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« Aïoli ! » : fragments de Plaine en lutte

« Aïoli ! » : fragments de Plaine en lutte
Une semaine de résistances populaires contre la gentrification à Marseille

Déjà une semaine que les travaux ont commencé sur la Plaine, place populaire du centre-ville de Marseille livrée aux appétits gentrificateurs de la mairie. Face aux opposant·es, la police a déployé les grands et brutaux moyens pour protéger les visées de l’équipe municipale. Avec en point d’orgue la triste journée de mardi, qui a vu des dizaines d’arbres se faire tronçonner et les flics s’en donner à cœur joie. Mais la Plaine n’a pas dit son dernier mot. Loin de là. read more…

Judge Dredd’s not dead
Le gouvernement des Juges dans la méga-cité

Carlos Ezquerra nous a quitté la semaine dernière. RIP.

En 1977, deux ans après la mort du général Franco, le dessinateur espagnol avait imaginé l’uniforme aux larges épaulettes dorées de Judge Dredd, personnage phare des comics britanniques, évoluant dans un monde post-apocalyptique régi par un État policier ultra autoritaire. Plus de quarante ans après, l’implacable flic du futur opère toujours dans les BD et au cinéma ; une série TV est même en production. Alors que, selon un récent rapport de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), la police française n’a jamais autant tiré à balles réelles sur la population, le Juge Dredd et son permis de tuer sur place constituent-t-il un modèle pour la police moderne ? read more…

Brochettes à la sauvette
Vendre, vivre et courir à la gare de Saint-Denis

De septembre 2017 à juin 2018, la mairie de Saint-Denis (93) a mené de grandes manœuvres sur le parvis de la gare RER. L’ennemi à abattre ? Une foule de vendeurs et vendeuses à la sauvette, presque tou·tes sans-papiers, qui vendaient brochettes, parfums ou vêtements pour survivre. Un groupe d’habitant·es, pas mécontent·es de voir leurs rues déborder de vie, s’est peu à peu organisé pour soutenir celles et ceux que l’administration voulait chasser. Une histoire de courses-poursuites quotidiennes avec la police, de solidarité et de transformations urbaines qui continue aujourd’hui. read more…

Paroles à la barre : 4/4
Procès 8 juillet (2009-2018)

Crédits photos : Yann Lévy / Hans Lucas

Du 16 au 18 mai 2018 aura lieu le procès en appel de trois policiers condamnés pour avoir blessé six personnes à Montreuil le 8 juillet 2009, et mutilé l’une d’entre elles. Le collectif 8 juillet travaille depuis neuf ans à porter la vérité des violences subies sur la place publique. Surtout, il s’agit de montrer le fonctionnement devenu banal des forces de l’ordre dans les banlieues, les ZAD, les manifestations, les camps de réfugié·es ou le simple quotidien : entre brutalité froide et impunité systémique. Pour un rappel des faits et de la procédure qui a permis de faire passer en justice la police, on pourra lire sur le site de Jef Klak un long entretien avec les membres de ce collectif, composé de personnes blessé·es par la police et de soutiens. Aujourd’hui, avant le procès en appel, Jef Klak publie par paire les témoignages de la première instance et donne la parole au collectif 8 juillet.

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« Le 16 décembre 2016 au TGI de Bobigny, trois policiers ont été condamnés pour s’être adonné à une partie de Flash-Ball le soir du 8 juillet 2009 à Montreuil, et avoir blessé six personnes, mutilant l’un d’entre nous. Non contents des peines pour le moins symboliques dont ils ont écopé 1 Condamnations pour violence par personne dépositaire de l’autorité publique : 15 mois de prison avec sursis et 18 mois d’interdiction de port d’arme pour le gardien de la paix Le Gall, … Continue reading, les policiers ont fait appel, prolongeant encore une procédure sans fin.

Les sept années qui ont précédé ce premier procès, nous avons rencontré de nombreux collectifs constitués suite à une blessure, à un mort. Partageant nos histoires, nous avons acquis une connaissance précise des mécanismes de la violence policière. Nous avons les pleurs, mais aussi l’expérience, nous avons la rage, mais aussi le savoir. Nos vécus, nos luttes ont fait de nous des expert·es.

Le mercredi 24 et le jeudi 25 novembre 2016, c’est cette expertise sensible que nous avons convoquée à l’intérieur du tribunal. Il n’était plus question pour nous de demander la vérité, mais de la faire surgir depuis le réel de nos histoires, et de l’imposer là où elle est continuellement effacée et déniée. Treize personnes directement touchées par la violence policière sont venues témoigner à la barre, et voici deux de ces prises de parole… »

Collectif 8 juillet

*

Le procès aura lieu à la Cour d’appel de Paris, métro Cité, pôle 2 chambre 7, les après-midi du 16, 17, 18 Mai 2018.

Contact : huitjuillet (at) riseup.net

Voir tous les témoignages

11 février 2017 : près de 2000 personnes se sont rassemblées à Bobigny pour soutenir Théo et dénoncer les violences policières. Photo Yann Lévy / Hans Lucas

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« Il existe un hiatus énorme
entre la police et les quartiers populaires
 »

Omar Slaouti, Vérité et Justice pour Ali Ziri

Je suis enseignant. J’habite Argenteuil. C’est dans cette ville que M. Ali Ziri, âgé de 69 ans, est décédé suite à son interpellation par la police d’Argenteuil. Je viens témoigner aujourd’hui parce qu’au bout de sept ans de procédure, les conclusions ont créé beaucoup d’amertume dans ma ville – dans ces fameux quartiers populaires dont on parle souvent. Le verdict a été un non-lieu.

Un non-lieu ne veut rien dire en soi . Mais quand est écrit noir sur blanc: « La force dont a usé la police était proportionnée », un tel non-lieu signifie qu’il n’y a pas eu dysfonctionnement dans la technique d’interpellation de M. Ali Ziri, qu’il n’y a pas eu d’anomalie. Ce qui signifie mécaniquement que cette situation peut se renouveler.

Je voudrais préciser à la cour que cet homme âgé de 69 ans était retraité, et qu’il avait croisé ce jour-là un ami, âgé de 61 ans, également retraité et handicapé à 60 %. Ces deux messieurs avaient certainement bu plus que la moyenne. Leur véhicule n’allait pas tout droit. On les a donc interpellés. Jusque là rien d’anormal. Sauf que ces deux messieurs, alors qu’ils étaient menottés dans le dos, ont subi des coups. Ceci sans le moindre doute, comme en témoignent l’ensemble des stigmates sur le corps de M. Ali Ziri. 48 heures après son interpellation, il va décéder, et on retrouvera sur son corps 27 hématomes, dont un de 17 centimètres de diamètre au niveau dorso-lombaire.

L’affaire est classée sans suite très rapidement. La famille a porté plainte, et une nouvelle expertise médicale est demandée auprès de l’institut médico-légal. Le professeur Leconte, une sommité en la matière, fait le lien entre la technique d’immobilisation sur M. Ali Ziri dans le véhicule de police – une technique de pliage interdite en France depuis 2003 mais encore en usage dans la police française – et une hypoxie, une anoxie et secondairement, un arrêt cardiaque. Ceci est extrêmement important, parce que dans cette affaire, il va y avoir plusieurs expertises médicales. Sur quatre, trois d’entre elles vont confirmer une hypoxie suite à la technique d’immobilisation. La première, quant à elle, suppute une cardiomyopathie, comme le mettent souvent en avant les procureurs, par exemple dans l’affaire d’Adama Traoré [2. En juillet 2016, Adama Traoré meurt  à la gendarmerie de Persan, à la suite de son interpellation à Beaumont-sur-Oise. Deux expertises médico-légales de son corps ont lieu, contestant les marques de violences pourtant constatées par les pompiers l’ayant pris en charge, mais se contredisant quant à l’existence d’une cardiopathie à l’origine de sa mort. La demande de la famille d’une troisième contre-expertise a été rejetée par le juge d’instruction.]. Dans notre affaire, le juge d’instruction va conclure à un non-lieu, malgré le fait que les parties civiles, y compris le ministère public, ont demandé une enquête supplémentaire.

Il existe un hiatus énorme entre la police et les quartiers populaires. Les policier·es présent·es ici savent de quoi nous parlons. Les gens qui vivent dans des quartiers populaires savent aussi de quoi nous parlons. Ils le savent d’autant plus qu’ils le vivent au quotidien. Les policier·es ont voté à plus de 70% Front national aux dernières élections régionales. Il y a un problème structurel dans cette police, et dans ce pays. Mais c’est d’autant plus grave quand ça concerne la justice.

Dans l’affaire Ali Ziri, les parties civiles ont demandé quatre éléments supplémentaires pour pouvoir faire l’instruction à charge et à décharge : que le juge d’instruction entende personnellement les témoins, ainsi que les policiers impliqués dans l’arrestation, qu’il effectue une reconstitution, et enfin que puisse être visionnée en présence des témoins la caméra nº 7 située face au commissariat d’Argenteuil. Le juge d’instruction a répondu qu’il n’était pas question de visionner cet enregistrement en présence des témoins, parce que cela risquerait d’altérer leur sincérité. Or ces témoignages ne sont dans le dossier que sous forme de procès-verbaux établis par la police. Jamais le juge d’instruction n’a confronté les différents témoins. Peut-on juger de la fiabilité de ces témoignages lorsque seule la police enquête sur la police ? La Cour des comptes s’interrogeait déjà en 2010 sur la fonctionnalité de ce type de système.

La Cour d’appel confirme le non-lieu. Nous allons alors en Cour de cassation, qui conclut que la décision du juge d’instruction n’a pas été « légalement motivée ». Elle explique qu’il n’est pas normal que ces quatre demandes n’aient pas été accordées. Nous retournons donc à la Cour d’appel de Rennes, qui rend de nouveau un non-lieu, confirmé cette fois-ci par la Cour de cassation en février 2016. Nous avons depuis saisi la Cour européenne des droits de l’homme, qui vient de nous accorder la recevabilité de notre dossier. L’État français devra répondre des agissements de ces policiers.

Mais ce qui est important dans cette affaire est que nous avons eu à faire à une procédure particulièrement malhonnête de la part de ceux qui ont instruit ce dossier. On ne peut pas juger correctement une affaire à charge et à décharge, si on décide de rendre aveugle des caméras, si on décide de mettre de côté des pièces fondamentales pour la justice et la vérité, comme il est écrit sur de nombreux T-shirt en mémoire d’Adama Traoré ou Amine Bentounsi [3. En 2012, Amine Bentounsi, pour ne pas être retourné en prison après une permission, était tué d’une balle policière dans le dos à Noisy-le-Sec. Son meurtrier, le gardien de la paix Damien Saboundjian, affirmant avoir tiré en légitime défense, a été acquitté en première instance, mais condamné en Appel à cinq ans de prison avec sursis, notamment grâce à l’acharnement de sa sœur Amal, membre du collectif Urgence la police assassine.], ou de tous ceux et toutes celles mutilé·es par la police.

Les notions de vérité et de justice sont souvent clamées dans un mégaphone, sur une banderole, ou dans des manifestations. Elles marquent les manquements de la justice. Je tiens à dire qu’en tant qu’enseignant, j’ai affaire à ces populations de jeunes où l’aigreur est parfois très importante à l’égard des institutions. Mon rôle est un rôle de distanciation, je ne prends jamais position. Mais je témoigne personnellement, entre moi et moi, de ce ressentiment extrêmement fort que peuvent avoir des jeunes et des moins jeunes dans des quartiers populaires souvent délaissés, que certain·es rapprochent de véritables zones d’apartheid. Lorsque socialement on est mis de côté, et lorsque juridiquement, ni la police ni la justice ne peuvent être un recours pour garantir et obtenir une dignité égale pour tous, cela devient vraiment compliqué.

M. Ali Ziri était un ami de mon père. Je le dis avec une pointe d’émotion, car j’ai rarement vu mon père pleurer. Pour des milliards de raisons, liées notamment à son histoire personnelle. Mais ce jour-là, sans me regarder dans les yeux, par dignité, le regard embué, il m’a dit : « Ça recommence. » Dans la bouche de mon père, qui n’est franchement pas quelqu’un de particulièrement énervé, « Ça recommence » signifiait qu’il y a des relents qui remontent à une certaine idée de la police : celle qui jetait les Algériens dans la Seine le fameux 17 octobre 1961. Pour mon père, qui a 85 ans, c’était la référence.

Comment un monsieur de 69 ans et son ami de 61 ans, menottés dans le dos, ont pu constituer un quelconque danger à l’égard de ces trois policiers ? Il y a aujourd’hui un dysfonctionnement clairement établi de la police. La police s’organise, se structure. Les policier·es discutent entre eux. Les syndicats de police font parfois pression sur la police des polices. Ils sont même capables de manifester en dépit du droit. Amnesty International parle même de « policiers au dessus des lois ». La vraie question qui se pose est : dans quelle mesure la justice est-t-elle réellement indépendante des pressions policières ? Je le dis particulièrement pour ce juge d’instruction qui a décidé d’un non-lieu, alors que le procureur estimait qu’il fallait poursuivre l’enquête jusqu’au bout.

Ce sont ces dysfonctionnements qu’on vient aujourd’hui mettre en exergue. Et sans grande fierté, je vous dis que nous avons très peu d’espoir dans les affaires de justice, et que si les pots de terre que nous sommes peuvent difficilement gagner contre vos pots de fer, il se pourrait qu’à force de nous briser, nous finissions par vous ensevelir.

11 février 2017 : près de 2000 personnes se sont rassemblées à Bobigny pour soutenir Théo et dénoncer les violences policières.Photo Yann Lévy / Hans Lucas

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« La police s’est retrouvée devant des habitant·es
qui refusaient ce qu’il se passait
 »

Dabo, ancien membre du Collectif de Montreuil
pour les droits des sans-papiers

Je m’appelle Dabo. Je suis là aujourd’hui pour raconter ma vie de sans-papiers à Montreuil à l’époque des faits. Quand je suis arrivé à Montreuil, j’ai habité dans un foyer de travailleur immigré censé accueillir 420 personnes, mais en réalité, nous étions 1200. En arrivant en France, ce qui m’a frappé est de ne plus avoir d’identité. Face à cela, j’ai essayé de rencontrer des personnes qui étaient dans la même situation ,et aussi des gens qui pouvaient me soutenir. J’ai rencontré le collectif de Montreuil pour le droit des sans-papiers, créé en 1997 suite à l’expulsion de l’église Saint-Bernard. J’ai fini par adhérer à ce collectif parce qu’on y partageait les mêmes rêves de liberté. Il y avait aussi une permanence juridique hebdomadaire le samedi, qui aidait à faire des recours contre les arrêtés de reconduite à la frontière et à constituer des demandes de régularisation auprès de la préfecture. J’ai aussi été obligé de trouver un autre logement que le foyer. À 32 ans, je dormais dans le couloir du foyer par défaut de place. J’ai donc occupé une maison vide dans laquelle j’ai habité pendant sept ans.

À l’époque, il fallait attendre 10 ans en France pour avoir la possibilité d’être régularisé. Pendant ce temps, il fallait espérer ne pas être expulsé. En 2006, le gouvernement a mis en place le Code d’entrée de séjour des étrangers et des demandeurs d’asile (Ceseda), qui a empêché toute possibilité pour les étrangers et étrangères d’être régularisé·es. Cela s’est ressenti à Montreuil. Tous les jours, partout, il y avait des arrestations, surtout aux alentours des foyers, où il y avait aussi des perquisitions. Je connais des gens avec qui j’ai passé du temps, qui un jour sont sortis pour aller prendre le métro ou acheter leur baguette et ne sont jamais revenus. On les a retrouvés au centre de rétention ou au Mali. C’est à ce moment que j’ai pris conscience qu’on avait tout perdu. En arrivant en France, on vient avec l’espoir qu’on va s’en sortir. C’est cet espoir qui s’est envolé pour moi ce jour-là. Je ne pouvais plus sortir de chez moi. Je ne pouvais plus rencontrer qui que ce soit. On pouvait se faire arrêter à n’importe quel moment.

À Montreuil, il y a sept foyers de travailleurs immigrés. La police pouvait facilement « faire du chiffre » en matière d’arrestations de sans-papiers. Face à ça, des habitant·es de Montreuil et le collectif de Montreuil pour les droits des sans-papiers ont créé un groupe pour prévenir les sans-papiers en cas de contrôle de police. On a créé l’Assemblée contre les expulsions. Il y avait des personnes qui venaient de tous les bords, de partis politiques, de syndicats, d’associations et des habitant·es de la ville de Montreuil. La première initiative a été de rédiger un tract qui expliquait ce qu’il faut faire en cas d’arrestation ou d’expulsion. Puis, l’assemblée a décidé aussi de faire une déambulation tous les mercredis à Montreuil. Le rendez-vous était donné devant un foyer de la ville pour aller vers un autre, etc. Ça permettait d’expliquer aux gens qui ne voyaient pas ce qu’il se passait pour nous, d’être informés.

Le 4 juin 2008, le départ était donné devant le foyer Rochebrune. Une heure avant, deux personnes ont été arrêtées : la première dans une cabine téléphonique à la sortie du foyer, elle appelait sa famille en Afrique. La seconde sortait du foyer pour aller jouer au foot avec ses camarades. Des gens du foyer nous ont appelé·es et on est venus discuter avec les gens qui avaient assisté à ces arrestations. Ils nous ont répondu que la police était de passage, et qu’elle les avaient contrôlés et embarqués. Nous étions une vingtaine et nous avons décidé d’aller au commissariat pour demander la libération de nos camarades. En arrivant devant le commissariat, les policiers sont sortis armés, avec des matraques et des chiens. Ils et elles se sont mis à nous pousser, nous ont frappé·es et nous ont tiré dessus au Flash-Ball. Deux personnes ont été blessées. Parmi la vingtaine de personnes qui étaient là, il y avait une dizaine de sans-papiers. La seule chose que nous pouvions faire ce jour-là, c’était essayer de se sauver.

Entre-temps, la maire de Montreuil est venue devant le commissariat pour discuter avec la police. Elle nous a dit que la violence à laquelle elle avait assisté n’était pas justifiée. Il y a eu parmi nous plusieurs arrestations. En même temps, au moins 300 personnes se sont rassemblées devant le commissariat après avoir appris ce qu’il s’était passé, pour demander la libération des gens arrêtés. Tous ceux qui avaient des papiers ont été libérés. Trois personnes qui n’avaient pas de papiers ont été gardées. On a appris par la suite que l’une d’entre elles avait été grièvement blessée au Flash-Ball au niveau des testicules et qu’une autre avait eu un problème asthmatique. Les pompiers sont intervenus. La scène avait été filmée par une personne qui s’est aussi fait arrêter. Cette personne a été jugée quelques mois plus tard. Elle a été condamnée à payer 1000 euros d’amende pour violence sur agent alors qu’elle ne faisait que filmer. Les trois sans-papiers ont été gardés à vue pendant 48 heures. Ils sont aussi passés en procès et ont été relaxés pour les faits de violence sur agent. Entre-temps, la CNDS [4. La Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) était une autorité administrative indépendante créée par le gouvernement Jospin. Depuis sa disparition en mai 2011, ses missions, notamment concernant la déontologie dans le domaine de la police et de la sécurité, ont été confiées au Défenseur des droits.] a sorti un rapport attestant qu’il n’y avait pas eu de violence de la part des manifestant·es. En revanche, ce rapport a mis en avant que la police avait utilisé tous les moyens pour faire, de son côté, usage de la violence.

Si je vous raconte tout ça aujourd’hui, c’est pour vous dire que lorsque je suis arrivé en France j’avais un rêve, j’avais de l’espoir. Lorsque la loi Ceseda est passée en 2006, il n’y avait plus ni espoir, ni rêve. L’image de la France depuis l’Afrique est celle d’une terre d’accueil. Nous rêvions d’être ici parce que nous pensions y trouver de la liberté et de la justice. Mais en arrivant, on est devenu sans-papiers, on a perdu notre identité. On nous a poussé vers le faux. J’ai été sans-papiers et la réalité, c’est que nous devions aussi aller travailler pour pouvoir vivre. Nous ne sommes payés que 5 euros de l’heure. Et si les sans-papiers sont toujours là, c’est parce qu’on a besoin d’eux. On les laisse utiliser les papiers d’autres personnes. On les laisse cotiser à la Sécurité sociale. Mais on ne leur laisse pas le droit d’exister. Lorsque j’ai occupé une maison, ce n’était pas pour le plaisir. Il fallait que je trouve un endroit où dormir, sinon je mourrais dehors. Le passage de la loi Ceseda en 2006 m’a bouleversé. Comment peut-on assister à des rafles en 2006 ? Des camions entiers ont été remplis de noir·es et d’arabes qui se sont retrouvé·es en centre de rétention.

Je l’ai personnellement vécu. Et aujourd’hui, j’ai l’occasion d’être devant vous pour vous raconter ce que j’ai vécu. Jusqu’à aujourd’hui, les seules fois où je me suis retrouvé devant un juge, c’était sous la menace d’être amené en centre de rétention ou reconduit à la frontière. Par chance, je n’ai jamais été expulsé.

Pour moi ce qui s’est passé ce 4 juin à Montreuil, est le reflet de la politique de l’État. À l’époque, l’objectif de 30 000 expulsions par an avait été fixé. À Montreuil, il y a beaucoup de foyers. Beaucoup d’immigré·es habitent Montreuil. La police applique la loi et y met tous les moyens. Seulement, là, la police s’est retrouvée devant des habitant·es qui refusaient ce qu’il se passait. Ce jour-là, la police voulait sans aucun doute provoquer les gens en arrêtant des sans-papiers devant le foyer, juste une heure avant l’appel d’une manifestation contre les rafles et les expulsions… Lorsqu’on est arrivé devant le commissariat, ce n’était pas pour en découdre. Nous n’étions qu’une vingtaine et parmi nous, une dizaine de sans-papiers. La police était déjà prête et bien équipée. Comme s’ils nous attendaient…

Après cette histoire, la répression a continué. En tant que sans-papiers, on ne sait plus comment se comporter avec les gens. On devient marginal. Je suis en France depuis 17 ans et j’ai toujours l’impression d’être arrivé hier. Tout est fait pour nous rappeler que nous ne sommes pas chez nous. La preuve en est ce qu’il s’est passé lundi matin, quand je suis arrivé au Palais de justice. L’agent de sécurité me bloque. J’essaie de lui expliquer que je suis témoin dans ce procès. Deux policiers avancent vers moi. L’un d’eux me pousse. Je redis que je suis convoqué pour témoigner. L’agent me demande ma convocation. Mais même en l’ayant lu, il ne pouvait pas se raconter que, moi, un étranger noir, je puisse être convoqué pour témoigner dans ce procès. Il m’a remis ma convocation en me disant qu’il ne pouvait pas s’agir de ce procès. Seule l’intervention de mes camarades pour dire que nous étions tous ensemble, m’a permis de passer. Et lorsque je suis sorti, pendant le rassemblement devant le tribunal, un agent de sécurité est venu me retrouver pour s’excuser en disant que lui venait du Sénégal et moi du Mali. Ce qui m’a choqué, c’est qu’il ait pris le temps de lire ma nationalité et ma date de naissance, mais pas l’objet de ma présence. Il ne pouvait pas admettre que je vienne témoigner dans ce procès. Qu’est ce que ça raconte ?

Je peux vous raconter des histoires comme ça jusqu’à demain. Mais même demain, ce sera encore comme ça. Pourtant je suis content d’être venu devant vous, vous raconter ce que j’ai vécu pendant ces années en tant que sans-papiers.

Notes

1 Condamnations pour violence par personne dépositaire de l’autorité publique : 15 mois de prison avec sursis et 18 mois d’interdiction de port d’arme pour le gardien de la paix Le Gall, 10 mois avec sursis et 12 mois d’interdiction de port d’arme pour le brigadier Gallet et 7 mois avec sursis et 12 mois d’interdiction de port d’arme pour le gardien de la paix Vanderbergh. Aucune interdiction d’exercer n’a été retenue malgré les réquisitions du procureur. Quant aux indemnisations, le tribunal s’est déclaré incompétent et a renvoyé la décision au tribunal administratif.

Paroles à la barre : 3/4
Procès 8 juillet (2009-2018)

Crédits photos : Yann Lévy / Hans Lucas

Du 16 au 18 mai 2018 aura lieu le procès en appel de trois policiers condamnés pour avoir blessé six personnes à Montreuil le 8 juillet 2009, et mutilé l’une d’entre elles. Le collectif 8 juillet travaille depuis neuf ans à porter la vérité des violences subies sur la place publique. Surtout, il s’agit de montrer le fonctionnement devenu banal des forces de l’ordre dans les banlieues, les ZAD, les manifestations, les camps de réfugié·es ou le simple quotidien : entre brutalité froide et impunité systémique. Pour un rappel des faits et de la procédure qui a permis de faire passer en justice la police, on pourra lire sur le site de Jef Klak un long entretien avec les membres de ce collectif, composé de personnes blessé·es par la police et de soutiens. Aujourd’hui, avant le procès en appel, Jef Klak publie par paire les témoignages de la première instance et donne la parole au collectif 8 juillet.

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« Le 16 décembre 2016 au TGI de Bobigny, trois policiers ont été condamnés pour s’être adonné à une partie de Flash-Ball le soir du 8 juillet 2009 à Montreuil, et avoir blessé six personnes, mutilant l’un d’entre nous. Non contents des peines pour le moins symboliques dont ils ont écopé 1 Condamnations pour violence par personne dépositaire de l’autorité publique : 15 mois de prison avec sursis et 18 mois d’interdiction de port d’arme pour le gardien de la paix Le Gall, … Continue reading, les policiers ont fait appel, prolongeant encore une procédure sans fin.
Les sept années qui ont précédé ce premier procès, nous avons rencontré de nombreux collectifs constitués suite à une blessure, à un mort. Partageant nos histoires, nous avons acquis une connaissance précise des mécanismes de la violence policière. Nous avons les pleurs, mais aussi l’expérience, nous avons la rage, mais aussi le savoir. Nos vécus, nos luttes ont fait de nous des expert·es.
Le mercredi 24 et le jeudi 25 novembre 2016, c’est cette expertise sensible que nous avons convoquée à l’intérieur du tribunal. Il n’était plus question pour nous de demander la vérité, mais de la faire surgir depuis le réel de nos histoires, et de l’imposer là où elle est continuellement effacée et déniée. Treize personnes directement touchées par la violence policière sont venues témoigner à la barre, et voici deux de ces prises de parole… »

Collectif 8 juillet

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Le procès aura lieu à la Cour d’appel de Paris, métro Cité, pôle 2 chambre 7, les après-midi du 16, 17, 18 Mai 2018.

Contact : huitjuillet (at) riseup.net

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« Ce sont des armes de guerre »

IanB, Stop aux violences policières
et Désarmons-les !

J’interviens au nom du collectif Stop aux violences policières, qui s’est constitué en avril 2016, à partir d’autres groupes comme celui de « défense collective » et des « street-médics ».

Ces deux entités ont été créées au début du mouvement social de 2016 contre la loi Travail. La « défense collective » a pour but d’apporter une aide juridique aux personnes qui pourraient être confrontées à la justice dans le cadre du mouvement social. Les « street-médics » sont des groupes de soin autonomes, qui répondent aux besoins des blessé·es. S’il se constituent de tels groupes, c’est qu’il existe un besoin de venir en aide à des blessé·es. C’est une réalité des manifestations. S’il n’y avait pas de blessé·es, il n’y aurait pas de médics.

Le 20 juillet 2016, nous avons déposé un dossier au Défenseur des droits [2. Le Défenseur des droits, nommé par le président de la République pour un mandat de six ans, est une autorité administrative indépendante, à laquelle on peut avoir recours face aux administrations. Il dispose de prérogatives particulières en matière de droits de l’enfant, de lutte contre les discriminations, et de respect de la déontologie des activités de police et de sécurité.] rapportant un certain nombre d’abus survenus au cours du printemps 2016, durant une quinzaine de manifestations nationales, ainsi qu’en marge de manifestations. Nous avons pu réunir 104 témoignages, dont 68 saisines individuelles auprès du Défenseur des droits, auxquelles s’ajoute une douzaine de témoignages de victimes anonymes et une vingtaine de témoins directs de faits. Parmi ces victimes, 18 personnes ont été blessées pas des tirs de Flash-Ball et de lanceurs de balles de défense (LBD) et 25 par des grenades de désencerclement.

Ce dossier révèle l’ampleur et le systématisme des violences policières dans le cadre des manifestations ainsi qu’un nombre extrêmement important de blessures. Ce ne sont pas des blessures superficielles. Il y a des plaies ouvertes, des fractures, des hématomes profonds, des œdèmes ainsi que des crises d’angoisse et d’asthme dues aux gaz lacrymogènes. Nous avons relevé des centaines de cas sur toute la France qui mettent en cause le comportement de la police vis-à-vis des manifestant·es.

Parmi ces blessé·es, trois ont été gravement mutilés. Jean-François Martin a été énucléé par un tir de Flash-Ball ou de grenade à Rennes le 28 avril 2016. L’enquête a prouvé qu’il s’agissait bien d’un projectile provenant des forces de l’ordre. Romain Duisseau a subi un traumatisme crânien grave suite au jet d’une grenade de désencerclement le 26 mai 2016 à la porte de Vincennes à Paris. Le policier a jeté cette grenade sans regarder où il la lançait. Laurent Théron a été énucléé par un tir de LBD le 15 septembre 2016, place de la République à Paris.

Nous parlons de Flash-Ball, de LBD et de grenades de désencerclement. Ce sont toutes des armes similaires. Ce sont toutes des armes à feu. Les grenades de désencerclement lancent 18 plots de caoutchouc durs et rigides qui occasionnent les mêmes blessures que celles du Flash-Ball ou du LBD.

Ces blessures, ces constats, ces dossiers et ces saisines révèlent que nous avons face à nous des policier·es qui ont pris l’habitude, dans le cadre du maintien de l’ordre, de passer systématiquement à l’usage d’armes à feu. Ce sont des armes de guerre.

Nous avons aussi constaté d’autres blessures : des fractures des os du visage au niveau des joues ou des arcades sourcilières, des plaies ouvertes à l’arrière de la tête. Des tirs sont commis au niveau des épaules, du torse, des parties génitales.

On nous répondra sans doute que face à la violence des manifestant·es, il est justifié de tirer sur la foule. Je voudrais opposer à cela l’argument de la vulnérabilité. Nous ne sommes pas en guerre, que ce soit dans les manifestations ou dans les opérations de police effectuées dans les quartiers populaires. Les policier·es n’ont pas face à eux des combattant·es, ni des gens armés. Nous ne sommes pas dans la situation d’avoir deux forces armées en présence. Il y a d’un côté une force armée et de l’autre, la population.

La communication officielle, que ce soit directement celle du ministère de l’Intérieur, celle de la police ou celle énoncée par le biais des avocat·es qui les défendent est toujours la même. Les policier·es seraient en danger et assaillis. Une dichotomie est créée entre d’un côté les forces de police et de l’autre la population. En justifiant le fait que la police tire sur la population, nous avons passé un cap qui est extrêmement grave. Cette affaire, dont on fait le procès aujourd’hui, remonte à 2009. On a l’impression que rien ne change. Aujourd’hui, les constats sont les mêmes.

Nous avons rencontré des personnes qui, aujourd’hui, ont peur de venir en manifestation. Chose complètement assumée par les forces de police car, avec la doctrine du maintien de l’ordre, elles sont dotées d’armes à effet psychologique (tel le LBD). Des armes dont l’objectif est de faire peur, de créer de la terreur. Beaucoup de personnes qui s’investissent pour la première fois dans un mouvement social ont peur, parce qu’elles savent qu’elles ont en face d’eux des policier·es qui tirent dans le tas. Nous avons rencontré des gens qui garderont des traumatismes à vie.

Une quantité impressionnante de personnes a peur de la police. Un des slogans les plus repris dans le mouvement social est « Tout le monde déteste la police ». Pourquoi tout le monde déteste la police ? Cela fait écho à une réalité, celle d’avoir la sensation que la police déteste tout le monde. Ce qui expliquerait qu’elle tire sur les gens.

Il existe une quantité d’attitudes adoptées par les policier·es face aux manifestant·es et aux habitant·es des quartiers populaires : le mépris, le racisme, des tutoiements, des attaques gratuites… Il y a aussi énormément de policier·es en civil. On est aussi attaqué·es dans les mouvements sociaux par des gens qu’on ne peut pas, dans les premiers instants, identifier comme étant des policier·es. On doit deviner que ce sont des policier·es parce qu’ils ont des armes de policiers. C’est-à-dire des matraques, des LBD, des Flash-Ball et des tasers. Mais on n’en a aucune certitude. C’est aussi un glissement dangereux.

Nous avons face à nous des avocat·es qui, tout en défendant des policier·es, sont des prosélytes. Des personnes qui sont prêtes à mettre le Flash-Ball au placard en arguant que c’est une arme dangereuse mise entre les mains de policier·es mal formés, et qui veulent le remplacer par les lanceurs LBD. Et l’efficacité du LBD est là : en 10 ans, il a mutilé autant de personnes que le Flash-Ball en 20 ans. On mutile plus et c’est au regard de ces blessures qu’on juge l’efficacité d’une arme.

On a aussi constaté, lors du mouvement social, des comportements policiers que leur hiérarchie et le ministre de l’Intérieur justifiaient par le nombre de policiers blessés. Comme s’ils mettaient en concurrence les policier·es et la population. Pendant le mouvement contre la loi Travail, il y aurait eu 600 blessé·es du côté des forces de l’ordre. Les types de blessures sont majoritairement des ITT psychologiques, des ITT pour des hématomes et une infime minorité de plaies ouvertes. Mais on ne compte jamais les blessé·es parmi les manifestant·es et la population. Alors que les manifestant·es ne sont pas armé·es, n’ont pas de cuirasse ni de casques sur la tête. La population n’est pas protégée comme les policier·es.

Le 26 mai 2015, un policier a brandi son arme de service pour menacer des manifestant·es. C’était une façon de dire : un jour ce sera possible. Nous venons témoigner parce que nous sentons ce glissement du Flash-Ball vers le LBD, puis vers l’arme à feu. Ainsi, à Beaumont-sur-Oise, dans un cadre de maintien de l’ordre classique, face à des gens non armés, les gendarmes ont sorti des HK-G-36. Ce sont des fusils d’assaut de fabrication allemande. Les mêmes que l’on voit entre les mains des gendarmes devant ce tribunal. Pourquoi ?

Quel usage peut-il être fait de ces armes face à des personnes qui manifestent leurs idées ? Doit-on s’attendre à leur banalisation dans le cadre du maintien de l’ordre ? En tous cas, M. Lienard ici présent, l’avocat d’un des policiers jugés aujourd’hui, fait partie des personnes qui font la promotion de l’usage généralisé des armes à feu, y compris contre la population.

*

« Nous n’étions pas révolté·es, nous le sommes devenu·es »

Nathalie Torselli, mère de Quentin Torselli,
blessé au LBD 40 à Nantes le 22 février 2014,
lors d’une manifestation pour la ZAD
de Notre-Dame-Des-Landes

À Nantes, le 22 février 2014, à la fin d’une énorme manifestation réunissant des milliers de personnes venues dire non au projet de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, un jeune homme a perdu un œil.

Il a été éborgné, marqué à vie, atteint dans son intégrité par un policier qui, armé d’un Flash-Ball ou d’une grenade, l’a visé alors qu’il ne présentait aucun danger pour personne et certainement pas pour des policier·es suréquipé·es et surarmé·es qui tirent au hasard dans la foule pour créer la panique, instaurer la peur et museler toute contestation.

Ils sont plus de quarante aujourd’hui en France à avoir traversé cette épreuve, dont quatre Nantais, faisant de Nantes la capitale européenne des jeunes mutilé·es par la police, dont les armes ne se contentent pas de blesser physiquement un seul individu. Elles éborgnent et mutilent également familles et entourage.

À la douleur de voir son enfant démoli s’ajoutent l’incompréhension (comment cela peut-il se produire dans un pays qui se dit civilisé ?) et la rage (on ne peut pas, on ne doit pas se taire, ceci doit être dénoncé avec force).

Une blessure reçue dans de telles circonstances n’a rien à voir avec un accident de bricolage ou un malencontreux hasard.

Les parents, les frères et sœurs, les proches, sont touché·es au plus profond d’elles et eux-mêmes. Elles et eux aussi sont abîmé·es, enveloppé·es par une sensation glauque, poisseuse, collante qui ne les lâche plus et les transforme irrémédiablement. Pour elles et eux aussi, il y a désormais un « avant » et un « après » la mutilation.

Tous·tes vont devoir vivre avec le ressenti très net que leur fils, leur frère, leur ami·e, est désormais perçu·e comme un individu dangereux, selon l’idée largement répandue et entretenue par la police, les responsables politiques, et les grands médias, que « s’il a été blessé par la police, c’est qu’il l’a bien cherché et qu’il l’a mérité ».

Les blessé·es vont devoir entamer un marathon judiciaire aboutissant généralement à un non-lieu ou à la relaxe du policier tireur. La lenteur étudiée de la procédure suspend le temps, empêche la réparation, ralentit la reconstruction et pérennise l’impunité policière.

La plainte de notre fils a été classée sans suite par la procureure de Nantes, Brigitte Lamy, pour le motif suivant : « Les faits ou les circonstances des faits dont vous vous êtes plaint n’ont pu être clairement établis par l’enquête. Les preuves ne sont donc pas suffisantes pour que l’affaire soit jugée par un tribunal ».

L’enquête menée par l’IGPN a pourtant clairement établi qu’il a été blessé par un tir policier, alors qu’il n’avait pris part à aucun affrontement pendant toute la manifestation. Les agents des forces de l’ordre présents au moment du tir sont connus. Il aurait donc été possible d’identifier le tireur. Il n’en a rien été, et c’est une nouvelle violence infligée à notre fils.

Avant ce drame, nous ignorions tout des violences policières en manifestation. Nous avons appris. Nous étions naïf·ves et confiant·es envers la justice de notre pays, nous avions tort. Nous n’étions pas révolté·es, nous le sommes devenu·es.

Notes

1 Condamnations pour violence par personne dépositaire de l’autorité publique : 15 mois de prison avec sursis et 18 mois d’interdiction de port d’arme pour le gardien de la paix Le Gall, 10 mois avec sursis et 12 mois d’interdiction de port d’arme pour le brigadier Gallet et 7 mois avec sursis et 12 mois d’interdiction de port d’arme pour le gardien de la paix Vanderbergh. Aucune interdiction d’exercer n’a été retenue malgré les réquisitions du procureur. Quant aux indemnisations, le tribunal s’est déclaré incompétent et a renvoyé la décision au tribunal administratif.

Paroles à la barre : 2/4
Procès 8 juillet (2009-2018)

Crédits photos : Yann Lévy / Hans Lucas

Du 16 au 18 mai 2018 aura lieu le procès en appel de trois policiers condamnés pour avoir blessé six personnes à Montreuil le 8 juillet 2009, et mutilé l’une d’entre elles. Le collectif 8 juillet travaille depuis neuf ans à porter la vérité des violences subies sur la place publique. Surtout, il s’agit de montrer le fonctionnement devenu banal des forces de l’ordre dans les banlieues, les ZAD, les manifestations, les camps de réfugié·es ou le simple quotidien : entre brutalité froide et impunité systémique. Pour un rappel des faits et de la procédure qui a permis de faire passer en justice la police, on pourra lire sur le site de Jef Klak un long entretien avec les membres de ce collectif, composé de personnes blessé·es par la police et de soutiens. Aujourd’hui, avant le procès en appel, Jef Klak publie par paire les témoignages de la première instance et donne la parole au collectif 8 juillet.

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« Le 16 décembre 2016 au TGI de Bobigny, trois policiers ont été condamnés pour s’être adonné à une partie de Flash-Ball le soir du 8 juillet 2009 à Montreuil, et avoir blessé six personnes, mutilant l’un d’entre nous. Non contents des peines pour le moins symboliques dont ils ont écopé 1 Condamnations pour violence par personne dépositaire de l’autorité publique : 15 mois de prison avec sursis et 18 mois d’interdiction de port d’arme pour le gardien de la paix Le Gall, … Continue reading, les policiers ont fait appel, prolongeant encore une procédure sans fin.
Les sept années qui ont précédé ce premier procès, nous avons rencontré de nombreux collectifs constitués suite à une blessure, à un mort. Partageant nos histoires, nous avons acquis une connaissance précise des mécanismes de la violence policière. Nous avons les pleurs, mais aussi l’expérience, nous avons la rage, mais aussi le savoir. Nos vécus, nos luttes ont fait de nous des expert·es.
Le mercredi 24 et le jeudi 25 novembre 2016, c’est cette expertise sensible que nous avons convoquée à l’intérieur du tribunal. Il n’était plus question pour nous de demander la vérité, mais de la faire surgir depuis le réel de nos histoires, et de l’imposer là où elle est continuellement effacée et déniée. Treize personnes directement touchées par la violence policière sont venues témoigner à la barre, et voici deux de ces prises de parole… »

Collectif 8 juillet

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Le procès aura lieu à la Cour d’appel de Paris, métro Cité, pôle 2 chambre 7, les après-midi du 16, 17, 18 Mai 2018.

Contact : huitjuillet (at) riseup.net

Voir tous les témoignages

« Prendre la mesure de la banalisation de ces armes »

Aline Dallière, Acat France (Action des chrétiens
pour l’abolition de la torture)

Je suis Aline Daillère. J’ai 34 ans. Sollicitée par les parties civiles, je témoigne en tant que représentante de l’Acat, association de loi 1901 pour la défense des droits de l’homme, spécialisée dans la lutte contre la torture et les traitements inhumains et dégradants tels qu’ils sont définis par les Nations unies.

Au sein de cette association, j’occupe le poste de responsable des programmes France, en charge de la question des violences policières. En effet, l’Acat a réalisé une enquête relative à l’usage de la force par les représentants de la loi en France, que sont la gendarmerie et la police. Suite à cette enquête, un rapport [2. « L’Ordre et la Force, enquête sur l’usage de la force par les représentants de la loi en France », Acat France.] a été publié en mars 2016. C’est sur la base de ce rapport et de ce travail de recherche que j’interviens et que je souhaite porter deux observations auprès de la cour.

La première a été la très grande difficulté que nous avons rencontrée pour réaliser ce travail et produire un savoir concernant la violence exercée par les représentant·es de la loi. Une grande difficulté issue notamment de l’opacité dont les pouvoirs publics font preuve à ce sujet. Il est très difficile d’obtenir des informations officielles. Nous n’avons pas ou très peu de chiffres sur la question. Par exemple, il est impossible de connaître de manière officielle le nombre de décès ou de blessé·es graves ou moins graves survenus pendant ou à la suite d’opérations de police ou de gendarmerie. Il n’est pas possible de savoir le nombre et le type d’armes utilisées chaque année par les forces de police ou de gendarmerie, ni dans quel contexte elles ont été utilisées, bien que ces chiffres doivent être recensés. Il n’est pas possible de connaître le nombre de plaintes déposées, ni le nombre de sanctions prononcées, qu’elles soient judiciaires ou disciplinaires.

Partant de ce constat d’opacité, nous avons dû élargir et allonger la durée prévue de notre enquête à dix-huit mois au lieu de six. Nous avons utilisé trois procédés complémentaires de recherche. Le premier est celui de la recherche documentaire. Il a consisté à étudier un maximum de documentation écrite sur le sujet. Un second procédé a consisté à étudier les auditions de personnes concernées de près ou de loin par ce sujet. Nous avons entendu 65 personnes. Un troisième a consisté en l’analyse de 89 cas de violences policières alléguées et survenues entre 2005 et 2015. C’est par le recoupement de ces trois sources d’informations que nous avons pu établir une analyse reposant sur des faits objectifs qui n’ont, par ailleurs, pas été contestés.

La deuxième observation concerne plus spécifiquement l’usage des lanceurs de balles de défense que sont le LBD40 et le Flash-Ball Super-Pro. Nous avons beaucoup travaillé sur cette question au cours de notre enquête. Le débat concernant le Flash-Ball Super-Pro s’est beaucoup focalisé sur son imprécision. Si nous ne contestons pas cette caractéristique, nous affirmons que ce n’est pas le problème fondamental. Que les lanceurs de balles de défense soient imprécis à l’instar du Flash-Ball Super-Pro ou extrêmement précis à l’instar du LBD 40, ces deux armes occasionnent tout autant de blessé·es graves. Le recensement est strictement égal.

Le problème que posent ces armes se situe ailleurs, dans l’usage disproportionné qui en est fait. Nous avons recensé 42 blessés graves résultant de l’usage du LBD 40 et du Flash-Ball Super-Pro depuis 2004 dont 23 personnes énucléées ou qui ont perdu l’usage d’un œil. Je précise que cette dangerosité était déjà connue en juillet 2009. On recensait à cette époque, au moment des faits, sept blessés graves par Flash-Ball dont quatre personnes énucléées ou qui avaient perdu l’usage d’un œil.

L’usage des armes de force intermédiaire est justifié par la nécessité de graduer la force selon le principe de proportionnalité. Les armes de force intermédiaire sont préconisées par les Nations unies et le Défenseur des droits [3. Le Défenseur des droits, nommé par le président de la République pour un mandat de six ans, est une autorité administrative indépendante, à laquelle on peut avoir recours face aux administrations. Il dispose de prérogatives particulières en matière de droits de l’enfant, de lutte contre les discriminations, et de respect de la déontologie des activités de police et de sécurité.] pour permettre de graduer une riposte. Les Nations unies précisent que ces armes ne sont justifiées que « si elles permettent de réduire significativement le nombre de blessures graves ». Nous constatons que ce n’est pas le cas.

Le principe de gradation de la force est très bien représenté dans un schéma issu de la DGGN (Direction générale de la gendarmerie nationale). Le Flash-Ball Super-Pro et le LBD 40 se situent juste en dessous des armes à feu ordinaires (arme de service par exemple). Dans le cadre de notre enquête, nous avons constaté que l’usage réel de ces armes ne se conforme pas à cette échelle de gradation. Elles sont régulièrement utilisées de manière disproportionnée dans des situations non justifiées.

Dans certaines situations, la menace invoquée pour justifier une situation de légitime défense est contredite ou démentie. Mais même dans les situations où il y a une menace, comme des jets de projectiles, il a été démontré que l’usage d’une arme capable de mutiler est totalement disproportionné.

On observe également un usage banalisé de ces armes. Le Défenseur des droits recensait en 2012, en moyenne, sept utilisations de ce type d’armes par jour, ce qui permet de prendre la mesure de la banalisation de ces armes. On constate qu’à partir du moment où ces armes sont considérées, d’ailleurs à tort, comme non létales, les forces de l’ordre ont plus tendance à les utiliser.

Ce qui nous amène à nous interroger sur la réelle motivation qui conduit à l’usage de ces armes. Elles ne sont pas utilisées pour défendre les forces de l’ordre, mais pour asseoir et imposer une certaine autorité, pour prendre le dessus psychologiquement sur une foule. L’impact psychologique de ces armes est réel et l’objectif est pleinement rempli. Cela étant, cet objectif a pour résultat des conséquences graves et un usage complètement dévoyé et détourné de la force. Et la mutilation constitue, à notre sens, un traitement inhumain et dégradant.

*

« La situation à Calais présente toutes les pratiques abjectes de la police française »

Luce, La Cabane juridique à Calais,
association pour l’accès aux droits des exilé·es

J’interviens au sein de l’association La Cabane juridique [4. Depuis janvier 2016, la Cabane juridique a mis en place la seule permanence d’accès au droit au cœur du bidonville de Calais. Une équipe bénévole d’avocat·es, de juristes, de militant·es s’est constituée dans le but de délivrer une information la plus complète possible pour permettre aux migrant·es et réfugié·es de se réapproprier leurs droits et d’être pleinement acteurs et actrices de leurs vies. ] qui est en place à Calais depuis janvier 2016, et dont les missions consistent en l’accompagnement des demandeurs et demandeuses d’asile. Nous travaillons notamment sur les dossiers de regroupement familial pour les mineur·es isolé·es qui souhaitent rejoindre légalement leur famille en Angleterre. Ainsi que sur l’accompagnement des personnes victimes de violences civiles et policières.

Entre janvier et novembre 2016, nous avons collecté 88 témoignages, dont 62 pour des violences policières qui ont donné lieu à 53 plaintes. Sur ces dernières, seules 10 ont abouti à des auditions de l’IGPN. Mais zéro procès. Zéro policier⋅e inquiété⋅e. La situation à Calais a ceci d’intéressant qu’elle présente toutes les pratiques abjectes de la police française. J’ai été confrontée à plusieurs types de violences à Calais.

Dans un premier temps, ce sont des choses qui relèvent plutôt du harcèlement, à travers notamment des actes racistes. Lors d’une arrestation dans la zone du port, au mois de septembre, un homme afghan m’a raconté s’être fait arrêter par la police et confisquer ses effets personnels lors de la fouille. Un policier l’a ensuite conduit dans un fourgon de CRS pour le réacheminer vers le bidonville. Durant le trajet, le policier l’a filmé avec son téléphone portable en lui demandant de répéter des mots en français qu’il ne comprenait absolument pas. Ce même policier se moquait de lui en imitant des cris d’animaux et notamment de singe. Pour finalement le relâcher à l’entrée du camp en refusant de lui rendre son téléphone portable. Les vols de téléphones sont fréquents, mais aussi les vols de chaussures : des personnes arrêtées à plusieurs kilomètres du camp doivent rentrer pieds nus.

Nous avons également recueilli un nombre incalculable de témoignages de personnes qui ont été gazées à bout portant à l’aide de gazeuzes à main, toujours dans des situations où aucun acte répréhensible n’est commis – si ce n’est le fait de circuler, d’exister en ville en tant que personnes non blanches.

Un homme qui rentrait seul, à pied, des urgences où il avait été admis suite à une colique néphrétique, m’a raconté ce qui lui était arrivé à proximité du camp. Il était dans un état d’affaiblissement notable, lorsqu’une voiture de la police municipale s’est arrêtée à sa hauteur. L’un des policiers a baissé sa vitre, et l’homme a sorti spontanément ses papiers d’hôpital pour expliquer sa situation et les raisons pour lesquelles il se trouvait là. Sans prononcer aucune parole, ni poser aucune question, les policier⋅es l’ont aspergé d’une dose conséquente de gaz. Il a souffert de brûlures au visage et au cou pendant presque une semaine. Ce monsieur a été entendu par l’IGPN, mais il n’y a encore eu aucune suite pour le moment.

Par ailleurs, j’ai aussi entendu d’autres personnes témoigner de choses plus graves encore, qui s’apparentent à des chasses à l’homme, des traques nocturnes. Elles ont lieu aux abords des bidonvilles, des lieux dits de « passages » (parking, port, etc.) ou encore sur le chemin de retour, à la suite souvent d’une marche éprouvante que certains effectuent toutes les nuits. À ces endroits, un dispositif assez impressionnant est déployé pour traquer des individus non armés, totalement inoffensifs et qui n’aspirent qu’à rentrer se coucher.

Je me souviens du premier témoin que j’ai entendu en arrivant à Calais au mois de janvier 2016. Il s’agissait d’un jeune soudanais qui s’était fait interpeller à proximité de la gare TGV de l’Eurotunnel et qui, pendant trois heures, a été jeté et maintenu dans le marécage. Sitôt qu’il en sortait, il était rattrapé par les policier⋅es qui le jetaient à nouveau dans l’eau. À la fin de son supplice, l’un des policiers lui a offert une cigarette… Certains récits de la guerre d’Algérie m’ont traversé l’esprit. Et je pense ne pas être la seule.

La violence policière la plus visible à Calais est la répression quasi militaire sur les migrant·es à l’intérieur du bidonville. Ce sont 200 tirs de grenades par jour en moyenne, parfois sans raison manifeste. Des tirs qui visent aussi le quartier dit « de Caravanes » qui héberge des familles principalement kurdes. Un endroit où vivent de nombreux enfants en bas âge. Ils et elles sont plongé·es de longues heures dans des nuages de gaz lacrymogènes qui entraînent des troubles allant de la crise d’asthme à la crise d’angoisse. Voici un bref état des lieux des différentes violences auxquelles j’ai été confrontée.

J’aimerais insister en devançant les oppositions qui pourraient être faites à ce discours, qui mettraient en avant la mission de « protection » des forces de l’ordre. L’énorme présence policière à Calais et aux abords du bidonville n’a pas empêché deux jeunes femmes érythréennes d’être violées en septembre. Elle n’a pas non plus empêché le viol d’une traductrice pachtoune venue avec un journaliste de France TV il y a quelques semaines seulement. Ce viol a été commis sur la « bande des 100 mètres », une zone qui est dégagée, éclairée et en permanence surveillée par plusieurs fourgons de CRS. Je peux l’affirmer, puisque deux heures avant, j’ai moi-même quitté de nuit le bidonville en passant devant ces fourgons.

J’ai assisté à certaines des auditions de personnes reçues par l’IGPN. Lorsque la division IGPN de Lille se déplace à Calais pour entendre des victimes, les auditions ont lieu à l’Hôtel de police de Coquelles, rempli de policier⋅epas en uniforme. Des personnes déjà traumatisées par les scènes de guerre qu’elles ont fuies, victimes de violences commises par la police en France, se retrouvent au milieu de leurs potentiels agresseurs à raconter de quelle façon elles ont été tabassées… Ce qui donne une idée de la bienveillance déployée pour écouter les victimes.

Tout ceci se manifeste aussi par un certain nombre de réflexions qu’on peut juger maladroites ou de mauvais esprit. J’ai accompagné un syrien qui racontait qu’après avoir grimpé des grilles beaucoup trop hautes, alors qu’il tentait de s’échapper, s’est fait pousser sur les grilles par un groupe de policier⋅es. Il s’est empalé dessus. Il a eu un certain nombre de points de suture à la main et à la cuisse et a dû être hospitalisé, en raison de la grande quantité de sang qu’il avait perdue. Cette personne était fragile. Lorsqu’elle s’est assise pour témoigner auprès de l’IGPN, sa première question a été de demander s’ils allaient le mettre en prison. Je m’attendais à ce que l’enquêtrice lui réponde que c’était lui la victime et qu’elle était là pour l’entendre. À ma grande surprise, elle lui a répondu : « Pourquoi ? Vous avez fait quelque chose de mal ? » Ce qui instaure rapidement un climat assez anxiogène.

Je voudrais revenir sur le traitement médiatique des personnes victimes de violences policières à Calais. En dépit du nombre très conséquent de victimes, il n’y a aucun journaliste, voire aucune personne extérieure à la situation, qui soit capable de citer un nom, une agression, et encore moins de mettre un visage en relation avec ces violences. Si les victimes sont des supporters, des habitant·es des quartiers populaires ou des manifestant·es, les faits nous parviennent plus facilement et nous pouvons mettre un nom ou une identité sur ces histoires. Le 21 juin dernier, le journal Le Monde a sorti un article suite à des affrontements entre la police et les migrant·es. Cet article reprenait mot pour mot le communiqué de la Préfecture, à savoir qu’il n’y avait eu aucun·e blessé·e à déclarer, ni du côté des forces de l’ordre ni du côté des migrant·es. Pour ce qui est des premiers, je n’en sais rien. Du côté des migrant·es, plusieurs personnes ont été blessées. Une personne a eu le visage complètement détruit par un tir de lanceur de balles de défense. Elle a dû être hospitalisée à Calais, puis à Lille. Actuellement, je l’accompagne et il n’a été fait état de sa situation dans aucun média.

J’ai pu avoir de brefs échanges avec certains membres des forces de l’ordre, notamment lors de contrôles d’identité à l’entrée du camp. Beaucoup rappellent qu’ils font ça pour nourrir leur famille, qu’ils sont de bons pères, etc. Je n’en doute pas d’ailleurs, mais ça ne nous intéresse absolument pas ici et n’excuse en rien leurs actes. Ce qui est intéressant, c’est qu’ils éprouvent le besoin de rappeler qu’ils sont des gens bien, et que s’ils agissent de la sorte face aux migrant·es, c’est bien parce que la situation l’impose ou que ces personnes l’ont mérité. Lorsqu’on lit les compte-rendus des inter-syndicales, notamment sur le site internet de l’UNSA-Police, on se rend compte de l’application qu’ils mettent à construire une menace, une vision des migrant·es des bidonvilles, qui les assimile à des individus armés jusqu’aux dents. Alors que les seules armes que j’ai pu constater du côté des migrant·es, ce sont quelques pierres face à des hommes en armures et armés de lanceurs de balles de défense, de lance-grenades, de tasers, de matraques et de tonfas. C’est assez édifiant que les policiers craignent pour leur sécurité et pour leur santé, car ils ont peur d’attraper la gale au contact des migrant·es… Lorsque je lis ça, j’ai envie de les rassurer : les seuls contacts qu’ils ont avec les exilé·es se font par l’intermédiaire d’un tonfa ou d’une semelle de chaussure. Ils peuvent être tranquilles, ils ne vont pas attraper de maladie !

Ce qui transparaît dans ces propos et ces attitudes, c’est l’application à créer un climat qui laisse penser qu’ils ne peuvent rien commettre de mal ou de répréhensible. Tout cela soutenu par le désintérêt de la justice et des médias. Le fait que depuis le début de notre travail en janvier, aucun⋅e policier⋅e n’ait été inquiété⋅e laisse penser qu’ils peuvent continuer à agir ainsi. Si personne ne les poursuit, ça les conforte dans l’idée qu’ils n’ont rien fait de mal. Je voudrais par conséquent insister sur le caractère systémique des violences policières à Calais comme ailleurs. Si ce n’est qu’à Calais, l’intensité de ces violences est plus vive et plus constante. L’image du policier à bout de nerfs, sous le coup de la panique, de la peur ou de la fatigue, et qui déraperait en frappant un migrant, n’est qu’un mythe. Cela ne tient pas au vu du nombre de témoignages que nous avons recueillis. Ce ne sont pas des actes isolés. Ce n’est que l’exercice normal de la violence, permis par un climat d’impunité totale.

Notes

1 Condamnations pour violence par personne dépositaire de l’autorité publique : 15 mois de prison avec sursis et 18 mois d’interdiction de port d’arme pour le gardien de la paix Le Gall, 10 mois avec sursis et 12 mois d’interdiction de port d’arme pour le brigadier Gallet et 7 mois avec sursis et 12 mois d’interdiction de port d’arme pour le gardien de la paix Vanderbergh. Aucune interdiction d’exercer n’a été retenue malgré les réquisitions du procureur. Quant aux indemnisations, le tribunal s’est déclaré incompétent et a renvoyé la décision au tribunal administratif.

Paroles à la barre : 1/4
Procès 8 juillet (2009-2018)

Crédits photos : Yann Lévy / Hans Lucas

Du 16 au 18 mai 2018 aura lieu le procès en appel de trois policiers condamnés pour avoir blessé six personnes à Montreuil le 8 juillet 2009, et mutilé l’une d’entre elles. Le collectif 8 juillet travaille depuis neuf ans à porter la vérité des violences subies sur la place publique. Surtout, il s’agit de montrer le fonctionnement devenu banal des forces de l’ordre dans les banlieues, les ZAD, les manifestations, les camps de réfugié·es ou le simple quotidien : entre brutalité froide et impunité systémique. Pour un rappel des faits et de la procédure qui a permis de faire passer en justice la police, on pourra lire sur le site de Jef Klak un long entretien avec les membres de ce collectif, composé de personnes blessé·es par la police et de soutiens. Aujourd’hui, avant le procès en appel, Jef Klak publie par paire les témoignages de la première instance et donne la parole au collectif 8 juillet.

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« Le 16 décembre 2016 au TGI de Bobigny, trois policiers ont été condamnés pour s’être adonné à une partie de Flash-Ball le soir du 8 juillet 2009 à Montreuil, et avoir blessé six personnes, mutilant l’un d’entre nous. Non contents des peines pour le moins symboliques dont ils ont écopé 1 Condamnations pour violence par personne dépositaire de l’autorité publique : 15 mois de prison avec sursis et 18 mois d’interdiction de port d’arme pour le gardien de la paix Le Gall, … Continue reading, les policiers ont fait appel, prolongeant encore une procédure sans fin.
Les sept années qui ont précédé ce premier procès, nous avons rencontré de nombreux collectifs constitués suite à une blessure, à un mort. Partageant nos histoires, nous avons acquis une connaissance précise des mécanismes de la violence policière. Nous avons les pleurs, mais aussi l’expérience, nous avons la rage, mais aussi le savoir. Nos vécus, nos luttes ont fait de nous des expert·es.
Le mercredi 24 et le jeudi 25 novembre 2016, c’est cette expertise sensible que nous avons convoquée à l’intérieur du tribunal. Il n’était plus question pour nous de demander la vérité, mais de la faire surgir depuis le réel de nos histoires, et de l’imposer là où elle est continuellement effacée et déniée. Treize personnes directement touchées par la violence policière sont venues témoigner à la barre, et voici deux de ces prises de parole… »

Collectif 8 juillet

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Le procès aura lieu à la Cour d’appel de Paris, métro Cité, pôle 2 chambre 7, les après-midi du 16, 17, 18 Mai 2018.

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2016 – Mouvement contre la loi Travail – Yann Lévy / Hans Lucas

« Ce soir-là, la police a tiré sur des formes de solidarité »

Paule, membre du collectif 8 juillet-Se défendre de la police

Je témoigne aujourd’hui parce que j’habite à Montreuil et que le soir du 8 juillet 2009, j’étais présente quand la police a tiré. Je participe au collectif 8 juillet qui s’est constitué après les événements qui sont arrivés ce soir-là.

Pour comprendre ce qu’il s’est passé et pourquoi la police a tiré, il faut comprendre sur quoi la police a tiré. Ce soir-là, elle n’a pas seulement tiré sur des individus mais sur des formes de solidarité.

Le soir du 8 juillet, nous sommes dans la rue pour exprimer notre colère suite à l’expulsion d’un lieu occupé qui s’appelait La Clinique. On distribue des tracts pour informer la population de Montreuil de l’expulsion qui s’est déroulée le matin même. L’expulsion a été violente. Des habitant·es ont été insulté·es, frappé·es et visé·es au fusil d’assaut.

La Clinique, c’était un lieu occupé qui donnait sur la place du marché, près du métro Croix de Chavaux. C’était un lieu ouvert sur la ville. Des activités et des collectifs de luttes s’y organisaient. Montreuil subissait alors u ne grosse pression immobilière. Dominique Voynet venait d’être élue maire et tout un processus de restructuration se mettait en place. Pour les plus pauvres et les plus précaires, il était de plus en plus difficile de trouver un logement en centre-ville.

L’expulsion de La Clinique est arrivée dans un contexte où la ville connaissait un processus de transformation aussi rapide que brutal. Certain·es essayaient de résister, de s’organiser et de prendre en main les besoins liés à leur condition de jeunes précaires. Concrètement, cela voulait dire : s’organiser contre les arrestations et les expulsions de sans-papiers, participer à des collectifs de chômeurs et chômeuses, se solidariser autour des questions de revenu et de travail, faire des cantines, des projections, aider à la recherche de logements et à la défense de gens menacés d’expulsion.

Le soir du 8 juillet 2009, la police a tiré sur tout cela. Elle a tiré sur toutes ces formes de solidarité, de partage et d’organisation collective. Si jamais on ne raconte pas cela, on ne peut pas comprendre pourquoi la police nous a tiré dessus. Si je le répète, c’est parce qu’en blessant six personnes, c’est sur bien plus qu’ils ont tiré. On a eu peur. Il y a eu de la panique. C’était une démonstration de puissance. Expulser ce lieu, de cette manière, c’était nous dire : « Rentrez chez vous, on ne veut plus vous voir dans la rue, on ne veut plus vous voir faire toutes ces choses ».

Et cette violence a continué, parce qu’après le soir du 8 juillet, nous n’avons pas déménagé, et la plupart d’entre nous ont continué à habiter Montreuil. Elle a continué à travers une série de vexations, d’humiliations, d’arrogances. Par exemple, vous rentrez chez vous le soir, une voiture banalisée roule doucement, s’arrête à votre hauteur et les policiers à l’intérieur vous montrent leurs armes en souriant… Il est arrivé que des policiers nous appellent par nos noms de famille dans la rue. Ou encore que certains d’entre nous se fassent frapper dans une voiture de police après avoir été arrêtés suite à une expulsion. Ou encore, pendant l’occupation d’un Pôle Emploi à Montreuil, qu’un policier lance : « Vous faites moins les malins maintenant que vous avez perdu un œil ! »

Si je raconte tout cela, c’est pour dire qu’au-delà de ce qu’il s’est passé le soir du 8 juillet, il y a une violence plus quotidienne, plus banale, qui prolonge celle qui nous est tombée dessus le 8 juillet. Cela ne nous concerne pas seulement. Il y a pleins d’autres histoires de ce type à Montreuil. Et ce ne sont pas des rumeurs, ce sont des affaires que l’on peut trouver dans la presse. L’année suivante, devant le centre social des Morillons, la BAC est arrivée et a tiré au flash-ball au milieu de gamins en train de jouer à cache-cache. Au printemps 2010, un jeune adolescent s’est fait contrôler, puis a été emmené dans un terrain vague, tabassé et laissé là. En octobre 2010, pendant une expulsion de maison, un habitant s’est pris un coup de taser. Le même jour, juste après cette expulsion, la même patrouille s’est rendue devant le lycée Jean-Jaurès et a tiré au LBD 40. Un jeune lycéen de 16 ans, Geoffrey, qui manifestait contre la loi sur les retraites, a perdu la vue d’un œil.

C’est insupportable d’assister à toute cette violence, dans la même ville, un an après ce qui nous est arrivé. Et cela se passe dans pleins d’autres villes. Pour nous, qui avons vécu la soirée du 8 juillet, il a fallu conjurer la peur et comprendre ce qu’il s’était passé. Pourquoi on nous avait tiré dessus, pourquoi il y avait eu des blessés, pourquoi l’un d’entre nous avait été mutilé.

C’est ce que nous avons fait pendant les sept années qui ont suivi, en allant rencontrer d’autres gens qui avaient vécu la même chose, mais dans d’autres contextes. C’est comme cela que nous avons réussi à faire face collectivement à cet événement. C’était une façon de lutter contre l’isolement et la peur. C’était une façon de tenir ce à quoi nous nous étions engagés au lendemain du 8 juillet : nous ne nous laisserons pas tirer dessus en silence.

2017 – Rassemblement pour Théo et contre les violences policières à Bobigny – Yann Lévy / Hans Lucas

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« Tout cela rajoute de l’injustice à l’injustice »

Farid El Yamni, frère de Wissam El Yamni,
battu à mort par la police le 1er janvier 2012

Je m’appelle Farid El Yamni, j’ai 31 ans. Je suis le frère de El Yamni Wissam.

Wissam a été battu à mort par des policiers le 1er janvier 2012 à Clermont-Ferrand dans un couloir du commissariat. Je suis ici devant vous pour vous parler de ce que j’ai vécu depuis, et ce que j’ai appris en côtoyant d’autres familles de victimes de la police, ainsi que d’autres victimes.

Cette année, avec d’autres familles de victimes, nous avons été invité·es à l’ONU, qui a condamné la France sur la question des violences policières. Il est intéressant de considérer ce que disent les organisations internationales et étrangères sur la police française. Même le New York Times, considéré comme le journal le plus sérieux au monde, a dénoncé une culture de l’impunité profondément ancrée dans la police française. Ce qui choque le monde entier à propos de la police française, c’est le manque de transparence, le déni des institutions sur ces questions-là. Aux États-Unis, on peut savoir qui ça concerne, quoi, comment, où, combien. En France, on ne sait pas.

C’est ce qui fait qu’en France, aujourd’hui, on ne peut se reposer que sur la vérité de nos expériences personnelles. Que disent ces vérités empiriques ? Elles disent une chose : qu’il y a effectivement impunité et qu’elle est volontaire .

Depuis 5 ans, depuis la mort de mon frère, il n’y a pas une seule affaire de violence policière – et on en côtoie quotidiennement – où il n’y a pas un dysfonctionnement voulu et créé par ceux qui sont chargés de faire la vérité. Tout cela rajoute de l’injustice à l’injustice. Le processus judiciaire ne fonctionne pas.

Quels sont les acteurs de ce processus ?

Ça commence par le parquet. Lorsqu’il y a une histoire de violence policière, c’est lui qui choisit de saisir un juge d’instruction ou pas – ce qui est étonnant pour un pays qui se dit des droits de l’homme et qui a fait de la séparation des pouvoirs l’un des murs porteurs de la société. Si le parquet ne fait pas son travail, vous n’avez pas la vérité. Par contre s’il le fait, ce n’est pas suffisant.

La police des polices est le deuxième acteur. Elle dépend du ministère de l’Intérieur. Dans l’affaire de mon frère, le ministre de l’Intérieur, le plus haut placé dans la hiérarchie policière, a pris position. Or rarement, voire même jamais, la police des polices ne vient contredire la position du ministre de l’Intérieur. Mais, même si elle cherche à faire la vérité, ce n’est pas non plus suffisant.

Il y a ensuite le juge d’instruction. Il demande des actes judiciaires. S’il ne les demande pas convenablement et dans des délais raisonnables, on n’a pas la vérité . Et s’il le fait, ce n’est pourtant pas suffisant.

Il faut aussi qu’il y ait des témoins, de nombreux témoins visuels. Dans l’affaire de mon frère qui a été battu à mort, il y a près de 10 témoins. Mais ce n’est toujours pas suffisant. La version policière n’est pas remise en cause.

Il faut qu’ensuite il y ait des experts judiciaires qui fassent correctement leur travail. C’est peut-être le dysfonctionnement majeur de la justice française aujourd’hui. Dans les expertises judiciaires, un expert peut écrire que le sol est bleu. Le juge d’instruction se contentera de lire la conclusion, et dira qu’en sa qualité d’expert, cette personne a dit que le sol était bleu. S’il n’y avait pas d’expert judiciaire qui mente, on pourrait le croire ; mais dans de nombreuses affaires, des experts judiciaires mentent. Et si l’expert judiciaire fait la vérité, si le juge d’instruction fait la vérité, si l’on entend et croit les témoins visuels, si la police des polices fait la vérité, si le parquet fait la vérité, alors on peut avoir la chance d’avoir un jour un procès, comme c’est le cas aujourd’hui.

Mais ce n’est toujours pas suffisant pour obtenir justice. Il faut que le personnel de justice, c’est-à-dire vous qui êtes en face de moi, applique la loi. Que dit la loi ? Elle dit que le fait que des policiers exercent des injustices est une situation aggravante. Mais dans les faits, le personnel de justice n’applique pas la loi…

On nous dit souvent que la police française est la plus contrôlée au monde. Mais qui fait l’enquête interne ? C’est la police des polices. Qui fait l’enquête administrative ? C’est la police. Qui fait l’enquête judiciaire ? C’est le juge d’instruction qui demande à la police des polices qui, à son tour, demande à la police. Il y a aussi le défenseur des droits, qui demande des actes au juge d’instruction, qui demande à la police des polices, qui demande à la police, etc. Alors, effectivement, la police française est très contrôlée – mais uniquement par elle-même.

En 2012, la Cour des comptes a critiqué l’indépendance de la police de polices. Il y a un manque de transparence criant sur la question des violences policières, qui crée de l’impunité et rajoute de l’injustice à l’injustice.

Je vous ai parlé de ce que l’on voit depuis cinq ans. Maintenant, je vais vous parler de l’affaire qui me concerne, l’affaire de mon frère. Le 1er janvier 2012, mon frère, Wissam El Yamni, a jeté une pierre sur une voiture le Jour de l’an. Oui, il aurait du être jugé pour ça. Non, les policiers n’avaient pas à se faire justice.

Les policiers qui vous font face aujourd’hui ont aussi choisi de faire justice eux-mêmes. Le message qu’ils vous envoient, le message qu’ils nous envoient, c’est que ce n’est pas à un tribunal de faire justice, mais à eux. Si vous, magistrats, les suivez, vous leur donnez raison. Mais dans un État de droit, c’est au tribunal de rendre justice.

Nous ne sommes pas pro-flic ou anti-flic, ni pro-justice ou anti-justice. Nous sommes pour ce qui est juste et nous demandons simplement le respect de nos droits. Aucune famille de victimes de violences policières, aucune victime ne désire autre chose que le respect de ses droits les plus vitaux, le respect de sa dignité.

Dans l’histoire de mon frère, il y a eu des manipulations de preuves. Mon frère est tombé dans le coma après avoir été battu par les policiers : trois fractures au visage, des fractures au col, des marques de strangulations. Il est mort dix jours plus tard. Une première autopsie a été faite, sans prendre en compte qu’il avait été pris en charge en soins intensifs, comme s’il venait de mourir. Si vous prenez un boxeur dix jours après son combat, ses marques de coups se seront résorbées. Le médecin légiste a donc pris la version policière et nous a dit : voici la vérité. Il a oublié des fractures et des marques de strangulations, pourtant observées par les médecins qui s’étaient occupés de lui, tout comme il a oublié les versions des témoins.

Comme dans beaucoup d’affaires, ils ont mis la pression sur la famille pour qu’on enterre rapidement le corps. Nous, nous ne voulions rien de plus que la vérité. On ne pouvait pas s’accommoder de la version des policiers, même si le légiste y avait mis un tampon. Ça ne correspondait pas. Ça n’avait rien de scientifique. Ce n’était qu’un acte de communication. Et puisque nous refusions cette expertise et demandions une contre-autopsie, on nous a fait patienter des semaines. Ils ont laissé mon frère dans un état de putréfaction pendant six mois, et pendant tout ce temps, ils nous ont refusé de faire une contre-autopsie. On nous a rendu le corps six mois après – un record mondial – et lorsqu’ils nous ont enfin autorisé·es à faire une contre-autopsie, c’était impossible parce que le corps était en état de putréfaction. Le médecin-légiste ne pouvait plus pratiquer d’autopsie, seulement des expertises.

Le premier médecin légiste n’a pas utilisé de dossier médical. Le second a noté qu’effectivement le premier légiste avait oublié des fractures, mais que c’était compréhensible, car elles étaient anciennes. Comme si mon frère vivait avec des fractures oubliées. Il a aussi dit que les marques au cou étaient des marques de frottements de vêtements, et il a utilisé les analyses d’un soi-disant expert cardiologue – en fait un gériatre – qui dira que durant le coma, l’électrocardiogramme était bizarre et que la mort était probablement due à problème cardiaque, vu qu’il y avait aussi des traces de drogues. Ce second médecin légiste a mis un an et demi pour rendre son rapport. Et le juge d’instruction a trouvé ça totalement normal.

Nous avons été voir de vrai·es expert·es en cardiologie, qui ont fait remarquer que le médecin gériatre n’était pas compétent, et que ce qu’il disait était faux. Notamment sur la base des médicaments qu’on avait donné à Wissam durant son coma, et qui avaient pu influencer les résultats. Une contre-contre-expertise a alors été ordonnée, et a conclu que la mort de mon frère avait pu être causée par la prise de drogue. Mais cette expertise ne contenait même pas de bibliographie.

Nous avons donc alerté des députés et des journalistes. Nous avons alors été contacté·es par un des experts toxicologues les plus reconnus. Celui-ci a réfuté les âneries des premières expertises, montrant que mon frère était en dessous du seuil de positivité toxicologique. Non seulement il n’était pas sous l’influence de la drogue au moment de son interpellation, mais en plus, il était mille fois en dessous du seuil de létalité que peut causer la prise de drogue.

Cinq ans après, nous n’avons toujours pas la vérité médicale des causes de la mort de mon frère – ce qui arrive régulièrement en France. Ce mois-ci, une question a été posée au ministre de l’Intérieur sur l’affaire de mon frère et de quelques autres. La réponse a été la même que toujours : il y a une enquête de la police des polices. Mais dans les affaires d’assassinats policiers, la police des polices enquête à charge contre les victimes. Les enquêteurs de l’IGPN ont pris des photos du corps de mon frère au 1er janvier, quand il était dans le coma, ce qui est avéré par des médecins ainsi que des procès-verbaux. Mais ils sont aussi revenus en prendre plus tard, quand les marques de coups étaient résorbées. Ils ont ensuite intégré ces dernières photos dans le procès-verbal du 1er janvier. Nous avons signalé au juge d’instruction que les preuves avaient été trafiquées, mais il a refusé de nous écouter.

Nous avons par la suite appris que des médecins avaient aussi pris des photos numériques de mon frère entre le 1er et le 7 janvier. Ces photos datées montrent le corps marqué de mon frère. Nous les avons soumises au juge d’instruction, qui nous a répondu que tout était normal, que les médecins se trompaient. Nous nous sommes donc rendu·es à la chambre d’instruction pour signaler le problème, puisque toute l’enquête était basée là-dessus. Elle a admis le problème de dates et de photos. Sous la pression, la chambre d’instruction a imposé au juge d’instruction de reprendre toutes les photos et de les dater. Pour cela, il a ordonné un « expert technique », en fait enquêteur dans la police des polices. Celui-ci a acté la version policière, sans aucune preuve technique, uniquement sur la foi de sa parole.

Au bout de cinq ans, un troisième juge d’instruction a décidé d’enquêter sur le fait qu’il n’est pas normal qu’une personne qui n’est pas experte et qui est aussi impliquée dans cette affaire, puisse valider de telles conclusions sans arguments techniques. Il a alors demandé une contre-expertise, qui a conclu que l’appareil photo ainsi que l’ordinateur avaient été reformatés après la demande de les analyser.

Je pourrais aussi vous parler d’enregistrements radio sous scellés judiciaires qui ont disparu. Ou des rapports disant que mon frère aurait appelé la police alors que ce n’est pas sa voix. Ou de la manière dont ils criminalisent les victimes. Il y a aujourd’hui un vrai problème en France.

Ce procès doit être une opportunité pour se demander dans quelle société on veut vivre. Est ce qu’on veut une société qui vit dans le déni ? Où les gens deviennent fou et sont envoyés en hôpital psychiatrique ? Ou bien est-ce qu’on veut vivre dans une société qui protège ? Depuis l’histoire qui est jugée aujourd’hui, combien ont été enterrées ? Énormément, vous ne pouvez pas imaginer. Combien de familles détruites ? Combien de personnes deviennent dingues ? Combien de personnes n’y croient plus ? Des personnes qui tous les matins se lèvent pour aller travailler, et qui au final se disent que leur vie est inutile, qu’ils n’ont pas de droits parce qu’ils sont mal nés ? Combien de personnes vivent ça ?

Notes

1 Condamnations pour violence par personne dépositaire de l’autorité publique : 15 mois de prison avec sursis et 18 mois d’interdiction de port d’arme pour le gardien de la paix Le Gall, 10 mois avec sursis et 12 mois d’interdiction de port d’arme pour le brigadier Gallet et 7 mois avec sursis et 12 mois d’interdiction de port d’arme pour le gardien de la paix Vanderbergh. Aucune interdiction d’exercer n’a été retenue malgré les réquisitions du procureur. Quant aux indemnisations, le tribunal s’est déclaré incompétent et a renvoyé la décision au tribunal administratif.

Le premier des 1er-Mai
Le mai sanglant de Haymarket. Monuments statiques contre mouvements sociaux

Le 1er mai 1886, lors de la journée internationale pour la réduction de la journée de travail à 8 heures, des centaines de milliers d’ouvrier·es lancent une grève d’ampleur à travers le pays. Deux jours après, alors que le mouvement se poursuit, une bombe explose sur la place de Haymarket à Chicago en plein affrontement entre les manifestant·es et la police venue les réprimer. Un policier est tué par le souffle, sept autres dans la bataille rangée qui s’en suit. Quatre anarchistes sont alors pendus. Si la lutte pour la journée de 8 heures finit par être victorieuse, la mémoire des événements n’est toujours pas acquise. read more…

Une pensée pour les familles des vitrines
Paroles de manifestant·es masqué·es

Ce texte est un montage de sept entretiens de femmes et d’hommes, entre 16 et 40 ans, qui ont en commun d’avoir participé, à l’occasion de manifestations, à des affrontements avec la police ou aux bris de devantures – de banques ou d’agences d’intérim notamment – le long du parcours. Une histoire toute récente pour certain·es ; pour d’autres, une pratique qui remonte à plusieurs mouvements sociaux.

Il ne s’agit ni de revenir sur le mouvement contre la loi Travail et son cortège de tête ni de proposer une réflexion politique sur l’usage de la violence ou la détestation de la police, mais de s’arrêter sur ces corps et ces subjectivités pris dans des pratiques risquées, réfléchies, jouissives, sérieuses – ou pas.

Ce texte est issu du quatrième numéro de la revue papier Jef Klak, « Ch’val de course », encore disponible en librairie.

Image de une : Antoine Marchalot

Autres images : La rue ou rien et Graffitivre

Jouissance et conquête spatiale

Arrive le moment où tu t’habilles et que, tout autour de toi, les autres s’habillent aussi. La foule se masque, la tension devient palpable. Tu reconnais tes amis sous leurs camouflages. Tu repères d’autres groupes avec lesquels se coordonner. Tu prends la mesure des forces en présence. Depuis que tu as enfilé ta cagoule, tu es observé par tout le monde. Tu sors le marteau que tu as préalablement volé dans un magasin de bricolage et dont il te faudra te débarrasser à la fin. Tu es au niveau d’alerte maximum : tu tournes la tête sans arrêt, tu regardes les flics, les manifestants, les passants et les devantures qui bordent le boulevard, tes cibles potentielles. Aux aguets. Tout à coup, le bruit d’une vitrine qui explose – c’est un son fantastique – annonce que ça commence. Tu te demandes comment va réagir le reste de la manifestation et comment vont réagir les flics. Une fois que ce premier coup est porté, tu te sens paradoxalement un peu plus tranquille ; certains se rapprochent et t’entourent pour te protéger, d’autres s’éloignent assez rapidement. Ensuite, tout s’enchaîne. Tu regardes au loin. Une cible à droite. Tu sondes du regard ton groupe affinitaire. Bientôt. Bientôt. Boum ! Tu retournes dans la foule. Moment d’apaisement. Tu repères une nouvelle cible, la tension monte : boum ! Retour dans la foule, satisfait, jusqu’à la prochaine attaque.


Manif lycéenne du matin, au départ de Nation. Notre objectif est de nous rendre Place d’Italie d’où part la manifestation syndicale de l’après-midi. On doit être 500 dans le cortège de tête. Une ligne de police nous sépare du cortège de l’AG lycéenne. On s’engage sur un pont. En face, une autre ligne de flics. Je suis derrière la banderole. Autour de moi, personne que je connaisse. Il doit bien y avoir quelques visages familiers sous les cagoules mais personne d’assez proche pour que je l’identifie masqué. Je pousse avec tous ces inconnus parce qu’à ce moment-là il faut pousser, sinon on ne passe pas. Sur les ponts, la police n’a pas le droit de gazer mais ils lancent des grenades de désencerclement à nos pieds, sous la banderole. Bien sûr j’ai peur, mais j’ai le sentiment que si je me fais attraper, des gens vont venir me chercher comme si c’était eux-mêmes qu’il fallait sauver. Les policiers n’arrivent pas à nous repousser ; ils reculent petit à petit. Arrivés au bout du pont, leur ligne se brise en deux et nous nous engouffrons. On franchit le pont : c’est l’euphorie ! Jusque-là, je ne connaissais pas ce sentiment d’être si fort collectivement. Une fois que tu as vécu ça, tu as envie que ça se reproduise tout le temps, tu ne veux plus jamais que ça s’arrête.


Ce jour-là, les syndicats n’appelaient pas à manifester à Nantes. Nous nous retrouvons assez peu nombreux au rendez-vous – 1 500 environ. J’arrive seul en manif. J’y vais tranquille pour voir ce qui se passe. J’ai pris le minimum avec moi : une bombe de peinture et de quoi me camoufler. Sur place, je retrouve des potes. La manif part ; il n’y a pas trop de flics. L’ambiance est calme. On commence à faire des tags, assez timidement. On parcourt quelques rues commerçantes et on arrive sur le cours des 50-Otages, un des axes principaux de Nantes. Tout à coup, quelqu’un sort une meuleuse à batterie de son sac et commence à attaquer le rideau de fer du bureau du Parti socialiste. Toute la manif s’arrête et encourage les copains qui meulent. À une dizaine de mètres, se trouvent quelques policiers qui ne comprennent pas trop ce qui se passe et ne savent pas comment réagir. La caméra de surveillance à proximité est attaquée. Une brèche est faite dans le rideau de fer ; on casse les fenêtres. Les policiers se rapprochent et comme nous ne sommes pas extrêmement nombreux et pas assez équipés pour tenir un affrontement, nous bougeons. On se retrouve dans des rues dans lesquelles les manifestations ne vont jamais normalement. On tague. C’est vraiment une balade. Petit à petit, on se met à méthodiquement défoncer toutes les banques qu’on croise mais dans une ambiance très apaisée. Puis des manifestants se mettent à entrer dans les agences : ils jettent à la rue les ordinateurs, les chaises, les bureaux, les plantes vertes, tout. Arrivés devant la préfecture, la police charge. Le groupe se scinde puis se regroupe sur l’esplanade de la tour Anne de Bretagne. Concours de circonstances : on se retrouve devant le Go Sport. Les immenses vitres du magasin tombent ; certains partent avec des chaussures, des vélos. De très jeunes gens chopent un extincteur et aspergent une banque. On a l’impression que tout est possible ; les gens se permettent des choses que d’habitude ils ne se permettent pas. C’est ça que j’adore : la liberté qui s’ouvre à ce moment-là. On se retrouve sur les quais et on voit arriver en face de nous une dizaine de fourgons qui remontent en sens inverse la rue qui nous borde. On a tous les mains pleines de bouteilles vides ramassées un peu plus tôt dans un container à verre renversé. C’est le tir au canard. Très marrant ! Après cela, tout le monde se change et d’un commun accord on se retrouve à Nuit Debout. En tout, cela aura duré trois heures.


Une fois le pont passé, les flics sortent des gazeuses familiales et aspergent tout le monde ; on ne le sent même pas tellement on est contents. On les a repoussés sur la moitié de la longueur d’un pont ! Ils continuent à nous lancer des grenades de désencerclement mais je me sens intouchable. C’est là que je m’en prends une. Sur le coup, je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’ai l’impression que mon pantalon a été entièrement brûlé sur mes deux cuisses. Je regarde, je ne vois rien mais ça me fait terriblement mal. J’ai peur d’avoir quelque chose de grave et je panique. Un street-médic  1 Les street-médics sont des manifestants qui, seuls ou organisés en collectif, soignent les victimes de violences policières. Ils disposent en général d’un matériel rudimentaire qui leur … Continue reading vient me voir et me dit d’attendre qu’on soit Place d’Italie pour être plus tranquilles. Je prends mon mal en patience et la douleur diminue. En fait, j’ai juste un bon hématome. Les copains me rassurent et me disent que ça y est, je suis baptisé et c’est cool. Plus tard, j’ai acquis un peu d’expérience, j’ai appris à repérer les grenades, à reconnaître les bruits, à les éviter. J’aurais pu rentrer chez moi mais je décide de rester à la manif de l’après-midi. Le matin a été tellement exaltant, je veux que ça continue. Ce jour-là, il pleut : arrivés à Nation on est tous trempés, on a de l’eau plein les godasses, on grelotte, je boîte un peu, mais on est incroyablement joyeux.


À quoi tient notre jouissance première ? À une histoire de liberté et de réappropriation d’un espace urbain. Ce n’est pas du tout symbolique ou théorique. Chaque petite conquête spatiale – une rue, un franchissement de seuil – est un immense plaisir. Tu réalises : « Ah, tiens, je peux aller ici, mes pieds peuvent marcher là ! » Je l’ai surtout vécu pendant le mouvement contre le CPE. Les manifs sauvages qui partent de Belleville et qui vont n’importe où. Quel bonheur de gueuler dans la rue à 50 ! Qu’est-ce que je me sentais bien dans Paris alors ! Même les jours où il n’y avait pas de manifs… Un mouvement social, ça embellit une ville, on la redécouvre, on s’y sent plus libre, tout est plus aimable. Et ce n’est pas qu’un plaisir esthétique : c’est vital.

***

Tenir et déborder

On est là. On observe le nombre qu’on est, puis la ligne de policiers face à nous. Et on se dit : « Mais si on tient, ils n’arriveront pas à nous faire reculer, il faut que tout le monde tienne. » D’ailleurs, certains crient « Restez, il faut qu’on tienne ! » Ils ont raison : on peut rester et, du coup, il faut qu’on reste !


Les raisons des affrontements sont assez primitives mais c’est important le primitif, c’est la survie. « Comment vivre ensemble ? » est une question plus primitive qu’intellectuelle. La question de l’espace aussi.


Mon objectif n’est jamais de m’en prendre à la police en tant que telle. Selon moi, leur envoyer des projectiles relève du folklore, du rituel. Ça ne m’intéresse pas. Et cela me fait trop peur pour que j’y prenne du plaisir. Les policiers sont préparés à recevoir nos cailloux, ils glissent sur leurs protections en plexiglas, ça ne laisse aucune marque. Surtout, c’est attendu. Toute ma vie, j’ai fait exactement ce qu’on attendait de moi ; je ne vais pas continuer à le faire en manif. La destruction de matériel, laisser une trace de notre passage en détruisant banques, agences d’intérim et agences immobilières, me parle beaucoup plus. Et ce n’est pas tant pour les effets que ces destructions auraient sur le capital que le sentiment de liberté, de prise sur ma vie, que cela me procure. La casse, c’est gratuit, ça n’a pas de sens. Ce qui en a, par contre, c’est qu’il y ait des gens qui cassent, qui s’autorisent à le faire, qui mettent leur corps en jeu pour le faire.


Parfois, j’en ai marre de l’apologie romantique de la violence mais il faut dire aussi que, ce printemps, ce sont les affrontements et la casse qui ont permis d’attirer tant de lycéens dans des manifs qui, sans eux, auraient ressemblé aux habituelles marches syndicales avec des ballons et de la musique de merde. Ça nous a donné de l’énergie à tous, ça nous a donné la force d’y aller. J’espère que les gens ne vont pas se ranger et se contenter de faire des manifs qui vont d’un point A à un point B.


Passer le barrage du pont, ça nous permettait de continuer la manif. On avait un objectif. Quand on balance des bouteilles à l’arrivée à Nation, c’est juste l’expression d’une rage de ne pas avoir réussi à faire quoique ce soit le long du cortège. On déverse notre frustration même si ça ne sert plus à rien.


Briser une vitrine, c’est symbolique mais il faut le faire. Il faut que ça déborde. Une manifestation ça n’a pas d’intérêt si tu restes dans le cadre que la police a fixé. La question n’est pas forcément d’être violent, mais de sortir de ce qu’ils nous ont accordé comme trajet, sortir de ce qui nous est imposé. Et si, pour ce faire, on doit user de violence, usons de violence.


On se pose tous la question à un moment ou à un autre : est-ce que caillasser la police sert à quelque chose ? On entend des gens nous dire qu’on est manipulés par le gouvernement, que les dégradations desservent le mouvement. Parfois on doute, on se demande s’ils ont raison. Mais on finit toujours par se dire que c’est complètement légitime et qu’il ne faut surtout pas qu’on arrête.

***

Le corps, la peur

La veille d’une manif, je me prépare un peu. Je me demande ce que je vais faire, ce que je vais essayer de nouveau, et je m’équipe en fonction. Le matin même, l’appréhension monte. J’arrive au rendez-vous avec la boule au ventre, la même que je peux ressentir avant de monter sur scène au théâtre. Je ne sais pas ce qui va se passer mais je sais qu’il va se passer quelque chose.


Moi, j’ai extrêmement peur de la police, même d’un simple contrôle d’identité. Le jour où on a franchi le pont, ma peur a totalement disparu. Ça a duré un temps et puis elle est revenue, telle quelle. Depuis, pas une seule fois, je n’ai pu l’oublier. Il m’arrive encore de lancer des cailloux et des bouteilles mais très occasionnellement, quand je me sens vraiment en sécurité – s’il n’y a pas de baqueux [2. Policier membre d’une BAC, brigade anti-criminalité.] dans les parages et que je pense avoir largement le temps de provoquer la ligne de CRS et de retourner au milieu des spectateurs sans encombre. Je ne prends plus de risque, je fais hyper gaffe.


Je n’ai pas tellement peur physiquement, je suis un peu casse-cou. Chez moi, la peur juridique prime. Là, je ne fais pas le malin : l’idée même de me retrouver en comparution immédiate m’empêche de dormir. La prison m’a toujours terrorisé. La peur de la perte de mois et d’années de ma vie me fait bien plus peur que quelques coups de tonfas [3. Le tonfa est une matraque en polymère qui dispose d’une poignée perpendiculaire.].


Je suis en première ligne. Les policiers nous chargent et nous tapent et on ne peut pas bouger parce que le cortège est extrêmement dense, on est tassés les uns sur les autres. Je me prends un gros coup de matraque sur le crâne. Je suis sonné. Pour ne pas tomber, je me cramponne aux deux personnes à mes côtés. Je mets deux minutes au moins à reprendre mes esprits. Je devrais peut-être sortir, aller à l’hosto ou au moins redescendre et faire autre chose mais – là on pourrait me reprocher une certaine fierté virile, l’envie d’en être – je décide de rester jusqu’au bout et d’enchaîner le soir deux manifs sauvages. C’est en rentrant chez moi que je réalise que mes cheveux sont collés parce que j’ai saigné. Mon crâne est ouvert.


Des copains sont allés en prison, d’autres ont été perquisitionnés, d’autres encore ont été assignés à résidence, mais, aujourd’hui, c’est surtout la peur physique qui me retient.


On a toujours peur. Je ne connais personne qui n’ait pas peur. Sur les vidéos de casseurs encagoulés, on a l’impression d’observer des individus froids et déterminés, surpuissants, qui cassent avec flegme toutes les vitrines qu’ils croisent. Mais il faut se dire que les cagoules masquent les émotions qui passent sur nos visages. À chaque fois que je fonce sur une cible, que je sors mon marteau, que je donne un coup dans une vitrine, mon cœur bat plus vite. On flippe ! Parfois, les gens autour arrivent à me mettre en confiance ; la peur s’atténue mais elle est toujours là.


Ce qui pose problème dans mon groupe, c’est l’ambiance hyper-viriliste. Tu es censé aimer être violent, aimer t’en prendre aux keufs ; tu es censé savoir le faire et ne pas avoir peur. On ne pense pas à notre protection parce que nous sommes supposés être des warriors. Même après que des copains ont été arrêtés, on n’a jamais réussi à se demander comment se protéger collectivement. Simplement, ceux qui s’étaient fait prendre ont arrêté d’aller en manif. D’autres ont arrêté de se cagouler et de participer aux affrontements ou à la casse. Tout le monde s’est mis à flipper, mais sans qu’on se le dise, parce que c’est un peu la honte.


J’ai l’impression ne pas pouvoir dire au sein de mon groupe : « Moi, les gars, j’ai peur de la police ». Je voudrais pouvoir le faire sans qu’on me voit comme un peureux. Je voudrais qu’on en parle entre nous. Comment ceux qui n’ont plus peur de la police s’y sont pris ? Quelles sont les ressources qui leur ont permis d’en arriver là ? Qu’est-ce qu’on met en œuvre ? Parce ce que moi, maintenant, quand ça chauffe, j’ai tendance à reculer ; si tout le monde fait ça, on ne passe pas. C’est indispensable d’arriver à dépasser collectivement la peur de la police. Pour cela, il faudrait des discussions plus poussées sur la stratégie, sur les manières de se protéger, il faudrait que j’évolue avec des personnes en qui j’ai pleine confiance, me faire choper avec eux, qu’on se fasse mal ensemble.


Je préviens d’emblée que je ne compte pas porter la banderole pendant des heures mais si, ce sont bien les deux seules filles du groupe qui se retrouvent à la tenir tout au long du parcours. Les mecs du groupe sont super égoïstes : ils s’amusent à casser des vitres, à balancer des trucs sur les keufs planqués derrière nous. Quand on leur demande de prendre la banderole, ils se cachent, ils font les gamins. À un moment, on se retrouve face à la police et tous les garçons s’excitent et se mettent à crier « Ahou ! Ahou ! » sans faire attention à nous, sans se rendre compte qu’ils me projettent littéralement sur le policier qui est en face de moi – la banderole n’est pas renforcée. Les mecs voient bien que je ne fais pas 200 kilos, ils pourraient éviter de se servir de moi comme d’un bouclier. Derrière mon épaule, se trouve un mec qui tape sur le flic devant moi. Je suis coincée entre les deux. Le policier lance deux grenades assourdissantes à hauteur de pied. Là, je crois que je vais mourir, que mes orteils sont réduits en poussière, que je vais découvrir, en enlevant ma chaussure, que je n’ai plus de pied. Et personne ne m’aide. En fait, ma blessure n’était pas si grave – deux jours après, je pouvais remarcher – mais à partir de cette fois-là, j’ai commencé à flipper. J’ai réalisé que si je me faisais niquer en manif, je ne pouvais compter sur personne.


J’ai un peu honte de ne plus réussir à aller en manif. Et ça m’ennuie, parce que j’ai envie que ça continue.


J’ai rarement une confiance totale dans le collectif en manifestation. Ce qui m’effraie le plus, ce sont les mouvements de foule. Dans les premières manifs contre la loi Travail, surtout dans les manifs lycéennes, c’était assez flippant : à chaque gros bruit, tout le monde se mettait à courir dans tous les sens. Mais ça n’a pas duré trop longtemps, après deux-trois journées de mobilisation, on a appris qu’il ne fallait pas reculer dès qu’il y avait un pétard lancé, ni s’enfuir à la moindre charge.


Subitement, on réussit à partir à 2 000 dans une petite rue perpendiculaire au cortège. Les flics nous bloquent et nous aspergent de lacrymogène de part et d’autre. Ils serrent, ils serrent et je me dis que, s’ils continuent, des gens vont étouffer ou se faire piétiner. Moi, ce qui me sauve, c’est que j’ai à côté de moi une fille en train de faire une crise d’asthme. Un truc de malade. Je l’agrippe et on parle. Ça me calme : je me sens responsable d’un truc.


Dans un nuage de lacrymo, tu n’arrives plus à respirer, tu as l’impression d’étouffer, tu ne sais plus où tu es, tes sens sont brouillés. Tu ne sais plus vers où tu cours et tu sais que là tu risques de te faire attraper, défoncer la gueule et embarquer. Même avec un peu d’expérience, ces instants-là restent terrorisants. Les gaz, c’est efficace.


Il y a un ami de mon père qui a pris un tir de Flashball dans l’œil. J’ai un copain qui s’en est pris un dans la joue. Et je connais un mec qui s’est fait tirer dans la mâchoire et qui vit aujourd’hui avec une plaque en métal sous la peau. C’est mon cauchemar. Je ne peux plus aller en manif comme avant. Je pourrais m’acheter des lunettes militaires à 50 € mais de toute façon, les keufs les confisquent.


Et puis, il y a la peur de la mort. J’étais à la manif au cours de laquelle Rémi Fraisse s’est fait tuer. J’étais sans doute mieux équipé que lui, j’avais un casque et un K-way sur lesquels les grenades glissent en général, mais il s’est fait buter à côté de moi ! Forcément, ça me confronte au fait que j’aurais pu mourir. Tu te prépares forcément à cette éventualité-là aussi : est-ce que mes idées et la façon dont je les vis valent le coup de crever pour elles ? Bon, en réalité, je ne me dis pas tous les jours « je vais crever pour mes idées », mais je sais que je fais face à des conséquences éventuellement irréversibles.

***

La bonne distance

En manif, je suis obligé de laisser la raison au panier parce que si je réfléchis deux secondes, je réalise que tout ça est d’un ridicule absolu. Parce qu’on n’a aucune chance. D’un côté, il y a quarante pelés avec deux maillets et trois cailloux et, de l’autre, il y a un corps institué de ce monstre froid qu’est l’État. En face, ils sont mille fois plus forts et, en fait, ils ne sont jamais atteints. Alors que nous, on se fait laminer. Il faut apprécier le dispositif et prendre tout cela comme un jeu. C’est vital intellectuellement. Si on se donne trop d’importance, c’est écrasant.


Est-ce que c’est sérieux ? Oui, dans la mesure où ça prend énormément de place dans ma vie. Par exemple, je fais beaucoup de sport parce que ça me permet d’être plus à l’aise physiquement dans les moments d’affrontements. Je me donne les moyens de ne pas me faire arrêter, d’être en mesure de courir vite. Le temps du mouvement, j’ai arrêté de boire. Je ne prends pas ça à la légère. Mais si ça devient trop grave, si on n’arrive plus à se marrer dans ces moments-là, alors quelque chose ne va pas. Il faut que ça reste un espace de liberté.


C’est carrément un jeu. Sous la cagoule, les gens rigolent. Certains doivent faire ça avec sérieux mais ils ne doivent pas tenir bien longtemps parce que le sérieux fatigue vite. Quand tu lis les comptes-rendus de manif sur Paris Luttes Info, tu réalises que les gens se marrent. Ils ont pris des risques insensés et pourtant ils font des blagues.


Même si on s’amuse, on ne se départit jamais d’une certaine gravité parce que l’on met notre corps en jeu et que les conséquences sont parfois terribles.


Des amis, suite à l’histoire de la voiture de police brûlée [4. Au plein cœur du mouvement contre la loi Travail, les syndicats de policiers organisent un rassemblement « contre la haine anti-flic » place de la République à Paris où se tient alors Nuit Debout. Aux abords de ce rassemblement des contre-manifestants s’en prennent à une voiture de police qu’un fumigène finit par enflammer. Fin 2017, sept personnes accusées – sur la base notamment d’un témoignage anonyme d’un policier du gouvernement – d’avoir participé à l‘échauffourée ont été condamnées à de lourdes peines. L’un d’eux, Antonin Bernanos, est encore incarcéré à la prison de Fleury Mérogis..], se sont retrouvés en prison. À partir de là, ma haine contre la police a pris une nouvelle dimension. Je n’avais pas moins peur qu’avant mais j’y allais plus volontiers. J’y allais pour mes potes qui ne pouvaient pas y être. Je me donnais : j’étais devant, je n’étais plus aussi prudent. Et je lançais pour toucher.


Il y a des corps dans la société dont le quotidien est de nuire aux autres. Les flics en font partie ; les contrôleurs aussi. On peut rajouter les huissiers. Voilà, il n’y en a pas tant. Ce sont des ennemis politiques, fondamentalement. Mais, à chaque mouvement, je me demande : qu’est-ce que ça voudrait dire qu’il y ait un mort du côté des flics ? Est-ce que j’en ai envie ? Je me pose sans arrêt ces questions-là, ce qui prouve que d’un point de vue théorique, je n’avance pas beaucoup. On est dans des zones un peu primaires parfois, ma haine est viscérale et c’est problématique pour moi. Je suis obligé de me répéter : « Non, je ne souhaite pas la mort d’un homme. »


La question de savoir si je vais ou non blesser un flic en lui balançant quelque chose ne se pose pas trop. Souvent nos flux incessants de lancers de cailloux sont des tirs de barrages pour qu’ils ne s’approchent pas trop, pour les dissuader de tenter une percée individuelle qui leur permettrait de choper un camarade. Il m’est arrivé d’espérer toucher un agent en particulier : quand, pour charger, ils cassent le cordon de boucliers et qu’ils s’exposent, j’ai un malin plaisir à essayer de les viser un peu correctement afin peut-être de les faire reculer, de casser la charge.


Ce que j’aime, c’est envoyer des œufs de peinture sur les keufs. On le faisait systématiquement pendant les premières manifestations lycéennes du mouvement. Les CRS repeints de toutes les couleurs, c’est vraiment trop drôle. Au bout d’un moment, on n’a plus pu le faire, on se faisait contrôler tout le temps et un copain s’est fait arrêter parce qu’il avait des œufs sur lui. Il faut dire aussi que c’est extrêmement chiant à préparer.


Le nombre de filles et de mecs qui balancent des projectiles avec une grosse banane ! Je pense que la majorité de ceux qui le font ne se prennent pas trop au sérieux. Ils ont cette bonne distance qui consiste à ne pas s’imaginer que le résultat du lancer de projectile va permettre de conquérir quelque liberté que ce soit tout en admettant que le fait de lancer un truc en direction d’un flic est une réjouissance non négligeable.


Je ne vois pas du tout ça comme un jeu : je vais construire ma vie autour de la lutte. Avant le mouvement, je pensais terminer mes études, j’envisageais une carrière dans un bureau. Maintenant, plus du tout. Je veux avoir pour seul travail la lutte et vivre, à côté, des passions.


Est arrivé un moment de ma vie où on me demandait de choisir ce que je voulais en faire. Et je n’avais pas d’idée, ou bien je n’avais pas envie de choisir. Je me disais que je trouverais du plaisir et du sens à vivre à travers des formes de conflictualité qui induisent une implication physique. Transformer le monde et y trouver une place. Aujourd’hui j’ai parfois l’impression d’être un peu bloqué. Il y a d’autres choses que la lutte qui me tiennent à cœur et qui passent après. Mes proches, surtout, me reprochent mon manque de distance. J’aimerais prendre des vacances mais chaque fois je suis rattrapé par des évènements où je ne peux pas m’empêcher d’aller : tel péril sur Notre-Dame-des-Landes, telle manifestation, un mouvement social. Il m’arrive de me dire, moitié en rigolant, moitié sérieusement, que si je n’y vais pas, il ne va peut-être rien se passer. En tout cas, si je n’y vais pas, je culpabilise de ne pas y être et je suis triste de rater quelque chose. Parce que ce sont des moments joyeux, où je trouve une ville belle, les gens beaux, où je me sens bien. C’est important d’arriver à croire encore à des trucs, que tout ne soit pas figé, ne pas se sentir simples spectateurs de la marche du monde.

Notes

1 Les street-médics sont des manifestants qui, seuls ou organisés en collectif, soignent les victimes de violences policières. Ils disposent en général d’un matériel rudimentaire qui leur permet de porter les premiers secours.

Nou3 : l’humain, le cyborg et les espèces compagnes

Et si Médor et Pupuce devenaient des armes de destruction massive ? C’est ce que le tandem écossais Morrison/Quitely a imaginé pour son one shot comic book : Nou3, pur shoot stroboscopique de gore à fourrure. Histoire de réaliser une bonne fois pour toute que la guerre « zéro mort » n’existe que dans l’imagination des responsables de com’ en kaki.
Cet article est issu du troisième numéro de Jef Klak, « Selle de ch’val », encore disponible en librairie.

Un dictateur en short et ses gardes du corps se font massacrer dans une somptueuse villa. Trois masses de métal surgissent de la maison juste avant son explosion, puis regagnent la remorque d’un camion garé devant. Dans le camion portant l’inscription « Animalerie », des hommes enlèvent leurs trois casques, découvrant un chien, un chat, et un lapin. Ce sont en fait des biorgs, animaux chirurgicalement et génétiquement modifiés par l’US Air Force pour piloter des armures de combats. « 3 », le lapin, libère des gaz létaux et pose des mines comme autant de petites crottes ; « 2 », le chat, est un combattant furtif des plus fatals, et « 1 », le chien, est un véritable petit tank. Après cet essai concluant sur le terrain, l’armée décide de passer à la phase suivante – « l’animal nouveau 4 » –, et ordonne l’euthanasie de ces prototypes. La scientifique qui les a éduqués désactive alors leurs entraves chimiques, et les trois biorgs s’évadent. Commence une traque sanglante où l’armée va se heurter à ces animaux-machines de guerre qu’elle a créés.

Ce n’est qu’un chien, ne vous attendez pas à des sonnets de Shakespeare.

Les deux écossais Frank Quitely et Grant Morrison travaillent régulièrement ensemble – le premier assurant le dessin, le second le scénario –, leur association révélant le meilleur de chacun. Ce fut le cas lors de leur rencontre en 1996, pour les aventures surréalistes de Flex Mentallo – « l’Homme du Mystère du Muscle » qui tord la réalité en bandant ses muscles et a conscience d’être un personnage de fiction –, ainsi que pour leur reprise des NeW-X-MeN en 2001, et surtout pour Nou3 et All-Star Superman. Ce dernier, commencé en 2005, année de publication de Nou3, remporta d’ailleurs d’innombrables récompenses et un succès public assez exceptionnel pour une énième histoire du plus vieux des super-slips.

Frank Quitely, dont le pseudonyme est un anagramme de « quite frankly » (« en toute franchise »), est tout aussi à l’aise pour rendre dans le moindre détail des paysages réalistes, que dans la subtile exagération de certaines postures ou expressions faciales, telles les poses culturistes de Flex Mentallo avec son slip léopard et son torse difforme et velu, directement inspirées des réclames pour la méthode de développement musculaire du professeur Charles Atlas des vieux comics. Son trait méticuleux évoque parfois le regretté Moebius, par cette sorte de puissance douce, de mélancolie souriante, que dégagent certains de ses dessins. Ainsi de son Superman All-star tout en décontraction, rayonnant de force, qui s’inspire de la posture tranquille d’un fan déguisé en Kryptonnien, et tranche radicalement avec la tension ultra-virile que proposent l’écrasante majorité des représentations de ses contemporains. Le dessinateur écossais partage également avec l’auteur français des aventures muettes d’Arzach un goût pour les lèvres pulpeuses, mais surtout pour la narration sans paroles : certains épisodes de ses NeW-X-MeN, comme de longues séquences de Nou3, se déroulant quasiment sans texte.

Bon sang, il faut être taré pour apprendre à parler à une machine à tuer.

Nou3 est une œuvre d’une grande simplicité. Loin des scénarios complexes qui ont fait la réputation de Grant Morrison [voir encadré en fin de texte], son histoire, comme sa structure en trois chapitres – format plutôt rare dans les comics – sont minimales, et ses personnages simplifiés jusqu’au stéréotype. 1 le chien est indéfectiblement fidèle à l’humain et veut « rentrer maison » ; 2 le chat est caractériel et ne pense qu’à manger ; et 3 le lapin suit les autres sans dire grand-chose. Certes, leur « maîtresse » leur a appris des rudiments de langage humain, mais leur lexique SMS – « 1 sait 0 !  » – est rudimentaire, purement utilitaire, et à la limite du ridicule. Les animaux humains ne sont pas mieux traités : il y a le scientifique lâche et carriériste, son assistante empathique avec les animaux, que sa culpabilité pousse à trahir ses patrons, le sénateur aux dents longues et blanches, le général aussi stupide qu’impitoyable, les soldats chairs à canon muets, et le clochard au cœur pur.

Vous y voyez peut-être le triomphe de notre savoir-faire biotechnologique, moi, je ne vois que trois petites bêtes en colère…

Grant Morrison et Frank Quitely ont tout misé sur le découpage et la mise en page : « La simplicité de cette histoire nous permettait de nous livrer à un découpage beaucoup plus expérimental, et c’est ainsi que Frank Quitely et moi-même avons envisagé la réalisation des planches avec en tête l’idée de suggérer une perception non humaine de l’espace 1 Les citations de Grant Morrison et Frank Quitely sont extraites des bonus de l’édition française publiée par Urban comics..  »

Morrison qualifie le résultat de « western manga  ». La perception non humaine de l’espace et du temps se traduit par un découpage tout en dilatation, des actions de quelques secondes se déployant en de multiples cases – ce qui distingue en effet le manga des comics américains et surtout de la BD franco-belge, où les actions sont au contraire très contractées. Mais les expérimentations de Morrison et Quitely ne s’arrêtent pas à un tel découpage à la japonaise. Les compères veulent « aborder ces planches non pas comme un espace plat en deux dimensions sur lequel nous “collions” mécaniquement nos cases, mais comme un espace 3D dans lequel ces mêmes cases pourraient être “accrochées” ou “en rotation”, voire empilées les unes sur les autres ». Ils multiplient donc les tentatives formelles plus ou moins heureuses, comme dans cette scène inaugurale où la mort du dictateur est donnée à voir sur une double page selon le point de vue subjectif des multiples balles qui le transpercent. Scène qui a le mérite d’« effacer tous les doutes des lecteurs quant au degré de gore utilisé dans cette émouvante histoire d’animaux calinoux  », mais qui est finalement assez vaine. D’autres séquences sont plus réussies, telle l’évasion des cobayes, quasi muette, qui s’étend sur six pages et cent huit cases, chacune ayant été dessinée individuellement, avant que lui soit attribué un code couleur correspondant à une des caméras de surveillance captant la scène.

Au final, ce ne sont pas tant les scènes d’action au découpage sophistiqué – et souvent peu lisible – qui font de ce comic book une réussite, mais son savant dosage entre gros plans détaillés et doubles pages aérées, son rythme tout en accélérations et ralentissements, son équilibre entre violence et empathie. Le western selon Grant Morrison et Frank Quitely ? « L’abondance viscérale et quasi chirurgicale de tripes et de boyaux distillés dans l’œuvre, s’explique Grant Morrison, […] sert à contrebalancer le sentimentalisme inévitable lorsqu’on évoque nos animaux à fourrure. » Mais c’est justement ce mélange contre nature – ou plutôt naturel, trop naturel – qui fait la force de cette œuvre aussi minimaliste que virtuose.

Maintenant qu’on maîtrise la technologie, je veux des animaux avec la gueule de l’emploi, vous savez comment sont les gens.

Krypto, le chien de Superman, est souvent très humanisé – il pense et parle comme un humain –, y compris dans la version cartoon de la série animée Krypto the super-dog. Dans All-star Superman au contraire, Frank Quitely le dessine avec les postures caractéristiques d’un golden retriever, à ceci près que cette variété kryptonienne rapporte, en volant, des arbres entiers et porte fièrement, accrochée à son collier, une cape rouge frappée du « S » familial du plus puissant des encapés. De même, les biorgs de Nou3 ne sont ni anthropomorphisés ni anonymisés sous leurs exosquelettes mécaniques, mais apparaissent dans toute leur singularité d’espèces domestiques : 1 est un beau bâtard marron croisé labrador, qui répondait au nom de Bandit ; 2 est une chatte tigrée rousse avec le museau et le bout de la queue blancs que ses maîtres appelaient Minette, et 3 est un lapin blanc avec une tache sur l’œil auparavant prénommé Pirate.

Les trois animaux-machines de guerre ont chacun leur histoire, que le tandem écossais convoque en utilisant comme couverture de chacun des trois épisodes un avis de recherche collé dans les rues par leurs jeunes maîtres suite à leur disparition. L’écriture enfantine et les photos des gentilles bêtes dans leur foyer renforcent l’empathie qu’on peut avoir pour ces cobayes en cavale. Morrison et Quitely s’appuient, consciemment ou non, sur un phénomène connu en biologie du développement sous le nom de néoténie – littéralement « rétention de jeunesse » : la conservation de caractéristiques juvéniles chez les adultes d’une espèce. Ce phénomène se retrouve essentiellement chez les insectes, les amphibiens – remarquablement chez l’axolotl, qui peut procréer tout en restant une larve toute sa vie – et chez les animaux domestiques. Ainsi les chiens aboient et les chats ronronnent toute leur vie d’adulte, quand leurs cousins loups et chats sauvages ne le font qu’enfant. L’adulte humain serait de la même manière « un fœtus de primate parvenu à maturité sexuelle » [2. Louis Bolk, anatomiste et biologiste néerlandais du début du XXe siècle, connu pour sa « théorie de la fœtalisation » selon laquelle l’humain serait un être vivant au développement progressivement ralenti, théorie réhabilitée et réinterprétée par le paléontologue Stephen Jay Gould dans les années 1970.]. Selon les évolutionnistes, ces traits juvéniles auraient une fonction de séduction, aussi bien à l’intérieur d’une même espèce qu’entre espèces différentes, ce qui expliquerait la tendresse éprouvée pour les animaux domestiques. L’industrie du spectacle utilise d’ailleurs très bien cette attractivité, comme le montre clairement l’évolution du personnage de Mickey au cours du temps : souris adulte à ses débuts, elle devient de plus en plus enfantine, donc attractive [3. Voir le chapitre « Hommage biologique à Mickey » dans Le Pouce du Panda de Stephen Jay Gould (Le Seuil). Beaucoup d’objets techniques suivent d’ailleurs la même évolution néoténique que Mickey, tels les voitures ou les ordinateurs Mac, aux formes de plus en plus arrondies.].

La sympathie éprouvée pour les trois fugitifs s’appuie donc sur leurs museaux juvéniles, mais également sur leur solidarité et leur amitié interspécifique qui répondent à l’individualisme des humains et du projet censé les remplacer : « l’animal nouveau 4 », un mastiff augmenté et radioguidé – opposition individu/collectif qui fit les beaux jours des comics mettant en scène des équipes de super-slips, et particulièrement des X-Men.

D’ici novembre, Dan Washington posera son cul gominé dans le Bureau ovale. Il veut produire en masse les biorgs et mettre fin à la guerre conventionnelle.

Selon les militaires, gouvernants et responsables de recherche, le projet « Nou3 » n’avait d’autre objectif que de sauver des vies humaines sur le champ de bataille. Et c’est bien cette hypocrisie d’une guerre « zéro mort » que mettent en pièce Morrison et Quitely, rappelant avec force hémoglobine que, même menée par des animaux militarisés, la guerre tue, et tuera.

Nou3 ne prétend pas offrir un point de vue original sur l’humain et les autres animaux – il ne s’agit nullement d’un manifeste cyborg ou en faveur des espèces compagnes. Plutôt un brûlot antimilitariste en forme de mélodrame gore et animalier, où empathie naturelle pour les compagnons à quatre pattes et fantasme de sauvagerie et d’instrumentalisation guerrière s’entrechoquent dialectiquement. Bons démiurges, Grant Morrison et Frank Quitely ont cependant l’attention de réserver aux évadés survivants sinon un happy end, du moins une seconde chance. L’humain qui leur offre ce nouveau départ est d’ailleurs un de ces personnages en marge qu’affectionne Morrison depuis toujours : un SDF, croisé au pire de la traque, qui se révèle d’un grand bon sens face aux questions de l’armée à la poursuite des fugitifs :

Avez-vous vu quelque chose ? Il y a une grosse récompense. De l’argent, vous sauriez quoi en faire, non ? Quelqu’un comme vous. – Ouais ouais. C’est clair. Mais nan. J’ai rien vu, bande d’enculés de fascistes.

GRANT MORRISON, LE NON-SENS DU MERVEILLEUX

L’écossais Grant Morrison travaille pour l’industrie américaine du comics depuis trente ans, où il publie aussi bien des projets originaux que des réhabilitations de personnages oubliés ou des redéfinitions de poids lourds. Il est depuis la fin des années 2000 l’un des principaux scénaristes de la firme DC Comics, dont il supervise les événements et les personnages les plus importants. Il a ainsi revisité de fond en comble la biographie de Batman de 2006 à 2011, restaurant la loufoquerie de ses débuts et rompant complètement avec la version « réaliste » et réactionnaire du Vigilant en noir qui s’était imposée depuis les versions de Frank Miller dans les années 1980. À partir de 2011, il a même pu enfin réaliser un projet que son employeur principal lui avait jusqu’ici refusé : réinventer les débuts de Superman, à qui il fait quitter son slip et ses collants pour un jean et un T-shirt frappé de son logo familial [4. Voir l’article « Super-slips VS Bat-masques. Vérité et Justice VS Terreur et Sécurité », dans Jef Klak no2, « Bout d’ficelle », 2015.].

Sa première contribution aux comics américains s’intéresse déjà aux relations entre les hommes et les animaux. En 1988, DC Comics [5. DC Comics avait alors accepté deux propositions de l’écossais : la relance d’Animal man, ainsi qu’une histoire du Chevalier noir enfermé à l’Asile d’Arkham avec ses ennemis les plus fous. Cette aventure de Batman de l’autre côté du miroir deviendra l’un des « romans graphiques » les plus réédités : Arkham Asylum: A Serious House on Serious Earth, magnifiquement peint par l’Anglais Dave MC Kean.] avait en effet accepté de lui confier la reprise d’un personnage mineur créé en 1965 : Animal man. Grant Morrison se targuait d’être le seul à ne pas avoir oublié ce personnage capable de capter les capacités des animaux proches de lui : le pouvoir de régénération d’un ver de terre, la faculté de voler d’un oiseau, la possibilité de se dupliquer comme une bactérie… Morrison en fait un père de famille au chômage et militant végétarien, évoluant dans des enquêtes sur l’industrie agro-alimentaire et les laboratoires pharmaceutiques expérimentant sur les animaux [6. Grant Morrison devient alors lui-même végétarien, et le restera.]. Le scénariste écossais est alors très critique envers la vague grim & gritty [7. Cette vague « dure et sombre » creuse artificiellement l’approche déconstructive et réaliste ouverte par Alan Moore et Frank Miller en plongeant d’improbables hommes-plantes ou hommes-chauve-souris dans la réalité sordide des années 1980, notamment avec les séries Swamp Thing et The Watchmen pour le premier, et The Dark knights returns et Batman : Année Un pour le second.], ce virage violent et à la noirceur forcée que prennent nombre de comics de l’époque. Grant Morrison préfère plonger Animal man dans des aventures de plus en plus farfelues. Celui-ci rencontre ainsi en plein désert des Rocheuses un homme-loup condamné par un mystérieux « Dieu Tyran » à mourir et renaître sans fin – protagoniste qui n’est autre que Vil Coyote, le souffre-douleur de Bip-Bip, le Roadrunner des cartoons de Chuck Jones.

Lors d’un rituel chamanique, Animal man prend conscience de son statut de personnage de fiction, et casse le « quatrième mur » en s’adressant directement au lecteur : « Je vous vois  ». Après une virée dans les Limbes, qui abritent d’autres héros oubliés, il débouche à Northampton et rencontre celui qui est à l’origine de ses récents déboires – notamment le massacre de sa femme et ses enfants : non pas un super-vilain, mais son créateur, Grant Morrison lui-même. Dans un long dialogue avec son personnage, celui-ci en profite pour critiquer son travail sur le début de la série : mal écrit, trop réaliste, trop militant, trop moralisateur, et reposant sur la celle trop facile du problème écologique du moment. Pour le dernier épisode qu’il écrit, Morrison offre donc à sa créature un happy end en ressuscitant sa famille, à l’encontre du « réalisme » le plus élémentaire.

Grant Morrison poursuit ses expérimentations narratives et méta-textuelles dans les séries DC qui suivent, particulièrement Doom Patrol – qui revisite une autre série des années 1960 et qu’il écrit sous l’influence de psychotropes et à l’aide des techniques d’écriture automatique des surréalistes – et sa délirante série originale, Les Invisibles, au projet des plus modestes : « C’est la BD que j’ai voulu écrire toute ma vie, une BD sur tout : l’action, la philosophie, la paranoïa, le sexe, la magie, la biographie, les voyages, les drogues, les religions, les ovnis… Et quand nous atteindrons la conclusion, je vous promets de révéler qui règne sur le monde, pourquoi nos vies sont ainsi, et ce qui nous arrive quand nous mourrons.  »

Au début des années 2000, il fait un passage remarqué chez Marvel notamment sur la série NeW-X-MeN, où il explore les implications politiques, médiatiques et générationnelles du « phénomène mutant » [8. La particularité des X-Men et autres mutants est que leurs pouvoirs leur viennent d’une mutation génétique.]. Mais Grant Morrison ne tarde pas à revenir à son écurie originelle, pour ne plus la quitter. DC lui laisse alors le champ libre pour écrire l’ambitieuse méga-série Seven Soldiers of Victory qui remet à jour des héros oubliés [9. Cette fois, Grant Morrison exhume des limbes du catalogue DC sept outsiders : Mister Miracle, Guardian, Klarion, Bulleteer, le Monstre de Frankenstein, Zatanna et Shining Knight. La méga-série consiste en sept mini-séries – et autant de dessinateurs – de quatre épisodes chacune, reliées par une introduction et un épilogue, soit trente numéros en tout.], ainsi qu’All-Star Superman, maxi-série qui ne revisite ou ne relance pas Superman, mais réalise une nouvelle synthèse du mythe aussi bien pour les lecteurs novices que confirmés. C’est à cette époque qu’il publie également chez DC trois mini-séries : Vimanarama, hybridant mythes hindous pakistanais et super-dieux à la Jack Kirby, en réaction à la vague raciste post-11- Septembre ; Seaguy, épopée picaresque d’un super-héros en combinaison de plongée dans un monde post-utopique qui n’a plus besoin de lui, et We3, qu’Urban comics traduira Nou3 lorsqu’il aura la bonne idée de le rééditer en 2012.

K9S, THE ROBOCOP-DOGS

En octobre 2015, Argo, chien policier au Texas, eut droit sur son lit d’euthanasie à un dernier appel radio de la police locale – rituel normalement réservé aux officiers disparus. Une vidéo de la scène circula sur les réseaux sociaux et devint rapidement virale, le bureau du shérif se retrouvant inondé de donations et d’odes poétiques au héros défunt. Argo était l’un des milliers de chiens qui travaillent pour l’armée ou la police américaine, que leurs collègues nomment « K9s » – abréviation phonétique de « canine [unit]s ». Sélectionnés, entraînés et importés d’Europe par des éleveurs spécialisés, ces chiens sont dressés pour mordre et déchirer des membres humains, ainsi que pour détecter des drogues ou des explosifs. Ils sont désormais aussi équipés de toutes sortes de technologies protectrices valant plusieurs milliers de dollars : dents en titanes, gilets pare-balles, caméras mobiles spécialement conçues pour des chiens.

Les bavures meurtrières et autres dégâts collatéraux commis par ces chiens de guerre sont légion, mais la sympathie du public leur reste acquise, comme l’a encore montré l’émoi collectif suite à la mort de Diesel, chien d’assaut du Raid tué lors de l’opération spectaculaire de la police à Saint-Denis en novembre 2015 (sans doute sous les balles de ses « collègues » humains). Cette popularité est en tous cas instrumentalisée par la police et l’armée pour adoucir leur image, les mascottes canines servant souvent d’outil de communication lors de rencontres publiques, voire des visites d’écoles. Grant Morrison et Frank Quitely ne sont pas les seuls à profiter du potentiel empathique des espèces compagnes…

Notes

1 Les citations de Grant Morrison et Frank Quitely sont extraites des bonus de l’édition française publiée par Urban comics.