchaîné sur la manifestation de réoccupation une dizaine de jours plus tard. Il a alors fallu tout refaire, car les gendarmes nous avaient pris notre matériel. Lors de cette deuxième occupation, beaucoup plus courte, on a été plus sévèrement réprimé.e.s. Les vigiles ont été clairement mandatés par l’Andra pour nous mater, sous l’œil complice des gardes mobiles, lesquels ont regardé les vigiles nous tabasser. Ces derniers étaient même équipés comme des CRS, avec boucliers renforcés, casques et gourdins en bois.

Marc : Jusqu’à ce que les caméras de France 3 commencent à tourner, les gendarmes ont laissé la voie libre aux vigiles de l’Andra pour « casser du gauchiste ». C’était effrayant. Les flics, on commence à les connaître, à savoir quelles sont leurs limites – même si en ce moment, elles sont sans cesse repoussées. Tandis que les vigiles sont comme des chiens fous : ils imitent nos cris pour se faire passer pour des copains, ils passent de la tenue de civil à celle de guerrier en un rien de temps, et surtout, tous les coups sont permis pour eux.

Mais il n’y avait pas que les vigiles. Avant et après cette scène de violence brute, il faut rappeler toutes les tactiques qu’ils ont employées pour nous casser : un siège permanent de notre campement, des hélicoptères qui couvraient nos voix, des interruptions d’AG intempestives pour des motifs de vérification saugrenus, les contrôles routiers, etc.

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On a l’impression que ces occupations vous ont permis de prendre prise sur une lutte qui jusqu’ici s’étalait dans le temps, de la rendre concrète…

Vincent : Lors de la première occupation, nous étions partagé.e.s entre l’extrême fragilité et précarité de la situation (au niveau juridique ou du quotidien) et l’extrême puissance de pouvoir bloquer un projet aussi titanesque que Cigéo. Au final, cette forêt nous a enfin donné une prise sur un projet qui avance en se rendant invisible. Nous avions notre piquet de grève. Un lieu commun, un point de ralliement qui nous manquait dans la lutte antinucléaire, pour nous retrouver et avancer ensemble. La ligne qui nous a permis de tenir pendant ces deux occupations passe selon moi par trois points. D’abord la nécessité de nous défendre et de protéger un lieu, contre les vigiles de l’Andra, le dispositif policier et l’avancement du chantier. Ensuite, la nécessité de construire : cabanes, lieux de vie et de rassemblement. Et enfin, la nécessité de relier : ne pas oublier que c’est en habitant un territoire, en étant ancré.e.s localement qu’on peut créer une force.

Le lien avec les habitant.e.s alentour a été très fort, on avait des visites pour l’apéro tous les soirs, ou bien pour les projections de films qu’on a organisées, la déambulation de cirque, etc. Alors qu’ici tous les espaces ont été privatisés, répartis entre quelques grands exploitants, durant quelques jours la forêt est redevenue un commun. Mais pas seulement dans les mots : aussi dans les pratiques et dans les usages. On a d’ailleurs baptisé le préau monté le premier jour le Couarail, ce qui renvoie au lieu et au temps des veillées villageoises dans le patois lorrain. On tenait à ce que ce préau symbolise le rassemblement de toutes les composantes de la lutte, dans leur diversité.

Il y a une chape de plomb énorme sur ce territoire, de la résignation, de la fatalité. Certains pensent même que les déchets sont déjà enterrés, tant ils ont abandonné l’idée de s’informer et de résister. Mais cette chape de plomb peut se fissurer par des moments d’intensification, comme lors des occupations de la forêt. Certes, on est fragiles, on n’est pas nombreux, on a les gardes mobiles en face et des vigiles qui pèsent quatre fois plus lourd que nous, mais on peut avoir de la force qui s’étend au-delà de nous. Les gens commençaient à venir quand on a été expulsé.e.s, et c’est à peu près certain qu’avec plus de temps, quelque chose de beau et de fort se serait construit dans ce bois. On est content.e.s que personne ne soit poursuivi en justice, mais du coup, on réfléchit à présent aux perspectives de long terme : comment durer après le temps permis par la forêt ?

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Les médias parlent à votre sujet uniquement de lutte contre l’enfouissement des déchets, comme si vous refusiez de chercher une solution. Alors qu’au fond vous luttez davantage contre le problème, à savoir ce qui produit ces déchets extrêmement dangereux dont on ne sait rien faire de mieux que de les planquer sous le tapis…

Marius : Les médias majoritaires ne présentent jamais la réalité, à savoir que nous menons une lutte pour la fin du nucléaire, point. C’est le préalable à toute revendication : qu’on arrête de produire cette énergie, qu’on arrête de consommer dans des proportions telles que ça rend délirants les besoins d’énergie. C’est seulement après qu’on discutera de ce qu’on fait des déchets qu’on a sur les bras.

Nicolas : Pour l’instant, notre but et de pointer les incohérences, les mensonges et le système mafieux employé par la filière électronucléaire. On veut créer un débat public qui ne vise pas l’acceptation par les populations de ce qui est décidé pour elles, mais qui prenne en compte leur avis. Et cela passe par la création d’un rapport de forces avec une occupation sur le terrain. On ne peut pas se contenter de faire des chaînes humaines le long de la vallée du Rhône comme cela a été organisé au moment des élections présidentielles par le réseau Sortir du nucléaire. Non seulement de telles actions n’inquiètent en rien le gouvernement ou les entreprises du nucléaire, mais cela crée un grand sentiment d’impuissance collective. Tout le monde est là, à attendre dans le vent, jusqu’à devenir à moitié fou, qu’un mec passe en moto ou en vélo pour te filmer en train de donner la main à ton voisin ou ta voisine… Avec des actions de ce type, on n’obtient que de fausses promesses comme celles émises par Hollande pendant la campagne présidentielle de 2012 en faveur de réduction de la part du nucléaire dans la production énergétique française[16. Il s’était engagée à diminuer de 50 % la part du nucléaire dans la production d’énergie française d’ici 2025. Un objectif qui ne sera de toute évidence pas atteint.]. En occupant la forêt, non seulement on crée du commun, entre nous et avec les habitant.e.s du coin, mais on leur montre qu’on est prêt.e.s à s’interposer physiquement face à leur volonté de cacher sous terre les déchets gênants, et avec eux le problème du nucléaire.

Photos : Ferdinand Cazalis

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«  La tarantolata ne danse pas seule  »

(Entretien publié dans le numéro 1 de la revue Jef Klak, « Marabout », 2014.)

Chaque été pendant des siècles dans le sud de l’Italie, le rituel de la taranta faisait danser des communautés entières. Cinéaste, musicien, auteur d’une monumentale histoire de Marseille et d’un essai détonant sur les révoltes de banlieue1 Histoire universelle de Marseille. De l’an mil à l’an deux mille, 2006, éd. Agone, et C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis ! À propos de la révolte de l’automne 2005, … Continue reading, Alèssi Dell’Umbria a vécu en Italie, où il a beaucoup appris sur l’histoire de ce système magico-rituel.

En ce mois d’octobre 2016, il vient de publier Tarantella ! aux éditions de L’Œil d’or, une somme qui retrace l’histoire d’une danse et d’une transe, prises entre la dépossession qu’ont subie les paysans avec l’arrivée du progrès technologique et les tentatives de récupération marchande venues des nouvelles politiques culturelles… Le récit d’un voyage où les paysages évoqués sont avant tout sonores. L’auteur s’efforce d’y restituer l’intensité d’un langage dramatique, celui que les indigènes du Sud de l’Italie se sont créés depuis les temps antiques jusqu’à nos jours. De la danse des tarantate à la danse des couteaux, des chants de travail aux chants de prison, ces sons et ces gestes dessinaient le contour d’un monde qui continue de nous hanter, entre marginalité sociale et récupération spectaculaire. Travaillant tant sur la puissance des cultures subalternes, que sur une critique de la civilisation occidentale, s’interrogeant sur l’articulation de la politique et du langage, le livre échappe au final à toute discipline : il invoque tour à tour l’ethnomusicologie, la philosophie, l’histoire sociale et politique ou encore l’anthropologie…

Pour prolonger la lecture du livre, vous trouverez une vaste sélection de musiques traditionnelles sélectionnées par Alèssi Dell’Umbria, et classées par régions :

Dans ton manuscrit, tout semble tourner autour d’un rituel de possession et de transe – la taranta – qui s’est perpétué au moins jusqu’aux années 1960 dans le Salento[2. Le Salento correspond aux provinces de Lecce, Brindisi et une partie de la province de Taranto, soit le talon de la botte italienne.]. De quoi s’agit-il et d’où vient-il ?

Le rituel de la taranta me sert de fil conducteur pour reconstituer divers moments d’une cosmogonie éclatée, laquelle plonge ses lointaines racines avant l’impérialisme romain : dans la Grande Grèce et les peuples italiotes. Les premières mentions du rituel en question, évoquant une musique et une danse thérapeutiques, datent du XIVe siècle, mais les XVIIe et XVIIIe siècles sont les plus riches en observations et analyses sur le phénomène.

En général, voici ce qui se passe : au début de l’été, une personne se trouve prise de douleurs musculaires violentes, mal au ventre, nausée, vomissements et migraine. L’entourage considère alors qu’elle a été mordue par la taranta, une araignée venimeuse répandue dans la région, et appelle donc des musiciens pour soigner la tarantolata – celle qui a été piquée. La cure consiste en une danse, censée expulser le venin à travers la sueur, et dont les séquences se succèdent trois jours durant, mais cela pouvait parfois s’étirer pendant trois semaines. J’ai entendu parler pour la première fois de ce rituel par la mère d’une amie. Celle-ci avait eu une voisine tarantolata, et avait l’air encore sous le choc en en parlant quarante ans plus tard.

Les morsures de la taranta sont liées aux travaux agricoles : vendanges, moissons, etc. De manière générale, les paysans sud-italiens ont attribué la piqûre à la tarentule (lycosa tarantula), bien visible par sa taille, mais paradoxalement peu venimeuse, alors qu’il existe un autre arachnide qui sévit dans la région : le latrodectus tredecimguttatus, plus petit, dont la morsure provoque une violente intoxication et peut, dans de rares cas, s’avérer mortelle. On a fait endosser à ces araignées, voire au scorpion, la responsabilité de l’état pathologique précédant la transe. Transe qui, elle, se déploie comme un cycle dramatique au cours de la danse.

Au fond, ce qui ne fait aucun doute, c’est que la morsure est avant tout symbolique. Les symptômes attribués à cette morsure amorcent un parcours magico-rituel. Dès que résonnent les sons, la tarantolata effectue une sorte de mimesis[3. Imitation.] de l’araignée, puis soudain se remet sur pied et entame alors la phase de libération, sur des pas de pizzica[4. Nom de la danse accompagnant le rituel, de l’italien pizzicare, « piquer ».] exécutés à un rythme époustouflant. Au fil des époques, le phénomène est resté incompréhensible pour le clergé, les élites intellectuelles et les autorités séculières, puis pour la médecine et la psychiatrie émergentes au XIXe siècle.

Mais alors, qu’est-ce qui était en jeu dans ce rituel ?

La médecine s’est cassé les dents là-dessus, en cherchant à faire rentrer les symptômes dans une grille de lecture clinique. Une cause, un effet : le venin, l’état de prostration, puis enfin la danse qui soulage. On a cherché des explications par défaut : la frustration sexuelle, la misère sociale, etc. Mais pourquoi vouloir expliquer ce qui a un tel caractère d’évidence pour les intéressés – si ce n’est pour le rendre lisible dans une autre vision du monde, celle des érudits et des universitaires ? À mon sens, ce qui importe, c’est plutôt de prendre au sérieux ce caractère d’évidence : le rituel met en jeu des énergies, et il me tient à cœur de prendre au mot cette expression de « mise en jeu », car elle permet une meilleure compréhension du rituel que la catégorie médico-ethnologique de « tarentisme ».

« Elle pique les hommes sur les couilles, elle pique les femmes entre les jambes », entend-on dans les chants. On ne saurait être plus clair pour attester de la charge sexuelle contenue dans les danses et les musiques de pizzica, comme c’est d’ailleurs le cas dans beaucoup d’autres danses. On associe aussi souvent à la taranta le scorpion, animal lié à la défloration dans la cosmogonie paysanne. La majorité des possédées étaient des femmes : environ deux tiers, selon les cas recensés, c’est pourquoi on en parle souvent au féminin ; ceci dit, pour les cas observés dans le Cilento (au sud de Salerne) des années 1960, les hommes semblent majoritaires, ce n’est donc pas une règle valable partout. Dramatisation du désir sexuel et de sa frustration, donc, mais aussi du monde des morts. Celui-ci a une grande importance onirique dans le sud de l’Italie, aujourd’hui encore…

À un moment donné, une somme d’énergies positives et négatives se concentre dans la figure de la taranta, et le venin, le pharmakon[5. Mot grec signifiant à la fois poison et remède.] qui provoque l’anéantissement initial de la tarantolata sert de medium à ces énergies : medium symbolique, peut-être, mais cela ne signifie pas qu’il a moins d’effectivité. La prise de possession et l’intoxication étaient violentes : les gens en souffraient physiquement, même s’ils ne risquaient pas de mourir – là-dessus, les témoignages du XIVe au XXe siècles sont unanimes.

C’est un phénomène répandu à cette époque ?

Géographiquement, il est attesté dans toutes les provinces de l’ancien royaume de Naples. En Campanie, dans le Molise, en Apulie, en Basilicate, en Calabre et jusqu’en Sicile. Le Salento et le Cilento ont été les deux ultimes bastions du rituel au XXe siècle. Vers les années 1950, le rituel a déjà opéré un repli domestique et renoncé à l’extérieur. Avant, ça se passait souvent dehors, en plein air, ça débordait dans les champs, à la campagne ou au bord de mer dans des endroits comme Taranto. La plupart des descriptions font état de régions entières traversées par cette danse rituelle au début de l’été. Les témoignages insistent beaucoup sur l’aspect collectif : soit des cas de possession contagieuse, collective, soit des cas individuels – et même là, la tarantolata ne danse pas seule, d’autres personnes non possédées l’accompagnent.

Certains écrits relatent des scènes incroyables, par exemple celui d’un prêtre, envoyé dans un petit village de Calabre au début du XXe siècle, qui dépeint un tableau bruegélien. Le village tout entier part en transe pendant plusieurs semaines et les villageois sont obligés de faire venir des vivres des villages voisins parce qu’ils dépensent beaucoup d’énergie. Ils ont besoin de se ressourcer, mais ne travaillent plus les champs, tout occupés qu’ils sont à danser au son de la zampogna[6. Instrument italien de la famille des cornemuses.] et du tamburello

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, parmi les innombrables descriptions et les débats sans fin sur cette question troublante, on trouve aussi des auteurs à l’esprit chagrin, avec l’accent de mépris des gens instruits et de l’élite, qui laissent entendre que derrière tout ça, il n’y a rien d’autre que la volonté de danser, de se laisser aller. Mais il faut avant tout y voir un système magico-rituel qui fait partie des moments incontournables de la vie sociale, au même titre que le carnaval. Les sociétés où ces danses sont attestées les acceptaient très bien.

Cette période de l’histoire n’a pas grand-chose à voir avec les pratiques récréatives de la neo-pizzica apparue à la fin des années 1990. Que s’est-il passé entre-temps ?

Pour qu’une ou plusieurs personnes entrent dans une transe de possession, il faut qu’il existe un cadre rituel, et il faut que la puissance qui possède soit pensée. L’esprit, commun à tous, mais qui échappe à l’individu singulier, doit être reconnu et nommé. Dans certaines rondes de pizzica des années 1990, on pouvait sentir une tension vers cela, comme en germe. Mais des opérations commerciales comme la Notte della Taranta y ont coupé court.

Tu évoques ici le coup de grâce, mais l’agonie a commencé bien avant…

Après le Risorgimento[7. Processus d’unification de l’Italie s’étalant de 1848 à 1870.], tant le clergé que l’intelligentsia post-illuminista[8. De la philosophie des Lumières.] commencent à combattre le rituel. La connotation sexuelle choque et, par ailleurs, les progrès de la science et de la médecine s’accompagnent d’une hostilité envers ce qui les déborde, c’est-à-dire ce qui semble irrationnel, contraire à l’esprit des Lumières.

Jusqu’au XVIIIe siècle, le débat intellectuel sur le rituel de la taranta se faisait plutôt en référence à une thématique héritée de la philosophie grecque à propos du pouvoir et de la magie des sons. À partir du XIXe, on n’est plus émerveillé par cette musique qui guérit les gens du venin, et on entre dans le registre de la pathologie. Médecine et psychiatrie imposent leur hégémonie, elles établissent des diagnostics : bien souvent une « hystérie », à traiter par les moyens adéquats. Il arrive que des tarantolate soient passées aux électrochocs. Les observateurs deviennent épouvantés par l’apparent déchaînement obscène et furieux des danses. Le regard change. Il aboutit à des condamnations pures et simples de la part de beaucoup de médecins.

Néanmoins, la répression directe demeure marginale : un carabinier peut user et abuser de son pouvoir pour interdire les danses, mais c’est davantage une pression sociale et culturelle latente qui s’exerce. Au XIXe siècle, le médecin ou le maître d’école sont des gens qui incarnent le savoir et qui acquièrent un prestige qu’ils n’avaient pas auparavant auprès des classes paysannes illettrées. Pour ces gens-là, il est temps d’arrêter de dépenser de l’argent, du temps et de l’énergie dans ces danses sans but ni fin, au détriment du travail et de la productivité. Les mutations culturelles se produisent par capillarité, de façon très lente et insidieuse, mais le fait est que la pratique du rituel régresse petit à petit.

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le rituel persiste. Il est encore attesté après-guerre en Apulie, dans la province de Lecce, à Taranto, à Brindisi, dans la province de Foggia, au nord, dans le Molise, en Calabre, il est même pratiqué dans le sud de la Campanie, à Salerno. Le miracle économique italien[9. Industrialisation à marche forcée de l’Italie d’après-guerre, entraînant un fort exode rural ainsi que des migrations du Sud vers le Nord et vers d’autres pays.] porte un coup fatal à ces pratiques d’un autre âge. Dans les années 1970, il reste encore quelques dizaines de tarantolate dans le Salento, mais c’est devenu quelque chose de honteux, dissimulé au sein du foyer, bien loin du rituel des siècles passés partagé par toute une communauté. Les gens en sont venus à avoir peur des tarantolate, ils ont intégré les critères de la médecine… Le rituel s’éteint, parce qu’elles ne sont plus reconnues socialement. À la limite, seuls les proches, les parents et les voisins les assistent, avec commisération, accompagnant quelqu’un de malade… Un complexe magico-rituel qui a traversé cinq siècles, avec la tension d’une joie collective, a ainsi périclité en maladie mentale.

Dans cette chronique d’une mort annoncée, quel a été plus précisément le rôle joué par l’Église catholique ?

Le christianisme méridional se caractérise par un goût prononcé pour la dévotion extérieure, qui s’exprime dans des rituels collectifs, bien plus que par une religiosité intérieure. Bakounine a très bien compris ça chez les paysans du sud de l’Italie quand il parle de leur approche théâtrale de la religion. C’est à partir de là que l’Église a réussi à superposer la dévotion aux saints au rituel, probablement au XVIIIe siècle. Après la danse rituelle, il fallait désormais aller à l’église dédiée au saint protecteur, qui pouvait être San Vito, San Paolo, ou encore les santi medici Cosmo et Damiano[10. San Vito est réputé guérir les morsures de bêtes sauvages, San Paolo est immune aux morsures, et les santi medici sont des saints curateurs.], et leur faire une offrande. En donnant au saint concerné la capacité thaumaturgique en jeu dans la danse de la taranta, l’Église canalise la croyance qui lui échappe et augmente son emprise, certes, mais cela n’empêche pas le rituel de continuer à être pratiqué plus ou moins comme avant…

Ce qui est plus étonnant, c’est que les gens opèrent progressivement une fusion entre la taranta et le saint. Examinons attentivement l’un des couplets les plus connus, apparu à cette époque-là et que j’ai déjà cité : « Santu Paulu meu de le tarante ca pizzichi le caruse a ’mmenzu ll’anche Santu Paulu meu de li scurzuni ca pizzichi li carusi alli cuiuni », « Mon saint Paul des tarantules / Tu piques les filles entre les cuisses / Mon saint Paul des serpents / tu piques les garçons sur les couilles. » Tout ça n’est pas très catholique, mais qu’est-ce que ça signifie ? Saint Paul sauve-t-il ? Ou bien est-ce lui qui pique ? Il sauve, mais c’est aussi lui qui pique… Il y a une confusion des rôles, typique du monde paysan, et cette ambiguïté est révélatrice de la position de l’Église, qui veut s’approprier le rituel sans y parvenir totalement. Elle impose les saints, mais elle n’est pas satisfaite quand, dans l’église de Galatina par exemple, consacrée à San Paolo, les tarantolate débarquent à l’office en se roulant par terre. Là, une petite chapelle, dédiée au saint, leur est concédée au XVIIIe siècle, avec son puits à l’eau miraculeuse : et là-dedans dès le départ, che casino[11. « Quel bordel ! »] ! On a l’impression d’être dans un manicomio – un asile : c’est l’incohérence totale, avec des hurlements, des gens qui se roulent par terre l’écume aux lèvres. Une telle pagaille n’a rien de surprenant quand on sait que la musique est prohibée dans la chapelle, alors qu’elle est essentielle pour donner une forme cohérente à la possession !

Dans les années 1950, l’historien des religions et philosophe Ernesto De Martino a étudié le rituel de la taranta. En quoi ton approche diverge-t-elle de la sienne ?

De Martino croyait fermement au progrès, à la perspective de partager les lumières du monde occidental avec les masses illettrées du Sud. C’était un intellectuel de Naples, un moment affilié au Parti communiste italien (PCI), qui avait mené des enquêtes en Basilicate à partir des pistes ouvertes par la publication du Christ s’est arrêté à Eboli de Carlo Levi en 1947[12. Le livre est inspiré par la complainte traditionnelle des paysans de Lucanie, actuelle Basilicate : « Nous ne sommes pas chrétiens. Le Christ s’est arrêté à Eboli. » Carlo Levi, médecin turinois exilé par les fascistes dans les années 1930, y raconte le quotidien des paysans de la région touchés par la malaria et la misère.]. Il s’est ensuite rendu en 1959 dans le Salento avec une petite équipe pour une très brève enquête : trois semaines durant lesquelles ils ont observé, dans le bourg de Nardó, le rituel mené par le groupe du barbier violoniste, Luigi Stifani. Ils ont rencontré un certain nombre de médecins, certaines personnes tarantolate, et les ont questionnées. De Martino a rendu les résultats de cette enquête dans le fameux livre, La terre du remords[13. Publié en 1961 en Italie. En français aux éditions des Empêcheurs de penser en rond, 1999.], où il conclut au caractère symbolique de la taranta

J’ai lu cet ouvrage au début des années 1990, et il m’a laissé sur ma faim. En relisant ensuite les écrits de Nietzsche sur la naissance de la tragédie et ceux d’Artaud sur le théâtre, alors que par ailleurs je m’étais intéressé aux rituels de possession qui existent toujours en Afrique du Nord et en Afrique noire de l’Ouest, j’ai compris ce qui ne me convenait pas dans l’approche demartinienne. Rétrospectivement, on peut critiquer chez cet ethnologue le fait que sa rencontre avec le monde paysan ne lui sert pas à questionner son propre monde. Il analyse la taranta comme le reliquat d’un monde archaïque appelé à disparaître. Il y voit le symbole du sous-développement méridional, une manifestation de souffrance de la part de gens minorisés dans la société italienne. Or ses analyses sont depuis devenues une vulgate, que j’ai pu entendre dans la bouche de beaucoup de gens dans le Salento.

Le problème avec De Martino, c’est qu’il voit les paysans essentiellement comme victimes. Pour lui, le sous-développement du Sud réduit ces gens sans avenir à chercher le salut dans des pratiques archaïques. Pour ma part, j’ai voulu proposer une tout autre lecture. Tout rituel de possession procède par analogie avec le cycle maladie-guérison : il est théâtralité, dans une mise en jeu de puissances invisibles, innommables – en premier lieu celle du désir sexuel. C’est pour cela que la tarantolata ne danse pas seule : sa danse est directement communication.

La conception évolutionniste de l’histoire à laquelle De Martino obéit l’empêche de voir ce qu’il y a d’universel dans ces formes d’expression : la magie, le lamento funèbre[14. Chant à caractère plaintif interprété à l’occasion d’un décès.], le rituel de la taranta, etc. Il cherche une explication rationnelle à ce qu’il ne peut s’empêcher de considérer comme une anomalie… Je renverse son raisonnement : la cause, c’est la transe ; l’effet, c’est la souffrance initiale. Pour autant que l’on doive penser en termes de cause et d’effet… Ce n’est pas parce que la tarantolata souffre qu’il faut faire intervenir les musiciens et la faire danser afin d’y remédier, c’est parce qu’elle doit impérativement danser qu’elle appelle les sons par ces symptômes analogues à ceux d’une morsure d’araignée. Il y a là tout un jeu théâtral dont les codes sont scrupuleusement observés, et comme je l’ai dit, dans les siècles antérieurs ce jeu était beaucoup plus complexe.

Les travaux de De Martino ont pourtant fait école, et il y a même eu après lui un « Institut De Martino ». Ses successeurs ont-ils continué sur la même lancée ?

Son intérêt méthodique pour plusieurs aspects du monde paysan méridional en a fait une référence importante pour divers intellectuels et militants qui voulaient agir dans l’optique gramscienne : Antonio Gramsci[15. Philosophe et homme politique (1891-1937), co-fondateur du Parti communiste italien.] avait prôné la construction d’une hégémonie culturelle des classes subalternes, qui intégrerait des éléments des cultures populaires de tradition orale. Étonnamment, c’est surtout dans le nord de l’Italie que ça s’est produit. L’Institut Ernesto De Martino « pour la connaissance et la présence alternative du monde populaire et prolétaire » a été créé à Milan en 1966, un an après la mort de De Martino.

Son principal fondateur, Gianni Bosio, était une sorte de marxiste libertaire, et son point de vue sur la question n’était déjà plus tout à fait celui de De Martino. Ce dernier raisonnait en observateur, là où Bosio raisonnait en agitateur. Son idée était de multiplier dans tout le pays des ligues culturelles, sur le modèle des ligues paysannes qui avaient mené les luttes de la fin du XIXe jusqu’à l’avènement du fascisme. Elles devaient porter un projet d’émancipation politique à partir des formes d’expression culturelles propres à chaque territoire, des formes issues du monde subalterne qu’il appartenait à des « intellectuels renversés » de documenter : ces militants culturels dépasseraient la scission entre culture écrite et culture orale, culture savante et culture traditionnelle, engendrant ainsi une nouvelle culture antagoniste.

Si ce projet n’a pas vraiment abouti, il a néanmoins inspiré dans les années 1970 une vague de jeunes musiciens qui se sont lancés dans la valorisation culturelle et politique des classes subalternes. En vérité, le répertoire traditionnel a inspiré toutes sortes de réinterprétations, pour le meilleur comme pour le pire, certains se contentant de l’adapter à leur propre formation héritée de l’harmonie tonale. Il y a eu une simplification et un appauvrissement des techniques de chant dans beaucoup de groupes de riproposta[16. Mot-à-mot : « Reproposition ». Il s’agit d’un courant musical de groupes réinterprétant des musiques et chants populaires traditionnels du sud de l’Italie.]. Depuis deux décennies, une seconde vague de riproposta, moins militante et plus portée vers une ample diffusion, s’est développée, plus professionnelle. Actuellement, je connais quand même pas mal de musiciens, en Calabre, en Campanie, et même dans le Salento, qui font de très belles choses à partir de ce répertoire pour avoir su en assimiler les modalités. J’en connais aussi pas mal qui font de la merde, et qui réussissent à la vendre au prix de l’or… Le problème, comme souvent, réside dans la professionnalisation des musiciens, qui finissent par jouer davantage pour le public des festivals que pour leur communauté.

Tu veux dire que les marxistes, avec l’intention de sauver cette musique paysanne, n’ont fait que mieux la détruire ?

C’est plus complexe que ça. La massification culturelle opérée par la radio et la télé avaient déjà fait pas mal de dégâts, Pasolini a dit des choses fortes là-dessus lors de son séjour à Lecce peu avant sa mort[17. La langue vulgaire, Pier Paolo Pasolini, éd. La Lenteur, 2013.]… Les musiciens qui s’intéressaient à la tradition paysanne – celle de leurs parents, bien souvent – voulaient lui donner ses lettres de noblesse et pensaient, très justement, qu’elle pouvait fonctionner comme un contre-modèle à la musique de distraction produite et diffusée industriellement. Rappelons que ces années 1970 furent terribles : beaucoup de gens abandonnaient leur propre culture, les instruments traditionnels étaient méprisés et, pendant ce temps, les médias réussissaient à imposer partout la médiocrité comme norme culturelle. Ainsi, les jeunes musiciens qui reprenaient le répertoire paysan traditionnel participaient de la subversion plus générale en Italie.

Il y a eu au moins un cas où la greffe du traditionnel et du militant a pris, c’est celui du Gruppo Operaio ‘E Zezi, qui s’est formé au milieu des années 1970 avec des étudiants, des chômeurs en lutte et des ouvriers de l’usine Alfasud de Pomigliano d’Arco. Ces dernières années, le groupe a connu des vicissitudes diverses, des scissions, ils ne sont plus tout jeunes à présent, mais enfin, ‘E Zezi reste une référence très forte pour beaucoup de gens dans le Sud. Leur « Tammurriata de l’Alfasud » est immortelle ! Mieux, certains de leurs chants originaux sont entrés dans la tradition orale : j’ai entendu plusieurs fois des jeunes chanter « Vesuvio » dans des rondes, lors de fêtes populaires.

Le monde occidental, qu’il parle par la bouche des religieux, des savants, des médecins, de la technique, des marxistes gramsciens, le fait à partir de catégories et de concepts extérieurs au monde paysan. Quelqu’un comme Roberto De Simone[18. Réalisateur, dramaturge, compositeur et (ethno)musicologue napolitain.] a déjà mieux compris ce monde : ses campagnes de collectage menées en Campanie dans les années 1970, et les commentaires qu’il en donne sont d’une grande pertinence.

Mais là, on ne parle plus forcément du rituel : il s’agit d’enregistrements et de gens qui s’intéressent à la musique en tant que telle… Il y aurait donc une histoire propre de la taranta comme musique, détachée de l’histoire paysanne ?

La tarentelle et la pizzica se dansaient déjà comme danses profanes il y a deux siècles, et la première occurrence du mot « tarentelle » se trouve dans un recueil de chants et de musiques publié par des religieux à Naples en 1602. J’ai écouté une interprétation de cette « Tarentelle » par l’Atrium musicae de Madrid : on retrouve vaguement un certain air, mais on est loin de ce que j’ai pu entendre dans le sud de l’Italie. On voit bien que tout ça est passé par le registre de la musique savante et qu’on a perdu l’essentiel en chemin. C’est ce qui s’est produit à la fin du XVIIIe siècle quand la tarentelle a commencé à inspirer divers compositeurs, et que, adaptée à l’harmonie tonale, elle est entrée dans les salons de l’aristocratie bourbonienne de Naples – tandis que l’originale poursuivait son existence parallèle dans les fêtes populaires.

La tarentelle et la pizzica sont des musiques modales : les interprètes jouent chaque note en relation à une note fondamentale fixe, répétée ou maintenue en boucle. La modalité privilégie l’aspect horizontal, la mélodie, et ignore l’aspect vertical, à savoir la construction de l’harmonie. D’où l’importance donnée aux notes jouées et aux tensions créées, au détriment des successions harmoniques. La mélodie se déroule en multipliant les micro-variations, comme dans les musiques grecques, turques ou arabes. C’est flagrant quand on écoute les joueurs de zampogna, de guitare battente ou les violons de la pizzica. Une telle répétition crée un effet hypnotique, nécessaire à la transe. Le temps de la musique modale est cyclique – à l’image du monde paysan –, alors que le temps de la musique harmonique-tonale est un devenir – à l’image de la vie dans les métropoles industrielles.

Dès qu’on déplace l’exécution de cette musique (dans un salon de musique au XVIIIe siècle ou sur une scène au XXe), les gens attendent des objets esthétiques finis et définis, avec un début et une fin. Si le groupe jouait le même morceau pendant une demi-heure, le public se lasserait – le public européen, en tout cas. Alors que cela fonctionne très bien dans une ronde, à l’intérieur de laquelle se succèdent les danseurs. Quelqu’un qui se trouve au bord d’une ronde où la musique se déroule ainsi peut éprouver une sorte de transe de basse intensité. C’est précisément là que se situe le point d’incompatibilité. L’auditeur d’un salon de musique bourbonien ou le spectateur d’un festival de « musique trad’ » ont en commun ce détachement esthétique, qui fait qu’ils ont besoin de variété dans les pièces jouées.

Alors que je jouais à la fête de la San Rocco à Torrepaduli, je me souviens d’un groupe de gens manifestement venus en touristes, qui, pendant que je faisais une pause, sont venus me demander : « Mais, ça va être le même morceau toute la nuit ?  » Eh oui ! Un seul et unique morceau toute la nuit… Dans une ronde de tarantella, les gens adhèrent complètement aux sons, ils sont comme envoûtés – même s’ils ne font rien d’autre qu’assister à la danse, au bord de la ronde. Je le sais parce que ça m’est arrivé certaines fois à la San Rocco de me sentir décoller, littéralement, alors que je jouais du tamburello depuis une heure ou deux dans une même ronde où vingt à trente tamburelli frappaient le rythme. Là, je me suis retrouvé à jouer dans un état second, comme si j’avais fumé un haschich bien puissant. D’autres musiciens traditionnels à qui j’en ai parlé m’ont dit avoir aussi éprouvé, en certaines occasions, la même sensation. Ça passe dans le corps, qui vibre tout entier, qui n’est pas immobile comme celui d’un spectateur.

Tu disais que plusieurs facteurs ont concouru à la dégradation du rituel. En quoi l’industrialisation de l’Italie, dans les années 1970, avec ce qu’on a appelé le miracle économique a-t-il joué un rôle ?

Après l’échec des mouvements paysans d’après-guerre[19. À partir de 1944, les paysans multiplièrent les occupations de terre, en Sicile, en Calabre, en Apulie, en Basilicate. Ces actions, qui durèrent jusqu’au début des années 1950, furent systématiquement réprimées, les morts se comptant par dizaines. Une réforme agraire se chargea de désamorcer ces mouvements, sans pour autant répondre à l’exigence de récupération des terres communales jadis privatisées.], les gens du Sud ont massivement émigré. Pour eux, le miracle économique a été synonyme d’exil, en montant travailler à Turin, en Allemagne, ou en partant aux États-Unis. Cela a développé un regard très critique de l’industrialisation. On le voit dans la participation des Méridionaux dans les luttes ouvrières des années 1970, qui sont des luttes contre le travail, comme ça a été théorisé à l’époque autour de l’usine Fiat Mirafiori. Cette dimension apparaît clairement dans Nous voulons tout ! de Nanni Balestrini, l’histoire d’un jeune, immigré de la province de Salerne, qui refuse catégoriquement de se résigner au travail à l’usine.

Ces luttes dépassaient le cadre syndical habituel en s’attaquant directement aux nouvelles formes d’organisation du travail. Les ouvriers refusaient de se laisser broyer par la logique du travail à la chaîne et d’obéir à la discipline de caserne : c’était une lutte contre la perte de l’individualité. Les ouvriers de Mirafiori les plus extrémistes venaient pour l’essentiel du sud de l’Italie. Encore aujourd’hui, j’entends dire par des gens qui s’en scandalisent, qu’à l’Alfasud de Pomigliano d’Arco, en banlieue de Naples, il y a de l’absentéisme, que les gens ne veulent pas travailler, font du sabotage, etc. C’est tout à la fois l’âme et le corps qui se révoltent. La perte de la civilité paysanne se joue aussi là : le monde paysan avec ses usages, son autosuffisance alimentaire, ses entraides, ses fortes solidarités, ses expressions, et ses jours de fête.

Pour parler de cette perte de la civilité paysanne, tu fais le lien entre possession et dépossession dans l’ex-royaume de Naples à partir du rituel de la taranta

L’aliénation – Entfremdung – commence comme dépossession, et la notion d’aliénation mentale, quant à elle, est souvent utilisée pour décrire la possession d’un individu par des esprits. De Martino établit une relation causale de l’un à l’autre, dont j’ai dit plus haut qu’il fallait en inverser les termes. Ce que je vois, c’est que la marginalisation du sud de l’Italie par rapport à l’Europe a permis à des pratiques culturelles et sociales qualifiées d’archaïques de subsister jusqu’à une date récente. Certaines existent toujours, comme les rituels de l’arbre par exemple[20. Le rituel de l’arbre, qui existe principalement en Basilicate, mais aussi en Calabre, se déroule au printemps. Les habitants d’un village vont chercher un arbre de grande taille dans la montagne, qu’ils abattent puis ramènent au son de la tarantella sur la place du village, soit au moyen d’attelages de bœufs soit à force humaine. L’arbre est ensuite érigé sur la place, les jeunes s’efforçant de l’escalader pour récupérer divers animaux ou victuailles attachés au sommet.]. Or l’épuisement de la modernité nous permet d’interroger enfin ces pratiques.

La dépossession, c’est l’histoire propre à cette région du monde, du fait de la conquête et de l’oppression coloniale qu’elle a subies de tout temps et qui l’a marginalisée par rapport au monde occidental. Pour rester sur le dernier millénaire, le sud de l’Italie a été colonisé par les Normands, les Angevins, les Espagnols, les Français puis les Piémontais. Aujourd’hui, le Sud est la mauvaise conscience de l’État-nation italien. La conquête du royaume de Naples a été quelque chose de scandaleux. La maison de Savoie y cherchait des ressources fiscales supplémentaires et des conscrits, les bourgeois de Turin voulaient se débarrasser du concurrent économique que représentait Naples… Une fois cela réglé, le pacte entre la bourgeoisie du Nord, les grands propriétaires fonciers du Sud et la petite bourgeoisie se fit sur le dos des paysans, frustrés dans leurs espoirs de récupérer les terres dont ils avaient été dépossédés. La première réaction fut le brigandage, la seconde l’émigration – qui fut une véritable plaie, parce que, bien souvent, les gens qui émigraient étaient les plus entreprenants, ceux qui auraient eu le plus de capacité de faire bouger les choses sur place.

Aujourd’hui que le rituel et la composante paysanne
ont disparu, que reste-t-il de la musique et des danses qui en sont issues ?

Dans les mondes paysans, les frontières du sacré et du profane sont toujours élastiques. Ce qui a disparu aujourd’hui, c’est le cadre rituel et la transe de possession par la taranta, mais les codes chorégraphiques sont toujours là, ils se sont transmis, ils ont été conservés et cultivés.

À l’époque de Gianni Bosio, il fallait se battre contre le mépris social et culturel qui plombait le monde paysan. À présent, il faut se battre contre la récupération culturelle. Je dirais que l’erreur de départ – sans doute inévitable chez des intellectuels et des militants – a été de ne retenir que la lettre : les paroles des chants collectés, parfois les modalités musicales, stricto sensu. Ce qu’on a sauvé, ce sont des éléments isolables sur un plan culturel : recyclables par la société du spectacle, l’exemple calamiteux de la Notte della Taranta l’atteste. Le débat sur la tradition et/ou l’innovation qui se poursuit de façon confuse dans le Sud reste marqué par cette erreur de départ – privilégier ce qui est littéral –, alors que précisément tout le langage dramatique du monde paysan se joue de la lettre. Il s’est trouvé en quelque sorte réifié en patrimoine à réinterpréter.

Dans les années 1990, une seconde vague est arrivée, qui a engendré en Apulie, en Calabre, en Campanie, des groupes plus attentifs aux modalités musicales, qui avaient été à l’école des anciens. À ce moment-là, il était encore possible de faire les comptes avec les expériences des années 1970 et renouer avec les modalités de la tradition, mais c’est alors que sont arrivés les arrivistes, ceux de la Notte della Taranta, ceux de Taranta Power[21. Structure créée par le chanteur Eugenio Bennato en 1998 afin de promouvoir la tarantella via les activités musicales, le théâtre et le cinéma.], dont la logique est de produire un divertissement de masse. Bien évidemment, la musique s’en est ressentie, ainsi que la façon d’occuper l’espace, la théâtralité des danses au centre de la ronde, le défi ouvert entre chanteurs et entre musiciens – tout cela fut oublié au profit d’une organisation verticale. Dès lors, il fallait se battre contre un mépris beaucoup plus insidieux que le mépris de classe de jadis. Ces organisateurs débarquent avec la toute-puissance de l’argent public, de l’équipement technique et du marketing publicitaire… et la bonne conscience d’offrir une scène à la musique populaire traditionnelle – qui n’a jamais été une musique de scène.

Cependant, les fêtes populaires, qui s’organisent sur un plan horizontal, ne sont pas hors d’atteinte. Un exemple que je connais bien est celui de la San Rocco, dans le Salento, où traditionnellement, les gens se retrouvaient pour se défier à la danza-scherma, une danse des couteaux, sur rythme de pizzica. Au début des années 1980, des intellectuels organiques[22. Pour Gramsci, le projet révolutionnaire a besoin d’encourager le développement d’intellectuels provenant de la classe ouvrière, ce qu’il a appelé « l’intellectuel organique ». À ce sujet, voir Carnets de prison.] comme Luigi Chiriatti ou Giovanni Pellegrino sont allés relancer les dépositaires de cette tradition. Ils les ont convaincus de revenir (une année, il y a même eu une affiche « Ritorno a San Rocco », « a Santu Roccu » en dialecte), et ces gens sont revenus, ont recommencé à danser en rondes.

Ça n’avait cessé que très peu de temps, et ça a repris avec une vision politique, au sens où les gens qui dansent la scherma appartiennent aux catégories les plus marginalisées de la population, paysans pauvres, petits délinquants, gitans, etc. Cette appartenance, loin d’être vécue comme honteuse était pour une fois revendiquée. Ainsi relégitimées, ces pratiques rituelles ont attiré des centaines, des milliers de gens à la San Rocco avec leurs tamburelli. J’y suis allé pour la première fois en 1993. Vers la fin des années 1990, ça a commencé à déraper de nouveau : la fête était victime de son succès. Des instruments qui n’avaient rien à voir s’invitaient qui assourdissaient tout le monde, certains achetaient le tamburello là, sur la bancarella[23. Le stand.], et commençaient à jouer sans savoir, en désorganisant le rythme. Dans beaucoup de rondes, ils ne respectaient plus le principe d’un couple (mixte ou non) de danseurs à la fois : certains se croyaient sur le dancefloor d’une discothèque.

Au milieu des années 2000, quand même, les danseurs de scherma ont repris les choses en main. Pour eux, cette nuit-là constitue un rendez-vous rituel important, un véritable agôn[24. Moment de joute, de combat.]. Avoir survécu à l’invasion des frikettoni[25. Terme issu de l’anglais « freaks » désignant péjorativement les jeunes adultes noyés dans la contre-culture.] et des voyeurs, voilà qui témoigne de la vitalité de cette tradition. Bien sûr, ces derniers n’ont pas disparu, mais enfin, les rondes au centre de la fête leur ont été fermées.

Au final, on peut donc avoir l’espoir d’une sorte de réappropriation culturelle ?

Aujourd’hui, un mélange intéressant s’opère dans ces fêtes. Des gens qui appartiennent encore à ce monde paysan, dont certains lambeaux ont subsisté çà et là, s’y retrouvent aux côtés de jeunes urbains (parfois les enfants de paysans émigrés dans les métropoles). Beaucoup de ces gens qui jouent ou dansent dans les rondes vont aussi dans des manifs, comme ces équipes de tammurriata de Giugliano qu’on peut entendre dans les cortèges de protestation de la Terra dei Fuochi[26. La Terra dei Fuochi désigne la région au nord de Naples et au sud de Caserta, terre agricole fertile à présent ravagée par les déchets toxiques enterrés clandestinement par les clans mafieux de la Camorra, sous-traitante des industries chimiques du Nord…]. Toute une jeunesse, qui ne se retrouve pas dans ce monde moderne ou postmoderne, converge vers ces sons et ces danses d’un monde non seulement marginalisé, mais prétendument condamné à disparaître. D’où ce mouvement de réappropriation du langage, qui implique des sons, des chants, des danses et surtout un certain rapport au temps et à l’espace. Les opérations de neutralisation, visant à réduire le langage à quelque chose de consommable, ne peuvent contrôler tous les possibles. Il n’était pas confortable d’habiter ce monde (que De Martino avait observé et que Vittorio De Seta[27. Réalisateur italien du mouvement néoréaliste né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.] avait filmé avec l’intuition de sa disparition imminente), et les chants et les sons des paysans en témoignaient de façon éloquente. Mais à présent que tout cela est détruit, les descendants de ces paysans, qu’ils vivent dans des métropoles ou des villages, éprouvent en contrecoup une douloureuse absence au monde.

Mon livre commence par une évocation de la ville de Taranto à l’époque de la Grèce ancienne, par où les rituels dionysiaques firent leur entrée dans l’Italie du Sud, et il finit par une évocation de Taranto d’aujourd’hui, avec ses résidents intoxiqués par des poisons qui n’ont rien de symbolique et dont on ne guérit pas. Ce lieu ravagé, pur produit de la modernité dans tout ce qu’elle a de pathogène, est stricto sensu inhabitable. Il y a dans cette ville et dans toute la province un engouement populaire pour la pizzica, peu médiatisé parce que, évidemment, la région tarantine n’est pas une destination touristique comme le Salento avec ses plages et ses églises baroques. Comme si les gens cherchaient, dans la danse, à expurger non tant le venin bien réel déversé par l’industrie sidérurgique et pétrochimique que ses effets destructeurs antisociaux. Et les mêmes qui vont danser la pizzica sur les places vont manifester contre l’Ilva[28. Société sidérurgique spécialisée dans la production et la transformation de l’acier.] et son infâme patron Emilio Riva… Se reconstruire un langage commun, c’est la condition première pour sortir de l’absence.


Pour prolonger la lecture du livre, vous trouverez une vaste sélection de musiques traditionnelles sélectionnées par Alèssi Dell’Umbria, et classées par régions :

Notes

1 Histoire universelle de Marseille. De l’an mil à l’an deux mille, 2006, éd. Agone, et C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis ! À propos de la révolte de l’automne 2005, éd. de l’Échappée, 2006, réed. Agone sous le titre La rage et la révolte, 2010.

« On est fort.e.s quand on arrive à composer ensemble »

Depuis le début du mouvement contre la loi Travail et son monde, les habitant.e.s de Rennes résistent et s’organisent avec une constante détermination. Face à une bourgeoisie ultra-réactionnaire et à l’interdiction de manifester dans le centre-ville décidée par la mairie du Parti socialiste, militant.e.s et non-militant.e.s, syndiqué.e.s et non-syndiqué.e.s ont appris à agir ensemble. Les assemblées interpros et l’occupation de la Maison du peuple dans l’hypercentre de la capitale bretonne ont permis des actions de blocage économique et des manifestations avec un degré de conflictualité particulièrement élevé. Sans gommer leurs contradictions, six participant.e.s au mouvement racontent ici comment ils/elles ont su composer ensemble et affronter les violences policières ou institutionnelles, autant que la désinformation des médias locaux.

Avec :

• Xavier, membre du collectif Place à défendre pour la place Sainte-Anne de Rennes.

• Aurélie, membre d’une association d’éducation populaire.

• Houria, employée en contrat aidé dans une association d’éducation populaire.

• Thomas, étudiant à Sciences-Po, syndiqué CNT et militant Alternative libertaire.

• Clémence, étudiante à Sciences-Po.

• Jean-Charles, professeur en lycée professionnel, syndicaliste à SUD-Éducation et Solidaires.

• Photos : Vincent Rivière.

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Manif02

Jef Klak : Comment est né le mouvement social à Rennes ?

Thomas : Les choses ont vraiment commencé avec l’Université Rennes 2, Sciences-Po, les Beaux-Arts, et un peu avec le campus de Rennes 1 où c’était plus progressif. Sciences-Po a été le premier site de Bretagne bloqué. En parallèle du mouvement étudiant, les lycéen.ne.s étaient très investi.e.s en manifestation, avec moins d’AG que dans le degré supérieur, mais tout autant de blocages et de débrayages.

Clémence : Le fait que ce soit Sciences-Po, qu’on pensait plutôt dépolitisé, qui soit parti le plus rapidement ici est assez étonnant. Les étudiant.e.s, parfois à peine sorti.e.s du lycée, ont appris très vite à s’organiser, à fonctionner en AG, bloquer, débrayer. On a vécu la repolitisation d’une génération.

Jean-Charles : C’est heureusement un peu le cas à chaque lutte. On n’apprend que sur le terrain.

Xavier : À Rennes 2, la politisation avait connu un passage à vide par rapport à la décennie 2000. L’administration avait pris des dispositions en ce sens, en engageant des vigiles, ou en compliquant la diffusion de tracts sur le campus par exemple. Je me souviens encore il n’y a pas longtemps, nous étions invités pour la projection de La Fête est finie, un film sur la gentrification à Marseille, que la fac s’apprêtait à interdire sous des raisons fallacieuses. Nous avions dû forcer les choses pour simplement avoir le droit de regarder un film.

Jean-Charles : On était loin des AG du mouvement des retraites, qui avaient eu un contenu politique très riche.

Xavier : Cette fois-ci en tout cas, les étudiant.e.s et les lycéen.ne.s sont quand même parti.e.s au quart de tour contre la loi Travail, sûrement parce qu’ils/elles ont plus le temps, et sont plus disponibles pour la lutte. Les salarié.e.s, au début, la vivent par procuration et peuvent laisser certains secteurs prendre les choses en main…

Thomas : C’est sûr qu’en tant qu’étudiant.e, on ne perd pas forcément une journée de salaire quand on va en manif, on peut toujours récupérer les cours, mais il faut rappeler que beaucoup d’étudiant.e.s sont aussi salarié.e.s, et donc touché.e.s directement. Et puis, ils/elles sont de toute manière assez intelligent.e.s pour comprendre que c’est leur avenir qui est menacé par cette loi. Au final, les gens ne descendent pas dans la rue uniquement contre la loi Travail, on est aussi là contre l’état d’urgence, contre la répression et la criminalisation du mouvement qui sont permises par les outils juridiques développés depuis la COP21. Les gens font le lien entre tout ça : casse législative du droit du travail et renforcement du pouvoir exécutif.

Clémence : Dès la fin mars, la répression s’est vraiment intensifiée, avec le bouclage du centre-ville de Rennes, et les étudiant.e.s ont pu prendre conscience de la violence du pouvoir. Des collectifs de défense collective se sont montés, et ils venaient faire des interventions dans les bâtiments occupés, que ce soit Sciences-Po ou Rennes 2, en aidant à structurer la résistance aux abus policiers.

Maison-Peuple-Expultion

Comment s’est déroulée Nuit Debout à Rennes ?

Jean-Charles : J’y suis allé deux fois, et n’ai pas vu l’intérêt. J’ai eu l’impression de débarquer sur Mars, avec mon background syndical et politique, j’avais pas envie de réinventer le monde. J’ai déjà une vision des choses plutôt claire de la critique sociale. Pendant que certain.e.s discutaient sur une place de ce qu’il faudrait peut-être faire, nous étions déjà quelques-un.e.s à faire…

Xavier : Ce n’était pas écrit d’avance : si Nuit Debout avait été un endroit de rencontre intéressant, on s’y serait investi.e.s. On a eu de superbes discussions à Rennes 2 sur la répression policière dès le début, et on s’est dit qu’on irait à Nuit Debout, en pensant rencontrer des tas de gens prêts à rejoindre la lutte. On aurait bien aimé aller faire des AG au Parlement1 Le palais du Parlement de Bretagne, souvent appelé simplement le Parlement de Bretagne, construit au XVIIe siècle, fut le siège du Parlement de Bretagne de sa construction jusqu’à sa … Continue reading, en mode Nuit Debout. C’était dans l’hypercentre, que la mairie avait interdit pour les manifestations, et cela avait du sens de prendre ce lieu pour nous retrouver. Mais la mairie nous a repoussé.e.s violemment, alors que nous avions seulement l’intention de discuter, avec de la nourriture pour seule arme. La ville a alors proposé de nous installer dans cet espace sans vie qu’est l’Esplanade Charles-de-Gaulle, et des gens se sont dit que c’était chouette. Là, nous avons compris le clivage : d’un côté celles et ceux qui voulaient bien, voire qui étaient content.e.s d’aller à Charles-de-Gaulle, et de l’autre, celles et ceux qui étaient pris.e.s dans la bataille et qui considéraient l’abandon de l’hypercentre comme une défaite.

Jean-Charles : Il n’y avait pas la dimension d’appropriation de l’espace, comme lors de l’occupation de la Puerta del Sol pendant le 15-M ou peut-être comme à République à Paris, et ça nous semblait un peu léger.

Houria : Il ne faudrait quand même pas caricaturer l’opposition militant.e.s/non-militant.e.s. Toutes les personnes qui veulent s’investir à Nuit Debout ne sont pas dépolitisées. Je ne suis pas trop allée dans les AG de Rennes 2 cette année, mais j’ai passé plus de temps à Nuit Debout. Je ne dirais pas que les gens y étaient dépolitisés, mais en tout cas, ils/elles n’appartenaient pas avant à des groupes militants constitués. L’idée était de se rencontrer, de trouver un lieu pour discuter sans stratégie préétablie, mais pas de la pluie et du beau temps non plus. C’était la première étape de quelque chose, et je pense que nous sommes tout.e.s passé.e.s un jour par là. On se politise petit à petit et on ne peut pas demander aux autres de changer radicalement du jour au lendemain. Ce serait terrible de juger les temporalités des gens, et donc de juger Nuit Debout en y passant une ou deux fois. Et puis Nuit Debout, ce n’est pas un tout bien figé, c’est plein de personnes et de parcours différents. La séparation entre ce qu’il se passait sur l’esplanade Charles-de-Gaulle et les militant.e.s plus aguerri.e.s m’a fait bizarre. C’est un peu comme quand on va faire un blocage et qu’on méprise les personnes qui bossent, qui ne comprennent pas notre venue et protestent parce qu’on les empêche de travailler. C’est à nous de leur donner de l’attention et du temps.

Xavier : On peut assumer qu’il y ait eu une séparation, qui vient aussi de celles et ceux de Nuit Debout, car illes portent malgré tout une position politique, qui me semble faible, en voulant poser une rupture dans l’histoire des engagements politiques et tout réinventer. Mon parcours politique se situe dans une continuité, et je n’ai pas envie que cette histoire soit gommée du jour au lendemain.

Houria : C’est dommage que personne de Nuit Debout ne soit ici pour s’exprimer. Je préférerais qu’on critique la mairie ou la police plutôt que celles et ceux qui essaient de s’organiser, même maladroitement.

Aurélie : Oui, et puis on peut être sensible à tout ce qu’il se passe et juste ne pas pouvoir y participer ! Ces dernières semaines par exemple, avec quelques camarades, nous étions en train d’accompagner une femme victime de violences, et je passais mon temps chez les flics pour demander sa protection. Du coup, je suivais les comptes-rendus de la répression policière dans le centre-ville, et nous, on restait sans réponse pour obtenir que la gendarmerie s’occupe de sauver la peau d’une personne. On voyait les comparutions immédiates affluer pour les manifestant.e.s, mais la mission de service public, de base, de protection de la population n’était pas assurée. Le jour de la grande manif contre la répression policière, les gendarmes nous ont carrément appelées pour nous dire de nous occuper nous-mêmes de notre copine en danger, parce qu’ils ne seraient pas en mesure d’intervenir en cas d’agression. Ils étaient tous mobilisés sur Rennes contre les manifestant.e.s. Le choix est clair : on ne protège pas les gens qui en ont besoin, on protège les vitrines des banques et des opérateurs de téléphonie.

Houria : Quand tu bosses dans une association, et que tu essaies au quotidien de mobiliser des habitant.e.s pour qu’ils/elles prennent plus de pouvoir sur leur ville, c’est dur de décider de se mettre en grève et d’aller manifester. Même en ayant un contrat de merde, un contrat aidé, et même si la loi Travail me concerne aussi directement, parce que le droit du travail en général me questionne, j’ai eu du mal à franchir le pas. Dans nos associations, on s’auto-exploite très facilement, il n’y a pas forcément besoin de grand patron pour le faire. Du coup, on a du mal à abandonner son poste – mais comme tout le monde, j’imagine.

Place-Du-Peuple

Comment procède la mairie (Parti socialiste) pour gérer la contestation ?

Jean-Charles : La mairie n’a jamais eu un mot de compassion pour les victimes des violences policières, c’était « Laisse-toi tabasser et ferme ta gueule ». Son seul objectif était de protéger les plus riches des commerçant.e.s du centre en y interdisant tout rassemblement et manifestation, comme si Rennes n’appartenait qu’à eux, comme si nous, on ne comptait pas. Nous sommes allé.e.s un jour en masse devant la mairie pour forcer la maire à nous écouter : « C’est nous aussi, Rennes, on est là, en bas de chez toi. Reçois-nous. » Et elle nous a juste ignoré.e.s. Quand on interdit des zones entières de la ville à l’expression populaire, le Parlement, la place Sainte-Anne, les rues du centre, etc. comment veux-tu rester indifférent.e ?

Xavier : Le lobbying des commerçants (le « Carré rennais [2. Le Carré rennais est un lobby rassemblant plus de 1500 commerçants à Rennes : bars, restaurants, magasins, services… entretenant des relations étroites avec Rennes Métropoles, la CCI ou la préfecture, l’association est à l’origine d’une pétition demandant à la maire « l’interdiction de manifester le samedi et la tenue d’une table ronde pour obtenir une compensation à la perte de chiffre d’affaires.  ».] ») pousse à cette interdiction de l’hypercentre, avec des pétitions. C’est le patron de la librairie soit-disant indépendante Le Failler, Dominique Fredj, qui mène l’association.

Houria : Mais cela ne représente que les gros commerçants, il y a d’autres tracts écrits par des bars ou des crêperies qui dénoncent au contraire la militarisation du centre et l’air irrespirable qui y règne depuis l’interdiction. Ceux-là, Ouest-France ne les interroge pas. Ça crée deux mondes parallèles, celui où l’on va en manif, où l’on se prend des coups et des grenades lacrymo dans la face, et le monde du lendemain, celui de Ouest-France où le sort économique des grosses librairies et des boutiques Orange est censé faire pleurer dans les chaumières.

Xavier : Les commerçants ont demandé au ministre de déclarer le centre-ville en état de catastrophe économique, pour obtenir une aide exceptionnelle à la reconstruction, plus des assurances. En gros, ils vont tout refaire à neuf gratis, et ne sont donc pas vraiment à plaindre.

Thomas : Sur l’ensemble des manifestations, Ouest-France ne faisait que reprendre la version de la préfecture. Par exemple, selon les périodes, nous comptions une trentaine, voire une cinquantaine de blessé.e.s par manifestation en moyenne, mais Ouest-France titrait : il y a eu trois blessés, un flic, un passant et un manifestant. Les gens qui ne vont pas en manif ne se rendent pas compte de la violence policière, car les journaux n’en parlent pas. Du coup, quand je faisais passer la caisse de l’AG pour le soutien aux victimes auprès des étudiant.e.s, on me disait : « Mais pourquoi auriez-vous besoin de sous ? » Ils pensent que la police respecte le droit. Or les CRS nous matraquent à la tête, la BAC vise avec leurs LBD au thorax et au visage, ils visent même les équipes médicales en charge de s’occuper des blessé.e.s au FlashBall, les grenades ne sont pas tirées en cloche mais en tirs tendus, les grenades de désencerclement ne sont pas utilisées pour désencercler les CRS mais pour terroriser les manifestant.e.s… Bref, chaque manif est une répétition de violations de la loi dans le cadre du maintien de l’ordre, et ça, ce n’est qu’en étant sur place qu’on peut s’en rendre compte. Après, je ne dis pas que tout irait au mieux si la police respectait le droit à la lettre, mais on voit clairement qu’en ce moment, le but premier, la stratégie politique, est de réprimer le mouvement, de le « casser ». Jouer la répression pour dégoûter du droit de manifester. Qui a envie de se faire arracher un œil par un tir de policier, comme c’est arrivé dernièrement à Rennes ?

Aurélie : Lors de la manifestation contre les violences policières, les discours officiels étaient même : ne sortez pas dans la rue, parce que les manifestant.e.s s’en prennent aux passant.e.s ! Le matraquage des discours du préfet et de la mairie dans les médias contre les « casseurs » est très efficace. À les entendre, on dirait que des hordes de barbares vont arriver de je-ne-sais-où infiltrer les manifestant.e.s pour saccager la ville. C’est purement et simplement une stratégie de propagande. Il faut garder à l’esprit que Rennes est proche de Nantes, et donc de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, et qu’il y a un enjeu à neutraliser ce qui peut se passer ici. À Nantes, lors des manifs en soutien à la ZAD, des policiers en civil infiltrés dans les cortèges poussaient à l’engrenage de violences[3. « Cet homme est-il un «  casseur  » ? Non, c’est un policier », Vladimir Slonska-Malvaud, Reporterre, 3 novembre 2014.]. Le but est de diaboliser la résistance à tout prix, empêcher tout mouvement démocratique de s’exprimer en le qualifiant de terroriste.

Houria : Et plus on parle des supposées violences, moins on parle de la loi Travail, du contenu politique, de nos conditions de vie. Tout ce discours sur le fond est remplacé dans Ouest-France par les accusations au sujet de vitrines brisées. On parle de débordements, de casseurs, d’activistes, et cerise sur le gâteau, là, on vient d’arrêter une vingtaine de personnes en route vers le métro, et on va les juger pour association de malfaiteurs en vue de la destruction de biens publics, car elles sont suspectées d’avoir voulu mettre de la mousse expansive dans les machines à tickets. Donc pour ce qui a peut-être été une tentative de blocage économique, 19 personnes vont être jugées dans un an, risquant une dizaine d’années de prison, avec d’ici là un contrôle judiciaire toutes les semaines, une interdiction de manifester, et surtout de se voir les un.e.s les autres, alors qu’il y a des colocs, des ami.e.s, des amant.e.s et des sœurs. En gros, on voudrait nous reprocher de nous organiser. Mais comment faire autrement quand on sait que manifester veut dire nécessairement se confronter à une armada de flics surarmés, violents et irrespectueux du droit ? On devrait rester chez soi tout.e.s seul.e.s ? Ben non, on y va, on se protège, on s’organise. Même les mamies syndiqué.e.s viennent avec des casques et des lunettes de plongée pour tenir le coup contre les lacrymos et les matraques. En face, ils nous confisquent les sérums physiologiques, censés soulager les brûlures dues aux gaz – pour bien qu’on souffre !

Jean-Charles : C’est une répression à plusieurs étages : médiatique, politique, policier, judiciaire. Mais au final, se servir de la force, cela dit la faiblesse du pouvoir. Quelle sera l’étape d’après s’il n’y a plus d’essence ? On envoie l’armée ? On appelle la NASA ?

Maison-Peuple

Comment s’est passée l’occupation de la Maison du peuple ?

Houria : La prise de cet ancien bâtiment syndical, juste à côté de la place Sainte-Anne, nous a permis de créer un point de réunion entre militant.e.s et non militant.e.s. On n’avait pas besoin d’une invitation, on pouvait venir avec des potes, ou tout.e seul.e.

Jean-Charles : On s’est retrouvé.e.s là-dedans, dès le premier jour, avec plein de composantes qui ne se connaissaient pas forcément bien. Il a fallu du temps pour discuter, pour commencer à se connaître, à poser des cantines, une radio au bout de deux jours, Radio Croco. Faire des choses ensemble a créé des liens phénoménaux, entre nous tou.te.s. On s’est retrouvé.e.s sur le commun qu’on partageait, la lutte, en oubliant tout le reste, nos désaccords, nos divergences politiques ou philosophiques. On a passé énormément de temps à discuter dans cette Maison du peuple.

Thomas : L’aspect le plus important de ce mouvement, ce sont tous les liens, tous les ponts qui ont pu être faits entre les différents groupes du milieu militant rennais. Par exemple, des autonomes qui parlent à des syndicalistes, qui commencent à se connaître les un.e.s les autres. Cela restera un atout de taille pour les années à suivre. À Vern-sur-Seiche, lors l’action de blocage du dépôt de pétrole, on est allé.e.s parler aux militant.e.s de base de la CGT, et on s’est rendu compte qu’il ne fallait pas juger le syndicat comme un bloc : il existe des rapports de force entre la base et la direction. C’est comme dans nos AG de l’Interpro : même pour la Maison du peuple, certain.e.s voulaient que ça devienne un centre social autogéré, d’autres imaginaient un lieu de vie. Ce mouvement est loin de ressembler à la petite maison dans la prairie, il y a des divergences politiques, mais on essaie tant bien que mal d’agir sur le commun.

Xavier : C’est à la fois fort et fragile, cette composition. L’occupation de la Maison du peuple, dans sa forme et dans sa durée, montre bien qu’on est fort.e.s quand on arrive à composer ensemble. Le pouvoir, en face, joue la séparation : entre syndiqué.e.s et non-syndiqué.e.s, entre syndicats, entre gentil.le.s manifestant.e.s et barbares casseurs/euses. Au moment de l’occupation, des personnes avaient parfois des perspectives non stratégiques, et nous renvoyaient ces séparations-là, en voulant refermer le lieu sur lui-même et biaiser les rencontres. Les discours dominants ont leurs effets, et on doit sans cesse se battre pour répéter la pertinence des diverses modalités de lutte, la légitimité de chacune, et éviter que telle ou telle composante soit condamnée par une autre.

Houria : Il y a tout.e.s celles et ceux qui sont organisé.e.s depuis longtemps déjà, mais il y a aussi tou.te.s les invisibles, celles et ceux qu’on ne nomme pas, parce que c’est des gens qui sont venus par hasard, parce qu’ils ont entendu parler de l’ouverture du lieu. La Maison du peuple leur a permis d’avoir un espace commun pour venir à la rencontre. Et pour ces personnes, c’est pas vraiment facile d’intégrer des groupes déjà organisés.

Xavier : Et ce lieu est en plein hypercentre ! Qui avait était interdit ! Beaucoup de manifs s’étaient depuis cristallisées à juste titre sur le fait qu’on nous prenait notre ville, avec beaucoup d’affrontements autour de cette question, et par un concours de circonstances, c’est pile-poil là qu’on a repris un lieu !

Houria : Tout le monde a appris de l’expérience des AG. Des groupes de gens ont essayé d’organiser des assemblées les plus fluides possible. On est pas resté.e.s hyper longtemps, il y a des petites choses qui ont pu se mettre en place, des comptes rendus, des ordres du jour écrits sur des bouts de papier, des prises de paroles qu’on a essayé tant bien que mal d’organiser, des discussions sur les prises de parole et les modalités de vote.

Jean Charles : L’organisation de ces AG n’était pas au top, il faut le reconnaître. Une AG de lutte, c’est pas Nuit debout : t’es pas là pour exprimer tes sentiments, il faut prendre la parole pour essayer d’apporter quelque chose au mouvement.

Xavier : Je voudrais revenir sur les choses intéressantes qu’ont produites les syndicats et les milieux autonomes : cantines, concerts, Radio Croco[4. Si Radio Croco n’est plus diffusée sur les ondes depuis l’expulsion de la maison du peuple, elle s’écoute en streaming sur http://mixlr.com/radiocroco/], conférences… Tout ça donnait aussi une visibilité. Le côté syndicalisme combatif, les actions et les blocages s’est mêlé au reste : la radio, les cantines… qui invitaient des gens extérieurs à venir. On a organisé des concerts qui déchiraient, et on servait des pizzas à des centaines de personnes… Le but n’est absolument pas de se couper de la tradition syndicaliste, mais il faut aussi une dimension autre, que porte le milieu autonome, en termes d’imaginaire, pour ouvrir des perspectives…

Clémence : C’était difficile de tout mettre en place, de tout organiser en même temps, parce qu’il y avait énormément de choses à penser à la fois, d’un côté la politique générale, par rapport à la lutte en cours, et de l’autre des choses très pratiques, comme défendre le lieu… Il fallait qu’on mette en place une organisation tous les soirs : on ne savait pas du tout à quel moment il pourrait y avoir une expulsion. C’est une expérience qui a été géniale, et en même temps pleine de tensions – et c’est aussi ces tensions-là, comment les résoudre, qui ont rendu l’expérience intéressante. Empêcher les expulsions, s’organiser sur des tours de garde, se dire qu’on va passer 2-3 heures sur un toit, ensemble, à guetter, s’il n’y a pas les flics qui débarquent dans telle ou telle rue… Une espèce de bastion populaire à défendre en plein centre-ville de Rennes.

Xavier : Le tout sans oublier le lien avec l’extérieur. La veille de l’expulsion, il y a eu un blocage du centre de tri de La Poste au Rheu. L’expulsion de la Maison du peuple était imminente, on le savait, mais on s’est dit il fallait aussi continuer les blocages économiques, et notre soutien à l’action au Rheu a été vraiment le bienvenu.

Houria : Même après l’expulsion, on a continué à occuper la place Sainte-Anne, autant qu’on pouvait, en jouant au foot ou en organisant des AG, des départs en manifs sauvages… Cette place, elle est à nous.

Aurélie : C’est un espace un peu plus privatisé chaque année : la construction du palais des congrès, les cafés qui grignotent toujours plus sur la place, la disparition des bancs publics… Bref la progressive impossibilité de s’asseoir sans payer !

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Finalement, le Raid est intervenu pour expulser la Maison du peuple. Comment faites-vous face à la répression et aux violences policières ?

Aurélie : Le gouvernement et les médias tentent sans cesse d’inverser le rapport de forces dans les discours. Ils ont une armée, avec des services de renseignement, des moyens pas croyables, et ils essaient de faire passer la contestation pour un groupe terroriste ultra organisé. Or de leur côté, la logique de terreur est montée d’un cran, clairement, si tu compares par exemple avec le mouvement contre la réforme des retraites. Aujourd’hui, tu rentres chercher ta bagnole après une manif, et tu peux te faire défoncer par des grappes de bakeux qui t’ont suivi.e. À Toulouse, les voltigeurs, interdits en 1986 après avoir tué Malik Oussekine, ont refait leur apparition.

Xavier : Et puis, on fait gaffe maintenant à ce qu’on raconte dans l’espace public ou quand les téléphones sont allumés, on se sent écouté.e.s. Le but de la surveillance est aussi de nous rendre méfiant.e.s, sur la défensive, peu accueillant.e.s à l’égard de celles et ceux qui veulent rejoindre le mouvement. On doit faire attention à ne pas tomber dans ce piège-là.

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On sent qu’on a affaire à une police politique…

Jean-Charles : Les locaux syndicaux de SUD avaient été prêtés pour des permanences de la défense collective. Et ça n’a pas raté : on a reçu la visite des flics peu de temps après. Que la police se permette de rentrer dans des locaux syndicaux, c’est quelque chose de nouveau, et d’assez grave. On vit dans un gouvernement par la peur.

Houria : Je suis allée au tribunal pour assister aux comparutions immédiates, notamment de gens qui se sont fait choper par la BAC, pour avoir supposément lancé des cailloux, sans forcément atteindre les forces de l’ordre. Le procureur a requis des peines de trois mois à 6 ans ferme. Des gens se font donc arrêter au hasard à la fin des manifs, puis condamner pour l’exemple sur la base de procès verbaux écrits par la police, avec des défenses qui ne sont pas assez préparées. Et au tribunal, le juge pose des questions incroyables : « Pourquoi vous venez en manifestation ? Pourquoi vous êtes syndiqué.e ? Pourquoi vous êtes contre la loi Travail ? » ! On doit encaisser toute cette violence-là qu’on ne cite pas dans les journaux. Après l’expulsion de la Maison du peuple, une fille me racontait qu’elle se réveille encore en sursaut quand le vent fait claquer une porte chez elle, angoissée qu’on vienne la chercher. Personne ne parle des traumatismes que de telles situations peuvent engendrer. Et ce n’est pas nous qui les créons : c’est le pouvoir, en nous empêchant de nous exprimer, qui fabrique cette violence qu’on ne voit pas sur les photos ou dans les vidéos.

Xavier : Il y a la police, mais il ne faut pas oublier la structure dont ils dépendent, tous ceux qui sont au-dessus,le préfet, la mairie, le ministre, leurs équipes, les services de renseignement…

Houria : Quand on va manifester, désormais, on sait à l’avance qu’on va avoir affaire à des murs anti-émeute, des canons à eau, des hélicos… Des fois, on y trouve même des côtés hyper pratiques : si t’arrives un peu en retard à la manif, tu lèves la tête et tu suis l’hélico pour rejoindre les ami.e.s ! Tu vois les réflexes qu’on a acquis à Rennes ?! Le soir, tes potes ou ta famille t’appellent : « Ça va ? T’es là, t’es libre ? T’es pas en garde à vue ? T’es pas blessé.e ? »

Xavier : On a l’impression que le seul fait d’aller en manif devient un acte militant fort. Mais on ne va pas se laisser intimider : on est fièr.e.s de ce qu’on fabrique depuis le début de cette lutte !

Maison-Peuple-Toit03

Entretien réalisé le 20 mai 2016

Photos : Vincent Rivière.

Notes

1 Le palais du Parlement de Bretagne, souvent appelé simplement le Parlement de Bretagne, construit au XVIIe siècle, fut le siège du Parlement de Bretagne de sa construction jusqu’à sa dissolution par la Révolution française en février 1790. C’est aujourd’hui le lieu de la Cour d’appel de Rennes.
Madrid : les racines du 15-M

Madrid : les racines du 15-M

Les médias leur avaient collé l’étiquette « indignés », appellation non-contrôlée dans laquelle la plupart ne se retrouvaient pas. Celles et ceux qui occupaient la rue préféraient le plus sobre « 15-M », en référence à ce 15 mai 2011 où l’Espagne assoupie s’est réveillée. Un mouvement aux racines multiples, qui s’est construit dans la durée et continue à renouveler les imaginaires. De quoi aider à penser le mouvement du 32-Mars (ou « Nuit debout ») en train de s’organiser à Paris, cousin peut-être pas si éloigné de son aîné espagnol, dont l’exigence d’horizontalité, la défiance envers les partis et le refus de la représentation restent des outils indispensables pour une organisation capable de transformer la société.

Ce reportage madrilène a été publié dans la numéro 7 de la version papier d’Article 11, en décembre 2011, et nous en republions ici une version légèrement mise à jour. La situation a évolué depuis, notamment avec la montée en force du parti Podemos et l’institutionnalisation d’une part du soulèvement populaire1 Notamment avec les multiples mairies qui ont été gagnées par des listes non affiliées à Podemos et qui tentent d’appliquer les volontés de la rue. À ce sujet, on pourra lire le dossier … Continue reading. Mais l’encourageante vitalité des expériences autogestionnaires de l’autre côté des Pyrénées continue d’inspirer les modes d’organisation qui souhaitent rompre avec le système de représentation politique et l’oligarchie au pouvoir dans toute l’Europe.

« Je ne me sens pas particulièrement heureux, plutôt satisfait. Je vois cette action d’occupation comme un travail qu’il fallait accomplir – on l’a fait. Le reste suivra. » Pedro a la cinquantaine, une gouaille réjouissante et les yeux en pieds de biche. « Ce n’est pas parce qu’on est pauvres et sans domicile qu’on n’a pas de conscience politique. Nous aussi, on se sent anarchistes, on est impliqués », vocifère-t-il. Comme les six autres personnes présentes dans l’appartement, il a passé plusieurs années dans la rue, galère quotidienne. A vécu dans ces centres d’hébergement madrilènes que tous décrivent comme un enfer. Et se retrouve enfin, depuis trois jours, entre quatre murs solides. L’électricité fait encore défaut, les meubles aussi, mais l’essentiel est ailleurs : seize personnes jusqu’ici condamnées à une marginalité solitaire vivent désormais dans cet immeuble délaissé et plutôt confortable – six étages en plein centre-ville de Madrid. Nouveau départ : « Jusqu’ici, le système nous maintenait à la rue. Nous n’étions pas rentables, donc nous n’avions pas droit à la dignité, pas même matérielle. Avec le 15-M et ses suites, nous avons retrouvé l’espoir : quelque chose se construit, et nous y participons. » Dans la cuisine, un poste fatigué grésille en diffusant un vieux tube Eurodance ; ils sont quelques-uns à danser pour célébrer la « libération » des lieux.

Pedro et les autres occupants n’ont pas été relogés ici par quelques Zorros épars, militants au grand cœur menant leur action dans l’ombre. L’action fut collective et rondement menée, logistique bien rodée : repérages, vérifications du statut de l’habitation, prise en compte des risques divers… Impliqués dans l’Oficina de Vivienda2 Bureau du logement. de l’hôtel Madrid, bâtiment lui aussi occupé, les passe-murailles n’ont rien laissé au hasard. Pedro : « On s’est filé des tuyaux. Par exemple, mes amis et moi étions davantage au point sur les serrures et sur le repérage, tandis qu’eux [les squatteurs militants] en savaient plus sur l’aspect juridique. » Un joli serrage de coudes, prélude à d’autres occupations collectives. « Ce n’est qu’un début, s’enthousiasme Enok, venu de Barcelone pour apporter son savoir-faire en la matière[2. Un « savoir-faire » barcelonais bien décrit dans Squat, documentaire de Christophe Coelho, qui retrace les actions de Miles de Viviendas, groupe de squatteurs/euses sur-actifs/ves de la capitale catalane où militait une grande partie de l’actuelle équipe municipale de Barcelona en Comu, récemment élue à la mairie.]. On a monté un planning très précis, avec une nouvelle occupation chaque semaine. Des lieux pour loger les gens qui sont à la rue, pas seulement pour les militants. On a toute une liste d’adresses qui conviennent. »

Hôtel Madrid – QG quatre étoiles

Clope sur clope, traits tirés : Norma a beau être débordée, elle tient à tout expliquer par le détail, enthousiasme en roue libre. Avec quelques autres, elle est chargée de la commission communication de l’hôtel Madrid, impressionnant édifice de la Calle de las Carretas – à deux pas de la Puerta del Sol – occupé depuis le 15 octobre 2011. Ce jour-là, quelques mois après une massive manifestation du 15 mai (plusieurs dizaines de milliers de personnes), une petite colonne qui clôturait la journée en mode manif sauvage est passée devant le lieu décrépit et, sans tergiverser, en a pris possession. À l’abordage – dans l’improvisation. Durant les trois premiers jours fatidiques [3. En Espagne, une expulsion expéditive ne peut se faire que dans un délai de 72 heures suivant l’occupation.], un campement était installé devant les portes de l’hôtel, barrière humaine dressée contre une éventuelle intervention policière. Une fois l’occupation entérinée, et après de nombreuses assemblées générales, le lieu s’est scindé : les deux premiers étages et le quatrième servent d’espaces de réunion et d’organisation, les autres d’habitation.

Cela fait un mois que l’hôtel est occupé et cela semble un siècle. Pas tant à cause du bordel (indéniable), mais surtout parce que chaque coin est recouvert d’affiches, d’horaires de réunion, d’appels à manifester, de manuels anti-chefs, de verbatims d’assemblées générales ou de slogans divers – Abajo el capitalismo ! Joyeux capharnaüm. Une petite bibliothèque, une cantine et, entre autres, un jardin bio (sur le toit) complètent l’ensemble. À tous les coins de couloir, des militants libertaires, des migrants, des SDF, des punks à chiens, des vieux de la vieille, discutant et refaisant le monde autour d’une roulée, d’un jeu d’échecs ou d’un plat de lentilles.

Ceux qui résident ici (environ 70 personnes) ne resteront pas longtemps, ils iront habiter dans les nouveaux lieux occupés. Logique : l’hôtel a avant tout vocation à servir de QG stratégique, de centre opérationnel pour les luttes à venir et les activités sociales. La question du logement n’est qu’un pan du problème, la partie émergée de l’iceberg ; ils ne veulent pas en rester là : « Il s’agit de penser loin, pas seulement d’offrir un habitat temporaire. Nous voulons partager nos savoir-faire en terme de squat ou d’autogestion », explique Norma.

Pour les personnes impliquées dans le mouvement d’occupation, l’enjeu est double. Participer activement au relogement de ceux – ils sont nombreux – qui pâtissent lourdement de la crise, mais également encourager les initiatives autogestionnaires (assemblées, ateliers, coopératives…), démultipliées depuis le 15-M. Pour appuyer son propos, Norma sort un épais classeur bourré de fiches : « Tu vois, on organise plein d’ateliers ici, tout est noté. Il y a des assemblées politiques, évidemment, mais aussi des trucs moins attendus, comme des ateliers d’arts plastiques ou des assemblées féministes. Tiens, cette fiche, c’est celle des veteranos du 15-M, ils ont tous plus de 70 ans et se réunissent ici régulièrement pour discuter du mouvement. Mieux : d’ici un mois ou deux, nous aurons une université libre au quatrième étage. » Pour Enok, qui a participé à un projet similaire sur Barcelone, l’enjeu est de taille : « Il s’agit de reprendre l’initiative dans tous les domaines. À l’université classique, on t’apprend seulement à monter sur le dos des autres, à tirer ton épingle du jeu ; les universités autonomes donnent des armes pour lutter, et apprennent à s’organiser collectivement. Par exemple, si ton truc c’est les bouquins, le but n’est pas de t’enseigner comment devenir un éditeur parfait, mais plutôt comment créer une coopérative autour du livre. »

Au cœur de cette démarche, la volonté de s’ouvrir sur l’extérieur, de ne pas se refermer sur un cercle militant pétri de codes et de logiques de clan – fermez les volets. Et comme les gens vivant à la rue sont les premiers concernés, les envers de la grande précarité sont abordés, notamment les questions de drogue et d’alcool. « Ces problèmes ont été directement créés par cette société, on ne peut pas faire comme s’ils n’existaient pas, résume Norma. Et nous avons créé des groupes de travail avec ceux qui étaient concernés pour essayer de prendre le contre-pied des institutions, en répondant présent quand quelqu’un est dans la merde. » Même enjeu avec les migrants, dotés ou non de papiers : organiser des cours d’espagnol ou des ateliers sur les droits juridiques est ici vu comme une évidence, une manière de pallier les carences du système et de contrer la guerre aux pauvres, omniprésente à Madrid[4. Le prolixe collectif Observatorio Metropolitano a consacré un récent ouvrage à la question : Manifiesto por Madrid, Critica y crisis del modelo metropolitano (Éditions Traficantes de Sueños). Il y dénonce l’urbanisme mégalo, la gentrification des quartiers populaires et l’orientation sécuritaire des politiques locales et nationales.]. « On en arrive à un point où les administrations débordées envoient des migrants dans les centres sociaux occupés en leur disant que c’est le seul endroit où ils peuvent recevoir de l’aide », s’étouffe Alvar, un des fondateurs du canard dissident Diagonal [5.Un entretien avec Alvar autour de ce journal a été publié sur Article11 en janvier 2012  à lire ICI .].

Dernière voie – pas des moindres – empruntée par les occupants de l’hôtel Madrid : la volonté de toucher le « péquin moyen », et pas seulement les exclus du système. Utopie ? Sur le court terme, sans doute, tant la figure caricaturée du squatteur vandale et nuisible reste omniprésente dans l’imaginaire collectif. Mais les représentations en Espagne changent aussi vite que s’intensifie la crise et qu’émergent des alternatives hors système. Dans ce mouvement des mentalités vers une nouvelle approche du « commun », le 15-M a joué et joue encore un rôle crucial.

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Le 15-M : explosif à mèche longue

Ceux de l’hôtel Madrid se présentent parfois comme les « enfants bâtards » du mouvement dit des Indignés : souvent en désaccord avec ce « paternel » un peu pataud et lent à la détente, mais issus de la même famille. Une fratrie bavarde, dont les membres partagent un même refus du système et de son organisation hiérarchisée, explique Viviane, très impliquée dans Traficantes de sueños [6. Trafiquants de rêves.], structure autogérée centrée sur une librairie et une maison d’édition : « Le 15-M, tel que je le vois dans l’idéal, c’est le partage d’une souche commune où aucune parole d’autorité ne s’impose. On y va lentement, on discute, on fait passer le processus avant la conclusion. Quand ça grince et que le vertical refait son apparition, on remet tout à plat. Certains, notamment les médias, nous pressent pour qu’on dégage une parole définitive, des idées choc [7. Certains journalistes ont d’ailleurs été dégagés lorsqu’ils se faisaient trop envahissants, notamment à l’hôtel Madrid : « Ils voulaient des images de carte-postale, type des vieilles dames discutant avec des punks ; certains en ont eu marre », rigole Viviane.], mais ce serait mépriser le temps nécessaire à la confrontation des idées. » Impossible, en tout cas, de parler du mouvement des occupations sans évoquer les racines et la genèse du 15-M : l’un alimente l’autre, et vice-versa.

« 15-M » – c’est par cette abréviation qu’en Espagne les gens désignent le virage « historique » du 15 mai 2011. La fin d’un long sommeil. De l’autre côté des Pyrénées, Mai-68 était regardé à travers les grilles de la dictature franquiste, et le Mai-rampant italien [8. Référence au Mai-68 italien qui dans ce pays s’est étalé sur près de dix ans.] n’était qu’un fantasme lointain pour une jeunesse castillane muselée. Depuis l’éclat de 1936, peu d’élan révolutionnaire, peu d’emballement collectif, hors les complexes luttes indépendantistes basques ou catalanes et la période de Transion démocratique, si ce n’est en février 2003, quand des centaines de milliers de manifestants avaient envahi les rues de Madrid, contre la guerre en Irak. [9. Les Pactes de la Moncloa pour une transition démocratique signés en 1977 par la droite post-franquiste, le PSOE, le Parti communiste et les syndicats devenus officiels, posent comme base inamovible la monarchie et l’unité nationale. Après des mobilisations ouvrières et étudiantes, le pays entre dans une ère de libéralisation : indépendance du pouvoir judiciaire, liberté de la presse, droit de réunion, reconnaissance des communautés basque et catalane, période culturelle de la « Movida », etc.]

L’étincelle est venue sans prévenir, joyeuse escalade : le 30 mars 2011, des manifestations massives d’étudiants et de jeunes précaires appellent à la grève générale et à la solidarité entre chômeurs et travailleurs. Manifs prolongées – le 7 avril – d’une plate-forme intitulée « Jeunes sans futur », critiquant vivement le système politique espagnol, écrite par celles et ceux qui formeront plus tard la Parti Podemos. Dans le même temps, le mouvement No les votes [10.Ne vote pas pour eux.] gagne en popularité. Premières banderilles. Le 15 mai, c’est avec ce bagage que des manifestations sont organisées dans plus de cinquante villes du pays. À Madrid, décision est prise d’occuper un lieu symbolique : la Puerta del Sol, en plein centre de la ville. Mauvaise joueuse, la police évacue après une seule journée et interpelle 19 personnes. Le lendemain, ce sont plus de 10 000 motivés qui reviennent avec tentes, sacs de couchage et une forte détermination. Toma la plaza[11. Prends la place !] !

Après quelques jours de « campement », beaucoup sentent qu’un mouvement populaire se constitue et que la majorité des Espagnols sont favorables aux insurgés. Un soutien diffus qui incite les occupants à une résistance non-violente face aux pressions des autorités. « On s’est senti portés par ce qui se passait au Maghreb et en Grèce, et on a beaucoup discuté de la question de la violence et de l’affrontement direct, explique Alba, volubile activiste rencontrée dans l’un des nombreux centres sociaux occupés de la ville, le Patio Maravillas. On peut se battre s’il le faut – on sait le faire. Mais le contexte était particulier, et nous avons choisi de ne pas rentrer dans l’escalade répression/contre-répression. Le mouvement paraissait suffisamment fort pour que notre rage passe par d’autres canaux. Le but était que grand-mères et gamins puissent venir dans les manifs et sur le campement, sans craindre autre chose que la police et l’État. C’est comme ça que nous avons pu dessiner un ennemi commun et des perspectives faisant consensus. » Dans le même temps, une certaine discipline s’instaure – qui fait grincer quelques molaires. Pour éviter les bagarres et les comportements agressifs, l’alcool est ainsi banni des rassemblements de masse, manifs, actions, assemblées : les bouteilles sortent une fois le débat ou l’action terminés. Des restrictions de peu d’importance au regard de ce qui se construit : les manifs sauvages se multiplient, les charlas[12. Débats publics.] bénéficient d’une grande qualité d’écoute et des mots d’ordre tels que « À bas le capital », « Vous ne nous représentez pas » ou « Non à la spéculation » sont sur la bouche de tous, jeunes et vieux, radicaux et réformistes. Comme s’il était désormais acquis que chacun partage le même objectif et qu’il ne reste plus qu’à débattre du chemin à prendre. Naïf ? En partie, sans doute. De là à catégoriser le 15-M comme une mouvance de « bisounours », il y a un pas. Jésus, élégant membre du groupe surréaliste de Madrid[13. En Espagne, la tradition surréaliste reste vivace, mêlant pratique poétique et politique. https://gruposurrealistademadrid.org/], s’insurge contre cette caricature de l’indigné mouton, chair à matraque : « Il ne faut pas oublier que le campement du 15-M s’est construit sur l’illégalité et la désobéissance. Les gens ont décidé de rester et de braver les menaces de la police. »

Aveuglés par le voile du concept fourre-tout d’« indignation », les observateurs extérieurs ont tendance à considérer le mouvement comme flou et passif, sans ligne politique claire. Nombreux ceux qui, frileux à l’idée de participer à une assemblée ou attachés au privilège de la parole critique, flippent devant une jeunesse délaissant les botellons[14. Le botellon est un rassemblement éthylique, généralement impromptu, de jeunes et moins jeunes sur les places des villes espagnoles. L’objectif : coucher les bouteilles en collectivité, pas chez soi.] débridés pour réellement prendre la rue. Aux yeux de Lucia, militante qui a participé, au fil des ans, à la création de nombreux lieux de vie collectifs à Madrid, les avancées réalisées depuis plus de six mois sont pourtant impressionnantes : « Depuis le 15-M, les gens ont investi la rue. Qu’ils soient réformistes ou non, il y a un désir de lutter pour quelque chose de différent. Une envie très précieuse, même si elle ne dégage pas encore de programme révolutionnaire. Je crois même que c’est une force. Ne pas céder à l’urgence, casser la temporalité d’une actualité qui nous paralyse à force de nous épouvanter : nous nous rencontrons et discutons de politique. Pour de bon. »

Après environ deux mois de ce campement géant, les discussions aboutissent à un changement de tactique, pour éviter l’épuisement et donner plus de cohérence au mouvement. Progressivement, l’organisation se décentralise et des comités de quartier sont créés. Moins spectaculaire, peut-être, mais plus constructif. « Sur la Puerta del Sol, les assemblées étaient loin d’être horizontales : il y avait des chefs, des managers, des orateurs qui pourrissaient tout, tempère Noé, militant anarchiste au long bouc, porteur d’une vision plus critique. Ce qui se passe aujourd’hui dans les quartiers, à échelle locale, est beaucoup plus solide et puissant, même si plus difficile à appréhender dans sa globalité. Mais il reste du boulot. Tant que l’attention restera concentrée sur la Puerta del Sol – comme si c’était la tête et les quartiers le corps obéissant – et que nous reproduiront le modèle de hiérarchie qui convient si bien aux schémas de compréhension des médias, nous ne réussirons pas à créer un mouvement autogestionnaire davantage fondé sur l’autonomie que sur le spectacle. »

On discute aujourd’hui dans les assemblées de quartier de la suite du mouvement et de la question du vote, mais aussi des affaires locales, des possibilités de s’organiser pour que tout ça ne soit pas que palabres. Mot d’ordre : place au concret ! Au lendemain des élections du 20 novembre 2011[15. Celles-ci ont entériné la décrépitude du parti socialiste – énième alternance made in démocraties occidentales. Voir sur le sujet l’article « Danser sur les urnes », Article 11.], des frissons parcourent la place Tirso de Molina lorsqu’une jeune fille apprêtée prend la parole au cours d’une charla : « La révolution ne se fait pas en un soir. Ce qui compte, ce ne sont pas les grands mots, mais les petites choses du quotidien : nous réapproprier la santé, organiser la garde des enfants et de leur éducation, mettre en place des petits-déjeuners gratuits, multiplier les bureaux autonomes de droits sociaux ou reprendre en main la question de l’alimentation abandonnée à l’industrie agroalimentaire et aux supermarchés. C’est le moment de monter des coopératives qui se passent de l’État et de montrer que ça marche ! »

De fait, les initiatives fleurissent : réquisitions de logements vides voués à la spéculation – on l’a vu –, mais aussi mise en place de coopératives d’achat et de production ; création de crèches, de cantines autogérées, d’ateliers divers, de points d’information aux sans-logis… Autant de petites pierres qui se dressent dans les rues madrilènes et le reste du pays. Si ces initiatives prennent appui sur le mouvement du 15-M, elles proviennent également d’outils aiguisés dans les années précédentes.

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Avant le 15-M – brèches autonomes

Tombé du ciel, le 15-M ? À d’autres… Le mouvement n’a rien d’un simple accroc de l’histoire ou d’une éphémère épiphanie collective, encore moins d’une erreur de casting. Tous les ingrédients étaient là. Crise sociale (plus de 20% de chômage), crise du logement[16. Alors que les banques du pays avaient encouragé l’acquisition de logement par endettement, avec des crédits très bas, beaucoup de ménages espagnols se retrouvent aujourd’hui dans l’impasse – souvent à la rue – depuis la crise et l’effondrement des prix de l’immobilier.], discrédit généralisé de la classe politique… Un contexte favorable venu se greffer au terreau autogestionnaire cultivé de longue date par des milieux radicaux qui avaient stocké la poudre, multipliant les infrastructures et – surtout – s’ouvrant sur l’extérieur.

C’est un leitmotiv, presque un mantra : dans les milieux militants du coin, on se plaît à raconter en détail le moment où – il y a une quinzaine d’années – certaines franges radicales de la ville ont opté pour une lutte moins frontale, plus calculée. « Le milieu autonome de Madrid a choisi d’évoluer parce que les actions un peu “chaudes” n’apportaient rien, se souvient Alvar. Les flics nous mettaient en taule et les gens s’en foutaient. Nous avons alors pris une autre direction, en nous dissolvant dans le social. Au début, c’était un peu futile : nous proposions des ateliers fanfares, par exemple, et puis nous avons trouvé des moyens plus utiles d’intervenir, comme les Oficinas de derechos sociales [17. Bureaux de droits sociaux.] Nous gardons le même ennemi, mais nous l’attaquons autrement. » Mêmes convictions, autres solutions. « C’est évident que ce que l’on fait depuis une quinzaine d’années a contribué au 15-M, lance Lucia. Le mouvement actuel est le prolongement d’une scène activiste qui s’est beaucoup interrogée et a fini par trancher, un peu comme les zapatistes : la stratégie avant l’idéologie. »

L’analogie peut prêter à sourire (le Chiapas à Madrid ?), pas les réalisations concrètes de ces quinze dernières années : librairies alternatives, journaux militants, revues explosives, maisons d’édition libertaires, centres sociaux… Inspirés par les luttes italiennes des années 1970-80, des groupuscules autonomes ou libertaires ont délaissé l’obsession du « groupe affinitaire » pour créer des espaces de rencontre où la parole peut circuler. L’objectif ? Sortir de la marginalité surjouée et de ses attributs – cagoules, petits livres noirs et barres de fer – pour décapsuler les horizons et multiplier les aficionados.

Habitué aux austères squats hexagonaux, le militant franchouillard de passage ne peut qu’être frappé par l’atmosphère règnant dans le milieu alternatif madrilène. Effervescence tous azimuts. L’offensive passe par un accueil de la parole politique – d’où qu’elle vienne et sans uniformes. Fourmilière militante, le Patio Maravillas invalide ainsi le cliché d’un activisme autiste. Plusieurs soirs par semaine, un bar « clandestin » s’y ouvre au public, avec une forte affluence : bobos, prolos, zonards et anars s’y croisent allègrement. Le planning est criblé d’une vingtaine d’ateliers quotidiens : danse, couture, chorale, cuisine, écriture, théâtre, guitare, sérigraphie, photographie, etc. On y trouve également une Oficina de derechos sociales, qui accueille précaires et migrants pour les informer de leurs droits, partager les galères, monter des dossiers avec des avocats et préparer des actions collectives. L’ambition affirmée, bien avant le 15-M, était – et reste – claire : ébrécher le vieux monde en créant et diffusant le plus largement possible les modalités pratiques de son renversement. Tout sauf le ghetto.

Hors des espaces occupés, d’autres expériences font écho à cet impératif. La coopérative Traficantes de Sueños, créée il y a une dizaine d’années, est ainsi un passage obligé. Trafis, en abrégé, n’est pas seulement une librairie, mais aussi un lieu de réunions publiques, une maison d’édition, un atelier de graphisme, un centre de formation, un réseau de diffusion-distribution… le tout en autogestion. Idem pour le journal Diagonal, lancé en 2005, qui a opté pour une forme passe-partout afin de ne pas effaroucher le lecteur lambda avec des codes graphiques trop marginaux. Contrepartie : le journal, qui se veut mature (trop ?), jouit d’une certaine santé financière, d’un lectorat fourni et d’une réelle présence dans les mouvements sociaux.

Des exemples piochés dans un éventail militant aussi fourni qu’hostile aux récupérations syndicales, politiques ou municipales [18. Certains lieux se révèlent plus poreux à la récupération, comme l’immense Tabacellera, ancienne fabrique de tabac parachutée par la municipalité comme lieu alternatif officiel : vigiles et soft showbiz au programme…]. Les rues de Madrid semblent habitées par ce tissu de structures aguerries, prêtes à accueillir celles et ceux qui ont brisé l’individualisme et le cynisme pour commencer à s’organiser en commun. « Ces lieux où l’on avait l’habitude de traîner, parfois avec l’impression de mouliner à vide, se sont soudain remplis, rappelle José – larges rouflaquettes et sourire au coin de la cerveza –, habitué du centre social libertaire Casablanca. Beaucoup de gens qui n’étaient pas politisés se sont réunis pour parler et agir. Ceux qui venaient de groupes libertaires et autonomes ont participé aux assemblées sans mépris ; leur présence a souvent permis d’empêcher les staliniens et les trotskos de prendre le pouvoir. Et les nouveaux venus ont vite capté que les idées et les fonctionnements horizontaux sont plus intéressants que les vieux organigrammes de parti. »

Un lent travail de sape, qui s’est fait dans l’indifférence envers les partis et dans une volonté assumée de se dégager de l’urgence pour fabriquer des liens solides et des outils pertinents. Objectif : construire sur la longueur, sans emballement. Le mot de la fin pour un militant américain d’Occupy Wall Street, de passage au Patio Maravillas pour un débat animé : «  Les médias posent toujours les mêmes questions : quel est votre programme ? Quel est votre chef ? Il n’y a pas de réponse, parce que celle-ci se construit et évolue à chaque instant. »

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Carte non exhaustive des émanations concrètes du 15-M dans la société espagnole depuis 2011. Réalisée par AutoConsulta.org, 13 mai 2015

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Article original sur Article 11 ici

Notes

1 Notamment avec les multiples mairies qui ont été gagnées par des listes non affiliées à Podemos et qui tentent d’appliquer les volontés de la rue. À ce sujet, on pourra lire le dossier du journal CQFD de novembre 2015, dont une partie est disponible ici et ici. Le reste du dossier peut être commandé en écrivant à : redaction(at)cqfd-journal.org.
2 Bureau du logement.
Autoportrait en cagoule

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