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Mortels algorithmes

Mortels algorithmes
Du code pénal au code létal

Traduit de l’anglais par Lucie Gerber. Texte original : « Deadly Algorithms. Can legal codes hold software accountable for code that kills? », paru dans la revue Radical Philosophy 187 (sept/oct 2014).

La guerre des drones menée par le gouvernement Obama, et coordonnée par John Brennan, responsable de la Homeland Security, tend à automatiser le règlement des conflits dans lesquels sont engagés les États-Unis (en Afghanistan, Pakistan, Somalie et Yemen notamment). Dans ce nouveau mode opératoire, les machines ne se contentent plus d’exécuter les mises à mort, elles les décident. Cette robotisation de la hiérarchie militaire pose des questions juridiques, encore sans réponse, et lourdes d’implications éthiques. Si des algorithmes ont à la fois la capacité d’établir qui doit être tué et d’exécuter cette décision via des robots, qui peut être tenu responsable du meurtre ?

Susan Schuppli est vice-directrice du Centre de recherches en architecture à l’université Goldsmith de Londres. Avec Eyal Weizman, architecte analysant, entre autres, les formes du conflit israélo-palestinien, elle participe au projet « Forensic Architecture », travaillant sur les manifestations urbaines, architecturales et spatiales de la violence, et sur les représentations de l’espace (cartes, images satellites, images 3D) qui accompagnent et structurent les débats portant sur les conflits, principalement armés.

 

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Cela fait déjà longtemps que des algorithmes se sont mis à prendre toutes sortes de décisions concernant les activités vitales sur lesquelles reposent notre bien-être et notre survie : depuis les pacemakers qui assurent le maintien des rythmes cardiaques naturels, jusqu’aux algorithmes génétiquesa qui optimisent les temps de réaction en croisant données d’emplacement des ambulances et données démographiques, en passant par les systèmes d’alerte rapide qui suivent au plus près l’approche des tempêtes, détectent l’activité sismique et s’évertuent même à prévenir les génocides en surveillant, via des images prises par satellites, des zones menacées par des conflits ethniques1 Voir, par exemple, le recours aux images satellite dans des programmes de surveillance et de documentation des exactions : « Eyes on Darfur » et « The Sentinel Project for … Continue reading. Mais les algorithmes se sont aussi vus confier d’autres tâches. Parmi elles, la mise à mort. Les lignes de code exécutées servent alors, à leur tour, littéralement, à exécuter. 

La présidence Obama est persuadée que la guerre contre le terrorisme peut être gagnée grâce à l’utilisation de logiciels prédictifs qui permettraient de surpasser informatiquement (out-computing) ses ennemis, et de contrecarrer ainsi les menaces terroristes. Guidée par cette conviction, une nouvelle génération d’algorithmes meurtriers est en train d’être conçue, qui vont à la fois contrôler et gérer la « kill listb », et, en conséquence, décider des frappes2 Cori Crider, « Killing in the Name of Algorithms: How Big Data Enables the Obama Administration’s Drone War », Al Jazeera America, 2014 ; consulté le 18 mai 2014. Voir aussi … Continue reading. La pratique (récemment abolie) des « frappes de signatures », dans lesquelles l’analyse de données établissait des comportements « terroristes » typiques et associait ces « schémas (patterns) » à des cibles potentielles sur le terrain, permet d’entrevoir un avenir où la collecte de renseignements, leur évaluation et l’intervention militaire, y compris les calculs déterminant qui peut être tué en toute légalité, seront essentiellement réalisés par des machines, à partir d’une base de données agrégeant un nombre croissant d’informations. Contrairement à ce qui a été maintes fois suggéré, cette transition vers un mode d’exécution régi par des algorithmes n’est donc pas une simple continuation de la mise à mort à distance, prolongeant l’invention de l’arc et de la flèche qui instaurèrent une distance spatiale entre le guerrier et son ennemi3 Pour une analyse récente des géographies multiples et composites dans lesquelles sont menées les opérations de drones, voir Derek Gregory, « Géographies du drone », Jef Klak n°1, … Continue reading. Cette transition est aussi la conséquence d’une automatisation croissante de la guerre, héritière du couplage cybernétique de la théorie mathématique de l’information de Claude Shannon et des recherches liées à l’effort de guerre de Norbert Wiener sur les boucles de rétroaction et les systèmes de contrôle de la communication4 Les théoriciens de l’information contemporains affirmeraient que le modèle des boucles de régulation et de rétroaction de la cybernétique du second ordre ne prend pas en considération le … Continue reading. À l’ère des systèmes d’armement intelligents, le contrôle des opérations militaires et la prise de décision sont de plus en plus sous-traités à des machines.
 
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Terreur informatique

En 2011, le département de la Défense américain (Department of Defense, DoD) rendait publique sa « feuille de route » prévoyant d’accroître le recours aux technologies sans équipage [unmanned, c’est-à-dire « sans humain »]. Parmi celles-ci, les systèmes aériens sans pilote – les drones – ne sont qu’un aspect d’une stratégie globale visant l’implémentation d’agents intelligents totalement autonomes. Voici comment le DoD envisage son propre futur :

    Le DoD a le projet d’intégrer les différentes ressources d’équipements sans équipage. Elles dotent le programme Joint Warfighters de solutions flexibles et permettent en même temps d’exploiter les avantages inhérents aux technologies sans équipage, tels que la persistance, la taille, la rapidité, les facilités de manœuvre et le risque réduit pour la vie humaine. Tandis que les systèmes sans équipage opéreront en continuité avec les systèmes avec équipage [manned], le DoD prévoit de réduire progressivement le degré d’emprise humaine sur le contrôle et la prise de décision nécessaires pour opérer la partie sans équipage des forces armées5 DOD, Unmanned Systems Integrated Roadmap Fy2011–2036, Office of the Undersecretary of Defense for Acquisition, Technology, & Logistics, Washington, DC, 2011, p. 3..

 

Le document du DoD est un curieux mélange de caricature de la guerre froide et de fordisme, sur fond d’inquiétudes géopolitiques contemporaines. On y trouve deux petites scènes fictionnelles qui illustrent la manière dont les systèmes autonomes pourraient améliorer l’efficacité des opérations en favorisant l’interopérabilité des domaines militaires. L’objectif est d’accroître les moyens d’intervention de l’armée américaine, de l’Air Force et de la Navy, en jouant sur la complémentarité entre les portions sans et avec équipage de leurs forces armées. Il est frappant de constater à quel point l’intrigue et le casting de ces scénarios d’anticipation sont familiers : ils mettent en scène l’approvisionnement national en ressources hydrocarbures menacé par des acteurs voyous équipés de technologies russes. Dans l’un de ces scénarios, un État-nation islamique radicalisé s’est doté d’un vieux sous-marin nucléaire russe qui, surpris par un tremblement de terre dans le Pacifique, contamine les eaux littorales de l’Alaska et menace ses réserves de pétrole. L’autre scénario nous transporte dans le Golfe de Guinée au large des côtes africaines, et concerne le sabotage d’un oléoduc sous-marin, aggravé par l’approche d’un vaisseau hostile capable de lancer un missile russe air-sol de courte portée6 Ibid., pp. 1–10..

Ces saynètes, qui empruntent aux films d’action hollywoodiens, sont longuement développées dans cinq pleines pages du rapport. Elles tranchent avec les exigences de sérieux scientifique, de prudence politique et de rationalisation économique qui, le document l’assure à maintes reprises, guident la transition vers les systèmes totalement dépourvus d’équipagec. À quel titre devraient nous convaincre ces projets et ces stratégies ? Au nom d’un imaginaire culturel collectif qui puise sa politique dans les laboratoires d’imagerie de synthèse de l’industrie de l’info-divertissement ? Ou bien, faut-il plutôt en appeler à une approche fondée sur les preuves, que l’on appliquerait à la résolution des problèmes complexes posés par l’évolution des contextes globaux ? Sans surprise, le rapport est extrêmement détaillé (et techno-fétichiste) dans sa description des réponses robotisées à ces scénarios de situations à risque. Il l’est en revanche beaucoup moins dans son traitement des trois principaux défis identifiés comme spécifiques au recours croissant aux systèmes automatisés et autonomes :

  1. L’investissement dans la « Science et technologie  (S&T) » pour augmenter l’opérationnalité des systèmes autonomes.
  2. Le développement de règles et de recommandations pour définir le type de décision qui peut être délégué de manière sûre et éthique à des machines et pour spécifier les conditions de cette délégation.
  3. Le développement de nouvelles techniques de « Vérification et validation  (V&V) » et de « Test et évaluation (T&E) » pour réaliser les conditions d’une « confiance » vérifiable dans l’autonomie7 Ibid., p. 27..

Le second de ces défis (la délégation de la prise de décision aux systèmes informatiques) soulève un point crucial. Il engendre de profonds dilemmes éthiques et met en cause la capacité des cadres juridiques existants à prendre en compte l’émergence de ces nouveaux acteurs algorithmiques. La question est d’autant plus épineuse que la logique jurisprudentielle qui organise la prise de décision juridique (dans la tradition de la common lawd) suit le même cheminement que celui qui a organisé le programme drone dès son origine : à savoir la justification d’une action par l’existence d’un modèle [pattern] comportemental, établi à partir d’événements antérieurs. 

L’aporie juridique recoupe un discours parallèle sur la responsabilité morale. Ce débat, beaucoup plus général, a eu tendance à présenter le recours aux drones armés en termes d’antagonisme humains-machine. Comme l’ont écrit les auteurs de l’entrée « Informatique et responsabilité morale » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy :

    Les débats philosophiques sur la responsabilité ont traditionnellement pris pour cible les composantes humaines de l’action morale. Lorsqu’il s’agit d’assigner une responsabilité morale, on présuppose ordinairement des agents humains qui accomplissent des actions aux conséquences immédiates et bien définies. Dans une société où la technologie occupe une place toujours plus importante, l’activité humaine ne peut être correctement comprise sans se référer aux artéfacts technologiques, ce qui n’est pas sans compliquer l’assignation d’une responsabilité morale8 Merel Noorman et Edward N. Zalta, « Computing and Moral Responsibility », The Stanford Encyclopedia of Philosophy (2014)..

 

Lorsqu’on interroge les conditions qui rendraient moralement acceptable de tuer délibérément un être humain, il n’est pas spécifiquement question de savoir si le droit autorise pareil acte, pour des raisons de menace imminente, de légitime défense, voire même d’empathie pour une personne souffrant d’une douleur extrême ou dans un état végétatif permanent. Le registre moral dans lequel s’élabore la décision de tuer relève d’un cadre éthique différent : un registre selon lequel l’individu n’est pas nécessairement lié à un contrat conclu entre le citoyen et l’État. Tandis que les positions morales peuvent être propres à des valeurs ou à des croyances individuelles, les cadres juridiques nous permettent d’agir en notre nom collectif, en tant que citoyens liés contractuellement à un corps représentatif, démocratiquement élu, agissant en notre nom, bien que nous puissions être en désaccord politique avec lui.

Il est donc beaucoup plus simple de prendre moralement position contre des événements – les frappes de drones américains au Pakistan – que de prouver leur illégalité, compte tenu de la législation anti-terroriste qui a été mise en place depuis le 11 septembre 2001. Il devient encore plus difficile d’assigner une responsabilité morale, de prouver une faute pénale de négligence ou de démontrer une responsabilité juridique pour un événement meurtrier lorsque humains et machines interagissent pour prendre des décisions. Cette complexification ne pourra que s’accroître avec le perfectionnement des systèmes automatisés, qui agiront de plus en plus comme des agents légaux indépendants. De plus, depuis l’arrêt Daubert, rendu en 1993 par la Cour suprême des États-Unis dans le cadre d’un procès intenté contre l’entreprise Merrel Dow Pharmaceuticals, il revient à la sphère judiciaire de déterminer l’admissibilité d’une preuve scientifiquee. Il est donc devenu difficile pour les instances judiciaires d’adopter une position militante, dans la mesure où elles sont confrontées à leurs propres limites dans la compréhension des innovations techniques. Aujourd’hui, il serait manifestement déraisonnable de traduire un algorithme devant les tribunaux si les choses tournaient mal sur le terrain, encore moins lorsque les opérations sont parfaitement exécutées, comme dans le cas d’une frappe létale de drone.

En me focalisant sur les dimensions légales de la responsabilité algorithmique plutôt que sur des questionnements moraux plus généraux, je n’entends pas suggérer que la morale et le droit doivent être reléguées à des sphères séparées. Il est toutefois utile d’engager une première réflexion sur les effets des algorithmes, car ils ne se contentent pas de réordonner les principes qui régissent nos vies, mais peuvent aussi fournir de nouveaux agencements éthiques dérivés d’axiomes mathématiques.
 
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Responsabilité algorithmique

Le droit a déjà étendu la catégorie de « personnalité juridique » de sorte à y inclure des acteurs non-humains tels que les entreprises (qualifiées de « personnes morales »). Cette notion permet de réfléchir à la question de la responsabilité algorithmique9 Voir John Dewey, « The Historic Background of Corporate Legal Personality », Yale Law Journal, vol. 35, no. 6, 1926, pp. 656, 669.. On peut bien sûr faire valoir que les méthodes juridiques ne constituent pas le meilleur cadre pour résoudre des dilemmes moraux. Mais il faut ajouter que rien n’indique par ailleurs que les objectifs du contre-terrorisme soient mieux remplis au moyen d’une supervision algorithmique. De toute façon, mettre l’accent sur la prise en compte du raisonnement algorithmique par le droit peut s’avérer utile dans une situation où nous sommes confrontés à la possibilité bien réelle que la « kill list », ou d’autres matrices émergentes pour la conduite de la « guerre contre le terrorisme », se fondent sur des algorithmes, relevant d’assemblages socio-techniques plus vastes, à l’intérieur desquels il devient impossible de dissocier agents humains et non-humains. Nos exigences face au droit ne peuvent que s’en trouver plus élevées.

Face à ces rapides développements technologiques, on peut légitimement s’inquiéter du degré de réactivité des règles de droit, de leur capacité à soumettre les systèmes algorithmiques aux mécanismes régulateurs qui s’imposent habituellement aux forces qui affectent la société dans son ensemble10 Data & Society Research Institute, « Workshop Primer: Algorithmic Accountability », The Social, Cultural & Ethical Dimensions of ‘Big Data’ workshop, 2014, p. 3.. Toutefois, le terrain a déjà été préparé pour l’émergence d’une nouvelle catégorie d’acteurs juridiques : les systèmes intelligents. S’ils ne disposent pas à proprement parler d’un libre arbitre au sens classique du terme (qui permettrait de leur assigner une responsabilité pénale), ils ont néanmoins été dotés d’une forme d’auto-détermination. Ils ont en effet été programmés pour prendre des décisions en se fondant sur leur propre logique algorithmique11 Voir Gunther Teubner, « Rights of Non-Humans? Electronic Agents and Animals as New Actors in Politics and Law », Journal of Law & Society, vol. 33, no.4, 2006, pp. 497–521.. Les drones de combat ne sont que la partie émergée de l’iceberg des systèmes militaires automatisés mis en service par le DoD. Ils ne sont qu’un élément dans un ensemble plus vaste de dispositifs télé-pilotés qui agiront à partir des données qu’ils auront eux-mêmes collectées, gérées et analysées.

Ceux qui prônent la délégation de la prise de décision aux algorithmes ne tarissent pas d’éloges sur la quasi-instantanéité des réactions qui permettent aux agents intelligents – qualifiés par certains de « prédateurs moraux » – de faire des ajustements, à la milliseconde près, pour éviter une frappe de drone si, par exemple, des enfants venaient à sortir d’une maison prise pour cible comme un repaire de miliciens 12 Voir Bradley Jay Strawser, « Moral Predators: The Duty to Employ Uninhabited Aerial Vehicles », Journal of Military Ethics, vol. 9, no. 4, 2010, pp. 342–68.. L’idée, qui n’est pas neuve, est que les systèmes robotiques peuvent réduire la marge d’erreur et compresser les pertes civiles qui sont souvent la conséquence des actions menées sur le terrain par des soldats fatigués. Les machines ont également cet avantage qu’elles ne se soucient pas outre mesure de leur propre conservation. Par contraste, les soldats se préoccupent de leur survie et peuvent, sous l’effet de la fatigue par exemple, commettre des erreurs de jugements. Mais, demandent les juristes Sabine Gless et Herbert Zech, si ces « agents intelligents sont souvent utilisés dans des zones où les risques d’échec et d’erreur peuvent être réduits en substituant des machines aux humains, la question se pose : qui est responsable si les choses tournent mal13 Sabine Gless and Herbert Zech, « Intelligent Agents: International Perspectives on New Challenges for Traditional Concepts of Criminal, Civil Law and Data Protection », texte pour … Continue reading ? »

Lorsqu’un acte a entraîné des préjudices corporels ou des accidents mortels, le débat juridique a généralement pour objet l’évaluation du degré de prévisibilité de telles conséquences. Pour se prononcer sur le cas porté à leur attention, la question est de savoir si tous les efforts raisonnablement envisageables et tous les protocoles préventifs possibles ont été intégrés au système pour réduire la probabilité d’occurrence de ce type de conséquence. Toutefois, lorsque les programmateurs fixent les conditions dans lesquelles une machine sera amenée à prendre une décision, ils ne peuvent évidemment pas intégrer toutes les variables potentiellement en jeu. Le problème est d’autant plus épineux que les conditions au sol et la connaissance des événements qui s’y déroulent sont aussi variables que les contextes changeants de conflits et du contre-terrorisme. Werner Dahm, directeur scientifique de l’United States Air Force, souligne la difficulté qu’il y a à concevoir des systèmes « zéro erreur » : « Vous devez être capable de montrer que le système ne va pas mal tourner – il vous faut donc invalider une hypothèse négative14 Agence-France Presse, « The Next Wave in U.S. Robotic War: Drones on Their Own », Defense News, 28 septembre 2012, p. 2.. »

Dans la mesure où les processus de prise de décision fortement automatisés impliquent des contextes complexes en évolution rapide, saisis au prisme de technologies multiples, pouvons-nous raisonnablement espérer intégrer une forme quelconque de décision éthique dans ces systèmes sans équipage  ? Une approche algorithmique des problèmes éthiques soulevés par la guerre des drones reproduira-t-elle la logique qui présidait aux frappes de signature, je veux parler d’une forme de raisonnement consistant à établir des suspicions à partir d’un schéma comportemental ou d’une activité militante ? Faut-il, par exemple, tuer Abdulrahman al-Awlaki, un jeune homme âgé de 16 ans vivant au Yemen, parce que son père était un religieux radicalisé ; un rôle qu’il est susceptible d’hériter15 Interrogé sur la frappe de drone qui a tué en 2011 au Yémen Abdulrahman al-Awlaki, un adolescent de seize ans né sur le sol américain et fils de Anwar Al-Awlaki, un religieux radicalisé, … Continue reading ? La « kill list », que l’on connaît depuis peu sous la formule euphémique de « Disposition Matrix », suggère que les modèles informatiques peuvent servir à prendre ce type de décision. Comme le souligne le journaliste du Washington Post Greg Miller : « La matrice contient les noms des personnes soupçonnées de terrorisme. Elle répertorie pour chacun d’entre eux l’ensemble des ressources qui sont mobilisées pour les traquer, y compris les actes d’accusation scellés et les opérations secrètes16 Greg Miller, « Plan for Hunting Terrorists Signals U.S. Intends to Keep Adding Names to Kill Lists », Washington Post, 23 otcobre 2012.. »

Si l’on peut considérer les systèmes intelligents comme des agents légaux, ils n’ont pas encore été dotés d’une personnalité juridique. Des précédents existent cependant qui portent en germe cette possibilité. L’idée selon laquelle, derrière chaque machine, il y aurait un être humain ou une « personnalité juridique » – un agent auquel on pourrait en fin de compte assigner une responsabilité, pour le meilleur ou pour le pire – n’est plus tenable. Cette conception omet que les systèmes complexes sont rarement, voire jamais, le produit d’un auteur unique, et que les humains et les machines n’opèrent pas dans des sphères séparées. En effet, ils sont si intimement liés que la notion même d’agent humain souverain, exempt de toute médiation par la machine semble tout à fait improbable.

Que l’on considère un instant un aspect seulement de la guerre des drones au Pakistan : celui de la logistique aérienne des États-Unis. Le simple fait de maintenir un drone Predator dans les airs pendant 24 heures, soit la moitié de la durée d’une mission ordinaire, mobilise plus de 165 personnes. Ces besoins en personnel sont eux-mêmes intégrés dans des systèmes socio-techniques multiples, composés de sous-traitants militaires, d’officiers du renseignement, de spécialistes de l’analyse de données, de juristes, d’ingénieurs, de programmateurs, mais aussi de matériel, de logiciels, de communications par satellites et de centres d’opération (Combined Air Operations Centre, CAOC), etc. Sans compter l’infrastructure de Recherche et développement (R&D) qui conçoit les systèmes sans équipag , élabore les procédures pour les rendre opératoires et procèdent aux tests préliminaires, ni l’appareil administratif qui a réuni tous ces acteurs pour créer l’événement que l’on appelle une « Frappe de drone »17 « Cela peut sembler paradoxal, mails il faut beaucoup plus de personnes pour opérer un avion sans pilote que pour faire voler les avions de guerre traditionnels. Selon l’Air Force, il ne … Continue reading.

Dans le cas d’un système complètement automatisé, la prise de décision dépend de boucles de rétroaction [feedback] qui injectent constamment de nouvelles informations dans le système et le recalibrent. De façon plus significative encore en termes de responsabilité juridique, la prise de décision dépend aussi de la capacité du système à s’auto-éduquer : la possibilité pour les algorithmes d’apprendre et de modifier les séquences qui les codent, indépendamment de toute supervision humaine. Chercher, comme l’exige aujourd’hui le droit pénal, à isoler l’agent singulier directement (c’est-à-dire légalement) responsable d’un accident mortel, conduit à penser que seul le bureau exécutif du président des États-Unis pourrait, en fin de compte, être tenu responsable des conditions composites qui, enchaînées les unes aux autres, aboutissent à une frappe de drone, et avec elle, à l’éventualité de victimes civiles.

Étant donné que les États-Unis ne reconnaissent pas la compétence de la Cour pénale internationale et l’article 25 du statut de Rome fixant les règles en matière de responsabilité pénale individuelle, quelles seraient dès lors les formules juridiques nouvelles qui pourraient être créées pour rendre compte d’une causalité indirecte et composite, laquelle recouvre toute une série d’événements, y compris les agissement de ceux que l’on appelle les « auteurs numériques » ? Le droit américain de la responsabilité civile, organisant les règles relatives à la réparation des préjudices résultant de fautes civiles, pourrait servir de modèle, utile dans ces questionnements.

Les procédures judiciaires relatives à l’émission de produits polluants dans l’environnement sont à ce sujet particulièrement instructives. La pollution atmosphérique est un phénomène très répandu et ses effets létaux ne se manifestent souvent qu’après plusieurs décennies, impliquant un ensemble également complexe d’agents humains et non-humains. Les actions en justice dans des cas de pollution atmosphérique se sont frayées un chemin devant les tribunaux, bien que l’issue en ait généralement été défavorable pour les plaignants. Dans ce domaine, les contentieux les plus marquants résultent d’actions de groupe, menées par de nombreux plaignants en matière de préjudice lié à des produits toxiques, et notamment le recours à l’agent orange comme défoliant au Vietnam ou la catastrophe du Bhopal en Inde18 Voir Peter H. Schuck, Agent Orange on Trial: Mass Toxic Disasters in the Courts, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge MA, 1987. Voir aussi : www.bhopal.com/bhopal-litigation.. Mais en dernier ressort, l’efficacité de cette approche doit être jugée à la lumière du résultat escompté par l’assignation d’une responsabilité : dans les cas que je viens de mentionner, la démarche visait moins la dissuasion ou la punition que des dommages et intérêts réparant les préjudices subis.
 
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Reprogrammer la loi

Les machines peuvent être conçues de manière à incorporer un degré supérieur d’intentionnalité, et leurs performances dépasseront, dans bien des cas, celles des humains. Le développement des systèmes sans équipage devra dès lors prendre en compte un nombre plus grand de variables pour déterminer si les conditions d’une exécution sont remplies, y compris les contextes géopolitiques changeants et les cadres juridiques incertains. La mise au point de mécanismes de sûreté intégrés contribuent à créer les conditions d’un régime de prise de décision proto-morale, interrompant une intervention lorsque surgissent dans le champ d’action des sujets humains d’une taille spécifique (des enfants), d’un âge ou d’un sexe déterminés (des mâles de moins de 18 ans). Mais, politiquement parlant, faut-il vraiment se focaliser sur l’intégration de contraintes éthiques au développement des systèmes télé-pilotés lorsqu’on veut contrecarrer le scénario d’une mise à mort par algorithmes ? Dit autrement, nous est-il encore possible de saper l’impunité dont jouissent actuellement certains assemblages socio-techniques ? Comme l’affirme en 2009 un rapport de la Royal Academy of Engineering consacré aux systèmes autonomes :

La gouvernance des systèmes autonomes peut difficilement se fonder sur les modèles juridiques et réglementaires qui se réfèrent aux systèmes gérés par des opérateurs humains. De plus, dans sa forme présente, le droit établit une distinction entre opérateurs humains et systèmes techniques et exige qu’un agent humain soit responsable d’un système autonome et automatisé. Toutefois, les technologies qui sont utilisées soit pour augmenter les performances humaines soit pour compenser des déficits cognitifs ou moteurs sont susceptibles de générer des agents hybrides… En l’absence d’un cadre juridique pour les technologies autonomes, il existe un risque que ces agents essentiellement humains ne puissent être jugés légalement responsables de leurs actions – reste alors à savoir qui pourrait encore l’être19 Royal Academy of Engineering, Autonomous Systems: Social, Legal and Ethical Issues, RAE, London, 2009, p. 3, www.raeng.org.uk/societygov/engineeringethics/pdf/Autonomous_Systems_Report_09.pdf..

Une stratégie juridique plus efficace pourrait être d’impliquer un ensemble plus large d’agents, y compris algorithmiques, qui apportent leur concours à la réalisation d’actes de ce type, même si l’élargissement des limites de la responsabilité pénale est un processus complexe. Comme le formule l’« Étude sur la responsabilité pénale au Sri Lanka », publiée en 2009 par l’European Center for Constitutional and Human Rights : « Les individus qui exercent le pouvoir de rendre possible les crimes qui ont été commis, peuvent être tenus pénalement responsables comme auteurs du crime. C’est au sein des ministères civils, tels que le ministère de la Défense ou le Bureau du président, que l’on trouve habituellement les auteurs de ces crimes20 European Center for Constitutional and Human Rights, Study on Criminal Accountability in Sri Lanka as of January 2009, ECCHR, Berlin, 2010, p. 88.. » Descendre le long de la hiérarchie et se focaliser sur ceux qui participent à la production de violence en exécutant des ordres a été une stratégie juridique payante dans certains cas (Sri Lanka). Mais elle s’est aussi révélée problématique dans les cas (Abu Ghraib) où l’inculpation d’officiers de rang subalterne a rompu la chaîne de relations causales qui pouvait impliquer des acteurs plus haut placés. Bien entendu, si l’objectif est la sanction, il n’y a aucun sens à traduire un algorithme devant la justice pour avoir exécuté des ordres aux conséquences mortelles, le système ayant justement été conçu pour les réaliser. Dès lors, la démarche doit s’inscrire dans une stratégie globale visant à étendre le champ de la causalité, en vue d’élargir la portée de la responsabilité juridique.

Mon propre travail de recherche au sein du Forensic Architecture projet, aux côtés d’Eyal Weizman et de beaucoup d’autres, consiste à développer de nouvelles méthodes d’investigation spatiale et visuelle pour appuyer le travail d’enquête des Nations Unies sur l’utilisation des drones armés. Ce travail offre un point de vue spécifique pour réfléchir à la manière dont les « champs machiniques » sont en train de recomposer ceux de l’action politique, appelant à concevoir de nouvelles stratégies juridiques21 Ont fait partie de l’équipe de recherche sur les frappes de drones du projet Forensic Architecture : Jacob Burns, Steffen Kraemer, Francesco Sebregondi et SITU Research. Voir … Continue reading. Si l’on prend au sérieux la capacité d’action dont les « choses » disposent, nous devons aussi considérer la capacité à agir de celles dont le champ de production est mis au service de la décision même de tuer. En opérant largement au-delà des limites de la perception humaine, les calculs par ordinateur ont produit des conjonctions informatiques qui ont redistribué et transformé les espaces au sein desquels se produit l’action. La nature même de ces actions lourdes de conséquences a été modifiée. Lorsqu’on enrôle des algorithmes pour l’emporter contre le terrorisme et pour calculer qui peut et doit être tué, n’est-il pas nécessaire de produire une politique adaptée à ces formes très radicales de calcul, ainsi qu’un cadre juridique suffisamment souple pour délibérer sur des événements de ce type ?

Confier la prise de décision à des systèmes automatisés produira de nouveaux rapports de pouvoir pour lesquels nous ne disposons pas encore de cadres juridiques ou de modes de résistance politique adaptés. Il est peut-être plus important encore de noter que nous n’avons pas de compréhension collective suffisante de la manière dont ces décisions peuvent être prises et fondées. Comme le suggère l’arrêt Daubert, le savoir scientifique sur les processus techniques n’appartient pas exclusivement au domaine de la science. Les exigences de responsabilité et de supervision publiques nécessiteront toutefois un degré de participation plus grand dans les cadres épistémologiques qui organisent et contrôlent ces systèmes socio-techniques. Le défi sera vraisemblablement, pour nous tous, considérable. Quel type d’assemblée publique serait à même de contrecarrer la clôture prématurée de ce que Bruno Latour appelle une certaine « épistémologie des faits », aujourd’hui dissimulés sous un voile de secret appelé « la sécurité nationale » – ce même état de faits qui dessine la feuille de route du DoD pour les systèmes de drone ?

Dans une récente interview donnée à la chaîne de radio ABC, Sarah Knuckey, directrice du « Project on Extrajudicial Executions » de la New York University Law School, soulignait que la guerre des drones a rudement éprouvé les conventions internationales et, dans le même élan, la protection des civils22 Bureau of Investigative Journalism, « Get the Data: Drone Wars ».. Les « règles de la guerre » sont « déjà désespérément désuètes », affirme-t-elle, et vont exiger « l’élaboration de nouvelle obligations » : « Je constate un fort degré d’inquiétude au sujet des pratiques actuelles des États-Unis et des règles qui les sous-tendent. Mais, dans une perspective de long terme, en particulier du point de vue des avocats qui exercent en dehors des États-Unis, il y a lieu de s’inquiéter non seulement de ce qu’il se passe aujourd’hui, mais aussi de ce que cela signifiera dans dix, quinze ou vingt ans.23 Annabelle Quince, « Future of Drone Strikes Could See Execution by Algorithm », Rear Vision, ABC Radio, edited transcript, pp. 2–3.  »

Ces nouvelles obligations – ces nouvelles règles juridiques – pourront-elles jouer un rôle préventif similaire à celui des logiciels et des technologies qui sont en cours de développement, ce que j’appellerai un sens projectif du droit ? Pourraient-elles s’inspirer de l’esprit des Conventions de Genève qui protègent les droits des non-combattants, plutôt que des protocoles, qui à l’instar des Conventions de la Hague de 1899 et de 1907, définissent l’usage des armes de guerre. Ces conventions, sont en effet réactives dans leur formulation et centrées sur des événements. Si tel était le cas, si nous choisissions de nous inspirer de ces Conventions, il faudrait considérer un cadre juridique qui ne soit pas tant réglé par une logique jurisprudentielle – par ce qui est advenu dans le passé – mais, plutôt, par ce qui pourrait arriver dans le futur.
 
Images tirées du film Wargames de John Badham, 1983.
 
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À lire également :

« Géographies du drone », Derek Grégory, traduction par Émilien Bernard, Jef Klak n°1 (Marabout), en librairie.

« À jouer la guéguerre des machines, nous serons toujours perdants », Entretien croisé avec Grégoire Chamayou et Thomas Hippler. Propos recueillis par Ferdinand Cazalis, Article 11.

« Israël et la “guerre humanitaire” », Eyal Weizman, traduction par Rémy Toulouse, Article 11.

Théorie du drone, Grégoire Chamayou, éd. La Fabrique, 2013, en librairie.

La Vie algorithmique, Critique de la raison numérique, Éric Sadin, éd. L’échappée, 2015, en librairie.

 

Notes de la traductrice :
  1. Les algorithmes génétiques opèrent analogiquement sur les principes de l’évolution des espèces (enjambements, mutations et sélection).
  2. Base de données listant les informations au sujet des ennemis à abattre sans procès public ni conventionnel, utilisée par le gouvernement Obama au sein de la « Disposition Matrix » (sic), et mise en application principalement par des attaques de drones. John Brennan, en charge du département Homeland Security est le principal coordinateur de cette kill list, faisant dire au New York Times, qu’il est « probablement l’homme qui a eu le plus de pouvoir et d’influence dans une position comparable au cours des 20 dernières années ». Robert Mazzetti, Mark Shane Scott, « Drone Strikes’ Dangers to Get Rare Moment in Public Eye ». The New York Times, 5 fév. 2013.
  3. Sur l’influence des scénarios de films hollywoodiens dans les rapports officiels de la Défense états-unienne, notamment autour du paradigme « Terminator », voir « Et vous trouvez ça drone ? Enquête sur l’automatisation de la guerre et la robotisation de la police », Revue Z n°2, Automne 2009.
  4. La common law vise le droit des pays issus de la tradition juridique britannique. Les systèmes juridiques de common law reposent sur la règle du précédent selon laquelle le juge doit respecter les règles posées par ses pairs dans des décisions antérieures. Le droit de la common law se construit donc à partir des décisions prises par les juges dans des cas concrets, par opposition aux systèmes dits de droit continental, comme la France, où le droit est issu de règles posées par le législateur et compilé dans des codes. Cette opposition est bien évidemment schématique, dès lors que la jurisprudence joue un rôle important en France, de même que les États-Unis disposent d’un corpus législatif qui s’impose aux juges.
  5. Par l’arrêt Daubert, les juges de la Cour suprême des États-Unis ont fixé des règles permettant de déterminer si le témoignage scientifique d’un expert peut être recevable en justice.

 

Notes

1 Voir, par exemple, le recours aux images satellite dans des programmes de surveillance et de documentation des exactions : « Eyes on Darfur » et « The Sentinel Project for Genocide Prevention ».
2 Cori Crider, « Killing in the Name of Algorithms: How Big Data Enables the Obama Administration’s Drone War », Al Jazeera America, 2014 ; consulté le 18 mai 2014. Voir aussi l’organigramme dans Daniel Byman et Benjamin Wittes, « How Obama Decides Your Fate if He Thinks You’re a Terrorist », The Atlantic, 3 janvier 2013.
3 Pour une analyse récente des géographies multiples et composites dans lesquelles sont menées les opérations de drones, voir Derek Gregory, « Géographies du drone », Jef Klak n°1, Marabout, sept. 2014. « Drone Geographies », Radical Philosophy 183 (janvier/février 2014), pp. 7–19.
4 Les théoriciens de l’information contemporains affirmeraient que le modèle des boucles de régulation et de rétroaction de la cybernétique du second ordre ne prend pas en considération le caractère imprévisible des données évolutives internes au système, qui résulte du traitement de bases de données en expansion. Voir l’introduction de Luciana Parisi à Contagious Architecture: Computation, Aesthetics, and Space, MIT Press, Cambridge MA, 2013. Pour une discussion de la cybernétique de Wiener dans ce contexte, voir Reinhold Martin, « The Organizational Complex: Cybernetics, Space, Discourse », Assemblage 37, 1998, p. 110.
5 DOD, Unmanned Systems Integrated Roadmap Fy2011–2036, Office of the Undersecretary of Defense for Acquisition, Technology, & Logistics, Washington, DC, 2011, p. 3.
6 Ibid., pp. 1–10.
7 Ibid., p. 27.
8 Merel Noorman et Edward N. Zalta, « Computing and Moral Responsibility », The Stanford Encyclopedia of Philosophy (2014).
9 Voir John Dewey, « The Historic Background of Corporate Legal Personality », Yale Law Journal, vol. 35, no. 6, 1926, pp. 656, 669.
10 Data & Society Research Institute, « Workshop Primer: Algorithmic Accountability », The Social, Cultural & Ethical Dimensions of ‘Big Data’ workshop, 2014, p. 3.
11 Voir Gunther Teubner, « Rights of Non-Humans? Electronic Agents and Animals as New Actors in Politics and Law », Journal of Law & Society, vol. 33, no.4, 2006, pp. 497–521.
12 Voir Bradley Jay Strawser, « Moral Predators: The Duty to Employ Uninhabited Aerial Vehicles », Journal of Military Ethics, vol. 9, no. 4, 2010, pp. 342–68.
13 Sabine Gless and Herbert Zech, « Intelligent Agents: International Perspectives on New Challenges for Traditional Concepts of Criminal, Civil Law and Data Protection », texte pour Intelligent Agents workshop, 7–8 février 2014, University of Basel, Faculty of Law.
14 Agence-France Presse, « The Next Wave in U.S. Robotic War: Drones on Their Own », Defense News, 28 septembre 2012, p. 2.
15 Interrogé sur la frappe de drone qui a tué en 2011 au Yémen Abdulrahman al-Awlaki, un adolescent de seize ans né sur le sol américain et fils de Anwar Al-Awlaki, un religieux radicalisé, Robert Gibbs, l’ancien attaché de presse de la Maison Blanche et conseiller principal pour la campagne de réélection du Président Obama, répondit que le jeune homme aurait dû avoir un « père plus responsable ».
16 Greg Miller, « Plan for Hunting Terrorists Signals U.S. Intends to Keep Adding Names to Kill Lists », Washington Post, 23 otcobre 2012.
17 « Cela peut sembler paradoxal, mails il faut beaucoup plus de personnes pour opérer un avion sans pilote que pour faire voler les avions de guerre traditionnels. Selon l’Air Force, il ne faut pas moins de 168 personnes pour faire voler un Prédateur pendant seulement vingt-quatre heures! Pour le drone de surveillance plus large Global Hawk, ce nombre grimpe à 300 personnes. Par contraste, il faut moins de cent personnes par mission pour un avion de combat F-16. » Medea Benjamin, Drone Warfare: Killing by Remote Control, Verso, London and New York, 2013, p. 21.
18 Voir Peter H. Schuck, Agent Orange on Trial: Mass Toxic Disasters in the Courts, Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge MA, 1987. Voir aussi : www.bhopal.com/bhopal-litigation.
19 Royal Academy of Engineering, Autonomous Systems: Social, Legal and Ethical Issues, RAE, London, 2009, p. 3, www.raeng.org.uk/societygov/engineeringethics/pdf/Autonomous_Systems_Report_09.pdf.
20 European Center for Constitutional and Human Rights, Study on Criminal Accountability in Sri Lanka as of January 2009, ECCHR, Berlin, 2010, p. 88.
21 Ont fait partie de l’équipe de recherche sur les frappes de drones du projet Forensic Architecture : Jacob Burns, Steffen Kraemer, Francesco Sebregondi et SITU Research. Voir www.forensic-architecture.org/case/drone-strikes.
22 Bureau of Investigative Journalism, « Get the Data: Drone Wars ».
23 Annabelle Quince, « Future of Drone Strikes Could See Execution by Algorithm », Rear Vision, ABC Radio, edited transcript, pp. 2–3.

Mexico, 2 oct. 1968 : Récits d’un massacre d’État
La nuit de Tlatelolco d’Elena Poniatowska

Le 26 septembre 2014, le massacre d’étudiants à Ayotzinapa a cruellement remis en lumière des logiques ancrées dans le pouvoir d’État et sa circulation dans la société mexicaine. Le CMDE (Collectif des métiers de l’édition de Toulouse) publie et traduit, pour la première fois en français, le livre culte de l’écrivaine et journaliste mexicaine Elena Poniatowska : La Nuit de Tlatelolco. Le sous-titre est en revanche du cru des éditeurs : Histoire orale d’un massacre d’État. Manière de s’engager du côté de ceux qui, comme Poniatowska, ont lutté pour que des mots soient posés sur l’histoire en question, celle du mouvement étudiant mexicain de 1968 et du massacre d’État qui y mit tragiquement fin le 2 octobre, place des Trois cultures dite aussi « place de Tlatelolco » – du nom de l’ensemble résidentiel construit par l’architecte moderniste Mario Pani dans les années 1960.

 

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La place de Tlatelolco était déjà, en 1968, un lieu marqué par la résistance et « [le sang] irrémédiablement incrusté dans la pierre, le tezontle1 Elena Poniatowska, La Nuit de Tlatelolco. Histoire orale d’un massacre d’État, Toulouse : Éditions Collectif des métiers de l’édition, coll. « À l’ombre du maguey », 2014, p. 303. … Continue reading », puisque le dernier combat contre les colonisateurs espagnols eut lieu sur cette même place. On trouve d’ailleurs sur la place une stèle où il est écrit : « Le 13 août 1521, héroïquement défendu par Cuauhtémoc, Tlatelolco tombe aux mains d’Hernan Cortes. Ni triomphe ni défaite, ce fut la douloureuse naissance du peuple métisse qu’est le Mexique d’aujourd’hui2 « El 13 de agosto de 1521 heroicamente defendido por Cuauhtemoc, cayo Tlatelolco en poder de Hernan Cortes. No fue triunfo ni derrota fue el doloroso nacimiento del pueblo mestizo que es el mexico … Continue reading. »

Rien de tel cependant pour Tlatelolco : l’événement n’est pas devenu l’origine d’un nouveau récit national, tout comme aucun pouvoir n’a pu y fonder son autorité. Tout au contraire, Tlatelolco reste au Mexique une brèche qui ne cesse de questionner la légitimité des partis à gouverner. Un événement qui, d’une certaine manière, ne cesse de faire retour, comme le montre la tuerie récente d’Ayotzinapa3 Sur la disparition des 43 étudiants de l’école d’Ayotzinapa, dans l’État du Guerrero. Voir « Gouverner par la mort », John Gibler, Jef Klak et « Ayotzinapa, disparition … Continue reading. Dans ce sens, Tlatelolco – nom de lieu et d’une histoire saturée de tensions –, est surtout le nom d’un passé qui ne passe pas.

 

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Dans Les Lieux de la culture, ouvrage de référence pour les études postcoloniales, le théoricien Homi Bhabha évoque la « syntaxe de l’oubli » structurelle aux récits nationaux4 Homi Bhabha, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot & Rivages, 2007.. Tout récit national, dit-il, et au-delà, toute appréhension du peuple comme totalité, comme unité organique, est fondé sur l’oubli des événements clivant la nation. Cet oubli, précisait Bhabha, n’est pas une question de mémoire, mais bien le moyen de renvoyer l’avènement concret de la nation à un temps des origines, sans histoire. Tout citoyen français doit avoir oublié le massacre de la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIe siècle pour être Français, disait avant lui Ernest Renan5 Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, Paris, Mille et une nuits, 1997 (1882)..

Cette syntaxe de l’oubli permet de comprendre Tlatelolco et son enjeu pour le Mexique d’aujourd’hui. Car toute la puissance mémorielle et temporelle de l’événement est là : rien de 1968 ne peut être oublié. « Je me rappelle, nous nous rappelons, jusqu’à ce que la justice siège parmi nous », écrit Castellanos dans le poème « Memorial de Tlatelolco » qu’elle compose spécialement pour le livre de Poniatowska en 1971. Et c’est pourquoi 1968 n’est l’origine d’aucun récit officiel.

 

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1968 a en revanche donné lieu, jusqu’à aujourd’hui, à une infinité de micro-récits, dont La Noche de Tlatelolco est une sorte de compilation. Composé en deux parties « Gagner la rue » et « La nuit de Tlatelolco », le livre est un tissage de voix recueillies pendant deux ans, du 3 octobre 1968 jusqu’au début de l’année 1971. Fragments d’interviews, de la correspondance de l’auteure, phrases glanées ici et là durant le mouvement, articles et brèves, témoignages des étudiants depuis la prison de Lecumberri où beaucoup d’entre eux croupirent des années, communiqués, banderoles, affiches et slogans… Les matériaux rassemblés par l’auteure sont aussi divers que les formes et les manières de prendre la parole et de faire de la politique qui s’inventèrent durant ce bref été de la démocratie mexicaine, du 26 juillet au 2 octobre 1968.

Issus de sources écrites ou orales, les témoignages sont réorganisés par thèmes non hiérarchisés. On peut ainsi passer de l’épisode de la célébration de l’indépendance le 15 septembre « le grito [le cri] », à différentes anecdotes sur la prise des bus de l’école polytechnique, à la question du ressentiment à l’encontre des jeunes, pour revenir aux histoires de prises de bus, etc. Un paragraphe (toujours suivis du nom et de la situation du témoin6 Par exemple page 97, « Félix Lucio Hernandez Gamundi, du CNH, prisonnier de Lecumberri ». Poniatowska a changé les noms de ceux de ses interlocuteurs qui le souhaitaient.) aborde tel événement ou tel aspect du mouvement, destiné à être repris plusieurs fois, pour être nuancé, contredit, et ainsi de suite. L’ordre globalement chronologique s’articule donc à des répétitions et des retours en arrière. Ainsi, le livre adopte à son échelle la structure parlée des témoignages, cheminant de proche en proche, à la manière de la pensée et de la mémoire.

L’édition du CMDE souligne ce foisonnement en donnant de l’amplitude aux différents changements de typographie et autres interventions graphiques de l’édition d’origine. Elle compte ainsi 5 cahiers de photographies qui jalonnent le livre, ainsi que de nombreuses doubles pages, où sont reproduits certains slogans, banderoles, en lettres blanches sur fond noir, quelquefois accompagnés des gravures, pochoirs ou dessins réalisés en 1968 dans les ateliers de l’école d’arts plastiques de San Carlos7 L’une des écoles d’art, avec La Esmeralda, où s’organisèrent des « brigades graphiques » formées par les étudiants et leurs professeur-e-s produisant affiches, tracts, etc., pour la … Continue reading.

Le livre se veut donc d’abord une histoire du mouvement, dont il restitue le déroulé. La première partie en propose une traversée à partir de la manifestation des lycéens rejoignant celle des jeunesses communistes le 26 juillet, en passant par l’âge d’or du mouvement entre les 14 et 27 août, puis par la période d’intensification de la répression en septembre – un mois aussi marqué par le soutien de plus en plus étendu de la population. Jusqu’à la fin officielle du mouvement, le 6 décembre 1968, quand est dissoute l’organisation qu’il s’était donnée, le Conseil Général de Grève (CNH, Consejo nacional de huelga). Le 2 octobre, jour du massacre, n’en est pas moins présent dans cette première partie qui s’étend en deçà et au-delà de la date fatidique. On y trouve des témoignages sur la répression, l’enfermement, les trahisons, la solidarité et la vie en prison ; l’après-Tlatelolco.

Mais le 2 octobre hante la mémoire du mouvement. En témoigne, malgré l’ordre chronologique, une sorte de temporalité suspendue, l’impression d’un flou, et le sentiment que le sens des événements du 2 octobre n’aurait pas encore été assimilé.

Car, en effet, Les autorités n’eurent de cesse de nier l’importance de la contestation d’abord, avec l’écrasante majorité des médias leur prêtant main-forte, puis de nier l’ampleur et l’intensité de la répression. De même, plus de quarante ans après les faits, l’État n’a jamais reconnu que le massacre avait été décidé au plus haut niveau. C’est que, sans doute, il est révélateur de la politique du lamentable PRI (le Parti révolutionnaire institutionnel, créé en 1929 et s’accrochant au pouvoir moyennant toutes sortes de fraudes jusqu’en 2000, puis de retour depuis 20128 Le parti s’appelle d’abord Le Parti national révolutionnaire (1929), puis Parti de la révolution mexicaine (1938), puis enfin Parti révolutionnaire institutionnel.). Ainsi, les coupables n’ont été que très légèrement inquiétés, quand ils l’ont été9 En novembre 2001, le président Vicente Fox (2000-2006, Parti d’action nationale) annonce la création de la Fiscalía Especial para Movimientos Sociales y Políticos del Pasado (tribunal spécial … Continue reading.

Dans ce contexte de révisionnisme institutionnel, La Nuit de Tlatelolco a donc exemplairement pris en charge la mémoire du 2 octobre. L’une de ses premières visées était d’établir les faits. De donner des noms. D’assembler les pièces utiles à ce que l’histoire puisse un jour être écrite et que justice soit faite. Dans ce sens, chaque fragment est un témoignage à charge. En assemblant ces documents, Poniatowska produit l’impossibilité de dire que cela n’a jamais eu lieu. Comme le dit l’écrivain et journaliste Carlos Monsivaís, « Plus irrationnel que le massacre, surgit le désir de démontrer qu’il n’a pas eu lieu, qu’il n’y a pas de responsabilités et qu’il ne peut y en avoir10 Elena Poniatowska, op. cit., p. 274. ».

C’est pourquoi aussi, le livre ne cherche pas à « rendre raison d’un événement déraisonnable qui a ses raisons11 Travail d’anthropologie historique qu’entreprend exemplairement Alain Dewerpe, dont le titre inspire celui de cette traduction. Cf. Charonne 8 février 1962. Anthropologie historique d’un … Continue reading ». Ce travail revient aux générations suivantes, comme le suggèrent quelques-uns des témoignages. Le livre de Poniatowska est quant à lui une question posée aux responsables – une accusation. Accusation qui s’affirme progressivement dans la seconde partie au titre éponyme, jusqu’à envahir tout le livre. C’est là que se joue la tentative de saisir l’événement au plus près, avec précisions sur les exactions commises, les lieux, le déroulé de la nuit. Tentative d’emblée vouée à l’échec. Car rien ne peut justifier Tlatelolco. D’une part, au sens où rien n’indique que les responsables soient enfin disposés à briser le silence institutionnel, mais encore, au sens d’une impossibilité d’ordre éthique de rendre raison des événements. Ainsi, cette seconde partie se transforme au fil des pages en une longue plainte, une sorte d’oraison funèbre où se dilue le sens des mots et avec eux toute possibilité de compréhension.

 

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« Les étudiants emprisonnés ont livré [leurs témoignages] au cours des deux années suivantes. Ce récit leur appartient. Il est fait de leurs mots, de leurs luttes, de leurs erreurs, de leur douleur et de leur étonnement. Il laisse voir leurs “emballements”, leur ingénuité, leur confiance. Je remercie surtout les mères, les gens qui ont perdu un fils, un frère, d’avoir accepté de parler. La douleur est un acte absolument solitaire. En parler s’avère presque intolérable ; enquêter, creuser, a quelque chose d’insolent12 Ibid. p. 191.. »

C’est en fait au niveau de la forme du livre elle-même que se trouve la réponse à la fois éthique et littéraire de Poniatowska. En restituant ces multiples voix sans autre intervention que celle du montage, l’auteure prend position en tant qu’historienne et écrivaine. À la suite du travail d’édition et de traduction effectué en 1959 à l’initiative de l’historien Miguel-Léon Portilla à partir des témoignages des vaincus de la « conquête » – autre livre emblématique dont des lectures étaient d’ailleurs réalisées par les prisonniers politiques du mouvement13 Miguel León-Portilla, Visión de los vencidos. Relaciones indígenas de la conquista, Mexico, UNAM, 1992 (1959). – Poniatowska inscrit l’histoire de 1968 et celle du massacre du 2 octobre dans le sillage d’une historiographie militante et critique, faisant de l’histoire un ensemble de ressources pour le présent, et non un patrimoine créditant le pouvoir de quelques-uns. Le titre de son livre est une référence à cette histoire : « la noche de Tlatelolco » renvoie à « la noche triste » de 1520, l’un des épisodes marquants de la conquête, quand les guerriers mexicas se vengèrent du massacre de l’aristocratie aztèque et de la mort de Motecuhzoma, peu de temps avant d’être définitivement vaincus à Mexico-Tenochtitlán.

Cette mise en parallèle n’est pas seulement le fait de Poniatowska. D’autres, comme le poète et essayiste libéral Octavio Paz, ont mis en perspective les événements de 1968 à l’aune de l’histoire de la colonisation. Pour ce dernier, Tlatelolco est une régression, une répétition instinctive, un rituel d’expiation. Il révèle « qu’un passé que nous croyions enterré est vivant et prêt à faire irruption parmi nous14 Octavio Paz, « Olympiade et Tlatelolco » dans Le Labyrinthe de la solitude suivi de Critique de la pyramide, Paris, Gallimard, NFR Essais, 1972, p. 197. ». Certes, ce récit tend à essentialiser la violence, dans la mesure où il s’agit de capter le « masque » en quoi consisterait une identité mexicaine (en confortant une perspective nationaliste centralisatrice, mais surtout en occultant les conditions concrètes ayant autorisé le massacre). Mais il faut toutefois souligner que la réflexion de Paz (qui démissionne de son poste d’ambassadeur du Mexique en Inde le 3 octobre 1968), a pour thème central le problème du développement, et que sa réflexion sur Tlatelolco s’inscrit plus largement dans une critique des philosophies du progrès. La périodisation qu’il propose de la modernité, quatre siècles d’histoire bornés par ces deux massacres, pose la question d’une structure temporelle cyclique « archaïque » que la pensée moderne avait rejetée. Pour Paz, Tlatelolco clôt cet « âge moderne » tendu vers un futur inatteignable qu’une telle philosophie faisait miroiter. Comme si cette catastrophe était le signe de la ruine des idéologies progressistes et développementistes dont le Mexique des années 1960 s’était fait le chantre – et que devaient couronner, du 12 au 27 octobre 1968, les Jeux olympiques d’été.

 

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Mais c’est aussi en tant qu’auteure, du point de vue de la littérature, que Poniatowska se positionne. Ce livre n’est pas, en effet, seulement un ouvrage documentaire. La Nuit de Tlatelolco est aussi un livre qui prend acte, au niveau de l’écriture elle-même, de ce en quoi 1968 fait événement.

Poniatowska propose une forme polyphonique et fragmentaire où la narratrice se fait scriptrice. En retrait du récit collectif en tant qu’éditrice, comme d’autre part, partie de la multitude en tant que témoin, l’auteure rejoint avec ce livre les positions d’une génération d’écrivaines et d’écrivains où la question de « la langue » sans origine ni indexation territoriale supplante celle du « style » et ses fictions biographiques. En lieu et place d’un récit à la gloire des victimes, elle écrit donc un livre qui invite le lecteur à se souvenir, et à effectuer son propre montage, à l’instar d’un autre ouvrage paru quelques années plus tard sous d’autres latitudes : Le Bref été de l’anarchie, de Magnus Enzenberger15 Hans Magnus Enzensberger, Le Bref été de l’anarchie. La vie et la mort de Buenaventura Durruti, Paris, Gallimard, 1975.. Ce dernier entendait également écrire une histoire collective de la guerre civile espagnole, à partir de la vie de Buenaventura Durruti, figure de l’anarchisme espagnol assassiné par les fascistes en 1936. Là aussi, il s’agissait d’éviter le récit à la gloire du héros, pour restituer l’histoire d’une défaite depuis la perspective, collective, des vaincus. Tout comme dans ce livre entrecoupé d’une série de gloses introduisant chaque partie, Poniatowska entreprend, en tant qu’éditrice, des interventions brèves mais déterminantes, indiquant son positionnement. Le péritexte du livre – deux petites introductions ainsi qu’une dédicace à son frère, tué en 1968 – énonce clairement sa position.

Pour la littérature, La Nuit de Tlatelolco ouvre la voie à ce qui deviendrait un corpus littéraire a posteriori qualifié de « Novela del 68’ » [le Roman de 1968], héritiers de Tlatelolco mais également de la contre-culture du mouvement de « La Onda » des années 1960, riche en expérimentations littéraires. Un ensemble de livres racontant l’histoire du mouvement et du massacre avant que les historiens professionnels ne s’en mêlent.

On pense à Luis González de Alba, à Carlos Monsivaís, à Juan García Ponce, auteurs édités comme Poniatowska par les éditions ERA, dont les maquettes étaient réalisées par l’artiste Vicente Rojo, actif au sein de l’Assemblée des artistes et intellectuels constituée en solidarité avec le mouvement16 E. Poniatowska, op. cit., p. 179.. Mais également à Gustavo Sainz ou encore à Vilma Fuentes auteure en 1988 d’un livre, Ayer es nunca jamás [Hier ou plus jamais ça], perpétuant le souvenir de Tlatelolco depuis une perspective féministe. Un corpus enrichi au fil de temps témoignant de la manière dont Tlatelolco continue d’interroger la langue et ses limites à raconter le pire.

Mais peut-être est-ce avec Roberto Bolaño, auteur en 1998 des Détectives sauvages17 Roberto Bolaño, Los Detectives salvajes, Barcelona, Anagrama, 1998. que la question sans réponse du livre de Poniatowska trouve sa forme la plus aboutie. Les détectives sauvages ou une quête sans issue substituant à la chronologie et son tracé linéaire une structure topographique en spirale. Une dérive depuis la ville de Mexico jusqu’aux déserts du nord pour s’interroger sur la question de l’ennui et du mal. Une partie de ce livre reprend d’ailleurs l’un des témoignages recueillis par Poniatowska, où une femme, paralysée de peur, reste pendant deux semaines enfermée dans les toilettes de l’université18 Ibid. p. 88-89.. En 1999, Bolaño reprendra ce paragraphe pour en faire une nouvelle à part entière, Amuleto. Une hétérotopie littéraire évoquant la manière dont le massacre de Tlatelolco demeure hors de l’histoire, comme s’il était soustrait à la logique du temps.

 

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De même que Tlatelolco ne fonde aucun récit national, aucun monument à la gloire de l’événement n’a jamais vu le jour. Après plusieurs années d’errance bureaucratique, le projet d’un monument-mémorial « La Grieta » (La Fissure), souhaité par le Comité 68, fut abandonné. Une proposition d’anciens membres des grupos (collectifs d’artistes actifs à Mexico dans les années 1970 et qui, pour plusieurs d’entre eux, avaient fait partie des brigadas graficas en 1968), fut sélectionné. Mais le projet ne put être mené à bien, faute de fonds. Le critique d’art Cuauhtémoc Medina parlera à ce sujet de « monumentalité impossible19 « En torno al basurero de la historia. Algunas excursiones hacia el 68 en el arte contemporaneo », in Memorial del 68, Mexico, Turner/UNAM, 2007, pp. 252-259. ». Finalement, au mois d’octobre 1993, une stèle est posée sur la place. Elle reproduit, à partir d’un dessin réalisé par l’artiste Arnulfo Aquino20 Artiste actif au sein des brigadas gráficas de l’école d’arts plastiques de San Carlos, qui ensuite fonde avec d’autres le groupe Mira éditeur de La Gráfica del 68’, une compilation de … Continue reading, l’un des motifs emblématiques de la production graphique de 1968 : une colombe blessée, détournement de la colombe de la paix utilisée par la campagne de communication des Jeux olympiques d’été. Le bas relief, en haut de la stèle, est suivi plus bas d’une courte liste de noms de victimes, puis d’une strophe du poème de Rosario Castellanos écrit pour La Noche. Que ce poème ait justement pour titre « Mémorial de Tlatelolco », devrait nous inviter à reconnaître que les conditions prévalant aussi bien à la construction d’un monument qu’à celle d’une histoire officielle de 1968 ne sont définitivement pas réunies.

Tant que les conditions de l’exercice de l’État ne seront pas changées, que des noms ne seront pas attribués aux disparus ainsi qu’aux responsables, ce mémorial ne pourra exister ailleurs que dans les poèmes, les livres et les images, l’histoire orale et la mémoire collective, autrement dit, dans une série d’objets prenant en charge la mémoire du mouvement de manière fragmentaire et discontinue. Que ces symboles nationaux n’existent pas aujourd’hui n’est sans doute pas à regretter, mais cette absence n’en est pas moins signe du risque que de semblables tragédies continuent de survenir. Comme le rappelle dans son introduction Elena Poniatowska « Sans vérité et sans justice, le 2 octobre peut à nouveau nous dévaster ».

 

Elena Poniatowska, La Nuit de Tlatelolco. Histoire orale d’un massacre d’État, Toulouse : Éditions Collectif des métiers de l’édition, coll. « À l’ombre du maguey », 2014, 328 p., 25 euros.

 

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ILLUSTRATIONS : Grupo Mira, La Grafica del 68. Homenaje al movimiento Estudiantil, Mexico, UNAM/ZURDA/UVyD19/ACADI, 1981.

 

À ÉCOUTER SUR RADIO ZINZINE : une interview avec Elena Poniatowska sur son livre, dans lequel elle évoque aussi Ayotzinapa. Téléchargeable ici

 

Notes

1 Elena Poniatowska, La Nuit de Tlatelolco. Histoire orale d’un massacre d’État, Toulouse : Éditions Collectif des métiers de l’édition, coll. « À l’ombre du maguey », 2014, p. 303. Édition originale : La Noche de Tlatelolco. Testimonios de historia oral, Mexico, Ediciones Era, serie Biblioteca Era, 1971.
2 « El 13 de agosto de 1521 heroicamente defendido por Cuauhtemoc, cayo Tlatelolco en poder de Hernan Cortes. No fue triunfo ni derrota fue el doloroso nacimiento del pueblo mestizo que es el mexico de hoy. »
3 Sur la disparition des 43 étudiants de l’école d’Ayotzinapa, dans l’État du Guerrero. Voir « Gouverner par la mort », John Gibler, Jef Klak et « Ayotzinapa, disparition d’État », Article 11.
4 Homi Bhabha, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot & Rivages, 2007.
5 Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, Paris, Mille et une nuits, 1997 (1882).
6 Par exemple page 97, « Félix Lucio Hernandez Gamundi, du CNH, prisonnier de Lecumberri ». Poniatowska a changé les noms de ceux de ses interlocuteurs qui le souhaitaient.
7 L’une des écoles d’art, avec La Esmeralda, où s’organisèrent des « brigades graphiques » formées par les étudiants et leurs professeur-e-s produisant affiches, tracts, etc., pour la communication du mouvement.
8 Le parti s’appelle d’abord Le Parti national révolutionnaire (1929), puis Parti de la révolution mexicaine (1938), puis enfin Parti révolutionnaire institutionnel.
9 En novembre 2001, le président Vicente Fox (2000-2006, Parti d’action nationale) annonce la création de la Fiscalía Especial para Movimientos Sociales y Políticos del Pasado (tribunal spécial pour les mouvements sociaux et politiques du passé) (Femospp) dont la mission serait de poursuivre en justice les responsables des assassinats et disparitions politiques de 1968 jusqu’à l’an 2000. Elle fut dissoute en 2006.
10 Elena Poniatowska, op. cit., p. 274.
11 Travail d’anthropologie historique qu’entreprend exemplairement Alain Dewerpe, dont le titre inspire celui de cette traduction. Cf. Charonne 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Paris, Gallimard, Folio Histoire, 2006, p. 19.
12 Ibid. p. 191.
13 Miguel León-Portilla, Visión de los vencidos. Relaciones indígenas de la conquista, Mexico, UNAM, 1992 (1959).
14 Octavio Paz, « Olympiade et Tlatelolco » dans Le Labyrinthe de la solitude suivi de Critique de la pyramide, Paris, Gallimard, NFR Essais, 1972, p. 197.
15 Hans Magnus Enzensberger, Le Bref été de l’anarchie. La vie et la mort de Buenaventura Durruti, Paris, Gallimard, 1975.
16 E. Poniatowska, op. cit., p. 179.
17 Roberto Bolaño, Los Detectives salvajes, Barcelona, Anagrama, 1998.
18 Ibid. p. 88-89.
19 « En torno al basurero de la historia. Algunas excursiones hacia el 68 en el arte contemporaneo », in Memorial del 68, Mexico, Turner/UNAM, 2007, pp. 252-259.
20 Artiste actif au sein des brigadas gráficas de l’école d’arts plastiques de San Carlos, qui ensuite fonde avec d’autres le groupe Mira éditeur de La Gráfica del 68’, une compilation de la production graphique du mouvement dont sont issues les gravures et dessins ici reproduits.
Gouverner par la mort

Gouverner par la mort
Récit détaillé de la tuerie d’Iguala au Mexique

Traduction par Marion Gary et Liuvan revue par Paulin Dardel et Alexandre Sanchez

Le 26 septembre dernier, six personnes, dont au moins deux étudiants de l’école normale rurale (la normal) d’Ayotzinapa1 Les écoles normales rurales sont des universités de formation des maîtres d’école. Fondées à l’époque du président Lázaro Cárdenas et situées dans des régions pauvres du Mexique, … Continue reading, ont été tuées par des membres de la police de l’État du Guerrero dans la ville d’Iguala. Les policiers, de mèche avec les narcotrafiquants locaux, ont tiré sur plusieurs véhicules qui, pour la plupart, se rendaient dans la capitale du Guerrero pour commémorer le massacre de centaines d’étudiants par l’armée en 1968. Après la sanglante fusillade, une répression très violente et une traque policière dans la ville d’Iguala ont provoqué la disparition de 43 étudiants, toujours portés disparus deux mois plus tard. Ils auraient probablement été sauvagement assassinés par le crime organisé qui a d’ores et déjà revendiqué la mort de 17 d’entre eux.
John Gibler, journaliste indépendant, s’est rendu dans l’État du Guerrero, quelques jours après le massacre, et a interviewé les étudiants survivants d’Ayotzinapa. Le texte qui suit est la traduction en français d’une conférence qu’il a donnée en octobre 2014 au café zapatiste de Mexico.

+ 2 annexes :

1/ La guerre de la drogue

2/ Chronologie exhaustive d’Ayotzinapa

 


 

Bonsoir à toutes et à tous. C’est un honneur pour moi d’être ici avec vous, au café Comandante Ramona. C’est un espace de lutte et un lieu de vie. Je remercie avant tout votre attention parce qu’écouter est un acte politique et social, qui inspire le respect. Je vous remercie donc par avance pour votre écoute. Et en répétant ce mot, cette idée que je continue à apprendre des compas de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), je veux vous transmettre aujourd’hui un travail d’écoute, de celui ou celle qui se déplace sur un lieu de lutte, un lieu de douleur, qui parle avec les gens puis tend l’oreille, et en vient ensuite à partager avec d’autres compas ce qu’il a pu écouter.

Plusieurs aspects de la dernière conférence de presse de l’EZLN avec les médias alternatifs, libres, autonomes, etc. m’ont paru déterminants afin de repenser sans cesse mon propre travail. Comme le dit notamment le compa sous-commandant Galeano, ceux qui connaissent la situation sont ceux qui en font l’expérience, et il faut aller sur les lieux mêmes pour comprendre comment se déroulent les processus de résistance, comment les populations vivent la douleur causée par la répression. Il y a aussi une chose qu’a dite le sous-commandant Moisés lorsqu’il s’agit de « faire sienne la douleur » : « Selon moi, si vous prenez la douleur sur vous, vous allez faire un bon travail. » Il a aussi souligné que nous qui faisons ce travail de journalisme, nous n’arrivons pas bien à en comprendre l’importance des situations pour les communautés.

Dans cette dynamique du travail fondé sur l’écoute, de celui qui va parler avec les gens qui vivent ces situations, je m’efforce de « faire mienne » cette douleur. Dans ce cas précis, l’intensité de la douleur que j’ai perçue à Ayotzinapa au sein des 43 familles des disparus, des étudiants survivants, des amis et des compas des 43 disparus, est inimaginable. On ne peut ni la décrire, ni la mesurer. Moi, je n’ai pas les mots ; ce que j’ai, c’est une absence, une rage, une expérience difficile du langage à travers lequel je veux trouver les mots pour parler de cette douleur.

Commémorer 1968

Je voudrais d’abord revenir sur les faits. Quand je suis arrivé dans le Guerrero, je me suis dit que je voulais à la fois accompagner les mobilisations qui se mettaient déjà en place, et enquêter sur ce qui s’était passé à Iguala. Je suis arrivé la nuit du 3 octobre. À vrai dire – et là je fais mon autocritique –, j’ai trop tardé à venir, je n’ai pas réussi à mesurer l’ampleur de ce qui se passait. J’étais stupéfié, dépassé par les événements, jusqu’à la manif du 2 octobre, ici, à Mexico, où je me suis dit qu’il fallait y aller. Il fallait écouter. Et je suis parti.

J’ai participé aux manifestations, en soutien, et en même temps, je cherchais à parler avec le plus grand nombre de personnes parmi les survivants de l’attaque policière et paramilitaire de la nuit du 26 au 27 septembre. Du coup, je me suis présenté au comité de lutte d’Ayotzinapa, je leur ai remis des exemplaires de mes livres, et leur ai parlé de mon projet de travail. Ils se sont montrés accueillants et m’ont facilité le travail pour coordonner les entretiens de chacun des étudiants survivants présents dans l’école normale rurale.

Cette année, 600 personnes voulaient s’inscrire, et il n’y avait de la place que pour 140 étudiants – c’est d’ailleurs une de leurs revendications constantes : l’augmentation du nombre d’inscriptions, vu l’énorme demande. Sur les 140 étudiants de première année, 22 étaient dans l’école quand j’y suis allé. Rappelons qu’il y a 43 disparus ; les pères et mères de la majorité des autres étudiants, terrifiés, sont venus chercher leurs enfants. J’ai donc pu parler avec ces 22 étudiants et en interviewer 14 parmi ceux présents à ce moment-là. La mini-chronique que je voudrais partager avec vous, c’est donc le résultat de ce que j’ai écouté au fil de ces entretiens. Parce qu’il y a toujours pas mal de confusion dans les médias, et moi, je n’ai pas trouvé l’endroit où déposer tout ce qu’ils ont partagé.

Il faut avant tout rappeler que ce sont des jeunes entre 18 et 20 ans environ. Ça faisait à peine un mois qu’ils avaient entamé leur première année d’étude. Il s’agit d’un internat de garçons, qui proviennent des villages les plus marginalisés du pays, les plus durement frappés au niveau économique et social. Beaucoup sont issus de communautés indigènes ou paysannes. La grande majorité sont fils de paysans et viennent étudier à Ayotzinapa précisément parce qu’ils voient dans cette école le seul chemin possible pour revenir ensuite dans leur village en ramenant quelque chose d’utile.

(…)

Le vendredi 26, on avait promis à ces garçons qu’ils pourraient rendre visite à leur famille dans les villages pour la première fois depuis le début de l’année; et ils étaient donc tout excités. Mais au dernier moment, on les prévient que non, finalement ce ne sera pas avant le lendemain, samedi. Le vendredi après-midi, vers 15 ou 16 heures, alors que les uns sont aux champs sous le soleil de plomb de l’État du Guerrero et les autres aux répétitions de l’orchestre ou au club de basket, on leur annonce qu’il faut se réunir à 17 heures devant les bus, parce qu’il y a une activité de prévue. L’heure arrive, ils grimpent dans les deux bus et quittent la normal. Vers 17 heures, au moment où ces 80 garçons partent, ils ne savent même pas où ils vont. Ils sont un peu déçus parce que leurs proches leur manquent, et qu’ils vont devoir attendre un jour de plus pour les voir. Mais une fois dans les bus, avec la camaraderie habituelle, ils retrouvent leur bonne humeur ; les discussions vont bon train, les blagues fusent.

Beaucoup sont excités aussi, parce que, pour la majorité d’entre eux, c’est la première activité de lutte de cette première année à Ayotzinapa : on leur explique qu’ils vont aller chercher deux autres bus, pour pouvoir transporter plus de compas à la manif du 2 octobre, pour la commémoration du massacre des étudiants de 1968, et que les bus vont être retenus pour un peu plus de temps, pour pouvoir réaliser leurs sorties de terrain. L’idée est donc de faire une collecte d’argent ; la route sera bloquée, et ils sortiront avec des tracts et des tirelires pour demander de l’aide pour financer leurs activités. Dans tous les entretiens que j’ai effectués, j’ai été marqué par le fait qu’ils parlent d’Ayotzinapa avec beaucoup d’amour, d’émotion et de tendresse. Ils ne mentionnent jamais leurs profs, ni leurs cours, mais parlent de leur école, de cet espace, du fait d’être ensemble, et de la lutte.

(…)

Ces compas sont donc heureux à l’idée de réaliser leur première action, et aussi d’avoir des bus pour pouvoir faire leur observation de terrain, parce que c’est ce qui les intéresse beaucoup : pouvoir aller dans les villages et assister à des classes, observer des maîtres d’école. Les normales rurales n’ont pas de bus pour transporter des centaines d’étudiants jusqu’à des villages très reculés et difficilement accessibles de l’État du Guerrero. C’est de là qu’est née la stratégie de récupérer les bus de luxe qui transitent sur les routes du Guerrero, en annonçant au chauffeur « Vous venez avec nous ». Et ça marche : les chauffeurs conduisent les étudiants et se retrouvent à camper à Ayotzinapa où on leur donne à manger. C’est une stratégie de lutte, de dire « Notre éducation est importante pour nous, et ce qui est important aussi, c’est de pouvoir aller dans les villages, assister aux classes, pour apprendre. »

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Photo Paris Martinez

Guet-apens policier

Le plan est donc d’aller jusqu’à Huitzuco, qui est sur le chemin d’Iguala, parce qu’ils ont eu vent que le gouverneur de l’État du Guerrero, conjointement avec le maire de Chilpancingo (capitale de l’État), a posté des polices anti-émeute pour protéger la gare routière de Chilpancingo où les étudiants vont toujours pour prendre un ou deux bus. D’ailleurs, ils y sont allés la semaine précédente. Donc ce jour-là, ils ont deux bus, et ils en veulent d’autres. Du coup, ils décident de ne pas aller à la gare routière de Chilpancingo, pour ne pas provoquer de violence inutile, selon ce qu’ils m’ont dit. « On prend un autre chemin, pour détourner l’attention. Et on va jusqu’à Iguala. »

Ils arrivent à Huitzuco, garent les deux bus, descendent, et commencent la collecte d’argent. La nuit commence à tomber. Il y a pas mal de gens agressifs. Les étudiants m’ont raconté que certaines voitures leur fonçaient dessus. Ils ne voulaient pas ralentir. Non loin de là, juste avant le péage où ils font la collecte, la police fédérale est en train de détourner les bus qui s’apprêtent à passer. En apprenant cela, les compas se disent « C’est la merde, on va pas arriver à récupérer d’autobus, parce qu’ils les dévient avant qu’ils arrivent au péage. » À ce moment précis, il y en a un qui arrive et qui va vers Iguala. Ils le bloquent et montent à bord, et disent au chauffeur :

« Vous savez quoi, vous allez devoir nous accompagner !

Ok, c’est bon, mais laissez-moi juste emmener les passagers pour les déposer à la gare routière d’Iguala, répond le chauffeur.

Pas de problème. »

Un groupe de neuf monte dans le bus, direction Iguala. Pourquoi ce détail est-il important ? Parce qu’à ce moment-là, les étudiants ne connaissent ni le maire d’Iguala ni la présidente du DIF (Desarrollo integral de la familia2 Institution publique mexicaine supposée d’aide sociale. À Iguala, la présidente du DIF est l’épouse du maire et briguait la succession à la mairie. Les deux ont pris la fuite après le … Continue reading), ils ne savent pas que la présidente du DIF a des frères liés au narcotrafic, et encore moins que tout ce beau monde organise une soirée de précampagne électorale déguisée sous l’apparence du compte-rendu public des activités du DIF. Les étudiants veulent juste récolter de l’argent, choper deux bus et puis rentrer. S’ils vont jusqu’à Iguala, c’est parce qu’ils ne veulent pas laisser les passagers du bus au bord de la route aussi loin de la ville, et ils décident donc d’aller jusqu’à la gare routière, les déposer puis repartir…

Quand ils arrivent à la gare routière, le chauffeur descend, mais ne remonte pas. Les étudiants commencent à devenir nerveux, parce qu’ils voient le chauffeur passer plein de coups de fil et parler à des collègues. Des agents de sécurité arrivent, commencent à parler au talkie-walkie, et là, les garçons se disent  « Merde, il y a quelque chose qui tourne pas rond. » Ils appellent leurs copains par téléphone pour les alerter : « On est à moitié séquestrés dans ce bus, le chauffeur ne remonte pas, venez nous chercher ! » Les deux bus des étudiants partent donc vers Iguala, pour récupérer leurs neuf compas, « détenus » dans ce bus, comme ils le disent eux-mêmes. Une fois sur place, ils les font descendre, prennent ensemble deux nouveaux bus, de la compagnie CostaLine et Estrella Roja, et sortent de la gare routière.

Il est alors environ 21 heures. Ils ont cinq bus. Un bus, apparemment suivi d’un autre, prend le chemin le plus court depuis la gare routière (à côté du marché) vers le périphérique sud puis nord, et enfin l’autoroute en direction de Chilpancingo. Le chauffeur d’un troisième bus roule au pas, selon l’un des compas. Deux autres bus le suivent. Ils passent par le zócalo3 Place principale de la ville., et ensuite par l’avenue Juan N. Alvarez. Il traverse toute la ville d’Iguala en direction du périphérique nord.

Un des compas me raconte qu’il perd patience, et demande au chauffeur d’aller plus vite et d’appuyer sur le champignon, parce qu’il faut qu’ils sortent d’Iguala au plus vite, lorsque, soudain, des voitures de police arrivent, et commencent à tirer. Au début, les étudiants pensent qu’ils tirent en l’air, et ils décident de descendre du bus, sans avoir peur des tirs. Ils m’ont dit et répété que jamais ils n’auraient pensé que c’était possible : « Nous, on se bastonne avec la police, on n’a pas peur de se battre avec les flics s’il le faut pour la lutte, on n’a pas peur qu’ils tirent en l’air pour nous effrayer. »

Ils descendent donc du bus, prennent quelques pierres qu’ils commencent à jeter vers les policiers, et tentent de mettre sur le côté une des patrouilles qui bloque le chemin. À ce moment-là, la police fait feu, à tirs tendus. Ils s’en rendent compte, remontent à bord, et s’en vont le plus vite possible sur l’avenue Alvarez. D’autres patrouilles arrivent en tirant de plus belle. À quelques mètres du périphérique nord (…), une patrouille leur barre la route, ce qui permet au chauffeur, à ce flic, de prendre ses jambes à son cou.

Les deux autres bus arrivent à leur tour (le quatrième et le cinquième, on s’en souvient, ont pris un autre chemin). Les patrouilles qui les poursuivaient arrivent par derrière et sur les côtés, et parviennent à les encercler. Les jeunes du premier bus descendent alors sous les tirs (…) pour repousser la patrouille ; mais deux ou trois autres déboulent et leur tirent dessus. Les étudiants se baissent en continuant de dégager la patrouille juste devant eux, et c’est alors que le compa Aldo reçoit une balle dans la tête.

J’ai interviewé plusieurs de ses camarades, et tous disent qu’à ce moment-là, quand ils le voient s’effondrer, tout change. Ils cherchent à la fois à se protéger et à se sortir de là (…). Ils essaient de le relever, mais il y a désormais tant de policiers, les tirs sont si nourris, qu’ils ne peuvent plus ressortir du bus pour aller le chercher. Cette phase de l’opération policière va durer environ une heure et demie. Les compas passent alors des coups de fil, envoient des SMS, surtout à ceux de la normal et du comité de lutte pour leur dire qu’ils se font tirer dessus, en leur demandant de venir les chercher. C’est important, parce qu’Ayotzinapa est situé à environ 110 km d’Iguala. La base militaire du 27e bataillon de l’armée fédérale, elle, est située à 3 km. Nous reviendrons sur ces distances.

Massacres et enlèvements d’État

Durant cette heure et demie, les policiers continuent à tirer sur les bus, environ 15 compas se jettent sur les planchers entre les sièges du premier bus, tous les témoignages concordent sur le fait que des débris de vitres leur tombent sur les épaules, sur la tête. Les témoignages directs de compas affirment avoir vu les policiers municipaux, en uniforme, faire descendre tous ceux du troisième bus, les couchant au sol, sur le ventre, les mains derrière la tête, pour les enfermer dans les paniers à salade. (…) On a déjà à ce moment-là entre 25 et 30 normalistas qui sont emmenés de force par des policiers municipaux. (…) À la fin, les policiers tentent de ramasser les douilles, nettoient comme ils peuvent les traces de sang sur la rue, et s’en vont.

Petit à petit, ceux du premier bus se rendent compte que la police est partie, ils sont alors une vingtaine, répartis entre le premier et le deuxième bus. Une ambulance tente d’approcher deux fois, mais la police lui bloque la route. La troisième fois, elle réussit à passer et emmène Aldo. Il y a aussi un autre compa, qui vient d’être opéré du poumon et qui, pris de panique, s’est évanoui. (…) Il a été emmené à l’hôpital et s’en est sorti. Durant cette heure et demie, on a des tirs nourris, la terreur, mais aussi les premiers témoignages de la disparition forcée d’au moins 30 compañeros.

Peu de temps après, deux vans arrivent d’Ayotzinapa, à 110 km de là, disent qu’il faut veiller sur le lieu du crime et sécuriser la zone, commencent à chercher les douilles, en posant des petites pierres autour et autour des taches de sang, pour conserver les preuves de l’attaque. Eux, à ce moment-là, pensent qu’il s’agit d’un assassinat parce qu’ils ne sont au courant que de la situation d’Aldo. Des gens du quartier et quelques journalistes locaux d’Iguala commencent à arriver. Il est environ minuit, ils mettent en place une sorte de conférence de presse avec le secrétaire général du comité d’Ayotzinapa, l’interview dure à peine quatre minutes et demie, quand soudain, des rafales de tirs crépitent.

Personne n’a vu qui a tiré, sauf un témoin, un seul, qui était assis non loin de là, près des bus. Il a vu une voiture blanche passer, au moins trois fois, très lentement, puis c’est une Ranger noire qui est passée, elle aussi très lentement. Lui, il faisait comme s’il regardait vers le bas, vers son portable, mais quand il a regardé à nouveau, il a vu trois hommes vêtus de noir, cagoulés, qui ont commencé à tirer avec des mitraillettes posées sur la hanche, des rafales à la barbare, sans viser personne en particulier, simplement pour faire dégager tous ceux qui étaient là. J’ai interviewé deux journalistes qui étaient présents à ce moment-là, ils m’ont prêté leur matériel, j’ai vu la vidéo, j’ai écouté la bande-son, il n’y a aucun doute : ils font irruption au milieu de la conférence de presse et se mettent à tirer à bout portant. Ils tuent deux personnes. C’est le chaos absolu, tout le monde s’enfuit comme il peut.

À partir de là, les récits des survivants font état de leur angoisse pour trouver un endroit où se réfugier, des histoires pleines de solidarité, sauf une – cruelle – qu’on va raconter plus bas. La plupart des histoires, heureusement, sont celles de gens ordinaires qui ouvrent les portes de leur maison et les aident à se cacher… et la nuit s’écoule ainsi jusqu’au petit matin.

Vers 5 heures du matin, la police de l’État trouve des étudiants qui s’étaient cachés, elle leur promet qu’elle va les sortir de là, mais les emmène à la procuraduría4 Établissement judicio-policier qui n’a pas d’équivalent en France, sorte de commissariat central qui dépend directement du bureau du procureur. . Commence alors une vaste opération de recherche des étudiants par SMS. Au début, chacun refuse de sortir, mais sous la promesse qu’ils vont pouvoir déposer une plainte, ils affluent des quatre coins de la ville vers la procuraduría. Là, ils reçoivent pas mal de visites, de l’organisation des professeurs du Guerrero (CETEG) et aussi de gens d’Iguala, qui arrivent avec de la nourriture, du café, de l’atole5L’atole (du nahuatl atolli, diminutif péjoratif du mot atl, qui signifie « eau ») est une boisson chaude sucrée à base de farine très fine de maïs ou de Maïzena (qui peut … Continue reading, pour les soutenir.

Revenons à la scène des deux fusillades, entre Juan N. Alvarez et le périphérique nord. On a deux compañeros assassinés de sang-froid, leurs corps abandonnés sur la route durant près de cinq heures. Des journalistes de Chilpancingo arrivent, ainsi que d’autres étudiants et des professeurs de la CETEG, aux alentours d’1h30 ou 2h du matin, et il n’y a plus personne, excepté quelques soldats ici et là. L’armée est à 3 km de là, mais n’est intervenue à aucun moment durant les attaques qui auront duré presque 4 heures. Il faut bien avoir à l’esprit d’un côté la présence et les agissements de la police municipale, des hommes vêtus de noir, encagoulés, et, de l’autre, l’absence de l’armée fédérale. Pour moi ce ne sont pas des choses séparées, isolées ; elles font partie d’un même ensemble. Une petite information encore : j’ai ici une photo de la soirée du DIF du 26 septembre, une soirée ahurissante par son étalage grotesque de luxe, de fleurs et de matériel son et lumière, tout ça pour un simple compte-rendu du DIF. Sur la photo, on voit, assis au premier rang, José Luis Abarca (maire d’Iguala) et à ses côtés, le colonel chargé du 27e bataillon de l’armée fédérale, Juvenal Mariano García. Ce colonel qui n’est jamais intervenu pour protéger la zone, pour apporter un quelconque soutien ou pour chercher les étudiants disparus, enlevés de force par la police.

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Photo Cuartoscuro

Faire sienne la douleur

Je voudrais ici souligner plusieurs choses. D’abord cette indication du compa sous-commandant Moisés de « faire sienne la douleur ». Moi, je suis arrivé dans la nuit du 3 octobre, et le 4, je vais à Ayotzinapa où a lieu une sorte de conférence de presse. C’est à ce moment-là qu’est révélée l’existence de fosses communes. Avec plusieurs personnes de la presse locale, on s’est dirigés vers le lieu, ça a été terrible. On est rentrés, et le soir même, il y a eu une manifestation devant la mairie. Un père de famille dont le fils a disparu s’est soudain mis à crier. On va d’ailleurs écouter sa parole. Sans répéter ce qu’il va dire, ça a été pour moi le premier contact avec cette douleur.

Les jours suivants, quand ils ont organisé des mobilisations, je suis allé voir l’organisation des pères et mères de famille. Je leur ai demandé l’autorisation de les interviewer et ils m’ont répondu que non, qu’ils étaient fatigués de faire des interviews qui ne donnaient rien. Quand je suis allé à cette manifestation où a été lue la liste des 43 noms et que les gens criaient « Vivants, ils les ont enlevés vivants, on les veut vivants ! », la douleur prenait tout la place. Elle transpirait sur ces visages, dans l’allure de ces parents, de ces amis qui campent depuis plus de 20 jours à Ayotzinapa, sur le terrain de basket couvert d’un haut toit de tôle qui laisse passer l’air, plus ou moins frais. (…)

Je voudrais juste évoquer le respect face à cette douleur, qui nous mène vers la lutte, qui fait qu’on est ensemble et qu’on ne va pas tomber dans les campagnes de haine, de mépris, de criminalisation menées par ceux qui se disent gouvernants. (…) Il y a d’un côté des vitres brisées, quelques pétards de feux d’artifice, quelques Molotov. Mais qui nous pousse à ça ? On a 43 fils disparus, six personnes assassinées, une personne dans le coma, une vingtaine de blessés, un nombre incalculable de gens terrorisés – face à ça je ne peux émettre aucun jugement, juste un soutien, un accompagnement. Un bon chroniqueur d’une radio locale de Chilpancingo me disait « Le gouverneur (de l’État du Guerrero) les a montrés du doigt, les a “satanisés” avec une campagne de haine, en ramenant sur le tapis qu’Ayotzinapa ne serait qu’un vivier de guérilleros, de vandales, de criminels ». (…)

Lutte de classes, à mort

Il s’agit, on l’a vu, d’étudiants provenant de villages directement victimes d’un mépris de classe et de racisme, où survivre, se connaître vraiment, est en soi un des chemins de la lutte. Les médias oublient que le 12 septembre 2011, une demi-heure avant de commencer une collecte d’argent, sur la route d’Acapulco, dans la ville de Chilpancingo, la police avait déjà tiré sur eux et tué deux personnes. Il y a eu aussi cette manif à Iguala, il y a environ un an, alors qu’était porté disparu l’activiste Arturo Hernández Cardona. Les étudiants d’Ayotzinapa étaient venus soutenir son organisation et sa famille pour exiger de le revoir vivant. Sur le trajet de la manif, la photo de son cadavre, présentant des traces de torture et accompagné d’une banderole des narcos, avait été révélée. La rage explosa alors, les compañeros se dirigeaient vers la présidence municipale, cassaient des vitres, peignaient des tags, détruisaient du matériel. Qui sont les criminels ? Quels sont les actes de violence ? L’État condamne le fait de casser une vitre ou peindre un mur, mais ne réfléchit pas à deux fois avant de tirer à bout portant sur les gens.

Il y a une preuve flagrante de cette campagne de mépris et de l’abîme qui sépare les classes. Au cours des interviews, j’ai entendu le témoignage de plusieurs compas qui se sont réfugiés dans une clinique. Vingt minutes après, ils m’ont raconté que l’armée a débarqué. Sur le moment, ils pensaient que l’armée allait les aider, puisque c’est par la police qu’ils ont été attaqués. Ils ont donc ouvert les portes. Les agents, armés, sont entrés et ont obligé tout le monde à s’asseoir par terre, à leur remettre leur portable, puis les ont réprimandé. « C’est pas comme ça que ça se passe, les enfants… C’est pas comme ça qu’on montre à ses parents comment on réussit bien à l’école, c’est en leur montrant de bons bulletins de notes… Quand on cherche des problèmes, voilà ce qui arrive. »

Pendant ce temps, un compa, qui avait reçu une balle dans la mâchoire et qui saignait abondamment, a sorti son portable et a pu écrire « Je suis en train de mourir. Sortez-moi de là. J’ai besoin d’un médecin. » Un docteur est arrivé, le directeur de cet hôpital privé, et a dit – je reproduis textuellement ses mots : « Ça ne relevait pas de ma responsabilité, ils sont entrés agressifs, ont cassé des vitres, ont sali tout l’espace… » (…) Il m’a aussi dit qu’il avait appelé la police. Ses deux secrétaires ont menti aux étudiants en leur disant que c’était un centre d’imagerie médicale, qu’il n’y avait pas de médecins.

(…)

Il a continué : « Bon, après, eux, ils se mettent dans des affaires d’adultes. Et ça, ça va leur retomber dessus, à tous ces ayotzinapos. » Moi, je prenais des notes, n’arrivant pas trop à croire ce que j’entendais. L’amie qui m’accompagnait, Marcela, a eu l’intelligence de lui répondre : « Pourvu que non. » Et ce soi-disant chirurgien rétorque : « Pourvu que si. » Ça, ça m’a énervé et je lui ai dit : « Ah ! donc pour vous, ce qui est bien, c’est de tuer des gens, leur arracher les deux yeux, démembrer leurs corps et les incinérer ? » Il m’a regardé droit dans les yeux, la chemise bien repassée, un tableau de Rembrandt derrière lui, « Le retour du fils prodigue », et m’a dit : « Oui, j’avoue que oui. » Je me suis dit : « Voilà le vrai visage du massacre. J’ai devant moi les yeux de la tuerie. »

C’est cette classe de gens qui peut affirmer ça, sans le moindre sourcillement, et c’est là qu’il me semble être la frontière, celle de l’horreur. Ce truc de dire que c’est « inhumain », c’est encore leur concéder trop d’humanité. Des mots comme barbares ou barbarie ne me plaisent pas trop à cause de leur histoire coloniale : ce sont les Européens qui les ont utilisés pour disqualifier toute l’humanité, les peuples indigènes, des terres d’Afrique ou des Amériques. Je n’arrive qu’à des mots comme « horreur », qui contiennent la cruauté et ne renvoient pas seulement à l’insensibilité, mais plutôt à une sorte de jouissance face à la douleur de l’autre. J’ai vu les yeux de ce chirurgien qui, un sourire aux lèvres, affirmait : « C’est ce qui va leur arriver. Pourvu que oui. »

(…)

Personnellement, touché par la profonde douleur des témoignages, je me suis souvenu du communiqué du 8 mai, dans lequel le sous-commandant Marcos citait un compañero zapatiste au sujet de l’assassinat du maître d’école Galeano6 Le 2 mai 2014, au cours d’une attaque menée par la CIOAC-H, organisation paramilitaire indigène proche du gouvernement chiapanèque, Juan Luis Solís, dit Galeano, membre d’un des … Continue reading : « Heureusement que l’on est zapatistes, sinon, nous aurions cherché vengeance. Nous, on ne veut pas de vengeance, on veut la justice. » Moi, je n’ai pas de réponse sur ce qu’est ou doit être cette justice. Je crois que, dans le contexte de La Realidad, ce sont les compas de La Realidad qui nous répondront, et que, dans le contexte d’Ayotzinapa, ce sont les étudiants, les familles, qui nous diront quel est ce chemin.

J’avais envie de partager avec vous cette réflexion des Zapatistes, cette distinction selon moi si urgente entre vengeance et justice. Et, oui, je crois aux actions des compañeros d’Ayotzinapa, aux manifs, au fait d’entrer dans la soi-disant procuraduría de l’État de Guerrero, dans les bureaux, avec les photos des disparus et de les coller partout dans l’immeuble. C’est ce qu’ils ont fait, et quand ils sont entrés, les bureaucrates étaient devant leur écran : ils leur ont mis les photos devant les écrans, ils ont mis le feu à un immeuble et ont crié « Non à l’impunité. » C’est un véritable effort, qui naît sur un abîme de douleur, un abîme de rage, une tentative d’obtenir la justice sans chercher à se venger.

Conférence de John Gibler,
Café Comandante Ramona, Mexico, octobre 2014

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Pour aller plus loin

Trois discours des zapatistes à l’arrivée de la caravane des compas et parents des élèves disparus :

Discours du commandant Javier ;

Discours du commandant Tacho ;

Discours du sous-commandant Moises.

 


 

ANNEXE 1

La guerre de la drogue

John Gibler, journaliste d’investigation et activiste, offre une analyse inédite – à l’opposé du traitement sensationnaliste habituel – des rouages de la « guerre de la drogue » (la narcoguerra) qui sévit depuis 2006 au Mexique, dans son ouvrage Mourir au Mexique. Au cœur de la guerre de la drogue7 Éd. City Lights Books, 2011. En cours de traduction, à paraître aux éditions CMDE en octobre 2015 (www.editionscmde.org). .

Il traite de l’utilisation politique, par le gouvernement mexicain et américain, de cette guerre impulsée par l’ex-président Felipe Calderón en 2006, et qui se poursuit sous la présidence actuelle d’Enrique Peña Ñeto.

Il rappelle quelques données montrant que la drogue est – et a toujours été – un pilier de l’économie capitaliste mondiale. Le marché des drogues illégales pénètre l’économie nationale à tous les niveaux : il rapporte des profits compris entre 350 et 500 milliards de dollars par an, réinjectés après blanchiment dans l’économie capitaliste légale (donnée de l’ONU, 2009). L’armée mexicaine et la police fédérale administrent le trafic de drogue depuis des décennies, l’argent de la drogue remplit les coffres des banques mexicaines, et les profits des trafiquants sont estimés entre 30 et 60 milliards de dollars par an au Mexique, rivalisant avec ceux du pétrole.

Au vu de ces données, et des intérêts politiques et économiques qu’elles mettent en évidence, Gibler montre comment le dispositif lancé par le gouvernement n’est pas une guerre « contre la drogue », mais plutôt une mascarade visant, entre autres, à éliminer certains cartels et ainsi favoriser la montée de mafieux « amis », liés à ses intérêts.

Cette guerre a fait plus de morts qu’en Irak – son échec est amplement reconnu et dénoncé parmi la société civile mexicaine et la communauté internationale. On estime actuellement à 120 000 le nombre de morts liés à cette guerre depuis son origine. Les pertes civiles concernent l’ensemble de la population. La militarisation intensive du territoire, la corruption, l’instauration d’une justice « expéditive » – exercée de façon arbitraire par des paramilitaires et des hommes de main –, le contrôle social, la criminalisation des mouvements sociaux, des opposants politiques et des secteurs précaires de la population, semblent être non seulement les effets, mais aussi les objectifs de cette guerre. L’impunité semble par ailleurs structurelle, puisque seuls 5 % des meurtres liés à cette guerre font l’objet d’une enquête par le gouvernement (La Procuraduría General).

À travers son travail de terrain auprès d’acteurs de la société civile, qui brisent au quotidien la loi du silence et s’organisent à la base pour contrer ses effets – militants, journalistes, familles de victimes, organisations de droits de l’homme, collectifs – John Gibler restitue les versions populaires de cette violence d’État qui sévit depuis des années. Il leur dédie ce livre ainsi : « Les récits et les voix de ceux qui se rebellent contre le silence et la mort anonyme sont au cœur de ce livre. »

Qu’y a-t-il derrière cette logique de mort et de silence forcé sur lesquels repose la guerre du narco au Mexique ?

 


 

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ANNEXE 2 :

Chronologie exhaustive de Ayotzinapa

Source : Animal politico

Traduction par : David Gaborieau, Pauline Burtin,
Annabela Tournon et Marion Gary.

 26 septembre
Des étudiants de l’École Normale d’Ayotzinapa réquisitionnent deux camions pour aller à Iguala, où ils en prennent deux autres, et s’apprêtaient – selon des témoignages étudiants – à réquisitionner les deux camions qui leur manquaient pour se rendre sur la Costa Chica de Guerrero, ceci afin d’envoyer une délégation jusqu’à la ville de Mexico pour la marche commémorative du 2 octobre.

Mais une fois à Iguala, le maire José Luis Abarca, craignant qu’ils ne viennent perturber la cérémonie publique organisée par son épouse, María de los Ángeles Pineda, ordonne à la police municipale, appuyée par la police de Cocula, de les arrêter.

Six personnes sont mortes pendant les faits, parmi elles trois étudiants de l’École Normale, 25 ont été blessés et 43 autres ont disparu.

 

30 septembre
22 policiers sont arrêtés, soupçonnés d’avoir participé à l’assassinat de 6 personnes à Iguala. Ils sont transférés au centre de détention de Las Cruces, dans l’agglomération d’Acapulco, où ils seront jugés pour homicide.

Iñaky Blanco Cabrera, Procureur général de la Justice (PGJ) du Guerrero, confirme le jour même que les faits de violence à Iguala résultent d’un usage excessif de la force de la part de ces 22 policiers.

Le Maire d’Iguala, José Luis Abarca, sollicite un délai de 30 jours pour que la Police municipale mène à bien ses investigations, demande approuvée à l’unanimité par le conseil municipal.

Jusqu’ici, le fonctionnaire local et son épouse sont toujours en fuite.

 

1er octobre
Le gouverneur Ángel Aguirre Rivero pronnonce une demande de mise en examen à l’encontre du Maire d’Iguala, José Luis Abarca Velázquez.

Le fonctionnaire d’État écrit sur Twiter : « Il a également été décidé de la mise en examen de Felipe Flores, directeur adjoint au maire pour la sécurité publique. »

 

3 octobre
L’Organisation des Nations Unies condamne la disparition des 43 étudiants. L’organisme international décrit l’incident comme « l’un des évènements les plus graves de la période récente. »

 

4 octobre
Alors que les recherches pour retrouver les étudiants sont en cours, le bureau du procureur de l’État du Guerrero confirme la mise à jour de seize fosses clandestines dans le secteur de Pueblo Viejo y Loma de Coyote, à Iguala (à 30 minutes du lieu où s’est déroulée l’agression des étudiants). On découvre par la suite que ces fosses contiennent 28 corps.

Le procureur général (PGR) prend en charge l’affaire des étudiants, 10 jours après leur disparition. À partir de cet instant, le bureau du procureur de l’État du Guerrero ne fait que collaborer à l’enquête.

 

5 octobre
S’appuyant sur les déclarations de deux membres présumés du cartel Guerreros Unidos, le procureur de l’État du Guerrero annonce que des policiers d’Iguala auraient remis 17 étudiants à l’organisation criminelle, et que ceux-ci auraient été assassinés à proximité des fosses découvertes.

Dans le même temps, le Conseil Politique National du Parti de la Révolution démocratique (PRD) décide à l’unanimité d’expulser de ses rangs José Luis Abarca, le maire d’Iguala en fuite.

 

6 octobre
Onze jours après la disparition des jeunes étudiants, le président Enrique Peña Nieto s’exprime pour la première fois. Le chef de l’État déclare : « Comme l’ensemble de la société mexicaine, en tant que Président de la République, je suis profondément indigné et consterné par les informations qui nous sont parvenues tout au long de cette semaine. »

Le jour même, la Commission interaméricaine des Droits Humains (CIDH) demande à ce que l’État mexicain prenne les mesures nécessaires pour garantir la sécurité des étudiants de l’école rurale « Raúl Isidro Burgos » d’Ayotzinapa.

Dans le même temps, des effectifs de la gendarmerie prennent en charge la sécurité de la municipalité d’Iguala, selon les informations du Directeur général de la Police, Monte Alejandro Rubido.

Murillo Karam assure qu’il prendra en charge l’enquête sur les étudiants disparus.

Le gouverneur de l’État du Guerrero, Ángel Aguirre, affirme avoir donné l’ordre de placer en détention les 22 policiers municipaux d’Iguala.

 

7 octobre
L’Organisation des États américains (OEA) qualifie d’inhumain et d’absurde le meurtre des 6 personnes à Iguala et demande au Mexique la conduite d’une enquête complète et transparente.

L’agence locale de l’ONU exhorte l’État mexicain à rechercher activement les jeunes disparus, exécutés la nuit du 26 septembre par des policiers municipaux d’Iguala et des membres du cartel local Guerreros Unidos lors d’une attaque conjointe.

La chambre des députés annonce la création d’une Commission spéciale chargée du suivi de l’enquête dans l’affaire Ayotzinapa.

Les étudiants de l’École Normale occupent le bureau du procureur général de la justice de l’État, à Chilpancingo, la capitale du Guerrero. À l’intérieur, ils tapissent les murs des portraits de leurs camarades, disparus entre le 26 et le 27 septembre, à Iguala, État du Guerrero.

 

8 octobre
Après avoir exigé des mesures de protection à l’égard des survivants et des familles des disparus d’Ayotzinapa, Amnesty International (AI) publie huit recommandations à l’attention du gouvernement de Peña Nieto pour que son administration accélère l’enquête en cours sur la disparition des 43 étudiants de l’École Normale d’Ayotzinapa, à Iguala, état du Guerrero.

La première Journée d’Action nationale et internationale pour Ayotzinapa a lieu. « Nous ne pouvons pas accepter un mort de plus ! » Des milliers de personnes défilent au Mexique et dans le monde pour les étudiants disparus.

 

9 octobre
Les pouvoirs publics de l’État du Guerrero rencontrent pour la première fois les membres de la récente Commission civile pour l’Activation et la Surveillance dans la Recherche des 43 Étudiants de l’École Normale d’Ayotzinapa (Comisión civil del impulso y seguimiento a la búsqueda de los 43 estudiantes de la normal de Ayotzinapa).

 

10 octobre
Le procureur Murillo Karam annonce que quatre autres personnes ont été arrêtées suite à la disparition des étudiants de Ayotzinapa et que quatre nouvelles fosses communes clandestines ont été localisées à Iguala, dans l’État du Guerrero.

Ce fonctionnaire fédéral avance les chiffres suivants : 34 personnes détenues – dont 26 policiers d’Iguala, quatre membres du groupe criminel Guerreros Unidos, et les quatre nouvelles personnes détenues ce jour-là – ainsi que neuf fosses clandestines localisées dans cette ville du Guerrero où la police aurait assassiné 17 jeunes.

Murillo Karam déclare que le maire de Iguala, José Luis Abarca, son épouse ainsi que le secrétaire de sécurité publique (directeur adjoint au maire pour la sécurité publique) de la municipalité, Felipe Flores, sont toujours recherchés.

Des étudiants de l’école d’instituteurs d’Ayotzinapa incendient plusieurs bureaux du Palais du gouvernement de Guerrero, et les installations de l’hôtel de ville de Chilpancingo.

Des collectifs de la UNAM appellent à une grève de 48 heures pour demander la restitution en vie des 43 étudiants.

 

14 octobre
Les délégués du Procureur général (PGR), la commission nationale de sécurité (CNS) et l’Agence des investigations criminelles (AIC) confirment que les forces fédérales ont arrêté 14 autres policiers impliqués dans la détention, le transfert et la livraison au groupe criminel Guerreros Unidos des 43 étudiants de l’école d’instituteurs d’Ayotzinapa, le 26 septembre dernier.

Le titulaire de la PGR confirme que les 28 corps découverts dans les premières fosses d’Iguala ne sont pas ceux des étudiants.

 

16 octobre
Croissance de la mobilisation étudiante en faveur des étudiants disparus d’Ayotzinapa. Dans les principales universités publiques du pays, une grève de 48 heures en « solidarité » avec les étudiants d’Ayotzinapa a débuté mercredi, soutenue par les assemblées étudiantes des 30 écoles et facultés de la UNAM, de l’Universidad Autónoma Metropolitana, de l’Universidad Pedagógica Nacional et de l’Universidad Autónoma de Chapingo.

Peña Nieto fait de nouveau référence aux jeunes gens disparus dans l’un de ses discours ; il assure que c’est une priorité pour l’État de le retrouver.

 


17 octobre

Le procureur général (PGR) annonce que les forces fédérales ont arrêté celui qui est considéré comme le principal leader du groupe de narcotrafiquants impliqué dans la disparition des 43 étudiants.

Sidronio Casarrubias Salgado, tenu pour le leader de l’organisation Guerreros Unidos, a été arrêté un jour avant (le 16) avec l’un de ses hommes les plus proches.

Murillo Karam met à jour les chiffres connus : 36 policiers des municipalités d’Iguala et de Colula sont détenus, ainsi que 17 membres du crime organisé. De même, le fonctionnaire fédéral précise que trois nouvelles fosses ont été découvertes à Iguala.

Le prêtre défenseur des droits des migrants, Alejandro Solalinde, affirme que les étudiants sont bien morts, et qu’en outre certains ont été brûlés vivants, selon deux témoignages qu’il a recueillis.

« Ils étaient blessés, et tout blessés qu’ils étaient, ils ont été brûlés vivants, avec du diesel. Cela finira par se savoir. On dit même qu’on leur a mis du bois dessus, certains étaient en vie, d’autres morts », déclare le prêtre de 69 ans à l’agence de presse Nóvosti.

 

19 octobre
Les forces fédérales prennent le contrôle de la sécurité dans 13 municipalités qui auraient été infiltrées par le crime organisé ; la police municipale est désarmée.

 

20 octobre
Le PGR offre une récompense allant jusqu’à 500 000 pesos à qui apportera de bonnes informations, utiles à la localisation de chacun des 43 étudiants disparus.

Un groupe de 5 individus cagoulés incendie les bâtiments occupés par les bureaux de « Guerrero réalise ce qu’il promet (Guerrero cumple) », le programme d’assistance publique le plus important, à l’initiative d’Angel Aguirre Rivero. Les étudiants instituteurs se désolidarisent de ces actions.

Après sa rencontre avec les autorités fédérales, le représentant des familles des 43 disparus affirme ne pas avoir confiance dans les enquêtes réalisées, et ne pas être satisfait des progrès de la PGR dans ces enquêtes.

 

22 octobre
La PGR découvre une nouvelle piste : José Luis Abarca et son épouse María de los Ángeles Pineda ont agi en complicité avec le groupe criminel Guerreros Unidos ; cette dernière serait même l’une de ses principales membres.

Murillo Karam confirme que c’est Abarca qui a donné l’ordre d’attaquer les étudiants. Des citoyens du Mexique et du monde entier répondent de concert à l’appel d’une journée mondiale de soutien pour Ayotzinapa. À l’issue d’une ample manifestation à Mexico, les parents des étudiants disparus déclarent aux autorités qu’ils leur donnaient deux jours pour retrouver les étudiants.

 

23 octobre
Le gouverneur Ángel Aguirre demande plus de marge de manœuvre dans l’exercice de ses missions. Le guerrerense explique qu’il s’agit là d’une question de responsabilité afin qu’il puisse continuer de servir son entité. La demande du fonctionnaire d’État est « motivée pour favoriser un climat propice à ce qu’une solution soit trouvée, aujourd’hui même », conclut-il.

 

24 octobre
Le secrétaire d’État, Miguel Ángel Osorio Chong, annonce qu’à la demande du Président, Guerrero serait protégé afin de prendre soin de la population et de garantir la sécurité.

 

25 octobre
Le matin, le Congrès du Guerrero valide la démission du gouverneur Ángel Aguirre.

Des étudiants de 80 facs et écoles de Mexico, regroupées au sein de l’Assemblée interuniversitaire, appellent à une 3e Journée d’action nationale et internationale et à une grève suivie de mobilisations nationales le 5 novembre, pour exiger que les 43 étudiants d’Ayotzinapa soient retrouvés vivants.

 

26 octobre
Cela fait un mois que les étudiants ont disparu.

Salvador Rogelio Ortega Martínez remplace Ángel Aguirre Rivero au poste de gouverneur de l’État de Guerrero pour terminer le mandat 2014-2015. Lors de sa 1re allocution, il assure que la priorité de son administration sera d’intensifier les recherches des 43 étudiants disparus.

Des étudiants d’Ayotzinapa bloquent vers midi l’autoroute Mexico-Acapulco dans les deux sens, pour protester contre la disparition de leurs camarades.

 

27 octobre
Le procureur Murillo Karam informe, lors d’une conférence de presse, que deux des quatre dernières personnes arrêtées dans l’affaire ont reconnu avoir reçu un groupe important d’individus qui pourraient bien être les étudiants d’Ayotzinapa.

Après leur première réunion de travail, Rogelio Ortega, le nouveau gouverneur du Guerrero, et le président Enrique Peña Nieto donnent une conférence de presse au palais présidentiel de Los Pinos : ils s’engagent à tout mettre en œuvre pour rechercher les étudiants disparus et à informer régulièrement les familles de l’avancée des recherches. 

Le prêtre Alejandro Solalinde s’excuse auprès des familles des disparus pour avoir rendu publics les témoignages concernant leurs enfants. Il s’explique ensuite sur sa visite de la veille à l’école normale d’Ayotzinapa, où on l’a empêché de donner une messe. « Je voudrais exprimer ma plus sincère solidarité vis-à-vis de la douleur des familles des étudiants, en vous certifiant que je n’ai jamais voulu rendre ce moment que vous traversez plus difficile encore. J’adresse mes prières pour que l’espoir continue à vous donner de la force dans vos recherches », écrit-il sur les pages de ses réseaux sociaux.

Des dizaines de jeunes se présentant comme des étudiants de l’école normale J. Guadalupe Rivera occupent les locaux de différents médias de l’État de Durango.

 

29 octobre
Le pape François annonce qu’il prie pour les 43 jeunes disparus à Iguala. « Je salue particulièrement le peuple mexicain qui souffre de la disparition de ses étudiants et de tant d’autres problèmes similaires. Que notre cœur de frères soit près d’eux, priant durant ce moment », déclare le souverain pontife.

Les parents des 43 étudiants arrivent au palais présidentiel de Los Pinos, pour s’entretenir en privé avec Enrique Peña Nieto. À la fin de la réunion, qui dure cinq heures, les pères et mères de famille annoncent qu’ils ne font pas confiance aux investigations du gouvernement fédéral. Le gouvernement, lui, fait part de ses dix engagements relatifs à la recherche des jeunes.

Des agents de la police fédérale et de la gendarmerie nationale étendent les recherches jusqu’à la rivière Cocula.

 

31 octobre
Aux alentours de midi, des manifestants arrivent devant la mairie d’Acapulco, après une marche dans la ville touristique, toujours pour exiger que soient ramenés vivants les 43 étudiants d’Ayotzinapa.

 


3 novembre

Un contingent de 43 représentants d’organisations civiles, lui, est parti d’Iguala dans une longue marche jusqu’à Mexico. Ils auront 191 kms à parcourir.

Durant une conférence de presse, des membres des familles des étudiants disparus accusent des fonctionnaires de l’État fédéral de n’avoir présenté aucune avancée de l’investigation gouvernementale, et répudient la Commission mixte de Suivi et d’Information sur les enquêtes, menée par le Bureau du Procureur général au Guerrero.

 

4 novembre
Dans la nuit, un peu avant 4h, les autorités confirment l’arrestation d’Abarca et de son épouse dans une maison d’Iztapalapa, à Mexico. L’opération policière, à laquelle ont participé une vingtaine d’agents issus d’un corps d’élite, s’est réalisée sans coup de feu.

 

5 novembre
C’est la troisième Journée mondiale pour Ayotzinapa. Des milliers de personnes manifestent à Mexico. Parallèlement, au moins 115 écoles dans tout le pays entament une grève nationale de trois jours.

 

7 novembre
Les familles des disparus se réunissent à nouveau avec le procureur Jesús Murillo Karam dans le hangar de l’aéroport du Guerrero ; ce dernier annonce, à la fin de la réunion, que « les recherches penchent pour l’assassinat d’un grand nombre de personnes », selon une information recueillie après l’arrestation de trois membres supposés des Guerreros Unidos – lesquels ont donné des détails sur l’assassinat de ces personnes, qui auraient été incinérées et dont leurs restes auraient été jetés dans des sacs.

Après la déclaration de Murillo Karam, les parents rétorquent que, tant qu’on ne leur aura pas donné pas de preuves tangibles, ils considèreront leurs enfants vivants et que, par conséquent, ils continueront à les chercher jusqu’aux dernières conséquences, en dépit du fait que « le gouvernement veut faire croire à la société que les jeunes sont morts ». Ils récusent l’information récente du Bureau du Procureur selon laquelle les restes calcinés trouvés à Cocula seraient ceux des étudiants, arguant qu’elle ne repose sur aucune preuve scientifique clairement établie.

 

8 novembre
Des centaines de personnes manifestent à Mexico lors d’une nouvelle journée nationale de protestation. Les manifestants marchent pacifiquement depuis le Bureau du Procureur fédéral jusqu’au Zócalo, la grande place centrale de Mexico, où un groupe au visage couvert fait tomber les grilles qui protègent le Palais national (ancien Palais présidentiel), et les utilisent pour donner des coups dans la porte principale. Après avoir tagué des slogans, ils tentent de mettre le feu à la grande porte. 18 personnes sont arrêtées sur le moment.

Après une semaine de voyage, des manifestants arrivent à Mexico pour participer à la caravane 43×43.

Douze véhicules endommagés et tous les accès au palais de gouvernement du Guerrero (équivalent d’une grande préfecture) saccagés : c’est le bilan d’une manifestation réalisée dans la ville de Chilpancingo par près de 500 étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa.

 

 

9 novembre
Lors de la première escale de son voyage en Chine, le président Enrique Peña Nieto fait part, en Alaska, du deuil national dans lequel se trouve le pays à la suite de l’information transmise par le Bureau du Procureur général de la République (PGR). Il condamne toute dramatisation qui permettrait de justifier l’utilisation de la violence.

Dès 9h, le cortège 43×43 reprend son parcours dans Mexico, les manifestants marchent du Jardin de Tlalpan jusqu’au Zocalo.

Les 18 détenus à l’origine des troubles sur la place du Zocalo sont relâchés. Parmi eux se trouvent des étudiants de l’UNAM, de l’Institut polytechnique national, de l’Institut de technologie de Monterrey, accompagnés d’acteurs de cinéma mexicains et du personnel des restaurants du centre historique.

 

10 novembre
Des normaliens, les parents des disparus ainsi que des professeurs de la Ceteg (Coordination étatique des travailleurs de l’éducation de Guerrero) bloquent les accès de l’aéroport d’Acapulco pendant trois heures en exigeant l’apparition des 43 jeunes d’Ayotzinapa.

Le gouverneur Rogelio Ortega interdit à la police préventive de l’État de Guerrero d’intervenir pour contenir les mouvements sociaux, afin d’éviter d’éventuelles accusations de répression.

 

11 novembre
Le congrès de Guerrero désigne Silvano Mandiola Pérez au poste de maire d’Iguala. Il remplace Luis Mazòn, maire pendant cinq heures, puisqu’il fut nommé à cette fonction le 29 octobre et en démissionna le jour même.

L’équipe argentine d’anthropologie médico-légale (EAAF), en charge d’identifier les corps trouvés à Guerrero, informe qu’il n’existe aucune relation génétique entre les restes retrouvés sur les communes de Cocula, Iguala et de La Parota avec ceux des 43 normaliens disparus.

Le Secrétaire du Gouvernement mexicain, Miguel Angel Osorio Chong, et le Procureur général de la République, Jésus Murillo Aram, rencontrent les parents des normaliens disparus.

Un groupe de jeunes à visage couvert attaque les bureaux du « Parti Action National » (PAN) et du secrétariat de Finances de Morelia, dans l’État du Michoácan. Au siège du PAN, les manifestants cassent les portes, les fenêtres, le matériel et le mobilier, tandis qu’au secrétariat, ils mettent le feu à la porte principale en répandant de l’essence.

Un groupe d’environ 500 personnes proteste contre la disparition des 43 normaliens lors du match amical de football du Mexique contre la Hollande. Les Mexicains entrent dans le stade en brandissant des pancartes sur lesquelles est écrit : « Nous sommes tous Ayotzinapa » ou « L’État est coupable ».

 

12 novembre
Des représentants du gouvernement mexicain et les personnes en charge de l’affaire d’Iguala signent un accord pour que la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme engage son assistance technique au sein des enquêtes.

Lors de la traditionnelle audience générale du mercredi sur la Place Saint-Pierre à Rome, le Pape François mentionne les 43 normaliens disparus et assure que l’affaire reflète la réalité du trafic de drogues : « Je voudrais exprimer aux Mexicains ici présents et à ceux qui se trouvent dans leur pays, ma proximité en ce moment douloureux qu’est, officiellement, la disparition des étudiants, mais qui est, chacun le sait, un véritable assassinat (…) La réalité dramatique de toute la criminalité qui se trouve derrière le commerce et le trafic de drogue est devenue visible. Je suis proche de vous et de vos familles. »

Les étudiants normaliens attaquent le siège du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) de l’État de Michoácan. Ils cassent les portes, les vitres, du matériel de calcul, du mobilier ; ils s’emparent de documents et les lancent au-dehors.

 

13 novembre
Les premiers contingents de la caravane d’information « Brigade nationale des 43 disparus » partent en direction de trois régions du pays à la recherche de soutien, afin de retrouver les jeunes normaliens et de faire connaître l’affaire Ayotzinapa.

Le premier groupe part de la commune de Tixtla dans l’État de Guerrero vers Chihuahua, Durango, Zacatecas, Jalisco et Michoacan. Un autre groupe met le cap au sud en direction des Chiapas, Oaxaca, Morelos et Tlaxcala. Le troisième contingent se dirige vers les villes de Guerrero, Tlapa, San Luis Zacatlan, Ayutla, Tecoanapa, Zihuatanejo, Atoyac et Acapulco.

 

14 novembre
Les professeurs, les étudiants des écoles normales et les parents des 43 normaliens disparus à Ayotzinapa manifestent dans les rues de Chilpancingo.

Un sondage de Parametria8 Institut de sondage révèle que 7 Mexicains sur 10 ne croient pas que la justice sera rendue dans l’affaire Ayotzinapa.

 


15 novembre

Le président Enrique Peña Nieto demande à ne pas ajouter au moment de peine et de douleur traversé par les familles des normaliens d’Ayotzinapa d’autres revendications qui inviteraient à verser dans la violence et le désordre.

 

Le 16 novembre
Environ 2500 personnes manifestent de manière pacifique de l’Ange de l’Indépendance au Monument de la Révolution afin d’exiger l’apparition des 43 disparus vivants.

 


Le 17 novembre

La « Brigade nationale » d’Ayotzinapa arrive à Oaxaca où s’organise une marche pour l’affaire d’Iguala. À la fin de la manifestation, un groupe de personnes lance des cocktails Molotov sur le siège du PRI d’Oaxaca.

Les professeurs de la Ceteg (Coordination étatique des travailleurs de l’éducation de l’État de Guerrero) et les étudiants s’emparent de la mairie d’Atlixtac pour demander le retour des normaliens disparus en vie.

 

18 novembre
L’accord qui autorise l’assistance technique de la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH) auprès de l’État mexicain dans le cadre de l’affaire des 43 étudiants de l’École Normale Rurale « Raul Isidro Burgos » disparus le 26 septembre 2014 prend forme.

Le président Enrique Peña Nieto assure que, derrière les actes de violence commis après la disparition des 43 normaliens d’Ayotzinapa, se trouve « une volonté orchestrée de déstabiliser le pays » et d’attenter au projet dont est investi le gouvernement.

 

19 novembre
Trois caravanes menées par les parents des normaliens disparus d’Ayotzinapa se rejoignent dans les villes de Morelia, dans l’État de Tlaxcala et dans la région de la Costa Grande de Guerrero. Elles sont respectivement passées par le nord, par le centre et par le sud du pays. Ces trois groupes partent en direction de la capitale Mexico où ils rejoignent la quatrième Action globale pour Ayotzinapa.

 

20 novembre
Plus de 114 écoles gardent portes closes en soutien à Ayotzinapa ; des manifestations ont lieu dans plusieurs États de la République et dans différentes parties du monde.

Dans la capitale, plusieurs manifestations ont lieu aux alentours de 11h, dans le but de prendre l’aéroport de la ville ; les policiers immobilisent les manifestants aux environs du terminal aérien.

Dans l’après-midi, à partir de 17h, les parents des normaliens disparus amorcent trois différentes manifestations. La première part de l’Ange de l’Indépendance, les deux autres partent du Monument à la Révolution, et de la place de Trois Cultures à Tlatelolco.

Les manifestations se déroulent de manière pacifique, pourtant, à la fin du meeting sur la place du Zocalo, des groupes de manifestants lancent des cocktails Molotov sur le Palais National. Au final, 31 personnes finissent emprisonnées.

 

21 novembre
Autour de 13h, les parents des normaliens disparus se réunissent pour la troisième fois avec les autorités fédérales à la Commission étatique des droits de l’Homme de Guerrero. Pendant la rencontre, ils apprennent la détention de l’ancien sous-directeur de la police de Cocula, César Nava Gonzales, dont on présume la participation dans la disparition des normaliens, le 26 septembre. À cette occasion, les parents se désengagent des troubles de la fin de la manifestation du 20 novembre.

La Commission nationale des Droits de l’homme assure que les agissements des polices fédérales et de la capitale après la manifestation du 20 novembre sur la place du Zocalo ont été une réaction pour contenir les expressions de violence des manifestants qui leur faisaient face.

Pendant l’après-midi, l’ambassade des États-Unis au Mexique recommande à ces citoyens d’éviter les voyages à Guerrero dont à Acapulco. Elle suggère également de « maintenir un haut niveau de vigilance », d’éviter les zones où se déroulent les manifestations et de prendre des précautions dans le cas où ils se trouveraient en proximité de celles-ci.

 


22 novembre

Des parents et des amis des détenus de la manifestation du jeudi 20 novembre au Zocalo, mais aussi des étudiants de l’Institut national des Beaux-Arts (INBA), défilent de l’Ange de l’Indépendance à la Sous-direction de la lutte contre la criminalité organisée, afin d’exiger la libération de 15 personnes détenues.

 

23 novembre
L’étudiant de l’Université autonome de la Ville de Mexico (UACM), José Manuel Morales Ruiz est libéré après avoir payé une caution de 50 000 pesos.

Des élèves de l’École normale de Ayotzinapa exigent la libération des détenus de la manifestation du Zocalo. Dans le même temps, ils prennent possession de deux radios à Chilpancingo. Ils émettent un message incitant le président Enrique Peña Nieto à renoncer au pouvoir, sous peine de voir les mobilisations augmenter.

Pendant ce temps, la Commission nationale des Droits de l’Homme (CNDH) envoie des visiteurs médicaux et des avocats dans les maisons d’arrêt fédérales Femenil, au n°4 de la rue Tepic à Nayarit et au n°5 de la rue Villa Aldama à Veracruz, afin d’interroger les onze personnes mises en détention la nuit du jeudi 20 novembre au Zócalo.

 

25 novembre
La PGR présente comme preuve contre les onze détenus du Zocalo le témoignage des mêmes policiers qui les ont arrêtés, et ajoute un élément « clé » pour affirmer qu’ils appartiennent à un « groupe collectif subversif » : les manifestants s’appelaient les uns et les autres « compas », c’est-à-dire « camarades ». Ces arguments à l’appui, le tribunal condamne les inculpés pour « délits de tentative d’homicide, d’émeute et d’association délictueuse ».

L’équipe d’anthropologues médico-légaux qui participe aux recherches sur les normaliens disparus, déclare que 3 des 30 corps trouvés à Pueblo Viejo, dans la commune d’Iguala, dans l’État de Guerrero, ne correspondent pas aux normaliens d’Azotzinapa.

L’après-midi, les parents, amis et étudiants participent à la deuxième marche pour exiger la libération des 11 personnes détenues à l’issue de la manifestation du jeudi 20 novembre. Les manifestants partent de l’Ange de l’Indépendance et arrivent au Zocalo.

 

26 novembre
Cela fait deux mois que les 43 normaliens d’Ayotzinapa ont disparu.

 

ChronologieAyotzinapa-1

Télécharger la chronologie établie par le site d’information mexicain Animal Politico, traduit en français par Jef Klak.

 


 

Notes

1 Les écoles normales rurales sont des universités de formation des maîtres d’école. Fondées à l’époque du président Lázaro Cárdenas et situées dans des régions pauvres du Mexique, les jeunes gens qui y étudient sont issus des communautés paysannes et indigènes avoisinantes. Toutes les écoles normales rurales au Mexique sont rattachées à la FECSUM, la Fédération des étudiants paysans et socialistes du Mexique, historiquement très combative.
2 Institution publique mexicaine supposée d’aide sociale. À Iguala, la présidente du DIF est l’épouse du maire et briguait la succession à la mairie. Les deux ont pris la fuite après le massacre.
3 Place principale de la ville.
4 Établissement judicio-policier qui n’a pas d’équivalent en France, sorte de commissariat central qui dépend directement du bureau du procureur.
5 L’atole (du nahuatl atolli, diminutif péjoratif du mot atl, qui signifie « eau ») est une boisson chaude sucrée à base de farine très fine de maïs ou de Maïzena (qui peut contenir des saveurs ajoutées) diluée puis cuite dans de l’eau pour en augmenter la viscosité, la parfumer et la rendre plus nutritive.
6 Le 2 mai 2014, au cours d’une attaque menée par la CIOAC-H, organisation paramilitaire indigène proche du gouvernement chiapanèque, Juan Luis Solís, dit Galeano, membre d’un des cinq centres régionaux zapatistes au Chiapas (caracol) de La Realidad, est assassiné. Outre une quinzaine de blessés, une école et une clinique, dernières initiatives en date de l’EZLN, furent également détruites. Voir http://www.monde-libertaire.fr/international/17200-les-deux-morts-de-galeano et le communiqué de l’EZLN.
7 Éd. City Lights Books, 2011. En cours de traduction, à paraître aux éditions CMDE en octobre 2015 (www.editionscmde.org).
8 Institut de sondage
Tuer pour la croissance

Tuer pour la croissance
Tribune pour une organisation entre les ZAD et contre les violences policières

Le groupe MARCUSE (Mouvement Autonome de Réflexion Critique à l’Usage des Survivants de l’Économie) est un collectif d’auteurs critiques apparu au début des années 2000. En 2004, ils publiaient De la misère en milieu publicitaire, toujours disponible aux éditions de La Découverte, et en 2012 La liberté dans le coma aux éditions de La Lenteur. À Sivens, ils ont pu suivre et prendre part à la contestation envers le conseil général et le projet de barrage inutile qui a causé la mort de Rémi Fraisse. Dans un contexte de manifestations contre les crimes policiers qui réunissent lycéen-ne-s, écologistes et habitant-e-s de cités, voici leur analyse, mise en affiche et en tract.

Télécharger le texte en format tract

Un jeune homme de 21 ans est mort dans la nuit du 25 au 26 octobre à Sivens. Personne ne conteste plus désormais que c’est une grenade offensive – une arme de guerre – lancée par un gendarme mobile qui l’a atteint et tué sur le coup.

Moins de 48 heures plus tard, la presse et l’élite politique du pays divulguaient les résultats d’un rapport d’experts, qu’elles connaissaient depuis plusieurs jours et qui éreintait le projet de barrage sur le ruisseau du Testet : trop grand, trop ravageur écologiquement et, au fond, d’une utilité contestable. Bref, il n’aurait pas fallu commencer les travaux. Dommage pour les nombreuses personnes blessées au mois de septembre, par flashball notamment, parce qu’elles tentaient de faire barrage de leur corps à la destruction de la forêt. Dommage pour Rémi Fraisse.

Ils avaient raison de contester ce projet, mais ils avaient raison trop tôt, car il était inconcevable pour messieurs Carcenac (président du conseil général du Tarn, commanditaire du projet) et Gentilhomme (le préfet) de suspendre les travaux en attendant la publication de ce rapport. Nous vivons dans un monde où le plus souvent, il ne sert à rien d’avoir raison.

Doublement dommage pour Rémi F., sa famille et ses amis qui le pleurent : non seulement il a laissé sa vie à un endroit où nombre de décideurs admettent aujourd’hui qu’il n’y avait pas lieu de déforester. Mais en plus, il a été abattu par des gendarmes qui n’avaient aucune raison d’être là… si ce n’est susciter des heurts avec les franges de manifestants qui ont pour coutume d’en découdre avec la police.

Rappelons qu’il n’y avait rien, ni machine ni matériel de chantier à défendre pendant le rassemblement d’opposants du 25 octobre. L’objectif était simplement que les télévisions aient leur lot d’images de guérilla à diffuser les jours suivants, pour au moins reconquérir une opinion locale que la violence employée par les autorités pour avancer les travaux avait émue. Messieurs Carcenac et Gentilhomme savaient qu’à l’issue de ce weekend de manifestation, plus aucun argument ne resterait en faveur de leur barrage, que Ségolène Royal allait les lâcher, etc. Il fallait donc d’urgence en fabriquer un nouveau : les contestataires sont des « violents », des « casseurs ».

L’opération médiatico-policière à laquelle on assiste depuis lors, à l’échelle nationale cette fois, est du même ordre : il s’agit de discréditer la multitude d’oppositions apparues en France ces dernières années contre des projets d’infrastructure telles que des autoroutes, des lignes TGV, des aéroports, ou encore un stade, une ferme-usine… Le message de Manuel Valls, de ses commissaires et de ses communicants est clair : ceux qui s’opposent à ces projets de manière résolue et conséquente (non, c’est non) sont des casseurs, des Bonnot ou des Ravachol qui sèmeront la violence et la désolation partout où on les laissera s’enkyster.

Pratique : cela permet de ne pas avoir à discuter et justifier la violence et les dévastations que nécessitent chaque jour, aux quatre coins de la terre, le fonctionnement de centrales nucléaires, la fabrication de téléphones portables ou la pulvérisation de pesticides – ici des mines d’uranium et de coltan où les conditions de travail sont infernales, là des guerres civiles et des paysans chassés de leur terre, partout des eaux souillées et des cancers à tire-larigot. Plutôt parler d’une vitrine cassée à Albi que du bouleversant paysage de forêt décimée à Sivens, ou des conséquences humaines et sanitaires du productivisme agricole. Plutôt jeter de nouveaux téléspectateurs dans les bras de Marine Le Pen en brandissant le spectre de l’anarchie, que laisser entrevoir à la population des manières de lutter qui permettent de sortir de l’impuissance et du désespoir politiques.

Au lendemain de la mort de Rémi F., Thierry Carcenac a eu cette phrase stupéfiante : « Mourir pour des idées, c’est une chose mais c’est quand même relativement stupide et bête. » À cette fripouille, nous rétorquons : « Tuer pour ses intérêts et pour la croissance, c’est abject, même si c’est relativement banal, à l’échelle de la planète. »

Car s’il faut voir dans cette mort la conséquence d’une idée, c’est de celle qui anime obsessionnellement tous les gestionnaires du monde, du cadre de PME aux chefs d’État en passant par le moindre élu local : la croissance à tout prix ; l’emploi même s’il est inutile ou nuisible ; le développement infini, pour rester ou devenir plus attractif que le voisin et consolider leur pouvoir.

Le même jour, Carcenac a aussi poussé ce cri du cœur : « Si tous les chantiers qui déplaisent doivent être protégés ainsi, où va–t-on ? ». Effectivement, où va-t-on si les gens se mêlent de leurs affaires et que les représentants ne peuvent plus s’en occuper à leur place, en s’en mettant plein les poches avec leurs petits copains entrepreneurs ? C’est la crainte qui se répand ces jours-ci dans l’oligarchie française : qu’il ne soit plus possible d’engager des travaux d’infrastructure industrielle dans le pays sans que surgissent des opposants informés, déterminés et librement organisés. Qu’il ne soit plus possible de faire tourner la machine à cash sans que de simples citoyens posent bruyamment les questions qui fâchent : ce projet, pour quoi faire ? au profit de qui ? et avec quelles retombées sur notre milieu de vie ?

C’est pour cela qu’il est si important, pour l’État, qu’un mouvement de jeunesse n’émerge pas, qui mettrait en question à la fois les moyens (policiers) et les finalités (capitalistes) de son action. Où irait-on si lycéens et étudiants réclamaient le désarmement de la police, en dénonçant de concert les crimes racistes commis ordinairement dans les banlieues et la répression sauvage des manifestations anti-capitalistes ? Où irait-on si les différentes Zones à Défendre contre les projets industriels et commerciaux scélérats continuent de se relier, de se coordonner, de se fédérer, en paroles et en actes ? Difficile pour sûr de savoir où cela nous mènera, mais s’engager sur ce chemin est la plus belle chose qui puisse nous arriver.

À quelques encablures de Sivens, mi-novembre 2014,

Groupe MARCUSE
(Mouvement Autonome de Réflexion Critique
à l’Usage des Survivants de l’Économie)

 


Affiches à télécharger et à imprimer (format Raisin) :

Affiche Tuer pour la croissance à télécharger version 1

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Affiche Tuer pour la croissance à télécharger version 2

Tuerpourlacroissance2OK

 


Glané sur le net :

Samedi 22 novembre, 14h, Place de la Réunion, Paris 20e

Picnic solidaire contre les violences policières dans les quartiers populaires, dans les luttes et aux frontières et contre les grands projets utiles au capitalisme et nuisibles à la population et à son environnement…

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Plus d’infos sur les manifestations à venir sur Paris-Luttes Infos

« Ramener de la vie sur la ZAD du Testet »

« Ramener de la vie sur la ZAD du Testet »
Entretien fleuve avec des opposant⋅e⋅s au barrage de Sivens

Non loin de Toulouse et d’Albi, dans le Tarn, tout est réuni pour un nouveau scandale écologique et politique. Une société d’économie mixte (CACG) juge et partie pour la construction d’un barrage destiné à l’agriculture industrielle, des violences policières inacceptables, des milices venues « casser du jeune », des enjeux au plus haut sommet de l’État où l’on voit le Parti radical de gauche (PRG) et son président Jean-Michel Baylet s’entendre avec le PS pour l’exploitation de quelques hectares de forêt…

Là où coulait un tranquille ruisseau, une lutte voit le jour contre le saccage des terres et pour une organisation sociale sensible à la notion de « bien commun ». Avant le rassemblement national du 25 octobre dans le Tarn, Jef Klak a rencontré deux opposant⋅e⋅s au projet de barrage pour comprendre les raisons et les enjeux de cette nouvelle ZAD (Zone à défendre).

Est-il possible de nous faire un très bref historique du projet de barrage du Sivens ?

Dans le Tarn, entre Gaillac et Montauban, un ruisseau nommé Tescou traverse la forêt de Sivens et la zone humide du Testet. Une vallée tranquille où l’on venait se balader ou se ressourcer, chasser ou cueillir des champignons – des usages vernaculaires, non marchands et, dans un certain sens, vecteurs d’autonomie. Bref, le profil type d’un bout de territoire « qui ne sert à rien » pour les élus et les technocrates ; dans leur tête, l’idée trotte depuis soixante ans de « valoriser » cette terre pour en faire quelque chose qui serve au développement économique. Les rapports se sont succédé au bal des projets inutiles : plan d’eau, centre de loisirs, déchetterie… Le type de chantiers qui demandent de ravager un territoire jusqu’ici préservé, le mettre au service d’autres portions de territoire déjà saccagées, que ce soit par l’agriculture intensive, l’urbanisation ou le tourisme…

En 2001, une enquête d’utilité publique est lancée sur le « confortement de la ressource en eau du Tescou », jetant les prémices d’un projet de barrage dans la vallée du Tescou. En 2009, une seconde enquête est censée remettre à jour les résultats de 2001, mais les données n’ont pratiquement pas été modifiées, alors qu’en neuf ans le débit du Tescou s’est transformé, les besoins en irrigation et en dilution des pollutions ont évolué, de même que le nombre d’agriculteurs ayant besoin d’irriguer. Ensuite, le projet a reçu plusieurs avis défavorables de la part d’instances chargées du patrimoine et de l’environnement : le Conseil scientifique régional du patrimoine naturel (CSRPN) en 2012, le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) en avril et en septembre 2013.

 

ChronologieTestetKlak

 

Télécharger la petite chronologie réalisée par Jef Klak

 

À quoi correspond l’appellation « zone humide » ?

À une stratégie environnementaliste de « zonage du territoire » (assez comparable à celle des gestionnaires) pour essayer de préserver des niches écologiques face à la bétonisation généralisée. Mais elle s’est montrée incapable d’enrayer un système qui détruit la nature. « Zone humide1 Le terme « zone humide » est défini par loi sur l’eau et diverses conventions (Ramsar, Natura 2000). » renvoie à des endroits marécageux accueillant une faune et une flore particulièrement riches, mais cette catégorie ne vient pas du parler paysan lié aux usages vernaculaires du territoire : ici, on parle de « bouilles » et il s’agit de terre sans grande valeur économique (d’où le nom du collectif d’occupation « Tant qu’il y aura des bouilles »). Les bouilles, c’est les mauvaises terres où pousse la « mauvaise herbe »… Le terme « zone humide » renvoie au contraire à l’idée de « conservatoire » chère à certains écologistes. Depuis que la forêt a été ravagée, certains voudraient en ce sens forcer l’État à replanter et restaurer la zone dans son état d’avant la déforestation – un état qu’ils s’imaginent sauvage ou vierge.

Quand on traverse la région, beaucoup de forêts et de bois semblent épargnés, et la retenue d’eau concerne une petite superficie[2. La zone concernée est d’environ 40 hectares. Pour comparaison, la zone ciblée par le projet d’aéroport nantais s’étale sur presque 1500 hectares.]… Pourquoi ce projet a-t-il été décidé ici ? Y a-t-il d’autres enjeux qui font que c’est spécifiquement cette portion de territoire qui est visée depuis 30 ans ?

C’est vrai que de là où nous parlons, dans la région de causses et de forêts un peu plus au nord de Sivens, on a l’impression d’être dans une région préservée. Mais autour de la forêt de Sivens, c’est les plaines du Tarn et du Tarn-et-Garonne, avec leur agriculture et leur arboriculture intensives, des tournesols et des champs de maïs à perte de vue… Sivens est le début de cette zone de forêts et de collines qui remonte au Nord vers la Grésigne, puis s’étend vers l’Aveyron jusqu’au centre de la France. En terme géographique, géopolitique même, la signification pratique de ce barrage est que la « Beauce » du Tarn et du Tarn-et-Garonne étend son emprise sur un territoire qu’elle n’avait pas encore défiguré.

Il y a aussi cette histoire d’industrie laitière : l’un des arguments en faveur du barrage consistait à dire que l’eau du Tescou n’était pas utilisable par les agriculteurs parce qu’une industrie laitière Sodiaal y déverse ses déchets toxiques. Contrairement au discours ambiant qui s’émeut des catastrophes écologiques en cours, on préfère donc diluer les pollutions plutôt que les stopper[3. « Dans le Tarn, les citoyens font barrage pour sauver une zone humide », Pierre Souchay, Reporterre]…

L’agriculture industrielle est au cœur de cette lutte. Le conseil général martèle que la « retenue » servira à 70% pour l’irrigation et à 30% pour « soutenir l’étiage » du Tescou. C’est-à-dire qu’on aurait besoin du barrage pour la maïsiculture (très forte consommatrice d’eau), mais aussi, cerise sur le gâteau, pour diluer les pollutions d’une coopérative laitière industrielle (Sodiaal, c’est tout de même la cinquième coopérative de lait mondiale) et d’une station d’épuration. En effet, « soutenir l’étiage » du Tescou signifie faire en sorte qu’il y ait en été un niveau d’eau suffisant dans le Tescou, ruisseau qui a tendance à s’assécher, ce qui concentre les pollutions.

Qui est à l’origine de ce projet de barrage ?

L’initiative vient d’une compagnie d’économie mixte (public-privé), la CACG (Compagnie d’aménagement des coteaux de Gascogne[4. La Société anonyme d’économie mixte CACG est à la fois une Société anonyme par action, de droits et de gestion privés et une Société d’aménagement régional (SAR).]), et de l’Agence de l’Eau Adour-Garonne – c’est-à-dire les deux sociétés qui gèrent le potentiel hydraulique de tout le bassin de la Garonne autour de Toulouse, en aval et en amont. La CACG a construit beaucoup de barrages et de retenues, à des fins différentes : certaines ont été faites pour la centrale nucléaire de Golfech et d’autres pour l’agriculture. Cette compagnie a 17 autres barrages dans les tiroirs pour les années à venir. Dans son conseil d’administration siègent beaucoup d’acteurs publics : André Cabot (vice-président du conseil général du Tarn et membre du conseil d’administration de l’Agence de l’eau Adour-Garonne), Christian Astruc (conseiller général du Tarn-et-Garonne), Jean-Louis Guilhaumon (vice-président de la région Midi-Pyrénées), Henri-Bernard Cartier (président de la Chambre régionale d’Agriculture de Midi-Pyrénées), Yannick Villeneuve (directeur du Centre d’affaires Gascogne Bigorre de la Caisse d’Épargne Midi-Pyrénées), Bernard Lalane (Caisse Régionale du Crédit Agricole Nord Midi-Pyrénées), etc.

Le projet est porté par les conseils généraux du Tarn et du Tarn-et-Garonne, avec l’appui de l’Union européenne. Un des détails que mettent en avant une partie des opposant⋅e⋅s, c’est que la CACG a mené à la fois l’étude d’utilité publique en 2001, et le chantier. C’est donc la même compagnie qui justifie le projet et qui le réalise, en plein conflit d’intérêts…

Quand l’opposition au projet de barrage s’est-elle mise en route ?

Basé à Lisle-sur-Tarn, le collectif de Sauvegarde du Testet (collectif-Testet) s’est créé en 2011 autour d’environnementalistes – Ben Lefetey (un ancien de Greenpeace) en est le porte-parole –, et ils réalisent un énorme travail de contre-expertise et de contestation du dossier, point par point.

Sur place, l’opposition a vu le jour en 2013, lorsque les travaux étaient censés commencer. Un petit groupe de gens a alors occupé la forêt, dont une ferme du conseil général préemptée il y a 30 ans : la Métairie Neuve. Les élus ont été pris au dépourvu et rappelés à certaines règles qu’ils n’avaient pas jugé bon d’appliquer, comme le fait de ne pas pouvoir déboiser pendant la nidification de certains oiseaux. Ainsi, grâce à l’action conjuguée des occupants et des écologistes, le chantier a été repoussé d’un an, jusqu’en septembre 2014.

Donc les opposant⋅e⋅s ont été expulsé⋅e⋅s à cette date-là ?

L’occupation a commencé le 23 octobre 2013 et un cycle expulsion-réoccupation-expulsion a débuté, avec des coups de force qui ne venaient pas toujours de la police ou de la gendarmerie.

De petites milices pro-barrage, ou anti-ZAD, se sont constituées dans la région, et ont procédé à l’expulsion de la ferme le 23 janvier dernier. Une vingtaine de personnes, arrivées dans cinq voitures aux plaques d’immatriculation cachées, cagoulées pour la plupart et avec des tronçonneuses pour masquer les bruits, ont envahi la maison et plaqué au sol les deux ou trois personnes présentes. Ils ont ensuite tout détruit à l’intérieur, cassé les portes et fenêtres, et répandu à l’intérieur un très puissant répulsif pour animaux.

Ce coup de force est parvenu à faire fuir les opposant⋅e⋅s ?

C’est plutôt l’inverse qui s’est passé : une telle violence a suscité pas mal d’émotion dans la région, c’est-à-dire que de cinq ou six personnes à rester sur place, on est vite passé à une vingtaine !

Avec le printemps s’est achevée la période légale de défrichement et les travaux ont été repoussés au mois de septembre. Fin août, plein de gens ont débarqué, et non seulement la Métairie Neuve a été réoccupée, mais on s’est mis à faire des camps dans différents endroits de la forêt : La Bouillonnante, Woodstock, etc.

Dès lors a débuté la valse des procédures d’expulsion qui concernaient d’une part des campements installés dans des zones expulsables – qui, après avoir été expulsés, étaient réoccupés le lendemain –, et d’autre part des campements situés dans des terrains non expulsables, c’est-à-dire qui appartiennent à des privés (comme une famille de paysans, opposée au barrage, qui a mis à certains moments des parcelles à disposition). Les opposant⋅e⋅s déposaient une caravane avec une boîte aux lettres dessus et faisaient constater leur présence sur les lieux, ce qui ouvre une procédure qui peut durer des mois avant l’avis d’expulsion légale.

Certaines parcelles occupées ne sont pas expulsables pour le moment. Celle nommée « Gazad  » par exemple : c’est un petit terrain qui, à l’heure actuelle, est enclavé en plein cœur de la zone, et littéralement assiégé par les gendarmes mobiles. Les opposant⋅e⋅s restent dans des caravanes et des tentes toute la journée, parce que dès qu’ils sortent, ils se font menacer, molester ou interpeller sans motif, au beau milieu des travaux. Cette parcelle d’un demi-hectare était très belle. Désormais, c’est juste un désert : il n’y a plus un seul arbre autour, seulement des caravanes et des tentes en plein cagnard – et la violence des gendarmes mobiles 24h/24, menant la guerre des nerfs avec les « zadistes » (les occupants de la « Zone à défendre »).

Concrètement comment se sont déroulés les travaux de déforestation et la résistance ?

La zone comprend trois entrées : par Barat qui donne sur la Métairie Neuve, par la D999 où il n’y a jamais eu de campement durable, puis par la forêt de Sivens, où il y a des jeux pour enfants, des sentiers de promenade et un espace d’accueil des groupes scolaires pour initier les enfants à la « protection de l’environnement » – quel cynisme de déboiser pile à cet endroit, à moins que cela ne révèle la vraie nature des politiques d’éducation à l’environnement. Là, il y a eu un gros campement avec quelques dizaines de personnes.

Le 1er septembre dernier, les travaux ont recommencé. La première semaine, il s’agissait d’un travail d’approche : les gendarmes ont commencé à arriver sur le terrain, il y a eu des naturalistes pour prélever les espèces à déporter dans l’archipel de « mini-zones compensatoires ». Les autorités se sont alors rendu compte qu’il y avait de l’opposition : les travaux préparatoires ont été sabotés, des barricades sont apparues, le pont a été endommagé.

La déforestation massive a commencé ensuite, jusqu’à fin du mois. Il y avait à ce moment-là entre 70 et 80 personnes qui vivaient sur la zone, recevant le soutien moral, matériel et physique de plusieurs centaines de personnes du coin. Parfois, une partie d’entre elles venaient dès 5h du matin, mais en général, le soutien des locaux vient soit en début de semaine de façon ponctuelle, soit en fin d’après-midi, après les heures de boulot. Ils et elles passent sur la zone pour apporter à manger, du matériel, des fringues, ou tout ce qui est susceptible d’aider les zadistes dans leur occupation.

La CACG, qui est le maître d’œuvre, a fait appel pour le déboisement à l’entreprise Sebso, basée à Saint-Gaudens, près de Toulouse et spécialisée dans le commerce du bois industriel. Au début du chantier, ils ont abattu les gros arbres à coups de tronçonneuses. Très vite, une partie des opposant⋅e⋅s a tenté de piéger la forêt, en plantant des clous dans les troncs pour forcer les tronçonneurs à changer de lames, à les réaffûter régulièrement, dans l’espoir de rendre les travaux plus difficiles, plus lents, plus coûteux.

Ensuite, d’énormes machines sont entrées en action : des « abatteuses » qui tombent les arbres comme tu cueilles une fleur – l’arbre est saisi par le pied avec une pince, puis coupé par un gros sécateur, et posé dans un coin en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Puis une autre machine le dépose dans un camion ; tout autour, des broyeuses transforment immédiatement les sous-bois et les taillis en un désert de copeaux. Toutes proportions gardées, ce sont à peu près les mêmes méthodes de déboisement qu’en Amazonie…

Face à cette violence, les opposants ont paraît-il continué à piéger la forêt en clouant des barres de fer sur les troncs et en reliant les cimes des arbres entre elles (pour rendre dangereuse leur chute). Mais manifestement, il était trop tard pour empêcher la déforestation.

Quelles ont été les autres techniques de résistance ?

Le plus frappant a été la construction de cabanes dans les arbres : des opposant⋅e⋅s se sont perché⋅e⋅s à différentes hauteurs dès l’aube, pour gêner le travail des tronçonneurs et obliger à faire intervenir le GIGN. Quelques dizaines de personnes très débrouillardes apprenaient aux autres à se servir de baudriers, de cordes, sachant que c’est le truc le plus embêtant pour la police. Vers le 10 septembre, le GIGN est arrivé avec une grosse équipe. Avec leur nacelle, il leur a fallu une journée pour faire descendre de force deux personnes installées à 18 mètres du sol, et ils n’ont pas réussi à faire descendre la troisième personne, perchée à 28 mètres de hauteur.

Il y a eu aussi un petit peu de guérilla champêtre, des jets de cocktails Molotov en réponse aux agressions policières… Le 8 septembre, des gens se sont enterrés vivants jusqu’aux épaules pour retarder l’arrivée des machines. Tant qu’il y avait des caméras sur les lieux, les forces de l’ordre ne pouvaient pas s’en prendre à ceux-là. Mais une fois que les journalistes sont partis, il n’a pas fallu attendre plus d’un quart d’heure pour que la charge soit lancée : les gendarmes mobiles ont gazé tout le monde et ont piétiné les gens qui s’étaient enterrés sans aucun ménagement. Une femme a même été hospitalisée. Puis, le saccage de la forêt a recommencé jusqu’à la nuit. À partir de ce jour-là, les machines sont restées sur place et étaient gardées chaque nuit, rendant plus difficile le sabotage des travaux. Tout cela a duré jusqu’à fin septembre. C’est à peu près fini aujourd’hui, il ne reste plus qu’un petit bout de forêt qui devrait être massacré incessamment sous peu.

Pendant toute cette période post-15 août, le mouvement d’opposition au barrage était composé d’associations citoyennistes et environnementalistes, et de personnes plus indépendantes et engagées physiquement sur le terrain…

Il y a d’une part le collectif Testet, qui a fait des recours juridiques, lancé une grève de la faim et tente de négocier au plus haut niveau de l’État, auprès du cabinet de la ministre de l’Écologie Ségolène Royal[5. Laquelle ministre se moque royalement de toute cette affaire, comme l’a montré le site Reporterre « Ségolène Royal ne connait pas le dossier du Testet et s’en lave les mains », Barnabé Banctin, Reporterre]. D’autre part, les zadistes occupent les lieux. Ce sont des gens souvent plus jeunes, plus enclins à la résistance physique, pacifique ou non.

Ensuite, il y a la population locale, qui s’est mise en branle à partir de début septembre. Certains sont en grève de la faim dans des villages alentour, d’autres font cause commune avec les zadistes : ils et elles amènent aux occupants de la nourriture, du vin, des couvertures, du matériel, des tentes, des soins, et participent aux opérations contre les travaux. Même si tout le monde ne partage pas les mêmes idées, ça marche relativement bien, main dans la main, avec parfois de petits heurts sur certains points. En tous cas, le rassemblement national du 25 octobre est organisé par une coordination unissant toutes les composantes de la lutte.

Une partie de la population locale est cependant favorable au projet, puisqu’il y a eu ces milices qui ont attaqué la Métairie Neuve par exemple…

En face, il y a les décideurs locaux, le Parti socialiste (PS) et le Parti radical de gauche (PRG), qui ont le Tarn et le Tarn-et-Garonne pour fiefs depuis des décennies. Il y a aussi l’État, par le biais de l’Agence de l’Eau Adour-Garonne, plus la CACG. Ensuite, on a l’Union européenne qui finance, mais qui va peut-être retourner sa veste puisqu’elle a émis des doutes sur le fait que le projet respecte la directive-cadre sur l’eau de la Commission européenne[6. Directive-cadre sur l’eau 2000/60/CE. La Commission a demandé à la France de voir si le projet respecte oui ou non cette directive.].

Enfin, le projet est massivement soutenu par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), syndicat majoritaire agricole, favorable au productivisme agricole, au machinisme, et à l’agro-industrie… Ils ont d’ailleurs publié un communiqué le 2 septembre dernier dans lequel ils revendiquent leur légitimité à bénéficier du projet et conspuent ceux qui empêchent « la France de se bouger »[7. Communiqué du 2 septembre 2014 de la FNSEA].

C’est ensuite qu’est apparue la milice, qui la nuit se mettait aux carrefours dans la zone et agressait les voitures de passage, en défonçant les pare-brise à coups de batte de baseball, en jetant des cailloux, en tabassant les opposant⋅e⋅s, en tirant des coups de feu en l’air. Au début, on pensait que c’étaient des paysans ou des chasseurs ; finalement, on s’est aperçu que la société de chasse de Sivens avait d’abord été hostile au projet – ce qui semble logique, puisqu’il s’agit d’un territoire de chasse. D’où l’idée que l’appellation « pro-barrage » peut induire en erreur, puisqu’il y a probablement des gens dans ces milices qui n’en ont rien à cirer du barrage, et en sont ni chasseurs ni paysans. Leur « trip », c’est surtout de « casser des jeunes », des gens qui ont des dreadlocks ou au look punk… C’est plutôt un truc fascistoïde.

Y a-t-il une solidarité avec ceux qui résistent au-delà des environs ?

Oui, on reçoit des communiqués de soutien venus de différents endroits de la France : il y a eu des actions de soutien en Bretagne, à Nantes, à Auxerre, un peu partout… Des liens se tissent : dans l’appel pour la manif du 25 octobre, il est très clairement fait référence à Notre-Dame-des-Landes ou au Val de Suze. Mais il ne s’agit pas d’implanter un aéroport ni une ligne TGV, puisque c’est d’un barrage destiné à l’agriculture intensive dont il est question ici. Dans les textes, plutôt que d’élargir la lutte à un combat un peu fantasmatique entre David « le Protecteur de la Nature » et Goliath « le Méchant forestier », il y a la volonté de garder l’aspect local, sans le noyer immédiatement dans le combat contre le système : essayer de garder en tête les enjeux propres à ce territoire, en luttant à notre niveau et en insistant sur la spécificité du projet de Sivens et ses problématiques.

Comment pourrait-on décrire la couverture médiatique du mouvement, à la fois en termes d’étendue et de contenu ?

Au départ, les médias locaux n’étaient pas entièrement mensongers. On a été assez étonnés, puisque le président du conseil général du Tarn-et-Garonne, qui a pris l’initiative du projet et le finance également, n’est autre que Jean-Michel Baylet, PDG du groupe La Dépêche, qui possède La Dépêche du Midi, l’un des journaux les plus lus dans le coin. Il est aussi président de la communauté de communes des Deux Rives, sénateur sortant du Tarn-et-Garonne, président du conseil de surveillance de la centrale nucléaire de Golfech, président d’un syndicat d’irrigation, et surtout président du Parti radical de gauche (PRG) qui est le seul allié du gouvernement en ce moment.

Son influence explique pourquoi le premier ministre Manuel Valls, son ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll et le gouvernement dans son ensemble soutiennent le projet. Garder le PRG, qui menace de rompre son alliance avec le PS, en se pliant à ses exigences, est la seule manière d’avoir un semblant de majorité à l’Assemblée nationale pour les socialistes. C’est vous dire si le sujet du barrage du Sivens est sensible.

Au début, la couverture médiatique était plutôt importante et donnait la parole aux différents protagonistes, mais très vite, les articles dans La Dépêche du Midi sont devenus complètement partisans, décrivant les zadistes comme de violents étrangers venus envahir nos paisibles contrées. Et puis, histoire d’en rajouter une couche, il y a eu une lettre destinée à tous les Tarnais, écrite par le président du conseil général du Tarn, Thierry Carcenac alors candidat aux sénatoriales (et qui a depuis été élu, mais avec quelques copmtes à rendre[8. Son élection fait l’objet d’un recours en annulation à cause de ces lettres envoyées en pleine période électorale. Il a également été accusé de fraude en matière de propagande électorale, en faisant publier dans La Dépêche du midi des publi-communiqués du conseil général favorables au barrage Voir le journal de France 3 du 7 oct. 2014]). L’autre journal local, Le Tarn libre, est resté plus neutre dans son traitement de l’affaire.

En parallèle, la lutte a pris une dimension un peu spectaculaire, avec les cabanes dans les arbres, la guérilla champêtre et les gens qui s’enterraient – ce qui a attiré les médias nationaux (Le Monde, La Croix, L’Express…), avec une déferlante de reportages sur ce « nouveau Notre-Dame-des-Landes » ! Les articles étaient moins nettement orientés et se montraient plus sensibles aux arguments des anti-barrages. Mais en ce moment, les médias nationaux n’en parlent plus : les travaux avancent, et même s’il y a toujours plus de violences, ça ne fait plus la une. Libération a même fait une double page pour expliquer que la cause était perdue, qu’il n’y avait sur place qu’une poignée de zadistes sans soutien local, dans une ambiance de fin du monde… C’est une logique classique dans les grands médias : on en parle à pleins tubes pendant une semaine, et d’un coup on n’en parle plus, ce qui donne l’impression que c’est fini. Alors que vu d’ici, on pourrait dire que tout re-commence maintenant.

Pour la suite de la lutte, justement, un rassemblement national est organisé le 25 octobre. N’est-ce pas trop tard, étant donné que la déforestation a déjà eu lieu et que la zone est déjà ravagée ?

Les travaux sont prévus jusqu’en juin 2015. La lutte prend de l’ampleur, les autorités paniquent et les surcoûts s’accumulent. Il y a aussi des échéances liées aux subventions de l’Union européenne. Si le département veut toucher le pactole de l’Europe, ils doivent achever les travaux avant le 21 juin 2015. Or, selon les propres aveux du conseil régional, il est à présent devenu impossible de tenir ces délais – et les opposant⋅e⋅s sont déterminé⋅e⋅s à tout faire pour que cela devienne impossible, en inscrivant la lutte dans la durée

Dans une logique écologiste axée uniquement sur la préservation des zones humides, de la forêt et des espèces, la lutte n’a plus de raison d’être ou presque. La forêt est rasée, la zone humide dévastée, avec des tractopelles et des bulldozers qui achèvent d’éliminer toutes les espèces qui n’ont pas été déportées par les naturalistes, dans des endroits où elles vont crever parce que ce n’est pas leur milieu naturel. Bref, si le but de la lutte était de faire un conservatoire environnemental, nous avons perdu.

Le collectif Testet maintient malgré tout la lutte. Car il y a d’autres bonnes raisons de s’opposer au barrage, plus politiques : le rêve qu’il y ait toujours et partout des « bouilles », des espaces inexploités où aller rêver et expérimenter, la volonté de résister aux arrogantes élites locales, de s’opposer ici aussi aux politiques nationales d’aménagement du territoire, de bétonisation, d’industrialisation. Mais maintenant, il va falloir réinventer autre chose, sur les ruines de la forêt. Par ailleurs, il faut bien se rappeler qu’il y a une ribambelle d’autres barrages en projet dans les années à venir : plus ce barrage-là sera cher, plus les autres seront durs à faire passer.

Comment est censée se dérouler la suite du chantier ?

Seuls les décideurs le savent… Selon ce qu’on a compris du programme initial (qui a dû être chamboulé), après la déforestation vient le « décapage » : il s’agit d’enlever l’humus, la terre fertile, dans toute une zone qui sera alors « stérilisée », pour préparer les travaux du barrage à proprement parler, prévus pour commencer fin octobre : une tranchée de 7 mètres de profondeur sur 260 mètres de long, dans laquelle ils vont constituer la « clé d’étanchéité  », c’est-à-dire un énorme mur de béton qui montera à 14 mètres de haut. Ils devraient ensuite rabattre sur ce mur la terre décaissée pour masquer le béton et faire une digue qui aura l’air vaguement « naturelle » dans 50 ans…

Donc oui, la lutte continue, contre les élites locales, contre la violence qui est exercée, et pour d’autres types d’usages de la vallée : on pourrait y imaginer une ZAD qui se pérennise, on y replanterait des arbres, on y ferait pousser des légumes, comme les bouilles l’ont fait… On essaierait de ramener de la vie au Testet, dans tous les sens du terme, et de renouer avec les usages non prédateurs de ce territoire.

L’appellation et le principe de « ZAD », tels qu’ils ont été développés à Notre-Dame-Des-Landes et se sont diffusés à plusieurs endroits en France (comme La ZAD du Bois du Tronçay dans le Morvan[9. ZAD du Bois du Tronçay]), sont-ils appropriés à la situation du Testet qui a une dimension très locale ?

La ZAD signifie que nous bénéficions d’une nouvelle arme dans notre répertoire d’action politique – tractage, grève, pétition, etc. Cette forme de mobilisation qu’est la « Zone à défendre » permet de rassembler sur le terrain des personnes qui ne sont a priori ni voisins ni collègues de travail, motivées par des intérêts écologiques et d’opposition au système, et qui se retrouvent pour se battre contre ces grands projets d’aménagement du territoire – qui consistent toujours à imposer d’en haut un certain usage de la terre contre les usages de ceux qui viennent d’en bas, de ceux qui y vivent ou le voudraient bien.

L’expression « grands projets » est d’ailleurs tautologique : à partir du moment où c’est un « grand projet », il est forcément imposé de loin et d’en haut, à ceux d’ici, d’en bas. Face à cela, l’occupation semble tout à fait pertinente comme arme politique en plus des moyens traditionnels (manifs, syndicats, réunions publiques, etc.). Elle traduit bien l’idée que le capitalisme est prédateur, que l’impératif de croissance, d’accumulation du capital, implique de grignoter de plus en plus de territoires. Elle manifeste le fait que les politiques d’aménagement du territoire ne sont que le versant géographique du management généralisé qui dépossède les travailleurs de toute maîtrise de leur activité – ici, l’aménagement du territoire nous prive de la vallée de Sivens, il suppose que la vie en ait été « déménagée ». Aménagement du territoire et management des activités : voilà comment le système étatique et capitaliste s’attaque à nos formes de vie, nos manières de faire, de travailler, et aux territoires où elles fleurissent.

Il s’agit le plus souvent de territoires ruraux, qui depuis les années 1970 sont devenus le refuge de personnes qui s’opposaient aux modes de vie urbains basés sur la consommation de masse et le salariat, et ont essayé de trouver des refuges dans les interstices des grandes métropoles. Il y a un nouveau front qui s’ouvre à cet endroit-là, et qui se traduit par des oppositions à des projets tous plus absurdes les uns que les autres : aéroports, fermes-usines de mille vaches, parcs d’éoliennes industrielles… Il s’agit de résister contre un capitalisme qui ne consiste pas seulement dans l’exploitation des travailleurs, mais aussi dans l’« aménagement du territoire », sa destruction sur l’autel du Progrès. L’occupation physique et l‘organisation sur place répondent au ras le bol d’une génération qui recherche, parfois hors des villes, un espace libéré de l’argent et de la police, des syndicats et des partis, de l’esprit d’entreprise et de la passion gestionnaire des étatistes.

Le « principe ZAD », comme vous dites, a enfin le mérite de dépasser l’alternative stérilisante entre la volonté de détruire le système (qui peut vite tomber dans un léninisme suicidaire qui reconduit toutes les formes de domination auxquelles on prétend s’opposer) et celle de construire un autre monde (qui peut vite conduire à se constituer des « niches » où il fait bon dormir, loin de l’horreur du monde). La ZAD permet au contraire, tout en s’opposant concrètement au système, d’inventer de nouvelles formes de vie fondées sur l’entraide, le partage, la discussion collective et l’horizontalité.

 

Propos recueillis le 10 octobre 2014

 


 

Pour aller plus loin :

Collectif Tant qu’il y aura des bouilles

Collectif Testet

Appel national à soutenir la ZAD du Testet – Samedi 25 octobre 2014

AppelnationalZADTestet

 


 

EtatdeslieuxSivens

 


 

Vidéo :

Le conseiller général,
l’arbre et le débat démocratique

 


 

Notes

1 Le terme « zone humide » est défini par loi sur l’eau et diverses conventions (Ramsar, Natura 2000).

« On voyait la justice plus grande »
Entretien avec Ramata Dieng, sœur de Lamine Dieng, mort dans un fourgon de police

Aux États-Unis, des mouvements populaires protestent contre les crimes policiers racistes qu’a connus la communauté noire en cet été 2014 (Michael Brown, à Ferguson – Missouri, Eric Garner à Staten Island (NY), John Crawford dans l’Ohio, Ezell Ford à Los Angeles…). Des formes d’assassinats que l’on aurait pu penser reléguées à l’histoire. En France aussi, le permis de tuer existe toujours pour les agents de la paix, et l’uniforme ouvre droit à l’impunité. Permis de tuer, c’est le titre qu’a donné le collectif Angles Morts au recueil de témoignages qu’il publie ce 11 septembre 2014 aux éditions Syllepse, et qui donne la parole aux proches des victimes de la police. Extraits.

INTRODUCTION, par le collectif ANGLES MORTS

En France, les violences et les crimes policiers rythment la vie des bidonvilles et des quartiers populaires depuis des dizaines d’années. Avec plus de dix morts connus par an, leur actualité demeure brûlante. Donner un chiffre exact s’avère difficile, mais nous savons que plusieurs centaines de morts ont été recensées au cours des trente dernières années1 Voir « Percer le mur de la Hoggra », dossier réalisé par la Revue Z dans son numéro 8 (juin 2014), et la chronologie réalisée en mars 2014 par Ivan Du Roy et Ludo Simbille dans Basta !  … Continue reading.

Permis de tuer rassemble six histoires de luttes récentes pour établir la vérité et obtenir justice. Au fil des entretiens menés par le collectif Angles Morts, on lit la parole des proches de personnes mortes entre les mains de la police républicaine. Ces parents, ces frères et soeurs, ces amis, confrontés au mur de silence étatique et à la souffrance, ont la force de s’exprimer et le courage de se mobiliser.

Dans cet extrait de l’entretien réalisé le 24 février dernier et publié in extenso dans Permis de tuer, Ramata Dieng s’exprime sur la mort de Lamine Dieng, son frère, étouffé à Paris le 17 juin 2007 dans un fourgon de police. Après sept ans d’attente, le juge d’instruction a rendu un non-lieu le 24 mai 2014. Son histoire et son expérience sont essentielles pour comprendre les violences institutionnelles auxquelles sont confrontées les familles dans de pareilles situations. Ramata Dieng tire les leçons de sept ans d’activisme pour faire connaître les conditions de la mort de son frère et pour créer le réseau de familles Vies volées, initiateur des marches nationales contre les crimes policiers de ces dernières années.


ANGLES MORTS : Peux-tu nous en dire plus sur la façon dont Lamine a été tué ?

RAMATA DIENG : En consultant le dossier, on apprend que des policiers de la brigade de nuit du 20e arrondissement ont été appelés pour tapage nocturne à l’hôtel Nadaud, situé rue de la Bidassoa. Une fois arrivés sur place, ils disent avoir trouvé Lamine caché sous un véhicule devant l’hôtel. L’un des policiers lui aurait alors demandé de sortir de là. Mon frère tente de sortir, mais au moment où il est en train de s’extirper – il est donc toujours allongé –, un des policiers dit avoir eu peur de perdre le contrôle de la situation, à la vue des « mollets imposants » de Lamine.

Un contre-ordre est alors donné : il demande à sa collègue de prendre les pieds de Lamine pour le plaquer au sol. Lamine n’étant pas averti qu’on allait lui faucher les jambes, il s’est évidemment écrasé de tout son poids et a crié. Ce cri a été entendu dans les étages des bâtiments aux alentours, dans la rue de la Bidassoa. Une fois plaqué au sol, les policiers se sont jetés sur lui et ont appelé des renforts. Lamine, que les policiers décrivent comme un « dément » dans leurs déclarations, est menotté aux poignets et entravé par des liens de contention aux pieds. Il y avait trois véhicules, huit agents, et cette scène a duré une demi-heure au total. Pendant une demi-heure, plusieurs policiers sont sur Lamine, qui se trouve dans un espace restreint, entre deux véhicules en stationnement.

On peut imaginer la scène, mais là aussi on relève des incohérences. C’est la raison pour laquelle nous avons demandé une reconstitution sur les lieux de manière à pouvoir visualiser ce qui est faisable techniquement et ce qui relève du mensonge. Mon frère est donc plaqué entre deux véhicules, ses pieds sur le trottoir, un agent sur ses jambes, deux agents sur chaque bras et un qui passait d’un côté à l’autre du corps de Lamine sans le contourner. Pendant trente minutes, il est écrasé sous le poids des policiers, menotté sous la nuque, un bras plié vers le haut, l’autre plié vers le bas. Ils l’ont ensuite porté jusqu’au fourgon de police où ils l’ont posé toujours face contre terre et se sont à nouveau agenouillés sur lui. Dans le fourgon, ils étaient donc sur lui, menotté, avec une ceinture de contention en cuir enlaçant ses chevilles, les mains entravées… Faites le test et vous verrez si vous pouvez vous relever et si vous réussissez à faire autre chose que tenter de respirer. Pendant qu’ils sont agenouillés sur son corps dans le fourgon, Lamine vomit.

C’est un signal de détresse qui aurait dû les faire réfléchir et les arrêter dans leur action. Malheureusement, ce n’a pas été le cas : ils ont plié ses jambes jusqu’au fessier, ils lui ont mis les chevilles au niveau du postérieur et un policier s’est agenouillé sur lui dans cette posture. Les expertises médico-légales révèlent qu’il tentait de respirer, la tête dans son vomi – son appareil respiratoire en était rempli après qu’il a désespérément cherché de l’air. Malgré tout cela, aucun des policiers n’a eu le bon sens de raisonner les autres et d’arrêter.

Pour résumer, le juge d’instruction a reçu la version de l’Inspection générale des services (IGS), il n’a entendu personne et a laissé traîner le dossier. Pendant combien de temps ?

Jusqu’à aujourd’hui. Mais il faut dire que c’est suite à la plainte de la famille que l’instruction a été relancée parce que pour eux c’était bouclé. Notre dépôt de plainte a permis de rouvrir l’enquête et nous a donné accès au dossier et à leur enquête préliminaire. Nous avons demandé à ce que les policiers soient à nouveau entendus et des compléments sur l’expertise médico-légale qui était trop floue. Nous avons alimenté l’instruction du juge en demandant des précisions de la part des médecins légistes sur certains points.

Au vu d’éléments incontestables, on s’attendait à ce que le juge les mette en examen. Ça fait sept ans que ça dure et rien ne se passe, il ne lance aucune commission rogatoire. Lorsque nous avons demandé une reconstitution, il a refusé de la faire sur le lieu où se sont déroulés les faits, préférant que cela se passe dans son bureau, que les policiers lui montrent comment chacun d’eux était positionné sur le corps de Lamine en se servant du greffier. Lorsqu’ils ont montré comment ils l’ont menotté, ils n’ont pas réussi à joindre les deux mains du greffier au risque de le blesser. Alors que pour Lamine, ils ont réussi… Ensuite, pour les hématomes relevés sur son dos, ses jambes et ailleurs, ils ont montré au juge comment ils étaient positionnés. Mais la reconstitution n’était pas assez explicite, pas assez révélatrice, dans la mesure où ils ne prenaient pas appui véritablement. Ils ne pouvaient pas car, évidemment, le but n’était pas de faire subir précisément au greffier ce que Lamine avait subi. Le plus gradé, qui pèse plus de cent kilos, a eu énormément de mal à se relever au cours de cette pseudo-reconstitution ; il faut l’imaginer sur mon frère le jour où ça s’est passé… Cette reconstitution a eu lieu en mars 2012, cinq ans après les faits.

Concernant l’aspect juridique et l’instruction, durant les cinq premières années, le juge nous a refusé la reconstitution, qui était la chose la plus importante à nos yeux. Pour tout le reste, même si ça a pris un temps monstrueux, il a accepté et ça s’est fait. Par contre, une fois que ça arrivait dans le dossier, il n’en faisait rien, il n’en tirait pas de conclusion. On se demande même s’il a lu le dossier, les demandes d’acte, les conclusions, les réactions des avocats. Tout a été fait par écrit, tout est signalé, consigné dans le dossier, et pourtant le juge n’a jamais eu aucune réaction. J’en arrive à me demander s’il a réellement pris connaissance du dossier. Lors de nos entrevues, nous le questionnons bien entendu sur la progression de l’instruction, mais depuis 2010 il nous répond que ce dossier n’est pas prioritaire. Le problème est que lorsqu’il était prioritaire, il ne l’a pas traité.

En 2012, tu es intervenue à propos des violences policières dans le cadre d’une journée sur la question de l’esclavage et des réparations. Quel lien établis-tu entre ces crimes et le racisme d’État ?

C’est tellement difficile à prouver… Avec le comité Vérité et Justice pour Lamine, j’ai été amenée à rencontrer les militants qui luttent pour obtenir des réparations. Ils sont, par exemple, à l’origine de la loi Taubira de 2001 qui reconnaît l’esclavage comme un crime contre l’humanité. C’est en les côtoyant et en m’intéressant à leur discours que j’ai commencé à analyser réellement ce qui est arrivé à mon frère. J’ai compris que ces pratiques policières sont la continuité d’un racisme d’État qui remonte à l’époque de l’esclavage. Je me suis rendu compte que la police est le bras armé de l’État et qu’elle est là pour réprimer, pour maintenir l’ordre social. La police n’est pas là pour protéger les citoyens comme je l’imaginais : on nous impose un formatage, on nous inculque l’idée que la police protège toute personne des déviants, des agresseurs et des criminels. Et finalement, je réalise que non, elle ne sert qu’à maintenir l’ordre social. C’est bien loin de ce que je pensais à une époque. La police discrimine.
La pratique du contrôle au faciès montre qu’elle est raciste. Lorsqu’on fouille dans l’histoire de la police, on voit que ça remonte au temps de l’esclavage avec le Code noir. C’était un outil de la police qui permettait de maintenir les Africains en captivité. Illégal et déclaré inconstitutionnel, ce Code a été la base de l’asservissement des pauvres et a permis de protéger les esclavagistes. Par la suite, le Code de l’indigénat, qui puise ses sources dans le Code noir, a joué le même rôle.

Et aujourd’hui, peut-être qu’il n’y a plus de code, mais des textes de loi sont votés et des circulaires sont mises en place pour continuer à cataloguer, à discriminer et à dominer un certain type de population. Ce sont des lois d’exception pour une catégorie donnée. Ce que nous revendiquons aujourd’hui, au nom de toutes les familles, c’est l’égalité : l’égalité de traitement juridique surtout, mais aussi médiatique, l’égalité à tous les niveaux. On veut que toutes les discriminations disparaissent : à l’école, pour l’accès au logement, pour les questions de l’emploi… Encore une fois, ça peut sembler idéaliste, mais on y a cru, on s’imaginait que la France des droits de l’homme, l’était vraiment. Jusqu’à ce qu’on réalise que c’est du vent, de belles paroles sans fond. Aujourd’hui, je me rends compte qu’en France, le droit commun ne s’applique pas à tout le monde de la même manière, que riches et pauvres n’ont pas les mêmes droits face à la justice. C’est malheureux et je suis dégoûtée d’en arriver à cette conclusion.

Tu dis que tu as déchanté en découvrant le fonctionnement de la police. J’imagine que c’est pareil avec la justice…

C’est encore pire avec la justice.

Tu as été confrontée à cette situation pour la première fois, mais j’imagine que toutes les familles passent par le même cheminement ? Au départ, elles pensent que, naturellement, justice va être rendue – et elles finissent toujours dans la déception…

Avec la police, c’était pas une véritable surprise, dans la mesure où l’on sait que ce sont des individus, de simples mortels qui peuvent commettre des erreurs et être corruptibles. Ils sont faillibles, comme n’importe quel mortel. En revanche, on voyait la justice plus grande, comme une chose portée par toute la population, un outil de la société qui n’était ni faillible, ni corruptible. Mais à partir du moment où tu te rends compte que si les justiciables sont des policiers, la justice ne fonctionne plus, tu te demandes ce qu’il faut faire et comment le faire. Parce qu’on veut empêcher les policiers de récidiver, on redoute de nouvelles victimes si on ne fait rien. On dit : « Stop, les policiers ne sont pas au-dessus des lois ! » Leur fonction ne doit plus leur permettre de commettre des crimes ou des délits sans devoir rendre de comptes. Ce que je dis peut paraître naïf, mais on était dans notre bulle, car on pensait que tout fonctionnait de manière impartiale. Ce n’est pas le cas.

Qu’est-ce que tu penses des stratégies de rupture, plus frontales, qui consistent à ne pas coopérer avec la justice, à la discréditer, en dénonçant son racisme, par exemple ? Des discours de rupture qui dénoncent le système seraient peut-être plus fédérateurs…

Effectivement, il faut arrêter la langue de bois et le politiquement correct. Mais, en même temps, ce discours, tu ne peux pas le tenir à une famille qui vient d’être touchée et qui croit encore en la justice, qui a encore des illusions. Il faut un certain temps avant d’en arriver à la conclusion que l’État est raciste. Il ne condamne pas sa police, même lorsqu’elle tue, il n’y a pas vraiment d’enquête, parce que des policiers qui enquêtent sur eux-mêmes, on sait ce que ça donne…

On dit qu’il existe différents corps de police, mais c’est faux. Il s’agit d’un même corps. Une enquête de l’IGS, par exemple, ressemble plus à une conversation entre copains au bar qu’à autre chose. Les enquêteurs ne relèvent pas les incohérences. Ils se couvrent, ils s’entraident, c’est une forme de connivence qui parfois existe même entre les policiers, les juges et les avocats, comme on l’a vu dans l’affaire Ajimi[2. Voir Angles Morts, « On vous laisse entre vous. Retour sur le procès des meurtriers d’Hakim Ajimi »]. Tu ne peux rien faire dans ce système. Mais on n’a pas le choix, on est obligés de faire avec, de suivre la procédure et ses lois, étape après étape, jusqu’à la fin. On le fait pour la forme, mais on sait qu’on n’obtiendra rien. La stratégie de la langue de bois, toutes les familles l’ont utilisée, certaines organisations aussi. Mais ça n’avance à rien de caresser l’État et les magistrats dans le sens du poil. À l’inverse, il y a la stratégie frontale, qui consiste à accuser l’État d’accorder systématiquement l’impunité aux policiers, d’être complice de ces crimes et d’avoir le sang de nos frères et soeurs sur les mains. Aucune de ces stratégies n’a fonctionné, rien n’a mené à une condamnation à la hauteur du crime commis.


CRIMES POLICIERS, PARLONS-EN !

Rencontre avec le comité Vérité et Justice pour Abdelhakim Ajimi et le collectif Angles Morts

Présentation du livre Permis de tuer, Chronique de l’impunité policière

LUNDI 8 SEPTEMBRE À 19H

Librairie Transit, 45 Bd. de la Libération, Marseille

En juin 2013, Dorsaf et Walid, membres du comité Vérité et Justice pour Abdelhakim Ajimi ont été condamné-e-s à 4 mois de prison avec sursis et 300 euros chacun-e de dommages et intérêts, pour « outrage à une personne dépositaire de l’autorité publique ». Cette accusation venait de deux policiers qui « assuraient la sécurité » lors du procès des policiers coupables de la mort de Abdelhakim Ajimi qui s’est tenu à Grasse en janvier 2012… Le procès en appel a eu lieu le 2 juin dernier, et le délibéré sera rendu par la cour d’appel d’Aix-en-Provence lundi 8 septembre.

Une rencontre autour de ce jugement est organisée le soir-même pour faire un point sur « l’affaire Ajimi » et la criminalisation des militant-e-s.

Cette rencontre sera aussi l’occasion de présenter le livre Permis de tuer. Chronique de l’impunité policière, coordonné par le collectif Angles Morts.


Permis de tuer,
par le collectif Angles Morts,
éditions Syllepse,
sortie en librairie le 11 septembre 2014.

Table des matières :

« Permis de tuer » / Collectif Angles Morts
« On va faire le procès de la police » / Samir Baaloudj avec Nordine Iznasni
« Si la france acceptait de reconnaître ses crimes, tous ses fondements
s’écrouleraient » / Comité vérité et justice pour Lamine Dieng
« On a beau faire, la justice en France, ça n’existe pas » / Comité Vérité et Justice pour Abdelhakim Ajimi avec Mogniss H. Abdallah
« Ils nous traitent comme des sous-hommes » / Farid El-Yamni
« Tous les quartiers désunis se sont réunis », Marwan Brahmiya et Celik Ilter
« Il faut créer un véritable rapport de forces » / Amal Bentounsi
« La justice est morte, elle ne va que dans un sens » / Comité Justice pour Lahoucine Aït Omghar
« Le bras armé des classes dominantes » / Mathieu Rigouste


Notes

1 Voir « Percer le mur de la Hoggra », dossier réalisé par la Revue Z dans son numéro 8 (juin 2014), et la chronologie réalisée en mars 2014 par Ivan Du Roy et Ludo Simbille dans Basta ! « Homicides, accidents, malaises, légitime défense : 50 ans de morts par la police ».

« La “nouvelle laïcité” est une technique disciplinaire »
L’islamophobie officielle, sociologie d’une peur d’État. Entretien avec Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed

Des premières « affaires » médiatisées de lycéennes portant le hijab en 1989 à la loi de 2004 interdisant le voile à l’école – alors pudiquement qualifié de signe religieux ostensible –, la peur de l’islam a gagné l’État et les médias. Au cours de ces vingt dernières années, la France a lentement mais sûrement imposé un régime d’exception à toute une partie de sa population. Entretien avec Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, auteurs d’Islamophobie – Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », aux éditions de La Découverte, 2013.

Votre livre a pour sous-titre : Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman ». N’êtes-vous pas, de votre côté, en train de fabriquer l’idée d’une islamophobie ?

Vous commencez fort ! En adoptant une approche constructiviste de la réalité sociale, notre livre participe peut-être à la construction du « problème islamophobe », via la production de connaissances sur le phénomène social qu’est l’islamophobie. Mais mettre le doigt sur un « problème islamophobe », ce n’est pas le créer de toutes pièces, c’est simplement lui donner la possibilité d’être débattu dans l’espace public.

La peur de l’islam et des musulmans est donc un phénomène social réel en France ?

Oui, et nous participons à l’objectiver. L’enjeu central du débat actuel, c’est la question de la reconnaissance de l’existence même de l’islamophobie, comme phénomène idéologique et comme pratique, préjugé, ou phénomène discriminatoire. D’un point de vue juridique, nous voulons insister sur la « discrimination légale par capillarité », que nous avions définie dans un article en 2011 : « La logique d’exclusion se dissémine petit à petit dans plusieurs espaces sociaux et une nouvelle étape s’appuie sur les arguments juridiques “porteurs” de l’étape antérieure, condition essentielle pour être légitimée juridiquement1 Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, « L’extension de la “fonction publique” : argument juridique d’une discrimination légale », décembre 2011, … Continue reading. »

La France se distingue de pays comme les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, etc., où le terme même d’islamophobie a depuis longtemps fait l’objet de débats. La reconnaissance du phénomène a même conduit à l’adoption de politiques publiques en tant que telles, notamment en Grande-Bretagne. En France, au contraire, c’est comme si on ne voulait même pas en entendre parler. Dès 2003, plusieurs tribunes, comme celles de Pascal Bruckner[2. Pascal Bruckner, « L’invention de “l’islamophobie” », Libération, 23 novembre 2010.] et de Caroline Fourest[3. Caroline Fourest et Fiammette Venner, « Islamophobie ? », ProChoix, n° 26-27, 2003.], ont cherché à disqualifier ce vocable, le renvoyant à une invention des mollahs iraniens en 1979 pour empêcher toute critique de la religion musulmane. Or loin d’être une invention « orientale », il s’agit en fait d’une invention… française, due à un groupe d’« administrateurs-ethnologues » spécialisés dans les études de l’islam ouest-africain ou sénégalais au début du XXe siècle[4. Voir le chapitre 4 du livre.].

Mais ces tribunes ont eu un effet performatif impressionnant : le terme d’ islamophobie est depuis devenu gênant et, jusqu’à très récemment, il n’a été utilisé dans la presse française qu’entre guillemets. Il a fallu attendre que le champ médiatique se renouvelle un peu, avec des titres comme Mediapart, et sa journaliste Carine Fouteau qui est allée à la rencontre de femmes portant le hijab pour raconter leur quotidien. Les conclusions de ses enquêtes ont débouché sur la description de ce qu’elle a appelé « l’islamophobie ordinaire[5. Voir notamment ses articles : « Cinq femmes racontent l’islamophobie ordinaire », Mediapart, 24 janvier 2013 ; «&nsbsp;Islamophobie, racisme anti-musulman : le sens caché des mots », Mediapart, 26 juillet 2013.] ». Auparavant, il a pu exister des écrits sur l’islamophobie ordinaire, comme le livre Les filles voilées parlent[6. Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian, Les filles voilées parlent, La Fabrique, 2008] publié en 2008, mais ils étaient voués à un black out médiatique sidérant.

Les différents espaces sociaux, les champs médiatique, intellectuel ou politique ont été traversés soit par une réticence, soit par une volonté de bannir le terme. La structure du champ médiatique fait que ceux qui occupent des positions de pouvoir, notamment au Monde, à Libération, au Figaro, à France Culture, etc., donnent le la d’un point de vue idéologique. En 2003 et 2004, dans la foulée de prises de position on ne peut plus claires, comme celles d’Alain Finkielkraut ou de Caroline Fourest, la quasi-totalité des journalistes ont ainsi soutenu le projet de loi visant à interdire le port du hijab à l’école. Mis à part quelques journalistes courageux comme Alain Gresh, Sébastien Fontenelle, Olivier Cyran, etc., un véritable consensus médiatique sur l’inexistence de l’islamophobie a émergé, qui s’articule avec la production d’un consensus médiatique islamophobe. L’un ne va pas sans l’autre, dans la mesure où la reconnaissance de l’islamophobie, notamment sa version violente, met en lumière la responsabilité des élites médiatiques dans la légitimation du phénomène.

Pour analyser la construction de ce consensus, vous utilisez la distinction entre établis et marginaux[7. Distinction établie par le sociologue Norbert Elias.], ce qui laisse penser que le terme d’ islamophobie serait un moyen pour les établis d’affermir leur pouvoir…

Nous avons voulu essayer de comprendre sociologiquement l’islamophobie, et de ne pas la réduire à un phénomène strictement idéologique. Certains chercheurs qui travaillent sur le sujet font un lien trop rapide entre les croisades, les Lumières, l’orientalisme, la période actuelle, comme s’il s’agissait à chaque fois de la même idéologie. Certains disent même que tout commence en 1492 avec la Reconquista espagnole.

Contre ces simplifications, nous avons plutôt décidé de mener une sociologie des élites dans une perspective historique, notamment en comparant la situation entre 1989 et 2003. En 1987 déjà, avec la commission présidée par Marceau Long sur la nationalité française[8. Commission sur la nationalité instaurée en juillet 1987 par Jacques Chirac, alors premier ministre, proposant de remettre en cause le principe du droit du sol instauré en 1889, en introduisant l’idée que les enfants nés en France de parents étrangers devaient manifester à leur majorité leur volonté d’être de nationalité française.], apparaît l’idée que l’islam pose problème en soi. Cependant, on veut encore croire à la bonne marche de l’intégration : un processus d’assimilation serait capable d’aboutir à l’extinction de la pratique musulmane chez les enfants d’immigrés, pratique perçue comme incompatible avec les « coutumes » françaises. Ainsi, avant 1989, même si la majorité des élites administratives, médiatiques et politiques voient l’islam d’un mauvais œil, elles restent divisées sur la question de l’interdiction du port du hijab à l’école publique.

Or 1989 correspond à une remise en cause de la croyance dans l’homogénéité nationale et le processus d’assimilation. Régis Debray, Élisabeth Badinter, Catherine Kintzler et Alain Finkielkraut sont les pionniers de ce basculement, lorsqu’ils dénoncent un « Munich de l’école républicaine »[9. Régis Debray, Élisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler, «&nbspProfs, ne capitulons pas ! », Le Nouvel Observateur, 2-9 novembre 1989.]. Même si ce point de vue est dans un premier temps minoritaire, l’idée selon laquelle les jeunes filles ont trahi l’espérance intégratrice des « républicains » s’installe peu à peu, et elles incarnent désormais la montée en puissance des mouvements « islamistes » dans les quartiers populaires français.

Dans le champ politique, les divisions sur l’opportunité d’une interdiction du hijab à l’école se creusent, à droite comme à gauche. Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale, considère qu’une nouvelle loi n’est pas nécessaire et qu’on peut se contenter de la position du Conseil d’État. Cette instance, la plus haute juridiction administrative, avait élaboré dès son avis du 27 novembre 1989 une jurisprudence reconnaissant le droit des jeunes femmes à porter le hijab à l’école si cela n’avait pas de caractère prosélyte. Cette position faisait consensus et, pour beaucoup, la rédaction d’une nouvelle loi pouvait être évitée[10. Par une décision du 2 novembre 1992 (n° 130394), le Conseil d’État avait annulé l’article du règlement intérieur du collège Jean Jaurès de Montfermeil qui interdisait « le port de tout signe distinctif, vestimentaire ou autre, d’ordre religieux, politique ou philosophique », sur le fondement duquel deux collégiennes portant le hijab avaient été exclues. Le Conseil d’État avait alors posé comme principe que « dans les établissements scolaires, le port par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à une religion n’est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité, dans la mesure où il constitue l’exercice de la liberté d’expression et de manifestation de croyances religieuses, mais que cette liberté ne saurait permettre aux élèves d’arborer des signes d’appartenance religieuse qui, par leur nature, par les conditions dans lesquelles ils seraient portés individuellement ou collectivement, ou par leur caractère ostentatoire ou revendicatif, constitueraient un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande, porteraient atteinte à la dignité ou à la liberté de l’élève ou à d’autres membres de la communauté éducative, compromettraient leur santé ou leur sécurité, perturberaient le déroulement des activités d’enseignement et le rôle éducatif des enseignants, enfin troubleraient l’ordre dans l’établissement ou le fonctionnement normal du service public ».]. En 1989, donc, même les plus réformistes des mouvements antiracistes comme SOS Racisme s’opposent à changer la législation en cours. Malek Boutih ou Harlem Désir prononcent en ce sens des discours qui dénoncent le caractère discriminatoire qu’aurait une radicalisation de l’interdiction du port du hijab.

En 2003, le rapport de forces s’est bouleversé, de manière progressive mais radicale. Le Haut Conseil à l’intégration[11. Julien Beaugé et Abdellali Hajjat, « Élites françaises et construction du “problème musulman”. Le cas du Haut Conseil à l’intégration (1989-2012) », Sociologie, vol. 5, n°1, 2014, p. 31-59.] (HCI), créé en 1989 et de facto dissous en 2012, réunissant des personnalités nommées par le gouvernement et chargées de rédiger des rapports et propositions sur les questions d’« intégration », a joué un rôle décisif dans la construction du « problème musulman ». L’analyse de ses rapports de 1989 à 2012 et de la composition sociale de toutes les différentes versions du HCI, sur le plan des discours comme sur celui des positions dans l’espace social, attestent de la marginalisation progressive des sciences sociales dans l’élaboration des discours sur l’islam et les musulmans. Ainsi, en 2000, le rapport L’islam dans la République est globalement opposé à l’interdiction du hijab à l’école publique, parce qu’il s’appuie sur les connaissances produites par des sociologues et des politistes spécialistes de l’islam. Seules la démographe Michèle Tribalat et la militante associative Gaye Petek contestent l’avis du HCI, au point que la première démissionne avec fracas. Tribalat devient par la suite la « prophétesse » et la caution « scientifique » du mythe de l’islamisation.

À partir de 2002, après le duel Chirac-Le Pen aux présidentielles, on assiste à un remaniement presque complet du HCI, avec un pôle politique fortement ancré dans la « droite décomplexée » et un pôle médiatique représentatif de la « droite complexée », pour reprendre les heureuses expressions de Frédéric Lordon (des personnalités de « gauche » comme Yamina Bengigui ou des journalistes comme Claude Imbert ou Jean Daniel). On a alors affaire à un tout autre régime de vérité, fondé sur les représentations médiatiques de l’islam et des musulmans.

Loin des recherches en sciences sociales, deux cadres de référence s’imposent peu à peu : les sources policières tout d’abord, qui demeurent la clé de compréhension favorite des médias pour tout ce qui concerne les classes populaires en général et l’islam en particulier. La deuxième source est plus originale – c’est à cette époque que sont popularisés les « témoignages édifiants » : à partir du livre Jamais sans ma fille de Betty Mahmoody, paru en 1987, tout un genre littéraire a émergé, celui de la femme opprimée par l’homme musulman, qu’elle soit occidentale ou musulmane, comme dans Mariée de force[12. Leïla, Mariée de force, Paris, J’ai lu, 2005.]. Ces jeunes femmes (qui ont incontestablement vécu des choses très dures) deviennent la source par excellence pour dire la vérité de ce qu’est l’islam. Lors de la campagne présidentielle de 2012, même le candidat du Nouveau parti anticapitaliste, Philippe Poutou, s’était référé au livre de Chahdortt Djavann, Bas les voiles, pour discuter de l’islam de France. La multiplication de best-sellers sur ce thème renvoie pourtant à la révolution conservatrice qui s’opère dans le milieu éditorial, mise en lumière par Pierre Bourdieu[13. Pierre Bourdieu, « Une révolution conservatrice dans l’édition », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 126-127, mars 1999.]. À ces livres s’ajoutent des reportages télévisés – et des millions de personnes se retrouvent ainsi avec une connaissance partielle, fondée sur le spectaculaire, de la religion musulmane.

Ce qui est remarquable, c’est qu’une telle manière de voir les choses ait pu s’imposer parmi les « élites » : les hauts fonctionnaires, les conseillers d’État, certains universitaires, juristes, politistes et sociologues. En 2003, la « Commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République », dite commission « Stasi », créée par Jacques Chirac, rend un rapport préconisant l’adoption d’une loi interdisant le hijab à l’école, laquelle sera finalement votée en 2004. Par le choix des personnes auditionnées reposant sur les sources dont je viens de parler, le rapporteur de la commission Stasi, Rémi Schwartz (ex-rapporteur au HCI), a réussi à donner l’impression d’une offensive islamiste à l’hôpital, à l’école, dans les armées, etc.

Pour comprendre ce qui se joue à ce moment-là, on peut citer le sociologue Alain Touraine, lorsqu’il se justifiera plus tard d’avoir voté pour l’interdiction : « Il n’est pas juste de dire que j’ai changé d’avis, c’est profondément la France qui a changé[14. Philippe Bernard, « Membre de la commission Stasi, Alain Touraine raconte sa conversion au principe d’une loi », Le Monde, 18 décembre 2003.]. » Ainsi, entre 1989 et 2003, la marginalisation des sciences sociales et l’hégémonie du discours médiatique et policier sur l’islam se sont-elles conjuguées pour imposer une nouvelle évidence sociale : non seulement l’islam pose « problème » en soi, mais il faut trouver rapidement une solution au « problème ».

Pourrait-on alors dire que l’islamophobie s’est peu à peu substituée à la question de l’immigration, habituellement brandie par les élites pour asseoir leur pouvoir sur les classes populaires ?

Elle ne s’est pas substituée, elle s’est articulée. Aujourd’hui, quand on parle de musulmans, on sous-entend « étrangers ». C’est essentiellement la religion de l’autre, de celui qui n’est pas français. Le moment inaugural de la construction du « problème » musulman en France, après la guerre d’Algérie, ce sont les fameuses grèves ouvrières des années 1980, avec la constitution concomitante d’un « problème » de l’immigration ou des clandestins et d’un « problème » musulman. Cette coïncidence révèle un enjeu central : la question de la « légitimité présentielle » de l’immigration postcoloniale en France.

Au début des années 1980, lors du fameux tournant de la rigueur, le gouvernement socialiste prend ses distances par rapport aux classes populaires, et notamment immigrées : l’étranger qui est licencié n’a plus de raison d’être en France. Abdelmalek Sayad a bien analysé cette légitimité de l’étranger en France conditionnée à la question du travail[15. Abdelmalek Sayad, La double absence, Paris, Seuil, 1999.]. Étranger-chômeur, ça n’a pas de sens. Ainsi, au moment même où il y a des licenciements massifs qui touchent principalement les immigrés, on leur dit ouvertement qu’ils ne doivent plus être présents, qu’ils doivent partir, car ils n’ont plus de travail : l’argument intégriste vient justifier les logiques d’expulsion et de disqualification.

Il faut se rappeler qu’à l’époque, les grèves des années 1980 ne sont pas décrites par les « socialistes » comme des grèves ouvrières, mais comme des grèves « saintes », des grèves « chiites » ou « intégristes », noyautées par des fondamentalistes[16. Voir Vincent Gay, « Marche ou grève – Consécration du “mouvement beur” et stigmatisation des travailleurs arabes », Revue Z, n° 8, été 2014.]. Pourtant, les revendications sont classiques : contre les licenciements, pour l’amélioration des conditions de travail, etc. Il y avait seulement en plus la revendication d’un lieu de culte, souvent portée par les syndicats. La construction d’une des premières mosquées, à Renault-Billancourt en 1976, a été soutenue par la CGT – et même par une partie du patronat, qui considérait que si les travailleurs immigrés allaient à la mosquée, cela faisait du temps en moins passé au local syndical !

Mais les choses changent lorsque l’islamophobie vise les enfants d’immigrés postcoloniaux qui ont la nationalité française. Le « problème » musulman se détache en partie du « problème » immigré sans en être totalement déconnecté. On peut même dire qu’il se radicalise puisque, selon l’idéologie islamophobe, il est à la limite « normal » que des travailleurs immigrés restent musulmans, puisqu’ils ont été socialisés dans un pays musulman. En revanche, il est tout à fait « anormal » que leurs enfants, pour la plupart nés et élevés en France, persistent dans leur religiosité musulmane. Si, pour les premiers, la « solution » est l’expulsion physique du territoire, il en va tout autrement pour les immigrés postcoloniaux ayant la nationalité française : l’expulsion[17. Sur ce point, voir le dernier ouvrage de Saskia Sassen, Expulsions, Harvard University Press, 2014.] est intérieure, sociale, comme si l’on voulait inconsciemment rendre la vie impossible pour favoriser l’auto-expulsion, le départ à l’étranger ou le double exil. Les digues juridiques qui encadraient les diverses volontés d’expulser commencent à sauter peu à peu : la nationalité française pour un type spécifique de population est dès lors régulièrement sapée par la remise en cause de la double nationalité, du droit au travail, du droit à être éligible, du droit de porter un vêtement religieux dans l’espace public, etc.

On voit donc émerger la question de la légitimité de la présence en France d’étrangers, catégorisés comme de potentiels « intégristes ». Quels en sont les effets aujourd’hui ?

C’est plutôt l’inverse. C’est parce qu’on les perçoit comme illégitimes qu’ils sont qualifiés d’« intégristes » – ce qui est de nos jours la forme de disqualification suprême. Or l’illégitimité présentielle est étroitement liée à la position dans l’appareil de production : en ces temps de transformations du capitalisme, l’immigration postcoloniale est considérée comme surnuméraire, résiduelle, et c’est en ce sens que l’État expulse certains citoyens comme une entreprise licencie les salariés dont elle n’a plus besoin. Les présumés musulmans doivent en quelque sorte chercher une citoyenneté ailleurs, pointer au « Pôle emploi » des nations, c’est-à-dire bien souvent retourner dans leur « pays d’origine » – qui n’est pas ou plus véritablement le leur.

Or la construction du « problème » musulman aurait pu être formulée de manière tout à fait différente. On aurait pu dire qu’il existait un « problème » musulman relevant de l’inégalité des droits et de l’impossibilité d’exercer sa liberté de culte. On aurait pu favoriser la création de lieux de culte, faire en sorte que les rites respectent des exigences législatives, sanitaires, etc. Selon Bourdieu, la question patente du débat de 1989, « Peut-on accepter les filles qui portent le hijab à l’école publique ? », cachait une question latente « Peut-on accepter ou non l’immigration nord-africaine en France ? »[18. Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001, Science sociale et action politique, Marseille, Agone, 2002.]. Cette question-là est restée la même aujourd’hui.

Pour le dire en des termes plus crus, cela veut-il dire que c’est la simple présence de l’islam sur le territoire français qui pose problème ?

Une fois que la loi de 2004 a été votée, on aurait pu penser que c’était réglé, que c’était la solution pour atteindre deux objectifs : 1) empêcher que les filles qui ne portent pas le hijab subissent la pression de celles qui le portent, et 2) endiguer la montée de l’« islamisme » en France. Et accessoirement que les filles qui le portent l’enlèvent. Mais cela n’a fait au contraire qu’exacerber les tensions sociales sur cette question : dès la fin de l’année 2004, les pionniers de la prohibition ont commencé à dire que ce n’était pas suffisant. La présence des femmes qui portent le hijab, ou de gens qui s’affirment musulmans de manière visible ne pose plus désormais seulement problème à l’école « laïque », mais à la société dans son ensemble.

C’est à partir de là que l’État et les instances juridiques instituent ce que vous appelez « un régime juridique d’exception » par rapport à l’islam. Vous décrivez l’islamophobie comme « une persistance contemporaine des modes de gouvernance d’inspiration coloniale ». La France aurait-elle encore aujourd’hui, avec ses propres citoyens de confession musulmane, le même rapport qu’elle avait avec les indigènes colonisés en Algérie, ou ailleurs ?

Pas tout à fait. Le lien entre passé colonial et présent postcolonial ne peut se résumer dans un continuum. Il y a plutôt une logique de continuités/ruptures : les rapports sociaux se reproduisent d’une période à l’autre, mais en se transformant. À l’époque coloniale, la question du dévoilement, le fait d’obliger les femmes à se dévoiler[19. Cf. Frantz Fanon, « L’Algérie se dévoile », L’an V de la révolution algérienne, Paris, Maspero, 1959, rééd. La Découverte, 2011.] s’insère dans une lutte entre nationalistes algériens et colonialistes. Transformer les femmes, c’est asseoir une domination coloniale et maintenir un pouvoir au plus près de la société colonisée.

Or la logique territoriale des anciennes colonies n’est plus d’actualité. La question du dévoilement est désormais devenue une technologie de pouvoir pour « gérer » la subjectivité musulmane, pour reprendre le vocabulaire de Michel Foucault. La « nouvelle laïcité », selon l’expression de François Baroin[20. Ancien ministre de Nicolas Sarkozy et de Jacques Chirac, François Baroin a rédigé en 2003 un rapport intitulé « Pour une nouvelle laïcité ».], est une technique disciplinaire : pour être pleinement Français, et donc citoyen à part entière, il ne faut plus être un musulman « visible », il faut retirer le hijab. S’obstiner à le porter doit se payer : cela vous exclut des espaces sociaux – dans le monde du travail, à l’université, dans la fonction publique, etc. Aujourd’hui, c’est devenu l’un des signes de distinction entre les bons et les mauvais Français, et c’est en ce sens qu’on peut comprendre le rapport entre le passé colonial et le présent postcolonial. Dans Les frontières de l’« identité nationale »[21. Les frontières de l’« identité nationale ». L’injonction à l’assimilation en France métropolitaine et coloniale, Paris, La Découverte, 2012.], j’ai proposé une définition du concept d’héritage colonial et analysé comment il a joué, et joue encore en partie, dans les procédures d’acquisition du droit de la nationalité.

Mais il faut aussi analyser la disciplinarisation « laïque » de la subjectivité musulmane dans le cadre plus large de la construction de l’État laïque, de la formation du « séculier » selon l’acception de l’anthropologue Talal Asad[22. Voir Talal Asad, Formations of the Secular : Christianity, Islam, Modernity, Stanford University Press, 2003.]. On peut dire que l’État laïque à la fois se distingue et prolonge l’État religieux dans la mesure où, tout en instaurant une séparation juridique entre l’État, les églises et les libertés de conscience et de culte, il perpétue le modèle ecclésial en produisant ses propres doctrines, institutions, rituels et clercs laïques, formant une sorte de religion civile. Autrement dit, il y a du sacré même dans l’État laïque, dont les contours sont déterminés par les luttes entre « orthodoxes » et « hétérodoxes », notamment autour de la définition du concept de laïcité.

La « nouvelle laïcité » est devenue la nouvelle orthodoxie, et ce basculement de l’idéologie dominante de l’État laïque illustre à la fois une sorte d’épaississement de l’« identité nationale » et sa réduction à la condition des nationaux blancs. Tout ceci se traduit par une logique disciplinaire avouée : sous couvert de laïcité, la parole raciste est complètement libérée, les injonctions à l’assimilation se font de plus en plus violentes et le contrôle des corps musulmans est quasiment devenu un secteur d’action publique. La construction du « problème musulman » a eu des effets disciplinaires directs puisque les institutions laïques (école, prison, hôpital, armée, etc.) s’inquiètent de « leurs » musulman-e-s, lancent des appels d’offres aux universitaires pour évaluer le niveau de leur « problème musulman » et suivent les recommandations de ces experts en menant une politique publique spécifique.

Le cas le plus emblématique est bien sûr l’école publique laïque avec l’interdiction générale du port du hijab et la suspicion à l’encontre des personnels supposés musulmans (surveillants et professeurs). Depuis quelques années, les « craintes » se multiplient aussi dans l’administration pénitentiaire autour de la question de la « radicalisation musulmane », au point qu’un véritable racisme institutionnel s’est mis en place[23. Voir Claire de Galembert, «&nbs;La gestion de l’islam en prison : un racisme institutionnel ? », séminaire « Islamophobie », EHESS, 19 avril 2013, http://islamophobie.hypotheses.org/308.]. Malheureusement, certains sociologues-experts participent à la logique disciplinaire, en adoptant le point de vue institutionnel et, parfois, en théorisant la racialisation des musulmans (par exemple au travers de l’opposition entre « prisonniers laïques » et « prisonniers musulmans »).

De la même manière qu’il y a eu une résistance des colonisés à l’oppression des colons, de quel ordre sont les réactions des personnes visées aujourd’hui en France par ce régime juridique d’exception ?

La résistance des colonisés est très différente. Attention à ne pas édulcorer la violence coloniale en faisant des comparaisons hâtives. En situation postcoloniale, elles sont variées. On peut parfois observer une sorte de « néo-marranisme », du nom des juifs marranes qui, lors de l’Inquisition, se sont convertis au christianisme. Tout en maintenant secrètement leurs habitudes religieuses, certains musulmans choisissent d’invisibiliser leurs pratiques dans l’espace public comme le jeûne du ramadan, le port de la barbe ou du hijab, etc. C’est une sorte de stratégie de résistance par la dissimulation. D’autres stratégies consistent plutôt à se maintenir dans un entre-soi : on est tellement disqualifié à l’extérieur qu’on va rester entre nous. Certains décident en revanche de se mobiliser politiquement en affirmant une identité musulmane assumée « compatible » avec la « République ». On observe aussi de plus en plus de décisions d’auto-expulsion ou d’émigration pure et simple, notamment vers les pays anglo-saxons, mais le recours au droit constitue l’un des principaux ressorts de la lutte contre l’islamophobie, dans une dimension collective et publique.

Comment se manifeste cette mobilisation par le droit ? Et surtout, comment l’outil juridique peut-il être réellement efficace alors même que la loi française, selon votre étude, est discriminatoire à l’égard des musulmans ?

Les rapports entre droit et islamophobie sont complexes. D’un côté, la législation française légitime la volonté d’expulsion intérieure de certains musulmans, mais il ne s’agit pas d’une législation raciste stricto sensu comme la France l’a connue durant la période coloniale et vichyste, puisque l’on a affaire à une autre formulation du stigmate religieux. Comme le soulignait Hannah Arendt, on peut « échapper » au judaïsme par la conversion, mais on ne peut pas « échapper » à la judéité. L’islamité comme attribut racial existait durant la période coloniale, comme l’illustre la ségrégation sociale et politique qui en a résulté. Même converti au christianisme, l’indigène musulman d’Algérie ne sort pas de sa condition de musulman.

Cependant, l’islamité coloniale est différente de l’islamité postcoloniale. La judéité issue de l’antisémitisme et l’islamité coloniale ont un fond racial beaucoup plus fort que l’islamité postcoloniale. De nos jours, même si l’islamophobie contemporaine tend à faire de l’islamité un attribut permanent et définitif, les musulmans en France ne sont pas dans la même situation politique et juridique. Ce ne sont pas tous les musulmans qui sont visés par le droit, mais une partie d’entre eux, et plus spécifiquement certaines femmes, qui portent le hijab ou le niqab, qui sont des signes religieux réversibles. C’est justement sa différence avec le droit colonial qui rend le régime postcolonial d’exception plus puissant : il ne s’agit pas d’un droit raciste brut, auquel on pourrait s’opposer frontalement, mais d’un droit mouvant qui s’insère dans la marge d’interprétation des juges et dans le pouvoir discrétionnaire de l’administration, lesquels interprètent les textes constitutionnels et les conventions internationales selon un préjugé islamophobe.

D’un autre côté, le droit est une ressource très puissante pour lutter contre ce régime juridique d’exception, voire le dernier rempart lorsque la bataille politique semble perdue. Des mouvements associatifs comme le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) collaborent avec des avocats, avec l’objectif de provoquer des jurisprudences favorables aux droits des victimes de l’islamophobie. Dans la mesure où, depuis le début des années 2000, les juridictions suprêmes françaises, Conseil constitutionnel, Cour de cassation et Conseil d’État, tendent à suivre le mouvement de l’islamophobie politique, il faut plutôt compter sur les cours européennes (Cour européenne des Droits de l’Homme – CEDH – et Cour de justice de l’Union européenne – CJUE).

L’objectif des associations est de marginaliser la France, grâce à une jurisprudence européenne plus favorable aux droits fondamentaux. Mais les rares affaires qui ont su « monter » jusqu’à la CEDH ont suscité beaucoup de déception, puisque la Cour a légitimé la loi du 15 mars 2004 sur le port du hijab à l’école publique, au nom de la spécificité française de la laïcité[24. CEDH, Aktas c. France, 30 juin 2009, 43563/08, http://hudoc.echr.coe.int/sites/eng/pages/search.aspx?i=001-93697.], et la loi du 11 octobre 2010 sur la dissimulation du visage, au nom du « vivre ensemble »[25. CEDH, Grande Chambre, S.A.S. c. France, 1er juillet 2014, 43835/11, http://hudoc.echr.coe.int/sites/eng/pages/search.aspx?i=001-145240.]. Ces défaites juridiques conduisent les associations à se demander : si le droit européen n’est pas avec nous, que nous reste-t-il pour empêcher l’extension du régime d’exception ?


Téléchargez le guide pratique du CCIF.

• Sur le même sujet, on pourra consulter le dossier « Croisades phrygiennes » préparé par la revue Z pour son dernier numéro paru en juin 2014 : Vénissieux, la rouge et la révolte, Z n°8 disponible en librairie.


Notes

1 Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, « L’extension de la “fonction publique” : argument juridique d’une discrimination légale », décembre 2011, http://islamophobie.hypotheses.org/66.