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« Pour que la ZAD demeure un grenier de luttes »
Entretien fleuve avec des occupant·es de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes

Photographies de ValK

« Zone en état de siège permanent », « caches d’armes à feu » voire « risque de morts ». Depuis la remise au gouvernement du rapport sur le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes le 13 décembre dernier, la même rengaine d’une ZAD aux mains de «  professionnels de la contestation  » qui piétine l’ordre républicain revient sur le devant de la scène médiatique. À l’heure qu’il est, tout reste encore possible : abandon du projet par le gouvernement, expulsion des occupant·es, ultime report d’une décision presque impossible. Entretien long format avec des occupant·es de la ZAD sur les derniers mois du mouvement et les perspectives de lutte, aussi réjouissantes que périlleuses.

En juin dernier, le Premier ministre Édouard Philippe nommait deux médiateurs et une médiatrice pour émettre dans les six mois un rapport quant au projet de nouvel aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Qu’est-ce qui a conduit le pouvoir à cette décision alors que le gouvernement précédent annonçait régulièrement le démarrage imminent des travaux sur la ZAD ?

2016 a été une longue séquence de menaces et d’offensives de la part du gouvernement Hollande pour se donner la possibilité d’intervenir sur la ZAD – c’est-à-dire expulser les occupant·es et démarrer les travaux.

En décembre 2015, durant la COP 21, nous avons organisé un convoi de trois cents personnes en vélos et tracteurs avec des paysan·nes, des militant·es associatif·ves, des habitant·es de la ZAD, des gens de la Coordination des opposants au projet d’aéroport et des comités locaux de soutien. Malgré les interdictions de circuler et l’état d’urgence qui venait d’être promulgué, l’objectif était de se rendre à Paris pour dénoncer l’opération de marketing écologique du gouvernement, qui poursuit ses projets éminemment climaticides. Comment pouvait-il s’engager en faveur de l’environnement alors que les travaux pour le futur aéroport de Notre-Dame-des-Landes étaient annoncés, promettant de détruire zones humides et terres agricoles ?

Suite à cette mobilisation, le 31 décembre, Vinci décide de mettre en procédure d’expulsion les habitant·es dits « historiques » de la ZAD. La multinationale touche alors un symbole fort, car on parle des paysan·nes qui sont resté·es sur la zone malgré ses propositions de reprendre leurs terres 1 Certains habitant·es « historiques » avaient mené une grève de la faim en 2012 et réussi à obtenir du gouvernement de ne pas se faire expulser tant que toutes les procédures judiciaires à … Continue reading.

Depuis 2012 et l’échec de l’opération César [2. En octobre 2012, l’État lançait l’opération César, une mobilisation massive des forces de l’ordre afin d’évacuer les occupant·es de la ZAD. Après plusieurs semaines d’expulsions, de réoccupations et de résistances, l’opération policière se solde par un cuisant échec.], l’État n’arrive pas à expulser la ZAD, car il s’est formé un front commun et solidaire anti-aéroport qui va des occupant·es, qui ont des pratiques d’action directe voire illégales, jusqu’aux militant·es associatif·ves, qui mobilisent les recours juridiques pour tenter de contrer légalement le projet. La stratégie du pouvoir est alors de créer des brèches dans cette unité via un biais vicieux : l’argent. Comme le gouvernement sait que les « historiques » ne partiront pas d’elleux-mêmes, il demande à la justice d’ajouter des astreintes financières aux procédures d’expulsion. Tou·tes ces habitant·es expulsables qui ont là leurs vaches, leur maison, leurs emprunts, se sont ainsi retrouvé·es sommé·es de payer chaque jour des amendes phénoménales.

En à peine dix jours, une manifestation de soutien est organisée. Vingt mille personnes, des centaines de cyclistes et quatre cents tracteurs bloquent le périphérique de Nantes le 9 janvier 2016, jour des soldes. Les paysan·nes de Copain [3. Le Collectif des organisations professionnelles agricoles indignées par le projet d’aéroport. Le Copain est composé de la Confédération paysanne 44, du Civam, du Groupement des agriculteurs biologiques 44, de Terroirs 44, d’Accueil paysan et de Manger bio 44.] enchaînent même soixante tracteurs sur le pont de Cheviré (un axe majeur pour accéder à la ville) afin d’obtenir l’abandon des expulsions. Ils y resteront jusque tard dans la nuit avant de se faire expulser par la police.

Le 25 janvier, le juge valide les expulsions des habitant·es « historiques », mais ne prend pas en compte les astreintes financières. Et c’est à ce moment-là que Ségolène Royal, ministre de l’Environnement, annonce ses craintes d’un conflit violent sur la ZAD, où l’on voit des reportages télévisés effarants sur les dangereux « zadistes », et où Bruno Retailleau, le président de la Région (un Républicain proche de François Fillon), achète avec l’argent public des pages dans la presse locale pour promouvoir une pétition demandant l’évacuation de la ZAD.

Les travaux étant censés démarrer en mars 2016, soixante mille personnes viennent le 27 février occuper les quatre-voies autour de la ZAD. Une tour de guet de dix mètres de haut est construite à l’endroit même où sont censés commencer les premiers travaux. C’est une des plus grosses mobilisations du mouvement, un geste qu’avait pressenti le gouvernement qui, une semaine avant, renonce finalement à démarrer les travaux.

C’est à cette période qu’on voit poindre une nouvelle stratégie de la part de l’État…

En effet, toujours au mois de février, François Hollande sort de son chapeau l’idée d’organiser un référendum local, afin de faire croire que les gens vont pouvoir décider eux-mêmes. Un véritable piège pour nous, car rien ne semble plus honnête, légitime et démocratique qu’un référendum… Cette annonce aurait pu créer des tensions politiques au sein du mouvement : pour une partie des anti-aéroports, déjà désabusé·es par les processus démocratiques, il était évident qu’il fallait boycotter cette initiative. Les associations, quant à elles, voyaient bien l’arnaque politique, le jeu de dés pipés – qui a les moyens de faire campagne ? qui organise le scrutin ? –, mais certaines d’entre elles voulaient en profiter pour sensibiliser l’opinion publique quant à l’absurdité du projet d’aéroport.

Le 26 juin 2016 au soir, alors que le « oui » au projet d’aéroport l’emporte à 55 % et que les journalistes s’attendent à voir une ambiance de défaite à la Vache-rit – lieu d’assemblée du mouvement sur la ZAD –, occupant·es, habitant·es, paysan·nes et retraité·es hurlent en boucle « Résistance ! ». Une façon d’exprimer la joie d’avoir réussi collectivement à échapper à ce piège et d’assumer qu’ensemble, malgré nos différentes cultures militantes, nous ne nous plierons plus à ces pratiques faussement démocratiques.

Le Premier ministre Manuel Valls avait promis qu’à la suite de cette consultation, les expulsions interviendraient dès le début de l’automne. Alors que chaque semaine, à l’Assemblée nationale, un·e député·e différent·e interroge le Premier ministre quant à l’avancée du projet d’aéroport, l’enjeu pour nous est de montrer qu’en cas d’expulsion, un nombre incroyable de personnes seraient prêtes à se mobiliser pour défendre physiquement la ZAD.

Le 8 octobre 2016, une grande manifestation contre l’expulsion de la ZAD est mise sur pied, avec l’idée que tous les anti-aéroports viennent avec un bâton à la main. Ce bâton, c’est celui des marcheur·ses, des berger·es, des militant·es du Larzac, mais aussi un clin d’œil à Michel Tarin, un paysan syndicaliste et figure historique de la lutte contre l’aéroport. Avant de décéder en 2015, il avait déclaré : « Si un jour les forces de l’ordre reviennent sur la ZAD, moi je serais là face à la police avec mon bâton. » L’objectif de la manifestation du 8 octobre est donc de venir planter un bâton sur la ZAD et de « prêter serment » qu’on reviendra le déterrer pour défendre la zone en cas d’expulsion. Un geste fort de plusieurs dizaines de milliers de personnes qui ont affirmé une capacité à résister physiquement. Cette symbolique met à mal le discours du gouvernement qui communique sur l’image d’opposant·es respectables débordé·es par deux cents squatteur·euses violent·es.

Suite à cette journée des bâtons, le pouvoir a repoussé semaine après semaine l’éventuelle expulsion. C’est une période de stress et de vigilance intense pour le mouvement, avec ses discussions tactiques, les rumeurs les plus folles de CRS prêts à déferler sur la ZAD, l’organisation de la communication interne ou encore la mise sur pied de barricades pour contrôler les points d’entrée sur la zone. Manuel Valls avait promis qu’il expulserait avant la fin de l’automne, mais sa démission en décembre 2016 pour se présenter aux primaires de gauche a finalement mis à mal ses velléités d’expulsion. Avec la période électorale, le gouvernement socialiste ne peut plus prendre de risque avec ce dossier sensible.

Dès le mois de mai 2017, l’élection d’Emmanuel Macron sème le trouble dans le mouvement, dans le sens où ce projet d’aéroport a toujours été historiquement porté par les vieux caciques de gauche et de droite. Et Macron sent bien qu’il ne va pas pouvoir s’en sortir au vu des échecs de ses prédécesseurs : d’une certaine façon, lui aussi joue sa crédibilité politique avec ce délicat projet d’aéroport. Il décide ainsi de nommer une commission de médiation, et nomme Nicolas Hulot au gouvernement comme ministre de l’Environnement, plutôt anti-aéroport.

On débouche donc sur cette situation ubuesque : un an après une consultation locale considérée par le pouvoir comme légitime, le gouvernement annonce former une commission afin de réexaminer l’ensemble du dossier dès juin 2017. Cette décision consterne les pro-aéroports, car ils se retrouvent face à des médiateurs et médiatrice plutôt sceptiques face au projet de Notre-Dame-des-Landes [4. Les deux médiateurs et la médiatrice sont Anne Boquet, une ex-préfète de région, Michel Badré, membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et Gérald Feldzer, un proche de Nicolas Hulot, ancien conseiller régional Europe Écologie-Les Verts en Île-de-France.]. Un comble, puisque depuis des années, les pro-aéroports sont aux commandes du projet à l’instar de Bernard Hagelsteen, le préfet qui a signé la Déclaration d’utilité publique (DUP) en 2008 ou de Nicolas Notebaert, conseiller du ministre des Transports sous le gouvernement Jospin de 2001 qui a relancé le projet – deux personnes qui ont été quelques temps plus tard embauchées comme cadres par Vinci !

Quel regard porte l’ensemble du mouvement anti-aéroport sur cette médiation ? Suite à la remise du rapport le 13 décembre dernier au gouvernement, existe-t-il un espoir que le projet soit définitivement abandonné ?

Notre-Dame-des-Landes n’est pas un conflit qui est lié à des questions d’expertises techniques et objectives, mais bien un conflit éminemment politique entre deux visions du monde : celle de la croissance et du développement économique à tout prix d’un côté, et de l’autre, celle qui considère qu’il faut arrêter cette machine de destruction du vivant pour vivre, habiter et produire autrement.

Aux yeux des occupant·es, l’objectif de cette médiation est de gommer la dimension politique du projet et de faire croire qu’une série d’expert·es neutres ont analysé l’impact sonore, environnemental et agricole de l’ancien et du nouvel aéroport, la possibilité de réaménager ou non les pistes à Nantes-Atlantique ou de ne faire qu’une piste à Notre-Dame-des-Landes. Comme si l’abandon ou la reprise du projet étaient liés à des considérations purement techniques. En même temps, si le gouvernement décide de ne pas réaliser l’aéroport, il se cachera derrière ce vernis de l’expertise pour dire que l’État ne s’est pas plié à quarante ans de résistance anti-aéroport.

Alors, évidemment il y a de l’espoir, car nous avons un ministre de l’Environnement qui est depuis longtemps opposé au projet et des médiateurs et médiatrices qui ont l’air de vouloir rouvrir sérieusement le dossier. Pour une partie du mouvement, cette expertise sert aussi à dévoiler l’arnaque de la DUP, une escroquerie technique qu’essayent de mettre à jour certains anti-aéroports depuis des années. La possibilité d’abandon du projet est donc quand même palpable, mais le point épineux dans ce dossier, c’est les occupant·es. Les médiateurs et la médiatrice préconisent en effet le «  retour à l’état de droit » et l’évacuation de la ZAD « quelle que soit l’option retenue ». Position partagée par le gouvernement depuis le début de la médiation.

De notre côté, si chaque composante du mouvement a été interrogée indépendamment par la médiation sur des points précis du projet (les paysan·nes sur la destructions des terres agricoles par exemple), il a été décidé en assemblée que dès que l’on serait interrogé sur l’avenir de la ZAD, on dialoguerait de façon collective via une délégation représentant le mouvement, c’est-à-dire l’ensemble de ses composantes : l’Acipa, l’Adeca [5. Respectivement, l’Association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, créée en 2000, et l’Association de défense des exploitants concernés par l’aéroport, fondée en 1973. ], Copain, les Naturalistes en lutte, les occupant·es.

Nous voulons en effet démontrer que la ZAD n’est pas un campement de squatteurs et squatteuses activistes, mais que 270 hectares de terres sont occupées et cultivées durablement, que ce soit en maraîchage, apiculture, céréales ou élevage, sans compter les projets de transformation annexes comme la meunerie, les deux boulangeries ou la conserverie. De même, les occupant·es ont mis en place un journal hebdomadaire, une bibliothèque, un studio hip-hop, une radio, des cours de danse ou d’escalade, un atelier-garage, etc. Une vie diverse avec des projets sociaux et une autonomie qui se construit au quotidien.

Par ailleurs, le mouvement prend en charge lui-même ses conflits internes, puisqu’on est dans une zone où la police ne rentre plus et où les institutions étatiques n’ont plus d’emprise. Bref, depuis cinq ans, les gens construisent en dur – on dénombre environ soixante-dix lieux de vie sur la ZAD –, et on peut aisément dire que certain·es occupant·es sont devenu·es aussi des habitant·es « historiques ».

En dépit de la diversité militante du mouvement, comment cette vision commune de l’avenir de la ZAD a été collectivement élaborée ? Comment se projeter dans le futur quand on est perpétuellement menacé·e d’expulsion ?

Les débats internes autour de l’avenir de la ZAD ont débuté dès 2014 pour éviter toute division après un éventuel abandon du projet, ou que chacun·e se retrouve à négocier ses droits seul·e dans son coin. Ce n’était pas facile, car nous partions d’angoisses en miroir. Pour les « historiques », les occupant·es ont pu apparaître comme des militant·es qui arrivaient avec de grandes ambitions révolutionnaires, qui sont opposé·es à l’élevage ou à la mécanisation, qui construisent un peu partout sur la zone. Ils se demandaient donc s’ils auraient encore leur place dans cette ZAD de demain. À l’inverse, pour nombre d’occupant·es, la victoire pouvait signifier qu’ils deviendraient de facto inutiles. Leur expulsion serait en quelque sorte synonyme d’une « normalisation » de la ZAD.

Les discussions sont parties de cette défiance mutuelle de se faire exclure par l’autre. Les échanges ont été extrêmement lents et ont abouti à une déclaration commune en six points [6. « Parce ce qu’il n’y aura pas d’aéroport – Texte dit “Les 6 points pour l’avenir de la ZAD” ». ] dont l’énoncé pourrait se résumer ainsi : au lendemain de l’abandon du projet, il faut que les « historiques » (habitant·es, locataires, propriétaires) puissent recouvrer leurs droits, mais aussi que toutes celles et ceux qui ont défendu ce territoire, qui sont venu·es occuper, puissent rester ici s’ils ou elles le désirent, et ne pas être expulsé·es.

La déclaration stipule ensuite que toutes les terres agricoles de la ZAD, notamment celles appartenant à Vinci, seront redistribuées et gérées par le mouvement de lutte. Ces terres ne doivent pas servir à l’agrandissement d’exploitations agricoles préexistantes, mais aller à de nouvelles installations de paysan·nes (conventionnelles ou hors-cadre). Cela va être un vrai combat politique, mais depuis des années, les paysan·nes de Copain ont annoncé que si le projet est abandonné, les agriculteurs et agricultrices qui ont accepté de négocier avec Vinci ne seront plus légitimes à retrouver leurs terres.

Une autre donnée importante des six points, c’est la préservation des formes d’activités, d’organisations collectives, et d’habitats qui se sont mises en place au fil des années sur la ZAD : toute cette vie qui fait la singularité de ce territoire. En effet, l’abandon du projet ne doit pas signifier la fin des expériences politiques et sociales sur la ZAD, car nombre d’opposant·es, y compris celles et ceux de l’Acipa, qui au début n’étaient centré·es que sur l’arrêt de l’aéroport, ont envie de prolonger cette aventure collective.

Nous avons vécu depuis cinq ans dans une temporalité de combat et d’urgence où l’on pouvait se faire expulser dans la semaine comme dans six mois. Mais l’an dernier, au moment où la probabilité d’expulsion était la plus forte, une « Abracadabois » – une sorte d’école du bois – s’est mise en place et s’est penchée très sérieusement sur l’entretien des forêts et des haies de la ZAD dans les cent ans à venir : « le temps des arbres ».

Nous nous sommes rendu compte qu’en tant qu’« enfants du XXIe siècle », et contrairement aux sociétés paysannes, nous ne nous posions quasiment jamais la question de l’au-delà de notre propre existence, tellement nous sommes dans l’immédiateté. Dans une zone soumise à la perpétuelle précarité et à la menace de se faire expulser sur-le-champ, nous avons alors paradoxalement redécouvert la possibilité de se projeter dans le futur, et même au-delà de nous-mêmes.

Comment cette future ZAD pourrait-elle se concrétiser ? Quels compromis implique-t-elle ?

Pour les plus ancien·nes du mouvement anti-aéroport, la perspective d’un bail emphytéotique [7. Bail de très longue durée, d’au moins dix-huit ans et d’au plus quatre-vingt dix-neuf ans.] géré par une structure collective autonome, un peu comme le modèle élaboré après la victoire de la lutte du Larzac dans les années 1980, est une idée stimulante. Mais nous allons nous retrouver à devoir asseoir la légitimité de l’avenir de la ZAD avec un gouvernement beaucoup plus hostile et réticent que celui de François Mitterrand en 1981. Quand les militant·es du Larzac ont négocié leur bail, ils avaient en face des politicien·nes dont beaucoup avait soutenu de près ou de loin le mouvement. Ce que représente aujourd’hui la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en termes d’affront symbolique pour l’État français est ici totalement différent.

Ce qui est certain, c’est que si d’ici les jours qui viennent, le gouvernement annonce l’abandon du projet, nous entrons dans une nouvelle phase de lutte. Et on espère ne pas l’entamer seulement en tant qu’occupant·es, mais avec toute la diversité des composantes du mouvement. Nous sommes donc à un moment charnière. Soit nous allons vers une défense de la ZAD contre le démarrage des travaux, avec un niveau de désabusement et de colère jamais inégalés, soit, si c’est l’abandon, nous nous apprêtons à vivre une expérience assez inédite : celle de penser l’autogestion d’un territoire à grande échelle. Avec l’enjeu de conserver la forme la plus protectrice pour toutes celles et ceux qui habitent la ZAD, entre certain·es qui ont besoin de stabilité voire de légitimité, et d’autres qui aspirent à plus de liberté et d’autonomie.

Ce qui a fait la beauté de l’expérience de la ZAD depuis des années, c’est que des individus arrivent à produire, à vivre, à s’organiser selon des manières qui n’auraient jamais été permises ailleurs. Aujourd’hui, si tu veux faire de la charpente, de l’agriculture, organiser un concert, il te faut passer par un tel nombre de contraintes et de normes, par tellement de critères aseptisants, marchands et sécuritaires, que cela finit par t’écœurer et te décourager. Mais sur la ZAD, un tas de personnes se sont réappropriées ces activités, car tout d’un coup, il y avait la possibilité de les faire librement, collectivement et selon d’autres principes.

Si la ZAD est libérée demain, ce n’est pas pour se retrouver sous les affres de cette normalisation. La zone restera en combat. Quelles rapports de force et formes de négociation seront possibles ? Est-ce que cela va se faire sous la forme d’un bail, d’une contractualisation ? Quel temps cela va-t-il prendre ? Qu’est-ce que nous allons gagner en termes d’autonomie ? Qu’allons-nous perdre ? Parviendrons-nous à nous maintenir ensemble ? Tout cela reste une inconnue, même si nous avons tracé collectivement une ligne de principes. Et ce ne sera qu’une succession de paris à la fois excitants et périlleux. Nous savons où nous voulons aller, mais le chemin à trouver pour y parvenir ensemble, pour que ça réussisse sans perdre le sens de la ZAD en route est loin d’être gagné.

Les deux médiateurs et la médiatrice ont plaidé pour une évacuation de la ZAD, abandon du projet ou non. Alors que la « loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme » est entrée en vigueur il y a deux mois, inscrivant dans le marbre l’état d’urgence [8. À ce propos, voir « Depuis l’état d’urgence, il est devenu normal d’aller en prison pour ce qu’on pourrait faire, et non pour ce qu’on a fait ».], n’existe-t-il pas pour les « zadistes » une menace de répression policière et judiciaire de grande ampleur ?

Nous avons la chance de vivre dans un territoire où la police ne rentre pas et nous sommes dans une lutte où il existe une entente dans le mouvement pour assumer publiquement des formes d’illégalismes (comme semer des terres ou construire des hangars, ce que la préfecture interdit formellement) au sein d’une enveloppe protectrice qui nous a relativement protégé·es des affres de la répression. De nouveaux modèles répressifs autour de la lutte contre l’aéroport ont tout de même été expérimentés. La manifestation du 22 février 2014 à Nantes a été un tournant, car c’était une des premières fois où, sur la simple base d’images vidéo, on arrêtait quelques semaines plus tard dans la rue ou dans leur domicile des militant·es pour « violence sur agent dépositaire de l’autorité publique » ou « participation à un attroupement armé ».

Nous ne sommes cependant pas au même niveau que le mouvement de lutte No TAV au Val de Suse [9. À propos de la lutte No TAV en Italie, lire « Les Libres Républiques » par le collectif Mauvaise Troupe sur le site de Jef Klak.], où les militant·es croulent sous une pluie de procès et de peines de prison. Mais le rapport de force institué par le mouvement anti-aéroport et le niveau d’insolence face au pouvoir peuvent laisser imaginer un certain ressentiment chez les forces de l’ordre et l’État, désirant se venger avec des arrestations ciblées… C’est en ce sens que, pour les occupant·es, la question de l’amnistie pour tout·es est centrale dans les discussions. Les procédures judiciaires en cours, les peines de prison, les interdictions de territoire, le fichage des militant·es anti-aéroport, tout cela doit être levé avec l’abandon du projet.

Au-delà de cette question répressive, et si l’on pousse la réflexion plus loin au sujet de cette lutte, nous avons remarqué que l’État sait gérer une mobilisation de masse ou des groupes de personnes quand ils se placent uniquement dans la confrontation physique. Mais ici, le pouvoir a été dépassé par la conjonction entre un mouvement populaire et des gens prêts à mettre leur corps en jeu dans la confrontation. Cela dit beaucoup sur les possibilités politiques encore ouvertes dans nos sociétés. L’État ne sait pas gérer des individus qui osent résister physiquement tout en étant reconnus comme légitimes dans leurs actions et soutenus massivement.

Comment faire pour que le mouvement ne s’épuise pas et reste combatif ? Comment éviter que la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ne s’enferme sur elle-même suite à un éventuel abandon du projet ?

Un élément assez nouveau pour la lutte anti-aéroport est apparu au printemps 2016 lors du mouvement contre la loi Travail. Nous nous sommes retrouvé·es dans les rues de Nantes, mais aussi à la raffinerie de Donges, un bastion du syndicalisme local. Nous avons donc durant ce mouvement rencontré des lycéen·nes, des étudiant·es, mais aussi des syndicalistes avec qui nous avons énormément échangé lors des grèves et des blocages.

À l’époque, un texte public des syndicalistes CGT de Vinci avait annoncé sans ambages : « Nous ne sommes pas des mercenaires, nous ne participerons pas à ce projet d’aéroport. Nous ne voulons pas travailler à n’importe quel prix et pour n’importe quel projet.  » Cette déclaration a eu une grande résonance dans les sphères syndicalistes, car il est à contre-courant d’un certain discours productiviste de la CGT. Durant les manifestations, nous avons par ailleurs découvert plein de complices parmi les syndicalistes de Nantes Métropole, malgré le discours officiel des autorités locales selon lequel les « zadistes » étaient les grands responsables des émeutes urbaines en marge des défilés contre la loi Travail.

Une nouvelle composante au sein de la lutte anti-aéroport s’est ainsi formée : un collectif inter-syndical composé de la CGT, de Solidaires ou encore de la CNT qui s’engagent aux côtés du mouvement. Pour ces salarié·es syndiqué·es, ce projet est absurde d’un point de vue social et en termes d’emplois. Mais ce qui les intéressent aussi, c’est qu’il y a des individus qui reprennent leur vie en main sur la ZAD, c’est-à-dire qui se posent la question de comment on pourrait produire, vivre, travailler, habiter autrement. Des questions qui selon elles et eux, doivent être réinsufflées au sein des entreprises. Depuis le printemps 2016, de nombreuses sections syndicales locales voient donc la ZAD d’un bon œil, car elle propose un nouvel imaginaire en termes d’expérimentations sociales et de rapport au travail, mais aussi parce que nous sommes une lutte qui a réussi à plusieurs reprises à établir un certain rapport de force victorieux face au pouvoir.

Suite à ces rencontres, des sections syndicales sont venues sur la ZAD, pour organiser un repas à la ferme de Bellevue, ou un banquet à l’auberge des Q de plombs. Untel qui fait de la cartographie dans son travail s’est retrouvé impliqué dans le groupe Carto du mouvement. Un autre qui est bibliothécaire syndiqué, a travaillé au recensement des ouvrages de la bibliothèque du Taslu sur la ZAD.

Afin de prolonger ces alliances, un réseau de ravitaillement des luttes du Pays Nantais et nommé « les Cagettes Déter » a été mis sur pied [10. Voir zad.nadir.org/IMG/pdf/cagette_deter.pdf.]. Le but est de reprendre un peu la tradition des paysans-travailleurs de 1968 [11. En mai 1968, des paysan·nes nantais·e sont venu·es soutenir les ouvrier·es en lutte de la région en apportant des vivres au sein des usines occupées. Sous la houlette de Bernard Lambert, un paysan syndicaliste qui sera plus tard à l’origine de la Confédération paysanne, ces agriculteurs et agricultrices militant·es se définissent alors comme des paysans-travailleurs pleinement ancré·es dans la lutte des classes. ] en soutenant avec de l’alimentation produite sur la ZAD et dans les fermes du coin les luttes de la région. Par exemple, dès cet automne, suite à une grève des postier·es de Saint Herblain, nous sommes arrivé·es avec des paniers de légumes et de viande, du pain, du cidre, etc. Un ravitaillement logistique qui a servi d’outil de rencontre, puisque par la suite, des paysan·nes sont venu·es en solidarité bloquer des bureaux de poste avec leur tracteur.

Alors, évidemment, le danger existe que la ZAD devienne une sorte de territoire écolo-alternatif avec quelques projets agricoles locaux, un ghetto pour militant·es chevronné·es… et que ça se referme un peu. Mais on peut aussi faire confiance à des actions comme les Cagettes Déter ou celles qui en ce moment voient nombre d’occupant.e.s de la ZAD participer à l’occupation de l’université de Nantes pour héberger des migrant·es. Nous restons vigilant·es pour que la ZAD demeure un grenier de luttes, une zone la plus circulante et ouverte possible, pour que les liens entre occupant·es, paysan·nes, habitant·es, militant·es associatif·ves et syndicalistes perdurent.

Depuis le mouvement CPE en 2006, il n’y a pas eu de victoire politique suite à une grande lutte populaire. Et nous avons aujourd’hui besoin d’une victoire, car elle peut en permettre d’autres. D’ailleurs, le 10 février prochain, date de la fin de validité de la Déclaration d’utilité publique du projet d’aéroport, nous donnons rendez-vous sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, soit pour fêter l’abandon du projet, soit pour réaffirmer que nous sommes toujours en lutte. Des paysan·nes d’ici ont déjà mentionné l’idée, si l’on gagnait, d’organiser directement un convoi pour la lutte anti-nucléaire de Bure.

Notes

1 Certains habitant·es « historiques » avaient mené une grève de la faim en 2012 et réussi à obtenir du gouvernement de ne pas se faire expulser tant que toutes les procédures judiciaires à l’encontre du projet ne seraient pas écoulées.
L’automne catalan

L’automne catalan
Dossier sur la question de l’indépendance en Catalogne

Outre les centaines de blessé·es par la police, le référendum du 1er octobre 2017 pour l’indépendance de la Catalogne aura eu pour conséquence l’exil du président de région Carles Puigdemont et l’emprisonnement de plusieurs de ses ministres. La DUI (Déclaration unilatérale d’indépendance) n’a été reconnue ni par le gouvernement espagnol ni par la monarchie. De nombreuses manifestations unionistes, mêlant droite castillane et extrême droite franquistes, se sont depuis enchaîné, en même temps que celles en faveur de l’indépendance, rassemblant catalanistes de droite, gauche soutenant le droit à l’autodétermination ou libertaires opposés à l’État.
Le chef du gouvernement Mariano Rajoy a repris le contrôle du territoire grâce à la police militaire de la Guardia civil et à l’article 155 de la constitution qui annule les droits d’autonomie jusque-là accordés à la Catalogne. Les élections régionales décidés par Madrid ce jeudi 21 décembre jouent alors le rôle d’épée à double tranchant. Soit les partis indépendantistes recomposés l’emportent et lancent un nouveau camouflet à l’État central. Soit les partis traditionnels du bipartisme espagnol tirent leur épingle du jeu de cette séquence troublée, et Rajoy aura les mains plus libres que jamais pour régler la question.
Loin du jeu électoral et politicien, Jef Klak propose un mini-dossier en quatre parties pour envisager les enjeux sociaux et politiques de la situation catalane en dehors des urnes. Un reportage sonore pour reprendre l’histoire de la Catalogne depuis Charlemagne jusqu’aux révoltes populaires de cet automne 2017 ; une vidéo sur la répression subie par les habitant·es de Barcelone le 1er octobre 2017 ; et enfin deux textes de philosophes libertaires, cherchant une voie d’émancipation en Catalogne sans État ni élections, mais pour plus de justice sociale.


Si vous avez raté les épisodes précédents, lire :

« Dret a decidir. La Catalogne sur le chemin de l’indépendance ? », par Ferdinand Cazalis. 21 septembre 2017.

« La Catalogne entre deux feux », par Martin Garrigue. Suivi de « Indépendance : bien au-delà d’un État en soi », par Ivan Miró. 9 octobre 2017.


Sommaire

1
Histoire sonore et populaire de l’indépendantisme catalan

Documentaire sonore, 73min.
Par Melen Fanouillère

2
Le premier jour d’octobre

Vidéo sur le jour de référendum du 1er octobre 2017, 37min.
Par La Directa.

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La Catalogne comme laboratoire politique

Analyse libertaire, texte.
Par Santiago López Petit

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La Catalogne après la tourmente

Analyse libertaire, texte.
Par Tomás Ibáñez

Illustrations : Antoni Tàpies i Puig.


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Histoire sonore et populaire de l’indépendantisme catalan

Par Melen Fanouillère

Le 27 octobre, à Barcelone, le parlement autonome de la Catalogne déclare unilatéralement son indépendance et la mise en place d’une république « sociale et démocratique ». Au même moment à Madrid et à la demande du gouvernement du parti populaire, le Sénat espagnol déclenche l’article 155 de la Constitution. Celui-ci vise à mettre fin à l’autonomie d’une région sortie du cadre constitutionnel de la monarchie espagnole, par tous les moyens que le gouvernement juge nécessaires.

Le soir-même, la Catalogne entre dans une double réalité, et les deux faces de l’écu présentent chacune un régime politique différent : république et séparation de l’Espagne contre dissolution de l’autonomie et soumission au gouvernement central.

Cette journée symbolique marque l’aboutissement d’un processus entamé plusieurs années auparavant, avec la mise en place d’assemblées de réflexion et l’organisation de votations populaires ou d’actions symboliques. Un dernier vote, déclaré anti-constitutionnel et illégal par le gouvernement madrilène, se tient malgré tout le 1er octobre. À Barcelone, les murs sont couverts d’appels à la désobéissance civile : « Volem per ser lliures », Nous votons pour être libres ; ou encore « Republica Ara ! », La République maintenant ! Diverses affiches incarnent différentes raisons d’être indépendantiste : économique, sociale, politique, culturelle, éducative, pour la défense des services publics, de la langue, etc. Si l’idée d’indépendance ne reposait que sur des motifs nationalistes, ne revendiquait qu’une identité particulière, ses partisan·es seraient nettement moins nombreux·ses.

C’est la volonté de ce reportage : explorer les motivations d’un mouvement original, sinon unique dans l’Europe du XXIe siècle. Dans ce conflit opposant un peuple invoquant le droit à l’autodétermination à un gouvernement national intransigeant, cantonné au respect du droit et de la Constitution post-franquiste, s’affrontent aussi différentes conceptions de la « démocratie ». Car, au sein d’une Europe minée par l’ultralibéralisme et la montée de l’extrême-droite, le mouvement pour l’indépendance de la Catalogne porte une part non négligeable de préoccupations sociales qui dépassent largement les Pyrénées.

L’État espagnol, en dissolvant parlement et gouvernement catalans, a annoncé de nouvelles élections ce jeudi 21 décembre. Une majorité, unionistes et indépendantistes confondu·es, se préparent à cette échéance, signe aussi d’une certaine appropriation du débat par les politicien·nes des deux bords. Loin de donner laisser au système de représentation électoral le mot de la fin, ce documentaire sonore interroge celles et ceux qui, dans la rue, les universités ou leur mémoire, tentent de s’émanciper et de gagner en autonomie.

Remerciements

Je tiens à remercier chaque personne figurant dans le reportage, Albert, Jordi, Marta Sancho et Angel Casals, professeur⋅es d’histoire à l’UAB, Roberto, Anna, membre du comités de défense de la république de Gracia, Iñaki, gérant de la librairie El Lokal dans le Raval, et tous les anonymes, manifestant⋅es, étudiant⋅es et professeur⋅es en lutte rencontré⋅es, ainsi qu’Amalia, Estelle et Marc, Jacob et Doppy et tou⋅tes les occupant⋅es de la Casa Experimental.

Enfin, tou⋅tes ceux et celles qui ont prêté leurs voix pour les doublages : Ludmilla, Dirk, Christophe, Pierre, Geneviève, Camille, Mathilde et Théo.

(Voir la traduction des slogans 1 Ce reportage a été réalisé entre le 7 octobre et le 8 novembre 2017, essentiellement dans les rues, les universités et différents espaces collectifs de Barcelone. La musique et les slogans … Continue reading.)


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Le premier jour d’octobre

Retour sur le référendum au sujet de l’indépendance catalane, 2017.

Vidéo réalisée par Bart Grugeon, Anmorsígol, Sarai Rua et Bart Grugeon pour le journal barcelonais La Directa, 13 novembre 2017.
Sous-titres français : Elise Moreau


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La Catalogne comme laboratoire politique

Par Santiago López Petit
Traduit du castillan par Alexane Brochard

Texte original en castillan « Cataluña como laboratorio político » publié par Lobo Suelto, le 29 novembre 207, et en catalan « Catalunya com a laboratori polític », publié par El Crític, le 27 novembre 2017.

Finalement, cette fois-ci non plus, le Régime de 78 n’est pas tombé. Les luttes ouvrières autonomes des années 1970 laissant derrière elles des morts, avaient déjà été vaincues par le Pacte de la Moncloa [2. Accords pour une transition démocratique signés en 1977 par la droite post-franquiste, les « socialistes » du PSOE, le Parti communiste et les syndicats devenus officiels, posant comme base inamovible la monarchie et l’unité nationale. Après des mobilisations ouvrières et étudiantes, le pays entre dans une ère de libéralisation : indépendance du pouvoir judiciaire, liberté de la presse, droit de réunion, reconnaissance des communautés basque et catalane, période culturelle de la « Movida », etc. ], signé par les syndicats ouvriers eux-mêmes. Puis, le mouvement du 15-M [3. À partir du 15 mai 2011 et pendant plusieurs semaines, des milliers de personnes sans drapeau ni parti occupent les places au cri de « Ils ne nous représentent pas ! » et « Démocratie réelle maintenant ! », exprimant une défiance radicale vis-à-vis de la classe politique. Le mouvement, au départ fragile, a été fondateur pour l’engagement politique de toute une jeunesse espagnole touchée par un fort taux de chômage (18% en 1996, 8% en 2006, 22% en 2015). Voir « Madrid, les racines du 15-M. Le mouvement d’occupation des places en Espagne : avant et après…  », par Ferdinand Cazalis et Émilien Bernard, Jef Klak – Article 11. ], qui a élaboré une critique radicale de la représentation politique, avait été étouffé dans le ridicule et l’isolement, armes politiques efficaces. La rébellion cataliniste qui, par moment, semblait venir égratigner les fondamentaux du Régime, a elle aussi été battue. Cette troisième tentative n’a en réalité eu aucun écho en Espagne, où prédominait la perplexité quand ce n’était l’incompréhension totale. Le rappel à l’ordre via l’application de l’article 155 a empêché toute tentative de changement. Le président Rajoy l’a affirmé, avec son habituelle puissance argumentative : « L’État se défend des attaques de ceux qui veulent le détruire. » Tout en faisant remarquer au passage que l’article 155, s’il cessera un jour d’être appliqué, ne cessera jamais de fonctionner. C’est ce qu’on appelle « Faire respecter la Loi ». Le message est clair. La répression et l’humiliation contre la Catalogne qui a osé se rebeller seront terribles.

Il a rarement été aussi évident que la défense de la Loi (avec une majuscule) suppose une déclaration de guerre. C’est une chose que les juristes de comptoir, si présents dans les médias en ce moment, ont du mal à comprendre. La loi est un agencement de forces. Foucault a largement gagné contre Habermas et compagnie. Un ami juriste me disait un jour « Bon, si les choses sont ainsi, il n’y a plus qu’à plier. » Le pouvoir, c’est toujours, et en première instance, pouvoir tuer ; et c’est ce que l’État de droit sert à dissimuler. Par habitude, pour affirmer la même chose, mais de manière sophistiquée, on dit que l’État possède « le monopole de la violence physique légitime ». C’est sur cette vérité à propos de l’État de Droit que les membres du gouvernement catalans ont butté. Comme quand l’un d’entre eux affirme que la Généralité [4. Centre politique de la communauté autonome de Catalogne, ndt.] n’était pas prête pour mener à bien la République, « faisant face à un État autoritaire sans limite pour appliquer la violence ». Ou quand le porte parole des républicains nous dit que « Face aux preuves évidentes que cette violence pourrait se produire, nous décidons de ne pas dépasser la ligne rouge », et terminant sur une bouleversante confession : « Nous n’avons pas souhaité mettre les citoyens de Catalogne en danger. » La réponse, c’est : d’accord. Merci beaucoup. Personne n’aime mourir. Mais il y a anguille sous roches. En d’autres termes : les membres du Gouvernement sont-ils des ingénus, ou sont-ils des incapables ?

Spinoza a dans son Éthique cette phrase devenue fameuse : « Nul ne sait ce que peut un corps ». Remplacer « corps » par « État » peut nous servir à expliquer les faits. Le gouvernement ignorait ce que peut réellement un État. Mais le gouvernement voulait bâtir son propre État. N’est ce pas ? Personne ne peut nier l’évidence. Une personne en a même perdu un œil par un tir de balle en caoutchouc. Disons-nous le clairement : on n’aurait jamais cru que la répression de l’État espagnol puisse en venir à toucher les « bonnes gens ». Les radicaux, bien sûr que si… mais quand même pas les personnes pacifiques et citoyennes ! C’est ce que reconnaît le Conseil de la Santé quand il assure que « la feuille de route de Junts pel Si [5. Ancienne coalition politique indépendantiste catalane formée par les partis Convergence démocratique de Catalogne (CDC), Gauche républicaine de Catalogne (ERC), Démocrates de Catalogne (DC) et Mouvement des gauches (MES), ainsi que les organisations Assemblée nationale catalane, Òmnium Cultural et Association de communes pour l’indépendance en vue des élections au Parlement de Catalogne de 2015.] n’a pas pris en compte la violence de l’État. » Et effectivement, le gouvernement a fini par devenir un gouvernement postmoderne. Prisonnier de son propre appareil de communication, il a créé la réalité de toutes pièces, cette même réalité venant en retour alimenter l’appareil, qui voit ainsi son pari remporté.

La participation massive et à répétition ne laisse aucun doute, et le chemin vers l’indépendance semblait tout tracé. Jusqu’à ce que la cruauté et le sadisme de la machine juridico-répressive de l’État espagnol noie chez certains le désir profond de liberté dans les larmes, et fasse naître chez beaucoup une rage immense. Bain de réalité ? Ça dépend pour qui. Pour le gouvernement, certainement. Depuis sa bulle d’autocomplaisance, il ne pouvait comprendre l’assaut qui se préparait, et la confusion s’est alors progressivement emparée de lui. Ils furent incapables de réagir face à deux évènements importants : la fuite des entreprises, qui est une de expression actuelle de la lutte des classes, et la présence de l’autre Catalogne, exprimant aussi la lutte des classes bien que souvent de manière perverse. La surprenante proclamation de la DUI (Déclaration unilatérale d’indépendance) fut alors l’événement qui a fini de convertir le gouvernement en un authentique gouvernement postmoderne, se voyant dans l’obligation d’user du langage théologique pour pouvoir se sauver. Et c’est la raison pour laquelle la DUI avait un caractère ineffable : réalité ou fiction ?

Laissons de coté les péripéties concrètes (culture du secret, ajournements, disparition du gouvernement, etc.). À partir du moment où apparaît la répression brutale de l’État espagnol, l’unique objectif des partis indépendantistes se réduit à penser l’action politique exclusivement dans l’ordre pénal. Il y a surement de bonnes raisons d’agir ainsi. Nous ne voulons pas de martyrs, et il faut éviter la prison à chaque fois que cela est possible. Mais malgré tout, plane l’ombre d’un doute. Quand une conviction, c’est-à-dire une vérité politique, n’est pas défendue jusque dans ses ultimes conséquences, quelle qu’en soient les raisons, cela n’altère-t-il pas cette vérité en son cœur ? Je donne un exemple. Quand Galilée jure devant ses juges et admet que la Terre ne tourne pas autour du soleil, la vérité scientifique ne se voit pas, dans l’absolu, affectée par cette décision. En revanche, si, sur les conseils de son avocat, la présidente du Parlement ne va pas à la manifestation exigeant la libération de ses camarades, alors que rien ne l’en empêche juridiquement, son absence a t-elle le même effet que dans le cas précédent ? On pourrait citer bien d’autres exemples de cette stratégie « préventive », qui va depuis accepter de payer des amendes faramineuses jusqu’à se réfugier derrière des phrases ambiguës. Le problème est jusqu’à quel point ce type de stratégie ne vient pas contaminer le discours, l’affaiblir en répandant un sentiment de confusion ? Le gouvernement espagnol et ses troupes en ont tout de suite profité pour parler de lâcheté et de trahison. Le gouvernement catalan nous aurait donc trahi·es, nous catalans et catalanes.

Ne perdons pas trop de temps à dénoncer l’immonde cynisme de celui qui attaque pour ensuite reprocher à celui qui est attaqué son manque de bravoure. Allons à l’essentiel. Nous n’avons pas été trahi·es. Le gouvernement, lui, en revanche, s’est trahi lui-même. Il a cru en la politique. Il s’est obstiné à jouer à qui sera le plus démocrate, alors même que la démocratie n’existe pas. Ce qui existe, c’est le démocratique. Le démocratique, c’est la forme par laquelle le pouvoir exerce sa domination aujourd’hui. Il a deux visages : État-guerre et fascisme postmoderne, hétéronomie et autonomie, contrôle et autocontrôle. Où dialogue et tolérance renvoient à une prétendue dimension horizontale. Pendant que l’existence d’un ennemi intérieur/extérieur à éliminer renvoie à une dimension verticale. « Le démocratique » a vidé l’espace public de sa conflictualité, il le neutralise politiquement et militairement. Le démocratique, c’est cette Europe, vrai club d’États assassins, qui externalise les frontières pour ne pas voir l’horreur. Il n’y a pas eu d’échec de la politique, comme les bienpensants aiment à le dire aujourd’hui. La politique démocratique consiste à taire et faire taire les dissonances qui pourraient menacer l’ordre établi. Le gouvernement catalan, incapable de comprendre le fonctionnement réel du démocratique, s’est vu condamné à suivre un chemin rempli d’incohérences. Il faut pour cela remercier l’honnêteté de Clara Ponsati [6. D’abord professeure d’économie marxiste à l’université de Barcelone, San Diego (USA) et Toronto, Ponsati s’est vue retiré sa chaire à l’université de Georgetown (USA) par le gouvernement espagnol en raison de ses prises de position en faveur de l’indépendance de la Catalogne. En juillet 2017, elle est nommée conseillère à l’Enseignement dans le gouvernement de l’Autonomie de Catalogne, poste clé dans le processus d’indépendance puisque les élections se déroulent dans les écoles dont elle la charge.], quand, depuis l’exil, elle ose dire : « Nous n’étions pas préparés pour assurer une continuité politique après ce que le peuple de Catalogne a initié le 1-0 [7. 1er octobre 2017, jour du référendum au sujet de l’indépendance, annulé par l’État espagnol.] ». Elle fut très critiquée, mais elle a affirmé l’indéniable vérité : le gouvernement n’a pas su être à la hauteur du courage et de la dignité des gens qui ont défendu leurs espaces de liberté jusqu’à mettre leurs corps en jeu. Bien sûr, sans pour autant sacraliser les urnes, il est clair qu’il y aura un avant et un après ce jour-là. Mais que s’est-il passé exactement ?

La politique, avec ses jeux de majorités, de corrélations de forces, etc., s’est retrouvée un temps mise à l’écart. Ce qui a eu lieu fait office de véritable défi collectif. Un défi qui s’est prolongé le 3 octobre en une impressionnante manifestation contre la répression. Il est difficile d’analyser la force politique à la fois immense et cachée, présente dans cette manifestation. C’est à partir de là qu’un sujet collectif a commencé à se former, débordant complètement la formule politicienne « un seul peuple » qui nous paralyse. Comment pourrait-on alors nommer ce nouveau sujet politique ? Il est composé de quelques singularités qui, en ayant laissé la peur au placard, n’étaient pas disposées à céder si facilement. Un peuple qui par exemple se déploie en milliers de têtes capables, par une exquise violence, d’expulser les fascistes infiltrés. La plus grande des suspicions advient quand quand le gouvernement se met à avoir plus peur de ce que les gens seraient capables de faire que de la réaction de l’État lui-même. Ces gens qui portaient en eux la solide consistance du catalanisme populaire et le malêtre social ambiant. En cela, les appels au civisme, aux gens de bien ou aux sourires ne sont que mièvreries alors que s’exerce une répression sans limite. Vous m’en voyez navré. Quand j’entends le mot « civisme », je pense automatiquement aux normes civiques qui servent à nettoyer l’espace public de tout type de résidus sociaux.

La facilité avec laquelle les partis politiques indépendantistes ont accepté de convoquer des élections qui leur ont été directement imposées continue de surprendre, malgré tout ce qui s’est passé. Tout aussi surprenante est leur adaptation rapide à un nouveau scénario, malgré les prisonniers politiques. Leur postulat est plutôt illusoire : les élections sont illégitimes, mais avec notre participation élevée, nous parviendrons à les légitimer (tout en nous légitimant nous-mêmes, aux yeux du monde). Le discours indépendantiste ou bien en viendra à se contredire lui-même, ou bien devra accepter explicitement de renoncer à l’indépendance. « Nous serons indépendants si nous sommes persévérants, et si nous obtenons une majorité. Quand ? Nous ne le savons pas. Avant d’être indépendantistes, nous sommes démocrates. Et avant d’être démocrates, nous sommes de bons citoyens. », affirme un homme politique républicain important.

Et si l’on tentait, pour une fois, d’être « mauvais·es », et, au lieu d’aspirer à être un pays normal, avec son petit État, si nous désirions être une anomalie qui ne s’acclimate pas ? Libérer la Catalogne de cet horizon indépendantiste qui finit toujours par l’étouffer – en supposant que tout horizon enferme – pourrait peut-être ouvrir un voie inédite. Un devenir-anomalie que tout le catalanisme hégémonique occultait. Depuis la force en souffrance d’une Catalogne intérieure pauvre, jusqu’au silence des périphéries. Ils nous voudraient présentables aux yeux d’une Europe qui regarde ailleurs. Mais pourquoi s’entêter à être présentables ? Les partis politiques de n’importe quelle couleur courent derrière les subventions qui les tiennent à la gorge. Mais avant ces élections imposées, il y avait la possibilité sabotage par une abstention massive et organisée. Commencer à déserter l’État espagnol, et répandre l’ingouvernabilité de l’auto-organisation. Et en Espagne aussi ? La Catalogne, telle une irréductible anomalie qui s’échappe, joue dans sa fuite d’autres formes de vie.

Le laboratoire politique « Catalogne » se referme momentanément. Ceci est clair. Quand le démocratique est la marque de ce qui est pensable et permis de vivre, il est alors si difficile de changer quoi que ce soit ! On ne pourra pas changer la société par une logique (et un désir) d’État. Mais ce qui a été vécu, l’audace de transgresser ensemble, la force collective d’un pays que personne ne peut représenter, et la joie de résister. Tout cela ne s’oubliera jamais. La dignité et la cohérence ne se négocient pas.

À lire aussi

« Catalogne : Prendre parti dans une situation étrange », par Santiago López Petit, paru dans lundimatin#116, le 1er octobre 2017.


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La Catalogne après la tourmente

Par Tomás Ibáñez

Texte originellement publié par La Voie du jaguar, le dimanche 3 décembre 2017, et republié avec leur aimable accord.

Tout ce qui est construit d’en bas est bon… à moins que cela ne s’érige sur des socles préparés d’en haut…

Au moment où la campagne électorale est sur le point de commencer et de nous plonger à nouveau dans le lamentable spectacle de la compétition entre partis pour récolter le maximum de voix, il n’est peut-être pas inutile de faire le bilan de l’intense période de confrontation entre, d’une part, le gouvernement et l’État espagnol, et de l’autre le prétendant au titre d’État catalan. Une confrontation à laquelle les secteurs révolutionnaires, ainsi que beaucoup d’anarchistes et d’anarcho-syndicalistes, ont participé sous prétexte qu’il fallait prendre parti, il fallait être là où le peuple était, et qu’il était nécessaire de choisir de lutter.

Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si, partant de positions libertaires, il était logique de collaborer avec un projet dont le but ultime était la création d’un État ou s’il était cohérent de participer à un affrontement dirigé par le nationalisme catalan. Il s’agit plutôt de savoir maintenant si la partie du mouvement anarchiste qui s’est lancée dans cette bataille va examiner les pour et les contre de sa démarche ou si, au contraire, elle va élaborer un discours destiné à justifier sa participation dans cet affrontement et à montrer que, finalement, elle a fait ce qui était le plus approprié dans une situation certainement complexe.

Le fait est que les principaux arguments de ce discours sont déjà en train d’émerger et pointent vers une mythification de certains événements qui sont fortement magnifiés. S’il s’agissait d’une simple divergence concernant l’évaluation subjective de ces événements, le fait ne serait pas inquiétant, il le devient lorsque nous nous trompons nous-mêmes sur la nature du chemin que nous avons parcouru car cela engendre des points aveugles qui troublent notre perception relative au comment et par où continuer à avancer.

Ce discours recueille à juste titre le fait que le défi catalan présentait des facettes susceptibles de motiver la participation des adversaires du statu quo existant. En effet, le conflit qui a éclaté en Catalogne a mobilisé les partisans d’une société plus juste et plus libre, teintée de démocratie participative et de touches anticapitalistes, et qui étaient opposés, entre autres points :

  • au régime né en 1978, aux pactes honteux de la transition, à la monarchie, au bipartisme, et à la sacralisation de la Constitution espagnole ;

  • au gouvernement autoritaire et réactionnaire d’un Parti populaire corrompu, attelé à retailler les acquis sociaux et les libertés ;

  • à la répression policière et à la violence de ses interventions ;

  • aux obstacles dressés contre à la libre autodétermination des peuples.

Ceux qui se sont impliqués dans la lutte ont raison de souligner la pluralité des aspects pouvant justifier leur participation, cependant ils se tromperaient eux-mêmes s’ils n’admettaient pas que les rênes de la bataille contre l’État espagnol étaient entièrement entre les mains du gouvernement catalan et de ses associés nationalistes (l’ANC, Assemblée nationale catalane, et Omnium culturel), dans le seul but de forcer la négociation d’une nouvelle répartition du pouvoir et d’obtenir, à terme, la reconnaissance de l’État catalan.

En outre, ils se tromperaient également eux-mêmes s’ils se refusaient à voir que le caractère transversal — politiquement, et pas seulement socialement — du conflit catalan répondait en grande partie au besoin absolument impératif qu’avaient les dirigeants du défi lancé à l’État espagnol de construire la seule arme capable de leur fournir une certaine capacité de résistance contre leur puissant adversaire, à savoir : l’ampleur du soutien populaire dans la rue, ce qui obligeait à rassembler autant de secteurs que possible et, par conséquent, des sensibilités fortement hétérogènes.

Le discours justificatif qui commence à apparaître repose lourdement sur la mythification des journées du 1er et du 3 octobre, et passe par la surévaluation de la capacité d’auto-organisation populaire qui s’est manifestée à propos de la défense des urnes.

Il ne fait aucun doute que la journée du 1er octobre (date du référendum) a connu un succès considérable, non seulement en raison de l’afflux massif d’électeurs, dont il est impossible de vérifier le chiffre, mais surtout parce qu’ils ont déjoué tous les obstacles dressés par le gouvernement espagnol. Cependant, nous nous tromperions nous-mêmes en nous cachant que si tant de personnes se sont rendues aux urnes c’est aussi parce que les plus hautes autorités politiques de la Catalogne l’ont exigé, à commencer par le gouvernement catalan au complet, en passant par la mairesse de Barcelone et par plus de 80 pour cent des maires de Catalogne.

La désobéissance aux interdictions lancées par le gouvernement espagnol fut réelle, mais il ne faut pas ignorer l’obéissance aux injonctions d’un autre gouvernement et de nombreuses autorités.

La mythification du 1er octobre se nourrit aussi de la magnification de la capacité d’auto-organisation du peuple lorsqu’il « protégea » les urnes, en oubliant que cette protection fut assurée sur toute l’étendue du territoire catalan par l’intervention disciplinée de milliers de militants des partis et des organisations indépendantistes (depuis l’ERC, Gauche républicaine catalane, jusqu’à la CUP, Candidature d’unité populaire, en passant par l’ANC et Omnium culturel). Le fait de poser l’accent sur les cas d’auto-organisation ne doit pas occulter complètement la verticalité d’une organisation qui compta avec des personnes entraînées pendant des années dans les manifestations du 11 Septembre (Diada, fête nationale de la Catalogne) à respecter scrupuleusement et avec une extraordinaire discipline les instructions transmises par les directions des organisations indépendantistes.

Nous savons bien, ne serait-ce qu’à travers l’expérience personnelle, que la désobéissance à l’autorité, la confrontation avec la police, et la lutte collective contre la répression font naître des sentiments intenses et ineffaçables qui tissent une forte solidarité et des liens affectifs entre des inconnus qui fusionnent soudainement dans un « nous » chargé de sens politique et d’énergie combative. Cela fait partie de l’héritage le plus précieux que nous lèguent les luttes et cela justifie largement l’enthousiasme qu’elles nous insufflent ; cependant, cela ne devrait pas servir d’excuse pour que nous nous trompions nous-mêmes. Bien que le 1er octobre ait représenté un échec retentissant pour l’État espagnol, il ne marque pas du tout un avant et un après, et il ne remplit pas les conditions pour entrer dans l’histoire comme l’un des actes les plus emblématiques de la résistance populaire spontanée : nous nous trompons nous-mêmes si nous nions cette réalité.

Le 3 octobre fut également une journée mémorable pendant laquelle le pays fut paralysé et les rues s’emplirent de centaines de milliers de manifestants. Toutefois, si nous ne voulons pas nous tromper nous-mêmes et mythifier cet événement, il nous faut bien admettre que, même si la grève générale fut impulsée par l’efficacité et l’enthousiasme des syndicats alternatifs (notamment anarcho-syndicalistes), elle n’aurait jamais obtenu un tel succès si la « Table pour la démocratie » (composée par les principaux syndicats, par une partie du patronat et par les grandes organisations indépendantistes) n’avait convoqué à un « arrêt du pays » et si le gouvernement catalan n’avait pas soutenu cet arrêt en fermant tout ce qui dépendait de lui, y compris les écoles, et en annonçant qu’il n’y aurait pas de retenue de salaire pour fait de grève.

La constante et massive capacité de mobilisation manifestée par de larges secteurs de la population catalane tout au long de septembre et d’octobre a fait éclore la thèse selon laquelle le gouvernement catalan aurait craint de perdre le contrôle de la situation. Il est vrai que la peur a joué un rôle majeur dans les agissements erratiques du gouvernement au cours de ces mois, mais ce n’est pas la peur d’un éventuel débordement provoqué par les secteurs les plus radicaux des mobilisations qui explique les multiples renoncements des autorités catalanes, c’est plutôt leur progressive prise de conscience que, finalement, elles ne parviendraient pas à battre leur adversaire et que celui-ci disposait de suffisamment de moyens pour les pénaliser sévèrement.

Un troisième élément que certains secteurs libertaires, dont ceux impliqués dans les Comités de défense de la république (CDR), mythifient a trait à la perspective de construire une république depuis le bas.

C’est peut-être parce que j’ai vécu pendant des décennies en république (française dans ce cas), et peut être aussi parce que mes parents ne se sont pas battus pour une république, mais pour construire le communisme libertaire, et durent faire face aux institutions républicaines, que je ne vois pas la nécessité de placer sous le parapluie républicain l’effort pour construire une société qui tende à faire disparaître la domination, l’oppression et l’exploitation.

Je ne comprends pas pourquoi il faudrait nous en remettre à des schémas conventionnels qui semblent uniquement capables de distinguer entre la monarchie, d’une part, et la république, de l’autre. Il faut répéter que combattre la monarchie n’implique nullement de lutter pour la république et que notre lutte n’a pas à se référer à la forme juridique-politique de la société que nous voulons construire, mais plutôt au modèle social, que nous défendons (anticapitaliste et en lutte contre toute forme de domination). Notre objectif ne devrait pas être exprimé en termes de « construction d’une république depuis le bas », mais en termes de « construction d’une société radicalement libre et autonome ».

C’est pourquoi je pense qu’il est intéressant de retenir l’expression utilisée par Santiago López Petit dans un texte récent, « Catalunya com a laboratori polític », quand il dit : « En partant d’une logique d’État (et d’un désir d’État) nous ne pourrons jamais changer la société. » J’insisterai, pour ma part, sur le fait que nous ne pourrons jamais, non plus, changer la société à partir d’un quelconque « désir de république ».

Bien sûr, après la tempête qui a secoué la Catalogne ces derniers mois, nous ne devrions pas laisser s’installer le calme plat. Il nous faut travailler pour que les énergies accumulées ne se dispersent pas, pour que les complicités établies ne s’évanouissent pas et pour que les illusions partagées ne se flétrissent pas. Il s’agit de ne pas repartir de zéro une fois de plus, mais d’utiliser ce qui a été « fait » pour continuer dans un autre « faire » qui évite la diaspora militante. Recomposer les énergies n’est pas une tâche aisée mais, pour y parvenir, il est essentiel de réfléchir sur les erreurs commises, et surtout, ne pas nous tromper nous-mêmes en magnifiant les moments les plus spectaculaires des luttes et en surévaluant certains de leurs aspects les plus positifs.

Bien sûr, qu’elle soit anarchiste ou non, chaque personne est libre d’introduire un bulletin de vote dans une urne si elle le souhaite ; mais les anarchistes vont-ils aller jusqu’à s’impliquer, directement ou indirectement, dans l’actuelle joute électorale catalane en pensant que ce serait la manière de préserver les minces espoirs d’un changement révolutionnaire ou en croyant, plus prosaïquement, que c’est la voie à suivre pour mettre fin au régime de 1978 ?

Dans son texte, cité plus haut, López Petit déplore qu’au lieu d’accepter de participer à des élections imposées les partis politiques n’aient pas choisi de « les saboter au moyen d’une abstention massive et organisée ». C’est, à mon avis, l’option que les secteurs libertaires devraient adopter et mettre en pratique pour le 21 décembre.

Barcelone, 1er décembre 2017

À lire aussi

Les autres textes de Tomás Ibáñez sur la question catalane, disponibles sur le site de La Voie du jaguar.

Notes

1 Ce reportage a été réalisé entre le 7 octobre et le 8 novembre 2017, essentiellement dans les rues, les universités et différents espaces collectifs de Barcelone. La musique et les slogans prenant une place importante dans l’ensemble, voici une présentation succincte des sources sonores :

  • 00’ 00 : Cercle circassien
  • 02’40 : « L’estaca »
    Fond musical sur les voix : Jacob et Doppy, duo de trombonnes à la Casa experimental.
  • 18’20 : « Fora as forzas d’ocupacion ! » : Dehors les forces d’occupation !
  • 20’20 : « Els segadors » : L’hymne catalan, célébrant la révolte des « Faucheurs ».
  • 22’20 : Manifestation du 21 octobre
  • 25’50 : « Presus politics, llibertat » : Liberté pour les prisonniers politiques.
  • 26’30 : « En avant Republica ! » : En avant la République.
  • 28’35 : « Et le peuple doit se rendre aujourd’hui au palais de la Generalitat, pour exiger que se proclame la République catalane », puis « In-Inda-Indapendencia ! ».
  • 29’07 et 1’07’27 : Discours de Anna Gabriel, députée au Parlement catalan, éducatrice sociale, membre de la CUP.
  • 32’00 : Discours d’indépendance de Lluis Companys, octobre 1934.
  • 38’20 : « Que volen aquesta gent ? », (Que veulent ils, ces gens là?), chanson de Maria del Mar Bonet écrite en 1968 dans les dernières années de la dictature. Les paroles racontent l’histoire d’un étudiant que la police vient chercher chez lui à l’aube. Sur la plaça Sant Jaume, interprètes inconnu⋅es, 27 octobre (soir de l’indépendance).
  • 43’17, 44’16, 45’10 et 46’23 : Lectures extraites de « L’Ombre du franquisme, politique, mémoire et médias », Jaume Guillamet , revue Hermès, mars 2008, nº 52.
  • 45’05 : « Fora feixistas de nostras barris ! » :Fascistes hors de nos quartiers !
  • 50’09 : « Catalunya antifeixista ».
  • 50’12 : « Eso, con Franco, si pasaba ! » : Ça, ça arrivait sous Franco !
  • 52’22 : Bella Ciao, Manifestation du 21 octobre.
  • 53’00 : « El poble mana, el govern obeix ! » : Le peuple dirige, le gouvernement obéit.
  • 54’30 : « Los catalanes hacen cosas ! » : Les catalans font des choses, slogan ironique né en référence à Mariano Rajoy, premier ministre espagnol qui a déclaré : « Moi, j’aime bien les catalans parce qu’ils font des choses. »
  • 54’50 : « Je peux vous dire que je me sens fier, car la Catalogne est un pays anti-fasciste ! »
  • 55’40 et 1’09’17 : « Als carrers seran sempre nostras ! » : Les rues seront toujours à nous.
  • 57’15 : Communiqué trouvé sur un mur à Gracia.
  • 57’45 : « El pueblo unido jamas sera vencido ».
  • 1’00’58 : « Volem volem volem la independencia, volem volem volem paises catalans. No volem ser una regio d’Espanya, no volem ser un pais ocupat… » : Nous voulons l’indépendance, nous voulons les pays catalans. Nous ne voulons pas être une région d’Espagne, nous ne voulons pas être un pays occupé…
  • 1’6’53 : Casserola dans Gracia, 2 novembre. « Vaga general » : Grève générale ; « Presus politics llibertat », puis « Non som tots, faltan a Jordis » : Nous ne sommes pas tous là, il manque les Jordi, en référence aux deux Jordi, respectivement présidents des deux organisations indépendantistes ANC et Omnium Cultural. Les deux ont été mis en détention provisoire avec l’inculpation de sédition pour avoir appelé à une manifestation devant un immeuble où la guardia civil était en train de perquisitionner.
  • Musique de fin: Jam session à la Casa Experimental.
  • Autres slogans entendus : « Visca la tierra lliura » (Vive la terre libre), « Prens española, manipuladora » (Presse espagnole, manipulatrice), « Os vais a quemar de tanto cara el sol ! » (Vous allez brûler avec tant de cara el sol – hymne phalangiste, qui signifie « le visage au soleil »)

« Depuis l’état d’urgence, il est devenu normal d’aller en prison pour ce qu’on pourrait faire, et non pour ce qu’on a fait »
État d’urgence, État policier et loi de sécurité : table ronde avec cinq avocat·es

Dans nos parcours de militant·es ou dans notre vie quotidienne, on a de plus en plus souvent affaire à la police et à la justice. Les avocat·es peuvent alors se révéler d’important⋅es allié·es. Mais nous avons rarement le temps de discuter pour leur demander quel regard ils et elles portent sur leur métier. Jef Klak a mis autour de la table cinq avocat·es pénalistes du barreau de Paris, pour nous aider à y voir plus clair dans la période d’état d’urgence que nous venons de traverser et dans celle d’état d’urgence permanent où nous entrons.

Avez-vous l’impression de pouvoir travailler pour plus de justice, ou certaines affaires vous donnent-elles parfois envie de tout arrêter ?

Martin Méchin : Beaucoup d’affaires m’ont dégoûté, mais en me donnant l’envie de me battre encore plus. J’ai souvent l’impression de perdre mon temps, et de ne servir à rien, c’est vrai. Mais on le sait d’avance. Par exemple, cet après-midi, je savais que la détention provisoire de mon client serait prolongée, et que je ne servirais à rien. Mais je joue le jeu, d’abord parce que c’est une question de dignité. Le mec a besoin qu’on parle pour lui, qu’on le défende. C’était important que le juge entende ce que j’avais à lui dire. Mais parfois, même si tu crois vraiment en ce que tu plaides et que les juges t’écoutent, tu te rends compte qu’en fait, le juge se plie aux réquisitions du procureur. Et là, tu te dis « j’ai vraiment pissé dans un violon ». Ça arrive à tous les avocats de sentir que si on n’avait pas été là, ça aurait été la même chose. J’ai défendu des accusés qui avaient avoué en long, en large et en travers, et à la fin ils se prennent la même peine que s’ils n’avaient pas « joué le jeu ». Ils ne comprennent pas, se demandent pourquoi ils ont parlé, pourquoi ils se sont fatigués à tout raconter. Ça ne me donne pas envie d’arrêter le métier, ça me donne envie de les faire chier encore plus, les juges. De ne jamais les lâcher.

Alice Becker : La clémence ou la sévérité de la peine ne sont que très rarement fonction de la qualité de la plaidoirie. On a besoin à chaque fois de se rassurer sur son utilité, en quoi on a pu servir dans le délibéré qui a été rendu.

Martin : Si je devais faire un pourcentage à vue de nez, je dirais que dans 70 % des cas, je ne sers à rien, dans 25 % j’ai été utile, et 5 % des fois, j’ai renversé la vapeur. Et je suis sans doute optimiste.

Raphaël Kempf : Je me rappelle de mes premières affaires, où l’on m’envoyait plaider des affaires perdues d’avance, je faisais mon possible pour rassurer les clients : « Vous n’avez pas baissé la tête, vous vous êtes défendus, on a dit ce qu’on avait à dire. » C’est une question de dignité qui est en jeu, assez forte.

Pour moi, mon pire souvenir, c’est toujours la dernière audience… Ces derniers temps, c’est difficile. Martin disait qu’il fallait toujours faire chier les juges, et c’est un truc vraiment important. J’ai appris que tu ne pouvais rien obtenir de la justice si tu ne les faisais pas chier. Si tu arrives uniquement en disant « Mon client est gentil », tu n’obtiendras rien.

Aïnoha Pascual : On n’a pas la possibilité de mettre en œuvre les moyens, le temps ni l’argent, qu’on devrait pour chacun. Ce n’est pas comme dans les films, où l’on a l’impression que l’avocat ne pense plus qu’à son affaire H-24, et va chercher la petite bête. C’est idéal, je rêverais de pouvoir faire ça mais, concrètement, c’est impossible. Ce n’est pas un reproche que je fais aux avocats, mais à l’institution même, à la façon dont est organisé notre métier et la justice.

Palais de justice d’Annecy

Martin : Si tu es bien payé, comme dans les gros cabinets pour riches, tu peux passer beaucoup de temps et démonter plus souvent le dossier de l’accusation. Mais pour nous qui sommes indépendants, la plupart des dossiers sont ceux de manifestants ou de petits délinquants.

Raphaël : D’autant plus que l’on doit plaider dans de nombreux cas de comparution immédiate, où il faut défendre le client tout de suite : vingt minutes pour prendre le dossier et l’étudier, et en avant ! Et ça n’a rien d’exceptionnel : à Paris, tous les jours, il y a une trentaine de dossiers de comparution immédiate.

Alice : Lorsque je reçois un dossier en urgence, comme en comparution immédiate, je sais que je n’aurai jamais le temps de le lire ligne à ligne. Avec l’expérience, je feuillette le dossier et je sais sur quels éléments je dois concentrer mon attention. Jeune avocate, je bloquais sur des choses insignifiantes. Et de la même façon, aujourd’hui, je répugne à donner le dossier au client, parce qu’il va se focaliser sur des points de détails dont le juge n’a que faire. Il va prendre la parole pour dire qu’il s’est passé ceci et cela, et que ça lui semble le nœud de l’affaire. Avec l’expérience, on essaie plutôt de deviner sur quoi le juge va tiquer et quel sera l’enjeu du débat, pour cibler les choses importantes sur lesquelles il faut s’arrêter et être plus efficaces.

Aïnoha : Mais l’efficacité par rapport à quoi ? Nous avons trop tendance à nous mettre dans la position de sachant, or il peut arriver qu’une fois de temps en temps nous passions à côté de quelque chose. Si on avait le temps de donner le dossier à chaque client et de se coltiner son retour, peut-être cela s’avérerait-il salutaire dans certaines affaires.

Martin : Habituellement, je dis à mes clients : ça dépend de ce que vous voulez. Soit on fait un procès dans lequel vous gueulez, et vous allez en manger plein la figure, mais vous serez fiers de vous. Soit vous essayez de vous en sortir au mieux avec les armes qu’on a décidées pour vous.

Alice : Nous, on est juste une voix. Le client décide. S’il veut faire le canard [c’est à dire avouer et s’excuser, ndlr], c’est son choix. Si toutes les preuves et les charges l’accablent, des caméras, trois témoins, des messages incriminants sur son téléphone, etc., la relaxe ne tient pas. L’avocat lui conseillera sans doute d’avouer en espérant une peine moins lourde, mais s’il veut persévérer et qu’on plaide la relaxe, on cherchera toutes les astuces dans le dossier qui viennent accréditer la thèse que la personne veut soutenir.

Palais de justice de Caen

Est-ce que l’augmentation de la répression due à l’état d’urgence a changé votre métier ?

Matteo Bonaglia : Il faudrait commencer par bien définir ce qu’est l’état d’urgence : cela n’implique pas nécessairement une augmentation de la répression, mais incontestablement des formes nouvelles dans le dispositif de contrôle et de répression administratif et policier. Dans ce sens, oui, je trouve que l’état d’urgence change notre métier

Raphaël : Au pénal, une personne est attaquée parce qu’elle est suspectée d’avoir commis un acte contraire à la loi. Dans le cadre de l’état d’urgence, une personne est poursuivie parce qu’on suppose qu’elle pourrait faire quelque chose, qu’elle pourrait être dangereuse. Elle sera alors sujette à une mesure de contrainte comme une assignation à résidence ou une interdiction de manifester qui, techniquement parlant, n’est pas une sanction, même si c’est ressenti comme ça. Pour la justice, c’est une mesure préventive de police administrative.

Ce n’est pas parce qu’un comportement ne ressort pas du Code pénal qu’il échappe totalement à la répression. L’état d’urgence pousse en cela une logique qui lui préexistait. Par exemple : depuis une loi européenne de 2012, le fait d’être sans papier n’est pas directement puni par la loi, mais des dispositifs pénaux continuent de sanctionner des comportements qui y sont liés, comme l’aide au séjour, l’entrée irrégulière sur le territoire, etc. Autre exemple : en France, la prostitution en tant que telle n’est pas punie par la loi, mais on poursuit le proxénétisme, qui peut parfois se réduire au fait d’aider une amie qui se prostitue. Le Code pénal ne punit donc pas seulement le mac qui s’en met plein les poches, mais aussi des prostituées qui s’entraident pour faire leur travail.

Matteo : Tout le problème est de savoir ce qu’on entend par sanction. Une assignation à résidence, par exemple, n’est pas considérée comme telle par le droit, mais c’est bien le sentiment de punition qui affecte celui qui la subit. La mesure peut ainsi lui interdire de quitter un village de cinquante habitants pendant un an, l’obliger à pointer plusieurs fois par jour au commissariat, sans même que cette personne n’ait été condamnée et sans qu’il lui soit possible de faire efficacement valoir ses moyens de défense. C’est davantage une mesure de privation de liberté qu’une mesure préventive de sûreté, et la logique pénale s’étend ainsi, sur ses bordures.

Martin : Dans le cadre pénal traditionnel, quand une personne est placée sous contrôle judiciaire avec obligation de pointer au commissariat, le fait de s’en dispenser ne constitue pas un délit. Le juge pourra révoquer le contrôle judiciaire, pour placer la personne en détention provisoire, mais le défaut de pointage n’est pas une infraction en tant que telle. Dans le cadre des décisions administratives, c’est un tout autre schéma. Il m’arrive de défendre des supporters ultras du PSG, avec des mesures administratives comme l’interdiction de stade, ou bien des obligations d’aller pointer au commissariat lors de chaque match du PSG. S’ils ne respectent pas cette obligation, cela devient un délit, et ils se retrouvent devant le tribunal correctionnel. On voit bien qu’une mesure initialement administrative peut être tellement sévère et absurde qu’elle se fond dans le pénal. Surtout que ces obligations de pointer ne sont généralement pas prescrites pour avoir commis un acte délictueux, mais pour avoir été présent à un endroit où des actes répréhensibles ont été commis : si tu y es et que tu es fiché comme pouvant potentiellement y avoir participé, tu écopes de la mesure administrative. La mesure est décidée par le préfet, sans passer par un jugement. Il est possible de contester et de demander un jugement, mais en attendant, la mesure est prise.

Raphaël : Et les gens se retrouvent enfermés. Même si c’est de la préventive, cela reste de la prison. Donc, on peut dire que depuis l’état d’urgence, il est devenu normal d’aller en prison pour ce qu’on pourrait faire, et non pour ce qu’on a fait.

Matteo : Selon la conception libérale classique, tout ce qui n’est pas interdit est permis. Aujourd’hui, nous sommes passés dans une doctrine prescriptive. Ce n’est pas « Il est interdit de marcher sur la pelouse », et à chacun de voir où et comment il marche, c’est « Il faut marcher comme ceci sur le chemin ». Nous vivons la régression d’un État de droit, certes imparfait, qui se mue en un État policier, avec une discipline prescrite des comportements des citoyens. Cela se double de mesures qui ne sont pas prises par un juge du siège, censé garantir le minimum de libertés, car appelé à juger sur la base de preuves après la commission d’une infraction, mais par les préfets et les services de renseignement, à titre préventif. Donc sans procédure ni débat contradictoire, et sans séparation des pouvoirs : le préfet, c’est la voix directe du gouvernement. Les pouvoirs du judiciaire passent donc dans les mains de l’exécutif, sous couvert de prévention du risque.

Alice : Et à cela s’ajoute une moralisation des conduites : on va contrôler ton quotidien. Les fouilles de sacs et palpations pour « mesures de contrôle » sont devenues monnaie courante dans les lieux publics ou les magasins. Alors que ce n’est absolument pas permis par la loi, qui assimile la fouille des sacs à une perquisition et impose le respect d’une procédure précise. La violation de la loi par les agents de l’État ou de sécurité, sur ce point, est quotidienne, sans que cela pose problème. Si le droit était appliqué, il serait en certaines occasions protecteur, mais ce n’est pas le cas. Et cette longue habituation aux fouilles permanentes depuis Vigipirate (un dispositif d’« exception » en place depuis 1991 !) a permis de faire accepter la même chose à l’entrée des manifestations, et de se retrouver avec des procès pour port d’armes contre des gens qui avaient un tire-bouchon sur eux !

Palais de justice de Nantes

Raphaël : L’état d’urgence implique un renversement de la présomption d’innocence, c’est-à-dire que c’est aux citoyens de prouver tous les jours leur innocence et qu’ils n’ont rien à se reprocher. Alors que normalement, c’est à l’État d’apporter des preuves de la culpabilité. Dernièrement, un juge demandait à un accusé que je défendais : «  À votre avis, pourquoi êtes-vous fiché S ? » Si le juge pose cette question, c’est que lui-même ne le sait pas, car c’est à la discrétion des services de renseignement. Or, ce n’est pas à mon client de s’épancher sur la question, mais au ministère public de justifier cet état de fait. Donc non seulement l’État apporte un élément à charge lors de l’audience sans en expliquer les tenants et les aboutissements (personne ne sait pourquoi cette personne est fichée, si c’est sur des bases solides ou pas), et en plus l’accusé doit, lui, s’en justifier.

Matteo : L’aveu était la reine des preuves dans l’ancien droit, arraché sous la torture. C’est le principe d’une justice de guerre. Or depuis quelques années, on assiste à un retour en force de la logique de l’aveu. Il suffit pour s’en convaincre de s’intéresser à l’introduction récente dans notre procédure de la « comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité ».

Raphaël : Le droit au silence, de ne pas être poursuivi et condamné sur le seul fondement des déclarations faites sans avocat, existe, mais il est battu en brèche. Si la personne a gardé le silence, les policiers et le procureur lui font sentir que ça va avoir une influence sur son éventuelle détention provisoire.

Alice : Ils vont arguer qu’on ne peut pas relâcher le suspect parce qu’il y a un risque de concertation avec d’éventuels complices. Ou bien parce qu’il rechigne à s’expliquer sur les faits reprochés, et que ça, c’est suspect. Or se taire est un droit élémentaire, donc l’opposé d’un acte suspect !

Raphaël : Mais c’est un moyen détourné d’utiliser la détention provisoire pour faire parler les gens.

Matteo : La logique que les policiers et les procureurs essaient d’imposer aux juges, c’est qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Si la police t’a arrêté, c’est que tu as quelque chose à te reprocher. Et la machine judiciaire se lance : la comparution immédiate est proposée pour accélérer la procédure, en réduire le coût, permettre une réponse pénale rapide et systématique. La police fait alors croire à l’accusé apeuré qu’il a tout intérêt à accepter. On se retrouve devant un juge sans avoir préparé sa défense, fatigué par la garde à vue. On doit justifier son innocence avec un avocat qui n’a eu que bien peu de temps pour étudier les procès-verbaux face à un procureur qui veut faire du chiffre, et pour qui tout ce déploiement de forces de l’ordre, du parquet et du tribunal ne peut pas être absurde : l’accusé est là pour être jugé et condamné.

Martin : Après une détention provisoire, il est très rare que les juges se permettent de relaxer les suspects. Ce serait remettre en cause le bien fondé de l’enfermement de la personne et donc du processus judiciaire. C’est extrêmement intéressant d’aller à la chambre des détentions provisoires abusives, qui alloue les indemnités suite à une détention provisoire suivie d’une relaxe 1 Voir Mathieu Delahousse, La Chambre des innocents, Paris, Flammarion, 2017..

Raphaël : Oui, ces quelques personnes innocentées se reprennent une deuxième fois la violence de la justice, parce qu’il leur faut encore démontrer combien elles ont souffert d’être en prison pendant trois ans.

Matteo : Je connais un très vieil avocat du barreau de Paris, Roland Weyl, militant communiste de la première heure, dont je vous livre ici le constat, qui me semble très pertinent : notre époque est traversée par un double mouvement, vers le haut, au niveau de l’activité économique, on observe un retrait de l’État qui fait le choix du laisser-faire, laisser-passer, par exemple avec le plafonnement des indemnités prud’homales, la libre négociation au sein de l’entreprise ou la dérégulation financière… En revanche, il faut bien gérer les conséquences de cette politique sur les peuples, et en bas de la pyramide sociale, on observe un État de plus en plus interventionniste qui construit un droit de plus en plus précis et opprimant. Donc pour les riches, moins d’État, et pour les pauvres, un droit d’encadrement de plus en plus technique et inaccessible, répressif et injuste.

Palais de justice de Lille

Pourtant, on entend souvent dire que « La France est un État de droit »…

Martin : L’État de droit, cela veut tout et rien dire. Rien n’est plus facile que de s’en prévaloir : il suffit d’inscrire une loi dans le droit. Ce qui est prévu par l’État de droit n’empêche pas des lois liberticides et injustes.

Alice : Par exemple, les lettres de cachet de l’Ancien Régime relevaient de l’arbitraire de l’État, mais étaient en même temps l’expression de l’État de droit de l’époque. Aujourd’hui, ce que subissent les opposants politiques du fait de l’état d’urgence, en terme d’arbitraire, est tout à fait analogue à des lettres de cachet.

Matteo : La conception traditionnelle de l’État de droit n’empêche ni l’exploitation capitaliste ni les inégalités raciales, elle constitue néanmoins un minimum qui est actuellement battu en brèche. Si on appliquait sérieusement la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la police ne pourrait pas agir avec la latitude dont elle jouit en ce moment contre les militants de gauche, les musulmans ou les habitants des quartiers populaires. Mais on peut et on doit aussi prendre les choses par un autre bout, et se rappeler que le droit est toujours la traduction d’un rapport de forces au sein de la société. Si les 35 heures ou les congés payés sont passés dans la loi, c’est parce que collectivement, à un moment donné, une composante de la société a décidé qu’il n’était décemment pas possible de travailler 60 heures par semaine et que cela devait désormais figurer dans la loi. Donc un État de droit n’est rien sans une conception substantielle qui s’interroge sur le contenu de la norme.

Et plus qu’un référentiel normatif, la Justice doit se fonder sur un référentiel de valeurs, autrement dit, cela passe par penser collectivement le contenu que l’on veut donner au droit. Je suis convaincu qu’il existe un bon droit, qu’on devrait considérer comme substrat inaliénable, et qui ne soit pas uniquement constitué de libertés formelles (liberté de se réunir ou d’aller et venir, par exemple). Un droit qui ne fasse pas l’économie des questions de droit concret, matériel (se nourrir à sa faim, se vêtir chaudement, se loger dignement, travailler moins, moins jeune, moins vieux, bénéficier d’une sécurité sociale complète, etc.) ni de celles du pouvoir citoyen (comment remplacer le droit actuel, confisqué par certains et qui vise à gouverner des hommes, par une humanité libérée et maîtresse d’elle-même, qui dispose collectivement du droit d’administration des choses).

Palais de justice de Créteil

L’état d’urgence donne donc plus de libertés à la police et moins aux citoyen·nes ?

Raphaël : Oui, mais de manière pernicieuse : la police légitime son action, la plus illégale soit-elle, au nom de l’état d’urgence, alors même que l’état d’urgence ne le permet pas. Idem pour les magistrats : l’expression « état d’urgence » permet de couvrir les injustices les plus quotidiennes. Si un policier te fouille, il dira : c’est l’état d’urgence. Et un magistrat peut se permettre aujourd’hui de dire en pleine audience : « Pourquoi êtes-vous allé manifester, alors que c’est l’état d’urgence ? » Combien de fois je l’ai entendu ! Alors que techniquement parlant, l’état d’urgence n’interdit pas de manifester ni ne permet aux policiers de fouiller qui ils veulent. Il y a comme une idée qui laisse penser à tout le monde qu’on est en état d’urgence, et que donc, les citoyens devraient modeler leurs comportements sur un ordre sécuritaire.

Matteo : C’est Foucault qui, dans Surveiller et punir puis ses Cours au Collège de France, parle « d’orthopédie de dressage des corps et des esprits  » : répéter la même rengaine fondée sur la peur finit par créer une norme comportementale.

Alice : La doctrine juridique qui prévaut aujourd’hui veut que le premier des droits soit le droit à la sécurité, et que toutes les restrictions qui priveraient des autres droits soient donc justifiées.

Matteo : Mais moi, je suis d’accord avec ça : sécurité de l’emploi, sécurité face à l’État, sécurité face aux coupures d’électricité d’EDF, sécurité sociale… !

Alice : Il faut distinguer l’état d’esprit général d’un côté, et les vraies implications de l’état d’urgence de l’autre. Faire attention au discours de militant qui dirait que la répression serait plus douce si on n’était pas sous l’état d’urgence. C’est faux ! Il y a plus de mesures restrictives, c’est-à-dire que le champ de la contrainte sur les libertés s’élargit, mais les peines ne sont pas forcément plus sévères en audience.

Matteo : Des lois récentes ont tout de même doublé la pénalité pour les délits d’outrage et de rébellion, et il y a une vraie criminalisation de la contestation politique…

Martin : C’est un climat global…

Aïnoha : Le problème, c’est que ce climat touche plus les quartiers défavorisés. En banlieue, le climat d’état d’urgence donne lieu à plus d’arrestations arbitraires, avec des accusés qui n’ont pas vraiment les moyens de se défendre, et implique plus de répression, car beaucoup finissent en prison pour trois fois rien – voire absolument rien.

Matteo : Le premier motif de procès-verbal pour les stups se fait bien souvent sur la base d’un « renseignement anonyme », recueilli de façon pas très nette par les policiers pour pouvoir ouvrir leur enquête. C’est une vieille méthode policière. On imagine donc bien quelle porte a été ouverte quand on leur a dit qu’ils pouvaient en plus perquisitionner à tout-va.

Aïnoha : L’état d’urgence a permis des mesures dérogatoires, comme ces perquisitions sans aucun fondement ni justification, uniquement sur une suspicion. Et cela a profité aux stups, à la BAC ou au commissariat local qui avaient déjà un suspect dans le viseur, sans pouvoir l’attraper en flagrant délit. Imaginez l’aubaine pour eux : pouvoir aller directement chez quelqu’un et le lever à 4 h du mat’ dans n’importe quelles conditions !

Martin : En effet, infiniment peu de procédures ouvertes par l’état d’urgence ont abouti à des poursuites pour terrorisme, alors que des peines de droit commun ont découlé de ces nouveaux pouvoirs de la police.

Palais de justice de Brest

Raphaël : Il y a eu seulement 23 enquêtes ouvertes pour association de malfaiteurs terroristes suite aux 4 600 perquisitions administratives depuis le début de l’état d’urgence [2. « Un an, 11 mois et 18 jours d’état d’urgence », Jean-Baptiste Jacquin et Julia Pascual, Le Monde, 31 oct. 2017.] ! La loi « renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme », entrée en vigueur le 1er novembre 2017, consiste à mettre dans le droit normal certaines mesures de l’état d’urgence, dont assignation à résidence et perquisition administrative, et à donner à la police des pouvoirs supplémentaires… Avec un accent sur la prédiction de la dangerosité des personnes pour l’ordre public. Elle permet donc de pérenniser des mesures fondées sur le soupçon visant une personne, et pas sur les actes qu’elle aurait réellement commis.

Cette loi vient normaliser le paradigme du soupçon auquel on s’était malheureusement habitué pendant ces deux années d’état d’urgence. Il est devenu naturel, pour la police, pour l’administration mais aussi pour les juges, qu’on puisse priver de liberté une personne suspecte, c’est-à-dire non pas en s’appuyant sur l’infraction qu’elle aurait commise, mais sur ce que la police pense qu’elle pourrait faire à l’avenir. Il faut bien voir que cette logique renverse un principe du droit énoncé en 1789 et pour lequel une révolution a été faite : l’idée que tout comportement est autorisé tant qu’il n’est pas interdit par la loi. Avec l’état d’urgence, normalisé par la nouvelle loi dite « anti-terroriste », on va punir des citoyens pour un comportement qui ne viole aucune loi, pour des idées ou des relations qui ne sont constitutives d’aucune infraction. Voilà le premier danger de cette loi, au-delà des discussions de détail sur tel ou tel article.

Mais il faut aussi se coltiner les arguments employés par le gouvernement et sa soldatesque à l’Assemblée nationale : ils pensent nous rassurer en nous expliquant que cette nouvelle loi ne pourra viser que des « terroristes », contrairement à l’état d’urgence qui avait été utilisé contre des militants écologistes et des opposants politiques. C’est aller bien vite en besogne et oublier que le « terrorisme », en droit français, a une définition élastique. En d’autres termes, le terrorisme n’est pas défini au sens où le droit ne pose pas à cette notion de limites précises et déterminées. Or, c’est dans le flou de ce concept que se logent les abus de pouvoir. Rappelons nous l’affaire Tarnac, il y a bientôt dix ans, et ses inculpés qualifiés de terroristes. Ils ne le sont plus aujourd’hui, mais combien de temps et de procédures a-t-il fallu pour que la justice abandonne cette qualification ? Cet exemple est à mon sens révélateur du fait que toute loi finit par sortir de son lit et viser des personnes qui n’ont rien à voir avec son objet premier.

Palais de justice de Bordeaux


BONUS : Une lecture de cet article est disponible à l’écoute ici. Merci à Karacole et Val K.

Notes

1 Voir Mathieu Delahousse, La Chambre des innocents, Paris, Flammarion, 2017.
La Catalogne entre deux feux

La Catalogne entre deux feux
Suivi de « Indépendance : bien au-delà d’un État en soi » Par Ivan Miró

Photo de Une : Carles Palacio, Girona. Via La Directa.

Dimanche 1er octobre, jour du référendum pour l’indépendance de la Catalogne, jugé illégal par le Tribunal constitutionnel de l’État espagnol, plus de deux millions de Catalan.es se sont rendu.es aux urnes, accueilli.es par de violentes charges policières. Les déclarations du président Mariano Rajoy « fier de l’action de la police », celles du roi (« Le problème en Catalogne, c’est les indépendantistes ») et le soutien des socialistes libéraux et journalistes d’État creusent encore le fossé. Face aux aspirations à l’autodétermination, les autorités espagnoles refusent tout dialogue et cherchent à imposer le statu quo par la force. Pour comprendre ce qui s’est passé ces derniers jours, voici le témoignage d’un français qui a vécu les événements depuis Barcelone, suivi de la traduction d’un article datant de 2012, montrant deux visions de l’indépendance qui coopèrent et s’affrontent tour à tour : social-libéral versus libertaire-révolutionnaire.

(Si vous avez manqué les épisodes précédents,
vous pouvez lire sur Jef Klak
« Dret a decidir. La Catalogne sur le chemin de l’indépendance »
Par Ferdinand Cazalis)

« Si les élections pouvaient changer la vie, elles seraient interdites », ironise un vieil adage anarchiste. Ces jours-ci, le paradigme s’est d’une certaine manière inversé : c’est parce que ce référendum a été déclaré illégal qu’il a constitué un moment de rupture aussi intense. Organisé de manière semi-clandestine, il a remis en marche des réseaux de complicité qu’on pensait enterrés avec Franco. Comme au temps du caudillo, les urnes ont ainsi été acheminées dans le plus grand secret depuis la Catalunya Nord (région de Perpignan). Puis cachées dans des centaines d’endroits rocambolesques, comme des cimetières, sur tout le territoire Sud, se moquant des contrôles de police en mode Go fast à la frontière.

Dans le même temps, dans la plupart des quartiers et villages, des comités de défense s’organisaient pour faire face à la répression qu’annonçait l’arrivée de 10 000 militaires et policiers d’Espagne. Plusieurs jours avant, les bureaux de vote étaient occupés, prenant de vitesse tribunaux et forces de l’ordre. Au nord de Barcelone, Manresa, ville de 75 000 habitants a par exemple retiré les portes de ses bâtiments officiels pour leur éviter d’être fermés ou mis sous scellé. La nuit précédent le scrutin, les urnes ont enfin été distribuées avec des moyens dignes d’un vieux film d’agents secrets. Pour aller voter, le président catalan Puigdemont a dû semer l’hélicoptère de l’armée espagnole en changeant de voiture dans un tunnel… Finalement, le 1er octobre se réveillait pour défier l’État Espagnol, comme jamais depuis la fin de la dictature franquiste, dans une étrange calma tensa 1 « Tension calme »..

Diffusée en direct par les réseaux sociaux et les médias catalans, l’attaque des bureaux de vote et des votant.es par les militaires et policiers a révolté le pays. Un autoritarisme d’une violence que personne n’avait imaginée, et qui a entraîné une résistance immédiate. Pour nombre des dizaines de milliers de personnes qui ont affronté la répression, une brèche s’est ouverte. Car ce qui prend corps entre les gens dépasse la simple question de l’indépendance. Sur une des barricades improvisées, un ami élu à la mairie s’enflammait en me disant, hilare : « On n’a pas connu un tel niveau d’auto-organisation depuis 1936 ! »

El caliu

Je suis passé à Fonollosa, village de 1 000 habitant.es qui, comme tant d’autres, a été attaqué par trois bataillons de Guardia Civil [2. Force militaire espagnole, équivalent formel de la gendarmerie, mais ici associée à la dictature fasciste.]. J’ai vu des gens traumatisés par les coups reçus, les destructions perpétrées dans leur mairie, le vol de leurs urnes et de leur « droit à décider ». Les gens ont peur. Une peur mêlée à la dignité partagée de celles et ceux qui se soulèvent ensemble : el caliu [3. « Chaleur humaine ».] des voisin.es. Rien ne sera plus comme avant pour celles et ceux qui se sentent désormais appartenir à une communauté en lutte. La place du village accueille un monument improvisé et des messages de solidarité ; la porte de la mairie rappelle celle d’un squat après une expulsion. Le lendemain des assauts, un village voisin est venu organiser un dîner populaire où les habitant.es ont pu manger ensemble, raconter leurs histoires, soigner les blessures physiques ou morales, parler de leur peurs et encore un peu de leur détermination : comment tout cela va-t-il continuer ?

C’est une des choses qu’on retient du mouvement catalan. Sa capacité à inclure les gens dans leur diversité. Les places de Barcelone résonnent autant que celle d’une bourgade isolée. Le centralisme de la capitale est mis en suspens. Les enfants et les papis et mamies sont parties prenantes de ce qui se passe dans la rue. De nombreuses tournées ont été organisées dans les quartiers pour accompagner les personnes âgées qui voulaient participer aux mobilisations. « Ils sont sûrement plus forts que nous militairement, mais pour prendre soin des nôtres, on est les meilleurs! », « Pas de révolution sans nos grands-parents », dit-on ici.

Les vieilles casseroles du franquisme

Mardi 3 octobre, la grève générale avait une saveur étrange. D’abord convoquée par les syndicats anarchistes et indépendantistes révolutionnaires, c’est finalement la quasi-totalité des organisations syndicales, sociales et politiques du pays qui ont appelé à suspendre l’activité économique du pays. La police catalane (mossos d’esquadra), certains patrons et le gouvernement local se sont même joints à cette mobilisation. La grève générale a été suivie comme jamais dans les territoires ruraux, ordinairement en retrait. Toute la journée, les places des villages, de villes moyennes ou grandes se sont remplies, et presque tous les commerces avaient le rideau baissé. Les manifestations étaient coordonnées par des « comités de défense » actifs depuis moins d’un mois. Il faut imaginer qu’en proportion, c’est un peu comme si, en France, quinze millions de personnes prenaient les rues jusque dans les plus petites communes pour s’opposer aux violences policières.

À Manresa, où j’étais, 25 000 personnes (1/3 de la population) ont défilé avec le sentiment de vivre un moment historique : en famille, en silence et les mains levées, témoignant du sentiment d’occupation. Un cordon de sécurité a alors été formé par les pompiers devant la caserne de la Guardia Civil, désamorçant un temps les tensions. L’émotion, mélange de peur et de colère, était à couper le souffle. Sous le porche ouvert, les militaires jouaient la provocation, toutes armes dehors ; les regards échangés en disaient long sur leurs intentions. Pour beaucoup d’entre eux, se joue ici un remake obscène de la guerre civile. « Nous sommes les petits enfants des vieux que vous avez cognés », répondent alors les manifestant.es.

Depuis dimanche, dans de petites villes de Catalogne, des militaires hébergés dans des hôtels ont dû partir : les voisin.es s’ingéniaient à les empêcher de dormir la nuit… Et cela fait deux semaines, tous les soirs à 22 h, que les gens sortent aux balcons pour taper dans leurs casseroles. Forme de protestation souvent utilisée ces dernières années, durant le mouvement contre la guerre de 2003 ou celui du 15-M en 2011 [4. Voir « Composition – indignados et mouvement du 15M (Barcelone) » dans Constellations.], ces casserolades n’ont jamais connu une telle ampleur, une telle résonance qu’aujourd’hui. Les liens se tissent ainsi dans les immeubles, quand la plupart des voisins se retrouvent le soir sur leur balcon à taper rageusement sur leurs vieilles casseroles.

Vot(a)rem

Pour beaucoup de collectifs et de personnes impliquées dans les luttes sociales en Catalogne, les contradictions de ce mouvement ne manquent pas. Le patriotisme nous est particulièrement étranger. Voir des marées de drapeaux aux couleurs de la Catalogne est pénible, surtout quand ceux-ci servent à cacher les différences de classe qui traversent la société locale. Se retrouver dans la rue avec des gens de droite est plutôt bizarre, voire franchement désagréable. On a souvent peur d’être les idiot.es utiles de la construction d’un nouvel État qui sera probablement aussi corrompu que les autres. Les politiciens indépendantistes ont besoin de la mobilisation de rue, mais sont effrayés par un débordement possible sur leur gauche, et surtout désireux de garder le contrôle sur ce mouvement populaire si divers et chaotique. Pour garder la main, ils en appellent en permanence au seny, ce mélange de bon sens et de modération censé caractériser les Catalan.es. Pour les partisans du nouvel ordre catalan, le seny serait même le fondement de la construction du pays sur un modèle de démocratie libérale, intégré à (et sauvé par) l’Union Européenne.

Dans un même mouvement, les politiciens et journalistes mainstream de Barcelone tentent par tous les moyens de construire l’unité patriotique. Et s’indignent des violences de la Guarda Civil, tout en glorifiant la police catalane – pourtant bien connue pour sa brutalité au cours des luttes sociales de ces dernières années. C’est la bataille pour ce qu’on appelle ici el relat : le récit de l’histoire, celle qui restera la version officielle. La référence permanente à Ghandi, Mandela et Luther King participe de la construction de ce mythe. Ceci est fortement alimenté par la peur compréhensible que la situation tourne à la guerre civile, ce que personne ne veut ; ou plutôt à l’occupation militaire du pays, ce que tout le monde craint.

Malgré ces contradictions, une grande majorité des militant.es a décidé de s’impliquer dans la résistance populaire. Comme le disait un camarade sur un des nombreux points de blocage de la grève générale : « Si on reste à la maison, ce mouvement provoquera un changement seulement institutionnel. Mais si on s’en mêle, avec la force qu’ont nos réseaux anticapitalistes sur tout le territoire, on aura forcément une incidence sur les événements. Pour nous, c’est dans la rue et depuis la base que les choses se jouent. » Comme dit le slogan le plus repris de ce mouvement, hérité directement des mouvements squat et antifascistes: « Els carrers seran sempre nostres [5. « Les rues seront toujours à nous ».] !  »

La construction d’un nouveau pays ouvre également des perspectives passionnantes, à condition qu’elle soit portée par la résistance populaire, et qu’elle s’inscrive dans la poursuite de mouvements sociaux qui ne date pas d’hier [6. Voir « S’organiser dans les mouvements barcelonais », Constellations. ]. C’est ce que certain.es camarades appellent « l’indépendance pour tout changer ». Un exemple parmi tant d’autres : la quasi-totalité des collectifs féministes d’ici sont impliqués avec leur sensibilité propre. Bien au-delà du référendum, les féministes indignées disent ainsi :« Nous exigeons le droit de décider de tout, tout ce qui affecte nos vies, et nos corps, notre territoire et notre quotidien. » Profiter de cette table rase pour imposer un nouveau rapport de force. Quand les démocraties modernes n’offrent que des changements cosmétiques, les derniers événements en Catalogne accélèrent la dislocation de l’État espagnol, vieux monstre conservateur qui ne s’est jamais débarrassé de ses réflexes franquistes.

Franco bouge encore

Les institutions nationales portent haut leurs valeurs autoritaires, centralistes, machistes et racistes. Le Parti populaire (PP), réélu de justesse aux dernières élections, se place à la pointe des ajustements capitalistes imposés par les banques centrales. Avec l’excuse de la crise, érigée en menace quotidienne, ce parti est en grande partie responsable de la catastrophe sociale des dernières années. Sur fond d’une avalanche d’histoires de corruptions qui font passer le PP pour une organisation mafieuse. Ce qui arrive en Catalogne crée un effet d’aubaine pour Madrid : les désirs d’indépendance d’une de ses régions permet au roi et à ses ministres d’exalter les pulsions patriotiques. Les décisions économiques et sociales ayant été déléguées aux instances européennes et au patronat, c’est sur l’autorité et le nationalisme que se raffermit aujourd’hui le pouvoir central.

Les unionistes espagnols savent ainsi utiliser la rue en réaction : les rassemblements fascistes se multiplient ces derniers jours, laissant défiler néonazis et extrême droite, et s’exprimer leur violence physique à l’encontre des indépendantistes, bien sûr, mais aussi des anarchistes refusant tout drapeau, ou bien encore des migrant.es. Les discours prononcés depuis Madrid par les membres des principaux partis espagnols (hors Podemos), ou dans les médias, donnent un blanc seing à cette tendance ultra, prête à des coups de force pour que la peur du chaos prenne le dessus. Le tout donne de préoccupants relents de « stratégie de la tension », comme au cours des années de plomb en Italie. Gageons que si le niveau de violence augmente ces jours-ci, nous le devrons probablement à ces « immaîtrisables », cyniquement légitimés par en haut.

Source Daily Mail

Comment conclure alors qu’aujourd’hui tous les scénarios sont ouverts ? Si les politiciens font ce qu’ils disent, le conflit ne devrait que s’amplifier. Mardi prochain 10 octobre, le gouvernement catalan pourrait proclamer unilatéralement l’indépendance. Ce à quoi le gouvernement espagnol devrait répondre par l’arrestation de tous les hauts responsables catalans et par l’occupation militaire du pays. Prévision qui fait froid dans le dos, mais qui semble la plus probable si personne ne met un coup de frein. Faudra-t-il organiser de nouvelles de brigades internationales ? Saurons-nous, comme le proposait le sociologue catalan Ivan Miró en 2012, « passer du processus constituant libéral ou socialiste-étatique à la construction d’un pouvoir constituant, passer de l’autodétermination juridico-politique à l’autodétermination matérielle  » ?


Indépendance : bien au-delà d’un État en soi

Par Ivan Miró [7. Sociologue et membre de la coopérative La Ciutat Invisible.]

Traduit du catalan par Martin Garrigue (La Directa, 19 septembre 2012).


Photos : Ferdinand Cazalis, Barcelone, 2015.

Maintenant que l’indépendance semble inévitable, ou que du moins – soyons réalistes –, le débat sur la question a gagné une place centrale dans certains secteurs sociaux, politiques et médiatiques (il serait intéressant de savoir ce qu’en pensent la Catalogne des périphéries métropolitaines ou les migrant.es vivant ici), depuis les mouvements populaires (habituellement allergiques à l’idée d’État), nous devons penser les outils collectifs dont nous disposons pour rendre possible une indépendance qui aille au-delà de l’État propre.

Pour l’indépendantisme bourgeois (pardon, « transversal »), il s’agit en schématisant de tracer de nouvelles frontières nationales, un nouvel État capitaliste dans l’Union européenne. Selon certains secteurs de gauche, la différence consisterait en ce que cet État soit d’un genre socialiste proche du stalinisme, mais construit depuis les mouvements sociaux ; enfin, pour une partie de la « gauche indépendantiste [8. L’auteur se réfère ici à la myriade d’organisations et collectifs révolutionnaires d’influences marxistes et partisans de la libération nationale (NdT).] » sensible au « pouvoir populaire », il est capital de penser une stratégie alternative de processus constituant.

Dans la théorie politique classique, le processus constituant signifie que le peuple exerce la souveraineté en choisissant les représentants qui rédigeront une nouvelle constitution. Ce processus libéral-représentatif, dans ce cas précis, signifierait convoquer un plébiscite d’autodétermination ou proclamer l’indépendance depuis le Parlement catalan. Une lecture qui obtient un consensus absolu dans le souverainisme (indépendantisme de droite, NdT) jusqu’à la faire miroiter comme l’unique horizon possible pour obtenir l’indépendance. À tel point que, jusqu’à maintenant, on a été incapable de générer une critique profonde, ou une alternative stratégique pour celles et ceux qui, désirant l’indépendance, projettent un dépassement de la démocratie libérale, qui reste aujourd’hui l’architecture juridico-politique de l’économie de marché capitaliste. Ayant vécu le 15-M, avec une part importante de la société catalane clamant que « Personne ne nous représente », et après les débats sur la république des 99 %, cette problématique se doit d’être affrontée.

D’autre part, il existe une théorie socialiste de l’État (« l’appropriation populaire de l’État ») qui, au niveau méthodologique, oscille entre assumer le paradigme libéral-représentatif (référendum-élection-constitution) et des modèles insurrectionnalistes (à la bolchevique). La voie socialiste-étatiste dans l’indépendance n’a même pas été développée en profondeur par ses promoteurs, même si elle sous-tend des revendications dans les luttes contre les coupes budgétaires antisociales, par exemple, se réclamant de la « nationalisation des banques » ou l’« étatisation de l’économie et des secteurs énergétiques ». Et maintenant ? Ces théories sont-elles adéquates pour réaliser non seulement l’indépendance, sinon l’autodétermination permanente du peuple catalan?

Historiquement, et à cause précisément de l’absence d’un État en soi, nous autres Catalan.es avons construit notre organisation sociale, politique, économique et culturelle d’une manière non étatique. Depuis les sociétés ouvrières de résistance de 1855 jusqu’à l’économie populaire, coopérative et mutualiste de 1870 à 1939; depuis les athénées (centre sociaux et culturels ouvriers à tendance libertaires), syndicats, écoles libres, casals (centres de jeunes), entités culturelles et théâtrales, chorales et orfeons (associations musicales), jusqu’aux institutions scientifiques, littéraires, éducatives, tout au long de notre histoire contemporaine et jusqu’à la défaite de 1939, la Catalogne moderne et émancipatrice a su articuler une solidarité sociale avec l’organisation collective. Et c’est un fait : sans et contre l’État.

Quasiment exterminé après la défaite de 1939, ce sujet constituant a pu renaître et reprendre la construction d’un pays en soi, au beau milieu de la dictature franquiste. Une nouvelle fois, sans État et contre l’État. Coopératives de logement, écoles laïques et mixtes, maisons d’édition, universités populaires, formations professionnelles, journaux et revues, scoutisme [9. Si, si, en Catalogne le scoutisme est fortement inspiré de valeur libertaire… (NdT)], et excursionisme [10. Comme dans les Alpes en Italie durant la dictature de Mussolini, les associations d’alpinisme ou d’excursions dans la nature servaient en Catalogne de couverture pour des groupes de partisan.es républicain.es et anarchistes, qui pouvaient se réunir dans les montagnes, à l’abri des regards de la ville. (NdT)], syndicats et assemblées ouvrières, organisations féministes, associations de voisin.es. Cette démocratie catalane réelle, a été malheureusement phagocytée par les partis politiques espagnols et catalans durant la période de « Transition démocratique » après la mort de Franco. Telle fut l’œuvre des « démocrates de toujours [11. Expression faisant référence aux politiciens actifs sous le fascisme et convertis à la démocratie quand le vent a tourné. (NdT)] ». En réduisant la puissance collective à l’État, en normalisant le processus institutionnel, on a déplacé le sujet social et coopératif, et maintenu le cadavre pourri de la monarchie sur son trône, en le rendant constitutionnel. De l’autonomie sociale à l’État des Autonomies [12. Nom donné aux territoires spécifiques ou équivalent juridiques des régions en France pour l’État espagnol, qui ont des pouvoirs décentralisés en certains domaines.], du pouvoir populaire à la démocratie autoritaire de marché, le nouvel État espagnol était moulé pour entrer dans la Communauté économique européenne.

« C’était pas ça, compagnon, c’était pas ça », chantait LLuis Llach il y a plus de trente ans. Apprenons donc, et anticipons. Pour être fidèles à l’histoire sociale de notre peuple, pour respecter la nature diverse des Catalan.es, mais surtout pour construire une réalité nationale différente de l’État-Nation capitaliste, nous devons penser à un processus constituant différent, qui ne noie pas la société dans l’État.

Ni libérale ni étatique, pensons une théorie révolutionnaire de l’État qui ne devienne pas une critique pratique du droit et des institutions étatiques. Passer du processus constituant libéral ou socialiste-étatique à la construction d’un pouvoir constituant, passer de l’autodétermination juridico-politique à l’autodétermination matérielle. Un pouvoir constituant qui exclut que toute finalité extérieure puisse être imposée à celle consciemment construite par la multitude à travers son expérience quotidienne. C’est-à-dire un pouvoir constituant fait de nos propres mains.

Disposons-nous d’une économie collective et coopérative capable de satisfaire de manière solidaire l’ensemble des nécessités matérielles du peuple catalan ? Disposons-nous d’écoles et d’universités démocratiques qui garantissent l’accès universel à l’éducation, à la production et à la socialisation des connaissances ? De moyens de communications en propriété collective et gérés démocratiquement qui garantissent pleinement la liberté d’information ? De mécanismes de démocratie directe et municipale qui garantissent l’autodétermination quotidienne des communes locales? etc.

Ou bien nous consolidons et généralisons ces embryons de pouvoirs constituants matériels (non étatiques) pour réaliser l’autodétermination et l’indépendance, depuis le point de vue des classes populaires catalanes; ou bien l’indépendance de notre pays ne sera qu’un rêve converti en cauchemar. Nous n’oublions pas. Il existe la Catalogne de Torres i Bages, Cambó ou Felip Puig, nos sabre-peuples sanguinaires. Et il existe la Catalogne de Salvador Seguí, Micaela Chalmeta ou Xirinacs, emblèmes de l’émancipation. En ce sens, nous aussi, nous avons le choix.


Pour aller plus loin :

• La déclaration du Syndicat populaire des vendeurs ambulants de Barcelone et de l’Espace des migrants de Raval, une organisation indépendante dans le contexte du vote du 1er octobre 2017 (Via Ferguson In Paris).

• « Anarchists on the Catalan Referendum. Three Perspectives from the Streets », CrimethInc.

• Si vous avez manqué les épisodes précédents, vous pouvez lire sur Jef Klak « Dret a decidir. La Catalogne sur le chemin de l’indépendance » Par Ferdinand Cazalis

Notes

1 « Tension calme ».

« Le mot “sécurité” arrête la communication des êtres, des espaces et des expériences »
Jacques Rancière rencontre Jef Klak et « Cortège de tête »

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Avec le concours de Thierry Gaubert

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Jef Klak s’efforce de faire se côtoyer des réalités hétérogènes. Comme ce 11 avril 2017, quand le collectif de la revue a invité le philosophe Jacques Rancière à s’exprimer après une lecture-théâtre parlant du Cortège de tête 1 CORTÈGE DE TÊTE / une conférence imaginaire contre le réel. De et avec, Lisemarie, Reda, Abdel, Karim, Nicolas. Comment dans le brouillard des lacrymos, tout au fond de la nasse, se nouent les … Continue reading durant les manifestations contre la loi Travail de 2016. Au cours de cette soirée dans l’institutionnel lieu culturel de La Gaîté Lyrique à Paris, des personnes bloquées à l’entrée par les vigiles et l’administration du lieu ont interrompu les discussions. Celles et ceux à l’intérieur sont intervenu.es pour faire rentrer une partie du public restée aux portes. Non sans esclandre. Voici donc les paroles de Jacques Rancière ce soir-là, répondant aux questions préparées par Jef Klak, et improvisant face à celles posées par la situation.

Votre pensée s’articule autour d’images que vous nommez « scènes » ; pourriez-vous définir ce que vous entendez par là ? Qu’est-ce qu’une « scène politique », que vous appelez aussi « scène du peuple » ? Qu’est-ce qu’une « scène esthétique » ? Et selon vous, quelles scènes sont apparues lors du mouvement du printemps dernier « contre la loi Travail et son monde » ?

Une « scène », c’est un moment qu’on essaie de découper, avec l’idée qu’il porte son sens en lui-même. C’est-à-dire qu’on isole un moment : on ne cherche plus à expliquer qu’il est arrivé ceci parce qu’on est à tel moment de l’histoire du capital, de l’histoire de l’État, etc. On essaie d’isoler des moments significatifs dans lesquels on estime que l’on n’a pas besoin d’aller chercher ailleurs, qu’ils portent en eux-mêmes le principe de leur intelligibilité.

Ce que j’ai toujours essayé de faire, c’est d’isoler des moments. J’ai travaillé à une époque sur un livre qui s’appelle La Nuit des prolétaires 2 La Nuit des prolétaires, « Pluriel », Hachette, 2012.. Normalement, on explique que l’émancipation ouvrière passe par la grande industrie, telle ou telle forme de développement du capital, et ainsi de suite. J’ai essayé de dire que cela passe finalement par des moments singuliers. Par exemple quand, au lieu d’alterner normalement travail et repos, des gens ne vont pas dormir et consacrent leur nuit à se rencontrer, à discuter, à écrire, à tout ce qu’on veut…

Ce que j’ai appelé « scène esthétique », c’est aussi cela : tout d’un coup, il y a quelque chose qui change dans ce qu’on définit comme art. Des choses qui n’étaient pas de l’art le deviennent. Il y a des événements qui instituent à la fois un moment et une forme d’individualité différente. C’est un peu la méthode Jacotot [2. Dans Le Maître ignorant (« 10-18 », Fayard, 2004), Jacques Rancière rappelle l’expérience de Joseph Jacotot (1770-1840), professeur français à Louvain, dont les élèves flamands apprennent le français tout seuls à partir d’une édition bilingue de Télémaque, et qui en déduit une méthode d’enseignement dite du « maître ignorant ».] de l’émancipation intellectuelle : on part d’un petit point et on essaie de voir ce qui peut se construire à partir de là. Ce petit point, ça peut être quelque chose de visible, comme un affrontement dans la rue, ou bien des gens qui, au lieu de partir en manif, décident de s’arrêter et d’occuper une place.

Ça peut partir de presque rien… Cela peut même, en un sens, ne pas être une scène réelle : ça peut être un ouvrier-menuisier qui correspond avec un intellectuel saint-simonien et lui met un petit mot pour lui dire : « Le temps ne m’appartient pas, mais demain, si tu te trouvais Place de la Bourse entre deux heures et deux heures et demie, nous nous verrions comme les ombres misérables des bords de l’enfer [3. Lettre de Gabriel Gauny à Moïse Rétouret, 12 octobre 1833 .]. » En un sens, ce n’est rien, mais ça dit tout. Ceux qui ont le temps, ceux qui n’ont pas le temps : comment est-ce qu’au bord de la place de la Bourse, on trouve le temps, non de s’enfermer dans les grandes explications sur la dynamique du capital, mais de voir comment des rencontres sont possibles ou pas. C’est un peu cela dont il est question aujourd’hui. Simplement, ce qui est important, c’est qu’une scène, ce n’est pas quelque chose d’instantané, il ne suffit pas de prendre un cliché. Pour illustrer Mai-68, on voit toujours la passionaria sur les épaules d’un copain. Mais qu’est-ce que cette photo dit au juste ? Qu’est-ce qu’on dit de Mai-68 en montrant cet instantané ?

Dans la lecture de Cortège de tête qui vient d’être faite, il y a cette histoire du gars qui se construit un bouclier pour se protéger des policiers pendant les manifs. « Les flics en portent bien, eux aussi. Donc, pourquoi pas moi ? Je me bricole mon bouclier. Et ce bouclier, dit le manifestant, ça m’a servi à faire des rencontres. » On n’a pas l’impression que le bouclier ait jamais servi à quelque action militaire. Ça, ça peut être une scène. Ce qui est tenté dans Cortège de tête, c’est de construire des scènes pour montrer rétrospectivement ce qui s’est passé pendant le mouvement social, et qu’on n’avait pas forcément vu.

Le mouvement contre la loi Travail a montré la difficulté des centrales syndicales à contrôler les manifestations comme elles l’entendaient. Elles étaient en général débordées, à l’avant, par ce qu’on appelait les « cortèges de tête ». Pour autant, ces mêmes institutions ont continué à donner le tempo de la mobilisation. Ainsi, le fait qu’elles ne convoquent pas de nouvelles manifestations après celles du 15 septembre 2016 a pour ainsi dire sonné la fin du mouvement. Dans un entretien à Mediapart.fr [4. « La transformation d’une jeunesse en deuil en jeunesse en lutte », 30 avril 2016, Propos recueillis par Joseph Confavreux.] à propos de Nuit Debout, vous disiez : « Le fond du problème, c’est qu’il faut imaginer des formes de vie politiques qui à la fois soient entièrement hétérogènes par rapport à cette vie politique officielle, entièrement confisquée par une classe de professionnels qui se reproduit indéfiniment, et pourtant être capable de l’affronter selon leurs propres formes et leur agenda propre. » Un an après ; lors des élections présidentielles, avez-vous repéré des initiatives qui pourraient ressembler à ce que vous appelez de vos vœux ?

Je n’aime pas être mis dans la position de dire ce qui est bien, ce qui n’est pas bien, ce qu’il aurait fallu faire ou ne pas faire. Donc, je ne vais pas commencer maintenant. Je préfère prendre les choses d’un peu loin. La loi Travail, c’est quoi ? C’est une loi qui dit : le travail, désormais, ce sera un truc que chacun gérera à sa façon. C’est-à-dire que le travail ne sera au fond qu’une forme d’existence individuelle. Jusqu’ici, le travail était une chose collective et non individuelle, et cela pesait dans l’existence d’un mouvement révolutionnaire. Les syndicats sont en quelque sorte les héritiers de cette histoire-là.

En même temps, une tension apparaît, il y a un cortège qui dit : « On en a marre, on ne veut plus défiler derrière les syndicats, derrière les sonos, c’est pas beau, ça sert à rien. » Et ce cortège de tête s’impose en brisant la tradition des services d’ordre. Ce n’est pas une nouveauté dans l’absolu, parce qu’après tout, des bagarres pour savoir qui va marcher en tête dans les manifs, il y en avait déjà en 1968. La nouveauté, c’est que ça s’est nommé « cortège de tête ». Je ne pense pas que cette idée existait avant. Tout d’un coup, il y a quelque chose comme une bascule : sur un terrain de lutte qui normalement était le terrain des syndicats, il y a un groupe qui se désigne par le fait qu’il est là, qu’il se place en tête, qu’il met ses gestes et son action en tête.

Il y a comme une bipolarité : d’un côté, des gens qui ont une certaine légitimité – en quelque sorte historique, institutionnelle –, et de l’autre côté, des gens qui passent devant, qui leur marchent sur les pieds. Ça veut dire aussi qu’on est dans une sorte de rapport, qu’on connaît bien, de parasitisme. Les syndicats mènent toujours la danse, mais ne sont plus en tête de cortège.

Depuis qu’il n’y a plus ce gros sujet collectif qu’était le mouvement ouvrier, on est toujours à la recherche des manières de constituer une force autonome qui ne soit plus une force sociale constituée, mais qui se constitue à partir d’une série de gestes, de manières de se mettre ensemble : une assemblée sur une place, des gens qui décident qu’on va taper sur quelques vitrines ou bien sur la police. Il y a toujours ce rêve que le mouvement soit autonome, qu’il ne soit pas une sorte de parasite ou d’avant-garde de terrain, et qu’il puisse définir ses objectifs propres. Ainsi du rapport entre le mouvement contre la loi Travail et Nuit Debout : est-ce qu’on va constituer autre chose qu’un parti politique destiné à récolter 1,5 % de suffrages aux élections ; réussira-t-on à créer un mouvement de sécession ? Peut-on considérer le camp de la révolte comme un camp sécessionniste : est-ce qu’on va créer des communes autogérées ou bien un parti de type Podemos et compagnie ? Cette question n’a pas encore été résolue, et ce n’est pas moi qui la résoudrai.

Ce qui aurait été amusant, c’est que le mouvement Nuit Debout devienne un mouvement anti-élections. Ça n’a pas eu lieu, et il y a même un certain nombre de thèmes dans l’air du printemps dernier qui deviennent des éléments de programme. On voit bien que dans l’effervescence électorale il y a une forme d’appropriation de choses un peu radicales : VIe République, Constituante, disparition de la fonction présidentielle… Mais si cela peut être repris dans une logique interne au système, c’est parce qu’on manque de logique d’affrontement autour de ces thèmes.

Dans La Haine de la démocratie [5. La fabrique, 2005.], vous écrivez : « La démocratie n’est ni une société à gouverner, ni un gouvernement de la société, elle est proprement cet ingouvernable sur quoi tout gouvernement doit en définitive se découvrir fondé. » Un des slogans du mouvement contre la loi Travail a été « Soyons ingouvernables » : c’était une des banderoles du cortège de tête parisien, et elle a même été traduite dans les manifestations aux États-Unis suite à l’élection de Donald Trump. Est-ce que cela fait de ceux qui se reconnaissent dans ce mot d’ordre des démocrates types ?

Ce qui m’intéressait, c’était de redéfinir ce qu’est la démocratie : ce n’est pas le fait que tout le monde vote, ce n’est pas le fait qu’il y ait une majorité de votants qui décide. À l’origine, ce n’est même pas une forme spéciale de gouvernement ou bien, comme certains disent, une forme de société permissive dans laquelle tout le monde fait ce qu’il veut. À l’origine, la démocratie est quelque chose d’étrange : le gouvernement de ceux qui ne sont pas qualifiés pour gouverner. Normalement, on doit gouverner si on est plus savant que les autres, plus riche, plus vieux, plus fort, plus près de la parole divine que les autres, ou que sais-je encore ? La démocratie s’est inventée comme une espèce de gouvernement paradoxal, où ceux qui n’ont pas de supériorité définie ont véritablement le pouvoir. La démocratie, ce n’est pas des gens qui vous disent : « Il vaut mieux voter Macron pour battre Le Pen ou Mélenchon pour battre Macron, etc. » Voici quelque chose qu’il faut sans cesse rappeler. La question n’est donc pas tant d’être ingouvernable, mais de gouverner en tant que ceux qui n’ont pas de capacité à gouverner, et qui ne sont pas nés pour gouverner.

Dans le slogan « Soyons ingouvernables », il y a quelque chose qui ne me plaît pas trop, c’est une espèce d’autodésignation : « On est les ingouvernables, on ne se laisse pas avoir. » Cela renvoie à une certaine idée de la politique, où l’on met le pouvoir d’un côté, et la résistance de l’autre. On enferme la lutte politique dans l’idée qu’il y a le pouvoir et la gouvernementalité à abattre et, en face, ceux qui résistent en se déclarant comme inatteignables par le pouvoir. À la limite, cela rejoint certaines positions qui ne sont pas vraiment révolutionnaires, comme celles des libertariens américains qui se déclarent aussi ingouvernables. Ça peut donc relever d’une déclaration forte, mais en même temps, je considère qu’il y a quelque chose là-dedans qui s’apparente plutôt à une esquive.

Ce soir à La Gaîté Lyrique, des gens voulaient entrer, mais la jauge de la salle était atteinte, d’autres voulaient sortir pour fumer, et il y a des vigiles au milieu qui suivaient des ordres et ne laissaient entrer ni sortir personne, avec une fonction qui leur était assignée. Au dessus, il y a des responsables, un État normatif en termes de sécurité incendie, etc. C’est parti en esclandre.
Dans Malaise dans l’esthétique [6. Galilée, 2004.], vous écrivez : « La politique advient lorsque ceux qui n’ont pas le temps, prennent le temps nécessaire pour se poser en habitant d’un espace commun, pour démontrer que leur bouche émet bien une parole qui énonce du commun et non seulement une voix qui signale la douleur. Cette distribution et cette redistribution des places et des identités, ce découpage et ce re-découpage des espaces et des temps, du visible et de l’invisible, du bruit et de la parole, est ce que j’appelle le partage du sensible. La politique consiste à reconfigurer le partage du sensible qui définit le commun d’une communauté, à y introduire des objets et des sujets nouveaux, à rendre visible ce qui ne l’était pas et à faire entendre comme parleurs, ceux qui n’étaient perçus que comme animaux bruyants. » En mêlant la pièce Cortège de tête, avec les textes publiés dans Jef Klak au sujet du mouvement de la loi Travail, on a essayé de faire cela, de dire ce qui s’était passé en termes de conquêtes d’espaces, même si elles étaient temporaires. On est comme dans un redécoupage de la politique qu’on fabrique. Selon vous, est-ce qu’il y a une séparation entre l’action qui vient de se passer à l’entrée de la salle, et ce moment où nous discutons, juste à côté ? Est-ce qu’il y a une séparation entre le moment politique et la parole qui cherche à ressaisir le politique ?

Je ne peux pas trop vous répondre sur ce qu’il s’est passé ce soir, car je n’ai été témoin que des résultats et non pas de la chose elle-même. Ça m’a rappelé une chose qui est arrivée il y a quelques années dans un centre culturel à Santiago du Chili, où j’étais venu faire une conférence sur l’émancipation. Au même moment, il y avait un mouvement lycéen très fort dans la rue, et tout d’un coup (j’avais commencé à parler depuis un quart d’heure), on a entendu des grands coups à l’entrée. Deux cents lycéens frappaient sur la porte et criaient « ¡ Emancipacíon ! ¡ Emancipacíon ! » La police est arrivée, et il y a eu une quasi-émeute. Finalement, on a sonorisé le débat, et les gens qui étaient dehors ont pu écouter ce que nous racontions sur l’emancipacíon.

Pour en revenir à ce qui s’est joué ici ce soir, il y a quelque chose d’important dans le rapport entre ce qu’on essaie de construire à travers une série d’actes, et ce qu’on essaie de ressaisir par des mots. Au fond, Jef Klak tente de briser la séparation entre le domaine de la parole – éventuellement de « la parlote » –, et celui de l’action concrète. On a bien vu au printemps dernier qu’il y a une tension entre ceux qui se retrouvent en assemblée sur une grande place pour parler, et ceux qui disent qu’il faut partir de cette assemblée, viser des cibles réelles, casser et revendiquer le fait qu’on casse. Mais on ne peut pas simplement opposer ces domaines, c’est un peu plus compliqué puisque, par exemple, parmi les personnes qui assumaient le slogan « Nous sommes tous des casseurs », on en retrouvait qui animaient Radio Debout sur la place de la République.

Au fond, on essaie à chaque fois de constituer le commun : à travers des gestes, des initiatives, des violences gestuelles, mais aussi des manières de se mettre ensemble… Le moment d’après est important : comme une reprise, une traduction. Le temps est fini où les partis pouvaient synthétiser le cours de l’histoire. La synthèse se fait au jour le jour, et plutôt comme une traduction, comme une expérience de transmission.

Par ailleurs, la situation dans laquelle on s’est trouvé ce soir se répète à chaque fois que l’on est dans un lieu où il y a des contraintes de sécurité. Cela finit par donner raison à ceux pour qui l’état d’exception est permanent . Cela dit, ce qui a été tenté ce soir, c’est de casser les contraintes de sécurité. Et cela a du sens de faire se dérouler la soirée dans des conditions contradictoires. Après tout, présenter le numéro d’une revue, cela se fait en général dans des conditions assez paisibles, où il y a 20-30 personnes qui viennent pointer le bout de leur nez. Comme on sait que ce sont des librairies sympathisantes avec les libertaires ou les anarchistes, on sait qu’il n’y aura pas de problème. On parlera entre nous. Ce soir s’est posée la question du moment où l’on sort de l’entre-soi. Et cela rend toujours les choses plus compliquées.

Encore une fois, le point de rupture n’est pas entre monde de l’art ou du spectacle et monde de la politique, mais disons plutôt entre des lieux administrés et des lieux non administrés. Par exemple, il y a ceux qui obéissent à des contraintes strictes en matière de jauge et ceux qui n’y obéissent pas. Cette réunion-là aurait pu avoir lieu à La Parole errante à Montreuil, et on ne se serait pas occupés de savoir s’il y avait trop de monde. Un rassemblement comme le nôtre convoque un peuple qui n’est pas vraiment dénombrable, où le dehors et le dedans ne se distinguent pas. Et l’espace où nous sommes n’a pas vraiment de jauge. Finalement, les gens auraient pu rentrer physiquement, mais il y a des normes de sécurité. Une expérience a été faite du rapport entre l’intérieur et l’extérieur, qui a sa logique, qui en soi-même fait partie de la structure du monde où l’on vit avec le fait que, quelques fois, on se heurte à un mur. Le mot « sécurité » est un mot central de notre monde, et qui précisément arrête la communication des êtres, des espaces et des expériences.

À l’origine de la revue Jef Klak, il y a des envies communes : aller chercher la politique là où elle se terre plutôt que là où on l’attend, révoquer le partage entre revue politique et revue culturelle, vulgarisation et recherche, faire se côtoyer le reportage, la fiction et les sons sans les hiérarchiser à travers des logiques trop causales. Pourriez-vous nous rappeler l’histoire de la distinction chère à certains sociologues entre « critique sociale » et « critique artiste » que vous faites remonter à la séparation entre deux cultures : celle de la tradition ouvrière marxiste et celle des romantiques attachés à critiquer l’utilitarisme ?

On sait que cette histoire de séparation entre la critique sociale et la critique artiste a été lancée par cet énorme pavé qui s’appelle Le Nouvel esprit du capitalisme [7. Luc Boltanski et Ève Chiapello, Gallimard, 1999.]. On y lit qu’il y a eu une tradition de la « critique sociale » donnée par le mouvement ouvrier, par un groupe solidaire qui pense les choses en termes de lutte organisée et de mouvement global. À côté, dit-on, il y a la « critique artiste », née de 1968 et de la société de consommation, avec une revendication d’autonomie où chacun veut se réaliser soi-même, où l’on pense la libération sous la forme d’une culture de l’autonomie, de créativité. « Critique artiste » veut dire aussi qu’il y a une espèce d’esthétisation de la lutte, dans un mode de pensée du collectif qui serait au fond individualiste et chercherait l’autovalorisation.

Je ne rentre pas dans tous les détails des complexités de l’affaire, mais je dirais premièrement que ça recouvre quelque chose de plus ancien. Ce qu’on appelle critique artiste, c’est ce qu’on appelait anciennement mouvement petit-bourgeois. Il y a une époque où l’on disait : « Il y a la classe ouvrière qui connaît vraiment l’exploitation, les raisons de la lutte, et puis il y a les petits-bourgeois qui trouvent ça sympathique et intéressant, mais qui ne savent pas du tout de quoi on parle, et qui viennent là avec leurs idéaux et non avec la conscience de la classe. » On l’a un peu oublié, mais je me souviens, étant jeune, quand les gros bras du Parti venait défendre le local du mouvement étudiant contre les fachos, il y avait des discussions un peu dans ce genre.

Ce n’est donc pas quelque chose de nouveau, mais ç’a été un peu systématisé sous cette forme critique artiste / critique sociale. Cela vient en partie de l’idée chère à Bourdieu de la « distinction ». De mon côté, j’ai affirmé qu’opposer le bon mouvement social au mouvement artistico-individualiste, c’est toujours présupposer que le mouvement ouvrier n’existe que comme collectif, que les ouvriers ne sont bons en somme qu’à faire masse.

Dans mon travail sur l’émancipation ouvrière, j’ai essayé de dire autre chose : le mouvement ouvrier est né aussi de gens qui voulaient exister autrement que comme une espèce de masse. Ils voulaient faire autre chose, entrer dans un monde sensible commun autrement que sur un mode où on se serre les coudes, tous ensemble pour faire bloc. Il y a selon moi une composante esthétique absolument fondamentale dans ce qui s’est appelé mouvement social. Esthétique, ça veut dire quoi ? Ça veut dire la volonté de participer à l’ensemble des jouissances de toutes sortes, aussi bien intellectuelles, esthétiques… qui sont normalement refusées au plus grand nombre. On pense à la définition du communisme donnée par Marx dans les Manuscrits de 1844 : une humanisation des sens humains. Le mouvement ouvrier, c’était cela aussi : ne pas être simplement un mouvement du travail qui se bat, mais un mouvement de gens qui participent à part entière à un monde commun.

Je ne crois pas qu’il y ait eu cette séparation nette : d’un côté les romantiques, et de l’autre, un mouvement ouvrier. Il faut se souvenir que l’un des militants les plus actifs du mouvement ouvrier anglais, William Morris, était par ailleurs connu pour avoir incarné ce mouvement de réforme artistique. Fondamentalement, je crois que cela veut dire qu’il n’y a pas à opposer des formes qui seraient antagoniques avec d’un côté le commun et de l’autre l’intellectuel ou l’esthétique. Au fond, tous les combats sont esthétiques : il s’agit de savoir comment on reconstruit et on reconfigure un monde commun. « Critique sociale et expérimentation littéraire » pour Jef Klak, c’est une façon de mettre les deux ensemble. Il y a un travail de recherche nécessaire pour construire un monde commun qui passe aussi par les mots, les pensées, les formes artistiques.

On voit bien qu’il y a de plus en plus de porosité entre les différents mondes : le monde politique n’est plus un monde donné avec des références bien constituées. Au fond, on est dans une ère où le monde de l’art essaie de bricoler un peu autrement des formes communes, tente de réfléchir sur ce que font les mots et les formes quand on les met ensemble. C’est pour moi significatif qu’il y ait cette composante esthétique dans les mouvements actuels, dans les organes révolutionnaires récents. Faire une revue comme Jef Klak, avec une attention à la mise en page (et il y a beaucoup d’éditeurs de la gauche radicale qui partagent ce souci), ce n’est pas une coquetterie, mais une question riche de sens : comment on met ensemble du blanc et du noir, des mots et des images ? La valeur des images existe-t-elle comme illustration ou bien propose-t-elle une énigme, un problème ? Il y a là comme une sorte d’éducation esthétique. Il était dit tout à l’heure dans la pièce « Je n’aime pas les séparations », et on voit bien là qu’on vit un moment où l’on essaie de briser les séparations.

Il y a une question récurrente au sein du collectif Jef Klak : celle de l’accessibilité. Ce n’est pas qu’une question économique : le prix de la revue est évidemment un souci, mais il y a aussi la question du contenu. Que dit-on de l’actualité, des pratiques populaires ou des expériences quotidiennes ? On retrouve là le souci un peu naïf de pouvoir s’adresser au plus grand nombre. Pourriez-vous revenir sur la question de l’égalité : face à une œuvre, à un énoncé, ou dans les prises de décision collective ?

Il y a toujours eu une pluralité de manières de considérer la question de l’égalité. On regarde à qui on s’adresse, et il va y avoir 10 % de tel niveau d’études, 10 % de tel autre niveau d’études. Donc, il va falloir se mettre au niveau des gens, voilà la manière classique de penser l’égalité, mais c’est celle des inégalitaires. Dans cette logique, on va considérer qu’il y a des gens qui sont incapables, et qu’il faut petit à petit descendre jusqu’à eux. Avec une telle méthode, on n’arrive jamais qu’à des catastrophes.

Selon moi, l’égalité est un principe qui inspire d’abord ce qu’on dit, ce qu’on fait et ce qu’on essaie de mettre en forme. Je me souviens d’avoir parlé en « province » – et les gens y intériorisent en quelque sorte leur infériorité – dans une petite ville Front national, et quelqu’un m’avait dit : «  Ohlala, est-ce que vous allez vous mettre à la portée du public d’ici ?  » Ce à quoi j’ai répondu : «  Je ne me mets jamais à la portée de qui que ce soit, j’essaie de dire le mieux possible ce que j’ai à dire, pas pour me mettre en valeur, mais pour faire en sorte que ce que j’ai à dire soit dit le mieux possible.  »

C’est pareil pour une revue. «  Ohlala, est-ce que ça va pas être élitiste ? Est-ce que ça va pas coûter cher ?  » Le papier est beau. Le travail iconographique ou typographique est soigné. Même s’il y a beaucoup de bénévolat, ça coûte quand même cher à fabriquer. Si on pense qu’il faut le faire, on pense que ça doit trouver ses lecteurs, son adresse. L’égalité, c’est aussi ça : on ne sait jamais très bien à qui on s’adresse. Si on détermine la cible, on est fichu. Aussi bien dans le monde du commerce ordinaire que dans le monde dit intellectuel ou artistique, on nous demande de concevoir les choses en termes de cibles, à savoir : «  Qu’est-ce qu’il faut faire pour que les gens bougent ?  »

Je pense qu’il faut avoir une logique complètement différente : chacun est aussi intelligent que moi. Chacun peut lire ce que j’écris, chacun peut avoir la sensibilité que j’ai en face des images. Il y en a certains qui ne l’auront pas, mais on sait très bien que ce n’est pas une question d’origine sociale. Le goût des livres, par exemple, est un goût minoritaire partout, y compris dans la classe des gens qui en vivent.

La pièce Cortège de tête ne se veut ni une pièce de théâtre, ni une performance, ni une lecture, ni de l’art, ni de la politique – ou un peu tout de cela. Celles et ceux qui ont dit leur texte ne sont pas à proprement parler des acteurs, des actrices ou des militants. Pourtant, chaque fois que ce texte a été lu, c’était volontairement dans des théâtres institutionnels. Organiser cette rencontre dans un haut lieu de l’institution culturelle n’était pas une évidence pour le collectif Jef Klak. En venant ici, nous quittons nos lieux habituels. Vous rappelez dans Aisthesis [8. Aisthésis, scènes du régime esthétique de l’art, Galilée, 2011.] à quel point le tissu de l’expérience sensible dépend aussi des conditions matérielles de production et de diffusion : de quelles manières les lieux et les modes de production et de diffusion infléchissent-ils l’expérience sensible ?

Il y a une porosité des espaces et des formes. On l’entend y compris chez les membres les plus violents du cortège de tête, à savoir : on ne veut plus être derrière ces sonos moches, ces ballons moches. D’une certaine façon, on veut du beau, on veut être respecté.e.s. On veut vivre dans un monde sensible : on ne veut pas défiler derrière des slogans qui sont aussi moches que ceux de chez Carrefour, comme il est dit dans un des fragments rassemblés par Jef Klak [9. « Une pensée pour les familles des vitrines. Paroles de manifestant.e.s masqué.e.s », Jef Klak nº 4 « Ch’val de Course ».]. Ça fait le lien entre une certaine idée de la lutte de classes et une certaine idée de l’esthétique.

Il y a trois jours, je parlais dans un colloque sur le conflit politique organisé par le Collège international de philosophie : ça avait lieu au Théâtre de l’Échangeur, à Bagnolet. Beaucoup de choses se passent aujourd’hui dans des théâtres, souvent aussi dans des musées, parce qu’un certain type d’espaces critiques traditionnels n’existent plus. Ce n’est pas à l’Assemblée nationale qu’on parle politique, ce n’est pas non plus dans les organisations dites politiques. Ça se fait dans des lieux un peu kidnappés : la rue, une place, des agences Pôle emploi, que sais-je ? ou tout autre forme de bâtiment public occupé. Ça se passe aussi beaucoup dans des lieux de l’art qui sont souvent devenus des sortes d’espaces transitionnels. C’est ce qui s’est passé aujourd’hui.

Notes

1 CORTÈGE DE TÊTE / une conférence imaginaire contre le réel. De et avec, Lisemarie, Reda, Abdel, Karim, Nicolas. Comment dans le brouillard des lacrymos, tout au fond de la nasse, se nouent les amitiés. Le réel s’ingéniait à ce que nos trajectoires jamais ne se croisent. Pourtant, chacun de notre côté, nous fabriquions l’instrument qui allait permettre nos rencontres : ce cortège bâtard qui déborde les syndicats, qui n’a pas de service d’ordre, que les flics nassent, qu’ils tabassent ; celui du black-block, celui qui part en manif sauvage, « Ahou ! » dans lequel tu ne peux pas marcher sans tes lunettes de piscine et qui prend l’apéro chez Valls. À base de textes écrits sur le vif, de souvenirs, de sons, nous raconterons cette fête. À l’instar de nos rencontres et de la bataille, qu’ensemble, encore, nous menons, notre geste sera inachevé. Nous chanterons la geste de ce cortège où se mélangent syndicalistes sincères, étudiants, chômeurs, lycéens… ce phénix sur lequel le pouvoir jette des grenades, non pas tant parce qu’il pète les banques qu’il est la brume où ceux qui ne devraient jamais se rencontrer se rencontrent.
2 La Nuit des prolétaires, « Pluriel », Hachette, 2012.
Saint-Louis Cemetery

Saint-Louis Cemetery
La rentrée policière aux USA et en France

Après les talents de la plume, les virtuoses du plomb. Maintenant que la rentrée littéraire a fait long feu, braquons les projecteurs sur une tout autre rentrée, policière celle-ci. À Saint-Louis (25 km de Ferguson – Missouri), l’officier Jason Stockley qui avait tué Anthony Lamar Smith en 2011 vient d’être relaxé par la Justice. Depuis, c’est l’émeute. À Atlanta (Géorgie), c’est Scout Schultz, président.e transgenre de l’organisation LGBT du campus de Georgia Tech qui s’est fait abattre par la police cette semaine. Depuis, c’est l’émeute. Et à Vigneux-sur-Seine (Essonne) le week-end dernier, un jeune homme a perdu un œil après un tir de la BAC. Depuis, c’est…

Une poignée de nuits avant Noël 2011. Saint-Louis, Missouri. Un de ces États aux couleurs désunies. Anthony Lamar Smith, 24 ans, est au volant de sa voiture, suivi par une patrouille banalisée. Les deux officiers à bord soupçonnent le jeune homme noir de traîner sur un parking pour dealer. Ils tirent dans le véhicule d’Anthony, puis le pourchassent. L’enregistrement de service grave les mots de Jason Stockley, policier blanc de 31 ans : « J’vais le tuer ce fils de pute, crois-moi ! » Quand les voitures s’arrêtent à un stop, Stockley ouvre la portière, s’approche de la vitre du poursuivi, et tire cinq balles à bout portant. L’arme supposément retrouvée dans la voiture de la victime ne portera que les traces d’ADN du tireur en uniforme.

Six ans après, le procès de Stockley a donné lieu à sa relaxe et à des émeutes dans toute la ville. Vendredi 15 septembre 2017, une marche a rassemblé une foule immense. En colère. Certaines rues sont désignées par le maire comme Zones de parole libre, là où la rage a le droit de sortir. Revêche, celle-ci emprunte d’autres voies. Hors de ces passages cloutés, des manifestant.es défilent armes au poing, ce qui est légal dans cet État. Dans le cours de l’après-midi, les policiers revêtent leurs tenues anti-émeute. Émeutes advenues avec le crépuscule, en forme de bataille rangée : tirs de gaz lacrymo et coups de tonfas côté bleu, briques et personnes âgées de l’autre.

 

Les rues de Saint-Louis ont crié stop au racisme institutionnel. Au chant de « Si vous tuez nos enfants, nous tuons votre économie », les vitrines de magasins sont brisées, le commissariat central pris d’assaut, et la maison du maire saccagée par un millier de personnes. Dix policiers blessés et beaucoup plus parmi les manifestant.es. Un tel chaos urbain que le groupe U2 a préféré annuler son concert prévu ici le lendemain – ce qui est déjà ça de pris. Les désormais traditionnelles pancartes « Black lives matter » n’ont pas empêché les neuf arrestations de ce soir-là. Rebelote le dimanche 17, avec le commissariat encore pris pour cible, le 18 – cent interpellations –, et jusqu’à samedi 22 et dimanche 23 septembre, qui ont vu des centres-commerciaux ou des hôtels de luxe occupés par les manifestant.es. Une semaine qui a remis en Top of the charts les chants de solidarité devant les barreaux de la prison locale :

 

Depuis 2015, 2664 personnes ont été tuées par des policiers en service aux États-Unis, soit plus de 900 par an. Et en moyenne, c’est une condamnation pour 1000 affaires. En août dernier, cela faisait trois ans exactement que Michael Brown, Africain-Américain de 18 ans, avait été tué par un autre flic blanc. Le drame avait lieu à Ferguson, 25 kilomètres de Saint-Louis, et avait provoqué plusieurs mois d’émeutes, la déclaration d’état d’urgence par le gouverneur et l’intervention de la Garde nationale. Aujourd’hui encore, alors que les agressions racistes se sont multipliées au cours de l’année 2017 dans le Missouri, notamment dans les campus, tout rappelle les heures sombres de l’apartheid. Votée cet été, la loi fédérale 43, ou « Jim Crow Bill », comme l’appellent les représentant.es des communautés africaines-américaines locales, a fait considérablement reculer la reconnaissance de discrimination de race, de sexe ou de religion. Jusqu’ici, il suffisait qu’un de ces éléments contribuent à un différend pour porter plainte ; il faudra désormais prouver que c’est la motivation première du préjudice pour aller en justice. Un terrible retour en arrière selon la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) qui, pour la première fois de son histoire, a rendu public un rapport mettant en garde les personnes non blanches qui voyagent à l’intérieur des frontières états-uniennes. Si vous allez dans le Missouri, ce sera « À vos risques et périls ».

« Pute fière »

Mais la police états-unienne n’en a pas qu’après les Noirs : samedi 16 septembre, c’est Scout Schutlz, étudiant.e transgenre de l’université de Georgia Tech qui a été abattu.e par une balle policière. Titubant et visiblement en état de souffrance psychologique, ce.tte président.e de l’organisation LGBT du campus avançait vers deux officier.es de police, armé.e d’un terrifiant couteau suisse, et désirant en finir avec l’existence. «  Tirez-moi dessus  », furent ses derniers mots. Un vœu qui ne se refuse pas quand on a pour vocation de « servir et protéger ». De quoi mettre le feu au campus : une voiture de police incendiée lors des émeutes qui ont suivi cette exécution sommaire, et cinquante arrestations sur le campus de Georgia Tech.

 

Pour calmer le jeu, Donald Trump a pris position sur les questions de racisme dans le pays de la liberté. Le président a réagi à la mode lancée par Colin Kaepernick, ce quaterback de football US des 49ers, qui s’était agenouillé l’an dernier pendant l’hymne américain pour protester contre les meurtres en série de Noirs par des policiers blancs. Viré de son équipe depuis, le joueur a inspiré de nombreuses stars africaines-américaines de la NFL (National Football League) qui répètent désormais ce geste à chaque match, la violence policière ne cessant pas. De quoi rendre bourrique Donald, qui a déclaré :« Quand quelqu’un manque de respect à notre drapeau, est-ce que vous n’aimeriez pas voir l’un de ces propriétaires de la NFL vous écouter lorsque vous réclamez le renvoi de ce fils de pute ? » Réponse de la mère du footballeur : « Figure-toi que ça fait de moi une pute fière !  » Dimanche 24 septembre, c’est quasiment toute l’équipe des Ravens de Baltimore qui a posé jambe à terre sur les notes du patriotique chant. Et plus de deux cents joueurs sur l’ensemble des matchs de la journée leur ont emboîté le genou. Qui dit mieux ? Deux genoux au sol pour Stevie Wonder au Global Citizens Festival de New York !

French cops

Rassurons-nous, une telle violence n’arrive qu’aux États-Unis, terre de cow-boys kukluxkanés et homophobes. En France, pendant ce temps, l’État s’active hardiment, avec tous ses droits de l’homme sous le bras, pour rendre justice aux familles d’Adama Traoré, de Théo, de Zyed, Bouna et des autres. Et puis, nos policiers, eux, ne tirent que rarement à balles réelles, tout équipés qu’ils sont de lanceurs de boulettes et autres grenadounettes désencerclantes !

Dans la nuit du samedi 16 septembre, c’est à Vigneux-sur-Seine dans l’Essonne que la police française a fait la démonstration de son humanité, en arrachant un œil à un jeune homme de 26 ans. Ce soir-là, les agents de la paix ès-BAC poursuivent un véhicule ayant, selon leur dires, refusé un contrôle. Arrivent dans la cité de la Croix-Blanche, ne se font pas accueillir en héros, reçoivent quelques canettes vides. Ripostent à coups de LBD (lanceur de balles de « défense »), tirent dans le tas et mutilent au hasard.

(Source : www.kelquartier.com)

 

Le blessé ne fait pas l’objet d’une plainte de la part des policiers, « il s’est juste approché pour voir ce qu’il se passait », explique son avocat. Une enquête a été ouverte par le parquet d’Évry et confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN – police des polices). « Il n’a pas du tout été agressif. Il n’a rien lancé non plus. Ce sont les policiers qui ont eu peur et qui ont mal réagi. Maintenant, mon frère sera infirme toute sa vie  », témoigne le frère de la victime pour Le Parisien.

Depuis dimanche 17 septembre, la Croix-Blanche veille au rythme des émeutes : cocktails Molotov, voitures de police caillassées… Hier encore, les habitant.es ont manifesté, scandant « Non aux bavures policières ». La police a réagit avec des tirs de gaz lacrymogène et, droit dans ses bottes, de LBD. Plusieurs vidéos sur le Twitter @BlocusInfos :

 

Depuis 2004, ce sont 39 personnes qui ont été gravement blessé.es par des tirs de Flashball ou de LBD, dont 21 éborgnées ou ayant perdu la vue. Et une mort causée par ces armes « non-létales ». En France, « dans les années 1980, en moyenne cinq personnes par an décédaient au cours d’une opération de police, onze dans les années 1990, douze depuis 2001 ». En tout et pour tout, 126 personnes – majoritairement non blanches – ont été tuées par la police entre 2000 et 2014. Heureusement, pour décider du caractère raciste et injuste de ces morts, et savoir si toutes ces victimes méritent notre soutien ou pas, l’inspecteur François Ruffin enquête d’arrache-pied. Les dossiers de témoignage des proches des victimes sont à déposer dès ce lundi 8 h sur son bureau, à l’Assemblée nationale (Palais Bourbon, 126 rue de l’Université, 75007 Paris).


Pour aller plus loin :

Le bien fichu journal local de Saint-Louis : St. Louis Post Dispatch..

Le très pêchu site anarchiste It’s going down.

Le décompte US des tué.es par la police du Washington Post, avec toutes ses petites options statistiques bien utiles.

Black Lives Matter. Le Renouveau de la révolte noire américaine, par Keeanga-Yamahtta Taylor. Traduction Celia Izoard. Éditions Agone, sept. 2017.

Un article en français sur le bilan des tué.es par la police sur le média libre suisse Renverse.co.

Le rapport de l’ONG ACAT : « L’ordre et la force » sur les violences policières en France, et son complément actualisé.


Klaktualités, un mot dur à dire dans un monde dur à fuir, est une nouvelle rubrique de Jef Klak en ligne. Vous êtes les bienvenu.es pour nous proposer de textes, des images, des vidéos ou des sons sur l’actualité nationale et internationale, en nous écrivant à lesite@jefklak.org

Dret a decidir

Dret a decidir
La Catalogne sur le chemin de l’indépendance ?

Mariano Rajoy voit rouge. Et jaune. Et encore rouge. Et encore jaune… Mercredi 20 septembre, le chef de l’État espagnol a pris la décision que la plupart des catalan.es ne pensaient pas possible la veille encore : employer la force militaire pour empêcher le référendum sur l’indépendance de la Catalogne prévu le 1er Octobre prochain.

(Mis à jour le 22 septembre 2017 à 17 h – Voir en bas de l’article)

L’idée d’un référendum ne date pas d’hier (voir chronologie ci-dessous). Ne remontons pas à la Guerre civile de 1936, ni aux paysans qui, à coup de faucilles, se mirent à dézinguer les soldats occupant leurs terres en 1640, durant le conflit franco-espagnol. Jusqu’au Traité des Pyrénées de 1659 qui distribua arbitrairement la Catalogne entre deux empires. En se contentant des dix dernières années, la volonté de retrouver leur autonomie est croissante chez les habitant.es de cette petite région d’Europe. Aux élections régionales de 2015, face à une opposition très disparate, les indépendantistes avaient obtenu une majorité de sièges au parlement, sans pour autant atteindre la majorité en nombre de voix. Mais aujourd’hui encore, selon tous les sondages, plus de 70 % des catalan.es souhaitent pouvoir voter sur le sujet.

Approuvée le 6 septembre 2017 par le parlement de Catalogne, la question du référendum va en ce sens : « Voulez-vous que la Catalogne soit un État indépendant sous la forme d’une République ? Oui ou non. » Si c’est oui, une déclaration d’indépendance serait livrée à Rajoy en 48 heures ; si c’est non, de nouvelles élections au niveau de l’Autonomia auraient lieu. Ce vote, permis par les élu.es de la Candidatura d’Unitat Popular (CUP, bien à gauche) et Junts per el Si (JxSí centre gauche libéral) aux manettes dans le pays d’Orwell, a été annulé dès le lendemain par le Tribunal constitutionnel de Madrid. Une instance que le président de la Generalitat (instance de gouvernement régionale), Carles Puigdemont, ne reconnaît ni d’Ève ni d’Adam. Et un refus d’obéir que nombre de Catalan.es partagent.

 

Chronologie à télécharger en PDF ici.

Pas mal de militant.es de gauche, dont les plus révolutionnaires, voient même dans cette possibilité d’indépendance une échappée pour non seulement faire vivre et perdurer langue et culture, mais aussi rompre avec un État central structurellement corrompu, coresponsable de la crise et des expulsions massives de logement après l’explosion de la bulle immobilière de 2008. Une manière en somme de renouer avec des idéaux libertaires cristallisés par la Guerre civile contre l’extrême droite catholique de Franco. Réponse du gouvernement central de droite (Partido popular – PP), soutenu par le PSOE (Parti socialiste espagnol aussi socialiste qu’en France) : mobiliser tous les corps et les esprits nécessaires pour empêcher le vote prévu.

Et si l’exil changeait de camp ?

La semaine dernière, les 948 maires catalan.es se sont vu.es menacé.es d’arrestation en cas de tenue du référendum dans leur commune, dont l’ancienne squatteuse de Barcelone et désormais maire Ada Colau, pour qui « la solution générale passe par féminiser la politique, abaisser le niveau de testostérone et en finir avec le langage guerrier ». Estimable coup d’épée dans l’eau. Samedi 16, convaincu.es de leur droit à la désobéissance civile et du droit de leurs administré.es à décider de leur destin politique, 700 de ces élu.es ont répondu en bombant le torse lors d’une manifestation à Barcelone sous le slogan « Indépendance ». De quoi exciter le ministère de la Justice, qui a dès lors convoqué 40 de ces édiles récalcitrantes pour en découdre.

Urnes et tracts ont ensuite été saisis dans les imprimeries catalanes par la police d’État. Les bulletins sont maintenant à imprimer en DIY à la maison, et 6000 urnes cachées dans les caves d’on ne sait quel indépendantiste. C’est donc bulletin à la main que des centaines de manifestant.es sont venu.es le 8 septembre moquer la maréchaussée en pleine perquisition dans la fabrique del Vallenc, chantant gaiement « Mais y sont où les bulletins ? », « La voilà votre démocratie ! », ou l’hymne local « Els Segadors » préconisant un « bon coup de faucille », et qui refait surface après des décennies d’interdiction sous Franco.

https://www.youtube.com/watch?v=u6OnWJtrhAw

Le site web referendum.cat a été bien entendu fermé, puis rouvert derechef sous les plus folles appellations : referendum.love, referendum.ninja ou referendum.party – notamment grâce à l’équatorienne aide d’un certain Julian Assange. Chauffé dans son trône, le Tribunal constitutionnel a, dès la semaine dernière, missionné la Guardia civil pour faire des descentes dans les rédactions des journaux locaux, leur interdisant de publier toute communication en faveur du référendum. La Poste elle-même s’est fendue d’une note de services à ses employé.es pour empêcher les correspondances à ce sujet et contrôler au faciès les envois de tout.e usager.e. Et les abribus déshabillés de leurs affiches électorales.

Dans la bouche des plus droitistes du PPP (Parti populaire au pouvoir), le verrou du politiquement correct a déjà sauté : « On va gagner 10 à 1 », « Fini de rire », « On va les éclater », a-t-on pu entendre vociférer dans l’hémicycle. 140 agents des forces antiterroristes étaient sur le feu depuis une dizaine de jours, la police locale a vu ses effectifs grossis de 13 000 unités supplémentaires, 17 000 policiers nationaux ont été mobilisés, et les soldats dans les casernes environnantes se sont remis à faire des pompes. Des bateaux de croisière assiégeaient hier les ports de Barcelone et Tarragona, affrétés pour loger les forces de l’ordre fraîchement déplacées. Les comptes de la Generalitat ont été bloqués lundi 18 septembre, et les cartes de crédit des fonctionnaires locaux assujetties à l’autorisation préalables des banques et des tribunaux. Bref, dans ce territoire, le plus riche de l’État espagnol, les banques et les entrepreneurs paniquent, prêts à quitter le navire en moins de 24 heures si besoin, plutôt que de sortir de l’Europe. Et si, pacifiquement cette fois, l’exil changeait de camp ?

Démocratie représentative versus démocratie directe

Plus que la peur de ne plus voir les Catalan.es participer à l’Eurovision (incroyable mais vrai avertissement venu des medias nationaux), c’est la toute matérialiste angoisse d’une perte sèche au niveau du marché européen et mondial qui pousse le pouvoir central à agir aussi férocement. Déjà en 2015, avec la montée en flèche des désirs d’indépendance de la Catalogne, le ministère de la Justice avait menacé le président catalan d’alors, Artur Mas, d’utiliser l’article 155 de la Constitution, permettant au pouvoir central de récupérer les droits dévolus aux autonomies en cas d’atteinte à l’intérêt général. Et Rajoy faisait passer une Loi de Sécurité nationale ad hoc pour le cas catalan, modifiant les statuts du Tribunal constitutionnel et légalisant la destitution des présidents d’Autonomie en cas de trouble grave. La stratégie de Madrid était limpide : monter un mur législatif face à la légitimité grimpante des indépendantistes, pour pouvoir opposer deux visions de la démocratie – représentative versus directe – en cas de poussée populaire en Catalogne.

Hier, mercredi 20 septembre, c’est donc armé de tout cet arsenal légal que Rajoy a envoyé ses troupes dans les bureaux du gouvernement catalan (Sièges de l’Économie, du Travail, des Relations extérieures, etc). Dès potron minet, quatorze hauts fonctionnaires ont été mis en détention après quarante-et-une perquisitions ordonnées. Le motif ? Non pas le référendum en lui-même, mais l’utilisation d’argent public pour la propagande d’un référendum jugé illégal. L’intrusion de la Guardia civil, corps militaire symbolique rappelant la dictature, n’a pas tardé à faire réagir les barcelonais.es à la mémoire longue.

« Le FC Barcelona, fidèle à son engagement historique pour la défense du pays, de la démocratie, de la liberté d’expression et du droit des peuples à décider d’eux-mêmes, condamne toute action qui peut empêcher le plein exercice de ces droits » a communiqué le célèbre Barça. « En une matinée, Rajoy a plus fait avancer l’indépendance de la Catalogne que 10 chaînes humaines, 15 référendums et 27 diadas 1 La Diada Nacional de Catalunya est la fête nationale de la Catalogne, symbole national selon l’article 8.1 de son statut d’autonomie. Depuis 1886, chaque année, elle commémore la … Continue reading », affirmait Gerardo Técé, l’un des journalistes indépendants espagnols les plus populaires. « Ils ont commis une grande erreur. Nous voulions voter et ils ont déclaré la guerre », a lancé Jordi Sanchez, président de l’Assamblea nacional catalana, la plus grosse organisation indépendante des partis de Catalogne. Puigdemont, le président de la Generalitat a quant à lui été clair : « L’État espagnol vient de suspendre de facto le gouvernement de Catalogne et a établi un état d’exception. […] Nous sommes appelés à défendre la démocratie, et nous devons donner une réponse massive et citoyenne pour défendre la Catalogne avec les seules armes que nous avons : l’attitude pacifique et civile. […] Nous ne reculerons pas. » Ada Colau a donné son soutien entier à la Generalitat « Rajoy a tort de penser qu’il réussira à nous faire peur. Nous descendrons dans la rue pour défendre nos droits et libertés. Il va rencontrer un peuple plus uni que jamais. »

Or la rue n’a pas attendu la maire de Barcelone pour agir : dès ce matin, les avenues de la capitale se remplissaient, d’heure en heure crescendo. Défendant leur droit à l’autodétermination et réaffirmant la légitimité du référendum, des dizaines de milliers de Barcelonnais.es se sont rassemblées devant les principaux lieux perquisitionnés au cri de « Contre les forces d’occupation » et « Nous voterons », empêchant parfois la Guardia civil d’intervenir. Des matelas et de la nourriture ont commencé à circuler sur les Ramblas, accompagnés du mot « La nuit, nous la passerons ici ». De l’Andalousie à la Galice, les appels à manifester pour le droit de décider ont fleuri au fil de la journée dans plus de 40 villes. À Madrid, les gens se rassemblaient sur la Puerta del Sol, lieu des premières occupations de places qui durèrent plusieurs mois lors du mouvement du 15-M.

Avant la nuit…

Et un ami photographe de Barcelone, entendant vers 19h les clameurs sous ses fenêtres me disait au téléphone : « Bon, ben là, je vais sortir, j’en ai marre de regarder tout ça sur Twitter. Ce n’est pas un délire d’indépendantistes, c’est une question toute simple de démocratie. Même ma mère, qui regardait tout ça de loin ces dernières semaines, est déjà en train de manifester ce soir. Pour elle, voir la Guardia civil intervenir de la sorte, ça fait remonter de très mauvais souvenirs de famille. C’est une image terrible que donne Rajoy, par rapport à un mouvement populaire qui ne demande qu’à pouvoir voter. Maintenant que les flics de Madrid quadrillent la ville, ils ne vont pas partir. Barcelone va être occupée comme ça jusqu’à la date prévue du référendum, qui n’aura donc peut-être pas lieu. Et alors ? On va être dans la rue, tous les soirs, on a l’habitude maintenant depuis 2011 ! Tout ça, c’est très bon pour nous : on ne demande qu’une chose, c’est plus de justice sociale, plus de liberté, et en face, ils nous envoient l’armée. Aucun.e catalan.e ne va prendre une Kalashnikov contre les flics de Rajoy, mais on va être beaucoup à affronter cette stratégie de la peur. »


« Voilà comment ça se passait sous Franco »

Actualisation vendredi 22 septembre 2017 – 17h

Jeudi 21 septembre au petit matin, les dockers de Barcelone se sont rassemblés en assemblée générale et ont voté le refus d’accorder les services portuaires aux « navires de la répression », comme ils les appellent. Deux bateaux de croisière barrent le port de Barcelone, dont l’un arborant les terrifiantes couleurs de Titi et Gros-Minet, et un autre est amarré à Tarragone, pour loger les renforts de police envoyés par Madrid – chacun ayant une capacité de 3000 personnes environ. « Nous sommes vigilants. Vous n’êtes pas les bienvenus », pouvait-on lire sur le fil Twitter de la CNT portuaire de Barcelone.

Quatre organisations syndicales ont déposé un préavis de grève générale à la date la plus proche légalement, le 3 octobre – Confédération générale des travailleurs (CGT), Coordination ouvrière syndicale (CO), Intersyndicale alternative de Catalogne (IAC) et la Confédération syndicale catalane (CSC). Avec pour double objet : dénoncer la casse des droits des travailleurs par les dernières réformes du droit du travail, et les attaques contre les droits fondamentaux de l’État espagnol en Catalogne ces derniers jours.

À 13h ; 200 « espagnolistes » opposés à l’indépendance, parmi lesquels le groupe d’extrême droite Génération identitaire, ont manifesté leur soutien à la Guardia civil en opération devant la caserne de Travessera de Gràcia. Durant toute la journée, de nombreuses manifestions spontanées pro-référendum ont eu lieu, rassemblant des dizaines de milliers de personnes, sous le slogan « Voilà comment ça se passait sous Franco ».

Jeudi à 20h, environ 200 professionnel.es des médias se sont rassemblés.es devant le Collèges des journalistes de Barcelone pour lire un manifeste commun en faveur de la liberté d’expression, dénonçant les multiples entraves à leur droit d’exercer leur métier d’information par le gouvernement espagnol depuis une quinzaine de jours (intimidations judiciaires, perquisitions menées dans les rédactions, violences policières à l’encontre des journalistes).

Les journalistes de TVE dépêchés en Catalogne ont publié quant à eux un communiqué dénonçant la désinformation de la chaîne madrilène : durant toute la journée du 20 septembre, celle-ci a diffusé en boucle des images de la matinée avec des angles différents, expliquant à ses téléspectateurs la faiblesse de la mobilisation (pendant que celle-ci ne cessait d’augmenter).

Dans la nuit du 21 au 22, les manifestant.es installaient 200 tentes devant le Tribunal supérieur de Catalogne pour y passer la nuit, tandis que d’autres soutiens dormaient à même le sol en sacs de couchage. Tous les hauts fonctionnaires de la Generalitat ont été aujourd’hui libérés, avec des amendes journalières de 6000 à 12 000 euros payables dès demain s’ils continuent à exercer leur fonction. L’ensemble des 700 maires ayant manifesté samedi dernier leur soutien au référendum sont tour à tour convoqués pour être entendus par la police, sommés de dire s’ils soutiennent ou pas le vote prévu. L’ANC (Assemblea nacional catana) a vidé ses locaux en prévision d’une perquisition. Après la saisie de dix millions bulletins de vote dans les imprimeries, de nombreuses entreprises d’emballage sont à présent sujettes à des « visites domiciliaires », comme on dit à présent en bon françois poli, sans même d’ordre judiciaire. L’État recherche toujours les mystérieuses urnes destinées au référendum…

Les manifestations étudiantes remplissent les rues Barcelone. La mobilisation de la jeunesse, qui a commencé dès hier, vient d’aboutir à l’« occupation permanente » de l’Université de Barcelone occupée.

https://www.youtube.com/watch?v=ki-7AyLrF20&feature=youtu.be

Last but not least, le Procureur général a déposé une plainte pour « sédition contre l’État » (peines passibles de 8 à 10 ans de prison) suite aux « troubles » qui ont émaillé les grands rassemblements des jours précédents. Notamment en raison de trois voitures de police qui ont été abandonnées au milieu de la foule et redécorées par des stickers ou utilisées comme terrain de camping.


Pour aller plus loin :

En castillan :

Le fil d’actualité d’El Diario.

En catalan :

Le fil Twitter d’un journaliste de La Directa qui suit les rassemblements en cours.

Le supplément sur l’autodétermination et la désobéissance civile de La Directa.

Ou les analyses d’El Critic, par exemple ici et ici.


Klaktualités, un mot dur à dire dans un monde dur à fuir, est une nouvelle rubrique de Jef Klak en ligne. Vous êtes les bienvenu.es pour nous proposer de textes, des images, des vidéos ou des sons sur l’actualité nationale et internationale, en nous écrivant à lesite@jefklak.org

Notes

1 La Diada Nacional de Catalunya est la fête nationale de la Catalogne, symbole national selon l’article 8.1 de son statut d’autonomie. Depuis 1886, chaque année, elle commémore la dernière défense de Barcelone le 11 septembre 1714. Elle a été célébrée clandestinement sous le gouvernement de Franco. Et a été l’occasion de grands rassemblement pro-indépendance ces dernières années.

« L’administration est dans ton corps »
Validisme, fauteuils électriques et dignité. Entretien avec Zig Blanquer.

Zig Blanquer est le rédacteur de la chronique « Usure des mots » dans la revue Jef Klak. Le 19 septembre 2017, cet homme tétraplégique de 38 ans était au tribunal de Nantes. Il accuse un prestataire médical d’avoir mis cinq mois pour réparer son fauteuil électrique, l’immobilisant à son domicile durant toute cette période. Un enfermement non sans séquelles, dont ne se serait pas relevé Zig sans ressources militantes. À travers ce combat, c’est la lutte contre le « validisme » et le profit sans vergogne des entreprises qui est en jeu. Et pour la dignité de tou.te.s.

Mise à jour du 13/11/2017 : extrait d’une communication du Comité de soutien à l’autonomie technique des personnes handicapées (Comsa) :

Le tribunal, dans son jugement du 7 novembre 2017, a estimé que le
prestataire était tenu de procurer un fauteuil de remplacement adapté
durant la période de réparation. Il condamne aussi le retard dans
l’exécution de son obligation de résultat.

Ainsi, le prestataire a été condamné à payer à Zig Blanquer des dommages
et intérêts en réparation de son préjudice moral et de son préjudice de
jouissance.

Nous espérons que cette décision pourra servir d’appui à d’autres
personnes et nous continuons notre action en travaillant avec le
défenseur des droits afin de faire évoluer le code de la santé publique.

Le COMSA

Tu es un militant de longue date pour l’autonomie des personnes handies, notamment pour pouvoir vivre à domicile et non en institution, pour l’accessibilité aux transports et lieux publics, etc. Peux-tu retracer ton parcours, personnel et militant ?

En France, le rapport à l’institutionnalisation demeure essentialisant : lorsque tu es handi.e avec un haut niveau de handicap, tu es institutionnalisé.e d’office – l’administration est dans ton corps. Pour ma part, je suis on ne peut plus éligible à passer ma vie en institution – or j’y suis hermétique depuis toujours. J’ai intégré un parcours de vie dit « normal », avec une scolarisation en « milieu ordinaire ».

Vers mes 20 ans, j’ai pris un logement indépendant, ce qui était extrêmement rare dans les années 1990. J’ai commencé à chercher comment tenir vingt-quatre heures en ayant besoin que la gestuelle quotidienne soit effectuée par quelqu’un.e d’autre, en employant des assistant.e.s de vie (ADV) avec des moyens financiers d’État, qui étaient réduits – mais qui depuis, grâce à des luttes de camarades, ont augmenté.

Les dix premières années, j’embauchais des ADV en emploi direct pour la nuit, et je me débrouillais avec des entreprises de prestataires de services la journée, des auxiliaires de vie qui venaient trois heures par-ci par-là. Ce qui avait comme effet une vie prédéterminée : tu peux pisser à telle heure, manger à telle heure… Pas de place pour l’imprévu. Je n’étais pas enfermé entre des murs institutionnels, mais par des horaires et du personnel non choisi – ce qui revient à de l’institutionnalisation à domicile.

Progressivement, en prenant contact avec des camarades d’autres pays (anglo-saxons, suédois), j’ai découvert la pensée du mouvement autonomiste – très peu connu en France. Quand j’étais adolescent, j’ai été fortement inspiré par Mireille Maller, une handie adulte qui avait la même pathologie que moi, et était quotidiennement et politiquement autonomiste. À ce moment-là, c’était extrêmement novateur. Elle m’a fait comprendre que ce que j’avais envie de vivre, je le pouvais – et que je devais m’en sentir légitime. Je me suis mis en lien avec le réseau européen d’Independent Living 1 Independent Living (ENIL) est un réseau européen qui représente le mouvement handicapé pour les droits humains et l’intégration sociale, fondé sur la solidarité, la pairémulation, la … Continue reading. J’ai été son représentant français au Parlement européen lors de la Freedom Drive 2009, une grande manifestation bi-annuelle où les handi.es autonomistes rencontrent le ou la député.e de leur pays respectif afin de faire le point sur la situation du handicap.

Peu à peu, j’ai réussi à me passer des prestataires à domicile, qui sont des entreprises parallèles aux institutions, tout aussi maltraitants. Et j’ai construit une autonomie 24 h/24 en étant employeur direct : recrutement, formation, gestion d’équipe, via une prestation budgétaire du conseil départemental. Mais c’est une lutte quotidienne car, en substance, les pouvoirs publics vous disent : « Vous voulez être hors institutions, entièrement autonomes avec des assistants ? OK, on vous file le fric, mais démerdez-vous. » Et ce « démerdez-vous », ça signifie que lorsqu’on a une défaillance humaine (un sous-effectif d’ADV à cause d’un arrêt maladie, par exemple) ou une défaillance technique, on n’a aucun recours immédiat. L’histoire de la panne de mon fauteuil a montré qu’il y a très peu de réaction et de possibilité de se sortir de cette précarité.

En vieillissant, je me sens en danger, jamais sécurisé sur mon quotidien. C’est le revers d’une vie avec ce niveau d’autonomie : elle est extrêmement vulnérable. Voilà pourquoi beaucoup de camarades handi.es n’osent pas aller jusque-là : si tu te casses la gueule, la société ne va pas forcément te récupérer.

 

Quand tu t’es lancé dans ce combat pour l’autonomie au quotidien, tu ne connaissais personne en France ?

Il y a une dizaine d’années, nous étions seulement une trentaine de personnes, avec un handicap élevé (de type tétraplégie) à vivre en autonomie totale en France. Mais, à l’époque, il y avait très peu de moyens, ce qui a abouti à des situations extrêmes. En 2002, une grève de la faim de quelques handi.es (dont Marcel Nuss, qui n’avait plus aucune ressource pour vivre à domicile après la séparation avec sa femme) a permis d’augmenter les financements d’aide à la vie quotidienne [2. « Marcel Nuss, écrivain et militant de la libération sexuelle des handicapés », AFP.]. Ces pionniers ont poussé à ce que les lois évoluent.

Aujourd’hui, c’est un chemin de plus en plus emprunté, il y a une émulation collective, des « role models ». Les jeunes handi.es qui veulent poursuivre des études commencent à avoir le réflexe de dire : « Je n’irai pas en institution ni ne resterai chez mes parents, j’aurai mon logement et je serai autonome au quotidien. » Cette position progresse, avec l’aide de la génération d’avant qui est pairémulatrice [3. Pairémulation : terme utilisé dans le domaine des handicaps, désignant l’enseignement et le soutien d’une personne vivant une situation similaire, un pair.]. Mathilde Fuchs, au sein de l’association Gré à Gré à Rennes, fait un travail remarquable de diffusion d’informations : comment constituer une équipe d’assistant.es, quelles sont les difficultés rencontrées, etc. Malgré tout, la peur est énorme, et nombre de personnes qui essayent ce mode de vie peuvent craquer d’épuisement, sur le plan psychologique et clinique.

Par ailleurs, Internet permet une circulation d’information bénéfique, et permet une mise en lien nettement plus forte : tu désires employer un.e ADV et tu ne sais pas faire un contrat de travail ? Je te passe mon contrat et on en discute…

En 2004, tu as forgé le néologisme « validisme » dans le texte satirique La culture du valide [4. La culture du valide (occidental). Ou comment le validisme, ça te concerne sûrement, Zig Blanquer.], en t’inspirant du terme anglo-saxon « ableism [5. Ableism (traduit par validisme ou capacitisme) : discrimination à l’encontre de personnes handicapées, considérées comme en situation d’incapacité, en rapport à la norme de personnes valides.] ». Pourrais-tu le définir rapidement ?

En France, parler de validisme devient en vogue dans les milieux militants, mais il y a quinze ans c’était très mal accueilli. Avec le recul, je m’aperçois que La culture du valide est devenu un texte de référence sur le sujet. On peut approcher le validisme par l’analyse, à partir des notions de privilège ou d’injustice. En fait, si tu regardes tout simplement comment tu vis ta journée lorsque tu es handi.e, eh bien le validisme commence dès le matin : à quelle heure vas-tu pouvoir te réveiller ? Est-ce que tu vas pouvoir choisir tes fringues ? Il y a encore des camarades handi.es qui, en institution ou avec des services prestataires à domicile, ne choisissent pas les fringues qu’ils portent : le jogging de base, c’est facile à enfiler, c’est rapide et bien moins compliqué qu’un jean’s slim ou une jupe avec des bottes longues… Le validisme commence là : quand tu ouvres les yeux, quelle palette de choix as-tu dans ton quotidien ?

En réalité, tu te rends compte que les décisions sont guidées par des médecins, dictées par les institutions financières, organisées par des services de prestataires médicaux ou d’aide à domicile – tout un ensemble sociétal valide qui a déjà décidé de quoi allait être faite ta journée, ta vie. Le validisme, c’est ça : comment, d’heure en heure, tu es dépossédé.e de tes choix, de tes volontés, de ton autonomie. Après, il y a la strate supérieure de la considération sociale : la façon dont, au guichet de la Poste, on ne t’adresse pas la parole, ou alors comme à quelqu’un qui viendrait de l’époque protozoaire – et ça continue comme ça, inlassablement. Il n’y a jamais (ou très rarement) de pause au validisme.

Et, de façon inconsciente, ça fait une boule de discrimination, que tu avales au début parce que tu as l’impression que c’est normal, que c’est comme ça. Or toute vie mérite le respect des choix et la dignité. De nombreuses personnes me demandent comment j’en suis venu à une posture autonomiste… Probablement par quelque chose d’intersectionnel [6. On parle d’intersectionnalité lorsqu’une personne subit simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination.]. Initialement, ma culture politique est queer, elle se situe plutôt du côté de tout ce qui est minorisation sexuelle, plutôt que par rapport au fait de pouvoir exister en tant qu’handi.e. Mais de fil en aiguille, j’ai constaté que le prisme de la discrimination que l’on applique aux minorités sexuelles convient parfaitement aux handicaps.

Quels sont les faits qui t’ont amené à convoquer devant la justice le prestataire médical qui s’occupait de la maintenance de ton fauteuil ?

En juin 2014, mon fauteuil a commencé à dysfonctionner régulièrement, pour finalement tomber complètement en panne. Ce fauteuil, c’est un peu comme un prolongement de mon corps : je l’utilise quotidiennement, il me permet de changer de posture et de relâcher des tensions musculaires, et il est bien sûr indispensable à tous mes déplacements, à l’extérieur comme dans mon appartement.

Le prestataire médical qui faisait la maintenance, puis le fournisseur du fauteuil, ont mis cinq mois à s’occuper de la situation ; mais surtout, le prestataire n’a pas pu me proposer un fauteuil de remplacement adapté – ce qu’il est censé faire selon la loi – en avançant le caractère « ultra-spécialisé » du matériel. Je me suis donc retrouvé enfermé à domicile, alité, contraint d’abandonner toutes mes activités, à renoncer à une bonne partie de ma vie sociale et confronté à des dégradations de santé.

Si c’était à ce point « spécialisé », ils ne le commercialiseraient pas ! Leur argument est que je suis ultra-handicapé, et ultra-spécialisé : mais où commence la spécificité, et où s’arrête-t-elle ? En réalité, cette idée d’« ultra-spécificité » révèle un contexte fortement validiste : rendre quelque chose extra-ordinaire, le mettre en dehors de la normalité et prétexter que de ce fait c’est compliqué ; tout cela permet d’isoler la personne et de la rendre vulnérable. Je ne crois pas que mon fauteuil soit « ultra-spécifique » : il est commercialisé, les options sont vendues, tout est conçu par des ingénieurs. Donc il n’y a rien d’abracadabrant, comme un moteur avec des dragons…

Sur ce sujet, il y a un papier de Gina Schuh, simple et efficace, qui part de la notion d’urgence [7. « Voices of the Community: My Wheelchair is My Legs, When it Breaks it IS an Emergency! », Gina Schuh, mai 2016.]. Un bras cassé sera une urgence chez un valide, mais un repose-pied, une roue ou un moteur cassé n’en serait pas une chez un.e handi.e. Par là, elle en revient à la notion de dignité.

 

On ne peut pas assimiler cette situation à une panne de voiture, dans le sens où on perdrait de la même manière l’usage d’un outil quotidien et central. Tu as parlé de la dimension psychique, il y a aussi un impact physique irréversible : par exemple, dans le cas de ta pathologie, les pertes de motricité occasionnées par l’immobilisation sont définitives.

La comparaison de la panne du fauteuil avec celle d’une voiture est récurrente. Elle est accessible pour la représentation depuis une culture valide, mais incomparable – à commencer par le fait que les substitutions au fauteuil sont bien moins développées que vis-à-vis d’une voiture (voiture de prêt, transports en commun, covoiturage, etc.).

Il y a aussi un paradoxe entre le point de départ, la part très médicale de l’acquisition d’un fauteuil (l’aval des médecins plutôt que le choix de l’handi.e), puis, une fois le produit acquis, l’abandon de légitimité médicale à être réparé.e rapidement. Pour accéder à un fauteuil, il y a des mois d’étapes médico-administratives, où tu es contrôlé.e cliniquement, où c’est le médecin qui décide si le fauteuil te conviendrait ou pas ; bref, tu es dépossédé.e de nombreux choix. Ensuite, il y a les dossiers d’argumentaires de financements, les commissions à dates réduites, des commissions en appel, etc. Il s’agit du plein pouvoir biomédical. Enfin, une fois que le gros apport financier a été bouclé (ce qui inquiète le plus le cirque médico-social), et que tu as le fauteuil, tout le contrôle médical, toute la surveillance administrative, l’aval des expert.es, la préconisation, tout cela n’existe plus. Il y a là une belle hypocrisie. Du jour au lendemain, le corps médical ne donne plus aucun avis : le business a été fait, débrouille-toi maintenant. Tout cela apparaît bien dans l’article de Gina Schuh : les obstacles en amont, et le laisser-aller absolu ensuite.

Le fait qu’il soit égal à un prestataire que tu sois bloqué chez toi du jour au lendemain illustre bien la déconsidération d’une vie handie : ton temps ne vaut pas grand-chose. C’est de l’« occupation », un terme qui revient sans arrêt. Le temps de vie handie est indéfini parce qu’il n’a pas de densité, pas de valeur donc… peu importe.

Autour des pannes de ton fauteuil, un Comité de soutien à l’autonomie (Comsa) s’est constitué, composé principalement de tes connaissances. Comment êtes-vous arrivé.es à cette décision d’un procès ?

L’histoire du fauteuil illustre bien la manière dont une situation individuelle concerne, au fond, tout l’entourage de la personne. Lorsqu’un individu est bloqué dans son autonomie, la vie autour commence à ralentir, de tous les côtés. La création du Comsa montre comment ici, l’entourage ne s’est pas arrêté à la situation affective, mais a cherché à politiser le vécu. On a contacté une quarantaine d’administrations – services juridiques d’associations, CPAM, assistantes sociales, etc. – sans succès. Nous avons été amené.es à faire appel à la justice face au renvoi de balle des administrations entre elles, mais ce n’est pas ce que nous souhaitions au départ.

Le soutien est venu à 95 % de personnes valides, ce qui m’a fortement dérouté. Elles ont eu le réflexe de se mobiliser, bien qu’en comprenant mal ce système gigantesque. Nous avons cherché à contacter des handi.es, fait des recherches de revues de presse pour en contacter d’autres ayant vécu cette situation, sans succès.

Évidemment, les personnes sont épuisées : lorsque tu vis une galère et que tu t’en sors, tu as très rarement envie d’y retourner et de travailler dessus, tu as plutôt envie de lâcher l’affaire et de rattraper le temps perdu sur ton quotidien personnel et professionnel. Ça te renvoie aussi à une telle peur que ça t’arrive, que tu fais l’autruche. Dans la communauté handie en France, on est tou.tes pressurisé.es, précarisé.es par cette question des pannes, du matériel, qui touche une dimension vitale.

Ce n’est pas non plus chacun pour sa pomme, il y a des camarades handi.es qui m’ont dit : « C’est l’enfer, je suis désolé.e de ce que tu vis. » Mais tu sens qu’il y a derrière cela : « Moi ça va, en ce moment je m’en sors » – tu as juste assez d’oxygène, donc tu ne vas pas avoir la force de soutenir un camarade.

Plus généralement, quid de la politisation des personnes handies en France ?

Le champ militant est surtout occupé par de grandes associations, comme l’APF (Association des paralysés de France), ou l’Association française contre les myopathies (AFM) qui gère le Téléthon… et qui sont loin d’avoir des revendications politiques autonomistes.

Concernant la lutte pour l’autonomie, il y a eu les Handicapés Méchants [8. archivesautonomies.org] dans les années 1970 (liés au CLH, Collectif de lutte des handicapés). Actuellement, il y a une antenne d’Independant Living en France. Il faut également souligner le travail de Pierre Dufour, sociologue enseignant à l’université de Toulouse, avec qui j’ai travaillé autour de la notion d’autonomie. Mentionnons aussi le Clhee (Collectif luttes et handicaps pour l’égalité et l’émancipation) qui a publié un manifeste en avril 2016 [9. clhee.org], axé notamment sur la critique de l’institutionnalisation et de l’assistance sexuelle.

En fait, ce qui a occupé le devant de la scène militante française ces dix dernières années, c’est le thème de la sexualité. Là, il y a eu plusieurs collectifs : l’Appas, CH(s)OSE [10. L’Appas (Association pour la promotion de l’accompagnement sexuel, fondée par Marcel Nuss) milite pour la reconnaissance de la sexualité des personnes handicapées, à travers la formation d’accompagnant.e.s sensuel.les. CH(s)OSE, association issue du Collectif hHandicaps et sexualités (CHS), a le même objectif et fédère des associations telles l’AFM, l’APF…]… La scène militante et médiatique a été focalisée sur cette question de l’intimité, du corps et de la sexualité. Je rejoins des camarades d’Independent Living pour dire que cette question n’est pas la priorité : si tu ne sors pas de chez toi, si tu n’as pas accès à des loisirs, à la culture, à du travail, à ne serait-ce qu’une vie chez toi, tu n’auras pas de cadre épanouissant pour vivre une intimité [11. Ce point est développé dans l’article « Le handicap est-il permis ? L’institution est.elle souhaitable ? », P. Dufour, Z. Blanquer, dans A. Giami, B. Py, A.-M. Toniolo (dir.), Des sexualités et des handicaps. Questions d’intimités, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 2013.]. Je pense que la France est centrée sur des images individualisées, et réfléchit peu à la dimension collective ou commune : « Comment être citoyen dans une société validiste ? »

C’est la question que soulève ton procès ?

Avec le Comsa, nous avons eu beaucoup de difficultés pour trouver un.e avocat.e. La plupart ont refusé en nous renvoyant au flou existant entre discrimination et commerce : il n’y a pas de pont entre ces deux registres du droit, qui permettrait de traiter une discrimination liée au commerce. Au final, l’avocat nantais qui me défend travaille sur les luttes pour l’autonomie, et a été d’accord pour défricher quelque chose de nouveau. Il travaille sur un non-respect d’une situation contractuelle d’une part, mais surtout sur l’abus de pouvoir envers une « personne dépendante ». En effet, nous avons réalisé que si tu es handi.e, être forcé.e à rester alité.e quasiment cinq mois est une réelle possibilité. Cela rejoint des thèmes abordés par Judith Butler [12. Judith Butler, Qu’est-ce qu’une vie bonne ?, Payot, 2014: lectures.revues.org] : qu’est-ce que la dignité ?

Ce terme de « personne dépendante » est à expliciter : on l’entend ici dans le sens où tu es mis en situation de dépendance vis-à-vis d’un prestataire, et non au sens classique, qui essentialise la dépendance dans le corps de la personne.

La dépendance apparaît à partir du moment où tu supprimes l’autonomie de quelqu’un.e. Pendant la période où j’étais enfermé à domicile, j’étais surpris d’avoir à l’esprit tout un vocabulaire carcéral. Il y a de nombreux articles de camarades anglo-saxon.nes, racontant l’expérience de se retrouver bloqué.e chez soi, à la recherche désespérée d’« un meilleur prestataire », dans lesquels tu retrouves des termes qui se rapportent à la privation de liberté : « Ça échappe à mon contrôle », « être otage », etc. Dans ce contexte, il y a un rapport de dépendance parce que ton autonomie n’est plus considérée. C’est très différent d’une co-dépendance où tu équilibres tes choix et tes possibles.

Si tu écoutes les propos sociopolitiques habituels ou les rapports institutionnels, je passe pour une « personne dépendante » ; or je ne me vois pas comme ça. Je te renvoie au schéma du Medical Industrial Complex de Mia Mingus [13. leavingevidence.wordpress.com/2015/02/06/medical-industrial-complex-visual/], une des intellectuel.les handi.es américaine les plus brillant.es actuellement à mon goût, dans lequel elle explique bien la globalité du validisme et ses ramifications – et comment la dépendance fait partie du business de ces prestataires de matériel médical. Le commerce, c’est une offre et une demande : dans le domaine du handicap, les prestataires ont le luxe d’une demande qui est vitale.

Aujourd’hui, ces entreprises de matériel médical poussent comme des champignons : il y a une démocratisation dans l’acquisition du matériel, le développement d’un « libre-service ». Sauf que c’est à la sauce néolibérale, avec la férocité de faire du chiffre sur des produits de grande dépendance, sans éthique vis-à-vis des conséquences vitales. Ces entreprises-là ne considèrent pas les personnes handies comme des client.es à part entière, avec un contrat, des droits, une légitimité à être réparé.es rapidement, etc. On dispose de choix uniquement si on aligne le fric, mais si on dépend de structures évaluatrices et d’aides départementales, on reste dans un système très institutionnalisé à qui l’on s’en remet pour les droits élémentaires.

Au final, ce procès met le focus sur un moment « culminant » de ta vie qui illustre bien la banalité intolérable des abus envers les personnes handies : abus des prestataires, délais administratifs ultra-longs responsables de situations graves de précarité, institutionnalisation forcée…

Il serait inexact de penser ma situation à l’échelle individuelle : elle n’est pas exceptionnelle, je pense à de nombreux.ses camarades handi.es qui galèrent de la sorte. C’était un point prévisible, mais il est culminant dans le sens où je n’aurais jamais pensé vivre une atteinte à la dignité aussi massive et aussi peu soutenue par les administrations. Il y a eu un choc, et un souvenir qui ne s’éteint pas. Honnêtement, il n’y a pas une journée où je ne sorte dehors sans m’estimer chanceux, comme si j’avais été captif – bien que mon intellect me dise : « Ce n’est pas de la chance, c’est basique et normal. » À présent, j’ai une nouvelle vision de ce que peut être cette précarité. Comme une menace permanente de perdre mon autonomie.

J’attends de ce procès des outils de défense, afin d’être mieux armé.es. collectivement contre ces situations qui ne cesseront pas avant longtemps, étant liées au validisme et au capitalisme. Au niveau de la loi, il y a peu de précédents à ce sujet, donc une jurisprudence constituerait une reconnaissance et un appui pour les handi.es qui se retrouveront dans une situation similaire.

Si j’avais eu connaissance d’une jurisprudence sur laquelle m’appuyer, j’aurais été dans un moindre désarroi, je me serais dit : « D’autres l’ont fait, donc on y va, on grossit les rangs. » Le bagage militant m’a tout de même permis de me dégager un peu mieux de l’atteinte émotionnelle, intime, pour pouvoir me placer sur un terrain de lutte : être méthodique pour structurer la situation, élaborer une stratégie. Bien entendu, il y a eu énormément de moments de « chute » psychologique, mais je pense que c’est la dimension militante qui m’a donné la capacité de réagir.

Notes

1 Independent Living (ENIL) est un réseau européen qui représente le mouvement handicapé pour les droits humains et l’intégration sociale, fondé sur la solidarité, la pairémulation, la désinstitutionnalisation, la démocratie, l’autoreprésentation, la transversalité des handicaps et l’autodétermination. enil.eu

« On remet la photo choc à sa bonne place »
Entretien avec Valentina Camu et Yann Levy, de la revue photographique États d’urgence

La nouvelle revue États d’urgence 1 Éditions Libertalia. regroupe six professionnel.le.s [2. Valentina Camu, Valérie Dubois, Yann Levy, Nnoman, Vincent Palmier (icono), Julien Pitinome.] de la « photographie sociale ». Tous les ans, 128 pages de regards au long cours sur nos urgences quotidiennes : casse sociale, crise migratoire, violence d’État, catastrophe écologique… Entretien à deux voix pour interroger le rôle de la photo dans les luttes : l’histoire est-elle soluble dans l’esthétique ?

 

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Cet article est paru dans le numéro 156 du mensuel de critique et d’expérimentations sociales CQFD en juin 2017, qui vient de sortir en kiosques un très bon dossier sur les cantines populaires.

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CQFD : Le titre de la revue est États d’urgence, pourtant on n’y parle pas des lois antiterroristes mises en place par le gouvernement…

Valentina Camu : On ne voulait en effet pas parler directement de l’état d’urgence imposé pour réagir aux attentats, mais de l’état d’urgence sociale en France, celui qu’on vit.

Yann Levy : Surtout que l’état d’urgence décidé par le gouvernement a beaucoup servi à réprimer le mouvement social. Il y a bien urgence sociale, avec de plus en plus de précarité, une crise migratoire et écologique. Le monde est en guerre, et toute l’économie doit continuer à fonctionner, tandis que les peuples perdent leurs libertés. C’est contre cet état d’urgence policier, et pour remettre en avant les problématiques sociales, que nous avons fait cette revue.

Comment est né ce projet de revue photographique collective ?

Y. L. : Le mouvement contre la loi Travail a permis à beaucoup de photographes de se rencontrer pendant les manifestations. Avec Julien Pitinome et Nnoman, nous avons cosigné une tribune dans Mediapart.fr en juin 2016 : « Reporters indépendant.e.s, nous vivons la précarité et la répression ». Ç’a été comme une première pierre commune. À partir de là, nous avons constitué un portfolio commun sur le printemps dernier avec d’autres photographes, et ajouté d’autres séries plus personnelles, sur la ZAD, Assa Traoré et son combat, ou les trajectoires de migrant.e.s.

V. C. : Le travail en collectif sur ce projet est très motivant : on a rassemblé nos différents travaux dans un « almanach » commun sur le mouvement contre la loi Travail.

Y. L. : Aujourd’hui, il y a de plus en plus de photographes de qualité, et toujours très peu de canaux de diffusion. On produit tou.te.s des sujets auxquels on tient, mais qui ne sont pas publiés. Non pas qu’ils manquent de qualité, plutôt parce qu’on n’est pas dans le bon tempo, parce qu’on ne connaît pas la bonne personne dans le bon média, etc. Je viens pour ma part du DIY [Do It Yourself], donc je me suis dit qu’il ne servait à rien d’attendre qu’on nous propose ce type de publications : autant la fabriquer nous-mêmes ! Le web nous semblait par ailleurs insuffisant, car il y manque cette notion de partage, de main à la main, et on a un certain attachement affectif à l’objet imprimé que tu peux feuilleter.

V. C. : Et puis cela nous a permis de raconter des histoires par la photo, en prenant le temps nécessaire. Par exemple, le sujet que j’ai publié dans États d’urgence, « Territoire d’exil » qui rend compte de l’évacuation des migrant.e.s de La Chapelle : j’avais pu publier quelques-unes des photos dans d’autres canards d’actualité, mais là, elles forment un tout cohérent et inédit. On quitte la photo d’illustration pour lui redonner toute sa valeur de narration.

Quels sont les revenus d’un.e photographe de presse aujourd’hui ? Cela permet-il de travailler en toute indépendance ?

Y. L. : La presse est devenue ultraprécaire, en général : la pige journalière est tombée à 60 euros, ce qui rend impossible l’idée de gagner sa vie uniquement ainsi. Il faut bosser à côté pour pouvoir joindre les deux bouts. Même quand on parvient à vendre une photo, ça ne rapporte pas grand-chose : entre 20 et 60 euros sur Internet. Sur papier, c’est un peu plus, ça peut monter à 200 ou 300 euros, voire 1 000 ou 2 000 si tu parviens à négocier une exclusivité. Mais c’est très rare, car nous sommes beaucoup dans la file d’attente. Ensuite, les grosses agences, comme l’AFP, comptent sur la masse de photos qu’elles revendent, et cassent donc les prix : tu peux en acheter pour 50 centimes !

V. C. : Ce qui est sûr, c’est que quand on prend une journée pour aller faire des photos de manif, ce n’est pas pour l’argent ! On y va plutôt pour vivre ce moment, témoigner de ce qu’il se passe, et par engagement. Ce n’est pas la même chose pour des photographes qui sont salarié.e.s à l’AFP : eux envoient leurs prises de vue à l’agence en direct par wifi, et c’est cette dernière qui est propriétaire des images.

Y. L. : En nous affiliant à des agences indépendantes (Hans Lucas pour nous deux ici présent.e.s), on conserve le choix de distribuer nos images selon un besoin d’actualité chaude, de breaking news, ou bien selon une envie de construire un discours plus documentaire autour d’un événement. Tou.te.s les photographes d’États d’urgence partagent ce goût de la photo engagée et humaniste – ce qu’on appelle « photographie sociale ». Cela implique de se sentir proches des acteurs que nous accompagnons avec notre appareil. On ne cherche pas l’objectivité froide, mais plutôt à faire corps avec ce qu’il se passe. Il peut arriver qu’une de nos photos serve à illustrer un article, mais ce n’est pas pour cela que nous faisons ce métier.

V. C. : Si tu veux vivre de ce métier sans à-côtés, il faut produire un max, faire dans l’actu à fond et ne pas trop te poser de questions. Pour s’en sortir, certain.e.s photographes partagent leur journée entre un meeting de Marine Le Pen, un autre de Macron, puis un saut rapide à la manif du jour avant le Salon de l’Auto… On se retrouve obligé.e.s d’aller prendre en photo ce dont vont parler les médias mainstream, et non ce qui nous semble important.

Prendre une bonne « photographie sociale », comme vous dîtes, est-ce aussi prendre une belle photo ?

Y. L. : Prenons un exemple : depuis un certain temps, les médias se focalisent sur l’esthétique de l’émeute, avec les affrontements de personnes habillées de noir et en cagoule. Et nous, en tant que photographes, on voit bien que photographier cela est plus vendeur. Mais on perd du même coup toutes les autres réalités qui font une manifestation. On se retrouve donc avec 50 photographes autour de 10 ou 15 personnes qui lancent un pauvre cocktail Molotov : l’info est réduite à cela. Et ils essaieront tous de vendre la même photo du CRS en flammes, car ils savent que c’est ce que veulent les rédactions en termes de « belle photo » : du spectaculaire et de l’effrayant. Alors qu’au même moment, il se passe plein de belles choses parmi les milliers de personnes présentes.

V. C. : La revue États d’urgence permet justement de faire se côtoyer des photos d’assemblées, de syndicalistes en discussion et du cortège de tête organisé en Black Blocs. En racontant l’ensemble du mouvement social, on remet la photo choc à sa bonne place, parmi tous les autres moments plus ordinaires qui font qu’une lutte existe.

Y. L. : C’est d’ailleurs là où le collectif de photographes prend sens : chacun.e apporte ce qu’il a vu, et ça crée une diversité de témoignages. Seul, on ne peut pas tout raconter.

V. C. : C’est la même chose quand on veut raconter la vie des migrant.e.s : on ne peut pas se contenter de prendre en photo le moment où les flics leur tapent dessus. Il y a aussi tout le quotidien, l’entraide, quand on fait à manger, ou la lessive… Les portfolios d’États d’urgence permettent de mettre ensemble des images fortes et d’autres moins, avec toujours la même pertinence.

Le métier de photographe de presse oblige-t-il à photographier tout le réel, ou faites-vous un tri politique dans vos prises de vue ?

Y. L. : En tant que photographe face à un événement, on se demande si ce qu’il se passe n’a de sens qu’ici et maintenant, ou si cela a un sens plus large et plus durable. Il peut par exemple arriver que des tensions surgissent entre manifestant.e.s, par exemple entre la CGT et le cortège de tête. Quel est l’intérêt de prendre une photo ? Est-ce qu’on est dans l’anecdotique ou face à une clé de compréhension du réel ? Souvent, on prend l’image, mais on ne la publie pas parce que ça n’a pas assez de portée.

V. C. : Ou encore parce qu’il y a une personne reconnaissable en train de faire quelque chose que la justice pourrait lui reprocher… Nous devons alors prendre la décision éthique de ne pas produire cette image. Même si la photo est bonne : soit on cherche nos rushes une autre photo, moins « sexy » mais aussi moins incriminante, soit on renonce carrément à témoigner de ce moment.

Y. L. : Et puis la police n’a pas besoin de photographes indépendants comme nous pour produire des preuves ! Ils ont la vidéosurveillance, des drones équipés de caméras, les images tournées par les CRS ou les renseignements généraux, sans compter toutes celles que les manifestant.e.s capturent eux-mêmes sur leurs smartphones… Et de toutes façons, l’image n’est pas essentielle pour les procureurs : il leur suffit d’invoquer un témoignage anonyme pour enclencher une procédure. Il faut arrêter de croire que le journaliste et le photographe sont des ennemis du mouvement social.

Cette surabondance des smartphones ou des caméras low cost crée-t-elle une guéguerre entre professionnel.le.s et amateur.trice.s ?

Y. L. : Tout le monde peut faire une photo, il n’y a pas de légitimité a priori des professionnels par rapport aux amateurs. Ce qui fait la différence, c’est ce que va devenir la photo, dans quelle narration elle sera utilisée. Les pros ne se contentent pas de prendre les événements sur le vif, ils construisent aussi des sujets et des histoires, pour porter un regard sur une situation peu connue.

V. C. : Certaines techniques font la différence, notamment quand tout va vite autour de toi : comment tu fais le cadrage, comment tu tiens compte de la lumière, du mouvement, etc. Si tu ne veux pas faire une photo lisible par hasard, tu as deux ou trois trucs à maîtriser. Même les « pros » ne font pas toujours de belles photos, notamment dans les sujets d’actu, où tu dois juste coller à l’événement.

Y. L. : Le métier est en pleine révolution à ce niveau-là, car de plus en plus de photographes font un travail d’auteur.e, avec un style et une patte reconnaissables entre mille. La démocratisation de la photo a permis d’améliorer le niveau général des photographes, on n’a jamais eu autant de qualité et de recherche dans la production d’images.

V. C. : Ce qui fait que parfois même des travaux amateurs parviennent à susciter l’admiration de professionnels…

Y. L. : Ça crée une émulation générale et réciproque.

V. C. : Au bout d’un moment, tu cesses d’être amateur quand ton regard a été entraîné. Par exemple, quand tu décides de ne pas rester avec la foule pour t’intéresser à quelque chose dont les autres photographes se fichent. En changeant d’angle. En suivant tel type de personnes plutôt que telles autres : dans une manif, je peux choisir de prendre en photo les personnes âgées plutôt que le cortège de tête, et je ressortirai avec une vision plus riche à partager.

En plus de vos appareils photo, comment vous équipez-vous en manifestation ?

V. C. : Depuis l’année dernière, la violence des policiers a augmenté au point qu’on ne peut plus se rendre en manif sans se protéger. Pour prendre des photos, je mets un casque, un masque à gaz et un décontaminant. Sans oublier ma veste en cuir, qui m’a souvent évité le pire.

Y. L. : Je mets un casque, avec un masque à gaz intégral qui protège aussi les yeux contre les tirs de Flash-Ball. J’ai aussi un sac à dos renforcé. Les CRS cherchent à nous confisquer notre matériel de protection, sous prétexte que si on était positionnés du bon côté, on n’en aurait pas besoin. Mais ce n’est pas à la police de décider où se placent les journalistes ! Le divorce qui existe entre la police et la population est le même entre la police et les journalistes. On n’est pas une caste en dehors de la société : ce que les manifestant.e.s se prennent dans la gueule, on se le prend aussi à un moment donné en tant que photographe. La carte de presse n’est pas une protection. Qui plus est en tant que photographes, on n’y a pas facilement accès, et la police ne nous la demande pas avant de nous filer des coups de matraque. La médiatisation de la violence d’État a desservi les forces de l’ordre au printemps dernier. Il y a eu une volonté d’empêcher la production d’images soit en ne nous permettant pas de nous protéger soit en cherchant à nous blesser.

V. C. : En manif, les photographes risquent des coups des deux côtés de la barricade : en nous mettant en avant des cortèges, on se retrouve dans une zone tampon entre manifestant.e.s et policiers. On prend des coups accidentels ou plus prémédités, ça dépend. Côté flics, on sait par exemple que si on les photographie pendant qu’ils lynchent une personne au sol, ils risquent fort de venir s’en prendre à nous ensuite. Côté manifestant.e.s, on a appris ce qu’il faut éviter de prendre en photo pour ne pas être viré de la manif. On ne sort pas l’appareil quand les gens se changent pour mettre ou enlever leurs habits qui servent à anonymiser leurs actions.

Y. L. : Ou alors tu travailles en confiance avec les gens qui font ça, et tu prends une photo sur laquelle on ne les reconnaîtra pas. Ce n’est pas une question d’autocensure, mais des moyens mis en place pour documenter le réel en tant que photojournaliste : cela peut passer par des protocoles avec les gens qu’on accompagne pour les prendre en photo.

Notes

1 Éditions Libertalia.

Brasiers du Brésil
Le Brésil dans la pire crise politique de son histoire

Traduction par Nathalia Kloos et Ferdinand Cazalis
 
Article original sur Saltamos.net :
« Brasil, en la peor crisis política de su historia »

Dans un contexte tendu de réformes du code du travail portées par l’impopulaire gouvernement de Michel Temer – qui a remplacé celui de Dilma Roussef –, un enregistrement a récemment compromis le président, qui peut se voir destitué à tout moment. Accroché au pouvoir, Temer a alors envoyé un signal dangereux en promulguant un jour durant un décret autorisant le déploiement des troupes militaires dans la capitale pour contenir les manifestations qui demandent sa destitution. Le procès au Tribunal électoral supérieur devrait statuer, à moins d’un report, ce jeudi 8 juin 2017 sur la destitution du président. Au cœur du plus gros scandale politico-financier de son histoire, et dirigé par une élite corrompue jusqu’aux os, le Brésil traverse une crise sans précédent. Et le peuple est dans la rue.

Cet article sur la situation au Brésil pourrait être tout autre demain1 Ce texte a été publié le 25 mai 2017 sur le site de Saltamos (NdT).. Le Brésil vit un épisode de non-fiction tragique au scénario imprévisible. Une année vient de s’écouler depuis la destitution de la présidente Dilma Roussef – élue par 54 millions de Brésiliens –, par l’un des Congrès les plus conservateurs et réactionnaires de l’histoire, au nom de Dieu, de la morale et des bonnes mœurs.

Dès la nomination du nouveau gouvernement du vice-président Michel Temer, membre du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) – investi suite à l’impeachment de Dilma Roussef –, tout était clair. Aucune femme, aucun noir. Seulement des hommes blancs et riches. Son discours d’investiture annonçait la déroute : entouré par tous ces messieurs, il cita une phrase lue sur un panneau au bord la route : « Ne parle pas de crise, travaille. »

En décembre de l’année dernière, le gouvernement gelait pour une durée de vingt ans les dépenses publiques dans la santé, l’éducation et la protection sociale. Nombre de programmes sociaux mis en place par les gouvernements progressistes disparurent, ou virent leur financement drastiquement réduit. La sous-traitance effrénée du travail fut relancée, et Temer s’entêta à faire approuver des mesures hautement impopulaires, telles que la réforme des retraites – à l’époque l’un de ses soucis principaux – qui, comme l’ont dénoncé les mouvements sociaux, « supprime le droit à la retraite pour la majorité des Brésiliens  » ; et la réforme du code du travail, qui fragilise le droit des travailleurs face aux patrons. Bien que fortement combattues dans les rues, ces réformes commençaient à être débattues au Congrès, peut-être le seul soutien de Temer dans le chaos. Pour faire simple, le projet du gouvernement et de ses alliés était de faire porter par les épaules du peuple le coût de la crise. Rien de nouveau sous le soleil.

La bombe

Un taux de popularité désastreux ainsi que le rejet populaire des réformes avait progressivement sapé les appuis du président. Et voilà que, mercredi 18 mai, une bombe est lâchée. L’arrestation des patrons du groupe JBS – l’un des plus grands producteurs de viandes du monde –, visé par une enquête, était imminente. Afin de se protéger, grâce à la loi de négociation des peines par délation, les dirigeants de JBS acceptèrent de dénoncer d’autres personnes impliquées et de révéler les rouages de la corruption au sein de l’État, ainsi que d’enregistrer des rencontres avec les autorités. Le journal Globo, appartenant au groupe médiatique le plus puissant du pays, la Rede Globo, a ainsi dévoilé en exclusivité des enregistrements des conversations de Temer avec Joesley Batista (un des patrons de JBS) au cours desquelles il aurait donné son aval pour acheter le silence de l’ex-président de la chambre des députés Eduardo Cunha, du PMDB – le parti de Temer.

Figure centrale de l’impeachment et stratège machiavélique, Cunha faisait la pluie et le beau temps au Congrès avant son arrestation pour corruption, blanchiment d’argent et évasion fiscale. À cause de son pouvoir et de son travail infatigable en coulisses, son arrestation menaçait d’autres corrompus. Son silence était d’or. Dans la conversation, Temer dit à Batista que Cunha « a décidé de le punir ». Le patron lui explique avoir « réglé tous les comptes qui pourraient être en suspens » avec Cunha, et être « en bons termes avec lui ». Ce à quoi Temer répond : « Il faut que ça dure, entendu ? » Batista rajoute qu’il saura verrouiller la riposte, qu’il a un procureur de la justice qui lui donne des informations et qu’il tente d’en remplacer un autre.

Suite à une autre délation de Batista, c’est Aécio Neves qui est tombé. Jusque-là président du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), il s’était présenté aux élections présidentielles contre Dilma Roussef en 2014. Neves a demandé à Batista environ 700 000 dollars pour payer sa défense dans l’opération Lava Jato [Voir encadré : « Lavage Express »], une enquête sur la corruption dans le pays. Les révélations précipitèrent Temer au bord du gouffre, à tel point que sa démission devint une éventualité sérieuse – certains avancèrent qu’elle pourrait intervenir dès le lendemain même.

Mais il n’en fut rien. Dans un communiqué émis depuis le Palácio do Planalto – siège du gouvernement dans la capitale Brasilia –, Temer, visiblement en colère et nerveux, annonça qu’il ne renoncerait pas. Même posture adoptée le samedi 20 mai dans un autre discours, et dans un entretien accordé au journal Folha de São Paulo. Le coup des patrons de JSB a été magistral. Avant de lâcher leur bombe, ils ont pris soin d’acheter des dollars – dont le taux monte en flèche suite aux révélations – et de négocier un départ à New York en contrepartie de la délation. Ne laissant derrière eux que le chaos.

La sortie

« Le gouvernement Temer est fini  », promet le professeur de sciences politiques et directeur de la Fondation école de sociologie et politique de São Paulo (FESPSP) Aldo Fornazieri. Selon lui, « Le gouvernement Temer ne peut pas durer, il n’a pas  la moindre latitude politique ou morale pour gouverner, ni face au peuple brésilien ni face au monde. » Depuis ces révélations, la chute de Temer est très probable. On ignore simplement quand et comment elle aura lieu. Quelques heures après la nouvelle, huit demandes d’impeachment ont été déposées contre le président à la chambre des députés, qui s’ajoutaient à celles déposées auparavant pour d’autres raisons. La semaine suivante, l’Ordre des avocats du Brésil (OAB) en déposait une autre.

La décision appartient au président de la chambre des députés, Rodrigo Maia, du parti Les Démocrates, l’un des plus fidèles alliés de Temer. Pour Fornazieri, « ce serait la crise, c’est mauvais pour l’économie et pour l’emploi, et ce serait un processus très traumatisant pour le Brésil ». Il y a donc deux solutions à court terme : la renonciation par le président lui-même – difficile à imaginer – ou la destitution par le Tribunal fédéral suprême (STF) – jusqu’à présent aussi incertaine, car, selon Fornazieri, le STF « ne dispose pas du courage pour le faire  ». Une investigation ouverte par le STF contre Temer et Aécio Neves est pourtant en cours sur les délits d’organisation criminelle, corruption passive et obstruction à la justice.

Si aucune de ces options ne se concrétise, il faudra attendre l’aboutissement du procès qui a repris le 6 juin au Tribunal suprême électoral (TSE), et qui doit statuer sur les irrégularités dans les dépenses de la campagne de Roussef et Temer en 2014. Dans ce cas, Rodrigo Maia assumerait le gouvernement intérimaire pour trente jours et devrait convoquer des élections. Ce qui induit de nombreuses polémiques autour du type d’élections qui devraient être convoquées : directes ou indirectes[2. En cas de remplacement du président de la république dans les deux ans qui précèdent la fin de son mandat (dont la durée normale est de quatre ans), la constitution brésilienne prévoit des élections indirectes. Au lieu du suffrage universel, ce sont les 513 députés fédéraux et les 81 sénateurs qui élisent le nouveau président pour le reste du mandat. Si Temer venait à être destitué, des élections indirectes auraient donc lieu. Deux propositions d’amendement à la constitution ont été déposées :l’une à la chambre des députés en 2016 pour que les élections directes soient réalisées jusqu’à six mois avant la fin du mandat présidentiel ; l’autre au Sénat en 2017 pour qu’elles le soient jusqu’à un an avant la fin du mandat. Cependant, même si l’une de ces propositions était adoptée avant la destitution de Temer, elle ne serait applicable qu’à partir d’une nouvelle année électorale – soit 2018. Les élections directes restent donc une revendication populaire au Brésil. (NdT). ].

Parmi ces scénarios, plusieurs ne sont pas prévus par la constitution, ou s’appuient sur des dispositions qui sont sujettes à des problèmes d’interprétation. Le politologue affirme : « Il n’y jamais eu une pareille situation, qui est sans l’ombre d’un doute la pire crise politique de l’histoire du Brésil.  » À ce jour, la défense de Temer tente de délégitimer les enregistrements à l’aide d’arguments techniques. Selon Fornazieri, les alliés de Temer au Congrès jouent quant à eux la montre pour négocier une sortie, en cherchant le consensus sur un candidat, ce qui isolerait Temer et l’obligerait à renoncer.

Dans la rue

« Le peuple se lève, il se lève pour dire ciao, Temer, ciao, Temer ciao, ciao, ciao ; c’est le putschiste, sans aucun vote, qui veut voler le travailleur  », c’est une version samba de Bella ciao qui résonne sous la pluie torrentielle de l’avenue Paulista à São Paulo. Le 21 mai a été un dimanche de mobilisations dans tout le pays, pour précipiter la chute de Temer et exiger des élections « directes maintenant[3. En écho au mouvement populaire contre la dictature militaire, « Diretas já  », qui exigeait déjà, en 1983 et 1984, des élections directes et une nouvelle constitution. (NdT).] ».

La journée de protestation massive à Brasilia, le mercredi 24 mai, appelée par les syndicats et des mouvements populaires, ponctuée d’incendies et de tags dans de nombreux ministères, a quant à elle été violemment réprimée par la police. Ce jour-là, Temer promulgue un décret appelant l’armée à « garantir la loi et l’ordre ». Les militaires entourent le palais du gouvernement et occupent les rues de la capitale. Des débats houleux s’en suivent entre parlementaires dans le Congrès, des manifestations spontanées ont lieu dans d’autres villes ; le décret génère une forte opposition. Sous la pression, Temer fait marche arrière en révoquant le décret dans la matinée du jeudi 25 mai. Cependant, le signal a été donné. Face à une telle crise, l’appel aux forces armées est une décision terrible, qui rappelle des moments néfastes de l’histoire du pays, ceux de la dictature militaire (1964-1985), et ne fait qu’augmenter le trouble.

Pour Natalia Szermeta, de la coordination du Mouvement des travailleurs sans abri (MTST), « la situation dans le pays est très tendue, et on ne peut plus délicate. Une “bombe” éclate à chaque instant, et les chances qu’a Temer de rester président s’amenuisent de jour en jour. Cela ouvre une nouvelle brèche dans la politique brésilienne, à mesure que s’intensifient la crise et l’extrême instabilité dans lesquelles le pays est plongé ». C’est pourquoi, explique-t-elle, « ce qui se joue à présent, c’est l’investissement de la rue pour exiger la démission immédiate de Temer. Le Brésil devient une honte pour le monde entier, non seulement à cause des scandales de corruption, mais aussi de la manière dont sont dirigées les affaires politiques, et nous devons absolument trouver une issue démocratique. Aucune solution qui ne respecte pas ce principe ne serait bonne pour le pays, et nous avons donc dès à présent besoin d’élections directes. »

Face à la possibilité d’élections directes – que ce soit par l’amendement de la constitution, ou suivant le calendrier électoral normal qui prévoit de nouvelles élections en 2018[4. À l’issue du mandat actuel commencé par Dilma Roussef en 2014 (NdT). ] –, à Curitiba [Voir encadré « Mondes parallèles »], il est clair qu’aujourd’hui encore les mouvements populaires et les syndicats appuient la candidature de l’ex-président Lula Da Silva. « Nous avons dit à la bourgeoisie que Lula est notre candidat, et nous ne permettrons pas que sa candidature soit invalidée, affirmait João Pedro Stédile, leader du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST). Nous avons besoin de disputer les élections avec Lula, et de débattre d’un nouveau projet de société avec le peuple.  »

Pour Fornazieri, le Brésil « traverse un vide politique, mais aucune perspective économique ou législative ne semble se dessiner : personne ne sait au juste de quoi sera fait le pays ». Dans un tel contexte, où Temer est rejeté par quasi toute la population, «  les mouvements sociaux continuent de n’avoir qu’une faible capacité de mobilisation, ajoute-t-il. C’est le moment pour eux de se renforcer, en posant leurs revendications sur la table avec fermeté, et en étant les protagonistes du processus de négociation pour la sortie de crise ». Cela dit, négociation ne rime pas avec conciliation, souligne le professeur de sciences politiques. « On se doit même de créer une culture de la non-conciliation ! L’expérience même du Parti des travailleurs (PT) a démontré que l’arrangement avec les élites qui ont historiquement dominé le pays n’a porté aucun fruit. C’est aux mouvements sociaux de prendre les choses en main, en négociant leurs revendications en totale autonomie. » Selon le politologue, les secteurs progressistes l’ont déjà compris, et ils n’accepteront plus le « dialogue social », sachant bien à présent qu’on ne peut pas confier ses mots d’ordre et ses revendications à un gouvernement de la conciliation. Même dans un éventuel gouvernement à venir de Lula, « ils lui mettraient une grosse pression pour un vrai programme de gauche ».

Lira Alli, qui chantait plus tôt Bella Ciao au micro, fait partie d’un réseau de groupes de carnaval qui se sont unis contre l’impeachment, autour de cet accord commun : « dans l’immédiat », il faut exiger des « élections directes, parce qu’il est important que nos votes soient respectés ». Mais, dans une perspective plus vaste, elle pense que « les élections directes ne résoudront pas nos problèmes ». Pourquoi ? « Parce que l’un de nos problèmes principaux est que nous avons un système démocratique qui n’est pas démocratique, otage des grandes entreprises et du capital transnational. La démocratie subit une crise profonde, elle est questionnée en tant que forme même dans le monde entier, et nous ne réussirons pas à transformer radicalement ses structures si on garde les yeux rivés sur le Brésil. Ce dont nous avons besoin, c’est de nouvelles formes pour la construire à l’intérieur de nos communautés. »


ENCADRÉ : Lavage Express


Par Jef Klak

L’opération anticorruption menée par le juge Sergio Moro porte ce drôle de nom : « Lava Jato » comme « lavage express » ou « lavage automatique ». Car c’est ainsi que l’affaire a commencé : après le témoignage en 2008 d’Hermes Magnus, à qui on avait proposé de blanchir de l’argent via son entreprise de composants électroniques, la police met en place une surveillance sur une station de lavage auto de la compagnie Petrobras, contrôlée par l’État brésilien. De là, ce géant du pétrole et une dizaine de grandes entreprises de BTP se retrouvent au cœur du plus gros scandale politico-financier de l’histoire du pays. L’enquête révèle une logique classique de cartel, réservant des contrats surfacturées à ses membres en échange de pots-de-vin reversés à la classe dirigeante de centre-gauche. Le PDG de la firme de BTP Odebrecht, par exemple, purge actuellement une peine de 19 ans de prison pour avoir distribué 30 millions de dollars d’enveloppes. Des miettes, quand on sait que c’est en tout plus de 10 milliards d’argent sale qui auraient transités au sein de cette affaire.

À l’époque, le très populaire Lula da Silva (Parti des travailleurs – PT) est à la tête du pays (2003-2011), et il est aujourd’hui accusé d’avoir pris sa part du gâteau, ainsi que d’avoir dissimulé un luxueux appartement au Trésor public. C’est d’ailleurs son chef de cabinet, José Dirceu, qui est suspecté d’être le chef d’orchestre de tout le système de corruption mise en place. Dilma Roussef (PT aussi), ancienne cheffe de cabinet et successeuse de Lula à la présidence, voulant cacher le déficit du pays avant son élection, a quant à elle été destituée en 2016 pour maquillage des comptes publics. Et c’est à présent au tour de Temer, ancien vice-président de Roussef, de tomber. En tout, 47 hommes et femmes d’État sont suspectés – sénateurs, députés, ministres du PT ou de l’opposition.

Des transnationales « françaises » comme Alstom (dont les actionnaires sont l’État français 20 %, Bouygues 8 %, Société générale 4 %) sont aussi sur la sellette. Selon les déclarations de Nestor Cerveró, ex-dirigeant de Petrobas, la société d’industrie lourde basée à Paris aurait versé 10 millions de dollars à Delcídio do Amaral, sénateur et porte-parole du PT au sénat sous Roussef, pour des transactions de turbines. Des accusations pratiquement pas relayées par la presse française, mais retenues par le juge et ministre de la Cour suprême Teori Zavascki. Lequel a depuis bêtement trouvé la mort dans un accident d’avion en janvier 2017. Ce magistrat anticorruption avait fait arrêter Amaral en novembre 2015. Et ce dernier échangea sa sortie de prison un an plus tard contre des aveux en 254 pages, impliquant (entre autres) Lula, Roussef, des ex-ministres, et le président de l’Assemblée Eduardo Cunha qui est accusé de s’être mis 40 millions de dollars dans les poches en banques suisses.


ENCADRÉ : Mondes parallèles


Par Marcelo Aguilar

Les élections de 2018 sont déjà en train de se disputer. Le 10 mai, le juge Sergio Moro, qui a pris les rennes de l’opération Lavo Jato, a convoqué Lula pour une audition à Curitiba, siège de l’opération. L’ex-président, de concert avec les mouvements sociaux qui l’appuient, a fait de ce moment un acte politique. Des milliers de personnes sont venus de plusieurs endroits du pays pour le soutenir, et organiser un meeting devant l’université fédérale de Paraná, où ledit Moro donne cours. Les mouvements accusent le juge de s’acharner pour empêcher Lula de redevenir président. Selon un de ses avocats, Cristiano Martins, « l’opération Lava Jato mène une vraie guerre judiciaire, en manipulant les lois et les procédures pour pourchasser ses ennemis politiques ». Moro a été élevé au rang de « héros national » par les mouvements qui avaient soutenu l’impeachment de Roussef. Et est devenu le super-vilain pour les mouvements populaires. Peut-être peut-on voir le mur qui a séparé les manifestants pro et anti-impeachment pendant sa votation à Brasilia comme la matérialisation de cette profonde polarisation qui traverse le Brésil.

Ce sont des mondes bien distincts. À Curitiba, Antonia explique que « si Lula se présentait cent fois, et que je pouvais vivre aussi longtemps, je voterais cent fois pour lui ». Elle a voyagé trois jours depuis le lointain État de Piauí, dans le nord du pays. « La situation économique là-bas était très difficile. Combien de fois les enfants allaient-ils à l’école le ventre vide ? En arrivant au bahut, pas de cantine. Que faisaient-ils alors ? Ils s’évanouissaient ! On les amenait à l’hôpital, et là, pas de médicaments ! La situation était chaotique. C’était comme ça avant Lula », raconte-t-elle, pour expliquer sa position. Il y a là aussi deux femmes, en train de faire bouillir le riz et les haricots rouges dans la cuisine du campement de soutien à Lula, et qui ne veulent pas être identifiées, de peur des représailles du patron. Elles sont venues du nord de Paraná. « Nous sommes ici pour lutter. Ce que nous voulons, c’est de la terre pour semer  », raconte l’une d’elles. Et sa camarade d’ajouter : « Je ne comprends pas grand-chose à la politique, mais je parviens tout de même à me rendre compte que ce gouvernement, sur une échelle de zéro à dix, c’est zéro. C’est un gouvernement pour les riches. Et comme le dit la chanson, le pauvre est chaque jour plus pauvre. » Et c’est cette femme, peut-être, qui nous donne une des clés pour saisir la faiblesse du gouvernement Temer : « La majorité de la population est pauvre, et c’est clair qu’on ne va pas accepter qu’il ne serve que les intérêts des riches, en nous laissant sur le carreau. Du coup, il va l’avoir mauvaise. Quand Dilma est tombée, il y en avait beaucoup dans la rue à penser que ça allait s’améliorer, et aujourd’hui, le peuple qui a soutenu ce président se rend compte du contraire. Le sort s’est retourné contre le sorcier.  »

À quelques kilomètres de là, on trouve les « pro-Moro », qui se sont autoproclamés « République de Curitiba », là où « les lois sont respectées ». Ici, on vend des T-shirts à l’effigie du juge Sergio Moro, et l’on crie que « Le Glorieux » va réussir à envoyer Lula en prison avant 2018. Elizeth, une couronne de plastique dorée sur la tête et le passeport de sa « République » à la main, explique qu’elle cherche à « restaurer la citoyenneté des Brésiliens ». Pour autant, elle tient une position assez modérée dans le spectre des pro-Moro. « La question n’est pas de changer de président. Notre système continuerait de la même manière, financé avec le même argent. Ce qu’il faut faire, c’est changer de système, grâce à la justice et à la loi qui s’applique à tous. Le Brésil est un vieux pays qu’il faut transformer. » En ce sens, elle prône une «  révolution culturelle » pour redonner vie au passé et construire une « démocratie partout », c’est-à-dire « dans les moyens de communication, dans l’éducation, la loi et la politique ».

Lors de la même manifestation, qui n’a pas réuni plus de cinquante personnes, il y a en effet d’autres oiseaux, comme Euro, retraité de la Force aérienne brésilienne, qui appelle à une intervention militaire pour sauver le pays, bien plus efficace que des élections : « Le peuple est déjà en train de se préparer pour le communisme, à cause des conspirations de gauchistes, qui tirent les ficelles dans tous les partis et cherchent à détruire l’État. » Pour lui, il serait bon « de laisser les gens avoir des armes, parce qu’un bandit ne va pas rentrer chez moi s’il sait que je peux lui tirer une balle entre les deux yeux ». Mauricio, fier d’avoir servi l’armée pendant la dictature militaire, rejoint la conversation pour ajouter son grain de sel : « La seule institution qui a toujours su former ses membres dans le respect de la morale et du patriotisme, c’est l’armée, et je peux te dire que s’il y avait une intervention militaire, ça remettrait le pays dans le droit chemin. » Euro dit qu’il les aurait tous tués. Pour ne pas faire de jaloux.

Notes

1 Ce texte a été publié le 25 mai 2017 sur le site de Saltamos (NdT).