Contrôle continu

Police, frontières, guerres et prisons

Culture de base

Art, culture populaire et politique

Dé-colonialités

Antiracismes et décolonialismes

Genre rage

Féminismes et luttes LGBTQI

Le lundi au soleil

Travail, précariat et luttes sociales

Terrains vagues

Urbanisme, écologie politique et critique de la technologie

Dé-colonialités

Islamophobie : du déni à la reconnaissance
La plasticité de l’idéologie dominante

À l’heure où agiter les épouvantails de groupuscules extrémistes permet d’oublier les causes des conflits mondiaux et de conforter le rôle protecteur de l’État, tout en ratissant des voix fondées sur la peur et le racisme, l’analyse de l’habitus islamophobe des gouvernants et des médias semble un réflexe salutaire. Dans ce texte écrit en juillet 2014, et dans le prolongement de leur ouvrage Islamophobie – Comment les élites fabriquent le « problème musulman » et de l’entretien qu’ils ont accordé à Jef Klak, Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed font le bilan de la reconnaissance d’un racisme institutionnel fondé sur les options religieuses et les origines convenues. Alors que les agressions contre des musulmans se sont multipliées ces derniers mois et que les pratiquants de l’islam sont enjoints de lever publiquement le soupçon structurel qui pèse sur eux, les deux sociologues se penchent ici sur les tribulations du concept d’islamophobie pour mieux en saisir les enjeux.

L’année 2013 marque un tournant majeur dans l’histoire des mobilisations contre l’islamophobie. Pendant les années 2000, les mouvements associatifs, religieux et politiques composant le « front anti-islamophobie » peinent à faire reconnaître l’existence du phénomène islamophobe et la légitimité de leur cause antiraciste. À partir de 2013, le déni français de l’islamophobie, qui s’appuie sur une combinaison de facteurs historiques, politiques et institutionnels (sur lesquels nous ne reviendrons pas ici1 Voir Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie, La Découverte, 2013, chapitres 12 et 13.), semble être moins fort qu’auparavant parmi les « élites » politiques et médiatiques. Si l’unanimisme islamophobe n’a pas disparu, plusieurs indicateurs permettent d’affirmer qu’il s’est en partie brisé, parmi lesquels le traitement médiatique des agressions islamophobes favorisant la banalisation de l’usage du terme d’islamophobie, les avancées scientifiques dans le champ académique et la reconnaissance officielle, à travers le rapport 2013 de la CNCDH[2. Commission nationale consultative des droits de l’homme, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2013, Paris, La Documentation française, 2014.], à la fois du concept d’islamophobie et des acteurs associatifs contre l’islamophobie.

Recrudescence et médiatisation des agressions physiques

Il est sans doute vrai d’affirmer que l’usage de plus en plus répandu du terme « islamophobie » participe à la reconnaissance du phénomène social qu’il décrit, et contribue à la légitimation de la lutte anti-islamophobie.

Cependant, ce n’est pas parce qu’un terme est utilisé qu’il est forcément légitime dans la mesure où, pendant longtemps, le terme d’islamophobie était utilisé justement pour le disqualifier. S’il ne faut donc pas surinterpréter les données statistiques que nous avons collectées[3. Les données proviennent de la base de données Factiva, qui publie une grande partie de la presse occidentale, et des archives en ligne du Monde.], elles permettent tout de même de distinguer, grossièrement, deux grandes périodes dans l’usage du terme : la période de la disqualification (2001-2010) et celle d’un usage routinier (2010-2013).

Au début des années 2000, l’usage est très faible. Bien que l’affaire du voile de 2003-2004 correspond à une augmentation du nombre d’articles utilisant le terme (fig. 1), la première décennie des années 2000 est marquée, avant 2003, par l’absence d’acteurs associatifs qui mobilisent ce concept et, après 2003, par l’efficacité du bannissement du terme, proclamé par Caroline Fourest, Fiammetta Venner et Pascal Bruckner dans une série d’articles polémiques[4. Caroline Fourest et Fiammetta Venner, « Islamophobie ? » ProChoix, n° 26-27, 2003 (disponible sur www.prochoix.org) ; Pascal Bruckner, « Le chantage à l’islamophobie », Le Figaro, 5 novembre 2003.]. Lors de nos discussions avec plusieurs journalistes, nous avons en effet été étonnés par l’effet de censure provoqué par ces articles, comme si parler d’islamophobie revenait à prendre le parti des « islamistes » ou de l’intégrisme musulman. Or, dans le contexte de confusion idéologique entre trois phénomènes distincts (islam, « islamisme » et « jihadisme »), rares sont les journalistes qui bravèrent l’interdit, notamment Xavier Ternisien (Le Monde) et Alain Gresh (Le Monde diplomatique).

 

Figure 1 : Occurrences du mot « islamophobie » dans la presse française entre 2001 et 2013 (en nombre d’articles)

 

On observe ensuite, à partir de 2010, une forte augmentation de cet usage dans la presse française. Alors que le nombre d’articles mentionnant le terme n’est que d’une trentaine en 2002, il s’élève à 342 en 2010 et explose en 2013 pour atteindre 1452 (autant qu’en 2011 et 2012). Il est difficile d’expliquer cette recrudescence, mais la presse écrite n’a jamais autant utilisé le terme avant 2010, sachant que ce chiffre global cache des usages différents selon les journaux (fig. 2), que l’on peut mesurer par l’usage des dépêches AFP. Celles-ci constituent en effet la matière première des journalistes et participent à imposer certains sujets souvent repris en boucle par les rédactions. La dépendance des rédactions vis-à-vis des dépêches favorisent ce que Pierre Bourdieu appelle la « circulation circulaire de l’information ». Or le nombre de dépêches AFP utilisant le terme d’islamophobie augmente de manière sensible à partir de 2010 et explose en 2012-2013. La socio-histoire des journalistes spécialisés sur l’islam et les musulmans reste à écrire, mais on peut faire l’hypothèse que cette augmentation traduit un renouvellement générationnel parmi les journalistes chargés des questions de religion et de discrimination entre 2003 et 2013[5. Les journalistes de l’AFP qui utilisent le plus le terme sont des recrues récentes : Charlotte Plantive (juin 2008), Annick Benoist (juin 2009) et Pauline Froissart (juillet 2009).]. Comme nous avons pu l’observer, les journalistes n’ayant pas vécu l’affaire du voile de 2003-2004, et les journalistes les plus ouverts aux sciences sociales, ont beaucoup moins de réticences à aborder la question des discriminations islamophobes.

 

Figure 2 : Occurrences du mot « islamophobie » dans les principaux titres de la presse quotidienne nationale entre 2001 et 2013 (en nombre d’articles)

 

Cependant, la réception des dépêches AFP est différenciée selon les rédactions. Ainsi, dans les principaux titres de la presse quotidienne nationale, l’augmentation enregistrée à l’AFP se répercute au Parisien et, surtout, au Monde, qui publie 296 articles avec le terme entre 2001 et 2009, contre 528 entre 2010 et 2013, et l’utilise de plus en plus dans les titres d’article (23 fois entre 2011 et 2009, contre 40 fois entre 2010 et 2013, dont 21 fois en 2013). L’AFP est donc « suivie » par Le Monde et Le Parisien, tandis que Le Figaro et Libération répugnent à le faire, sûrement en raison du poids des prohibitionnistes dans leurs rédactions.

Si l’on se focalise maintenant sur les statistiques mensuelles de l’année 2013 (fig. 3), on constate que le point de bascule se situe entre juin et septembre, où se sont multipliés les faits d’actualité islamophobes : agressions physiques de femmes portant le hijab à Argenteuil (20 mai et 13 juin), rébellions urbaines à Trappes à la suite du contrôle policier d’une femme portant le niqab (19 juillet), proposition du HCI[6. En août 2013, la presse a révélé le contenu d’un rapport non publié du Haut Conseil à l’Intégration, instance dissoute en 2012, préconisant l’interdiction du voile à l’université.] d’interdire le port du hijab à l’université (5 août), etc. La couverture médiatique importante de cette actualité s’explique non seulement par la gravité des faits (une des femmes agressées, enceinte, perdit son bébé), mais aussi par les mécanismes classiques du champ médiatique : « les émeutes » et « l’islam » sont des marronniers de la presse française et, pour la première fois, ces deux éléments sont connectés par les conflits de Trappes : à la suite d’une altercation entre une femme portant le niqab, son entourage et des policiers, une rébellion urbaine éclate dans le quartier.

 

Figure 3 : Occurrences du mot « islamophobie » dans la presse française entre juin 2012 et décembre 2013 (en nombre d’articles)

 

Or le cadrage médiatique de la rébellion de Trappes n’est pas univoque : si la version policière est largement relayée dans les médias durant les premiers jours, un contre-cadrage a rapidement été proposé par des acteurs associatifs présents sur les plateaux de télévision et des médias alternatifs qui ont recueilli les témoignages des personnes contrôlées, puis exhumé de Facebook des propos ouvertement racistes de policiers de Trappes. C’est pourquoi le terme d’islamophobie s’est imposé comme un des concepts permettant d’analyser la situation, d’autant plus que, pour la première fois là encore, on observe une timide reconnaissance institutionnelle de l’islamophobie. C’est d’abord le préfet du Val d’Oise, Jean-Luc Névache, selon lequel « le caractère islamophobe de cette agression [de Leïla] paraît avéré à 99,9 %[7. Cité par Carine Fouteau, « Femmes voilées : à Argenteuil, les musulmans ne veulent plus “se laisser endormir” », www.mediapart.fr, 22 juin 2013.] », qui reconnaît la lutte anti-islamophobie dans une perspective de « pacification », pour éviter une escalade de la violence et des rébellions urbaines à Argenteuil[8. Le préfet fait néanmoins un mea culpa dans une interview donnée à Libération (21 septembre 2013). Il explique avoir utilisé le mot islamophobie car il y a une « demande de reconnaissance de la part de la population qui passe aussi par le choix des mots ». Mais, explique-t-il à la journaliste de Libération, il n’emploierait plus ce terme aujourd’hui car : « Je me suis rendu compte qu’il faisait aussi l’objet de manipulations ».]. C’est ensuite Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des Droits des femmes et porte-parole du gouvernement, qui « tweete » : « Personne ne doit douter de la détermination du gouvernement à combattre l’islamophobie à tout moment, et en tout lieu » et à mettre « tout en œuvre pour que les agressions lâches d’Argenteuil ne restent pas impunies. » (23 juin). Le lendemain, à l’issue d’une rencontre avec des « responsables d’associations représentatives des banlieues et des quartiers populaires », notamment Mohamed Mechmache (ACLEFEU[9. Le collectif ACLEFEU a vu le jour au lendemain des révoltes sociales de novembre 2005 déclenchées par la disparition tragique de Zyed Benna, 17 ans et Bouna Traoré, 15 ans, et s’est donné pour mission de faire remonter la parole des quartiers populaires auprès des institutions.]) et Salah Amokrane (Tactikollectif[10. Né dans les quartiers nord de Toulouse en 1997, le Taktikollectif organise chaque année le festival « Origines contrôlées ».]), le président de la République tient à « assurer l’ensemble des associations de la détermination du gouvernement à lutter contre tous les actes racistes, notamment antimusulmans, qui constituent des atteintes insupportables à l’unité républicaine[11. « Rencontre avec des représentants d’associations des banlieues, en présence de M. François Lamy », Communiqué de l’Élysée (www.elysee.fr), 24 juin 2013.] ». L’été 2013 est donc marqué par la conjonction de plusieurs facteurs médiatiques et politiques favorables à la levée de la censure du terme d’islamophobie.

Rentrée éditoriale 2013 : un tournant symbolique

Le traitement médiatique et politique de l’été 2013 multiplie les brèches de l’unanimisme islamophobe, qui s’élargissent lors de la rentrée littéraire de septembre à travers la publication de quatre livres écrits dans des registres différents : Nos mal-aimés de Claude Askolovitch, Ce populisme qui vient de Raphaël Liogier (un an après son Mythe de l’islamisation), le Dictionnaire de l’islamophobie de Kamel Meziti et notre Islamophobie.

Le livre d’Askolovitch contribue grandement à remettre en cause la doxa du bannissement et du déni de l’islamophobie, dans la mesure où l’unanimisme islamophobe est brisé « de l’intérieur ». En effet, l’auteur fait partie du « sérail » des journalistes dominants, ayant circulé depuis le début de sa carrière entre plusieurs rédactions parisiennes : Europe 1, L’Événement du jeudi, Marianne, Le Nouvel Observateur (2001-2008), Le Journal du dimanche (2008-2011), Le Point (2011-2012), I-télé (2010-2011, 2013-), Arte, etc. Il est aussi connu pour avoir accusé d’antisémitisme l’intellectuel musulman Tariq Ramadan qui, à la veille du Forum social européen organisé à Saint-Denis en 2003, avait rédigé un article sur les « intellectuels communautaires ». Ainsi, il est difficile pour les journalistes islamophobes d’accuser Askolovitch de « complaisance » avec l’« islamisme » dans la mesure où il a combattu celui qui est censé incarner l’« islamisme » en France. Mais c’est aussi parce qu’il fait partie du « sérail » qu’il est possible de dialoguer avec lui : alors qu’il aurait pu être complètement boycotté et disqualifié comme un « idiot utile de l’islamisme », plusieurs rédactions hostiles au livre d’Askolovitch l’ont longuement interviewé, souvent dans le cadre d’un entretien en « face à face » avec un opposant. Pourtant, ses prises de position se révèlent assez proches de militants associatifs, musulmans ou non, luttant contre l’islamophobie depuis plus d’une dizaine d’années :

« Le racisme d’antan exhalait la beauferie et l’arrogance : c’était l’homme blanc matraquant l’inférieur, l’indigène ou le « gris ». L’islamophobie n’est pas arrogante mais apeurée, une idéologie pour vaincus d’avance […]. Le racisme n’était que vomissure, si aisément condamnable ; l’islamophobie se réclamera de nos valeurs, elle se justifiera de l’horreur islamiste, elle s’aspergera de modernité et se grimera républicaine et nous chantera des chansons d’amour […] et elles ressembleront à s’y méprendre aux baloches de la République d’avant[12. Claude Askolovitch, Nos mal-aimés. Ces musulmans dont la France ne veut pas, Paris, Grasset, 2013, p. 24.]. »

Pour comprendre la parution de cet ouvrage, risqué même pour un journaliste établi, il faudrait analyser la trajectoire sociale d’Askolovitch et la configuration politico-médiatique dans laquelle ses prises de position prennent sens. Quoi qu’il en soit, ce journaliste peut être considéré comme un « rebelle de l’élite », dans le sens proposé par l’anthropologue James Scott : « Les membres des élites qui ne respectent pas le scénario officiel […] représentent de la sorte un danger bien plus grand que leur petit nombre ne pourrait le laisser croire. Les dissensions publiques, bien qu’en apparence anodines, brisent en effet la naturalisation du pouvoir rendue possible par l’imposition d’un front uni. […] C’est la raison pour laquelle la défection d’une partie de l’élite a un impact bien plus grand sur les relations de pouvoir que le même phénomène observé chez les subordonnés[13. James C. Scott, La Domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Éditions Amsterdam, 2008 (1992), p. 81-82.]. » En effet, la dissension interne aux médias dominants au sujet de l’islamophobie participe à dénaturaliser la doxa islamophobe : socialement, il n’est plus aussi évident de stigmatiser et de discriminer les (supposé-e-s) musulman-e-s, puisque le « front uni » islamophobe s’est fracturé et rend possible le discours hétérodoxe.

Ce n’est donc pas un hasard si certains journalistes, qui « marchaient sur des œufs » à propos de l’islamophobie, ont pu se sentir autorisés à contredire la logique du déni. C’est ce que nous avons pu observer lors de la « promotion » de notre livre, assurée par le service de presse des éditions La Découverte. Il n’est encore une fois pas de notre ressort d’analyser la réception médiatique et politique de notre livre, mais nous pouvons au moins affirmer, sans être taxés de partialité, que notre livre a été globalement bien accueilli par une presse française pourtant frileuse à reconnaître l’existence du phénomène islamophobe. Annoncé dans un article du Monde relatif à la « rentrée des idées[14. Julie Clarini, « Rentrée des idées : une vue d’ensemble des essais à paraître cet automne », Le Monde des livres, 28 août 2013.] », il bénéficie d’une certaine couverture médiatique[15. Liste quasi-exhaustive : France Culture, France Inter, Radio Zinzine, Mediapart, Le Monde, Libération, L’Humanité, AFP, Le Parisien, Les Inrocks, La Croix, La Vie, BastaMag, Saphir News, Courrier de l’Atlas, Oumma.com, Rue 89, Politis, ContreTemps, LMSI, etc. À l’étranger, il a surtout suscité l’attention de la presse algérienne (El Watan, Le Courrier d’Algérie, Le Temps d’Algérie, Algérie Presse Service) et d’Al Jazeera.] et suscite de nombreuses invitations auprès d’associations et d’institutions[16. Nous avons été invités par les organisations suivantes : CCIF, CRI, Uni’T, Forum international contre l’islamophobie, NPA, Association des musulmans de Metz, rectorat de Paris, Club des retraités de la MGEN, etc.]. Cette couverture médiatique et éditoriale[17. Chiffres des ventes : 2 200 exemplaires ont été vendus entre septembre 2013 et juin 2014. Ce chiffre est sans commune mesure avec les ventes du livre d’Askolovitch (entre 3 500 et 4 000) et surtout d’Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse (environ 100 000).] est révélatrice d’une transformation de l’idéologie dominante : le déni généralisé est remplacé par une reconnaissance limitée de l’islamophobie, à laquelle le livre contribue, dans la mesure où tout le travail scientifique mené depuis plusieurs années sur l’islamophobie participe à la légitimation du concept et à rendre visible ce phénomène social.

 

 

Cependant, dès lors que l’évidence du déni se dissipe peu à peu, les tenants de la doxa islamophobe réagissent à travers des rappels à l’ordre symbolique. Dans son édition des 21-22 septembre 2013, Libération fait pour la première fois sa une et un dossier sur l’islamophobie (voir image), dont le contenu illustre les tensions internes à la rédaction. Certains passages reconnaissent l’existence de l’islamophobie, tandis que d’autres tendent à la nier. L’éditorialiste Fabrice Rousselot préconise le bannissement du mot en raison de son « instrumentalisation » par les « extrémistes » tout en reconnaissant l’existence de « discriminations anti-musulmanes », mais termine de manière ambiguë, reproduisant l’opposition néo-orientaliste entre « islam » et « République laïque » : « L’islam – comme toutes les religions – doit s’accommoder des lois de la République dans le pays laïc qui est le nôtre. Et non le contraire. » Le week-end suivant, dans son édition du 28 septembre, Le Monde propose lui aussi un éditorial et un entretien entre Stéphanie Le Bars et nous-mêmes. Le titre de l’éditorial, « Islamophobie : du fantasme à la réalité », marque un basculement idéologique majeur : « Longtemps, le terme a été controversé, tant il apparaissait comme un instrument propre à invalider toute critique de l’intégrisme musulman. Il commence pourtant à être admis par des responsables politiques et des intellectuels : la réalité des actes commis contre des lieux de culte ou des citoyens musulmans est désormais reconnue par les plus hautes instances de l’État. Cette reconnaissance est bienvenue. Nommer et identifier un problème ne peut que contribuer à sa résolution. » Ainsi, pour la rédaction, le fantasme d’un concept prétendument inventé par les mollahs iraniens est balayé par une réalité tangible, mesurée statistiquement et étudiée scientifiquement.

 

 

 

Si le dossier de Libération ne suscite pas de réaction, l’éditorial du Monde provoque deux rappels à l’ordre. Le premier est formulé par Fourest qui, dans sa chronique hebdomadaire sur France Culture (1er octobre, reproduite dans le Huffington Post), attaque directement notre livre. Alors que le principal argument du bannissement du mot islamophobie est sa supposée invention par des mollahs iraniens en 1979 pour empêcher toute critique de la religion musulmane, elle change de position : « Nous n’avons pas dit que les intégristes étaient les seuls à utiliser ce terme. Il s’agissait simplement d’expliquer que l’attaque visant des féministes critiquant le voile, en les faisant passer pour des racistes, avait déjà un précédent dans notre histoire politique récente… Le fait qu’un homme au XIXe siècle l’ait utilisé dans un autre sens n’y change rien[18. Caroline Fourest, « Peut-on combattre le racisme avec le mot “islamophobie” ? », Huffington Post, 1er octobre 2013.]. » Cette pirouette symbolique dissimule mal la contrariété de la journaliste apprenant la véritable origine du mot islamophobie[19. Lire l’entretien avec Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed ici], mise en lumière par Fernando Bravo Lopez, Alain Gresh et Thomas Deltombe, puisque les rédacteurs du site de ProChoix ont modifié en 2013 le texte daté de 2003, en supprimant l’expression « pour la première fois »[20. Voir « Islamophobie : quand Caroline Fourest supprime des mots dans son texte de 2003 », Al-Kanz.org, 1er octobre 2013.]. À la falsification d’un texte ancien s’ajoute la technique de la disqualification : nous serions des « chercheurs-militants » et notre livre aurait eu pour « fil conducteur » le CCIF, « association communautariste » influencée par Tariq Ramadan et financée par le milliardaire George Soros et le Qatar[21. Le CCIF est une association dont le budget provient essentiellement de cotisations et de dons (récoltés lors de ses dîners annuels), et non du gouvernement qatari. L’Open Society, think-tank créé par Soros, a seulement financé une partie de la campagne « Nous sommes (aussi) la nation » en 2012. Le CCIF invite régulièrement Tariq Ramadan lors d’évènements publics.].

 

Figure 4 : Capture d’écran du site Al-Kanz.

 

Le second rappel à l’ordre est la publication, dans les pages Idées du Monde (1er novembre), d’un dossier au titre révélateur, « L'”islamophobie” est-elle une illusion ? ». Alors que l’éditorial du 28 septembre avait conclu à la réalité de l’islamophobie, quelques jours plus tard, Plantu dessine une caricature typique de la logique islamophobe, en assimilant l’islam à l’intégrisme religieux (1er octobre). Ces contradictions sont révélatrices de tensions internes au journal : il est probable que Plantu et le co-directeur des pages Idées, Nicolas Weill, ne partagent pas l’analyse de la responsable de la rubrique Religion (Stéphane Le Bars). En tout cas, deux tribunes rappellent la réalité de l’islamophobie (Thomas Deltombe et Saida Ounissi) et trois autres les contredisent (Gilles Kepel, Pierre-André Taguieff et Pascal Bruckner). Aucun acteur associatif musulman n’est invité à prendre la parole, alors qu’ils sont en pointe sur la question, et il est tout à fait notable que la tribune de Deltombe ait été partiellement censurée : le simple rappel de l’éditorial du 28 septembre et la condamnation de la caricature islamophobe de Plantu ont été supprimés sans que l’auteur ne soit prévenu[22. Alain Gresh, « L’islamophobie, ”Le Monde” et une (petite) censure », Nouvelles d’Orient, 5 novembre 2013.].

Sans analyser l’ensemble du dossier, on peut souligner deux éléments importants. Tout d’abord, le politologue Gilles Kepel reste dans la logique du déni puisqu’il dénonce « les incantations contre une « islamophobie » que les élites françaises seraient coupables de propager, avatar post-moderne de l’antisémitisme dont les musulmans seraient désormais les victimes par excellence ». L’usage du concept d’islamophobie ne servirait « qu’à construire des positions de pouvoir dans le champ intellectuel pour les premiers [nous et d’autres], religieux pour les seconds [associations musulmanes], afin de mobiliser des soutiens politiques sur une base identitaire à l’occasion des prochaines échéances électorales[23. Gilles Kepel, « Une posture victimaire », Le Monde, 1er novembre 2013.] ». On ne peut qu’être stupéfait par le peu de cas que Kepel, professeur à Sciences-Po, réserve aux centaines de travaux universitaires sur l’islamophobie, dont ceux de ses collègues de la rue Saint-Guillaume, et par la réduction de notre livre à la volonté d’occuper des positions de pouvoir. Ces propos sont une nouvelle illustration de sa position particulière dans le champ académique, comme nous l’écrivions :

« Ses multiples ouvrages et articles ont été fortement critiqués par les politistes spécialistes de l’islam et du monde musulman parce qu’il fait partie des “artisans du développement ou du renforcement d’un type de regard religieux sur le monde”, à cheval entre le champ universitaire, le champ politique et le champ médiatique. Ainsi, selon l’universitaire Gilbert Achcar, son livre Le Prophète et Pharaon “révélait un modèle qui allait caractériser son abondante production ultérieure : une masse d’informations utiles – ce qui sera plus tard facilité par son accès privilégié aux sources gouvernementales – avec une conceptualisation théorique limitée, de plus en plus superficielle ouvrage après ouvrage. Il devint star médiatique, […] ainsi que conseiller de gouvernements occidentaux et autres dans leur combat contre l’intégrisme islamique radical”. Les “néo-orientalistes” jouent effectivement le rôle d’experts en islam à la fois pour les autorités politiques et pour le champ médiatique, qui reprennent généralement à leur compte les catégories de perception néo-orientaliste de l’islam et des musulmans : “On peut donc parler d’une collusion entre des recherches universitaires à la fois dociles et bâclées et des intérêts politiques plus ou moins troubles”[24. Islamophobie, p. 123-124.]. »

Ensuite, il faut noter le revirement du philosophe P.-A. Taguieff jusqu’ici partisan du bannissement du concept d’islamophobie. Avant 2013, il considère en effet que l’islamophobie est une « imposture » et une « catégorie élastique ayant l’avantage de pouvoir s’appliquer, non sans confusion, aussi bien à la critique de l’islam et au blasphème qu’aux formes de xénophobie visant des populations immigrées de culture musulmane ». Elle permettrait de « s’aligner sur les positions des milieux islamistes, qu’ils soient fondamentalistes ou jihadistes, en dénaturant de fond en comble la lutte contre le racisme, et en abandonnant aux manipulateurs cyniques la défense des droits de l’homme[25. Pierre-André Taguieff, « Islamophobie chimérique, christianophobie réelle, anti-islamophobie criminelle », Sur le ring, été 2009.] ». Le 2 octobre 2013, il change de position : «  Reconnaître les usages douteux ou strictement tactiques du mot “islamophobie” n’implique nullement son rejet pur et simple. Il s’agit bien plutôt de le définir clairement, ce que les “anti-islamophobes” de métier ne font jamais, provoquant un malaise permanent dans le débat public. Le terme d’islamophobie devrait être utilisé, d’une façon stricte, pour désigner, sur le plan des opinions, les appels à la haine, à la discrimination et à la violence visant la religion musulmane comme telle et/ou les musulmans comme tels. Ou, pour le dire plus conceptuellement, l’essentialisation et la diabolisation de l’islam et des musulmans[26. Pierre-André Taguieff, « Les équivoques de la lutte contre l’extrémisme. Extrême droite, islamisme, islamophobie », Huffington Post, 2 octobre 2013.]. » Donc loin de le rejeter, il propose une définition dans sa tribune du Monde : « Ce terme devrait être utilisé pour désigner les appels à la haine, la discrimination et la violence visant les musulmans et/ou leur religion. L’islamophobie ne se réduit pas à un phénomène d’opinion. Elle se manifeste aussi dans les discriminations ou agressions physiques. Elle peut être comprise comme une forme d’hétérophobie visant une communauté de croyants transnationale[27. Pierre-André Taguieff, « Petites leçons pour éviter tout amalgame », Le Monde, 1er novembre 2013.]. » Bien que sa définition nous semble limitée, elle se rapproche de ce que nous avons toujours affirmé : il est nécessaire de distinguer, d’un côté, le concept et la réalité qu’il désigne et, de l’autre, les usages politiques du concept.

Mobilisations éclatées et reconnaissance institutionnelle

C’est dans ce contexte de controverses sémantiques qu’est organisé le Forum international contre l’islamophobie, le 14 décembre 2013 à Paris. Initié par le collectif « 14 décembre », le Forum a pour objectif de « débattre des contours de ce que certains préfèrent appeler « racisme anti-musulman », de la manière d’intensifier la lutte contre un système raciste en pleine évolution, et cela avec la participation d’associations de terrain, de militants politiques ou associatifs, de chercheurs, français et étrangers ». Il marque ainsi la convergence dans un « front anti-islamophobie » de multiples organisations[28. Présence et spiritualité musulmane, Collectif des féministes pour l’égalité, CCIF, Maman toutes égales, Commission islam & laïcité, Parti des Indigènes de la République, UJFP, Solidaires, CMF, MRAP, LDH, ATTAC, etc.], à l’exclusion du Collectif contre le racisme et l’islamophobie et la Ligue de défense judiciaire des musulmans[29. Cette exclusion s’explique, semble-t-il, par des divergences politiques et idéologiques.], des chercheurs et des médias tels que Oumma.com et Beur FM. Le Forum rassemble plusieurs centaines de participant-e-s venu-e-s de toute la France, ce qui, d’après les dires de plusieurs militant-e-s, aurait été impensable quelques années plus tôt. Parmi les faits marquants de ce Forum, il faut souligner la présence d’organisations telles que la Ligue des droits de l’homme (LDH) représentée par son président Pierre Tartakowsky et Gilles Manceron, certaines sections du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), ainsi que des militants syndicaux. Des organisations dans lesquelles la lutte contre l’islamophobie est l’objet d’intenses divisions depuis plusieurs années et qui s’en étaient progressivement éloignées. Même si elle ne s’est pas traduite par un regain d’intérêt visible, leur présence n’en est pas moins signifiante d’une forme de re-légitimation de cette cause.

Les organisateurs du Forum inscrivent en outre celui-ci dans une dynamique transnationale de collaboration avec le monde universitaire, essentiellement anglophone. En effet, le Forum avait été annoncé en avril 2013 à l’initiative de la porte-parole du Parti des Indigènes de la République, Houria Bouteldja, lors d’un colloque à l’université de Berkeley organisé par le Center for Race and Gender. Certains universitaires étasuniens, notamment Ramon Grosfoguel et Hatem Bazian, participent à institutionnaliser les recherches scientifiques sur l’islamophobie par le lancement de l’Islamophobia Research and Documentation Project et de la revue bi-annuelle Islamophobia Studies Journal. Les mobilisations contre l’islamophobie en France s’allient ainsi avec certains universitaires spécialisés sur cet objet, dont le travail scientifique s’articule avec leur engagement politique. Ce réseau décide d’organiser, une fois par an à Paris, un colloque international sur l’islamophobie, en collaboration avec des chercheurs du Centre d’analyse et d’intervention sociologique (EHESS), alors que notre séminaire à l’EHESS sur la « construction du problème musulman » se termine en mai 2014.

Mais l’action des acteurs associatifs ne se réduit pas à l’organisation de conférences, il est notable que l’un d’entre eux, le CCIF, connaît en 2013 une activité soutenue sur le front du soutien juridique des victimes et du lobbying auprès d’institutions nationales et internationales. À l’échelle nationale, le CCIF a notamment été auditionné par le CNCDH qui, dans son dernier rapport, a rompu avec la ligne politique précédente concernant la lutte contre islamophobie. Or si le CCIF est timidement reconnu en France, il participe en revanche aux travaux de nombreuses organisations internationales engagées dans la défense des droits humains telles que l’ONU, l’OSCE[30. Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.], l’Union européenne à travers l’Agence des droits fondamentaux. Le rapport qu’il publie chaque année – notamment les statistiques sur les victimes d’islamophobie – constitue une ressource informative non négligeable pour de nombreuses ONG telles qu’Amnesty International. Par ailleurs, il est à la tête d’un projet inédit en Europe baptisé « Iman » (Islamophobia Monitoring & Action Network), qui fédère des acteurs et partenaires de huit pays européens, mis en œuvre avec le soutien de la Commission européenne, et visant à coordonner les efforts locaux de lutte contre l’islamophobie. Ce projet prévoit notamment la mise en place d’un appareillage méthodologique pour harmoniser l’enregistrement et le suivi des actes ou des victimes d’islamophobie, ainsi qu’une diffusion des savoir-faire juridiques.

Toutefois, l’axe central de la stratégie de mobilisation du CCIF – qui consiste à mobiliser le droit dans l’accompagnement et la protection des victimes, mais également dans la production d’une jurisprudence favorable aux libertés individuelles – est mis à mal par plusieurs décisions récentes. D’une part, l’arrêt définitif de la Cour de Cassation rendu le 25 juin 2014 dans l’affaire « Baby-Loup »[31. Par cet arrêt, la Cour de cassation valide le licenciement par une crèche associative d’une salariée portant le voile.] étend encore désormais le principe de neutralité laïque à toutes les structures d’accueil de la petite enfance, qu’elles soient publiques ou privées. Par ailleurs, saisie par une citoyenne française de confession musulmane contestant la loi interdisant le voile intégrale de 2010, la Cour européenne des droits de l’homme a estimé que « la préservation des conditions du “vivre ensemble” était un objectif légitime » du gouvernement français, les États membres disposant à cet égard d’une « marge d’appréciation » considérable. Il n’est pas question ici de discuter des ressorts et des conséquences – importantes – de ces deux décisions ; nous soulignons seulement que la stratégie juridique des organisations de lutte contre l’islamophobie apparaît clairement fragilisée après ces deux décisions, d’autant qu’elles vont sans doute impulser de nouvelles mobilisations visant à prohiber la manifestation publique d’islamité dans d’autres espaces sociaux.

Ainsi, les actions menées par les associations de lutte contre l’islamophobie participent à la prise de conscience des institutions chargées de la lutte contre le racisme et les discriminations. C’est notamment le cas de la CNCDH qui avait constamment refusé l’usage du concept d’islamophobie. Pour préparer son rapport 2013, la CNCDH décide d’organiser un débat interne sur le concept d’islamophobie : « Les discussions ont été riches, solidement étayées, parfois passionnées, et toujours animées par le souhait de faire progresser la lutte contre le racisme[32. CNCDH, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2013, Paris, La Documentation française, 2014, p. 13.]. » Le rapport contient une longue introduction générale qui revient sur les différents arguments favorables et défavorables à l’usage du concept. Le CNCDH conclut que « le débat semble finalement porter moins sur la légitimité du terme que sur sa définition[33. Ibid., p. 19.] » et « elle a pris pour parti de designer par le terme « islamophobie » ce phénomène rampant, dangereux, qui menace le ‘« vivre ensemble » et appelle à toutes les vigilances[34. Ibid., p. 20.] ».

« [L]a terminologie “ islamophobie “ présente de nombreux atouts dans la perspective de la lutte contre les discriminations. Le terme présente un fort potentiel évocateur, il est incisif et clair. La puissance du mot rend visible un phénomène grave. Le terme “islamophobie“ vient mettre en lumière un racisme latent, qui se veut imperceptible, caché sous les dehors acceptables de la liberté d’expression. Dans ce cadre, refuser de parler d’“islamophobie“ pourrait être perçu comme une volonté de nier la réalité et l’ampleur d’un phénomène tout particulièrement sensible depuis quelques années, tendant à faire des personnes de confession musulmane un groupe homogène et problématique pour la société. L’“ islamophobie “ a pour mérite de désigner une idéologie hostile aux personnes de religion musulmane, perceptible au-delà d’actes antimusulmans épars. Si cette terminologie a investi progressivement et de manière importante le langage courant et institutionnel, c’est bien pour reconnaître l’acuité de cette hostilité grandissante et fortement ressentie, construisant un “ problème musulman “ en France[35. Ibid.]. »

Le revirement de la CNCDH n’est pas une démarche nécessairement isolée si l’on se réfère par exemple aux positions prises sur ce point par l’actuel secrétaire national du Parti socialiste Jean-Christophe Cambadélis. Dans un livre récent, il consacre plusieurs pages à l’islamophobie, assumant totalement le concept et appelant même à le combattre activement[36. Jean-Christophe Cambadélis, L’Europe sous la menace national-populiste, Paris, Éditions de l’Archipel, 2014.]. Même si, sous sa plume, l’islamophobie est réduite à la menace représentée par l’extrême-droite et beaucoup moins à la contribution de la gauche à sa banalisation, ce positionnement exprime également une prise de distance avec la position défendue par l’actuel premier ministre Manuel Valls, pour qui la lutte contre l’islamophobie serait le « cheval de Troie des salafistes[37. Interview de Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, par Le Nouvel observateur, 31 juillet 2013.] ». Rappelons que Jean-Christophe Cambadélis était moins explicite en 2004, lorsqu’il se doutait de l’existence de ce qu’il nommait une « prétendue islamophobie »[38. Islamophobie, p. 228.].

Juillet 2014

Notes

1 Voir Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie, La Découverte, 2013, chapitres 12 et 13.

« On voyait la justice plus grande »
Entretien avec Ramata Dieng, sœur de Lamine Dieng, mort dans un fourgon de police

Aux États-Unis, des mouvements populaires protestent contre les crimes policiers racistes qu’a connus la communauté noire en cet été 2014 (Michael Brown, à Ferguson – Missouri, Eric Garner à Staten Island (NY), John Crawford dans l’Ohio, Ezell Ford à Los Angeles…). Des formes d’assassinats que l’on aurait pu penser reléguées à l’histoire. En France aussi, le permis de tuer existe toujours pour les agents de la paix, et l’uniforme ouvre droit à l’impunité. Permis de tuer, c’est le titre qu’a donné le collectif Angles Morts au recueil de témoignages qu’il publie ce 11 septembre 2014 aux éditions Syllepse, et qui donne la parole aux proches des victimes de la police. Extraits.

INTRODUCTION, par le collectif ANGLES MORTS

En France, les violences et les crimes policiers rythment la vie des bidonvilles et des quartiers populaires depuis des dizaines d’années. Avec plus de dix morts connus par an, leur actualité demeure brûlante. Donner un chiffre exact s’avère difficile, mais nous savons que plusieurs centaines de morts ont été recensées au cours des trente dernières années1 Voir « Percer le mur de la Hoggra », dossier réalisé par la Revue Z dans son numéro 8 (juin 2014), et la chronologie réalisée en mars 2014 par Ivan Du Roy et Ludo Simbille dans Basta !  … Continue reading.

Permis de tuer rassemble six histoires de luttes récentes pour établir la vérité et obtenir justice. Au fil des entretiens menés par le collectif Angles Morts, on lit la parole des proches de personnes mortes entre les mains de la police républicaine. Ces parents, ces frères et soeurs, ces amis, confrontés au mur de silence étatique et à la souffrance, ont la force de s’exprimer et le courage de se mobiliser.

Dans cet extrait de l’entretien réalisé le 24 février dernier et publié in extenso dans Permis de tuer, Ramata Dieng s’exprime sur la mort de Lamine Dieng, son frère, étouffé à Paris le 17 juin 2007 dans un fourgon de police. Après sept ans d’attente, le juge d’instruction a rendu un non-lieu le 24 mai 2014. Son histoire et son expérience sont essentielles pour comprendre les violences institutionnelles auxquelles sont confrontées les familles dans de pareilles situations. Ramata Dieng tire les leçons de sept ans d’activisme pour faire connaître les conditions de la mort de son frère et pour créer le réseau de familles Vies volées, initiateur des marches nationales contre les crimes policiers de ces dernières années.


ANGLES MORTS : Peux-tu nous en dire plus sur la façon dont Lamine a été tué ?

RAMATA DIENG : En consultant le dossier, on apprend que des policiers de la brigade de nuit du 20e arrondissement ont été appelés pour tapage nocturne à l’hôtel Nadaud, situé rue de la Bidassoa. Une fois arrivés sur place, ils disent avoir trouvé Lamine caché sous un véhicule devant l’hôtel. L’un des policiers lui aurait alors demandé de sortir de là. Mon frère tente de sortir, mais au moment où il est en train de s’extirper – il est donc toujours allongé –, un des policiers dit avoir eu peur de perdre le contrôle de la situation, à la vue des « mollets imposants » de Lamine.

Un contre-ordre est alors donné : il demande à sa collègue de prendre les pieds de Lamine pour le plaquer au sol. Lamine n’étant pas averti qu’on allait lui faucher les jambes, il s’est évidemment écrasé de tout son poids et a crié. Ce cri a été entendu dans les étages des bâtiments aux alentours, dans la rue de la Bidassoa. Une fois plaqué au sol, les policiers se sont jetés sur lui et ont appelé des renforts. Lamine, que les policiers décrivent comme un « dément » dans leurs déclarations, est menotté aux poignets et entravé par des liens de contention aux pieds. Il y avait trois véhicules, huit agents, et cette scène a duré une demi-heure au total. Pendant une demi-heure, plusieurs policiers sont sur Lamine, qui se trouve dans un espace restreint, entre deux véhicules en stationnement.

On peut imaginer la scène, mais là aussi on relève des incohérences. C’est la raison pour laquelle nous avons demandé une reconstitution sur les lieux de manière à pouvoir visualiser ce qui est faisable techniquement et ce qui relève du mensonge. Mon frère est donc plaqué entre deux véhicules, ses pieds sur le trottoir, un agent sur ses jambes, deux agents sur chaque bras et un qui passait d’un côté à l’autre du corps de Lamine sans le contourner. Pendant trente minutes, il est écrasé sous le poids des policiers, menotté sous la nuque, un bras plié vers le haut, l’autre plié vers le bas. Ils l’ont ensuite porté jusqu’au fourgon de police où ils l’ont posé toujours face contre terre et se sont à nouveau agenouillés sur lui. Dans le fourgon, ils étaient donc sur lui, menotté, avec une ceinture de contention en cuir enlaçant ses chevilles, les mains entravées… Faites le test et vous verrez si vous pouvez vous relever et si vous réussissez à faire autre chose que tenter de respirer. Pendant qu’ils sont agenouillés sur son corps dans le fourgon, Lamine vomit.

C’est un signal de détresse qui aurait dû les faire réfléchir et les arrêter dans leur action. Malheureusement, ce n’a pas été le cas : ils ont plié ses jambes jusqu’au fessier, ils lui ont mis les chevilles au niveau du postérieur et un policier s’est agenouillé sur lui dans cette posture. Les expertises médico-légales révèlent qu’il tentait de respirer, la tête dans son vomi – son appareil respiratoire en était rempli après qu’il a désespérément cherché de l’air. Malgré tout cela, aucun des policiers n’a eu le bon sens de raisonner les autres et d’arrêter.

Pour résumer, le juge d’instruction a reçu la version de l’Inspection générale des services (IGS), il n’a entendu personne et a laissé traîner le dossier. Pendant combien de temps ?

Jusqu’à aujourd’hui. Mais il faut dire que c’est suite à la plainte de la famille que l’instruction a été relancée parce que pour eux c’était bouclé. Notre dépôt de plainte a permis de rouvrir l’enquête et nous a donné accès au dossier et à leur enquête préliminaire. Nous avons demandé à ce que les policiers soient à nouveau entendus et des compléments sur l’expertise médico-légale qui était trop floue. Nous avons alimenté l’instruction du juge en demandant des précisions de la part des médecins légistes sur certains points.

Au vu d’éléments incontestables, on s’attendait à ce que le juge les mette en examen. Ça fait sept ans que ça dure et rien ne se passe, il ne lance aucune commission rogatoire. Lorsque nous avons demandé une reconstitution, il a refusé de la faire sur le lieu où se sont déroulés les faits, préférant que cela se passe dans son bureau, que les policiers lui montrent comment chacun d’eux était positionné sur le corps de Lamine en se servant du greffier. Lorsqu’ils ont montré comment ils l’ont menotté, ils n’ont pas réussi à joindre les deux mains du greffier au risque de le blesser. Alors que pour Lamine, ils ont réussi… Ensuite, pour les hématomes relevés sur son dos, ses jambes et ailleurs, ils ont montré au juge comment ils étaient positionnés. Mais la reconstitution n’était pas assez explicite, pas assez révélatrice, dans la mesure où ils ne prenaient pas appui véritablement. Ils ne pouvaient pas car, évidemment, le but n’était pas de faire subir précisément au greffier ce que Lamine avait subi. Le plus gradé, qui pèse plus de cent kilos, a eu énormément de mal à se relever au cours de cette pseudo-reconstitution ; il faut l’imaginer sur mon frère le jour où ça s’est passé… Cette reconstitution a eu lieu en mars 2012, cinq ans après les faits.

Concernant l’aspect juridique et l’instruction, durant les cinq premières années, le juge nous a refusé la reconstitution, qui était la chose la plus importante à nos yeux. Pour tout le reste, même si ça a pris un temps monstrueux, il a accepté et ça s’est fait. Par contre, une fois que ça arrivait dans le dossier, il n’en faisait rien, il n’en tirait pas de conclusion. On se demande même s’il a lu le dossier, les demandes d’acte, les conclusions, les réactions des avocats. Tout a été fait par écrit, tout est signalé, consigné dans le dossier, et pourtant le juge n’a jamais eu aucune réaction. J’en arrive à me demander s’il a réellement pris connaissance du dossier. Lors de nos entrevues, nous le questionnons bien entendu sur la progression de l’instruction, mais depuis 2010 il nous répond que ce dossier n’est pas prioritaire. Le problème est que lorsqu’il était prioritaire, il ne l’a pas traité.

En 2012, tu es intervenue à propos des violences policières dans le cadre d’une journée sur la question de l’esclavage et des réparations. Quel lien établis-tu entre ces crimes et le racisme d’État ?

C’est tellement difficile à prouver… Avec le comité Vérité et Justice pour Lamine, j’ai été amenée à rencontrer les militants qui luttent pour obtenir des réparations. Ils sont, par exemple, à l’origine de la loi Taubira de 2001 qui reconnaît l’esclavage comme un crime contre l’humanité. C’est en les côtoyant et en m’intéressant à leur discours que j’ai commencé à analyser réellement ce qui est arrivé à mon frère. J’ai compris que ces pratiques policières sont la continuité d’un racisme d’État qui remonte à l’époque de l’esclavage. Je me suis rendu compte que la police est le bras armé de l’État et qu’elle est là pour réprimer, pour maintenir l’ordre social. La police n’est pas là pour protéger les citoyens comme je l’imaginais : on nous impose un formatage, on nous inculque l’idée que la police protège toute personne des déviants, des agresseurs et des criminels. Et finalement, je réalise que non, elle ne sert qu’à maintenir l’ordre social. C’est bien loin de ce que je pensais à une époque. La police discrimine.
La pratique du contrôle au faciès montre qu’elle est raciste. Lorsqu’on fouille dans l’histoire de la police, on voit que ça remonte au temps de l’esclavage avec le Code noir. C’était un outil de la police qui permettait de maintenir les Africains en captivité. Illégal et déclaré inconstitutionnel, ce Code a été la base de l’asservissement des pauvres et a permis de protéger les esclavagistes. Par la suite, le Code de l’indigénat, qui puise ses sources dans le Code noir, a joué le même rôle.

Et aujourd’hui, peut-être qu’il n’y a plus de code, mais des textes de loi sont votés et des circulaires sont mises en place pour continuer à cataloguer, à discriminer et à dominer un certain type de population. Ce sont des lois d’exception pour une catégorie donnée. Ce que nous revendiquons aujourd’hui, au nom de toutes les familles, c’est l’égalité : l’égalité de traitement juridique surtout, mais aussi médiatique, l’égalité à tous les niveaux. On veut que toutes les discriminations disparaissent : à l’école, pour l’accès au logement, pour les questions de l’emploi… Encore une fois, ça peut sembler idéaliste, mais on y a cru, on s’imaginait que la France des droits de l’homme, l’était vraiment. Jusqu’à ce qu’on réalise que c’est du vent, de belles paroles sans fond. Aujourd’hui, je me rends compte qu’en France, le droit commun ne s’applique pas à tout le monde de la même manière, que riches et pauvres n’ont pas les mêmes droits face à la justice. C’est malheureux et je suis dégoûtée d’en arriver à cette conclusion.

Tu dis que tu as déchanté en découvrant le fonctionnement de la police. J’imagine que c’est pareil avec la justice…

C’est encore pire avec la justice.

Tu as été confrontée à cette situation pour la première fois, mais j’imagine que toutes les familles passent par le même cheminement ? Au départ, elles pensent que, naturellement, justice va être rendue – et elles finissent toujours dans la déception…

Avec la police, c’était pas une véritable surprise, dans la mesure où l’on sait que ce sont des individus, de simples mortels qui peuvent commettre des erreurs et être corruptibles. Ils sont faillibles, comme n’importe quel mortel. En revanche, on voyait la justice plus grande, comme une chose portée par toute la population, un outil de la société qui n’était ni faillible, ni corruptible. Mais à partir du moment où tu te rends compte que si les justiciables sont des policiers, la justice ne fonctionne plus, tu te demandes ce qu’il faut faire et comment le faire. Parce qu’on veut empêcher les policiers de récidiver, on redoute de nouvelles victimes si on ne fait rien. On dit : « Stop, les policiers ne sont pas au-dessus des lois ! » Leur fonction ne doit plus leur permettre de commettre des crimes ou des délits sans devoir rendre de comptes. Ce que je dis peut paraître naïf, mais on était dans notre bulle, car on pensait que tout fonctionnait de manière impartiale. Ce n’est pas le cas.

Qu’est-ce que tu penses des stratégies de rupture, plus frontales, qui consistent à ne pas coopérer avec la justice, à la discréditer, en dénonçant son racisme, par exemple ? Des discours de rupture qui dénoncent le système seraient peut-être plus fédérateurs…

Effectivement, il faut arrêter la langue de bois et le politiquement correct. Mais, en même temps, ce discours, tu ne peux pas le tenir à une famille qui vient d’être touchée et qui croit encore en la justice, qui a encore des illusions. Il faut un certain temps avant d’en arriver à la conclusion que l’État est raciste. Il ne condamne pas sa police, même lorsqu’elle tue, il n’y a pas vraiment d’enquête, parce que des policiers qui enquêtent sur eux-mêmes, on sait ce que ça donne…

On dit qu’il existe différents corps de police, mais c’est faux. Il s’agit d’un même corps. Une enquête de l’IGS, par exemple, ressemble plus à une conversation entre copains au bar qu’à autre chose. Les enquêteurs ne relèvent pas les incohérences. Ils se couvrent, ils s’entraident, c’est une forme de connivence qui parfois existe même entre les policiers, les juges et les avocats, comme on l’a vu dans l’affaire Ajimi[2. Voir Angles Morts, « On vous laisse entre vous. Retour sur le procès des meurtriers d’Hakim Ajimi »]. Tu ne peux rien faire dans ce système. Mais on n’a pas le choix, on est obligés de faire avec, de suivre la procédure et ses lois, étape après étape, jusqu’à la fin. On le fait pour la forme, mais on sait qu’on n’obtiendra rien. La stratégie de la langue de bois, toutes les familles l’ont utilisée, certaines organisations aussi. Mais ça n’avance à rien de caresser l’État et les magistrats dans le sens du poil. À l’inverse, il y a la stratégie frontale, qui consiste à accuser l’État d’accorder systématiquement l’impunité aux policiers, d’être complice de ces crimes et d’avoir le sang de nos frères et soeurs sur les mains. Aucune de ces stratégies n’a fonctionné, rien n’a mené à une condamnation à la hauteur du crime commis.


CRIMES POLICIERS, PARLONS-EN !

Rencontre avec le comité Vérité et Justice pour Abdelhakim Ajimi et le collectif Angles Morts

Présentation du livre Permis de tuer, Chronique de l’impunité policière

LUNDI 8 SEPTEMBRE À 19H

Librairie Transit, 45 Bd. de la Libération, Marseille

En juin 2013, Dorsaf et Walid, membres du comité Vérité et Justice pour Abdelhakim Ajimi ont été condamné-e-s à 4 mois de prison avec sursis et 300 euros chacun-e de dommages et intérêts, pour « outrage à une personne dépositaire de l’autorité publique ». Cette accusation venait de deux policiers qui « assuraient la sécurité » lors du procès des policiers coupables de la mort de Abdelhakim Ajimi qui s’est tenu à Grasse en janvier 2012… Le procès en appel a eu lieu le 2 juin dernier, et le délibéré sera rendu par la cour d’appel d’Aix-en-Provence lundi 8 septembre.

Une rencontre autour de ce jugement est organisée le soir-même pour faire un point sur « l’affaire Ajimi » et la criminalisation des militant-e-s.

Cette rencontre sera aussi l’occasion de présenter le livre Permis de tuer. Chronique de l’impunité policière, coordonné par le collectif Angles Morts.


Permis de tuer,
par le collectif Angles Morts,
éditions Syllepse,
sortie en librairie le 11 septembre 2014.

Table des matières :

« Permis de tuer » / Collectif Angles Morts
« On va faire le procès de la police » / Samir Baaloudj avec Nordine Iznasni
« Si la france acceptait de reconnaître ses crimes, tous ses fondements
s’écrouleraient » / Comité vérité et justice pour Lamine Dieng
« On a beau faire, la justice en France, ça n’existe pas » / Comité Vérité et Justice pour Abdelhakim Ajimi avec Mogniss H. Abdallah
« Ils nous traitent comme des sous-hommes » / Farid El-Yamni
« Tous les quartiers désunis se sont réunis », Marwan Brahmiya et Celik Ilter
« Il faut créer un véritable rapport de forces » / Amal Bentounsi
« La justice est morte, elle ne va que dans un sens » / Comité Justice pour Lahoucine Aït Omghar
« Le bras armé des classes dominantes » / Mathieu Rigouste


Notes

1 Voir « Percer le mur de la Hoggra », dossier réalisé par la Revue Z dans son numéro 8 (juin 2014), et la chronologie réalisée en mars 2014 par Ivan Du Roy et Ludo Simbille dans Basta ! « Homicides, accidents, malaises, légitime défense : 50 ans de morts par la police ».

L’esprit du monde
Magie et dissidence chez les peuples du Mexique

Refusant la fatalité de la colonisation, les peuples amérindiens prennent les armes et se révoltent contre le système capitaliste depuis des siècles. Loin de se résumer au folklore des ethnologues, la pensée magique constitue un espace de résistance puissant dans cette lutte permanente. Il s’y joue une vision du monde bien éloignée de celle, prédatrice et mercantile, qui gouverne le regard occidental.

Novembre 1712, Chiapas (Guatemala). La situation de la ville rebelle de Cancuc est critique. Les troupes espagnoles levées contre les insurgés assiègent la ville. Elles sont commandées par don Toribio de Casio, président de l’Audience royale du Guatemala. Quand les Indiens se rendent compte qu’ils ne peuvent empêcher les Espagnols de prendre la ville, ils cherchent une aide surnaturelle comme ultime recours face à la supériorité des armes. Ils font appel à quatre femmes connues pour leur intimité avec les forces de l’univers, afin qu’elles fassent usage de leurs armes magiques contre l’ennemi. L’une est maîtresse de la foudre et du feu, l’autre de l’eau et des inondations, la troisième de l’air et des cyclones, la quatrième a le pouvoir de provoquer des tremblements de terre. L’entreprise échoue. Décidément, les forces spirituelles qui accompagnent les Espagnols sont les plus fortes. Pourtant, don Toribio de Casio garde de cette intervention des sorcières une crainte superstitieuse et n’a de cesse de poursuivre les quatre femmes ; quand il peut les arrêter, il les condamne à être pendues, puis, sait-on jamais, décapitées.

La révolte des Indiens mayas dans la province du Chiapas en ce début du XVIIIe siècle a, par son ampleur, profondément marqué les esprits. Elle avait pour fin de recouvrer la relation au sacré, c’est-à-dire à la pensée dans sa dimension générique. Cette relation avait été confisquée et monopolisée par l’Église catholique, elle l’est toujours.

La rupture avec un système monde donné, en ce qui nous concerne celui du capitalisme, est-elle seulement pratique (à travers la recherche et la mise en œuvre d’alternatives) et théorique (à travers une analyse critique s’appuyant sur une science des mécanismes sociaux), ou bien doit-elle être aussi, et surtout, une dissidence dans la pensée, dans notre manière d’appréhender la réalité, proposant une perspective décalée par rapport aux points de vue convenus ?

La magie propose une relation plus étroite, plus intime, entre la personne et la pensée générique que celle qui a cours dans le monde chrétien, où domine seulement un dieu transcendant souvent bien éloigné des préoccupations quotidiennes des hommes et des femmes. Une communication s’établit alors avec le monde surnaturel de la pensée, peuplé d’esprits plus ou moins redoutables, de génies, de djinns, de loas, de saints, de dieux et de diables, permettant aux adeptes de se ressaisir, ne serait-ce que provisoirement, de la pensée dans sa dimension collective.

Fresque maya de Bonampak

Le monde huichol

Le peuple huichol ou encore wixarika se trouve aux confins des États de Jalisco, Nayarit, Durango et Zacatecas, dans la région dite le Grand Nayar à l’ouest du Mexique. Jusqu’à présent, il a su garder, dans des conditions très hostiles, une autonomie tant sur le plan social que religieux – et j’entends par religieux la pensée dans sa dimension collective. Société et religion sont liées : perdre la pensée des ancêtres, l’ensemble des rituels, des croyances et des mythes qui se trouvent à l’origine de la vie sociale des Huichols, c’est bien dans le même mouvement perdre toute autonomie réelle pour se fondre dans la société métisse, qui les environne et les assiège.

À l’intérieur des huttes cérémonielles, mais aussi un peu partout, dans les grottes sacrées, les patios des ranchs, les places cérémonielles communales ou les champs de maïs, se trouvent des puits généralement recouverts d’une pierre circulaire qui forme couvercle appelée « tepari ». Sur cette pierre sont gravées les figures des ancêtres, le plus souvent sous la forme d’un cerf. Un Huichol ne saurait s’approcher de ces pierres sans une certaine appréhension – c’est que, pour lui, une force spirituelle diffuse, mais potentiellement dangereuse, sourd de ces pierres. L’ethnologue ou le touriste, qui viennent d’un tout autre univers, restent complètement indifférents.

Faisons un pas de plus : si ces pierres ont pour fonction de recouvrir les puits et de protéger les non-initiés de la force terrible qui en émane, c’est qu’à l’intérieur se trouvent les ancêtres, la plupart du temps sous la forme de statuettes, dont Tatewari, le Grand-Père feu. Seuls les initiés, ceux qui ont marché sur la trace des ancêtres de l’obscurité à la lumière, de l’Océan, lieu des origines, à Wirikuta, lieu magique de l’aube, peuvent les approcher sans dommage… et les ethnologues, qui, comme Lumholtz, Diguet ou Preuss, ont pu se constituer des collections visibles aujourd’hui dans les musées de New-York, Chicago, Paris ou Berlin.

La puissance magique des ancêtres huichols n’agit ni sur les touristes, ni sur les ethnologues, comme la puissance des fétiches africains n’a eu aucun effet sur les membres de l’expédition Griaule (cf. L’Afrique fantôme de Michel Leiris). Seule « La Momie » a réussi à se venger de la profanation de nos scientifiques… au cinéma. Pourtant, les agissements de nos scientifiques ne manifestent pas seulement un manque d’égard vis-à-vis de quelques superstitions ou vagues croyances ; plus profondément, ils manifestent un manque d’égard vis-à-vis d’une réalité : celle des peuples et des sociétés qui se sont construits sur d’autres fondements, sur une autre idée de l’échange, que notre civilisation occidentale, chrétienne et capitaliste.

Le peuple huichol est un peuple en résistance, et il est cerné par notre monde occidental, chrétien et capitaliste. La pensée des ancêtres est amenée affronter sans répit une pensée venue d’ailleurs, que les Huichols jugent asociale. Ils pensent qu’elle vient du monde métis et, pour eux, les métis sont les descendants des « monstres cannibales » ; ils ont un comportement incorrect, ils ont perdu la « coutume » ou ils ne l’ont jamais eue, ils ne connaissent pas la loi de la réciprocité 1 À ce sujet, voir La Vida de las imágenes, de Johannes Neurath..

Œuvre de Mariano Validez

En finir avec l’objectivation du monde

Parler de magie, de sorcellerie ou encore de chamanisme, de possession, c’est faire référence à un mode d’appréhension de la réalité différent du mode d’appréhension dit rationnel qui a cours dans notre monde. Ces deux modes se veulent efficients, et ils le sont en général ; ils peuvent agir sur la réalité pour en modifier le cours, en bien ou en mal : la sorcellerie tue, mais elle guérit aussi, la science a le pouvoir de guérir et aussi de tuer, et elle ne s’en prive pas.

On dit que les pratiques de sorcellerie, de possession, de chamanisme défient la raison, et c’est bien de cela dont il s’agit, de défi – et ce défi est toujours actuel. Le vaudou à Haïti, le candomblé au Brésil, le chamanisme un peu partout dans le monde, en Asie, en Sibérie, en Amazonie, les cérémonies de possession en Afrique et en Europe : toutes ces pratiques dites irrationnelles ou magiques se trouvent sur la même longueur d’onde du temps que la pensée dite rationnelle ; je dirais qu’elles font partie de notre modernité, de notre présent.

Notre présent semble dominé par l’activité capitaliste, et le marchand capitaliste conçoit le monde comme sa propriété. Penser le monde comme objet est bien ce qui définit la pensée rationnelle, non ? La magie est une autre façon de penser le monde, elle invite à penser le monde autrement, à ne pas entrer dans un rapport de sujet à objet (qui définit la pensée rationnelle), mais dans un rapport de sujet à sujet. Elle s’inscrit en faux contre la pensée dominante, c’est une pensée en dissidence. Les pratiques magiques sont toujours calomniées, souvent interdites, les religions de la transcendance, le christianisme ou l’islam, veillent. Elles doivent parfois entrer en clandestinité, elles s’adaptent, se faufilent dans les bulles, les marges de l’Unique, elles renaissent et persévèrent dans ce qui les constitue irrémédiablement autres, en rupture avec l’ordre et la police d’une pensée qui se veut conquérante.

Critiquer le système monde capitaliste revient à rompre avec le point de vue du marchand sur le monde, se placer dans une toute autre perspective – ce qui suppose un bouleversement important de toutes nos présuppositions les plus affirmées, de nos représentations les plus évidentes.

Le monde des cartes

C’est un village perdu dans la montagne, à la frontière entre l’État du Guerrero et celui d’Oaxaca. C’est un village mixtèque. Il y a quatre ans, les Indiens chols, tzeltals, tzotzils, tojolabals, mames se sont soulevés dans le lointain Chiapas. Les habitants de ce village ont eu vent de l’insurrection zapatiste, ils restent indécis, ils hésitent encore à prendre les armes. Ils se souviennent de Genaro Vázquez et surtout de Lucio Cabañas avec son armée de los pobres, de sa triste fin et des années sombres qui ont suivi, de la guérilla et de la répression sanglante. L’armée mexicaine hante encore leurs montagnes. Leur histoire est celle des peuples insoumis, des peuples qui n’ont pas accepté la domination d’un monde qui n’est pas le leur. Au centre de gravité de leur histoire, ils hésitent.

Il fait nuit, la lune éclaire d’une lumière blanche les rues du village. Nous sommes dans la maison de notre hôte et ami. Il y a là, outre notre ami, sa femme, son plus jeune fils, son père, un vieillard solide et chaleureux, sa mère qui égraine sans fin des épis de maïs dans un coin de la pièce. Nous devisons tout en mangeant des tortillas et en buvant du café. Arrive une jeune femme accompagnée de sa fille, cette femme est malade, et elle a recours aux cartes du père pour retrouver la part de son âme qui l’a quittée, la laissant sans force, sans énergie. Le père cartomancien, jouant des cartes comme d’autres des couteaux, découvrant des lames pour retrouver des âmes perdues ?

Chaque carte découverte appelle un très bref commentaire de la part du père, parfois seulement le nom de la carte et, à la rigueur, sa signification, mais à partir de là, toutes les personnes présentes, et surtout la malade, se mettent à broder sur les annonces du père ; des plaisanteries fusent, et parfois, c’est la franche rigolade. Tout se passe dans une ambiance bon enfant – mais en langue vernaculaire, en mixtèque, et je ne comprends rien, je devine. Le principe et la technique sont les mêmes que ceux qui sont appliqués par nos diseuses de bonne aventure. Il s’agit, grâce à un support neutre, qui a la neutralité infinie du hasard, l’indifférence absolue des divinités à notre sort trop humain, ici les figures du tarot, de retrouver la mémoire. Il s’agit de retrouver derrière l’oubli le fil de la pensée, de la pensée créatrice de ce que nous sommes, le fil de notre pensée qui est tout aussi bien, avouons-le, le fil de notre destin.

Le sortilège fonctionne. La jeune femme s’est souvenue de sa peur, quand, où et pourquoi elle fut soudain surprise au point de laisser s’échapper une de ses entités qui composent son âme. Il ne lui reste plus qu’à retourner sur le lieu du drame et à prier cette entité errante de réintégrer son être pour que le tour soit joué.

Lucio Cabañas

Des communautés de pensée en dissidence

La magie, le chamanisme, les cérémonies de possession reposent sur une notion qui nous échappe, sans doute parce que nous en manquons, celle d’esprit. Au centre de la vie sociale se trouve la pensée, non dans le sens du blabla universitaire, mais dans le sens que lui donnaient des philosophes chrétiens comme Hegel, de pensée générique : pensée se réalisant sans cesse, reproduisant en permanence sa propre réalité. Dans une société où cette pensée générique est confisquée par une classe sociale, la solution qui se présente alors consiste à recréer une collectivité en marge de la société. Tenter de rétablir une relation plus étroite entre la collectivité et la pensée dans sa dimension générique, par le biais de figures neutres – les esprits, les dieux ou les diables. En fait, il s’agit de recréer une communauté de pensée en dissidence.

On connaît encore à Haïti le Dieu Agassou qui, lorsqu’il possède un de ses fidèles, le contraint à recroqueviller ses mains comme des griffes. Au Dahomey, Agassou, produit de l’union d’une femme et d’une panthère, est l’ancêtre et le fondateur de la lignée royale d’Abomey. « Le culte des esprits et des dieux, ainsi que la magie, furent pour l’esclave à la fois un refuge et une forme de résistance à l’oppression. Le régime de l’esclavage aurait pu les démoraliser complètement et développer en eux cette morne indifférence qui est le résultat de la servitude [2. Le Vaudou haïtien, Alfred Métraux.]. » Les esclaves des plantations se retrouvaient au cours d’assemblées nocturnes, les calendas, pour célébrer avec des devins les dieux de leur lointaine Guinée, les bokonos et les vodû-nôs, captifs comme eux. C’est à partir de ces calendas que s’est soudain propagé l’incendie de la révolte qui a embrasé l’île, la mémorable nuit du « serment du Bois Caïman », le 14 août 1791.

Ces calendas, ces assemblées secrètes avec leurs danses nocturnes de possession, au cours desquelles la confrérie des adeptes rend un culte à Vaudou, la couleuvre, être tout puissant et surnaturel, me font immanquablement penser à nos sabbats de sorcières, ces cultes païens, interdits par les autorités, mais qui se poursuivaient clandestinement dans nos campagnes.

Je laisse le soin de la conclusion à Alfred Métraux : « Le vaudou permet à ses fidèles de retrouver une forme rudimentaire de vie collective, de manifester leurs talents artistiques, et leur procure le sentiment exaltant d’entrer en contact avec le surnaturel. À Marbial, où cette religion a été quasiment supprimée, un morne ennui s’est abattu sur la vallée et l’existence du campagnard a perdu toute sa saveur [3. Ibid.]. »

Oaxaca, le 21 avril 2014

Notes

1 À ce sujet, voir La Vida de las imágenes, de Johannes Neurath.

« La “nouvelle laïcité” est une technique disciplinaire »
L’islamophobie officielle, sociologie d’une peur d’État. Entretien avec Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed

Des premières « affaires » médiatisées de lycéennes portant le hijab en 1989 à la loi de 2004 interdisant le voile à l’école – alors pudiquement qualifié de signe religieux ostensible –, la peur de l’islam a gagné l’État et les médias. Au cours de ces vingt dernières années, la France a lentement mais sûrement imposé un régime d’exception à toute une partie de sa population. Entretien avec Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, auteurs d’Islamophobie – Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », aux éditions de La Découverte, 2013.

Votre livre a pour sous-titre : Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman ». N’êtes-vous pas, de votre côté, en train de fabriquer l’idée d’une islamophobie ?

Vous commencez fort ! En adoptant une approche constructiviste de la réalité sociale, notre livre participe peut-être à la construction du « problème islamophobe », via la production de connaissances sur le phénomène social qu’est l’islamophobie. Mais mettre le doigt sur un « problème islamophobe », ce n’est pas le créer de toutes pièces, c’est simplement lui donner la possibilité d’être débattu dans l’espace public.

La peur de l’islam et des musulmans est donc un phénomène social réel en France ?

Oui, et nous participons à l’objectiver. L’enjeu central du débat actuel, c’est la question de la reconnaissance de l’existence même de l’islamophobie, comme phénomène idéologique et comme pratique, préjugé, ou phénomène discriminatoire. D’un point de vue juridique, nous voulons insister sur la « discrimination légale par capillarité », que nous avions définie dans un article en 2011 : « La logique d’exclusion se dissémine petit à petit dans plusieurs espaces sociaux et une nouvelle étape s’appuie sur les arguments juridiques “porteurs” de l’étape antérieure, condition essentielle pour être légitimée juridiquement1 Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, « L’extension de la “fonction publique” : argument juridique d’une discrimination légale », décembre 2011, … Continue reading. »

La France se distingue de pays comme les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, etc., où le terme même d’islamophobie a depuis longtemps fait l’objet de débats. La reconnaissance du phénomène a même conduit à l’adoption de politiques publiques en tant que telles, notamment en Grande-Bretagne. En France, au contraire, c’est comme si on ne voulait même pas en entendre parler. Dès 2003, plusieurs tribunes, comme celles de Pascal Bruckner[2. Pascal Bruckner, « L’invention de “l’islamophobie” », Libération, 23 novembre 2010.] et de Caroline Fourest[3. Caroline Fourest et Fiammette Venner, « Islamophobie ? », ProChoix, n° 26-27, 2003.], ont cherché à disqualifier ce vocable, le renvoyant à une invention des mollahs iraniens en 1979 pour empêcher toute critique de la religion musulmane. Or loin d’être une invention « orientale », il s’agit en fait d’une invention… française, due à un groupe d’« administrateurs-ethnologues » spécialisés dans les études de l’islam ouest-africain ou sénégalais au début du XXe siècle[4. Voir le chapitre 4 du livre.].

Mais ces tribunes ont eu un effet performatif impressionnant : le terme d’ islamophobie est depuis devenu gênant et, jusqu’à très récemment, il n’a été utilisé dans la presse française qu’entre guillemets. Il a fallu attendre que le champ médiatique se renouvelle un peu, avec des titres comme Mediapart, et sa journaliste Carine Fouteau qui est allée à la rencontre de femmes portant le hijab pour raconter leur quotidien. Les conclusions de ses enquêtes ont débouché sur la description de ce qu’elle a appelé « l’islamophobie ordinaire[5. Voir notamment ses articles : « Cinq femmes racontent l’islamophobie ordinaire », Mediapart, 24 janvier 2013 ; «&nsbsp;Islamophobie, racisme anti-musulman : le sens caché des mots », Mediapart, 26 juillet 2013.] ». Auparavant, il a pu exister des écrits sur l’islamophobie ordinaire, comme le livre Les filles voilées parlent[6. Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian, Les filles voilées parlent, La Fabrique, 2008] publié en 2008, mais ils étaient voués à un black out médiatique sidérant.

Les différents espaces sociaux, les champs médiatique, intellectuel ou politique ont été traversés soit par une réticence, soit par une volonté de bannir le terme. La structure du champ médiatique fait que ceux qui occupent des positions de pouvoir, notamment au Monde, à Libération, au Figaro, à France Culture, etc., donnent le la d’un point de vue idéologique. En 2003 et 2004, dans la foulée de prises de position on ne peut plus claires, comme celles d’Alain Finkielkraut ou de Caroline Fourest, la quasi-totalité des journalistes ont ainsi soutenu le projet de loi visant à interdire le port du hijab à l’école. Mis à part quelques journalistes courageux comme Alain Gresh, Sébastien Fontenelle, Olivier Cyran, etc., un véritable consensus médiatique sur l’inexistence de l’islamophobie a émergé, qui s’articule avec la production d’un consensus médiatique islamophobe. L’un ne va pas sans l’autre, dans la mesure où la reconnaissance de l’islamophobie, notamment sa version violente, met en lumière la responsabilité des élites médiatiques dans la légitimation du phénomène.

Pour analyser la construction de ce consensus, vous utilisez la distinction entre établis et marginaux[7. Distinction établie par le sociologue Norbert Elias.], ce qui laisse penser que le terme d’ islamophobie serait un moyen pour les établis d’affermir leur pouvoir…

Nous avons voulu essayer de comprendre sociologiquement l’islamophobie, et de ne pas la réduire à un phénomène strictement idéologique. Certains chercheurs qui travaillent sur le sujet font un lien trop rapide entre les croisades, les Lumières, l’orientalisme, la période actuelle, comme s’il s’agissait à chaque fois de la même idéologie. Certains disent même que tout commence en 1492 avec la Reconquista espagnole.

Contre ces simplifications, nous avons plutôt décidé de mener une sociologie des élites dans une perspective historique, notamment en comparant la situation entre 1989 et 2003. En 1987 déjà, avec la commission présidée par Marceau Long sur la nationalité française[8. Commission sur la nationalité instaurée en juillet 1987 par Jacques Chirac, alors premier ministre, proposant de remettre en cause le principe du droit du sol instauré en 1889, en introduisant l’idée que les enfants nés en France de parents étrangers devaient manifester à leur majorité leur volonté d’être de nationalité française.], apparaît l’idée que l’islam pose problème en soi. Cependant, on veut encore croire à la bonne marche de l’intégration : un processus d’assimilation serait capable d’aboutir à l’extinction de la pratique musulmane chez les enfants d’immigrés, pratique perçue comme incompatible avec les « coutumes » françaises. Ainsi, avant 1989, même si la majorité des élites administratives, médiatiques et politiques voient l’islam d’un mauvais œil, elles restent divisées sur la question de l’interdiction du port du hijab à l’école publique.

Or 1989 correspond à une remise en cause de la croyance dans l’homogénéité nationale et le processus d’assimilation. Régis Debray, Élisabeth Badinter, Catherine Kintzler et Alain Finkielkraut sont les pionniers de ce basculement, lorsqu’ils dénoncent un « Munich de l’école républicaine »[9. Régis Debray, Élisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler, «&nbspProfs, ne capitulons pas ! », Le Nouvel Observateur, 2-9 novembre 1989.]. Même si ce point de vue est dans un premier temps minoritaire, l’idée selon laquelle les jeunes filles ont trahi l’espérance intégratrice des « républicains » s’installe peu à peu, et elles incarnent désormais la montée en puissance des mouvements « islamistes » dans les quartiers populaires français.

Dans le champ politique, les divisions sur l’opportunité d’une interdiction du hijab à l’école se creusent, à droite comme à gauche. Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale, considère qu’une nouvelle loi n’est pas nécessaire et qu’on peut se contenter de la position du Conseil d’État. Cette instance, la plus haute juridiction administrative, avait élaboré dès son avis du 27 novembre 1989 une jurisprudence reconnaissant le droit des jeunes femmes à porter le hijab à l’école si cela n’avait pas de caractère prosélyte. Cette position faisait consensus et, pour beaucoup, la rédaction d’une nouvelle loi pouvait être évitée[10. Par une décision du 2 novembre 1992 (n° 130394), le Conseil d’État avait annulé l’article du règlement intérieur du collège Jean Jaurès de Montfermeil qui interdisait « le port de tout signe distinctif, vestimentaire ou autre, d’ordre religieux, politique ou philosophique », sur le fondement duquel deux collégiennes portant le hijab avaient été exclues. Le Conseil d’État avait alors posé comme principe que « dans les établissements scolaires, le port par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à une religion n’est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité, dans la mesure où il constitue l’exercice de la liberté d’expression et de manifestation de croyances religieuses, mais que cette liberté ne saurait permettre aux élèves d’arborer des signes d’appartenance religieuse qui, par leur nature, par les conditions dans lesquelles ils seraient portés individuellement ou collectivement, ou par leur caractère ostentatoire ou revendicatif, constitueraient un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande, porteraient atteinte à la dignité ou à la liberté de l’élève ou à d’autres membres de la communauté éducative, compromettraient leur santé ou leur sécurité, perturberaient le déroulement des activités d’enseignement et le rôle éducatif des enseignants, enfin troubleraient l’ordre dans l’établissement ou le fonctionnement normal du service public ».]. En 1989, donc, même les plus réformistes des mouvements antiracistes comme SOS Racisme s’opposent à changer la législation en cours. Malek Boutih ou Harlem Désir prononcent en ce sens des discours qui dénoncent le caractère discriminatoire qu’aurait une radicalisation de l’interdiction du port du hijab.

En 2003, le rapport de forces s’est bouleversé, de manière progressive mais radicale. Le Haut Conseil à l’intégration[11. Julien Beaugé et Abdellali Hajjat, « Élites françaises et construction du “problème musulman”. Le cas du Haut Conseil à l’intégration (1989-2012) », Sociologie, vol. 5, n°1, 2014, p. 31-59.] (HCI), créé en 1989 et de facto dissous en 2012, réunissant des personnalités nommées par le gouvernement et chargées de rédiger des rapports et propositions sur les questions d’« intégration », a joué un rôle décisif dans la construction du « problème musulman ». L’analyse de ses rapports de 1989 à 2012 et de la composition sociale de toutes les différentes versions du HCI, sur le plan des discours comme sur celui des positions dans l’espace social, attestent de la marginalisation progressive des sciences sociales dans l’élaboration des discours sur l’islam et les musulmans. Ainsi, en 2000, le rapport L’islam dans la République est globalement opposé à l’interdiction du hijab à l’école publique, parce qu’il s’appuie sur les connaissances produites par des sociologues et des politistes spécialistes de l’islam. Seules la démographe Michèle Tribalat et la militante associative Gaye Petek contestent l’avis du HCI, au point que la première démissionne avec fracas. Tribalat devient par la suite la « prophétesse » et la caution « scientifique » du mythe de l’islamisation.

À partir de 2002, après le duel Chirac-Le Pen aux présidentielles, on assiste à un remaniement presque complet du HCI, avec un pôle politique fortement ancré dans la « droite décomplexée » et un pôle médiatique représentatif de la « droite complexée », pour reprendre les heureuses expressions de Frédéric Lordon (des personnalités de « gauche » comme Yamina Bengigui ou des journalistes comme Claude Imbert ou Jean Daniel). On a alors affaire à un tout autre régime de vérité, fondé sur les représentations médiatiques de l’islam et des musulmans.

Loin des recherches en sciences sociales, deux cadres de référence s’imposent peu à peu : les sources policières tout d’abord, qui demeurent la clé de compréhension favorite des médias pour tout ce qui concerne les classes populaires en général et l’islam en particulier. La deuxième source est plus originale – c’est à cette époque que sont popularisés les « témoignages édifiants » : à partir du livre Jamais sans ma fille de Betty Mahmoody, paru en 1987, tout un genre littéraire a émergé, celui de la femme opprimée par l’homme musulman, qu’elle soit occidentale ou musulmane, comme dans Mariée de force[12. Leïla, Mariée de force, Paris, J’ai lu, 2005.]. Ces jeunes femmes (qui ont incontestablement vécu des choses très dures) deviennent la source par excellence pour dire la vérité de ce qu’est l’islam. Lors de la campagne présidentielle de 2012, même le candidat du Nouveau parti anticapitaliste, Philippe Poutou, s’était référé au livre de Chahdortt Djavann, Bas les voiles, pour discuter de l’islam de France. La multiplication de best-sellers sur ce thème renvoie pourtant à la révolution conservatrice qui s’opère dans le milieu éditorial, mise en lumière par Pierre Bourdieu[13. Pierre Bourdieu, « Une révolution conservatrice dans l’édition », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 126-127, mars 1999.]. À ces livres s’ajoutent des reportages télévisés – et des millions de personnes se retrouvent ainsi avec une connaissance partielle, fondée sur le spectaculaire, de la religion musulmane.

Ce qui est remarquable, c’est qu’une telle manière de voir les choses ait pu s’imposer parmi les « élites » : les hauts fonctionnaires, les conseillers d’État, certains universitaires, juristes, politistes et sociologues. En 2003, la « Commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République », dite commission « Stasi », créée par Jacques Chirac, rend un rapport préconisant l’adoption d’une loi interdisant le hijab à l’école, laquelle sera finalement votée en 2004. Par le choix des personnes auditionnées reposant sur les sources dont je viens de parler, le rapporteur de la commission Stasi, Rémi Schwartz (ex-rapporteur au HCI), a réussi à donner l’impression d’une offensive islamiste à l’hôpital, à l’école, dans les armées, etc.

Pour comprendre ce qui se joue à ce moment-là, on peut citer le sociologue Alain Touraine, lorsqu’il se justifiera plus tard d’avoir voté pour l’interdiction : « Il n’est pas juste de dire que j’ai changé d’avis, c’est profondément la France qui a changé[14. Philippe Bernard, « Membre de la commission Stasi, Alain Touraine raconte sa conversion au principe d’une loi », Le Monde, 18 décembre 2003.]. » Ainsi, entre 1989 et 2003, la marginalisation des sciences sociales et l’hégémonie du discours médiatique et policier sur l’islam se sont-elles conjuguées pour imposer une nouvelle évidence sociale : non seulement l’islam pose « problème » en soi, mais il faut trouver rapidement une solution au « problème ».

Pourrait-on alors dire que l’islamophobie s’est peu à peu substituée à la question de l’immigration, habituellement brandie par les élites pour asseoir leur pouvoir sur les classes populaires ?

Elle ne s’est pas substituée, elle s’est articulée. Aujourd’hui, quand on parle de musulmans, on sous-entend « étrangers ». C’est essentiellement la religion de l’autre, de celui qui n’est pas français. Le moment inaugural de la construction du « problème » musulman en France, après la guerre d’Algérie, ce sont les fameuses grèves ouvrières des années 1980, avec la constitution concomitante d’un « problème » de l’immigration ou des clandestins et d’un « problème » musulman. Cette coïncidence révèle un enjeu central : la question de la « légitimité présentielle » de l’immigration postcoloniale en France.

Au début des années 1980, lors du fameux tournant de la rigueur, le gouvernement socialiste prend ses distances par rapport aux classes populaires, et notamment immigrées : l’étranger qui est licencié n’a plus de raison d’être en France. Abdelmalek Sayad a bien analysé cette légitimité de l’étranger en France conditionnée à la question du travail[15. Abdelmalek Sayad, La double absence, Paris, Seuil, 1999.]. Étranger-chômeur, ça n’a pas de sens. Ainsi, au moment même où il y a des licenciements massifs qui touchent principalement les immigrés, on leur dit ouvertement qu’ils ne doivent plus être présents, qu’ils doivent partir, car ils n’ont plus de travail : l’argument intégriste vient justifier les logiques d’expulsion et de disqualification.

Il faut se rappeler qu’à l’époque, les grèves des années 1980 ne sont pas décrites par les « socialistes » comme des grèves ouvrières, mais comme des grèves « saintes », des grèves « chiites » ou « intégristes », noyautées par des fondamentalistes[16. Voir Vincent Gay, « Marche ou grève – Consécration du “mouvement beur” et stigmatisation des travailleurs arabes », Revue Z, n° 8, été 2014.]. Pourtant, les revendications sont classiques : contre les licenciements, pour l’amélioration des conditions de travail, etc. Il y avait seulement en plus la revendication d’un lieu de culte, souvent portée par les syndicats. La construction d’une des premières mosquées, à Renault-Billancourt en 1976, a été soutenue par la CGT – et même par une partie du patronat, qui considérait que si les travailleurs immigrés allaient à la mosquée, cela faisait du temps en moins passé au local syndical !

Mais les choses changent lorsque l’islamophobie vise les enfants d’immigrés postcoloniaux qui ont la nationalité française. Le « problème » musulman se détache en partie du « problème » immigré sans en être totalement déconnecté. On peut même dire qu’il se radicalise puisque, selon l’idéologie islamophobe, il est à la limite « normal » que des travailleurs immigrés restent musulmans, puisqu’ils ont été socialisés dans un pays musulman. En revanche, il est tout à fait « anormal » que leurs enfants, pour la plupart nés et élevés en France, persistent dans leur religiosité musulmane. Si, pour les premiers, la « solution » est l’expulsion physique du territoire, il en va tout autrement pour les immigrés postcoloniaux ayant la nationalité française : l’expulsion[17. Sur ce point, voir le dernier ouvrage de Saskia Sassen, Expulsions, Harvard University Press, 2014.] est intérieure, sociale, comme si l’on voulait inconsciemment rendre la vie impossible pour favoriser l’auto-expulsion, le départ à l’étranger ou le double exil. Les digues juridiques qui encadraient les diverses volontés d’expulser commencent à sauter peu à peu : la nationalité française pour un type spécifique de population est dès lors régulièrement sapée par la remise en cause de la double nationalité, du droit au travail, du droit à être éligible, du droit de porter un vêtement religieux dans l’espace public, etc.

On voit donc émerger la question de la légitimité de la présence en France d’étrangers, catégorisés comme de potentiels « intégristes ». Quels en sont les effets aujourd’hui ?

C’est plutôt l’inverse. C’est parce qu’on les perçoit comme illégitimes qu’ils sont qualifiés d’« intégristes » – ce qui est de nos jours la forme de disqualification suprême. Or l’illégitimité présentielle est étroitement liée à la position dans l’appareil de production : en ces temps de transformations du capitalisme, l’immigration postcoloniale est considérée comme surnuméraire, résiduelle, et c’est en ce sens que l’État expulse certains citoyens comme une entreprise licencie les salariés dont elle n’a plus besoin. Les présumés musulmans doivent en quelque sorte chercher une citoyenneté ailleurs, pointer au « Pôle emploi » des nations, c’est-à-dire bien souvent retourner dans leur « pays d’origine » – qui n’est pas ou plus véritablement le leur.

Or la construction du « problème » musulman aurait pu être formulée de manière tout à fait différente. On aurait pu dire qu’il existait un « problème » musulman relevant de l’inégalité des droits et de l’impossibilité d’exercer sa liberté de culte. On aurait pu favoriser la création de lieux de culte, faire en sorte que les rites respectent des exigences législatives, sanitaires, etc. Selon Bourdieu, la question patente du débat de 1989, « Peut-on accepter les filles qui portent le hijab à l’école publique ? », cachait une question latente « Peut-on accepter ou non l’immigration nord-africaine en France ? »[18. Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001, Science sociale et action politique, Marseille, Agone, 2002.]. Cette question-là est restée la même aujourd’hui.

Pour le dire en des termes plus crus, cela veut-il dire que c’est la simple présence de l’islam sur le territoire français qui pose problème ?

Une fois que la loi de 2004 a été votée, on aurait pu penser que c’était réglé, que c’était la solution pour atteindre deux objectifs : 1) empêcher que les filles qui ne portent pas le hijab subissent la pression de celles qui le portent, et 2) endiguer la montée de l’« islamisme » en France. Et accessoirement que les filles qui le portent l’enlèvent. Mais cela n’a fait au contraire qu’exacerber les tensions sociales sur cette question : dès la fin de l’année 2004, les pionniers de la prohibition ont commencé à dire que ce n’était pas suffisant. La présence des femmes qui portent le hijab, ou de gens qui s’affirment musulmans de manière visible ne pose plus désormais seulement problème à l’école « laïque », mais à la société dans son ensemble.

C’est à partir de là que l’État et les instances juridiques instituent ce que vous appelez « un régime juridique d’exception » par rapport à l’islam. Vous décrivez l’islamophobie comme « une persistance contemporaine des modes de gouvernance d’inspiration coloniale ». La France aurait-elle encore aujourd’hui, avec ses propres citoyens de confession musulmane, le même rapport qu’elle avait avec les indigènes colonisés en Algérie, ou ailleurs ?

Pas tout à fait. Le lien entre passé colonial et présent postcolonial ne peut se résumer dans un continuum. Il y a plutôt une logique de continuités/ruptures : les rapports sociaux se reproduisent d’une période à l’autre, mais en se transformant. À l’époque coloniale, la question du dévoilement, le fait d’obliger les femmes à se dévoiler[19. Cf. Frantz Fanon, « L’Algérie se dévoile », L’an V de la révolution algérienne, Paris, Maspero, 1959, rééd. La Découverte, 2011.] s’insère dans une lutte entre nationalistes algériens et colonialistes. Transformer les femmes, c’est asseoir une domination coloniale et maintenir un pouvoir au plus près de la société colonisée.

Or la logique territoriale des anciennes colonies n’est plus d’actualité. La question du dévoilement est désormais devenue une technologie de pouvoir pour « gérer » la subjectivité musulmane, pour reprendre le vocabulaire de Michel Foucault. La « nouvelle laïcité », selon l’expression de François Baroin[20. Ancien ministre de Nicolas Sarkozy et de Jacques Chirac, François Baroin a rédigé en 2003 un rapport intitulé « Pour une nouvelle laïcité ».], est une technique disciplinaire : pour être pleinement Français, et donc citoyen à part entière, il ne faut plus être un musulman « visible », il faut retirer le hijab. S’obstiner à le porter doit se payer : cela vous exclut des espaces sociaux – dans le monde du travail, à l’université, dans la fonction publique, etc. Aujourd’hui, c’est devenu l’un des signes de distinction entre les bons et les mauvais Français, et c’est en ce sens qu’on peut comprendre le rapport entre le passé colonial et le présent postcolonial. Dans Les frontières de l’« identité nationale »[21. Les frontières de l’« identité nationale ». L’injonction à l’assimilation en France métropolitaine et coloniale, Paris, La Découverte, 2012.], j’ai proposé une définition du concept d’héritage colonial et analysé comment il a joué, et joue encore en partie, dans les procédures d’acquisition du droit de la nationalité.

Mais il faut aussi analyser la disciplinarisation « laïque » de la subjectivité musulmane dans le cadre plus large de la construction de l’État laïque, de la formation du « séculier » selon l’acception de l’anthropologue Talal Asad[22. Voir Talal Asad, Formations of the Secular : Christianity, Islam, Modernity, Stanford University Press, 2003.]. On peut dire que l’État laïque à la fois se distingue et prolonge l’État religieux dans la mesure où, tout en instaurant une séparation juridique entre l’État, les églises et les libertés de conscience et de culte, il perpétue le modèle ecclésial en produisant ses propres doctrines, institutions, rituels et clercs laïques, formant une sorte de religion civile. Autrement dit, il y a du sacré même dans l’État laïque, dont les contours sont déterminés par les luttes entre « orthodoxes » et « hétérodoxes », notamment autour de la définition du concept de laïcité.

La « nouvelle laïcité » est devenue la nouvelle orthodoxie, et ce basculement de l’idéologie dominante de l’État laïque illustre à la fois une sorte d’épaississement de l’« identité nationale » et sa réduction à la condition des nationaux blancs. Tout ceci se traduit par une logique disciplinaire avouée : sous couvert de laïcité, la parole raciste est complètement libérée, les injonctions à l’assimilation se font de plus en plus violentes et le contrôle des corps musulmans est quasiment devenu un secteur d’action publique. La construction du « problème musulman » a eu des effets disciplinaires directs puisque les institutions laïques (école, prison, hôpital, armée, etc.) s’inquiètent de « leurs » musulman-e-s, lancent des appels d’offres aux universitaires pour évaluer le niveau de leur « problème musulman » et suivent les recommandations de ces experts en menant une politique publique spécifique.

Le cas le plus emblématique est bien sûr l’école publique laïque avec l’interdiction générale du port du hijab et la suspicion à l’encontre des personnels supposés musulmans (surveillants et professeurs). Depuis quelques années, les « craintes » se multiplient aussi dans l’administration pénitentiaire autour de la question de la « radicalisation musulmane », au point qu’un véritable racisme institutionnel s’est mis en place[23. Voir Claire de Galembert, «&nbs;La gestion de l’islam en prison : un racisme institutionnel ? », séminaire « Islamophobie », EHESS, 19 avril 2013, http://islamophobie.hypotheses.org/308.]. Malheureusement, certains sociologues-experts participent à la logique disciplinaire, en adoptant le point de vue institutionnel et, parfois, en théorisant la racialisation des musulmans (par exemple au travers de l’opposition entre « prisonniers laïques » et « prisonniers musulmans »).

De la même manière qu’il y a eu une résistance des colonisés à l’oppression des colons, de quel ordre sont les réactions des personnes visées aujourd’hui en France par ce régime juridique d’exception ?

La résistance des colonisés est très différente. Attention à ne pas édulcorer la violence coloniale en faisant des comparaisons hâtives. En situation postcoloniale, elles sont variées. On peut parfois observer une sorte de « néo-marranisme », du nom des juifs marranes qui, lors de l’Inquisition, se sont convertis au christianisme. Tout en maintenant secrètement leurs habitudes religieuses, certains musulmans choisissent d’invisibiliser leurs pratiques dans l’espace public comme le jeûne du ramadan, le port de la barbe ou du hijab, etc. C’est une sorte de stratégie de résistance par la dissimulation. D’autres stratégies consistent plutôt à se maintenir dans un entre-soi : on est tellement disqualifié à l’extérieur qu’on va rester entre nous. Certains décident en revanche de se mobiliser politiquement en affirmant une identité musulmane assumée « compatible » avec la « République ». On observe aussi de plus en plus de décisions d’auto-expulsion ou d’émigration pure et simple, notamment vers les pays anglo-saxons, mais le recours au droit constitue l’un des principaux ressorts de la lutte contre l’islamophobie, dans une dimension collective et publique.

Comment se manifeste cette mobilisation par le droit ? Et surtout, comment l’outil juridique peut-il être réellement efficace alors même que la loi française, selon votre étude, est discriminatoire à l’égard des musulmans ?

Les rapports entre droit et islamophobie sont complexes. D’un côté, la législation française légitime la volonté d’expulsion intérieure de certains musulmans, mais il ne s’agit pas d’une législation raciste stricto sensu comme la France l’a connue durant la période coloniale et vichyste, puisque l’on a affaire à une autre formulation du stigmate religieux. Comme le soulignait Hannah Arendt, on peut « échapper » au judaïsme par la conversion, mais on ne peut pas « échapper » à la judéité. L’islamité comme attribut racial existait durant la période coloniale, comme l’illustre la ségrégation sociale et politique qui en a résulté. Même converti au christianisme, l’indigène musulman d’Algérie ne sort pas de sa condition de musulman.

Cependant, l’islamité coloniale est différente de l’islamité postcoloniale. La judéité issue de l’antisémitisme et l’islamité coloniale ont un fond racial beaucoup plus fort que l’islamité postcoloniale. De nos jours, même si l’islamophobie contemporaine tend à faire de l’islamité un attribut permanent et définitif, les musulmans en France ne sont pas dans la même situation politique et juridique. Ce ne sont pas tous les musulmans qui sont visés par le droit, mais une partie d’entre eux, et plus spécifiquement certaines femmes, qui portent le hijab ou le niqab, qui sont des signes religieux réversibles. C’est justement sa différence avec le droit colonial qui rend le régime postcolonial d’exception plus puissant : il ne s’agit pas d’un droit raciste brut, auquel on pourrait s’opposer frontalement, mais d’un droit mouvant qui s’insère dans la marge d’interprétation des juges et dans le pouvoir discrétionnaire de l’administration, lesquels interprètent les textes constitutionnels et les conventions internationales selon un préjugé islamophobe.

D’un autre côté, le droit est une ressource très puissante pour lutter contre ce régime juridique d’exception, voire le dernier rempart lorsque la bataille politique semble perdue. Des mouvements associatifs comme le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) collaborent avec des avocats, avec l’objectif de provoquer des jurisprudences favorables aux droits des victimes de l’islamophobie. Dans la mesure où, depuis le début des années 2000, les juridictions suprêmes françaises, Conseil constitutionnel, Cour de cassation et Conseil d’État, tendent à suivre le mouvement de l’islamophobie politique, il faut plutôt compter sur les cours européennes (Cour européenne des Droits de l’Homme – CEDH – et Cour de justice de l’Union européenne – CJUE).

L’objectif des associations est de marginaliser la France, grâce à une jurisprudence européenne plus favorable aux droits fondamentaux. Mais les rares affaires qui ont su « monter » jusqu’à la CEDH ont suscité beaucoup de déception, puisque la Cour a légitimé la loi du 15 mars 2004 sur le port du hijab à l’école publique, au nom de la spécificité française de la laïcité[24. CEDH, Aktas c. France, 30 juin 2009, 43563/08, http://hudoc.echr.coe.int/sites/eng/pages/search.aspx?i=001-93697.], et la loi du 11 octobre 2010 sur la dissimulation du visage, au nom du « vivre ensemble »[25. CEDH, Grande Chambre, S.A.S. c. France, 1er juillet 2014, 43835/11, http://hudoc.echr.coe.int/sites/eng/pages/search.aspx?i=001-145240.]. Ces défaites juridiques conduisent les associations à se demander : si le droit européen n’est pas avec nous, que nous reste-t-il pour empêcher l’extension du régime d’exception ?


Téléchargez le guide pratique du CCIF.

• Sur le même sujet, on pourra consulter le dossier « Croisades phrygiennes » préparé par la revue Z pour son dernier numéro paru en juin 2014 : Vénissieux, la rouge et la révolte, Z n°8 disponible en librairie.


Notes

1 Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, « L’extension de la “fonction publique” : argument juridique d’une discrimination légale », décembre 2011, http://islamophobie.hypotheses.org/66.

Le sel de la terre
Photo-reportage sur les camps de protestation palestiniens dans la vallée du Jourdain

Traduction par Raphaël Kempf

Pendant que les opérations militaires se déchainent sur Gaza, le collectif Activestills, composé de photographes israéliens, palestiniens et internationaux, rappelle par l’image la lutte au long cours que mènent les activistes palestiniens pour leur liberté et leur terre. Un quotidien fait d’occupations, de camps montés ad hoc pour protester contre la colonisation israélienne et répéter qu’on ne peut faire taire par les armes.

 

[new_royalslider id=”3″]

 

Dans le cadre de son travail de visibilisation de la lutte populaire palestinienne, Activestills a documenté chacun des principaux camps de protestations, créés comme moyens d’action directe pour résister à la confiscation continue de terres en Cisjordanie pour la colonisation israélienne.

Le camp Ein Hijleh est resté sur pied sept jours : de loin le plus long des camps de protestation établis depuis 2013. Le premier d’entre eux, le village Bab al-Shams, avait été construit pour protester contre les colonies israéliennes à « E1 », une zone-clé à l’est de Jérusalem où la colonisation – incessante – menace de couper en deux la Cisjordanie et de séparer Jérusalem du reste des territoires occupés, privant ainsi un hypothétique État palestinien de toute assise territoriale.

Il y a eu, parmi les autres camps de protestation, l’éphémère Al-Manatir proche d’un avant-poste d’une colonie israélienne surplombant le village de Burin, au nord de la Cisjordanie, ainsi que Ahfad Younis, un quartier de Bab al-Shams, construit pour protester contre une visite de Barak Obama. D’autres actions plus modestes dans la région de Bethléem et sur les collines au sud d’Hébron ont été démantelées presque dans la foulée de leur création.

Les camps ont toujours été établis avec l’autorisation des propriétaires des terrains. Mais en raison de leur proximité avec des colonies israéliennes ou des bases militaires, ainsi que de la nature politique de leur présence, les autorités israéliennes les ont expulsés de force et systématiquement démolis. Les interpellations d’activistes ont souvent été violentes et nombre d’entre eux ont dû être hospitalisés.

Lorsque le camp d’Ein Hijleh a été créé, au cours des négociations parrainées par les États-Unis, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avait déjà clairement affirmé qu’il « n’avait l’intention de déraciner aucun citoyen israélien » de la Cisjordanie, et il avait insisté sur la nécessité de garder le contrôle sur la vallée du Jourdain. En plein milieu de l’actuelle offensive à Gaza, il a été encore plus direct en affirmant qu’il « ne peut pas y avoir de situation, quel que soit l’accord, où nous abandonnerions le contrôle de la sécurité sur le territoire situé à l’ouest du Jourdain »(source).

Tandis que la colonisation et les offensives militaires israéliennes se poursuivent en toute impunité, des actions directes non violentes comme les camps de protestation palestiniens ont été l’un des rares moyens de créer une situation alternative sur le terrain.

Comme l’ont dit les organisateurs du village de protestation d’Ein Hijleh, la campagne intitulée Melh al-Ard (le Sel de la Terre) a été créée dans le but de « refuser le statu quo politique, en particulier alors que se déroulent des négociations inutiles qui détruisent les droits de notre peuple à l’émancipation et les privent de toute revendication de leur terre ».

 


Le collectif Activestills a été créé en 2005 avec la conviction que la photographie est un vecteur de transformation sociale et politique. Il se sert du pouvoir des images pour sensibiliser le public à des questions qui sont généralement absentes du débat. Plutôt que d’adopter une approche consensuelle et soi-disant objective, Activestills considère que son travail participe du combat contre toutes les formes d’oppression, de racisme et contre les violations des droits humains fondamentaux.

L’essentiel du travail d’Activestills porte sur des sujets liés à Israël et la Palestine, comme la lutte populaire palestinienne contre l’occupation israélienne, le destin des demandeurs d’asile africains, les luttes pour la justice sociale en Israël et l’opération militaire israélienne en cours à Gaza. Activestills comprend aujourd’hui huit membres et sept contributeurs, des photographes israéliens, palestiniens et internationaux.

 

Activestills.org