Contrôle continu

Police, frontières, guerres et prisons

Culture de base

Art, culture populaire et politique

Dé-colonialités

Antiracismes et décolonialismes

Genre rage

Féminismes et luttes LGBTQI

Le lundi au soleil

Travail, précariat et luttes sociales

Terrains vagues

Urbanisme, écologie politique et critique de la technologie

Culture de base

Song to Woody : Demande à la poussière

Song to Woody : Demande à la poussière

Goguenard, béret de travers, clope au bec, Woody Guthrie se frayait son propre chemin, loin des mondanités et des tentations de reconnaissance, convaincu que ses semblables, un jour, feraient ravaler leurs méfaits à tous les patrons de ce monde… Cette chronique musicale est publiée à la fois sur Article11 et sur Jef Klak. Comme un passage de flambeau, sachant que les prochains textes de ce type rédigés par votre serviteur seront publiés exclusivement chez l’ami Jef. Et chose surprenante pour le site de Jef Klak : les commentaires sont activés !

 

«  Eh, Woody Guthrie, je t’ai écrit une chanson / Sur un étrange vieux monde qui poursuit sa course /
Il semble malade, affamé, fatigué, déchiré / On dirait qu’il se meurt, mais il vient à peine de naître. 
 »

Bob Dylan, « Song to Woody »1 « Hey, hey Woody Guthrie, I wrote you a song, / About a funny old world that’s a coming along, / Seems sick and it’s hungry, it’s tired and it’s torn / It looks like it’s a … Continue reading

« Les gens m’aimaient, me détestaient, marchaient avec moi, me marchaient dessus, me criaient haro ou bravo, me louaient ou me huaient, et bientôt j’avais été invité et vidé par chaque lieu de distraction public qui existe dans ce pays. Mais je décrétai que les chansons étaient une musique et un langage sans frontières. »

Woody Guthrie, En route pour la gloire

Woody Guthrie, tu aurais aimé le rencontrer au bord d’une route poussiéreuse écrasée de chaleur, sa chemise à carreaux empesée de sueur et ses traits tirés de fatigue. Il t’aurait salué de sa voix traînante d’Okie et t’aurait traité en camarade de galère, simplement, sans en faire des tonnes. Vous auriez peut-être partagé quelques gorgées d’un vin fortifié bon marché, du Thunderbird par exemple, ou du Cisco, puis quelques tranches de pastèque pour faire passer l’infâme goût des assommoirs made in USA, avant de repartir chacun de votre côté. Ou bien, l’humeur s’y prêtant, vous auriez taillé la route ensemble pendant quelques jours, poussant lentement, à pied, en stop ou en wagon de marchandise vers la Californie, les Appalaches, Des Moines ou le Minnesota… Freewheelin’.

Le soir, au coin du feu, vous auriez englouti un frugal repas avec quelques traîne-savates du même acabit, des ivrognes, des pauvres hères, des malchanceux, des fugueurs, ceux-là mêmes qu’il décrivit si bien dans son autobiographie (partiellement romancée) En route pour la gloire : «  Je m’assis le dos contre le mur, observant ces hommes tourmentés, enchevêtrés, désordonnés. Voyageant à la dure. Habillés à la dure. Partis pour une sacrée longue solitude. Plus rugueux qu’un épi. Plus sauvages qu’un bâton. […] Discutant pire qu’un arbre bourré de pies. En désordre. Des gens désorientés, opprimés.  » Au vrai : son public favori. Si bien qu’il aurait sorti sa guitare ornée de sa célèbre inscription balistique – « This guitar kills fascists » – et entonné quelques classiques de la hobo-sphère repris en cœur par la troupe avinée.

Un matin, au réveil, malheur, il aurait décampé sans demander son reste, dans un nuage de poussière. La route ce jour-là aurait été plus rude, diminuée de sa présence, orpheline. Un seul Woody vous manque et tout est déplumé.

9782264033024

* * *

Difficile de le nier, surtout au regard de ce qui précède : Woody Guthrie invite aux poncifs, aux envolées lyriques teintées de ce sépia nostalgique qu’arborent tant de grandes figures américaines du XXe siècle. Yep, il est difficile de trouver quelqu’un plus solidement arrimé à l’imaginaire ricain du vagabond insoumis. Il y a du Huckleberry Finn dans sa trajectoire, du Thoreau, du Agee – Louons maintenant les grands hommes ! –, du Boxcar Bertha, du Kerouac et du Steinbeck.

Né en 1912 à Okemah, dans l’Oklahoma – doublement Okie donc –, Woody Guthrie est très vite jeté sur la route par la Grande Dépression qui ravage sa région natale, cette catastrophe si puissamment contée dans Les Raisins de la colère[2. Évoquant sa chanson «  Tom Joad  », Steinbeck écrira : « J’ai mis trois ans à écrire ce foutu bouquin, et cet enfant de salaud en a fait autant en dix-sept couplets ! » ]. «  Je voulais être mon propre patron  », écrivait-il dans En route pour la gloire. «  Avoir mon propre boulot quel qu’il soit et me débrouiller tout seul.  » Dont acte : alors qu’ils sont des millions à vagabonder sur les routes, en quête d’un boulot, d’un refuge, d’un salaire, lui se fait très vite troubadour, chanteur itinérant dénonçant la misère, les patrons voyous et leurs milices ; tout en encensant les syndicats, les luttes sociales, les étincelles venues du peuple. Partout où il débarque, en Californie ou à New York, il a en stock des chansons adaptées aux luttes du moment, des ballades remontées. Un avion rempli de Mexicains expulsés s’écrase dans l’indifférence générale ? Il dégaine « Deportee (Plane Wreck at Los Gatos) », égrainant les noms des victimes[3. « Goodbye my Juan, goodbye Roselita / Adios mis amigos Jesus y Maria / You won’t have a name when you ride the big airplane / And all they will call you will be / Deportee  »]qu’il n’enregistra jamais, au contraire du grand Cisco Houston.

https://www.youtube.com/watch?v=zOqjlRsUnBM

Les fascistes gagnent du terrain en Europe ? Il balance « All You Fascists Bound to Loose », pour leur annoncer qu’ils vont se faire marave sévère[4. « I’m gonna tell you fascists / You may be surprised / The people in this world / Are getting organized / You’re bound to lose / You fascists bound to lose. »]. L’activiste Tom Mooney est libéré après avoir durablement croupi en prison sous de fausses accusations ? Il compose d’une traite « Tom Mooney is Free », pour clamer que « La vérité ne peut-être entravée par une chaîne  ». Et quand il participe avec Alan Lomax et Pete Seeger à la confection d’un recueil de chansons sur les luttes populaires, le titre choisi ne prend pas de gants : Hard Hitting Songs for Hard Hit People, soit, plus ou moins, Des chansons qui frappent fort pour ceux qui en prennent plein la gueule.

Bref, un battant cognant fort après avoir trop encaissé. Qui n’aura de cesse de parcourir le pays, fendant la misère les yeux grand ouverts, vagabond dans l’âme. Dans Like a rolling stone ; Bob Dylan à la croisée des chemins, Greil Marcus le définit comme «  le troubadour des dépossédés, le poète de la Grande Dépression, le fantôme de la route américaine, un homme balayé par le vent et fait de poussière  ». Une « poussière » qui lui colle bigrement à la peau dès qu’il s’agit de l’évoquer. Comme si le sang palpitant dans ses veines avait peu à peu été contaminé par les débris de la route, chargé de scories vagabondes. Le premier chapitre de son autobiographie en regorge d’ailleurs littéralement, de cette poussière mauvaise piquant les gorges, saturant les poumons, entravant l’horizon et « volant dans l’air comme si on était en train de la déverser avec des camions ».

Il faut dire qu’outre celle de la route, il connaît très jeune celle charriée par le terrible phénomène du Dust Bowl, ces tempêtes de poussière semblables aux plaies d’Égypte ravageant les Grandes Plaines américaines et ruinant des milliers de fermiers[5. Sa chanson « Dust Storm Disaster » détaille ainsi un jour de catastrophe : « Le 14e jour d’avril 1935 / Frappa la pire des tempêtes de sable à avoir jamais emplies le ciel / Vous pouviez voir cette tempête approcher, les nuages d’un noir de mort / Et à travers notre grande nation, elle imprima une piste funèbre. » ]. Un phénomène écologico-économique, lié autant à la sécheresse qu’au surlabourage et l’érosion qu’il entraîne. Leurs fermes et récoltes ensevelies, les familles de fermiers font leurs baluchons avant de rejoindre le ruban gris que Steinbeck appelait la « route mère » – cette Road 66 ouvrant sur l’Ouest. Pour l’Oklahoma natal de Woody, c’est 15% de la population qui est ainsi jeté sur les routes. Adieu veaux, vaches, cocon ; bonjour exil, misère, rejet. « Ensevelies nos clôtures, ensevelies nos granges / Ensevelis nos tracteurs, par cette tempête de poussière sauvage / On a chargé nos guimbardes et empilé nos familles à l’intérieur, / On s’est jeté sur cette autoroute pour ne plus jamais revenir[6. « It covered up our fences, it covered up our barns, / It covered up our tractors in this wild and dusty storm. / We loaded our jalopies and piled our families in, / We rattled down that highway to never come back again. » ]. », chante-t-il dans « Dust Storm Disaster ».

Woody Guthrie a consacré un album entier à cette catastrophe, Dust Bowl Ballads, enregistré à New York en 1940. Des chansons simples, touchantes, dépeignant sans en rajouter le terrible destin des exilés économiques : «  Je suis un réfugié du Dust Bowl, / Et je me demande si je resterai toujours / Un réfugié du Dust Bowl[7. « I’m a dust bowl refugee, / And I wonder will I always / Be a dust bowl refugee ? »] ?  », geint-il doucement dans « Dust Storm Refugee », chanson intemporelle qui s’appliquerait tout aussi bien aux jours actuels et à leurs persistants relents d’exclusion.

* * *

Si les compositions de Woody traversent si bien le temps, c’est parce qu’elles ne s’embarrassent pas de chichis. Une guitare, quelques accords, des paroles simples et acérées, et les voilà lancées. « Par dessus tout, les chansons de Woody ont le génie de la simplicité. N’importe quel imbécile peut être compliqué, mais il faut du génie pour atteindre la simplicité », écrivait son ami et camarade de lutte Pete Seeger[8. Dans The incompleat folk singer. À noter que Seeger avait lui écrit sur son banjo : « This machine surrounds hate and forces it to surrender ». ].

Au fond, ce qu’il y a de plus sympathique dans la figure de Woody Guthrie, c’est sans doute sa modestie. Ce côté rustique mis en avant, assumé, revendiqué comme un gage d’honnêteté. « On va montrer à ces fascistes ce qu’une bande de péquenauds peuvent faire », lâche-t-il, rigolard, en introduction de «  All You Fascists Bound to Loose ». Comme si la solution n’allait pas venir d’une posture théorique élitiste, mais plutôt d’un bon sens populaire qui finirait forcément par triompher. Goguenard, béret de travers, clope au bec, le petit barde se frayait son propre chemin, loin des mondanités et des tentations de reconnaissance, convaincu que ses semblables, un jour, feraient ravaler leurs méfaits à tous les patrons de ce monde.

Rétrospectivement, le constat semble un brin naïf (quoique…). Mais c’est aussi ce qui fait sa beauté. Malgré tout les motifs de déploration, il restait habité par l’idée d’un avenir scintillant – « Je déteste quand une chanson vous fait croire que vous êtes né pour perdre », martelait-il. La Grande Dépression avait frappé, il avait assisté – de loin, en tant que matelot – aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale, il avait frôlé en victime la folie du maccarthysme, mais qu’importe : il ne lâchait pas l’espérance. Car les combats de Woody et de ses pairs s’inscrivaient dans des certitudes inébranlables, dont celle qu’ils allaient gagner, vu qu’ils étaient du bon côté de la barrière. Évoquant les années 1930 telles que Guthrie les lui avaient contées, le très jeune Bob Dylan expliquait ceci en 1963 : «  Je ne sais pas comment on en est arrivés là, mais cela ne semble plus si simple. Il n’y a plus seulement deux camps, vous voyez ? Le temps du noir et blanc est fini.  »

De l’eau a coulé sous les ponts. Des hectolitres bien vaseux. Woody Guthrie n’est pas totalement entré dans la mémoire universelle, contrairement à la légende Dylan, beaucoup plus sophistiquée, fascinante de génie, et aussi – il faut bien l’avouer – moins répétitive. Et s’il est permis de rire jaune devant le constat formulé par Dylan en 1963 – qu’aurait-il dit s’il avait eu 20 ans aujourd’hui plutôt que dans les sixties ? –, il est aussi permis de saluer bien haut la mémoire du sieur Woody Guthrie.

On peut d’ailleurs reprocher beaucoup de choses à Dylan, sa suffisance légendaire, son virage chrétien, une flopée d’albums hideux, mais il y a un élément qu’on ne pourra jamais lui retirer (outre une myriade de disques débordés par la grâce), c’est sa dévotion maintes fois confirmée envers son maître Guthrie. Alors que ce dernier se mourait dans un hôpital de la côte Est, grignoté par une maladie dégénérative, un Dylan encore juvénile lui rendit de multiples visites. « Woody me demandait toujours de lui rapporter des cigarettes, des Raleigh  », écrivait Dylan dans ses Chroniques, avant d’évoquer sa profonde tristesse à voir son héros si diminué. Pour évacuer cette tristesse, tenter de lui remonter le moral, il lui chantait des chansons. Aussi bien les siennes que celles de l’homme alité. Parmi ses propres compositions, celle qui serait enregistrée sur son premier album, « Song To Woody », magnifique hommage et troublant passage de flambeau : «  Je te chante cette chanson, mais je ne la chanterai jamais assez, / Car ils sont peu nombreux les hommes, / À avoir fait ce que tu as fait[9. « I’m a singing you the song, but I can’t sing enough, / Cause there’s not many men / That done the things that you’ve done. »]. »

Quant à la reprise que fait Dylan de « Pastures of Plenty », entonnée d’une voix douce sur un enregistrement peu connu, alors qu’il est très jeune, elle charrie avec elle toute la beauté de l’univers de Woody. Une tristesse fondamentale, mais également un émerveillement devant ces « pâturages d’abondance », la bonté de la terre nourricière et sa beauté, la fierté du labeur accompli et des mains crevassées d’ampoules. Toutes choses que Woody avait également chantées dans « This Land Is Your Land », mais de manière moins subtile. Ici, la musique se fait route, façonne des paysages, des montagnes, des ruisseaux insoumis, des forêts de poings levés. L’essence même de Woody Guthrie.

Pour aller plus loin :

Le site Les Mots Sont Importants a publié un bon article sur Woody Guthrie à l’occasion du centenaire de sa naissance. À lire ici.

 

Notes

1 « Hey, hey Woody Guthrie, I wrote you a song, / About a funny old world that’s a coming along, / Seems sick and it’s hungry, it’s tired and it’s torn / It looks like it’s a dying and it’s hardly been born. »

Super-slips vs bat-masques
Vérité et Justice vs Terreur et Sécurité

Considéré comme le premier véritable super-héros, Superman apparaît en avril 1938, avec sa cape, ses bottes et son slip rouges, son « S » frappé sur un écu de poitrine jaune, et son justaucorps bleu, en couverture du mensuel Action Comics nº1 – édité par le futur DC comics. Face à un succès immédiat, le même éditeur publie un an après un autre personnage en cape et costume, mais sombre et masqué : The Bat-Man 1 The Bat-man perd son trait d’union après trois mois de publication, mais conserve souvent sa particule., qui fait la une du no 27 de Detective Comics. Si de nombreux autres super-héros apparaissent dans la foulée, Superman et Batman s’imposent comme les plus populaires et les plus emblématiques. Contrairement à la plupart de leurs congénères costumés, la publication mensuelle de leurs aventures ne connaîtra quasiment pas de pause. Ils ont créé et maintenu une véritable industrie, tout en alimentant régulièrement de nombreux autres médias de masse : feuilletons radiophoniques, cartoons, romans, serials, séries TV, jeux vidéos ou superproductions hollywoodiennes. Depuis plus de 75 ans, et alors que Batman V Superman : L’aube de la justice est sorti au cinéma ce mercredi 23 mars, c’est aussi deux visions de l’idéal américain de justice, des mesures antiterroristes ou des dispositifs de maintien de l’ordre qui se confrontent dans les sagas de ces super-héros.

Ce texte est issu du deuxième numéro de la version papier de Jef Klak, « Bout d’ficelle », paru en mai 2015 et encore disponible en librairie.

« J’ai croisé beaucoup d’hommes. Certains étaient fringants, d’autres montaient un cheval blanc. Certains portaient même une couronne. Mais porter une cape sans avoir l’air stupide, voilà qui est intéressant. »

Lois Lane, Superman for all seasons

En septembre 2010, l’exposition « Habiter poétiquement (le monde) » marqua la réouverture du LaM de Villeneuve d’Ascq[2. LaM : « Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut », situé à Villeneuve-d’Ascq. Sa collection d’art brut est une donation du musée L’Aracine.]. Rapprochant des œuvres de ses collections d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, elle donnait à voir les impers que portait le plasticien Willem Van Genk pour se protéger des ondes nuisibles lorsqu’il arpentait la ville, et les robes, capes et tentures cousues et brodées dans les années 1940 par une femme anonyme de l’hôpital de Bonneval pour rejoindre son époux dans la mort.

Dans le catalogue de l’exposition, un article de Frédéric Logez[3. Frédéric Logez est écrivain et dessinateur. Il a publié en 2014 La Bataille-Arras 1917, aux éditions Degeorge, très bel album de bande dessinée sur l’offensive britannique contre les lignes allemandes en Artois, qui mobilisa tunneliers néo-zélandais, soldats australiens, terreneuviens, canadiens, anglais, gallois,…] intitulé « Seconde peau » décrit fait une anatomie comparée entre ces vêtements et les costumes collants des super-héros : « Première ou seconde peau, d’origine terrestre, extraterrestre ou divine, colorée ou non, de nature physique, technologique ou surnaturelle, le super-héros hors du commun enfile toujours un costume hors du commun. […] Pour [Superman et Batman], le processus est exactement inversé. L’un est lunaire, l’autre est solaire, mais tous deux usent d’un super-costume contre les forces du Mal. L’un, Batman, vient de la rue et utilisera l’ingénierie fine et la science pour confectionner son super-costume, sa seconde peau ; l’autre, Superman, vient de l’espace et son super-costume est sa force brute, sa seule et première peau. »

Habiter poétiquement la ville

Comme le cinéma, la bande dessinée naît avec la métropole moderne, et plus que tout autre genre, les comics de super-héros inventent un nouveau rapport à la ville. Ce n’est pas un hasard si la cité fictive où s’installe Superman s’appelle Métropolis, comme la ville à deux niveaux du film éponyme de Fritz Lang en 1927, vision pessimiste de l’avenir de l’homme. La Métropolis de Superman représente d’ailleurs uniquement la ville haute du film de Lang, baignée de lumière et occupée par une élite de privilégiés, alors que Gotham City[4. Gotham est un des surnoms de New York, attribué à Washington Irving, auteur américain du début du XIXe siècle. De mai 1939 à décembre 1940, Batman rend la justice dans les rues de New York. Il ne devient le protecteur de la ville fictive de Gotham City qu’en janvier 1941. Or Gotham City s’inspire tout autant de Chicago que de New York, et serait située sur la côte Nord-Est des États-Unis, dans le New Jersey, à 60 miles au nord de Métropolis.], territoire du Batman, évoque la ville basse où sont reléguées les masses laborieuses. Son architecture, ses lumières et sa météo brumeuse s’inspirent d’ailleurs de l’expressionnisme allemand, quand la ville de Superman rappelle plutôt les architectures futuristes. Deux faces de la cité moderne, environnement naturel des super-héros – lesquels créent des manières désirables de l’habiter : perché sous la lune en haut des plus hautes tours, ou survolant les gratte-ciel en plein soleil[5. L’éditeur de comics Marvel a utilisé à fond ces nouvelles manières d’habiter la ville dans les années 1960, en choisissant comme cadre des aventures de ses nouveaux personnages, non plus des cités imaginaires comme Métropolis ou Gotham, mais New York. Et nous sommes nombreux à connaître intimement la fameuse Grosse Pomme sans y être jamais allés, grâce aux acrobaties de Spiderman ou Daredevil.].

Slips & freaks

En 1933, Jerry Siegel et Joe Shuster, publiaient dans un fanzine une première version de Superman : un personnage malfaisant, ivre de pouvoir et de conquêtes, avec des pouvoirs télépathiques nés de l’expérience d’un savant fou. Cinq ans plus tard, les deux juifs new-yorkais assistent à l’arrivée de réfugiés fuyant la montée du nazisme en Europe. Face aux fantasmes de race pure et de surhommes virils aux chemises brunes et noires, Siegel et Shuster inventent un super-héros alien en costume moulant aux couleurs saturées.

Le justaucorps bleu, l’insigne et la ceinture jaune, les bottes, cape, et slip rouges de Superman s’inspirent aussi directement du costume de « L’Homme fort » des spectacles de foire. Encore une fois comme le cinéma, dont les images muettes des débuts sont commentées en direct par un bonimenteur, les comics entretiennent une filiation directe avec le cirque et les arts forains. Les super-héros jouent sur un mélange de fascination et de répulsion envers leur altérité radicale, comme les monstres de foires exhibés dans les freak shows et autres cirques Barnum au début du XXe siècle.

Les couleurs criardes de tant de costumes de super-héros s’expliquent aussi par la qualité médiocre des comics bon marchés (Detective comics valait 10 cents). Les grosses trames bavaient tellement qu’il fallait des couleurs vives pour reconnaître immédiatement les héros. Le blanc fut longtemps évité – ce qui explique peut-être que Superman ait remplacé le blanc du drapeau américain par du jaune[6. C’est pour la même raison qu’Hulk et Iron Man, qui apparurent tous deux gris et risquaient de finir imprimés en gros pâtés noirâtres, devinrent rapidement vert, et rouge et or.].

Big Blue & Red Son

Depuis plus de 75 ans, des centaines de dessinateurs et écrivains ont pris en main les aventures de Superman, faisant évoluer son apparence dans les séries régulières, mais aussi dans de nombreuses versions alternatives ou projections futuristes[7. Les aventures de super-héros quasiment invulnérables pouvant se révéler à la longue quelque peu rébarbatives, les éditeurs ont vite publié des aventures exceptionnelles se déroulant dans le passé des personnages (les untold tales, comme les aventures de Superboy, version enfantine puis ado de Superman inventée en 1945, ou Batman : année Un qui narre les premières fois où Bruce Wayne enfile son costume de chiroptère), mais aussi des histoires présentant des versions alternatives de ces héros (les Imaginary stories, équivalents des What if de Marvel, qui mettent en scène ce qui pourrait se passer si certains détails avaient été différents, comme Superman : Red Son).]. La plupart des super-slips[8. Le terme « super-héros » est depuis 1979 une propriété de marque conjointe des deux plus gros éditeurs de comics américains : Marvel et DC. Ce sont donc les seuls à pourvoir imprimer le terme sur les couvertures de leurs magazines, ce qui oblige leurs concurrents à inventer des synonymes : ultra-héros pour Malibu, méta-humains chez Wildstorm, « Héros de la science » pour America’s Best Comics, la collection d’Alan Moore. Mais dans toutes les publications, indépendantes ou non, les super-héros sont communément désignés par des expressions ironiques se référant à leurs costumes, telles « encapés », « masques », ou même « super-slips ».] ont fini par abandonner la cape[9. Au moins depuis que Bill Dollar, super-héros d’opérette au service d’une banque, est mort abattu par des gangsters parce que sa cape était restée coincée dans un tourniquet, dans The Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons, 1987.] – pas Superman. Le bleu et le rouge de son costume ont parfois changé de nuance, mais le slip est resté au-dessus du froc. La taille de l’écu s’est agrandie pour couvrir l’ensemble de la poitrine musclée. Les cheveux ont subi les effets de la mode (Ah, le « mulet » des années 1980, tempes courtes et nuque longue !), sans perdre la mèche en « S » sur le front. L’histoire de la provenance du costume et de la signification du « S » pectoral ont été révisées[10. John Byrne et George Pérez modifièrent la provenance du costume et la signification du « S » pectoral lorsqu’ils « modernisèrent » les origines de Superman en 1986 avec la mini-série Man of Steel. À l’origine, le costume et la cape ont été cousus par sa mère adoptive, et le « S » pectoral dessiné par son père adoptif en hommage à l’un de ses ancêtres, qui avait tenté de sauver des Indiens d’une épidémie : l’image est censée représenter un serpent, symbolisant la guérison. Désormais, comme dans la version cinéma de Richard Donner en 1978, le costume est une relique de la planète Krypton, dont est originaire Superman, et le « S » rouge sur fond jaune l’emblème de la dynastie El, (c’est-à-dire de la famille de Kal-El, le vrai nom de Superman), un symbole kryptonien signifiant « Espoir ». En tous cas, dans aucune version il ne s’agit vraiment d’un « S », et dans toutes, c’est l’éternelle fiancée du boy-scout en bleu, la journaliste arriviste Lois Lane, qui invente le nom de Superman à partir de ce malentendu.], mais le costume reste très proche de ses premières apparitions – contrairement à beaucoup de super-héros aux goûts plus versatiles, tels les X-men, dont l’accoutrement ne cesse de changer au gré de la mode, passant allègrement du lycra au latex ou des vêtements civils aux costumes punk, voire aux armures.

Certains dessinateurs ont réussi à livrer des images du plus puissant des Supers réellement marquantes. Ainsi Tim Sale avec son épuré Superman for all seasons, où le Grand S se fait pure ligne bleue, rouge et jaune. Ou Alex Ross et ses couvertures peintes inspirées de Norman Rockwell, mais aussi sa version de l’avenir, Kingdom come, où le passage du jaune au noir suffit à suggérer l’austère maturité de l’Homme de Demain. Sans oublier Frank Quitely avec All star Superman, dans la mise en scène d’une possible mort du Kryptonien, qui réussit à rendre crédible la double identité de Clark Kent et Superman, en opposant la puissance contenue du Grand Bleu aux postures exagérément maladroites de Kent, inspirées de la gestuelle du théâtre yiddish.

Des versions alternatives, il faut aussi retenir le savoureux Superman : Red Son où l’Homme d’Acier, s’étant à l’origine écrasé dans un kolkhoze en Ukraine au lieu d’un champ au Kansas, devient le super-héraut du communisme. Il succède à Staline, et convertit au socialisme l’ensemble des États de la Terre, à l’exception du Venezuela et des États-Unis. Ici, Superman est tout de gris et de rouge vêtu, la faucille et le marteau remplaçant le « S » sur la poitrine de son uniforme soviétique, tandis que son adversaire Batman, chapka sur les oreilles de sa cagoule, arbore « le noir de l’anarchie ».

La Vérité, la Justice et l’Idéal américain

Superman est souvent qualifié de personnage « iconique », ce qui en soit ne veut rien dire. Ou alors pour signifier qu’il est davantage une image qu’un personnage : son costume n’est pas seulement sa propre peau, il est tout entier une image animée. Une idée de l’Amérique en technicolor. L’icône est née durant la montée du nazisme en Europe, et en pleine crise économique aux États-Unis, sous la politique de « New deal » menée par le président Roosevelt. Dès la première page d’Action comics nº1, il se présente comme « champion des opprimés, la merveille physique qui a juré de vouer son existence à aider ceux dans le besoin ». Justicier progressiste, apôtre de l’individu et de l’action, sa première aventure dénonce la peine de mort, et il s’attaque aux maux de la Grande Dépression : mafia organisée, syndicats marrons, corruption politique, violence conjugale, alcoolisme, etc.

« Plus rapide qu’une balle, plus puissant qu’une locomotive, capable de sauter par-dessus des gratte-ciels d’un bond[11. Les pouvoirs de Superman sont à l’origine calqués sur ceux de John Carter, le héros d’E. R. Burroughs dans Princess of Mars (1917) et ses suites. Mars ayant une gravité moindre par rapport à la Terre, lorsque John est téléporté sur cette planète, il se retrouve doté d’une force herculéenne qui lui permet de faire des bonds gigantesques. De même Superman, qui vient de Krypton à la gravité plus élevée, ne vole pas à ses débuts, mais fait des bonds au dessus des gratte-ciels.]  », il représente la modernité, tout en défendant les valeurs rurales de l’Amérique aux dépens de la ville et de ses dangers. Élevé dans la petite ville de Smallville au Kansas par un couple de vieux paysans tout droit sortis d’un film de John Ford, le bon « Supes » a grandi au biberon de leur morale manichéenne : « la Vérité, la Justice et l’idéal américain » qui devient sa devise. Mais en tant qu’alien adopté par les États-Unis, il représente surtout l’Amérique des immigrants, et revendique un humanisme multiculturel radical, sorte de politiquement correct avant l’heure.

Le gendarme de l’espace

Lors de la Seconde Guerre mondiale, Superman se fait « porte-drapeau de l’Amérique », et délaisse les problématiques sociales pour combattre les nazis et les Japonais. Dès 1940, il s’envole même en Allemagne et en Russie, pour attraper Hitler et Staline par le col et les livrer au jugement de la Société des Nations à Genève. Après-guerre, l’Homme de Demain reconstruit quelques quartiers vétustes, mais passe surtout son temps à combattre des super-vilains à sa mesure, comme Lex Luthor.

À cette époque, les aventures de super-slips ne font plus recette, et la guerre froide s’accompagne d’une autocensure paralysante. En 1954, le psychiatre Fredric Wertham accuse les comics de pousser au crime leurs jeunes lecteurs[12. La campagne de Wertham contre les comics concerne tous ceux qui représentent des scènes de crimes, qu’ils soient consacrés à des histoires de gangsters et d’affaires de meurtre (un genre très populaire à l’époque), de super-héros ou d’horreur. Il insiste notamment sur l’ambiguïté de la relation affective entre Batman et Robin, son Garçon prodige.]. Les éditeurs préfèrent anticiper sur la censure gouvernementale ou parentale, et créent eux-mêmes un label de bienséance, le Comics Code Authority, qui prohibe toute représentation de la violence, de la sexualité, de la religion, du racisme, de la drogue, des vampires, loups-garous ou zombies, et impose au Bien de triompher du Mal. Ces règles poussent les encapés à se tourner vers la science-fiction. Le Kryptonien se fait alors gendarme galactique, porte l’idéal américain dans l’espace, et protège la Terre de menaces venues de lointaines planètes, comme le robot Brainac, collectionneur de villes qu’il miniaturise dans des bouteilles.

Dans les années 1970, les super-héros reprennent pied sur Terre, et le Comics Code Authority est peu à peu abandonné. Une nouvelle génération d’auteurs, qui a grandi avec ces mythes, porte un regard plus critique sur le genre. Le boy-scout en bleu commence à se poser des questions sur sa politique et sa manière manichéenne de traiter tous les problèmes à coup de bourre-pifs. Dans un épisode de 1972, « Superman est-il nécessaire ? », les Gardiens de l’Univers – extraterrestres qui surveillent les cent milliards d’étoiles de la voie lactée – accusent Superman de contribuer au « retard culturel des terriens » par son ingérence dans leurs affaires. De retour sur Terre, il défend un jeune Mexicain en grève contre son patron. Alors que les immigrants du bidonville l’acclament et demandent son aide, il commence par la leur refuser avant d’intervenir contre un séisme, puis de reconstruire leurs maisons. Mais le doute est en lui.

Iconique ta mère patrie

Dans les années 1980, le Champion de l’Amérique  a de plus en plus de mal à assumer son humanisme candide. Toujours fidèle à « l’idéal américain », il apparaît souvent comme le valet servile de la politique va-t-en guerre de Ronald Reagan, que ce soit dans ses aventures ordinaires ou dans des futurs alternatifs, comme celui imaginé par Frank Miller dans The Dark Knight returns, où s’affrontent Batman et Superman : dans un avenir où les super-héros ont été interdits à l’exception de Supes, celui-ci attaque les troupes soviétiques pour protéger les intérêts américains (qui lui répondent à coup de missile thermonucléaire, provoquant un hiver nucléaire sur Gotham), et obéit à l’ordre de Reagan d’arrêter le vieillissant Batman, mort ou vif.

Dès lors, Superman, dont les pouvoirs n’ont cessé de croître (soulevant des immeubles à ses débuts, il peut désormais porter des planètes entières sur son dos), est de plus en plus dépeint comme inhumain plutôt que surhumain. Nombre d’aventures et de parodies insistent sur la dangerosité d’une telle puissance, tout en raillant son inefficacité devant la violence du monde. Dans les années 2000, Sentry[13. The Sentry est un personnage créé par Paul Jenkins et Jae Lee dans la mini-série homonyme publiée en 2000. D’abord présenté comme un héros du passé oublié de tous, même par son créateur, Stan Lee, il fut révélé par la suite qu’il ne s’agissait que d’une stratégie marketing de Marvel Comics.], la version Superman de Marvel, a la puissance d’« un million de soleils explosant », mais souffre d’un dédoublement de personnalité. Omni-man[14. Omni-Man : parodie de Superman et père d’Invincible, super-héros et titre de la parution homonyme écrite par Robert Kirkman, dessinée par Cory Walker puis par Ryan Ottley et publiée par Image Comics.], celle d’Image comics, est un extraterrestre qui se fait passer pour Protecteur de la Terre dans le seul but de la coloniser. Quant à The Authority, parodie de la Ligue de Justice[15. The Authority est une équipe de super-héros créée par Warren Ellis pour WildStorm, parodiant la Ligue de Justice d’Amérique, équipe réunissant les plus célèbres super-slips de l’éditeur DC comics : Superman, Batman, Wonder Woman, Green Lantern, Flash…] qui réunit dans la même équipe les caricatures de Superman et Batman sous les noms d’Apollo et Midnighter (lesquels se marient et adoptent un enfant), cette série est souvent qualifiée d’anarchiste du fait de son irrévérence et de l’interventionnisme de l’équipe à un niveau mondial, ses membres n’hésitant pas à s’opposer aux États-Unis, à l’ONU ou à la France[16. Un épisode d’Action comics, daté de mars 2001, réaffirme les vieilles valeurs de Superman, en parodiant à son tour le discours anarcho-punk de la parodie. Dans cette aventure, intitulée « Qu’est-ce que la Vérité, la Justice, et l’idéal américain ont de si drôle ? », The Authority devient « l’Élite » et voici son manifeste : « Nous ne croyons pas aux Nations. Nous ne croyons pas aux traités. Ni aux frontières, aux classes ou aux programmes… Il y a d’un côté les bons, c’est-à-dire nous, et de l’autre côté les méchants, c’est-à-dire tous ceux qui traitent les autres comme de la merde pour satisfaire leurs petits besoins. Le monde nous attendait. Maintenant, il nous a. Soyez gentils ou nous raserons votre maison avec une bombe anti-connard à fragmentation. Gros bisous. » Supes finira évidemment par vaincre ces petits prétentieux et réaffirmer son rêve d’un monde de Vérité et de Justice.].

La fête est finie

Face à cette inflation de Supers toujours plus brutaux et amoraux, le boy-Scout en bleu continue de défendre ses valeurs, mais en s’éloignant de sa nation d’adoption. Déjà dans l’adaptation cinématographique réalisée par Richard Donner en 1978, il avait commencé à promouvoir « la Vérité, la Justice et l’idéal humain », au lieu de « l’idéal américain ». Dans « L’incident » – épisode anniversaire publié dans Action comics n900 en juin 2011 –, il va jusqu’à renoncer à la citoyenneté américaine quand des agents de la sûreté nationale lui reprochent d’avoir participé à une manifestation pacifique en Iran : « Je suis las que mes actes soient associés à la politique américaine. “La Vérité, la Justice et l’idéal américain”… Cela ne suffit plus. »

En septembre de la même année, les éditions DC décident de faire repartir à zéro les aventures de tous ses super-héros, et toutes ses publications au nº1, y compris Action comics et DC comics, dont la numérotation courrait depuis les années 1930. Ce reboot est nommé « Renaissance DC », ou « New 52 », puisque le lifting concerne alors 52 séries. Les nouvelles origines de Superman version « Renaissance » sont réécrites par Grant Morrisson, scénariste écossais qui réalise un pont entre l’Amérique de la Grande Dépression du Superman originel et celle de la crise économique des années 2010. Il renoue ainsi avec le concept fondateur : la défense des opprimés contre les élites corrompues autant que contre les savants fous, quitte à affronter les autorités.

Le jeune Superman recommence sa carrière en jean et T-shirt bleu, et seule sa cape kryptonienne raccorde avec le costume classique. Adulte, il porte un costume bleu, rouge et or, mais bien loin des collants d’avant-guerre : désormais, il s’agit d’une bio-armure kryptonienne, à la texture métallique et aux formes bodybuildées, comme dans la pesante adaptation cinématographique de Zack Znider en 2013. La référence au cirque se perd et le costume devient uniforme de combat. Fini le slip, même si une fine ceinture rouge lui dessine une sorte de tanga autour de la taille.

The Dark Knight begins

Bravant les impératifs techniques qui poussèrent les dessinateurs à donner des couleurs vives au costume de Superman, The Bat-man est lui aussi vêtu d’une cape et d’un slip porté au dessus de collants, mais cette fois dans des couleurs sombres, allant du gris souris au bleu nuit – à l’exception de sa bat-ceinture jaune aux sacoches pleines de gadgets. Alors que Superman se contente d’enlever ses lunettes et de changer de coiffure pour protéger son identité civile, le Batman cache son visage derrière une cagoule aux oreilles pointues. Apport essentiel à la mythologie du super-héros, le masque permet à la fois l’anonymat et la reconnaissance : il préserve l’identité secrète du super-héros, tout en donnant une visibilité à ses actions.

Si Superman s’inspire de héros de pulps et de comic strips comme Tarzan, Doc Savage ou Flash Gordon, l’homme chauve-souris tire du même fond populaire des influences plus sombres comme le célèbre The Shadow ou le Dracula des films de Tod Browning ; sans pour autant rompre avec ses origines foraines, notamment à travers le costume jaune, vert et rouge de son apprenti, Robin[17. Superman, lui, n’a pas d’apprenti costumé, mais une cousine kryptonienne, Supergirl, habillée quasiment comme lui : la jupette remplace le slip. Ainsi qu’un super-chien, Krypto, venu de la même planète et portant une cape rouge. Steaky et Comet, respectivement le super-chat et le super-cheval de Supergirl, portent eux aussi une cape et volent, tout comme le super-singe en slip Beepo. Batman s’entourera quant à lui de toute une Bat-famille amatrice de collants et cagoules à cornes : en sus d’épuiser plusieurs Robin, Batgirls, et Batwomen, il se fera également accompagner dans ses aventures d’un Bat-molosse nommé Ace, qui ne porte pas de cape mais un masque, pour ne pas qu’on le reconnaisse à partir d’une tache caractéristique sur son museau.]. Comme Superman et Batman, Robin le « jeune prodige » est d’ailleurs un orphelin, dont les parents étaient acrobates dans un cirque. Son slip à grosses mailles vertes, porté à ses débuts sans collants, est particulièrement osé.

Lors de la révision de 2011, « Renaissance DC », Batman n’adopte pas d’armure intégrale comme dans les adaptations pour le cinéma de Christopher Nolan. Il conserve sous sa cape un costume gris, désormais en nomex ignifugé, mais toujours moulant. Cependant, lui aussi abandonne le slip et les collants pour un treillis gris avec une coquille blindée protégeant ses Bat-organes reproducteurs.

Guerre au crime, paix au manoir

Superman a souvent été comparé au président Roosevelt, tous deux prétendant lutter contre des forces hostiles, pour sortir l’Amérique de la crise et créer une société plus juste. Batman, lui, renvoie plutôt au parcours d’Edgar Hoover, qui fonda le FBI cinq ans avant la naissance du justicier masqué, et se fit le héraut de la « guerre au crime », versant policier du New Deal, censée démanteler les cartels mafieux au lendemain de l’abolition de la prohibition. Dans les années 1930, Edgar Hoover s’était fait une réputation médiatique et politique en mettant fin aux carrières de « Machine Gun » Kelly, Bonnie Parker et Klyde Barrow, John Dillinger, « Baby Face » Nelson, « Ma » Barker et Alvin Karpis – tous des bandits isolés, sans lien avec la mafia organisée en entreprises intégrées à la métropole.

Le Batman s’est quant à lui donné pour mission de venger la mort de ses parents, tués par un malfrat sur Crime Alley, en menant une lutte sans merci contre le crime. Or dès 1940, quand il prend pour partenaire le fringuant Robin et rencontre le Joker, « le Clown Prince du Crime », il devient le recours ultime contre les criminels extravagants. Véritable auxiliaire de la police (un « Bat-signal » est installé sur le toit du commissariat de Gotham en 1942), Batman mène dès lors la même politique qu’Edgar Hoover : s’attaquer aux criminels isolés ou regroupés en petites bandes, sans jamais vraiment toucher le crime organisé.

Le « plus grand détective » participe ensuite à l’effort de guerre en combattant nazis et vampires. Alors que les ventes chutent après la Seconde Guerre mondiale, il reste une des rares séries de super-héros publiées. Comme celles de Superman, ses aventures se tournent vers la science-fiction, et après l’instauration du Comics Code Authority, le ton vire à l’humour et à la dérision. En 1966, le succès de la série télé mettant en scène Batman et Robin renforce encore ce côté « second degré », et il faut attendre les années 1970 pour que le Chevalier noir revienne à des enquêtes plus sérieuses : Robin part à la faculté et Batman reprend « sa guerre au crime » en solitaire, notamment dans les aventures gothiques du jeune tandem Dennis O’Neil et Neal Adams.

Terroriser les terroristes

En 1986, Frank Miller et David Mazzuchelli revisitent les origines du personnage dans Batman : Année Un. Ils renouent avec l’influence du roman noir par des dessins sombres et épurés, et la description minutieuse de Gotham à travers les regards croisés du Batman et du commissaire Gordon. Sans costume mais grimé, fausse cicatrice et fond de teint, le justicier échappe de peu à l’emprisonnement lors de sa première mission, et rentre en son manoir blessé. Ruminant son échec dans son fauteuil de maître, il hésite à sonner son domestique pour se faire soigner, quand une énorme chauve-souris brise la vitre de son bureau et se pose sur le buste de son père. Se rappelant la terreur qu’il avait éprouvée enfant en tombant dans une grotte pleine de ces bestioles (qui allait devenir la Batcave), il prend la décision de se déguiser en chiroptère pour insuffler cette terreur enfantine à tous les criminels.

Miller réaffirme ainsi le mythe originel de l’Homme-chauve-souris, sa doctrine politique : non pas la vengeance, mais la terreur. Pour lutter contre le crime, il ne s’agit pas d’éliminer quelques criminels par la force ; il faut inspirer en leur corps une profonde terreur. Ne pas tuer, mais frapper. Mutiler certains pour donner l’exemple à tous. Comme dans ses premières aventures, Batman n’affronte pas des bandits bariolés, mais des familles mafieuses, des flics pourris et des élites corrompues. Cela dit, dès son premier combat, ce sont bien les os de jeunes ados qu’il brise, ce qui n’est pas sans rappeler les véritables effets de toute politique sécuritaire menée sous couvert de lutte contre le terrorisme ou le crime organisé.

Alors que le costume flashy de Superman, sa « première peau », ne fait que signaler son exception, celui de Batman a dès le début une toute autre fonction symbolique : inspirer la peur. C’est dans ce sens que lors de sa création, le scénariste Bill Finger convainc le dessinateur Bob Kane de passer au gris les collants de l’Homme-chauve-souris, qu’il avait imaginé rouges, et de tracer des ovales blanc en guise d’yeux sur la cagoule à pointes. Des choix ouvrant de formidables possibilités graphiques pour les dessinateurs futurs, leur permettant d’abstraire la Créature de la Nuit dans un travail de l’ombre et de la lumière. Le plus radical dans cette voie reste sans doute Dave McKean avec son mélange de peinture, photos et collages, dans le magnifique roman graphique publié en 1989 et écrit par Grant Morrisson : Arkham Asylum.

Night symbol

Au fil des ans, le gris souris des dessous du Chevalier noir et le jaune de sa bat-ceinture évoluent assez peu, alors que la couleur de sa cape, sa cagoule, son slip, ses bottes et ses gants se nuancent indéfiniment, du bleu nuit au violet jusqu’au noir profond[18. Un des rares avatars vraiment coloré du Batman vient de la reprise de la série par Grant Morrisson entre 2006 et 2011. Lors de ce long run, le scénariste écossais s’ingénia à convoquer les histoires passées de l’Homme-chauve-souris comme si elles décrivaient une même biographie, multipliant les allusions aux histoires les plus extravagantes. Il exhuma par exemple une scène de 1958 : le « Batman de Zur-En-Arrh ». De ce personnage issu d’un univers alternatif, la Terre X, Morrisson fait une sorte de personnalité de rechange créée par Bruce Wayne par auto-hypnose pour se prémunir des attaques psychologiques. S’il perd la mémoire ou devient fou, l’entité prend le contrôle le temps que Bruce Wayne reprenne ses esprits. Ce qui finit par arriver : Wayne devient le Batman de Zur-En-Arrh, se confectionne un costume aux couleurs criardes, rouge, jaune, et violet, et attaque ses ennemis de manière bien plus violente que sa version grise.]. Ce sont surtout la taille de ses fausses oreilles et le dessin de chauve-souris sur sa poitrine qui sont sujettes à interprétation. Ainsi Julius Schwartz, éditeur du Batman, invente en 1964 le logo noir en forme de chauve-souris dans un cercle jaune, repris dans la série TV à succès de la fin des années 1960. L’icône, à la fois logo et écu de chevalier, s’impose plus tard à l’ensemble de la planète lors de la colossale campagne marketing pour l’adaptation cinéma de Tim Burton mise en musique par Prince en 1989.

Le Chevalier de la nuit utilise aussi régulièrement différents Bat-costumes spécifiques (aquatique, volant, ignifugé, blindé…), plus proches de l’armure que du collant. Mais contrairement aux sept dernières adaptations cinématographiques de ses exploits, où les acteurs qui l’incarnent portent des combinaisons noires aux muscles dessinés, il n’abandonne jamais vraiment les collants gris souris dans les comics, et encore moins la cape, métonymie du super-héroïsme autant que motif visuel passionnant pour tous les dessinateurs amateurs de drapés et de plis.

Slip Gadget

Au-delà de sa fonction symbolique, le casque-cagoule protège identité et crâne, et assure une liaison permanente avec le majordome-à-tout-faire Alfred. Ses lentilles blanches confèrent au Batman une vision nocturne. La cape permet de planer, et dans certaines versions de voler. Les collants deviennent peu à peu pare-balles et ignifugés. Les gants sont pourvus de trois Bat-lames et divers gadgets de rechange. Surtout, la Bat-ceinture jaune, qui ressemble à celle d’un charpentier, contient dans ses sacoches autant d’armes et d’objets insolites que le sac sans fond de Mary Poppins.

Le plus célèbre de ces gadgets est un boomerang en forme de chauve-souris, le Batarang, de divers types : tranchant, explosif, électrifié, sonique, télécommandé. Mais les sacoches contiennent davantage : Bat-grappin, Bat-griffe, Bat-bombe, Bat-gel explosif, Bat-tyrolienne, Bat-taser, Bat-filtres à airs, Bat-lanceur de bombes collantes, Bat-séquenceur cryptographique, Bat-scanner portatif, Bat-brouilleur, Bat-grenade givrante, Bat-capsules de gaz (fumigène, lacrymogène, narcotique), drogues en tous genres, médicaments et antidotes… Impossible non plus de dénombrer tous les joujoux high-tech qui encombrent la Batcave : les différentes Bat-armures, le Bat-ordinateur à émetteur holographique, le Bat-gyro (en fait un Bat-hélicoptère), le Bat-plane, la Bat-moto, les innombrables Batmobiles (62 versions entre 1941 et 1990)… D’abord équipé de simples gadgets conçus pour blesser sans tuer, Batman utilise une technologie de plus en plus sophistiquée, développant par exemple des drones de combat à oreilles de chauve-souris. Il n’est pas seulement millionnaire et ingénieux, mais dirige un conglomérat d’entreprises lui permettant d’être toujours à la pointe de l’innovation technologique, et politique[19. Selon un petit manifeste politique à la mode sur certains plateaux, À nos amis, du Comité invisible (La Fabrique), la politique révolutionnaire doit réunir les qualités du prêtre, du guerrier et du producteur. Autrement dit, articuler trois dimensions : l’esprit, la force et la richesse. L’intelligence déductive et l’imaginaire de la peur, l’entraînement intensif et la violence cathartique, la fortune et la logistique capable de financer une ingénierie high-tech : Batman mène une politique révolutionnaire.].

Batman Incorporated

En 2011, le passage de Grant Morrisson comme scénariste de la série régulière du Chevalier noir, qui avait débuté en 2006, s’achève sur la création de Batman, Inc., une entreprise de sécurité internationale. À la mondialisation du crime organisé, Batman répond par la mondialisation du Batman. Après avoir orchestré la (fausse) mort de Bruce Wayne et sa succession dans le costume gris souris par Dick Grayson (le premier Robin), Grant Morrisson fait revenir l’original[20. Dans la série « Le retour de Bruce Wayne », Batman, que tout le monde croit mort, mais qui a en fait été projeté dans le temps, traverse les siècles de la préhistoire jusqu’à nos jours, en passant par les époques de la piraterie, de la chasse aux sorcières, du western et de la prohibition.
Grant Morrisson affine le mythe du costume du Batman : il le fait remonter à la préhistoire, où Bruce Wayne endosse une peau de chauve-souris géante, qui deviendra une relique sacrée veillée par une tribu vivant dans la grotte qui abritera la Batcave des siècles plus tard.], mais dans un autre rôle que celui de Protecteur de Gotham. Bruce Wayne décide de laisser cette fonction et son uniforme à son ancienne pupille, Robin, et d’endosser un nouveau costume, sans slip, afin de se consacrer à l’international à travers Batman Inc., nouvelle filiale de Wayne Entreprise.

Il recrute donc à travers la planète de nombreux super-héros et leur fournit logo chauve-souris et logistique. Il engage ainsi toute la Bat-family recomposée : Robin, Red Robin, Batgirl, Batwoman, Batwing, Huntress, Oracle, James Gordon, et parcourt le monde pour disposer d’agents dans chaque pays : Frère Chiroptère et Corbeau rouge (réserves indiennes), M. Inconnu (Japon), Black Bat (Hong Kong), Wingman (Mtamba, Afrique), Dark Ranger (Australie), El Gaucho (Argentine), Le Chevalier et l’Écuyer (GB), Nightrunner (Seine-St-Denis)[21. Nightrunner, lourdement traduit en « Parkoureur » est un super-héros français créé par le scénariste anglais David Hine et le dessinateur Tom Lyle en décembre 2010, et recruté pour Batman, Inc. en France. Son identité secrète est Bilal Asselah, jeune français d’origine algérienne et de confession musulmane, habitant Clichy-sous-Bois et adepte du Parkour (discipline sportive de déplacements dans l’espace urbain). Son frère est mort tué par la police au cours de violentes émeutes, et il n’aura alors de cesse de protéger les siens de la police… et la police des émeutiers. Ses premières apparitions dans les comics déclenchèrent une vive polémique chez les conservateurs américains qui n’apprécient pas qu’un musulman représente Batman. Malgré quelques apparitions furtives dans Batman, Inc., son histoire n’a toujours pas été publiée en France.]. Son principal critère de recrutement : des héros qui n’utilisent pas d’arme à feu et ne passent jamais la ligne éthique qu’il s’est fixée – ne pas tuer. À terme, le but est de développer des drones domestiques avec fonction de gardes du corps, bon marché : « Un Batman dans chaque maison. »

Le Vigilant en noir n’a pas toujours refusé les armes à feu. Dans ses premières aventures, il menace de mort les criminels, porte parfois un flingue, et ses adversaires meurent souvent au combat (mais toujours par accident). Fin 1941, craignant les associations de parents, le directeur de publication de DC décide que Batman ne doit plus jamais utiliser d’arme. Ceci est annoncé clairement dans le quatrième numéro du magazine Batman : « Batman ne tue jamais ni ne porte d’arme à feu ». Bob Kane et Bill Finger obtempèrent, et l’adversaire qu’affronte Bats pour la première fois dans ce numéro, le Joker, survit, et reviendra encore et encore.

Gardiens de la paix : mon œil

Comme le New Deal de Roosevelt et la politique sécuritaire d’Edgar Hoover, Superman et Batman s’opposent moins qu’ils ne se complètent. Indépendamment de la sensibilité des auteurs qui les animent, ils incarnent chacun à leur manière l’éthique individualiste de l’Amérique, l’un en technicolor, l’autre en noir et blanc, ainsi qu’une politique d’exemplarité. Le Grand Bleu avec ses grosses valeurs cherche à donner l’exemple à tous les humains, à inspirer les futurs défenseurs du Bien. Le Justicier de la nuit veut insuffler l’effroi aux suppôts du Mal. Deux faces de la même morale manichéenne, deux instances complémentaires de jugement et de maintien de l’ordre social.

L’alien devenu Champion bariolé de l’Amérique incarne depuis sa création un universalisme candide, politiquement aussi correct qu’inoffensif. Ce qui ne l’empêche jamais d’agir en super-flic : Superman s’oppose à la peine de mort, mais ne rechigne pas à condamner régulièrement ses ennemis à l’enfermement à perpétuité dans une « dimension de poche » : la « Zone fantôme ».

Le Batman a, quant à lui, « inventé » la doctrine de la police moderne : ne plus tant entretenir une image de respectabilité, de proximité avec la population comme Superman ou le gendarme de Saint-Tropez, mais s’imposer par la peur dans la rue. Terroriser pour dissuader. Mutiler pour faire exemple. Certes, les pratiques de la police américaine, par l’usage banal de l’assassinat par arme à feu, semblent démentir cette politique de cruauté raisonnée. Dans les faits, le développement d’armes dites « non létales » n’a diminué nulle part le nombre de gens tués par la police, ni le recours aux armes à feu. Il ne fait que banaliser et raffiner les « violences légitimes » exercées par la police. En France, le récent meurtre de Rémi Fraisse à la grenade, après tant d’éborgnés au flashball dans les rues et les manifestations, nous le rappelle brutalement[22. La brutalité assumée du Batman (comme celle de la police) n’a cependant rien à voir avec le fascisme comme on l’y réduit trop souvent. Elle est profondément liée à la démocratie et à la république. Le Justicier masqué est celui qui suspend la loi pour la défendre, la « force obscure » de la démocratie. Comme le dictateur que convoquaient les citoyens romains pour sauver la république menacée (référence explicite dans le film The Dark Knight rises).].

Aucune police au monde ne s’est mise à se vêtir de collants aux couleurs primaires. L’équipement et les vêtements des forces de l’ordre, de plus en plus conçus pour l’activité physique sinon militaire, se rapprochent davantage de ceux de Batman, et plus précisément des versions cinéma de la trilogie réalisée Christopher Nolan. Les costumes des SWAT américains sont tissés des mêmes matières que les costumes du Batman de Nolan : Nomex résistant aux flammes et Kevlar pare-balles[23. Le site internet <moneysupermarket.com> a calculé le prix de la combinaison et des accessoires de Batman dans The Dark Knight rises. Devenir Batman coûterait 562 millions d’euros, construction du manoir Wayne comprise. Le costume coûterait 870 000 euros, dont la quasi-totalité pour son masque, qui vaut à lui seul 820 000 euros. Le bustier pare-balles en Kevlar vaudrait 2 500 euros, plus 950 euros de renforts en carbone ainsi qu’une coquille à 850 euros pour protéger le système reproducteur de l’Homme-chauve-souris. La cape infroissable : 32 000 euros. Pour les gadgets, 133 000 euros, l’équipement le plus cher étant le pistolet lance-grappin à 41 000 euros.  Vu l’évolution du budget de l’État, même avec le développement de la politique sécuritaire, l’équipement de la police française n’est cependant pas prêt de suivre. C’est déjà ça.].

Heureusement, ce n’est sans doute pas la niaiserie du discours de Superman et le délire sécuritaire de Batman qui marquent le plus les imaginaires collectifs depuis plus de 75 ans. Comme les western, les histoires mythiques de super-héros sont en définitive moins des apologies du « vigilantisme » que des réflexions sur la puissance, la loi et la société. Ainsi, à côté des réquisitoires pour l’autodéfense de Frank Miller, d’autres auteurs, comme Alan Moore et son fameux Killing Joke, interrogent la violence abusive et la folie obsessionnelle de Batman, qui le rapprochent tant de ses vilains ennemis. Cette approche récurrente, au cœur de la trilogie Nolan, rappelle que l’action du premier super-héros de Gotham a entraîné l’apparition de super-criminels d’un degré de violence qui n’existait pas avant lui. La violence de la rue dépend directement du niveau de la « violence légitime », dans les comics celle des super-héros, en réalité celle de l’État.

Mais au-delà des interprétations contradictoires des mêmes mythes, la force politique de ces historiettes tient aussi simplement dans la puissance des images d’envol au dessus des gratte-ciels et de plongées dans les ruelles obscures, la force de l’ombre et de l’invisibilité, l’impertinence du slip et de la couleur.

Occupy Gotham

La dernière adaptation cinématographique de Batman, The Dark Knight rises, qui clôt la trilogie réalisée par Christopher Nolan, a été à la fois taxée de pro-démocrate par les Républicains, et de pro-républicaine par les Démocrates. Les Républicains considèrent que le super-méchant Bane fait référence à Bain Capital, le fonds d’investissement dirigé par leur candidat à la présidentielle, Mitt Romney. The Guardian (17 juillet 2012) estime que le film contient au contraire une « vision audacieusement capitaliste, radicalement conservatrice, et justicière qui propose de façon sérieuse, frémissante, que les souhaits des riches soient défendus dès lors qu’ils œuvrent pour le Bien. ».

En tous cas, quand le super-terroriste Bane, hybride entre un géant russe et un arabe voilé (toutes les peurs de l’Amérique condensées) commence par attaquer la Bourse pour la pirater, avant de proclamer (sous la menace d’une arme nucléaire) « rendre Gotham au peuple », difficile de ne pas voir une charge contre le mouvement Occupy Wall Street. Surtout en regard de l’insurrection qui vient ensuite, où les 99% vont allègrement expulser les riches de leurs manoirs, leur arracher leurs colliers de perles, et acclamer les Tribunaux populaires parodiant la Terreur qui suivit la Révolution française. Or même au cœur de ce chaos, Batman refuse jusqu’au bout les armes à feu. C’est sans doute une raison pour laquelle les Républicains américains, si liés aux lobbies des marchands d’armes, ne sauraient s’y reconnaître.

« The Dark Knight Rises n’est pas politique », affirme Christopher Nolan dans Rolling Stones magazine en juillet 2012. Comme la plupart des productions hollywoodiennes et des comics américains, le film est conçu pour que tous les publics s’y retrouvent, au moins partiellement. La satire d’Occupy Wall Street pour les Républicains, le discours de classe de Sélina Kyle (Catwoman, même si son nom de scène nocturne n’est jamais évoqué) pour les spectateurs marxistes, et la jouissance cathartique des scènes de destruction de la métropole participent de cette identification largement partagée. Il n’empêche, Nolan a beau jeu de proclamer ne pas délivrer de message particulier, son apologie de l’alliance des bons capitaliste et de la brave police, couplée à son mépris de classe pour ces 99% si facilement manipulables par le moindre fanatique, est franchement nauséabonde.

Histoire de la pacification, par Guillaume Trouillard pour Jef Klak.

Notes

1 The Bat-man perd son trait d’union après trois mois de publication, mais conserve souvent sa particule.

Trouble dans le tango 2/2
Tango Queer. Nouvelle danse, nouveau monde

Traduction par Ferdinand Cazalis
Texte original paru dans Diagonal le 30 août 2015

Sans rôles préétablis, sans que l’une des deux parties du couple doive toujours mener et l’autre suivre, sans que cette assignation des tâches dans la danse ne corresponde à une distribution par genre, où la femme joue à attendre d’être invitée puis suit la marche de l’homme. Et, surtout, sans que le couple soit obligatoirement composé d’un homme et d’une femme. Ainsi se danse un tango différent, qui commence à être connu comme « tango queer », réfléchissant sur le genre, les codes et les normes régissant cette danse.

Ce texte est le second d’une série dont le premier, « S’en remettre aux pas de l’homme », est disponible ici.

« Pour moi, le tango queer, c’est le tango », définit Olaya Aramo, pionnière sous nos latitudes de cette manière de voir la milonga (l’espace où se danse le tango) qui s’est développée en Allemagne depuis le mitan des années 1980. « Dans le monde dit “traditionnel”, et que je préfère appeler “hétéronormatif”, une bonne part de ce qui est érotisé et sensualisé réside dans l’incarnation de certaines normes genrées qui concède des privilèges aux hommes. Cette dynamique favorise l’hétérosexualisation du milieu tango.  »

Désireuses de questionner ces conventions sociales rigides que le tango reproduit, elle et Caroline Betemps ont lancé en 2010 un atelier hebdomadaire dispensant des cours au Centro Social Okupado Casablanca, à Madrid. « En apportant cette pratique dans les centres sociaux, notre objectif était d’un côté de renouer avec les origines populaires du tango, du temps où n’importe qui, quelle que soit sa classe sociale, le dansait. D’un autre côté, nous voulions briser le mythe selon lequel il s’agirait d’une danse difficile, qui exigerait des années d’apprentissage ou qui coûterait un bras », se souvient Betemps. « Un autre objectif était d’utiliser l’espace de danse comme un laboratoire où remettre en cause les normes de genre, tant celles qui sont imposées par l’extérieur que celles qu’on s’inflige soi-même. Nous voulions jouer à partir de ça : en partant du tango, de ses rôles et de ses positions », ajoute-t-elle.

Cette nouvelle forme de tango propose donc de rompre avec la dichotomie homme/femme dans la danse, avec leurs rôles assignés, en permettant à chaque personne de choisir le sien, indépendamment de son genre, et pouvant en changer quand elle le souhaite. « Dans le tango conventionnel, le rôle de la personne qui suit, traditionnellement assigné aux femmes, est habituellement infériorisé par rapport au rôle de meneur, assigné aux hommes. Ce différentiel de valorisation n’est fondé en rien, puisque les deux rôles ont des techniques spécifiques et que les difficultés sont perçues de manière différente selon les personnes, en fonction des capacités qu’il ou elle a développées – ou pas. Ce qui est très significatif, par exemple, c’est que nous n’utilisons jamais les mots homme ou femme pour définir un rôle lorsque nous enseignons le tango, alors qu’on s’y réfère en permanence dans les cours traditionnels », explique Dafne Saldaña, qui enseigne le tango queer et coorganise la milonga queer dans le bar El Rouge de Barcelone depuis janvier de cette année.

De son côté, quand on lui demande quelles sont les raisons pour lesquelles les gens se mettent à pratiquer cette danse, Yannick Carchak, membre du groupe qui a initié le tango queer à Madrid, répond par une question : « Si nous voulons construire une communauté dans laquelle chacun-e est libre d’avoir des relations avec qui que ce soit, au-delà des questions d’orientation sexuelle ou de genre, si l’on veut une communauté où tout le monde peut prendre l’initiative, choisir et définir en lien avec l’autre le rôle que chacun-e veut avoir dans la relation, pourquoi ferions-nous autrement dans le tango ? »

Tradition vs rupture

Vient ensuite la grande question : comment se danse le tango queer ? Est-ce très différent du tango conventionnel ? Tout le monde s’accorde sur l’absence de différences majeures. Ça se danse pareil, mais toutes les personnes impliquées connaissent les deux rôles et comment en changer. La musique jouée est celle du tango classique, de préférence celle des années 1930-40.

La principale variation repose donc sur le code, et sa dissolution. « Dans la milonga traditionnelle, explique Aramo, en plus de partir du postulat que les femmes suivent et les hommes mènent, que les couples sont composés d’un homme et d’une femme, les hommes prennent et les femmes attendent. Rien de cela n’a lieu dans le tango queer : on demande à la personne avec qui l’on souhaite danser, par quel rôle on commence, et tout le monde est libre d’inviter qui bon lui plaît. Le contenu érotique du tango perdure, mais adapté aux goût des un-e-s et des autres. »

Est-ce difficile de le danser ? Cela demande-t-il beaucoup de pratique ? Le pari du tango queer, selon Saldaña, « c’est de se mettre à la portée de tou-te-s, que tout le monde puisse y trouver du plaisir, quel que soit son niveau technique ». Pour Aramo, il faut entre 3 et 6 mois de cours pour « progresser facilement. Et puis, on peut se lancer dans la milonga dès le premier jour, encore plus dans les milongas queers et populaires, dans celles où cette notion de partage est important ». Cette volonté d’inclure tout le monde rompt avec une conception assez répandue d’un élitisme du tango. « L’image que se font beaucoup de gens du tango, c’est celle de la danse de scène, celle qui s’est diffusée dans les médias de masse, avec ses acrobaties et ses chorégraphies. Mais le tango de salon et de milongas est physiquement moins exigeant, plus sensible ; c’est une manière de donner un moment de partage et de connexion aux couples », ajoute-t-elle.

Bon accueil

Le premier festival international de tango queer a eu lieu à Hambourg, en Allemagne, en 2000, et la pratique s’est répandue à travers le monde, depuis la Norvège jusqu’à la Corée du Sud, en passant par le Mexique ou la Turquie. Dans l’État espagnol, grâce à l’expérience initiale d’Aramo et Betemps, de nombreux ateliers et cours ont vu le jour : dans les espaces féministes de Valence, Bilbao, Oviedo, ou lors d’événements comme Octubre Trans ou le Ladyfest. À Barcelone, le groupe de Saldaña organise un cabaret queer milonguero où les élèves de l’année préparent des numéros pour exprimer leurs idées, indépendamment de leur niveau de danse. « Ça a été un vrai succès ! Il y avait beaucoup de monde et ce fut une occasion de visibiliser le tango queer comme une expérience transformatrice », se souvient-elle.

Dans les circuits traditionnels, les réactions à l’apparition de cette nouvelle pratique sont plutôt bonnes. Aramo assure que « certaines des tangueras queer suivent par ailleurs des cours conventionnels. Là-bas aussi, elles dansent avec qui elles veulent, prennent et attendent, s’habillent à leur guise. En ce sens, c’est une expérience très positive. Heureusement que ces pratiques sont plutôt bien acceptées dans le monde du tango de l’État espagnol. En sept ans, je n’ai pas connu de conflits sérieux ». Carchak confirme cette réception favorable : « Il n’y personne, dans toutes les milongas que je connais à Madrid, qui va mal te regarder si tu choisis un autre rôle que celui que ton genre est censé te donner, ni si tu danses avec quelqu’un du même sexe. Au contraire. Il me semble qu’en général, la communauté tango de Madrid est plutôt ouverte. »

Betemps rappelle qu’il convient tout de même de distinguer « les initiatives collectives qui cherchent à partager le tango » d’autres lieux « clairement commerciaux où le “queer” n’est qu’une étiquette. Mais cette étiquette n’a pas grand-chose à voir avec le pinkwashing des années 1970, promouvant des gays et des lesbiennes citadines adaptées au système, mariées, avec un gros salaire et sans enfants. Ces espaces commerciaux ont une raison d’être, puisqu’ils aident des professionnels de gagner leur vie. Ils sont aussi nécessaires en qu’ils permettent de créer des communautés, avec les expériences qui vont avec. Cela dit, si nous parlons de tango populaire, il me paraît impossible de ne pas mentionner les aspects classistes de tel ou tel espace ».

Trouble dans le tango 1/2
S’en remettre aux pas de l’homme

Traduit par Marc Saint-Upéry

Dans les cours de tango et les milongas1 La milonga est un local traditionnel ou l’on danse le tango. Le terme peut aussi désigner l’événement lui-même (le fait de se réunir pour danser le tango), ainsi qu’un certain style de … Continue reading du centre-ville de Buenos Aires, au moment de montrer aux femmes comment évoluer sur la piste, enseignants et danseurs leur expliquent qu’elles n’ont pas besoin de connaissances ou de compétences spécifiques : c’est l’homme qui se charge de tout. Quelle est donc la distribution des rôles et des savoirs dans la pratique du tango ? L’anthropologue María Julia Carozzi analyse les mécanismes de construction de l’ignorance des femmes dans les milieux tangueros.

Texte extrait de Aquí se baila el tango, Una etnografía de las milongas porteñas (Ici on danse le tango, une ethnographie des milongas de Buenos Aires), 2015, éditions Siglo XXI, republié en ligne sur Anfibia2 Anfibia est un magazine numérique argentin lancé en mai 2012 qui publie des reportages au long cours. Il a été fondé par l’Universidad nacional de San Martín, avec le soutien de la … Continue reading.

Jef Klak publiera dans la foulée un autre texte en complément de celui-ci : « Tango Queer. Nouvelle danse, nouveau monde ».

Été 2006. Il y a à peine quelques mois qu’Anibal Ibarra a été suspendu de son poste de maire de Buenos Aires, mis en cause par la justice pour négligence dans l’incendie tragique de la discothèque República Cromañón. Il a été remplacé par le maire adjoint Jorge Telerman. Le VIIIe Festival de Tango de Buenos Aires, dont les activités se répartissent sur cinquante-sept sites de la capitale argentine, a pour siège central la halle Dorrego, un immense hangar appartenant anciennement au quartier de classe moyenne Colegiales et aujourd’hui plus ou moins annexé par Palermo, une zone encore plus chic et en proie à la spéculation immobilière. Jadis un marché, la halle Dorrego abrite aujourd’hui toute une série d’activités culturelles sous l’égide de la municipalité de Buenos Aires. À l’occasion du festival, l’espace y est divisé entre un bar, des étals commerciaux, une scène et une piste de danse. Après avoir fait le tour des lieux programme en main – comme l’année précédente, celui-ci a été publié en tant que supplément du quotidien Clarín –, je commence à observer la série de cours de tango gratuits et ouverts au public qui se succèdent sur la piste tout au long de l’après-midi. 

L’animateur d’une de ces classes est un chorégraphe et danseur renommé qui fréquente beaucoup les milongas ; il est fort apprécié des vieux milongueros pour savoir s’adapter aux exigences d’un espace restreint où le public circule à son aise, comme le veut la tradition. Juste avant le début de son cours, la foule des spectateurs grossit autour de la piste. À peine arrivé, le chorégraphe se saisit du micro et demande au public de reculer un peu pour lui faire de la place, afin que tout le monde puisse le voir. Il interpelle une jeune femme à l’autre bout de la salle : « Eh toi, là-bas ! » La jeune femme, qui arbore le T-shirt du festival et fait partie du personnel, esquisse un geste de surprise incrédule et répond d’une voix presque inaudible : «  Moi ?  » «  Oui, est-ce que tu sais danser le tango ?  » Avant même qu’elle ait répondu par la négative – qui oserait affirmer publiquement sa compétence en la matière, sachant que cela implique sans doute de devoir la démontrer sur le champ devant près de deux cents personnes ? –, le chorégraphe se dirige vers elle, la saisit par la main et l’entraîne au centre de la piste.

Dessinant de l’index des cercles dans l’air, il lève les yeux et demande à l’ingé-son de lancer la musique. Lorsque la sono commence à reproduire le tango « Todo » dans la version de l’orchestre de Di Sarli, il fait face à la jeune femme, lui entoure la taille du bras droit et, de son autre main, saisit la main droite de sa partenaire et la projette vers le ciel. Parachevant la posture typique du couple de tango, la fille pose sa main gauche sur l’épaule du danseur. Ils exécutent alors une série de pas, d’abord une caminata[2. La caminata est une marche qui accentue volontairement les temps forts de la musique.], puis un giro[3. Tour à droite ou à gauche. Le tour peut être celui de la femme autour de l’homme, de l’homme autour de la femme ou des deux autour de l’axe qui les sépare. Il est effectué avec la réalisation d’une combinaison de pas avant, pas arrière, pas latéraux et « pivots » (rotations effectuées sur place).] qui oblige la jeune femme à croiser les jambes. On ne constate aucun faux pas, aucun déphasage entre les deux danseurs, ils évoluent parfaitement en rythme, le corps bien droit. En somme, un tango tout à fait acceptable. Avant la fin du morceau, le professeur exécute une dernière figure et s’arrête net. D’un geste, il demande à l’ingé-son de couper la musique, libère la jeune femme de son étreinte et la remercie. Après quoi il se tourne vers le public et lui adresse la parole : « Voilà, ça, c’était pour que les hommes comprennent que s’ils apprennent à bien danser, ils pourront faire danser n’importe quelle partenaire. Bien danser le tango, c’est ça : fréquenter une milonga, choisir une fille, n’importe laquelle, et la faire danser. » 

Pendant que le cours se poursuit, je vais trouver la jeune femme qui a quitté la piste pour retourner à son poste de travail. J’ai quelques doutes : ses mouvements étaient un peu trop bien exécutés pour une personne censée n’avoir jamais dansé le tango. « Excuse-moi, lui dis-je, est-ce que par hasard tu as déjà pris des leçons de tango ? » « Oui, répond-elle dans un souffle, j’ai suivi quelques cours.  » 

Une strophe de « Así se baila el tango », de Martinez Vila (Marvil) – peu connue parce qu’elle apparaît dans la deuxième partie de la chanson, qui n’est jamais chantée lorsque le thème est joué par un orchestre –, décrit les qualités de la partenaire féminine dans le couple de tango comme celles d’« une ombre qui toujours poursuit » son homme ou d’un « être dépourvu de volonté » :

A veces me pregunto si no será mi sombra que siempre me persigue o un ser sin voluntad, pero es que ella ha nacido así pa’ la milonga y como yo se muere, se muere por bailar…

Parfois je me demande si elle n’est pas mon ombre qui toujours me poursuit ou bien un être dépourvu de volonté, mais elle est née pour la milonga et, tout comme moi elle meurt, elle meurt d’envie de danser…

Ce tango date de 1942, et bien qu’il soit encore souvent dansé à Buenos Aires, il pourrait sembler anachronique de reprendre cette image pour décrire les femmes qui, pendant la première décennie du nouveau millénaire, ont fréquenté les milongas en tant que danseuses aussi bien qu’en tant que spectatrices. Et pourtant, la réalité ne semble guère avoir changé. Au dire même de nombre de milongueras chevronnées ayant suivi des cours de danse entre deux et sept ans d’affilée, l’ignorance féminine en matière de tango apparaît comme une condition nécessaire de la qualité de leur prestation. Interrogée à ce sujet, Marcela, qui fréquente le circuit des milongas depuis dix ans, affirme avec conviction : « Pendant longtemps, j’ai pris beaucoup de leçons, jusqu’au jour où je me suis rendu compte que, pour bien danser le tango, une femme doit simplement se laisser aller et suivre le mouvement. » Sandra, une autre milonguera encore plus expérimentée qui a commencé à apprendre le tango à l’âge de 15 ans et professe le style milonguero en enseignant tout à la fois « le côté de l’homme » et « celui de la femme », explique ainsi à ses élèves : « Avant, je croyais que la femme devait avoir certaines connaissances pour pouvoir danser. Maintenant, je sais que la femme n’a pas besoin de savoir quoi que ce soit, il faut juste qu’elle se relâche et qu’elle se laisse guider par l’homme. »

Contrepartie de cette nécessaire ignorance de la femme en matière de danse, il semble qu’on attribue à l’homme une espèce d’hypercompétence performative. Celui-ci est en effet censé être capable de « faire danser n’importe quelle femme » ; autrement dit, c’est l’homme lui-même qui produit le « bien danser » de sa partenaire. Dans des textes publiés il y a quelques années sur le site de son académie de tango, Susana Miller fait explicitement référence à cette division sexuelle des savoirs et des capacités d’agir, expliquant à ses élèves féminines que certains hommes ont le don de « les bien danser » (la bailan bien[4. Tout le sel de cette expression est lié au fait que, tout comme en français, le verbe « bailar » (danser) n’est pas transitif en espagnol.]). Par conséquent, d’après cette initiatrice distinguée de nouveaux milongueros, la femme est « dansée » par le mâle, elle est la dépositaire passive du talent d’un homme qui « la » danse. Prêtant l’oreille aux conversations des spectatrices assises aux tables situées en bord de piste, je les ai aussi souvent entendues dire qu’un homme talentueux peut « bien faire danser » n’importe quelle femme, même si elle n’a aucune expérience du tango.

Cette hypercompétence masculine prend parfois des traits à la limite du surnaturel. En 2001, on pouvait entendre dans les commentaires poétiques accompagnant les cours de tango diffusés par la chaîne câblée Sólo Tango que le couple de tango est « une créature à quatre jambes et une seule tête ». Et dans les classes de tango milonguero, il était fréquent d’entendre dans la bouche des enseignants cette phrase : « Pour danser le tango, les femmes doivent laisser leur cervelle sur la table de nuit. » La tête de la créature à quatre jambes est donc bien celle de l’homme, qui improvise et « conduit » les pas de danse.

Alors que toutes ces déclarations étaient le fait de femmes de même origine sociale que moi – étudiantes, professionnelles et artistes de classe moyenne ayant fait des études supérieures –, j’avais un peu de mal à les concilier avec ma propre perception du « bien danser » telle qu’elle découlait de mon expérience d’élève de cours de tango milonguero. À mon sens, la partenaire féminine devait posséder le minimum de compétence performative pour identifier – à chaque pas, et en déchiffrant les mouvements de torse de son partenaire masculin – quelle figure du répertoire chorégraphique celui-ci l’invitait à exécuter. De mon point de vue, pendant la durée d’une mesure de tango, une bonne danseuse est capable de décoder par simple contact avec la poitrine de son partenaire les infimes mouvements qui l’amènent à deviner par quelle figure elle doit répondre à telle ou telle incitation subtile et à l’exécuter avec grâce. Elle maîtrisera ainsi l’art de déplacer une jambe de concert avec sa jambe d’appui et de la reposer au sol en même temps que celle de son partenaire, sans la lever trop haut ni la laisser traîner, sans être en avance ou en retard par rapport à lui, sans se détacher de son torse mais sans l’étreindre trop fort, les bras complètement détendus, et sans perdre l’équilibre dans la foulée. Comme si ce n’était pas suffisamment difficile, il lui faudra suivre le rythme de la musique au moment d’exécuter les figures où la femme se déplace tandis que l’homme reste immobile, comme dans les différentes variantes d’« ouverture » et de « tour » (giro).

La marca comme savoir masculin exclusif

Observons brièvement la séquence des événements caractérisant une classe de tango milonguera de niveau avancé donnée par une représentante typique de la première génération d’enseignants et codificateurs du genre. Certes, la structure des leçons varie en fonction des enseignants, mais elles ont toutes tendance à suivre des séquences similaires. Dans une première phase, l’enseignante invite les étudiants à former un cercle et met en scène des exercices d’équilibre et de posture accompagnés par des instructions verbales. Les élèves l’imitent et, une fois ces exercices terminés, l’enseignante met de la musique et invite les participants à former des couples (hétérosexuels) pour danser. Ceux-ci s’exécutent en commençant à virevolter en sens inverse des aiguilles d’une montre. Au cours de leur performance, danseurs et danseuses s’en tiennent strictement au rôle que leur assigne leur genre.

Dans d’autres classes, au lieu de leur enjoindre aussitôt de danser, on incite les étudiants à marcher en cercle, toujours en sens inverse des aiguilles d’une montre, à se laisser pénétrer par la musique et à suivre le rythme que l’enseignant marque en claquant des doigts. Après quoi, la musique s’arrête, et si la classe est destinée à plusieurs « niveaux » (les élèves sont généralement distribués en trois groupes – débutants, intermédiaire et avancé –, mais certaines classes ne comprennent qu’un ou deux groupes de niveau), l’enseignant ou l’enseignante encourage les élèves à l’accompagner dans un autre local pour y suivre le reste du cours. Cela fait, il ou elle invite une assistante ou une élève avancée à exécuter le rôle de la partenaire féminine et se charge d’incarner l’homme en montrant une séquence de mouvements que le couple ainsi constitué répète deux ou trois fois. Les élèves sont ensuite eux-mêmes invités à former des couples et à danser deux ou trois tangos.

Au début, les couples se tiennent par les épaules, jusqu’à ce que l’homme se sente suffisamment en confiance pour étreindre sa partenaire par la taille (comme le veut le style milonguero) ou que l’enseignant lui demande de le faire. À ce stade, les hommes sont souvent enclins à tancer et à corriger leurs partenaires occasionnelles lorsqu’ils estiment qu’elles ne réagissent pas à leurs initiatives par des mouvements appropriés. Pendant ce temps, l’enseignant ou l’enseignante arpente la piste de danse, répond à des questions, dissipe des doutes et corrige les mouvements des hommes, se mettant parfois à la place de leur partenaire féminine pour mieux les orienter. De son côté, son assistant se charge de corriger les mouvements des femmes.

Ensuite, l’enseignant ou l’enseignante ordonne qu’on arrête la musique ; il ou elle invite les hommes à se ranger derrière lui ou elle et à imiter la séquence apprise au début du cours, en leur indiquant les changements de poids et de direction, ainsi que le niveau de tension à donner au bras droit et le type de mouvement qu’ils doivent exécuter pour obtenir de leur partenaire la réponse souhaitée. C’est ce qu’on appelle la marca, ou guidage. Pendant ce temps, les femmes restent debout autour de la piste et observent l’exercice. Il arrive aussi qu’elles pratiquent la séquence qui leur correspond sous la direction de l’assistant, lequel corrige leur posture, leurs mouvements et leur équilibre corporel, mais sans jamais faire référence à la marca réservée aux hommes.

La musique reprend et les hommes sont invités à « prendre » une femme et à pratiquer diverses figures. Tout le monde danse en sens inverse des aiguilles d’une montre en suivant le bord de la piste. Tout au long du cours, tous les deux ou quatre tangos, on enjoint aux participants de changer de partenaire.

Dans les classes de tango milonguero dirigées par les codificateurs du genre, les élèves femmes ne reçoivent jamais aucune indication explicite sur la façon dont elles doivent répondre aux mouvements de leurs partenaires masculins. En revanche, on enseigne généralement à ces derniers à pratiquer la marca sous les yeux des femmes : à tel mouvement ou à tel niveau de pression est censé répondre tel ou tel mouvement du corps et des jambes de la danseuse. Pour les femmes, l’apprentissage de la réaction motrice adéquate passe avant tout par l’imitation des assistants qui assument le rôle de la femme lorsqu’ils dansent avec l’enseignant ou l’enseignante. Elles peuvent aussi extrapoler leur rôle à partir des instructions données aux hommes. Ainsi par exemple, lorsqu’on enseigne aux hommes qu’à la fin d’un « rebond » sur le côté, s’ils donnent une tension soutenue à leur bras droit, leur partenaire est censée réagir en croisant les jambes, elles en déduisent la réaction appropriée. Et puis, il y a tout simplement l’apprentissage par essai et erreur, qui consiste à se laisser corriger par les hommes lorsqu’elles se trompent.

Cette façon d’enseigner le tango laisse une certaine spontanéité aux mouvements des danseuses, mais elle est aussi souvent accompagnée – en particulier dans les classes de niveau débutant et intermédiaire – par des remontrances émises par les hommes à l’adresse de leurs partenaires et par des marques de surprise, voire de colère, lorsqu’elles ne réagissent pas comme ils le désirent : « Pourquoi tu n’as pas croisé les jambes ? » « Pourquoi tu n’as pas tourné ? » Il est tenu pour évident que la femme doit toujours exécuter le mouvement complémentaire de celui de son partenaire. Lorsqu’elles dansent avec un inconnu, les élèves femmes ont tendance à ne pas répondre à ces reproches et continuent à pratiquer jusqu’à ce qu’elles arrivent au but désiré. En revanche, quand les deux partenaires se connaissent intimement, ce type de réprimandes donne souvent lieu à des querelles pouvant les inciter à abandonner la classe de tango pour préserver l’harmonie du couple.

Tout en étant peu à peu assimilé dans la pratique, le savoir reste donc largement inconscient. Ce sur quoi se concentrent les enseignants, que ce soit en parole ou par l’exemple, c’est le « savoir mener » (saber llevar) ou le « savoir guider » (saber marcar) de l’homme, jamais celui que les femmes doivent acquérir pour pouvoir décoder la marca, ainsi définie comme propriété exclusive des hommes.

Puisque la marca régit la coordination des mouvements respectifs des hommes et des femmes, on constate dans les classes de tango une nette division sexuelle du contenu de la pédagogie explicite. D’un côté, on a le domaine de connaissance spécifique des femmes, qui se réduit à la position du corps, à son équilibre et à la qualité du mouvement. De l’autre, on a celui des hommes, qui inclut tout à la fois leurs propres mouvements, ceux des femmes et la relation entre les deux. Voici la description de ce type d’enseignement que fait Gloria, une amie avocate qui suit des cours de tango depuis le milieu des années 1980 : « La femme, il faut juste qu’elle se relâche totalement et qu’elle se livre à son partenaire, qu’elle se laisse aller complètement. Mais pour y arriver, il lui faut d’abord apprendre à marquer le pas, à faire passer son poids d’une jambe à l’autre et à danser sur la pointe des pieds sans trop s’arrimer à l’homme, parce qu’en fait, tu t’appuies juste sur la pointe d’un pied, pendant que ton autre jambe est en l’air en train de virevolter et d’exécuter des figures bizarres. Bref, c’est un équilibre assez fragile, alors c’est important d’être solidement ancrée sur ta jambe d’appui, d’être bien plantée, comme ça, pour faire un bel ensemble avec ton partenaire… »

Ainsi, la femme qui danse bien le tango « sait » se tenir en équilibre sur une jambe, elle sait se relâcher et se laisser guider, mais elle n’est pas censée savoir décoder les mouvements de son partenaire et y répondre de façon adéquate.

Il s’ensuit que les femmes s’ennuient souvent en cours et se plaignent d’avoir toujours à apprendre la même chose – posture, équilibre et qualité du mouvement. Toutefois, l’invisibilité absolue dans lequel la pratique pédagogique (qu’elle soit gestuelle ou verbale) maintient le savoir implicite des femmes n’offre aucun espoir de surmonter cet ennui. Tout ce qu’une élève femme peut souhaiter, c’est passer à un niveau plus avancé où les hommes seront censés avoir une meilleure compréhension de leur propre rôle et sauront les « guider » dans l’exécution de figures plus complexes et plus intéressantes. C’est ce dont témoigne ce message posté sur Facebook par une élève d’une classe de tango milonguero : « Vive les bons danseurs, quand j’ai un type comme ça comme partenaire, je ne danse plus, je vole… merci ! »

Cette absence de pédagogie explicite concernant le rôle de la femme ne caractérise pas seulement les classes de tango milonguero, mais aussi d’autres styles. Voilà ce qu’en dit sur son site web une Américaine adepte du « nouveau tango », qu’elle a étudié en Argentine. Elle recourt à la terminologie américaine, qui ne fait pas la distinction entre hommes et femmes, mais entre « leaders » et « followers » : « En tant que follower, j’entends constamment les leaders parler du talent époustouflant de telle ou telle femme, en expliquant à quel point elle danse de façon “fluide” et “naturelle”, “comme une plume”, sauf qu’ils ne te disent jamais comment il faut faire. » (TangoForge, consulté le 14/11/2013).

Légèreté et ornement

D’une femme qui réagit sur le champ et correctement aux mouvements de son partenaire, on ne dit pas qu’elle sait bien danser, mais qu’elle est « légère » (liviana). Le sens de ce terme n’est pas évident pour les débutants ou pour les non-initiés, qui pourraient en conclure qu’une femme « légère » est forcément petite et mince. Dans les classes et autour de la piste de danse, en revanche, on apprend qu’une femme « légère » est une danseuse qui réagit rapidement et de manière appropriée aux mouvements de son partenaire. En lieu de quoi, une femme est « lourde » lorsqu’elle tarde à réagir correctement, quel que soit son poids par ailleurs. Dans les conversations entre danseurs, on appelle ce type de partenaires féminines des « meubles » ou des « frigos », avec des phrases du genre : « Je suis pas là pour déplacer les meubles » ou « Laisse tomber cette meuf ; elle est canon, mais c’est un frigo. »

Le lexique de la lourdeur sanctionne non seulement les femmes qui sont lentes à réagir faute de compétences cinétiques, mais aussi celles qui, en exerçant une pression sur leur partenaire avec la poitrine, impriment leur propre rythme à la danse – défiant ainsi le contrôle du mâle – lors d’une caminata, par exemple, ou d’un ocho arrière[5. Le ocho (huit), avant ou arrière, est une figure chorégraphique exécutée par les femmes qui consiste à enchaîner des pas « pivots » grâce auxquels les pieds de la danseuse semblent dessiner l’image d’un huit sur le sol. ]. Les femmes « lourdes » entravent la liberté d’improvisation chorégraphique de leur partenaire masculin et sa capacité de danser à son rythme. Or, légères ou lourdes, les femmes sont de toute façon définies comme des corps inanimés, des objets qui doivent être déplacés par les hommes : elles ne se meuvent pas d’elles-mêmes, elles ne dansent pas, elles sont « menées » par leur partenaire.

En outre, on appelle toutes les figures étrangères à la performance chorégraphique du seul homme « ornements » (adornos) ou « fioritures » (arreglos). Plus généralement, tout ce que la femme fait lorsqu’elle ne se contente pas de se laisser « mener » par son partenaire, ou lorsqu’elle ne le « suit » pas – lorsqu’elle ne répond pas à ses mouvements – n’est pas décrit par le verbe « bailar » (danser), mais par « adornar  » (orner, décorer). Dans les classes mixtes où ces figures additionnelles sont enseignées (certains enseignants les excluent totalement), on apprend que les adornos féminins doivent rester imperceptibles au partenaire masculin et que la danseuse doit les exécuter sans interférer avec le rythme que ce dernier imprime à la danse. Autrement dit, les adornos doivent s’insérer discrètement dans les interstices que leur laisse le danseur.

Le vocabulaire même des cours encourage donc un aveuglement sélectif aux aptitudes que les femmes mettent en œuvre lorsqu’elles dansent. Si l’on ajoute à cela le caractère inconscient qui caractérise en général toute aptitude motrice à partir d’un certain niveau de virtuosité, tout contribue à l’idée que la femme, lorsqu’elle danse le tango, doit juste se laisser aller et suivre le mouvement.

Qui danse ?

Le caractère inconscient des aptitudes motrices est le résultat d’une série de processus d’apprentissage à travers la pratique. Comme l’explique l’anthropologue Paul Connerton, dans How Societies remember (Cambridge University press, 1989) : « Le fait que les pratiques d’incorporation aient longtemps été négligées en tant qu’objets d’attention interprétative explicite n’est pas tant dû à une lacune spécifique de l’herméneutique qu’à une caractéristique propre de ces pratiques. Car, comme nous l’avons vu, il s’agit précisément de pratiques qui ne peuvent pas être mises en œuvre sans une diminution du niveau d’attention consciente que nous leur prêtons. C’est ce que nous enseigne l’étude des phénomènes d’habituation. Toute pratique corporelle, qu’il s’agisse de la nage, de la danse ou de la dactylographie, exige pour être convenablement exécutée toute une chaîne d’actions interconnectées et, pendant les premiers exercices, la volonté consciente devra choisir entre un certain nombre d’options erronées ; mais grâce à l’habitude, chaque événement finira par entraîner automatiquement l’exécution de l’événement qui doit nécessairement lui succéder sans que le sujet ait besoin de discriminer entre plusieurs options et sans recours à la volonté consciente. »

En d’autres termes, l’acquisition d’une compétence exige en premier lieu un apprentissage souvent laborieux au cours duquel le sujet vérifie en permanence les procédures et les étapes nécessaires à sa mise en œuvre efficace ; il s’agit d’identifier tout à la fois les erreurs possibles pour les éliminer et les éléments de réussite pour pouvoir les mémoriser et les renforcer. Une fois garanti le succès de la performance, le processus s’automatise à travers la répétition ; celle-ci permet d’oublier, pendant son exécution, les étapes conscientes franchies pendant la phase d’apprentissage. Cependant, le fait que le déploiement de telle ou telle compétence finisse par être considéré ou non comme une conséquence de la formation initiale du sujet dépend des spécificités du processus de transmission et d’acquisition de la dite compétence.

Dans les enseignements destinés aux classes de niveau moyen de Buenos Aires, qu’il s’agisse de danse classique et contemporaine, de danses liées aux rituels de possession d’origine afro-brésilienne ou de cours de tai-chi-chuan, c’est à partir de l’observation et de la répétition de séquences de mouvements similaires que le débutant apprend à répondre à certains stimuli auditifs ou cinétiques – et ce sans que le circuit entre stimulus et réaction affleure à la conscience de l’exécutant. L’incorporation automatique des aptitudes qui conduisent les sujets à se mouvoir correctement sans aucune intervention de la volonté explicite est la condition même de toutes ces pratiques, qu’il s’agisse de « danser », d’« accueillir une entité spirituelle » ou de « se mouvoir à partir de son centre ». Cependant, les causes spécifiques auxquelles les sujets attribuent ces expériences sont différentes dans chacun des cas et dépendent des pratiques verbales et linguistiques mises en œuvre dans les différents contextes d’enseignement.

Ainsi, les adeptes de la danse classique et moderne affirment parfois que leur performance, une fois la chorégraphie assimilée et incorporée, semble émerger directement de la musique ou du public, tout en insistant toujours sur l’importance de la formation propre et de l’effort personnel en tant que conditions préalables et nécessaires de ce sentiment. Cette efficacité de l’entraînement permettant d’atteindre l’expérience d’être « porté » par la musique – ce qui suppose une certaine automatisation de la pratique – est réitérée dans les contextes d’enseignement. En revanche, les pratiquants du tai-chi affirment souvent que le mouvement émerge de leur « centre », lequel est relié à l’« énergie cosmique universelle », et que le rôle des classes de tai-chi est simplement de permettre à cette énergie de circuler. Cette attribution de la causalité reflète le vocabulaire utilisé pendant les classes, qui demande aux élèves de focaliser l’attention sur le tan-tien, un point proche du nombril, et sur la circulation de l’« énergie ».

De leur côté, les participants des cérémonies religieuses afro-brésiliennes affirment que c’est leur Orisha ou une divinité du panthéon Umbanda qui les possède et se manifeste en dansant, inspirant les mouvements de leurs corps pendant certaines phases du rituel. Ce sont ces entités spirituelles qui sont invoquées tout au long d’un processus qui va de l’adhésion à un temple à la participation à ses rituels en tant qu’initié. Lorsqu’ils attribuent à différents agents intra ou extracorporels la responsabilité de leurs comportements gestuels automatisés, les sujets font référence aux différents types de formation qui caractérisent ces diverses disciplines et aux objets ou aux personnes qui focalisent leur attention pendant leur pratique.

Victimes d’une forme d’inattention sélective au savoir accumulé pendant leur formation, les milongueras de Buenos Aires qui ont appris à bien danser attribuent leur réactivité automatique aux stimuli moteurs de leurs partenaires masculins non pas à leur pratique soutenue, mais au savoir-faire de ces partenaires. Après des années d’entraînement pendant lesquelles elles ont incorporé à force de mimétisme et de pratique les compétences qui nourrissent cette réactivité, elles exécutent leur performance sans aucune intention consciente, entièrement concentrées sur la musique et le mouvement, et affirment ne pas avoir besoin de savoir quoi que ce soit pour danser. Car telle est la conviction de Sandra et Marcela – citées au début de ce chapitre – qui, auparavant, croyaient nécessaire de devoir apprendre quelque chose, mais « savent » aujourd’hui qu’il leur suffit de se relâcher et de se laisser guider par leurs partenaires.

 

Traduction originale pour Jef Klak, en copublication avec le site Amphibie France.

 

NdT : L’article original comprenait un système de renvoi vers un index bilbiographique que nous avons choisi de supprimer dans la traduction, par mesure de lisibilité. Cet index se trouve à la fin de l’ouvrage Aquí se baila el tango, Una etnografía de las milongas porteñas (éditions Siglo XXI), dont est extrait le texte traduit.

 

Notes

1 La milonga est un local traditionnel ou l’on danse le tango. Le terme peut aussi désigner l’événement lui-même (le fait de se réunir pour danser le tango), ainsi qu’un certain style de musique et de danse. L’adjectif correspondant est milonguero/milonguera (propre à la milonga).
2 Anfibia est un magazine numérique argentin lancé en mai 2012 qui publie des reportages au long cours. Il a été fondé par l’Universidad nacional de San Martín, avec le soutien de la fondation Nuevo Periodismo Iberoamericano, créée à l’initiative du romancier Gabriel García Márquez.
Le nouvel ordre mural

Le nouvel ordre mural
Petite histoire des dispositifs anti-graffitis

Après des millénaires durant lesquels les graffitis faisaient partie du paysage urbain, le XIXe siècle a inauguré leur criminalisation : les transformations urbanistiques de Paris sous le préfet Haussmann ont développé une forme d’architecture préventive, renouvelée au XXe siècle en réponse à l’explosion des tags. Si la lutte anti-graffiti était initialement liée à la traque de l’écrit « subversif », depuis la fin du XXe siècle elle réfute toute considération d’ordre moral, associant désormais systématiquement cette pratique au vandalisme et à la pollution visuelle. Seul un caractère esthétique lui ouvre parfois les portes d’une reconnaissance, bien souvent intéressée.

Le site de Graffitivre.

Télécharger l’article en PDF.

 

Dans la cage d’escalier d’une habitation de Pompéi, un anonyme du Ier siècle écrivit : « Mur, je suis surpris que tu ne te sois pas effondré sous le poids des bêtises de tous ceux qui ont écrit sur toi. » Depuis que la parole peut séjourner dans les lettres, le graffiti accompagne les époques, passant du caillou à la craie, du crayon au feutre ou à la bombe de peinture.

 
g1
 

Mots de départ

Si la survie d’une inscription a longtemps relevé de la tolérance du propriétaire du mur concerné, un tournant s’opère au milieu du XIXe siècle, avec la première interdiction formelle d’orner l’espace commun d’un écrit non-autorisé. En France, la mise en place de la « délinquance graphique » se fait en deux temps : d’abord dans les années 18501 Philippe Artières, La police de l’écriture, l’invention de la délinquance graphique 1852-1945, La Découverte, 2013., avec le début de la prolifération massive des écrits de rue, puis au début des années 1990, avec l’explosion du tag, qui rebat les cartes du cadre culturel et juridique de la lutte contre le graffiti, évoluant du champ de la calomnie et de la diffamation[2. Loi du 17 mai 1817.] vers celui de la destruction de biens[3. Loi du 22 juillet 1992.].

 
G2
 
La première apparition du mot graffiti dans la langue française date de 1856 : il est né du travail sur les fouilles de Pompéi, pour qualifier des écritures murales en dehors de celles des institutions reconnues (clergé, instances publiques).

Cette identification sert à mieux mettre en valeur les écrits officiels, elle est alors imprégnée d’un certain mépris : le graffiti est le fait de groupes marginaux, un autre reflet de la « décadence » de l’Empire romain (au côté du nombre élevé de bordels et de fresques érotiques, ayant interloqué les XVIIIe et XIXe siècles). La création du nouveau mot se relie aussi à son contexte historique, marqué par une prolifération et une diversification impressionnante des écritures de rue.

 
g15
 
Depuis le début du XIXe siècle, l’alphabétisation croissante, le développement des techniques d’imprimerie et les secousses politiques ont contribué à un renouveau graphique dans les rues, en particulier à Paris. Désormais, l’émeute n’est plus uniquement accompagnée de chants et de cris, elle s’enrichit de slogans laissés sur les murs, d’affiches, de phrases séditieuses, d’appels à la manifestation ou à des réunions publiques.

 
tumblr_nkj839CeyL1tqne71o1_500
 

Contrôler les murs, conquérir la rue

En riposte aux expressions populaires, la lutte contre le graffiti s’élabore en deux volets : policier et architectural. L’haussmannisation de la cité (1850-1870) est l’étape décisive : l’augmentation des pouvoirs des préfets parisiens, la rationalisation urbanistique, l’assainissement des rues favorisent la condamnation du graffiti. Le policier doit désormais, entre autres missions, relever les écrits subversifs, tandis que l’alignement des façades, l’obligation de leur nettoyage par les propriétaires, l’omniprésence de lignes de refend (ces stries horizontales sculptées sur les immeubles) repoussent affichage sauvage et textes inscrits. La réaction repose aussi sur une idéologie hygiéniste : la ville d’Haussmann se doit d’être saine pour les corps comme pour les esprits. Des considérations médicales, sociales et politiques concourent à débarrasser la ville de ses immondices médiévales – et le graffiti en fait partie.

 
g4
 

À cette charge s’ajoute un mouvement de reconquête de l’écrit public par les institutions. L’obligation des plaques de rue à Paris depuis 1847 prend un nouveau sens avec la IIIe République : la façon de les nommer acquiert un caractère mémoriel et patriotique. Le vocabulaire républicain prolifère et s’affirme sur les monuments : devise, RF, école primaire, maison d’arrêt, préfecture… La décennie 1880-1890 légifère sur toutes les formes d’écrit public : de la réglementation des inscriptions sur les tombes à l’immatriculation des voitures. Apogée de cette énergie législative, les plaques émaillées et les fameux pochoirs : « Défense d’afficher, loi du 29 juillet 1881. »

 
g5

 

G6
 

Des lois et des bombes

Cet encadrement participe de ce que le sociologue Émile Durkheim analysait en son temps comme la rétrocession historique des libertés collectives au profit des libertés individuelles[4. De la division du travail social, 1893, disponible aux éditions PUF.]. À la fin du XIXe siècle, en accordant plus de place à l’individu – en termes de participation politique, de droit ou d’expression –, l’État légifère et encadre des faits sociaux qui lui échappaient auparavant (organisation du travail, assistance et charité, éducation, etc.). La loi de 1881 est par exemple rédigée en faveur de la liberté de la presse : cette dernière est libre de s’exprimer, mais dans un cadre et par des moyens qui sont restreints.

La fin du XXe siècle est quant à elle confrontée à une explosion fluorescente, un véritable engouement populaire pour les tags (signatures). Initialement limité au marquage territorial de gangs américains (Crisps, Bloods, Latin Kings), l’usage de la bombe aérosol, permettant d’allier rapidité d’exécution, portabilité et résistance de la peinture, se répand et atteint la France au début des années 1980. Dans un premier temps, les médias accueillent très favorablement cette pratique, considérée comme un des piliers du mouvement hip-hop et un moyen créatif de détourner la jeunesse des affres de la violence et de la drogue.

 
g18
 

Mais très vite, les pouvoirs publics s’orientent vers une politique de répression, s’appuyant sur les travaux de sociologues américains qui développent en 1982 la « théorie de la vitre brisée[5. James Q. Wilson & George L. Kelling, « The Broken window theory: the police and neighborhood safety », The Atlantic, 1982.] » : les petites détériorations que subit l’espace public accélèrent nécessairement le délabrement plus général, encourageant de nouvelles dégradations. Les autorités sont censées intervenir au plus vite pour rétablir la propreté du mur, sinon l’invasion des formes colorées est inévitable.

 
g9
 

Après l’arrivée du tag « vandale », en particulier sur les trains, les regards commencent donc à changer. Un fait divers choque particulièrement l’opinion publique, le « Massacre de la station Louvre-Rivoli » en 1992. La redécoration de la vitrine du métro parisien fait suite à une série d’interpellations motivée par la RATP, qui venait tout juste de conclure une convention avec le Tribunal de grande instance de Créteil. Désormais, les tagueurs interpelés seront systématiquement convoqués chez le juge, à moins qu’ils n’acceptent le nettoyage des dégâts « effectués au feutre, à la bombe, à l’encre de Chine ou au moyen de tout autre procédé ». Dès lors, tags et graffitis se retrouvent souvent confondus et intègrent la catégorie émergente de « pollution visuelle ».

Ils deviennent un symbole d’insécurité et incarnent la manifestation de la petite délinquance au sein de communautés délaissées par les pouvoirs publics. La réponse des institutions s’appuie d’abord sur des campagnes de sensibilisation (SNCF[6. « Nous nous mobilisons parce que nous avons un sentiment de rejet profond contre ces signatures abjectes et sans vie qui hantent nos villes. », « Oui à la fresque, non au tag », Prospectus de sensibilisation de la SNCF destiné aux usagers, 1991.] puis RATP), puis sur une politique d’effacement systématique (à partir de 1996 pour la Ville de Paris), suivant l’exemple des actions menées par la mairie de New York depuis 1981. Des machines sont inventées ad hoc : elles propulsent un jet d’eau à haute pression, mélangé avec des solvants et du sable, mais endommagent partiellement les façades. À l’initiative de Jacques Chirac, alors maire de Paris, l’encadrement de la vente des outils (bombes, marqueurs) est décidé en 1992 (interdiction aux mineurs, limitation de la taille des feutres).

 
g7
 

La réaction est également répressive : des brigades conjointes RATP/SNCF/Police nationale sont rapidement montées. La modification du Code pénal envers les « inscriptions non-autorisées » les associe désormais à la destruction de biens, même si, lors des débats parlementaires relatifs à cette loi du 22 juillet 1992, la question du tag avait été soulevée comme nouvelle manifestation culturelle.

 
g8
 

Archis et artis sont de la partie

Architecture et urbanisme concourent également à encadrer le graffiti nouveau. « L’architecture de prévention situationnelle » a pour objectif de garantir la sécurité dans les espaces publics par des dispositions spatiales et matérielles ; celles contre le graffiti côtoient des dispositifs anti-sans-abris, la vidéo-surveillance, la mise en place de codes aux portails des immeubles, etc. Des façades sont revêtues de quadrillages et de motifs géométriques qui empêchent la lisibilité des inscriptions, des murs anti-tags sont érigés (recouverts de vernis spéciaux et rythmés par des stries régulières).

 
g10
 

Le street-art joue à cet égard un jeu trouble : la création du terme constitue elle-même une nouvelle charge lexicale dépréciant l’écrit de rue, et si cet « art » parvient à acquérir une légitimité et une reconnaissance dans l’espace public, c’est le plus souvent en investissant une paroi recouverte de graffitis et de tags plus free-style. Des artistes peuvent se voir ainsi attribuer un emplacement[7. À l’exemple du M.U.R., cadre fixé sur une grande façade non alignée de la rue Oberkampf à Paris, recevant à intervalle régulier l’œuvre d’un artiste différent.] délimité sur un mur : une fresque servant à repousser les inscriptions sauvages.

 
g12
 

Cette institutionnalisation du graffiti suggère donc la dépossession de l’œuvre réalisée à la bombe au profit « d’artistes », exécutant dans un cadre précis une réalisation d’ordre esthétique, signée. La captation des tracés acryliques permet de présenter la ville comme parcourue d’espaces de liberté et, par-delà, à légitimer l’effacement des suites de lettres éparses non autorisées. Le street-art enrichit ainsi le catalogue monnayable de l’art contemporain, qu’il soit officiel ou sauvage, avec des intentions lucratives ou désintéressées. Il suscite une concurrence accrue sur les murs, et précipite encore plus le simple graffiti dans le registre de la souillure occasionnée par des groupes marginaux.

 
g11
 

Mur, j’écris ton nom

Manifestation des pensées qui parcourent le corps social et des individualités qui le composent, l’écrit de rue reflète les attitudes culturelles d’une population, sa propension à s’exprimer. Le graffiti pompéien est lui-même le seul vestige du latin écrit par les classes populaires. Loin de se réduire à la contestation politique ou l’anticonformisme, à l’affirmation d’une présence ou de poésie urbaine, le graffiti reste simplement un échange différé entre un passant avisé et un auteur roublard (souvent aviné). Pour reprendre les mots attribués à Salvador Dali, il « reste un mot merdeux, une insulte aux constipés de l’esprit ».

 
g12

 

kidbag-2
 
Le site de Graffitivre.
 

Notes

1 Philippe Artières, La police de l’écriture, l’invention de la délinquance graphique 1852-1945, La Découverte, 2013.