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Le remonte-couilles toulousain
Slips chauffants et contraception masculine

Pour beaucoup, le projet de loi du 28 juin 1974 a réglé définitivement le problème de la contraception. Encore aujourd’hui, la pilule pour femmes apparaît souvent comme une solution incontournable, sinon unique. Pourtant, la maîtrise de la fertilité recouvre des pratiques très variées : médicalisées ou autonomes, individuelles ou collectives, etc. Et si les femmes sont les premières concernées par la contraception, elles n’ont pas à en rester les seules actrices.

Cet article est issu du numéro 2 de Jef Klak, « Bout d’ficelle », qui aborde des questions liées au textile, à la mode et aux identités (de genres, sexuelles, etc.), et encore disponible en librairie.

En 1979, le journal Libération fait paraître l’acte fondateur de l’Association pour la recherche et le développement de la contraception masculine (Ardecom), appelant à « discuter entre hommes », avec la « volonté de voir ce qui peut être changé du côté de la virilité obligatoire ». Cette association fédère plusieurs groupes de parole d’hommes, pour la plupart issus d’organisations d’extrême gauche et proches des féministes. Comme l’explique l’un des protagonistes de Vade retro spermato, film documentaire sur le sujet réalisé par Philippe Lignières en 2011, « les femmes posaient des questions qui nous obligeaient à nous éclaircir. On [voulait] s’envisager en tant qu’hommes autrement qu’au travers du modèle patriarcal et phallocratique ». Sur la base de réunions régulières, ces groupes « permettaient d’échanger, avec des engueulades, des tensions, de l’intimité », sur leurs sexualités, leurs rapports aux autres, leurs vécus ou leurs émotions… Encouragés par les mouvements de femmes à considérer la contraception comme un enjeu central – parmi d’autres – des rapports de pouvoir dans un monde patriarcal, certains hommes cherchent alors à développer une contraception masculine : ils y voient un moyen d’action concret contre leur position de dominants, ainsi qu’une manière de s’assumer pleinement en maîtrisant leur fertilité. L’enjeu n’est pas seulement de parvenir à un meilleur partage des responsabilités, des dangers et des contraintes de la contraception, mais de l’inclure dans une réflexion plus large. Ainsi comme le résume l’historien Cyril Desjeux : «  La contraception masculine deviendra un enjeu moral et social, et non plus seulement sanitaire. L’objectif sera d’arriver à sensibiliser les hommes face à leurs responsabilités parentales et sexuelles1 Cyril Desjeux, « Histoire de la contraception masculine. L’expérience de l’Association pour a recherche et le développement de la contraception masculine (1979-1986) », Politiques … Continue reading.  »

Drôles d’hormones

L’intention de l’Ardecom est d’inventer une méthode pour rendre les hommes infertiles, de façon réversible. Mais pour ce faire, les membres de l’association doivent faire face à une absence de ressources « matérielles », d’une part, puisqu’il n’existe aucune méthode contraceptive médicalisée développée en direction des hommes, et « symbolique » d’autre part, la contraception étant difficilement perçue comme une demande émanant des hommes[2. Ibid.]. Pour pallier les difficultés, ils lancent des appels à participants et à volontaires pour des essais cliniques, par le biais des réseaux affinitaires ou par petites annonces, et publient une revue, Contraception masculine-paternité, dont deux numéros paraissent en 1980. Des antennes locales de l’Ardecom se forment dans une quinzaine de villes. Au-delà de la formation d’une base militante, l’Ardecom essaie de « trouver des acteurs institutionnels susceptibles de croire en ce projet et de le porter[3. Ibid.] ». L’association prend contact avec des hôpitaux, des Cecos (Centres d’études et de conservation des œufs et du sperme), ou avec le Planning familial, et elle dépose des demandes de financement auprès du ministère de la Santé, sans que rien n’aboutisse. C’est finalement la présence de médecins dans les groupes de discussions qui débloque bientôt la situation : ces derniers accompagnent les expérimentations contraceptives et établissent des protocoles visant à vérifier leur efficacité. Les expérimentateurs et les tâtonnements des débuts ont souvent fait l’objet de railleries, jusque dans les milieux attentifs aux questions du sexisme. La première méthode contraceptive, dite hormonale, testée principalement par les groupes de Paris et Lyon, se fondait sur l’ingestion de deux pilules (des progestatifs inhibant la production d’hormones sexuelles), qui devaient être accompagnées d’un gel contenant de la testostérone à s’appliquer sur l’abdomen. La technique fonctionne. Seul petit « hic » : ce gel transmet les hormones par contact cutané… Autrement dit, si l’on s’approche ou que l’on se frotte un peu trop contre un torse gélifié, bonjour la pilosité non désirée ! Loin d’être anodin, cet effet secondaire a entraîné l’arrêt, pour le groupe parisien, de l’utilisation de cette technique en 1984, jugeant les contraintes trop importantes. De son côté, le groupe lyonnais a poursuivi cette expérience jusqu’en 1986, cherchant des moyens d’atténuer les effets incommodants.

Le remonte-couilles toulousain

La recherche d’une méthode thermique n’échappe pas non plus aux moqueries – hier comme aujourd’hui, les histoires qui circulent ne manquent pas de renvoyer de ces groupes une image de plaisantins, peu crédibles. C’est plus particulièrement au sein du groupe local de Toulouse, le Garcom (Groupe d’action et de recherche pour une contraception masculine), que se concentrent les efforts pour élaborer cette technique. Conscients des propriétés contraceptives de la chaleur, les Toulousains se sont lancés dans la recherche d’un moyen permettant de maintenir les testicules au chaud. Dans le film Vade retro spermato, l’un des membres du Garcom revient sur ces tentatives, pas toujours heureuses : « L’idée [était venue] de se glisser une résistance électrique dans le slip, avec toutes les questions sur la longueur de la rallonge pour pouvoir vivre normalement la journée… Ou bien de se balader avec des capteurs solaires sur la tête… On a développé tout un tas d’idée rigolotes, mais qui ne nous faisaient pas avancer d’un iota. » Finalement, la solution est partiellement apportée par un copain paysan, lequel constate que ses testicules remontent dans les canaux inguinaux, dans la cavité abdominale, après quelques heures passées sur son tracteur. Or maintenir les testicules à l’intérieur du corps permet d’augmenter leur température des quelques degrés nécessaires pour stopper la spermatogenèse. Les réunions s’articulent alors autour d’ateliers très pratiques : comment maintenir ses testicules dans les canaux inguinaux pendant environ douze heures par jour ? L’ingéniosité collective donne naissance à une invention baptisée RCT, pour « Remonte-couilles toulousain »[4. Le nom même de « remonte-couilles toulousain » a pu être critiqué, parce qu’invitant aux moqueries en tous genres.]. Il s’agit d’un slip troué afin de laisser passer la verge et la peau du scrotum, et qui permet de faire remonter et de maintenir les testicules dans les canaux inguinaux. Chacun crée son propre sous-vêtement contraceptif, avec parfois quelques difficultés à surmonter : « Des fois, on doit remonter les testicules qui descendent quand le slip n’est pas bien ajusté, il faut passer la main, et ça peut amener à se toucher devant les gens », explique Claude dans une émission radiophonique consacrée à la contraception masculine[5. « La contraception masculine », Comme à la radio, émission du 16 novembre 2011 sur Canal Sud.]. Mis à part ces petits déboires techniques, les spermogrammes sont formels : le RCT porté correctement rend stérile au bout de deux à cinq mois ; s’il n’est plus porté, l’homme redevient fertile. Ça marche !Malgré ces départs prometteurs, les groupes cessent leurs activités à partir de 1986[6. L’Ardecom finira par se dissoudre en 1988. ]. La propagation de l’épidémie de Sida est l’une des raisons le plus souvent invoquées pour expliquer l’arrêt des expérimentations – avec le préservatif comme seule technique de protection valable. Les trajectoires individuelles des membres expliquent aussi la dissolution de ces espaces de parole : certains ont voulu devenir pères, d’autres ont fini par faire « comme les autres mecs » en prétextant que la plupart de leurs partenaires étaient déjà contraceptées, et que la contraception masculine n’était de toute façon pas prise en compte dans les rapports occasionnels.La sortie du film Vade retro spermato en 2011 a néanmoins participé à raviver le débat collectif autour de la contraception masculine, en rappelant par exemple que la recherche médicale ne s’est pas arrêtée en 1986 et que les médecins peuvent à présent prescrire des méthodes fiables, hormonales ou thermiques, à un public de plus en plus réceptif.

La possibilité de (se) poser des questions

Différentes enquêtes[7. Voir par exemple Anderson & Baird, « Male contraception », Endocrine Reviews, nº  23, 2002, pp. 735-62, Heinemann, Saad, Wiesemes et al., « Attitude toward male fertility control : results of a multinational survey on four continents », Human Reproduction, no 20, 2005, pp. 549-56, et Glasier, Anakwe, Evaerington et al., « Would women trust their partners to use a male pill ? », Human Reproduction, nº  15, 2000, pp. 646-49.], qui mériteraient d’être élargies, révèlent qu’une majorité d’hommes (autour de 55%) seraient prêts à utiliser une méthode de contraception. Les variations restent néanmoins fortes d’un pays à l’autre – en France, seul 0,1% des femmes interrogées (entre 20 et 49 ans, en couple) ont déclaré que leur compagnon était vasectomisé, contre 9,2% aux États-Unis. Pourtant, 80% des femmes se disent favorables à une contraception masculine, et la plupart d’entre elles auraient tendance à faire confiance à leur partenaire pour prendre en charge la contraception du couple[8. Selon une enquête menée auprès de 1894 femmes d’Écosse, de Chine et d’Afrique du Sud, seulement 2% d’entre elles ne se fieraient pas à leur compagnon dans cette situation.]. Pourquoi, dès lors, une telle timidité ? On peut d’emblée regretter que les structures d’information ou d’accompagnement des hommes dans leur démarche de contraception soient quasi inexistantes : ce n’est pas la mission première des Planning familiaux, qui s’occupent avant tout des problèmes rencontrés par les femmes, et les services d’andrologie des hôpitaux s’intéressent plutôt aux problèmes de stérilité ou d’impuissance. De leur côté, une majorité des médias, quand ils ne relaient pas des annonces sensationnelles – aussi mal documentées que rapidement oubliées – sur la prochaine pilule masculine miracle, s’évertuent à faire circuler les pires poncifs, sans analyse ni nuance, sur le manque de confiance des femmes et ces « messieurs qui ne sont pas encore prêts », même dans le cadre d’un couple. N’en déplaise aux défenseurs du statu quo, les rares tentatives de publicité de méthodes contraceptives masculines arrivent souvent à toucher une « demande » sans doute moins arquée sur ses stéréotypes qu’on ne le pense. Le film Vade Retro Spermato, par exemple, a permis « la rencontre entre une demande qui ne s’exprimait pas, qui n’ose pas s’exprimer, et l’histoire qui montre que ç’a déjà existé, que ça existe encore. Quand on donne la possibilité de poser des questions et qu’on apporte des solutions possibles aux questions posées, on ne peut qu’avoir des demandes. C’est ce qui se passe[9. « La contraception masculine », Comme à la radio, op. cit. ]. »Parmi les solutions existantes, le préservatif reste prédominant au début de la vie sexuelle et dans les premiers temps d’une relation, où il est souvent associé au retrait. « Quand tu as 15-16 ans, peut-être que, pour tes premiers rapports, tu utilises un préservatif, et c’est déjà énorme. C’est déjà tellement angoissant, tout ça, que tu vas pas commencer à te contracepter de manière durable. Ce sera peut-être plus tard, dans ta vie sexuelle un peu plus établie, réfléchie », témoigne Quentin, récent porteur du RCT. Si la capote reste incontournable, c’est avant tout comme méthode de réduction des risques liés aux Infections sexuellement transmissibles (IST). La vasectomie, méthode confidentielle en France, semble être préférée par les hommes au-delà de la quarantaine, déjà pères, ou par ceux prêts à mettre en pratique leur discours critique sur la procréation : « Je connais quelques personnes déterminées, vasectomisées, qui sont venues présenter leurs démarche aux soirées qu’on a organisées. Ils ne regrettent pas, leurs arguments sont ceux qu’on a l’habitude d’entendre : pas d’enfants dans ce monde-là, je ne me fais pas confiance pour être responsable de ça pendant 20-30 ans, etc. » Pour ceux qui envisagent d’être père un jour, la démarche de prise d’information se fait la plupart du temps lorsqu’ils sont en couple, dans une relation de confiance avec leur partenaire. Roger Mieusset, médecin des hôpitaux à l’hôpital Paule-de-Viguier de Toulouse est un des rares prescripteurs de contraception masculine en France. Il reçoit avant tout « des demandes de contraception dans des situations accidentelles, après la survenue d’une grossesse non désirée, des demandes de couples stables, où la femme en a marre de prendre sa contraception, et où l’homme en a assez de mettre un préservatif. Il vient alors voir s’il n’existe pas autre chose ». Sigrid est salariée depuis trois ans au Planning familial de Toulouse et rencontre des hommes, rares, en couple, dont la compagne ne peut plus se contracepter, pour raison de santé ou autre : « Quand une nana te dit “La pilule, je ne peux plus’’, elle ne peut plus avaler un seul comprimé. Peu importe que ce soit physique ou psychologique : le soir en l’avalant, elles ont envie de gerber. » Malgré tout, peu d’hommes repartent avec la réelle intention de franchir le pas : « On ne peut pas toujours les aider, parce que certains ont entendu parler de la fameuse pilule pour homme, que tout le monde attend mais qui n’existe pas. On aborde alors la question des injections, mais là, il y a une notion de contrainte très forte, et c’est assez vite éliminé. Je tâte un peu le terrain avec le thermique, mais j’ai parfois l’impression de sortir une énormité. Je n’ai jamais vu repartir quelqu’un super emballé à l’idée d’essayer ça. » Globalement, le manque de connaissances sur le fonctionnement du corps humain est flagrant, chez les hommes comme chez les femmes, et le travail d’information est primordial pour permettre aux gens de choisir sereinement leur contraception. Bien sûr, beaucoup se souviennent vaguement de leurs cours de SVT, mais « c’est séparé de la sexualité. Tu parles de la reproduction, mais comme un truc conceptuel. Il y a des meufs – et chez les mecs, c’est encore pire parce qu’ils n’en subiront pas les conséquences – qui sont très étonnées de pouvoir être enceinte au premier rapport sexuel !  », rappelle Sigrid.

Le slip chauffant aujourd’hui

La plupart des hommes qui choisissent tout de même de se contracepter optent pour la méthode hormonale. Une injection intramusculaire hebdomadaire paraît, pour beaucoup, plus facilement réalisable que le port du sous-vêtement. Ils le font en étant informés que les méthodes hormonales ont un effet sur l’ensemble du corps, pas seulement sur l’organe visé, et qu’elles s’accompagnent de quelques effets secondaires connus [10. En particulier une légère prise de poids, de l’acné et des modifications possibles de la libido. Rien de comparable, néanmoins, avec les effets secondaires recensés pour la pilule pour femmes…]. Sur ce plan, la France, qui n’en finit pas de battre des records en termes de prise de médicaments, reste fidèle à sa réputation. Porter un slip ? Trop simple, trop mécanique. Il est souvent difficile de se détacher, même dans l’imaginaire, des méthodes classiques : « C’est marrant, raconte Sigrid, parce que quand tu fais le tour des méthodes avec les gens, il n’y a pas d’idéal, tout est contraignant, alors quand tu demandes “Ce serait quoi pour vous la contraception idéale ?”,  »Aujourd’hui, des lieux d’information et d’expérimentation se sont reformés. Quentin anime avec d’autres le Planning familial du Mas d’Azil, en Ariège, et participe à un groupe de réflexion non mixte de mecs. C’est grâce au bouche à oreille qu’il s’est mis à porter le RCT. « J’ai découvert ça par des gens qui connaissaient des expérimentateurs des années 1980. J’ai envoyé un mail directement au docteur Mieusset, et il m’a répondu tout de suite qu’il n’y avait pas de problème pour avoir un rendez-vous. » On est loin du parcours du combattant, même si Quentin a un peu tergiversé, « mais ce qui m’a motivé, c’est d’être responsable de ma contraception, qui ne soit pas le préservatif. J’avais des relations à peu près régulières avec une fille contraceptée, mais j’avais envie de prendre sur moi le fait de ne pas avoir d’enfant et de ne pas le faire reposer sur quelqu’un d’autre ». Pour lui, l’acte s’inscrit dans une réflexion personnelle, mais permet également d’enrichir le rapport à sa ou ses partenaires : « J’ai d’abord fait ça pour moi, pour maîtriser le danger que je portais dans un rapport. Parce que c’est un vrai danger : ce n’est pas moi qui porterai l’enfant, ce n’est pas moi qui irai faire une IVG si besoin. La copine avec qui j’étais à l’époque était plutôt contente que je le fasse. Il y a un enjeu fort dans la relation, parce que quand tu essaies de porter ce truc-là, il y a une réflexion commune sur la contraception, et sur ce qu’on fabrique ensemble : comment et pourquoi. »Côté pratique, le médecin Roger Mieusset travaille avec une couturière qui confectionne six sous-vêtements adaptés à la morphologie de chacun : un slip percé pour laisser passer la verge et la peau du scrotum, auquel on ajoute des élastiques maintenant les testicules dans les canaux inguinaux. Pour être efficace, le slip doit être porté au minimum 15 heures par jour, ce qui apparaît comme trop contraignant à certains. Un faux problème selon Quentin : « Pour moi, c’est une contrainte, en tout cas, je le vis comme ça. Mais toute contraception est une contrainte, il n’y en a pas de neutre. Je m’y suis quand même assez bien fait – au bout d’un mois, je ne le sentais plus du tout. Dans des cas de grosse cuite, dans des soirées, des fois, ça brasse un peu tout, ça décale tout. Alors tu te retrouves à faire ce que beaucoup de meufs font avec leur pilule, à compter les heures, ce à quoi on n’est pas du tout habitués en tant que mec. » Ce qui est certain, c’est que ça fonctionne : au bout de 2 à 5 mois, le nombre de spermatozoïdes par millilitre de sperme passe en dessous de la barre du million, à partir de laquelle l’homme est considéré infertile [11. Cela peut paraître beaucoup, mais en moyenne le sperme contient plus de 60 millions de spermatozoïdes par millilitre, et les spermogrammes des hommes contraceptés montrent une proportion importante de spermatozoïdes anormalement mobiles, et par là incapable de féconder un ovule.]. Dans les différentes études portant sur l’utilisation du RCT [12. Voir par exemple « Les essais de contraception masculine par la chaleur », R. Mieusset, in La contraception masculine, sous la direction de J.-C. Soufir et R. Mieusset, Springer, 2013.], aucune grossesse n’a été constatée dans les couples où le slip a été porté régulièrement. Du coup, Quentin, avec le Planning familial de l’Ariège, en parle régulièrement, intervient dans les écoles, et a invité hommes et femmes à une discussion publique en avril 2014. Autant d’expériences riches où l’on peut s’informer, partager son vécu et avancer ensemble sur la question. « Au début, je n’en parlais pas du tout, j’avais un peu peur qu’on me fasse chier avec ça. Et puis je me suis dit que quitte à le faire, autant dire tout haut que ça existe. Moi, je peux te dire que ça marche  », continue-t-il.

Hommes-femmes, mode d’emploi

Tandis que les premières femmes ayant adopté la pilule se sont retrouvées à ingérer des doses monstrueuses d’hormones, et qu’encore aujourd’hui beaucoup vivent très mal la prise de leur contraception, du côté des hommes, on a l’impression de faire face à une recherche du zéro effet secondaire, zéro contrainte. S’il est en effet important de ne pas reproduire les erreurs commises pour la contraception féminine, certaines réticences restent spécifiques aux hommes. « Je ne pourrais pas prendre de pilule masculine. Ce n’est pas comme le préservatif qui quelque part met en avant le sexe de l’homme… Là, j’aurais l’impression d’être comme ces hommes qui utilisent des crèmes, qui se maquillent, qui font attention à leur apparence extérieure et intérieure. Je ne sais pas, ce n’est pas très viril, quand même. Enfin, je ne veux pas dire que les hommes doivent être machos, mais ils ne doivent pas pour autant se féminiser [13. Cité par Cyril Desjeux, « Histoire de la contraception masculine », op. cit. ]. » On touche là un point sensible, ou plutôt non, on n’y touche pas, surtout pas [14. À propos de « toucher », voir la brochure « Si on se touchait ».]. Sigrid se confronte à la question lorsqu’elle fait des interventions avec des enfants :  « On parle de toute la contraception féminine, de la pose du stérilet et tout. Quand on aborde la vasectomie, dans l’imaginaire, c’est la castration, se faire enlever les testicules, et ils sont tous en train de se trémousser sur leur chaise “Ah ! Mais c’est trop horrible !”. Alors qu’avec le stérilet, c’est silence radio. » Même pour des hommes plus âgés et plutôt sensibles aux questions de genre, les réticences persistent :  « Je me suis pris pas mal de blagues de merde, raconte Quentin. Ce qui bloque les mecs, c’est un rapport à leur identité masculine, à la virilité, à la puissance. L’homme doit être fertile… Et là, on touche à quelque chose qui tourmente cette image. Quand j’ai reçu mon résultat de fertilité me confirmant que je ne l’étais plus, je ne me suis pas regardé hyper différemment – faut pas exagérer –, mais ç’a tout de même modifié quelque chose dans mon rapport à mon corps. »Dès leur puberté, parfois même plus tôt, les femmes sont alertées à propos de leur fécondité ; leur corps devient le sujet de toutes les attentions du corps médical, gynécologues en tête. Il est soumis à un ensemble de manipulations et d’injonctions auxquelles il est difficile de se soustraire. Les hommes, eux, jouissent d’une paix royale à ce sujet. Ce qui fait dire à Sigrid qu’ils « partent de plus loin ». Il leur faut prendre conscience de leur fertilité, notion souvent considérée comme superflue du moment qu’on s’en remet à la contraception féminine. Ensuite, il faut accepter un autre rapport à ses organes génitaux, et un aspect souvent inédit de sa relation à la médecine. « Tous les jours, tu te mets à manipuler quelque chose de ton corps que tu ne manipulais pas, raconte Quentin, c’est-à-dire que tu remontes tes testicules. Tu deviens attentif à quelque chose auquel on n’est pas du tout habitué en tant que mec. Moi, c’était la première fois, quand je suis allé voir Mieusset, qu’un médecin me touchait le sexe, qu’il regarde vraiment, qu’il se met à hauteur de mon sexe et qu’il regarde. »Cette différence genrée de rapport entre le corps et la médecine peut être une des pistes pour comprendre les représentations mentales liées à la contraception. Pour Nelly Hoodshourn [15. Nelly Houdshoorn, The Male Pill: A Biography of a Technology in the Making, Durham et Londres, Duke University Press, 2003.], universitaire états-unienne spécialisée sur la question de la contraception masculine, tout est lié au rapport aux normes qui construisent nos conceptions de la féminité et de la masculinité. L’attribution de la contraception aux femmes plutôt qu’aux hommes a largement influencé le développement des techniques contraceptives et les avancées de la recherche en médecine. Au début du xxe siècle, la naissance de la gynécologie voit pour la première fois une discipline médicale définir son objet par le seul sexe : les femmes deviennent un groupe de patientes à part entière. Cette tendance, avec celle de l’endocrinologie naissante des années 1920-30, à ne s’intéresser qu’aux hormones féminines va d’une part permettre l’élaboration de la pilule contraceptive hormonale, et d’autre part associer le corps des femmes et l’idée de féminité à la contraception. « Le développement des techniques de contraception au féminin a créé un parallèle entre la contraception et la féminité, et non pas avec les hommes et la masculinité  [16. Ibid.]. » L’absence de développement de techniques et d’une science médicale dédiées aux hommes associe, en creux, la masculinité à une délégation de la contraception aux femmes. Ce mouvement est d’autant plus regrettable qu’historiquement l’homme a souvent été impliqué corporellement dans la contraception, à travers le retrait ou le préservatif par exemple. Ce n’est que dans les années 1970 que l’andrologie balbutie dans le monde médical, au moment où les femmes appellent les hommes à se saisir de cette responsabilité.

Libération des genres

Toutefois, réimpliquer le corps masculin dans la contraception ne doit pas revenir à calquer le rapport au corps médical imposé aux femmes, loin de là. Pour celles-ci en effet, le droit à l’avortement et à la contraception ne s’est pas toujours accompagné de l’autonomie nécessaire face aux experts en tous genres. L’accès à une IVG, par exemple, reste dans certains cas un chemin de croix : difficulté à trouver un médecin « écoutant » [17. Les médecins peuvent faire appel à l’objection de conscience et refuser de faire une IVG. En Italie, entre 70 et 85% des médecins y ont recours. En France, une liste des soignant.e.s écoutant. e.s et féministes a été établie pour aiguiller dans le choix de son médecin : gynandco.wordpress.com.], période de réflexion, obligation d’être accompagnée par une personne majeure pour les mineures, passage par l’échographie [18. Elle peut être vécue comme une épreuve par certaines femmes, surtout quand certains échographistes font du zènle : « Vous entendez ce bruit ? Ce sont les battements de cœur de votre bébé ! » ]. Il est également difficile d’arriver à obtenir une ligature des trompes : on est tantôt trop jeune et on n’a pas assez d’enfants (« Et si un de vos enfants venait à mourir ? Vous y avez pensé ? »), tantôt trop vieille (« Elle tient un double discours, au fond, elle a encore des désirs de maternité. »), on n’est pas assez consciente des conséquences, pourtant relativement simples à saisir, etc. L’injonction normalisante à faire des bébés n’est jamais loin. Pour la contraception masculine, il convient donc aussi d’interroger cette dépendance à l’égard de l’institution médicale. Même le port du RCT est majoritairement mis en œuvre dans un rapport étroit avec un Cecos, dont la mission est avant tout de s’occuper des problèmes d’infertilité [19. Voir à ce propos les charmantes photos du site cecos.org, et les devises « Don de soi. Bonheur de fonder une famille. Donner la vie !!! », etc.]. Les premiers protocoles mis en place pour le Garcom dans les années 1980 sont toujours d’actualité : le contrôle du niveau de fertilité dans le port du slip reste de mise, et nécessite l’établissement régulier de spermogrammes, contrôlant le nombre et la mobilité des spermatozoïdes. Or l’utilisation de ces analyses échappe aux hommes testant une méthode contraceptive, qui peuvent dans certains cas se retrouver à alimenter une recherche scientifique à propos de laquelle ils ont de sérieuses réserves : « Tu te retrouves au centre du contrôle de la reproduction mécanique moderne, témoigne Quentin. De la même manière que tout le monde ne peut pas adopter, tout le monde ne peut pas bénéficier d’une FIV [20. Fécondation in vitro.], et les Cecos sont un des lieux de ce contrôle. C’est horrible comme endroit, glaçant. On ne sait pas vraiment ce qu’ils font des résultats… Les spermogrammes alimentent sans doute le fonds de la recherche sur la fertilité des hommes. Tu vas dans un endroit pour te masturber, c’est pas super glamour. C’est en général une infirmière (femme) qui te signale qu’il y a des revues dans le placard, des films sur la télé où passe du porno hardcore, assez horrible, avec des scènes de domination, je déteste ça. Tu sais pourquoi tu le fais, alors tu le fais quand même, mais ça fait bien chier. »Le RCT demeure une des méthodes permettant une prise en charge autonome de sa contraception (avec le retrait et le préservatif). Néanmoins, les possibilités d’échanger autour de cette pratique restent rares. « C’est dommage qu’il n’y ait pas des groupes de gens qui se regroupent pour dire “moi, j’ai eu mal comme ça, je galère avec ça”, etc. Personnellement, j’ai adapté des trucs, j’ai changé de sous-vêtements pour que ce soit plus pratique. Quand je dormais avec, je le portais un peu différemment. C’est des techniques simples grâce auxquelles tu gagnes du temps si tu les connais », continue Quentin.Pour autant, la question de la contraception masculine doit être reliée à une problématique plus générale, celle de la domination masculine. La critique passe notamment par la reconnaissance de privilèges. « Ce n’est pas l’expression d’une domination qu’on exerce directement, affirme Quentin, c’est plutôt le bénéfice d’un privilège. On dispose entre autres de celui de ne pas se soucier de la contraception, et c’est bien l’expression d’un rapport de domination. C’est souvent grâce à ce type de ressorts qu’on peut analyser ces rapports, toujours bien dissimulés dans notre quotidien au milieu de tant d’“évidences” qu’on a du mal à les nommer.  » Mais tout le monde ne partage pas cette analyse, et les idées masculinistes progressent de façon fulgurante, affirmant à qui veut bien l’entendre, du haut d’une grue ou depuis les tribunaux, que les femmes sont aujourd’hui de fait à égalité avec les hommes – alors que même en droit, elles ne le sont pas. Pire, certains masculinistes voient dans le féminisme l’avant-poste menaçant de l’avènement d’une société matriarcale. D’autres, plus ambigus et moins évidents à démasquer, postulent une crise de la masculinité, et cherchent à refondre le modèle dominant du « macho » viriliste en une version plus tendre, écoutant, bref « féminisé », perpétuant par là-même tous les stéréotypes de genre, socle nécessaire d’une domination masculine absolue[21. Sur les masculinistes, on lira avec attention le petit précis de défense intellectuelle très renseigné du groupe Stop masculinisme, Contre le masculinisme, Bambule, 2014.]. Ceux-là se regroupent pour discuter de leur condition et cherchent à retrouver une masculinité perdue, à recréer des liens de solidarité et de confiance face à des « carcans de genre » qui les empêcheraient d’être heureux. Les groupes d’hommes revendiquant des bases féministes dans leur analyse ne sont pas exempts de cette critique, posée clairement dans la réflexion sur l’androcentrisme, défini comme «  égocentrisme affectif, psychologique et politique masculin [22. Léo Thiers-Vidal, Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, Bambule, 2013, p. 109.] ». Les hommes occupent une position de domination dans les rapports sociaux de sexe, et ils ne peuvent percevoir et comprendre le vécu des femmes du fait de leur position. Ramener l’attention sur son vécu, ses sentiments, revient à leur conférer une place «  démesurée  », où le «  féminisme devient un outil pour améliorer son propre sort [23. Ibid., p. 110.] ».La contraception masculine reste avant tout un moyen de contrôler sa propre fertilité ou de partager une responsabilité qui, dans un couple, devrait être commune. Par là, elle est aussi un outil possible pour remettre en cause certains aspects de la domination masculine, à travers le refus de privilèges. « C’est toujours difficile de se réinterroger sur sa propre place de dominant, des trucs t’échappent, conclut Sigrid. Il faut que ça s’accompagne d’une réflexion féministe, et pas juste se retrouver entre mecs. C’est un cheminement, on ne peut pas tout remettre en cause d’un coup. Quand ça dérive en truc masculiniste, c’est dès le départ que la démarche ne partait pas dans le bon sens. Les discussions et les liens dans ces groupes ne peuvent pas être détachés de bases communes sur d’autres aspects politiques. Le simple fait d’être homme, comme celui d’être femme, ne suffit pas. Dans les groupes où je me suis retrouvée, il y avait toujours une base commune sur le rapport au carcéral ou au capitalisme…  »

GLOSSAIRE

Spermatozoïdes : Hors problèmes mécaniques, un homme est considéré fertile lorsque son sperme contient un nombre suffisant de spermatozoïdes fonctionnels. Ceux-ci doivent être capables de se déplacer (motilité), de pénétrer l’ovule et de le féconder. On en trouve en moyenne quelque 50 millions par millilitre d’éjaculat. Ils sont produits dans les testicules et passent par les canaux déférents pour rejoindre le liquide séminal avant l’éjaculation.

 

Spermatogénèse : Il s’agit de la production de spermatozoïdes, accomplie par vagues, chacune durant environ 74 jours. Elle dépend, entre autres, des deux facteurs suivants :

– Une température des testicules légèrement inférieure à celle du corps (au moins deux degrés) ;

– La présence de testostérone et d’hormones FSH dans
les testicules. La FSH, tout comme la LH essentielle à un taux
de testostérone intratesticulaire élevé, est produite dans le lobe antérieur de l’hypophyse.

 

Testostérone : Hormone jouant un rôle important, entre autres, dans le développement et le maintien de différents caractères habituellement attribués aux hommes : pilosité, masse musculaire, etc. Elle est produite en majeure partie dans les testicules, et sa libération dépend de la LH. En retour, sa présence en quantité suffisante dans le système sanguin périphérique inhibe la production de LH et de FSH.

 

Azoospermie : Absence de spermatozoïdes dans le sperme.

 

Oligospermie : Concentration anormalement faible de spermatozoïdes dans le sperme (moins de 20 millions par millilitre).

 

Cryptospermie : Concentration inférieure à 1 million de spermatozoïdes par millilitre de sperme, à partir de laquelle l’homme est considéré infertile, selon l’OMS.

 

Vasectomie : Acte chirurgical visant à ligaturer les canaux déférents, afin que les spermatozoïdes ne puissent plus venir se mélanger au liquide séminal. Il s’agit d’une opération légère, irréversible dans la moitié des cas, qui n’a pas d’influence sur le reste du fonctionnement sexuel. Elle a été particulièrement étudiée et développée au XIXe siècle, où ses effets anti-vieillissement supposés l’on rendue populaire. Elle a pu être employée à des fins d’eugénisme au début du XXe siècle, mais malgré le discrédit résultant, elle a été utilisée dans un but contraceptif par des centaines de millions d’hommes depuis 1945. En France, elle n’est devenue légale qu’en 1999.

Le principe de la contraception hormonale masculine a été découvert en 1950, lors d’une expérience cherchant à stimuler la spermatogénèse par injection quotidienne de testostérone. Or les volontaires ont atteint l’azoospermie au bout de trois mois, et pour cause : le fort taux de testostérone dans leur corps inhibait l’émission de LH et de FSH, stoppant ainsi la spermatogénèse. C’est le même traitement qui est prescrit aujourd’hui, en associant parfois la testostérone à d’autres inhibiteurs, et avec des doses réduites. Selon le type de testostérone utilisé, le traitement requiert une injection par semaine (en France) ou par mois (en Chine par exemple). La présence de testostérone dans le corps (grâce aux injections) permet le maintien des caractères qui lui sont dus (fonctionnement sexuel, pilosité, etc.). Le traitement est efficace au bout de trois mois pour la plupart des hommes, et réversible. Aucun essai clinique à long terme (plus de 18 mois) n’a été réalisé à ce jour, mais quelques effets secondaires sont déjà connus : acné, prise de poids, changements d’humeur…

Les effets délétères de la chaleur sur la fécondité sont connus depuis l’antiquité. Dès les années 1930, Marthe Voegeli teste en Inde l’efficacité de bains d’eau chaude quotidiens, avec succès. Jusque dans les années 1970, différents travaux scientifiques confirment ses résultats, et attestent l’efficacité d’une élévation de faible intensité (2 à 4 degrés) prolongée. Dans les années 1980, un groupe de Toulousains a l’idée de maintenir les testicules dans les canaux inguinaux, et donc à l’intérieur du corps, afin de les réchauffer. Cette suspension est aujourd’hui obtenue grâce à un slip muni de bandelettes élastiques : le RCT (« Remonte-couilles toulousain »). Le port du RCT pendant 15 heures par jour entraîne une concentration de spermatozoïdes mobiles inférieure à 1 millions par millilitre au bout de trois mois, avec retour à la normale 6 à 9 mois après l’arrêt du port du slip.

Notes

1 Cyril Desjeux, « Histoire de la contraception masculine. L’expérience de l’Association pour a recherche et le développement de la contraception masculine (1979-1986) », Politiques sociales et familiales, nº 100, juin 2010, pp. 110-114.

Super-slips vs bat-masques
Vérité et Justice vs Terreur et Sécurité

Considéré comme le premier véritable super-héros, Superman apparaît en avril 1938, avec sa cape, ses bottes et son slip rouges, son « S » frappé sur un écu de poitrine jaune, et son justaucorps bleu, en couverture du mensuel Action Comics nº1 – édité par le futur DC comics. Face à un succès immédiat, le même éditeur publie un an après un autre personnage en cape et costume, mais sombre et masqué : The Bat-Man 1 The Bat-man perd son trait d’union après trois mois de publication, mais conserve souvent sa particule., qui fait la une du no 27 de Detective Comics. Si de nombreux autres super-héros apparaissent dans la foulée, Superman et Batman s’imposent comme les plus populaires et les plus emblématiques. Contrairement à la plupart de leurs congénères costumés, la publication mensuelle de leurs aventures ne connaîtra quasiment pas de pause. Ils ont créé et maintenu une véritable industrie, tout en alimentant régulièrement de nombreux autres médias de masse : feuilletons radiophoniques, cartoons, romans, serials, séries TV, jeux vidéos ou superproductions hollywoodiennes. Depuis plus de 75 ans, et alors que Batman V Superman : L’aube de la justice est sorti au cinéma ce mercredi 23 mars, c’est aussi deux visions de l’idéal américain de justice, des mesures antiterroristes ou des dispositifs de maintien de l’ordre qui se confrontent dans les sagas de ces super-héros.

Ce texte est issu du deuxième numéro de la version papier de Jef Klak, « Bout d’ficelle », paru en mai 2015 et encore disponible en librairie.

« J’ai croisé beaucoup d’hommes. Certains étaient fringants, d’autres montaient un cheval blanc. Certains portaient même une couronne. Mais porter une cape sans avoir l’air stupide, voilà qui est intéressant. »

Lois Lane, Superman for all seasons

En septembre 2010, l’exposition « Habiter poétiquement (le monde) » marqua la réouverture du LaM de Villeneuve d’Ascq[2. LaM : « Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut », situé à Villeneuve-d’Ascq. Sa collection d’art brut est une donation du musée L’Aracine.]. Rapprochant des œuvres de ses collections d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, elle donnait à voir les impers que portait le plasticien Willem Van Genk pour se protéger des ondes nuisibles lorsqu’il arpentait la ville, et les robes, capes et tentures cousues et brodées dans les années 1940 par une femme anonyme de l’hôpital de Bonneval pour rejoindre son époux dans la mort.

Dans le catalogue de l’exposition, un article de Frédéric Logez[3. Frédéric Logez est écrivain et dessinateur. Il a publié en 2014 La Bataille-Arras 1917, aux éditions Degeorge, très bel album de bande dessinée sur l’offensive britannique contre les lignes allemandes en Artois, qui mobilisa tunneliers néo-zélandais, soldats australiens, terreneuviens, canadiens, anglais, gallois,…] intitulé « Seconde peau » décrit fait une anatomie comparée entre ces vêtements et les costumes collants des super-héros : « Première ou seconde peau, d’origine terrestre, extraterrestre ou divine, colorée ou non, de nature physique, technologique ou surnaturelle, le super-héros hors du commun enfile toujours un costume hors du commun. […] Pour [Superman et Batman], le processus est exactement inversé. L’un est lunaire, l’autre est solaire, mais tous deux usent d’un super-costume contre les forces du Mal. L’un, Batman, vient de la rue et utilisera l’ingénierie fine et la science pour confectionner son super-costume, sa seconde peau ; l’autre, Superman, vient de l’espace et son super-costume est sa force brute, sa seule et première peau. »

Habiter poétiquement la ville

Comme le cinéma, la bande dessinée naît avec la métropole moderne, et plus que tout autre genre, les comics de super-héros inventent un nouveau rapport à la ville. Ce n’est pas un hasard si la cité fictive où s’installe Superman s’appelle Métropolis, comme la ville à deux niveaux du film éponyme de Fritz Lang en 1927, vision pessimiste de l’avenir de l’homme. La Métropolis de Superman représente d’ailleurs uniquement la ville haute du film de Lang, baignée de lumière et occupée par une élite de privilégiés, alors que Gotham City[4. Gotham est un des surnoms de New York, attribué à Washington Irving, auteur américain du début du XIXe siècle. De mai 1939 à décembre 1940, Batman rend la justice dans les rues de New York. Il ne devient le protecteur de la ville fictive de Gotham City qu’en janvier 1941. Or Gotham City s’inspire tout autant de Chicago que de New York, et serait située sur la côte Nord-Est des États-Unis, dans le New Jersey, à 60 miles au nord de Métropolis.], territoire du Batman, évoque la ville basse où sont reléguées les masses laborieuses. Son architecture, ses lumières et sa météo brumeuse s’inspirent d’ailleurs de l’expressionnisme allemand, quand la ville de Superman rappelle plutôt les architectures futuristes. Deux faces de la cité moderne, environnement naturel des super-héros – lesquels créent des manières désirables de l’habiter : perché sous la lune en haut des plus hautes tours, ou survolant les gratte-ciel en plein soleil[5. L’éditeur de comics Marvel a utilisé à fond ces nouvelles manières d’habiter la ville dans les années 1960, en choisissant comme cadre des aventures de ses nouveaux personnages, non plus des cités imaginaires comme Métropolis ou Gotham, mais New York. Et nous sommes nombreux à connaître intimement la fameuse Grosse Pomme sans y être jamais allés, grâce aux acrobaties de Spiderman ou Daredevil.].

Slips & freaks

En 1933, Jerry Siegel et Joe Shuster, publiaient dans un fanzine une première version de Superman : un personnage malfaisant, ivre de pouvoir et de conquêtes, avec des pouvoirs télépathiques nés de l’expérience d’un savant fou. Cinq ans plus tard, les deux juifs new-yorkais assistent à l’arrivée de réfugiés fuyant la montée du nazisme en Europe. Face aux fantasmes de race pure et de surhommes virils aux chemises brunes et noires, Siegel et Shuster inventent un super-héros alien en costume moulant aux couleurs saturées.

Le justaucorps bleu, l’insigne et la ceinture jaune, les bottes, cape, et slip rouges de Superman s’inspirent aussi directement du costume de « L’Homme fort » des spectacles de foire. Encore une fois comme le cinéma, dont les images muettes des débuts sont commentées en direct par un bonimenteur, les comics entretiennent une filiation directe avec le cirque et les arts forains. Les super-héros jouent sur un mélange de fascination et de répulsion envers leur altérité radicale, comme les monstres de foires exhibés dans les freak shows et autres cirques Barnum au début du XXe siècle.

Les couleurs criardes de tant de costumes de super-héros s’expliquent aussi par la qualité médiocre des comics bon marchés (Detective comics valait 10 cents). Les grosses trames bavaient tellement qu’il fallait des couleurs vives pour reconnaître immédiatement les héros. Le blanc fut longtemps évité – ce qui explique peut-être que Superman ait remplacé le blanc du drapeau américain par du jaune[6. C’est pour la même raison qu’Hulk et Iron Man, qui apparurent tous deux gris et risquaient de finir imprimés en gros pâtés noirâtres, devinrent rapidement vert, et rouge et or.].

Big Blue & Red Son

Depuis plus de 75 ans, des centaines de dessinateurs et écrivains ont pris en main les aventures de Superman, faisant évoluer son apparence dans les séries régulières, mais aussi dans de nombreuses versions alternatives ou projections futuristes[7. Les aventures de super-héros quasiment invulnérables pouvant se révéler à la longue quelque peu rébarbatives, les éditeurs ont vite publié des aventures exceptionnelles se déroulant dans le passé des personnages (les untold tales, comme les aventures de Superboy, version enfantine puis ado de Superman inventée en 1945, ou Batman : année Un qui narre les premières fois où Bruce Wayne enfile son costume de chiroptère), mais aussi des histoires présentant des versions alternatives de ces héros (les Imaginary stories, équivalents des What if de Marvel, qui mettent en scène ce qui pourrait se passer si certains détails avaient été différents, comme Superman : Red Son).]. La plupart des super-slips[8. Le terme « super-héros » est depuis 1979 une propriété de marque conjointe des deux plus gros éditeurs de comics américains : Marvel et DC. Ce sont donc les seuls à pourvoir imprimer le terme sur les couvertures de leurs magazines, ce qui oblige leurs concurrents à inventer des synonymes : ultra-héros pour Malibu, méta-humains chez Wildstorm, « Héros de la science » pour America’s Best Comics, la collection d’Alan Moore. Mais dans toutes les publications, indépendantes ou non, les super-héros sont communément désignés par des expressions ironiques se référant à leurs costumes, telles « encapés », « masques », ou même « super-slips ».] ont fini par abandonner la cape[9. Au moins depuis que Bill Dollar, super-héros d’opérette au service d’une banque, est mort abattu par des gangsters parce que sa cape était restée coincée dans un tourniquet, dans The Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons, 1987.] – pas Superman. Le bleu et le rouge de son costume ont parfois changé de nuance, mais le slip est resté au-dessus du froc. La taille de l’écu s’est agrandie pour couvrir l’ensemble de la poitrine musclée. Les cheveux ont subi les effets de la mode (Ah, le « mulet » des années 1980, tempes courtes et nuque longue !), sans perdre la mèche en « S » sur le front. L’histoire de la provenance du costume et de la signification du « S » pectoral ont été révisées[10. John Byrne et George Pérez modifièrent la provenance du costume et la signification du « S » pectoral lorsqu’ils « modernisèrent » les origines de Superman en 1986 avec la mini-série Man of Steel. À l’origine, le costume et la cape ont été cousus par sa mère adoptive, et le « S » pectoral dessiné par son père adoptif en hommage à l’un de ses ancêtres, qui avait tenté de sauver des Indiens d’une épidémie : l’image est censée représenter un serpent, symbolisant la guérison. Désormais, comme dans la version cinéma de Richard Donner en 1978, le costume est une relique de la planète Krypton, dont est originaire Superman, et le « S » rouge sur fond jaune l’emblème de la dynastie El, (c’est-à-dire de la famille de Kal-El, le vrai nom de Superman), un symbole kryptonien signifiant « Espoir ». En tous cas, dans aucune version il ne s’agit vraiment d’un « S », et dans toutes, c’est l’éternelle fiancée du boy-scout en bleu, la journaliste arriviste Lois Lane, qui invente le nom de Superman à partir de ce malentendu.], mais le costume reste très proche de ses premières apparitions – contrairement à beaucoup de super-héros aux goûts plus versatiles, tels les X-men, dont l’accoutrement ne cesse de changer au gré de la mode, passant allègrement du lycra au latex ou des vêtements civils aux costumes punk, voire aux armures.

Certains dessinateurs ont réussi à livrer des images du plus puissant des Supers réellement marquantes. Ainsi Tim Sale avec son épuré Superman for all seasons, où le Grand S se fait pure ligne bleue, rouge et jaune. Ou Alex Ross et ses couvertures peintes inspirées de Norman Rockwell, mais aussi sa version de l’avenir, Kingdom come, où le passage du jaune au noir suffit à suggérer l’austère maturité de l’Homme de Demain. Sans oublier Frank Quitely avec All star Superman, dans la mise en scène d’une possible mort du Kryptonien, qui réussit à rendre crédible la double identité de Clark Kent et Superman, en opposant la puissance contenue du Grand Bleu aux postures exagérément maladroites de Kent, inspirées de la gestuelle du théâtre yiddish.

Des versions alternatives, il faut aussi retenir le savoureux Superman : Red Son où l’Homme d’Acier, s’étant à l’origine écrasé dans un kolkhoze en Ukraine au lieu d’un champ au Kansas, devient le super-héraut du communisme. Il succède à Staline, et convertit au socialisme l’ensemble des États de la Terre, à l’exception du Venezuela et des États-Unis. Ici, Superman est tout de gris et de rouge vêtu, la faucille et le marteau remplaçant le « S » sur la poitrine de son uniforme soviétique, tandis que son adversaire Batman, chapka sur les oreilles de sa cagoule, arbore « le noir de l’anarchie ».

La Vérité, la Justice et l’Idéal américain

Superman est souvent qualifié de personnage « iconique », ce qui en soit ne veut rien dire. Ou alors pour signifier qu’il est davantage une image qu’un personnage : son costume n’est pas seulement sa propre peau, il est tout entier une image animée. Une idée de l’Amérique en technicolor. L’icône est née durant la montée du nazisme en Europe, et en pleine crise économique aux États-Unis, sous la politique de « New deal » menée par le président Roosevelt. Dès la première page d’Action comics nº1, il se présente comme « champion des opprimés, la merveille physique qui a juré de vouer son existence à aider ceux dans le besoin ». Justicier progressiste, apôtre de l’individu et de l’action, sa première aventure dénonce la peine de mort, et il s’attaque aux maux de la Grande Dépression : mafia organisée, syndicats marrons, corruption politique, violence conjugale, alcoolisme, etc.

« Plus rapide qu’une balle, plus puissant qu’une locomotive, capable de sauter par-dessus des gratte-ciels d’un bond[11. Les pouvoirs de Superman sont à l’origine calqués sur ceux de John Carter, le héros d’E. R. Burroughs dans Princess of Mars (1917) et ses suites. Mars ayant une gravité moindre par rapport à la Terre, lorsque John est téléporté sur cette planète, il se retrouve doté d’une force herculéenne qui lui permet de faire des bonds gigantesques. De même Superman, qui vient de Krypton à la gravité plus élevée, ne vole pas à ses débuts, mais fait des bonds au dessus des gratte-ciels.]  », il représente la modernité, tout en défendant les valeurs rurales de l’Amérique aux dépens de la ville et de ses dangers. Élevé dans la petite ville de Smallville au Kansas par un couple de vieux paysans tout droit sortis d’un film de John Ford, le bon « Supes » a grandi au biberon de leur morale manichéenne : « la Vérité, la Justice et l’idéal américain » qui devient sa devise. Mais en tant qu’alien adopté par les États-Unis, il représente surtout l’Amérique des immigrants, et revendique un humanisme multiculturel radical, sorte de politiquement correct avant l’heure.

Le gendarme de l’espace

Lors de la Seconde Guerre mondiale, Superman se fait « porte-drapeau de l’Amérique », et délaisse les problématiques sociales pour combattre les nazis et les Japonais. Dès 1940, il s’envole même en Allemagne et en Russie, pour attraper Hitler et Staline par le col et les livrer au jugement de la Société des Nations à Genève. Après-guerre, l’Homme de Demain reconstruit quelques quartiers vétustes, mais passe surtout son temps à combattre des super-vilains à sa mesure, comme Lex Luthor.

À cette époque, les aventures de super-slips ne font plus recette, et la guerre froide s’accompagne d’une autocensure paralysante. En 1954, le psychiatre Fredric Wertham accuse les comics de pousser au crime leurs jeunes lecteurs[12. La campagne de Wertham contre les comics concerne tous ceux qui représentent des scènes de crimes, qu’ils soient consacrés à des histoires de gangsters et d’affaires de meurtre (un genre très populaire à l’époque), de super-héros ou d’horreur. Il insiste notamment sur l’ambiguïté de la relation affective entre Batman et Robin, son Garçon prodige.]. Les éditeurs préfèrent anticiper sur la censure gouvernementale ou parentale, et créent eux-mêmes un label de bienséance, le Comics Code Authority, qui prohibe toute représentation de la violence, de la sexualité, de la religion, du racisme, de la drogue, des vampires, loups-garous ou zombies, et impose au Bien de triompher du Mal. Ces règles poussent les encapés à se tourner vers la science-fiction. Le Kryptonien se fait alors gendarme galactique, porte l’idéal américain dans l’espace, et protège la Terre de menaces venues de lointaines planètes, comme le robot Brainac, collectionneur de villes qu’il miniaturise dans des bouteilles.

Dans les années 1970, les super-héros reprennent pied sur Terre, et le Comics Code Authority est peu à peu abandonné. Une nouvelle génération d’auteurs, qui a grandi avec ces mythes, porte un regard plus critique sur le genre. Le boy-scout en bleu commence à se poser des questions sur sa politique et sa manière manichéenne de traiter tous les problèmes à coup de bourre-pifs. Dans un épisode de 1972, « Superman est-il nécessaire ? », les Gardiens de l’Univers – extraterrestres qui surveillent les cent milliards d’étoiles de la voie lactée – accusent Superman de contribuer au « retard culturel des terriens » par son ingérence dans leurs affaires. De retour sur Terre, il défend un jeune Mexicain en grève contre son patron. Alors que les immigrants du bidonville l’acclament et demandent son aide, il commence par la leur refuser avant d’intervenir contre un séisme, puis de reconstruire leurs maisons. Mais le doute est en lui.

Iconique ta mère patrie

Dans les années 1980, le Champion de l’Amérique  a de plus en plus de mal à assumer son humanisme candide. Toujours fidèle à « l’idéal américain », il apparaît souvent comme le valet servile de la politique va-t-en guerre de Ronald Reagan, que ce soit dans ses aventures ordinaires ou dans des futurs alternatifs, comme celui imaginé par Frank Miller dans The Dark Knight returns, où s’affrontent Batman et Superman : dans un avenir où les super-héros ont été interdits à l’exception de Supes, celui-ci attaque les troupes soviétiques pour protéger les intérêts américains (qui lui répondent à coup de missile thermonucléaire, provoquant un hiver nucléaire sur Gotham), et obéit à l’ordre de Reagan d’arrêter le vieillissant Batman, mort ou vif.

Dès lors, Superman, dont les pouvoirs n’ont cessé de croître (soulevant des immeubles à ses débuts, il peut désormais porter des planètes entières sur son dos), est de plus en plus dépeint comme inhumain plutôt que surhumain. Nombre d’aventures et de parodies insistent sur la dangerosité d’une telle puissance, tout en raillant son inefficacité devant la violence du monde. Dans les années 2000, Sentry[13. The Sentry est un personnage créé par Paul Jenkins et Jae Lee dans la mini-série homonyme publiée en 2000. D’abord présenté comme un héros du passé oublié de tous, même par son créateur, Stan Lee, il fut révélé par la suite qu’il ne s’agissait que d’une stratégie marketing de Marvel Comics.], la version Superman de Marvel, a la puissance d’« un million de soleils explosant », mais souffre d’un dédoublement de personnalité. Omni-man[14. Omni-Man : parodie de Superman et père d’Invincible, super-héros et titre de la parution homonyme écrite par Robert Kirkman, dessinée par Cory Walker puis par Ryan Ottley et publiée par Image Comics.], celle d’Image comics, est un extraterrestre qui se fait passer pour Protecteur de la Terre dans le seul but de la coloniser. Quant à The Authority, parodie de la Ligue de Justice[15. The Authority est une équipe de super-héros créée par Warren Ellis pour WildStorm, parodiant la Ligue de Justice d’Amérique, équipe réunissant les plus célèbres super-slips de l’éditeur DC comics : Superman, Batman, Wonder Woman, Green Lantern, Flash…] qui réunit dans la même équipe les caricatures de Superman et Batman sous les noms d’Apollo et Midnighter (lesquels se marient et adoptent un enfant), cette série est souvent qualifiée d’anarchiste du fait de son irrévérence et de l’interventionnisme de l’équipe à un niveau mondial, ses membres n’hésitant pas à s’opposer aux États-Unis, à l’ONU ou à la France[16. Un épisode d’Action comics, daté de mars 2001, réaffirme les vieilles valeurs de Superman, en parodiant à son tour le discours anarcho-punk de la parodie. Dans cette aventure, intitulée « Qu’est-ce que la Vérité, la Justice, et l’idéal américain ont de si drôle ? », The Authority devient « l’Élite » et voici son manifeste : « Nous ne croyons pas aux Nations. Nous ne croyons pas aux traités. Ni aux frontières, aux classes ou aux programmes… Il y a d’un côté les bons, c’est-à-dire nous, et de l’autre côté les méchants, c’est-à-dire tous ceux qui traitent les autres comme de la merde pour satisfaire leurs petits besoins. Le monde nous attendait. Maintenant, il nous a. Soyez gentils ou nous raserons votre maison avec une bombe anti-connard à fragmentation. Gros bisous. » Supes finira évidemment par vaincre ces petits prétentieux et réaffirmer son rêve d’un monde de Vérité et de Justice.].

La fête est finie

Face à cette inflation de Supers toujours plus brutaux et amoraux, le boy-Scout en bleu continue de défendre ses valeurs, mais en s’éloignant de sa nation d’adoption. Déjà dans l’adaptation cinématographique réalisée par Richard Donner en 1978, il avait commencé à promouvoir « la Vérité, la Justice et l’idéal humain », au lieu de « l’idéal américain ». Dans « L’incident » – épisode anniversaire publié dans Action comics n900 en juin 2011 –, il va jusqu’à renoncer à la citoyenneté américaine quand des agents de la sûreté nationale lui reprochent d’avoir participé à une manifestation pacifique en Iran : « Je suis las que mes actes soient associés à la politique américaine. “La Vérité, la Justice et l’idéal américain”… Cela ne suffit plus. »

En septembre de la même année, les éditions DC décident de faire repartir à zéro les aventures de tous ses super-héros, et toutes ses publications au nº1, y compris Action comics et DC comics, dont la numérotation courrait depuis les années 1930. Ce reboot est nommé « Renaissance DC », ou « New 52 », puisque le lifting concerne alors 52 séries. Les nouvelles origines de Superman version « Renaissance » sont réécrites par Grant Morrisson, scénariste écossais qui réalise un pont entre l’Amérique de la Grande Dépression du Superman originel et celle de la crise économique des années 2010. Il renoue ainsi avec le concept fondateur : la défense des opprimés contre les élites corrompues autant que contre les savants fous, quitte à affronter les autorités.

Le jeune Superman recommence sa carrière en jean et T-shirt bleu, et seule sa cape kryptonienne raccorde avec le costume classique. Adulte, il porte un costume bleu, rouge et or, mais bien loin des collants d’avant-guerre : désormais, il s’agit d’une bio-armure kryptonienne, à la texture métallique et aux formes bodybuildées, comme dans la pesante adaptation cinématographique de Zack Znider en 2013. La référence au cirque se perd et le costume devient uniforme de combat. Fini le slip, même si une fine ceinture rouge lui dessine une sorte de tanga autour de la taille.

The Dark Knight begins

Bravant les impératifs techniques qui poussèrent les dessinateurs à donner des couleurs vives au costume de Superman, The Bat-man est lui aussi vêtu d’une cape et d’un slip porté au dessus de collants, mais cette fois dans des couleurs sombres, allant du gris souris au bleu nuit – à l’exception de sa bat-ceinture jaune aux sacoches pleines de gadgets. Alors que Superman se contente d’enlever ses lunettes et de changer de coiffure pour protéger son identité civile, le Batman cache son visage derrière une cagoule aux oreilles pointues. Apport essentiel à la mythologie du super-héros, le masque permet à la fois l’anonymat et la reconnaissance : il préserve l’identité secrète du super-héros, tout en donnant une visibilité à ses actions.

Si Superman s’inspire de héros de pulps et de comic strips comme Tarzan, Doc Savage ou Flash Gordon, l’homme chauve-souris tire du même fond populaire des influences plus sombres comme le célèbre The Shadow ou le Dracula des films de Tod Browning ; sans pour autant rompre avec ses origines foraines, notamment à travers le costume jaune, vert et rouge de son apprenti, Robin[17. Superman, lui, n’a pas d’apprenti costumé, mais une cousine kryptonienne, Supergirl, habillée quasiment comme lui : la jupette remplace le slip. Ainsi qu’un super-chien, Krypto, venu de la même planète et portant une cape rouge. Steaky et Comet, respectivement le super-chat et le super-cheval de Supergirl, portent eux aussi une cape et volent, tout comme le super-singe en slip Beepo. Batman s’entourera quant à lui de toute une Bat-famille amatrice de collants et cagoules à cornes : en sus d’épuiser plusieurs Robin, Batgirls, et Batwomen, il se fera également accompagner dans ses aventures d’un Bat-molosse nommé Ace, qui ne porte pas de cape mais un masque, pour ne pas qu’on le reconnaisse à partir d’une tache caractéristique sur son museau.]. Comme Superman et Batman, Robin le « jeune prodige » est d’ailleurs un orphelin, dont les parents étaient acrobates dans un cirque. Son slip à grosses mailles vertes, porté à ses débuts sans collants, est particulièrement osé.

Lors de la révision de 2011, « Renaissance DC », Batman n’adopte pas d’armure intégrale comme dans les adaptations pour le cinéma de Christopher Nolan. Il conserve sous sa cape un costume gris, désormais en nomex ignifugé, mais toujours moulant. Cependant, lui aussi abandonne le slip et les collants pour un treillis gris avec une coquille blindée protégeant ses Bat-organes reproducteurs.

Guerre au crime, paix au manoir

Superman a souvent été comparé au président Roosevelt, tous deux prétendant lutter contre des forces hostiles, pour sortir l’Amérique de la crise et créer une société plus juste. Batman, lui, renvoie plutôt au parcours d’Edgar Hoover, qui fonda le FBI cinq ans avant la naissance du justicier masqué, et se fit le héraut de la « guerre au crime », versant policier du New Deal, censée démanteler les cartels mafieux au lendemain de l’abolition de la prohibition. Dans les années 1930, Edgar Hoover s’était fait une réputation médiatique et politique en mettant fin aux carrières de « Machine Gun » Kelly, Bonnie Parker et Klyde Barrow, John Dillinger, « Baby Face » Nelson, « Ma » Barker et Alvin Karpis – tous des bandits isolés, sans lien avec la mafia organisée en entreprises intégrées à la métropole.

Le Batman s’est quant à lui donné pour mission de venger la mort de ses parents, tués par un malfrat sur Crime Alley, en menant une lutte sans merci contre le crime. Or dès 1940, quand il prend pour partenaire le fringuant Robin et rencontre le Joker, « le Clown Prince du Crime », il devient le recours ultime contre les criminels extravagants. Véritable auxiliaire de la police (un « Bat-signal » est installé sur le toit du commissariat de Gotham en 1942), Batman mène dès lors la même politique qu’Edgar Hoover : s’attaquer aux criminels isolés ou regroupés en petites bandes, sans jamais vraiment toucher le crime organisé.

Le « plus grand détective » participe ensuite à l’effort de guerre en combattant nazis et vampires. Alors que les ventes chutent après la Seconde Guerre mondiale, il reste une des rares séries de super-héros publiées. Comme celles de Superman, ses aventures se tournent vers la science-fiction, et après l’instauration du Comics Code Authority, le ton vire à l’humour et à la dérision. En 1966, le succès de la série télé mettant en scène Batman et Robin renforce encore ce côté « second degré », et il faut attendre les années 1970 pour que le Chevalier noir revienne à des enquêtes plus sérieuses : Robin part à la faculté et Batman reprend « sa guerre au crime » en solitaire, notamment dans les aventures gothiques du jeune tandem Dennis O’Neil et Neal Adams.

Terroriser les terroristes

En 1986, Frank Miller et David Mazzuchelli revisitent les origines du personnage dans Batman : Année Un. Ils renouent avec l’influence du roman noir par des dessins sombres et épurés, et la description minutieuse de Gotham à travers les regards croisés du Batman et du commissaire Gordon. Sans costume mais grimé, fausse cicatrice et fond de teint, le justicier échappe de peu à l’emprisonnement lors de sa première mission, et rentre en son manoir blessé. Ruminant son échec dans son fauteuil de maître, il hésite à sonner son domestique pour se faire soigner, quand une énorme chauve-souris brise la vitre de son bureau et se pose sur le buste de son père. Se rappelant la terreur qu’il avait éprouvée enfant en tombant dans une grotte pleine de ces bestioles (qui allait devenir la Batcave), il prend la décision de se déguiser en chiroptère pour insuffler cette terreur enfantine à tous les criminels.

Miller réaffirme ainsi le mythe originel de l’Homme-chauve-souris, sa doctrine politique : non pas la vengeance, mais la terreur. Pour lutter contre le crime, il ne s’agit pas d’éliminer quelques criminels par la force ; il faut inspirer en leur corps une profonde terreur. Ne pas tuer, mais frapper. Mutiler certains pour donner l’exemple à tous. Comme dans ses premières aventures, Batman n’affronte pas des bandits bariolés, mais des familles mafieuses, des flics pourris et des élites corrompues. Cela dit, dès son premier combat, ce sont bien les os de jeunes ados qu’il brise, ce qui n’est pas sans rappeler les véritables effets de toute politique sécuritaire menée sous couvert de lutte contre le terrorisme ou le crime organisé.

Alors que le costume flashy de Superman, sa « première peau », ne fait que signaler son exception, celui de Batman a dès le début une toute autre fonction symbolique : inspirer la peur. C’est dans ce sens que lors de sa création, le scénariste Bill Finger convainc le dessinateur Bob Kane de passer au gris les collants de l’Homme-chauve-souris, qu’il avait imaginé rouges, et de tracer des ovales blanc en guise d’yeux sur la cagoule à pointes. Des choix ouvrant de formidables possibilités graphiques pour les dessinateurs futurs, leur permettant d’abstraire la Créature de la Nuit dans un travail de l’ombre et de la lumière. Le plus radical dans cette voie reste sans doute Dave McKean avec son mélange de peinture, photos et collages, dans le magnifique roman graphique publié en 1989 et écrit par Grant Morrisson : Arkham Asylum.

Night symbol

Au fil des ans, le gris souris des dessous du Chevalier noir et le jaune de sa bat-ceinture évoluent assez peu, alors que la couleur de sa cape, sa cagoule, son slip, ses bottes et ses gants se nuancent indéfiniment, du bleu nuit au violet jusqu’au noir profond[18. Un des rares avatars vraiment coloré du Batman vient de la reprise de la série par Grant Morrisson entre 2006 et 2011. Lors de ce long run, le scénariste écossais s’ingénia à convoquer les histoires passées de l’Homme-chauve-souris comme si elles décrivaient une même biographie, multipliant les allusions aux histoires les plus extravagantes. Il exhuma par exemple une scène de 1958 : le « Batman de Zur-En-Arrh ». De ce personnage issu d’un univers alternatif, la Terre X, Morrisson fait une sorte de personnalité de rechange créée par Bruce Wayne par auto-hypnose pour se prémunir des attaques psychologiques. S’il perd la mémoire ou devient fou, l’entité prend le contrôle le temps que Bruce Wayne reprenne ses esprits. Ce qui finit par arriver : Wayne devient le Batman de Zur-En-Arrh, se confectionne un costume aux couleurs criardes, rouge, jaune, et violet, et attaque ses ennemis de manière bien plus violente que sa version grise.]. Ce sont surtout la taille de ses fausses oreilles et le dessin de chauve-souris sur sa poitrine qui sont sujettes à interprétation. Ainsi Julius Schwartz, éditeur du Batman, invente en 1964 le logo noir en forme de chauve-souris dans un cercle jaune, repris dans la série TV à succès de la fin des années 1960. L’icône, à la fois logo et écu de chevalier, s’impose plus tard à l’ensemble de la planète lors de la colossale campagne marketing pour l’adaptation cinéma de Tim Burton mise en musique par Prince en 1989.

Le Chevalier de la nuit utilise aussi régulièrement différents Bat-costumes spécifiques (aquatique, volant, ignifugé, blindé…), plus proches de l’armure que du collant. Mais contrairement aux sept dernières adaptations cinématographiques de ses exploits, où les acteurs qui l’incarnent portent des combinaisons noires aux muscles dessinés, il n’abandonne jamais vraiment les collants gris souris dans les comics, et encore moins la cape, métonymie du super-héroïsme autant que motif visuel passionnant pour tous les dessinateurs amateurs de drapés et de plis.

Slip Gadget

Au-delà de sa fonction symbolique, le casque-cagoule protège identité et crâne, et assure une liaison permanente avec le majordome-à-tout-faire Alfred. Ses lentilles blanches confèrent au Batman une vision nocturne. La cape permet de planer, et dans certaines versions de voler. Les collants deviennent peu à peu pare-balles et ignifugés. Les gants sont pourvus de trois Bat-lames et divers gadgets de rechange. Surtout, la Bat-ceinture jaune, qui ressemble à celle d’un charpentier, contient dans ses sacoches autant d’armes et d’objets insolites que le sac sans fond de Mary Poppins.

Le plus célèbre de ces gadgets est un boomerang en forme de chauve-souris, le Batarang, de divers types : tranchant, explosif, électrifié, sonique, télécommandé. Mais les sacoches contiennent davantage : Bat-grappin, Bat-griffe, Bat-bombe, Bat-gel explosif, Bat-tyrolienne, Bat-taser, Bat-filtres à airs, Bat-lanceur de bombes collantes, Bat-séquenceur cryptographique, Bat-scanner portatif, Bat-brouilleur, Bat-grenade givrante, Bat-capsules de gaz (fumigène, lacrymogène, narcotique), drogues en tous genres, médicaments et antidotes… Impossible non plus de dénombrer tous les joujoux high-tech qui encombrent la Batcave : les différentes Bat-armures, le Bat-ordinateur à émetteur holographique, le Bat-gyro (en fait un Bat-hélicoptère), le Bat-plane, la Bat-moto, les innombrables Batmobiles (62 versions entre 1941 et 1990)… D’abord équipé de simples gadgets conçus pour blesser sans tuer, Batman utilise une technologie de plus en plus sophistiquée, développant par exemple des drones de combat à oreilles de chauve-souris. Il n’est pas seulement millionnaire et ingénieux, mais dirige un conglomérat d’entreprises lui permettant d’être toujours à la pointe de l’innovation technologique, et politique[19. Selon un petit manifeste politique à la mode sur certains plateaux, À nos amis, du Comité invisible (La Fabrique), la politique révolutionnaire doit réunir les qualités du prêtre, du guerrier et du producteur. Autrement dit, articuler trois dimensions : l’esprit, la force et la richesse. L’intelligence déductive et l’imaginaire de la peur, l’entraînement intensif et la violence cathartique, la fortune et la logistique capable de financer une ingénierie high-tech : Batman mène une politique révolutionnaire.].

Batman Incorporated

En 2011, le passage de Grant Morrisson comme scénariste de la série régulière du Chevalier noir, qui avait débuté en 2006, s’achève sur la création de Batman, Inc., une entreprise de sécurité internationale. À la mondialisation du crime organisé, Batman répond par la mondialisation du Batman. Après avoir orchestré la (fausse) mort de Bruce Wayne et sa succession dans le costume gris souris par Dick Grayson (le premier Robin), Grant Morrisson fait revenir l’original[20. Dans la série « Le retour de Bruce Wayne », Batman, que tout le monde croit mort, mais qui a en fait été projeté dans le temps, traverse les siècles de la préhistoire jusqu’à nos jours, en passant par les époques de la piraterie, de la chasse aux sorcières, du western et de la prohibition.
Grant Morrisson affine le mythe du costume du Batman : il le fait remonter à la préhistoire, où Bruce Wayne endosse une peau de chauve-souris géante, qui deviendra une relique sacrée veillée par une tribu vivant dans la grotte qui abritera la Batcave des siècles plus tard.], mais dans un autre rôle que celui de Protecteur de Gotham. Bruce Wayne décide de laisser cette fonction et son uniforme à son ancienne pupille, Robin, et d’endosser un nouveau costume, sans slip, afin de se consacrer à l’international à travers Batman Inc., nouvelle filiale de Wayne Entreprise.

Il recrute donc à travers la planète de nombreux super-héros et leur fournit logo chauve-souris et logistique. Il engage ainsi toute la Bat-family recomposée : Robin, Red Robin, Batgirl, Batwoman, Batwing, Huntress, Oracle, James Gordon, et parcourt le monde pour disposer d’agents dans chaque pays : Frère Chiroptère et Corbeau rouge (réserves indiennes), M. Inconnu (Japon), Black Bat (Hong Kong), Wingman (Mtamba, Afrique), Dark Ranger (Australie), El Gaucho (Argentine), Le Chevalier et l’Écuyer (GB), Nightrunner (Seine-St-Denis)[21. Nightrunner, lourdement traduit en « Parkoureur » est un super-héros français créé par le scénariste anglais David Hine et le dessinateur Tom Lyle en décembre 2010, et recruté pour Batman, Inc. en France. Son identité secrète est Bilal Asselah, jeune français d’origine algérienne et de confession musulmane, habitant Clichy-sous-Bois et adepte du Parkour (discipline sportive de déplacements dans l’espace urbain). Son frère est mort tué par la police au cours de violentes émeutes, et il n’aura alors de cesse de protéger les siens de la police… et la police des émeutiers. Ses premières apparitions dans les comics déclenchèrent une vive polémique chez les conservateurs américains qui n’apprécient pas qu’un musulman représente Batman. Malgré quelques apparitions furtives dans Batman, Inc., son histoire n’a toujours pas été publiée en France.]. Son principal critère de recrutement : des héros qui n’utilisent pas d’arme à feu et ne passent jamais la ligne éthique qu’il s’est fixée – ne pas tuer. À terme, le but est de développer des drones domestiques avec fonction de gardes du corps, bon marché : « Un Batman dans chaque maison. »

Le Vigilant en noir n’a pas toujours refusé les armes à feu. Dans ses premières aventures, il menace de mort les criminels, porte parfois un flingue, et ses adversaires meurent souvent au combat (mais toujours par accident). Fin 1941, craignant les associations de parents, le directeur de publication de DC décide que Batman ne doit plus jamais utiliser d’arme. Ceci est annoncé clairement dans le quatrième numéro du magazine Batman : « Batman ne tue jamais ni ne porte d’arme à feu ». Bob Kane et Bill Finger obtempèrent, et l’adversaire qu’affronte Bats pour la première fois dans ce numéro, le Joker, survit, et reviendra encore et encore.

Gardiens de la paix : mon œil

Comme le New Deal de Roosevelt et la politique sécuritaire d’Edgar Hoover, Superman et Batman s’opposent moins qu’ils ne se complètent. Indépendamment de la sensibilité des auteurs qui les animent, ils incarnent chacun à leur manière l’éthique individualiste de l’Amérique, l’un en technicolor, l’autre en noir et blanc, ainsi qu’une politique d’exemplarité. Le Grand Bleu avec ses grosses valeurs cherche à donner l’exemple à tous les humains, à inspirer les futurs défenseurs du Bien. Le Justicier de la nuit veut insuffler l’effroi aux suppôts du Mal. Deux faces de la même morale manichéenne, deux instances complémentaires de jugement et de maintien de l’ordre social.

L’alien devenu Champion bariolé de l’Amérique incarne depuis sa création un universalisme candide, politiquement aussi correct qu’inoffensif. Ce qui ne l’empêche jamais d’agir en super-flic : Superman s’oppose à la peine de mort, mais ne rechigne pas à condamner régulièrement ses ennemis à l’enfermement à perpétuité dans une « dimension de poche » : la « Zone fantôme ».

Le Batman a, quant à lui, « inventé » la doctrine de la police moderne : ne plus tant entretenir une image de respectabilité, de proximité avec la population comme Superman ou le gendarme de Saint-Tropez, mais s’imposer par la peur dans la rue. Terroriser pour dissuader. Mutiler pour faire exemple. Certes, les pratiques de la police américaine, par l’usage banal de l’assassinat par arme à feu, semblent démentir cette politique de cruauté raisonnée. Dans les faits, le développement d’armes dites « non létales » n’a diminué nulle part le nombre de gens tués par la police, ni le recours aux armes à feu. Il ne fait que banaliser et raffiner les « violences légitimes » exercées par la police. En France, le récent meurtre de Rémi Fraisse à la grenade, après tant d’éborgnés au flashball dans les rues et les manifestations, nous le rappelle brutalement[22. La brutalité assumée du Batman (comme celle de la police) n’a cependant rien à voir avec le fascisme comme on l’y réduit trop souvent. Elle est profondément liée à la démocratie et à la république. Le Justicier masqué est celui qui suspend la loi pour la défendre, la « force obscure » de la démocratie. Comme le dictateur que convoquaient les citoyens romains pour sauver la république menacée (référence explicite dans le film The Dark Knight rises).].

Aucune police au monde ne s’est mise à se vêtir de collants aux couleurs primaires. L’équipement et les vêtements des forces de l’ordre, de plus en plus conçus pour l’activité physique sinon militaire, se rapprochent davantage de ceux de Batman, et plus précisément des versions cinéma de la trilogie réalisée Christopher Nolan. Les costumes des SWAT américains sont tissés des mêmes matières que les costumes du Batman de Nolan : Nomex résistant aux flammes et Kevlar pare-balles[23. Le site internet <moneysupermarket.com> a calculé le prix de la combinaison et des accessoires de Batman dans The Dark Knight rises. Devenir Batman coûterait 562 millions d’euros, construction du manoir Wayne comprise. Le costume coûterait 870 000 euros, dont la quasi-totalité pour son masque, qui vaut à lui seul 820 000 euros. Le bustier pare-balles en Kevlar vaudrait 2 500 euros, plus 950 euros de renforts en carbone ainsi qu’une coquille à 850 euros pour protéger le système reproducteur de l’Homme-chauve-souris. La cape infroissable : 32 000 euros. Pour les gadgets, 133 000 euros, l’équipement le plus cher étant le pistolet lance-grappin à 41 000 euros.  Vu l’évolution du budget de l’État, même avec le développement de la politique sécuritaire, l’équipement de la police française n’est cependant pas prêt de suivre. C’est déjà ça.].

Heureusement, ce n’est sans doute pas la niaiserie du discours de Superman et le délire sécuritaire de Batman qui marquent le plus les imaginaires collectifs depuis plus de 75 ans. Comme les western, les histoires mythiques de super-héros sont en définitive moins des apologies du « vigilantisme » que des réflexions sur la puissance, la loi et la société. Ainsi, à côté des réquisitoires pour l’autodéfense de Frank Miller, d’autres auteurs, comme Alan Moore et son fameux Killing Joke, interrogent la violence abusive et la folie obsessionnelle de Batman, qui le rapprochent tant de ses vilains ennemis. Cette approche récurrente, au cœur de la trilogie Nolan, rappelle que l’action du premier super-héros de Gotham a entraîné l’apparition de super-criminels d’un degré de violence qui n’existait pas avant lui. La violence de la rue dépend directement du niveau de la « violence légitime », dans les comics celle des super-héros, en réalité celle de l’État.

Mais au-delà des interprétations contradictoires des mêmes mythes, la force politique de ces historiettes tient aussi simplement dans la puissance des images d’envol au dessus des gratte-ciels et de plongées dans les ruelles obscures, la force de l’ombre et de l’invisibilité, l’impertinence du slip et de la couleur.

Occupy Gotham

La dernière adaptation cinématographique de Batman, The Dark Knight rises, qui clôt la trilogie réalisée par Christopher Nolan, a été à la fois taxée de pro-démocrate par les Républicains, et de pro-républicaine par les Démocrates. Les Républicains considèrent que le super-méchant Bane fait référence à Bain Capital, le fonds d’investissement dirigé par leur candidat à la présidentielle, Mitt Romney. The Guardian (17 juillet 2012) estime que le film contient au contraire une « vision audacieusement capitaliste, radicalement conservatrice, et justicière qui propose de façon sérieuse, frémissante, que les souhaits des riches soient défendus dès lors qu’ils œuvrent pour le Bien. ».

En tous cas, quand le super-terroriste Bane, hybride entre un géant russe et un arabe voilé (toutes les peurs de l’Amérique condensées) commence par attaquer la Bourse pour la pirater, avant de proclamer (sous la menace d’une arme nucléaire) « rendre Gotham au peuple », difficile de ne pas voir une charge contre le mouvement Occupy Wall Street. Surtout en regard de l’insurrection qui vient ensuite, où les 99% vont allègrement expulser les riches de leurs manoirs, leur arracher leurs colliers de perles, et acclamer les Tribunaux populaires parodiant la Terreur qui suivit la Révolution française. Or même au cœur de ce chaos, Batman refuse jusqu’au bout les armes à feu. C’est sans doute une raison pour laquelle les Républicains américains, si liés aux lobbies des marchands d’armes, ne sauraient s’y reconnaître.

« The Dark Knight Rises n’est pas politique », affirme Christopher Nolan dans Rolling Stones magazine en juillet 2012. Comme la plupart des productions hollywoodiennes et des comics américains, le film est conçu pour que tous les publics s’y retrouvent, au moins partiellement. La satire d’Occupy Wall Street pour les Républicains, le discours de classe de Sélina Kyle (Catwoman, même si son nom de scène nocturne n’est jamais évoqué) pour les spectateurs marxistes, et la jouissance cathartique des scènes de destruction de la métropole participent de cette identification largement partagée. Il n’empêche, Nolan a beau jeu de proclamer ne pas délivrer de message particulier, son apologie de l’alliance des bons capitaliste et de la brave police, couplée à son mépris de classe pour ces 99% si facilement manipulables par le moindre fanatique, est franchement nauséabonde.

Histoire de la pacification, par Guillaume Trouillard pour Jef Klak.

Notes

1 The Bat-man perd son trait d’union après trois mois de publication, mais conserve souvent sa particule.
Les trois « R » du relais textile

Les trois « R » du relais textile
Recycler les vêtements, recycler les hommes, rénover le capitalisme

L’Économie sociale et solidaire (ESS) a été pensée pour développer des modèles de fonctionnement fondés sur la solidarité et l’utilité sociale. La promesse est alléchante, mais l’entreprise périlleuse, surtout quand on doit se frotter aux marchés et à une concurrence féroce. Exemple avec Le Relais, investi dans l’insertion des plus défavorisés via la collecte et la valorisation de déchets textiles – où l’on apprend que l’enfer du capitalisme est pavé de bonnes intentions.

Ce texte est issu du deuxième numéro de Jef Klak, « Bout d’ficelle », paru en mai 2015 et encore disponible en librairie.

« Reduce, Reuse, Recycle
Because three it’s a magic number
Yes it is, it’s a magic number
3, 3, 3. »

Jack Johnson, « The 3 R’s »

8h30. Gare de Béthune. Un vent glacial balaie le quai, d’où je vois l’arrière du train s’éloigner dans les herbes folles du ballast et la géométrie d’acier des voies ferrées. À la sortie du hall, un utilitaire blanc flanqué du logo du Relais, entreprise d’Économie sociale et solidaire (ESS)1 L’Économie sociale et solidaire désigne un ensemble d’entreprises organisées sous forme de coopératives, mutuelles, associations, ou fondations, dont le fonctionnement interne et les … Continue reading pour le recyclage de vêtements, m’attend sur le parking désert. Au volant, un retraité, bénévole depuis vingt ans, m’accueille avec courtoisie. On échange des banalités, tandis que dehors défilent à perte de vue des champs plats et boueux, des alignements de maisonnettes en briques et des hangars de zones commerciales dont les enseignes, plantées sur les parkings comme des étendards, ne parviennent pas à briser l’horizontalité désespérante du paysage. Le type me dit qu’« ici les corbeaux volent sur le dos tellement y’a rien à voir. C’est devenu une terre de misère. Heureusement qu’y a Le Relais à Bruay pour embaucher les gens. Parce qu’ici, y a plus de boulot.  »

Cette phrase, je l’entends depuis deux mois, répétée à satiété et sur toutes les modulations possibles – désespoir, résignation, colère, détachement, constat amer. J’ai parcouru une bonne partie de la France, celle des zones périurbaines, là où, en grande majorité, agissent les structures des réseaux membres de l’Inter-réseaux de la fibre solidaire (IRFS, avec notamment Emmaüs, Relais, Tissons La Solidarité). Je termine mon enquête par une semaine d’immersion au Relais Nord-Pas-de-Calais, implanté à Bruay-la-Buissière, Chemin de l’espérance, sur un ancien site des houillères, acheté en 1984 pour établir la communauté Emmaüs de Bruay-la-Buissière.

Une longue allée traverse les vingt hectares de la zone d’activité du Possible. Des bâtiments en enfilade : une boutique Ding Fring, où sont vendues les fripes de « premier choix » sortant directement de l’atelier de tri ; plus haut, dans un bâtiment en brique, un espace de vente de vêtements de second choix auxquels l’usure et la moindre qualité valent d’être entassés dans de vulgaires bacs en plastique. On passe devant un centre administratif, une cantine, la communauté Emmaüs et des conteneurs blancs estampillés « Relais » qui mènent au centre de tri. L’atelier-hangar est immense : 2500 m2, abritant une centaine de personnes, sur les 430 salariés du site. Le centre de tri est le cœur du complexe ; c’est le moteur du groupe coopératif. Toute l’organisation industrielle de l’entreprise est pensée autour de lui : il absorbe un déchet textile et en recrache un produit fini. L’ensemble est semi-automatisé. La main et l’œil des salariés y demeurent indispensables.

Trier les déchets textiles pour les valoriser

À l’entrée, les « craqueurs » déchirent les sacs plastiques remplis d’habits à l’arrivée des camions. Ils jettent tout ce qui est mouillé, moisi, abîmé, taché ou irrécupérable. Une trieuse-boutique repère les vêtements de meilleure qualité, « la crème », qui part directement à la vente dans les friperies du réseau. Ils représentent 6% des collectes, mais 25% du chiffre d’affaires.

Debout derrière le tapis roulant, une dizaine de femmes trient par catégorie les vêtements qui défilent en paquets. Elles envoient les pièces récupérables dans d’énormes conteneurs grillagés installés en contrebas. Chacun conteneur correspond à une catégorie spécifique : ici les jeans, là les vêtements en laine cardée ou les manteaux d’hiver. Quand ils sont pleins, les manutentionnaires les remplacent par des conteneurs vides, se frayant un chemin dans le hangar bondé. La tâche est physique : ils déplacent à bout de bras des tonnes de textile et tassent régulièrement les vêtements dans les conteneurs à l’aide d’une gaffe.

Une partie des vêtements composés de laine ou d’acrylique sont envoyés en Inde, où des filatures isolent les fils de laine et les tissent à d’autres matières pour fabriquer de nouvelles pièces textiles, avant de les renvoyer en Europe. Même topo pour les chiffons d’essuyage dont la coupe se fait en Tunisie. Les vieux jeans sont transformés en isolants thermiques pour les logements, en futons ou en isolants acoustiques pour les salles de spectacle. C’est le travail de la filiale Métisse à Billy-Berclau (Pas-de-Calais) créée par Le Relais.

Au bout de la chaîne de tri sort en vrac le mêlé (T-shirts, pantalons en tissu, pull-overs légers etc.), un produit destiné aux trois Relais implantés au Sénégal, à Madagascar et au Burkina Faso. Versé dans la fosse de la presse, le mêlé est compacté, puis transformé en balles, prêtes à être chargées dans des containers maritimes. Prochaine étape : Dunkerque, puis les Relais africains, où ils seront triés à nouveau pour être vendus sur les marchés de Dakar, Yaoundé, Antananarivo.

Environ 50 tonnes de vieux habits sont ainsi triées chaque jour. Leur destination : des fripes de deuxième choix pour les marchés européens et africains, des chiffons d’essuyage pour l’industrie et de la matière pour des usines d’effilochage qui revalorisent la fibre textile en matière première nouvelle (ces produits sont destinés à l’industrie du non-tissé – isolant pour automobile, isolant pour bâtiment – et aux filatures). On compte au total plus de 300 catégories de tri selon la qualité, la matière, le type de vêtement, chacune répondant à la demande d’un client.

Suivant leurs particularités ou leur degré de conservation, les textiles prennent donc des chemins divers : 60% sont réutilisés (dont la moitié part à l’export), 9% servent à la fabrication de chiffons d’essuyage, 9% sont définitivement éliminés. Les 22% restant sont effilochés pour la matelasserie et l’isolation, dont une partie est recyclée par la filiale Métisse.

Mis au rebut

À mon tour derrière le tapis roulant, les fringues me passent entre les mains. Posté entre Myriam, trieuse depuis 20 ans, et Sabine, récemment arrivée, j’essaie de prendre le rythme. Ça défile vite. « Les personnes qui effectuent le tri sont précises, rapides, m’a prévenu Marie Christine, cheffe de l’atelier et figure incontournable du Relais. Sans regarder un linge, rien qu’au toucher, elles savent qu’elles doivent le déposer dans tel ou tel bac ! » Un amas de vêtements déboule, j’ai à peine le temps d’en extirper un jean et un pull en laine, que déjà le reste est passé. Dans le fatras de tissus j’aperçois le coton délavé d’un chemisier ou d’une petite culotte. J’aurais dû le lancer dans l’un des trois conteneurs devant moi. Je regarde ma voisine, elle sourit à mon air désolé et rattrape le coup. Chouchou, en bas, au craquage, demande à ce qu’on monte le son de la radio. La vingtaine bien tassée, il a appris à lire et à écrire ici, au Relais. À la pause de 10h, il me dit en retirant ses gants : « Alors, elle est pas belle notre usine ? Le boulot est physique, et parfois, quand on ouvre les sacs, on tombe sur des rats ou d’autres trucs dégueulasses, c’est pour ça qu’on porte des gants, pour l’hygiène. Mais à côté de ça, l’ambiance est super. On rigole, on déconne tout le temps. » Les horaires de l’atelier ? « 8h-midi, 13h-16h30 et les week-ends tranquilles.  », soit 35 heures, payées au Smic, quelle que soit l’ancienneté.

Au bout de ses deux ans de contrat, un employé du Relais a le choix entre aller chercher du boulot ailleurs ou accepter un poste en CDI. Au bout de cinq ans, on lui propose d’être sociétaire de la Scop[2. Société coopérative et participative.]. Aujourd’hui, près de 60% des salariés bénéficient d’un CDI et 40% de contrats d’insertion. Une opportunité inespérée pour beaucoup. Un défi social et économique pour Le Relais qui se distingue sur ce point des entreprises d’insertion plus modestes.

Ici, la plupart des gens ont connu de longues périodes de chômage et traversé des galères diverses ; ils sont ceux que le système ne veut plus ou n’a jamais voulus, parce que trop vieux, inadaptés, pas assez ou mal formés, alcooliques, dépressifs, ex-taulards, trop longtemps restés sans emploi, accidentés de la vie ou malchanceux, ils sont toujours trop ceci ou pas assez cela… Ils ont la gueule usée. La voix gravée par la cigarette. Ils sont, comme les vêtements qu’ils trient, mis au rebut. Le Relais les récupère, les réemploie et les « valorise » pour qu’ils aient droit à une seconde vie professionnelle. Ils font aux vêtements ce que Le Relais tente de faire pour eux.

L’insertion par l’activité économique
et ses paradoxes

Pour les réseaux membres de l’Inter-réseaux de la fibre solidaire, la lutte contre l’exclusion et la misère passe précisément par l’exercice d’une activité économique. C’est le fondement même de l’IAE (Insertion par l’activité économique), une des branches de l’Économie sociale et solidaire à laquelle appartient Le Relais. Qu’elles soient chantiers ou entreprises d’insertion, ces structures sont censées être des « sas » permettant à « des personnes éloignées de l’emploi », autrement dit des chômeurs de longue durée, d’acquérir des compétences qu’elles pourront, au terme de leurs deux années de contrat, valoriser sur le marché du travail classique. Selon les indicateurs de suivi définis par l’État, seront alors considérées comme « sorties dynamiques » celles vers l’emploi durable, celles vers un emploi de transition  ou les sorties positives [3. Sorties vers l’emploi durable : CDI, CDD ou missions d’intérim de 6 mois et plus, stage ou titularisation dans la fonction publique et création d’entreprises. Sorties vers un emploi de transition : CDD ou période d’intérim de moins de 6 mois, contrats aidés chez un employeur de droit commun. Sorties positives : formations pré-qualifiantes ou qualifiantes, embauches dans une autre Structures d’insertion par l’activité économique.].

À côté des âpres acronymes du secteur (IAE, ACI, EI, ETTI, ESS, IRFS et j’en passe), cette terminologie un tantinet carcérale ferait passer ses auteurs pour d’authentiques poètes de la chose bureaucratique. Les mots sont là pour déguiser une réalité qu’il n’est pas bon de voir dans son plus simple appareil : présenter comme une « sortie positive » le fait de dégoter une formation au bout de deux ans de contrat en insertion frise l’abus de langage ; considérer un stage comme « une sortie vers l’emploi durable » ou accepter « un emploi de transition » alors même que la personne en insertion vient de passer deux ans dans une structure censée lui assurer cette transition, c’est se moquer du monde.

L’activité de récupération textile, lorsqu’elle est dépliée sur toute la chaîne de valorisation, n’en demeure pas moins un outil d’insertion efficace. Elle offre une grande variété d’activités et donc de nombreux débouchés possibles : trieuse ou vendeuse pour les femmes, chauffeur-livreur pour les hommes qui font de la collecte, ou encore manutentionnaire, cariste, etc.

Malgré sa carrure et sa gueule de boxeur, David trouve le boulot ardu : descendre du véhicule, sortir les sacs du conteneur, les jeter au cul du camion puis remonter pour s’arrêter quelques kilomètres plus loin et recommencer. À midi, après un sandwich et une cigarette, on s’assoupit, engourdi par les timides rayons du soleil derrière le pare-brise. Puis on repart et ainsi de suite, jusqu’à 16h30. David me dit qu’il est au Smic depuis plus de dix ans, qu’il pourrait aller à la concurrence pour travailler comme chauffeur-livreur, qu’il y serait mieux payé, mais qu’il a eu tellement de galères dans sa vie professionnelle qu’il préfère rester au chaud, au Relais. Ici, il connaît tout le monde, il a ses habitudes. Et puis, les gens s’entraident. Sa copine ne bosse pas. De temps à autres il fait DJ pour des copains de copains, cultive un petit potager, élève des lapins qu’il fait cuire quand ils sont à point. Son fils ne manque de rien, même si c’est pas Byzance – et lui, sur son temps libre, bichonne sa moto. Son plaisir ultime : une virée sur les plages de la Manche avec ses potos, pour manger des moules et boire des bières.

Quand il m’a parlé des salaires de la concurrence, j’ai senti dans sa voix un mélange d’envie et de dépit. Comme si ces camions d’entreprises concurrentes qu’on croisait sur la route, c’était le « dehors ». Un autre monde inaccessible, non par manque de compétences, mais par peur de voir revenir la galère. Ajoutez à cela une forme de paternalisme cultivée au Relais, un brin autocratique malgré le statut de Scop de l’entreprise, et on obtient une sorte de galaxie fermée sur elle-même, peu à même de permettre à ceux qui y travaillent, souvent fragilisés, de retrouver de l’autonomie et de la capacité à décider par eux-mêmes.

Le Relais tend à privilégier l’emploi pour l’emploi, alors que d’autres, comme le réseau Tissons la Solidarité (TLS), attache aussi beaucoup d’attention à la qualité des emplois et des tâches confiés aux personnes en insertion. Les activités proposées par TLS, notamment dans la confection textile, visent davantage à redonner le sentiment de satisfaction d’un travail bien fait, et rétablissent ainsi plus de confiance en soi. Beaucoup sont fiers de me montrer sur les mannequins en vitrine les pièces qu’ils ont customisées à partir de vêtements usagés. Une dizaine de structures du réseau Tissons la Solidarité participent même à la confection de tenues portées par les femmes de l’atelier, lors d’un défilé parrainé par Christian Lacroix. Une manière de se sentir valorisées et de s’émanciper des représentations négatives qu’elles ont souvent d’elles-mêmes.

Ces approches différentes entre Le Relais et TLS révèlent la diversité des projets et des philosophies qui peuvent exister au sein de l’IAE. Seul point commun à toutes les organisations du secteur : la nécessité de concilier une mission d’intérêt général (réinsérer des personnes en difficulté) avec une présence sur des marchés ouverts à la concurrence de l’économie classique, car il faut générer suffisamment de revenus pour assurer une activité économique pérenne et continuer à embaucher. Un jeu d’équilibriste souvent périlleux, surtout qu’avec la baisse des financements publics, la mission d’insertion est de plus en plus financée par les marges d’exploitation : la contrainte économique tend à s’imposer au détriment du rôle social.

La trajectoire du Relais, depuis sa création en 1984 jusqu’à sa situation actuelle, illustre cette tension et l’inexorable basculement d’une partie de l’ESS vers la reproduction effrénée du modèle capitaliste et de ses logiques propres : recherche de productivité à tout crin, délocalisations, prédation et agressivité commerciale, organisation centralisée, hiérarchique et peu démocratique. Autant d’éléments qui, d’ailleurs, ont souvent causé le licenciement ou l’épuisement de ceux que ces structures accueillent en leur sein… Un comble.

Le Relais, au cœur de la filière textile

Le Relais compte aujourd’hui 28 antennes locales, 14 centres de tri avec en moyenne une cinquantaine de personnes, 70 boutiques Ding Fring, 1 000 conteneurs et 600 véhicules. Les 90 000 tonnes récupérées assurent 55% de la collecte textile en France, en partenariat avec plus de 1000 associations et opérateurs privés. En 30 ans, Le Relais a changé de dimension de façon spectaculaire : il est passé d’un centre de tri local revendant la production triée dans un réseau de boutiques, exclusivement implantées dans le Nord-Pas-de-Calais, à un groupe d’envergure internationale, exportant dans le monde entier.

En 1984, une poignée de compagnons d’Emmaüs ramassaient quelques sacs de vêtements en faisant de la collecte au porte-à-porte et triaient sur table pour revendre les meilleures pièces dans une petite boutique à Béthune. L’âge de pierre comparé à l’efficace tri mécanisé pratiqué aujourd’hui. À la fin des années 1980, lorsque le marché de la fripe s’est effondré une première fois, le site comptait près de 200 salariés. C’est à ce moment-là que Le Relais a décidé de se diversifier en développant les métiers de valorisation du textile pour pérenniser les emplois créés. Pendant les années qui suivent, le groupe grandit et commence à conquérir des marchés à l’international. Mais les années 2000 voient le cours de la fripe s’effondrer à nouveau, suite à une baisse importante et inexorable de la qualité du neuf. Principalement fabriqués en Asie, peu chers, les textiles sont constitués de matières souvent synthétiques, rapidement usées, qui rendent la valorisation difficile. La proportion d’habits vendables est ainsi passée de 60% à 40%.

À cela s’ajoutent des débouchés pour les pièces textile destinées au réemploi en forte baisse à cause d’un marché cyclique très dépendant de la situation géopolitique en Afrique de l’Ouest, et un euro fort par rapport au dollar. En parallèle, le coût d’élimination des déchets ne cesse d’augmenter : que ce soit par incinération ou par mise en décharge, le coût moyen atteint 100 € la tonne. Enfin, la rentabilité des matières premières issues des textiles usagés (la laine par exemple) baisse sensiblement : certaines catégories de vêtement sont vendues à moins de 100 € la tonne alors qu’il faut compter entre 300 et 450 € pour les collecter et les trier. Beaucoup d’opérateurs mettent la clé sous la porte.

Pour essayer de sauver son activité, Le Relais a donc décidé de mettre en place un tapis de tri rapide et d’optimiser le processus industriel pour dégager des gains de productivité. C’est à cette époque, toujours, qu’il choisit de délocaliser une partie de son activité de tri en Afrique en créant trois usines au Sénégal, à Madagascar, et au Burkina-Faso. Sous couvert de créer de l’emploi en Afrique, Le Relais a surtout cherché un moyen de baisser le coût du tri, dans une logique de concurrence mondialisée. Par ailleurs, si ces solutions lui permettent de limiter la casse, aucune n’est en mesure de s’attaquer à la raison structurelle de la crise : la baisse tendancielle de la qualité des textiles collectés.

En 2006, les opérateurs à bout de souffle se tournent vers les pouvoirs publics. Emmaüs France, dont le président est à l’époque le très médiatique Martin Hirsch, et Le Relais interpellent l’État pour leur venir en aide. Avec Tissons la Solidarité, ils proposent la mise en place de la Contribution environnementale textile (CET) fondée sur le principe de Responsabilité élargie du producteur (REP). Inspirée du principe pollueur-payeur, la REP a vocation à transférer aux producteurs et importateurs de pièces textiles (Carrefour, Décathlon, etc.) la responsabilité collective de la filière de traitement et d’élimination des déchets, que deviennent à terme leur marchandise[4. Responsabilité élargie du producteur (REP) Il existe aujourd’hui 11 filières REP en France dans des secteurs variés : des voitures aux papiers en passant par les piles et les médicaments. Pour les textiles, linge de maison et chaussures (TLC), les metteurs sur le marché adhèrent et versent des contributions financières à Eco-TLC, l’éco-organisme de la filière textile. Ainsi, pour chaque pièce de TLC vendue, une éco-contribution allant de 0,10 euro à 0,50 euro selon la taille de la pièce, est payée par le metteur sur le marché et versée à Eco-TLC. Jusqu’en 2014, date de la renégociation du barème, Eco-TLC redistribue les fonds collectés aux opérateurs à hauteur de 69 euros la tonne triée, selon les conditions suivantes :
– Ils doivent trier plus de 70% des TLC qu’ils traitent hors valorisation énergétique, ce qui met hors-jeu les simples négociants de fripes, qui se contentent de collecter des TLC usagés et de les revendre tels quels, ou avec un tri partiel. Le but étant de ne pas générer un dispositif qui conduise à financer une collecte majoritairement destinée à la destruction, incinération ou enfouissement.
– La masse salariale des structures éligibles doit être composée d’au moins 15% de personnes en insertion.La contribution s’applique aux TLC mis sur le marché français uniquement. Autrement dit, un opérateur, même français, triant du textile usagé collecté dans d’autres pays ne touchera pas l’éco-contribution. En revanche, des tonnes de textile sont collectées en France puis triées par des opérateurs slovènes ou lituaniens qui touchent l’éco-contribution, alors que les coûts de la main-d’œuvre y sont beaucoup plus faibles qu’en France.].

Parallèlement à la création de la REP, Le Relais commence à structurer une filière de récupération textile dans l’ESS. Les débuts se font « en famille », entre Le Relais et les communautés Emmaüs. Jusqu’à présent, ces dernières gardaient la crème (15% du stock collecté) et jetaient le reste, quand ils ne le brûlaient pas au fond du champ pour s’éviter le coût de la déchetterie. Le Relais propose alors aux communautés Emmaüs de créer des plateformes de tri sur le principe suivant : au lieu de détruire ou de jeter le textile restant après la sélection de la crème (c’est ce qu’on appelle l’appoint), les communautés Emmaüs situées dans un périmètre proche unissent leurs efforts pour créer une structure ad hoc, une plateforme de tri, à laquelle elles vont donner leur appoint. À la sortie de la plateforme, le textile trié, du mêlé, est revendu au Relais, leur client unique, qui l’exporte pour son propre compte sur les marchés internationaux. L’objectif : valoriser le textile qui jusque-là partait à la poubelle, limiter toujours plus la création de déchets, et surtout créer de nouveaux emplois d’insertion sur des activités de tri et de collecte. Une opération loin d’être désintéressée pour Le Relais, qui peut ainsi revendre à l’export un produit dont il n’a pas à supporter les coûts de tri. De 2007 à 2012, neuf plateformes de tri d’appoint Emmaüs voient le jour un peu partout en France, essentiellement en zones rurales.

Pour Emmaüs, qui en assume la gestion, ces plateformes de tri demeurent un véritable défi économique car l’appoint, de moins bonne qualité, a une faible rentabilité. Les équilibres sont donc fragiles, d’autant que l’approvisionnement en matières pour faire tourner les tapis de tri dépend directement de la solidarité des communautés Emmaüs.

Conséquences de la concurrence

Entre 2007 et 2013, le prix de la tonne triée s’envole, passant de 80 à 400 euros. La création de la REP avec une éco-contribution reversée par tonne triée[5. Voir note précédente.] et le retour en grâce du vintage en Europe boostent la filière. Attirés par l’odeur du fric, de nombreux opérateurs, la plupart du temps simples négociants, réapparaissent comme à chaque embellie du marché.

Pour la première fois, des multinationales comme Veolia, avec sa filiale spécialisée dans la gestion et la valorisation des déchets, Veolia Propreté, ou Suez Environnement, avec sa filiale Sita, s’intéressent au déchet textile. Leur force de frappe financière et commerciale est sans commune mesure avec celle des opérateurs de l’ESS. Le chiffre d’affaires de Veolia Propreté en France était de 3,5 milliards d’euros en 2011[6. veolia-proprete.fr/chiffres-cles-2011.html], et pour Sita France de 5 milliards d’euros en 2013. Ils ont des contacts privilégiés avec les collectivités locales – pour qui ils gèrent déjà d’autres types de déchets (ordures ménagères, déchets industriels, déchets électriques et électroniques, papiers/cartons, bois, etc.) – et dont l’accord est indispensable pour poser des conteneurs de collecte textile.

Le cauchemar du Relais se précise : se laisser doubler par l’économie classique et perdre la bataille des conteneurs textile. Car sans conteneur, pas de textile collecté, donc pas de tri, c’est-à-dire pas d’activité et donc pas d’emploi créé. Même si, a priori, il y a de la place pour tout le monde sur le marché de la collecte – les Français jettent 12kg de textile par an et par habitant – l’appétit et la puissance des concurrents inquiètent à juste titre : ils n’ont pas les mêmes priorités en termes de création d’emplois que les acteurs de l’ESS. Le plus gros trieur européen, l’allemand Soex, a par exemple mis en place un tri ultramoderne, presque entièrement robotisé avec reconnaissance automatique des matières, réduisant à peau de chagrin la place des individus dans le système.

La guerre des chiffonniers

Face à l’offensive de l’économie classique, les Relais se restructurent et continuent de s’approprier, règles du jeu obligent, les outils et pratiques de l’ennemi. Réponse aux appels d’offre lancés par les collectivités locales pour la collecte textile, création d’équipes de commerciaux pour démarcher les communes françaises et les grands centres commerciaux, recherche de subventions, etc. Le Relais se développe vite. En 2009, il reçoit même le Prix de l’Entrepreneur Social par la fondation Schwab[7. Klaus Schwab est le fondateur du World Economic Forum de Davos, rencontre annuelle des plus grandes puissances économiques et financières du monde (grands patrons et hommes politiques essentiellement), celles-là même qui promeuvent un modèle néolibéral socialement et écologiquement dévastateur. ] et le Boston Consulting Group [8. Fondé en 1963 par un ancien vendeur de bibles, Bruce D. Henderson, le BCG est spécialisé dans l’analyse concurrentielle, les fusions acquisitions et la restructuration d’entreprises.], un cabinet international de conseil en stratégie très influent dans le monde des affaires, et qui contribue largement à diffuser l’idéologie néolibérale et sa novlangue managériale. Avec ce prix, Le Relais bénéficie gratuitement d’une mission de conseil pour « faire grandir son projet, tout en renforçant son impact économique et social ».

Sur le terrain des opérations, tous les coups sont permis : les concurrents posent des conteneurs textiles sans l’accord des collectivités locales, poussant parfois le vice en les installant juste à côté de ceux du Relais. D’autres sont carrément volés : grâce aux balises de géolocalisation installées à l’intérieur, la police française en aurait ainsi saisi 78 en chemin vers le Portugal[9. Les immigrés venus d’Asie y sont légion et offrent une main-d’œuvre bon marché et corvéable à merci. Rien n’indique que Nord-Sud Export ait recours à ces pratiques, mais l’absence de transparence entretient les soupçons.]. Les acteurs de l’économie classique remportent des victoires ; pas fracassantes, mais symboliques. Ils parviennent à faire vaciller l’ESS sur ses propres fondements. En période de crise, quand le cours du textile était au plus bas, les plateformes de tri Emmaüs étaient approvisionnées gratuitement par les communautés Emmaüs voisines. Mais en période de forte croissance, comme c’est le cas depuis quelques années, certaines communautés succombent aux sirènes des concurrents qui leur proposent de leur racheter l’appoint une centaine d’euros la tonne. Entre donner gratuitement du textile aux copains pour qu’ils puissent faire tourner leur structure et le vendre à des acteurs de l’économie classique, certains n’ont pas hésité longtemps et opté pour la seconde solution, quitte à mettre la plateforme, dont ils sont souvent administrateurs, en difficulté.

Pour autant, l’ESS riposte en consolidant et en élargissant à d’autres réseaux l’ébauche de filière construite par Le Relais : en 2008, Le Relais, Emmaüs et Tissons la Solidarité, rejoints en 2010 par le Secours Catholique, se rassemblent au sein de l’IRFS. Le Relais s’impose naturellement comme le grand ordonnateur de la filière. Il en maîtrise toutes les étapes – collecte, tri, réemploi et recyclage – et connaît le marché sur le bout des doigts. Face au chacun pour soi de la concurrence, l’IFRS fait le pari de la coopération.

Malheureusement, un horizon commun n’a jamais créé spontanément et mécaniquement de la coopération, surtout entre des centaines de structures très hétérogènes dans leurs pratiques, leurs cultures et leurs niveaux de développement. Il faut se doter d’instances de décision, s’organiser, communiquer sans relâche, créer du lien, accepter la controverse. Beaucoup de structures vont s’y employer. En Bretagne, en Alsace, en région Centre ou en Mayenne, des réunions se multiplient et fédèrent des associations locales, membres de l’IRFS, qui jusque-là ne s’étaient jamais parlé. À échéance régulière, on s’échange des informations sur l’avancée des concurrents dans la région, sur la pose de conteneurs textile, sur des bonnes pratiques en matière de tri ou du suivi des personnes en insertion. Les ponts à créer entre les structures des différents réseaux sont innombrables.

Mais Le Relais France, pressé par l’économie classique, n’a pas envie de perdre plus de temps à discuter avec des petites associations gérées par des bénévoles qui ne comprennent souvent pas grand-chose aux contraintes du marché et dont les processus de décisions sont longs et complexes. Soit elles rentrent dans l’IRFS, soit elles sont contre Le Relais.

Aux 80 structures de Tissons La Solidarité et aux centaines de petits ateliers de tri du Secours Catholique, Le Relais propose alors de racheter leur appoint – qu’elles ne sont pas en capacité de trier. Le système tient un temps, puis commence à s’effriter sous la pression exercée par l’économie classique.

Et les associations constatent que les prix à la tonne fixés par Le Relais diffèrent sensiblement de l’une à l’autre… Sommé de s’expliquer devant les membres de l’IRFS sur ces variations, Le Relais reste vague : il évoque les distances à parcourir, la qualité du textile collecté (chez les riches le textile récupéré est de meilleure qualité que chez les pauvres), mais se refuse à toute clarification précise. Comme pour tout marché, se défend-il, un fournisseur ne présente jamais à ses clients la structure de ses prix.

Cet exemple, loin d’être anecdotique, illustre à quel point la logique de marché s’est insidieusement imposée dans les esprits et les pratiques du Relais ou des autres associations de recyclage du textile. Pour les petites associations, le cours de la fripe, fixé par la loi de l’offre et de la demande, fait office d’étalon, tandis que pour Le Relais il n’y a que des clients. La notion de « partenaire », avec qui on cherche des modes de relation moins brutaux que ceux du marché, lui est étrangère. Une redéfinition bien singulière de l’Économie sociale et solidaire, qui finit par se résumer à ses statuts juridiques (associations, coopératives, mutuelles)… Par conséquent, quand Le Relais, en chevalier blanc, en appelle à la solidarité entre acteurs de l’ESS, les associations le renvoient à ses propres contradictions : ses résultats, son mode de développement et son fonctionnement fortement centralisé ne sont-ils pas comparables à ceux d’une entreprise classique ?

De 2007 à 2011, le chiffre d’affaires du Relais a augmenté de 143% pour atteindre plus de 80 millions d’euros en 2011 – des résultats qui propulsent le groupe coopératif à des années-lumière des petites associations locales pour qui il est de plus en plus difficile de boucler un budget annuel à l’équilibre. Mais l’argent gagné sert à créer de l’activité et à détourner toujours plus de textile des poubelles : sur la même période, les investissements se sont accrus de 454%, les collectes de 53%, les emplois de 45% (Le Relais embauchait 1812 personnes en 2011). Un accord de participation permet de distribuer, les années fastes, une partie des bénéfices à parts égales aux salariés [10. Comme dans toute Scop, seule une partie des bénéfices, 50% au Relais, sont répartis entre les salariés. Les 50% restant sont réinvestis dans le groupe pour promouvoir son développement et la création d’emplois.] et le rapport entre le plus haut et le plus bas salaire ne dépasse pas 1 à 3.

Beau tableau que malheureusement vient écorner une révélation du Point en juillet 2013. Le patron fondateur du Relais, Pierre Duponchel a monté à Dubaï une société de tri textile, Nord-Sud Expert, dont il détient en son nom propre 50% des parts. Or, les dirigeants n’y paient aucun impôt sur les bénéfices. En cette zone franche et paradis fiscal notoire, l’opacité sur les comptes est totale et la législation du travail inexistante 8. Selon Duponchel, cette plateforme de tri a été « créée à des fins de commercialisation » vers l’Asie. Dubaï est en effet devenu le point de passage obligé pour accéder aux marchés asiatiques. De là à créer une structure de tri sur place… Mais, toujours selon l’intéressé, cette plateforme permettrait, en période de crise, d’assurer des débouchés économiques stables et, en période de forte croissance comme aujourd’hui, de trier du textile qu’on ne peut trier en France, faute de capacités logistiques suffisantes.

Pour certaines communautés Emmaüs et associations membres de l’IRFS, la révélation de ces pratiques est l’affaire de trop. D’autant qu’en face, les concurrents ne se gênent pas pour brouiller les frontières et tirer à boulet-rouge sur Le Relais. Sita monte une entreprise d’insertion, Rebonds, pour toucher l’éco-contribution tandis que d’autres opérateurs de l’économie classique se targuent de partenariats avec des associations et d’ainsi servir un objectif social…

Rénover le capitalisme

La trajectoire du Relais démontre que considérer l’ESS comme une nouvelle alternative au capitalisme relève d’une vision fausse et idéalisée. Au final, les aides de l’État qui ont contribué au développement de cette entreprise n’ont servi qu’à amoindrir les risques liés à la création d’un nouveau marché pour le capitalisme : la gestion et la réinjection des déchets dans l’économie de marché. Certes, répète Le Relais, la performance économique ne constitue pas une finalité, mais un moyen de créer localement des emplois durables et non délocalisables destinés à des personnes en situation d’exclusion et peu qualifiées. Faut-il pour autant aller jusqu’à reproduire ce que le système économique porte en lui de plus néfaste : centralisation des décisions, forte hiérarchie, délocalisation de la production, productivité à outrance, prédation ?

Depuis plusieurs années désormais, le groupe fait de la Recherche et développement pour équiper ses conteneurs de dispositifs anti-pillage et anti-intrusion et se prémunir ainsi des « vols » perpétrés par les Roms. « Mettre un policier devant chaque conteneur, c’est impossible. Déposer plainte, oui, nous l’avons déjà fait des dizaines de fois, mais il n’y a pas de suivi. Décourager ces personnes de vendre, c’est très compliqué, explique Pierre Duponchel, président de l’association Le Relais. […] Aujourd’hui, nous avons besoin que police et justice nous aident[11. « Vols dans les conteneurs de collecte de vêtements : un casse-tête pour Paris ». MetroNews, 07/07/2014.]. »

Les pauvres seraient-ils la nouvelle plaie du Relais ? Pourtant, le textile que le groupe récupère dans ses conteneurs n’est-il pas à tout le monde, comme n’importe quel déchet ? Suffit-il qu’il soit déposé dans un conteneur Relais pour que ce dernier s’en juge le propriétaire exclusif ? Les Roms n’en ont-il pas autant besoin que les personnes en insertion ? Bien sûr, dira Le Relais, « les gens déposent leurs vêtements dans nos conteneurs pour les donner à Emmaüs et au Relais ». Et faire fructifier les profits.

Notes

1 L’Économie sociale et solidaire désigne un ensemble d’entreprises organisées sous forme de coopératives, mutuelles, associations, ou fondations, dont le fonctionnement interne et les activités sont fondés sur un principe de solidarité et d’utilité sociale. Ces entreprises adoptent des modes de gestion censément démocratiques et participatifs. Elles sont tenues d’encadrer strictement l’utilisation des bénéfices qu’elles réalisent : le profit individuel est proscrit et les résultats doivent être réinvestis. Leurs ressources financières sont généralement en partie publiques.

« Le voile islamique est un fossile vivant qui se porte comme un charme »
Histoire des régimes de visibilité dans les cultures musulmanes et chrétiennes. Entretien avec Bruno Nassim Aboudrar

Et si le voile islamique masquait davantage la vue de celui qui le regarde que de celle qui le porte ? Professeur d’esthétique à la Sorbonne-Nouvelle (université Paris 3), Bruno Nassim Aboudrar vient de publier Comment le voile est devenu musulman (Flammarion, 2014), ouvrage qui explore la manière dont le regard travaille le monde, en islam et dans la chrétienté. Disséquant la peinture et la photographie orientalistes, l’auteur montre comment un certain regard colonial, révulsé par le voile, continue de se poser sur ce bout de tissu devenu l’image de l’islam, paradoxalement religion sans image.

Ce texte est issu du numéro 2 de la revue papier Jef Klak, « Bout d’ficelle », paru en mai 2015 et encore disponible en librairie.

Vous développez dans votre livre une thèse autour du paradoxe suivant : aujourd’hui, le voile musulman montre ce qui doit être caché. Pour construire cette thèse, votre réflexion part d’une notion très intéressante, mais assez complexe, et qui demande à être explicitée : c’est la notion de « régime visuel », de « régime de visibilité » ou d’« ordre visuel ». Comment pourriez-vous la définir ?

C’est l’idée, issue des travaux de Michel Foucault, selon laquelle la vue, comme d’ailleurs l’exercice de tous les sens, est profondément culturelle et donc sensible à la fois aux évolutions de l’histoire (on ne voit pas de la même manière aujourd’hui qu’il y a cent ans, à plus forte raison qu’il y a cinq cents ans) et à la géographie, autrement dit à l’ethnographie (on ne voit pas de la même manière partout). Du moins, on ne voyait pas de la même manière partout : on assiste en revanche depuis un certain temps à une mondialisation de la vision.

Comprendre ou tenter de comprendre un régime de visibilité, c’est donc étudier, d’un peu près, le caractère culturel voire politique de la vision. Cela passe par une contextualisation de la vision, pour essayer de montrer de quoi celle-ci est faite, c’est-à-dire dans quelles conditions – fondamentalement culturelles – s’exerce le regard.

Vous distinguez deux régimes de visibilité qu’on pourrait qualifier de classiques, un régime dans la chrétienté et l’autre dans l’islam. Comment pourrait-on distinguer ou caractériser ces deux régimes de visibilité ?

Globalement, ce que j’essaie de montrer dans mon livre, c’est que le régime de visibilité du monde chrétien est au service de la vue ; c’est le plus élevé des sens. Dans son écrasante majorité, le christianisme est ainsi favorable aux images – l’un allant avec l’autre.

Le statut chrétien de la vue est certainement un héritage des Grecs (puisque les traditions hébraïques, dont il procède par ailleurs, sont rigoureusement opposées aux images), c’est-à-dire de ce que le christianisme doit à la philosophie grecque et notamment à la philosophie platonicienne. Chez Platon, la vue est déjà le plus élevé des sens. Ou plutôt le moins bas. Celui qui permet, par la contemplation de la beauté, de s’élever vers le ciel des Idées1 Phèdre, 249-251. .

On aurait des régimes de visibilité qui peuvent être, ou pas, au service de la vue ?

Un exemple de ceux qui peuvent l’être, c’est le christianisme. D’abord parce que Dieu s’est fait homme, et s’est donc donné à voir, ensuite parce qu’à partir du XIe siècle environ, les mystères – et particulièrement celui de l’eucharistie qui rejoue l’incarnation de Dieu en Jésus – sont ritualisés à l’attention des fidèles. Vers cette époque, la liturgie tend à s’organiser autour de cette ostension[2. Action de montrer dans le cadre liturgique. ] de l’hostie, qui favorise sa contemplation et son adoration.

L’islam se méfie de la vue, sens par excellence de la concupiscence (le christianisme n’ignore évidemment pas cette faculté qu’a la vue de provoquer le désir sexuel, comme en témoigne le thème de la Concupiscentia occulorum chez saint Augustin[3. Saint Augustin, dans le livre X des Confessions, analyse les tentations par les sens. La vue est doublement suspecte, parce qu’elle se laisse charmer par les beautés du monde (X, xxxiv) et par les tentations de la connaissance (X, xxxv) : concupiscence et curiosité sont ainsi liées dans et par la vue. ]), mais cette religion tend à la minorer. En outre, dans l’islam, Dieu ne s’incarne pas, il est radicalement invisible et irreprésentable, il reste sans forme, sans rien qui puisse être perçu par les sens, ni la vue ni aucun autre.

Il n’y a donc aucune raison dans l’islam de privilégier la vue comme permettant de s’élever, mais il y a toutes les raisons de la soupçonner, puisqu’elle est un des facteurs de la concupiscence. Or l’islam classique est une religion de tempérance, qui cherche à éviter la souffrance liée au combat contre la tentation.

Dans cette description de deux régimes de visibilité, quel rôle vient jouer ce bout de tissu qu’est le voile ? Dans votre livre, vous exhumez des textes méconnus du début de la chrétienté, et notamment de saint Paul, qui va poser une sorte de règle, presque juridique, un impératif moral, pour que les femmes chrétiennes se voilent, alors qu’on ne trouve pas de telle règle dans l’islam, ou du moins dans le Coran. N’y a-t-il pas un paradoxe à ce qu’un régime de visibilité, apparemment ouvert sur la question, vienne dire aux femmes qu’il faut se voiler, alors qu’un régime de visibilité qui justement régule le désir semble ne pas poser cette règle ? Pourquoi l’islam n’impose-t-il pas a priori le voile dès le début ?

Pour le comprendre, il ne faut pas perdre de vue que ces deux moments initiaux de la chrétienté et de l’islam n’ont pas lieu au même moment, sept siècles les séparent, ni au même endroit. Le passage de la première épître de saint Paul aux Corinthiens auquel vous faites allusion (11. 2-10) fonde ce qu’il faut bien appeler, au grand dépit des fondamentalistes chrétiens, des relations de genre ; des relations culturellement fondées entre les hommes et les femmes[4. Première épître de saint Paul aux Corinthiens, 11. 2-10, La Bible de Jérusalem, Les Éditions du Cerf : «  Je veux cependant que vous le sachiez : le chef de tout homme, c’est le Christ ; le chef de la femme, c’est l’homme ; et le chef du Christ, c’est Dieu. Tout homme qui prie ou prophétise le chef découvert fait affront à son chef. Toute femme qui prie ou prophétise le chef découvert fait affront à son chef ; c’est exactement comme si elle était tondue. Si donc une femme ne met pas de voile, alors, qu’elle se coupe les cheveux ! Mais si c’est une honte pour une femme d’avoir les cheveux coupés, qu’elle mette un voile. L’homme, lui, ne doit pas se couvrir la tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu ; quant à la femme, elle est la gloire de l’homme. Ce n’est pas l’homme en effet qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme ; et ce n’est pas l’homme, bien sûr, qui a été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. Voilà pourquoi la femme doit avoir sur la tête un signe de sujétion, à cause des anges.  »].

Paul reconnait dans la chronologie de la création, qui veut que l’homme précède la femme, un principe d’ordre hiérarchique. L’homme ayant été fait à l’image de Dieu, il doit montrer cette image et donc se présenter tête nue au culte (ce qui est d’autant plus intéressant que les juifs, eux, y assistent la tête couverte – il y a là probablement l’idée très paulinienne de rompre avec le passé juif immédiat). Les femmes étant sous la domination du chef, dans le double sens du terme, la chefferie et le couvre-chef, elles doivent porter un signe de soumission. Et c’est le voile.

En même temps, à la condition du voile, saint Paul reconnaît une certaine place aux femmes dans la célébration du culte. Une place subalterne, mais une place : à l’époque, les femmes étaient admises au temple, mais n’y avaient aucun rôle, comme si elles n’étaient pas là.

Peut-on parler alors d’injonction au voile dans la chrétienté ?

Oui, chez saint Paul, pour être précis, c’est une injonction à se voiler pour la prière – il ne dit rien sur la vie quotidienne. Mais le motif du voile est repris et amplifié par les Pères de l’Église[5. Depuis le XVIe siècle, l’historiographie moderne appelle Pères de l’Église des auteurs ecclésiastiques, généralement (mais non exclusivement) des évêques, dont les écrits, les actes et l’exemple moral ont contribué à établir et à défendre la doctrine chrétienne avant le VIIIe siècle.], et notamment par Tertullien qui se donne la peine d’écrire tout un traité sur le voile, Le voile des vierges, lequel nous est parvenu intégralement. Dans cet ouvrage, il exige que toutes les femmes soient voilées de la plus jeune à la plus âgée, ce qui n’était pas le cas dans la société juive ni dans la société latine de son époque.

Mais comment expliquer cette injonction à rendre non visible une catégorie de la population dans la chrétienté alors que le régime visuel de la chrétienté, comme vous venez de le dire, est fondé sur le regard et qu’il est au service de la vue ? N’y a-t-il pas là un paradoxe ?

Posé ainsi, oui, il y a un paradoxe, mais qui repose sur le manque de sens historique de l’énoncé : si vous réinsérez les termes de votre question dans des époques historiques, ce paradoxe s’effondre. Je pourrais dire que c’est justement parce que c’est un monde où les femmes jouissent d’une relative exposition – une société en somme assez mixte – que les femmes chrétiennes doivent, pour des raisons de pudeur, se soustraire à cette exposition. Et ce ne serait pas faux.

Mais il faut surtout tenir compte de la rencontre entre une exigence phallocrate de hiérarchie et la construction progressive d’un monde fondé sur le regard et la visibilité. Ce régime de visibilité n’implique pas que tout soit visible. Les moniales sont cachées, et on peut aussi considérer les couvents, dont l’institution se développe vers le IVe siècle, comme un vaste système pour soustraire au regard une partie de la population. Le fait qu’une société privilégie la vue ne veut pas dire qu’elle privilégie absolument toutes les vues, tout le temps, dans tous les sens et à tous les moments. Il s’agit davantage d’une tendance que d’un universel.

Donc cela peut finalement s’expliquer par une hiérarchisation entre les genres ?

Oui. Tertullien est explicite, quand il dit par exemple que la femme doit se voiler car « le voile est son joug  ». C’est le signe de sa soumission à l’homme. Ce n’est donc pas là une mesure qui découle du régime visuel du christianisme, mais une mesure symbolique qui exprime la conséquence d’un impératif de soumission.

Dans l’islam, en revanche, le voile répond à un impératif visuel. L’islam organise un régime de visibilité suspicieux à l’endroit de la vue, elle n’est plutôt pas une bonne chose, et engendre toutes sortes d’inconvénients : elle provoque le désir sexuel, et les troubles sociaux qui l’accompagnent : jalousie, adultère, violences, viols, etc. Dans le Coran, le verset sur le voile est révélé à l’occasion de mauvaises pratiques de certains hommes, les « hypocrites »[6. Il s’agit d’habitants de Médine faussement convertis à l’islam, et qui s’étaient «  coalisés » ou «  conjurés  » (d’où le nom de la sourate) pour affaiblir le Prophète. ], à l’endroit de certaines femmes, musulmanes sincères.

Du coup, le voile apparaît dans le Coran comme un simple conseil, une recommandation, non pas faite pour humilier les femmes, ou pour les contraindre, mais simplement pour les signaler comme des femmes respectables, ni prostituées ni esclaves, et les soustraire à la concupiscence des hommes.

De quel verset parlez-vous en particulier ?

C’est le verset 59 de la sourate 33, les coalisés, ou les factions : « Ô prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de se couvrir de leurs voiles : c’est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées[7. Trad. D. Masson, Gallimard. ]. » C’est le seul verset sur le voile d’ailleurs.

Mais le terme employé dans le verset 59 est djilbab et pas hidjab… alors que le hidjab est, étymologiquement, ce qui cache, ce qui dérobe aux regards. Vous citez d’ailleurs l’article « Hidjāb » de l’Encyclopédie de l’Islam qui relève sept occurrences du mot hidjab dans le Coran, et aucune d’entre elles n’impose formellement aux femmes de porter un voile[8. J. Chelhod, «  Ḥidjāb  », Encyclopédie de l’Islam, Brill.]. Il y a cette occurrence que vous citez également où il est dit qu’il faut parler aux femmes du prophète derrière le hidjab. Or ce conseil du verset 59, c’est le djilbab, c’est autre chose…

Le djilbab, c’est le pan d’un tissu, oui.

Alors que la racine hadjaba signifie cacher, donc il n’y a peut être pas cette même injonction dans le verset que vous venez de nous citer…

Ce verset, c’est une injonction pratique : ayez sur vous un signe de reconnaissance qui prouve que vous êtes des musulmanes de condition libre et ce signe de reconnaissance, c’est un bout de votre vêtement[9. Jacques Berque, dans sa traduction du Coran, emploie le terme de « mante » pour traduire le djilbab du verset 59, cf. Le Coran, Essai de traduction, Paris, Albin Michel, 2002.], qui a en plus le mérite de cacher, d’opacifier. Mais c’est quelque chose qui, lu dans le verset, est extrêmement pragmatique, simple et sans aucune valeur religieuse. Alors que hidjab peut intégrer des dimensions religieuses, par exemple Dieu se dissimule derrière des hidjabs.

Ce n’est donc pas une injonction, une règle de droit, si je puis dire…

Non, mais comme le Coran est aussi un texte de droit, tout conseil a sans doute pris une autorité d’ordre juridique, ce qui n’est pas arrivé aux Évangiles.

Dans le Coran, à l’exception de ce verset, il n’y a donc pas d’injonction pour que les femmes portent le voile ?

Non, à aucun moment. La seule autre occurrence du voile, c’est le conseil donné aux femmes du prophète et, par extension, aux autres femmes de se voiler la poitrine en présence d’étrangers. La même sourate (24) leur recommande aussi « de ne pas frapper le sol de leurs pieds pour montrer leurs atours cachés » et, à ma connaissance, les bijoux de cheville ne font pas l’objet d’un débat particulièrement vif aujourd’hui.

Alors peut-être allez-vous encore me faire le reproche de manquer de sens historique, mais j’aimerais poser la même question que par rapport à la chrétienté. Comment expliquer qu’on ne trouve pas dans l’islam de règle simple et précise qui enjoigne les femmes à se voiler ? N’y a-t-il pas là encore un paradoxe, puisque l’islam s’inscrit dans un régime visuel qui veut réguler les désirs et nourrit de la suspicion à l’égard du regard ?

Parce qu’on trouve une autre règle dans le Coran qui enjoint les deux sexes à baisser les yeux. La réponse coranique est claire. C’est la sourate 24, « La lumière », versets 30 et 31 : « Dis aux croyants : de baisser leurs regards, d’être chastes. Ce sera plus pur pour eux. […] Dis aux croyantes : de baisser leurs regards, d’être chastes, de ne montrer que l’extérieur de leurs atours, de rabattre leurs voiles[10. Jacques Berque traduit ici le terme khimar – une mantille, ou voilette – par «  fichu  ».] sur leurs poitrines[11. Trad. D. Masson.]. » En fait, « être chaste » est une traduction française. Le texte en arabe est beaucoup plus cru, mot à mot, c’est : protégez vos parties génitales. Jacques Berque traduit ainsi : « Dis aux croyant(e)s de baisser les yeux et de contenir leur sexe. »

Il y a donc une égalité de gestes, qui s’impose également à l’homme et à la femme : il s’agit vraiment de baisser son regard. Si on lit très simplement ce qui est écrit, la différence est que pour l’homme, ça s’arrête là, à charge pour lui par ailleurs de cacher une zone qui va du nombril aux genoux. Tandis que pour la femme il faut en plus qu’elle se cache ; elle doit baisser son regard, puis le texte enchaîne : et qu’elle ait des atours couvrants.

Par la suite, après le Coran, quels types de textes juridiques, ou issus de la jurisprudence islamique, trouve-t-on sur cette question du voile des femmes ?

Avant le XXe siècle, le voile ne fait pas l’objet d’une jurisprudence particulière, c’est simplement un usage. Le droit islamique n’en parle sans doute pas plus que le droit français sous l’Ancien Régime n’évoque l’ombrelle, le parapluie ou la perruque. Ce qui fait l’objet en revanche, sinon d’une jurisprudence, du moins d’usages codifiés et normés, c’est bien pire que le voile, c’est l’enfermement des femmes.

Mon livre ne prétend certainement pas que les femmes jouissent, dans le monde islamique, d’une plus grande liberté qu’ailleurs. Je ne suis pas un ardent défenseur de l’islam. Je ne suis d’ailleurs, à titre personnel, l’ardent défenseur d’aucune religion. Ma position n’est pas celle des musulmans libéraux ou « modérés » comme on dit aujourd’hui stupidement, comme si une croyance quelle qu’elle soit pouvait être modérée. Cet argument consisterait à dire : bien comprise, c’est quand même une religion formidable – or je ne vois pas l’intérêt de ce type de justifications.

Ce qui est sûr, c’est que c’est sous l’autorité de cette religion que des femmes – celles dont l’époux était suffisamment aisé pour se le permettre – ont été rigoureusement enfermées dans des harems pendant une douzaine de siècles. La question du voile se modalise donc différemment. Ce n’est pas un symbole religieux de la soumission voulue par Dieu, c’est une cellule mobile, une réclusion portative, un cache que l’on revêt pour se rendre au hammam ou chez le médecin, quand il est absolument nécessaire de sortir.

Il y a donc une coercition…

Oui. Ce qui est troublant, c’est que ce qui n’avait pas de lien avec la religion, ce qui était une mesure sociale prise à un moment donné, est devenu très tardivement, au début du XXe siècle, une sorte de symbole religieux pour l’islam. Il y a maintenant une crispation religieuse autour du voile, y compris de la part des femmes qui le portent en disant : je le fais par religion, parce que c’est ma religion. Alors qu’il n’y a aucune source à ce sujet.

Dans une émission que vous avez donnée sur France Culture, Monique Canto-Sperber vous dit au cours de l’entretien que le voile musulman devient un signe de soumission[12. Monique Canto-Sperber, «  Le voile des femmes, un symbole de domination ou un signe d’appartenance ?  », Questions d’éthique, France Culture, 12 juin 2014.]. Vous répondez que non, et plus précisément que c’est un instrument de coercition. Quelle différence faites-vous entre coercition et soumission ? En quoi le voile contraint-il plus qu’il ne soumet ?

Dans l’idée de soumission, telle qu’elle est thématisée dans le christianisme chez Tertullien et déjà chez saint Paul, le voile fonctionne comme le symbole d’un état. Ma comparaison est pénible, mais c’est exactement comme la rouelle, l’ancêtre de l’étoile jaune, imposée aux juifs dans les États pontificaux notamment du XIIIe au XVIe siècle. C’est quelque chose qui dit : je suis soumise – c’est un symbole.

Chez les moniales aussi, le voile est symbolique. Elles se rasent les cheveux puis reçoivent un voile qui dit leur soumission, en l’occurrence à Jésus et non aux hommes. Le voile tel qu’il est voulu par Tertullien, c’est le symbole de la soumission des femmes aux hommes.

Un instrument de coercition, comme pratique dans l’islam, n’a pas de valeur symbolique, mais une fonction pratique. Le voile servait à maintenir la réclusion des femmes à l’extérieur de la maison, comme le fourgon cellulaire sert à prolonger la prison pendant un transfèrement ou comme les chaînes servaient à empêcher les esclaves de s’enfuir et de marronner.

Cela étant, la comparaison a ses limites. On ne peut pas vraiment comparer le sort des femmes à celui des esclaves, parce que ce n’est juridiquement pas la même chose : les femmes musulmanes étaient libres et non esclaves. Le Coran leur garantit une personnalité juridique nettement plus autonome que la plupart des droits européens de l’époque et recommande d’affranchir les esclaves musulmanes.

Que se passe-t-il ensuite ? Vous parlez de « vacillement du régime visuel de l’islam », de « trouble »… Ce vacillement se produit au moment de la rencontre coloniale. Que se passe-t-il à ce moment pour ce bout de tissu qu’est le voile ?

Les Français arrivent en Algérie en colonisateurs à partir de 1830. Ils y découvrent les musulmanes voilées et le tolèrent assez mal. Ils considèrent, sans doute pas à tort, que la dissimulation des femmes est une forme de contestation de leur autorité. Le général Bugeaud aurait dit : « Les Arabes nous échappent parce qu’ils dissimulent leurs femmes à nos regards[13. Au conditionnel, car la phrase originale de Bugeaud n’est pas retrouvée, mais a été citée par la féministe Hubertine Auclert en 1900 dans Les femmes arabes en Algérie, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 77.]. »

On a par ailleurs d’innombrables textes qui montrent à quel point les colons sont agacés de voir des femmes voilées, ou plutôt de ne pas les voir[14. On trouve de nombreux exemples de ce sentiment ainsi que des fantasmes et expériences prostitutionnelles de déshabillages qui en est le corrolaire dans F. Laurent, Le Voyage en Algérie, Anthologie des voyageurs français dans l’Algérie coloniale, 1830-1930, Paris, Robert Laffont, «  Bouquins  », 2008, notamment p. 171 (Th. Gautier), p. 303 (E. Fromentin), p. 504 (J. Lorrain), etc.]. Mais ce n’est pas que la raison coloniale d’État qui veut asservir les populations indigènes : les colons et les militaires sont aussi de jeunes hommes qui aimeraient accéder aux femmes, se les approprier.

D’où l’émergence d’un fantasme obsessionnel lié au dévoilement des femmes arabes. La possibilité existe cependant de voir des Arabes nues, mais ce sont des prostituées, pour beaucoup issues de la tribu des Ouled Naïl. Une confusion est alors entretenue avec la dernière vulgarité selon laquelle ces quelques prostituées vaudraient par une espèce de métonymie pour toutes les femmes.

Et l’orientalisme, dans la peinture et la littérature notamment, s’en mêle. Un nombre étonnant de scènes très typifiées de hammams ou de ventes d’esclaves sont produites, dans lesquelles on voit des femmes contraintes de se dévoiler. Une véritable érotique de l’humiliation est élaborée. Elles pleurent, elles ont les yeux baissés, elles sont honteuses, elles tiennent leur guenille à la main lorsqu’elle n’est pas à terre ; des hommes les matent, les touchent, les tripotent. Le tout servi par une technique picturale très académique et très virtuose, dans la grande tradition occidentale[15. Les tableaux de Jean-Léon Gérôme sont à cet égard exemplaires, et notamment sa Vente d’esclaves au Caire (1871).].

Il s’agit là d’un passage très étonnant dans votre livre, avec notamment ces reproductions de tableaux, où l’on voit des peintres hommes imaginer et fantasmer ces hammams auxquels ils n’ont jamais eu accès.

Bien sûr que c’est un fantasme. Ils vendent cela comme le voyage en Orient, ce tour des colonies qui tend progressivement à remplacer l’ancien Grand Tour[16. Le Grand Tour, écrit de la même façon en anglais, est à l’origine un long voyage effectué par les jeunes gens des plus hautes classes de la société européenne, en particulier britannique ou allemande, à partir du XVIIe siècle et surtout au XVIIIe siècle. Il est destiné à parfaire leur éducation, juste après ou pendant leurs études, qui alors étaient fondées sur les humanités grecques et latines.] d’Italie et de Grèce du XVIIIe siècle. À partir du moment où les routes sont plus faciles, la curiosité des artistes se déplace du côté du Maghreb actuel et d’une partie du Moyen-Orient. Quelques années plus tard, au tournant de 1900, les choses vont en quelque sorte s’aggraver avec la diffusion de la photographie. On a alors une production de photos coloniales qui joue sur ces ambiguïtés, mais cette fois-ci avec de vrais sujets : ce ne sont plus des sujets fantasmés, mais de vraies femmes, et plus exactement de très jeunes filles, qui comparaissent nues devant l’objectif.

Le cas de Lehnert et Landrock est très intéressant dans leur activité de photographe pornographique. Dans les années 1900, il y a beaucoup de photos pornos, y compris en Europe, et c’est pourquoi je ne souscris pas aux thèses qui accusent cette production iconographique d’un racisme spécifique[17. Malek Alloula, Le Harem colonial. Images d’un sous érotisme, Paris/Genève, Garance/Slatkine, 1981.]. On y voit, certes, des jeunes musulmanes nues avec un voile sur la tête et des bijoux ethniques, mais on trouve, à la même époque, des Bretonnes en coiffe bigoudène en train de s’ébattre avec de solides matelots, et même des bonnes sœurs en cornettes s’expliquant avec des curés le froc baissé.

Là où il y a un racisme plus caractérisé, à mon avis, c’est dans une pratique dérivée de la première, qui consiste à diffuser en grand nombre des cartes postales « soft » où les femmes se contentent de montrer un bout de sein. Ce sont des photos beaucoup moins pornographiques, mais qui sont vendues sur place et à tout le monde, sous des titres pseudo-ethnographiques du genre « Bédouine » ou « Type arabe ». On est là dans une autre échelle, différenciée des objets clandestins, des photos pornos très rares, vendues sous le manteau à des amateurs avertis.

On a donc un effet de superpositions : l’État qui voit dans le voile une résistance culturelle, les jeunes militaires ou les colons qui veulent dévoiler ces femmes, et qui les dévoilent effectivement dans les bordels, la peinture orientaliste, la photographie et le pouvoir colonial qui organise des séances de dévoilement…

Le pouvoir colonial français a une attitude très compliquée à l’endroit du voile. Pendant presque toute la durée de la colonisation, et particulièrement pendant les cinquante dernières années, le pouvoir français, au nom du code de l’indigénat (1865), protège le voile, parce que le droit de l’indigénat est un droit différentiel et discriminant, avec trois catégories. Un droit pour les Européens, un droit pour les juifs, qui va se fondre dans le droit français à partir du décret Crémieux (1870), et un droit particulier pour les musulmans qui est à la fois un droit infériorisant et protecteur.

Infériorisant, puisque les musulmans ont un statut juridique inférieur perpétuel, de tous ordres : il faut deux témoins contre un, ils ne peuvent pas agir en justice, etc. Bref, beaucoup moins de droits leur sont reconnus. En revanche, le droit coutumier local se trouve protégé par le droit français comme une exception aux lois de la République, ce qui, avec le recul, est assez invraisemblable. Du coup, la polygamie est protégée comme droit coutumier, le mariage des mineures, y compris vers 12-13 ans, est protégé comme droit coutumier, jusqu’aux promesses de mariage d’enfant. Et le voile est protégé. En sorte que l’on trouve des situations où les juges français refusent que des femmes voulant témoigner en justice se dévoilent, alors qu’elles se proposaient de le faire, comme c’est l’usage attesté dans l’islam : « Non, non, ne vous dévoilez pas, vous êtes musulmane. »

Ce régime juridique complexe du droit de l’indigénat est défait progressivement dans les années 1950. À cette époque, les Français comprennent qu’ils ne vont pas pouvoir garder la colonie en l’état et essaient de redéfinir, trop tard évidemment et de manière un peu panique, le régime colonial. Dans ce contexte, on assiste à des grandes fêtes de dévoilements forcés, pseudo-volontaires, organisées notamment par Lucienne Salan, épouse du général putschiste du 13 mai 1958. Le mythe proposé est alors celui de la France libératrice, la France qui va émanciper ces pauvres hilotes en jetant leur voile au feu. Il reprend les antiennes d’un féminisme de dames patronnesses qui s’accommodaient, avant-guerre, d’une IIIe République qui ne leur reconnaissait aucun droit civique, mais que révulsait la soumission de leurs « sœurs musulmanes ».

Là, on est dans le contexte des années 1950, avec le début de la guerre d’Algérie…

Entre-temps, les choses vont s’envenimer, parce qu’à ce moment-là, les Arabes, algériens en particulier, se servent du voile de deux manières. D’abord pour montrer leur opposition à tout ce que la France prétend leur apporter. Du coup, très probablement, les femmes se sont mises à revendiquer le voile comme un signe d’appartenance à une autre culture et comme un signe de refus de « s’assimiler », pour reprendre le mot très « Algérie Française » de Jacques Soustelle. Ensuite, pendant la guerre d’Algérie, le voile permet à des hommes de se travestir pour tromper l’ennemi et de dissimuler des armes. Il fait donc partie de la panoplie de guérilla, comme le montre une scène fameuse du film de Gilo Pontecorvo, La bataille d’Alger.

On en arrive donc au paradoxe actuel de notre question, où le voile qui est censé cacher va montrer quelque chose : l’appartenance de celle qui le porte à l’islam. Vous écrivez : « Elles assument avec une forme de panache la charge de rendre l’islam visible par ce qui reste de son ancienne préférence pour une visibilité réprimée ou, du moins, rigoureusement régulée.  » Le voile des femmes devient ce qui reste d’un régime de visibilité qui cachait, qui dérobait aux regards…

Oui, mais il y a un chaînon manquant dans ma réponse précédente où j’ai décrit la situation coloniale, et anticoloniale, si je puis dire, par rapport à la question du voile. Il y a un autre phénomène qui n’est pas directement colonial, mais plutôt lié aux signes avant-coureurs de ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation. Il s’agit de l’arrivée de la photographie dans le monde islamique, à un moment où celui-ci connaît un affaiblissement généralisé, avec le délitement de l’Empire ottoman au cours du XIXe siècle et son inexorable démembrement par les accords de Sykes-Picot en 1916.

Il se passe alors beaucoup de choses. Du côté du monde arabe, il y a un courant de pensée, la Nahda (le Renouveau) qui cherche soit à s’opposer terme à terme à la culture occidentale, soit au contraire, dans sa version libérale, à prendre le meilleur de la culture occidentale pour renforcer et rajeunir la culture islamique, en définissant une forme de renaissance. Dans ce cas, la Nahda entend acculturer un certain nombre d’inventions qui paraissent avoir contribué à la supériorité de l’Occident : telles que le dessin en perspective, les armes à feu, une certaine forme de démocratie, l’émancipation des femmes ou la photographie. Une bonne partie du monde arabe va d’abord résister assez longtemps à l’arrivée de cette dernière, mais au tournant 1900, sa diffusion massive l’oblige à reconsidérer son rapport aux images – et donc son système visuel.

Vous écrivez à ce propos que « bien qu’il existât des images, celles-ci étaient si rares et si peu diffusées que, pendant un peu plus de mille ans, jusqu’à l’orée du XXe siècle, on vivait et mourait, en Afrique du Nord, en Égypte, en Palestine ou en Syrie (à peine moins en Perse), sans jamais en avoir vu une, et en ayant seulement l’idée très vague qu’il s’agissait d’une mauvaise chose. ».

Oui, c’est vrai dans l’ensemble du monde arabe et particulièrement chez les sunnites du Maghreb, en Afrique musulmane et dans la péninsule Arabique.

Il y a donc là un bouleversement avec l’arrivée de la photographie, du cinéma…

L’arrivée du cinéma est très précoce en Égypte, quelques mois seulement après son invention en France. Immédiatement, un cinéma local très populaire se développe. Je pense que c’est là vraiment un élément déclencheur de cette mondialisation du régime visuel occidental. L’ascèse visuelle qu’on évoquait tout à l’heure ne va pas tarder à s’effondrer. Il en reste quelques bribes, pas beaucoup, quelques témoignages relativement bien conservés dans des villes traditionnelles – les médinas – du Maghreb.

Et donc le voile aujourd’hui, est-ce ou non une bribe de ce régime visuel qui s’est effondré ?

Le voile aujourd’hui, j’appelle cela un fossile vivant, ce n’est pas une bribe, ce n’est pas tout à fait la même chose. C’est tout ce qui reste d’un régime visuel aujourd’hui presque entièrement disparu et avec lequel il était en cohérence, comme dans un écosystème. Le voile était un instrument « d’invisibilisation » qui concourait avec d’autres, tel que l’architecture des maisons opaques, sans fenêtre sur l’extérieur (les moucharabiehs) ou la grande ascèse chromatique (villes blanches comme Alger, villes rouges comme Marrakech ; vêtements bis ou gris, etc.) à former ces mondes de visibilité retenue.

C’est difficile en fait de s’imaginer cela…

Oui, parce que ce sont des mondes disparus, mais c’est ainsi qu’ils étaient. Il y avait des interdits explicites. Le jaune de Carthame est, par exemple, réprouvé par les hadiths – tout comme le fait de porter des vêtements jaunes pour les hommes, car c’est considéré comme une marque de féminité.

Donc le voile de la femme s’insérait dans cette cohérence ?

En sorte qu’il n’était pas visible. Il ne se voyait pas. Il cachait sans être vu, comme fait une tenue de camouflage. Alors qu’aujourd’hui, toute l’économie visuelle à laquelle le voile était attaché s’est effondrée : il reste tout seul, comme une sorte de pluton granitique quand toute la roche tendre autour s’est érodée. Il devient alors le grand témoin d’un passé révolu et du coup, paradoxe des paradoxes, il devient une image des plus visibles, alors qu’il était censé cacher et qu’il entrait en cohérence avec un monde qui refusait les images.

De quoi devient-il une image ?

Il devient une image de l’islam, ce qui est un paradoxe majeur parce que l’islam n’est pas censé avoir des images. Dans le monde d’aujourd’hui, où il n’y a pas de Babel linguistique mais une Babel imaginale qui est Internet, on ne peut pas encore tout lire, mais on peut tout voir. Dans ce monde d’une transparence absolue, d’une mise en visibilité absolue, où les images circulent à la vitesse de l’immédiateté, le voile est devenu l’image de l’islam.

Vous avez dit sur France Culture que vous n’êtes pas sociologue, mais on a quand même envie de savoir ce que vous pensez des raisons pour lesquelles une jeune femme, ici, en France, va porter le voile. Que veut dire porter le voile en France en 2015, cela reste-t-il le symbole d’une coercition comme dans l’islam classique ?

Permettez-moi de vous reprendre sur un détail : je ne parle justement pas de symbole de coercition, mais de symbole d’un côté et d’instrument de coercition de l’autre. Mais votre lapsus est important parce que c’est devenu pour les féministes le symbole d’une coercition. Des féministes s’opposent au voile aujourd’hui parce qu’elles y voient le symbole d’une coercition.

Je pense d’abord que le voile reste un instrument de coercition toutes les fois qu’il est imposé aux femmes, ce qui est le cas dans d’innombrables pays musulmans et dans des circonstances qui vont de l’odieux à l’insupportable absolu. Odieux en Arabie Saoudite, où sortir sans voile est interdit par la loi ; insupportable absolu dans Daech, où c’est puni de mort. Je ne suis pas particulièrement un défenseur du voile, et certainement pas un défenseur du voile coercitif.

Mais il en va autrement là où le voile peut être un choix vestimentaire libre, comme en Europe, mais aussi dans de nombreux pays musulmans, comme le Maroc, la Tunisie ou la Turquie.

Et dans ces cas-là, les femmes qui mettent le voile le font volontairement ; ce sont des jeunes femmes, adultes ou adolescentes, dont il faut respecter les décisions précisément parce qu’elles sont libres. Il n’y a aucune raison de décider à leur place et de dire : elles ne savent pas ce qu’elles font. Elles ne se voilent pas pour manifester leur sujétion, mais pour revendiquer un signe iconique d’appartenance confessionnelle (et culturelle) dans un monde d’exhibition des signes iconiques. À la limite, le voile musulman en Occident est un phénomène qui devrait être mis en relation avec d’autres modalités collectives de présence dans un monde mondialisé d’images, comme le tatouage, le piercing ou la jupe-culotte (cette dernière, notoirement surreprésentée dans les « Manifs pour tous » et autres « Jours de colère »).

Je pense que, par un phénomène classique de clivage, les femmes qui se voilent volontairement pour inscrire leur conviction religieuse dans un système mondialisé de signes iconiques oublient que le voile est encore, ailleurs, un instrument de coercition. Mais après tout, ceux qui se tatouent oublient également que le tatouage est traditionnellement une marque d’infamie.

Pour conclure et reprendre un mot utilisé pour décrire la situation de la France face à ses colonies, le voile agace encore
et toujours.

Oui, le voile continue de révulser les Français. Ce que j’ai tenté, c’est de faire l’histoire de cette révulsion, et du coup, de déplacer le problème non plus du point de vue de la sociologie et du féminisme, mais vers des questions de regard, puisque c’est bien de regard qu’il s’agit. Cette recontextualisation nous montre que le voile est un fossile vivant, très vivant même, un fossile qui se porte comme un charme.

Notes

1 Phèdre, 249-251.
Hecho en Argentina

Hecho en Argentina
Visite photographique d’un atelier souterrain du textile argentin

Depuis la crise argentine de 2001, le nombre d’ateliers de couture clandestins n’a cessé d’augmenter dans le centre de Buenos Aires et sa périphérie. Celui de Luis fonctionne entre autogestion et système D. Il travaille principalement pour les stylistes indépendants de la capitale qui font désormais partie intégrante de la culture vestimentaire argentine. Tout y est plus simple : les contrats de travail et les commandes sont tacites, les paiements en liquide. Revers de la médaille, cette économie souterraine qui s’est désormais généralisée en Argentine, profite surtout aux grandes chaînes du textile et à la contrefaçon, soupçonnées d’encourager le travail esclave.

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Il existe une zone de Buenos Aires que vous ne trouverez pas sur une carte : El Once. Quartier clandestin à l’appellation populaire, bazar géant à ciel ouvert au cœur de la ville, abri des grossistes asiatiques, entrepreneurs juifs de l’immobilier et du tissu, transsexuelles péruviennes. Les vendeurs ambulants nigérians et sénégalais y surveillent du coin de l’œil leur mallette ouverte sur le trottoir, dégueulant son simili-cuir et ses fausses Rolex au plaquage douteux. De l’autre côté de la Plaza Miserere, derrière le mausolée Rivadavia, le terminal du Sarmiento, train décrépit qui charge et décharge les travailleurs argentins du conurbano, la banlieue.

À quelques cuadras de la gare, un édifice vierge d’enseignes publicitaires. À l’intérieur, l’activité y est pourtant aussi intense que celle des rues autour. Sur huit étages, des ateliers de couture illégaux. Les paiements se font en liquide, les factures n’existent pas, pas plus que les fiches de paye. Une centaine d’ouvriers travaillent ici. Péruviens, Paraguayens ou Boliviens, la plupart en situation illégale.

L’économie souterraine et le travail au noir sont très ancrés dans la société argentine depuis les années 1990, lorsque le pays s’enfonçait à tombeau ouvert dans un libéralisme sans limites, continuant l’œuvre de l’École de Chicago débutée sous la dernière dictature militaire 1 L’École de Chicago, dont le représentant le plus fameux est l’économiste néolibéral Milton Friedman, prône la dérégulation des marchés. Friedman lui-même a formé de nombreux … Continue reading. Au début du quatrième trimestre 2013, l’Indec (Institut de statistique officielle argentin) annonçait que plus d’un tiers de la population active n’était pas déclarée, chiffre montant jusqu’à 46,8% dans la province de Corrientes. Les travailleurs domestiques du BTP et de l’hôtellerie sont les plus concernés, des secteurs où l’on retrouve notamment le plus de migrants. Pour eux, pas de carte de résidence pour étrangers, pas de mutuelle, aucune sécurité face aux licenciements abusifs. La précarisation du travail est en revanche un outil favorable à l’économie d’un pays : sur chacun des produits que l’on trouve ici flotte fièrement le drapeau argentin, suivi de la mention Hecho en Argentina (Fabriqué en Argentine).

Luis est l’un des locataires de ces ateliers. Né au Pérou dans une famille assez aisée qui possédait une fabrique de textile, il a été rejeté par ses proches suite à des problèmes de drogue. Il quitte alors son pays pour vadrouiller en Amérique latine et termine sa course à Buenos Aires lorsqu’il commence à travailler de jour dans un atelier de couture. Aujourd’hui, il gère son propre atelier et fait vivre, en plus de sa famille, une demi-douzaine de personnes telles que Pilar, Eddy ou Isaac. Les journées sont soutenues – de 7 h à 21 h –, mais l’ambiance est détendue. Chacun travaille à son rythme, à condition d’être dans les temps. Les ouvriers sont payés à la pièce, « sinon ils passeraient leur temps à discuter et à boire des bières », se justifie Luis…

On estime à près de 3000 le nombre d’ateliers de couture clandestins dans la capitale argentine et sa banlieue. Si l’atelier de Luis a des similitudes avec les espaces d’économie autogérée, d’autres servent de réservoir de main-d’œuvre docile pour les grandes marques ou le marché fleurissant de la contrefaçon. Les ouvriers immigrés qui travaillent 16 heures par jour y sont alors logés sur place avec leurs familles, dans des conditions d’hygiène et de salubrité exécrables.

Pour Gustavo Vera, président de la fondation La Alameda [2. La Alameda est une ONG créée en 2001 sur la base d’assemblées de quartiers pendant la crise argentine. En plus de lutter contre le travail esclave et d’apporter du soutien aux travailleurs exploités, la fondation a créé une marque (Mundo Alameda) et un réseau de coopératives international (Argentine, Philippines, Indonésie, Thaïlande, Hong-Kong) dans le but de contrecarrer l’hégémonie des grandes firmes. Plus d’infos ici.], 78% des ateliers textiles en Argentine sont clandestins et 109 marques internationales recourent au travail esclave [3. Lire « Zara recourt au travail esclave en Argentine », Ana Delicado, Publico, 8 avril 2013.]. En 2013, appuyée par le Pape François, l’assemblée populaire et coopérative de travail La Alameda a pu monter un dossier comprenant documents et vidéos à charge contre la marque espagnole Zara (Groupe Inditex), accusée de recourir à ce type d’ateliers pour confectionner ses produits vendus à travers le monde [4. Lire « En Argentine, les grandes marques sportives accusées d’exploiter des immigrés », Camille Lavoix, Le Temps, 25 juin 2014]. Des accusations classées sans suite…

 

Plus d’infos

Notes

1 L’École de Chicago, dont le représentant le plus fameux est l’économiste néolibéral Milton Friedman, prône la dérégulation des marchés. Friedman lui-même a formé de nombreux économistes d’Amérique du Sud et se félicite de l’incroyable inversement de la courbe économique chilienne sous Pinochet, attribuée à l’influence des Chicago boys, ses anciens élèves (certains nomment cela le « miracle chilien »). La dictature argentine s’est elle aussi inspirée de son monétarisme forcené, mais les résultats furent moins probants. Les deux pays sont souvent considérés comme un laboratoire du néolibéralisme, bien avant Thatcher.

Le mâle vulnérable
Culture cuir et culture bear : déconstruire la « nature masculine »

Traduction du catalan par Angelina Sevestre

Nées au sein de la communauté gay, les sous-cultures cuir et bear (ours) ont eu, à travers leurs discours et leurs pratiques, un effet paradoxal sur les représentations symboliques et politiques du masculin. La culture cuir met en scène des corps et des comportements outrancièrement masculins, par le biais du vêtement de cuir, jusqu’à rendre presque parodique la notion même de masculinité. La culture bear cherche à construire un corps pourvu de certains caractères de la masculinité traditionnelle : pilosité, musculature, corpulence, virilité. Pour Javier Sáez, auteur de Théorie queer et psychanalyse (éditions Epel, 2005) et directeur de la revue électronique queer hartza.com, ces stratégies viennent remettre en question toute « nature masculine » présumée à partir de sa réinvention, fondée sur l’excès ou encore la réappropriation du sexe anal et de la pornographie. Au passage, c’est la visée reproductive, comprise comme prolongement des exigences de production capitalistes, qui sont remises en cause par les corps-mêmes.

Ce texte est extrait du deuxième numéro de la version papier de Jef Klak, « Bout d’ficelle », toujours disponible en librairie.

À partir des années 1950 aux États-Unis, certains collectifs gays commencent à s’approprier les formes et les codes traditionnels de la masculinité1 Merci à José Manuel Martinez pour ses références sur les origines du mouvement cuir. L’étude de la vulnérabilité du sexe dans le SM (voir plus bas) vient aussi de lui.. Jusqu’alors, les représentations sociales et médiatiques des gays s’appuyaient sur l’image de l’homosexuel efféminé, avec pour effet de les identifier dans l’imaginaire collectif au « féminin », ou plutôt au stéréotype du féminin : fragilité, sensibilité, délicatesse, douceur, manières, etc. C’est le prototype de la « folle ».

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux liens homoérotiques se tissent dans les régiments entre des hommes qui, jusqu’alors, étaient restés « dans le placard ». Beaucoup sont d’ailleurs victimes de la répression homophobe caractéristique de l’armée et en sont chassés. Cependant, à la fin de la guerre, nostalgiques de certaines expériences comme la discipline, la camaraderie, la solidarité, la hiérarchie, le port de l’uniforme et des insignes, quelques-uns d’entre eux décident de continuer à se réunir en petits groupes de passionnés de motos, au sein desquels ils recréent les codes hypermasculins : domination et soumission, motos, esthétique « dure » où le cuir devient signe d’identité, et accentuation des éléments caractéristiques du corps masculin : moustaches, pilosité, musculature, force physique, etc. Les premiers groupes cuir[2. Des groupes lesbiens cuir et sadomasochistes (et d’autres hétérosexuels) apparaissent aussi à cette époque. Pour des raisons d’espace, nous ne ferons référence ici qu’aux groupes masculins. Pour plus d’informations sur les lesbiennes cuir SM, voir l’histoire du groupe Samois (1984), Coming to Power : Writing and graphics on Lesbian S/M, San Francisco, et P. Califia (1994), Public Sex : The Culture of Radical Sex, San Francisco, Cleis Press).] naissent alors en Californie dans les années 1950.

Esthétique cuir, SM et tournant épistémologique

En 1954 sort le film L’équipée sauvage, de Lazlo Benedek, avec Marlon Brando dans le rôle du leader d’un gang de motards rebelles. Avec une esthétique inspirée des groupes cuir gays de l’époque, le film a beaucoup de succès et alimente la création d’un réseau de plus en plus étendu de ces groupes aux États-Unis. Dans les mêmes années[3. Voir aussi le roman de Mishima, Confessions d’un masque (1949), dans lequel il décrit certaines scènes sadomasochistes d’un point de vue gay assumé – fait étonnant pour le Japon de l’époque.], Kenneth Anger réalise le court-métrage Fireworks dans lequel il se met en scène en train de se torturer et de prendre part à plusieurs séances sadomasochistes. Dans Scorpio Rising (1964), autre film devenu culte, Anger fait aussi largement appel aux codes des groupes cuir : clubs de motards, fêtes sataniques, sadomasochisme, musique frénétique, cérémonie de l’habillage en cuir et esthétique militaire.

Ainsi, au début des années 1960, les communautés cuir reçoivent-elles un certain écho dans le milieu gay américain. En 1962, Life publie un reportage sur celles-ci et, selon le magazine, le cuir représente « le côté anti-féminin de l’homosexualité ». À partir de ce moment, la Californie accueille une grande vague d’immigration gay cuir, tant et si bien qu’au début des années 1970, elle voit se multiplier bars et clubs où sont données fêtes et orgies aux codes sophistiqués, et où apparaissent de nouvelles pratiques sexuelles (back-rooms, slings, fist-fucking[4. Back-room : littéralement la chambre de derrière.
Ce sont les salles à demi obscures dans les bars SM-cuir, où l’on pratique le sexe anonymement, et qui sont dotées d’équipements spéciaux : slings pour le fist, croix de bois pour immobiliser, etc. Sling : genre de hamac composé d’un rectangle de cuir suspendu par des chaînes ou des cordes, où s’allonge sur le dos celui qui veut être pénétré (godemichet, poing, pénis, etc.). Fist-fucking : pratique sexuelle qui consiste à introduire le poing et/ou une partie du bras dans l’anus (le sien ou celui d’une autre personne).]
, godemichets, valorisation de la zone anale, pratiques sadomasochistes, mises en scène spécifiques, etc.). Les clubs tels que The Catacombs, Infierno ou Shaw attirent nombre de gays des États-Unis et d’Europe, parmi lesquels le philosophe Michel Foucault, qui fait une lecture très intéressante des pratiques sadomasochistes :

Le sadomasochisme (SM) […] est l’érotisation du pouvoir, l’érotisation de rapports stratégiques. Ce qui me frappe dans le SM, c’est la manière dont il diffère du pouvoir social. Le pouvoir se caractérise par le fait qu’il constitue un rapport stratégique qui s’est stabilisé dans les institutions. Au sein des rapports de pouvoir, la mobilité est donc limitée, et certaines forteresses sont très difficiles à faire tomber, parce qu’elles ont été institutionnalisées et que leur influence est sensible dans les cours de justice, dans les codes. Cela signifie que les rapports stratégiques entre les individus se caractérisent par la rigidité.

À cet égard, le jeu SM est très intéressant parce que, bien qu’étant un rapport stratégique, il est toujours fluide. Il y a des rôles, bien entendu, mais chacun sait très bien que ces rôles peuvent être inversés. Parfois, lorsque le jeu commence, l’un est le maître, l’autre l’esclave et, à la fin, celui qui était l’esclave est devenu le maître. Ou même lorsque les rôles sont stables, les protagonistes savent très bien qu’il s’agit toujours d’un jeu : soit les règles sont transgressées, soit il y a un accord, explicite ou tacite, qui définit certaines frontières. Ce jeu stratégique est très intéressant en tant que source de plaisir physique. Mais je ne dirais pas qu’il constitue une reproduction, à l’intérieur de la relation érotique, de la structure du pouvoir. C’est une mise en scène des structures du pouvoir par un jeu stratégique capable de procurer un plaisir sexuel ou physique.

[…] La pratique du SM débouche sur une création de plaisir, et cette création s’accompagne d’une identité. En tant que processus d’invention, le SM est donc vraiment une sous-culture. C’est l’utilisation d’un rapport stratégique comme source de plaisir (physique). […] Il y avait, au Moyen Âge, par exemple, la tradition de l’amour courtois, avec le troubadour, la manière dont s’instauraient les rapports amoureux entre la dame et son amant, etc. Il s’agissait, là aussi, d’un jeu stratégique. Ce jeu, on le retrouve, aujourd’hui, entre garçons et filles qui vont danser le samedi soir. Ils mettent en scène des rapports stratégiques. Ce qui est intéressant, c’est que, dans la vie hétérosexuelle, ces rapports stratégiques précèdent le sexe. Ils existent à seule fin d’obtenir le sexe. Dans le SM, en revanche, les rapports stratégiques font partie du sexe, comme une convention de plaisir à l’intérieur d’une situation particulière.

Dans un cas, les rapports stratégiques sont des rapports purement sociaux, et c’est l’être social qui est concerné ; tandis que, dans l’autre cas, c’est le corps qui est impliqué. Et c’est ce transfert des rapports stratégiques, qui passent du rituel de cour au plan sexuel, qui est particulièrement intéressant[5. « Michel Foucault, une interview : sexe, pouvoir et la politique de l’identité » ; entretien avec B. Gallagher et A. Wilson, Toronto, juin 1982 ; trad. F. Durand-Bogaert, The Advocate, nº  400, 7 août 1984, pp. 26-30 et 58. Dits et écrits, tome IV. L’interview complète est consultable sur 1libertaire.free.fr.]. »

Au lieu de faire une lecture morale, psychologique ou psychanalytique de ces pratiques, Foucault les considère comme des sous-cultures dotées de leur propre langage, de leurs propres formes d’associations et de plaisir, productives, inventives au niveau de la sexualité et du plaisir – tout en s’appuyant sur des codes clairs et établis. Cette vision est à l’opposé du regard moralisateur et négatif habituellement porté sur le sadomasochisme, y compris même dans le mouvement gay, et que l’on retrouve dans certains films orientés tels que La Chasse de William Friedkin, avec une ambiance cuir violente, meurtrière et dangereuse.

À partir de l’étude des pratiques cuir et sadomasochistes, ainsi que d’écrits produits par des groupes politiques gays, l’anthropologue lesbienne Gayle Rubin a développé une réflexion sur les différentes sexualités qui a influencé les politiques lesbiennes dans les années 1980-90, ainsi que les premières références de la théorie queer. Au lieu de caractériser les pratiques des cultures gays des années 1970 (et particulièrement la culture cuir et sadomasochiste) en termes de fétichisme (selon la théorie freudienne), ou d’y voir, à travers le prisme féministe, la marque d’un patriarcat machiste et oppresseur, Rubin analyse la sexualité dans le contexte de l’histoire de la technologie, de la production matérielle des objets de consommation, de l’histoire de la transformation des matières premières et de l’histoire de l’urbanisme. Dans le SM, la relation des sujets avec ces objets fait partie de la production moderne du corps et de la relation de ce dernier avec les objets manufacturés. D’après l’activiste et philosophe queer Beatriz Preciado, la nouveauté de cette analyse réside dans le fait que « l’histoire de la sexualité quitte la sphère de l’histoire naturelle de la reproduction pour entrer dans l’histoire (artificielle) de la production[6. Beatriz Preciado (2002) reprendra le raisonnement de Rubin pour analyser la place occupée par le godemichet dans le réseau de technologies de production des sexualités.] ».

Le tournant épistémologique opéré par Rubin est capital pour comprendre la distanciation que la théorie queer établira plus tard avec la psychanalyse. Alors que cette dernière fait une interprétation symbolique de la relation du sujet avec les objets en fonction des avatars de son histoire inconsciente (identifications, rejets, refoulements, etc.) et de sa structure vitale marquée par la castration (où le fétichisme est interprété comme une posture subjective née de l’impossibilité d’accepter la non-existence du pénis chez la femme), Rubin considère quant à elle ces pratiques en tant qu’éléments d’un dispositif regroupant différentes technologies façonnant le corps et les relations entre les sujets, selon un cadre historique et culturel très précis :

Je ne vois pas comment on pourrait parler du fétichisme, ou de sadomasochisme sans réfléchir à la production de caoutchouc, aux techniques de dressage des chevaux, à l’usage du harnais en équitation, au cirage brillant des bottes militaires, à l’histoire des bas de soie, à la froide autorité des vêtements médiévaux, et à l’indéfinissable sensation de liberté qu’on éprouve à quitter la ville et à rouler sur une route en pleine nature. Pour toutes ces raisons, comment penser au fétichisme indépendamment de la vie urbaine, de certaines rues, de certains parcs, des quartiers chauds et des bas-fonds, des séductions de certains rayons des grands magasins regorgeant de marchandises désirables et glamour ? Le fétichisme fait surgir en moi quantité de questions sur les changements dans la production des objets, les spécificités historiques du contrôle social et de l’étiquette de la peau, les expériences ambiguës d’intrusions corporelles et leur hiérarchie savamment réglée. Si toute la complexité de ces informations sociales est réduite à la castration ou au complexe d’Œdipe, au savoir ou à l’ignorance de ce qu’on ne doit pas savoir, je crois qu’on aura perdu quelque chose d’important[7. Marché au sexe, Gayle Rubin et Judith Butler, 2001, p. 33, (traduction française Eliane Sokol).]. »

Communautés gays et visibilité

Pour compléter ce panorama historique, on peut aussi rappeler la période de crise qui a frappé les mouvements gays (cuir, SM ou autres) avec l’apparition de la pandémie du Sida au début des années 1980. La maladie, avec ses effets dévastateurs, a provoqué un changement aussi bien dans les pratiques que dans les formes d’organisation de ces collectifs. Les communautés cuir et SM ont réagi très vite en menant de grandes campagnes de promotion du safe sex [sexe sûr], et en multipliant des initiatives bien plus organisées et bien plus réactives que celles de l’administration Reagan-Bush, dont la passivité a provoqué ce que l’on pourrait appeler un génocide planifié. Les autorités firent fermer les back-rooms et les saunas (sans aucune mesure de traitement ou d’information en parallèle), de sorte que les collectifs cuir-SM durent s’organiser en clubs privés aux règles d’hygiène et de protection très strictes. Aujourd’hui, certains bars et saunas ont rouvert aux États-Unis, mais il existe toujours de nombreuses limitations pour y pratiquer du sexe. Les bars cuir-SM européens, en revanche, sont beaucoup plus souples, et combinent la possibilité de rencontres sexuelles et de soirées avec d’importantes mesures d’hygiène et de protection[8. Malheureusement, ce n’est pas le cas dans les bars et les clubs espagnols, où l’on ne trouve pas toujours ces accessoires gratuitement ou à portée de main. Cela est dû à la scandaleuse inaction mêlée de passivité des autorités espagnoles en ce qui concerne l’épidémie du Sida dans ce pays qu’au laisser-aller et à l’inconscience de certains propriétaires de bars gays.] (préservatifs, gants en latex et gel lubrifiant gratuits, brochures informatives).

Actuellement, on trouve des communautés cuir et SM pratiquement dans le monde entier. Elles sont organisées en clubs, associations, bars, sites internet, livres et revues spécialisées, et alimentent de nombreux mouvements artistiques (Robert Mapplethorpe, Pepe Espaliu, Catherine Opie, Tom of Finland, le cinéma porno, The Leather Archives and Museum à Chicago, etc.). Peut-être ont-elles perdu leur caractère clandestin et transgressif des années 1960-70, mais leur visibilité demeure un défi lancé aux partisans de la « normalisation » de la communauté gay.

La psychiatrisation du sadomasochisme

Quand on évoque le sadomasochisme, les premières images qui viennent à l’esprit renvoient le plus souvent à la violence et au crime, à la maladie mentale ou encore à l’anormalité. Ces classifications viennent directement des catégories forgées par le discours clinique de la fin du XIXe siècle. La première occurrence du terme sadomasochisme, apparu dans le lexique médical, interprétait en effet la pratique comme une pathologie due à des traumatismes psychologiques et sociaux. Or cette sous-culture gay née au milieu du XXe siècle, dotée de codes spécifiques est bien plutôt pour ceux qui la vivent une expérimentation de la douleur fondée sur un contrat mutuel, sur le respect et le consentement, et qui génère certains liens sociaux et culturels.

Le SM sonne comme un défi lancé aux systèmes de production de la sexualité, en ce qu’il provoque un déplacement radical : les organes génitaux ne sont plus le lieu essentiel ou principal de la sexualité, qui est transférée sur la totalité du corps, lequel devient tout entier un lieu possible d’expérimentation du plaisir. Le SM établit de nouvelles pratiques mettant en jeu de nouvelles parties du corps, et bannit l’empire des organes génitaux comme uniques organes du plaisir sexuel, comme l’explique Foucault dans une de ses dernières interviews[9. Ouvr. cité.] :

Ce que ces gens font n’est pas agressif. Ils inventent de nouvelles possibilités de plaisir en utilisant certaines parties bizarres de leur corps – en érotisant ce corps. Je pense que nous avons là une sorte de création, d’entreprise créatrice, dont l’une des principales caractéristiques est ce que j’appelle la désexualisation du plaisir. L’idée que le plaisir physique provient toujours du plaisir sexuel et l’idée que le plaisir sexuel est la base de tous les plaisirs possibles, cela, je pense, c’est vraiment quelque chose de faux. Ce que les pratiques SM nous montrent, c’est que nous pouvons produire du plaisir à partir d’objets très étranges, en utilisant certaines parties bizarres de notre corps, dans des situations très inhabituelles, etc. »

La reconquête de terrains interdits

Apparue dans les communautés SM gays, le fist-fucking, ou la pénétration anale avec le poing (fist), n’est pas vraiment une pratique SM : elle n’a pas forcément à voir avec la douleur ; et tous les SM ne pratiquent pas le fist, comme tous les pratiquants du fist ne sont pas forcément SM. Il faut cependant reconnaître un lien culturel entre fist et SM, ne serait-ce que pour les espaces où est apparue cette pratique, créés par et pour la communauté SM. Gayle Rubin les décrit de manière tout à fait fascinante dans son article « Les Catacombes, temple du trou du cul[10. Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe, 1991, Gayle Rubin, éd. EPEL, trad. de Rostom Mesli, Paris, 2010, pp. 230-3.] », à propos du club SM éponyme de San Francisco, au sein duquel se sont développées les pratiques du fist.

Le fist met en jeu deux espaces pourchassés, réprimés et condamnés parce que considérés comme abjects : l’anus et la main. Le sexe génital n’est pas réprimé, il est au contraire encouragé par des images, des discours, des programmes audiovisuels. Aujourd’hui, même les sexologues recommandent la masturbation, car c’est bon pour la santé. Parce que le sexe génital renforce la différence sexuelle et l’assignation des rôles et des genres : l’homme pénétrateur, la femme pénétrée, la cohérence ou la destinée de l’ensemble vulve-pénis, etc. Le fist a reconquis les espaces proscrits que sont l’anus et la main/le bras, qui sont désormais employés comme objets et sujets de plaisir. »

Dans son Manifeste contra-sexuel, Beatriz Preciado a quant à elle établi une généalogie très précise du godemichet, afin de démontrer que « celui-ci ne fait pas référence au pénis, mais à la main. Le godemichet naît des différentes techniques et machines créées pour réprimer la main masturbatrice. » De la même manière, nous pouvons affirmer que le fist est une sorte de reconquête d’un terrain interdit, dans la mesure où, autrefois, l’usage de la main dans l’anus et le rectum était réservé au médecin. Pour les hommes, l’auscultation était une expérience honteuse et privée, justifiée pour la détection des maladies de la prostate. Les fists s’approprient cet espace réservé au « spécialiste » en en renouvelant la définition : sens de la communauté, de l’apprentissage, du plaisir et de l’autonomie. Le centre génital est abandonné, ainsi que la dynamique obligatoire érection-éjaculation. Il est intéressant d’observer que cet abandon du pénis apparaît précisément dans le milieu gay, alors que ces derniers sont précisément toujours associés au culte du phallus[11. Il existe aussi des pratiques SM et fist entre lesbiennes et entre hétérosexuels, mais nous ne nous intéresserons pas ici à la généalogie de ces pratiques, qui est différente.].

Il faut néanmoins souligner le caractère périphérique ou marginal du SM et du fist en particulier. Même au sein de la communauté gay, on pense généralement que le SM est une pratique étrange, dangereuse, malsaine, perverse, obscure et violente. On peut s’étonner qu’un groupe stigmatisé, comme c’est le cas des gays, fustige un autre groupe au sein même de sa propre communauté. De plus, ces jugements tiennent plus du fantasme que de la réalité : les clubs SM ne sont ni violents ni dangereux, bien au contraire. Les rencontres et les pratiques sont négociées par des rituels très clairs et dans un respect mutuel. L’apprentissage et l’enseignement entre participants est un phénomène tout à fait banal dans ces lieux : les techniques SM nécessitent une connaissance et une préparation préalables, pour éviter des situations de mise en danger physique ou la transmission de maladies. Le respect des indications de la personne qui est objet de ces manipulations est tout aussi fondamental. Enfin, contrairement à ce que l’on pourrait croire, celui qui commande est en fait celui qui est en position de soumission, construisant une nouvelle subversion du thème maître/esclave.

Le SM est au final une représentation des situations ou des atmosphères obscures ou dangereuses. Il crée une ambiance fondée sur cet imaginaire : usines désaffectées, ports, impasses étroites, décors industriels, durs ou sinistres. Mais il ne s’agit, précisément, que d’une représentation.

Pénis, main et capitalisme

Pour comprendre comment s’est constituée la relation entre le corps et la notion de sujet dans la culture occidentale, Beatriz Preciado[12. Manifeste contra-sexuel, Beatriz Preciado, 2000, trad. Marie-Hélène Bourcier, éd. Balland.] propose une généalogie du godemichet en analysant aussi bien l’évolution de sa forme que sa présence dans différentes pratiques (médicales et sexuelles) à différentes périodes historiques. Elle distingue trois différents types de technologies (et leurs instruments correspondants) qui ont donné leur forme et leur fonction au godemichet contemporain. Leur étude est fondamentale pour comprendre la définition du genre et du corps en tant qu’« incorporation prothétique ».

1. L’ancêtre du godemichet se trouverait, selon Preciado, dans les méthodes et les outils de répression de la masturbation inspirés par les théories d’un médecin suisse du XVIIe siècle, Samuel Auguste Tissot, qui analysait la sexualité d’un point de vue capitaliste, et concevait le corps comme un circuit fermé d’énergie corporelle que l’on devait réserver à des tâches liées au travail productif et reproductif. À partir de cette notion du corps en tant que capital, Tissot a identifié un organe sexuel susceptible de faire irruption dans le circuit d’énergie et de provoquer des gaspillages inutiles : la main. Pour en limiter les mouvements, il a élaboré différents objets (gants, boucles, mitaines).

Les théories de Tissot reflètent et renforcent les modifications de la manière de penser et de vivre la sexualité qui apparurent en Europe au XVIIe siècle. « Jusqu’alors, rappelle Preciado, la sexualité était un acte social, avec ses propres temps et ses propres rituels, mais à partir du moment où le sexe est considéré comme un capital, et que cette conception influence tous les aspects du quotidien des individus, elle devient partie substantielle du sujet de la modernité. »

Les objets conçus par Tissot visaient à réguler (diriger et réprimer) l’usage des organes sexuels, mais en même temps ils démarquaient (et ainsi mettaient en valeur) l’espace du corps générateur de plaisir. Ainsi ne faut-il pas s’étonner que les techniques de répression aient fini par se transformer en technologies productrices d’identité sexuelle et créatrices de plaisir. C’est le même processus qui intervient pour le fist-fucking, lequel est lié à l’interdiction d’accéder à l’espace anal (réservé au médecin) en se réappropriant le gant en latex de ce même médecin : l’anus, tout comme le gant, sont transformés en objets de plaisir. En parallèle, on passe de la conception du corps comme espace fermé à sa présentation à un espace totalement ouvert par l’exhibition de l’anus et du rectum que requièrent la pratique. Le cinéma fist provoque ainsi l’inversion totale de la vision initiale du corps comme circuit clos. Enfin, la main, que Tissot considérait comme source de plaisir à endiguer, est radicalement investie de puissance par le fist, à tel point que les organes génitaux perdent tout leur intérêt. Le fist relie donc deux lieux traditionnellement interdits : il ouvre l’anus et donc le corps, et se réapproprie la main, qui s’introduit et manipule le circuit ouvert qu’est devenu le corps.

2. Les théories psychologiques du XIXe siècle considéraient l’orgasme féminin comme une crise hystérique que les médecins devaient analyser, surveiller et contrôler. Ainsi ont d’abord été inventés des « vibromasseurs hospitaliers » pour provoquer (sous surveillance médicale) ces « crises », puis on a développé d’autres appareils dotés de la même fonction, mais conçus pour un usage domestique. Au même moment, et afin de lutter contre l’impuissance masculine, la médecine utilisait des objets similaires que l’on « administrait » par l’anus. Un exemple de plus du monopole détenu par le médecin sur l’espace anal, et qui est détruit par le fist.

3. À partir de la Première Guerre mondiale, les techniques de fabrication des prothèses qui accomplissent et perfectionnent la fonction de la main (et d’autres parties du corps comme les jambes) ont joué un rôle fondamental dans la constitution de l’identité masculine. Selon Beatriz Preciado toujours, il y a une relation directe entre la masculinité et la guerre, liée à la construction des prothèses : « Rappelons qu’après la Première Guerre mondiale, beaucoup de soldats sont rentrés avec un membre amputé, dans la plupart des cas la main qui est, selon les anthropologues, l’organe masculin par excellence, puisqu’il permet de transformer la nature en utilisant des instruments. » Convaincu qu’il existait une correspondance entre les hommes qui avaient perdu une main (et étaient ainsi devenus inutiles pour l’économie productive) et ceux qui avaient perdu leurs organes génitaux (et étaient ainsi devenus inutiles pour l’économie reproductive), un médecin militaire français appelé Jules Amar a élaboré un jeu de mains prothétiques permettant de réintégrer ces soldats sur le marché du travail. « Jules Amar associa la perte de la main à la perte de la masculinité, en établissant une correspondance entre la main et le pénis. »

La théorie de Jules Amar est essentielle à la compréhension de la redéfinition de la sexualité et de la main opérée par le fist. Ce serait une erreur de l’interpréter comme une pratique où la main se substitue au pénis, comme si celui-ci était l’original, le dépositaire légitime de la sexualité et que la main en était le simple substitut. En fait, le fist provoque un court-circuit dans l’économie productive et reproductive : il délaisse les parties génitales et privilégie l’utilisation de la main dans un lieu « inutile », pénètre un lieu abject par excellence, l’anus (la main, partie du corps non-reproductive, se retrouve dans l’anus, une autre partie du corps non-reproductive). Une main et un bras travaillent au mauvais endroit, pour ouvrir le corps précisément là où se produit le gaspillage (l’anus ne produit que de la merde, il n’est pas utile au capital). Dans le fist, le bras, productif puisqu’il fournit la « main » d’œuvre, travaille dans le lieu le plus improductif du corps.

Le porno gay sans organes génitaux

Comme l’observe l’historienne américaine Lynn Hunt, la pornographie est avant tout « une catégorie de pensée, de représentation et de régulation ». Elle naît avec la modernité et n’échappe pas au régime disciplinaire de la production des sexualités décrit par Foucault dans son œuvre. Elle parvient à objectiver le sexe, principalement le sexe masculin, puisqu’elle est produite pour une consommation masculine, qu’elle prend en compte un point de vue masculin, fondamentalement hétérocentré, et qu’elle place les organes génitaux masculins au centre de la narration.

Dans le cinéma porno traditionnel, le pénis, autour duquel s’organise le montage, est au centre des plans et de la syntaxe. Si celui-ci est flasque, on ne le filme pas. Il est aussi ce qui conquiert les espaces : la bouche, le vagin, l’anus. Même dans les films qui mettent en scène un acte sexuel entre deux femmes, on introduit souvent un homme à la fin de la séquence, comme un ange réparateur venant résoudre un acte sexuel « pour de faux », lacunaire.

La logique du porno standard exige par ailleurs l’image de l’éjaculation, conçue comme son essence. Certaines essayistes queer, comme Beatriz Preciado, ont mis en évidence la fonction du porno traditionnel à partir de ces postulats : renaturaliser la différence sexuelle, figer les différences de genre et les pratiques sexuelles. Le porno est aussi une école, un enseignement sur la manière dont on fornique, avec qui, avec quoi, pour quoi, etc., et sa « pédagogie » découpe le corps, définit les relations entre les corps en inventant un type bien précis de sexualité.

Dans les années 1980, certaines femmes, comme Candida Royalte, se lancent dans des expériences en réalisant des films porno sans éjaculation qui donneront lieu au post-porno féministe. De même, le porno SM gay a modifié le circuit érection-pénétration-éjaculation du genre traditionnel. Dans le film Seamen. Falling Angel IV, de Bruce Cam, on ne voit aucune érection ni aucun organe génital. Le centre d’attention est déplacé à d’autres organes du corps comme la main, le bras, le visage et l’anus. Bruce Cam montre un « mâle vulnérable » : d’abord une image hypermasculine pour ensuite la donner dans toute sa fragilité, en pleine passivité, en tant qu’espace manipulable – attaché, fragile, à la merci, offrant ses fesses –, dans une subversion du code masculin hétérocentré. Tous les éléments de la construction d’une identité solide et puissante de la masculinité sont mis en évidence dans ce discours. Dans les codes traditionnels de la masculinité, le poing fermé est un geste de menace, de violence. Dans le fist, le poing prend une nouvelle signification pour devenir un objet de plaisir, agréable, un élément amoureux.

L’absence d’érection et de pénétration par un pénis dans les films fist est une expérimentation radicale pour le « genre » (dans les deux sens du terme). Quand les parties génitales masculines apparaissent dans les films fist, le pénis est flasque et n’éveille aucun intérêt, ni de la part des acteurs, ni de celle de la caméra, encore moins du montage. De plus, l’anus et le poing ne sont caractéristiques d’aucun genre ni d’aucun sexe, on a un anus et un bras, indépendamment du fait d’être homme, femme ou intersexuel. Et le mot « indépendamment » est important, car pour les systèmes dominants, la différence sexuelle et l’assignation des natures féminines et masculines est cruciale.

Le porno est un genre (cinématographique) qui produit du genre (masculin/féminin). Le post-porno est un sous-genre qui défie ce système de production de genres et déterritorialise le corps sexué (il déplace l’intérêt des parties génitales à d’autres parties du corps). Et le fist est réversible, c’est-à-dire que celui qui introduit le poing peut le recevoir et vice-versa (le code actif/passif est également annulé).

Le fist tel qu’on peut le voir dans le film de Bruce Cam se déroule dans un bateau et sous les yeux d’autres personnes, et remet ainsi en question la séparation entre espace public et espace privé. Le seul endroit où il est ordinairement permis de jouer avec son anus, c’est dans les toilettes ou la salle de bains. Il arrive aussi, dans un autre espace privé qu’est le lit conjugal, que certains couples osent explorer cet espace méconnu. À l’opposé de ces espaces clos, la pratique du fist dans la communauté SM a traditionnellement été une pratique publique, réalisée à la vue de toute l’assistance présente dans le club : différentes personnes peuvent y participer, c’est une sorte d’acte social qui brise la barrière du « couple enfermé dans sa chambre ». C’est aussi une nouveauté par rapport à l’usage honteux du derrière ; le fist représente une sorte de « coming-out anal », une démonstration fière du plaisir que l’on peut obtenir par ce moyen et une manière de créer des liens de solidarité de pratiques.

En cela, les pratique du fist, ainsi que de certains types de porno gay SM, permettent des formes de résistance aux systèmes d’ordre sexuel, qui imposent leurs critères hétérocentrés, lesquels visent à naturaliser la sexualité et le genre, à régulariser les corps et les formes de plaisir. Cette résistance fait naître de nombreuses autres identités fondées sur de nouveaux critères qui dissolvent, ou au moins remettent en question, les discours dominants, industrie cinématographique incluse.

La culture des ours

À la fin des années 1980, le quartier de Castro, à San Francisco, est déjà très connu en tant qu’espace gay : bars aux ambiances travaillées, librairies, cinémas, restaurants, etc. La majeure partie des résidents sont gays et de nombreuses organisations homosexuelles ont leur siège dans le quartier. N’échappant pas à l’esthétique alors en vogue, on y voit déambuler dans les rues de jeunes éphèbes, bien rasés, habillés dernier cri, faisant des efforts pour imiter le modèle de beauté gay à la mode. Sur le même trottoir commencent cependant à se garer des hommes à moto à l’aspect bien différent : barbus, ventrus, corpulents, les jambes moulées dans de vieux jeans et les poils dépassant du col de leur chemise en flanelle : les bears (ours).

Dans la continuité historique de la communauté cuir, certains motards exhibent avec fierté leur gros ventre et leur barbe en signe d’identité, et se réunissent également au Lone Star. La création de la revue Bear Magazine donne lieu à un véritable phénomène social : elle est très rapidement épuisée et des centaines de lettres euphoriques parviennent à la rédaction, félicitée pour le contenu du magazine : « Enfin une revue avec des photos d’hommes poilus, ventripotents, avec une barbe fournie et… surprise : qui ne sont pas “particulièrement bien membrés”. » Les pages laissent entrevoir la possibilité d’une reconnaissance différente, d’un nouvel espace de représentation ; elle expose comme « corps désirables » des corps qui jusqu’ici étaient restés atypiques, et permet par là même à de nombreux hommes de s’y identifier. Les lecteurs expriment surtout deux idées : « J’adore ce type d’hommes, mais je pensais que personne ne partageait mes goûts » et « J’ai cette apparence, mais je croyais que je n’étais pas désirable ».

Les éditeurs sont conscients de la différence qu’ils apportent par rapport à l’image habituelle du corps dans les magazines. Ils se positionnent de façon très claire en critiquant l’empire du corps façonné par la mode, excluant les autres apparences et les autres formes de désir. Leur réflexion sur la politique du corps va plus loin  encore : les hommes sur les photos ont un pénis « normal », non disproportionné comme on peut en voir dans les autres magazines du marché. Ceci a renforcé le processus d’identification des lecteurs, en les libérant du complexe d’infériorité généralement ressenti quand on se compare à ces prodiges de la nature ! Enfin, les bears ne sont pas nécessairement jeunes : on voit fréquemment des hommes mûrs dans la revue, exhibant leurs corps nus avec fierté (on les appelle les ours polaires – polar bears, avec leurs magnifiques barbes blanches).

Le phénomène bear s’est vite répandu aux États-Unis et au Canada, et un peu plus tard en Europe, en Australie et au Japon. Beaucoup de clubs, de bars ont été ouverts, des centaines de sites internet et autres revues ont été créés (Husky Magazine, American Bear, Bulk Male, Big Ad, etc.), des vidéos et des accessoires bear sont commercialisés, et en 1997 paraît le premier essai sur le monde bear gay, analysant l’origine de ce mouvement, ses caractéristiques et ses implications sociales[13. The Bear Book. Readings in the History and evolution of a Gay Male Subculture, édité par Les Wright, New York, Harrington Park Press, 1997.].

Les bears ont eu un effet subversif dans le monde gay, mais aussi dans le milieu hétérosexuel, car l’image de deux hommes poilus en train de s’embrasser était très perturbante, dans la mesure où qu’elle faisait voler en éclat le cliché « pédé-folle-efféminé » si utile aux hétérosexuels pour se différencier des gays et les reléguer à une catégorie étrangère à eux-mêmes. L’apparence des bears est proche de « l’apparence hétérosexuelle », trop proche : le boucher du coin et sa barbe noire, le plombier à moustache avec ses bras velus pourraient tout à fait être gays – « qui l’eut cru ! »…

La masculinité en question

En définitive, les sous-cultures cuir-SM et bear créent une relation paradoxale à la masculinité traditionnelle. Elles sont fondées sur l’excès, avec des mises en scène qui révèlent bien le caractère performatif, au sens où Judith Butler l’emploie dans son livre Trouble dans le genre (1990) : le genre en lui-même est une fiction culturelle, un effet performatif d’actes réitérés, sans origine ni essence.

Il ne faudrait pas concevoir le genre comme une identité stable ni comme le lieu de la capacité d’agir à l’origine des différents actes ; le genre consiste davantage en une identité tissée avec le temps par des fils ténus, posée dans un espace extérieur par une répétition stylisée d’actes. L’effet du genre est produit par la stylisation du corps et doit donc être compris comme la façon banale dont toutes sortes de gestes, de mouvements et de styles corporels donnent l’illusion d’un soi genré durable. Cette façon de formuler les choses extrait la conception du genre d’un modèle substantiel de l’identité au profit d’une conception qui le voit comme une temporalité sociale constituée. De manière significative, si le genre est institué par des actes marqués par une discontinuité interne, alors l’apparence de la substance consiste exactement en ceci : une identité construite, un acte performatif que le grand public, y compris les acteurs et actrices elles/eux-mêmes, vient à croire et à reprendre [perform] sur le mode de la croyance. […] Il convient précisément de chercher les possibilités de transformer le genre dans le rapport arbitraire entre de tels actes, dans l’échec possible de la répétition, toute déformation ou toute répétition parodique montrant combien l’effet fantasmatique de l’identité durable est une construction politiquement vulnérable. […] Si la réalité du genre est créée par des performances sociales ininterrompues, cela veut dire que l’idée même d’un sexe essentiel, de masculinité ou de féminité – vraie ou éternelle –, relève de la même stratégie de dissimulation du caractère performatif du genre et des possibilités performatives de faire proliférer les configurations du genre en dehors des cadres restrictifs de la domination masculine et de l’hétérosexualité obligatoire[14. Trouble dans le genre, Judith Butler, 1999, p. 266. Paris, La Découverte, trad. Cynthia Krauss.]. »

Si nous transposons cette analyse sur notre terrain, nous pouvons affirmer que l’excès de « masculinité » présent dans les esthétiques cuir et bear n’est pas la réaffirmation d’une « essence » ou d’une « nature masculine » qui aurait été piétinée par les « tapettes » ou les « folles », et qu’il faudrait recouvrer (Voir encadré page suivante). En fait, l’exhibition de l’excès du masculin de manière aussi explicite, surtout dans la culture cuir-SM, démontre plutôt la fragilité de la masculinité même. On peut le constater dans nombre de pratiques SM qui déplacent le centre du plaisir à d’autres parties du corps, ou s’emploient à manipuler les parties génitales dans le but de démontrer leur vulnérabilité (attacher les testicules, piquer le pénis avec des aiguilles, faibles décharges électriques, pinces, etc.). Cette mise en lumière de la vulnérabilité génitale constitue un tournant historique dans la représentation de la masculinité, et remet grandement en question le supposé phallocentrisme des pratiques gays.

Dans le cas de la culture bear, la représentation réside plutôt dans la réplique du « naturel ». L’homme-ours joue avec une prétendue nature sauvage, une masculinité idéalisée qui est directement liée à l’animalité, et qui rejette – en apparence – les accessoires de la culture gay dominante (attrait pour la mode, raffinement, maniérisme, maquillage, comportement efféminé, etc.). Mais là aussi, il s’agit d’une nature qui n’a jamais existé, et que l’on recrée, performativement : un état naturel animal jamais expérimenté par les êtres humains. Ici, la fragilité de la masculinité apparaît dans la laborieuse reconstruction, la nostalgie impossible d’un « homme naturel », que l’on recrée dans l’esthétique bear.

Le double jeu du naturel et de l’artificiel apparaît clairement dans la revue Bear Magazine. En couverture, on lit la phrase suivante : « Masculinity without the Trappings » (« Masculinité sans fioritures »). Mais en parcourant la revue, on se rend compte que la moitié des pages sont des publicités vantant différents accessoires visant à construire le bear idéal, par exemple les fioritures que l’on rejetait en couverture : bonnets, bretelles, chemises à carreaux type bûcheron, chaussures de montagne, jeans, ceintures… La barbe elle-même, élément clé de cette culture, les mannequins la portent toujours impeccablement taillée. Il s’agit, une fois de plus, d’une stylisation de la conduite, et la masculinité hétérosexuelle participe exactement du même processus.

L’homme hétérosexuel apprend dès la naissance différents codes qu’il répétera sans discontinuer, et qui marqueront son expérience subjective de la masculinité. Ces codes ne sont cependant pas moins artificiels que ceux d’un membre de la communauté cuir ou bear. On pourrait même affirmer que l’hétérosexualité est un des facteurs qui constituent la masculinité idéale. Ce qui est intéressant chez les « cuir » ou les bear, c’est qu’ils ont beau utiliser les codes masculins, au final, il y a toujours une trahison : ils ne seront pas de « vrais » hommes, puisqu’ils sont gays.

Il est important de rappeler que « s’habiller en homme » est quelque chose que les hommes apprennent de toutes pièces ; les hommes « biologiques » répètent des codes qui les intègrent dans la masculinité « sociale », mais ces codes sont créés par un contexte culturel spécifique, ils ne sont propres à aucun sujet a priori. En poussant ces codes à leur extrême, comme le font les « cuir » et les bears, nous pouvons démontrer et révéler le caractère théâtral de n’importe quelle identité. Comme l’affirme Judith Halberstam dans son œuvre classique queer Female Masculinity, « un drag-king est généralement une personne de sexe féminin qui s’habille en homme de manière identifiable et qui réalise ainsi une performance de type théâtral[15. Female Masculinity, Judith Halberstam, 1998, Durham, Duke Univertsity Press.] ». Ainsi, on pourrait tout aussi bien désigner les pratiquants des cultures cuir et bear par le terme drag-kings : il n’y a aucune raison d’en exclure les hommes, si, dans leurs pratiques, ils provoquent une remise en question similaire du caractère essentiellement performatif de la « masculinité ».

Double lecture

Nous avons fait une lecture plutôt idéalisée de ces deux sous-cultures, en insistant sur leur caractère subversif par le fait qu’ils introduisent de nouvelles identités dans les circuits gays et dans les codes de la masculinité. Malgré tout, il y a toujours un danger dans ces processus sociaux, qui réside dans la possibilité d’une assimilation par les systèmes de domination hétérocentrés.

Nous pourrions faire une lecture de ces sous-cultures radicalement différente. La culture cuir, et plus particulièrement la culture bear, laissent envisager la possibilité d’une normalisation et d’une intégration somme toute assez dangereuse. Leur ressemblance avec la culture hétérosexuelle dominante les conduit, parfois, à céder à la tentation de s’approprier le discours « follophobe[16. Haine de la « folle », du gay efféminé [NDT].] » et normatif. En effet, certains courants des cultures cuir et bear, en plus d’être misogynes et lesbophobes, reprochent aux « folles » de donner une image ridicule des gays. Les courants cuir et bear en questions revendiquent quant à eux une masculinité « normale » et intégrée, en vue d’une acceptation de la part des hétérosexuels. Ce sont des arguments de type : « Je suis normal, je ne veux pas me différencier des hétéros, je suis un homme masculin, je ne veux pas que l’on voie que je suis homo, ainsi m’accepteront-ils mieux, j’aime les vrais hommes, pas ces folles ridicules… ».

En fait, ce discours est un nouveau processus de dissimulation, un « retour dans le placard », un usage intéressé de la masculinité pour mieux passer « inaperçu », et un renforcement du discours « follophobe » dans sa variante la plus réactionnaire[17. Sur la « follophobie » bear, voir l’article en espagnol sur hartza.com.]. Cette lecture, profondément conservatrice, est un retour à la notion d’homme naturel, pour la lier directement à la masculinité, comme si l’équation homme = masculinité avait du sens. Du point du vue hétérosexuel, c’est une idée très réconfortante, car elle permet le retour du gay « sain », de celui qui ne remet pas en question la masculinité, pas plus qu’il n’en perturbe les codes.

Traduction du catalan, extrait de Masculinitats per al segle XXI, Contribucions als congressos de masculinitat a Barcelona, 2003-2007, (dir.) Josep M. Armengol, Centre d’Estudis dels Drets Individuals i Col·lectius (CEDIC), Barcelona 2007.

Notes

1 Merci à José Manuel Martinez pour ses références sur les origines du mouvement cuir. L’étude de la vulnérabilité du sexe dans le SM (voir plus bas) vient aussi de lui.
Autoportrait en cagoule

Autoportrait en cagoule
Georges Courtois, malfaiteur professionnel

Il y a 30 ans, le 19 décembre 1985, Georges Courtois, Karim Khalki et Patrick Thiolet prenaient la cour d’assises du Tribunal de Nantes en otage. Revolvers et grenades au poing, ils convoquent les caméras de FR3 pour renverser la vapeur : pendant 34 heures, au lieu d’être condamnés ce jour pour de petits braquages, ils font en direct à la télévision le procès de la société carcérale dans laquelle ils se trouvent piégés.

Préférant la prison pour un mot juste qu’une liberté à demi-mot, Georges Courtois a passé plus de la moitié de sa vie enfermé. Il raconte ici son parcours de malfaiteur professionnel et d’homme de lettres malicieux.

Dernière et triste évasion. Dans la nuit du 16 au 17 mars 2019, dans son appartement de Quimperlé, Georges Courtois est parti dans les flammes. Le carnaval est terminé, adieu canaille. read more…

Avant-propos  sur les sociétés de ciblage

Avant-propos sur les sociétés de ciblage
Une brève histoire des corps schématiques

De la notation chorégraphique au XVIIIe siècle à la chronophotographie des années 1910, diverses méthodes ont su schématiser les déplacements des corps humains dans un espace et un temps donnés. Aujourd’hui, dans un contexte de traçabilité généralisée, l’accumulation de trajectoires chronospatiales permet d’élaborer des modèles statistiques de comportements « normaux » au sein d’une société donnée – pour mieux isoler les déviances potentielles de tel ou tel individu. Une logique non plus seulement de discipline ou de contrôle, mais de ciblage, au service des pouvoirs policiers, militaires ou économiques.

Ce texte est extrait du numéro 2 de Jef Klak, « Bout d’ficelle », dont le thème est Coudre / En découdre. Sa publication en ligne est la première d’une série limitée (1/6) de textes issus de la version papier de Jef Klak, toujours disponible en librairie.

Nous le publions en ligne à l’occasion de la sortie d’un film qui en est librement inspiré, « Patterns of life », où l’artiste Julien Prévieux a joué à reconstituer, avec des danseurs, du scotch et des lapins, une histoire des expériences de capture de mouvements, depuis l’observation par Georges Demenÿ, à la fin du XIXe siècle, des formes de marche pathologique jusqu’aux modélisations contemporaines des formes de vies normales par le renseignement américain. La bande annonce est̀ ici et à retrouver dans le cadre de son exposition au Centre Pompidou jusqu’au 1er février 2016.

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En 1956, dans sa Théorie de la dérive, Guy Debord commentait une carte de Paris montrant « le tracé de tous les parcours effectués en une année par une étudiante du XVIe arrondissement : ces parcours dessinent un triangle de dimension réduite, sans échappées, dont les trois sommets sont l’École des Sciences Politiques, le domicile de la jeune fille et celui de son professeur de piano 1 Guy Debord, « Théorie de la dérive », Les lèvres nues, Nº  9, novembre 1956, dans Internationale situationniste, Allia, Paris, 1985, p. 312. ».

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« Trajets pendant un an d’une jeune fille du XVIe arrondissement » par Paul Henry Chombart de Lauwe, 1952[2. Paul Henry Chombart de Lauwe, Paris et l’agglomération parisienne, Volume 1, Presses universitaires de France, Paris, 1952, p. 106.].

L’objectivation cartographique d’une forme de vie servait ici de point de départ à une critique poétique et politique de la vie quotidienne – critique de son étroitesse, de ses routines, et de la réduction du monde vécu dont celles-ci sont solidaires. Debord concluait : « Il n’est pas douteux que de tels schémas, exemples d’une poésie moderne susceptible d’entraîner de vives réactions affectives – dans ce cas l’indignation qu’il soit possible de vivre de la sorte – […] ne doivent servir aux progrès de la dérive [3. Debord, op. cit.]. »

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Des créateurs de San Francisco proposent aujourd’hui d’étranges bijoux. Ce sont des petits médaillons aux formes géométriques, comme des toiles d’araignées ou des structures cristallines. Leurs motifs sont en réalité ceux de vos déplacements. Meshu – c’est le nom de cette petite entreprise d’orfèvrerie d’un nouveau genre – puise dans les données de géolocalisation collectées par votre smartphone pour en extraire la carte schématique de vos pérégrinations. C’est ce graphe, la visualisation de vos données chronospatiales, qui sert de patron pour découper, dans du métal ou dans du bois, votre pendentif personnalisé.

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La carte des trajets d’un individu à San Francisco, convertie en pendentif par Meshu[4. <thecreatorsproject.vice.com/blog/turn-your-foursquare-check-in-data-into-jewelry>.]

L’historique spatialisé de vos déplacements devient ainsi un signe cryptique que vous pouvez arborer en guise d’ornement. C’est aussi votre emblème, l’expression d’un nouvel art du portrait.

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En tant qu’objets culturels, ces graphes sont à rapprocher d’un de leurs ancêtres : le portrait « à la silhouette » de la fin du XVIIIe siècle. Avec l’invention de la « machine sûre et commode pour tirer les silhouettes » de Johann Kaspar Lavater, le profil en ombre chinoise proliféra comme un objet d’engouement populaire, une véritable mode qui véhiculait des codes esthétiques inédits pour la présentation de soi, mais aussi de nouveaux supports pour un savoir anthropologique qui prétendait déchiffrer les traits de la personnalité à partir des lignes de la tête.

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Un profil-silhouette de Lavater[5. Johann Caspar Lavater, L’art de connaître les hommes par la physionomie, Prudhomme, Paris, 1806 (frontispice).].

Le profil chronospatial partage avec l’ancien profil skiagraphique – du grec « dessin de l’ombre » ou « écriture de l’ombre » – la polyvalence de ses usages. La différence est bien sûr que le tracé se détourne ici du contour morphologique du corps pour se focaliser sur les lignes imaginaires de ses mouvements. Le profil, dès lors, doit être entendu en un sens métaphorique : il n’épouse plus la forme statique d’un corps, mais celle, dynamique, de ses trajectoires[6. Ce qui ne veut évidemment pas dire par ailleurs que les logiques d’identification biométriques s’estomperaient en cédant la place à cette autre mode de représentation – loin de là.]. C’est ce genre de corps schématique qui forme ici le sujet de mes investigations.

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Depuis le XIXe siècle, les paléontologues opèrent une distinction éclairante entre les corps fossiles et les traces fossiles (body fossils/trace fossils) : « En traitant des empreintes, des moules, des contre-empreintes, écrit Alcide d’Orbigny en 1849, nous n’avons parlé que de traces organiques fossiles des parties solides des animaux enfouis dans les couches ; mais il est d’autres vestiges fossiles laissés par les corps vivants sur les sédiments non consolidés, et qui se rapportent moins à ces parties solides des corps qu’aux habitudes vitales et physiologiques de ceux-ci. Il s’agit d’empreintes de pas d’animaux, de sillons, de cannelures, de bourrelets, laissés par les organes de mouvement des animaux marcheurs et nageurs[7. Alcide d’Orbigny, Cours élémentaire de paléontologie et de géologie stratigraphiques, Premier volume, Masson, Paris, 1849, p. 27.].  » Edward Hitchcock a baptisé ce genre de fossiles « ichnites ». En allemand, on les nomme aussi Lebenspurren : traces de vie ou « vestiges fossiles de vie ».

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Empreintes fossiles découvertes à Gill, Massachussetts au XIXe siècle[8. Planche tirée de Edward Hitchcock, Elementary Geology, New York, Ivison and Phinney, 1855, p. 187.].

Tandis que le moulage d’un corps mort, prisonnier de l’argile, offre le décalque d’un solide avec ses volumes et ses textures, une série d’empreintes trouvées au sol ne fournit qu’un relevé de ses mouvements. En ce second cas, l’impression n’a pas été simultanée mais successive. La trace d’activité est une précipitation d’événements successifs dans la simultanéité d’un espace, sa solidification durable sur le plan d’une surface d’inscription. C’est l’image d’une durée spatialisée.

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En 1790, Kant écrivait : « Toute forme des objets de sens […] est ou bien figure ou bien jeu ; et, dans ce dernier cas, ou bien jeu des figures (dans l’espace : la mimique et la danse) ou bien simple jeu des sensations (dans le temps) [9. Kant, Critique de la faculté de juger, Vrin, Paris, 1993, p. 91.]. » La forme d’une danse, ou plus généralement d’un mouvement perçu, n’est pas celle d’une chose, avec ses contours fixes (la forme d’un vase). Elle est un « jeu de figures » qui ne peut authentiquement apparaître que dans une double différence d’espace et de temps.

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Deux planches illustrant des notations de pas de danse au XVIIIe siècle[10. Planches tirées de Kellom Tomlinson : The art of dancing explained by reading and figures (1735) voir <earlydance.org/content/6477-minuet>.].

À la même époque, on inventait la sténochorégraphie : système de notation chorégraphiques. Dans les traités correspondants, une danse se présentait sous l’aspect de phrases mouvementées écrites en un curieux langage symbolique. Sur l’espace de la feuille, elles cheminaient sous l’axe chronologique horizontal de la partition musicale. Le tracé du jeu de formes n’était plus un simple relevé. Il devenait un script qui ne transcrivait l’activité que pour mieux la diriger en pratique.

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Dans les années 1910, deux disciples de Taylor[11. Frederick Winslow Taylor (1856-1915), ingénieur américain, promoteur le plus connu de l’organisation scientifique du travail et du management scientifique : le taylorisme.], Lilian et Frank B. Gilbreth, mirent au point un dispositif qu’ils appelèrent le « chronocyclographe ». Après avoir fixé de petites ampoules électriques aux mains d’un travailleur, ils le photographiaient, en durée d’exposition longue, en train d’effectuer sa tâche. Ils obtenaient ainsi une image représentant « la trajectoire continue d’un cycle de mouvements[12. Frank Bunker Gilbreth, Lillian Moller Gilbreth, Applied Motion Study : A Collection of Papers On the Efficient Method to Industrial Preparedness, Sturgis and Walton, New York, 1917, p. 46.] » apparaissant en lignes blanches sur l’émulsion photographique.

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Lilian et Frank Gilbreth, « Étude sur le mouvement efficient », vers 1914[13. Photographie tirée du fonds du National Museum of American History, Behring Center, Division of Work and Industry Collection.].

« Une bonne manière d’illustrer la façon dont un modèle de mouvement nous permet de le visualiser est de le comparer au sillage que laisse un paquebot sur l’océan », expliquait alors un jeune ingénieur enthousiaste[14. Gilbreth, op. cit., p. 207.]. De façon plus générale, les différentes techniques dont je traite ici ont en commun d’être des façons de capturer des sillages ou d’adjoindre des effets de traînes plus ou moins durables à des activités qui n’en ont pas nécessairement de façon spontanée[15. Sur ces notions, voir Georges Didi-Huberman, Phalènes, Éditions de Minuit, Paris 2013.].

En ce cas, spécifiquement, la tâche d’extraction de la trajectoire est confiée à la photographie, ou plus précisément à la chronophotographie : en traitant la source lumineuse comme une « encre spatio-temporelle  », les procédés chronophotographiques « constituent en quelque sorte des bougés, des “traînes” dirait Didi-Huberman, dans le sens où elles laissent apparaître un déplacement du mobile par sa présence étendue en différents points de l’image, paraissant ainsi simultanés[16. Caroline Chik, L’image paradoxale, Fixité et mouvement, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve-d’Ascq, 2011, p. 90.] ». On rend ainsi visible l’invisible. Mais il est également vrai que ce procédé de visualisation recouvre une opération concomitante d’invisibilisation ou d’effacement. Sur le cliché des Gilbreth, le corps du travailleur se floute en un halo indistinct à l’arrière-plan. Le corps disparait littéralement derrière les lignes de son geste. Du corps évanescent, il ne reste plus que le fossile éblouissant de ses mouvements passés.

Michel Foucault a montré que les dispositifs disciplinaires des XVIIIe et XIXe siècles mobilisaient « une sorte de schéma anatomo-chronologique du comportement[17. Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, Paris, 1975, p. 153.] ». Mais ce n’est plus exactement ce dont il s’agit ici. Si le schéma est toujours en un sens chronologique (et même chronospatial), il n’est plus anatomique. Du corps vivant du travailleur, on ne retient plus que « l’orbite du mouvement [18. Gilbreth, op. cit., p. 46.] ». Une « orbite » – la métaphore est instructive : on passe pour ainsi dire d’une anatomie à une micro-astronomie du geste productif, où les lueurs des petites ampoules électriques auraient remplacé celles des astres, quoique pour un tout autre genre d’étude.

Or ces orbites, il ne s’agit pas seulement de les visualiser, mais aussi de les modéliser pour mieux les transformer. Si on analyse les trajectoires de mouvement, c’est afin de les épurer, de les débarrasser de leurs détours inutiles : principe « d’élimination des déchets [19. Ibid., p. 130.] ». La modélisation est un prélude à la standardisation : « En comparant de tels graphes ou modèles montrant les trajectoires de différents opérateurs en train de faire le même genre de travail, il est possible d’en déduire quelle est la méthode la plus efficiente et de l’ériger en standard [20. Ibid., p. 91.]. » La méthode, étymologiquement, c’est le chemin à suivre. Le standard, c’est le chemin le plus court, le plus économique[21. Le standard est non seulement le meilleur itinéraire gestuel en termes de productivité pour une activité donnée, mais aussi une norme transférable. En consultant une sorte de répertoire des gestes efficaces, on pourra, dans une logique de benchmarking avant la lettre, exporter d’un métier ou d’une profession à un autre le segment de geste le plus économe. Ibid. p. 92.].

Les Gilbreth sculptent aussi ces modèles de mouvement en trois dimensions avec du fil de fer et s’en servent « pour apprendre la trajectoire du mouvement [22. Ibid. p. 125.] » aux opérateurs. Le geste du travailleur, redessiné en laboratoire, retourne dans l’atelier sous forme modifiée – cette fois comme un fil conducteur auquel les corps productifs doivent conformer leur danse.

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Au milieu des années 1960, un chercheur de l’Académie soviétique des sciences, Alfred Yarbus, publia un livre qui révolutionna l’étude de la vision[23. Alfred Yarbus, Eye Movements and vision, Plenum press, New York, 1967.]. Pour ses expériences, il avait utilisé une machine perfectionnée, un peu comme cet appareil où l’on pose le menton dans un cabinet ophtalmologique, mais équipé de caméras. Ayant enregistré les micromouvements des yeux, il pouvait ensuite retracer le parcours rapide qu’effectue inconsciemment un sujet lorsqu’il pose le regard sur un tableau. Ces dessins, avec leurs saccades et leurs points de fixation, ressemblent beaucoup aux photographies des Gilbreth. Ce sont eux aussi des sortes de cartes de gestes, mais de gestes oculaires, où l’objet de la visualisation n’est autre que l’acte même de voir[24. Voir à ce propos le travail de l’artiste Julien Prévieux, « Esthétique des statistiques » dans Statactivisme : Comment lutter avec des nombres, Isabelle Bruno, Emmanuel Didier, Julien Prévieux (dir.), éd. Zones/La Découverte, Paris, 2014, <www.previeux.net/html/textes/statact.html>.].

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Alfred Yarbus, Traces des mouvements des yeux d’un sujet en train de regarder un tableau [25. Yarbus, op. cit., p. 174.].

Les technologies d’eye-tracking sont aujourd’hui mobilisées par la recherche marketing. À l’âge de l’économie de l’attention, on scrute méthodiquement le regard de l’utilisateur ou du client afin de mieux le capter. On produit ainsi des « cartes thermiques » des mouvements des yeux qui permettent de faire des « tests d’usabilité » et de choisir la design route la plus efficace pour un graphisme donné.

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Analyse du regard posé sur une page web par Eye tracking heat map[26. <blog.normalmodes.com/blog/2009/09/28/eye-tracking-heatmap-gallery-a-preview-discussion-of-ui-considerations>. ].

Cette méthode d’analyse s’applique au design des pages web, au packaging des produits, mais aussi à l’architecture même des espaces de vente. Certains magasins couplent aujourd’hui les vidéos de leurs caméras de surveillance au signal des smartphones captés sur leur réseau wifi afin de retracer les déambulations de leurs clients[27. Voir Stephanie Clifford, Quentin Hardy, « Big Data Hits Real Life », New York Times, 14/07/2013, <www.nytimes.com/2013/07/15/business/attention-shopper-stores-are-tracking-your-cell.html?pagewanted=all&_r=0>.]. Dans l’espace physique, le client est un œil, mais un œil qui a des jambes. En fonction des données comportementales ainsi recueillies, on pourra reconfigurer la disposition de l’espace de vente afin d’optimiser ses propriétés de capture de l’attention.

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Capture d’écran : dispositif de tracking de la clientèle dans un magasin américain[28. Capture d’écran de la video « Big Data Hits Real Life » par Erica Berenstein, site internet du New York Times, 14/07/2013, <www.nytimes.com/video/business/100000002206849/big-data-hits-real-life.html>.].

Malgré la ressemblance entre ces graphes et ceux des Gilbreth, le type de normativité à l’œuvre n’est pas le même. Le rapport salarial est structuré par un rapport de contrainte qui donne fondamentalement à la norme une valeur de commandement. Dans la sphère marchande, c’est par des moyens plus détournés qu’un schème d’activité se trouve prescrit à des corps. En ce cas, la stratégie consiste à redessiner l’espace du visible afin d’orienter et d’aimanter les mobilités oculaires et corporelles selon des itinéraires de navigation préétablis. Cette normativité procède selon des tactiques de captation par design.

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Au début des années 1960, des éthologues américains se mirent à utiliser de nouveaux transmetteurs radio afin d’étudier les déplacements d’animaux sauvages. Ces appareils, fixés sur le corps de lapins à queue blanche ou de cerfs de Virginie, permettaient de connaître leur position et de retracer leurs itinéraires[29. Voir par exemple John R. Tester, Dwain W. Warner and William W.
Cochran, « A Radio-Tracking System for Studying Movements of Deer » dans The Journal of Wildlife Management Vol. 28, Nº  1 (Janv., 1964), pp. 42-45.]. Face à la masse de données rapidement produite par de tels systèmes de radio-tracking, on s’attela aussi, avec les moyens de l’époque, à concevoir des programmes informatiques capables de convertir automatiquement ces données en cartes.

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Carte des déplacements du lièvre nº 201 entre le 3 et 4 mai 1964[30. Planche tirée de Donald B. Siniff and John R. Tester, « Biotelemetry », BioScience, Vol. 15, Nº  2, (Févr.., 1965), pp. 104-108, p. 107.].

L’essor des technologies de télémétrie inspira également d’autres disciplines. En 1964, à Harvard, Ralph Schwitzgebel, épaulé par son frère jumeau Robert, comme lui psychologue du comportement, mit au point un « système de supervision comportementale équipé d’un bracelet émetteur ». Cet appareil, testé sur de « jeunes délinquants », annonçait le bracelet électronique ensuite adopté par le système pénal. On rêvait de remplacer les vieilles techniques d’enfermement par de nouvelles technologies de contrôle en milieu ouvert. Les jumeaux imaginèrent à cette fin un petit appareil portatif capable d’enregistrer et de transmettre par radio diverses données comportementales, dont la position géographique du porteur, mais aussi des informations sur son « pouls, ses ondes cérébrales, sa consommation d’alcool, et autres faits physiologiques »[31. « Anthropotelemetry : Dr. Schwitzgebel’s Machine », Harvard Law Review, Vol. 80, Nº   2 (Déc., 1966), pp. 403-421, p. 409.]. Si les capteurs du mouchard électronique signalaient un comportement à risque, on pouvait localiser l’individu et, au besoin, intervenir de façon préventive.

Mais ce qui motivait cette invention était aussi, très profondément, de l’ordre d’une libido sciendi[32. Libido sciendi : désir de connaître.]. En automatisant la collecte à distance de données comportementales, le bracelet électronique allait permettre aux sciences du comportement de disposer en continu de masses de renseignements détaillés sur les faits et gestes de la vie quotidienne. Pourquoi le psychologue ne pouvait-il pas lui aussi se brancher, comme l’éthologue, sur son propre réseau de colliers-transpondeurs placés sur le corps d’animaux humains ? Cet art de la mesure à distance appliqué aux conduites humaines fut baptisé « anthropotélémétrie ».

La tâche de collecte qui devait être confiée à des capteurs spéciaux est aujourd’hui en grande partie accomplie par des individus qui auto-documentent leurs propres activités dans un contexte de traçabilité généralisée. Tom MacWright est un ingénieur en systèmes d’information géographique. Il est aussi, à ses heures perdues, un coureur amateur. Il a récemment créé une application qui lui permet de visualiser à la fois le chemin qu’il parcourt dans la ville et les variations de son rythme cardiaque durant l’effort.

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Visualisation des données correspondant aux itinéraires de course et aux pulsations cardiaques de Tom MacWright (l’accélération du pouls est signalée sur le tracé par les variations de l’intensité de la couleur bleu)[33. <www.macwright.org/running>].

Cette carte illustre un principe important, celui de la « fusion des données » (datafusion) : des données glanées à partir de sources hétérogènes peuvent être épinglées sur un même corps schématique chronospatial. Il suffit pour cela que ces informations aient été préalablement référencées selon des coordonnées spatio-temporelles.

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Toujours dans les années 1960, un courant très novateur de la géographie humaine entreprit de révolutionner sa discipline : c’était le projet de la chronogéographie (time-geography). L’idée fondamentale était que l’on pouvait rendre compte des vies humaines en les traitant comme des trajectoires (paths) dans l’espace-temps. Cela impliquait entre autres choses d’inventer des cartes d’un nouveau genre, des cartes qui intégreraient le temps à l’espace. Torsten Hägerstrand, l’un des pères fondateurs de cette méthodologie, en résumait ainsi les postulats : « Dans l’espace-temps, l’individu décrit une trajectoire (path) […]. Le concept de trajectoire de vie (ou de trajectoire intermédiaire, comme par exemple la trajectoire d’une journée, la trajectoire d’une semaine, etc.) peut aisément être exposé graphiquement à condition de replier l’espace tridimensionnel sur […] une île plate à deux dimensions, et d’introduire un axe perpendiculaire afin de représenter le temps[34. Torsten Hägerstrand, « What about people in regional science ? », Papers of the Regional Science Association, Volume 24 (1), 1970, pp. 6–21, p. 10.]. »

Voici un premier exemple de ce genre de représentation tridimensionnelle, rudimentaire encore. Sur une carte en relief ont été fichées des tiges verticales sur lesquelles on enroule un fil qui figure l’itinéraire d’un individu au cours d’une période donnée :

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Modélisation chrono-géographique des activités d’un individu[35. Tiré de B. Lenntorp, « A Time-Geographic Simulation Model of Individual Activity Programmes » dans T. Carlstein, D. Parkes and N. Thrift (éd.), Human activity and time geography, London, Edward Arnold, 1978, pp. 162-180.].

Ce genre de représentation cartographique a aujourd’hui été intégré à de puissants systèmes d’information géographique utilisés pour conduire des études d’« analyse géo-visuelle ».

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Visualisation des trajectoires chrono-spatiales et des activités individuelles dans le logiciel ArcGIS[36. Capture d’écran d’un graphe chronospatial obtenu avec le module de visualisation 3D ArcScene du logiciel ArcGIS de la société américaine ESRI : <web.utk.edu/~sshaw/NSF-Project-Website/pages/activities.html>.].

Comme le souligne Mark Monmonier, ce genre d’objet est fondamentalement « de la cartographie (mapping) plutôt que de simples cartes (maps), dans la mesure où la cartographie ne se réduit pas à des cartes statiques imprimées sur du papier ou affichées sur des écrans d’ordinateurs. Dans les nouvelles cartographies de la surveillance, les cartes que l’on a sous les yeux ont moins d’importance que les systèmes spatiaux qui stockent et qui intègrent un ensemble de faits concernant les endroits où nous vivons et où nous travaillons[37. Mark Monmonier, Spying with Maps: Surveillance Technologies and the Future of Privacy , University of Chicago Press, Chicago, 2004, p. 1.] ».

Les instruments de la chronogéographie élaborés dans les années 1960 avaient surtout été pensés comme des moyens de planification urbaine et sociale associés à des visées politiques réformistes. Aujourd’hui, de nouvelles fonctions, bien moins bienveillantes, leur sont de plus en plus assignées. Le postulat fondamental de la time-geography, selon lequel « les biographies individuelles peuvent être suivies et retracées comme des “trajectoires dans l’espace-temps” [38. David Harvey, The condition of postmodernity, Wiley-Blackwell, London, 1991, p. 211.] » est en effet actuellement en passe de devenir le soubassement épistémologique de toutes les autres pratiques de pouvoir.

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Depuis 2010, les plus hautes autorités du renseignement états-unien ont édicté les principes d’un nouveau paradigme. C’est la doctrine du « Renseignement fondé sur l’activité (Activity Based Intelligence  – ABI) » élaborée sous l’égide de la sœur siamoise mais encore méconnue de la NSA, la National Geospatial Intelligence Agency (NGA)[39. La NGA ou Agence nationale géospatiale est l’agence de renseignement américaine chargée de la collecte et de l’analyse de l’imagerie, par contraste avec la NSA, historiquement centrée sur les signaux électromagnétiques.]. Les théoriciens du renseignement décrivent ce tournant comme la conversion à une nouvelle philosophie, à une nouvelle méthode de connaissance.

Comme le résume le géographe Derek Gregory, il s’agit de « suivre plusieurs individus à travers différents réseaux sociaux, afin d’établir une forme ou un “schéma de vie” (pattern of life), conformément au paradigme du “Renseignement fondé sur l’activité” qui forme aujourd’hui le cœur de la doctrine contre-insurrectionnelle[40. Derek Gregory, « Lines of descent », Open democracy, 8 novembre 2011, <www.opendemocracy.net/derek-gregory/lines-of-descent>. Sur les patterns of life, on se reportera à l’article de Derek Gregory publié dans Radical Philosophy et traduit dans le numéro Marabout de Jef Klak « Géographies du drone » et au livre Théorie du drone, Grégoire Chamayou, éd. La Fabrique.] ». Gregory le décrit de façon très évocatrice comme « une sorte de rythmanalyse militarisée, et même comme une géographie du temps, armée jusqu’aux dents », fondée sur l’usage de programmes qui « fusionnent et visualisent des données géo-spatiales et temporelles que le renseignement collecte à partir de sources multiples (“en combinant le où, le quand et le qui”) en les disposant dans un cadre tridimensionnel qui reprend les diagrammes standards de la chronogéographie développée par le géographe suédois Torsten Hägerstrand dans les années 1960 et 1970 [41. Derek Gregory, « From a view to a kill: drones and late modern war », Theory, culture and society, 28 (6) (2011), pp. 188-215, p. 195 et 208.]. »

Cette méthodologie se fonde entre autres choses sur un usage du datamining[42. Datamining : forage ou prospection de données. Le terme désigne un ensemble de méthodes informatiques visant à extraire du savoir pertinent à partir de masses de données brutes.] appliqué à des trajectoires de mouvements afin de découvrir, au sein de gigantesques pelotes de trajets, des periodic patterns ou des « signatures » correspondant à des segments d’habitudes caractéristiques. Au-delà d’un relevé des différents itinéraires singuliers, on vise ici autre chose : l’extraction progressive de schèmes d’activité. Les traits de trajets régulièrement empruntés s’épaississent alors progressivement à l’écran, tout comme les itinéraires fréquemment parcourus par les bêtes d’un troupeau creusent leurs sillons dans l’herbe d’un pré.

Voici, à titre d’exemple, l’une des cartes produites par un module d’Activity Based Intelligence élaboré par des ingénieurs de Lockheed Martin et testé sur les trajets de taxis d’une ville américaine :

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Réseau spatial et nodes (nœuds) détectés dans les données de circulation d’une flotte de taxis[43. Ray Rimey,Jim Record, Dan Keefe, Levi Kennedy, Chris Cramer, « Network Exploitation Using WAMI Tracks », Defense Transformation and Net-Centric Systems, 27-28 avril 2011, Orlando. ].

Mais ce qui vaut pour des courses de taxis peut bien sûr s’appliquer à d’autres objets, dont les trajets piétonniers de villageois irakiens scrutés par la caméra d’un drone :

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Analyse des déplacements piétonniers près d’Al Mahmudiyah, en Irak[44. Ibid.].

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À l’origine, la chronogéographie naît d’un refus de la prédominance des méthodes strictement statistiques en sciences sociales. Lorsque l’on se contente de décrire la réalité sociale par des agrégats de grands nombres, tels que fournis par exemple par un recensement, regrettait Hägerstrand, « on considère la population comme étant faite de “dividuels’’ plutôt que d’individus[45. Hägertsrand, op. cit., p. 9.] ». Des agrégats statistiques tels que le PIB ou les tranches de revenus ne nous donnent pas accès à un savoir primaire sur des individus, mais seulement, de façon indirecte, à des êtres statistiques que l’on reconstruit comme des fractions d’un nombre global.

La chronogéographie prétendait au contraire repartir des individus tels qu’ils existent de façon continue en tant que points physiques affectés de trajectoires spatio-temporelles. La conviction était qu’entre le travail du biographe et celui du statisticien, «  il y a une zone entre chien et loup à explorer, où l’idée fondamentale est que les gens conservent leur identité dans le temps […] et que les agrégats de comportement n’échappent pas non plus à la règle[46. Ibid., p. 9] ». En d’autres termes, comme le résume le géographe Nigel Thrift, la chronogéographie partait d’un principe méthodologique d’« indivisibilité de l’être humain[47. Nigel Thrift, An introduction to time geography, Institute of British geographers, London, 1977, p. 6.] ». Ce qui était alors proposé aux sciences sociales, c’était de rebâtir des agrégats de données à partir de la granularité insécable d’individus dont la « corporéité vivante » pouvait être schématiquement saisie par des trajectoires traçables et mesurables dans l’espace-temps.

Il est frappant que, pour exprimer cette idée, Hägerstrand ait recouru à un vocabulaire que Deleuze emploie à son tour plus de vingt ans plus tard afin de caractériser ce qu’il appelle les « sociétés de contrôle » : « On ne se trouve plus, diagnostique le philosophe, devant le couple masse-individu. Les individus sont devenus des “dividuels”, et les masses, des échantillons, des données[48. Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », Pourparlers, Les Éditions de Minuit, Paris, 1990, pp. 240-247, p. 244.] ». D’un côté, il y aurait les sociétés de discipline, structurées par un rapport entre individu et masse, et, de l’autre, des sociétés de contrôle, articulées sur le couple dividuel/base de données. D’un côté, des institutions d’enfermement, de l’autre, des dispositifs de contrôle déployés dans des milieux ouverts. D’un côté, la signature et le matricule pris comme signes de l’individualité disciplinaire, et, de l’autre, le chiffre et le mot de passe pris comme sésames pour les portiques du contrôle…

Cette distinction notionnelle entre dividuel et individuel, Hägerstrand et Deleuze l’avaient tous deux empruntée aux recherches sur la forme que le peintre Paul Klee avait entrepris dans l’entre-deux-guerres. Elle se schématisait pour lui de la façon suivante :

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Dividuel (1) et individuel (2) selon Klee[49. « Formal analysis of 1935/3 : Grid dance », Paul Klee, Notebooks, Volume 2, The nature of nature, Lund Humphries, London, 1973, p. 284. (Ces figures explicatives sont en fait dues à l’éditeur du volume, Jürg Spiller).].

L’individuel s’illustre par une figure linéaire, celle d’un corps (figure 2). Elle se définit négativement comme ce dont on ne peut retrancher une partie sans détruire le tout, sans le rendre méconnaissable. En ce sens, l’individuel est d’abord un indivisible : sa division aurait pour effet, par mutilation, d’en détruire l’unité organique constitutive. Le dividuel se signale au contraire par sa divisibilité. Divisez ou découpez les lignes de la figure 1, retranchez-en une ou plusieurs, le motif ne se dissoudra pas pour autant. Il demeurera malgré sa partition. C’est la différence entre le motif d’une tapisserie, aux rythmes répétitifs, et le dessin de la forme organique d’un corps.

Ce que dit Hägerstrand, au début des années 1970, sur le mode d’une prescription de méthode, c’est en substance qu’il faut passer de (1) à (2), c’est-à-dire remplacer, au titre d’élément de base du savoir, la dividualité statistique par l’individualité chronospatiale.

Ce que dit Deleuze à la fin des années 1990, mais sur le mode cette fois d’un diagnostic historique et politique, c’est que nous serions en partie en train de passer de (2) à (1) – c’est-à-dire qu’à d’anciennes machines de pouvoir centrées sur l’individualité (isolable et aux contours déterminés) se substitueraient de nouvelles, dont l’objet serait le « dividuel » (sans cesse subdivisé et sur lequel on peut donc démultiplier les points de contrôle).

Mais qu’advient-il du diagnostic de Deleuze lorsque le postulat de base de la chronogéographie, à savoir fonder l’agrégation des données sur une indexation individuelle de trajectoires chronospatiales, se généralise au point de devenir le socle opérationnel effectif de toute une série de pratiques de pouvoir ?

Ce que l’on obtient alors, c’est, en première analyse, tout autre chose que du dividuel – au contraire même : des individualités chrono-géographiques prises comme objets à la fois de connaissance et d’intervention. Comme l’explique Derek Gregory, l’usage actuel de « divers moyens électroniques pour identifier, traquer et localiser » des cibles constitue en réalité un processus de « production technique d’individus comme artefacts et algorithmes »[50. <geographicalimaginations.com/tag/glenn-greenwald>]. Si Gregory a raison d’y voir un mode d’individuation spécifique, la question reste de savoir comment le caractériser conceptuellement.

L’une des difficultés est que cela cadre mal avec la catégorie d’individualisation disciplinaire rappelée par Deleuze dans son « Post-scriptum » : les technologies en question se déploient certes dans des milieux ouverts, et ceci, elles le partagent avec le modèle du contrôle, mais, dans le même temps, elles se focalisent aussi sur la recherche de « signatures » – c’est-à-dire, à en croire Deleuze, sur l’un des signes de prédilection de la discipline. En outre, si ces procédures d’analyse se focalisent sur des individualités-trajectoires pensées comme des unités chronospatiales indivisibles, elles procèdent aussi par agrégation de données, par composition de matière dividuelle stockée dans des banques de données et traitée de façon algorithmique. En fait, elles ne se laissent subsumer sous aucune des deux grandes catégories proposées par Deleuze. Elles ne correspondent ni vraiment à l’individualisation de la discipline, ni vraiment à la « dividualisation » du contrôle.

Pour saisir ce à quoi l’on a affaire ici, je crois qu’il faut mobiliser une tierce figure, également présente chez Klee, celle d’une « synthèse dividuel-individuel[51. Ibid., p. 63.] » :

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La « danse de la grille » selon Klee[52. Klee, op. cit., p. 285.].

Dividuel et individuel ne s’opposent pas nécessairement, ils peuvent aussi se combiner. Cette troisième figure synthéthique se produit lorsque «  certaines activités engendrent des structure formelles définies qui, de façon observable, deviennent des individus[53. Ibid., p. 247.] », c’est-à-dire lorsque « les caractères structurels s’assemblent rythmiquement en une totalité individuelle[54. Ibid., p. 234.] ». La trame dividuelle mouvementée sur laquelle la figure linéaire de l’individualité se découpe en même temps qu’elle en définit le contour externe prend alors l’aspect d’une grille dansante.

L’objet du pouvoir n’est ici ni l’individu pris comme élément dans une masse, ni le dividuel pris comme chiffre dans une base de donnée, mais autre chose : des individualités-trajectoires tissées de dividualités statistiques et découpées sur une trame d’activités où elles se singularisent dans le temps comme des unités perceptibles.

La production de cette forme d’individualité ne relève pas de la discipline, pas non plus du contrôle, mais du ciblage dans ses formes les plus contemporaines. Que celui-ci soit policier, militaire ou marchand, il partage les mêmes traits formels. Une hypothèse probable est qu’au-delà des sociétés de discipline ou de contrôle, nous entrions à présent dans des sociétés ciblées.

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Pour les spécialistes du renseignement militaire qui ont promu ce genre de méthodologies dans leur champ, l’espoir initial était, conformément à un modèle d’« Intelligence, de surveillance et de reconnaisssance (ISR) » hérité de la guerre froide, de parvenir à modéliser des « signatures » comportementales caractéristiques de formes de vies « terroristes ». Mais cette ambition se heurte à (au moins) un problème épistémologique fondamental. Dans des contextes « où les “mauvais” éléments ressemblent comme deux gouttes d’eau aux “bons” [55. Mark Phillips, « A brief overview of ABI and Human Domain Analytics », Trajectory Magazine, 2012. <trajectorymagazine.com/web-exclusives/item/1369-human-domain-analytics.html>. ] », les cibles sont dépourvues de signature claire permettant leur détection directe.

Or, ceci, les spécialistes du renseignement ne l’ignorent pas. À telle enseigne qu’ils présentent aujourd’hui le paradigme du Renseignement fondé sur l’activité comme une tentative pour surmonter cet obstacle : « Dans des environnements où il n’existe aucune différence visuelle entre ami et ennemi, c’est par leurs actions que les ennemis se rendent visibles[56. Edwin Tse, « Activity Based Intelligence Challenges », Northrop Grumman, IMSC Spring Retreat, 7 mars 2013.]. » Et c’est cette tâche-là, établir la distinction entre ami et ennemi, que l’on espère derechef pouvoir confier à des algorithmes.

Dans les discours de la méthode qu’ils rédigent, la formulation du problème prend des tournures quasi-métaphysiques. Le mystère est le suivant : comment découvrir des « inconnus inconnus[57. Ibid.]  » (sic) ? Un inconnu connu est un individu dont on ignore l’identité singulière, l’état civil, mais dont les attributs repérables correspondent à un type répertorié. Un inconnu inconnu est celui qui échappe à la fois à une identification singulière et à une identification générique : on ne sait ni qui il est (on ignore son nom, voire son visage), ni ce qu’il est (son profil d’activité ne correspond pas à ceux déjà catalogués).

La solution vers laquelle on se tourne alors est d’une certaine manière comprise dans l’énoncé du problème : pour pouvoir repérer des formes inconnues, il faut logiquement déjà disposer d’un répertoire de formes connues. L’idée est donc de cerner le typique pour repérer l’atypique. On développe alors des « schémas de vie (patterns of life) permettant d’identifier les activités normales et les activités anormales[58. « From data to decisions III », IBM Center for the Business of Government, nov. 2013, p. 32. <govexec.com/media/gbc/docs/pdfs_edit/111213cc1.pdf>. Ce qui implique, soit dit en passant d’étendre tendanciellement ce genre de surveillance ou de dataveillance renforcée à toutes les activités et à toutes les vies.] ».

Dans un tel modèle, en « accumulant des tracés dans le temps », on peut par exemple « modéliser les mouvements des piétons et détecter des anomalies par rapport à des tendances comportementales apprises[59. Kevin Streib, Matt Nedrich, Karthik Sankaranarayanan James W. Davis « Interactive Visualization and Behavior Analysis for Video Surveillance », SIAM Data Mining International Conference on datamining, Columbus, Ohio, 2010.] ». Une fois que l’on a par exemple identifié les itinéraires « normaux » d’un porteur de plateau-repas dans une cantine, on peut par contraste voir émerger un certain nombre de trajectoires aberrantes :

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Modélisation des trajets normaux et détection des conduites anormales dans une cantine[60. Richard.O. Lane, Keith.D. Copsey, Acte de conférence « Track anomaly detection with rhythm of life and bulk activity modeling », Information Fusion (FUSION), 2012, 15th International Conference.].

Mais, au-delà des tests conduits en espace confiné, l’objectif est de déployer ces méthodologies de tri comportemental au sein de programmes de « Détection des anomalies à grande échelle » :

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Détection d’anomalies par analyse de signatures comportementales[61. Brett Borghetti, « Anomaly Detection Through Behavior Signatures », ISRCS Briefing, 10/08/2010. Dans cette présentation réalisée dans le cadre de l’Institut technologique de l’Air Force, un ingénieur expose les principes de la détection des anomalies comportementale par analyse d’imagerie video. <secure.inl.gov/isrcs2010/docs/abstracts/Borghetti.pdf>.].

La définition du « normal » dont ces systèmes disposent est purement empirique : elle est apprise par la machine sur la base de relevés de fréquences et de répétitions. Et c’est un écart avec de tels schémas de régularité – une anomalie plutôt qu’une anormalité – qui déclenchera des « alertes de comportement anormal » s’affichant en teintes rouge orangé sur l’écran de l’analyste.

L’un des problèmes classiques, avec ce genre de conception de la normalité, c’est que l’« on devra nécessairement, comme l’expliquait en son temps le philosophe et médecin Georges Canguilhem, tenir pour anormal – c’est-à-dire, croit-on, pathologique – tout individu anomal (porteur d’anomalies), c’est-à-dire aberrant par rapport à un type statistiquement défini[62. Georges Canguilhem, « Le normal et le pathologique », dans La connaissance de la vie, Vrin, Paris, 1992, p. 208.] ». Alors qu’un écart singulier peut être interprété de diverses manières, par exemple « comme un échec ou comme un essai, comme une faute ou comme une aventure[63. Ibid., p. 205.] », ce genre de dispositif paranoïaque va se mettre à le signaler comme une menace potentielle : « ALERTE ».

De façon assez ironique, c’est au sein même de sociétés dont l’idéologie dominante avait érigé en valeur sacrée la liberté individuelle de suivre sa propre way of life que la singularité d’un tel cheminement va finir par se signaler automatiquement comme suspecte. Mais il faut souligner que ceci ne repose plus, en l’occurrence, sur une logique disciplinaire. En utilisant des schémas chronospatiaux pour filtrer des comportements, ces dispositifs-là n’ont par eux-mêmes aucun modèle de conduite déterminé à imposer aux diverses vies qu’ils scrutent. Leur normativité sans norme est animée par une autre visée, par un autre genre d’appétit dévorant : repérer des écarts afin d’« acquérir des cibles », et ceci dans un mode de pensée où, les cibles étant inconnues, c’est l’inconnu qui devient cible. Une autre façon de le dire est que, dans de tels régimes de savoir et de pouvoir, une cible potentielle se signale fondamentalement comme une dérive.

 

Pour aller plus loin :

Bande annonce de Patterns of life par Julien Prévieux :

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En ligne sur le site de Jef Klak :

Géographies du drone. Les quatre lieux d’une guerre sans fontières, par Derek Gregory..
Traduction Émilien Bernard, avec le concours de Grégoire Chamayou, paru dans la revue anglaise Radical Philosophy 183 (janvier/février 2014)

Mortels algorithmes. Du code pénal au code létal, par Susan Schuppli.
Traduction Lucie Gerber, paru dans la revue Radical Philosophy 187 (sept/oct 2014).

 

Notes

1 Guy Debord, « Théorie de la dérive », Les lèvres nues, Nº  9, novembre 1956, dans Internationale situationniste, Allia, Paris, 1985, p. 312.