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Lettre à mon voisin qui a fait la guerre coloniale

Lettre à mon voisin qui a fait la guerre coloniale
Écho actualisé des déserteurs portugais

Traduction de Filipa Freitas

Le 25 avril 1974, une partie de l’armée portugaise met fin à près de 50 ans d’un régime autoritaire d’idéologie fasciste. Depuis 1961, le régime est par ailleurs embourbé dans une guerre contre des mouvements indépendantistes dans ses trois colonies africaines, la Guinée-Bissau, l’Angola et le Mozambique. Aujourd’hui encore, cet horrible conflit colonial demeure un tabou dans nombre de familles, et en avril 2016, la publication d’un modeste recueil de témoignages de déserteurs portugais a provoqué un véritable tollé au Portugal.

Dans Lettre à mon voisin qui a fait la guerre coloniale, parue originellement en janvier 2017 dans Mapa, journal d’information critique portugais, Jorge Valadas1 Auteur de La mémoire et le feu. Portugal : l’envers du décor de l’Euroland (L’Insomniaque, 2011), Jorge Valadas a déserté l’armée coloniale portugaise avant de se réfugier … Continue reading parcourt les tréfonds d’un mal constitutif de l’histoire portugaise et européenne. Il revient sur un mouvement de jeunes refusant le patriotisme triomphant, en écho avec nos temps de repli identitaire.

Cher Monsieur,

Nous sommes de la même génération et nous nous croisons tous les jours, sans pour autant échanger plus que quelques mots. Bonjour, Bonsoir, des commentaires sur la pluie et le beau temps, parfois de rares allusions à une histoire qui sombre lentement dans l’oubli. Enfin, pas tout à fait. Car quelque chose, dans notre passé commun, semblait enveloppé d’un brouillard inconfortable.

Des évènements récents ont provoqué chez vous un certain mal-être et un net changement de comportement vis-à-vis de ma personne. Une certaine distance semble s’être installée. Tout a commencé avec la publication d’un livre à diffusion plutôt marginale, Exils, témoignages d’exilés et de déserteurs portugais en Europe (1961-1974)[2. Exílios, Testemunhos de exilados e desertores portugueses na Europa (1961-1974), AEP61-74, Rua Ilha de S. Jorge, nº 140-3°Dt. – Quinta da Bela Vista Sassoeiros, 2775-595 Carcavelos (Portugal). Livre qui publie des témoignages et des vécus d’exilés et de réfractaires, pour la plupart des ex-membres d’organisations marxistes-léninistes maoïstes.], dont vous n’aviez sans doute pas eu connaissance. Jusqu’à ce jour où, dans l’ascenseur, vos yeux se sont posés avec étonnement sur la couverture de l’exemplaire que je lisais. À ce moment précis, j’ai saisi le problème – et le brouillard qui enveloppait notre passé commun s’est dissipé.

Je parle, bien sûr, des années allant de 1961 à 1974, celles de la guerre coloniale. Longue période au cours de laquelle nous dûmes, les uns et les autres, prendre des positions qui laissèrent des marques profondes dans nos vies. De certaines allusions rapides, j’avais déduit que vous aviez accompli votre service militaire, et fait la guerre en Afrique. De votre côté, je ne doute pas que vous ayez compris que je fus de ceux qui firent le choix de l’exil pour ne pas la faire, de ceux qui furent réfractaires ou désertèrent.

Nous aurions pu en rester là, dans le silence et une distance courtoise, naviguant dans le brouillard. Mais l’affaire a pris une autre tournure lorsque les médias portugais se sont saisis de la question. C’est ainsi qu’un beau jour de printemps, cher ami – pardonnez-moi, mais je tiens à cette expression cordiale pour garder l’esprit de tolérance dans nos échanges –, vous êtes tombé sur la première page du journal Público[3. Quotidien de référence au Portugal.], affichée dans un kiosque, montrant la photo de Fernando Cardoso – un des éditeurs du livre en question – affirmant à la journaliste Catarina Gomes d’un air tranquille : « J’ai été déserteur. Et je l’affirme avec plaisir.  » J’ai senti que ce gros titre n’est pas passé et vous a déstabilisé. J’imagine votre réaction : « Il ne manquait plus que ça, qu’on donne la parole à ces gens-là !  » Tout comme j’imagine que le tollé provoqué par l’article en question, les réactions indignées dans la rubrique du courrier des lecteurs, ont calmé momentanément votre irritation : traîtres à la patrie, lâches, fils à papa, et ainsi de suite… Peu de temps après, une université quelconque a même eu le culot d’organiser un colloque[4. Université Nova de Lisboa, 27 octobre 2016. ] sur la question : « Bon sang, la désertion est devenue une question scientifique !?  » Et puis les médias qui recommencent à parler de cette histoire qui vous dérange, au point d’aggraver vos problèmes gastriques et de faire revenir vos cauchemars, assoupis depuis quelques années.

Image extraite du film Cartas de guerra de Ivo M. Ferreira / Crédit photo O som e a furia.

J’ai donc pensé que le moment était venu pour aborder plus directement avec vous cette question délicate qui insidieusement nous sépare.

Comme beaucoup de Portugais, je suppose que vous êtes persuadé que la participation à la guerre dans l’Outre-mer – je sais que le mot colonial est suspect de contenu subversif, par les horreurs qu’il révèle – était l’attitude indiscutable pour défendre cette identité abstrait, celle de la « patrie » avec laquelle on grandit et qui donne sens à la vie tranquille de tout bon père de famille. Mais je soupçonne aussi que des doutes vous tourmentent mon cher ami ; vous que je tiens pour quelqu’un de sensible. D’autant que le vacarme qui gagne le courrier des lecteurs, une guéguerre de médiocrités sans queue ni tête, montre bien que quelque chose est loin d’être réglé.

Ce trouble, je le comprends.

On a construit des monuments aux héros de la guerre, dans l’Outre-mer bien sûr ; un nouveau vernis consensuel a été appliqué au discours sur la guerre et sur la période coloniale – qui, en y réfléchissant bien, correspond à plus de la moitié de l’histoire du pays – ; des luxueux albums photos ont été édités montrant de glorieux soldats pataugeant dans la luxuriante végétation africaine. Bref, on pensait que l’affaire était close, rangée dans les étagères de l’Histoire, avec majuscule. À la bonne façon portugaise, on oubliait lentement, doucement, harmonieusement ce qui devait être oublié. Et non ! Voici que le thème de la guerre est de retour pour empoisonner votre vie de retraité !

Sans vouloir paraître présomptueux, je me permets d’avancer une réponse à vos questionnements. En vérité, on parle peu ou pas de la guerre, de la vraie guerre, celle qui a été vécue et subie par des dizaines de milliers d’êtres humains. Le thème est même à proscrire, surtout lors des repas de famille ou en présence des enfants. Peut-être, parce qu’après tout, la guerre que mon ami a fait avec beaucoup d’autres, ne fut jamais si populaire que cela. Et qu’elle fut terrible, comme toutes les guerres. Avez-vous remarqué que, même parmi ceux qui crachent leur haine des déserteurs et réfractaires, il y a toujours quelqu’un qui a connu quelqu’un qui n’a pas fait la guerre, qui l’a fui, qui l’a déserté ? Et avez-vous remarqué que les patriotes hystériques sont tous des hommes ? Comme s’il s’agissait d’une question d’hommes, comme si les femmes de ce pays n’avaient pas vécu ces treize années de guerre et vu partir leurs fils, amants, maris, pères et frères, pour revenir dans des boîtes en bois ou le cerveau retourné et le sommeil ravagé. Finalement, si le sujet refait surface une fois de plus, c’est précisément à cause de sa dimension, vaste et traumatique, qu’on a cherché, encore et toujours, à dissimuler. Nous le savons tous, sans que personne n’ose le dire haut et fort : les forces armées se sont fabriquées une virginité par le biais du coup militaire du 25 avril 1974, étape essentielle dans le processus de cette dissimulation.

Tout récemment, deux jeunes chercheurs de l’université de Coimbra, Miguel Cardina et Suzana Martins, finirent non sans mal par accéder à quelques archives des institutions militaires et présentèrent un tableau plus clair de l’époque. Entre 1961 et 1973, il y aurait eu, rien que dans l’armée, plus de 8 000 déserteurs et environ 2 % des jeunes appelés à ne pas se présenter à l’incorporation des troupes. Plus significatif encore, le pourcentage de ceux qui n’ont même pas répondu à l’appel fut énorme, atteignant, dans les années 1970, près de 20 %. Les institutions militaires considèrent que près de 200 000 jeunes auraient ainsi abandonné le pays pour ne pas faire leur service militaire. Et comme les calculs de ces institutions qui pratiquent le camouflage des faits ne sont pas très fiables, on peut en conclure que les vrais chiffres sont bien supérieurs.

Groupe de jeunes déserteurs qui traversent clandestinement la frontière avec l’Espagne, Serra do Gerês, 23 août 1970, et qui font un bras d’honneur à la guerre. Photo de Fernando Cardeira.

Je devine déjà les arguments de mon cher ami : de nombreux jeunes auraient fui le pays pour des raisons plus économiques que politiques. Je ne suis pas d’accord avec la séparation faite entre ces deux catégories. Elle sent la politique politicienne. Émigrer pour pouvoir se nourrir et préférer l’émigration à la « guerre pour la patrie » ne seraient pas des attitudes politiques ? L’attitude politique se réduirait-elle à l’identification à une idéologie ou à l’appartenance à une organisation ? Allons donc ! Partir dans ces circonstances signifiait clairement que les gens se fichaient de la valeur patriotique « sacrée » qui ne nourrissait personne et en agaçait plus d’un. Pour conclure, l’ampleur du phénomène était telle que l’on peut parler d’un mouvement spontané, informel, qui n’a été, certes, ni organisé ni théorisé, mais qui constitua une réelle opposition à la guerre et à un régime associé à l’état calamiteux de la société.

L’étude de Miguel Cardina et de Suzana Martins est éclairante également par ce qu’elle révèle des conséquences de ce mouvement sur deux évènements remarquables de l’histoire récente de la société portugaise : d’une part, le coup militaire du 25 avril et la révolte sociale qui suivit ; d’autre part, la décolonisation à pas de course, imposée par les événements. Quoi qu’il en soit, les chiffres mentionnés traduisent clairement une crise profonde de l’institution militaire, déstabilisée et désorganisée par ce refus de combattre, et progressivement incapable d’assumer ses fonctions guerrières. La rupture d’une partie intermédiaire de la hiérarchie militaire avec le régime, la formation du Mouvement des forces armées (MFA) qui conduisit la révolte militaire du 25 avril 1974, furent des conséquences directes de cet état de choses, de l’enlisement de la guerre et du refus massif de celle-ci. Rupture qui a permis par la suite – aspect déjà mentionné ci-dessus – de restaurer, « blanchir » si je peux me le permettre, l’image d’une institution militaire qui fut intimement liée au vieux système colonial et au régime fasciste.

En réalité, ceux qui fuyaient la guerre n’étaient pas les seuls à poser problème aux militaires. Nous savons, et ce n’est pas vous, cher ami qui allez me contredire, que beaucoup de ceux qui partaient à la guerre avaient perdu – ou allaient rapidement perdre au cours de cette aventure forcée – le respect envers la haute et moyenne hiérarchie qui les envoyaient dans la jungle, pour tuer ou mourir. Soyons sérieux : l’objectif était de revenir vivant, entier autant que possible. Avez-vous lu les Lettres de la guerre (Cartas da guerra) d’Antonio Lobo Antunes qui viennent d’être adaptées au cinéma par Ivo M. Ferreira[5. https://vimeo.com/173882446. Le film prend pour trame les lettres que l’écrivain António Lobo Antunes, médecin militaire en Angola en 1971, avait adressées à son épouse durant le conflit. ] ? L’écrivain relate l’esprit qui régnait dans l’armée coloniale : loin du patriotisme ou de la défense de l’Empire, mais plutôt celui de l’obsession de la survie. Nous le savons, dès le lendemain du 25 avril 1974, plus personne ne combattit, et dans les postes les plus reculés de la brousse, on déposa les armes et on se mobilisa pour imposer le retour à la maison au grand désespoir de certains gradés et des fonctionnaires de la police politique, qui doublaient souvent la hiérarchie militaire dans le commandement des opérations ! Ceci met en lumière le mensonge dérisoire de tout ce branle-bas patriotique qui submerge aujourd’hui le courrier des lecteurs des journaux, chaque fois que l’on aborde de nouveau la question des déserteurs et plus généralement de l’opposition à la guerre.

Un autre aspect souligné par nos chercheurs est moins connu et rarement traité. Il s’agit des conséquences du refus de la guerre sur la structure militaire, sur le nécessaire enrôlement de nombreux Africains afin de compenser le manque de chair à canon « blanche ». Cette africanisation de l’armée coloniale portugaise créa un nouveau flux de désertions sur les trois fronts de combat. Paradoxalement, elle finit par renforcer les guérillas des organisations nationalistes qui récupérèrent bon nombre de soldats africains déserteurs. Il semble normal que ce fait soit peu connu, puisque les rares débats sur la guerre continuent d’être marqués par le sceau du racisme colonial. Quand on parle de 8 831 morts et de 20 000 blessés, on se contente de comptabiliser les soldats blancs ! Le nombre d’Africains morts, blessés et disparus, reste inconnu. Tout comme celui des déserteurs africains. Cette partie de l’humanité n’entrait pas dans les statistiques de l’État colonial salazariste. Tout comme cela continue à ne pas intéresser les interprétations fabriquées par l’État « démocratique » post-salazariste.

Voici, cher ami, où je voulais en arriver. Ce mouvement de refus de la guerre fut un événement important et exceptionnel. Sans égal dans le cadre des sociétés contemporaines occidentales. Au Portugal, il a pesé de façon déterminante dans la chute du régime fasciste, a renforcé les mouvements anticolonialistes, a rendu inévitable et irréversible la fin du tardif système colonial portugais, soutenu à bout de bras par des puissances aux intérêts divers comme la France et l’Afrique du Sud.

Embarquement de troupes pour la guerre coloniale, Lisbonne, 1971.

Si vous n’êtes pas encore fatigué par ma logorrhée, j’aimerais revenir aux arguments mis en avant contre ceux qui s’opposèrent à la guerre. En commençant par le cliché des « traîtres à la patrie ». Vous comprendrez, cher ami, que l’expression n’a de sens que pour ceux qui croient en l’existence de cette prétendue patrie. Il s’agit d’un concept fabriqué par les maîtres, destiné à persuader ceux qui ne maîtrisent rien du devoir qu’ils ont de défendre les intérêts des premiers… Si de nos jours, l’amour de la « patrie » semble réduit à la passion du football, hier, le concept fut irrémédiablement rejeté par la grande majorité de ceux qui refusèrent la guerre, tellement il était indissociable des incantations du régime fasciste qui s’en servait pour légitimer ses activités et négoces. C’est pourquoi l’insulte ne fonctionne pas, et se révèle vide de sens. Refuser la guerre n’impliquait pas de trahir quelqu’un ou quelque chose, c’était le rejet du régime et du système colonial qui était en question.

Il y a également beaucoup à dire sur le mot « lâche » qu’on colle à ceux qui auraient manqué de « courage ». Le « courage » dont il est ici question n’est autre chose que la peur ressentie par celui qui est mis de force dans une situation qu’il ne choisit pas. Cher ami, vous le savez bien pour l’avoir directement vécu, beaucoup de ceux qui acceptaient de partir le faisaient avec la peur au ventre d’une situation qui leur était imposée. Et c’était cette soumission à la peur que les chefs nommèrent « courage ». Ceux qui refusaient cette peur devaient en assumer les conséquences, une situation d’éloignement, d’exil, avec les difficultés matérielles, culturelles, spirituelles qui en résultaient, et qui généraient d’autres peurs – ou d’autres courages si vous préférez…

Seuls les ignobles personnages qui soutenaient le salazarisme et ceux qui avaient la tête en bouillie acceptèrent de faire la guerre de façon volontaire. Il faut bien le reconnaître, ils ont existé. Vous l’avez peut-être constaté d’expérience, on a toujours trouvé des braves gens prêts à torturer, massacrer au nom de la civilisation chrétienne occidentale, ou même au nom de rien, juste par absence d’humanité. Ils sont parmi nous, encore et toujours, ils se reproduisent comme des cafards à l’intérieur du système de soumission et d’aliénation dans lequel nous vivons. Hier comme aujourd’hui, la vraie ligne de séparation se situait donc entre ceux qui soutenaient le régime de domination, et les autres. Dans le cas portugais, la guerre coloniale fut un aspect extrême du régime fasciste. Pourtant, nous savons tous que parmi ceux qui ne le soutenaient pas, beaucoup se résignèrent, pour des raisons diverses, relationnelles, morales, matérielles, à faire la guerre. Il n’y a rien à redire, et on peut les comprendre sans pour autant les justifier.

Enfin, que dire de l’affirmation selon laquelle seuls les fils à papa et les riches refusèrent de faire la guerre ? Mais où va-t-on chercher de telles idioties ? Il est évident que la grande majorité des fils des riches ne font pas la guerre ! Comme je l’ai dit, c’est pour cette raison-même que fut créé le concept de « patrie », qui permet de faire mourir des pauvres diables pour la défense d’intérêts qui ne sont point les leurs. La formule d’Anatole France sur la boucherie de la Première Guerre mondiale est limpide : « On croit mourir pour la patrie et on meurt pour des industriels !  » La logique à ce jour n’a pas changé et ne changera pas, elle est intrinsèque au fonctionnement du système. Les quelques grandes familles capitalistes propriétaires du petit pays, hier comme aujourd’hui, n’y trouveront rien à redire. Passons… En réalité, la plupart des déserteurs, réfractaires et évadés du service militaire provenaient des classes moyennes et inférieures de la société, étaient des travailleurs ou des employés. Aveuglés par l’exemple d’une poignée de « fils à papa » passés par l’exil, qui eurent ensuite le mauvais goût d’échanger l’éthique et le respect de soi pour le métier de la politique, les patriotes de service prennent l’arbre pour la forêt et se déchaînent à tout va.

Si vous me le permettez, cher ami, je vais vous parler de ma modeste expérience personnelle. J’étais un jeune issu de la classe moyenne. Ayant des parents petits fonctionnaires, dépourvu de moyens pour mener des études universitaires, je m’engageai dans une école militaire, celle de la marine pour être plus précis. À peine sorti de l’adolescence, j’aimais l’océan, la liberté des grands espaces, et je me suis trouvé emprisonné dans une institution oppressive et qui me menait inéluctablement à la guerre. J’ai corrigé l’erreur en désertant quelques années plus tard. Ce que j’ai pu observer moi-même dans cette école fut que, sauf exception, les individus les plus patriotiques et soumis à l’ordre du régime étaient justement les garçons issus des familles de la vieille bourgeoisie et proches des intérêts des seigneurs de l’économie. Ce qui ne veut pas dire qu’ils étaient prêts à mourir pour leur patrie ; ils étaient en revanche bel et bien décidés à faire mourir les autres. Et puisque je parle de mon passé, voici un autre exemple de l’hypocrisie du discours patriotique sur l’héroïsme : les jeunes officiers sortis de l’école avec les plus mauvaises notes étaient justement ceux qu’on plaçait dans le corps des marines, directement impliqué dans les fronts de combat. Il était clair que ce n’était pas un honneur d’affronter le danger, mais une punition.

Finalement, à l’exception d’une poignée de psychopathes séduits par les bienfaits du régime du béat Salazar, j’ai l’intuition que la majorité de ceux qui ont fait la guerre doivent se demander encore aujourd’hui, au fond d’eux-mêmes : à quoi bon ? Étant difficile de vivre avec cette question, surgissent a posteriori des justifications et des frustrations. Évidemment, toute mention à ceux qui ne l’ont pas faite envoie un message désagréable, ouvre une plaie, fonctionne tel un miroir. Pourquoi ne pas reconnaître que ce temps de vie a été perdu, ne pas admettre le tourment de l’avoir accepté ? Pourquoi s’aligner sur les discours de ceux qui ont été les responsables de cette perte de temps et de vie ? Et pourquoi tant de hargne et de violence à l’encontre de ceux qui ont rejeté la guerre et le régime ?

« Fonce sur lui Manu !… On est tous avec toi ! ». Cadernos Teatro Operário, août 1973.

Encore un dernier souvenir personnel qui m’est cher. Je suis revenu au Portugal le 3 mai 1974, après le coup d’État militaire contre le régime. Le Sud-Express s’arrêta à la frontière de Vilar Formoso, et des soldats entrèrent dans le wagon pour nous souhaiter la bienvenue et nous informer que la police politique, la PIDE, s’était héroïquement fondue dans le paysage. L’un d’entre eux me demanda pourquoi j’étais en France. « J’ai déserté la guerre coloniale ! », ai-je répondu. Avec un regard franc de fraternité et un sourire complice, il me lança : « Vous avez bien fait !  » Je ne sais pas où se trouve cet homme aujourd’hui, mais je suis sûr qu’il ne fait pas partie de ceux qui passent leur temps libre à écrire au courrier des lecteurs pour pester contre les déserteurs.

Cher ami, vous aurez peut-être compris que je ne prétends pas ériger le choix que nous avons fait au rang de posture morale arrogante de ceux qui ont eu raison. Il ne s’agit pas de construire un monument à ceux qui ont refusé la guerre, ni de créer une association de déserteurs et réfractaires s’inspirant du modèle des associations des anciens combattants. En effet, si ces attitudes eurent un sens au moment où elles furent adoptées, elles ne garantissaient malheureusement pas les comportements futurs de ceux qui les ont assumées (ce qui me désole, car ces choix ont été si forts qu’ils devraient marquer une vie pour toujours). Déserteur un jour, déserteur de cette société pour toujours. Mais la vie suit son cours, et nous sommes souvent peu vigilants vis-à-vis des forces qui régissent le monde dans lequel nous vivons. Revendiquer aujourd’hui notre attitude passée n’a de sens que si nous réaffirmons notre opposition au système dans lequel nous vivons, et qui a changé de forme pour en réalité rester le même.

Cette lettre nous permettra peut-être d’envisager la suite de notre cohabitation de façon plus sereine. Car finalement, il s’agit d’un passé commun que nous partageons, et à y regarder de plus près, nos choix ne sont peut-être pas si opposés qu’ils le paraissent. Nous avons tous deux été victimes d’une même situation qui nous échappait et dont nous n’étions pas responsables. Si je comprends votre décision de ne pas refuser la guerre, pourquoi ne comprendriez-vous pas mon refus d’y aller ? Ce serait une bonne occasion de rassembler nos forces et de demander aux responsables de rendre des comptes sur cette immense tragédie historique qui a marqué au fer rouge des millions de Portugais et d’Africains.

Avant de finir, je souhaiterais vous prévenir, cher ami, que le pire reste à venir. Si l’eau du robinet continue à couler, elle prendra de plus en plus la couleur du sang. Car après la question récurrente des réfractaires et déserteurs, une autre sortira du brouillard. Je fais référence aux horreurs commises pendant la guerre, aux massacres, assassinats, barbaries diverses, enfin, à tout ce qui peuple encore aujourd’hui les nuits cauchemardesques de nombreux hommes qui l’ont vécu. La récente publication du livre de Mustafah Dhada sur le massacre de Wiriamu par l’armée portugaise, au Mozambique, en décembre 1972[6. Mustafah Dhada, O Massacre Português de Wiriamu, Tinta da China, 2016. L’auteur, un universitaire américain d’origine mozambicaine, fit une minutieuse enquête sur les massacres d’extermination réalisés par les commandos de l’armée portugaise dans la région du barrage de Cabora Bassa (Province de Tête), fin 1972. Jusqu’à aujourd’hui le gouvernement portugais est resté muet sur cette affaire.], annonce ce qui vient. Encore un chapitre de cette histoire verrouillé dans le coffre de l’oubli. Cette fois-ci, la force qui a la clé est autrement plus puissante que les folkloriques associations d’anciens combattants – c’est l’institution militaire elle-même.

Veuillez agréer, cher voisin, mes sincères salutations antimilitaristes.

Jorge Valadas

Notes

1 Auteur de La mémoire et le feu. Portugal : l’envers du décor de l’Euroland (L’Insomniaque, 2011), Jorge Valadas a déserté l’armée coloniale portugaise avant de se réfugier à Paris où il vit depuis 1967.

Une brèche dans les vitrines de la tolérance zéro
Reportage à New-York dans la campagne contre le « Stop and Frisk  »

Photos d’Alexis Berg

En novembre 2013, Bill de Blasio est élu maire de New York avec un programme axé sur la lutte contre l’arbitraire de la police. Une chose plutôt rare, en ces temps sécuritaires, et un comble, dans la capitale de la « tolérance zéro », politique ultra-répressive qui fait florès depuis les années 1980. C’est que, des coins de rues aux tribunaux, une riposte militante s’est organisée contre le « stop and frisk  », ces arrestations et fouilles subies en permanence par les New-Yorkais des quartiers pauvres.

Cet article est issu du no8 de la revue Z, « Vénissieux, la rouge et la révolte » (2014), toujours disponible en librairie.

« I DO NOT CONSENT TO THIS ILLEGAL SEARCH ! » « Je ne consens pas à cette fouille illégale !  » Ils sont une douzaine à crier dans un petit parc du Bronx cet après-midi, bien qu’aucun policier ne s’en prenne à eux. «  Plus fort ! Tout le quartier doit nous entendre !  » Les forces de l’ordre restent en contrebas, discutant tranquillement à côté de leurs voitures bleu et blanc. Il s’agit d’un atelier d’entraînement organisé le mardi 22 octobre 2013 à l’occasion de la 18e journée nationale contre les violences policières1 « National Day of Protest to Stop Police Brutality, Repression, and the Criminalization of a Generation », organisé par la October 22 Coalition. Avec une ample veste rouge tombant jusqu’aux genoux et une large casquette de base-ball vissée sur la tête, Majesty, New-Yorkais noir d’une trentaine d’années, affiche un style hip-hop qui claque. Au sein de l’organisation People’s Justice, il est chargé d’organiser ces ateliers qui permettent de connaître ses droits, bien utiles en cas de contrôle qui dérape. Ils sont aussi une expérience corporelle : oser crier dans la rue, où la police vise justement à discipliner les corps, n’est pas un acte anodin. Par l’occasion qu’ils offrent de discuter publiquement du problème des contrôles, les ateliers sont aussi un outil pour convaincre la population d’affirmer haut et fort que la police aujourd’hui est plus dangereuse que rassurante – même pour ceux qui n’ont « rien à se reprocher ».

La théorie de la vitre brisée

La police de New-York est réputée dans le monde entier pour son application exemplaire de la théorie de la vitre brisée. Cette doctrine postule que les actes de délinquance mineure préparent le terrain pour la grande délinquance et la criminalité : « Qui vole un œuf, vole un bœuf ». Pièce d’un puzzle idéologique qui prétend embrasser l’ensemble de la vie sociale, elle est née sous l’impulsion des premiers groupes de réflexion néolibéraux, au début des années 1980[2. Serge Halimi, Le grand bond en arrière. Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde, 2004, Fayard (épuisé puis réédité aux éditions Agone en 2012). Pour le rôle des différents acteurs dans la diffusion du versant sécuritaire de cette idéologie, voir Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, 1999, Raisons d’Agir, p. 14 et suivantes]. En réprimant très sévèrement les petites dégradations ou le vol à l’étalage, on cherche donc à assécher la source des meurtres. L’entretien des rues et l’aménagement urbain sont pensés pour empêcher les délits, et la « tolérance zéro » devient la ligne de conduite de forces de l’ordre qui se doivent d’incarner le service public moderne. Un service public dont l’activité est façonnée par une batterie d’indicateurs statistiques sensés en « évaluer l’efficacité ».

Aux États-Unis, une grande partie des politiques publiques se décide à l’échelle des villes, ce qui a permis à Rudolph Giulani, élu maire de New-York City en 1994, puis à Michael Bloomberg, qui lui succède en 2002, de mettre en place la tolérance zéro. Au programme : augmentation des effectifs policiers pour arriver à quelques 40 000 agents au sein du New-York Police Department[4. Soit 1 agent pour 200 habitants, tandis que des villes comme Marseille ou Lyon ont 1 agent municipal pour 1 500 à 2 500 habitants, le maintien de l’ordre étant principalement assuré par la police nationale.] (NYPD), mise en place d’un lourd dispositif statistique informatisé (COMPSTAT)[5. Sur l’application d’un système similaire dans la ville de Baltimore, voir la série télévisée The Wire.], multiplication des contrôles préventifs et incarcération massive des délinquants. Les prisons se remplissant à vitesse grand V, il a fallu construire des établissements pénitentiaires dans tout l’État de New-York[6. Steven Donziger, « Fear, Politics, and the Prison-industrial Complex », The Real War on Crime, Basic Books, 1996, p. 63-98, cité par Loïc Wacquant, op. cit., p. 13.].

L’arbitraire sous le masque
du bon sens

La doctrine de la tolérance zéro affiche la simplicité d’un raisonnement frappé du coin du bon sens. Qui voudrait que sa rue soit pleine de vitres brisées ? Qui ne veut pas vivre dans un cadre agréable ? Ces questions sont habilement décrochées du contexte social dans lequel elles prennent sens : où ai-je les moyens d’habiter ? Pourquoi dois-je aller chaque jour travailler dans les quartiers riches ? Quel pouvoir puis-je avoir sur mon quartier ? Qu’est-ce que je peux faire avec les autres gens qui vivent là ?

Cette « sécurité » vendue comme une valeur à défendre quelle que soit la société qui va avec est un cheval de Troie qui va légitimer l’arbitraire policier au sein de la démocratie représentative. Un processus dont Gilles Sainati et Ulrich Schalchli, membres du Syndicat général de la magistrature, décrivent l’impulsion par la rationalisation de l’activité policière : « L’État de droit nouvelle mode […] est devenu un ensemble de processus rythmés sur le tempo de l’urgence, du “temps réel”, disent les bureaucrates, auquel s’ajoute une organisation calquée sur les réseaux informatiques et dont les résultats s’expriment en tableaux de bord. On parlera du “flux d’évacuation des affaires civiles et pénales” pour signifier que la machine à punir tourne bien[3. Gilles Sainati et Ulrich Schalchli, La décadence sécuritaire, La Fabrique, 2007, p. 100-101]. »

La protection de chacun contre l’arbitraire du pouvoir n’entre pas dans le cadre de ces procédures automatisées de production de l’ordre, dont la légitimité n’est jamais questionnée. C’est la peur de la sanction, que chacun doit ressentir, qui se présente comme le seul fondement permettant la production d’un ordre public. Alors que l’existence du désordre pourrait être vue comme le signe d’une démocratie toujours inachevée où nombreux sont ceux qui ne trouvent pas leur compte, il est considéré comme un kyste à éliminer à tout prix.

Le principe de proportionnalité des peines, qui affirme que le vol d’un œuf appelle une sanction différente que le vol d’un bœuf, devient alors un archaïsme gênant pour la production de l’ordre. Au contraire, les peines préventives tendent à devenir la règle. Il ne s’agit plus de sanctionner des actes déjà commis, mais de punir le voleur d’œuf au nom du bœuf qu’il risque de dérober le lendemain. Cette logique de sanction préventive à l’œuvre dans la tolérance zéro new-yorkaise se retrouvera par la suite dans l’antiterrorisme, des deux côtés de l’Atlantique…

De la critique des crimes policiers
à celle du harcèlement quotidien

La tolérance zéro est un mot d’ordre qui fait des victimes, et c’est par là qu’est d’abord arrivée la contestation. En 1999, suite à l’assassinat d’Amadou Diallo par la police new-yorkaise, une campagne d’envergure aboutit à la poursuite des agents responsables et au remplacement du chef de la police[7. Loïc Wacquant, op. cit. p. 28-31.]. Près de quinze ans plus tard, la police continue toutefois de tuer. Le 22 octobre 2013, une exposition se tient autour de la fontaine centrale du parc où se déroule l’atelier de résistance aux contrôles de police. Sur de grands panneaux, une quarantaine de portraits peints en noir et blanc, assortis de noms et de dates : des victimes récentes dont la mémoire est honorée ce jour-là. Plus tard dans l’après-midi, une dame noire d’une cinquantaine d’années en impose lorsqu’elle se met à chanter en hommage aux victimes, entre les deux hauts-parleurs installés pour l’occasion de part et d’autre de la mini-scène plantée au milieu du parc. Elle-même « famille de victime », elle enjoint la centaine de personnes présentes à continuer le combat pour la vérité et la justice. La prochaine étape de ce combat est toute proche : brandissant les panneaux de l’exposition, la petite foule s’engage sur les trottoirs des rues du Bronx, direction le commissariat du coin. Très dynamique, le cortège enchaîne les slogans. « No Justice No Peace, Fuck the Police » (« Pas de justice pas de paix, nique la police ») est aussi bien repris par les parents de victimes que par des militants arborant les casquettes rouges de leur organisation politique. Moins familier pour des oreilles francophones, on entend aussi « Stop the Stop and Frisk ! » Cible emblématique des critiques de la tolérance zéro, la pratique du « Stop, question, and frisk » – « arrestation, interrogatoire et fouille » – symbolise la lutte du NYPD contre la petite délinquance.

La critique du stop and frisk a opéré un tournant dans le discours sur la police : le mouvement d’opposition n’est pas parti de cas exceptionnellement violents, mais des centaines de milliers de contrôles qui font le rapport quotidien de la population à la police. « La ville est bien plus sûre qu’avant, c’est un fait. À Wall Street les gens sont très contents des progrès de la sécurité », concède Shaun Lin, chargé de la défense des droits civiques au sein de l’association Picture the Homeless. « Et c’est vrai que les touristes ont accès à des endroits de la ville où ils n’allaient pas avant. Mais cinq millions de personnes ont été contrôlées depuis que Michael Bloomberg est maire[8. Chiffre confirmé par l’administration new-yorkaise pour la période de 2002 à 2013, publié par la New York Civil Liberties Union. <http://www.nyclu.org/content/stop-and-frisk-data>]. Ça fait beaucoup de gens humiliés !  » Quelques jours de prison pour celui qui saute les tourniquets du métro, des contrôles à répétition pour les jeunes noirs et latinos, et le sentiment d’être en permanence à la merci de l’humiliation policière pour le reste des habitants des quartiers populaires.

Devant le commissariat, la manifestation s’arrête un moment pour dénoncer les violences régulièrement perpétrées sur la population du quartier. Au moment de partir, Majesty, l’animateur de l’atelier, s’emballe et interpelle directement les policiers postés devant le bâtiment : « Je ne dis pas que vous êtes tous des ordures, mais il se passe des choses terribles dans ce commissariat ! Vous n’avez pas à cautionner ça ! Vous devez parler, vous désolidariser ! C’est possible ! Soyez un peu dignes ! »

Un petit concert au milieu d’un carrefour animé du Bronx met fin à la journée de contestation. Parmi les nombreux passants qui rentrent du boulot, très rares sont ceux qui se joignent à l’assistance composée de militants. Ce moment est d’abord l’occasion pour chacun de se dire au revoir avant une dispersion en douceur. Les trente dernières personnes présentes se mettent en cercle, se prennent par la main et répètent solennellement des encouragements mutuels. Ce rituel étonnant, qui pourrait sonner un peu faux, semble en fait performatif : il fait vivre une communauté de lutte au-delà de l’appartenance à diverses organisations et in fine, redonne de la force jusqu’à la prochaine fois.

Le racisme sans racistes des contrôles de police

La sécurité vantée par la tolérance zéro est bâtie sur la mise au pas de toute une partie de la population. Cette discipline s’applique d’abord aux pauvres et à tous ceux pour qui la rue n’est pas qu’un simple sas entre une confortable maison et un boulot bien rémunéré. Mais à cette évidente question sociale s’ajoute une question raciale. En 2010, un Noir avait dix fois plus de chances de se faire contrôler qu’un Blanc[9. En croisant les données issues du recensement américain et celles du bilan des arrestations publié par le NYPD, on constate que les noirs représentent 25 % de la population new-yorkaise mais 54 % des personnes contrôlées, tandis que les blancs représentent 45 % de la population et seulement 9 % des personnes contrôlées.].

Bloomberg, maire de 2002 à fin 2013, assume cette différence de traitement. En août 2013, il rappelle que l’immense majorité des victimes de meurtres sont noires et latinos, et donc que la diminution de la criminalité profite d’abord à ces communautés. Puis il dénonce l’idée selon laquelle tous les citoyens devraient avoir les mêmes risques d’être contrôlés : «  Selon cette logique erronée, nos policiers devraient arrêter aussi souvent les femmes que les hommes, et aussi souvent les personnes âgées que les jeunes. […] Le résultat absurde d’une telle stratégie serait que beaucoup plus de crimes seraient commis contre les Noirs et Latinos new-yorkais. Quand il s’agit de maintien de l’ordre, le politiquement correct est mortel[10. Michael Bloomberg, « “Stop and frisk” is not racial profiling », Washington Post, 19/08/2013] . » Les jeunes noirs et latinos seraient donc plus contrôlés que les autres parce qu’ils habitent dans des quartiers plus dangereux et parce qu’ils adoptent plus souvent des comportements suspects. Les parents devraient se satisfaire de voir leurs enfants emprisonnés, puisqu’au moins ils ne sont pas morts dans un affrontement entre gangs…

Pourtant, une étude menée sur la police de Los Angeles montre qu’entre juillet 2003 et juin 2004, les contrôles effectués sur des Noirs s’avéraient bien plus souvent injustifiés – selon la raison policière elle-même – que ceux subis par des Blancs, qui se révélaient plus fréquemment en possession de drogues ou d’armes lors du contrôle[11. « A Study of racially disparate outcomes in the Los Angeles Police Department », cité par Angela Onwuachi-Willig, « An officer and a gentleman », Mack and Charles (dir), The New Black, The New Press, 2013.].

Les policiers américains seraient-ils alors particulièrement racistes ? Le maire balaye cette idée par un constat simple : «  Une majorité de nos officiers de police sont noirs, hispaniques et issus d’autres minorités. […] Avec le chef de la police Ray Kelly, nous appliquons la tolérance zéro sur le profilage racial [12. Michael Bloomberg, art. cit.]. » Pour montrer sa détermination, il a même signé un décret l’interdisant officiellement. Le jour de sa promulgation, Michael Bloomberg se faisait d’ailleurs lyrique en affirmant que «  New-York est comme une maison où huit millions de personnes de toutes les races, ethnies et religions doivent pouvoir se sentir en sécurité pour réaliser leurs rêves[13. Michael Bloomberg, Communiqué de presse no 183-04 du 12 juillet 2004.] ». Plus sobrement, les chercheurs en sciences sociales reconnaissent que chez les policiers comme dans l’ensemble de la population américaine, «  le racisme conscient a sans aucun doute diminué par rapport aux générations précédentes[14. Angela Onwuachi-Willig, art. cit., p. 146.]. » Qu’est-ce qui vient donc entraver les relations rêvées entre les policiers et les plus pauvres des jeunes noirs et latinos new-yorkais ? Si les consignes de la hiérarchie dissuadent officiellement de cibler en fonction de la race, si les policiers blancs sont une minorité et s’ils sont de moins en moins animés par des sentiments explicitement racistes, comment expliquer que les Noirs aient toujours dix fois plus de chances de se faire contrôler que les Blancs ?

«  Le stéréotype implicite est que les Noirs, particulièrement les jeunes, seraient plus violents, hostiles, agressifs et dangereux », explique la chercheuse en droit L. Song Richardson. « Dans un contexte de maintien de l’ordre, ces stéréotypes implicites peuvent expliquer qu’un policier qui n’a aucune animosité raciale consciente et qui rejette toute grille de lecture raciale en vienne à traiter différemment des individus en fonction de leur seule apparence physique[15. L. Song Richardson, « Arrest efficiency and the fourth amendment », Minnesota Law Review, no 95, 2011, p. 2038-2039.]. » Ces mécanismes inconscients pèsent surtout sur l’interprétation de situations ambiguës. Un Blanc qui s’attarde devant une voiture en stationnement sera supposé chercher ses clés là où, au contraire, un Noir sera soupçonné de chercher à voler le véhicule.

Ce questionnement de la dimension raciale du stop and frisk n’est pas purement théorique. Il offre aussi un point d’appui à la mobilisation en permettant d’attaquer la police en justice. Depuis 1999, plusieurs organisations ont en effet placé le combat sur ce terrain, notamment en s’associant à deux plaintes collectives pour discrimination raciale et contrôles abusifs. Ces plaintes ont par exemple permis l’émergence de nombreux témoignages de policiers attestant l’existence d’une politique du chiffre qui les incitait à contrôler à tour de bras. Cette mobilisation dans les tribunaux a connu une victoire importante lorsque la juge Schira Scheindlin a déclaré, le 12 août 2013, que le NYPD allait bel et bien à l’encontre de la constitution américaine par sa pratique du stop and frisk. Le jugement ne se contente pas de reconnaître qu’une discrimination a parfois eu lieu, mais reproche à la municipalité d’avoir « constamment fermé les yeux sur les preuves de stop and frisk anticonstitutionnels » et même d’avoir « maintenu et augmenté des politiques dont on pouvait prévoir qu’elles mèneraient à toujours plus de violations de la constitution »[16. Cité par le Center for Constitutionnal Rights. <http://ccrjustice.org/newsroom/press-releases/judge-rules-floyd-case>]. La mairie de New-York a fait appel de ce jugement qui lui imposait une réforme du NYPD. La Cour d’appel a ensuite dessaisi la juge, accusée d’avoir manqué à ses obligations d’impartialité, et remis en discussion l’évaluation juridique du stop and frisk. Les différentes étapes de ce feuilleton judiciaire ont en tout cas été autant d’occasions de porter publiquement le débat sur l’action de la police.

Convaincre,
de chaque coin de rue
jusqu’aux rangs
du Parti démocrate

Quelques jours après la manifestation dans le Bronx, Majesty anime une scène ouverte de rap au sud de Manhattan, dans l’un des derniers bars à ne pas encore être investi par la jeunesse dorée. L’occasion de revenir sur cette campagne contre le stop and frisk et sur le rôle des équipes de copwatching animées par son organisation, People’s Justice. Inspiré des premières actions des Black Panthers, à la fin des années 1960, le copwatching, ou surveillance de la police, consiste ici à créer des groupes déambulant dans les quartiers pour dissuader, et le cas échéant documenter le harcèlement policier. Majesty explique : « Une équipe se compose dans l’idéal de cinq personnes, dont deux munies de caméras : l’une filme les policiers tandis que l’autre filme la première caméra, au cas où elle serait elle-même prise pour cible. Le temps passé dans la rue quand la police n’est pas en action est loin d’être perdu : à l’image des ateliers d’entraînement aux contrôles, il s’agit avant tout de discuter avec les autres habitants du quartier du rôle de la police.  » On construit ainsi petit à petit une politisation des inquiétudes que chacun peut ressentir face aux « forces de l’ordre » censées protéger la population. Nombre de parents s’inquiètent plus des contrôles à répétition subis par leurs enfants que de la menace hypothétique d’être agressés par un jeune délinquant. L’image de la victime de l’insécurité tend à s’effacer derrière la solidarité avec les victimes du harcèlement policier.

Un changement qui ne s’est pas fait sans difficultés, comme l’explique Kazembe Balagun, militant du Malcom X Grassroots Movement, et responsable du bureau new-yorkais du Rosa Luxembourg Stiftung (think tank du principal parti allemand d’opposition, Die Linke). «  Au début, il a fallu répondre aux gens qui disaient “les rues sont plus sûres maintenant, et les gens que vous défendez sont des dealers” . » À 47 ans, après des années passées dans le milieu militant, il reçoit aujourd’hui en costume chic dans son grand bureau situé au cœur de Manhattan. C’est de là qu’il tente de décrypter les dynamiques à l’œuvre dans les mouvements sociaux pour construire une alternative radicale compatible avec des partis politiques institutionnels. « À qui appartient la ville ? C’est la question posée par cette politique de contrôles systématiques qui excluent toute une partie de la population des espaces publics. Si je ne peux pas me sentir à l’aise au coin de ma rue, où vais-je me sentir bien ? Il faut mettre ça en lien avec la politique du logement, qui elle aussi vise à trier les habitants de New-York et favorise les plus riches en laissant des centaines de milliers de logement inoccupés. Propriété, citoyenneté et droit à la ville sont liés.  »

Une campagne ancrée à gauche

Le parvis de l’hôtel de ville est protégé de l’agitation du Financial District par de petits jardins et un poste de contrôle antiterroriste par lequel doivent passer tous ceux qui prétendent traverser l’esplanade. C’est le chemin qu’ont dû suivre la cinquantaine d’activistes réunis ce mercredi 6 novembre 2013 pour réclamer la fin du stop and frisk. Entre deux prises de parole, une promesse se faufile sur les marches de la mairie : « Nous ne choisirons pas entre la sécurité publique et le respect des communautés de notre ville. » Ainsi s’exprime le représentant de Bill De Blasio, l’homme qui vient, la veille, de remporter haut la main les élections municipales[17. Il a recueilli environ 800 000 voix parmi les huit millions d’habitants de la ville, contre environ 250 000 au candidat républicain Joe Lhota.]. Comment le candidat du parti démocrate en est-il venu à placer la remise en cause de l’activité policière au cœur de sa campagne électorale ?

En trois mandats successifs, Michael Bloomberg avait su affirmer son style autoritaire et ouvertement hostile à tout ceux qui sortent du rang, développant ainsi un ras-le-bol généralisé. Même les plus déterminés à ne jamais faire confiance à un candidat issu du Parti démocrate, organisation peu réputée pour ses penchants révolutionnaires, ont éprouvé une certaine satisfaction à ce que quelqu’un dise enfin haut et fort que la ville n’a pas à être entièrement pensée pour les riches propres sur eux et les touristes.

C’est ce qu’a fait Bill De Blasio en choisissant pour slogan de campagne le titre d’un roman de Charles Dickens, Le Conte de deux villes (A Tale of Two Cities), signifiant par là que la ville des travailleurs pauvres et des minorités allait prendre sa revanche sur la brillante cité des traders. Parti d’une position minoritaire parmi les candidats démocrates, il s’est démarqué en mettant en avant des mesures symboliques ouvertement anti-Bloomberg, comme la taxation des hauts-revenus pour financer un meilleur accueil public de la petite enfance. La critique du stop and frisk entrait parfaitement dans le cadre de cette stratégie osant s’ancrer à gauche. Le marketing électoral a fait le reste, De Blasio multipliant les apparitions avec sa femme noire et leurs enfants métisses, érigés en symbole d’une ville réconciliée. Les républicains auront défendu leur politique sécuritaire jusqu’au bout, via les Unes spectaculaires des tabloïds promettant le chaos aux électeurs qui oseraient porter un De Blasio repeint en rouge et décrit comme un revenant de l’Union soviétique.

Quelques jours avant le triomphe électoral de Bill de Blasio, Nicholas Mirzoeff, professeur à la New York University et actif lors du mouvement Occupy Wall Street, résumait ainsi le sentiment de beaucoup de militants new-yorkais : «  Il ne faut rien attendre de lui. Il ne va probablement pas changer les choses en profondeur, mais son élection est le signe de changements, d’un rapport de force nouveau dans New-York, ce dont on ne peut que se réjouir. » La première mesure prise par le nouveau maire peut avoir de quoi étonner : pour mettre fin au stop and frisk, il a rappelé aux affaires celui qui fut la cheville ouvrière de la tolérance zéro : William Bratton, chef de la police de New-York entre 1994 et 1996. L’idéologie de l’homme providentiel a encore frappé : celui qui a su affronter la criminalité saurait bien affronter les policiers et leurs pratiques discriminatoires…

Fin janvier 2014, De Blasio et Bratton ont annulé l’appel interjeté par l’administration Bloomberg dans le procès qui oppose la mairie de New-York aux victimes de contrôles discriminatoires. Un geste immédiatement dénoncé par les syndicats de police, outrés d’être ainsi lâchés par leur hiérarchie. Les rebondissements judiciaires sont donc loin d’être terminés. En attendant, William Bratton explique sa stratégie pour une future réforme du NYPD fondée sur la restauration d’une relation privilégiée avec les différentes communautés pour trier ensemble le bon grain de l’ivraie, poursuivre les criminels sans harceler la population. De là à renverser l’idéologie de la production de l’ordre par la peur, rien n’est encore gagné.


 


 

Occupy Wall Street

La police et la question raciale dans un mouvement de réappropriation de l’espace public

En occupant le petit parc Zuccotti pendant plusieurs semaines à l’automne 2011, à proximité d’une des premières places boursières du monde, quelques milliers de personnes ont incarné le pendant américain d’un moment de repolitisation des espaces publics à l’échelle mondiale, qui s’est appelé « mouvement des places » en Grèce, « 15-M » en Espagne, ou les Indignés dans les médias français. Nicholas Mirzoeff, professeur blanc à l’Université NYU qui affirme avoir « trouvé sa communauté » dans l’occupation, insiste sur son importance symbolique : « Occupy a posé publiquement la question de l’égalité d’une manière qui n’avait plus été possible depuis longtemps.  » Le rôle d’Occupy aurait donc été central par la légitimité qu’il a fait gagner à un discours déjà porté par divers groupes politiques plutôt que dans la constitution de nouvelles forces prêtes à agir ensemble. « La campagne de De Blasio centrée sur l’égalité aurait été impossible avant Occupy, continue-t-il avant de dresser un bilan amer de cette expérience du point de vue de la question raciale. Ce qui est terrible, c’est qu’Occupy était davantage homogène et blanc à la fin qu’au début. Les mouvements noirs nous ont assez clairement signifié qu’Occupy était perçu comme un mouvement blanc.  » Un bilan que modère Kazembe Balagun, militant noir du Malcom X Grassroots Movement : « La jonction entre les mouvements contemporains sur les droits civiques et Occupy n’a été que partielle, mais on a connu des moments importants. Des gens des quartiers Nord sont descendus jusqu’au Financial District pour parler des contrôles de police et ont été très écoutés par une assemblée de 200 personnes d’Occupy. La manifestation organisée après l’exécution de Troy Davis [le 21 septembre 2011, pour le meurtre d’un policier vingt ans auparavant, alors qu’un large mouvement de soutien défendait son innocence (Ndlr)] s’est terminée au Zuccotti Park, et un mouvement Occupy the Bronx est aussi né à ce moment-là. La question des droits n’était toutefois pas au cœur de ce mouvement centré sur la dénonciation de la finance et l’affirmation du pouvoir des 99 %, et on a évidemment connu des problèmes de racisme au cœur de l’occupation. En tout cas, l’espace politique qui s’est ouvert a été investi par la question raciale. »

Cet espace a été marqué par un vécu commun de la répression policière. Si les pratiques émeutières de dégradations et d’affrontement avec la police ont été marginales, les participants à Occupy ont massivement choisi de bousculer la tolérance zéro new-yorkaise, en descendant des trottoirs pour manifester directement sur la chaussée (ce qui n’arrive que rarement aujourd’hui aux États-Unis), en écrivant des slogans au sol et surtout en campant au milieu du Financial District. Le NYPD a répondu en multipliant les violences, les arrestations et l’usage des gaz lacrymogènes[18. « NYPD et OWS : deux styles qui s’opposent », Alex Vitale, traduit par J. Strauser pour Collectif, Occupy Wall Street ! Textes, essais et témoignages des indignés, Les Arènes, 2012.]. L’expérience de la répression a renforcé un sentiment commun de défiance envers le NYPD, y compris chez des étudiants ou des travailleurs blancs qui ne sont pas les plus exposés au harcèlement policier au coin de leur rue. Les militants engagés depuis des années dans la critique de la police à travers la Coalition du 22 octobre l’ont bien compris et s’en félicitent dans leur appel à la 16e journée nationale contre les violences policières en octobre 2011, non sans regretter que dans quelques villes, comme à Greensboro et Minneapolis, les assemblées générales d’Occupy aient pris des positions favorables au maintien de bonnes relations avec la police, empêchant ainsi l’alliance avec les communautés pour qui l’hostilité policière est une évidence quotidienne[19. « National Day of Protest 2011: New Connections and New Possibilites for Deepening Resistance », in October 22nd Coalition, Wear black ! <http://october22nationaldayofprotest.wordpress.com>].

Notes

1 « National Day of Protest to Stop Police Brutality, Repression, and the Criminalization of a Generation », organisé par la October 22 Coalition

Du coup d’essai au coup d’État ?
Analyse du régime Trump en 24h chrono

Le post d’origine sur medium.com est disponible ici.
Traduction : Daniel G., Antoine B., Noam A.

Depuis son investiture à la Maison Blanche le 20 janvier, Donald Trump a déjà battu un record : celui du nombre de décrets. En moins de deux semaines, il a signé  pas moins de vingt documents bouleversant l’ordre politique aux États-Unis, et portant sur des sujets aussi variés qu’essentiels : sécurité nationale, immigration, santé, industrie, énergie ou économie. Pas facile de tenir les comptes pour les états-unien.ne.s, et encore moins pour celles et ceux qui suivent cette course folle depuis la France. Jef Klak a décidé de traduire un billet de Yonatan Zunger paru le 30 janvier sur le site d’informations collaboratif Medium. Ce haut cadre de Google y analyse les dernières actions du président, pour une durée de 24 heures (ou presque), incluant les dispositions anti-immigration (Mur sur la frontière mexicaine et “Muslim Ban”) signées par la Maison Blanche. Il nous permet surtout de comprendre comment les dispositifs d’équilibre des pouvoirs (bureaucratie fédérale, Congrès, cours de justice) sont en passe d’être réduits à peau de chagrin, le pouvoir se resserrant dans les mains de la garde rapprochée de Trump – grippesous ultraconservateurs tendance extrême-droite.

Les nouvelles en provenance de Washington ce lundi 30 janvier clarifient la situation qui était en train de se dessiner, sans y apporter de changements fondamentaux. Juste assez pour nous donner des idées sur ce que nous venons de voir se produire, et pourquoi cela s’est déroulé de cette manière. Je vais diviser ce qui suit entre les nouvelles brutes et les analyses. Vous trouverez peut-être utile cet article de la veille, qui étaye abondamment ce qui suit.

Quelques faits relevés dans la presse

1.

Reince Priebus1 Reinhold Richard Priebus dit Reince Priebus est un avocat et homme politique américain. Il est le président du Comité national du Parti républicain entre 2011 et 2017 et chef de cabinet de la … Continue reading (le chef de cabinet de la Maison-Blanche) a fait deux déclarations publiques aujourd’hui. Première annonce : les détenteurs de carte verte ne seront plus concernés par le décret anti-immigration ciblant les musulmans (« Muslim Ban ») ; silence quant aux autres types de visa (y compris les permis de séjour à long terme), tout comme sur le pouvoir conféré au Department of Homeland Security (département de la Sécurité intérieure) de révoquer unilatéralement et en masse les cartes vertes. Seconde annonce : l’absence du mot « juif » dans le texte publié pour la Journée de commémoration de l’Holocauste[2. « Reince Priebus Defends Holocaust Statement That Failed to Mention Jews », Jonah Engel Bromwich, New York Times, 29 janvier 2017.] était voulue. On notera simplement que c’est Priebus qui a fait ces déclarations, ce qui est inhabituel de la part d’un Secrétaire général de la Maison-Blanche. J’y reviendrai.

2.

Rudy Giuliani[3. Ancien maire de New York (1994-2001) connu pour sa politique sécuritaire de « Tolérance Zéro », et ses réductions d’aides sociales de 60%, notamment dans le cadre d’une lutte contre l’aide gratuite aux sans-abris. Défenseur de Donald Trump durant la campagne de 2016, il est aujourd’hui conseiller en sécurité informatique du Président.] a indiqué à Fox News[4. Rebecca Savransky, « Giuliani: Trump asked me how to do a Muslim ban “legally” », The Hill, 29 janvier 2017.] que le décret sur l’immigration publié la veille visait très précisément l’exclusion des musulmans, en ces termes, et qu’il faisait partie des personnes que Trump avait consulté pour savoir comment s’y prendre pour y arriver légalement.

3.

CNN a publié une enquête détaillée et très bien sourcée sur la manière dont ce décret d’exclusion a été créé et annoncé. On y découvre notamment que les avocats du département de la Sécurité intérieure s’étaient opposés au décret, jugé illégal, notamment en ce qui concerne les détenteurs de cartes vertes. Ils avaient plaidé pour l’incorporation d’une période de sursis afin que ceux qui étaient en voyage en dehors du pays ne se retrouvent pas bloqués à la frontière. Leur suggestion a été finalement contrée directement par Steve Bannon[5. Homme d’affaires, dirigeant de médias, réalisateur et producteur de cinéma et ancien officier de marine américain. Militant conservateur, il est, de 2012 à 2016, président exécutif de Breitbart News LLC, la société-mère de Breitbart News, média politique conservateur américain d’extrême-droite. En août 2016, Stephen Bannon est désigné au poste de directeur exécutif de la campagne présidentielle de Donald Trump. Le 13 novembre 2016, le président élu le désigne «  haut conseiller et chef de la stratégie  » de la Maison-Blanche, soit conseiller du président des États-Unis. Le 28 janvier 2017, Donald Trump le nomme au Conseil de la Sécurité nationale.] et Stephen Miller[6. Théoricien d’un « populisme d’État-Nation » alors qu’il était directeur de la communication du sénateur de l’Alabama Jeff Sessions, sa politique sur l’immigration a inspiré la campagne de Donald Trump qui l’a nommé haut conseiller du Président une fois élu. ]. Notons également que la plupart des fonctionnaires de carrière du département de la Sécurité intérieure, commandement de la Customs & Border Patrol inclus (Service des Douanes et de la Protection des frontières), ont été maintenus dans l’ignorance jusqu’à la signature du décret.

4.

Le Guardian rapporte (de nombreuses sources à l’appui) que la prétendue «  démission en masse », le 23 janvier, de la quasi-totalité des hauts fonctionnaires du département d’État était le résultat d’une purge ordonnée par la Maison-Blanche. Comme le montre le diagramme ci-dessous (établi par Emily Roslin v Praze) la majorité des postes à la tête du département d’Etat sont laissés vacants.

Légende : Organigramme de la direction du département d’État. Les croix en bleu indiquent les positions vacantes, celles en rouges les postes qui ont été purgés. Notons que les postes « attribués » n’ont pas tous été confirmés.

Conséquence importante – et probablement pas accidentelle – soulignée par le Guardian : cela laisse le département d’État exsangue durant des premières semaines critiques, au moment où des décrets comme le « Muslim Ban » (auquel il s’opposerait sûrement en temps normal) sont signés.

L’article souligne un autre élément qui vaut la peine d’être remarqué : par le passé, afin de faciliter l’arrivée de la nouvelle administration, il était demandé au département d’État de préparer une liste de contacts à l’étranger pouvant lui être utile. Mais, une fois n’est pas coutume, cette étape a été contournée : c’est l’entourage direct de Trump (son gendre Jared Kushner[7. Homme d’affaires américain, marié depuis 2009 à Ivanka Trump, fille aînée de Donald Trump, il est l’architecte de la campagne numérique de Trump, devenu haut conseiller du Président.], Steve Bannon, Michael Flynn[8. Lieutenant-général en retraite de l’armée des États-Unis, qui a occupé les fonctions de directeur de la Defense Intelligence Agency, commandant du Joint Functional Component Command for Intelligence, Surveillance and Reconnaissance et président du Military Intelligence Board de 2012 à 2014. Auparavant, il a été directeur adjoint du Renseignement national. Démocrate à l’origine, il rompt avec Obama sur les questions de politiques étrangères, et rejoint les rangs du camp Trump. Cet hyper patriote a même été un temps pressenti comme vice-président.] et Reince Priebus) qui s’est chargé de prendre toutes les décisions importantes.

5.

Le jour même de son investiture, il semblerait que Trump ait déposé sa propre candidature pour la campagne présidentielle de 2020. Cette décision inhabituelle lui permet d’accepter dès maintenant des « contributions de campagne ». Vu qu’une partie importante des fonds de campagne du cycle précédent a été payée directement à l’organisation Trump en échange de permis de construire (à des tarifs gonflés), on peut supposer que ces coffres de campagne constituent un mécanisme permettant à des citoyens américains de faire passer des pots-de-vin directement à Trump. Les ressortissants étrangers peuvent, bien sûr, continuer à utiliser les hôtels Trump et ses autres entreprises pour lui faire parvenir des fonds.

6.

Pour finir, j’aimerais rappeler une histoire à laquelle peu de gens ont porté attention. Mercredi 22 janvier, Reuters a rapporté (en détail) comment 19,5 % de Rosneft, la compagnie pétrolière d’État russe, a été vendue à des acheteurs inconnus. Accomplie à travers un montage vertigineux de sociétés-écrans, cette vente est des plus opaques. À l’heure actuelle, une chose toutefois est sûre : l’argent utilisé pour « l’achat » a été initialement prêté à ces sociétés-écrans par VTB (la banque officielle du gouvernement russe). On ignore l’identité réelle des entités qui devraient rembourser ce prêt, ou même s’il doit, à terme, être remboursé, mais ses bénéficiaires possèdent des sociétés-écrans dans les îles Caïman.

Pourquoi s’y intéresser ? Parce que le très critiqué Dossier Steele (celui qui mentionne les « golden showers ») affirme que Poutine avait promis d’offrir à Trump 19 % de Rosneft si celui-ci devenait Président et annulait les sanctions visant la Russie. Chose intéressante : cette vente, mentionnée dans un dossier datant du mois de juillet n’a pas eu lieu avant décembre. 19,5% ressemblent étrangement à 19 % auxquels on additionnerait une commission de courtage.

Incriminant ? Non. Mais cela soulève des questions sur lesquelles il revient aux journalistes d’enquêter.

Que peut-on en tirer ?

Quelques motifs clés se dessinent ici. D’abord, la décision de bloquer – comme celle de finalement autoriser – les détenteurs de carte verte à entrer dans le pays visait bien à générer chaos et confusion et provoquer une réaction de l’opposition. L’administration en place savait bien que cette mesure ne tiendrait pas en l’état plus de quelques jours. Cela ne me surprendrait pas qu’une telle démarche ait pour but de générer une lassitude grandissante dans la population face aux mouvements contestataires. À force de voir les manifestants défiler, les Américains n’en viendront-ils pas, dans un avenir proche, à dire : « Encore une manif’ ? Vous n’avez donc rien à faire d’autre que de manifester ? »

Cependant, l’absence visible de dispositions susceptibles d’empêcher la mise en oeuvre des « prochaines mesures » contre les minorités que j’ai évoquées hier, comme la révocation en masse de visas (cartes vertes comprises) de ressortissants de différents pays, ou l’utilisation plus large des mécanismes déjà mis en place à l’encontre des Latinos, signifie bien que le régime n’a aucunement l’intention de reculer.

Notons aussi que la réaction la plus effrayante, hier, fut celle du département de la Sécurité intérieure, qui a très clairement fait comprendre qu’il ne saurait se soumettre à aucune décision de justice. La CBP, l’agence chargée du contrôle des frontières, invoquant des ordres venus « d’en haut », refuse toujours aux avocats le droit d’assister les ressortissants étrangers, continue de détenir certains d’entre eux, d’en expulser d’autres et ce, sans se soucier de la procédure légale. Le département de la Sécurité intérieure, quant à lui, a, dans un communiqué confus, formellement annoncé qu’il suivrait les décrets signés par le Président. Il est significatif que jusqu’ici, il n’y a toujours aucune indication que les autorités judiciaires aient joué un quelconque rôle dans le rétropédalage qui a suivi.

Autrement dit, l’administration teste la capacité du département de la Sécurité intérieure (et des autres organes exécutifs) à agir en ignorant les ordres venant d’autres branches du pouvoir. La situation est extrêmement grave : les arguments plaidant l’inconstitutionnalité de la décision X ou Y n’ont aucune valeur si des agences du gouvernement les exécutent et que les décisions des tribunaux de justice sont ignorées.

La journée d’hier était un ballon d’essai pour un coup d’État aux États-Unis. Elle a apporté des renseignements utiles à ceux qui en sont à l’initiative.

De l’observation des personnes impliquées dans ces décisions découle un deuxième thème majeur. Dans le premier cercle, autour de Trump, on trouve Bannon, Miller, Priebus, Kushner et, vraisemblablement, Flynn. C’est là où sont prises toutes les décisions. Les marges de manoeuvre des autres départements – et de leurs dirigeants – ont été délibérément amputées : les décrets importants ne leur ont été communiqués qu’après-coup, une fois leur personnel largement évincé, et ainsi de suite. La manière dont a été réorganisé hier le Conseil de la Sécurité nationale (NSC) reflète cette reprise en main : Bannon et Priebus ont maintenant un siège permanent au forum décisionnel (Principals Comittee) du NSC ; le directeur du Renseignement national et le chef d’État-Major des armées ont tous deux été rétrogradés et n’assisteront qu’aux rencontres où leur expertise est considérée comme « pertinente » ; le secrétaire à l’Énergie et le représentant des États-Unis auprès de l’ONU ont eux été tout simplement écartés du forum décisionnel (au mépris de la loi, par ailleurs).

Que, pour sa propre sécurité, Trump s’en remette encore aujourd’hui à une compagnie privée, cela donne une idée de l’ampleur de son divorce avec les services de renseignement. Dimanche dernier, Kellyanne Conway – gestionnaire de campagne du Parti républicain et membre de la garde rapprochée de Trump – déclarait qu’« il est enfin temps pour [Trump] de mettre en place ses propres services de sécurité et de renseignement[9. « This Week Kellyanne Conway, Sen. John McCain, and Sen. Chuck Schumer », ABC News, 22 janvier 2017.] ». Cela semble bien être le cas.

Une agence de renseignement séparée des agences existantes, qui ne rendrait des comptes qu’à lui, voilà ce à quoi Trump semble aspirer. Étant donné les effectifs dont il dispose et la répartition des rôles à l’intérieur de son entourage direct, Bannon est le choix naturel pour la chapeauter. Keith Schiller[10. Chef de la sécurité de The Trump organisation, compagnie de Donald Trump.] (qui ne dispose encore que de peu d’effectifs, et dont le périmètre d’action n’est régulé ni par le Congrès ni par la Constitution, à la différence de la plupart des membres d’un cabinet) pourrait donc continuer à diriger les services de sécurité personnelle de Trump, lesquels viendraient grignoter petit à petit les prérogatives des services de renseignement.

Si ces services venaient à combiner leurs efforts avec ceux du département de la Sécurité intérieure et du FBI – qui, durant le processus de transition, s’est montré loyal envers le nouveau président –, alors se dessinerait devant nos yeux l’armature d’un gouvernement fantôme : des services de renseignement et de police qui n’ont à rendre des comptes à personne hormis le Président.

Remarquons, par ailleurs, que le département de la Sécurité intérieure détient l’autorité policière sur 100 miles (160 km) autour de toute frontière des États-Unis, ce qui inclut le littoral et couvre 60% des Américains, et 11 États. Il dispose également d’une force active de 45 000 agents, et vient de recevoir mercredi l’autorisation d’en d’engager 15 000 supplémentaires.

Et pour finir, le dernier motif que l’on peut dégager des événements récents : l’argent. En décidant de garder la main sur ses entreprises, et de se passer de l’établissement d’un « blind trust » (fiducie sans droit de regard) ou d’un autre type de montage financier, Donald Trump a établi très clairement, et ce depuis le début, qu’il comptait s’enrichir comme seuls les kleptocrates les plus consciencieux savent le faire. Sans compter la confusion relativement évidente des fonds de campagne et de sa fortune personnelle. En tout cas, les nouvelles de cette semaine semblent aller dans ce sens. Il est de plus en plus probable que le rôle de trésorier caché de cette opération revienne à son gendre Kushner, l’agent de liaison à venir pour toutes les montagnes d’argent destinées au président.

Voilà qui nous donne une idée de la stratégie in fine de Donald Trump : s’enrichir considérablement, sans laisser de trace, en pillant tous les coffres qui passeront à sa portée.

Vision d’ensemble…

En combinant les différents éléments à notre disposition, on obtient une image d’ensemble plutôt claire :

1.

Trump était, en fait, parfaitement honnête pendant sa campagne : il a l’intention de faire tout ce qu’il a dit, et même plus. Voilà qui ne devrait pas vous rassurer.

2.

Le seul but du régime qui est en train de se mettre en place, est de transférer tout le pouvoir réel à un entourage très resserré, en éliminant toutes les instances de contrôle, qu’elles viennent de la bureaucratie fédérale, du Congrès ou de la justice. Les différent départements du gouvernement subissent d’une purge à cet effet.

3.

Cet entourage proche est en train d’explorer tous les moyens possibles pour établir un pouvoir incontesté : les mesures d’hier doivent être replacées dans ce contexte, comme une entrée en matière.

4.

Le régime a tout à fait l’intention de s’en prendre directement à différents groupes de population : les musulmans, les latinos, les noirs, les transsexuels, les universitaires, la presse. C’est un des ses objectifs principaux, et il va probablement passer à l’action beaucoup plus vite que prévu. Et si l’enrichissement personnel fait lui aussi parti de ces objectifs principaux, on devine que des opportunistes sauront combiner ces deux choses à leur avantage.


Pour aller plus loin :

• Une critique intéressante du billet publié ci-dessus : Weak and Incompetent Leaders act like Strong Leaders

• Sur les talents de producteur et réalisateur de documentaires de Steve Bannon : What I Learned Binge-Watching Steve Bannon’s Documentaries (Politico 2/12/16)

• Sur le soutien des agents en charge de la protection des frontières à Donald Trump : America’s Deportation Agents Love Trump’s Ban and Rely on Breitbart for Their News (The intercept 30/1/16)

• Sur les fragilités des institutions américaines face à Trump et à ce qu’il représente : We are the last defense against Trump (Foreign policy 18/01/17)

• Sur ce le sort qui pourrait être réservé aux différentes minorités : What things going wrong can look like (Medium.com)

• Sur Trump : fasciste ou populiste… Donald Trump isn’t a fascist (Vox.com 3/01/17)

• Un excellent texte, écrit par Masha Gessem paru au lendemain des élections américaines, toujours d’actualité et hélas, semble-t-il d’avenir : Autocracy : Rules for Survival (New York Review of Books, 10/10/16)

Notes

1 Reinhold Richard Priebus dit Reince Priebus est un avocat et homme politique américain. Il est le président du Comité national du Parti républicain entre 2011 et 2017 et chef de cabinet de la Maison-Blanche dans l’administration Trump depuis le 20 janvier 2017.

« Presque une image d’évasion collective… »
Images des écoles de préservation de jeunes filles   Entretien avec Sandra Álvarez de Toledo et Sophie Mendelsohn

Dans les premières années du XXe siècle, ouvrent à Clermont-sur-Oise, Cadillac et Doullens, trois établissements publics laïcs pour mineures nommés « écoles de préservation de jeunes filles » où l’on enferme vagabondes et filles récalcitrantes de la campagne ou du sous-prolétariat. Leur histoire est très peu connue. Les éditions L’Arachnéen ont publié en octobre 2015 un ouvrage représentant le quotidien de ces « écoles » dans les années 1930. Vagabondes s’appuie sur un fonds photographique issu d’une commande officielle, et resté jusque là enfoui. Les photos sont accompagnées d’un montage de courriers administratifs et de documents officiels pour tenter de dresser un portrait de ces lieux d’enfermement.
Qui étaient ces jeunes filles ? Quel sort était réservé à celles que les correspondances administratives nommaient gracieusement des « idiotes perfectibles » ? Sandra Álvarez de Toledo, coordinatrice de Vagabondes, et Sophie Mendelsohn, auteure du texte qui clôt l’ouvrage, reviennent sur ce que les archives racontent de ces filles, sur la représentation de ces « écoles de préservation » et l’idéologie qui les sous-tendaient.

Photo nº 1 : Cadillac

Que voyez-vous sur cette image ?

Sophie Mendelsohn : Trois filles. Deux font le ménage dans la cellule qui leur sert de chambre, une fait son lit, l’autre nettoie le sol avec de l’eau – il me semble. Les cellules sont grillagées, de taille extrêmement réduite : on les appelait des « cages à poules ». Dedans, des pots de chambre, des torchons, des serviettes. Le photographe met en scène une activité censée représenter le bon esprit de l’institution, l’éducation à des fonctions sociales valorisées et à une vie de bonne moralité. Mais cette image traditionnelle est troublée par la présence d’une fille qui se recoiffe face à un miroir. Celle-ci échappe d’une certaine manière à l’assignation à un rôle social prédestiné. Elle introduit une autre dimension de la féminité, quand les deux autres sont courbées, à genou, rabaissées au travail ménager supposé les réhabiliter aux yeux de la société.

Sandra Álvarez de Toledo : Avec cette jeune fille baissée, dans l’ombre, qui prétend faire son lit, la raideur de la mise en scène est frappante. L’image est composée de manière très géométrique, avec une perspective qui file. On retrouve dans la plupart des images cette construction forte, qui renvoie à la maîtrise du photographe comme à l’emprise de l’institution. Et puis, si on regarde de plus près, on voit le délabrement réel des institutions, le désordre sous l’ordre apparent.

Quelle est l’histoire de ce fonds d’archives auquel vous avez eu accès ?

SM : C’est à la fois simple et bizarre. Ce fonds est le produit d’une commande passée par le ministère de la Justice, à la fin des années 1920, à un certain Henri Manuel, photographe mondain qui travaillait autour du monde du théâtre, de la mode et de la politique. Son studio avait alors pignon sur rue. Pour des raisons un peu étranges – cette commande étant très éloignée de ses sujets de prédilection –, c’est à lui qu’on a confié la tâche de photographier non seulement ces écoles de préservation, mais toutes les administrations pénitentiaires de France. Les photos ont toutes été prises entre 1930 et 1931.

SÁT : Le parcours d’Henri Manuel est pour le moins ambigu. Il était juif, mais a réalisé un portrait d’Hitler qui figure en couverture d’une des éditions françaises de Mein Kampf. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il a vendu le fonds de son studio de photographies à un certain Louis Silvestre, qui collaborait volontiers avec les Allemands. Henri Manuel est mort très peu de temps après la guerre, et les photos qui lui avaient été commandées par le ministère de la Justice ont disparu.

SM : On ne sait pas ce que le ministère en a fait. Apparemment rien, ce qui est étonnant parce que c’était une commande énorme, qui portait sur l’ensemble du système pénitentiaire français.

Les photos que vous avez sélectionnées concernent trois écoles de préservation : Doullens, Clermont et Cadillac. Comment s’est opérée votre sélection ?

SÁT : Il existe en tout une soixantaine d’images par établissement, collées dans des albums conservés par l’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse. J’avais remarqué, notamment à Clermont, que des visages revenaient d’une image à l’autre. Cela m’intéressait de faire apparaître des personnages singuliers, de produire des récits à partir de ces récurrences. Puis j’ai trouvé, dans les archives départementales, des documents qui restituaient d’une part la violence masquée par la mise en scène et qui, d’autre part,laissaient entrevoir des morceaux de vie. Le montage des images et des archives devrait faire apparaître les tensions entre la brutalité dont témoignent les documents administratifs et la marge de résistance des pupilles.

Photo nº 2 : Clermont

SÁT : Ici encore, la mise en scène est patente. La fille est sur une chaise gynécologique, mais elle a gardé ses vêtements, ses gros bas de laine. Elle détourne le visage. C’est une image-clé, qui illustre bien le soupçon qui pesait sur la virginité des filles.

SM : C’est le symbole pur de la violence médicale, de sa volonté de toute-puissance sur le corps féminin. Cette image rend particulièrement perceptible la perversion propre à l’idéologie hygiéniste dominante de l’époque. Toutes les filles subissent un examen gynécologique en entrant. C’est un passage obligé, comme dans les maisons closes, et habituellement justifié par la crainte de la syphilis.

SÁT : Au second plan, on devine la précarité de ces lieux. On fait vivre les filles en bas de laine troués dans des pièces glacées, insalubres. Les WC sont ouverts, les salles de bains suintent, le salpêtre tombe des murs. On peut penser que c’est parce que c’est « à la dure », mais en réalité, l’institution était pauvre et dysfonctionnelle ; le photographe n’a pas pu le dissimuler.

Que sait-on de ces lieux d’enfermement ?

SM : Ce sont des établissements publics et laïcs pour mineures, que l’administration pénitentiaire a nommés « écoles de préservation pour les jeunes filles ». Sous la Troisième République, un des gros enjeux de l’État est de montrer sa puissance face à l’Église. Il doit prouver qu’il est capable de prendre en charge les populations à risque, ce qui incombait jusque-là essentiellement au clergé. Ces trois centres laïcs sont en concurrence avec l’institution religieuse des Bons Pasteurs, une congrégation qui, jusqu’en 1975, a recueilli et enfermé la plupart des filles dites « de justice ». Ensuite, c’est vraiment la biopolitique au sens où l’entend Foucault : il faut faire vivre dans des conditions jugées respectables tous ceux sur lesquels on peut mettre la main, les rendre aptes à un bon fonctionnement. En raison de la chute de la natalité due à la Première Guerre mondiale, il y a la nécessité de promouvoir la procréation pour préserver la population. Il y a aussi, comme on le disait, le problème de la syphilis : les filles vagabondes sont considérées comme une population à risque, vectrices de maladies sexuellement transmissibles. Or l’État cherche à limiter l’arrivée de prostituées potentielles dans les villes, et donc la migration vers celles-ci des populations non contrôlables des campagnes.

Photo nº 3 : Cadillac

SÁT: C’est un réfectoire, l’image est encore une fois composée, cadrée, centrée. Il y a une surveillante, une cuisinière peut-être, et cinq filles qui ont l’air de s’amuser. L’une baisse les yeux en riant, une autre s’est tournée pour bavarder, ce qui signifie qu’elles étaient en mouvement au moment de la prise de vue. Le résultat est une photo à la fois immobile, raide, mais avec un certain mouvement à l’intérieur. Une marge de jeu semble exister, du moins dans le cadre de l’image.

S.M : Ce qui est amusant, c’est le contraste entre la mine réjouie, facétieuse, de la fille et la face patibulaire de la surveillante à droite. Elle a une tête effrayante, on dirait une sorcière avec sa main crispée en griffe sur la table et son regard de désapprobation qui englobe les cinq filles. Comme dans la première photo, il y a une ligne de fuite : alors qu’on est censé faire le ménage, on est plutôt en train de se faire belle ; alors qu’on est censé être écrasée par le poids des devoirs, on affiche une malice joyeuse1 Dans une archive, on lit par exemple : « C. a dégradé le mur de sa cellule en enlevant le plâtre pour se poudrer le visage. », p. 42..

SÁT : Et puis, il y a cet écriteau, en haut, qui énonce : « Dignité humaine / Devoirs de l’enfant ».

S.M : On peut remarquer que les devoirs de l’enfant sont rapportés à des espaces sociaux précis. Il a des devoirs dans sa famille et dans l’école, point. Ça définit les espaces dans lesquels il est soumis à un règlement qu’il doit respecter, et cela sous le chapeau de la « dignité humaine », impliquant « conscience », « liberté », « responsabilité » (et un quatrième principe qu’on ne lit pas sur la photo). On introduit ici la liberté, mais on ne voit pas bien quelle est la liberté de l’enfant qui n’a que ces deux espaces bien délimités, dans lesquels il est censé appliquer les règles qui lui sont imposées.

Dans ces photos, il y a l’institution, l’école-prison, rigide, ferme, mais il y a aussi tout ce qui ne colle pas avec cette image. On ne cesse de se demander si le photographe a enregistré volontairement ce qui débordait, ou si cela déborde malgré lui…

SÁT : Ce qui nous a intéressé dans ces images, c’est leur ambiguïté. Dans le livre, il ne s’agit pas seulement de proposer une vision de la répression, mais aussi d’essayer de voir ce qui se tramait entre les filles, entre les filles et l’institution, entre les filles et les surveillantes. Cela passe beaucoup par les regards, notamment dans les situations où les filles se savent photographiées. Là, il y a quelque chose qui brise le reportage, la commande, la propagande… On place une surveillante dans chaque plan, histoire de montrer que les filles étaient gardées de près ; mais le rôle qu’on demande aux filles de jouer sur les photos est trouble : la gaîté ou l’austérité de la discipline ? En tout cas, on peut faire l’hypothèse que si ce fonds n’a pas été utilisé du tout par le ministère de la Justice, c’est parce que de son point de vue, il était inutilisable.

SM : On a eu accès aux photos des établissements pour garçons et on n’y voit pas la même chose. L’ambiance, la manière de photographier n’est pas du tout la même. Les garçons sont montrés travaillant dans les champs ou dans l’industrie. La discipline semble beaucoup plus sévère, il y a moins de lignes de fuite.

Photo nº 4 : Cadillac

SÁT : Le réfectoire encore, dans son ensemble. L’architecture est extrêmement imposante : on a cette arche, très lourde et les diagonales des tables, avec ces serviettes déployées comme dans un restaurant chic. Peut-être s’agit-il d’une fête. Dans le fond, comme toujours, les surveillantes. Les filles dansent entre elles. Dans la sélection de photos que nous avons faite, nous avons privilégié tout ce qui est de l’ordre du mouvement, tout ce qui va à l’encontre de l’immobilité et de la contrainte.

SM : Il semble que la photo ait été prise avant le repas, car les tables sont immaculées, les serviettes bien présentées : donc on danserait avant le repas, ce qui semble un peu bizarre. Sur cette image, il y a aussi une fille noire ; nous n’en n’avons pas vu d’autres dans l’ensemble du fonds d’archives. C’est intéressant, car habituellement il n’y a aucune mixité dans ces institutions. Cette fille vient probablement des colonies.

Qui étaient les jeunes filles enfermées ?

SM : Il y a très peu d’informations à leur sujet. On sait par déduction – notamment parce qu’elles sont souvent attrapées pour vagabondage – qu’elles sont essentiellement issues du sous-prolétariat. Souvent, elles se sont enfuies d’une maison où elles avaient été placées par leur famille comme domestique.

SÁT : Derrière le délit de vagabondage, il y a toujours le soupçon de prostitution. Certaines filles étaient condamnées pour infanticide, qu’elles aient tué leur propre enfant, ou celui des patrons chez qui elles étaient placées comme domestiques. Les filles qui ont commis les moindres délits sont logées à la même enseigne que les criminelles.

SM : Et puis, il y a les filles de la campagne et du prolétariat, dont les familles veulent se débarrasser parce qu’elles ne sont pas contentes de leur comportement. La bourgeoisie, elle, met ses filles récalcitrantes dans les congrégations religieuses. L’assistance publique récupère celles dont les familles n’ont pas assez d’argent ou de respectabilité sociale pour y accéder.

Il y a donc, parmi elles, des filles enfermées à la demande d’un tiers ?

SM : Cela passe toujours par une procédure pénale. Les familles ne peuvent pas arriver et dire « on vous laisse notre fille ». Mais les juges, à l’époque, ont plutôt tendance à avoir la main lourde : une fille traînée devant l’un d’entre eux a très peu de chance de revenir dans sa famille. Pour le bien public, on considère qu’il vaut mieux enfermer les jeunes filles pour les protéger, même sans preuve de mauvaise conduite.

Les filles enfermées en école de préservation n’étaient en fait pas vraiment condamnées ?

SM : Non, en effet, en tant que filles et mineures, elles étaient acquittées pour «  manque de discernement[2. Le « manque de discernement » signifiant que la justice considérait un défaut de conscience du caractère délictueux de l’acte au moment où il était commis.] ». Condamnées, elles auraient eu de courtes peines de prison, quatre à six mois – le vagabondage n’était pas puni très lourdement. La seule manière de les tenir enfermées longtemps était de considérer qu’elles étaient « non discernantes », et donc de les « préserver ». D’où l’euphémisme : si les « écoles de préservation » avaient été légalement des prisons, elles auraient été soumises à la juridiction générale. Alors qu’avec ce subterfuge juridique, on peut enfermer les filles jusqu’à leur majorité civile – 21 ans à l’époque. Certaines arrivaient à 14 ans parce qu’elles vagabondaient et restaient donc sept ans en institution. Pour les mêmes délits, elles faisaient des peines bien plus longues que celles des garçons.

Vous racontez à quel point les corps féminins de la classe populaire sont des éléments préoccupants pour l’État…

SM : Ces filles sont au croisement d’une justice de classe et d’une justice de genre, exactement au point de jonction de ces justices d’exception. L’ouvrage aurait pu s’intituler Des filles d’exception, pour faire apparaître justement le traitement exceptionnel dont elles sont justiciables. L’État craint ces vagabondes qui circulent librement sans contrôle familial ou juridique. Elles sont doublement dangereuses. D’abord en tant que filles du prolétariat, parce que si elles arrêtent de travailler ou de procréer, le système arrête de fonctionner. L’État doit absolument garantir les conditions du travail socialement obligatoire ! Et puis, elles sont victimes de représentations sociales et d’une justice produites par des hommes qui font d’elles des objets de désir, dangereuses en tant que tels.

Photo nº 5 : Doullens

SÁT : Est-on dans les douves ? À l’extérieur du château ou dans un pré intérieur ? On ne sait pas, mais l’image donne toutefois une idée de l’échelle de la forteresse de Doullens : les filles apparaissent comme de toutes petites figurines. Le photographe a pris la liberté de choisir une focale très large pour montrer l’espace, toujours contraint, au lieu de se rapprocher et de montrer les filles en train de travailler bien sagement.

L’horizon est bouché, on ne voit pas le ciel, seulement le mur de la forteresse.

SM : Les trois établissements sont d’anciennes prisons. Clermont était une ancienne maison centrale de filles et de femmes ; Cadillac, le château des ducs d’Épernon, avait été « une maison de force et de correction pour les filles et les femmes », et Doullens, une ancienne forteresse militaire, avait aussi été une prison pour femmes. Et dans les trois cas, il n’y a eu pour ainsi dire aucun réaménagement des lieux.

Quelle est la place du travail dans la « réhabilitation » des jeunes filles ?

SM : Elles travaillent tout le temps. Travailler la terre, en particulier, est une activité honorable. C’est une idéologie très forte à cette époque-là : ramener les filles au bon air, au bon travail, pour qu’elles puissent vivre à la campagne dans un environnement non corrompu. La ville, c’est la corruption ; les travaux des champs, c’est l’innocence, la pureté.

SÁT : Toutefois, dans les images d’Henri Manuel, le rôle du travail chez les filles est bien moindre que chez les garçons. La réhabilitation des filles se fait par le travail de la terre, les travaux d’atelier et les travaux d’aiguille, mais aussi par le travail domestique : le ménage, la lessive, la cuisine, la buanderie.

Est-ce à dire que les filles apprenaient un métier ?

SM : Le but de ces institutions est de transformer des filles déviantes en domestiques – ou en ménagères au foyer. Mais il n’est pas simple à la sortie de l’école de leur trouver une place. Tout le monde est un peu suspicieux à leur égard. De fait, beaucoup ressortent vagabondes. Parfois, elles rentrent chez elles avec un petit pécule.

Photo nº 6 :, Clermont

SÁT : Sur cette photo, on ne voit à première vue qu’une chose : cette jeune femme qui nous regarde, qui regarde le photographe. Elle est jolie, maquillée, aguichante, quand d’autres filles paraissent toutes avoir la même tête, la même corpulence tassée (à force de féculents), la même coupe de cheveux. La femme de dos est sans doute une surveillante, elle a été placée dans l’image pour confirmer que les filles sont bien gardées. Mais la fille au tablier clair concentre sur elle toute la lumière.

SM : C’est vrai que cette silhouette à droite, noire et très austère, douche un peu la scène. La joie coquine qui émane du personnage de face est contredite par cette silhouette de corbeau.

SÁT : Cette scène est totalement incongrue. C’est forcément le photographe qui leur a demandé de se mettre à danser dans ce coin-là de la cour.

SM : Et l’esprit, encore une fois, est difficile à saisir : il y a toujours ce contraste entre un univers d’enfermement et ces corps, ces filles qui dansent, qui s’amusent, coincées sous la muraille.

SÁT : Et puis, ce sont des filles qui dansent ensemble, deux par deux, cela ouvre le chapitre important de l’érotisme, des relations homosexuelles qui se tissent dans ces écoles de préservation.

Ces images de danse sont troublantes parce qu’elles feraient presque passer ces écoles de préservation pour des lieux vivables, des colonies de vacances…

SM : De nombreuses photos sont sur cette ligne très ambiguë. Il y a, de manière générale, un énorme contraste entre les photos et les textes, dans lesquels on lit qu’elles sont punies à la moindre occasion. Et les punitions, c’est le mitard et la camisole de force. Elles ne sont pas censées s’amuser. Tout l’enjeu pour ces écoles de préservation est de « relever[3. « Ce qu’il y a de plus difficile dans le relèvement des enfants, c’est le relèvement des filles. Ce qu’il y a de plus difficile dans le relèvement des filles, c’est le relèvement de celles qui sont tombées jusqu’à la prostitution publique. », Rapport d’inspection, cité p. I.] » les filles. C’est le terme employé, un mot empreint de morale et de religion. Elles ont chuté, il faut les relever, pour les rendre aptes à réintégrer la société dans des conditions jugées acceptables. Et pour cela, tous les moyens répressifs sont bons.

C’est donc comme si ces photos contrevenaient à la fois au réel des écoles de préservation et à l’image que veulent en donner les institutions ?

SM : C’est le contre-emploi d’une photographie de propagande : on voit exactement ce qu’on ne devrait pas voir. On voit la vérité de ces lieux par la résistance des corps, on voit que ces lieux ne sont pas ce qu’ils auraient dû être. On voit l’enfermement, un peu, mais aussi le reste : ce qui a rendu ces lieux singuliers. On voit la complicité qui unit les filles bien plus qu’on ne le devrait ! L’institution combat ces rapprochements, cette sensualité, ce désir de s’amuser ; il faut absolument éviter que les filles aient leur propre vie en dehors de ce qui est autorisé par l’institution. Mais les photographies montrent l’échec de l’institution à combattre cela.

Pourtant, savoir danser, c’est important, comme être une bonne ménagère, ça fait partie de ce qu’une femme doit savoir faire ! Peut-être qu’il s’agit de former de futures épouses ?

SM : Ce n’est pas cela qu’on enseigne dans ces institutions. On ne prépare pas les filles à savoir se faire belle et à mieux séduire les hommes. Au contraire : elles sont toutes suspectées d’être des prostituées. Et il s’agit de montrer qu’elles ont renoncé à ce destin fatal et que leur enjeu ne sera plus d’être belle, mais d’être bien sage, de bien faire le ménage. C’est une des ambiguïtés qui traversent toutes les photos, on voudrait les montrer d’une certaine manière, mais on ne peut pas s’empêcher de les exposer telles qu’on ne veut pas qu’elles soient : comme des séductrices.

Photo no 7 : Cadillac

SÁT : Ici, on a une image de libération. Cela a beau être un cours de gymnastique – on le comprend grâce à d’autres clichés de la même série –, là, pour cette photo, on leur a sans doute simplement demandé de courir. Même si elles sont en uniforme, coincées entre deux rangées d’arbres, la sensation d’élan reste dominante. L’image est floue ; ce n’est que du mouvement. Une échappée, presque une image d’évasion collective.

SM : Cela soutient l’idée qu’il y a une forme de séduction qui opère sur le photographe – celle dont on essaie de les charger, puis de les débarrasser. Sur cette photo, on comprend qu’elle n’est pas nécessairement sexualisée, il s’agirait d’une liberté séductrice, quelque chose qui se maintient contre l’institution ou malgré elle.

On a l’impression d’une fuite collective et spontanée. Y a-t-il beaucoup de tentatives d’évasion ?

S.M : Oui, dès qu’elles peuvent s’échapper, elles tentent de le faire. C’est même troublant la facilité avec laquelle elles s’évadent. Il suffit d’une échelle qui traîne et hop ! elles filent.

SÁT : Les évasions rythment la vie de l’institution, c’est quasiment ritualisé ! La dernière partie du livre propose une sorte de parcours-type des filles des écoles de préservation : elles sont arrêtées, jugées, internées, puis elles s’évadent. Le plus souvent, elles sont reprises. Ensuite, elles se tiennent bien quelque temps, dans l’espoir d’être« louées » comme domestiques auprès d’une famille pour, peut-être, s’échapper de nouveau.

Pouvez-vous nous raconter la révolte de 1934 à l’école de préservation de Clermont ?

SM : On n’en sait malheureusement pas grand-chose. Il semblerait que la révolte du bagne de garçons de Belle-Île[4. La colonie pénitentiaire de Belle-Île est restée célèbre par la révolte d’une centaine de colons. Un soir d’août 1934, après qu’un des enfants a été roué de coups pour avoir mordu dans un morceau de fromage avant sa soupe, une émeute éclate, suivie de l’évasion de 55 pensionnaires. Ce fait divers est suivi d’une campagne de presse très virulente, et va inspirer à Jacques Prévert son célèbre poème « La chasse à l’enfant ». Il y dénonce la « battue » organisée pour rattraper les fugitifs, avec une prime de 20 francs offerte aux touristes et aux habitants de Belle-Île, pour chaque garçon capturé.] ait commencé à s’ébruiter – sans doute via des surveillantes –, et que cela ait incité les filles de Clermont, où le régime était particulièrement dur, à se révolter à leur tour.

SÁT : On peut supposer que des liens de complicité entre les surveillantes et les filles se nouaient parfois. Dans les archives, une surveillante est décrite comme « anarchiste » par l’administration. Il faut dire qu’elles sont elles-mêmes extrêmement surveillées. L’institution mène à leur encontre des enquêtes de moralité très poussées[5. Voir notamment cette archive p. 76 « Comme suite à votre communication du 6 février écoulé concernant Mme Frangopol, née Chasseur Sylvaine, institutrice à l’école de préservation de Doullens, j’ai l’honneur de vous rendre compte que l’enquête à laquelle j’ai procédé ne m’a pas permis d’établir que cette femme fréquentait des étrangers ou des personnes suspectes. Elle a toujours été effacée et elle n’est pour ainsi dire pas connue à Doullens depuis 4 mois que sa mère habite une petite maison isolée rue Tailly près de la rue d’Arras. Mme Frango Paul n’affiche aucune autre relation, elle ne reçoit d’autre part aucune correspondance en dehors des catalogues de grands magasins, néanmoins une surveillance discrète continuera d’être exercée sur ses agissements à Doullens. »].

Comment se déroule la mutinerie ?

SM : D’après ce que l’on sait, les filles refusent de monter dans leur chambre ou d’aller au travail. Il y a des échauffourées : elles se battent avec les surveillantes. La répression est féroce, elles ont toutes été mises au mitard, sous camisole de force. Ce n’était pas une tentative d’évasion collective, c’était plutôt une rébellion interne. Tout cela a été complètement étouffé par l’administration. Un seul journal s’est emparé de l’histoire, aussitôt démenti par le ministre de la Justice lui-même.

Comment s’achève l’histoire des écoles de préservation ?

SM : Cela se termine à la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand s’organise pour la première fois une justice spéciale pour les mineurs. On construit alors des établissements spécialisés qui ne sont plus des institutions de répression pure. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, à la petite Roquette, il y a des enfants de deux ans qui sont prisonniers parce qu’ils ont fait bêtises et que leurs parents sont allés voir le juge pour s’en débarrasser. Cela dure jusque dans les années 1890. De 1905 à la Seconde Guerre mondiale, le statut du mineur change, mais sans être complètement éclairci du point de vue du droit. On expérimente un traitement spécial des mineurs sans que la chose soit véritablement organisée. C’est une étape intermédiaire. Ces « écoles de préservation » correspondent à la fin d’un monde, celui où l’on traitait les mineurs comme des adultes.

Notes

1 Dans une archive, on lit par exemple : « C. a dégradé le mur de sa cellule en enlevant le plâtre pour se poudrer le visage. », p. 42.

« La race tue deux fois »
Socio-histoire des crimes racistes et de leur traitement. Entretien avec Rachida Brahim

Le collectif Angles Morts milite autour des questions de la justice, de l’enfermement et des méthodes policières. Il est également coordinateur du livre Permis de Tuer – Chronique de l’impunité policière. Septembre 2014. Éditions Syllepse.

10 à 15 morts. C’est le nombre moyen de décès (connus publiquement) causés dans le cadre d’une intervention de police en France chaque année. Un profil-type des individus victimes de la répression policière se dégage sans appel : un jeune homme des quartiers populaires, d’origine maghrébine ou subsaharienne. L’actuelle affaire Adama Traoré, mort cet été dans un commissariat, ou la relaxe en juin 2016 des policiers inculpés dans la mort de Zyed Benna et de Bouna Traoré ont démontré que les forces de police bénéficient d’une injustifiable impunité judiciaire. Pour comprendre la production et le maintien de ces violences, Rachida Brahim, sociologue au Lames (Laboratoire méditerranéen de sociologie de l’université d’Aix-Marseille), a étudié la dénonciation et le traitement des crimes racistes entre les années 1970 et fin 19901 Rachida Brahim soutiendra prochainement une thèse intitulée « La race tue deux fois. Particularisation et universalisation des groupes ethniquement minorisés dans la France contemporaine, … Continue reading.

Qu’est-ce qui t’a amenée à effectuer une thèse sur les crimes racistes entre les années 1970 et 1990 ?

J’ai eu l’occasion de travailler dans le secteur associatif à Marseille, notamment avec des personnes issues de l’immigration maghrébine et engagées sur la question de la mémoire ou des luttes de l’immigration. Parmi les sujets évoqués, celui des crimes racistes revenait régulièrement. Les militants faisaient référence à « la flambée raciste » ou « l’été rouge » de Marseille, selon les termes employés par Yvan Gastaut et Gérard Noiriel[2. Yvan Gastaut, « La flambée raciste de 1973 en France », Revue européenne de migrations internationales, no 2, 1993, p. 61-75 ; Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France: XIXe-XXe siècle discours publics, humiliations privées, Pluriel, Paris: Hachette littératures, 2007.]. Il s’agit d’une série de violences entre août et décembre 1973, après le meurtre d’un chauffeur de tramway par un passager pris d’un accès de démence. Le passager en question était un immigré algérien.

Durant les quatre mois qui ont suivi ce drame, des expéditions punitives et des agressions ont systématiquement ciblé des migrants maghrébins[3. Voir Mathieu Léonard, « 1973 : un été raciste », CQFD no 115 (octobre 2013).]. Les militants associatifs évoquaient également des affaires datant d’après cette série de violences, au cours des années 1970, 80 ou 90. Par-delà la régularité des faits mentionnés, j’ai été frappée par le sentiment d’injustice qui accompagnait les propos. Le constat partagé était celui d’une forme d’impunité dans les affaires de crimes racistes. Je voulais en savoir davantage sur les violences de ce type, mais je tenais aussi à objectiver ce sentiment d’injustice, à revenir sur les faits pour rendre compte de sa matérialité. J’ai donc étudié cette période de trente ans en essayant de mettre en évidence le contexte dans lequel ces violences ont eu lieu et la manière dont elles ont été traitées par le système pénal, et plus largement au sein des arènes politiques et législatives.

Comment produire aujourd’hui des connaissances sur les crimes racistes en France ?

La première difficulté est celle des sources. Les données les plus accessibles sur les crimes racistes ont été compilées par les associations engagées sur la question. La presse constitue également une importante ressource. Du côté institutionnel, c’est plus compliqué. Certaines archives publiques sont soumises à des délais de communicabilité, par exemple celles de la police et de la justice. Cela peut aller de 25 à 100 ans, et les demandes de dérogation ne sont pas toujours acceptées. Enfin, pour ce qui est des statistiques, il est difficile d’avoir une idée précise de ce que représentent les crimes racistes. Depuis 1990, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) recense les actes et menaces racistes, mais elle réalise ses statistiques en se fondant uniquement sur les sources du ministère de l’Intérieur. Or, il y a le risque de sous déclaration, et ce qui est perçu comme un acte raciste par les membres du groupe visé n’est pas forcément catégorisé comme tel par les institutions qui prennent en charge ces violences.

La seconde difficulté réside dans le choix des concepts appropriés. Le racisme est une notion qui désigne une conséquence, un phénomène qui se manifeste dans une société donnée, mais il ne s’agit pas d’un concept opératoire. C’est un terme qui ne montre rien de la chaîne de causalité et de la complexité des interactions dans lesquelles il s’inscrit. Je crois même qu’il tend à occulter la construction politique et sociale qui conduit aux violences raciales. Depuis une vingtaine d’années, les recherches menées dans le monde anglo-saxon sur les théories de l’ethnicité ont amené un renouvellement des réflexions françaises sur la question. Comme le genre et la classe, l’ethnicité fait partie des principaux critères de classement qui, au sein d’une société, permettent de différencier et de hiérarchiser les groupes sociaux. Ce sont ces mêmes critères qui entraînent une inégalité de traitement dans différentes sphères du monde social, en matière de logement, d’éducation, de santé ou encore de travail. Cela implique que la catégorisation des individus selon des critères ethniques précède le racisme qui peut se manifester à l’échelle individuelle sous forme de sentiments ou d’actions. Autrement dit, la construction de la race précède le racisme.

Un des débats majeurs qui entoure encore la question consiste précisément à savoir s’il vaut mieux parler d’ethnicité ou de race. Ces termes sont des concepts opératoires dans le champ scientifique, et ils font partie intégrante des « savoirs assujettis » pour reprendre l’expression de Foucault, mais ils peuvent avoir de tout autres signification et fonction lorsqu’ils entrent dans des sphères différentes, notamment dans celle du politique. C’est surtout le cas pour le terme race. Ce sont donc des termes très exigeants, qui demandent à chaque fois que l’on précise notre pensée. Et il faut toujours expliquer que l’on parle bien exclusivement d’une construction sociale que l’on réprouve et non de caractéristiques auxquelles on donnerait soi-même une essence ou une réalité biologique.

Pour certains, l’ethnicité renvoie à la dimension culturelle de l’identité, alors que la race désigne des phénotypes et un supposé ancrage génétique. Pour d’autres, l’ethnicité sert de terme socialement acceptable pour parler de race. Il présente l’avantage de ne pas reprendre à son compte le terme de race, c’est-à-dire de ne pas faire exister la notion, et par extension le phénomène, que l’on tente précisément de déconstruire. Personnellement, je crois que pour s’y retrouver, il vaut mieux partir des critères concrets à partir desquels les différences sont construites, qu’il s’agisse de la forme de votre visage, de votre nationalité, de vos origines, de votre religion ou de votre culture. Il me semble que ces marqueurs jouent la même fonction que les critères strictement biologiques, qui étaient retenus durant la période coloniale par exemple. Ils recréent la race, ils participent à stratifier la société, ils érigent des barrières entre les groupes et stipulent que les différences entre ces groupes sont irréductibles. Qu’on le veuille ou non, cela ressemble bien à des catégories raciales – quand bien même la race aurait changé de forme. C’est un constat amer : je dois avouer que j’ai moi-même parfois encore du mal à l’admettre, disons à le digérer. Je constate aussi que j’ai réglé la question du mot approprié en employant les termes ethnicité ou catégorisation ethnique comme des synonymes aux expressions utilisant le terme race.

Comment définis-tu le processus de racialisation, concept que tu as mobilisé dans le cadre de tes recherches ?

On retrouve le même débat ici, certains parlent d’ethnicisation, d’autres de racialisation. Restons sur ce second terme. Cette recherche a entre autres permis de préciser ce que représentait la racialisation dans le contexte français. Elle désigne le processus par lequel les catégorisations ethniques sont produites et maintenues par-delà leur dénonciation. Différentes phases composent ce processus. Il faut prendre en compte la manière dont les catégories sont construites, la manière dont elles affectent les relations interpersonnelles, mais également la manière dont elles se perpétuent.

Le premier acte se déroule à l’échelle institutionnelle. Le fait de catégoriser des individus selon des critères ethniques est une opération inhérente à l’action des pouvoirs publics. Cela passe entre autres par l’édiction de décrets, de lois et de politiques spécifiques. C’est une opération à la fois macrosociale et exogène qui implique non seulement une assignation identitaire, mais également la création de frontières invisibles entre les groupes sociaux. La force de cette catégorisation réside dans le fait que des valeurs négatives sont associées aux critères que représentent les traits physiques ou culturels, la nationalité, les origines ou la religion d’une personne. Ces critères agissent alors comme des stigmates qui vont non seulement différencier, mais également inférioriser les membres du groupe concerné.

En ce qui concerne le sujet que je traite, je me suis intéressé à deux figures stigmatiques de l’homme arabe : celle du « travailleur arabe » dans les années 1970 puis celle du « jeune de banlieue » dans les années 1980-90. Dans un contexte de crise économique et de restriction de l’immigration, les premiers ont été perçus à travers l’insalubrité de leur logement, leur propension à la criminalité ou encore leurs capacités à troubler l’ordre public. Dans un contexte de développement des grands ensembles et de constante hausse du chômage, les seconds ont hérité des stigmates des pères. Ils ont, par ailleurs, régulièrement été présentés comme des délinquants, des jeunes assistés ou inadaptés, sachant que les médias ont tenu une place décisive dans le renforcement des catégorisations ethniques.

Le deuxième acte de la racialisation se joue à l’échelle interpersonnelle. Le fait de catégoriser des individus selon des critères ethniques peut entraîner des inégalités, des discriminations, mais aussi des violences physiques à l’encontre des membres du groupe minorisé. En raison du stigmate assigné, ces derniers constituent des cibles potentielles, plus ou moins exposées en fonction du type d’interactions et des tensions nationales ou internationales liées au contexte économique, social ou politique. La série de crimes racistes à Marseille en 1973, l’affaire du Bordeaux-Vintimille en 1983 ou encore celle d’Ibrahim Ali en 1995 sont, à des degrés variés, des exemples caractéristiques de ce type de violences.

Le dernier aspect du processus est le plus difficile à circonscrire. Toute la question est de savoir où s’arrête la racialisation. J’ai cherché la réponse en regardant de plus près ce qui se passait une fois que le groupe concerné dénonçait la violence spécifique dont il faisait l’objet. Je me suis donc intéressée à la manière dont les crimes racistes étaient régulés par les pouvoirs publics. En l’occurrence, durant la période étudiée, le crime raciste n’est pas une catégorie juridique ; par conséquent, les procès portent sur l’infraction retenue, mais pas sur le caractère raciste ou non de l’acte. C’est ce qui explique en grande partie le sentiment d’injustice des membres du groupe concerné par ce type de violence. Lorsqu’on écoute les personnes qui ont dénoncé ces violences, des crimes de 1973 à la récente affaire Adama Traoré par exemple, il y a un même leitmotiv : la race tue deux fois. Une première fois en raison de la violence induite par la catégorisation, et une deuxième fois en raison du traitement de cette violence qui, loin de prendre en compte la catégorisation ethnique et ses effets, va la maintenir en l’occultant. On rejoint ici la notion de racisme systémique et structurel : c’est le système, l’organisation et les règles mêmes d’une société qui contribuent à la production des inégalités et des violences corollaires, par-delà leur dénonciation.

Ton enquête démarre au début des années 1970, qui a vu naître les premières luttes dénonçant les crimes racistes à l’encontre des Maghrébins. À travers ces luttes, on voit poindre une question centrale : comment définir un crime raciste ?

C’est là tout le débat. Durant les trente ans sur lesquels porte cette recherche, les parlementaires ont régulièrement déclaré qu’il était impossible de définir le mobile raciste et par extension le crime raciste. Du côté militant, dès les années 1970, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) s’est impliqué dans une lutte sociale pour l’amélioration des conditions de logement, de travail et de séjour des immigrés[4. Abdellali Hajjat, « L’expérience politique du Mouvement des travailleurs arabes », Contretemps, no 16, mai 2006, p. 76-85.]. Parallèlement, les crimes racistes ont connu une forte politisation : le seul fait que la victime soit un « Arabe » pouvait suffire à qualifier le crime de raciste et à lancer une mobilisation. De manière plus générale, lorsqu’on observe les faits de ce type qui ont été dénoncés durant les trente ou quarante dernières années, on constate que, pour les membres du groupe concerné, un crime raciste est une violence spécifiquement dirigée vers une personne en raison de son appartenance à un groupe racialisé. C’est la définition qui a globalement été retenue par les pays qui emploient l’expression « crime de haine ».

La notion est apparue dans les années 1980 aux États-Unis avant d’être introduite en Europe dans le courant des années 1990. Il s’agit plus d’un concept que d’une catégorie juridique bénéficiant d’une stricte définition légale. Son champ d’application varie selon les pays, mais dans l’ensemble, les crimes de haine désignent les violences commises en raison d’un mobile discriminatoire. Ils peuvent couvrir toutes les infractions pénales prenant pour cible des biens ou des personnes en raison de leur appartenance à un groupe minorisé selon des critères d’ethnicité, de religion, de nationalité, d’âge, de genre, en fonction de leur identité sexuelle ou en raison d’un handicap. La particularité des crimes de haine tient au fait que leur impact dépasse les individus pour toucher les membres de groupe qui partage la même identité sociale. Dans ce type de violence, l’auteur des faits a choisi sa cible en raison de l’hostilité qu’il éprouve envers le groupe auquel elle appartient. On parle dans ce cas de traumatisme indirect ou de « victime collective », car à travers l’individu touché par l’infraction, c’est toute une communauté qui est en réalité visée.

On a parlé alors de l’émergence du « mouvement immigré », comment est-il intimement lié au processus de racialisation ?

Le mouvement immigré, ce que l’on nomme également « luttes de l’immigration », désigne les mobilisations menées par les immigrés postcoloniaux, mais il peut aussi intégrer les luttes conduites par leurs descendants. C’est un abus de langage dans la mesure où ces derniers sont nés en France. À proprement parler, il serait plus juste d’évoquer un mouvement des racialisés, mais la catégorie « immigrée » est de loin celle qui a dominé en France. Beaucoup de militants parlent « des luttes de l’immigration et des quartiers populaires », ce qui me semble une formule déjà plus adaptée. Les recherches étasuniennes traitent de cette question en parlant d’« ethnicité mobilisationniste ». Les théories qui s’y rattachent envisagent l’ethnicité comme une ressource, un élément fédérateur qui est réapproprié et mobilisé dans la perspective d’une lutte sociale, dans le but d’accéder à davantage de biens ou de pouvoir.

Ces luttes sont intimement liées au processus de racialisation, parce qu’elles passent par une politisation des différentes formes de violences induites par les catégorisations ethniques. En France, il s’agit d’un mouvement fragmentaire qui a été conduit par différentes générations, au sens social du terme : la génération des « travailleurs arabes » dans les années 1970, puis la « seconde génération » dans les années 1980-90, avec tout ce que cette expression a d’illusoire. Les actions collectives menées par ces deux générations ont pris des formes très variées et s’inscrivent dans des contextes différents. Cela étant, l’objet des luttes est resté sensiblement identique au cours de ces trente ans : protester contre les inégalités en dénonçant la manière dont le racisme imprègne les différentes sphères de la vie sociale, celle du droit au séjour, du travail, du logement, ou encore de la santé. La question des crimes racistes représente également un point de similitude entre ces différents mouvements. La dénonciation de ces violences et de leur traitement a été une constante au sein de ces mobilisations.

Dans les années 1970, l’identité ouvrière et le mythe du retour au pays ont permis de délimiter la génération des travailleurs arabes. À cette période, les militants du MTA se mobilisent systématiquement contre les crimes racistes qui symbolisent d’après eux la violence plus générale, et notamment sociale, à laquelle sont confrontés les immigrés. Par exemple, dans la semaine qui suit le meurtre du traminot à Marseille en août 1973, on dénombre six morts, à raison d’un mort par jour. Les agressions se poursuivent au cours des mois d’octobre et novembre. Elles atteignent un point culminant en décembre 1973, après le plastiquage du consulat d’Algérie qui fait quatre morts et 22 blessés. Ces violences ont fait de la région marseillaise l’épicentre de la lutte des travailleurs immigrés. Dès le mois de septembre, les militants du MTA ont mis en place des commissions d’enquête populaires pour élucider les crimes, des groupes d’autodéfense, et organisé des stages nationaux des travailleurs ou de la Gauche arabe, des manifestations. Ils ont également lancé une grève générale contre le racisme, amplement suivie par les travailleurs immigrés à l’échelle régionale.

Les années 1980-90 se distinguent par le fait que le travail ouvrier se raréfie et que l’idée d’un retour au pays est progressivement abandonnée. Les membres de la « seconde génération » sont donc nés sur le territoire français dans une période de développement des grands ensembles et de constant accroissement du chômage. Ces années sont davantage marquées par une concomitance des protestations spontanées et des actions concertées. On note d’une part un usage renouvelé de l’émeute comme moyen de contester l’ordre établi et d’intervenir dans le débat public. Ce terme a acquis une connotation péjorative pour certains, mais c’est un terme déjà employé sous l’Ancien Régime et qui désigne tout simplement un soulèvement populaire et spontané provoqué par une émotion collective. Les plus médiatisées ont eu lieu au début des années 1980 puis au début des années 1990, mais ce ne sont pas des cas isolés. Les crimes racistes, les violences policières dans les quartiers populaires, mais aussi les jugements prononcés à l’issue des procès, ont régulièrement constitué le point de départ de ces protestations.

On relève d’autre part l’existence de collectifs structurés qui ont employé un répertoire d’actions allant de la grève de la faim à l’occupation d’espaces, en passant par l’organisation de rencontres nationales, de concerts ou de marches. Dans cet ensemble, la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 est un des exemples les plus emblématiques de ce type de mobilisations. Après la Marche, les tentatives infructueuses de se fédérer à l’échelle nationale ont laissé la place à des structures qui se sont davantage concentrées sur l’action locale. La mort d’un habitant dans une cité a fréquemment donné lieu à l’organisation de marches silencieuses, à la création de comité de soutien ou d’associations.

Comment réagissent les acteurs étatiques face à ces violences racistes et ces mobilisations ? Pourquoi les parlementaires se refusent-ils à définir légalement un crime raciste ?

Entre les années 1970 et fin 1990, en ce qui concerne les crimes racistes, deux conceptions différentes d’un même phénomène ont coexisté. Pour les membres du groupe concerné, les crimes racistes constituaient une violence spécifique qui aurait mérité un aménagement des règles du droit. Pour les pouvoirs publics, il s’agissait d’une violence qui relevait du droit commun, c’est-à-dire des règles qui s’appliquent de la même manière à tous les citoyens – et il n’était pas envisageable de créer un droit particulier. Lorsqu’on étudie les débats parlementaires sur cette question, on constate que les parlementaires ont justifié le fait qu’il était impossible de créer une incrimination spécifique en se référant à la conception universaliste de la citoyenneté impliquant que le droit devait être le même pour tous.

Dans les faits, si la race tue deux fois, c’est parce qu’elle fait écho à un double mouvement porté par le droit et dans lequel les groupes minorisés sont enserrés. Le premier mouvement correspond au premier acte de la racialisation évoqué en amont. Il consiste à particulariser les individus en les catégorisant selon des critères ethniques. Cette action entraîne des inégalités de traitement, mais en raison de la stigmatisation inhérente, elle peut aussi induire des violences, des crimes racistes en l’occurrence. Le second mouvement réside au contraire dans le fait d’universaliser ces mêmes individus au moment précis où ils dénoncent la violence produite par le particularisme. Bref, cela revient à invoquer des règles communes pour des groupes qui ont auparavant été différenciés. Alors que la première violence trouve son origine dans le particularisme, la seconde réside dans le fait que ce même particularisme est ensuite occulté.

Concrètement, durant ces trente ans, alors que la question des crimes racistes a régulièrement atteint un haut degré de politisation, dans l’arène législative, un même débat a été reconduit au cours des trois principales lois portant sur la pénalisation du racisme. À chaque reprise, les parlementaires ont interrogé, puis rejeté la possibilité de définir le mobile raciste qui aurait permis de caractériser ces crimes. Par conséquent, la législation antiraciste s’est exclusivement intéressée à la répression de la parole raciste et des discriminations.

La « Loi relative à la lutte contre le racisme », promulguée le 1er juillet 1972 est considérée comme le socle de cette législation. Le Mrap et la Licra interpellaient le gouvernement depuis treize ans en faveur de sa mise en place. Elle porte sur les provocations à la haine raciale, les diffamations, les injures raciales et les actes de discrimination. Or, contrairement aux recommandations de l’ONU, elle ne prend pas en compte les agressions et homicides à caractère raciste. La question est totalement absente dans la sphère législative, comme dans celle du politique en général.

Pour ce qui est des années 1970, j’ai pu consulter les archives du Ministère de l’intérieur. Les dossiers conservés montrent que le gouvernement algérien répertoriait les violences prenant pour cible ses ressortissants et demandait régulièrement des informations au ministère de l’Intérieur français sur les circonstances des faits et leurs suites pénales. Les rapports dressés par les services de police, par les préfets, mais également par les agents ministériels en vue de répondre au gouvernement algérien nient systématiquement la présence de mobile raciste pour mettre au contraire en avant des affaires de vols, des rixes, des règlements de compte, des suicides ou des accidents.

À l’issue de la Marche de 1983, le gouvernement socialiste avait promis aux manifestants une nouvelle loi qui permettrait d’aggraver les peines dans les affaires de crimes racistes. Dans les faits, lors du vote de la loi de 1985 dé sur diverses dispositions d’ordre social, cette option a été écartée et remplacée par une mesure permettant à certaines associations de se porter partie civile dans les affaires d’homicides à caractère raciste. À travers cette loi, le mobile raciste est implicitement reconnu, mais il ne fait pas l’objet d’une définition. Un sénateur insiste notamment sur le fait que le mobile raciste représente une notion trop « vague », et par là impossible à admettre dans le Code pénal. Par conséquent, lors des procès, les conflits d’interprétation sur ce qui constitue ou non un crime raciste perdurent.

Au début des années 1990, plusieurs actes de violence racistes ébranlent à nouveau une partie de l’opinion. Différentes organisations se plaignent des insuffisances de la législation. Une nouvelle loi sur la question est alors négociée. Le mobile raciste constituait l’élément central de la proposition de loi initiale, il a une nouvelle fois été discuté, puis abandonné. La Loi Gayssot, votée le 13 juillet 1990, « tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe » renforce surtout les sanctions de la loi de 1972 et crée le délit de négationnisme.

Dans les affaires de crimes policiers en France, ou de morts pendant ou suite à des interventions policières, la dimension raciste des agissements policiers est chaque fois évacuée, rarement évoquée par les familles mêmes des victimes. Qu’en penses-tu ?

Pour ce qui est des familles des victimes, c’est une position compréhensible. Les violences policières constituent un type très particulier de faits dans l’ensemble des crimes qui sont perçus comme racistes. Par rapport aux crimes commis par un individu ordinaire, lorsque la famille tente d’avoir gain de cause, il y a une difficulté supplémentaire, dans la mesure où l’usage de la force entre dans les prérogatives des agents de police, ce qui implique que la violence peut-être considérée comme légitime.

Il faut aussi noter que, même si la législation a évolué depuis 1990, il reste extrêmement difficile de prouver le caractère raciste d’un fait. En France, le mobile raciste d’un homicide peut être pris en compte depuis la loi Lellouche votée en 2003. Les parlementaires se sont pliés aux recommandations de l’Union européenne en se rapprochant du concept de crimes de haine adopté par d’autres États. Selon les pays, quand le mobile raciste est avéré, la législation en vigueur prévoit une majoration des peines ou une peine spécifique. En France, la loi de 2003 aggrave les peines punissant « les infractions à caractère raciste, antisémite ou xénophobe » lorsque le mobile raciste est prouvé. Cela étant, c’est à nouveau sur ce point que le texte de loi a achoppé. Les parlementaires ont refusé d’inverser la charge de la preuve et ont déclaré que le mobile raciste ne serait reconnu que si l’infraction était précédée, accompagnée ou suivie de propos racistes, ce qui bien sûr n’est pas toujours le cas. Le député à l’origine de cette loi a précisé qu’il s’agissait « de rattraper le retard, de combler un vide juridique et de mettre fin à la passivité, objectivement conciliante, des autorités judiciaires ». Dans les faits, la condition qui a été posée a réduit le champ d’application du texte de loi et a limité l’impact qu’il aurait pu avoir sur la procédure pénale.

On voit aussi à travers ton travail qu’entre les crimes perpétrés par des civils français des années 1970, que certains qualifient d’arabicides, et ceux commis dans le cadre d’opérations policières depuis les années 1980, le crime raciste a changé de nature…

Pour avoir une idée un peu plus précise de l’évolution de cette violence, j’ai tenté de constituer une base de données en recensant les actes dénoncés comme racistes entre les années 1970 et fin 90. J’ai pu répertorier 731 cas. Ce n’est évidemment pas exhaustif, mais cela permet déjà de tirer quelques constats. En ce qui concerne les différences, du point de vue des victimes d’abord, les cibles sont variées, il a pu s’agir d’un individu isolé, de groupes d’individus, d’édifices publics représentant l’État algérien ou encore de cités, de foyers, de cafés fréquentés par des Maghrébins. La différence majeure tient au fait qu’à partir des années 1980, « les jeunes de banlieues » remplacent « les travailleurs arabes » qui étaient visés durant la décennie précédente. Il semble également que les violences diminuent : elles sont plus nombreuses dans les années 70 que dans les années 90, mais pour vérifier ce point, il faudrait bénéficier de statistiques plus importantes. Enfin, plus on avance dans le temps, plus l’islam est visé. L’affaire du foulard en 1989 est un marqueur fort de cette tendance qui s’est depuis accentuée.

En ce qui concerne les continuités, j’ai pu remarquer que, quelle que soit la décennie, la violence peut s’exprimer selon trois formes. On peut d’abord nommer les violences politiques exercées par des personnes qui agissent au nom de leur proximité ou de leur adhésion aux thèses de l’extrême droite. Elles donnent lieu à des attentats, des agressions ou des expéditions punitives. Il y a également des violences situationnelles. Elles peuvent avoir lieu lors d’une scène de la vie quotidienne. Pour l’auteur des faits, le but est généralement de protéger ce qu’il considère comme une propriété au sens large et subjectif du terme (sa maison, son commerce, des membres de sa famille, une femme, une fête nationale ou simplement sa tranquillité). Le passage à l’acte criminel s’explique ici par la présence de deux facteurs : d’une part la nuisance ou la menace qu’incarne pour lui la présence d’un Maghrébin et d’autre part l’idée d’un bien à protéger. Viennent enfin les violences disciplinaires, plus connues sous le nom de violences policières, et qui sont associées dès les années 1970 à des crimes racistes. La notion de discipline est intéressante parce qu’elle laisse voir ce qui est sous-jacent à ces violences, et notamment le fait d’user illégitimement la force dans le but de répondre à un désir de coercition, à une volonté de discipliner des corps catégorisés comme déviants.

Dernier élément de compréhension au sujet de ces violences : un sentiment d’injustice accompagne invariablement le récit de ces actes. Il renvoie à ce que l’on appelle une victimisation secondaire. Cette notion est d’abord apparue aux États-Unis dans les années 1970 après une scission au sein de l’étude de la criminologie, lors de l’émergence d’une criminologie critique, influencée par les mouvements néomarxistes et féministes.

La victimisation primaire désigne l’action par laquelle une personne est la cible d’une infraction et acquiert le statut de victime d’un point de vue légal. La victimisation secondaire advient au moment où cette même personne fait le récit de l’infraction dont elle a fait l’objet – lors d’un échange entre la victime et ses proches, mais aussi lors de la confrontation avec les institutions qui représentent les interlocuteurs des victimes. Il peut s’agir du système médiatique, éducatif, médical, policier ou judiciaire. Cette victimisation secondaire est provoquée par des attitudes de blâmes et d’inversement des responsabilités, par une banalisation des faits ou par l’existence d’un vide juridique.

La victimisation secondaire a d’abord été mise en évidence par les analyses féministes portant sur les violences faites aux femmes. Les premières études menées sur la question des agressions sexuelles ont par exemple montré que les victimes de viol sont fréquemment considérées comme responsables de ce qui leur arrive – ce qui, de fait, accentue la violence initialement subie. C’est sous l’influence conjuguée des mouvements féministes et des recherches conduites en criminologie victimologique que plusieurs pays ont modifié leurs législations sur le viol dans les années 1980. Dans le cas qui nous intéresse, la victimisation secondaire a été provoquée par le traitement pénal et législatif de crimes racistes qui empêchait de caractériser le mobile raciste.

On est loin ici de l’image qui domine aujourd’hui sur la victimisation. Il s’agit d’un terme qui a été manipulé et galvaudé, parce qu’il s’inscrit dans le cadre des luttes visant à imposer une représentation du monde social plutôt qu’une autre. L’idée de victimisation a souvent été retournée contre les personnes dénonçant un préjudice et exprimant des revendications pour décrédibiliser leurs paroles et déclarer qu’elles abuseraient du statut de victimes. C’est un reproche qui a par exemple été fait aux féministes, aux homosexuels et plus récemment à ceux qui ont porté publiquement la question de l’islamophobie. Pour s’opposer à ce détournement du terme et répondre à l’accusation, il faut revenir au sens initial. La victimisation primaire exprime simplement l’action par laquelle une personne va être victime d’une infraction selon une définition légale. C’est un fait, un statut dans un cadre donné, ceci n’implique en rien une posture d’éternelle victime ni une dérive vers une autovictimisation exacerbée et sans fondement.

Notes

1 Rachida Brahim soutiendra prochainement une thèse intitulée « La race tue deux fois. Particularisation et universalisation des groupes ethniquement minorisés dans la France contemporaine, 1970-2003 »

Tout le monde peut se passer de la police
Organisations communautaires pour abolir la police à Chicago

Traduit par Émilien Bernard

Scandale après scandale, meurtre après meurtre, la police états-unienne s’est taillée une solide réputation de brutalité, notamment auprès des populations noires. Dans le South Side de Chicago, des militant.e.s de terrain s’organisent pour dépasser la simple critique de l’institution policière, et mettre en place des contre-institutions rendant inutile l’intervention de la police. Inspiré.e.s par le concept d’abolition de la prison porté par Angela Davis, ou par la notion de « justice réparatrice » héritée des traditions indiennes, le but est de montrer que la fonction de la police tient plus dans la répression que dans la protection. Cercles de parole, repas de quartier servant de défense collective, ou bien encore résolution des délits à l’intérieur des communautés et des quartiers, les idées pour abolir la police ne manquent pas. Et certaines sont mises en pratique.
Article original : « Abolish the police? Organizers say it’s less crazy than it sounds. » The Chicago Reader, 25/08/16. Site de l’auteure.

Jusqu’à cette émission sur Fox News, Jessica Disu ne s’était jamais considérée comme partisane de l’abolition de la police. Le 11 juillet, pourtant, quelque chose a basculé alors qu’elle passait sur cette chaîne nationale, entourée de 29 autres personnes. Toutes avaient été réunis par Megyn Kelly pour discuter des récents meurtres d’Alton Sterling, de Philando Castile et de plusieurs policiers de Dallas1 Le 7 juillet dernier, un ancien soldat a abattu cinq flics à la fin d’une manifestation dénonçant les récents meurtres d’Alton Sterling (Louisiane) et Philando Castile (Minnesota)..

« Je pensais que cela allait être une discussion musclée et productive, même si elle était diffusée sur Fox News », explique Disu, 27 ans, qui se définit comme « rappeuse humanitaire et activiste pacifiste ». Elle est impliquée dans diverses organisations travaillant avec les jeunes du South Side de Chicago. Avant de se rendre à l’émission, elle avait préparé le message qu’elle souhaitait mettre en avant : «  La loi doit interdire à tout policier de tirer sur un citoyen. Voilà ce que je voulais proclamer. »

Disu était assise au premier rang. Elle portait une robe verte, un blazer noir, des boucles d’oreilles créoles et ses tresses étaient rassemblées en chignon. À ses côtés se trouvait Ron Hosko, ancien sous-directeur du FBI. Étaient également présents plusieurs agents du NYPD à la retraite, un « électeur conservateur », un pasteur noir de Baltimore engagé dans Black Lives Matter, un pasteur noir de Los Angeles estimant que Black Lives Matter est « pire que le KKK », un avocat spécialisé dans les droits civiques, un leader du mouvement des droits civiques, une femme blanche enthousiasmée par les commentaires « magnifiques » de Newt Gingrich au sujet des relations entre les races, un militant pro-Trump noir, un défenseur du Second Amendement[2. Cet amendement est celui a trait au droit de porter des armes.] ainsi qu’une poignée de personnes non identifiées.

La discussion ne tarda pas à tourner au chaos, les invités s’invectivant les uns les autres tandis que Kelly leur demandait de répondre à des questions polémiques en rafale. Disu restait tranquillement assise, roulant des yeux à l’occasion, affichant parfois un air sarcastique, riant, ou bien hochant la tête pour approuver. «  Ils abordaient et bousculaient nombre de questions sensibles à mes yeux », se souvient-elle. « Cela me semblait tellement absurde que j’avais l’impression de participer à un minstrel show[3. Type de spectacle raciste créé aux États-Unis au début du XIXe siècle et mettant en scène soit des acteurs blancs maquillés en noir, soit des Noirs caricaturant leur propre culture.]. »

Mais ensuite, des invités commencèrent à accuser Black Lives Matter d’appeler à assassiner des flics, et Disu ne put tenir sa langue.

« Voilà la raison pour laquelle tant de jeunes Américains n’ont plus d’espoir », lança-t-elle, tandis que d’autres invités s’offusquaient de ses propos. Elle expliqua que son activisme à Chicago se focalisait sur la violence intracommunautaire. « Il y a une solution », expliqua-t-elle avec fermeté : « Nous devons abolir la police ».

« Abolir la police ? », répéta Kelly, incrédule, accompagnée d’une série de huées et de protestations.

« Démilitariser la police, la désarmer », insista Disu, absolument pas désarçonnée par les clameurs. «  Nous devons encourager des solutions communautaires pour une justice transformatrice. »

(…) « Qui va protéger la communauté si on abolit la police ? », réagit Kelly, en arborant un sourire à la tu-n’es-pas-sérieuse-quand-même ?.

« Dans ce pays, la police a d’abord été constituée de patrouilles esclavagistes », parvint encore à expliquer Disu, avant que sa voix ne soit noyée dans le brouhaha.

(…) Involontairement passée au rang de porte-parole d’une idée tout récemment embrassée, Disu explique que l’abolition est devenue la seule solution qui fasse sens à ses yeux. « Je suis sûre que la première fois que quelqu’un à crié “Nous devons abolir l’esclavage !”, tout le monde a réagi de la même manière, genre : “Quelle idée stupide ! On se fait plein d’argent grâce à ce travail gratuit et vous voulez l’abolir ? C’est ridicule !” »

*

Disu n’est pas la seule à adopter une telle position. Même si Black Lives Matter et d’autres organisations ont depuis 2014 fait campagne pour une réforme de la police, la tonalité des manifestations qui ont eu lieu à Chicago cet été est devenue explicitement abolitionniste, les pancartes des manifestants en témoignant faisant foi.

Le 15 juillet, Assata’s Daughters, un groupe féministe noir souvent décrit comme une version radicale des Girl Scouts, a organisé une manifestation #AbolitionChiNow dans les rues de Bronzeville, quartier du sud de Chicago. Le 20 juillet, le collectif #LetUsBreathe, formé après la mort de Michael Brown, a lancé l’occupation d’un terrain inoccupé en face des locaux du Chicago Police Departement, à Homan Square, au nord de Lawndale. Le collectif l’a renommé « Freedom Square » et l’a présenté comme une expérience visant à « imaginer un monde sans police ». Il a également appelé la ville à utiliser les 1,4 milliards du budget de la police pour d’autres usages. Après le meurtre de Paul O’Neal, tombé sous les balles de la police le 28 juillet, des jeunes ont lancé des appels explicites à abolir la police devant le quartier général de la police de Chicago. Le 7 août, des adolescentes noires ont organisé une manifestation pour l’abolition, qui a rameuté des centaines de personnes dans le Loop[4. L’un des 77 secteurs communautaires de Chicago, situé en bordure du Lac Michigan, et qui fait office de centre-ville, avec ses lignes de gratte-ciel.].

Il semble que la ville soit désormais l’épicentre d’un mouvement en pleine croissance visant à imaginer un monde sans flics. Certains collectifs de base, lassés d’attendre des décisions verticales des pouvoirs officiels qu’ils contestent, ont commencé à construire la société abolitionniste dans laquelle ils souhaitent vivre.

*

L’idée d’abolition de la police ne peut être détachée de celle, plus partagée, de l’abolition de la prison. Les graines intellectuelles de cette dernière ont été semées par des féministes radicales dans les années 1960 et 1970, notamment par Angela Davis, membre pionnière des Black Panthers. Elle-même fut incarcérée pendant 16 mois, en attente de son procès (Davis était accusée d’avoir participé à la violente prise d’otage s’étant déroulée dans une cour de justice californienne en 1970, laquelle s’était soldée par la mort d’un juge[5. Ainsi que de trois prisonniers présents sur les lieux.]). Davis fut acquittée en 1972.

Peu à peu, un nouveau mouvement pour l’abolition de la prison a commencé à émerger, mené en grande partie par des femmes de couleur queer. En 1998, Davis inventa l’expression « complexe carcéro-industriel  » – une référence au complexe militaro-industriel popularisé par le Président Dwight D. Eisenhower en 1961.

[Le maintien des détenus en prison], qui par le passé était le domaine exclusif du gouvernement, est désormais également exercé par des entreprises privées, dont les liens avec le gouvernement […] rappellent le complexe militaro-industriel, écrit Davis dans un célèbre article publié en 1998 par le magazine Colorlines. Le système carcéro-industriel appauvrit matériellement et moralement ses habitants. Il dévore la richesse sociale qui devrait plutôt être destinée à lutter contre les problèmes concrets qui ont mené à la montée en flèche du nombre de prisonniers.

En 1997, Davis a cofondé Critical Resistance, une organisation qui tente de démanteler le complexe carcéro-industriel. Elle a servi de modèle pour d’autres groupes abolitionnistes, notamment Incite !, fondé en 2000 à Santa Cruz par des féministes radicales de couleur. Tou.te.s cherchent à attirer l’attention sur les addictions à la drogue, les maladies mentales et les autres problèmes liés à l’incarcération de masse, ceci via des conférences et une présence sur le terrain. Un travail minutieux mené sur le long terme, visant à bâtir des institutions communautaires dont la présence, espèrent-elles, rendra un jour la police inutile.

*

Mariame Kaba est venue à Chicago en 1995 à Chicago, pour des études de troisième cycle. Elle n’a pas tardé à rejoindre la section locale d’Incite ! Élevée à New York dans les années 1980 par un père guinéen et une mère sénégalaise, Kaba a grandi dans ce qu’elle désigne comme un environnement « collectiviste » et « nationaliste noir ».

À Chicago, quasiment toutes les actions menées en vue de l’abolition de la prison et de la police peuvent être reliées à Kaba. Ses étudiants et les personnes influencées par son travail sont à la tête de nombre d’organisations impliquées dans les manifestations contre la police, telles que Black Youth Project 100, Black Lives Matter Chicago et Assata’s Daughters. Son souci de proclamer qu’elle n’est pas indispensable au mouvement est aussi constant que celui de ses étudiants de la citer comme inspiratrice de leurs travaux.

Quand on m’a parlé du concept d’abolition, j’ai d’abord pensé que c’était absurde, dit Page May, cofondatrice d’Assata’s Daughters, qui en entendit pour la première fois parler lors d’une conférence de Kaba. Mais j’étais prête à m’impliquer dans chaque projet impulsé par Mariame. Tout le monde la connaissait et la respectait, même ceux qui n’étaient pas d’accord avec ses prises de position politiques. Et si ton travail avait quelque chose à voir avec la police ou la prison, tu la connaissais forcément.

Kaba a résumé ses positions dans une récente interview diffusée sur le podcast AirGo :

Pour moi, l’abolition de la police recoupe deux principes. D’abord, le démantèlement complet et absolu de la prison, de la police et de la surveillance telles qu’elles existent actuellement dans notre culture. Et également la mise en place de nouvelles manières d’interagir, de développer nos relations les uns aux autres.

Quand Kaba a déménagé à Chicago, « il n’y avait pas d’organisation abolitionniste dans la ville », dit-elle. Mais au début des années 2000, Incite ! a commencé à organiser des conférences nationales mettant en contact militants de terrain et intellectuels – incluant Davis et de nombreuses autres aînées du mouvement –, dans le but de réfléchir à la mise en pratique des idées abolitionnistes. Kaba commença également à travailler avec des jeunes membres de gangs aux prises avec le système judiciaire à Rogers Park. En 2009, elle fonda Project Nia, un collectif cherchant à mettre un terme à l’emprisonnement des jeunes. « Je voulais tenter de créer une organisation explicitement abolitionniste permettant de tester cette idée dans un cadre communautaire », résume-t-elle.

Récemment revenue à New York après plus de 25 ans à Chicago, elle tient à insister sur un point : l’abolition n’est pas synonyme de destruction ou de chaos, mais est au contraire fondée sur la recherche d’alternatives.

Tu ne peux pas te focaliser uniquement sur ce que tu ne veux pas, tu dois également te pencher sur ce que tu veux, dit-elle. Le monde dans lequel tu veux vivre n’existera que par un projet créateur de nouvelles choses.

*

Pour illustrer concrètement ce que sont ces alternatives actives, il n’y a pas à aller chercher bien loin. Rendez vous par exemple au sous-sol de cette église de Rogers Park[6. L’église demande à ce que l’on ne cite pas son nom, parce que ces réunions sont déjà au maximum de leur capacité d’accueil (NdA).]. Un mercredi soir, une vingtaine de personnes – jeunes, vieilles, queers, straights, noirs, blancs, latinos, asiatiques – y sont assises en cercle. Illuminations de Noël, lanternes en papier et bougies confèrent à la pièce une lumière jaune tamisée. Au centre du cercle, il y a une poignée d’«  objets parlants » un morceau de bois flotté, un poing d’Hulk en mousse verte, une fleur en papier. Chacun détient un pouvoir symbolique fort pour les personnes du groupe. Ils sont utilisés pour désigner l’orateur du moment et circulent de main en main.

Pendant près des trois heures, les personnes présentes partagent des récits de moments où elles ont été blessées et d’autres où elles ont elles-mêmes blessé des individus. Un adolescente noir maigre se souvient avoir été moqué par une voisine parce qu’il avait l’air faible ; une femme blanche âgée évoque le sentiment d’exclusion qu’elle ressent depuis que sa fille a quitté la maison ; un jeune homme blanc exprime des regrets pour s’être montré grossier envers des personnes travaillant pour des services d’assistance téléphonique ; une grande femme noire fond en larmes en racontant comment les hommes la traitent comme un objet. L’atmosphère n’est pas sans rappeler celle des thérapies de groupe, sauf qu’ici il n’y a pas d’« expert ».

C’est un cercle de paix, un type de rencontre communautaire pratiqué par les peuples indigènes tout autour du monde (et notamment par certaines tribus natives-américaines) depuis des siècles. Cette pratique renvoie à la notion abolitionniste selon laquelle les méthodes de résolution de conflit pré-modernes offrent des alternatives valables à l’omniprésence contemporaine de la police et des prisons. Les militants expliquent que nombre de cultures ont pratiqué avec succès des méthodes non-violentes de résolution des conflits avant l’invention de la fonction policière dans les années 1800.

Ce « cercle de la paix » est héritier de réunions similaires organisées par Circles & Ciphers, un programme de Project Nia, visant à enseigner la résolution de conflit à de jeunes hommes ayant été en prison et/ou dans des gangs. Si les membres de Circles & Ciphers organisent également des cercles de la paix pour résoudre des situations violentes, telles que des bagarres ou des fusillades, seules les personnes impliquées peuvent y participer – victimes et responsables, familles et amis, ou tous ceux directement impactés par l’incident. Circles & Ciphers a été lancé en 2010, à destination d’adolescents vivant dans une maison collective gérée par l’État, à Rogers Park.

« Beaucoup disaient que ce foyer d’accueil était un fléau pour la communauté », explique Ethan Ucker, cofondateur de Circles & Ciphers. « La police était régulièrement appelée pour gérer des incidents qui se déroulaient dans la maison. » Mais les voix des gamins vivant dans le foyer (dont beaucoup étaient en butte au système judiciaire) étaient totalement absentes des discussions les concernant, explique Ucker. Avec l’aide de Kaba, Ucker et son ami Emmanuel Andre lancèrent des cercles de la paix mensuels avec ces adolescents, au deuxième étage d’une boutique de Clark Street. Pour eux, c’était un endroit sûr où discuter de leurs conflits avec la communauté et entre résidents.

« Nous avons vite remarqué que cette initiative aidait les jeunes à appréhender les événements vécus et améliorait non seulement leurs relations entre eux, mais également avec l’équipe en charge du foyer », se souvient Ucker. « Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait plus de conflits ; plutôt qu’il y avait d’autres manières de les traiter quand ils apparaissaient. »

Finalement, la communauté fit pression pour fermer le foyer[7. Contacté, un porte-parole du collectif en charge du foyer a refusé de donner les raisons de sa fermeture, tout en expliquant que les plaintes contre ce type de projets sont fréquentes (NdA).]. Certains gamins atterrirent en prison. D’autres lancèrent leurs propres cercles de la paix. Aujourd’hui, il y a de nombreuses initiatives de ce type organisées dans des écoles, des églises et des centres communautaires aux environs de Rogers Park et dans toute la ville. Ucker et d’autres militants bénévoles se mettent également à la disposition des voisins et amis cherchant à résoudre des conflits sans appeler la police.

« Nous fonctionnons avec une infrastructure différente, un système neuf », dit Ucker, soulignant le contraste entre les cercles de paix et le maintien de l’ordre traditionnel. « Mais nous sommes capables de répondre tout aussi efficacement aux événements violents. »

Certains désignent cette approche par l’expression « justice réparatrice », soit une justice où les désirs des victimes sont tout autant pris en compte que la responsabilité des agresseurs. Ucker illustre l’idée via une anecdote :

Il y a eu un cambriolage dans un magasin communautaire. L’une des personnes travaillant dans ce magasin a dit : « Écoutez, je ne veux pas appeler la police. Est-ce qu’il y a quelque chose qu’on peut faire ? […] Il a découvert qu’un jeune vendait les biens dérobés sur Facebook. Et il s’est avéré que ce jeune était scolarisé dans une école où étaient organisés des cercles, si bien que je connaissais un des professeurs et étais en mesure d’intervenir.

Finalement, dit-il, cambrioleur et cambriolés se sont réconciliés :

Ce jeune a rendu tout ce qu’il n’avait pas vendu, puis a travaillé au magasin pour rembourser le reste. Il s’est avéré par la suite qu’il appréciait vraiment travailler dans ce lieu. Après que leur arrangement a atteint son terme, il a continué à s’y rendre bénévolement. Voilà comment une relation s’est construite.

Arrivé à ce stade de la lecture, vous vous dites peut-être ceci : que se passe-t-il si quelqu’un force la porte de ma maison ou bien m’agresse ? Et comment les cercles de la paix pourraient-ils résoudre les problèmes endémiques de violence par balles à Chicago ?

Selon Kaba, ce type de questionnement est tout à fait banal :

Dans ce pays, quelles sont les options quand quelqu’un vous fait du mal ? Appeler la police et voir quelqu’un de l’extérieur impliqué dans le processus, ou vous débrouiller par vous-même. Ne rien faire n’est pas une bonne option pour beaucoup de gens […]. Vous ne devriez pas avoir à choisir uniquement entre vous adresser à l’État ou ne rien faire.

Kaba et les autres abolitionnistes ne tentent pas de décourager les gens qui voudraient appeler les flics quand il y a une urgence, dit-elle. Elle demande simplement aux communautés de se réunir régulièrement pour discuter des alternatives à la police, même quand elles n’existent pas encore véritablement.

Elle et d’autres militants insistent sur le fait que l’abolition à plus grande échelle est, de fait, omniprésente – si on prend la peine de s’y rendre attentif. Kaba estime ainsi qu’à titre individuel, la plupart d’entre nous pratique régulièrement des solutions abolitionnistes : à chaque fois que nous abordons un conflit sans appeler la police. Dans de nombreux endroits, une abolition à l’échelle communautaire est également en plein développement.

Les habitants de Naperville[8. Riche banlieue de Chicago.] expérimentent l’abolition au moment où je vous parle, dit Kaba. Les flics ne sont pas dans leurs écoles, ni à chaque coin de rue.

Mais tous les acteurs de l’abolition à Chicago ne se conçoivent pas comme tels.

*

C’est un mardi après-midi ensoleillé, et Tamar Manasseh prépare un barbecue comme elle le fait tous les jours, en face d’un magasin d’alcool situé à l’angle de la 75e et de Stewart, à Englewood. Cette intersection a été un haut-lieu de violence durant de longues années. En juillet dernier, après une nouvelle fusillade mortelle, Manasseh a décidé qu’il était temps d’agir. Depuis plus d’un an désormais, elle et un groupe de mères ont construit de toutes pièces un petit monde sans police, à l’un des coins de rue les plus violents des environs.

« Il s’agit non seulement de surveiller la police et les gens, mais également d’être vus, d’incarner une présence au sein de la communauté », explique Manasseh. Aux environs de 17 h, les hot-dogs sont prêts et les mômes rappliquent, faisant la queue avec une assiette en carton à la main. Un groupe d’hommes attend patiemment que les enfants aient été servis avant de s’approcher. Chaque jour, il y a entre 70 et 100 personnes.

Manasseh a appelé son organisation Mothers Against Senseless Killings (MASK, Mères contre les meurtres dénués de sens). Et bien qu’il y ait eu systématiquement entre une et trois fusillades dans les environs chaque été depuis 2010 (selon les données collectées par DNAinfo, les résidents du quartier ont noté une amélioration palpable de la situation, spécialement quand l’« armée de mamans » est en place.

« Personne n’a envie de sortir les flingues quand il y a 50 mômes qui attendent de manger leur dîner », dit Manasseh. Son fils de 17 ans est lui aussi présent, jouant avec les enfants plus jeunes. « Les gens d’ici disent à présent : “Dans le coin, ce n’est plus comme avant” ».

Jermaine Kelly, 22 ans, est né et a grandi par ici. Il donne un coup de main à Manasseh pour cuisiner depuis l’année dernière. « Sa présence a changé beaucoup de choses dans le voisinage – comment nous gérons les situations, comment nous agissons les uns envers les autres », estime-t-il. « Les situations de tension sont beaucoup plus faciles à démêler. » Selon lui, même les problèmes avec les gangs se sont calmés depuis que Mannasseh est de sortie :

Nous avons notre lot de membres de gangs par ici, mais les gangs rivaux ne passent même pas par ici quand elle est là, explique-t-il. Cela nous ramène à cette question : qu’est-il préférable, être aimé ou craint ? En ce moment, c’est l’amour qui l’emporte », se réjouit Kelly.

Manasseh consacre sa vie à ce projet depuis l’année dernière. Elle a d’ailleurs choisi de quitter son boulot d’agent immobilier. MASK a désormais 30 membres, ainsi que des branches à Hyde Park et Staten Island, New York. Elle ne se définit pas comme une abolitionniste de la police, mais appréhende sa démarche à l’aune de sa foi juive : « Il y a ce principe juif désigné sous le terme tikkun olam : il s’agit de réparer le monde, et tout le monde doit faire sa part », explique-t-elle. « Voilà ma contribution. » L’an prochain, elle sera ordonnée rabbin. Comme Kaba, elle souligne l’importance des relations inter-personnelles :

Si tu construis une communauté, alors la violence s’arrête. Quand tu connais tes voisins, tu es beaucoup moins susceptible de leur tirer dessus ou de les voler.

Alors qu’un nouveau morceau démarre sur les haut-parleurs de sa voiture – et que Manasseh hurle à quelqu’un de passer à la suivante parce que ses paroles ne sont pas appropriées pour les enfants –, elle évoque un événement récent :

On est passé tout près d’un drame quand un type a sorti un flingue il y a quelques semaines. Si on n’avait pas été présents, ça aurait pu très mal se terminer. Mais on a été capables de gérer la situation, sans appeler la police.

(…) Selon Kelly, la présence de MASK dans le voisinage permet également de relâcher une partie de la pression engendrée par la police. Il raconte qu’il a souvent été contrôlé et fouillé par des agents, en particulier quand il était en compagnie d’autres hommes noirs. Les flics demandaient s’ils avaient des flingues ou de la drogue, dit-il, « jusqu’à ce qu’ils ouvrent nos sacs et voient des shorts de gym ou des ballons de basket.  » En temps normal, les flics qui les croisent près de cette intersection « sautent de leur voiture et nous harcèlent. Mais quand Manasseh est là, ils se contentent de continuer leur route ».

C’est à ce moment précis qu’une voiture de police passe devant nous, ses fenêtres ouvertes. Mais la policière blonde au volant ne tourne même pas la tête vers l’intersection ou reconnaît Manasseh. « On préfère garder une distance les uns envers les autres  », explique-t-elle. Manasseh est ravie de voir fleurir d’autres initiatives telles que Freedom Square. Elle insiste cependant sur un point : pour que les choses changent, il faut penser sur le long terme.

Tenez la distance, c’est tout ce que j’ai à dire. La constance est la clé du changement, dit-elle. Tu dois davantage te dévouer à ton projet de changement que n’importe qui en face travaillant à garder la situation inchangée. Voilà ce que j’ai appris.

Pendant que les appels à l’abolition de la police se sont intensifiés à Chicago, le Chicago Police Department et le Fraternal Order of Police (FOP, syndicat des policiers) sont restés silencieux sur le sujet, peu désireux, semble-t-il, d’engager cette conversation ou de justifier leur existence institutionnelle. Quand le Reader a tenté de contacter le président du FOP, Dean Angelo, pour recueillir son avis, son assistante s’est contentée de rire, déclarant : « Je doute qu’il souhaite aborder un sujet aussi stupide. » (…)

Il n’empêche : cette idée d’abolition a beau être considérée comme absurde par beaucoup, voire par la majorité des gens dans le grand public, elle gagne progressivement en influence, même dans le monde de la justice.

«  Plus tu t’en rapproches, plus tu travailles dessus, et plus tu réalises que le système n’est pas viable tel qu’il fonctionne », explique l’avocat Alan Mills, directeur de l’Uptown People’s Law Center, qui lance depuis des années des actions judiciaires en matière de droits civiques pour des prisonniers de l’Illinois. Mills connaît Kaba et explique que son approche a influencé jusqu’au milieu du droit : après nombre de discussions enflammées, l’abolition des prisons a été ajoutée au programme de la National Lawyers Guild l’année dernière.

Certains sont effrayés par le mot « abolition », explique Mills, mais il estime que le terme recoupe aujourd’hui beaucoup de questions sociales. Il souligne ainsi que les abolitionnistes de Chicago ont été à la pointe en matière de psychiatrie communautaire, et à l’origine de la création du Community Bond Fund, qui collecte des dons pour le paiement de cautions des gens en détention attendant leur procès à la Cook County Jail. L’initiative a été soutenue par le Chicago Appleseed Fund for Justice et de nombreux groupes de soutien institutionnels.

Je pense qu’il faut considérer cette notion comme une stratégie et un objectif, davantage que comme quelque chose que vous pourriez mettre en place aujourd’hui, dit Mills à propos de l’abolition. Quand j’écoute les abolitionnistes, ce que j’entends, c’est qu’il est possible de construire un monde sans prisons ni forces de police.

Selon lui, ce monde n’a rien d’une science-fiction lointaine : « L’Allemagne et la Norvège ont déjà mis en place une philosophie allant dans ce sens », estime-t-il. « Au fond, si les gens commettent des crimes, c’est parce qu’ils sont déconnectés des relations sociales. » Il cite ainsi le modèle norvégien, dans lequel « le rôle des prisons est de reconstruire ces liens ».

Mais Kaba considère que l’Amérique a besoin de plus qu’un petit ajustement. Le projet abolitionniste dans la ville et dans le pays fait appel à des transformations beaucoup plus importantes dans la manière dont nous appréhendons le crime, la punition, la propriété et nos relations inter-personnelles. « L’abolition n’implique pas de changer un seul élément, explique-t-elle, mais de tout changer. Ensemble. »

Notes

1 Le 7 juillet dernier, un ancien soldat a abattu cinq flics à la fin d’une manifestation dénonçant les récents meurtres d’Alton Sterling (Louisiane) et Philando Castile (Minnesota).

Portrait du policier en donut
Pour une phénoménologie de la police

Traduction par Judith Chouraqui
de « Seeing Through Police. The donut is equivocal », N+1, no 22, printemps 2015.

Que font les mains d’un policier sur notre corps ? Quand il nous frappe, nous immobilise ou se contente de nous mettre une main sur l’épaule ? Que fait son regard ? Comment nous déplaçons-nous dans la rue quand un uniforme est là pour nous voir, et être vu ? À partir de subtiles observations sur la présence ordinaire des policiers dans notre quotidien, Mark Grief reconsidère avec ironie les fonctions élémentaires de la police : la majorité des prétendus « gardiens de la paix » ne mène aucune enquête pour arrêter de dangereux criminels, mais se contente d’être là, au milieu de nous, pour réguler nos gestes et les petites déviances. Plus que la paix, c’est donc un certain ordre qui est recherché. Parfois ils menacent ou frappent, parfois ils mangent un beignet ou avalent un soda – souvent, ils ne font rien. La question « Que fait la police ? » peut-elle répondre à cette autre : « À quoi sert la police ? »

Ce qui surprend quand vous êtes entouré de policiers, c’est combien ils vous touchent. Ils vous touchent sans votre consentement et, en apparence, tant de façon amicale qu’inamicale. Le toucher amical est la première surprise. Un policier qui autorise des manifestants à traverser la rue leur touche le bras ou le dos quand ils passent. Lorsqu’il vous fait face, il pose une main sur votre épaule, familièrement, comme un chien levant sa patte. C’est assez perturbant.

Les femmes disent des policiers de sexe masculin qu’ils savent parfaitement comment s’y prendre pour vous toucher, y compris aux yeux de tous, de façon professionnelle et neutre, comme de manière humiliante et sexuelle, sans qu’il y ait aucune manière probante de distinguer entre l’une et l’autre. Ils savent, et vous savez.

La changement radical d’attitude d’un policier, de protectrice à hostile, ne relève pas seulement de sa propre initiative. Elle manifeste une sorte de menace latente des groupes de policiers; elle traduit leur expérience silencieuse d’un phénomène, leur réponse tactique habituelle.

Lors des confrontations de rue (quand vous restez sur le trottoir parce que la police s’est appropriée la voie publique), ils vous appuient peut-être légèrement sur la clavicule, « vous tenant en respect », jaugeant du bras la distance entre eux et vous. Si vous vous laissez faire, cela suffit à vous retenir. Vous pousser, en revanche, leur demande un déploiement supplémentaire d’énergie.

Les matraques et les gants élargissent le champ du toucher des policiers, en les isolant de la brutalité des gestes qu’accompliront leurs bras et leurs mains. Pendant une manifestation, un professeur d’histoire grisonnant de ma connaissance a posé sa main sur une barrière de police, montrant qu’il n’avait pas l’intention de bouger. Un agent lui a interdit de toucher la barrière. L’historien a fait le malin et refusé de retirer sa main. Le policier l’a alors écrasée avec sa matraque, déchirant la chair sans casser l’os. Il s’agissait en fait d’un conflit de réciprocité du toucher, par l’intermédiaire de la barrière et de la matraque. La règle implicite proscrit le contact lorsqu’il va dans ce sens : du citoyen au policier.

L’étape suivante consiste à attraper le corps du citoyen au niveau du cou ou des épaules afin de l’isoler et de l’arrêter – l’attaque se fait de face, les mains gantées de noir agrippant le visage, ou bien de dos, les paumes frappant la base du crâne – en appuyant à l’articulation du cou pour jeter la personne à terre. Parfois, la main gauche du flic tire ou déchire le T-shirt, la chemise ou la couche la plus exposée des vêtements de la personne arrêtée tandis qu’il la pousse avec sa main droite. Un de mes amis, poète quadragénaire, a été jeté au sol de cette manière parce qu’il traversait en dehors du passage piéton au début d’une manifestation. D’autres agents se massent autour de l’homme ou de la femme à terre et tirent ses bras et ses jambes, genou sur son dos, sa nuque ou sa tête, et écrasent son visage sur le bitume en lui passant les menottes. Cette escalade atteint son point d’orgue avec les coups. Parfois, ceux-ci sont infligés à la personne déjà maîtrisée et plaquée au sol, comme une ponctuation. D’autres fois, ils ont lieu dans le fourgon ou pendant le trajet vers le fourgon. Les policiers sont plus susceptibles de frapper quand ils pensent ne pas pouvoir être filmés.

Les policiers touchent dans le but de rendre les personnes « touchables ». Le contact prépare à plus de contact. Les freins culturels à l’agression d’une personne, et en particulier d’un citoyen qui ne paraît pas violent ou menaçant, sont importants. La plupart des formes de violence enfreignant ces normes requièrent donc des étapes, pour s’y habituer. L’arrestation violente, « soudaine », lors d’une manifestation, n’est presque jamais aussi soudaine que l’on croit : il faut observer l’agent de police en amont. Si l’on veut voir ce qui se passe quand un policier propulse quelqu’un à terre, comment il en arrive là, il ne faut pas regarder sa cible, mais les transformations chez l’agent même. Dans les expressions qui passent sur son visage, généralement quand il prend du recul, après une interaction ou une négociation, on peut détecter un renfermement sur soi qui préfigure l’attaque. Celle-ci surprend très souvent les autres agents se trouvant à proximité, voire les stupéfie ou les déstabilise, mais ils restent prêts à capturer tous les citoyens se retrouvant au sol (y compris parfois les « mauvais », puisque ceux-ci semblent menotter de simples passants se retrouvant indirectement mêlés à l’attaque).

Cibles ou bénéficiaires

La représentation des policiers varie grandement d’une personnes à une autre. Non pas parce que chaque personne a sa propre vision subjective des forces de l’ordre, mais parce que la signification des missions de la police varie en fonction de la façon dont on s’identifie, comme possible cible ou bénéficiaire de la police.

Que conçoit-on habituellement comme activités typiques de la police ?

  • « Faire la circulation » : la fonction de contenir et de faciliter le mouvement dans une ville pourrait bien être le plus ancien rôle de la police. C’est encore celui auquel le plus de personnel et de temps de travail sont alloués. Les policiers assurent un ordre spatial. Qu’est-ce que la circulation ? Tel quartier abrite tels habitants et tels comportements spécifiques. Un autre en comprend de différents. Divers individus doivent se déplacer le long des grands axes de la ville et se redistribuer d’eux-mêmes en fonction de l’heure du jour ou de la nuit. Mais ils ne doivent surtout pas contrevenir à l’idée de base que les policiers ont de la place attribuée à chacun. Aujourd’hui, quand des policiers accusés de discrimination raciale, en raison des véhicules qu’ils contrôlent ou des piétons qu’ils fouillent, sont amenés à s’expliquer, ils affirment avec fierté qu’ils ne contrôlent et ne questionnent pas que les Noirs, mais qu’ils font de même avec les Blancs qui se trouvent dans des quartiers noirs, ou les riches quand ils se promènent dans les quartiers pauvres. Voilà, dans leur esprit, l’égalité. Ils ne perçoivent pas leur rôle dans la constitution des frontières de ces quartiers, ni pourquoi différents quartiers fonctionnent différemment.

  • « Attraper les criminels » : c’est l’activité dans laquelle les policiers préfèrent se reconnaître, même si elle reste l’une des plus rares. Occasionnellement, les policiers tombent sur des voleurs en flagrant délit ou des voyous fuyant une agression. Mais en général, « attraper » des méchants consiste à traverser la ville pour chercher des gens sur commande, suite à une plainte. Les policiers agissent comme des intermédiaires entre des personnes antagonistes qui peuvent parfois se trouver physiquement très proches – hurlant devant leurs voitures après un accrochage, ou donnant des versions opposées d’une dispute conjugale. La vraie « investigation » – ce métier glorieux consistant à remonter jusqu’à l’auteur non identifié d’un crime, et pas simplement en le trouvant en demandant aux premiers témoins venus – est une activité qui existe effectivement dans les services de police, mais elle est exercée seulement par un tout petit nombre d’agents spécialisés, lesquels n’ont d’ailleurs même pas besoin de porter l’uniforme.
    Quand des policiers identifient des crimes contre la ville, l’État ou la loi, plutôt que contre une personne offensée – les prétendus crimes sans victimes, de possession illicite, travail non déclaré ou vente à la sauvette – ils pratiquent la fonction essentielle de la police : attribuer le crime. Le pouvoir législatif déclare certains objets ou certains commerces illégaux ; la police distribue ensuite les infractions. Les drogues de rue sont illégales (les drogues prescrites ne posent pas de problème), les armes cachées et non déclarées sont illégales (quand elles sont transportées par des gens dans des rues peu sûres, c’est-à-dire par des pauvres), les voitures en mauvais état sont illégales (feu arrière endommagé, pare-choc cassé, assurance impayée). Ainsi, les policiers passent une grande partie de leur temps à attribuer des crimes aux gens qui ont l’air d’être des criminels (les pauvres et les marginaux). Et cette prédiction est prophétique : ces gens s’avèrent de fait être des criminels aussitôt qu’on les arrête et qu’on les force à vider leurs poches ou leurs boîtes à gants. Si on les laisse tranquilles, la plupart d’entre eux ne deviennent jamais des « criminels ». La majorité des infractions listées de façon très technique dans les tables de la loi ne sont d’aucun intérêt pour une police en uniforme. Les gens qui enfreignent les lois en entreprise ne seront probablement jamais repérés ni inquiétés, et si jamais leurs méfaits venaient à être rendus publics – ce qui les confronterait à l’embarrassante nécessité de trouver un accord –, ils traiteraient plutôt avec des agences de régulation ou de certification, voire des associations professionnelles. Au pire, ils seraient jugés au civil ou forcés par les tribunaux à concéder à d’autres certaines sommes d’argent… Il est très rare que la police ou la justice pénale soient impliquées dans ce genre de cas.

  • La plus admirable et la plus défendable des activités des policiers est peut-être de « garder la paix » . C’est aussi la fonction la moins débattue, celle qui fait l’objet du moins de textes législatifs, et la moins précise.
    Dans une démocratie où les citoyens sont égaux, les uns et les autres sont inévitablement amenés à être en conflit – même si aucune des deux parties n’a commis de faute ou de crime. Il y a toujours quelqu’un qui profite ou menace… Le rôle de la police dans ce cas est de pacifier – et la pacification n’est pas une mauvaise chose en soi : c’est même quelque chose de vital et de précieux. Mais une des façons de « garder la paix » – faire régner la terreur raciale – est peut-être la pire des choses que les policiers font de manière ordinaire. Cette fonction typique, non officielle, niée officiellement quoiqu’universellement connue, ne peut pas être réduite à une expression toute faite. Les Afro-Américains ont rendu proverbiales les infractions drolatiques que les policiers semblent traquer : « conduire en étant noir », « faire ses courses en étant noir », « marcher en étant noir ». Seule une fraction des policiers du Sud descend des gardes privés blancs qui surveillaient et punissaient les esclaves noirs, mais le conflit interethnique qui a suivi la grande migration afro-américaine1 La grande migration afro-américaine est le mouvement qui a conduit des millions d’Afro-Américains du Sud des États-Unis vers le Middle West, le Nord-Est et l’Ouest après 1910 pour échapper … Continue reading a de fait nationalisé la police à la Jim Crow[2. Les lois Jim Crow (Jim Crow Laws) sont une série d’arrêtés et de règlements promulgués généralement dans le sud des États-Unis entre 1876 et 1965. Ces lois, qui constituaient l’un des principaux éléments de la ségrégation raciale aux États-Unis, selon le principe « séparés mais égaux », distinguaient les citoyens selon leur appartenance raciale. Tout en admettant leur égalité de droit elles imposèrent une ségrégation de jure dans tous les lieux et services publics. La plupart restèrent en vigueur jusqu’à la loi sur les droits civiques de 1964 (NdT).], tout au long du xxsiècle. Le rôle des départements de police dans la mise en œuvre de la terreur raciale a perduré, même là où le racisme a décliné et où les offres d’emploi ont intégré des agents de police non blancs. Cette fonction a même été copiée dans des villes étrangères : à Londres, où cette façon de faire la « police » a été adoptée pour gérer les populations originaires des Caraïbes ou d’Asie du Sud, et en France où c’est ainsi que sont « policées » les personnes originaires d’Afrique du Nord dans les banlieues[3. En français dans le texte (NdT).]. La terreur raciale crée des complications énormes pour toute théorie de ce que font les policiers américains, dans la mesure où elle creuse une division fondamentale entre l’expérience des citoyens afro-américains et non-afro-américains, et dans ce qu’ils attendent de la police.

  • Le respect des donuts

    Je voudrais ajouter une autre fonction essentielle de la police : être vue.

    Si vous voulez comprendre la police, regardez ce que font les plus jeunes d’entre eux, quand ils croient ne pas être observés. Le jeune flic se tient dans un coin, il plisse les yeux, un peu ébloui par la lumière du soleil d’hiver. Des piétons arrivent de toutes parts : ils lui posent des questions, lui demandent leur chemin, s’adressent à lui sans préambule, en l’agaçant, parce qu’il appartient à la rue, au même titre qu’un panneau de signalisation. D’ailleurs, comme un panneau de signalisation, les piétons peuvent aussi l’ignorer tout à fait et le contourner (parfois délibérément, ostensiblement, le méprisant à cause de son uniforme). Vous imaginez combien il doit être difficile de présenter un visage approprié pour chacun de ces gens, un visage empreint d’autorité plus que de politesse. Entre les rencontres, on voit son front se détendre, crispé qu’il est par toutes ces obligations. Cette description comique du policier inquiet ne serait pas complète si celui-ci n’avait pas son képi à la main, s’essuyant la transpiration de son visage, comme s’il caressait un outil soumis à rude épreuve.

    L’ambition fondamentale du policier est de projeter sa force en permanence, son impassibilité, son sérieux, sa capacité d’intimidation. Or c’est impossible. Faire la police implique de subir des humiliations quotidiennes, à chaque échec inévitable de cette façade de policier. L’uniforme lui-même, l’insigne dans son sens le plus large, avec tout l’éclat de ces plaques faites pour briller, existe pour maintenir cette apparence, peu importe qui le porte. Mais l’uniforme ne peut pas suffire. À moins d’être Robocop en personne.

    Il y a quelque chose dans l’« engoncement » des policiers, dans leur attention à « faire tenir la route » à leur uniforme, qui nous rend conscients de toutes les insuffisances de cette armure, et nous pousse à imaginer ces humains nus, leurs uniformes retirés. Traditionnellement, on appelle respect l’aura que les forces de l’ordre sont censées susciter. Dans La mise en scène de la vie quotidienne, Erving Goffman rappelle une idée de Kurt Riezler : l’envers du respect, c’est la honte.

    Ce mélange de respect et de honte rejaillit sur notre perception de la symétrie et de l’asymétrie de la police. Un insigne est porté sur le haut du képi, un autre couvre le cœur. Le pistolet tombe de la ceinture et, traditionnellement, la matraque pend de l’autre côté. Parfois, un flash-ball. Quand on regarde individuellement les policiers, ils ont toujours l’air de traviole. La ceinture est plus tendue d’un côté que de l’autre. La chemise s’ouvre ou s’échappe. Ils sont constamment en train de remonter leur pantalon. Les chaussures de sécurité sont les mêmes que celles des infirmiers, des serveurs et des postiers. Le gras alourdit la taille de ceux qui exercent ce travail sédentaire, lent et calorique. Dans les policiers, il y a quelque chose qui s’effondre.

    En Amérique du Nord, le symbole de cette dimension de la police est le donut. Le donut est équivoque. Il n’est pas aimé comme la tarte aux pommes. Il ne bénéficie pas du même engouement national. Sa portée est exclusivement locale. Les donuts, comme tous les aliments frits et tout ce qui ressemble à un beignet, voyagent mal.

    Pourtant, les donuts emportent notre affection et notre pitié. En fait, c’est le café qui conduit les policiers jusqu’au magasin de donuts. Les donuts confirment ce que leur insigne et leur pistolet n’admettent pas : qu’ils sont ceux qui doivent rester en permanence éveillés en public, ceux dont le travail, extrêmement ennuyeux, est d’être posé à un endroit, pour rassurer le passant et le public sur le simple fait qu’ils sont là, surveillant ce qui se passe ou occupant la place pour s’assurer que d’autres n’y sont pas. Ils sont des cônes de signalisation vivants. Et les cônes de signalisation eux aussi boiraient du café et mangeraient des donuts s’ils devaient rester éveillés.

    Quand vous passez du temps à regarder la police, il est peut-être plus surprenant encore de s’apercevoir que la loi n’est pas une vraie ressource pour eux. Un motif d’action, certes, mais qui demeure assez maigre. Je ne m’en étais pas rendu compte avant de vraiment commencer à les observer, avant de penser à ce que je voyais et de lire des articles à leur sujet. La version originale de la série télévisée Law & Order[4. En France : New York, police judiciaire (NdT).] [Loi et Ordre, littéralement] divisait chaque épisode en deux parties. D’abord le travail de la police, puis le processus judiciaire. Il m’a fallu des années pour me rendre compte que le titre était à l’envers : les policiers représentent l’ordre. Cela explique la perception qu’ont les policiers de la saleté, l’anathème qu’ils portent sur tous les symboles du désordre. Dans leur pratique quotidienne, les policiers s’appliquent, à tous les niveaux, à nettoyer la crasse. Le lieu commun défini par l’anthropologue Mary Douglas dans son essai sur les notions de pollution et de tabou[5. De la souillure : Essais sur les notions de pollution et de tabou, La Découverte, 2005.], fonctionne bien ici : ce qu’on appelle pollution n’est que de la « matière qui n’est pas à sa place ».

    Il est toujours difficile de rappeler aux policiers, ou de les convaincre, qu’officiellement, leur premier engagement est un engagement vis-à-vis de la Constitution des États-Unis. Ce n’est pas tant de leur faute que de celle des autorités municipales qui excluent toute pensée juridique ou politique des fonctions pour lesquels ils sont payés. Il est alors difficile de faire en sorte que les policiers se sentent responsables des violations des droits civiques ou des lois injustes, puisqu’ils n’ont pas à connaître les droits ou les lois de la cité, et qu’ils n’ont pas prise sur elles. Le réformateur de la police David Harris décrit l’expérience d’un ami de la police d’Oakland qui cristallise une vérité générale :

    En 2001, Ron Davis, un capitaine de police très expérimenté, conduit une session de formation interne sur la discrimination raciale… Davis commence par poser une question simple : « Quel est votre boulot ? »… « Ce que je veux savoir, demande-t-il, est quelle est votre mission et la mission de votre service ? À quoi consacrez-vous votre temps jour après jour ? »

    La plupart des réponses sont des variations sur le thème du « combat contre le crime » : « attraper les méchants », « débarrasser les rues des criminels », « maintenir les prédateurs hors d’état de nuire », «  traquer les escrocs », « serrer les gars qui doivent être serrés », « répondre aux urgences arrivées par le numéro d’urgence », « aider le service à atteindre ses objectifs », « appliquer les ordres du chef », etc. Il demande alors : « Qu’est-ce que dit votre serment ? Quand vous sortez de l’école de police et devenez un flic, vous avez tous levé la main et prêté serment, qu’avez-vous juré de faire ? »… Silence… Finalement, un agent donne à Davis la réponse qu’il attend : « Nous jurons de faire respecter la loi et la Constitution. » Un autre policier prend la parole : « Bien sûr, que le serment c’est ça. Mais tout le monde sait ce que c’est notre boulot. »

    Je ne suis pas sûr que tout le monde sache. Pas nous, mais pas non plus les policiers eux-mêmes, ni les hommes politiques, pas plus que les politologues.

    L’impossibilité de la police

    Si la police ne semble pas réformable, c’est en partie parce qu’elle n’a aucune place intelligible dans notre philosophie de la démocratie. Il est même possible qu’elle n’en ait jamais eu. Quand nos théories de la démocratie ont pris forme, la police n’était qu’une fonction sociale mineure, un ajout après coup. Si les policiers ne se fondent pas sur la Constitution, se pourrait-il que ce soit parce que notre Constitution ne conçoit pas leur existence ?

    La police, comme mot et comme concept, existe en Europe depuis les xvexvie siècles, et désigne la gestion de la population et du territoire par l’administration – Polizeiwissenschaft, pour les bureaucraties allemandes naissantes. Les forces de police anglo-américaines modernes remontent à l’essor, dans les villes, du recrutement privé de gardiens et de vigiles pour les lieux marchands ou appartenant à des corporations professionnelles. Benjamin Franklin a participé à la réorganisation et à la rationalisation d’une telle unité à Philadelphie, avant la Révolution américaine, comme il le raconte dans son autobiographie. La police municipale s’est véritablement institutionnalisée en Grande Bretagne sous le gouvernement du Premier ministre Robert « Bob » Peel[6. Premier ministre du Royaume-Uni de 1834 à 1835 et de 1841 à 1846.], avec la création du Metropolitan Police Department à Londres (d’où les policiers surnommés « bobbies », d’après leur fondateur, et la traditionnelle dénomination de ce service le « Met »).

    Cette forme urbaine d’organisation de la police préfigure une division très nette entre celle-ci et ce qui relève de la tradition européenne. Sur le continent, les monarques couronnés ont conservé la fonction de faire la police, même dans sa dimension la plus prosaïque. Cela a eu pour conséquence que la tradition européenne, émanant de la France, a mêlé le pouvoir militaire, le renseignement et le contrôle des pauvres à la régulation urbaine et à la justice pénale.

    D’abord abolie par la Révolution, la surveillance policière a été reconstituée une décennie plus tard par Napoléon. Dans Surveiller et punir, Michel Foucault a défini le rôle de la police européenne en s’appuyant sur la devise de Vattel : « Le souverain par une sage police accoutume le peuple à l’ordre et à l’obéissance. »

    La police et la politique ont la même origine : notre tradition politique libérale s’est concentrée sur la seconde. Le tournant le plus révélateur dans l’histoire du libéralisme politique en ce qui concerne la théorie de la police pourrait bien être la leçon d’Adam Smith de 1763 intitulée « De la police ». Pour Smith, la « police » dont s’occupe un gouvernement n’est véritablement digne d’intérêt que lorsqu’elle touche à ce qu’on appelle aujourd’hui la « politique » économique [economic policy, en anglais]. La police est bien reconnue comme nécessaire pour appliquer la loi pénale, mais elle ne relève pas de la haute politique :

    La police est la seconde branche de la jurisprudence. Le nom est français et son origine dérive du grec politeia, qui désignait à proprement parler la politique du gouvernement civil. Maintenant, il signifie seulement la régulation des éléments inférieurs du gouvernement, à savoir la propreté, la sécurité et la pauvreté ou l’abondance. Les deux premiers, c’est-à-dire comment éliminer la saleté des rues et exécuter la justice, dans la mesure où cela concerne les régulations permettant de prévenir le crime ou la façon de garder la cité, bien qu’utiles, n’ont aucun intérêt pour un discours général comme le nôtre.

    « La bonne méthode pour éliminer la saleté de la rue » et celle de « garder la cité » seraient ainsi deux préoccupations pratiques jumelles.

    Les théories libérales et celles du contrat social – qui commencent avec Hobbes et Locke pour former la toile de fond officielle de la République américaine constituée en 1787 – donnent une place centrale à la punition, mais pas à la police. C’est peut-être parce que, dans le cadre d’une lecture stricte de la théorie du contrat, la police ne devrait pas exister. Comment un accord démocratique pourrait-il ne pas être respecté par ceux-là mêmes qui l’ont accepté (puisque chaque individu y souscrit librement) ? La théorie du contrat social pense la dissuasion et la rectification de l’erreur après rupture du contrat, puisque la punition s’adresse au malfaiteur condamné, qui s’est laissé aller à la tentation de l’intérêt privé ou y a été poussé par quelque vice. Mais le niveau où a lieu la réparation est le pénal. Le crime et la punition appartiennent au processus judiciaire et aux tribunaux, où la cause sera révélée après l’établissement des faits. Il n’y a pas de place, à côté ou à l’extérieur des citoyens et de leur contrat, pour une force supplémentaire ou un espace additionnel d’autorité et de violence, pour la médiation ou l’interruption des faits. Il n’y a pas d’espace où une puissance s’interposerait avec une quelconque légitimité politique, hormis pour récupérer ou ramasser des individus à la façon des éboueurs – d’où, une puissance qui s’apparente à celle de la collecte de déchets, débarrassant la saleté des rues, comme suggéré par Smith.

    Malgré le développement du rôle de la police dans les sociétés démocratiques, une théorie de sa présence et de son rôle dans le gouvernement n’a tout bonnement pas émergé en proportion avec l’évolution de son pouvoir et de sa fonction. La seule étude vraiment valable dont on dispose est la description empirique proposée par la sociologie de la police depuis la fin du xxe siècle – et si cette recherche a été utile pour dissiper certaines illusions, elle n’a pas permis de fonder une philosophie globale. Une quantité impressionnante d’éléments pratiques ont été examinés, et leur observation a conduit à des résultats surprenants sur des sujets tels que le temps de travail, l’organisation, la prise de décision, la dramaturgie, les circonscriptions, les attitudes professionnelles et l’application différenciée de la loi aux personnes de différentes identités et situations. Le théoricien radical Mark Neocleous décrit ces résultats en 2000 :

    Le lobby de « la loi et de l’ordre », comme ses critiques de gauche, a échoué à prendre en compte les implications des recherches portant sur la police… L’écrasante majorité des appels de secours à la police sont liés au « service » plutôt qu’au crime : chaque année en moyenne, seulement 15 à 20 % de tous les appels à la police signalent des crimes, et, parmi ceux-ci, l’agent répondant à l’urgence constatera que ce qui est tout d’abord désigné comme un crime s’avère souvent ne pas en être un. Les études ont montré que moins d’un tiers du temps passé en service par les policiers est en lien avec un crime ; approximativement huit incidents sur dix gérés par les patrouilles de divers services de police sont considérés par les policiers eux-mêmes comme étant des problèmes non criminels ; le pourcentage des efforts policiers employé à des problèmes de loi pénale ne dépasse probablement pas 10 % ; seulement 6 % du temps d’un agent de police concerne des incidents qui seront ultérieurement définis comme « criminels » ; seul un très petit nombre d’infractions pénales sont découvertes par les policiers eux-mêmes. Qui plus est, la plupart du temps, les policiers n’utilisent pas le droit pénal pour rétablir l’ordre. Aux États-Unis, les agents de police réalisent en moyenne une arrestation toutes les deux semaines ; une étude a montré que parmi les 156 agents assignés à une zone de la ville de New York où le crime est élevé, 40 % ne réalisaient pas une seule arrestation liée à un délit grave en un an.

    Il y a quarante ans, le plus célèbre et influent des sociologues de la police, Egon Bittner, produisait déjà des travaux minant nos croyances sur ce que l’on considère généralement être la fonction ordinaire de la police : « combattre le crime ». Comme il l’a dit en 1974 : « Quand on regarde ce que les policiers font en réalité, on s’aperçoit que l’application de la loi pénale est une activité à laquelle la plupart d’entre eux se livrent à une fréquence comprise entre “virtuellement jamais” et “très rarement”. » Les travaux qui ont prolongé ceux de Bittner ont inscrit ce constat ironique dans la théorie même. Jusqu’aux plus originaux d’entre eux, les sociologues de la police montrent, encore et toujours, que les policiers sont paradoxaux et que leurs croyances sont impraticables. D’un point de vue philosophique, elles ne s’intègrent à rien. Comme profession d’appoint, suspendue entre différentes institutions fondées par la philosophique politique, la police est « impossible ». Théoriquement peut-être, les policiers ne devraient même pas exister, tant leur comportement échoue à être convenablement étayé par une quelconque justification explicite de l’ordre social. Cependant, leur existence est nécessaire en pratique – malgré leurs erreurs –, précisément parce qu’ils ont prouvé qu’ils étaient, en démocratie, à la fois en « première ligne » et le « dernier recours » : une mobilisation de quelque chose de non défini, de mouvant, adapté donc à toutes sortes de circonstances. Un pouvoir d’agir lancé sur tout ce qui ne peut être accepté dans une société, ou contre ce que nous ne voulons pas voir. La formule de Bittner hante le champ comme la seule contribution originale et durable à notre compréhension de ce que sont les policiers.

    Je propose d’expliquer la fonction des policiers en attirant l’attention sur ce que leur existence rend disponible pour la société et qui, toutes choses égales par ailleurs, ne le serait pas en leur absence… Mon idée est que l’on charge les policiers d’appliquer, et parfois d’imposer, une solution provisoire à des problèmes émergents sans avoir à admettre ou à faire face à une opposition, de quelque nature qu’elle soit. J’ajouterais que cette compétence d’intervention s’étend à tous les types d’urgence, sans exception.

    Et c’est tout ce qu’ils sont – c’est leur essence. Bittner ajoute sèchement : « Savoir si le service que la police est seule à pouvoir rendre est désirable ou non, au regard des “aspirations de la cité” par exemple, dépasse le cadre de cette analyse. »

    Le mot-clé de cette définition pourrait bien être « appliquer » ou « imposer ». Dans le tableau peint par Bittner, le prérequis devient la disponibilité de la force (ou même de la violence). Étonnamment, cette partie, la plus accablante, du travail de Bittner a été épousée par les chefs de la police, peut-être parce qu’elle fournit à ses cadres la seule justification plausible de leur action face aux critiques incessantes. Une association professionnelle majeure décerne chaque année le prix Egon Bittner – sans ironie, comme une récompense – à un chef de la police municipale ayant survécu à plus de quinze années de service.

    Cop watch

    Imaginons qu’on veuille vraiment trouver la place de la police dans une cité démocratique. Quelle version de son rôle pourrait être désirable dans cette démocratie ?

    Une fonction vraiment utile des policiers est de rendre visibles les accidents, événements, et rassemblements. La police rend les choses visibles. Les flics rendent plus nettes les situations, mais en même temps, personne ne les confond avec l’attraction principale. Les agents sont un colorant bleu marine que l’on verserait dans les canaux de la société, le long des ruelles et des autoroutes, qui dessinerait les contours de l’espace public, comment se distribue la société, comment se répartit la population, comment le crime est attribué, comment nous dessinons les contours de la sécurité. Chacun sait qu’il faut marcher en direction des policiers, parce que leur présence indique l’importance de quelque chose d’autre : un défilé, un concert, une manifestation, ou une arrestation, une agression, un accident. Chacun peut venir profiter d’eux, regarder le supplément dramatique et rituel qu’ils ajoutent aux occurrences du quotidien, puisqu’ils ouvrent l’espace d’un événement. Ou les surveiller, pour s’assurer que leur gestion des personnes ne puisse pas se dérouler hors de vue, et sans témoin.

    Dans les lieux publics, la discrétion des policiers est toujours suspecte. Pourtant, les départements de police s’acharnent à rester discrets, condition de l’accomplissement de leur tâche héroïque de découverte et d’investigation. Dans la mesure où détecter le crime correspond à ce que les policiers souhaiteraient que leur métier soit, ils sont toujours susceptibles de rechercher plus de secret et de silence.

    Là où la vue disparaît, dans le fourgon, ou au commissariat, les abus et mauvais traitements deviennent possibles (et en fait, il y a beaucoup d’endroits de ce genre, comme les prisons, qu’une police démocratique pourrait chercher à éradiquer ou à ouvrir). Chacun connaît le murmure qu’on entend dans une foule, quand une personne arrêtée disparaît dans le véhicule clos, sans fenêtre ; le citoyen est temporairement effacé du public démocratique (jusqu’à la lecture de l’acte d’accusation, l’espace de salut prévu par l’habeas corpus – et chacun recherche alors les marques sur le visage, les marques sur les poignets et les traces des coups sur le corps). Quand les citoyens tombent dans un tel vide, la démocratie peut disparaître.

    Cependant, le vrai rival de la vue n’est pas simplement le secret, mais le toucher, qui s’inscrit seulement dans les corps, seuls au fait de ce qui a réellement été fait, mais ne pouvant le prouver. Les policiers se sont accaparé le toucher, les citoyens devraient retrouver la vue. La question est : pourquoi un troisième élément, susceptible de s’interposer entre la vue et le toucher, ne s’intercale pas plus souvent : le langage. Le langage est la base réelle d’une démocratie. C’est ce qu’il y a de spécifiquement démocratique dans les relations humaines. Il restaure l’assurance de la bienveillance. Parler est ce que les policiers font le plus souvent quand ils rencontrent le public. Pourtant, personne ne pense aux policiers comme « parlant » ou « écoutant » mais comme à des brutes. Que se passe-t-il quand les citoyens et les policiers parlent lors d’une rencontre fortuite ? Comment parlent-ils ? Et s’ils ne parlent pas, pourquoi ?

    Pour une police dotée de langage ?

    Supposons ceci : les policiers sont des négociateurs, mais sans accès au contrat, à la loi ou à l’éloquence. Leur outil n’est pas la loi. Ils n’emploient pas toujours des mots mémorables ni même totalement cohérents. Ils sont habituellement confrontés à des situations de conflit qu’ils n’ont pas causées, mais dans lesquelles leur intervention en tant que tierce partie est requise. Là, ils deviennent des observateurs délibérément distrayants et spectaculaires, qui détournent l’attention des autres parties en direction d’eux-mêmes.

    Quand on les regarde de cette façon-là – en se concentrant sur l’intervalle entre l’inaction qui sert à occuper l’espace et l’attaque violente–, on voit que négocier est en réalité ce que les policiers font à longueur de temps, mais maladroitement. Parce que, d’une certaine manière, ils refusent de le reconnaître ou de s’intéresser aux buts de départ des parties concernées. Ils apportent un ensemble de critères de jugement qui leur est propre, mais qui n’est pas toujours reluisant. Cet acte est-il susceptible de faire l’objet d’un chef d’accusation ? Faut-il écarter et déplacer cette personne temporairement ? Combien de temps dois-je rester et comment puis-je effrayer ces citoyens suffisamment pour qu’ils ne se retrouvent pas en conflit aussitôt que j’aurai le dos tourné ? La police négocie sans référence ou but unique clairement défini, autre que celui de mettre un terme à ce qui rend leur présence nécessaire – à moins qu’ils se trouvent dans un lieu dont ils veulent interdire l’usage à d’autres. Et ils sont sans cesse en train de se poser une question distincte : faut-il extraire une personne hors d’un conflit horizontal pour la placer dans le mécanisme vertical de la justice pénale – un processus dont on ne les tiendra pas responsables et qui ne les concernera pas.

    Même les infractions mineures et les crimes sans victimes deviennent des négociations entre flic et citoyen sous la menace d’une loi qui les dépasse tous les deux. Ici, l’issue négociée peut être un « avertissement » : « OK, je vous laisse partir – avec un avertissement ». L’avertissement est ostensiblement le nom de quelque chose d’officiel. Pourtant, l’« avertissement » n’a aucune existence légale. Il n’existe pas comme catégorie juridique. C’est une des catégories principales de pensée pour la police. Une de celles que nous pourrions vouloir défendre au lieu d’en dénoncer l’arbitraire et l’application inégale. C’est le moment clé où les policiers, sans perdre la face ou admettre qu’ils sont mis en défaut, reconnaissent qu’une négociation a été d’une certaine façon remportée par le citoyen.

    Je t’aime, moi non plus

    Essayons de plaider du mieux possible la cause de la police : les policiers existent afin que nous puissions les voir au coin de la rue ou sur le quai du métro, afin que nous sachions, quand nous nous déplaçons en public, que personne ne pourra nous voler, nous agresser sans que nous soyons défendus. Les policiers existent parfois juste pour marquer une route fermée (en se tenant dessus), en construction (en se tenant devant) ou une fête foraine (en se tenant à l’entrée). Ils annoncent l’événement et d’une certaine manière, leur simple présence tient à distance le danger.

    Bien sûr, ce n’est pas comme ça qu’on voit les choses quand on est soi-même le danger tel qu’ils se le représentent. Ou si l’on correspond à leur idée d’une obstruction ou d’un événement notable. Quand les policiers voient des Africains-Américains, qu’ils s’acharnent contre des Africains-Américains, restreignent la liberté de mouvement des Africains-Américains et se retrouvent à dégainer leurs armes et à assassiner des Africains-Américains – ce que, même au xxie siècle, ils continuent à faire régulièrement, dans tous les départements de police et toutes les régions des États-Unis –, c’est d’abord parce que l’Amérique voit encore à travers un point de vue racial.

    Enlever une force de travail africaine pour construire le pays est encore et toujours le péché dont celui-ci ne s’est pas repenti, concomitant avec l’annihilation des Indiens [Native] d’Amérique. Le mécanisme fou, mais ingénieux, d’encoder la différence entre les hommes libres et les esclaves dans leur « couleur », pas par une véritable gamme de bronzage mais entre « blancs » et « noirs » – qui est aussi métaphysique que le jour et la nuit, la lumière et l’obscurité, la noblesse et la plèbe – persiste. Les policiers, qui sont dévoués à la vision et à la vue, alimentent cette façon de regarder tous les citoyens visiblement issus d’ancêtres africains.

    Ce qui différencie un endroit qui semble propre, ordonné et paisible, du même endroit avec des éléments à la mauvaise place, mélangés, confus, bruyants et conflictuels n’est pas seulement la norme esthétique des quartiers d’où viennent les policiers, mais ce qu’ils pensent que « nous » voulons, de ce que le « public » voit. Mais qui sommes « nous » ? Le sociologue de la police Peter K. Manning, un des meilleurs ethnographes du comportement des policiers, a fait le constat très convaincant que les policiers dépendent tacitement d’une chose avant tout : ce qu’ils pensent de la façon dont leurs clients-citoyens les perçoivent pendant leurs patrouilles et arrestations. Mais souvent, les images qu’ils se font des « citoyens respectueux des lois », des « bonnes gens » et du « public », alors qu’ils appliquent à la lettre un sens de l’ordre qui les dépasse, les aliènent des citoyens réels. Le sujet sur lequel les policiers sont les moins lucides est leur conception de ce que les « bonnes gens » veulent et de comment nous voulons être traités.

    Les policiers ont été conçus pour réagir aux demandes et aux exigences de service émanant de citoyens, autant pour prévenir ou dissuader les origines du crime que parce qu’on s’attend à ce que les policiers se comportent symboliquement comme un autre citoyen le ferait en cas de besoin. La centralité symbolique de l’action policière, tenant lieu de préoccupation collective des uns pour les autres et vice versa, ne peut pas et ne doit pas être sous-estimée. La loi a évolué et est devenue un moyen de formaliser les conditions dans lesquelles les policiers sont obligés d’intervenir ou comment il leur est interdit d’agir, mais elle ne leur fournit aucun élément sur lequel se fonder pour agir.

    La violence est également donnée aux policiers comme une technique qu’ils sont les seuls à pouvoir utiliser pour préserver la non-violence générale de la société. Les citoyens, eux, n’auraient aucun besoin légitime de recourir à la violence les uns contre les autres. Ils la redirigent vers la police, pour ainsi dire. Mais cet appareillage formel, lui aussi, revient à définir la police par son usage de la violence.

    On laisse les policiers à l’initiative de la violence, comme moyen de sortir de n’importe quelle impasse sociale, d’ajouter de la violence aux situations qu’ils trouvent ambiguës. Mais si on pouvait vraiment voir, et voir à travers, la police, on verrait que cela devient une façon d’injecter de la violence-test dans le cœur de la société, en public. Les policiers testent quelle violence, nous, en tant que citoyens, nous autorisons et contre qui. C’est un réconfort bien modeste, dans la mesure où il n’y a aucune garantie que nous nous opposions aux choses mauvaises que les policiers pourraient nous montrer. Nos voisins pourraient bien soutenir les actes que nous jugeons délétères. Nous n’avons d’ailleurs peut-être aucune idée de comment réparer tout ça. Pourtant, la violence policière se distingue d’autres formes de violence et de domination qui n’ont aucune présence visible et s’exercent hors de tout contrôle collectif. Les policiers évaluent publiquement ce que la société est capable de tolérer, y compris à notre plus grande honte.

    Notes

    1 La grande migration afro-américaine est le mouvement qui a conduit des millions d’Afro-Américains du Sud des États-Unis vers le Middle West, le Nord-Est et l’Ouest après 1910 pour échapper au racisme et essayer de trouver du travail dans les villes industrielles (NdT).

    «  La police tire au flash-ball pour punir et terroriser »
    Histoire en cinq actes du procès des forces de l’ordre Montreuil : 8 juillet 2009 – 21 novembre 2016

    Avec le concours de Claire Feasson et Alexane Brochard

    Le 8 juillet 2009, à Montreuil (93), ville en pleine gentrification où perdurent des pratiques de solidarité (notamment avec les sans-papiers), les forces armées de la police expulsent au petit matin « la Clinique », un immeuble occupé en plein centre, qui accueille des activités collectives ouvertes sur la ville.

    Le soir-même, des habitant.e.s et personnes solidaires descendent dans la rue pour dénoncer publiquement cette expulsion. Ils organisent un repas de rue qui se termine en déambulation jusqu’au bâtiment expulsé. La police réprime sauvagement ce sursaut de résistance en tirant au flash-ball dans la foule. Des tirs au-dessus des épaules, contrairement à l’obligation légale censée encadrer l’utilisation de cette arme. Bilan : six blessés, dont une personne éborgnée. Quatre des blessés portent plainte auprès de la police des polices.

    Depuis, le collectif 8 juillet s’est créé pour préparer le procès qui aura lieu du 21 au 25 novembre 2016, soit sept ans plus tard, au Tribunal correctionnel de Bobigny. Fait rarissime, trois policiers seront dans le box des accusés. Pour comprendre les enjeux de cette affaire, Jef Klak revient sur le contexte qui a précédé les faits en demandant à cinq participant.e.s du collectif 8 juillet de raconter leur histoire commune et les perspectives de résistance à la police. En cinq actes.

    *

    1. Le contexte montreuillois :
    chasse aux sans-papiers, rencontres et assemblées (2002-2008)

    2. La Clinique, un lieu ouvert sur la ville (2009)

    3. L’expulsion de la Clinique et la charge policière (8 juillet 2009)

    4. La procédure au long cours et le collectif 8 juillet (2009-2016)

    5. Le procès contre la police (21-25 novembre 2016)

    1.
    Le contexte montreuillois :
    chasse aux sans-papiers, rencontres et assemblées (2002-2008)

    Pourriez-vous faire le récit collectif de l’ambiance de lutte à Montreuil avant ce 8 juillet 2009 ?

    Salma : Dans les années 2000, les résistances à la chasse aux sans-papiers avait réuni beaucoup de monde. L’importance de la communauté malienne et le grand nombre de foyers de travailleurs immigrés sur Montreuil avaient fait de la ville un terrain d’expérimentation pour les policiers. Leur question était : comment organiser le territoire pour en choper un maximum ? En face, les gens étaient assez bien organisés pour résister, sans forcément appartenir au même groupe ou à la même tendance politiques. Ils partageaient le même territoire, la même répression. Juste après que Sarkozy a été nommé ministre de l’Intérieur, en 2002-2003, les contrôles massifs ont commencé dans le métro, puis ça s’est intensifié. La multiplication des réquisitions du procureur, autorisant des contrôles massifs sur une zone sans raison particulière, a effectivement fait exploser le nombre de contrôles et d’arrestations.

    À Montreuil, de telles rafles avaient lieu toutes les semaines, voire tous les jours, selon les périodes. Souvent, ça se passait le matin, vers 6 h 30. Ils fermaient quasiment un quartier et contrôlaient les gens sans raison. Au bout d’un moment, on était finalement toujours les mêmes personnes à se déplacer. Du coup, les flics nous connaissaient, on se côtoyait dans la rue, on se croisait régulièrement. Quand ils nous voyaient arriver, ça leur arrivait de nous appeler par nos prénoms, de nous désigner du doigt, ou de nous foutre la pression. Ils collaboraient beaucoup avec les agents municipaux, sous la mairie communiste de Jean-Pierre Brard puis sous les Verts avec Dominique Voynet, pour mettre en place une surveillance serrée.

    Victor : Dans ces années-là, différents réseaux se mêlent sur Montreuil. Le collectif pour les droits des sans-papiers de Montreuil, qui existait déjà, mais aussi des gens venant du mouvement anti-CPE de 2006, avec une dynamique d’ouverture de squats dans la ville. Il y avait également des gens issus des luttes d’intermittents, de chômeurs, de précaires. Et puis un tissu ancien, avec des habitant.e.s qui se mobilisaient depuis des dizaines d’années. Toutes ces réalités se croisaient à Montreuil.

    La tension montait avec la police, autour des arrestations de sans-papiers et les squats, et tout cela a abouti à l’« Assemblée contre les expulsions » qui s’est créée à côté, et non en marge, du collectif de sans-papiers de Montreuil. Avec cette hypothèse : s’organiser le plus concrètement possible autour des arrestations de sans-papiers et des expulsions de squats.

    L’idée était simple : dès qu’on entend parler d’une arrestation, il faut intervenir le plus vite possible, et faire le plus de bordel possible. On en avait marre de l’occupation policière de la rue, en bas de chez nous. C’est sur la base des réseaux déjà existants que nous avons repris une idée déjà mise en pratique à Paris : le « numéro anti-rafle ». Nous, on l’avait appelé le « numéro d’urgence » : une chaîne de SMS pour se prévenir en cas d’arrestations ou de présence policière anormale, et pour pouvoir rameuter du monde.

    En plus de cela, l’Assemblée s’est réunie une fois par mois pendant plus d’un an. Par rapport au contexte de réquisitions, aux alentours de 2008, les foyers étaient ostensiblement ciblés par les flics, pas seulement en banlieue, mais aussi à Paris. On a alors commencé à organiser des manifs de quartier, notamment autour des foyers, des espèces de rondes, pour informer et rencontrer les voisin.e.s de ces foyers, avec des distributions de tracts dans les cités environnantes.

    Bref, entre 2002 et 2008, des gens se coordonnaient sur la ville, avec beaucoup de régularité. En 2008, on collait au bitume, jusqu’à créer une présence vraiment importante et bruyante dans la ville. Avec une certaine efficacité locale : la pression autour des foyers a fini par reculer – ou plutôt par se déplacer – grâce à la mobilisation et à ce qui est arrivé le 4 juin.

    Salma : Le 4 juin 2008 au matin, un sans-papier s’est fait arrêter à quelques mètres du foyer de Rochebrune, où était prévu le jour même un départ pour une manifestation de quartier. Nous avons donc décidé de descendre nombreux jusqu’au commissariat pour pousser à la libération de la personne arrêtée. Là, à l’intérieur, il y avait un pot de départ, ils nous ont vu arriver, et je ne sais pas, ils ont dû croire qu’on allait rentrer. De l’extérieur, on ne les voyait pas, mais assez rapidement, ils ont mis leurs tenues anti-émeute et sont sortis. Ils ont chargé en frappant et tirant sur tout le monde. Un garçon s’est pris un coup de flash-ball dans les testicules, et certaines personnes se sont fait arrêter. Une chaîne téléphonique s’est constituée, et on s’est vite retrouvés trois cents devant le commissariat. Toute la nuit, il y a eu énormément de monde dans les rues de Montreuil. Ils ont ramené des cars anti-émeute, et une chasse à l’homme a commencé. Même les jeunes des tours qui habitaient juste en face se sont fait courser.

    Serge : Ce jour-là, ils ont arrêté huit personnes, qu’ils ont placées tout de suite en garde à vue. Ils ont libéré le soir-même tous ceux qui avaient des papiers, et ont gardé les trois sans-papiers, dont celui qui était blessé. Ces derniers ont été jugés un an après le 12 juin 2009, et ont tous été relaxés des violences dont on les accusait. Suite à cette charge policière et à la nuit d’émeute, Voynet avait saisi la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS1 La Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) était une autorité administrative indépendante créée par le gouvernement Jospin. Depuis mai 2011, ses missions sont désormais … Continue reading), qui a conclu que la brutalité des policiers était disproportionnée, et qu’arrêter des sans-papiers aux abords des foyers créait une trop grosse pression sur les habitants des foyers, qu’ils aient ou non des papiers, ainsi que sur l’ensemble de la population de Montreuil[2. http://cnds.defenseurdesdroits.fr/rapports/ra_pdf/Police_nationale/Avis_2008-60.pdf]. Cela a conduit à l’abandon de cette méthode – et à passablement énerver les policiers locaux.

    Dimitri : À cette époque, on avait rencontré des gens participant au collectif de sans-papiers de Montreuil et qui vivaient dans les foyers. Certains dormaient dans les couloirs du foyer Rochebrune, et ont ouvert un squat d’habitation qui a tenu très longtemps. C’était devenu des amis, et cela a reconfiguré les réseaux : c’était autre chose que de la simple solidarité. L’Assemblée contre les expulsions s’appelait comme ça, car elle était censée répondre aux expulsions de sans-papiers et aux expulsions de squats.

    Victor : La question de l’ouverture des squats générait une tension régulière avec la police, et ça compte dans l’histoire qui amène aux tirs du 8 juillet.

    2.
    La Clinique, un lieu ouvert sur la ville (2009)

    Comment décririez-vous ce lieu qu’était la Clinique ?

    Dimitri : Le mot tournait depuis longtemps : « Il nous faut un grand lieu ». Il y avait des squats d’habitation, mais il manquait un espace assez grand pour qu’on puisse s’organiser à nombreux. La Clinique s’est ouverte avec plein de gens différents. C’était une ancienne clinique radiologique, un grand bâtiment en plein centre-ville, sur la place du marché, en face du métro Croix de Chavaux. Un lieu très visible, avec des banderoles donnant sur la rue.

    Alice : Il y avait une radio de rue, un freeshop où l’on pouvait trouver des vêtements gratuits, un ciné-club, etc. Un journal mural hebdomadaire aussi, L’ordonnance, qui racontait ce qui se passait dans la ville. Le lieu était attentif aux questions quotidiennes et pragmatiques, et ça passait entre autres par l’autodéfense par rapport aux droits sociaux, avec par exemple un « cercle collectif de recherche de logements », où se rencontraient des gens en galère de logement et d’où certaines occupations sont sorties. Le collectif des CAFards de Montreuil[3. Collectif de précaires, chômeurs, et allocataires du RSA qui s’entraident face à l’administration de la CAF et Pôle Emploi, produisent des enquêtes, organisent des actions, et tiennent des permanences d’auto-défense social ; https://cafard93.wordpress.com/.] a aussi organisé ses premières réunions et permanences à la Clinique.

    Serge : On est dans un contexte où la ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, vient de créer de toutes pièces le concept d’« anarcho-autonomie » pour désigner un nouvel ennemi intérieur. Certains territoires, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Nantes, Grenoble, Rennes, Tarnac, sont décrits par la police comme des viviers de l’anarcho-autonomie. Montreuil en fait partie.

    Salma : Une semaine ou deux avant l’expulsion, une banderole avait été déroulée sur la façade, très visible depuis le marché, où était écrit « Poulets grillés » avec quatre plaques d’immatriculation de voitures banalisées qui nous surveillaient et qu’on avait repérées. Le genre de choses que les flics n’apprécient pas du tout.

    Dimitri : À l’été 2009, deux lieux occupés se retrouvent expulsables en même temps : la Clinique, et les Demi-Lunes[4. Les Demi-Lunes étaient deux maisons mitoyennes dans le quartier de La Boissière dans le Haut-Montreuil, où se sont installés à l’automne 2008 une trentaine de personnes, enfants et adultes. Expulsables le même jour que la Clinique, ces maisons seront expulsées par la police un matin d’octobre 2010. Dans la foulée, la police tire au flash-ball sur Geoffrey, un garçon de 16 ans, alors qu’il manifeste contre la réforme des retraites devant un lycée de Montreuil. Geoffrey perd un œil. L’histoire se répète.] dans le haut Montreuil. La Clinique est expulsée le matin du 8 juillet. Environ 150 policiers et le RAID pour 15 personnes à déloger, avec tout le quartier de Croix de Chavaux bouclé. L’opération ne dure qu’une heure. Ça se termine avec le RAID sur le toit, qui braque les gens au fusil d’assaut et enlève le drapeau pirate qui orne le bâtiment.

    Dans la foulée, une assemblée générale est organisée, qui décide d’appeler à un repas de rue le soir, à l’entrée de la rue piétonne voisine. On se retrouve pour le préparer et cuisiner des gnocchis tout l’après-midi. L’idée était de rendre visible le délire de cette expulsion. On avait appelé cette assemblée, « l’Assemblée de la Clinique exilée ». Elle a continué les jours suivants à differ des tracts. Il fallait s’organiser. Sachant qu’en plus, les habitants se sont retrouvés à la rue, sans maison.

    3.
    L’expulsion de la Clinique et la charge policière (8 juillet 2009)

    Avec plus de précision, comment s’est passée cette soirée du 8 juillet où la police a tiré dans le tas ?

    Salma : Le soir, il y a donc des tables remplies de gnocchis à l’entrée de la rue piétonne. On est nombreux.ses. Un gros dispositif policier a été mis en place toute la journée, pour être levé à 22 h. Une vingtaine de minutes après, un feu d’artifice est tiré vers le ciel, depuis la place, annonçant qu’une déambulation va commencer. Nous marchons calmement vers la Clinique, à quelque 200 mètres de là. La porte est ouverte, gardée par un vigile et son chien, avec qui on se met à discuter, pas forcément poliment. Le mot tourne que les flics arrivent, donc on repart vers l’autre coté de la place. Des voitures de police sont arrivées, d’où ont surgi des flics en civil de la BAC (Brigade anti-criminalité) et des flics en uniformes (Unité mobile de sécurité), qui s’équipent très rapidement de boucliers, tonfas, flash-balls, lance-lacrymos. Une personne restée près du bâtiment est interpellée, puis les flics tirent dans le tas.

    Dimitri : Une première personne est touchée au front, et le mot tourne très rapidement : « Ils tirent à la tête ! » Joachim est touché à l’œil et s’écroule, moi je me fais toucher à la clavicule. Ça se transforme en panique. On revient naturellement vers les gnocchis au pas de course, vers l’autre place, mais dans la confusion et la peur. Les flics continuent à poursuivre les gens dans la rue, alors que Joachim est grièvement blessé, au sol. Il va être pris en charge par les camarades et part avec les pompiers, vers un hôpital. Plus loin, les flics tirent à nouveau, trois fois, dans le dos. Une copine se fait toucher à la main, alors qu’elle était en train de se protéger la nuque en courant. Un autre se fait toucher à l’épaule, et une à la jambe. Six tirs au total dont cinq qui ont touché des personnes au-dessus du torse.

    Serge : En tout, ça a duré une douzaine de minutes entre le feu d’artifice, c’est-à-dire le départ du rassemblement, et ce que les flics appellent la dispersion. Ça a été très rapide. Je me rappelle d’un mélange de stupéfaction, de panique, et de colère. Après la dispersion, les flics qui avaient tiré ont continué à patrouiller pour faire des arrestations, afin de justifier leur violence. Leur but, c’était d’essayer de transformer les choses en violence urbaine, de dire qu’ils se faisaient assaillir de centaines de projectiles, qu’ils n’avaient pas d’autre choix que tirer, que c’était de la légitime défense.

    Salma : Nous n’avons pas envie de tomber dans un discours « innocentiste » qui dirait qu’ils ont tiré sur des personnes qui ne faisaient rien. On s’en moque au final de ce qu’il se passait à ce moment-là en face des policiers, puisque de toute façon, ils ne se sont pas posé la question. Ils avaient l’intention de tirer.

    Comment vous êtes-vous organisé.e.s les jours suivants ?

    Serge : Une fois qu’on s’est ressaisis, on fait le compte des copains arrêtés, et des blessé.e.s, avec Joachim à l’hosto. Le lendemain, les gens essaient de se remettre de la soirée, et tout le monde ressent le besoin de se voir pour parler de ce qu’il s’est passé. On est choqués par le communiqué mensonger de la préfecture repris par la presse, qui qualifie Joachim de « jeune squatteur », parle de « heurts » avec la police, et met en doute l’origine de sa blessure. Stéphane, le père de Joachim lance rapidement un contre-communiqué sur le fait que c’est la préfecture qui parle à travers l’AFP. Comme il a un petit réseau grâce au milieu du théâtre et d’Armand Gatti, l’affaire gagne en médiatisation.

    Dimitri : De notre côté, on distribue des tracts qui racontent les faits. Un appel à manifester cinq jours après est lancé. Parallèlement, Joachim porte plainte, puis trois autres blessé.e.s. Des assemblées « Clinique en exil » s’enchaînent, pour décider quoi faire. Après l’expulsion, les tirs, et avec le pote à l’hôpital, tout le monde est tendu, traumatisé, triste ou énervé, donc c’est très compliqué : les assemblées sont un peu dures, mais on décide d’agir, de tenir la rue, en essayant d’éviter la victimisation. Comme avec le repas de gnocchis après l’expulsion, l’envie est de montrer qu’ils ne nous feront pas rentrer chez nous – d’autant plus que les habitant.e.s de la Clinique n’ont plus de chez eux –, même en nous tirant dessus comme des pigeons.

    Salma : Pour la manif, on appelle publiquement les gens à venir avec des casques, des lunettes de protection. Des banderoles renforcées sont fabriquées pour protéger la manif devant et derrière. Pour le coup, il y a vraiment du monde qui répond à l’appel, venant d’horizons très différents. Un texte écrit par Joachim à l’hôpital est lu, et la manif va vers la mairie, en passant par la rue piétonne, puis revient jusqu’à Croix de Chavaux. Et là, au même endroit où ils ont tiré quelques jours avant, les flics chargent la queue de manif. Quarante mecs de la BAC, armés et cagoulés, pour la plupart sans brassard, cachés sous la halle du marché pour sauter sur nous par surprise en courant, avec le commissaire devant et le préfet présent derrière eux.

    Du côté des manifestants, il y a une réponse – la banderole de tête arrive à résister à l’assaut policier –, parce que les gens ont décidé de ne plus se laisser faire. Celles et ceux qui sont le plus remonté.e.s protègent les gens qui ne sont pas casqués – et heureusement, parce que sinon, les flics auraient fait un carnage. Il n’y a pas eu de blessés graves dans cette manif, quelques arrestations, dont un journaliste du Monde, mais tout le monde a été libéré sans suite.

    Alice : Certaines personnes présentes étaient choquées par de telles pratiques, elles n’en revenaient pas. On n’était plus la nuit comme le 8 juillet, mais en pleine journée, avec la vie de quartier de Montreuil et les gens autour qui hallucinaient. D’habitude, les violences policières, ça se passe dans certains quartiers, loin du centre, ça ne se voit pas. Dans cette manifestation, il n’y avait pas seulement les groupes de Montreuil qui s’organisent, et qui étaient devenus une cible banale pour les flics. Du coup, ça a créé un peu de scandale dans la presse : quand on tape sur les journalistes, ils s’intéressent un peu plus aux faits, et reprennent moins les communiqués de la préfecture. À tel point que le directeur de la sécurité départementale s’est fait muter quelques jours après pour mauvaise gestion de cette manif.

    Salma : À l’époque, les flash-balls sont utilisés sur des cibles très précises, dans certains quartiers, dans les prisons, sur les migrants et sur certains types de manifestations radicales. Ce qui fait malheureusement scandale, c’est qu’ils n’ont pas touché un migrant, un Noir dans une cité, ou un squatteur anarchiste, mais un homme de 30 ans, cinéaste et petit-fils d’un poète reconnu. Ils n’ont pas touché la bonne personne – selon les catégories qu’ils ont fabriquées pour faire régner l’ordre.

    Dimitri : Très rapidement, le commissaire lui-même demande à ce que l’Inspection générale de la Police nationale[5. En abrégé l’IGPN — couramment surnommée la «  police des polices  » — désigne le service d’inspection de la Police nationale française et de la préfecture de police de Paris.] soit saisie, on est quatre à porter plainte pour s’être fait tirer dessus. On se fait entendre à l’IGS, et la procédure est lancée.

    Comment s’est prise la décision de porter plainte et de se constituer en collectif ?

    Salma : Il y a quelque chose de spécifique aux personnes blessées, mutilées, et aux proches de personnes tuées par la police, c’est qu’elles sont démunies. Ce n’est pas n’importe quelle violence. C’est une violence d’État. Sur le coup, il ne te reste que ça : porter plainte. Tu aurais plutôt envie d’attaquer un comissariat, mais tu ne le feras pas. Certaines personnes décident de ne pas porter plainte, c’est une décision qui appartient à chacun.e. Avec ces morts ou ces mutilations, on ne parle pas d’accident de voiture ou d’engueulades entre voisins, mais de morts et de blessures à vie infligées par la police, ce qui n’est pas dû au hasard ou à la mauvaise humeur : c’est structurel. Ainsi, quand Joachim a décidé de porter plainte et que d’autres ont suivi, ce qui était important, c’était que ce soit collectif, et que nous voulions faire autre chose de cette démarche. Nous voulions dire que ces personnes blessées, ça aurait pu être n’importe qui. Quand on essaie de s’organiser dans les quartiers ou dans les manifs face à la police, ce n’est pas nous en tant qu’individus qui sommes visés, c’est ce qu’on représente. Cette nuit-là, la police a tiré sur ce qu’on représentait.

    Ce qui a été décidé assez vite, inconsciemment je pense, c’est que ça ne pouvait pas être individuel. Pour faire front face à la machine judiciaire et policière. Médicale aussi, parce que l’hôpital est une administration comme une autre dans ces cas-là, elle te culpabilise aussi. Lorsque tu arrives blessé.e par les flics à l’hosto, tu n’es pas reconnu comme personne qui a été mutilée, mais comme quelqu’un qui a sans doute fait une connerie, et donc qui aura un autre traitement.

    Après les dépôts de plainte, nous avons fait une demande d’indemnisation auprès de la Commission d’indemnisation des victimes d’infraction (Civi), qui sert à recevoir un peu d’argent quand tu es dans l’incapacité d’en gagner après un accident ou une agression. Mais nous nous sommes heurté.e.s aux mêmes défiances : « Êtes-vous vraiment victimes ? Qu’est-ce que vous aviez bien pu faire pour mériter ça ? » Quand tu as été blessé par la police, la Civi bloque toute indemnisation avant le procès, au cas où la victime serait en fait… coupable.

    4.
    La procédure au long cours et le collectif 8 juillet (2009-2016)

    Entre le dépôt des plaintes contre les policiers et le procès, sept ans ont passé. Comment avez-vous occupé ce temps ?

    Alice : À partir de là, notre question a été : qu’est-ce qu’on fait du temps de la justice ? Que fait-on en attendant un procès qui aura lieu dans des plombes ? Et s’il arrive, comment utiliser le procès à d’autres fins que celles de l’institution judiciaire ?

    Serge : Dès le tout début du collectif, on s’est dit qu’on allait en justice pour en faire aussi autre chose. Surtout qu’à l’intérieur même du collectif, il y a différentes visions de la justice. La plupart des comités Vérité et Justice qui se forment quand quelqu’un est tué ou mutilé par la police se heurtent à des classements sans suite de leurs affaires, ou perdent leurs procès. Parce que l’enquête a été foireuse, parce que des preuves ont disparu, des témoignages ont été tronqués, bref tout un tas de magouilles pour disculper les flics.

    Sur l’histoire du 8 juillet, on a vite vu que l’enquête n’allait pas pouvoir escamoter tous les témoignages extérieurs qui contredisaient les mensonges des policiers. Pour une fois dans une histoire de violence policière, on avait des billes pour pousser à une condamnation devant les tribunaux. On bénéficiait d’une certaine focale médiatique, et on s’est aussi dit que ça devait être une occasion d’en faire profiter les autres histoires, celles qui sont généralement passées sous silence.

    Contrairement à plein d’histoires qui pètent à la gueule de gens qui ne sont pas organisés, là, c’est arrivé dans un cadre où les gens avaient l’habitude d’agir ensemble dans des rapports de force politiques…

    Victor : Oui, c’est arrivé en plein milieu d’un moment collectif, après l’expulsion d’un lieu occupé. D’où le nom du collectif « 8 juillet » : ce qui rassemble les gens, c’est à la fois une histoire et un événement partagés. Toute personne présente ce soir-là aurait pu être blessée par les tirs de flash-ball, ça aurait pu arriver à n’importe qui. Mais se réapproprier collectivement cet événement, c’était aussi aller au-delà de notre propre cas, la relier à d’autres histoires où la violence d’État s’exerce. D’où, dès le départ, l’idée d’enquêter sur divers moments et lieux où les flics avaient blessé et mutilé au flash-ball, et donc d’aller rencontrer des gens qui avaient vécu la même chose que nous, dans des contextes complètement différents. C’était une manière de ne pas nous laisser enfermer dans les catégories qui nous sont tombées dessus avec la médiatisation de l’affaire. Et cela a donné des rencontres extrêmement fortes, par exemple avec les proches d’Ayoub Bouthara, mutilé à Audincourt près de Montbéliard, ou la sœur de Lamine Dieng, tué dans un fourgon de police dans le xxe arrondissement de Paris – et tant d’autres..

    Salma : On n’avait pas non plus attendu que ce genre de trucs nous arrive pour se pencher sur la question des violences policières. On savait déjà que la violence est inhérente à la police. Mais c’est vrai que quand tu perds un œil, tu rencontres différemment les gens qui ont vécu la même chose dans une banlieue anonyme.

    En novembre 2014, on a donc organisé une rencontre de deux jours avec une quinzaine de personnes touchées par des tirs de flash-ball, dont certaines ont perdu un œil, et on a aussi invité des gens proches de personnes tuées par la police. Cela a permis de créer du réseau, de partager nos expériences, nos outils, les expertises, ce qu’on savait déjà de la justice, des avocats, des contacts de médias, comment garder l’œil sur son dossier pour qu’il ne disparaisse pas par magie comme c’est souvent le cas dans les affaires de violences policières…

    Alice : C’était pile au moment des manifestations suite à la mort de Rémi Fraisse, qu’on a rejoint avec des pancartes fabriquées lors de cette première « assemblée des blessées, des familles, et des collectifs contre les violences policières ». On a pu aussi parler de ce que c’était d’être blessé dans sa chair par la police, de perdre un œil, avec des moments où les premier.e.s concerné.e.s pouvaient échanger entre eux seuls, comme une communauté des blessés, et d’autres moments pour s’organiser avec tout le monde.

    Salma : Cette assemblée est un outil pour celles et ceux qui viendraient d’être blessé.e.s, mais aussi pour partager et rendre publiques l’expérience et la parole de ces blessés. En juin 2015, des blessés et proches de blessés participant à cette assemblée ont ainsi été entendus par une commission d’enquête parlementaire sur le « maintien de l’ordre », qui a eu lieu après la mort de Rémi Fraisse. Nous savions bien que cette commission n’était que de la poudre aux yeux. Elle a même aggravé les problèmes liés au « maintien de l’ordre », notamment en ouvrant la voie aux assignations à résidence préventives qui ont un peu plus détruit le droit de manifester lors de la COP21 ou du mouvement contre la loi Travail. Mais ce moment nous a permis d’élaborer un discours commun entre personnes touchées par les violences policières et de le rendre public[6. Cette intervention collective est disponible en ligne : https://collectif8juillet.wordpress.com/2015/06/01/intervention-de-lassemblee-des-blesses-lors-de-la-mission-denquete-parlementaire-sur-le-maintien-de-lordre/].

    Serge : Au fil des rencontres avec d’autres blessés, on a pu vérifier que les armes dites non létales, au lieu de réduire les violences comme elles ont été vendues dans l’opinion publique, ont rajouté une strate supplémentaire à l’arsenal de répression et de terreur utilisé par les policiers, entre la matraque et l’arme de service. On s’est rendu compte en discutant avec des blessés à quel point le flash-ball n’est absolument pas une arme utilisée pour se défendre, mais plutôt pour punir et terroriser. Beaucoup de tirs de flash-ball ont lieu après les faits, pour punir un groupe, et non pour se défendre. C’est le cas par exemple avec Pierre Doulliard à Nantes, qui se fait tirer dessus après une expulsion, alors qu’il est séparé des policiers par une grille et sans arme. C’est une punition extrajudiciaire : les policiers s’érigent en juges, et décident de la culpabilité d’un groupe en mutilant certains de ses membres pour l’exemple. Malgré le fait que les prisons n’ont jamais été aussi pleines, les policiers prétendent que les juges ne condamnent pas assez, alors ils s’arrogent le droit de punir eux-mêmes.

    Salma: Aujourd’hui les flics manifestent pour faire valoir leur droit à la « présomption de légitime défense », c’est-à-dire le droit de blesser ou tuer sans raison. Droit qu’ils ont déjà, au vu du nombre de personnes blessées, mutilées ou tuées par la police. Ils cherchent à obtenir un cadre légal pour des pratiques qui existent de fait, et sont couvertes par la justice. Beaucoup de gens en ont été témoins pendant le mouvement contre la loi Travail. L’utilisation massive d’armes dites non létales comme le flash-ball, les grenades de désencerclement, les gaz lacrymogènes, les grenades assourdissantes… a non seulement pour but d’en blesser un.e pour terroriser tout le monde, mais aussi de menacer celles et ceux qui veulent manifester qu’elles/ils risquent de perdre un œil ou d’être gravement blessé.e.s. Et cela dissuade effectivement beaucoup de gens.

    5.
    Le procès contre la police (21-25 novembre 2016)

    Comment va se dérouler le procès et comment peut-on soutenir le collectif 8 juillet ?

    Alice : Dans le collectif, on a toujours marché sur deux pieds, l’un politique, l’autre juridique. Travailler sur l’histoire et les effets du flash-ball et rencontrer les gens blessés par la police. On voudrait que le procès ressemble à toutes ces rencontres, en donnant la parole à différentes personnes croisées durant ces années, avec des gens de l’assemblée des blessés qui vont venir parler de leurs histoires, et du savoir commun qui s’est constitué depuis. Pourquoi ces armes sont utilisées, comment les policiers cherchent à nous terroriser, en quoi ce sont des armes punitives. On veut aussi parler de notre expérience commune face à la justice et à l’impunité policière, comment elle se fabrique, par exemple avec le premier communiqué de la préfecture qui retourne l’accusation en faisant de toute personne blessée ou tuée par la police un coupable.

    Un des atouts de ce procès, c’est d’être parvenu à ce que trois policiers soient mis en accusation, et non un seul. Cela montre qu’on ne parle pas de bavure, ni de ce flic-là qui serait mal formé, ou qui aurait pété les plombs. Trois policiers doivent justifier leurs actes de ce soir-là, et cela va nous permettre de mettre en cause la police et son fonctionnement. Tuer et mutiler font partie des pratiques ordinaires de la police.

    Serge : Il n’y a pas de solution miracle, pas un truc qui va tout changer à la situation actuelle. Dans ce genre d’événements, l’institution pousse à l’isolement, et ce qu’on peut faire, c’est se regrouper pour visibiliser l’ampleur de cette violence institutionnelle. Le procès va avoir lieu une semaine après la commémoration des attentats du 13 novembre 2015, et en plein mouvement de rue de certains policiers qui demandent à pouvoir tirer sur les gens plus librement encore. Malgré un énorme effort des flics, des politiques et des médias pour instrumentaliser des attentats suicidaires afin de construire une image de la police comme protectrice du peuple, l’adhésion populaire à un gouvernement par la police n’est pas totale. Avec le mouvement contre la loi Travail, les violences policières sont apparues aux yeux de beaucoup de monde, il y a de plus en plus d’affaires qui les mettent en cause. On a l’impression d’un mouvement schizophrénique dans les médias où d’un jour à l’autre, on saute de reportages qui disent : « Les policiers sont là pour nous sauver » à des sujets qui affirment : « Les policiers sont des fous qui nous tirent dessus et tapent nos enfants  ». Sans que jamais les deux choses ne soient reliées.

    Salma : Un autre enjeu du procès est de pouvoir habiter l’espace et le temps hors de la salle d’audience, en organisant des débats, des actions, des rassemblements pour réfléchir au rôle de la police.

    Alice : Il y aura plusieurs événements en amont, pour informer et pour récolter de l’argent : une réunion publique à Montreuil, une discussion au Rémouleur, une autre avec Pierre Douillard sur son livre L’Arme à l’œil au café-librairie Michèle Firk, une cantine…[7. L’agenda détaillé de la mobilisation avant le procès est en ligne ici : https://collectif8juillet.wordpress.com/2016/11/08/programme-de-la-mobilisation/] On a vraiment besoin d’argent, entre autres parce qu’on fait venir plein de gens pour témoigner au tribunal, et que cela coûte cher en frais d’huissier. On appelle aussi à venir nombreux.ses lors du procès : ne nous laissez pas seul.e.s avec la police et la justice ! On organise également un rassemblement à Montreuil le mercredi 22 au soir, au milieu du procès, pour parler publiquement du 8 juillet, mais aussi des luttes locales actuelles comme celles des Rroms expulsés cet été du lieu où ils habitaient, ou le « collectif Baras », collectif de migrants occupant un immeuble de Bagnolet expulsable depuis septembre. Il y aura aussi beaucoup de moments de discussion avec les autres luttes en cours autour des violences policières, par exemple autour de la mort d’Adama Traoré. Le but, c’est de faire entrer le monde dans le tribunal, pour montrer que cette affaire, comme toutes les autres, n’est pas anecdotique : elle parle de la violence structurelle de la police.

    Serge : Oui, il s’agira de parler de sur qui et sur quoi tire la police. Le soir du 8 juillet, ils savaient sur qui ils tiraient : sur une histoire et des pratiques politiques. Des pratiques locales, offensives, hétérogènes, auxquelles ils sont régulièrement confrontés dans la rue, et qu’ils estiment anormales. C’est ça que fait la police au quotidien : fabriquer la norme en s’attaquant à tout ce qui déborde.

     

    Plus d’infos :

    Le site du collectif 8 juillet .

    Notes

    1 La Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) était une autorité administrative indépendante créée par le gouvernement Jospin. Depuis mai 2011, ses missions sont désormais dévolues au Défenseur des droits.

    Des bêtes à la barre
    Les animaux ont-ils droit à un avocat ?

    Dernièrement, des députés français se sont demandé si les bêtes étaient en droit des « biens meubles » comme les autres, pour finalement leur accorder le statut enviable d’« êtres vivants doués de sensibilité ». Un juge de San Francisco a, quant à lui, considéré que la loi sur les droits d’auteur ne pouvait s’appliquer à un macaque qui s’était pris en photo avec un appareil volé. Jef Klak – dont le dernier numéro papier disponible en librairies, « Selle de ch’val » interroge notre relation aux animaux non humains – revient ici sur les exemples historiques de procès d’insectes nuisibles et autres animaux criminels, quand la justice des hommes considérait les bêtes sujets de droit.

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    Décembre 2015. Devant le Tribunal administratif d’Orléans puis en appel devant le Conseil d’État, les juges ont décidé de la mort de Santino, chien de berger belge âgé de 8 ans, accusé d’avoir mordu des passants à plusieurs reprises au cours de l’année dans les rues d’Orléans. Dès le mois de mars, après deux morsures publiques, le maire de la ville avait déjà ordonné l’évaluation comportementale du chien, et son propriétaire n’avait que très imparfaitement répondu à cette injonction.

    Temps de chien pour les gitans

    C’est après deux nouvelles morsures en avril et septembre que Santino est placé en fourrière et que des vétérinaires se sont penchés plus longuement sur son cas. Le docteur Leseur conclut alors son étude sans concession en préconisant « une euthanasie dans les plus brefs délais » en raison de sa dangerosité. Le maire d’Orléans émet quelques semaines plus tard un arrêté ordonnant ladite euthanasie.

    Exécuter un animal pour quelques morsures sur lesquelles il n’a jamais eu la possibilité de s’expliquer ? Son propriétaire, Sébastien, ne l’entend pas de cette oreille. La presse locale nous apprend qu’il se définit comme un « gitan », qu’il vit seul dans une caravane, et que sa relation avec son berger belge l’empêche de sombrer. Recevant le soutien d’une association locale d’aide aux sans-abris, Sébastien attaque le maire en justice.

    La procédure permet aux juges de constater que le molosse Santino « n’a mordu, dans un but exclusivement défensif, que des personnes qui ont eu des gestes agressifs à l’égard de son propriétaire sans jamais se montrer menaçant pour de simples passants sur la voie publique  ». Cette ligne de défense ne convainc toutefois pas la justice, qui s’en remet aux expertises vétérinaires et confirme finalement l’euthanasie.

    Dans ce procès, l’animal n’a jamais été jugé : ce n’est pas lui qui a été renvoyé en justice. Il n’a à aucun moment été question pour Santino de faire valoir des arguments de défense – au besoin par l’intermédiaire d’un avocat. On a considéré son propriétaire comme celui qui a agi, au nom du droit de propriété dont il jouissait sur son chien. Le juge du Conseil d’État n’a pas manqué de relever que « le fait pour une autorité publique d’ordonner l’euthanasie d’un animal constitue pour son propriétaire ou son détenteur, par nature et quels que soient les motifs d’une telle mesure, une atteinte grave à son droit de propriété  ». La question a donc été uniquement de savoir si cette atteinte au droit de propriété était ou non justifiée.

    La cour des bêtes

    Dans l’histoire ancienne de la jurisprudence, on trouve pourtant de nombreux exemples de procès où l’animal criminel est – en son nom propre pourrait-on dire – renvoyé devant la justice pour y répondre de ses actes. Quelques morsures ne suffisaient cependant pas à conduire une bête devant un tribunal, il fallait généralement un homicide.

    La pratique des procès d’animaux a en effet été courante au Moyen-Âge, en Europe occidentale, et surtout en France. L’historien Michel Pastoureau a pu recenser une soixantaine de cas en hexagone, de 1266 à 1586, mais il semble qu’il y en ait eu bien davantage. Les archives de ces procès sont en effet assez rares et, pour nombre d’entre elles, endommagées. À cette époque, il s’agit en tout cas d’une pratique assez courante pour que la justice lui offre son autorité et sa solennité.

    On peut diviser ces procès en deux grandes catégories. La première concerne ceux que nous appellerions aujourd’hui « civils » et qui se déroulent au Moyen-Âge devant les tribunaux ecclésiastiques. Les poursuites sont généralement déclenchées par les habitants d’un village en proie à des invasions d’animaux nuisibles aux récoltes, comme des criquets, des rats ou divers insectes. Les plaignants sont donc des groupes de paysans qui attaquent en justice ces animaux, lesquels ne sont pas individuellement accusés pour tel ou tel crime, mais collectivement poursuivis devant le juge. Dans cette première catégorie de procès, les plaignants, défendus par un avocat, demandent au tribunal d’excommunier les animaux, afin de les faire fuir.

    On trouve également toute une série de procès de type « criminel » ou « pénal », se tenant devant les juridictions séculières médiévales, et ayant pour objet de punir tel ou tel animal pour le crime précis qu’on l’accuse d’avoir commis à l’encontre d’une victime identifiée. Cette seconde catégorie de procès semble être moins bien documentée que la première, et nous disposons d’assez peu de jugements et pièces judiciaires proprement dites. Les archives recèlent en revanche de nombreux documents comptables recensant les frais d’emprisonnement des animaux criminels et de leur exécution.

    Les procès d’animaux criminels

    L’affaire de la truie de Falaise, en Normandie, est probablement le procès d’animal criminel le plus connu. En 1386, une truie infanticide grimée en homme est suppliciée, puis pendue par les jarrets devant une foule nombreuse composée de villageois et de ses congénères porcins. Comme le rapporte Michel Pastoureau, le vicomte a en effet, « invité les paysans à venir y assister non pas seulement en famille, mais accompagnés de leurs porcs afin que le spectacle de la truie suppliciée ‘‘leur fasse enseignement’’ ».

    L’histoire de Falaise nous est connue notamment grâce à la facture émise par le bourreau pour son travail :

    « Quittance originale du 9 janvier 1386, passée devant Guiot de Montfort, tabellion à Falaise, et donnée par le bourreau de cette ville de la somme de dix sols et dix deniers tournois pour sa peine et salaire d’avoir traîné, puis pendu à la justice de Falaise une truie de l’âge de trois ans ou environ, qui avoit mangé le visage de l’enfant de Jonnet le Maux, qui était au bers et avoit trois mois et environ, tellement que ledit enfant en mourut, et de dix sols tournois pour un gant neuf quand le bourreau fit la dite exécution ; cette quittance est donnée à Regnaud Rigault, vicomte de Falaise ; le bourreau y déclare qu’il se tient pour bien content desdites sommes, et qu’il en tient quitte le roy et ledit vicomte. »

    Cette histoire semble avoir été remarquable et, si d’autres animaux furent jugés au Moyen-Âge, ils n’ont pas nécessairement fait l’objet d’une telle mise en scène, avec la volonté de donner figure humaine, par le déguisement, à la truie criminelle.

    Une fois l’animal confondu pour son crime, celui-ci est généralement mis en prison dans l’attente de son procès, ce qui engendre aussi des frais. Ainsi, en 1403, Symon de Baudemont, un officiel du bailli de Mantes et Meullant, recense les frais engendrés « pour faire et accomplir la justice d’une truie qui avait dévoré un petit enfant  ». Les dépenses dues à l’incarcération de l’animal s’élèvent à la somme de six sols parisis, le salaire du bourreau à cinquante-quatre sols parisis et ses gants ont coûté deux deniers parisis…

    Peu après, en 1408, c’est le gardien des geôles de Pont de Larche qui fait ses comptes et indique que la nourriture fournie aux prisonniers et à un porc détenu avec eux dans l’attente de son procès a coûté dix-neuf sous six deniers tournois. Le porc en question avait été conduit en prison le 21 juin 1408 et y était resté jusqu’au 17 juillet suivant, jour où il est pendu, par application de la condamnation prononcée par le bailli de Rouen pour avoir tué un petit enfant. Le coût de la seule incarcération de l’animal s’élève, selon le comptable, à deux deniers tournois quotidiens pendant vingt-trois jours, soit quatre sols et deux deniers, sans compter le prix de la corde qui servit à lier le porc pour qu’il ne puisse s’enfuir de « ladite prison où il avait esté mis  ».

    Les exemples comptables pourraient encore être multipliés, sans qu’on ne sache précisément ce qui est en jeu dans ces procès. Mais le cas du porc infanticide de Moyenmoutier est beaucoup plus précis sur la question de la raison d’être de ce rituel judiciaire. Déjà mentionné par Edward P. Evans dans The Criminal prosecution and capital punishment of animals, publié en 1906, la spécificité de l’affaire de Moyenmoutier n’est véritablement relevée qu’un siècle plus tard par l’historien Laurent Litzenburger.

    Dans cette commune des Vosges, en 1572, un porc est accusé d’infanticide : il a dévoré l’un des enfants de son propriétaire. L’originalité de l’affaire réside dans les questions que se sont posées les juges et gens de robes chargés d’instruire et de juger l’affaire. Et leurs réponses s’expriment dans une sentence qui précise la fonction sociale de ce procès. C’est en effet « afin que les père et mère prennent meilleur garde à leurs enfants que ledit porc doit être pendu et étranglé en une potence au lieu où l’on a coutume de faire semblable exécution  ». Voilà donc une des fonctions de ces procès : avertir, dissuader.

    Dans le cas de Falaise, on voulait édifier les autres porcs du village qui, par l’exemple de leur semblable traîné et pendu, vont sûrement à l’avenir éviter de manger des enfants. À Moyenmoutier, ce sont les parents que l’on souhaite éduquer : l’exemple est là pour leur dire de ne pas laisser traîner leurs petits.

    De quoi rappeler l’affaire d’Orléans en 2015 évoquée plus haut, dans laquelle la justice semble signifier à Sébastien qu’il n’aurait pas dû laisser traîner son chien Santino ; l’exécution du chien de berger belge sonne pour son propriétaire comme une lourde punition, laquelle s’ajoute à celle qui a été prononcée par le tribunal correctionnel de la même ville : pour les faits de morsure, Sébastien avait déjà été personnellement condamné à une peine de quatre mois d’emprisonnement avec sursis assortis d’une obligation d’accomplir un travail d’intérêt général.

    Cela souligne par comparaison un trait marquant des procès d’animaux au Moyen-Âge dans lesquels, comme le relève Michel Pastoureau, « le propriétaire de l’animal n’est jamais responsable pénalement. Quelquefois on lui demande d’accomplir un pèlerinage, mais en général la perte de son pourceau, de son cheval ou de son taureau apparaît comme une peine suffisante. Ce n’est pas l’homme qui est coupable mais la bête. »

    On voit enfin ce qui a manqué aux truies criminelles pour éviter la peine capitale : un avocat. Si les accusés, dans certaines de ces affaires, ont pu bénéficier de l’assistance d’un « deffendeur », l’absence de détails à leur propos frappe dans les archives et textes qui nous sont parvenus. On ne sait pas comment, s’ils étaient présents, ils se sont acquittés de leur tâche. On ne sait pas s’ils furent efficaces, s’ils purent parfois éviter la mort à leurs clients… Ont-ils argué du caractère déraisonnable de l’animal accusé pour soutenir qu’il ne pouvait faire l’objet d’une sanction ?

    Ainsi, dans ces procès, si l’animal était effectivement un sujet de droit pouvant être cité en justice, il ne semble guère qu’il ait pu faire valoir ses arguments et sa ligne de défense grâce à un avocat. On en sait autrement plus du déroulement des procès civils qui ont eu lieu à la même époque, quand les animaux étaient non seulement entendus, mais pouvaient même aller jusqu’à gagner ces affaires.

    Les procès civils d’animaux nuisibles

    Le procès des coléoptères de Saint-Julien-en-Genevois au XVIe siècle semble typique d’un grand nombre de procès du Moyen-Âge. Ce village de Haute-Savoie produit alors un vin d’une certaine réputation. Mais en 1545, ses vignes sont envahies par une armée de charançons verdâtres. Et pour faire face aux dommages causés par ces coléoptères, les habitants portent l’affaire en justice.

    Une tentative de conciliation avec les insectes, menée en présence d’un juriste, ayant échoué, les villageois introduisent une instance devant un tribunal ecclésiastique dépendant de l’évêché. Par l’intermédiaire de leur avocat, ils demandent au juge l’excommunication des charançons. Mais la procédure devant être respectée en toutes circonstances, le juge désigne d’office un avocat et un procureur pour assurer la défense des insectes.

    Ces derniers contestent alors la validité de l’expertise ordonnée par le juge pour examiner les ravages commis par leurs clients et invoquent leur droit à se nourrir des fruits de la terre, tant et si bien que le juge ecclésiastique rejette la requête des habitants. Refusant ainsi d’excommunier les animaux, il se contente, par une ordonnance du 8 mai 1546, de prescrire des prières publiques, sans oublier de rappeler à ses ouailles l’impérieuse nécessité de payer la dîme. Faut-il croire que ce regain de foi chez les Saint-juliennois a fait fuir les insectes ? Toujours est-il que les archives judiciaires ne portent pas trace d’une nouvelle plainte des habitants.

    Ce n’est que quarante années plus tard que ces mêmes villageois – ou plus sûrement leurs enfants – durent affronter à nouveau une invasion de ravageurs. À problème similaire, réponse identique, et les représentants des habitants n’hésitent alors pas à solliciter la réouverture de l’instance de 1545, entre les mêmes parties et devant le même juge. Par l’intermédiaire d’un procureur – en fait, une sorte d’avoué –, ils déposent le 13 avril 1587 une requête entre les mains du révérend seigneur Vicaire Général et Official de l’évêché de Maurienne demandant l’expulsion des animaux par excommunication ou « toute autre due censure ecclésiastique  ». Une première audience se tient un mois plus tard au cours de laquelle sont désignés un procureur et un avocat pour les insectes. Le juge exige aussi des villageois qu’ils exécutent l’ordonnance rendue quarante ans plus tôt.

    Les archives du procès, exploitées au XIXe siècle par le magistrat Léon Ménabréa, en font état :

    « Les syndics et les habitants, ayant à leur tête un clergé nombreux, firent processionnellement le tour des vignes, chantant des psaumes, se frappant la poitrine, et suppliant Dieu de les délivrer du fléau qui les accablait : le curé dressa procès-verbal du tout, et revêtit cette attestation de sa signature. »

    Les prières ne semblant pas avoir porté leurs fruits, on décide donc de plaider l’affaire. L’avocat des insectes invoque alors le fait que ses clients sont dépourvus de raison et qu’ils ne peuvent, par conséquent, faire l’objet d’une procédure judiciaire non plus que d’une excommunication ou de toute ordonnance qui leur ferait obligation de déguerpir. Mais il va plus loin encore, citant la Genèse et rappelant leur droit fondamental à la vie, et donc à se procurer leur subsistance : « Les insectes actuellement en cause n’ont fait qu’user d’une faculté légitime en allant s’établir dans les vignes des demandeurs.  »

    Il faut croire que l’avocat des habitants du village était quelque peu embarrassé : attiré sur ce terrain, il se contente d’affirmer que c’est en considération de l’homme et eu égard à l’utilité qu’il peut en retirer, que les animaux ont été créés, et que les bêtes doivent donc être soumises à l’homme et lui obéir. Et il finit par se référer aux arguments écrits déposés par son prédécesseur qui, quarante années plus tôt, avait plaidé dans le même sens.

    La situation paraissant bloquée, l’issue du procès incertaine, les habitants, finissent par écouter les conseils de leur avocat, et « furent d’avis d’offrir aux amblevins une pièce de terre située au dessus du village de Claret, dans un endroit connu sous le nom de la Grand’Feisse  », tout en sollicitant le droit de conserver une servitude de passage et de s’y réfugier en cas de nécessité, « promettant à ces conditions de faire dresser en faveur des insectes ci-dessus nommés, contrat de la pièce de terre en question, en bonne forme et valable à perpétuité  ».

    C’est donc un contrat, une transaction mettant un terme à un procès, dirions-nous aujourd’hui, qui est proposé aux insectes. Mais l’avocat des coléoptères, procédurier au possible, « déclara ne pas vouloir accepter au nom de ses clients l’offre faite par les demandeurs, attendu que la localité offerte était stérile et ne produisait absolument rien ». Le juge ecclésiastique prend alors la décision de nommer des experts pour trancher le litige sur la qualité du terrain offert. Malheureusement, on ne saura jamais le résultat de cette expertise, car la dernière page des archives du procès a été abîmée par le temps – ou par des rongeurs solidaires des charançons – et la sentence reste donc inconnue.

    L’histoire du procès des coléoptères de Saint-Julien n’est pas isolée et nombreux sont les communes et les villages qui, au Moyen-Âge, ont décidé de recourir aux tribunaux de l’Église pour obtenir gain de cause contre des animaux. Le fait qu’une telle procédure respecte scrupuleusement les règles de droit montre en outre que pour la plupart des intervenants au procès – habitants, avocats, juges –, il était du domaine du possible de poursuivre des animaux en justice et de leur donner une voix par l’intermédiaire d’un défenseur.

    On trouve d’ailleurs un certain nombre de textes qui proposent des modèles de requêtes, de plaidoiries et même de jugements, pour traiter ce type de procédures. L’avocat Gaspard Bally, qui fut apparemment un fervent partisan de ces procès et qui semble plutôt favorable aux habitants, a publié des modèles dans son Traité des monitoires, avec un plaidoyer contre les insectes en 1668. Un des points de droit litigieux de cette controverse consiste à débattre de la manière dont les animaux doivent être cités devant le tribunal. Dans le procès des rats d’Autun, en 1517, Léon Ménabréa rapporte que le fameux juriste Barthélemy de Chasseneuz défend ainsi ces bêtes :

    « Quoique les rats eussent été cités selon les formes, il fit tant qu’il obtint que ses clients seraient derechef assignés par les curés de chaque paroisse, attendu, disait-il, que la cause intéressant tous les rats, ils devaient tous être appelés. Ayant gagné ce point, il entreprit de démontrer que le délai qu’on leur avait donné était insuffisant ; qu’il eût fallu tenir compte non-seulement de la distaqnce des lieux, mais encore de la difficulté du voyage, difficulté d’autant plus grande, que les chats se tenaient aux aguets et occupaient les moindres passages… »

    Cette objection fondée sur le caractère déraisonnable des animaux jugés pouvait conduire les habitants à abandonner leur procès ou à juger les bêtes par contumace. S’engageait enfin, après avoir tranché les questions de procédure, le débat sur le fond du litige, et les défenseurs des habitants arguaient, comme le suggère Gaspard Bally, « qu’on ne peut pas punir un furieux et insensé du crime qu’il a commis pendant sa fureur, parce qu’il ne sait ce qu’il fait, toutefois on le pourra renfermer, et mettre dans des prisons, afin qu’il n’offense personne  ». Et c’est en dernier lieu au nom de « la puissance que Dieu a donné à l’Église, l’ayant fait Maîtresse de tout l’Univers » qu’on prétendait que les bêtes pouvaient être frappées d’anathème, voire d’excommunication.

    Il est en effet rappelé aux habitants que les périls auxquels ils font face du fait de l’invasion des animaux sont dus à leurs péchés. La conclusion coule donc de source : il leur appartient de se morfondre en dévotions, sans oublier de payer la dîme. Et, comme la longue durée de la procédure judiciaire a accompagné une disparition naturelle des ravageurs, tout le monde est convaincu de la puissance du juge ecclésiastique dont les anathèmes semblent les avoir fait fuir.

    Dans ces procès, les animaux n’en demeurent pas moins de véritables sujets de droit. Les arguments avancés pour leur défense – même s’ils sont fondés sur leur absence de raison – sont entendus, par la partie adverse qui doit contre-attaquer en prenant en considération ces arguments, et par le juge qui doit rendre une décision sans ignorer les moyens de défense des insectes.

    Avocat des bêtes ?

    Les procès civils et criminels d’animaux apparaissent donc au Moyen-Âge comme un moyen de répondre à une question qui troublait l’ordre social. Si ces deux catégories semblent partager cette caractéristique commune, les procès de nature civile entre des villageois et des insectes peuvent durer des semaines, voire des mois, alors que les procès des animaux criminels sont conclus en quelques jours, l’exécution ayant lieu immédiatement.

    Ces différences – sur la durée, le rôle de la défense, la nature de la juridiction et de la procédure – laissent penser que la fonction de ces procès n’était pas la même. Pourtant, ils partagent une croyance : celle de la légitimité de la justice – ecclésiastique ou séculière – pour se prononcer sur le sort d’animaux qui ont commis des torts à l’humanité. Pendant des siècles, il est ainsi tout à fait banal d’organiser des procès, de respecter des procédures, d’exécuter des sentences, de se référer au droit ou à la Bible pour juger des animaux.

    Cette « normalité », aujourd’hui, étonne. Les historiens ont assez récemment tenté de l’expliquer. Et l’on a pu dire qu’il s’agissait d’une survivance des superstitions populaires, ce qui ne semble pas prendre en compte le fait que des gens de justice, considérés comme sérieux, donnaient leur imprimatur à ces procédures. Il a été dit que le but n’était pas, dans les procès criminels, de punir les animaux, mais leurs propriétaires coupables de négligence. En ce cas, il n’était pas nécessaire d’organiser un procès : une simple exécution eût suffi. D’autres encore invoquent la cupidité des seigneurs qui pouvaient retirer des bénéfices de l’organisation des procès…

    Après avoir rappelé ces différentes hypothèses, l’historien Laurent Litzenburger propose de façon plus convaincante de penser ces procès « comme un mécanisme de protection des sociétés ». Face à des maux contre lesquels on ne sait lutter et qui surviennent spontanément sans qu’on puisse en réduire le risque, les procès constituent « la seule réponse collective qui est envisageable face à ce type de difficulté. Ces pratiques permettent alors de rationaliser l’indicible en redonnant l’initiative à l’homme  ».

    S’agissant plus précisément des procès civils de groupes d’animaux ravageurs, l’écrivain Jean Réal pense que le temps de la justice permet aux hommes de patienter : « les quelques semaines, ou mois, que durait la procédure étaient le temps nécessaire au rééquilibrage de la nature : les souris finissaient par disparaître avec l’hiver, les chenilles avec l’été, les criquets avec l’automne  ».

    Ces explications peuvent paraître convaincantes, mais semblent minimiser ce qu’on pourrait appeler le point de vue de l’animal. Car lorsqu’il est sujet de droit – comme dans ces procès – l’animal est plus qu’un nuisible ou un ennemi criminel : il est un être vivant auquel les humains accordent un profond respect en lui offrant procédures et avocats.

    En 2015 à Orléans, un chien a été exécuté après un procès dans lequel il n’était pas partie. C’est pourtant cette même année que le Code civil a connu une petite révolution : son nouvel article 515-14, issue de la loi du 16 février 2015, affirme désormais que « les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. Sous réserve des lois qui les protègent, les animaux sont soumis au régime des biens ».

    Cette modification veut dire très clairement que les animaux ne sont plus des biens, mais pas encore des personnes. Cette « sensibilité  » que leur reconnaît la loi n’est pas une subjectivité juridique leur permettant d’agir en justice. Mais pourrait-on imaginer à l’avenir qu’au nom d’une vision élargie de cette sensibilité, les défenseurs des animaux tentent de faire valoir les droits de ces derniers devant un tribunal ?

    Sources :

    Émile Agnel, Curiosités judiciaires et historiques du Moyen Âge – Procès contre les animaux, Paris, Dumoulin, 1858.

    Conseil d’État, Juge des référés, 11 décembre 2015, nº 395008, affaire « Santino ».

    David Chauvet, La personnalité juridique des animaux jugés au Moyen Âge (XIIIe – XVIsiècles), Paris, L’Harmattan, 2012.

    Peter Dinzelbacher, « Animal Trials: A Multidisciplinary Approach », The Journal of Interdisciplinary History, vol. 32, nº 3, p. 405, 2002.

    Edward P. Evans, The Criminal prosecution and capital punishment of animals, Londres, William Heinemann, 1906.

    Jen Girgen, « The Historical and contemporary prosecution and punishment of animals », Animal Law Review, vol. 9, p. 97, 2003.

    Laurent Litzenburger, «  Les procès d’animaux en Lorraine (XIVe-XVIIIsiècles)  », Criminocorpus, https://criminocorpus.revues.org/1200, 2011.

    Jean-Pierre Marguénaud, « Une révolution théorique : l’extraction masquée des animaux de la catégorie des biens », La Semaine Juridique Edition Générale nº 10-11, 2015, doctr. 305.

    Léon Ménabréa, De l’Origine, de la forme et de l’esprit des jugements rendus au Moyen Âge contre les animaux, avec des documents inédits, Chambéry, Puthod, 1846.

    Michel Pastoureau, « Les procès d’animaux – Une justice exemplaire ? », in Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, Paris, Seuil, 2004.

    Jean Réal, Bêtes et juges, Paris, Buchet/Chastel, 2006.

    Charles Sadoul, « Les procès contre les animaux – Condamnation des souris à Contrisson en 1733 », Le Pays lorrain, nº 12-227, p. 529, 1925.

    « Il n’y a que l’amour qui nous fait venir dans les parloirs »
    Entretien avec Stéphane Mercurio et Chantal Vasnier sur les familles de détenus

    Pendant que Stéphane Mercurio tournait son documentaire à côté (2007) sur les familles de détenus, elle a rencontré Chantal Vasnier, qui a passé 34 ans de sa vie à aller voir en prison Georges Courtois1 Voir « Autoportrait en cagoule. Georges Courtois, malfaiteur professionnel », propos recueillis par Clémence Durand et Ferdinand Cazalis, Jef Klak no 2, « Bout d’ficelle », mai 2015, … Continue reading, son ex-mari. Entretien croisé.

    Cet entretien est extrait du numéro 3 papier de Jef Klak « Selle de ch’val » paru en 2016, toujours en librairies.

    Chantal est partie en ce mois d’août 2016. Elle nous laisse une force et une détermination à tout rompre.

    Comment est née l’envie de faire un film sur les familles de détenus ?

    Stéphane : C’était un hasard. Une amie anthropologue, Anna Zisman, avait remarqué l’hôtel Formule 1 près de la prison de Montpellier. Sans rien connaître à la vie des familles de détenus, il y avait quelque chose d’assez cinématographique dans ce lieu, si l’on se donnait la peine de s’y installer pour regarder ce qu’il s’y passait. J’ai commencé à travailler sur cette idée, et fait le tour des lieux d’accueil, pour voir. J’ai fini par passer quatre ans sur ce film. Parfois, on ne sait pas dans quoi on met les pieds.

    On a commencé une série de repérages avec Anna. Comme il n’y avait pas de budget, je me suis finalement installée à la maison d’accueil de Fresnes : c’était pas loin et donc pas cher pour la production. Dès le début, j’ai été stupéfaite de voir à quel point la prison résonnait en creux dans ce lieu-là. Je ne pensais pas que l’arbitraire était aussi palpable, avec les interdictions faites aux familles d’apporter telle ou telle chose pour les détenus, par exemple. Ce qui m’a aussi surprise, c’est que je n’imaginais pas à quel point c’était un univers féminin, et comment ça allait parler d’amour. C’est un lieu où il y a quelque chose d’extrême, de poussé jusqu’au paroxysme de la relation homme-femme. Il y a un peu de l’histoire de Pénélope, qui attend chaque jour sur son métier à tisser le retour de son amour.

    Peu de travaux existaient sur le sujet, et l’image de la femme de détenu était un peu caricaturale, genre la belle gonzesse amoureuse d’un gangster qui vient témoigner sur les plateaux de télé. En rencontrant l’ordinaire de ces situations, le sujet m’a accaparée, mais je ne savais pas pourquoi : on ne sait pas très bien, en faisant un film, ce qui s’y joue exactement. On le découvre plus tard, quand on nous demande ce qu’on a fabriqué.

    Au départ, le repérage à Fresnes était destiné à réaliser un film pour la télé. à l’époque, j’avais vu comment se déroulait le moment des colis de Noël que les familles préparaient pour les détenus, et je pensais faire un film pendant le mois de décembre, autour de ce moment. Il fallait du temps pour nouer des contacts, et à ce moment-là, un nouveau directeur est arrivé à la prison. Il nous a convoquées avec ma productrice, Viviane Aquilli, et nous a demandé : « Mais de quel droit avez-vous commencé les repérages sans mon accord ? » J’ai cru que c’était une blague… Lui, ça faisait quinze jours qu’il était là, et moi huit mois. On était certes sur le domaine pénitentiaire, mais dans le lieu d’accueil, avec les familles. Il n’y avait pas de contrôle, et je ne vois toujours pas pourquoi j’aurais eu besoin d’une autorisation du directeur.

    Ce refus a été catastrophique : huit mois de boulot comme envolés. On a quand même bataillé, avec Viviane, et grâce au réseau associatif qui gravite autour de la question carcérale, on a fini par trouver l’association Ti Tomm. Elle mettait à disposition des familles une petite maison en face de la prison, qui appartenait à la ville de Rennes, et donc la question de passer par l’administration pénitentiaire ne se posait plus. On s’est installées là, ce qui au final était beaucoup mieux qu’à Fresnes où l’espace pour attendre les visites est tout petit, bondé, très speed, avec pas mal de gens qui ne veulent pas être filmés… La maison d’accueil de Rennes était en revanche un vrai espace dédié aux familles, avec un petit jardin ; ça permettait d’avoir des relations plus posées et de faire de vraies rencontres, comme avec Chantal…

    Chantal, pendant les 34 ans de prison de Georges, tu as dû voir des évolutions dans les parloirs et les lieux d’accueil des familles…

    Chantal : Ça, j’en ai faits des parloirs ! Les pires, c’était à la Santé, je crois. Je venais de Nantes, avec les enfants : il y avait un dérouleur de numéros à l’entrée, comme à la Sécu. Il fallait prendre un numéro avant 9h le matin, et revenir à midi avec. C’était le parcours du combattant : qu’il neige, qu’il pleuve, on faisait la queue sur le trottoir. En plus, à l’époque, il y avait Georges Ibrahim Abdallah[2. Militant communiste libanais, considéré comme le chef de la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL), condamné en France à la réclusion à perpétuité pour des actes terroristes.] dedans, du coup, on avait le pistolet mitraillette pointé sur nous : « Montez sur le trottoir, montez sur le trottoir, montez sur le trottoir… »

    C’est court un parloir, trois quarts d’heure, parfois une demi-heure – je me suis même vue faire Nantes-Paris-Nantes pour vingt minutes… Dans à côté, on voit une dame qui habite Rennes et dont le fils, qui vient juste d’avoir 18 ans, est transféré à Saint-Brieuc. Elle a cinq enfants, pas de permis… Si elle veut le voir, elle doit faire le trajet à chaque fois pour vingt minutes de parloir. Il faut prendre des trains, payer les billets, faire garder les plus petits…

    Nous, les familles, on n’existe pas pour l’administration pénitentiaire. En fait, on les emmerde quand on vient au parloir. Ça leur fait du travail en plus, c’est tout ce à quoi ils pensent. Quand les lieux d’accueil de familles appartiennent à la prison, on y va le moins possible. Quand on fait par exemple le trajet Nantes-Lorient-Nantes, on arrive dans la ville à 11 h le matin, onaleparloirà15h,puishop!on reprend le train retour à 18h ou 19h. Si le lieu d’attente n’est pas accueillant, on n’y passe pas toute la journée : on va dans un café, on s’arrange pour arriver à la dernière minute. Alors qu’à Ti Tomm, on pouvait y passer plusieurs heures entre les deux trains. C’était un endroit agréable, où on pouvait se faire un café, avec un micro-ondes pour se réchauffer les repas…

    Là-bas, seule la borne où l’on prend les rendez-vous appartenait à la prison. Du coup, quand il n’y avait plus de papier, il fallait attendre que les gens de la pénitentiaire soient décidés à venir la remplir, sans quoi on ne pouvait plus faire nos parloirs. Mais autrement, c’était complètement indépendant de la prison, qui n’avait aucun droit de regard sur ce qu’il s’y passait. C’est rare, et ça disparaît de plus en plus : même Ti Tomm n’existe plus aujourd’hui. La prison de Rennes a été délocalisée hors de la ville, et pour attendre les parloirs, il n’y a qu’un local, qui appartient à l’administration pénitentiaire. Avant l’ouverture, ils voulaient mettre une caméra ou un surveillant. Les bénévoles ont été obligés de se battre pour leur faire comprendre qu’on est des familles, et qu’on n’a pas à être surveillées comme des détenus !

    Et cette borne dans la maison d’accueil, elle sert à quoi exactement ?

    Chantal : On lui présente notre permis de visite, qui est codé. Une liste de jours et d’horaires est proposée, et on choisit les dates et heures des parloirs pour les trois semaines à venir. C’est un grand progrès par rapport au téléphone : on ne pouvait prendre qu’un rendez-vous à la fois, le matin uniquement, et il fallait appeler, appeler, appeler, et ça sonnait toujours occupé – pas facile, quoi.

    Dans les maisons d’accueil, quels sont les liens entre les femmes présentes ?

    Stéphane : Pour elles, c’est pas simple de parler de ce qu’elles vivent à l’extérieur, à la famille, aux amis ou au boulot. Il y a souvent un regard, un jugement. Au parloir, elles ne peuvent pas trop parler non plus, parce que « le pauvre, il est en détention, donc on va pas en rajouter ». Au final, il n’y a aucun espace de parole pour elles. Le moment avant le parloir est donc important : c’est là où elles peuvent partager ce qu’elles vivent avec d’autres.

    L’administration pénitentiaire a construit de nouveaux lieux d’accueil pour les familles, souvent avec des caméras ou des surveillants, mais leur présence bouleverse totalement les rapports qu’elles ont avec le lieu et entre elles. Tu ne peux pas te sentir à l’aise ni te confier avec un œil au-dessus de toi.

    Chantal : On est des « familles de détenus », donc on n’est pas fréquentables : l’entourage a un regard négatif sur nous, dans le voisinage, au boulot, parfois dans la famille. On apprend à encaisser les regards de travers, les paroles pas gentilles, mais au bout d’un moment, ça devient trop lourd. Dans les maisons d’accueil, on peut s’exprimer, on peut en parler. Personnellement, ça a été une forme de thérapie. Je me suis vidée – chose que je ne pouvais pas faire avec les gens autour de moi.

    Avec le film, une porte s’est ouverte : on pouvait s’avancer publiquement, montrer le bout de son nez et en parler au-delà de nous. L’aspect reportage a également permis d’informer d’autres gens sur ce genre de situations, cela nous a offert une possibilité d’agir. Quand on a vu qu’on pouvait faire confiance à Stéphane, on l’a un peu happée en lui disant : « écoute-nous ! »

    Stéphane : Pendant le tournage d’à côté, j’ai été stupéfaite de voir à quel point les femmes, puisque c’était essentiellement des femmes, s’étaient emparées du micro.

    Chantal : Avec les autres femmes, il y a des échanges, on s’aide, on se remonte le moral. Aucune ne demande aux autres pourquoi le détenu est là. C’est quelque chose qu’on respecte. Ils vont être jugés, alors entre nous, on n’a pas besoin d’en rajouter : on est des familles de détenus, solidaires en tant que telles. Quand j’allais à Rennes voir mon mari, je partais souvent la veille, je dormais chez Séverine [autre femme de détenu qu’on voit dans le film], juste pour passer du temps avec elle, avec ses enfants. Il y a des liens forts qui se créent entre nous. On se comprend.

    Et pour les enfants, comment se passent les parloirs ?

    Chantal : Un parloir, c’est une pièce, t’es assis, c’est pas vivant. C’est pas grand-chose, mais ça maintient fort les liens, pour les enfants aussi, qui vont voir leur papa trois fois par semaine, ou au moins le mercredi et le samedi. Mes enfants, je ne les ai jamais obligés à venir ; il ne faut pas que ce soit une corvée pour eux. Quand ils étaient tout petits, je ne leur demandais pas leur avis, bien sûr. Mais quand ils ont été en âge de comprendre – 12 ou 14 ans – je culpabilisais de leur imposer cette vie-là. Alors je leur ai demandé : « Quand même, je vous impose ça, vous m’en voulez pas ? » Ils m’ont répondu : « Mais maman, tu nous imposes papa, il manquerait plus que le contraire ! » C’est une drôle de vie pour eux, mais c’est une vie presque comme les autres. Quand j’avais demandé à ma fille aînée comment elle vivait ça, elle m’a répondu qu’en trois quarts d’heure, elle le voyait peut-être plus que ce que les pères de ses copines leur accordaient comme temps. Je me dis qu’elle n’avait pas tort, parce que mine de rien, c’est assez intense.

    Je suis allée une fois dans une prison en région parisienne qui organisait un goûter le jour de la fête des pères, avec les papas et les enfants, sans les mamans. Ils faisaient ça dans la salle de sport, et les enfants pouvaient courir. D’habitude, pendant les parloirs, les détenus ne voient pas leurs enfants courir et tomber. Ils ne peuvent pas les consoler. Là, ils voient qu’on peut tomber et pleurer parfois, que c’est pas toujours drôle.

    Il y a des moments assez forts dans le film, avec certaines femmes qui craquent, et qui sont soutenues par les autres présentes…

    Stéphane : Certaines femmes qui viennent au parloir ont leur vie suspendue à la prison, comme si tout ce qui se passait à l’extérieur n’était qu’une parenthèse.

    Chantal : Je pense que j’ai tenu aussi longtemps parce que j’ai refusé de rentrer dans ce schéma. Mais quelqu’un comme Séverine dit aussi dans le film qu’en une heure et demie de parloir, elle a une relation d’amour plus forte que la plupart des gens qui vivent tous les jours dans la même maison. Dans à coté, il y a une dame, en larmes, qui dit : « On est punies d’aimer quelqu’un qui a fait une connerie. » Moi aussi, je le dis. Il n’y a que l’amour qui nous fait venir dans les parloirs pendant aussi longtemps, seuls les sentiments permettent de résister à tout ça. J’aurais pu me dire au bout d’un moment « ça suffit », mais c’est une question de lien entre lui et moi. Les détenus deviennent vite égocentriques. Ils s’imaginent que ce sont eux les victimes, c’est-à-dire que ce sont eux qui sont à plaindre, et ils ne se rendent pas compte de ce que les familles vivent. Moi, je n’ai pas vécu ça. Il ne m’a jamais imposé de venir à tel rythme, jamais reproché de ne pas être venue pendant trois semaines… J’ai fait mes choix et n’ai pas eu besoin de les réaffirmer durant toutes ses années de détention : si j’ai décidé de ne pas couper les ponts, autant aller jusqu’au bout. Cela dit, il ne faut pas s’obliger à y aller toutes les semaines.

    Stéphane : Je pense quand même qu’il y a une part très importante d’imaginaire dans ces relations. Parfois, elles viennent de rencontrer leur homme au moment où il est incarcéré, du coup, il y a une soif de vivre plus. Et une relation fantasmée.

    Chantal : Quand deux personnes se voient tous les jours, elles s’engueulent parfois, mais elles se réconcilient deux heures plus tard en général. Au parloir, si tu commences à t’engueuler, c’est fini, tu repars avec ça, et au parloir suivant, t’es toujours sur l’engueulade. D’un parloir à l’autre, la relation est suspendue. En même temps, un parloir, c’est un endroit où les familles ne vont pas raconter les ennuis qu’elles ont à la maison : le détenu ne peut rien y faire, il n’a pas besoin de s’inquiéter pour rien. En gros, il y a deux sortes de détenus : ceux qui racontent les problèmes qu’ils ont à l’intérieur, et ceux, comme Georges, qui ne se plaignent jamais de leurs conditions de détention devant leurs proches.

    Stéphane : Mais ce silence crée du fantasme aussi… Il y a beaucoup d’angoisse sur ce qui peut arriver à l’intérieur. Quand je me suis rendue à Rennes pour tourner la première fois, j’avais entendu parler de l’histoire de Georges Courtois, et je savais que Chantal allait dans la maison Ti Tomm. Je me disais qu’elle connaissait trop bien la prison, et que je préférais rencontrer des femmes qui découvraient cet univers, pour que le spectateur le découvre avec elles. Mais la première fois que j’ai filmé Chantal, Georges n’était pas là, elle n’avait pas pu le voir, et je l’ai vue littéralement nouée par l’angoisse, en train de se demander ce qu’il avait pu arriver, s’il était ci ou ça, s’il était chez le juge… Je me suis dit « Au bout de tant d’années, elle est toujours prise par cette angoisse ! » Je trouvais ça incroyable : qu’on ne s’habitue pas. Toutes les familles vivent dans la peur. Je me souviens d’une maman qui se demandait à chaque fois si elle allait retrouver son fils entier. Elle ne disait pas clairement ce qu’elle craignait, mais j’imagine qu’elle avait peur des suicides, des bagarres, des viols, de tout ce qu’on pense sur la prison…

    Chantal : Là, quand j’étais angoissée, c’est parce que je sais que la prison dispose des détenus et que ça m’échappe. S’il n’est pas là, il est peut-être à l’hôpital, mais c’est une personne majeure, donc ils ne te disent rien du tout. Les hôpitaux aussi sont tenus de ne te donner aucun renseignement, donc s’il est à l’hosto, je ne peux pas savoir lequel, et je me retrouve dans une situation d’impuissance totale.

    à moins qu’il ait été transféré dans une autre prison. J’ai déjà vécu ça : j’allais le voir à Lorient, et arrivée sur place, il était à Fresnes. Et quand tu demandes où il est, on te répond qu’on n’a pas le droit de te le dire… donc t’attends le train de retour à 18h et tu retournes chez toi. Dans ces cas-là, ils mettent quarante-huit heures pour lui donner ses affaires personnelles. Il retrouve seulement alors son papier à lettres, ses timbres, et il peut faire un courrier qui partira quelques jours plus tard, une fois relu par l’administration. Bref, cette fois-là, j’avais mis huit jours pour savoir où il était.

    Stéphane : Ce qui est tragique aussi, depuis quelques années, c’est qu’ils enlèvent toutes les prisons des centres-villes, ils les mettent toutes loin, sans desserte pour les familles, avec seulement un bus ou deux dans la journée, ce qui oblige souvent à prendre le taxi.

    Chantal : Pour aller à la prison de Ploemeur, par exemple, tu prends un train jusqu’à Lorient, puis un bus jusqu’à Ploemeur, et arrivée là il faut aller jusqu’à une route de Larmor-Plage – les prisons ont toujours de jolies adresses, avenue de la Liberté, etc. –, à 2,8km. Là, ou bien t’as les sous pour un taxi, en plus des frais de trains, ou bien t’y vas à pied.

    En fait, les familles se trouvent aussi soumises à l’arbitraire de l’administration pénitentiaire…

    Chantal : Naïvement, on pourrait croire que des lois régissent les prisons. Mais non : chacune a son propre règlement (concernant par exemple les objets et les livres qu’on peut donner au détenu). Il y a des endroits où tu peux entrer avec une bouteille d’eau pour les gamins et d’autres non. On ne sait jamais pourquoi ni comment, c’est au bon vouloir de l’équipe pénitentiaire. Ça dépend du climat, du temps qu’il fait aujourd’hui. Il y a quelque chose de l’ordre de la dépossession. Tout est fait pour t’accorder le minimum de lien avec la personne qui t’est chère.

    Stéphane : Je crois que la logique pénitentiaire, c’est une logique de sécurité. Tout est soumis à ça, aux quelques mecs susceptibles de s’évader, même s’ils sont très très peu. La logique sécuritaire est tellement forte que l’administration parvient difficilement à prendre en compte d’autres considérations. S’il y a un suicide, il n’y aura pas de sanction pour le personnel. S’il y a une évasion, alors là, des têtes risquent de sauter.

    Chantal : C’est ce qu’ils te disent tout le temps : « Question de sécurité ». Mais qu’est-ce qu’ils croient ? Que s’ils me disent où ils ont transféré Georges il y a trois jours, je vais me mettre le long de la route avec un bazooka pour arrêter un camion invisible ?

    Du coup, ça donne des relations tendues avec les matons ?

    Chantal : Ça, on le voit peut-être plus dans l’autre film de Stéphane, à l’ombre de la République[3. Dans ce documentaire sorti en 2012, Stéphane Mercurio suit l’équipe du Contrôle général des lieux de privation de liberté (CGLPL), qui vient d’être créé pour mener une enquête sur les conditions des détenu.e.s en France. Les lieux de sa première mission : la maison d’arrêt de femmes de Versailles, l’hôpital psychiatrique d’évreux, la centrale de l’île de Ré, et enfin la toute nouvelle prison de Bourg-en-Bresse.] . C’est un point délicat, car ce qui est d’autant plus dur avec cet arbitraire, c’est que les surveillants ne sont pas tous des salopards. On n’a pas forcément affaire à une bande de monstres qui veulent nous pourrir la vie ; c’est aussi des gens, qui gagnent pas forcément des mille et des cents…

    Stéphane : Le livre d’Arthur Frayer, Dans la peau d’un maton est éclairant sur ce sujet : c’est un jeune journaliste qui s’est fait embaucher comme surveillant. Il voulait rester longtemps, mais il n’a tenu que deux mois. Il raconte très bien comment la machine de l’institution prend le pas sur les individus. Trop de détenus, peu de formation, peu d’encadrement. Les jeunes surveillants sont lâchés très vite. Au bout de quelques temps, Frayer se retrouve pris dans la machine, et il n’est pas loin de déraper dans la façon dont il peut répondre aux détenus, les traiter, etc.

    Dans à l’ombre de la République, j’ai tourné dans des établissements assez soft par rapport à d’autres, je suivais le contrôleur des prisons dans ses missions. Au début, ça m’embêtait un peu de ne pas avoir de prison surpeuplée dans le film, par exemple, mais au final, je me suis dit que le fait de ne pas voir des choses plus dures permet de mieux comprendre. Quand on a affaire à un mec qui se conduit mal, on se dit qu’il suffirait de virer ce genre de types pour que ça aille mieux. C’est sûr que si c’est « un salaud », ça n’arrange pas les choses, mais même si les gens sont plutôt sympas, de toutes façons, l’institution fait que les surveillants manquent de formation et qu’ils ont peur. Alors ils hésitent à ouvrir une porte et laissent parfois le désespoir à l’intérieur.

    Chantal : Je crois aussi que les matons entre eux ont une mécanique bien huilée qui dépasse les individus. Si un nouveau n’est pas assez sévère, les autres se chargent de le remettre fissa dans le droit chemin.

    Stéphane : On voit dans à l’ombre de la République qu’à l’île de Ré, où les surveillants le sont de père en fils, le directeur avait du mal à faire respecter certaines règles par un petit groupe.

    Comment se passent les projections des films ? Quels retours avez-vous ?

    Stéphane : à côté a fait découvrir la réalité des familles, même pour celles et ceux qui connaissent déjà le sujet des prisons. Faire parler des familles, donc des personnes innocentes touchées par la prison, cela permet de ne pas entendre le sempiternel « Oui, mais ils l’ont bien mérité » quand on parle des détenus. Par ce biais, on a pu poser la question de l’utilité de la prison, de sa pertinence et de son sens.

    Chantal : On a aussi accompagné la projection du film dans des prisons, dans des centres de détention.

    Quelles étaient les réactions des détenus ?

    Chantal : « Je comprends pourquoi ma femme ne veut pas venir » ou bien « Moi, c’est pour ça que je veux pas que ma femme vienne »… Ça fait drôle quand t’entends ça.

    Stéphane : Quand le film a été fini, les femmes de détenus m’ont toutes dit : « De toutes façons, c’est à eux que tu dois le montrer! » Ça leur est adressé en premier.

    Et vous croyez que c’est la même chose pour les femmes qui sont en détention, si on inverse les genres ?

    Stéphane : Quelle est la question ?

    Est-ce que les hommes vont autant voir les femmes détenues ?

    Stéphane : Et la réponse est ?

    On pense que non…

    Stéphane : Il y a très peu de mecs qui vont au parloir. C’est drôle, il y a même une maman qui venait voir son fils et qui disait : « Mon mari, il peut pas venir, parce que c’est trop dur pour lui. » D’abord il y a beaucoup moins de femmes en prison que d’hommes. Ensuite, les femmes sont souvent en prison à cause des hommes, soit parce qu’elles sont dans une histoire de complicité – et alors les hommes sont aussi incarcérés –, soit parce qu’elles ont tué leur mec et là, de fait, les hommes ne peuvent plus venir. Ça, c’est les « bonnes » raisons. Mais, à quelque exceptions près, même ceux qui pourraient y aller n’y vont pas. C’est comme la fidélité que certains hommes demandent aux femmes : elles savent qu’ils ne tiendraient pas, eux, de telles promesses !

    Le même film n‘aurait pas été possible du côté des familles de femmes détenues. C’est pour ça que ça questionne aussi le rapport homme-femme. Il y a quelque chose d’assez sacrificiel dans le fait d’aller voir un homme en prison pendant des années, c’est quand même particulier, cette capacité. Mais du coup, c’est aussi une capacité à être dans un amour imaginaire…

    Chantal : Tu rêves, mais quand il sort, t’es un peu déçue, quoi.

    Stéphane : Voilà !

    Chantal : La sortie, c’est plus dur que la détention.

    Stéphane : J’ai remarqué au fur et à mesure que, parmi les femmes de détenus, il y a énormément d’anciennes femmes battues. Pas forcément par le mec qui est en prison. Mais aimer quelqu’un qui est à l’intérieur, ça permet peut-être quelque chose du style « on risque rien ».

    Chantal : Ceux qui tapent ne peuvent plus taper parce qu’ils ne sont pas là, les alcooliques ne rentrent plus saouls parce qu’ils sont à l’intérieur, etc. Mais même en dehors de ça, la prison les infantilise tellement que quand ils sortent, on récupère un adolescent capricieux. Avec les longues peines, c’est quelqu’un qui se trompe d’époque, qui est du siècle d’avant.

    Pour la dernière incarcération de Georges, j’ai été là pendant toute la détention et au moment des permissions, mais à la sortie, ça me faisait trop peur. C’était trop dur. J’ai refusé de le récupérer – ce qui ne nous empêche pas de nous voir, tout de même. Mais il faudrait être à la fois leur femme, leur mère, leur assistante sociale… T’as pas envie de ça, tu l’as attendu pendant de longues années, t’as juste envie d’être sa femme.

    Pour les détenus aussi, ça ne doit pas être évident, la sortie…

    Chantal : L’administration pénitentiaire en fait des enfants. Lors d’une sortie de Georges, il n’avait pas de carte Vitale et ils ne lui donnaient pas de double de sa déclaration d’impôts. Sur sa carte d’identité, faite à la préfecture de La Rochelle, ils avaient mis comme adresse « Saint-Martin-de-Ré ». Point. Pas de rue, pas de numéro. Allez faire des démarches administratives ou demander une carte bancaire avec une adresse pareille. Bref, s’ils les empêchent de gérer leurs papiers depuis l’intérieur, comment peuvent-ils se débrouiller une fois dehors ?

    Les permissions avant la sortie permettent quand même un peu de s’y préparer. Mais le temps s’arrête quand ils sont en détention, et ils s’imaginent qu’en sortant, ils vont tout retrouver à la même place. Quatorze ans de prison, ça veut dire que ta fille qui a un an au moment de rentrer en a quinze à la sortie. Georges, ça lui a fait drôle de la voir sortir de la salle de bains maquillée, de l’entendre dire que son petit copain passait la prendre… Un exemple tout bête : lors d’une sortie, il avait décidé d’aller au supermarché tout seul pour faire les courses. Il tire sur le Caddie, et le Caddie ne vient pas. Une dame lui dit : « Il faut mettre une pièce de dix francs. » Il s’indigne : « Quoi ! Mais je vais pas payer un Caddie dix balles pour aller acheter des trucs ! » En prison, la télé ne leur montre pas ces petites choses de la vie quotidienne, c’est pas assez spectaculaire pour que la caméra s’arrête sur ce genre de petits automatismes de tous les jours. Ça peut faire rire, le coup du Caddie, mais il avait 50 ans quand c’est arrivé, et c’est une humiliation qu’il a prise en public. C’est une question de dignité, même s’il sait en rigoler.

    Est-ce que les Unités de vie familiale (UVF[4. Les UVF sont des appartements meublés de 2 ou 3 pièces, séparés de la détention, où la personne détenue peut recevoir sa famille dans l’intimité. Au 1er janvier 2015, 85 UVF sont réparties au sein de 26 établissements pénitentiaires.]) permettent une meilleure relation entre les détenus et leur familles ?

    Chantal : J’ai toujours refusé d’y aller. Parce que j’ai ma dignité, moi aussi. Je ne voulais pas subir le regard des matons qui se font leurs films dans leur tête. La première fois qu’on te l’accorde, c’est six heures, ensuite vingt-quatre, et ça peut aller jusqu’à soixante-douze heures. En revanche, ma fille allait voir Georges dans l’UVF avec ses enfants. Mais il faut savoir que le détenu doit tout acheter, la famille ne peut rien apporter. Et puis, c’est la carotte et le bâton : « Si tu ne te tiens pas tranquille, tu ne l’auras pas ton UVF. »

    Stéphane : En Espagne, ils laissent sortir les détenus pour voir leur famille. C’est quand même mieux de ne pas enfermer les familles, même pour soixante-douze heures. Le problème, encore une fois, c’est que la prison est pensée sur le modèle de la détention des grands criminels. Mais sur les 66 000 détenus, moins de 10% sont là pour très longtemps. Le reste, c’est des petites peines, en moyenne neuf mois : des gars qui sont là souvent pour des bricoles.

    Chantal : Les gens qui n’ont jamais eu affaire à la prison s’imaginent qu’elles ne sont peuplées que de ceux qui ont fait les gros titres. Jusqu’au jour où leur fils qui a bu un coup au volant, leur beau-frère qui a fait je ne sais quoi, s’y retrouve. Personne n’est à l’abri d’avoir un proche en prison. Surtout aujourd’hui : on rentre de plus en plus facilement en prison. Quand monsieur Tout-le-monde – qui s’est pris trois ou quatre mois pour état d’ivresse – sort, il n’a plus de logement, plus de boulot… Ce sont des conséquences importantes.

    Stéphane : Les gens sortent plus pauvres, plus fous, plus malades, plus désocialisés, que quand ils sont rentrés.

    Chantal : La prison, ça ne guérit de rien. Au contraire.

    Vous avez le sentiment qu’aujourd’hui l’information sur ce qui se passe à l’intérieur est encore vivante, ou que la prison est oubliée ?

    Stéphane : On ne peut pas dire qu’on vive la meilleure époque pour débattre sur l’intérêt des prisons. En ce moment, on dirait même qu’on a envie de mettre tout le monde en prison. Avec l’état d’urgence, personne ne moufte. Bon, mais c’est pas pour autant qu’on va se mettre sous la couette et attendre que ça se passe. Entendre la parole des gens concernés, qui vivent certaines réalités et ont un autre point de vue, ça permet de penser autrement, de penser contre, de décaler son regard, de se poser des questions. Ce que je ressens autour de moi, c’est un mépris social qui n’existait pas autant il y a dix ou quinze ans: les gens n’ont plus envie d’entendre la parole des pauvres. Car finalement, ceux qu’on met en prison, ce sont les pauvres. C’est aussi pour ça que je travaille sur un nouveau film sur les longues peines avec le metteur en scène Didier Ruiz.

    *

    à côté • 2007 Documentaire • 92 minutes Réalisation : Stéphane Mercurio

    écrit avec Anna Zisman Production : Viviane Aquilli Montage : Françoise Bernard Son : Patrick Genet Musique : Hervé Birolini Coproduction Iskra, .Mille et Une. Films, Forum des images

    à l’ombre de la République • 2011 Documentaire • 100 minutes Réalisation : Stéphane Mercurio Production: Viviane Aquilli

    Montage : Françoise Bernard Son : Patrick Genet Musique : Hervé Birolini Production Iskra, avec la participation de Canal + et de Planète Justice

    Francisco de Goya – El amor y la muerte – 1799

    Notes

    1 Voir « Autoportrait en cagoule. Georges Courtois, malfaiteur professionnel », propos recueillis par Clémence Durand et Ferdinand Cazalis, Jef Klak no 2, « Bout d’ficelle », mai 2015, disponible sur jefklak.org.