Depuis le samedi 14 septembre et la tragi-comique affaire du homard à Nantes 1 Voir Elsa Gambin, « À Nantes, 48 heures de garde à vue pour un homard de carnaval », Médiapart, 17 sept. 2019., on sait que la fabrication d’un crustacé en papier mâché peut valoir une garde à vue et une tentative d’inculpation pour « association de malfaiteurs ». Néanmoins, pas de quoi jouer les surpris⋅es, tant les lois liberticides s’enchaînent en France à une vitesse croissante depuis une vingtaine d’années. (more…)
Depuis le samedi 14 septembre et la tragi-comique affaire du homard à Nantes 1 Voir Elsa Gambin, « À Nantes, 48 heures de garde à vue pour un homard de carnaval », Médiapart, 17 sept. 2019., on sait que la fabrication d’un crustacé en papier mâché peut valoir une garde à vue et une tentative d’inculpation pour « association de malfaiteurs ». Néanmoins, pas de quoi jouer les surpris⋅es, tant les lois liberticides s’enchaînent en France à une vitesse croissante depuis une vingtaine d’années. (more…)
Dans nos parcours de militant·es ou dans notre vie quotidienne, on a de plus en plus souvent affaire à la police et à la justice. Les avocat·es peuvent alors se révéler d’important⋅es allié·es. Mais nous avons rarement le temps de discuter pour leur demander quel regard ils et elles portent sur leur métier. Jef Klak a mis autour de la table cinq avocat·es pénalistes du barreau de Paris, pour nous aider à y voir plus clair dans la période d’état d’urgence que nous venons de traverser et dans celle d’état d’urgence permanent où nous entrons.
Avez-vous l’impression de pouvoir travailler pour plus de justice, ou certaines affaires vous donnent-elles parfois envie de tout arrêter ?
Martin Méchin : Beaucoup d’affaires m’ont dégoûté, mais en me donnant l’envie de me battre encore plus. J’ai souvent l’impression de perdre mon temps, et de ne servir à rien, c’est vrai. Mais on le sait d’avance. Par exemple, cet après-midi, je savais que la détention provisoire de mon client serait prolongée, et que je ne servirais à rien. Mais je joue le jeu, d’abord parce que c’est une question de dignité. Le mec a besoin qu’on parle pour lui, qu’on le défende. C’était important que le juge entende ce que j’avais à lui dire. Mais parfois, même si tu crois vraiment en ce que tu plaides et que les juges t’écoutent, tu te rends compte qu’en fait, le juge se plie aux réquisitions du procureur. Et là, tu te dis « j’ai vraiment pissé dans un violon ». Ça arrive à tous les avocats de sentir que si on n’avait pas été là, ça aurait été la même chose. J’ai défendu des accusés qui avaient avoué en long, en large et en travers, et à la fin ils se prennent la même peine que s’ils n’avaient pas « joué le jeu ». Ils ne comprennent pas, se demandent pourquoi ils ont parlé, pourquoi ils se sont fatigués à tout raconter. Ça ne me donne pas envie d’arrêter le métier, ça me donne envie de les faire chier encore plus, les juges. De ne jamais les lâcher.
Alice Becker : La clémence ou la sévérité de la peine ne sont que très rarement fonction de la qualité de la plaidoirie. On a besoin à chaque fois de se rassurer sur son utilité, en quoi on a pu servir dans le délibéré qui a été rendu.
Martin : Si je devais faire un pourcentage à vue de nez, je dirais que dans 70 % des cas, je ne sers à rien, dans 25 % j’ai été utile, et 5 % des fois, j’ai renversé la vapeur. Et je suis sans doute optimiste.
Raphaël Kempf : Je me rappelle de mes premières affaires, où l’on m’envoyait plaider des affaires perdues d’avance, je faisais mon possible pour rassurer les clients : « Vous n’avez pas baissé la tête, vous vous êtes défendus, on a dit ce qu’on avait à dire. » C’est une question de dignité qui est en jeu, assez forte.
Pour moi, mon pire souvenir, c’est toujours la dernière audience… Ces derniers temps, c’est difficile. Martin disait qu’il fallait toujours faire chier les juges, et c’est un truc vraiment important. J’ai appris que tu ne pouvais rien obtenir de la justice si tu ne les faisais pas chier. Si tu arrives uniquement en disant « Mon client est gentil », tu n’obtiendras rien.
Aïnoha Pascual : On n’a pas la possibilité de mettre en œuvre les moyens, le temps ni l’argent, qu’on devrait pour chacun. Ce n’est pas comme dans les films, où l’on a l’impression que l’avocat ne pense plus qu’à son affaire H-24, et va chercher la petite bête. C’est idéal, je rêverais de pouvoir faire ça mais, concrètement, c’est impossible. Ce n’est pas un reproche que je fais aux avocats, mais à l’institution même, à la façon dont est organisé notre métier et la justice.
Palais de justice d’Annecy
Martin : Si tu es bien payé, comme dans les gros cabinets pour riches, tu peux passer beaucoup de temps et démonter plus souvent le dossier de l’accusation. Mais pour nous qui sommes indépendants, la plupart des dossiers sont ceux de manifestants ou de petits délinquants.
Raphaël : D’autant plus que l’on doit plaider dans de nombreux cas de comparution immédiate, où il faut défendre le client tout de suite : vingt minutes pour prendre le dossier et l’étudier, et en avant ! Et ça n’a rien d’exceptionnel : à Paris, tous les jours, il y a une trentaine de dossiers de comparution immédiate.
Alice : Lorsque je reçois un dossier en urgence, comme en comparution immédiate, je sais que je n’aurai jamais le temps de le lire ligne à ligne. Avec l’expérience, je feuillette le dossier et je sais sur quels éléments je dois concentrer mon attention. Jeune avocate, je bloquais sur des choses insignifiantes. Et de la même façon, aujourd’hui, je répugne à donner le dossier au client, parce qu’il va se focaliser sur des points de détails dont le juge n’a que faire. Il va prendre la parole pour dire qu’il s’est passé ceci et cela, et que ça lui semble le nœud de l’affaire. Avec l’expérience, on essaie plutôt de deviner sur quoi le juge va tiquer et quel sera l’enjeu du débat, pour cibler les choses importantes sur lesquelles il faut s’arrêter et être plus efficaces.
Aïnoha : Mais l’efficacité par rapport à quoi ? Nous avons trop tendance à nous mettre dans la position de sachant, or il peut arriver qu’une fois de temps en temps nous passions à côté de quelque chose. Si on avait le temps de donner le dossier à chaque client et de se coltiner son retour, peut-être cela s’avérerait-il salutaire dans certaines affaires.
Martin : Habituellement, je dis à mes clients : ça dépend de ce que vous voulez. Soit on fait un procès dans lequel vous gueulez, et vous allez en manger plein la figure, mais vous serez fiers de vous. Soit vous essayez de vous en sortir au mieux avec les armes qu’on a décidées pour vous.
Alice : Nous, on est juste une voix. Le client décide. S’il veut faire le canard [c’est à dire avouer et s’excuser, ndlr], c’est son choix. Si toutes les preuves et les charges l’accablent, des caméras, trois témoins, des messages incriminants sur son téléphone, etc., la relaxe ne tient pas. L’avocat lui conseillera sans doute d’avouer en espérant une peine moins lourde, mais s’il veut persévérer et qu’on plaide la relaxe, on cherchera toutes les astuces dans le dossier qui viennent accréditer la thèse que la personne veut soutenir.
Palais de justice de Caen
Est-ce que l’augmentation de la répression due à l’état d’urgence a changé votre métier ?
Matteo Bonaglia : Il faudrait commencer par bien définir ce qu’est l’état d’urgence : cela n’implique pas nécessairement une augmentation de la répression, mais incontestablement des formes nouvelles dans le dispositif de contrôle et de répression administratif et policier. Dans ce sens, oui, je trouve que l’état d’urgence change notre métier
Raphaël : Au pénal, une personne est attaquée parce qu’elle est suspectée d’avoir commis un acte contraire à la loi. Dans le cadre de l’état d’urgence, une personne est poursuivie parce qu’on suppose qu’elle pourrait faire quelque chose, qu’elle pourrait être dangereuse. Elle sera alors sujette à une mesure de contrainte comme une assignation à résidence ou une interdiction de manifester qui, techniquement parlant, n’est pas une sanction, même si c’est ressenti comme ça. Pour la justice, c’est une mesure préventive de police administrative.
Ce n’est pas parce qu’un comportement ne ressort pas du Code pénal qu’il échappe totalement à la répression. L’état d’urgence pousse en cela une logique qui lui préexistait. Par exemple : depuis une loi européenne de 2012, le fait d’être sans papier n’est pas directement puni par la loi, mais des dispositifs pénaux continuent de sanctionner des comportements qui y sont liés, comme l’aide au séjour, l’entrée irrégulière sur le territoire, etc. Autre exemple : en France, la prostitution en tant que telle n’est pas punie par la loi, mais on poursuit le proxénétisme, qui peut parfois se réduire au fait d’aider une amie qui se prostitue. Le Code pénal ne punit donc pas seulement le mac qui s’en met plein les poches, mais aussi des prostituées qui s’entraident pour faire leur travail.
Matteo : Tout le problème est de savoir ce qu’on entend par sanction. Une assignation à résidence, par exemple, n’est pas considérée comme telle par le droit, mais c’est bien le sentiment de punition qui affecte celui qui la subit. La mesure peut ainsi lui interdire de quitter un village de cinquante habitants pendant un an, l’obliger à pointer plusieurs fois par jour au commissariat, sans même que cette personne n’ait été condamnée et sans qu’il lui soit possible de faire efficacement valoir ses moyens de défense. C’est davantage une mesure de privation de liberté qu’une mesure préventive de sûreté, et la logique pénale s’étend ainsi, sur ses bordures.
Martin : Dans le cadre pénal traditionnel, quand une personne est placée sous contrôle judiciaire avec obligation de pointer au commissariat, le fait de s’en dispenser ne constitue pas un délit. Le juge pourra révoquer le contrôle judiciaire, pour placer la personne en détention provisoire, mais le défaut de pointage n’est pas une infraction en tant que telle. Dans le cadre des décisions administratives, c’est un tout autre schéma. Il m’arrive de défendre des supporters ultras du PSG, avec des mesures administratives comme l’interdiction de stade, ou bien des obligations d’aller pointer au commissariat lors de chaque match du PSG. S’ils ne respectent pas cette obligation, cela devient un délit, et ils se retrouvent devant le tribunal correctionnel. On voit bien qu’une mesure initialement administrative peut être tellement sévère et absurde qu’elle se fond dans le pénal. Surtout que ces obligations de pointer ne sont généralement pas prescrites pour avoir commis un acte délictueux, mais pour avoir été présent à un endroit où des actes répréhensibles ont été commis : si tu y es et que tu es fiché comme pouvant potentiellement y avoir participé, tu écopes de la mesure administrative. La mesure est décidée par le préfet, sans passer par un jugement. Il est possible de contester et de demander un jugement, mais en attendant, la mesure est prise.
Raphaël : Et les gens se retrouvent enfermés. Même si c’est de la préventive, cela reste de la prison. Donc, on peut dire que depuis l’état d’urgence, il est devenu normal d’aller en prison pour ce qu’on pourrait faire, et non pour ce qu’on a fait.
Matteo : Selon la conception libérale classique, tout ce qui n’est pas interdit est permis. Aujourd’hui, nous sommes passés dans une doctrine prescriptive. Ce n’est pas « Il est interdit de marcher sur la pelouse », et à chacun de voir où et comment il marche, c’est « Il faut marcher comme ceci sur le chemin ». Nous vivons la régression d’un État de droit, certes imparfait, qui se mue en un État policier, avec une discipline prescrite des comportements des citoyens. Cela se double de mesures qui ne sont pas prises par un juge du siège, censé garantir le minimum de libertés, car appelé à juger sur la base de preuves après la commission d’une infraction, mais par les préfets et les services de renseignement, à titre préventif. Donc sans procédure ni débat contradictoire, et sans séparation des pouvoirs : le préfet, c’est la voix directe du gouvernement. Les pouvoirs du judiciaire passent donc dans les mains de l’exécutif, sous couvert de prévention du risque.
Alice : Et à cela s’ajoute une moralisation des conduites : on va contrôler ton quotidien. Les fouilles de sacs et palpations pour « mesures de contrôle » sont devenues monnaie courante dans les lieux publics ou les magasins. Alors que ce n’est absolument pas permis par la loi, qui assimile la fouille des sacs à une perquisition et impose le respect d’une procédure précise. La violation de la loi par les agents de l’État ou de sécurité, sur ce point, est quotidienne, sans que cela pose problème. Si le droit était appliqué, il serait en certaines occasions protecteur, mais ce n’est pas le cas. Et cette longue habituation aux fouilles permanentes depuis Vigipirate (un dispositif d’« exception » en place depuis 1991 !) a permis de faire accepter la même chose à l’entrée des manifestations, et de se retrouver avec des procès pour port d’armes contre des gens qui avaient un tire-bouchon sur eux !
Palais de justice de Nantes
Raphaël : L’état d’urgence implique un renversement de la présomption d’innocence, c’est-à-dire que c’est aux citoyens de prouver tous les jours leur innocence et qu’ils n’ont rien à se reprocher. Alors que normalement, c’est à l’État d’apporter des preuves de la culpabilité. Dernièrement, un juge demandait à un accusé que je défendais : « À votre avis, pourquoi êtes-vous fiché S ? » Si le juge pose cette question, c’est que lui-même ne le sait pas, car c’est à la discrétion des services de renseignement. Or, ce n’est pas à mon client de s’épancher sur la question, mais au ministère public de justifier cet état de fait. Donc non seulement l’État apporte un élément à charge lors de l’audience sans en expliquer les tenants et les aboutissements (personne ne sait pourquoi cette personne est fichée, si c’est sur des bases solides ou pas), et en plus l’accusé doit, lui, s’en justifier.
Matteo : L’aveu était la reine des preuves dans l’ancien droit, arraché sous la torture. C’est le principe d’une justice de guerre. Or depuis quelques années, on assiste à un retour en force de la logique de l’aveu. Il suffit pour s’en convaincre de s’intéresser à l’introduction récente dans notre procédure de la « comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité ».
Raphaël : Le droit au silence, de ne pas être poursuivi et condamné sur le seul fondement des déclarations faites sans avocat, existe, mais il est battu en brèche. Si la personne a gardé le silence, les policiers et le procureur lui font sentir que ça va avoir une influence sur son éventuelle détention provisoire.
Alice : Ils vont arguer qu’on ne peut pas relâcher le suspect parce qu’il y a un risque de concertation avec d’éventuels complices. Ou bien parce qu’il rechigne à s’expliquer sur les faits reprochés, et que ça, c’est suspect. Or se taire est un droit élémentaire, donc l’opposé d’un acte suspect !
Raphaël : Mais c’est un moyen détourné d’utiliser la détention provisoire pour faire parler les gens.
Matteo : La logique que les policiers et les procureurs essaient d’imposer aux juges, c’est qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Si la police t’a arrêté, c’est que tu as quelque chose à te reprocher. Et la machine judiciaire se lance : la comparution immédiate est proposée pour accélérer la procédure, en réduire le coût, permettre une réponse pénale rapide et systématique. La police fait alors croire à l’accusé apeuré qu’il a tout intérêt à accepter. On se retrouve devant un juge sans avoir préparé sa défense, fatigué par la garde à vue. On doit justifier son innocence avec un avocat qui n’a eu que bien peu de temps pour étudier les procès-verbaux face à un procureur qui veut faire du chiffre, et pour qui tout ce déploiement de forces de l’ordre, du parquet et du tribunal ne peut pas être absurde : l’accusé est là pour être jugé et condamné.
Martin : Après une détention provisoire, il est très rare que les juges se permettent de relaxer les suspects. Ce serait remettre en cause le bien fondé de l’enfermement de la personne et donc du processus judiciaire. C’est extrêmement intéressant d’aller à la chambre des détentions provisoires abusives, qui alloue les indemnités suite à une détention provisoire suivie d’une relaxe 1 Voir Mathieu Delahousse, La Chambre des innocents, Paris, Flammarion, 2017..
Raphaël : Oui, ces quelques personnes innocentées se reprennent une deuxième fois la violence de la justice, parce qu’il leur faut encore démontrer combien elles ont souffert d’être en prison pendant trois ans.
Matteo : Je connais un très vieil avocat du barreau de Paris, Roland Weyl, militant communiste de la première heure, dont je vous livre ici le constat, qui me semble très pertinent : notre époque est traversée par un double mouvement, vers le haut, au niveau de l’activité économique, on observe un retrait de l’État qui fait le choix du laisser-faire, laisser-passer, par exemple avec le plafonnement des indemnités prud’homales, la libre négociation au sein de l’entreprise ou la dérégulation financière… En revanche, il faut bien gérer les conséquences de cette politique sur les peuples, et en bas de la pyramide sociale, on observe un État de plus en plus interventionniste qui construit un droit de plus en plus précis et opprimant. Donc pour les riches, moins d’État, et pour les pauvres, un droit d’encadrement de plus en plus technique et inaccessible, répressif et injuste.
Palais de justice de Lille
Pourtant, on entend souvent dire que « La France est un État de droit »…
Martin : L’État de droit, cela veut tout et rien dire. Rien n’est plus facile que de s’en prévaloir : il suffit d’inscrire une loi dans le droit. Ce qui est prévu par l’État de droit n’empêche pas des lois liberticides et injustes.
Alice : Par exemple, les lettres de cachet de l’Ancien Régime relevaient de l’arbitraire de l’État, mais étaient en même temps l’expression de l’État de droit de l’époque. Aujourd’hui, ce que subissent les opposants politiques du fait de l’état d’urgence, en terme d’arbitraire, est tout à fait analogue à des lettres de cachet.
Matteo : La conception traditionnelle de l’État de droit n’empêche ni l’exploitation capitaliste ni les inégalités raciales, elle constitue néanmoins un minimum qui est actuellement battu en brèche. Si on appliquait sérieusement la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la police ne pourrait pas agir avec la latitude dont elle jouit en ce moment contre les militants de gauche, les musulmans ou les habitants des quartiers populaires. Mais on peut et on doit aussi prendre les choses par un autre bout, et se rappeler que le droit est toujours la traduction d’un rapport de forces au sein de la société. Si les 35 heures ou les congés payés sont passés dans la loi, c’est parce que collectivement, à un moment donné, une composante de la société a décidé qu’il n’était décemment pas possible de travailler 60 heures par semaine et que cela devait désormais figurer dans la loi. Donc un État de droit n’est rien sans une conception substantielle qui s’interroge sur le contenu de la norme.
Et plus qu’un référentiel normatif, la Justice doit se fonder sur un référentiel de valeurs, autrement dit, cela passe par penser collectivement le contenu que l’on veut donner au droit. Je suis convaincu qu’il existe un bon droit, qu’on devrait considérer comme substrat inaliénable, et qui ne soit pas uniquement constitué de libertés formelles (liberté de se réunir ou d’aller et venir, par exemple). Un droit qui ne fasse pas l’économie des questions de droit concret, matériel (se nourrir à sa faim, se vêtir chaudement, se loger dignement, travailler moins, moins jeune, moins vieux, bénéficier d’une sécurité sociale complète, etc.) ni de celles du pouvoir citoyen (comment remplacer le droit actuel, confisqué par certains et qui vise à gouverner des hommes, par une humanité libérée et maîtresse d’elle-même, qui dispose collectivement du droit d’administration des choses).
Palais de justice de Créteil
L’état d’urgence donne donc plus de libertés à la police et moins aux citoyen·nes ?
Raphaël : Oui, mais de manière pernicieuse : la police légitime son action, la plus illégale soit-elle, au nom de l’état d’urgence, alors même que l’état d’urgence ne le permet pas. Idem pour les magistrats : l’expression « état d’urgence » permet de couvrir les injustices les plus quotidiennes. Si un policier te fouille, il dira : c’est l’état d’urgence. Et un magistrat peut se permettre aujourd’hui de dire en pleine audience : « Pourquoi êtes-vous allé manifester, alors que c’est l’état d’urgence ? » Combien de fois je l’ai entendu ! Alors que techniquement parlant, l’état d’urgence n’interdit pas de manifester ni ne permet aux policiers de fouiller qui ils veulent. Il y a comme une idée qui laisse penser à tout le monde qu’on est en état d’urgence, et que donc, les citoyens devraient modeler leurs comportements sur un ordre sécuritaire.
Matteo : C’est Foucault qui, dans Surveiller et punir puis ses Cours au Collège de France, parle « d’orthopédie de dressage des corps et des esprits » : répéter la même rengaine fondée sur la peur finit par créer une norme comportementale.
Alice : La doctrine juridique qui prévaut aujourd’hui veut que le premier des droits soit le droit à la sécurité, et que toutes les restrictions qui priveraient des autres droits soient donc justifiées.
Matteo : Mais moi, je suis d’accord avec ça : sécurité de l’emploi, sécurité face à l’État, sécurité face aux coupures d’électricité d’EDF, sécurité sociale… !
Alice : Il faut distinguer l’état d’esprit général d’un côté, et les vraies implications de l’état d’urgence de l’autre. Faire attention au discours de militant qui dirait que la répression serait plus douce si on n’était pas sous l’état d’urgence. C’est faux ! Il y a plus de mesures restrictives, c’est-à-dire que le champ de la contrainte sur les libertés s’élargit, mais les peines ne sont pas forcément plus sévères en audience.
Matteo : Des lois récentes ont tout de même doublé la pénalité pour les délits d’outrage et de rébellion, et il y a une vraie criminalisation de la contestation politique…
Martin : C’est un climat global…
Aïnoha : Le problème, c’est que ce climat touche plus les quartiers défavorisés. En banlieue, le climat d’état d’urgence donne lieu à plus d’arrestations arbitraires, avec des accusés qui n’ont pas vraiment les moyens de se défendre, et implique plus de répression, car beaucoup finissent en prison pour trois fois rien – voire absolument rien.
Matteo : Le premier motif de procès-verbal pour les stups se fait bien souvent sur la base d’un « renseignement anonyme », recueilli de façon pas très nette par les policiers pour pouvoir ouvrir leur enquête. C’est une vieille méthode policière. On imagine donc bien quelle porte a été ouverte quand on leur a dit qu’ils pouvaient en plus perquisitionner à tout-va.
Aïnoha : L’état d’urgence a permis des mesures dérogatoires, comme ces perquisitions sans aucun fondement ni justification, uniquement sur une suspicion. Et cela a profité aux stups, à la BAC ou au commissariat local qui avaient déjà un suspect dans le viseur, sans pouvoir l’attraper en flagrant délit. Imaginez l’aubaine pour eux : pouvoir aller directement chez quelqu’un et le lever à 4 h du mat’ dans n’importe quelles conditions !
Martin : En effet, infiniment peu de procédures ouvertes par l’état d’urgence ont abouti à des poursuites pour terrorisme, alors que des peines de droit commun ont découlé de ces nouveaux pouvoirs de la police.
Palais de justice de Brest
Raphaël : Il y a eu seulement 23 enquêtes ouvertes pour association de malfaiteurs terroristes suite aux 4 600 perquisitions administratives depuis le début de l’état d’urgence [2. « Un an, 11 mois et 18 jours d’état d’urgence », Jean-Baptiste Jacquin et Julia Pascual, Le Monde, 31 oct. 2017.] ! La loi « renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme », entrée en vigueur le 1er novembre 2017, consiste à mettre dans le droit normal certaines mesures de l’état d’urgence, dont assignation à résidence et perquisition administrative, et à donner à la police des pouvoirs supplémentaires… Avec un accent sur la prédiction de la dangerosité des personnes pour l’ordre public. Elle permet donc de pérenniser des mesures fondées sur le soupçon visant une personne, et pas sur les actes qu’elle aurait réellement commis.
Cette loi vient normaliser le paradigme du soupçon auquel on s’était malheureusement habitué pendant ces deux années d’état d’urgence. Il est devenu naturel, pour la police, pour l’administration mais aussi pour les juges, qu’on puisse priver de liberté une personne suspecte, c’est-à-dire non pas en s’appuyant sur l’infraction qu’elle aurait commise, mais sur ce que la police pense qu’elle pourrait faire à l’avenir. Il faut bien voir que cette logique renverse un principe du droit énoncé en 1789 et pour lequel une révolution a été faite : l’idée que tout comportement est autorisé tant qu’il n’est pas interdit par la loi. Avec l’état d’urgence, normalisé par la nouvelle loi dite « anti-terroriste », on va punir des citoyens pour un comportement qui ne viole aucune loi, pour des idées ou des relations qui ne sont constitutives d’aucune infraction. Voilà le premier danger de cette loi, au-delà des discussions de détail sur tel ou tel article.
Mais il faut aussi se coltiner les arguments employés par le gouvernement et sa soldatesque à l’Assemblée nationale : ils pensent nous rassurer en nous expliquant que cette nouvelle loi ne pourra viser que des « terroristes », contrairement à l’état d’urgence qui avait été utilisé contre des militants écologistes et des opposants politiques. C’est aller bien vite en besogne et oublier que le « terrorisme », en droit français, a une définition élastique. En d’autres termes, le terrorisme n’est pas défini au sens où le droit ne pose pas à cette notion de limites précises et déterminées. Or, c’est dans le flou de ce concept que se logent les abus de pouvoir. Rappelons nous l’affaire Tarnac, il y a bientôt dix ans, et ses inculpés qualifiés de terroristes. Ils ne le sont plus aujourd’hui, mais combien de temps et de procédures a-t-il fallu pour que la justice abandonne cette qualification ? Cet exemple est à mon sens révélateur du fait que toute loi finit par sortir de son lit et viser des personnes qui n’ont rien à voir avec son objet premier.
Palais de justice de Bordeaux
BONUS : Une lecture de cet article est disponible à l’écoute ici. Merci à Karacole et Val K.
L’Économie sociale et solidaire (ESS) a été pensée pour développer des modèles de fonctionnement fondés sur la solidarité et l’utilité sociale. La promesse est alléchante, mais l’entreprise périlleuse, surtout quand on doit se frotter aux marchés et à une concurrence féroce. Exemple avec Le Relais, investi dans l’insertion des plus défavorisés via la collecte et la valorisation de déchets textiles – où l’on apprend que l’enfer du capitalisme est pavé de bonnes intentions.
Ce texte est issu du deuxième numéro de Jef Klak, « Bout d’ficelle », paru en mai 2015 et encore disponible en librairie.
« Reduce, Reuse, Recycle
Because three it’s a magic number
Yes it is, it’s a magic number
3, 3, 3. »
Jack Johnson, « The 3 R’s »
8h30. Gare de Béthune. Un vent glacial balaie le quai, d’où je vois l’arrière du train s’éloigner dans les herbes folles du ballast et la géométrie d’acier des voies ferrées. À la sortie du hall, un utilitaire blanc flanqué du logo du Relais, entreprise d’Économie sociale et solidaire (ESS)1 L’Économie sociale et solidaire désigne un ensemble d’entreprises organisées sous forme de coopératives, mutuelles, associations, ou fondations, dont le fonctionnement interne et les … Continue reading pour le recyclage de vêtements, m’attend sur le parking désert. Au volant, un retraité, bénévole depuis vingt ans, m’accueille avec courtoisie. On échange des banalités, tandis que dehors défilent à perte de vue des champs plats et boueux, des alignements de maisonnettes en briques et des hangars de zones commerciales dont les enseignes, plantées sur les parkings comme des étendards, ne parviennent pas à briser l’horizontalité désespérante du paysage. Le type me dit qu’« ici les corbeaux volent sur le dos tellement y’a rien à voir. C’est devenu une terre de misère. Heureusement qu’y a Le Relais à Bruay pour embaucher les gens. Parce qu’ici, y a plus de boulot. »
Cette phrase, je l’entends depuis deux mois, répétée à satiété et sur toutes les modulations possibles – désespoir, résignation, colère, détachement, constat amer. J’ai parcouru une bonne partie de la France, celle des zones périurbaines, là où, en grande majorité, agissent les structures des réseaux membres de l’Inter-réseaux de la fibre solidaire (IRFS, avec notamment Emmaüs, Relais, Tissons La Solidarité). Je termine mon enquête par une semaine d’immersion au Relais Nord-Pas-de-Calais, implanté à Bruay-la-Buissière, Chemin de l’espérance, sur un ancien site des houillères, acheté en 1984 pour établir la communauté Emmaüs de Bruay-la-Buissière.
Une longue allée traverse les vingt hectares de la zone d’activité du Possible. Des bâtiments en enfilade : une boutique Ding Fring, où sont vendues les fripes de « premier choix » sortant directement de l’atelier de tri ; plus haut, dans un bâtiment en brique, un espace de vente de vêtements de second choix auxquels l’usure et la moindre qualité valent d’être entassés dans de vulgaires bacs en plastique. On passe devant un centre administratif, une cantine, la communauté Emmaüs et des conteneurs blancs estampillés « Relais » qui mènent au centre de tri. L’atelier-hangar est immense : 2500 m2, abritant une centaine de personnes, sur les 430 salariés du site. Le centre de tri est le cœur du complexe ; c’est le moteur du groupe coopératif. Toute l’organisation industrielle de l’entreprise est pensée autour de lui : il absorbe un déchet textile et en recrache un produit fini. L’ensemble est semi-automatisé. La main et l’œil des salariés y demeurent indispensables.
Trier les déchets textiles pour les valoriser
À l’entrée, les « craqueurs » déchirent les sacs plastiques remplis d’habits à l’arrivée des camions. Ils jettent tout ce qui est mouillé, moisi, abîmé, taché ou irrécupérable. Une trieuse-boutique repère les vêtements de meilleure qualité, « la crème », qui part directement à la vente dans les friperies du réseau. Ils représentent 6% des collectes, mais 25% du chiffre d’affaires.
Debout derrière le tapis roulant, une dizaine de femmes trient par catégorie les vêtements qui défilent en paquets. Elles envoient les pièces récupérables dans d’énormes conteneurs grillagés installés en contrebas. Chacun conteneur correspond à une catégorie spécifique : ici les jeans, là les vêtements en laine cardée ou les manteaux d’hiver. Quand ils sont pleins, les manutentionnaires les remplacent par des conteneurs vides, se frayant un chemin dans le hangar bondé. La tâche est physique : ils déplacent à bout de bras des tonnes de textile et tassent régulièrement les vêtements dans les conteneurs à l’aide d’une gaffe.
Une partie des vêtements composés de laine ou d’acrylique sont envoyés en Inde, où des filatures isolent les fils de laine et les tissent à d’autres matières pour fabriquer de nouvelles pièces textiles, avant de les renvoyer en Europe. Même topo pour les chiffons d’essuyage dont la coupe se fait en Tunisie. Les vieux jeans sont transformés en isolants thermiques pour les logements, en futons ou en isolants acoustiques pour les salles de spectacle. C’est le travail de la filiale Métisse à Billy-Berclau (Pas-de-Calais) créée par Le Relais.
Au bout de la chaîne de tri sort en vrac le mêlé (T-shirts, pantalons en tissu, pull-overs légers etc.), un produit destiné aux trois Relais implantés au Sénégal, à Madagascar et au Burkina Faso. Versé dans la fosse de la presse, le mêlé est compacté, puis transformé en balles, prêtes à être chargées dans des containers maritimes. Prochaine étape : Dunkerque, puis les Relais africains, où ils seront triés à nouveau pour être vendus sur les marchés de Dakar, Yaoundé, Antananarivo.
Environ 50 tonnes de vieux habits sont ainsi triées chaque jour. Leur destination : des fripes de deuxième choix pour les marchés européens et africains, des chiffons d’essuyage pour l’industrie et de la matière pour des usines d’effilochage qui revalorisent la fibre textile en matière première nouvelle (ces produits sont destinés à l’industrie du non-tissé – isolant pour automobile, isolant pour bâtiment – et aux filatures). On compte au total plus de 300 catégories de tri selon la qualité, la matière, le type de vêtement, chacune répondant à la demande d’un client.
Suivant leurs particularités ou leur degré de conservation, les textiles prennent donc des chemins divers : 60% sont réutilisés (dont la moitié part à l’export), 9% servent à la fabrication de chiffons d’essuyage, 9% sont définitivement éliminés. Les 22% restant sont effilochés pour la matelasserie et l’isolation, dont une partie est recyclée par la filiale Métisse.
Mis au rebut
À mon tour derrière le tapis roulant, les fringues me passent entre les mains. Posté entre Myriam, trieuse depuis 20 ans, et Sabine, récemment arrivée, j’essaie de prendre le rythme. Ça défile vite. « Les personnes qui effectuent le tri sont précises, rapides, m’a prévenu Marie Christine, cheffe de l’atelier et figure incontournable du Relais. Sans regarder un linge, rien qu’au toucher, elles savent qu’elles doivent le déposer dans tel ou tel bac ! » Un amas de vêtements déboule, j’ai à peine le temps d’en extirper un jean et un pull en laine, que déjà le reste est passé. Dans le fatras de tissus j’aperçois le coton délavé d’un chemisier ou d’une petite culotte. J’aurais dû le lancer dans l’un des trois conteneurs devant moi. Je regarde ma voisine, elle sourit à mon air désolé et rattrape le coup. Chouchou, en bas, au craquage, demande à ce qu’on monte le son de la radio. La vingtaine bien tassée, il a appris à lire et à écrire ici, au Relais. À la pause de 10h, il me dit en retirant ses gants : « Alors, elle est pas belle notre usine ? Le boulot est physique, et parfois, quand on ouvre les sacs, on tombe sur des rats ou d’autres trucs dégueulasses, c’est pour ça qu’on porte des gants, pour l’hygiène. Mais à côté de ça, l’ambiance est super. On rigole, on déconne tout le temps. » Les horaires de l’atelier ? « 8h-midi, 13h-16h30 et les week-ends tranquilles. », soit 35 heures, payées au Smic, quelle que soit l’ancienneté.
Au bout de ses deux ans de contrat, un employé du Relais a le choix entre aller chercher du boulot ailleurs ou accepter un poste en CDI. Au bout de cinq ans, on lui propose d’être sociétaire de la Scop[2. Société coopérative et participative.]. Aujourd’hui, près de 60% des salariés bénéficient d’un CDI et 40% de contrats d’insertion. Une opportunité inespérée pour beaucoup. Un défi social et économique pour Le Relais qui se distingue sur ce point des entreprises d’insertion plus modestes.
Ici, la plupart des gens ont connu de longues périodes de chômage et traversé des galères diverses ; ils sont ceux que le système ne veut plus ou n’a jamais voulus, parce que trop vieux, inadaptés, pas assez ou mal formés, alcooliques, dépressifs, ex-taulards, trop longtemps restés sans emploi, accidentés de la vie ou malchanceux, ils sont toujours trop ceci ou pas assez cela… Ils ont la gueule usée. La voix gravée par la cigarette. Ils sont, comme les vêtements qu’ils trient, mis au rebut. Le Relais les récupère, les réemploie et les « valorise » pour qu’ils aient droit à une seconde vie professionnelle. Ils font aux vêtements ce que Le Relais tente de faire pour eux.
L’insertion par l’activité économique
et ses paradoxes
Pour les réseaux membres de l’Inter-réseaux de la fibre solidaire, la lutte contre l’exclusion et la misère passe précisément par l’exercice d’une activité économique. C’est le fondement même de l’IAE (Insertion par l’activité économique), une des branches de l’Économie sociale et solidaire à laquelle appartient Le Relais. Qu’elles soient chantiers ou entreprises d’insertion, ces structures sont censées être des « sas » permettant à « des personnes éloignées de l’emploi », autrement dit des chômeurs de longue durée, d’acquérir des compétences qu’elles pourront, au terme de leurs deux années de contrat, valoriser sur le marché du travail classique. Selon les indicateurs de suivi définis par l’État, seront alors considérées comme « sorties dynamiques » celles vers l’emploi durable, celles vers un emploi de transition ou les sorties positives [3. Sorties vers l’emploi durable : CDI, CDD ou missions d’intérim de 6 mois et plus, stage ou titularisation dans la fonction publique et création d’entreprises. Sorties vers un emploi de transition : CDD ou période d’intérim de moins de 6 mois, contrats aidés chez un employeur de droit commun. Sorties positives : formations pré-qualifiantes ou qualifiantes, embauches dans une autre Structures d’insertion par l’activité économique.].
À côté des âpres acronymes du secteur (IAE, ACI, EI, ETTI, ESS, IRFS et j’en passe), cette terminologie un tantinet carcérale ferait passer ses auteurs pour d’authentiques poètes de la chose bureaucratique. Les mots sont là pour déguiser une réalité qu’il n’est pas bon de voir dans son plus simple appareil : présenter comme une « sortie positive » le fait de dégoter une formation au bout de deux ans de contrat en insertion frise l’abus de langage ; considérer un stage comme « une sortie vers l’emploi durable » ou accepter « un emploi de transition » alors même que la personne en insertion vient de passer deux ans dans une structure censée lui assurer cette transition, c’est se moquer du monde.
L’activité de récupération textile, lorsqu’elle est dépliée sur toute la chaîne de valorisation, n’en demeure pas moins un outil d’insertion efficace. Elle offre une grande variété d’activités et donc de nombreux débouchés possibles : trieuse ou vendeuse pour les femmes, chauffeur-livreur pour les hommes qui font de la collecte, ou encore manutentionnaire, cariste, etc.
Malgré sa carrure et sa gueule de boxeur, David trouve le boulot ardu : descendre du véhicule, sortir les sacs du conteneur, les jeter au cul du camion puis remonter pour s’arrêter quelques kilomètres plus loin et recommencer. À midi, après un sandwich et une cigarette, on s’assoupit, engourdi par les timides rayons du soleil derrière le pare-brise. Puis on repart et ainsi de suite, jusqu’à 16h30. David me dit qu’il est au Smic depuis plus de dix ans, qu’il pourrait aller à la concurrence pour travailler comme chauffeur-livreur, qu’il y serait mieux payé, mais qu’il a eu tellement de galères dans sa vie professionnelle qu’il préfère rester au chaud, au Relais. Ici, il connaît tout le monde, il a ses habitudes. Et puis, les gens s’entraident. Sa copine ne bosse pas. De temps à autres il fait DJ pour des copains de copains, cultive un petit potager, élève des lapins qu’il fait cuire quand ils sont à point. Son fils ne manque de rien, même si c’est pas Byzance – et lui, sur son temps libre, bichonne sa moto. Son plaisir ultime : une virée sur les plages de la Manche avec ses potos, pour manger des moules et boire des bières.
Quand il m’a parlé des salaires de la concurrence, j’ai senti dans sa voix un mélange d’envie et de dépit. Comme si ces camions d’entreprises concurrentes qu’on croisait sur la route, c’était le « dehors ». Un autre monde inaccessible, non par manque de compétences, mais par peur de voir revenir la galère. Ajoutez à cela une forme de paternalisme cultivée au Relais, un brin autocratique malgré le statut de Scop de l’entreprise, et on obtient une sorte de galaxie fermée sur elle-même, peu à même de permettre à ceux qui y travaillent, souvent fragilisés, de retrouver de l’autonomie et de la capacité à décider par eux-mêmes.
Le Relais tend à privilégier l’emploi pour l’emploi, alors que d’autres, comme le réseau Tissons la Solidarité (TLS), attache aussi beaucoup d’attention à la qualité des emplois et des tâches confiés aux personnes en insertion. Les activités proposées par TLS, notamment dans la confection textile, visent davantage à redonner le sentiment de satisfaction d’un travail bien fait, et rétablissent ainsi plus de confiance en soi. Beaucoup sont fiers de me montrer sur les mannequins en vitrine les pièces qu’ils ont customisées à partir de vêtements usagés. Une dizaine de structures du réseau Tissons la Solidarité participent même à la confection de tenues portées par les femmes de l’atelier, lors d’un défilé parrainé par Christian Lacroix. Une manière de se sentir valorisées et de s’émanciper des représentations négatives qu’elles ont souvent d’elles-mêmes.
Ces approches différentes entre Le Relais et TLS révèlent la diversité des projets et des philosophies qui peuvent exister au sein de l’IAE. Seul point commun à toutes les organisations du secteur : la nécessité de concilier une mission d’intérêt général (réinsérer des personnes en difficulté) avec une présence sur des marchés ouverts à la concurrence de l’économie classique, car il faut générer suffisamment de revenus pour assurer une activité économique pérenne et continuer à embaucher. Un jeu d’équilibriste souvent périlleux, surtout qu’avec la baisse des financements publics, la mission d’insertion est de plus en plus financée par les marges d’exploitation : la contrainte économique tend à s’imposer au détriment du rôle social.
La trajectoire du Relais, depuis sa création en 1984 jusqu’à sa situation actuelle, illustre cette tension et l’inexorable basculement d’une partie de l’ESS vers la reproduction effrénée du modèle capitaliste et de ses logiques propres : recherche de productivité à tout crin, délocalisations, prédation et agressivité commerciale, organisation centralisée, hiérarchique et peu démocratique. Autant d’éléments qui, d’ailleurs, ont souvent causé le licenciement ou l’épuisement de ceux que ces structures accueillent en leur sein… Un comble.
Le Relais, au cœur de la filière textile
Le Relais compte aujourd’hui 28 antennes locales, 14 centres de tri avec en moyenne une cinquantaine de personnes, 70 boutiques Ding Fring, 1 000 conteneurs et 600 véhicules. Les 90 000 tonnes récupérées assurent 55% de la collecte textile en France, en partenariat avec plus de 1000 associations et opérateurs privés. En 30 ans, Le Relais a changé de dimension de façon spectaculaire : il est passé d’un centre de tri local revendant la production triée dans un réseau de boutiques, exclusivement implantées dans le Nord-Pas-de-Calais, à un groupe d’envergure internationale, exportant dans le monde entier.
En 1984, une poignée de compagnons d’Emmaüs ramassaient quelques sacs de vêtements en faisant de la collecte au porte-à-porte et triaient sur table pour revendre les meilleures pièces dans une petite boutique à Béthune. L’âge de pierre comparé à l’efficace tri mécanisé pratiqué aujourd’hui. À la fin des années 1980, lorsque le marché de la fripe s’est effondré une première fois, le site comptait près de 200 salariés. C’est à ce moment-là que Le Relais a décidé de se diversifier en développant les métiers de valorisation du textile pour pérenniser les emplois créés. Pendant les années qui suivent, le groupe grandit et commence à conquérir des marchés à l’international. Mais les années 2000 voient le cours de la fripe s’effondrer à nouveau, suite à une baisse importante et inexorable de la qualité du neuf. Principalement fabriqués en Asie, peu chers, les textiles sont constitués de matières souvent synthétiques, rapidement usées, qui rendent la valorisation difficile. La proportion d’habits vendables est ainsi passée de 60% à 40%.
À cela s’ajoutent des débouchés pour les pièces textile destinées au réemploi en forte baisse à cause d’un marché cyclique très dépendant de la situation géopolitique en Afrique de l’Ouest, et un euro fort par rapport au dollar. En parallèle, le coût d’élimination des déchets ne cesse d’augmenter : que ce soit par incinération ou par mise en décharge, le coût moyen atteint 100 € la tonne. Enfin, la rentabilité des matières premières issues des textiles usagés (la laine par exemple) baisse sensiblement : certaines catégories de vêtement sont vendues à moins de 100 € la tonne alors qu’il faut compter entre 300 et 450 € pour les collecter et les trier. Beaucoup d’opérateurs mettent la clé sous la porte.
Pour essayer de sauver son activité, Le Relais a donc décidé de mettre en place un tapis de tri rapide et d’optimiser le processus industriel pour dégager des gains de productivité. C’est à cette époque, toujours, qu’il choisit de délocaliser une partie de son activité de tri en Afrique en créant trois usines au Sénégal, à Madagascar, et au Burkina-Faso. Sous couvert de créer de l’emploi en Afrique, Le Relais a surtout cherché un moyen de baisser le coût du tri, dans une logique de concurrence mondialisée. Par ailleurs, si ces solutions lui permettent de limiter la casse, aucune n’est en mesure de s’attaquer à la raison structurelle de la crise : la baisse tendancielle de la qualité des textiles collectés.
En 2006, les opérateurs à bout de souffle se tournent vers les pouvoirs publics. Emmaüs France, dont le président est à l’époque le très médiatique Martin Hirsch, et Le Relais interpellent l’État pour leur venir en aide. Avec Tissons la Solidarité, ils proposent la mise en place de la Contribution environnementale textile (CET) fondée sur le principe de Responsabilité élargie du producteur (REP). Inspirée du principe pollueur-payeur, la REP a vocation à transférer aux producteurs et importateurs de pièces textiles (Carrefour, Décathlon, etc.) la responsabilité collective de la filière de traitement et d’élimination des déchets, que deviennent à terme leur marchandise[4. Responsabilité élargie du producteur (REP) Il existe aujourd’hui 11 filières REP en France dans des secteurs variés : des voitures aux papiers en passant par les piles et les médicaments. Pour les textiles, linge de maison et chaussures (TLC), les metteurs sur le marché adhèrent et versent des contributions financières à Eco-TLC, l’éco-organisme de la filière textile. Ainsi, pour chaque pièce de TLC vendue, une éco-contribution allant de 0,10 euro à 0,50 euro selon la taille de la pièce, est payée par le metteur sur le marché et versée à Eco-TLC. Jusqu’en 2014, date de la renégociation du barème, Eco-TLC redistribue les fonds collectés aux opérateurs à hauteur de 69 euros la tonne triée, selon les conditions suivantes :
– Ils doivent trier plus de 70% des TLC qu’ils traitent hors valorisation énergétique, ce qui met hors-jeu les simples négociants de fripes, qui se contentent de collecter des TLC usagés et de les revendre tels quels, ou avec un tri partiel. Le but étant de ne pas générer un dispositif qui conduise à financer une collecte majoritairement destinée à la destruction, incinération ou enfouissement.
– La masse salariale des structures éligibles doit être composée d’au moins 15% de personnes en insertion.La contribution s’applique aux TLC mis sur le marché français uniquement. Autrement dit, un opérateur, même français, triant du textile usagé collecté dans d’autres pays ne touchera pas l’éco-contribution. En revanche, des tonnes de textile sont collectées en France puis triées par des opérateurs slovènes ou lituaniens qui touchent l’éco-contribution, alors que les coûts de la main-d’œuvre y sont beaucoup plus faibles qu’en France.].
Parallèlement à la création de la REP, Le Relais commence à structurer une filière de récupération textile dans l’ESS. Les débuts se font « en famille », entre Le Relais et les communautés Emmaüs. Jusqu’à présent, ces dernières gardaient la crème (15% du stock collecté) et jetaient le reste, quand ils ne le brûlaient pas au fond du champ pour s’éviter le coût de la déchetterie. Le Relais propose alors aux communautés Emmaüs de créer des plateformes de tri sur le principe suivant : au lieu de détruire ou de jeter le textile restant après la sélection de la crème (c’est ce qu’on appelle l’appoint), les communautés Emmaüs situées dans un périmètre proche unissent leurs efforts pour créer une structure ad hoc, une plateforme de tri, à laquelle elles vont donner leur appoint. À la sortie de la plateforme, le textile trié, du mêlé, est revendu au Relais, leur client unique, qui l’exporte pour son propre compte sur les marchés internationaux. L’objectif : valoriser le textile qui jusque-là partait à la poubelle, limiter toujours plus la création de déchets, et surtout créer de nouveaux emplois d’insertion sur des activités de tri et de collecte. Une opération loin d’être désintéressée pour Le Relais, qui peut ainsi revendre à l’export un produit dont il n’a pas à supporter les coûts de tri. De 2007 à 2012, neuf plateformes de tri d’appoint Emmaüs voient le jour un peu partout en France, essentiellement en zones rurales.
Pour Emmaüs, qui en assume la gestion, ces plateformes de tri demeurent un véritable défi économique car l’appoint, de moins bonne qualité, a une faible rentabilité. Les équilibres sont donc fragiles, d’autant que l’approvisionnement en matières pour faire tourner les tapis de tri dépend directement de la solidarité des communautés Emmaüs.
Conséquences de la concurrence
Entre 2007 et 2013, le prix de la tonne triée s’envole, passant de 80 à 400 euros. La création de la REP avec une éco-contribution reversée par tonne triée[5. Voir note précédente.] et le retour en grâce du vintage en Europe boostent la filière. Attirés par l’odeur du fric, de nombreux opérateurs, la plupart du temps simples négociants, réapparaissent comme à chaque embellie du marché.
Pour la première fois, des multinationales comme Veolia, avec sa filiale spécialisée dans la gestion et la valorisation des déchets, Veolia Propreté, ou Suez Environnement, avec sa filiale Sita, s’intéressent au déchet textile. Leur force de frappe financière et commerciale est sans commune mesure avec celle des opérateurs de l’ESS. Le chiffre d’affaires de Veolia Propreté en France était de 3,5 milliards d’euros en 2011[6. veolia-proprete.fr/chiffres-cles-2011.html], et pour Sita France de 5 milliards d’euros en 2013. Ils ont des contacts privilégiés avec les collectivités locales – pour qui ils gèrent déjà d’autres types de déchets (ordures ménagères, déchets industriels, déchets électriques et électroniques, papiers/cartons, bois, etc.) – et dont l’accord est indispensable pour poser des conteneurs de collecte textile.
Le cauchemar du Relais se précise : se laisser doubler par l’économie classique et perdre la bataille des conteneurs textile. Car sans conteneur, pas de textile collecté, donc pas de tri, c’est-à-dire pas d’activité et donc pas d’emploi créé. Même si, a priori, il y a de la place pour tout le monde sur le marché de la collecte – les Français jettent 12kg de textile par an et par habitant – l’appétit et la puissance des concurrents inquiètent à juste titre : ils n’ont pas les mêmes priorités en termes de création d’emplois que les acteurs de l’ESS. Le plus gros trieur européen, l’allemand Soex, a par exemple mis en place un tri ultramoderne, presque entièrement robotisé avec reconnaissance automatique des matières, réduisant à peau de chagrin la place des individus dans le système.
La guerre des chiffonniers
Face à l’offensive de l’économie classique, les Relais se restructurent et continuent de s’approprier, règles du jeu obligent, les outils et pratiques de l’ennemi. Réponse aux appels d’offre lancés par les collectivités locales pour la collecte textile, création d’équipes de commerciaux pour démarcher les communes françaises et les grands centres commerciaux, recherche de subventions, etc. Le Relais se développe vite. En 2009, il reçoit même le Prix de l’Entrepreneur Social par la fondation Schwab[7. Klaus Schwab est le fondateur du World Economic Forum de Davos, rencontre annuelle des plus grandes puissances économiques et financières du monde (grands patrons et hommes politiques essentiellement), celles-là même qui promeuvent un modèle néolibéral socialement et écologiquement dévastateur. ] et le Boston Consulting Group [8. Fondé en 1963 par un ancien vendeur de bibles, Bruce D. Henderson, le BCG est spécialisé dans l’analyse concurrentielle, les fusions acquisitions et la restructuration d’entreprises.], un cabinet international de conseil en stratégie très influent dans le monde des affaires, et qui contribue largement à diffuser l’idéologie néolibérale et sa novlangue managériale. Avec ce prix, Le Relais bénéficie gratuitement d’une mission de conseil pour « faire grandir son projet, tout en renforçant son impact économique et social ».
Sur le terrain des opérations, tous les coups sont permis : les concurrents posent des conteneurs textiles sans l’accord des collectivités locales, poussant parfois le vice en les installant juste à côté de ceux du Relais. D’autres sont carrément volés : grâce aux balises de géolocalisation installées à l’intérieur, la police française en aurait ainsi saisi 78 en chemin vers le Portugal[9. Les immigrés venus d’Asie y sont légion et offrent une main-d’œuvre bon marché et corvéable à merci. Rien n’indique que Nord-Sud Export ait recours à ces pratiques, mais l’absence de transparence entretient les soupçons.]. Les acteurs de l’économie classique remportent des victoires ; pas fracassantes, mais symboliques. Ils parviennent à faire vaciller l’ESS sur ses propres fondements. En période de crise, quand le cours du textile était au plus bas, les plateformes de tri Emmaüs étaient approvisionnées gratuitement par les communautés Emmaüs voisines. Mais en période de forte croissance, comme c’est le cas depuis quelques années, certaines communautés succombent aux sirènes des concurrents qui leur proposent de leur racheter l’appoint une centaine d’euros la tonne. Entre donner gratuitement du textile aux copains pour qu’ils puissent faire tourner leur structure et le vendre à des acteurs de l’économie classique, certains n’ont pas hésité longtemps et opté pour la seconde solution, quitte à mettre la plateforme, dont ils sont souvent administrateurs, en difficulté.
Pour autant, l’ESS riposte en consolidant et en élargissant à d’autres réseaux l’ébauche de filière construite par Le Relais : en 2008, Le Relais, Emmaüs et Tissons la Solidarité, rejoints en 2010 par le Secours Catholique, se rassemblent au sein de l’IRFS. Le Relais s’impose naturellement comme le grand ordonnateur de la filière. Il en maîtrise toutes les étapes – collecte, tri, réemploi et recyclage – et connaît le marché sur le bout des doigts. Face au chacun pour soi de la concurrence, l’IFRS fait le pari de la coopération.
Malheureusement, un horizon commun n’a jamais créé spontanément et mécaniquement de la coopération, surtout entre des centaines de structures très hétérogènes dans leurs pratiques, leurs cultures et leurs niveaux de développement. Il faut se doter d’instances de décision, s’organiser, communiquer sans relâche, créer du lien, accepter la controverse. Beaucoup de structures vont s’y employer. En Bretagne, en Alsace, en région Centre ou en Mayenne, des réunions se multiplient et fédèrent des associations locales, membres de l’IRFS, qui jusque-là ne s’étaient jamais parlé. À échéance régulière, on s’échange des informations sur l’avancée des concurrents dans la région, sur la pose de conteneurs textile, sur des bonnes pratiques en matière de tri ou du suivi des personnes en insertion. Les ponts à créer entre les structures des différents réseaux sont innombrables.
Mais Le Relais France, pressé par l’économie classique, n’a pas envie de perdre plus de temps à discuter avec des petites associations gérées par des bénévoles qui ne comprennent souvent pas grand-chose aux contraintes du marché et dont les processus de décisions sont longs et complexes. Soit elles rentrent dans l’IRFS, soit elles sont contre Le Relais.
Aux 80 structures de Tissons La Solidarité et aux centaines de petits ateliers de tri du Secours Catholique, Le Relais propose alors de racheter leur appoint – qu’elles ne sont pas en capacité de trier. Le système tient un temps, puis commence à s’effriter sous la pression exercée par l’économie classique.
Et les associations constatent que les prix à la tonne fixés par Le Relais diffèrent sensiblement de l’une à l’autre… Sommé de s’expliquer devant les membres de l’IRFS sur ces variations, Le Relais reste vague : il évoque les distances à parcourir, la qualité du textile collecté (chez les riches le textile récupéré est de meilleure qualité que chez les pauvres), mais se refuse à toute clarification précise. Comme pour tout marché, se défend-il, un fournisseur ne présente jamais à ses clients la structure de ses prix.
Cet exemple, loin d’être anecdotique, illustre à quel point la logique de marché s’est insidieusement imposée dans les esprits et les pratiques du Relais ou des autres associations de recyclage du textile. Pour les petites associations, le cours de la fripe, fixé par la loi de l’offre et de la demande, fait office d’étalon, tandis que pour Le Relais il n’y a que des clients. La notion de « partenaire », avec qui on cherche des modes de relation moins brutaux que ceux du marché, lui est étrangère. Une redéfinition bien singulière de l’Économie sociale et solidaire, qui finit par se résumer à ses statuts juridiques (associations, coopératives, mutuelles)… Par conséquent, quand Le Relais, en chevalier blanc, en appelle à la solidarité entre acteurs de l’ESS, les associations le renvoient à ses propres contradictions : ses résultats, son mode de développement et son fonctionnement fortement centralisé ne sont-ils pas comparables à ceux d’une entreprise classique ?
De 2007 à 2011, le chiffre d’affaires du Relais a augmenté de 143% pour atteindre plus de 80 millions d’euros en 2011 – des résultats qui propulsent le groupe coopératif à des années-lumière des petites associations locales pour qui il est de plus en plus difficile de boucler un budget annuel à l’équilibre. Mais l’argent gagné sert à créer de l’activité et à détourner toujours plus de textile des poubelles : sur la même période, les investissements se sont accrus de 454%, les collectes de 53%, les emplois de 45% (Le Relais embauchait 1812 personnes en 2011). Un accord de participation permet de distribuer, les années fastes, une partie des bénéfices à parts égales aux salariés [10. Comme dans toute Scop, seule une partie des bénéfices, 50% au Relais, sont répartis entre les salariés. Les 50% restant sont réinvestis dans le groupe pour promouvoir son développement et la création d’emplois.] et le rapport entre le plus haut et le plus bas salaire ne dépasse pas 1 à 3.
Beau tableau que malheureusement vient écorner une révélation du Point en juillet 2013. Le patron fondateur du Relais, Pierre Duponchel a monté à Dubaï une société de tri textile, Nord-Sud Expert, dont il détient en son nom propre 50% des parts. Or, les dirigeants n’y paient aucun impôt sur les bénéfices. En cette zone franche et paradis fiscal notoire, l’opacité sur les comptes est totale et la législation du travail inexistante 8. Selon Duponchel, cette plateforme de tri a été « créée à des fins de commercialisation » vers l’Asie. Dubaï est en effet devenu le point de passage obligé pour accéder aux marchés asiatiques. De là à créer une structure de tri sur place… Mais, toujours selon l’intéressé, cette plateforme permettrait, en période de crise, d’assurer des débouchés économiques stables et, en période de forte croissance comme aujourd’hui, de trier du textile qu’on ne peut trier en France, faute de capacités logistiques suffisantes.
Pour certaines communautés Emmaüs et associations membres de l’IRFS, la révélation de ces pratiques est l’affaire de trop. D’autant qu’en face, les concurrents ne se gênent pas pour brouiller les frontières et tirer à boulet-rouge sur Le Relais. Sita monte une entreprise d’insertion, Rebonds, pour toucher l’éco-contribution tandis que d’autres opérateurs de l’économie classique se targuent de partenariats avec des associations et d’ainsi servir un objectif social…
Rénover le capitalisme
La trajectoire du Relais démontre que considérer l’ESS comme une nouvelle alternative au capitalisme relève d’une vision fausse et idéalisée. Au final, les aides de l’État qui ont contribué au développement de cette entreprise n’ont servi qu’à amoindrir les risques liés à la création d’un nouveau marché pour le capitalisme : la gestion et la réinjection des déchets dans l’économie de marché. Certes, répète Le Relais, la performance économique ne constitue pas une finalité, mais un moyen de créer localement des emplois durables et non délocalisables destinés à des personnes en situation d’exclusion et peu qualifiées. Faut-il pour autant aller jusqu’à reproduire ce que le système économique porte en lui de plus néfaste : centralisation des décisions, forte hiérarchie, délocalisation de la production, productivité à outrance, prédation ?
Depuis plusieurs années désormais, le groupe fait de la Recherche et développement pour équiper ses conteneurs de dispositifs anti-pillage et anti-intrusion et se prémunir ainsi des « vols » perpétrés par les Roms. « Mettre un policier devant chaque conteneur, c’est impossible. Déposer plainte, oui, nous l’avons déjà fait des dizaines de fois, mais il n’y a pas de suivi. Décourager ces personnes de vendre, c’est très compliqué, explique Pierre Duponchel, président de l’association Le Relais. […]Aujourd’hui, nous avons besoin que police et justice nous aident[11. « Vols dans les conteneurs de collecte de vêtements : un casse-tête pour Paris ». MetroNews, 07/07/2014.]. »
Les pauvres seraient-ils la nouvelle plaie du Relais ? Pourtant, le textile que le groupe récupère dans ses conteneurs n’est-il pas à tout le monde, comme n’importe quel déchet ? Suffit-il qu’il soit déposé dans un conteneur Relais pour que ce dernier s’en juge le propriétaire exclusif ? Les Roms n’en ont-il pas autant besoin que les personnes en insertion ? Bien sûr, dira Le Relais, « les gens déposent leurs vêtements dans nos conteneurs pour les donner à Emmaüs et au Relais ». Et faire fructifier les profits.
L’Économie sociale et solidaire désigne un ensemble d’entreprises organisées sous forme de coopératives, mutuelles, associations, ou fondations, dont le fonctionnement interne et les activités sont fondés sur un principe de solidarité et d’utilité sociale. Ces entreprises adoptent des modes de gestion censément démocratiques et participatifs. Elles sont tenues d’encadrer strictement l’utilisation des bénéfices qu’elles réalisent : le profit individuel est proscrit et les résultats doivent être réinvestis. Leurs ressources financières sont généralement en partie publiques.
Scientifique de formation et aujourd’hui professeure de philosophie à l’Université Libre de Bruxelles, Isabelle Stengers désigne les paroles sorcières dont usent le système capitaliste et « la science » pour justifier leur emprise. Des siècles de culture ultra-rationaliste et d’industrie ont éradiqué et discrédité tout ce qui relevait du commun, nous laissant vulnérables et impuissants. Pour récupérer une puissance de penser, d’agir et de coopérer, Isabelle Stengers convoque les activistes du « reclaim » et autres sorcières néo-païennes, qui nous invitent à résister à l’envoûtement capitaliste, au-delà de l’alternative entre réformisme et révolution.
Ce texte est extrait du numéro 1 de Jef Klak, « Marabout », dont le thème est Croire/Pouvoir. Sa publication en ligne est le premier d’une série limitée (2/6) de textes issue de la version papier de Jef Klak, toujours disponible en librairie.
Dans La sorcellerie capitaliste1La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, coll. Les empêcheurs de penser en rond, éd. La Découverte, 2005., écrit avec Philippe Pignarre, vous décrivez le capitalisme comme un « système sorcier sans sorcier ». Entendez-vous par là que le système économique et social dans lequel nous sommes plongés relève d’un ordre magique ?
Quand il n’est pas réduit à une simple métaphore, le mot « magie » ne sert plus guère qu’à établir des oppositions entre nous – qui vivons un monde où la rationalité est censée prédominer – et les autres peuples qui « croient encore en la magie ». J’ai pour ma part voulu prendre au sérieux la magie, sans me poser la question d’y croire ou de ne pas y croire. Avec Philippe Pignarre, nous parlons de « système sorcier » (c’est-à-dire d’un système utilisant une magie malveillante) pour dramatiser ce qui devrait nous faire penser aujourd’hui : le maintien, voire même l’intensification de l’emprise capitaliste, alors que ces dernières décennies, avec le déchaînement de la guerre économique, la référence au progrès a perdu toute évidence.
Dans les années 1970, on pouvait imaginer qu’en critiquant la notion de progrès, on s’attaquait à l’idéologie qui assurait l’emprise capitaliste. Or aujourd’hui, sauf pour quelques illuminés, la notion de progrès semble n’être plus qu’un réflexe conditionné, une ritournelle. Pourtant, l’emprise n’a pas faibli, bien au contraire. Associer notre sentiment d’impuissance à l’efficace d’une « attaque sorcière », c’est d’abord dramatiser l’insuffisance de la notion d’idéologie ou de croyance idéologique, c’est attirer l’attention sur la manière dont l’emprise a pu continuer à fonctionner, hors croyance. C’est aussi dramatiser le fait que, contrairement aux traditions culturelles pour qui les attaques sorcières sont un sujet de préoccupation pratique, nous, qui pensons « idéologie », sommes vulnérables. Nous n’avons pas les savoirs pertinents pour identifier et comprendre les dispositifs de capture et de production d’impuissance. Or, là où l’on pense que les sorciers existent, on apprend à les reconnaître, à diagnostiquer leurs procédures, à s’en protéger, voire à contre-attaquer. Nous, nous critiquons et dénonçons les mensonges, mais si la dénonciation avait été efficace, le capitalisme aurait crevé depuis longtemps.
Nous n’avons donc pas lancé d’appel à croire aux sorciers, mais à reconnaître les attaques sorcières. Ceux qui, par exemple, ont transformé l’expression déjà boiteuse de « développement durable » en « croissance durable » ne « croient » pas à la sorcellerie mais la pratiquent : ils capturent, détournent, piègent. Nous sommes en cela de plus en plus sujets à des paroles sorcières. « Sois motivé ! », « Aies un projet ! » : les mots du management (la motivation, l’engagement, etc.) appartiennent à des dispositifs qui fonctionnent comme des toiles d’araignées – plus on se débat, plus on est pris, comme des mouches. Pas d’illusion idéologique, dans ce cas, mais une terrible efficacité sorcière.
Le socle de la croyance au progrès était solide dans les classes populaires au début du XXe siècle : le « Nos-enfants-auront-une-vie-meilleure » justifiait travail et sacrifice. Aujourd’hui, presque plus personne ne croit vraiment que ce sera le cas. La croyance au progrès n’est plus qu’une manière, dans la situation actuelle, de s’en remettre aux experts, aux scientifiques, aux nouvelles technologies… L’impuissance face au cours des choses nous pousse à penser qu’eux seuls pourront nous préserver des dangers qui s’accumulent à l’horizon…
On retrouve ici la signification pauvre du mot magie dont je parlais il y a un instant. On veut croire que « comme par magie », les choses s’arrangeront. Sans vraiment y croire, on espère que ce que nous vivons n’aura été qu’une crise dont nous réussirons à réchapper, « comme d’habitude ». Nous considérons avec mépris nos ancêtres qui, terrorisés par une nature qu’ils ne parvenaient pas à contrôler et comprendre, s’attribuaient un pseudo-pouvoir magique pour se rassurer. Mais aujourd’hui, c’est nous qui méritons ce regard méprisant, car c’est nous qui nous en remettons à une croyance magique. Celle-ci signale un désarroi et une impuissance qui traduisent d’abord la destruction systématique de tout ce qui pourrait nous permettre d’imaginer, activement, collectivement, pratiquement, politiquement, ce que demande l’avenir. Nous « devons croire » que ceux qui « savent » (et/ou ont les moyens) nous préserveront, alors que ce sont eux, ou leurs prédécesseurs, qui ont promu sous le nom de « développement » l’entreprise littéralement insoutenable d’appropriation et de mise en exploitation dont nous mesurons les conséquences aujourd’hui.
Est-ce une forme de ce que vous appelez une alternative infernale ?
Par « alternatives infernales », nous entendons un ensemble de situations formulées et agencées de sorte qu’elles ne laissent d’autres choix que la résignation, car toute alternative se trouve immédiatement taxée de démagogie : « Certains affirment que nous pourrions faire cela, mais regardez ce qu’ils vous cachent, regardez ce qui arrivera si vous les suivez. »
Ce qui est affirmé par toute alternative infernale, c’est la mort du choix politique, du droit de penser collectivement l’avenir. Avec la mondialisation, nous sommes en régime de gouvernance, où il s’agit de mener un troupeau sans le faire paniquer, mais sous l’impératif : « Nous ne devons plus rêver. » Affirmer qu’il est possible de faire autrement, ce serait se laisser abuser par des rêves démagogues. On dira par exemple : « Ceux qui critiquent le libre-échange ne vous disent pas que les conséquences de mesures protectionnistes seront l’isolement total et l’arrêt cauchemardesque de tout échange avec les autres pays. Si vous voulez que notre pays reste ouvert, il faut accepter le libre-échange et donc les sacrifices que demande la compétitivité. » Or, le protectionnisme n’a jamais signifié la fin des échanges. De la même manière, lorsqu’on critique l’innovation comme synonyme de progrès, on entend souvent : « Renoncer à l’innovation, c’est faire le choix d’une société frileuse, qui refuse l’avenir ; nous ne pouvons plus revenir en arrière, nous devons nous adapter et faire confiance. » Cet opérateur rhétorique, ce « nous-ne-pouvons-plus », a précisément vocation à faire taire ceux qui disent « mais-qu’êtes-vous-en-train-de-faire ? ». Nous devons faire confiance, car nous n’avons pas d’autre choix.
Le problème, c’est que ça marche. Quand on entend un politicien énoncer cela, on n’entend malheureusement derrière lui ni mugissement de rires ni concert de ricanements. Reconnaître ces types de discours et se protéger de leur emprise, voilà qui ferait partie d’une culture de la sorcellerie. S’en protéger, c’est aussi savoir en rire, ricaner, avoir sur soi des boîtes à rire qui meuglent – faire d’abord preuve d’irrespect.
Or l’énonciateur de ce type de discours ne peut pas être réduit à un vendu, un corrompu, un bankster, etc. Le problème est plus compliqué, en ce sens que ceux qui annoncent une alternative infernale se trouvent eux-mêmes séparés de leur puissance d’agir et de penser. Ils ne savent réellement pas comment faire autrement. C’est pourquoi j’ose penser que la dérision et la compassion sont plus efficaces que la dénonciation. Celle-ci peut renforcer leur sentiment d’héroïsme responsable face à des accusations injustes. Il s’agit plutôt de les démoraliser, de leur faire abandonner leur rôle de berger moralisateur et pédagogue – voire d’exiger d’eux qu’ils partagent avec nous ce qui les réduit à l’impuissance, au lieu de relayer des mensonges lénifiants. S’ils prétendent lutter, qu’ils nous donnent des nouvelles du front, qu’ils nous expliquent ce à quoi ils se heurtent, qu’ils nomment les « sorciers » et la manière dont ils agissent – bref qu’ils cessent de collaborer sous prétexte que sans eux ce serait pire.
Jean-Claude Michéa parle du « complexe d’Orphée »2Le complexe d’Orphée : la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, éd. Flammarion, « climats », 2011. pour caractériser le refus des gens de gauche de regarder vers le passé. Pour la gauche, ce serait indigne, tant elle se trouve sous l’emprise d’un surmoi progressiste : ce serait un truc de femmelette, d’enfant ; l’attitude virile étant d’aller toujours de l’avant, quel qu’en soit le prix. Il semble pourtant raisonnable de penser le présent et l’avenir à partir du passé…
Ce progressisme à tout prix de la gauche, en union sacrée avec le rationalisme, est particulièrement présent en France. Il y a un réflexe conditionné contre tout ce qui pourrait paraître régressif. Mais de manière générale, la perte de la référence au progrès a profondément déboussolé la gauche. La rencontre avec les préoccupations écologistes a été manquée, et on peut dire que désormais elle « subit ». Ceci dit, regarder en arrière n’est évidemment pas suffisant – c’est aussi ce que font les fascistes. Le passé, il s’agit plutôt de se le réapproprier, d’en faire une puissance de pensée, pas une référence nostalgique. La question serait alors : de quel passé s’agit-il d’hériter ?
À la fin de La sorcellerie capitaliste, nous évoquons les sorcières néopaïennes aux États-Unis. C’est un mouvement politique proche des anarchistes, qui rappelle que l’Europe est devenue moderne en éradiquant la culture paysanne, annonçant par là ce qu’elle ferait subir aux peuples et civilisations colonisés. Cette destruction au nom du progrès a commencé par se faire à l’intérieur de nos propres frontières. Les sorcières néopaïennes cherchent à ne pas oublier que le capitalisme n’est pas seulement exploitant mais aussi expropriant : il s’empare des pratiques et intelligences collectives en les redéfinissant sur des modes qui sont ceux de la destruction et de l’appropriation. L’intelligence collective est toujours une intelligence « attachée », c’est-à-dire se définissant par rapport à une situation et aux attaches multiples qu’elle crée, sociales ou territoriales par exemple. Le capitalisme fonctionne en détruisant tout attachement, dont celui au passé, et il considère comme suspecte et dangereuse toute intelligence collective qui revendique ses attaches.
Est-ce que ça veut dire que l’idéologie du capitalisme, plutôt que de se résumer au néolibéralisme (ce qui est un point de vue assez convenu), passerait par la notion de « progrès » ?
Je dirais plutôt que l’idée de progrès a été partagée par ceux qui luttaient pour la justice sociale et ceux qui luttaient pour le développement industriel, avec toute l’exploitation qui va avec. C’était une idéologie partagée. Ceux qui dénonçaient le capitalisme en l’assimilant à un système destructeur étaient considérés comme des réactionnaires, opposés à l’idée de progrès. Aujourd’hui que cette notion a perdu de sa superbe, le néolibéralisme affiche plus clairement sa dimension d’expropriation. Celle-ci devient ouvertement le prix du progrès. La flexibilité est l’impératif catégorique, le progrès n’étant plus que sa résultante postulée. Le néo-management, l’économie de la connaissance, la compétitivité sont des mots d’ordre au nom desquels sont détruites les raisons qu’ont les gens d’être attachés à ce qu’ils font et à ce qu’ils peuvent faire ensemble. « La fête est finie », en quelque sorte. Dans les universités, on vit ça tous les jours : au nom de la compétitivité, la destruction des liens entre les gens est devenue la règle. Les anciens progressistes se retrouvent nus, incapables d’avancer un argument positif et consistant en faveur du progrès, ils sont réduits à répéter qu’on-ne-peut-pas régresser.
Pour aller plus loin, on pourrait citer un exemple : aujourd’hui, les bergers sont obligés d’identifier leurs brebis avec une puce électronique, lisible sans contact (RFID), c’est-à-dire qu’on a mis directement en interface la bête et le système informatique – qui est en fait un système de gestion industriel des flux de marchandises. Les bergers se retrouvent dépossédés du sens de leur métier et les animaux sont réduits à des carcasses vivantes. Bien sûr, ils ont pour vocation de produire de la viande, mais ils ne se résument pas qu’à ça : il y a une relation forte qui s’établit entre l’homme et la bête, un compagnonnage. Dans le cas de l’informatisation du traitement de ces brebis, ce n’est pas une logique libérale qui est à l’œuvre mais plutôt une logique néo-bureaucratique avec une nationalisation du cheptel par un État qui prend en main toutes les bêtes présentes sur le territoire. L’État gère le cheptel national pour la productivité nationale. On est dans un schéma qu’on pourrait presque qualifier de « néosoviétique3 À ce sujet, voir La bureaucratie néolibérale, Béatrice Hibou, éd. La Découverte, juin 2013. ». En ce sens, le discours habituel sur l’antilibéralisme est peut-être un effet de capture et d’envoûtement : on n’est pas dans une société seulement libérale, mais dans une société bureaucratique où tout est standardisé, régulé par en haut, dans une sorte de néosoviétisme numérique.
L’étiquette néolibérale n’est peut-être pas la meilleure en effet : la surveillance, l’évaluation inquisitoriale, le harcèlement sont devenus la règle. Cependant, dans les grands textes libéraux du début du XIXe siècle en Angleterre, il y avait déjà une espèce de religion, une morale sous forme d’impératif catégorique : un « tu dois ». Ce n’était déjà pas un libéralisme au sens strict de liberté du commerce, dans le sens où ces libéraux-là voulaient réinventer la société. Foucault l’a très bien vu4Naissance de la biopolitique, cours au Collège de France, 1978-1979, Michel Foucault, hautes études, éd. du seuil, 2004. : il y a quelque chose de l’ordre de la religion qui demande que les attaches soient détruites, parce que toute attache est un obstacle au marché. Et c’est à l’État qu’il appartient de prendre en charge ce devoir religieux. Le capitalisme, lui, n’a rien de religieux. Pour détruire ce qui fait obstacle à son fonctionnement et arriver à ses fins, le capitalisme a besoin de l’État.
C’est ainsi qu’en fonction des époques et des enjeux, la distribution entre ce que l’État laisse faire au capitalisme et ce que le capitalisme fait faire à l’État s’est établie et a pu évoluer. On ne peut pas comprendre l’un sans référence à l’autre. Par exemple, le capitalisme fait endosser à l’État la tâche d’encourager la flexibilité du marché du travail ; mais quand l’État, comme c’est le cas aujourd’hui, fait de cette tâche une religion sous couvert de modernisation, la flexibilité devient sacro-sainte, un « tu dois ». De même pour la gestion des flux : les bergers « doivent » s’adapter, au même titre que les universitaires et les infirmières, même si cela détruit ce qui donnait sens à leur métier. Le capitalisme n’en demandait peut-être pas tant, mais l’État doit « croire » à sa mission. En retour, il laisse faire le capitalisme en espérant que, par magie, les problèmes se résolvent par la croissance et le progrès capitalistes. Nos gouvernants entretiennent donc un rapport quasi magique avec le capitalisme : plus on le laisse faire, plus on délègue à l’OMC5 Organisation mondiale du commerce. de leviers d’actions qui auraient pu leur permettre de garder la main, plus ils doivent croire que la croissance et la compétitivité sont les solutions aux problèmes dont, autrefois, ils avaient la charge. L’irrationalité d’État atteint une intensité jamais vue auparavant. Nous sommes dans un moment ultra-magique de l’histoire.
Vous évoquiez les sorcières néopaïennes, dont le mouvement a pris de l’ampleur aux États-Unis au début des années 1980 sous l’influence de Starhawk, l’une de ses principales théoriciennes. Vous avez postfacé son ouvrage fondateur Dreaming the Dark. Magic, Sex and Politics6 1982, traduit en France par Morbic : Femmes, magie et politique, coll. Les empêcheurs de penser en rond, éd. La Découverte, 2003.. En quoi est-ce une source d’inspiration pour votre travail ?
J’y ai trouvé une pensée forte, lucide et pragmatique, dénuée de tout accent New Age, contrairement à ce que je craignais initialement. Son analyse historique de la chasse aux sorcières qui s’est déroulée en Europe au XVIIe siècle a transformé ma manière d’appréhender le système capitaliste. Starhawk l’envisage non pas comme un moment de folie périphérique, mais comme un événement politique inséparable de la révolution capitaliste alors en cours. C’est l’époque des enclosures, des « mises en clôtures » : même si elles appartenaient formellement au seigneur, les terres autrefois d’usage commun, les commons, sont clôturées. On cherche désormais à en tirer un profit maximum : la valeur d’échange supplante la valeur d’usage. L’intelligence collective des usages est détruite, le droit de propriété se change en droit d’abuser. Le travail et le profit deviennent une sphère autonome, une fin en soi, et la terre une simple ressource.
Je n’ai pas rêvé de devenir sorcière en lisant Starhawk. En revanche, la mémoire de ce moment oublié de l’histoire, quand ce qu’on appelle « modernité » a pris naissance, s’est activée en moi. Cela m’a permis de « dénormaliser » cette modernité qu’on nous a appris à penser comme étape logique dans l’évolution.
C’est de là que j’ai compris et pensé le capitalisme non pas seulement comme exploitation, mais comme expropriation. Et la notion de Reclaim, que j’ai choisi de traduire par « réappropriation », est une réponse collective mobilisée par les sorcières néopaïennes pour lutter contre l’expropriation capitaliste. Cette notion permet de sortir de la polarité traditionnelle qui a empoisonné la gauche, à savoir réformisme et révolution. Si l’on considère, à juste titre, que le capitalisme n’est pas réformable, il ne semble rester que la révolution, mais celle-ci a trop souvent été pensée comme la fin de l’exploitation capitaliste : il s’agissait pour celui qui était exploité de trouver par le mouvement révolutionnaire la puissance de récupérer ce qui lui avait été pris.
Avec le Reclaim, il s’agit aussi de récupérer ce qui a été détruit : en coupant les attaches qui relient les gens à une situation, l’expropriation a détruit leur capacité à poser collectivement leurs propres problèmes, ce qu’on peut appeler une intelligence collective. Reclaim, c’est récupérer, mais aussi guérir ou régénérer. Ce n’est pas seulement reprendre ce qui est à nous : l’expropriation est un processus beaucoup plus grave, car ce qui a été pris est une puissance de penser, d’agir et de coopérer dont la perte ne laisse pas indemne.
Pendant longtemps, on a cru que les mouvements ouvriers pouvaient retrouver cette intelligence collective. Mais lorsque l’État a été chargé du maintien de la paix sociale, les syndicats n’ont pas vu la menace d’expropriation, comme lors de la prise en main du mouvement mutualiste par l’État-Providence d’après-guerre. La lutte s’est concentrée sur la seule question de l’exploitation et d’une juste distribution des fruits d’un travail (dont la définition reste pourtant l’affaire du patronat). Aujourd’hui, les syndicats sont devenus une force seulement défensive, non plus inventive, qui proteste, mais qui ne peut que partager les rêves d’un retour à la croissance – les alternatives infernales font pleinement prise.
Le détour que vous faites par les sorcières n’est-il pas un détour artificiel, presque un gadget ? On a parfois l’impression que vous y puisez des choses certes intéressantes, mais pas forcément indispensables pour poser et penser la question de la réappropriation…
Primo, ce Reclaim politique qui, je le rappelle, s’inscrit dans un mouvement politique existant depuis plus de trente ans aux États-Unis n’est pas n’importe quoi. Ce mouvement a réussi à tenir pendant les années Reagan, il est très impliqué dans l’activisme altermondialiste et Occupy Wall Street. Je pense que la manière dont il a réussi à résister et à apprendre à chaque moment clé de son histoire (ce que demande « le travail de la déesse », comme elles disent) marque l’importance de pratiques rituelles qui sont d’un grand pragmatisme. Il s’agit de cultiver les forces qui permettent de guérir dans un monde qui nous rend tous malades, et d’honorer ce qui nous aide à guérir, à retrouver les capacités d’une intelligence collective. Cela demande une culture pratique, expérimentale même, dont nous aurions tort de rire, car c’est précisément ce qui a manqué aux syndicats, mais aussi à la gauche marxiste.
Et secundo, épreuve et défi : prenez ça dans la gueule, petit français, petit homme ! Car c’est un défi féministe. On peut bien sûr dire qu’on est au-delà de ça, mais cela signifie surtout un mépris viril des rites et des manières, des artifices « magiques », qui permettent d’apprendre ensemble. La vérité et l’authenticité de nos convictions nous suffisent… Je pense que ce qui nous bloque, c’est d’abord la crainte de régresser, la peur d’être ridicules, la croyance dans notre auto-suffisance, bref l’insécurité propre aux traditions viriles.
À côté de la « sorcellerie capitaliste », il en existe une autre, celle de la science, que vous abordez notamment dans votre livre Une autre science est possible7 Éd. La Découverte, coll. Les empêcheurs de penser en rond, 2013.. Vous êtes une des rares intellectuelles à poser par antiphrase ce que vous appelez « la petite question » du lien entre désastre écologique et développement scientifique – qui pourrait pourtant bien être la grande question de notre époque. Vous y répondez en disant que la science est un des facteurs majeurs du « développement insoutenable » que nous connaissons aujourd’hui. Comment et pourquoi la science a-t-elle effectivement contribué au désastre actuel ?
Le rôle de chaque type de science doit être distingué. Du point de vue de la responsabilité dans le ravage écologique, les sciences sociales jouent un rôle secondaire, mais pas dans le ravage des capacités d’agir, car elles ont trop joué à la critique des illusions, comme si une vérité triste pouvait aider à penser et agir. On peut faire confiance aux sociologues pour « expliquer » un mouvement comme celui des sorcières néo-païennes par de grandes généralités, qui reviendront toutes à éliminer comme sans intérêt ce qu’elles apprennent, l’art qu’elles appellent « magie ».
Néanmoins, je pense surtout aux sciences dites dures, dont la responsabilité directe, constitutive, par rapport à la situation actuelle remonte à la seconde moitié du XIXe siècle. À cette époque s’établit un véritable rapport de symbiose entre sciences de laboratoire et développement industriel, selon le modèle de ce que les scientifiques appellent la « poule aux œufs d’or », celle qu’il ne faut surtout pas tuer. La science a obtenu de l’État d’être subventionnée parce que ses œufs, transformés en or par le développement industriel, sont réputés bénéficier à toute l’humanité. Les scientifiques ont gagné la liberté de poser leurs propres questions, mais en admettant dans le même mouvement de se mobiliser sur ces seules questions. Ce que deviennent leurs œufs, d’une part cela ne les regarde pas, et d’autre part, c’est ce qui leur vaut la reconnaissance de l’humanité. Et on entend alors les chercheurs s’exclamer : « Telle question n’est pas scientifique, ça ne nous regarde pas, laissez-nous pondre ! Ne nous retardez pas quant à l’avancement de la connaissance qui est la seule clé du progrès de l’humanité. »
La mentalité « poule aux œufs d’or » implique donc que les communautés scientifiques entretiennent des rapports privilégiés avec ceux qui peuvent valoriser (transformer en or) leurs résultats. Pour le reste, elles se font gloire de fonctionner en vase clos. Les scientifiques sont formés à repousser comme non scientifiques, et donc irrecevables, les arguments de ceux qui objectent en les plaçant sous le signe d’une crainte frileuse du changement – de quoi satisfaire pleinement l’industrie ! Mais on est loin ici de « l’esprit scientifique » ; ce n’est en effet qu’un caquetage de poule, avec une imagination raréfiée.
Ce qu’auraient pu être les sciences dans une autre situation reste une inconnue historique. C’est même l’inconnue de l’avenir, s’il y a un avenir. Car nous aurons besoin de savoirs scientifiques, mais pas de ceux que privilégie la symbiose avec l’industrie.
On accorde théoriquement à la Science un rôle d’expertise pour justifier une innovation. Sur la question des OGM, par exemple, il y a deux lignes de critiques fondamentales : la première questionne les impacts sur la santé, la nature, l’environnement, etc., ce qui donne lieu à des controverses scientifiques avec Gilles-Éric Séralini, professeur de biologie moléculaire, qui monte un dispositif expérimental montrant les effets cancérigènes des OGM sur des rats. Dans ce cas, la question des OGM devient un débat scientifique entre des biologistes et leurs protocoles expérimentaux concurrents. Mais il y a une seconde ligne d’argumentation, à notre avis plus pertinente, et qui n’a rien à voir avec la science, c’est une critique politique consistant à dire : les OGM continuent la logique des enclosures en expropriant les paysans de leur capacité à ressemer le grain qu’ils ont planté. L’industrie consolide ainsi son monopole, et s’assure d’un profit permanent. Dans la première critique, on fait confiance à des experts sur des dispositifs expérimentaux ; dans la seconde, on peut comprendre la logique soi-même, se la réapproprier et en faire une puissance propre. On n’a plus besoin de se référer à telle ou telle personne faisant autorité, ni à « la Science », censée être désintéressée, pour s’y opposer : on a juste besoin de comprendre que la technoscience d’aujourd’hui est en réalité au service d’intérêts politiques et économiques.
Je ne vois pas quelle « puissance propre » confère le fait de comprendre cela « soi-même ». Que la recherche doive servir la croissance et la compétitivité est ce que proclament nos autorités. Ce que je sais, c’est que si la question des OGM a été l’occasion d’une réappropriation, c’est précisément parce que des questions nouvelles ont été mises en politique et que l’on a appris à faire bafouiller les experts, à interroger leur soi-disant expertise. Et ce n’est qu’un début.
Lorsque l’Inra déclare : « Notre responsabilité est de nourrir 9 milliards d’êtres humains », elle ne devrait pas pouvoir le faire impunément. Tout biologiste de l’Inra devrait être exposé à la question : Que connaissez-vous aux famines ? Quelle est votre expertise en la matière ? Vos collègues spécialistes de ce sujet sont-ils d’accord ? Il ne s’agit pas d’opposer l’autorité des faits de certains scientifiques à l’autorité d’autres, mais de souligner l’absence d’autorité du biologiste de l’Inra et révéler sa dépendance à des faits qui ont été produits dans un environnement de laboratoire, purifié, raréfié, excluant tous les autres faits que les productions de famine impliquent, mais qui n’intéressent pas le moins du monde l’industrie.
Par conséquent, la question n’est pas de se référer à une personne faisant autorité, ni à « la Science ». Séralini n’est pas désintéressé, il est inquiet et révolté. Et ce n’est pas à une controverse entre collègues à laquelle on a assisté, c’est à un conflit ouvert qui n’a rien de politiquement neutre. J’ai l’impression que vous avez besoin de caricaturer pour faire prévaloir une réappropriation « purement politique ». Votre « on a juste besoin » est précisément ce dont je me méfie, comme s’il suffisait d’arriver à la bonne position politique, de dénoncer, d’avoir raison, en parfaite autosuffisance. On n’aurait pas besoin de s’intéresser aux scientifiques ; les identifier aux intérêts qu’ils servent suffirait. On n’aurait pas besoin de Séralini ni de ce que nous apprend la manière dont on l’a fait taire. On n’aurait pas besoin de créer des alliances transversales. On n’aurait pas besoin d’apprendre comment donner à une situation le pouvoir de faire penser ensemble tous ceux que cette situation concerne, comment articuler les savoirs impliqués dans cet « ensemble ». Se réapproprier quelque chose, ce serait alors simplement, comme d’habitude, prétendre avoir les seuls bons critères pour définir une situation. C’est-à-dire donner à l’adversaire les moyens de clore un dossier comme celui des OGM – il aurait tellement voulu pouvoir dire : « L’opposition est seulement politique. »
Mais pourquoi selon vous les scientifiques se sont-ils laissés enrôler par le modèle de la poule aux œufs d’or ?
On pourrait répondre par l’attrait du pouvoir, mais ils voulaient aussi défendre quelque chose qui est justement ce qu’ils perdent aujourd’hui : le jeu des propositions et des objections qui décide de la viabilité de « faits » nouveaux. Ce jeu – qui les réunit et les fait jouir, mais aussi penser – est un jeu certes viriloïde, mais non dénué d’intérêt, parce qu’il est un exemple d’intelligence collective, ce qui suppose une science inventive, non dominée par une méthodologie objectiviste.
Or, aujourd’hui, avec l’économie de la connaissance, l’industrie s’est accaparée le pouvoir de leur dicter les questions. C’en est donc fini de leur jeu. Ils ne sont plus maîtres des questions à poser, des épreuves qui décident du caractère fiable d’une réponse. Ils doivent pondre des projets qui sont censés attirer des investisseurs, promettre des innovations et produire des brevets. La prise de brevet devient pour eux la réussite par excellence, bien plus que la manière dont leurs collègues évalueront leurs propositions. Leurs champs de recherche sont de plus en plus circonscrits par les brevets existants qui soustraient à leurs questionnements des pans entiers de leur discipline.
La poule aux œufs d’or, telle qu’elle existait jusque dans les années 1970, est morte. Mais la soumission aux mots d’ordre capitalistes de profitabilité et de flexibilité se traduit par l’amertume, le cynisme, ou l’opportunisme sans vergogne. La défaite entraîne rarement autre chose que le ressentiment.
Pour que la Science ne participe plus à la production du désastre actuel, vous défendez l’idée d’une « intelligence critique des sciences », c’est-à-dire d’un public d’amateurs intéressés et concernés par les sciences. Pourquoi pas, mais n’est-ce pas quelque peu naïf d’un point de vue sociologique, comme si la relation essentielle était celle des scientifiques face au public intéressé – et non celle face aux financeurs et donneurs d’ordre. Derrière le mot « Science », des pratiques sociales très différentes se sont développées. Aujourd’hui, le chercheur a besoin de capitaux immenses pour réaliser la moindre de ses expériences. Dans ce contexte de « Big Science », l’interlocuteur essentiel ne sera jamais ce public d’intéressés (si tant est qu’il puisse advenir un jour), mais les financeurs, privés comme publics…
Vous avez encore une attitude de sociologue, avec des macro-positions. Mon argument sur les amateurs qui ne s’en laissent pas compter est là pour dramatiser leur absence, pour « dénormaliser » les réflexes conditionnés qui rendent inimaginable la possibilité d’un « public » se mêlant à ce qui ne doit pas le regarder. Il s’agit de susciter de la pensée, c’est-à-dire un sens du possible là où il y a désastre, et cela quelles que soient les probabilités que vous ayez d’avoir raison. Je tente d’éviter les gros mots d’ordre qui servent d’étendard dans les champs de bataille. J’évite, par exemple, d’opposer la « raison » et les « valeurs », et j’aimerais permettre de poser des questions plus redoutables, porteuses d’alliances plus inquiétantes pour l’ordre public. Avec l’affaire des OGM, un public intéressé s’est constitué sur les questions de l’agriculture, et cela importe à trois niveaux. D’abord, c’est un cauchemar pour l’Inra. Ensuite, c’est un possible éventuel pour les chercheurs qui se font écraser par la Big Science. Enfin, c’est un appui pour ceux qui ont besoin non de budgets pharaoniques, mais du temps nécessaire à la création de rapports avec les agriculteurs en dehors des termes de l’expropriation.
Mais un possible souhaitable, ne serait-ce pas de faire descendre la Science de son piédestal, voire même de la déserter comme l’a proposé le groupe « Survivre et vivre » [voir annexes] dans les années 1970 ?
Tout mon travail est de défaire l’amalgame qu’on appelle Science, de la faire descendre de son piédestal. Mais j’essaie de le faire sur un mode qui souligne la singularité des pratiques scientifiques que le capitalisme est en train de détruire. Il faudrait permettre aux scientifiques de pouvoir se réapproprier cette singularité contre les manières mensongères d’en faire un modèle de rationalité. Il est important alors de ne pas ignorer la jouissance qu’ils éprouvent dans ce travail d’objection et d’invention, caractéristique de l’activité scientifique.
Oui, mais si ce qui les fait jouir est aussi hostile à l’humanité que la physique nucléaire, pourquoi ne pas leur dire, avec les surréalistes de 1953 : « Vidons les laboratoires ! » ?
Mais non ! C’est la liaison avec l’industrie qui peut être dite hostile à l’humanité. Quand Jean Perrin réussit à compter les atomes, ou Joliot-Curie à définir la radioactivité spontanée, même si cela a permis ensuite de construire la bombe atomique, c’est une réussite, nom d’une pipe ! Plus précisément, c’est une réussite pour les scientifiques, pour ceux qui se sont réunis autour du problème, qui ont pensé, agi, objecté, c’est-à-dire travaillé ensemble, en dépendance les uns des autres. Une telle réussite ne peut être caractérisée comme hostile à l’humanité. J’ai peur de ceux qui croient pouvoir parler au nom de l’humanité, que ce soit dans les termes d’une logique missionnaire ou propagandiste de « la Science », ou dans ceux qui visent la destruction de ce qu’ils jugent hostile. Tous pensent savoir ce qui est bon pour l’humanité.
Est-ce que vous ne nous rejouez pas l’opposition de la recherche pure, désintéressée, en laboratoire, et les mauvaises applications ? Prenons les OGM : l’action primordiale a été de casser des serres expérimentales. C’était une attaque frontale contre la recherche. Il ne faut pas se leurrer : les investisseurs n’ont pas dépensé des millions dans ces recherches-là pour laisser quelques laborantins faire joujou. S’il y a le moindre profit à la clé, il en sera tiré.
Encore une fois, c’est la connivence entre l’industrie et la Science qui pose problème – sans parler de l’armée, qui, elle, n’a pas besoin de prétendre servir le Progrès. Les serres expérimentales que l’on a brisées ont souligné cette connivence. Ces expérimentations préparaient un investissement industriel, en le rendant « acceptable » par la population. Mais la question ne se limite pas à celle de la science désintéressée. L’agro-écologie, par exemple, a besoin d’un tout autre type d’institution scientifique, parce qu’elle refuse les innovations qui se traduisent par une logique d’expropriation. Il faut chercher à caractériser les sciences avec le même soin qu’un romancier caractérise ses protagonistes : ne pas fabriquer des fables morales mais des questions qui fâchent, c’est-à-dire qui divisent la communauté scientifique. Si l’on agit sur un mode insultant, on ne risque rien : les scientifiques réagiront en bloc et se montreront tout aussi bêtes qu’on se les représente. Créer un bloc d’ennemis furieux, cela ne laisse plus d’autre choix que les éradiquer, en toute bonne conscience politique.
Au sujet de l’impuissance, il y a dans votre travail une tension entre deux pôles. D’un côté l’impuissance tient avant tout à des prisons mentales ou discursives : nous serions enfermés dans nos têtes, et c’est cela qui verrouillerait notre puissance d’action. D’un autre côté, vous insistez sur l’expropriation et l’exploitation qui semblent plus cruciales. On a en effet le sentiment que notre impuissance est plus liée à l’organisation matérielle de notre société et notamment au fait qu’on a cessé de faire plein de choses par nous-mêmes en s’en remettant à des institutions pour des raisons de rationalisation et d’organisation : préparer sa nourriture, construire sa maison… On a délégué tout cela à des institutions éloignées qui, finalement, nous condamnent à l’impuissance en nous rendant dépendants d’elles. C’est pour cette raison qu’il faut se réapproprier les choses : se soigner soi-même, participer à la production collective de la subsistance commune, etc. Il n’y a là aucun rêve autarcique à la Robinson Crusoé, mais un besoin de se réapproprier les choses simples pour sortir de la dépendance dans laquelle on est tenus – dépendance qui est le socle de notre domination. D’où la question : qu’est-ce qui scelle notre impuissance ? Il y a certes les discours, le verrouillage par la tête, mais n’est-on pas aussi tenu par une organisation sociale qu’il faudrait réussir à remettre en cause ?
Les mouvements de réappropriation dont vous parlez m’importent, mais pourquoi en faire un étendard, un nouveau « il faut » ? Pourquoi chercher la véritable réponse à la domination, celle qui s’attaque à son socle ? Se réapproprier quelque chose n’est jamais simple, et les « choses » ne sont jamais simples. Cela, je l’ai appris des activistes du Reclaim et des artifices dont elles ont éprouvé la nécessité. La réappropriation est une re-création, elle implique une réinvention de pratiques, une régénération qui ne s’accommode d’aucune opposition simplificatrice entre « ce qui est dans nos têtes » et ce qui serait « plus crucial ». C’est une tentation bien française, viriloïde à nouveau, de chercher « le plus crucial », de camper du côté de ce qui a le pouvoir de disqualifier « le reste », y compris, par exemple, les rares médecins qui luttent contre l’emprise pharmaceutique. Dans ce contexte, c’est-à-dire indépendamment de vos expérimentations effectives et des apprentissages qu’elles vous imposent, vos exemples me semblent surtout faire rimer simplicité avec quelque chose de l’ordre du vrai, de l’authentique. Quant à l’idée qu’il y a une organisation sociale à remettre en cause, que nous sommes en situation de dépendance radicale, c’est aussi le sens de mon affirmation selon laquelle les alternatives infernales ne sont pas seulement discursives : quand les politiques ou les patrons disent : « C’est ça ou la délocalisation ! », beaucoup de choses derrière se sont agencées pour que les verrous soient mis et que la délocalisation représente une vraie menace. Une alternative infernale n’existe donc pas seulement « dans les têtes », elle s’organise et se monte de toutes pièces, matériellement. Ainsi, avec le traité transatlantique [voir annexes], ce ne sont pas seulement l’Europe ou les nations mais bien la moindre des municipalités qui pourra être empêchée demain de prendre une mesure diminuant la profitabilité d’un investissement, même si elle est seulement escomptée. On a devant les yeux le triomphe absolu d’un réseau dense et nouveau d’alternatives infernales. Tout le pouvoir de se déterminer localement, à quelque degré que ce soit, sera soumis à un tribunal non pas judiciaire mais arbitral, jugeant, au sens où l’OMC juge, les infractions au libre-échange et au profit. Ainsi les alternatives se fabriquent-elles, et, une fois fabriquées, elles deviennent un facteur d’impuissance matérielle loin d’être imaginaire.
Mais il pourrait bien y avoir des effets de seuil. Les « sorciers » deviennent trop visibles, trop pressés, peut-être trop confiants. Ce qu’ils sont en train de fabriquer répond à une logique d’expropriation trop crue. Ce qu’ils pourraient bien susciter est un nouveau mode d’illégalisme, le renouveau de ce que les États modernes ont combattu de toutes leurs forces en s’imposant comme les représentants de l’intérêt commun et en criminalisant les pratiques jugées déloyales envers les pouvoirs de « l’Ancien Régime ».
L’illégalisme [voir annexes], dès lors qu’il a atteint la propriété bourgeoise au XIXe siècle, ont beaucoup intéressé Foucault8La société punitive, cours au Collège de France, 1972-1973, éd. Seuil, hautes études, 2013.. Ce sont des pratiques et un nouveau type de déloyauté qui pourraient avoir de l’avenir. Dans ce cas, la question critique serait : comment mettre en échec la criminalisation de l’illégalisme qui a réussi au XIXe siècle ? Je retrouve là l’urgence d’alliances transversales, la nécessité de créer des rapports de connivence, voire de solidarités multiples, pragmatiques, entre ceux qui marquent leur récalcitrance. C’est ce tissage qui est la seule protection contre les prévisibles opérations d’isolement et de diabolisation. De manière très pragmatique, avec beaucoup de différences et de prudence, on peut penser à des pratiques apparentées avec celles de la Résistance sous l’Occupation. Évidemment, le pouvoir en place n’a rien à voir avec le régime nazi : le sang ne coule pas, en tout cas pas massivement, il n’y a pas de torture, pas de déportation, etc. En revanche, nous sommes bel et bien régis par une puissance occupante, à laquelle il est légitime de résister. C’est une des choses, qu’à sa manière, l’histoire des OGM a réussi à montrer : face à l’illégalisme des mouvements anti-OGM, les pouvoirs publics ont échoué à dresser la population contre eux ; sans la multiplicité de leurs alliés, y compris parmi les scientifiques, les faucheurs auraient été nommés « terroristes ».
Groupe de scientifiques des années 1960-1970 (dont le plus grand mathématicien français de l’époque, Alexandre Grothendieck) qui, ayant pris conscience du rôle crucial de la science dans le développement militaire et capitaliste, ainsi que dans le saccage écologique, ont développé une critique radicale de la science moderne et ont appelé, en démissionnant de leurs postes, à abandonner la recherche scientifique. Une anthologie vient de leur être consacrée par Céline Pessis : Survivre et vivre. Critique de la science, naissance de l’écologie, éd. L’échappée, 2014. De même, le groupe (de jeunes chercheurs) Oblomoff a, dans les années 2000, aussi appelé à déserter la recherche scientifique : voir Un futur sans avenir, éd. L’échappée, 2007 – en s’opposant notamment au mouvement corporatiste « Sauvons la recherche » qui s’était insurgé contre les réformes dites « néolibérales » du ministère de la Recherche sans jamais remettre en question le rôle de la science dans le développement de ce monde dit « néolibéral » : de la physique nucléaire à la science économique, des ogm aux drones, il n’y a guère de nuisances actuelles auxquelles les sciences n’aient apporté leur concours.
Traité transatlantique :
L’accord de partenariat transatlantique (APT) négocié depuis juillet 2013 par les États-Unis et l’Union européenne prévoit que les législations en vigueur des deux côtés de l’Atlantique se plient aux normes du libre-échange établies par et pour les grandes entreprises européennes et américaines, sous peine de sanctions commerciales pour le pays contrevenant, ou d’une réparation de plusieurs millions d’euros au bénéfice des plaignants. Il est d’ores et déjà stipulé que les pays signataires assureront la « mise en conformité de leurs lois, de leurs règlements et de leurs procédures » avec les dispositions du traité. Dans le cas contraire, ils pourraient faire l’objet de poursuites devant l’un des tribunaux spécialement créés pour arbitrer les litiges entre les investisseurs et les états, et dotés du pouvoir de prononcer des sanctions commerciales contre ces derniers.
Illégalisme :
Ce concept, forgé par Michel Foucault, désigne les zones d’activité illégale mais dont les autorités échouaient à imposer le caractère condamnable – jusqu’à ce que la société disciplinaire effectue la binarisation séparant les délinquants des « honnêtes gens » (ceux qui « se lèvent tôt »).
La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, coll. Les empêcheurs de penser en rond, éd. La Découverte, 2005.
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