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Les pieds dans les étriers
La vulve bien ouverte

« Je lui racontai les étriers, je lui dis que je me servais de moi parce que je m’avais sous la main, mais que je voulais nous écrire, nous-femmes, nous-filles, “Et puis tu as de l’expérience en la matière”, ça, on rigole tous les deux, et je lui dis mes amies proches, je ne lui raconte rien de qui, je lui dis, je fais la liste et ça m’enrage, je lui dis, ce texte il est là pour nous, pour moi-nous, parce que je ne supporte plus de nous voir serrer les dents… »

Cet article est le premier d’une série de six publications issues du troisième numéro de Jef Klak, « Selle de ch’val », et publiées en ligne à l’occasion de la sortie du nouveau numéro, « Ch’val de course ».

Illustrations : Double Bob

« Descendez plus les fesses, là, à la limite de la table, et maintenant relevez les fesses, encore, plus haut. » Il est impatient, agacé. À la main, comme un bras à soupe, au lieu de la lame, comme un roulement à bille. « Vous êtes vierge ? » Non, j’ai 17 ans, ma mère attend dans la pièce à côté, non, je ne suis plus vierge, et lui ne semble pas beaucoup plus vieux. « Non ? Alors j’y vais. » Et il y va, il entre bien à l’intérieur, je sens le plastique de ses gants, je transpire, mes fesses redescendent toutes seules, c’est mon ventre qui les arrête, harponné de l’intérieur, bloqué par une barre horizontale, qui va à droite, qui fouaille à gauche, appuie, cherche. Je regarde l’écran, et j’ai peur, là mon ovaire gauche recouvert, des dizaines de petites boules à l’assaut, dans une lumière verte, dans les profondeurs, « des microkystes, ce n’est rien », blang, grand retournement du mât, il part à droite, c’est moins facile, doit y avoir des replis, enfin apparaissent deux sphères, l’ovaire droit et son kyste jumeau, il appuie bien, l’image se déforme, instantané, diamètre, et d’un geste, il sort le bras à soupe de mon vagin, sort la main de son gant, sort le bras à soupe du préservatif. Je me rhabille, je sors de la pièce, j’ai 17 ans, j’avais fait l’amour avec deux garçons aimés, amoureux, doux, désirants, mon sexe s’était dilaté, mouillé, j’ai 17 ans et on vient de m’enfoncer un bras à soupe dans le vagin, avec agacement parce que je ne lève pas assez les fesses, avec agacement parce que mon corps se planque, parce que mes cuisses se referment. Les étriers empêchent mes pieds de fuir : ils m’ouvrent.

Quelques jours plus tard, à l’hôpital, une infirmière sorcière débarque le soir dans ma chambre. À la main, un rasoir. « Baissez votre pantalon. On ne vous a pas prévenue ? Je dois vous raser tout le pubis. » Mon sexe de petite fille.

Le lendemain, au bloc, on m’attache les bras, les jambes, j’ai froid, face à moi, entre mes jambes, une télé, j’y vois mon reflet, l’anesthésiste est en retard, l’équipe quitte le bloc, ils m’oublient, une infirmière passe, me couvre d’une couverture, j’attends attachée, et quand ils reviennent, bien plus tard, je leur souris.

« Et vous savez ce que c’est ? » Je suis nue, demi-nue, les pieds dans les étriers, la vulve bien ouverte, et je réponds bravement, souriante. Les follicules, c’est comme des poches dans l’ovaire qui contiennent les futurs ovules, non ? Il me regarde atterré, méprisant. « C’est bien la peine de donner des cours d’éducation sexuelle au lycée, on vous a donc rien appris. » J’ai 33 ans, on doit me compter les follicules pour savoir si ma réserve ovarienne n’est pas épuisée, si je peux tomber enceinte. Encore maintenant, je trouve ma définition pas si mauvaise, lui ne m’en donne aucune, il m’enfonce un gode médical, ses gestes sont brutaux, il peste. C’est un gros connard, sorti d’une grosse voiture, un 4×4 flambant, pas une trace de terre, en le voyant, je pense au maire d’une ville côtière, cette arrogance de l’huile, qui va à sa mairie, qui va à sa clinique privée, et c’est son pouvoir qui lui tient lieu de courage, alors qu’en face, on serre les dents et on tient bon, et j’aimerais que nous les tartinions de leur mépris comme d’une merde épaisse. Au lieu de quoi, je suis nue, seule, le vagin enfoncé.

Cette fois-ci, il n’y a pas d’étriers. Je sors nue de la cabine de déshabillage, j’entre dans une grande pièce ; à droite, une immense machine radio, à gauche, la vitre de protection pour les radiologues. Une femme m’accueille. Je suis soulagée. « On attend le médecin », je suis déçue, c’est une infirmière. Entre le médecin, et c’est le gros connard au 4×4, je suis déjà nue, allongée, il me parle, j’ai le nez dans sa ceinture, à sa vue mon corps s’est crispé. « Et vous êtes là pour quoi ? Ah infertilité, oui, hum, stérile. Et vous faites quoi comme métier, journaliste ? » Il m’en dit du mal, je m’en fous, j’en pense aussi, je ne veux plus rien lui dire, je proteste par politesse. Son ton devient sec. « Vous ne croyez quand même pas que ça m’intéresse, je discute juste pour vous détendre. Bon Micheline. Rah ! Micheline ! », il parle à l’infirmière comme à un chien, « Venez vous mettre derrière moi, là, éclairez mieux. » Entre mes jambes, je les vois, lui le premier, qui m’a déjà introduit le, le bon sang, son nom m’échappe, je mime l’objet avec la main, pour « sphère » ça avait marché, je le revois dans le cabinet de ma première gynéco, cette espèce de bec de canard, qu’une vis ouvre, grinçante parfois, ah, le spéculum, et là je pense spéculoos, parfum cannelle ; lui, là au premier rang, face à ma vulve écartée par le spéculum, proche à le toucher, je sens son corps peser parfois sur l’engin, derrière lui « Micheline ! », lampe à la main, et ma mémoire pense même « lampe de poche », qui m’éclaire l’intérieur, ça me fait sourire, ils sont ridicules, presque drôles, et mon corps là nu comme un premier plan de cinéma, je sens la chaleur de la lumière, je sens la canule qui cherche à passer le col de l’utérus, il s’énerve, dit « si ça passe pas, on va le faire à l’ancienne, comme ce matin », et de le voir transpirant dire « à l’ancienne », imaginer (l’imaginer avec le corps, le pressentir au sexe, au ventre) ce que ça peut bien être si ce n’est un passage en force, et d’imaginer cette femme qui ce matin s’est vu infliger sa brutalité à l’ancienne. « Je vais maintenant vous injecter du liquide dans les trompes afin de les radiographier et vérifier qu’elles ne sont pas bouchées. Ça brûle un peu, mais dès que vous avez mal, vous me dites et on fait une pause. » Je sais qu’il minimise, c’est le jeu, je me prépare à la douleur, je me prépare à découvrir ainsi une partie de mon corps que je n’ai encore jamais sentie. « Et quand je vous dis stop, surtout vous ne bougez plus, vous ne respirez plus, on fait des radios. » Je respire lentement, le produit entre, brûle, je transpire, bouge légèrement la tête, tente de contrôler ma respiration, mais « stop », l’infirmière dit « Je crois qu’elle a mal », le connard : « Mais non regardez elle sourit, vous n’avez pas mal », « un peu » j’ose, « Mais ce n’est pas possible je ne fais rien là, et puis si vous avez mal, imaginez les femmes qui accouchent. » Là, aussi sec, la douleur décuple, de ces mots, j’ai plus mal encore, avec mon ventre qui n’accouche pas, qui ne gonfle pas, qui ne porte pas d’enfant, vide depuis des années. J’essaie de respirer, je transpire, « stop » et stop et stop, je tourne la tête le plus loin possible, je veux qu’il disparaisse, je veux m’enfuir, ça y est, il a disparu, je cherche à me lever, à partir très vite, l’infirmière s’approche de moi, gentiment me dit d’attendre un peu, assise, la tête me tourne, cette femme est à mes côtés, elle me demande si ça va mieux, je repense au connard « ça brûle, mais c’est un peu comme un ramonage de cheminée, y a des femmes qui sont tombées enceintes juste après », un ramonage, enculé, pardon aux enculés, c’est sorti tout seul – et n’en suis-je pas une ? –, non, salopard manipulateur, l’infirmière me dit « Prenez votre temps », j’essaie de dire « Je suis fatiguée », et elle comprend parfaitement, elle acquiesce « Oui, c’est toujours le corps des femmes qui est en première ligne », et je pense que je suis chanceuse parmi les femmes, et je la remercie, et je conchie ce salopard, et je pleure, toute nue, de fatigue et de rage, sous le regard bienveillant de l’infirmière.

Elle croyait qu’il fallait d’abord un premier rendez-vous pour s’inscrire. « Non, non, venez maintenant. » L’infirmière la fait entrer dans la pièce. « Déshabillez-vous, le médecin arrive. » Il entre. « C’est quoi ? Ah une biopsie, une tache suspecte sur la vulve, très bien, installez-vous, voilà, les pieds dans les étriers. » En face d’elle, à un mètre cinquante, la porte donne sur le couloir, parfois une infirmière entre, sort, et son sexe grand ouvert au spectacle. Le médecin qui ne l’a jamais vue : « Ouh la ! Mais ça s’est agrandi, la tache est passée de l’autre côté. On manque de personnel, ça vous ennuierait de mettre ces gants et de m’aider ? » Elle enfile les gants en plastique bien serrés, elle fait la brave, elle feint la normalité, ses doigts plastique écartent sa vulve. La voilà dans la position du chat qui se lèche la chatte, mais les pieds dans les étriers ; de ses mains elle maintient son sexe ouvert pendant qu’il attrape sa seringue, anesthésie – douleur – locale, l’aiguille profonde dans la chair. Il pause, scalpel en main, interroge : « On enlève tout ? » Encore maintenant, elle ne sait pas s’il plaisantait et elle ne sait plus quand, avant, après, il parle de cancer, il dit « vulvectomie ». Il dit « vulvectomie ». Et en elle tout se mélange, le scalpel, « On enlève tout ? », son dos arrondi. « On enlève tout ? », elle doit rire, gênée, non, pas tout, pas tout de suite. Et elle le voit, gris, entre ses jambes, très droit face à elle toute arrondie. Pour l’instant, seule une petite bande de chair pendouille à la pince de l’homme, elle voit sa peau pendre, avec un mouvement infime, vivant. Il l’exhibe, elle ne sent plus son sexe. Et il la coud. En tête, ce mot, mot incroyable, qui n’existait pas. Elle sort, assommée, d’anesthésie, de vulvectomie-pronostic. Tremblante, elle sort, dehors l’attend son ami, elle s’engouffre, pleure. Suivent les soins, la vulve comme un chou-fleur pendant une semaine, l’attente, gonflée aussi, comme un chou-fleur stérile, malade. Les résultats – oubliés – deux semaines après. Une tache de naissance.

« On va réfléchir », on a dit. La nuit, son corps, c’était tout réfléchi. La nausée juste à l’idée qu’on allait le toucher, l’écarter, la nausée comme un cauchemar qui réveille au beau milieu, comme un emballement, d’abord, dont on ne sait d’où il vient, ensuite y a la main, la blouse blanche, le bras à soupe avec condom, et là, compris, y a pas grand à réfléchir. La médecine, on arrête un temps. Son homme, il est d’accord. Il ne lui avait pas dit, il ne voulait plus la voir épuisée, comme aspirée par l’injection, celle qui bloque l’ovulation, et elle qui pensait avoir encaissé discrètement, mâchoire serrée.

Et qu’est ce que je m’emmerde à écrire ça, tout ça, je le connais, je l’ai vécu, on en a parlé, on en a disséqué, des bouts, des poignées, on a décidé d’arrêter, fini les embryons dans le congélateur, les bras à soupe dans le vagin, les piqûres dans les chiottes ou face au barrage, les espoirs, les chiales, le sang dans la main, bien épais, en paquets, la malédiction à travers les siècles, les causes de répudiation, d’abandon, de prostitution, femme de garde, comme les chansons, et Ferré, et Baudelaire, avec l’éclat glacé et infertile, ras-le-bol de mariner dans le malheur, le fouet médical, le sang pris, le sang perdu, manger bio et s’enfoncer de la lécithine de soja dans le sexe, s’injecter de l’acide chlorhydrique et attendre les contractions du cerveau quasi instantanées, imaginer les femmes – quelles femmes, de quel pays et à quel prix – pisser, et les laborantins extraire de l’urine l’hormone manquante, et moi et des milliers d’autres et elle, se la réinjecter docilement tous les soirs, puis bloquer l’ovulation, la préparer, la commander, la retarder, pas de transfert le dimanche, les heures d’attente au milieu de bébés déguisés en lapin, de bébés anges, de bébés choux, de femmes grosses et de cancéreuses en sursis, et les médecins chaque matin entre les étriers, au saut du lit, échographiée déjà, par l’un des sept nains, Timide, Protestant, Motard, Colère, Blanche-Neige, on ne sait jamais celui qui va pénétrer, sera-ce celui qui fait rouler sa chaise au loin après un jet de kleenex, celui qui perd une minute à nous reprocher de lui en avoir fait perdre une, le rougeaud en babouches chics, pile ou face, tour à tour on est avares, naïfs, mieux que les patients précédents, comme si on ne savait pas, pourtant sans nu ni serviette, que nous sommes suivis et suivants. Pour sûr, on a appris.

Une femme m’avait dit « viol » pour la PMA 1 . « Cela signifie, de notre point de vue, que le sexisme du système de santé n’est pas accidentel, qu’il n’est pas que le reflet du sexisme de la société dans son ensemble ou du … Continue reading. Et si l’aveu, le mot, m’avait libérée – je n’étais pas seule à sentir cette violence (et j’aime le mot viol en français pour sa si grande proximité avec violence), à sentir mon intimité violée, je sentais aussi mon sexe violé plutôt que moi entière violée. Je ne l’étais pas entière, moi, violée : je consentais, mon esprit acceptait, et mon corps se soumettait. J’accueille en moi des objets médicaux, maniés parfois avec professionnalisme, bienveillance, parfois aussi avec indifférence, voire hostilité. La violence pourtant était là, la douleur pourtant était là. Et il me fallut arrêter, sortir de la PMA, pour bien les voir, pour mieux m’en défaire.

Le rejet total enfin dit, osé par XXXX, qui dit, osa « viol », elle qui enfanta d’une insémination, elle qui ajoutait « pourtant, comment peut-on tomber enceinte ainsi ? ». Depuis, après avoir vu Rosen, femme abolitionniste, femme survivante de la prostitution, pas celle des réseaux, de la contrainte, mais celle « choisie » des tradis, c’est-à-dire de ces femmes Casques d’or moquant les caves, et qui maintenant promène son corps dire à quel point elle l’avait quitté, pour continuer à se faire mettre par tous les trous, par tous les cons, à quel point elle partait loin, et lui, son corps, retourné, éclaboussé ; en l’écoutant elle, moi, légaliste, entrée en théories prostitutionnelles par la lutte anti-sarkozy, anti-pénalisation du racolage passif, anti-mise en danger des prostituées, l’écoutant elle ébranler mes principes, pouvant être ébranlée parce que, en dix ans, notre corps, corps d’amies chères, d’images lointaines, de mots-témoins, mais d’abord corps amies.

Dans le cercle proche, corps normaux de femmes normales, bien nourries et soignées, et là une liste rapide : deux viols dont un sur mineur dans le cadre quasi familial, deux attouchements pédophiles, un inceste, une violence sexuelle entre mineurs, une menace de mort, une tentative d’étranglement, du harcèlement, des coups. Incalculés : les insultes d’inconnus ou de proches, les mains aux fesses, les « Tu montes ? », « C’est combien ? », « Tu suces ? », « T’es bonne ». Hors propos, évidemment ? Et les bras à soupe dans le vagin par de gros connards, les doigts de la clique blanche – dilatation trois doigts, six doigts, dix doigts, ça y est, poussez fort – ; les actes et les mots – « Je vais vous coniser, parce que j’aime travailler sur du propre », dixit un PMAste à une cousine – ; les prélèvements ovariens sans anesthésie générale et sans prévenir puisqu’il s’agit d’un geste rapide (une dizaine de minutes dans les étriers, incision au fond gauche du vagin, passage de la seringue, aspiration des ovules, puis incision au fond droite du vagin, passage de la seringue, aspiration des ovules, à droite comme à gauche des ovaires gonflés à bloc, énormes, monstrueux) et en se détendant, malgré une anesthésie orale qui n’anesthésie rien, mais détendez-vous madame, c’est un nouveau protocole, et ne me faites pas croire qu’on inciserait des bourses, qu’on piquerait des testicules, qu’on aspirerait du sperme, avec un petit cachet, Monsieur, détendez-vous, voyons.

Alors merci XXXX qui a dit viol pour PMA, merci Rosen qui lutte d’acheter nos corps est un délit, un crime, merci mes amies de nos paroles, sorties en années, en phrases lentes mûries, sans vous je n’aurais pas entendu mon corps.

Ce qu’il vomissait mon corps, cette violence en son sexe, cette douleur, cette tension, qui accompagnait mon corps à son corps défendant, soumis à ce désir comme moi soumise à la mort blanche, à l’asepsie, aux gants en plastique, à l’odeur d’alcool – c’est drôle, je me souviens, ma première nouvelle, la seconde en fait après un meurtre à la corde à sauter en CM2, ma première nouvelle s’intitulait L’Enfant et la mort blanche –, mon corps vomissait ma soumission, et sans nos corps de femmes je ne l’aurais pas entendu.

Je ne sais pas ce qu’on écrit d’un texte quand on l’a déjà écrit vingt fois dans sa tête. On cherche autre chose à dire, à penser, pour ne pas s’ennuyer d’idées bien cernées, d’émotions sous contrôle, barricade de mots, et toute ma vie ainsi, à sauter du coq à l’âne. Ce n’est pas tant qu’on cherche autre chose à dire, c’est qu’autre chose survient.

Ainsi, aucun sexe de garçon n’était jamais entré en moi, les mains épaisses, par contre, oui, et je sens encore les doigts s’écarter à l’intérieur, et je sentais déjà alors qu’ils cherchaient à m’écarter, à m’agrandir pour faire place peut-être plus délicatement – et les mains perdaient en délicatesse ce que la défloraison supposée était censée y gagner, et elles perdirent tant que je l’entendis et le sentis ensemble, « poc », le son de l’hymen, « poc », déchiré. Elle ne vint jamais la défloraison des romans, puisque la main fit couler le premier sang, et la main laissa sa trace, cinq doigts bien écartés, sur ma culotte menue – m’agrandir pour faire place plus délicatement à une queue qui jamais n’entra en moi avant que pénètre le gâteau glacé et écartant de la gynécologie, le spéculum métallique et grinçant, et de queues aucunes, avant que n’accueille, les pieds dans les étriers, la vulve bien ouverte, mon corps de seize ans, mon sexe de seize ans, un intrus médical. Et je me demande, pourquoi n’avoir pas attendu, médecin, peux-tu me dire.

J’ai peut-être fait une erreur. Ce matin, au petit déjeuner, j’ai parlé de ce texte à mon homme. Et avec mes paroles, avec mon envie de lui dire, de partager mon absence et mes cliquetis avec celui que j’aime non seulement, mais aussi celui qui partagea avec moi les rendez-vous, qui eut sa part de branlette désinfectée, matinale, celui qui m’a permis comme le sait tout bon syndicaliste de rééquilibrer – un tant soit peu – le rapport de force (il faut toujours être plus nombreux, plus un, que le patron, que le médecin), qui sortit la première fois sonné « C’est toujours comme ça ? » et moi qui ne voyais déjà plus, alors plus du tout, ce que son « comme ça » désignait, et lui qui n’existait pas, lui simples spermatozoïdes à qui personne ne s’adressait, que personne ne regardait, lui mon homme si prévenant attentif envers tous sortir une fois d’une consultation avec Babouche Ulcérée (Babouche Ulcérée qui nous avait déclaré radins parce que nous voulions savoir si tout était pris en charge par la Sécu, et qui partit dans une tirade sur le fric que coûtait un enfant, à nous amoureux et fauchés, qui n’en avions pas, ni de l’un ni de l’autre), sortir donc de Babouche Ulcérée (et je précise que ce surnom n’est pas raciste, il s’agit juste d’un médecin blanc rougeaud colérique qui chausse de très belles babouches de cuir jaune pendant ses consultations), tourner vers moi un regard presque perdu « Mais qu’est-ce qu’on lui a fait ? », « Rien, nénuphar, rien, c’est toujours comme ça. » Comme ça.

J’ai craint que mes paroles dites ne supplantent les paroles à-écrire, les paroles qui s’écrivent. J’entraperçois maintenant d’autres mots, et une clarté plus précise. Je lui racontai les étriers, il les mit à ses pieds, je lui dis que je me servais de moi parce que je m’avais sous la main, mais que je voulais nous écrire, nous-femmes, nous-filles, « Et puis tu as de l’expérience en la matière », ça, on rigole tous les deux, et je lui dis mes amies proches, je ne lui raconte rien de qui, je lui dis, je fais la liste et ça m’enrage, je lui dis, ce texte il est là pour nous, pour moi-nous, parce que je ne supporte plus de nous voir serrer les dents, relativiser toujours, et je lui avoue, même dans mes mots-là, on relativise et on fait sourire, rire, et on rit aux éclats quand XXXX s’allonge sur le tapis, fait la chandelle, met ses genoux au niveau des oreilles, parce que c’est ainsi, « le trou de balle dans le nez du médecin », parce que c’est ainsi qu’on l’a conisée (« un peu comme un épluche-légumes enlève la peau, là on enlève la surface contaminée par les papillomas »), c’est ainsi que « Madame, ça ne va pas ? », « Si si ne me regardez pas. », et elle de pleurer, de pleurer de honte, tandis qu’un épluche-légumes s’agitait, et je la revois encore, livide, choquée, elle qui en a vu d’autres, a mis au monde quatre enfants, elle grise en haut des escaliers, et pourtant des heures avaient passé, et il lui en fallut bien plus, du temps, des années, pour en rire franchement, pour mimer. Mon homme prend des pincettes, « Je sais bien que c’est différent, que vous n’êtes pas malades, mais est-ce qu’il ne faudrait pas comme… », je lui coupe la parole, je sais où il veut aller, je lui dis que j’y suis déjà, mais en fait, je n’y avais jamais pensé – mes mots comme un acte –, là où il va, c’est les assos de malades du sida, ce retournement incroyable, dire « Nous sommes les plus grands experts de notre maladie, de notre corps », « Nous malades savons ce que vous médecins ignorez », et je pense que nous-femmes savons aussi, savons tant 2, et que certains médecins, militants beaucoup, avertis déjà, peuvent entendre, améliorer. Des choses simples, mais ici n’est pas le lieu, pas le lieu de l’énumération, ici grondent nos corps.

Et puis ces mots, je les écris aussi, et ça je ne lui ai pas dit, parce qu’alors je n’y pensais pas, pour que nos hommes (nos hommes, amis, amoureux, frères) sachent, qu’ils n’aient pas la version de bon ton, édulcorée et drôle, ou le terme technique, parce qu’après plus d’un an de traitement, j’ai découvert stupéfaite, et lui aussi stupéfait, ensuite tellement navré, honteux presque, et pourtant il ne s’agissait que d’un quiproquo, que les échographies en matinées successives, exécutées par je ne savais jamais lequel des médecins, que les échographies chaque matin n’étaient pas de celles montrées dans les films, gel froid sur ventre rond, non non, mais bien bras à soupe et capote, chaque matin, dans mon sexe mal réveillé.

Et quand on dit « avortement », ou « fausse couche », il faut imaginer mille cruautés parfois que bien souvent nous passons sous silence. Et là, très vite, je pense à XXXX, qui s’est retrouvée après avoir pris la RU abortive, avec deux cuvettes en main, l’une pour éjecter l’embryon et l’autre pour vomir (« C’est normal, la douleur fait vomir ») et sans analgésique, ou bien XXXX encore qui dût entendre le cœur de l’embryon dont elle ne voulait pas lors de l’échographie, alors qu’il suffit d’une pression sur un bouton pour ne pas entendre. Je pense à XXXX qui se vit soutenir par un gynéco que l’inceste était un phénomène naturel, issu du monde préhistorique et de la proximité dans les cavernes. Et je pense aux deux dernières conversations qui me sont arrivées comme une conclusion. Elle a vingt ans, se félicite de ne plus voir de médecin moralisateur, et que si le sien s’était trompé de diagnostic et l’avait faite avorter à la maison, elle déjà trop enceinte, elle qui souffrit seule et perdit un bon bout de viande embryonnaire, elle qui hémorragique dut être alors opérée, du moins le sien ne lui avait certes pas fait la morale. Comme nous encaissons. Elle en a soixante, n’a pu avoir d’enfants, et les médecins de l’avoir explorée, de l’avoir interrogée, d’avoir douté de leur sexualité, de leurs orgasmes (et que viennent-ils donc faire là bon sang), et elle d’avoir tout arrêté, suite à un geste, un geste après tant d’autres, mais qui fut l’ultime : le toucher « pour voir, pour s’assurer » d’un médecin sur son clitoris.

Et je pense aussi au bien que me fit la question, venant pour la seule fois d’un médecin, et je dois le reconnaître, d’une femme-médecin, Blanche-Neige à hauts talons parmi les sept nains, la simple question qu’elle me fit avant de m’introduire encore quel objet : « Comment ça se passe ? Vous supportez bien le traitement, vous n’avez pas trop mal au ventre ? », cette simple question refit de moi une femme, dont est reconnue la possible douleur, plutôt que suspectée direct de sensiblerie et de plaintes inutiles. « Bordel. J’imagine beaucoup de colère », me dit enfin mon homme. Et je lui dis « non », au final, même là, non, alors que j’aimerais, en fait, hurler de colère, de rage. Il faudrait y arriver à cette colère, et je ne sais pas si elle va me venir peu à peu, à force de mots, ou si elle me viendra parce que des amies vont me rejoindre sur la route. Je pense à XXXX qui, lorsque je lui dis qu’il faudrait juste faire une liste de toutes les blessures violences-paroles-gestes, comme d’autres font des CV, nous lister chacune, dit « J’en suis », et moi aussi j’en suis, et d’autres bientôt, alors la rage.

Post-scriptum 

La PMA, c’est la Procréation médicalement assistée. Ce que j’ai vécu, ce que nous avons vécu ces trois dernières années. Je n’y avais jamais réfléchi auparavant – il me semblait normal que des personnes ne parvenant pas à avoir un enfant puissent bénéficier de la médecine –, j’y ai assez peu réfléchi pendant : les traitements s’enchaînent avec les examens, et tu t’enchaînes avec eux, avec ton espoir, et d’un échec la prochaine tentative, la modification du traitement, des cycles qui s’accolent à mes cycles. Tout juste avons-nous demandé à repousser les premières inséminations, avons-nous négocié d’user du seul traitement hormonal : repousser un temps – un an – l’invasion médicale qui depuis un an aussi, un an d’examens, d’attentes, cherchait profond pour finir en queue de poisson.

Alors voilà, très concrètement, parce que j’ai l’impression que l’on comprend mal, sans détail, ce que ce bref acronyme recouvre, ce que fut, pour nous, les étapes de la PMA :

• Traitement hormonal seul (5 mois) : injections quotidiennes à heure fixe pendant quelques jours précédents l’ovulation – j’ai déjà oublié les détails.

• Insémination (4 fois) : traitement hormonal pour « booster » la production d’ovules + échographies pelviennes (bras à soupe) et prises de sang matinales pour vérifier la préparation de l’ovulation + piqûre hormonale pour déclencher l’ovulation (voire une fois suivie d’une autre piqûre hormonale pour retarder l’ovulation déclenchée, qui risquait de tomber un jour de congé médical) + branlette désinfectée puis sélection des spermatozoïdes + insémination des spermatozoïdes par introduction d’une canule dans l’utérus + ovules (nom donné aux suppositoires vaginaux…) pour aider à la nidification pendant plusieurs jours.

• Fécondation in vitro (FIV) : une « grosse » injection d’hormones qui met « au repos » tes ovaires pendant 15 jours, suivi d’un traitement hormonal pour réactiver les ovaires, échographies pelviennes (bras à soupe) et prises de sang matinales pour vérifier l’avancée de l’ovulation, suivies d’une piqûre hormonale pour déclencher l’ovulation. Là, opération sous anesthésie générale (ouf) pour prélever les ovules (incision du fond droit et gauche du vagin, passage de la seringue qui prélève les ovules dans les ovaires), branlette médicalisée, sélection des spermatozoïdes, « mise en contact » des spermatos et de 3 ovules, et – si réussite – insémination via une canule dans l’utérus à J+5, après un nouveau traitement hormonal pour rendre l’utérus accueillant, de deux blastocystes – nom donné aux pré-embryons de 5 à 7 jours. Ovules-suppositoires. ATTENTE. Attente terrible. Douleurs. Première prise de sang de contrôle : enceinte ! Puis règles, et tombe dans les toilettes un petit amas de sang coagulé. Pour le monde médical, il ne s’agit pas de mort, mais de stase.

• Insémination après congélation. De l’opération précédente, cinq « blastos » étaient nés de la fécondation in vitro. Deux m’avaient été implantés. Trois autres avaient été congelés. Nous avons décidé de tenter le coup une dernière fois. Après, arrêt définitif du grand bordel blanc. Rebelote, traitement hormonal, contrôle écho et sang, mais le jour même de l’insémination, au départ pour la clinique, coup de téléphone : stase générale, fatale décongélation, rideau.

Nous aurions pu encore bénéficier avec la sécu de trois FIV. Nous n’en avons pas voulu. Au total, c’est quatre années de notre vie intime qui se sont teintées en blanc clinique.

Je n’ai aucune prise de position morale sur la PMA telle qu’elle est pratiquée en France, c’est-à-dire comme une aide médicale pour celles et ceux qui ne parviennent pas sans – et non, comme cela peut être le cas ailleurs comme un moyen de sélection. Il me semble vraiment que la démarche relève d’une décision intime. À un moment, ce que nous avions traversé, ce qui nous était encore possible de tenter en PMA, nous a semblé fou, complètement, et ces trois « embryons » dans le congélateur, fous aussi, et notre soumission à un corps médical, à une logique pharmaceutique, industrielle, si loin de nos vies, de nos choix, fous autant, mais pour le voir, le comprendre, l’accepter, le sentir, il nous a fallu cheminer, et c’est tout un faisceau, plus qu’un chemin, oui, un entrelacs complexe, qui nous a poussé à arrêter.

Et avant tout, c’est mon corps. Il a dit non, il a failli se retirer de l’aventure, me laisser en plan, je l’ai rattrapé, ou plutôt une femme soigneresse l’a rattrapé, avant que mon corps et mon esprit ne pren-
nent deux routes différentes. Et puis cette nausée profonde, là, à l’idée, qu’à nouveau, à nouveau, être touchée, écartée, pénétrée, l’envie de vomir, de quitter mon corps, ou lui de me quitter.

L’intégralité du texte est publié par l’Atelier Autonome du Livre (<atelierautonomedulivre.org>).

Et les livres de Doublebob sont édités au FRMK (<fremok.org>).

Notes

1 . « Cela signifie, de notre point de vue, que le sexisme du système de santé n’est pas accidentel, qu’il n’est pas que le reflet du sexisme de la société dans son ensemble ou du sexisme de certains médecins à titre individuel. (…) Notre objectif aujourd’hui ne devrait jamais être l’accès de la profession médicale aux femmes, mais l’accès à la médecine – pour toutes les femmes. (…) Les travailleuses de la santé peuvent jouer un rôle moteur dans les projets collectifs de self-help et d’auto-enseignement, ainsi que dans la lutte contre les institutions de la santé. Mais elles ont besoin d’un fort mouvement féministe d’usagères. », Sorcières, sages-femmes & infirmières. Une histoirE des femmes soignantes, Barbara Ehrenreich et Deirdre English, trad. de l’anglais (États-Unis) par L. Lame, (1973) rééd. Cambourakis 2015, coll. « Sorcières ».

« Presque une image d’évasion collective… »
Images des écoles de préservation de jeunes filles   Entretien avec Sandra Álvarez de Toledo et Sophie Mendelsohn

Dans les premières années du XXe siècle, ouvrent à Clermont-sur-Oise, Cadillac et Doullens, trois établissements publics laïcs pour mineures nommés « écoles de préservation de jeunes filles » où l’on enferme vagabondes et filles récalcitrantes de la campagne ou du sous-prolétariat. Leur histoire est très peu connue. Les éditions L’Arachnéen ont publié en octobre 2015 un ouvrage représentant le quotidien de ces « écoles » dans les années 1930. Vagabondes s’appuie sur un fonds photographique issu d’une commande officielle, et resté jusque là enfoui. Les photos sont accompagnées d’un montage de courriers administratifs et de documents officiels pour tenter de dresser un portrait de ces lieux d’enfermement.
Qui étaient ces jeunes filles ? Quel sort était réservé à celles que les correspondances administratives nommaient gracieusement des « idiotes perfectibles » ? Sandra Álvarez de Toledo, coordinatrice de Vagabondes, et Sophie Mendelsohn, auteure du texte qui clôt l’ouvrage, reviennent sur ce que les archives racontent de ces filles, sur la représentation de ces « écoles de préservation » et l’idéologie qui les sous-tendaient.

Photo nº 1 : Cadillac

Que voyez-vous sur cette image ?

Sophie Mendelsohn : Trois filles. Deux font le ménage dans la cellule qui leur sert de chambre, une fait son lit, l’autre nettoie le sol avec de l’eau – il me semble. Les cellules sont grillagées, de taille extrêmement réduite : on les appelait des « cages à poules ». Dedans, des pots de chambre, des torchons, des serviettes. Le photographe met en scène une activité censée représenter le bon esprit de l’institution, l’éducation à des fonctions sociales valorisées et à une vie de bonne moralité. Mais cette image traditionnelle est troublée par la présence d’une fille qui se recoiffe face à un miroir. Celle-ci échappe d’une certaine manière à l’assignation à un rôle social prédestiné. Elle introduit une autre dimension de la féminité, quand les deux autres sont courbées, à genou, rabaissées au travail ménager supposé les réhabiliter aux yeux de la société.

Sandra Álvarez de Toledo : Avec cette jeune fille baissée, dans l’ombre, qui prétend faire son lit, la raideur de la mise en scène est frappante. L’image est composée de manière très géométrique, avec une perspective qui file. On retrouve dans la plupart des images cette construction forte, qui renvoie à la maîtrise du photographe comme à l’emprise de l’institution. Et puis, si on regarde de plus près, on voit le délabrement réel des institutions, le désordre sous l’ordre apparent.

Quelle est l’histoire de ce fonds d’archives auquel vous avez eu accès ?

SM : C’est à la fois simple et bizarre. Ce fonds est le produit d’une commande passée par le ministère de la Justice, à la fin des années 1920, à un certain Henri Manuel, photographe mondain qui travaillait autour du monde du théâtre, de la mode et de la politique. Son studio avait alors pignon sur rue. Pour des raisons un peu étranges – cette commande étant très éloignée de ses sujets de prédilection –, c’est à lui qu’on a confié la tâche de photographier non seulement ces écoles de préservation, mais toutes les administrations pénitentiaires de France. Les photos ont toutes été prises entre 1930 et 1931.

SÁT : Le parcours d’Henri Manuel est pour le moins ambigu. Il était juif, mais a réalisé un portrait d’Hitler qui figure en couverture d’une des éditions françaises de Mein Kampf. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il a vendu le fonds de son studio de photographies à un certain Louis Silvestre, qui collaborait volontiers avec les Allemands. Henri Manuel est mort très peu de temps après la guerre, et les photos qui lui avaient été commandées par le ministère de la Justice ont disparu.

SM : On ne sait pas ce que le ministère en a fait. Apparemment rien, ce qui est étonnant parce que c’était une commande énorme, qui portait sur l’ensemble du système pénitentiaire français.

Les photos que vous avez sélectionnées concernent trois écoles de préservation : Doullens, Clermont et Cadillac. Comment s’est opérée votre sélection ?

SÁT : Il existe en tout une soixantaine d’images par établissement, collées dans des albums conservés par l’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse. J’avais remarqué, notamment à Clermont, que des visages revenaient d’une image à l’autre. Cela m’intéressait de faire apparaître des personnages singuliers, de produire des récits à partir de ces récurrences. Puis j’ai trouvé, dans les archives départementales, des documents qui restituaient d’une part la violence masquée par la mise en scène et qui, d’autre part,laissaient entrevoir des morceaux de vie. Le montage des images et des archives devrait faire apparaître les tensions entre la brutalité dont témoignent les documents administratifs et la marge de résistance des pupilles.

Photo nº 2 : Clermont

SÁT : Ici encore, la mise en scène est patente. La fille est sur une chaise gynécologique, mais elle a gardé ses vêtements, ses gros bas de laine. Elle détourne le visage. C’est une image-clé, qui illustre bien le soupçon qui pesait sur la virginité des filles.

SM : C’est le symbole pur de la violence médicale, de sa volonté de toute-puissance sur le corps féminin. Cette image rend particulièrement perceptible la perversion propre à l’idéologie hygiéniste dominante de l’époque. Toutes les filles subissent un examen gynécologique en entrant. C’est un passage obligé, comme dans les maisons closes, et habituellement justifié par la crainte de la syphilis.

SÁT : Au second plan, on devine la précarité de ces lieux. On fait vivre les filles en bas de laine troués dans des pièces glacées, insalubres. Les WC sont ouverts, les salles de bains suintent, le salpêtre tombe des murs. On peut penser que c’est parce que c’est « à la dure », mais en réalité, l’institution était pauvre et dysfonctionnelle ; le photographe n’a pas pu le dissimuler.

Que sait-on de ces lieux d’enfermement ?

SM : Ce sont des établissements publics et laïcs pour mineures, que l’administration pénitentiaire a nommés « écoles de préservation pour les jeunes filles ». Sous la Troisième République, un des gros enjeux de l’État est de montrer sa puissance face à l’Église. Il doit prouver qu’il est capable de prendre en charge les populations à risque, ce qui incombait jusque-là essentiellement au clergé. Ces trois centres laïcs sont en concurrence avec l’institution religieuse des Bons Pasteurs, une congrégation qui, jusqu’en 1975, a recueilli et enfermé la plupart des filles dites « de justice ». Ensuite, c’est vraiment la biopolitique au sens où l’entend Foucault : il faut faire vivre dans des conditions jugées respectables tous ceux sur lesquels on peut mettre la main, les rendre aptes à un bon fonctionnement. En raison de la chute de la natalité due à la Première Guerre mondiale, il y a la nécessité de promouvoir la procréation pour préserver la population. Il y a aussi, comme on le disait, le problème de la syphilis : les filles vagabondes sont considérées comme une population à risque, vectrices de maladies sexuellement transmissibles. Or l’État cherche à limiter l’arrivée de prostituées potentielles dans les villes, et donc la migration vers celles-ci des populations non contrôlables des campagnes.

Photo nº 3 : Cadillac

SÁT: C’est un réfectoire, l’image est encore une fois composée, cadrée, centrée. Il y a une surveillante, une cuisinière peut-être, et cinq filles qui ont l’air de s’amuser. L’une baisse les yeux en riant, une autre s’est tournée pour bavarder, ce qui signifie qu’elles étaient en mouvement au moment de la prise de vue. Le résultat est une photo à la fois immobile, raide, mais avec un certain mouvement à l’intérieur. Une marge de jeu semble exister, du moins dans le cadre de l’image.

S.M : Ce qui est amusant, c’est le contraste entre la mine réjouie, facétieuse, de la fille et la face patibulaire de la surveillante à droite. Elle a une tête effrayante, on dirait une sorcière avec sa main crispée en griffe sur la table et son regard de désapprobation qui englobe les cinq filles. Comme dans la première photo, il y a une ligne de fuite : alors qu’on est censé faire le ménage, on est plutôt en train de se faire belle ; alors qu’on est censé être écrasée par le poids des devoirs, on affiche une malice joyeuse1 Dans une archive, on lit par exemple : « C. a dégradé le mur de sa cellule en enlevant le plâtre pour se poudrer le visage. », p. 42..

SÁT : Et puis, il y a cet écriteau, en haut, qui énonce : « Dignité humaine / Devoirs de l’enfant ».

S.M : On peut remarquer que les devoirs de l’enfant sont rapportés à des espaces sociaux précis. Il a des devoirs dans sa famille et dans l’école, point. Ça définit les espaces dans lesquels il est soumis à un règlement qu’il doit respecter, et cela sous le chapeau de la « dignité humaine », impliquant « conscience », « liberté », « responsabilité » (et un quatrième principe qu’on ne lit pas sur la photo). On introduit ici la liberté, mais on ne voit pas bien quelle est la liberté de l’enfant qui n’a que ces deux espaces bien délimités, dans lesquels il est censé appliquer les règles qui lui sont imposées.

Dans ces photos, il y a l’institution, l’école-prison, rigide, ferme, mais il y a aussi tout ce qui ne colle pas avec cette image. On ne cesse de se demander si le photographe a enregistré volontairement ce qui débordait, ou si cela déborde malgré lui…

SÁT : Ce qui nous a intéressé dans ces images, c’est leur ambiguïté. Dans le livre, il ne s’agit pas seulement de proposer une vision de la répression, mais aussi d’essayer de voir ce qui se tramait entre les filles, entre les filles et l’institution, entre les filles et les surveillantes. Cela passe beaucoup par les regards, notamment dans les situations où les filles se savent photographiées. Là, il y a quelque chose qui brise le reportage, la commande, la propagande… On place une surveillante dans chaque plan, histoire de montrer que les filles étaient gardées de près ; mais le rôle qu’on demande aux filles de jouer sur les photos est trouble : la gaîté ou l’austérité de la discipline ? En tout cas, on peut faire l’hypothèse que si ce fonds n’a pas été utilisé du tout par le ministère de la Justice, c’est parce que de son point de vue, il était inutilisable.

SM : On a eu accès aux photos des établissements pour garçons et on n’y voit pas la même chose. L’ambiance, la manière de photographier n’est pas du tout la même. Les garçons sont montrés travaillant dans les champs ou dans l’industrie. La discipline semble beaucoup plus sévère, il y a moins de lignes de fuite.

Photo nº 4 : Cadillac

SÁT : Le réfectoire encore, dans son ensemble. L’architecture est extrêmement imposante : on a cette arche, très lourde et les diagonales des tables, avec ces serviettes déployées comme dans un restaurant chic. Peut-être s’agit-il d’une fête. Dans le fond, comme toujours, les surveillantes. Les filles dansent entre elles. Dans la sélection de photos que nous avons faite, nous avons privilégié tout ce qui est de l’ordre du mouvement, tout ce qui va à l’encontre de l’immobilité et de la contrainte.

SM : Il semble que la photo ait été prise avant le repas, car les tables sont immaculées, les serviettes bien présentées : donc on danserait avant le repas, ce qui semble un peu bizarre. Sur cette image, il y a aussi une fille noire ; nous n’en n’avons pas vu d’autres dans l’ensemble du fonds d’archives. C’est intéressant, car habituellement il n’y a aucune mixité dans ces institutions. Cette fille vient probablement des colonies.

Qui étaient les jeunes filles enfermées ?

SM : Il y a très peu d’informations à leur sujet. On sait par déduction – notamment parce qu’elles sont souvent attrapées pour vagabondage – qu’elles sont essentiellement issues du sous-prolétariat. Souvent, elles se sont enfuies d’une maison où elles avaient été placées par leur famille comme domestique.

SÁT : Derrière le délit de vagabondage, il y a toujours le soupçon de prostitution. Certaines filles étaient condamnées pour infanticide, qu’elles aient tué leur propre enfant, ou celui des patrons chez qui elles étaient placées comme domestiques. Les filles qui ont commis les moindres délits sont logées à la même enseigne que les criminelles.

SM : Et puis, il y a les filles de la campagne et du prolétariat, dont les familles veulent se débarrasser parce qu’elles ne sont pas contentes de leur comportement. La bourgeoisie, elle, met ses filles récalcitrantes dans les congrégations religieuses. L’assistance publique récupère celles dont les familles n’ont pas assez d’argent ou de respectabilité sociale pour y accéder.

Il y a donc, parmi elles, des filles enfermées à la demande d’un tiers ?

SM : Cela passe toujours par une procédure pénale. Les familles ne peuvent pas arriver et dire « on vous laisse notre fille ». Mais les juges, à l’époque, ont plutôt tendance à avoir la main lourde : une fille traînée devant l’un d’entre eux a très peu de chance de revenir dans sa famille. Pour le bien public, on considère qu’il vaut mieux enfermer les jeunes filles pour les protéger, même sans preuve de mauvaise conduite.

Les filles enfermées en école de préservation n’étaient en fait pas vraiment condamnées ?

SM : Non, en effet, en tant que filles et mineures, elles étaient acquittées pour «  manque de discernement[2. Le « manque de discernement » signifiant que la justice considérait un défaut de conscience du caractère délictueux de l’acte au moment où il était commis.] ». Condamnées, elles auraient eu de courtes peines de prison, quatre à six mois – le vagabondage n’était pas puni très lourdement. La seule manière de les tenir enfermées longtemps était de considérer qu’elles étaient « non discernantes », et donc de les « préserver ». D’où l’euphémisme : si les « écoles de préservation » avaient été légalement des prisons, elles auraient été soumises à la juridiction générale. Alors qu’avec ce subterfuge juridique, on peut enfermer les filles jusqu’à leur majorité civile – 21 ans à l’époque. Certaines arrivaient à 14 ans parce qu’elles vagabondaient et restaient donc sept ans en institution. Pour les mêmes délits, elles faisaient des peines bien plus longues que celles des garçons.

Vous racontez à quel point les corps féminins de la classe populaire sont des éléments préoccupants pour l’État…

SM : Ces filles sont au croisement d’une justice de classe et d’une justice de genre, exactement au point de jonction de ces justices d’exception. L’ouvrage aurait pu s’intituler Des filles d’exception, pour faire apparaître justement le traitement exceptionnel dont elles sont justiciables. L’État craint ces vagabondes qui circulent librement sans contrôle familial ou juridique. Elles sont doublement dangereuses. D’abord en tant que filles du prolétariat, parce que si elles arrêtent de travailler ou de procréer, le système arrête de fonctionner. L’État doit absolument garantir les conditions du travail socialement obligatoire ! Et puis, elles sont victimes de représentations sociales et d’une justice produites par des hommes qui font d’elles des objets de désir, dangereuses en tant que tels.

Photo nº 5 : Doullens

SÁT : Est-on dans les douves ? À l’extérieur du château ou dans un pré intérieur ? On ne sait pas, mais l’image donne toutefois une idée de l’échelle de la forteresse de Doullens : les filles apparaissent comme de toutes petites figurines. Le photographe a pris la liberté de choisir une focale très large pour montrer l’espace, toujours contraint, au lieu de se rapprocher et de montrer les filles en train de travailler bien sagement.

L’horizon est bouché, on ne voit pas le ciel, seulement le mur de la forteresse.

SM : Les trois établissements sont d’anciennes prisons. Clermont était une ancienne maison centrale de filles et de femmes ; Cadillac, le château des ducs d’Épernon, avait été « une maison de force et de correction pour les filles et les femmes », et Doullens, une ancienne forteresse militaire, avait aussi été une prison pour femmes. Et dans les trois cas, il n’y a eu pour ainsi dire aucun réaménagement des lieux.

Quelle est la place du travail dans la « réhabilitation » des jeunes filles ?

SM : Elles travaillent tout le temps. Travailler la terre, en particulier, est une activité honorable. C’est une idéologie très forte à cette époque-là : ramener les filles au bon air, au bon travail, pour qu’elles puissent vivre à la campagne dans un environnement non corrompu. La ville, c’est la corruption ; les travaux des champs, c’est l’innocence, la pureté.

SÁT : Toutefois, dans les images d’Henri Manuel, le rôle du travail chez les filles est bien moindre que chez les garçons. La réhabilitation des filles se fait par le travail de la terre, les travaux d’atelier et les travaux d’aiguille, mais aussi par le travail domestique : le ménage, la lessive, la cuisine, la buanderie.

Est-ce à dire que les filles apprenaient un métier ?

SM : Le but de ces institutions est de transformer des filles déviantes en domestiques – ou en ménagères au foyer. Mais il n’est pas simple à la sortie de l’école de leur trouver une place. Tout le monde est un peu suspicieux à leur égard. De fait, beaucoup ressortent vagabondes. Parfois, elles rentrent chez elles avec un petit pécule.

Photo nº 6 :, Clermont

SÁT : Sur cette photo, on ne voit à première vue qu’une chose : cette jeune femme qui nous regarde, qui regarde le photographe. Elle est jolie, maquillée, aguichante, quand d’autres filles paraissent toutes avoir la même tête, la même corpulence tassée (à force de féculents), la même coupe de cheveux. La femme de dos est sans doute une surveillante, elle a été placée dans l’image pour confirmer que les filles sont bien gardées. Mais la fille au tablier clair concentre sur elle toute la lumière.

SM : C’est vrai que cette silhouette à droite, noire et très austère, douche un peu la scène. La joie coquine qui émane du personnage de face est contredite par cette silhouette de corbeau.

SÁT : Cette scène est totalement incongrue. C’est forcément le photographe qui leur a demandé de se mettre à danser dans ce coin-là de la cour.

SM : Et l’esprit, encore une fois, est difficile à saisir : il y a toujours ce contraste entre un univers d’enfermement et ces corps, ces filles qui dansent, qui s’amusent, coincées sous la muraille.

SÁT : Et puis, ce sont des filles qui dansent ensemble, deux par deux, cela ouvre le chapitre important de l’érotisme, des relations homosexuelles qui se tissent dans ces écoles de préservation.

Ces images de danse sont troublantes parce qu’elles feraient presque passer ces écoles de préservation pour des lieux vivables, des colonies de vacances…

SM : De nombreuses photos sont sur cette ligne très ambiguë. Il y a, de manière générale, un énorme contraste entre les photos et les textes, dans lesquels on lit qu’elles sont punies à la moindre occasion. Et les punitions, c’est le mitard et la camisole de force. Elles ne sont pas censées s’amuser. Tout l’enjeu pour ces écoles de préservation est de « relever[3. « Ce qu’il y a de plus difficile dans le relèvement des enfants, c’est le relèvement des filles. Ce qu’il y a de plus difficile dans le relèvement des filles, c’est le relèvement de celles qui sont tombées jusqu’à la prostitution publique. », Rapport d’inspection, cité p. I.] » les filles. C’est le terme employé, un mot empreint de morale et de religion. Elles ont chuté, il faut les relever, pour les rendre aptes à réintégrer la société dans des conditions jugées acceptables. Et pour cela, tous les moyens répressifs sont bons.

C’est donc comme si ces photos contrevenaient à la fois au réel des écoles de préservation et à l’image que veulent en donner les institutions ?

SM : C’est le contre-emploi d’une photographie de propagande : on voit exactement ce qu’on ne devrait pas voir. On voit la vérité de ces lieux par la résistance des corps, on voit que ces lieux ne sont pas ce qu’ils auraient dû être. On voit l’enfermement, un peu, mais aussi le reste : ce qui a rendu ces lieux singuliers. On voit la complicité qui unit les filles bien plus qu’on ne le devrait ! L’institution combat ces rapprochements, cette sensualité, ce désir de s’amuser ; il faut absolument éviter que les filles aient leur propre vie en dehors de ce qui est autorisé par l’institution. Mais les photographies montrent l’échec de l’institution à combattre cela.

Pourtant, savoir danser, c’est important, comme être une bonne ménagère, ça fait partie de ce qu’une femme doit savoir faire ! Peut-être qu’il s’agit de former de futures épouses ?

SM : Ce n’est pas cela qu’on enseigne dans ces institutions. On ne prépare pas les filles à savoir se faire belle et à mieux séduire les hommes. Au contraire : elles sont toutes suspectées d’être des prostituées. Et il s’agit de montrer qu’elles ont renoncé à ce destin fatal et que leur enjeu ne sera plus d’être belle, mais d’être bien sage, de bien faire le ménage. C’est une des ambiguïtés qui traversent toutes les photos, on voudrait les montrer d’une certaine manière, mais on ne peut pas s’empêcher de les exposer telles qu’on ne veut pas qu’elles soient : comme des séductrices.

Photo no 7 : Cadillac

SÁT : Ici, on a une image de libération. Cela a beau être un cours de gymnastique – on le comprend grâce à d’autres clichés de la même série –, là, pour cette photo, on leur a sans doute simplement demandé de courir. Même si elles sont en uniforme, coincées entre deux rangées d’arbres, la sensation d’élan reste dominante. L’image est floue ; ce n’est que du mouvement. Une échappée, presque une image d’évasion collective.

SM : Cela soutient l’idée qu’il y a une forme de séduction qui opère sur le photographe – celle dont on essaie de les charger, puis de les débarrasser. Sur cette photo, on comprend qu’elle n’est pas nécessairement sexualisée, il s’agirait d’une liberté séductrice, quelque chose qui se maintient contre l’institution ou malgré elle.

On a l’impression d’une fuite collective et spontanée. Y a-t-il beaucoup de tentatives d’évasion ?

S.M : Oui, dès qu’elles peuvent s’échapper, elles tentent de le faire. C’est même troublant la facilité avec laquelle elles s’évadent. Il suffit d’une échelle qui traîne et hop ! elles filent.

SÁT : Les évasions rythment la vie de l’institution, c’est quasiment ritualisé ! La dernière partie du livre propose une sorte de parcours-type des filles des écoles de préservation : elles sont arrêtées, jugées, internées, puis elles s’évadent. Le plus souvent, elles sont reprises. Ensuite, elles se tiennent bien quelque temps, dans l’espoir d’être« louées » comme domestiques auprès d’une famille pour, peut-être, s’échapper de nouveau.

Pouvez-vous nous raconter la révolte de 1934 à l’école de préservation de Clermont ?

SM : On n’en sait malheureusement pas grand-chose. Il semblerait que la révolte du bagne de garçons de Belle-Île[4. La colonie pénitentiaire de Belle-Île est restée célèbre par la révolte d’une centaine de colons. Un soir d’août 1934, après qu’un des enfants a été roué de coups pour avoir mordu dans un morceau de fromage avant sa soupe, une émeute éclate, suivie de l’évasion de 55 pensionnaires. Ce fait divers est suivi d’une campagne de presse très virulente, et va inspirer à Jacques Prévert son célèbre poème « La chasse à l’enfant ». Il y dénonce la « battue » organisée pour rattraper les fugitifs, avec une prime de 20 francs offerte aux touristes et aux habitants de Belle-Île, pour chaque garçon capturé.] ait commencé à s’ébruiter – sans doute via des surveillantes –, et que cela ait incité les filles de Clermont, où le régime était particulièrement dur, à se révolter à leur tour.

SÁT : On peut supposer que des liens de complicité entre les surveillantes et les filles se nouaient parfois. Dans les archives, une surveillante est décrite comme « anarchiste » par l’administration. Il faut dire qu’elles sont elles-mêmes extrêmement surveillées. L’institution mène à leur encontre des enquêtes de moralité très poussées[5. Voir notamment cette archive p. 76 « Comme suite à votre communication du 6 février écoulé concernant Mme Frangopol, née Chasseur Sylvaine, institutrice à l’école de préservation de Doullens, j’ai l’honneur de vous rendre compte que l’enquête à laquelle j’ai procédé ne m’a pas permis d’établir que cette femme fréquentait des étrangers ou des personnes suspectes. Elle a toujours été effacée et elle n’est pour ainsi dire pas connue à Doullens depuis 4 mois que sa mère habite une petite maison isolée rue Tailly près de la rue d’Arras. Mme Frango Paul n’affiche aucune autre relation, elle ne reçoit d’autre part aucune correspondance en dehors des catalogues de grands magasins, néanmoins une surveillance discrète continuera d’être exercée sur ses agissements à Doullens. »].

Comment se déroule la mutinerie ?

SM : D’après ce que l’on sait, les filles refusent de monter dans leur chambre ou d’aller au travail. Il y a des échauffourées : elles se battent avec les surveillantes. La répression est féroce, elles ont toutes été mises au mitard, sous camisole de force. Ce n’était pas une tentative d’évasion collective, c’était plutôt une rébellion interne. Tout cela a été complètement étouffé par l’administration. Un seul journal s’est emparé de l’histoire, aussitôt démenti par le ministre de la Justice lui-même.

Comment s’achève l’histoire des écoles de préservation ?

SM : Cela se termine à la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand s’organise pour la première fois une justice spéciale pour les mineurs. On construit alors des établissements spécialisés qui ne sont plus des institutions de répression pure. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, à la petite Roquette, il y a des enfants de deux ans qui sont prisonniers parce qu’ils ont fait bêtises et que leurs parents sont allés voir le juge pour s’en débarrasser. Cela dure jusque dans les années 1890. De 1905 à la Seconde Guerre mondiale, le statut du mineur change, mais sans être complètement éclairci du point de vue du droit. On expérimente un traitement spécial des mineurs sans que la chose soit véritablement organisée. C’est une étape intermédiaire. Ces « écoles de préservation » correspondent à la fin d’un monde, celui où l’on traitait les mineurs comme des adultes.

Notes

1 Dans une archive, on lit par exemple : « C. a dégradé le mur de sa cellule en enlevant le plâtre pour se poudrer le visage. », p. 42.

« Les femmes ont pour injonction de ne pas prendre trop de place »
Entretien avec Mona Chollet

La question de l’émancipation des femmes est loin d’être résolue. Mona Chollet est de celles qui s’attachent à décrypter les mécanismes persistants d’infériorisation des femmes. Dans Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine (Zones, 2012 ; La Découverte, « Poches/Essais », 2015), elle montre à quel point l’inégalité des droits s’est muée en censure mentale, et comment les contraintes ont été intériorisées à coup d’injonctions à respecter le modèle de féminité dominant. Son dernier ouvrage, Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique (Zones, 2015 ; La Découverte, « Poches/Essais », 2016), tente quant à lui de déconstruire l’image toute faite du foyer et d’en explorer les potentialités émancipatrices, prenant ainsi à contre-pied la vision du foyer comme structure reproductrice d’inégalités, garant de l’ordre social et entérinant le modèle familial. Comprendre et lutter contre la domination masculine passe par la nuance. Entretien.

Comment s’articulent dans ton dernier livre les deux axes, en apparence contradictoires, entre l’utopie d’un foyer émancipateur et le foyer comme symptôme de l’esclavage domestique ?

Le foyer comme lieu d’esclavage et d’aliénation est une image aujourd’hui évidente pour tout le monde. Grâce à l’apport féministe, on est conscient des enjeux du travail ménager. Même si les choses bougent peu, c’est très présent dans les consciences, et les inégalités sont moins faciles à faire accepter qu’avant : pour qui veut les reproduire, il faut de nouvelles ruses. À côté de ça, le foyer renvoie à l’image négative du pantouflard qui aime le confort.

J’avais ces deux images en tête et l’envie de les dépasser, de montrer sous quelles conditions le foyer devient un lieu émancipateur – même s’il ne suffit pas de rentrer chez soi et de fermer la porte pour cela. J’avais aussi envie de défendre le travail domestique, la plupart du temps vécu par les femmes – à raison – comme une corvée, une oppression. Or, même si c’est rarement possible, dans l’absolu, il peut avoir beaucoup de vertus s’il est fait dans de bonnes conditions, s’il est égalitairement réparti, s’il s’inscrit dans un emploi du temps pas trop dément. Il permet une prise immédiate sur son environnement, il nous permet d’empoigner ce qui nous concerne directement.

C’était l’occasion également d’interroger les modèles communément admis, comme celui de la configuration familiale. L’injonction à se mettre en ménage n’est jamais remise en question, même quand les conditions financières permettraient une alternative. Tout le monde semble toujours admettre qu’au-delà d’un certain âge, la vie doit ressembler à ça ; tous les arrangements un peu différents (habiter seule ou avec des gens qui ne sont pas de sa famille) demeurent réservés aux années d’études. Après, les choses sérieuses commencent, et on doit rentrer dans le rang.

Les perspectives ont elles changées depuis les axiomes posés par Virginia Woolf dans son livre Une chambre à soi, où elle prône l’autonomie matérielle, à la fois un revenu indépendant et un espace tranquille pour écrire, comme nécessaire au développement d’une liberté intellectuelle ?

Le texte de Woolf demeure très important en ce qu’il montre l’envers de l’enfermement des femmes. À certaines conditions, le cadre domestique peut être pour elles un lieu de liberté et pas seulement d’oppression. Mais cela implique de faire un sort à la figure idéale de la femme au foyer, encore terriblement ancrée dans les mentalités, et présentée comme un idéal d’épanouissement : assurer le travail domestique pendant que le mari se consacre aux activités intellectuelles, artistiques ou scientifiques. Le monde du travail est tellement dur et inhospitalier – et d’autant plus ingrat pour les femmes, évidemment – qu’il est assez facile de ré-enchanter le foyer comme un lieu protecteur, que l’on façonne soi-même et où on est entouré uniquement de gens que l’on a choisis ou qui sont de son sang. C’est une image classique hyper rassurante, dès lors qu’on a besoin de se réfugier loin du monde du travail. Mais, dans une société où bien souvent les couples se séparent, diminuer ou arrêter son activité salariale implique une énorme mise en danger. Cela contribue aussi à enfermer les femmes dans des rôles très limités, et cela entretient les représentations stéréotypées – même quand c’est repeint et vendu sous les couleurs du lifestyle et de la bonne cuisine. Finalement, l’envers de cette image-là, la célébration des femmes douées pour rendre la maison idyllique, est une manière implicite de montrer celles qui ont une activité intellectuelle ou un travail épanouissant comme des femmes dénaturées. J’avais lu une étude sur la manière dont la presse du début du XXe siècle présentait une image merveilleuse des foyers d’écrivains où la femme servait à la fois de secrétaire et de boniche. À l’inverse, les couples qui partageaient une activité artistique, scientifique ou intellectuelle étaient présentés comme formant des foyers tristes, le sommet de la désolation – Pierre et Marie Curie, notamment. Aujourd’hui, cela n’a pas tant changé…

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L’utopie d’un foyer émancipateur n’est-il pas de fait réservé à une élite de privilégiés ?

Oui, je consacre beaucoup de pages à montrer pourquoi, dans les faits, c’est rarement possible ! En particulier, le fait que le travail soit autant déstructuré aujourd’hui, que les femmes soient souvent employées à temps partiel avec des horaires flexibles, morcelle complètement les loisirs. Je cite l’exemple d’une ouvrière qui a l’impression que les chefs font exprès de fractionner son temps de congé et de loisir, de sorte qu’elle n’a jamais plusieurs jours de repos d’affilée. Dès lors, le peu de temps passé à la maison ne peut être que consacré à faire les vitres ou aux lessives en retard. C’est une course permanente qui ne laisse jamais de vrai temps à soi. J’ai lu dernièrement le témoignage d’une esthéticienne qui louait son appartement pour n’y passer que son temps de sommeil, tellement ses amplitudes horaires de travail étaient grandes. Comment développer un lien avec le lieu où l’on vit dans de telles conditions ?

Cela dit, penser le foyer comme émancipateur semble aussi difficile pour les classes moyennes ou supérieures. Dans pas mal de foyers riches, la maison n’est pas vraiment habitée. Au-delà de ça, le modèle dominant du travail à temps plein fait en sorte que tout le monde est crevé quand il rentre chez lui, a peu de temps de loisirs pour paresser sans regarder sa montre. C’est étonnant, puisqu’on a l’impression de vivre dans une société qui exalte le plaisir domestique… Mais c’est seulement dans le but de nous vendre des appareils électroménagers, des meubles design, plutôt que pour nous proposer un lieu bienfaisant en tant que tel. Le manque d’espace fait que les gens sont les uns sur les autres, ou qu’ils habitent très loin en banlieue et passent leur temps dans les transports. Finalement, on observe une sorte d’empêchement, d’arrachement pour tout le monde. Et puis, durant le peu de temps qui reste, il faut sortir, partir en voyage dès qu’on a trois jours de libres. Tout se conjugue pour empêcher le simple fait de profiter de ce lieu.

La domination masculine est moins visible et semble plus intériorisée. On observe encore un grand écart entre loi et réalité.

L’enfermement physique dans le cadre du foyer a été remplacé par un enfermement symbolique – c’était la thèse de Naomi Wolf dans Le Mythe de la beauté, mais aussi de Susan Faludi dans Backlash. Les femmes ont intégré des univers autrefois uniquement masculins, comme le travail salarié ou la politique. Mais elles doivent encore s’y faire accepter, et elles ont toujours tout faux ; c’est pratiquement mission impossible1 Voir https://mouisebourgeoispresents.wordpress.com/2015/10/06/comment-etre-prise-au-serieux-quand-on-a-des-ovaires/.

Il faut être crédible, donc pas trop jolie pour ne pas donner l’impression qu’on est arrivée là grâce à son physique (cette idée qu’une femme belle est forcément bête), et en même temps rester féminine, sinon on est vue comme une femme dénaturée, trop masculine, etc.

Par exemple, le regard sur la minceur dans le milieu professionnel est assez intéressant : il s’agit à la fois d’effacer le corps maternel nourricier trop lié à l’univers du foyer et de composer avec le sentiment de culpabilité d’être là, donc faire en sorte de ne pas prendre trop de place avec son corps. Se faire toute petite, au sens littéral. Le diététicien Gérard Apfeldorfer dit qu’un corps de femme idéal, c’est un corps d’homme avec des seins. Et c’est vrai, pas trop de hanches ni de formes : l’idéal est de pouvoir être identifiée dans le monde du travail comme un corps efficace. Cette surveillance qui s’exerce sur le corps des femmes dans les milieux professionnels et politiques est toujours une manière de leur rappeler qu’elles ne sont pas légitimes dans ces univers. Les ramener à leur physique, c’est une manière de nier leur parole et leurs compétences. Une manière de les rejeter, de leur dénier le droit d’être là.

Le rapport à la parole est régi par les mêmes mécanismes. Même si les femmes parlent trop peu, on trouve qu’elles parlent toujours trop. La part de parole masculine en réunion demeure écrasante. C’est dur de se faire entendre. Aujourd’hui encore, les femmes ont plus tendance à bégayer, elles sont moins sûres d’elles. Les réunions non mixtes prennent alors tout leur sens : un lieu où l’on prend confiance en soi, pour ensuite prendre sa place dans les réunions mixtes[2. Voir https://infokiosques.net/spip.php?article239.]. Exercer son droit de parole, occuper pleinement sa place d’oratrice, c’est quelque chose qui ne vient pas spontanément : il faut se créer l’occasion de s’entraîner pour trouver un sentiment de légitimité.

L’idéal de féminité paraît construit par la classe dominante, mais les idées féministes sont-elles transclasses ?

Ce qui m’a frappée en travaillant sur la beauté, c’est qu’il y a tout un travail pour dissimuler le fait que ce qui est prôné, c’est une beauté de femme riche. C’est frappant dans les discours de stars qui donnent leurs secrets pour être toujours belle à 50 ans : en général, ce sont des femmes très fortunées, qui ont consacré leur vie à soigner leur corps et n’ont jamais fait de boulot pénible. On aura beau lire tous les secrets de beauté dans les magazines, il n’y a pourtant pas de miracle : tout le monde n’a pas accès aux meilleurs soins de santé, aux produits de beauté, éventuellement aux opérations chirurgicales, ou encore au sport. Toute une somme de moyens sont mis en œuvre, puis escamotés, pour faire culpabiliser les femmes qui ne ressemblent pas à ce modèle-là à 50 ans. Alors que c’est humainement impossible ! Enfin, socialement impossible, pour être plus juste.

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Il est parfois difficile d’adapter théorie féministe et pratique de vie. Sur le chemin de l’émancipation de la norme patriarcale, on se retrouve souvent à lutter contre nos propres désirs correspondant à l’imaginaire dominant.

Quand Beauté fatale est sorti, j’ai découvert une théorie selon laquelle dénoncer l’imposition de certains modèles revenait à exercer soi-même une tyrannie. On m’a reproché d’opprimer les femmes en leur interdisant de se faire refaire les seins. Ce discours me sidère, puisqu’il passe sous silence le fait que ce genre de désir n’est pas spontané, qu’il y a tout un climat qui le nourrit. Ces injonctions, on ne nous les adresse pas toujours directement, mais on les a intégrées de manière très profonde. Nos désirs sont façonnés par certaines normes. Derrière la mise en place de ces idéaux, il y a une machine de guerre énorme : la pub, la télé, les discours des magazines, les fausses évidences, les préjugés de l’entourage. Des forces puissantes se conjuguent pour imposer ces modèles-là. En face, la critique est toujours minoritaire, elle ne dispose pas des mêmes moyens, le rapport de force est trop inégal. Et tout cet appareil idéologique se défend quand on l’attaque : tous les stéréotypes négatifs sur les féministes sont autant de réactions venant du système qu’elles attaquent. Par ailleurs, loin de moi l’idée d’édicter une norme, ou de juger les femmes qui portent des talons, ou qui sont très maquillées, ou très minces ; mon propos n’est sûrement pas non plus de dénoncer comme frivoles ou superficielles les femmes attentives à leur apparence. De toute façon, je suis prise moi-même dans ces ambivalences, ces fascinations et ces injonctions, et je n’ai de leçons à donner à personne. Ce que je cherche, c’est à analyser tout cela, à y réfléchir, à le comprendre. Après, le comprendre ne veut pas dire qu’on s’en libère, ce serait trop beau, trop facile. Ce sont des forces puissantes face auxquelles on pèse bien peu. Je suis très attentive à la façon dont chaque femme se débrouille avec elles. Par exemple, sur Twitter, j’ai longtemps suivi une féministe qui lançait des tweets hyper vengeurs sur le patriarcat et qui enchaînait sur la dernière marque de fond de teint achetée. J’aimais bien ce côté décomplexé. Elle n’essayait pas de dissimuler le fait qu’elle était conditionnée comme tout le monde. De fait, il y a une énorme ambivalence chez toutes les femmes, entre une fascination pour tout ce qu’on a intégré comme normes et comme préoccupations, et un rejet aussi énorme, mêlé d’une exaspération totale. Tout cela cohabite. Cela m’intéresse de voir comment chacune négocie avec les injonctions sociales. Comment et pourquoi on ne se bat pas contre certaines normes tandis qu’on va en rejeter d’autres radicalement. Ça évolue au fil du temps, aussi : à telle époque, on est sensible à telle norme et pas à telle autre et puis ce sera l’inverse. On est condamnée à bricoler, en fait, mais comprendre les ressorts de l’aliénation n’est jamais peine perdue.

Dans Beauté fatale, je raconte comment moi-même je me suis fait reprogrammer le cerveau par une nutritionniste : je suis devenue très sensible aux variations de mon poids, alors que je n’y avais jamais fait attention avant. Je me suis mise à vivre avec cette norme-là, et aujourd’hui encore, je me rends compte que, quand au boulot quelqu’un apporte un gâteau, toutes les femmes, moi comprise, se disent « mince, je vais grossir » – alors que les mecs se jettent dessus. Mais au final, je suis contente d’avoir travaillé sur l’injonction à rester mince, puisque, au sens littéral, c’est l’injonction à ne pas prendre trop de place. Je pense que d’en avoir conscience me protège malgré tout. Comprendre les mécanismes cachés derrière aide à relativiser, à ne pas faire reposer l’essentiel de l’estime de soi-même là-dessus.

Les femmes parviennent-elles à se libérer de l’emprise du regard de l’homme et à prendre position comme sujets?

En tant que femme, on est toujours encouragée à se demander comment on est perçue, de quoi on a l’air, si on est désirée ou pas, et pas tellement ce qu’on désire soi-même, ce qu’on pense, comment on juge les autres… Ce déséquilibre-là est ravageur, il nous fragilise terriblement. On se laisse ballotter au gré du regard et du jugement des autres au lieu de se demander de quoi on a envie et de s’affirmer en tant que sujet. L’enjeu derrière la beauté est là : dans le déséquilibre entre la dimension d’objet et la dimension de sujet. Ce déséquilibre est évident dans la culture et dans l’art. Aux États-Unis, le groupe d’artistes féministes Guérilla Girls dénonce le sexisme à l’œuvre dans les musées en montrant le décalage entre la faible représentation de femmes artistes exposantes et à l’inverse la surreprésentation de femmes nues exposées. Les femmes ne sont pas incitées à développer leur vision du monde et à s’affirmer ou à développer leur personnalité, mais à se constituer comme des objets d’agrément, un peu décoratifs.

Je ne nie pas du tout que la dimension d’objet existe dans une certaine mesure pour tous les êtres humains, nous ne sommes jamais de purs sujets, mais c’est intéressant de voir comment la plupart des hommes privilégient leur dimension de sujet, souvent presque exclusivement : ils accordent de l’importance à leurs désirs, leurs jugements, leurs pensées. Ils ont tendance à voir les femmes comme des objets alors qu’ils s’objectifient eux-mêmes très peu – ils s’en foutent de la façon dont ils sont habillés ou coiffés, ou de leur poids. Les conséquences de ce déséquilibre sont flagrantes dans les cas de violences conjugales. Les femmes grandissent tellement avec l’idée qu’elles doivent plaire à tout prix que si quelque chose ne va pas dans leur couple, elles pensent que c’est forcément de leur faute. Elles ne sont pas poussées à s’affirmer, à faire confiance à ce qu’elles ressentent, à refuser ce qui ne leur va pas. C’est une éducation au masochisme encore assez présente. L’image de la femme dévouée, de l’abnégation féminine règne encore. On refoule sa colère parce qu’il faut rester la femme douce, agréable et ne pas faire de vagues.

Les garçons sont aussi élevés pour se conformer à un modèle, mais c’est un modèle de force – et ils souffrent quand ils ne correspondent pas à ce critère (lorsqu’ils sont chétifs ou vulnérables, par exemple). Ce qu’on apprend aux filles, c’est à être en position de faiblesse[3. Voir https://antisexisme.net/2016/02/06/impuissance-04/.]. Les stéréotypes de beauté l’expriment très bien : porter des chaussures avec lesquelles on ne peut pas courir, des vêtements qui entravent le mouvement, cultiver un petit gabarit, en un mot être la faible créature qu’un homme doit avoir envie de protéger – mais qu’il peut aussi agresser. La reproduction d’inégalité et de domination se joue structurellement sur l’éducation des enfants.

« Il n’y a que l’amour qui nous fait venir dans les parloirs »
Entretien avec Stéphane Mercurio et Chantal Vasnier sur les familles de détenus

Pendant que Stéphane Mercurio tournait son documentaire à côté (2007) sur les familles de détenus, elle a rencontré Chantal Vasnier, qui a passé 34 ans de sa vie à aller voir en prison Georges Courtois1 Voir « Autoportrait en cagoule. Georges Courtois, malfaiteur professionnel », propos recueillis par Clémence Durand et Ferdinand Cazalis, Jef Klak no 2, « Bout d’ficelle », mai 2015, … Continue reading, son ex-mari. Entretien croisé.

Cet entretien est extrait du numéro 3 papier de Jef Klak « Selle de ch’val » paru en 2016, toujours en librairies.

Chantal est partie en ce mois d’août 2016. Elle nous laisse une force et une détermination à tout rompre.

Comment est née l’envie de faire un film sur les familles de détenus ?

Stéphane : C’était un hasard. Une amie anthropologue, Anna Zisman, avait remarqué l’hôtel Formule 1 près de la prison de Montpellier. Sans rien connaître à la vie des familles de détenus, il y avait quelque chose d’assez cinématographique dans ce lieu, si l’on se donnait la peine de s’y installer pour regarder ce qu’il s’y passait. J’ai commencé à travailler sur cette idée, et fait le tour des lieux d’accueil, pour voir. J’ai fini par passer quatre ans sur ce film. Parfois, on ne sait pas dans quoi on met les pieds.

On a commencé une série de repérages avec Anna. Comme il n’y avait pas de budget, je me suis finalement installée à la maison d’accueil de Fresnes : c’était pas loin et donc pas cher pour la production. Dès le début, j’ai été stupéfaite de voir à quel point la prison résonnait en creux dans ce lieu-là. Je ne pensais pas que l’arbitraire était aussi palpable, avec les interdictions faites aux familles d’apporter telle ou telle chose pour les détenus, par exemple. Ce qui m’a aussi surprise, c’est que je n’imaginais pas à quel point c’était un univers féminin, et comment ça allait parler d’amour. C’est un lieu où il y a quelque chose d’extrême, de poussé jusqu’au paroxysme de la relation homme-femme. Il y a un peu de l’histoire de Pénélope, qui attend chaque jour sur son métier à tisser le retour de son amour.

Peu de travaux existaient sur le sujet, et l’image de la femme de détenu était un peu caricaturale, genre la belle gonzesse amoureuse d’un gangster qui vient témoigner sur les plateaux de télé. En rencontrant l’ordinaire de ces situations, le sujet m’a accaparée, mais je ne savais pas pourquoi : on ne sait pas très bien, en faisant un film, ce qui s’y joue exactement. On le découvre plus tard, quand on nous demande ce qu’on a fabriqué.

Au départ, le repérage à Fresnes était destiné à réaliser un film pour la télé. à l’époque, j’avais vu comment se déroulait le moment des colis de Noël que les familles préparaient pour les détenus, et je pensais faire un film pendant le mois de décembre, autour de ce moment. Il fallait du temps pour nouer des contacts, et à ce moment-là, un nouveau directeur est arrivé à la prison. Il nous a convoquées avec ma productrice, Viviane Aquilli, et nous a demandé : « Mais de quel droit avez-vous commencé les repérages sans mon accord ? » J’ai cru que c’était une blague… Lui, ça faisait quinze jours qu’il était là, et moi huit mois. On était certes sur le domaine pénitentiaire, mais dans le lieu d’accueil, avec les familles. Il n’y avait pas de contrôle, et je ne vois toujours pas pourquoi j’aurais eu besoin d’une autorisation du directeur.

Ce refus a été catastrophique : huit mois de boulot comme envolés. On a quand même bataillé, avec Viviane, et grâce au réseau associatif qui gravite autour de la question carcérale, on a fini par trouver l’association Ti Tomm. Elle mettait à disposition des familles une petite maison en face de la prison, qui appartenait à la ville de Rennes, et donc la question de passer par l’administration pénitentiaire ne se posait plus. On s’est installées là, ce qui au final était beaucoup mieux qu’à Fresnes où l’espace pour attendre les visites est tout petit, bondé, très speed, avec pas mal de gens qui ne veulent pas être filmés… La maison d’accueil de Rennes était en revanche un vrai espace dédié aux familles, avec un petit jardin ; ça permettait d’avoir des relations plus posées et de faire de vraies rencontres, comme avec Chantal…

Chantal, pendant les 34 ans de prison de Georges, tu as dû voir des évolutions dans les parloirs et les lieux d’accueil des familles…

Chantal : Ça, j’en ai faits des parloirs ! Les pires, c’était à la Santé, je crois. Je venais de Nantes, avec les enfants : il y avait un dérouleur de numéros à l’entrée, comme à la Sécu. Il fallait prendre un numéro avant 9h le matin, et revenir à midi avec. C’était le parcours du combattant : qu’il neige, qu’il pleuve, on faisait la queue sur le trottoir. En plus, à l’époque, il y avait Georges Ibrahim Abdallah[2. Militant communiste libanais, considéré comme le chef de la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL), condamné en France à la réclusion à perpétuité pour des actes terroristes.] dedans, du coup, on avait le pistolet mitraillette pointé sur nous : « Montez sur le trottoir, montez sur le trottoir, montez sur le trottoir… »

C’est court un parloir, trois quarts d’heure, parfois une demi-heure – je me suis même vue faire Nantes-Paris-Nantes pour vingt minutes… Dans à côté, on voit une dame qui habite Rennes et dont le fils, qui vient juste d’avoir 18 ans, est transféré à Saint-Brieuc. Elle a cinq enfants, pas de permis… Si elle veut le voir, elle doit faire le trajet à chaque fois pour vingt minutes de parloir. Il faut prendre des trains, payer les billets, faire garder les plus petits…

Nous, les familles, on n’existe pas pour l’administration pénitentiaire. En fait, on les emmerde quand on vient au parloir. Ça leur fait du travail en plus, c’est tout ce à quoi ils pensent. Quand les lieux d’accueil de familles appartiennent à la prison, on y va le moins possible. Quand on fait par exemple le trajet Nantes-Lorient-Nantes, on arrive dans la ville à 11 h le matin, onaleparloirà15h,puishop!on reprend le train retour à 18h ou 19h. Si le lieu d’attente n’est pas accueillant, on n’y passe pas toute la journée : on va dans un café, on s’arrange pour arriver à la dernière minute. Alors qu’à Ti Tomm, on pouvait y passer plusieurs heures entre les deux trains. C’était un endroit agréable, où on pouvait se faire un café, avec un micro-ondes pour se réchauffer les repas…

Là-bas, seule la borne où l’on prend les rendez-vous appartenait à la prison. Du coup, quand il n’y avait plus de papier, il fallait attendre que les gens de la pénitentiaire soient décidés à venir la remplir, sans quoi on ne pouvait plus faire nos parloirs. Mais autrement, c’était complètement indépendant de la prison, qui n’avait aucun droit de regard sur ce qu’il s’y passait. C’est rare, et ça disparaît de plus en plus : même Ti Tomm n’existe plus aujourd’hui. La prison de Rennes a été délocalisée hors de la ville, et pour attendre les parloirs, il n’y a qu’un local, qui appartient à l’administration pénitentiaire. Avant l’ouverture, ils voulaient mettre une caméra ou un surveillant. Les bénévoles ont été obligés de se battre pour leur faire comprendre qu’on est des familles, et qu’on n’a pas à être surveillées comme des détenus !

Et cette borne dans la maison d’accueil, elle sert à quoi exactement ?

Chantal : On lui présente notre permis de visite, qui est codé. Une liste de jours et d’horaires est proposée, et on choisit les dates et heures des parloirs pour les trois semaines à venir. C’est un grand progrès par rapport au téléphone : on ne pouvait prendre qu’un rendez-vous à la fois, le matin uniquement, et il fallait appeler, appeler, appeler, et ça sonnait toujours occupé – pas facile, quoi.

Dans les maisons d’accueil, quels sont les liens entre les femmes présentes ?

Stéphane : Pour elles, c’est pas simple de parler de ce qu’elles vivent à l’extérieur, à la famille, aux amis ou au boulot. Il y a souvent un regard, un jugement. Au parloir, elles ne peuvent pas trop parler non plus, parce que « le pauvre, il est en détention, donc on va pas en rajouter ». Au final, il n’y a aucun espace de parole pour elles. Le moment avant le parloir est donc important : c’est là où elles peuvent partager ce qu’elles vivent avec d’autres.

L’administration pénitentiaire a construit de nouveaux lieux d’accueil pour les familles, souvent avec des caméras ou des surveillants, mais leur présence bouleverse totalement les rapports qu’elles ont avec le lieu et entre elles. Tu ne peux pas te sentir à l’aise ni te confier avec un œil au-dessus de toi.

Chantal : On est des « familles de détenus », donc on n’est pas fréquentables : l’entourage a un regard négatif sur nous, dans le voisinage, au boulot, parfois dans la famille. On apprend à encaisser les regards de travers, les paroles pas gentilles, mais au bout d’un moment, ça devient trop lourd. Dans les maisons d’accueil, on peut s’exprimer, on peut en parler. Personnellement, ça a été une forme de thérapie. Je me suis vidée – chose que je ne pouvais pas faire avec les gens autour de moi.

Avec le film, une porte s’est ouverte : on pouvait s’avancer publiquement, montrer le bout de son nez et en parler au-delà de nous. L’aspect reportage a également permis d’informer d’autres gens sur ce genre de situations, cela nous a offert une possibilité d’agir. Quand on a vu qu’on pouvait faire confiance à Stéphane, on l’a un peu happée en lui disant : « écoute-nous ! »

Stéphane : Pendant le tournage d’à côté, j’ai été stupéfaite de voir à quel point les femmes, puisque c’était essentiellement des femmes, s’étaient emparées du micro.

Chantal : Avec les autres femmes, il y a des échanges, on s’aide, on se remonte le moral. Aucune ne demande aux autres pourquoi le détenu est là. C’est quelque chose qu’on respecte. Ils vont être jugés, alors entre nous, on n’a pas besoin d’en rajouter : on est des familles de détenus, solidaires en tant que telles. Quand j’allais à Rennes voir mon mari, je partais souvent la veille, je dormais chez Séverine [autre femme de détenu qu’on voit dans le film], juste pour passer du temps avec elle, avec ses enfants. Il y a des liens forts qui se créent entre nous. On se comprend.

Et pour les enfants, comment se passent les parloirs ?

Chantal : Un parloir, c’est une pièce, t’es assis, c’est pas vivant. C’est pas grand-chose, mais ça maintient fort les liens, pour les enfants aussi, qui vont voir leur papa trois fois par semaine, ou au moins le mercredi et le samedi. Mes enfants, je ne les ai jamais obligés à venir ; il ne faut pas que ce soit une corvée pour eux. Quand ils étaient tout petits, je ne leur demandais pas leur avis, bien sûr. Mais quand ils ont été en âge de comprendre – 12 ou 14 ans – je culpabilisais de leur imposer cette vie-là. Alors je leur ai demandé : « Quand même, je vous impose ça, vous m’en voulez pas ? » Ils m’ont répondu : « Mais maman, tu nous imposes papa, il manquerait plus que le contraire ! » C’est une drôle de vie pour eux, mais c’est une vie presque comme les autres. Quand j’avais demandé à ma fille aînée comment elle vivait ça, elle m’a répondu qu’en trois quarts d’heure, elle le voyait peut-être plus que ce que les pères de ses copines leur accordaient comme temps. Je me dis qu’elle n’avait pas tort, parce que mine de rien, c’est assez intense.

Je suis allée une fois dans une prison en région parisienne qui organisait un goûter le jour de la fête des pères, avec les papas et les enfants, sans les mamans. Ils faisaient ça dans la salle de sport, et les enfants pouvaient courir. D’habitude, pendant les parloirs, les détenus ne voient pas leurs enfants courir et tomber. Ils ne peuvent pas les consoler. Là, ils voient qu’on peut tomber et pleurer parfois, que c’est pas toujours drôle.

Il y a des moments assez forts dans le film, avec certaines femmes qui craquent, et qui sont soutenues par les autres présentes…

Stéphane : Certaines femmes qui viennent au parloir ont leur vie suspendue à la prison, comme si tout ce qui se passait à l’extérieur n’était qu’une parenthèse.

Chantal : Je pense que j’ai tenu aussi longtemps parce que j’ai refusé de rentrer dans ce schéma. Mais quelqu’un comme Séverine dit aussi dans le film qu’en une heure et demie de parloir, elle a une relation d’amour plus forte que la plupart des gens qui vivent tous les jours dans la même maison. Dans à coté, il y a une dame, en larmes, qui dit : « On est punies d’aimer quelqu’un qui a fait une connerie. » Moi aussi, je le dis. Il n’y a que l’amour qui nous fait venir dans les parloirs pendant aussi longtemps, seuls les sentiments permettent de résister à tout ça. J’aurais pu me dire au bout d’un moment « ça suffit », mais c’est une question de lien entre lui et moi. Les détenus deviennent vite égocentriques. Ils s’imaginent que ce sont eux les victimes, c’est-à-dire que ce sont eux qui sont à plaindre, et ils ne se rendent pas compte de ce que les familles vivent. Moi, je n’ai pas vécu ça. Il ne m’a jamais imposé de venir à tel rythme, jamais reproché de ne pas être venue pendant trois semaines… J’ai fait mes choix et n’ai pas eu besoin de les réaffirmer durant toutes ses années de détention : si j’ai décidé de ne pas couper les ponts, autant aller jusqu’au bout. Cela dit, il ne faut pas s’obliger à y aller toutes les semaines.

Stéphane : Je pense quand même qu’il y a une part très importante d’imaginaire dans ces relations. Parfois, elles viennent de rencontrer leur homme au moment où il est incarcéré, du coup, il y a une soif de vivre plus. Et une relation fantasmée.

Chantal : Quand deux personnes se voient tous les jours, elles s’engueulent parfois, mais elles se réconcilient deux heures plus tard en général. Au parloir, si tu commences à t’engueuler, c’est fini, tu repars avec ça, et au parloir suivant, t’es toujours sur l’engueulade. D’un parloir à l’autre, la relation est suspendue. En même temps, un parloir, c’est un endroit où les familles ne vont pas raconter les ennuis qu’elles ont à la maison : le détenu ne peut rien y faire, il n’a pas besoin de s’inquiéter pour rien. En gros, il y a deux sortes de détenus : ceux qui racontent les problèmes qu’ils ont à l’intérieur, et ceux, comme Georges, qui ne se plaignent jamais de leurs conditions de détention devant leurs proches.

Stéphane : Mais ce silence crée du fantasme aussi… Il y a beaucoup d’angoisse sur ce qui peut arriver à l’intérieur. Quand je me suis rendue à Rennes pour tourner la première fois, j’avais entendu parler de l’histoire de Georges Courtois, et je savais que Chantal allait dans la maison Ti Tomm. Je me disais qu’elle connaissait trop bien la prison, et que je préférais rencontrer des femmes qui découvraient cet univers, pour que le spectateur le découvre avec elles. Mais la première fois que j’ai filmé Chantal, Georges n’était pas là, elle n’avait pas pu le voir, et je l’ai vue littéralement nouée par l’angoisse, en train de se demander ce qu’il avait pu arriver, s’il était ci ou ça, s’il était chez le juge… Je me suis dit « Au bout de tant d’années, elle est toujours prise par cette angoisse ! » Je trouvais ça incroyable : qu’on ne s’habitue pas. Toutes les familles vivent dans la peur. Je me souviens d’une maman qui se demandait à chaque fois si elle allait retrouver son fils entier. Elle ne disait pas clairement ce qu’elle craignait, mais j’imagine qu’elle avait peur des suicides, des bagarres, des viols, de tout ce qu’on pense sur la prison…

Chantal : Là, quand j’étais angoissée, c’est parce que je sais que la prison dispose des détenus et que ça m’échappe. S’il n’est pas là, il est peut-être à l’hôpital, mais c’est une personne majeure, donc ils ne te disent rien du tout. Les hôpitaux aussi sont tenus de ne te donner aucun renseignement, donc s’il est à l’hosto, je ne peux pas savoir lequel, et je me retrouve dans une situation d’impuissance totale.

à moins qu’il ait été transféré dans une autre prison. J’ai déjà vécu ça : j’allais le voir à Lorient, et arrivée sur place, il était à Fresnes. Et quand tu demandes où il est, on te répond qu’on n’a pas le droit de te le dire… donc t’attends le train de retour à 18h et tu retournes chez toi. Dans ces cas-là, ils mettent quarante-huit heures pour lui donner ses affaires personnelles. Il retrouve seulement alors son papier à lettres, ses timbres, et il peut faire un courrier qui partira quelques jours plus tard, une fois relu par l’administration. Bref, cette fois-là, j’avais mis huit jours pour savoir où il était.

Stéphane : Ce qui est tragique aussi, depuis quelques années, c’est qu’ils enlèvent toutes les prisons des centres-villes, ils les mettent toutes loin, sans desserte pour les familles, avec seulement un bus ou deux dans la journée, ce qui oblige souvent à prendre le taxi.

Chantal : Pour aller à la prison de Ploemeur, par exemple, tu prends un train jusqu’à Lorient, puis un bus jusqu’à Ploemeur, et arrivée là il faut aller jusqu’à une route de Larmor-Plage – les prisons ont toujours de jolies adresses, avenue de la Liberté, etc. –, à 2,8km. Là, ou bien t’as les sous pour un taxi, en plus des frais de trains, ou bien t’y vas à pied.

En fait, les familles se trouvent aussi soumises à l’arbitraire de l’administration pénitentiaire…

Chantal : Naïvement, on pourrait croire que des lois régissent les prisons. Mais non : chacune a son propre règlement (concernant par exemple les objets et les livres qu’on peut donner au détenu). Il y a des endroits où tu peux entrer avec une bouteille d’eau pour les gamins et d’autres non. On ne sait jamais pourquoi ni comment, c’est au bon vouloir de l’équipe pénitentiaire. Ça dépend du climat, du temps qu’il fait aujourd’hui. Il y a quelque chose de l’ordre de la dépossession. Tout est fait pour t’accorder le minimum de lien avec la personne qui t’est chère.

Stéphane : Je crois que la logique pénitentiaire, c’est une logique de sécurité. Tout est soumis à ça, aux quelques mecs susceptibles de s’évader, même s’ils sont très très peu. La logique sécuritaire est tellement forte que l’administration parvient difficilement à prendre en compte d’autres considérations. S’il y a un suicide, il n’y aura pas de sanction pour le personnel. S’il y a une évasion, alors là, des têtes risquent de sauter.

Chantal : C’est ce qu’ils te disent tout le temps : « Question de sécurité ». Mais qu’est-ce qu’ils croient ? Que s’ils me disent où ils ont transféré Georges il y a trois jours, je vais me mettre le long de la route avec un bazooka pour arrêter un camion invisible ?

Du coup, ça donne des relations tendues avec les matons ?

Chantal : Ça, on le voit peut-être plus dans l’autre film de Stéphane, à l’ombre de la République[3. Dans ce documentaire sorti en 2012, Stéphane Mercurio suit l’équipe du Contrôle général des lieux de privation de liberté (CGLPL), qui vient d’être créé pour mener une enquête sur les conditions des détenu.e.s en France. Les lieux de sa première mission : la maison d’arrêt de femmes de Versailles, l’hôpital psychiatrique d’évreux, la centrale de l’île de Ré, et enfin la toute nouvelle prison de Bourg-en-Bresse.] . C’est un point délicat, car ce qui est d’autant plus dur avec cet arbitraire, c’est que les surveillants ne sont pas tous des salopards. On n’a pas forcément affaire à une bande de monstres qui veulent nous pourrir la vie ; c’est aussi des gens, qui gagnent pas forcément des mille et des cents…

Stéphane : Le livre d’Arthur Frayer, Dans la peau d’un maton est éclairant sur ce sujet : c’est un jeune journaliste qui s’est fait embaucher comme surveillant. Il voulait rester longtemps, mais il n’a tenu que deux mois. Il raconte très bien comment la machine de l’institution prend le pas sur les individus. Trop de détenus, peu de formation, peu d’encadrement. Les jeunes surveillants sont lâchés très vite. Au bout de quelques temps, Frayer se retrouve pris dans la machine, et il n’est pas loin de déraper dans la façon dont il peut répondre aux détenus, les traiter, etc.

Dans à l’ombre de la République, j’ai tourné dans des établissements assez soft par rapport à d’autres, je suivais le contrôleur des prisons dans ses missions. Au début, ça m’embêtait un peu de ne pas avoir de prison surpeuplée dans le film, par exemple, mais au final, je me suis dit que le fait de ne pas voir des choses plus dures permet de mieux comprendre. Quand on a affaire à un mec qui se conduit mal, on se dit qu’il suffirait de virer ce genre de types pour que ça aille mieux. C’est sûr que si c’est « un salaud », ça n’arrange pas les choses, mais même si les gens sont plutôt sympas, de toutes façons, l’institution fait que les surveillants manquent de formation et qu’ils ont peur. Alors ils hésitent à ouvrir une porte et laissent parfois le désespoir à l’intérieur.

Chantal : Je crois aussi que les matons entre eux ont une mécanique bien huilée qui dépasse les individus. Si un nouveau n’est pas assez sévère, les autres se chargent de le remettre fissa dans le droit chemin.

Stéphane : On voit dans à l’ombre de la République qu’à l’île de Ré, où les surveillants le sont de père en fils, le directeur avait du mal à faire respecter certaines règles par un petit groupe.

Comment se passent les projections des films ? Quels retours avez-vous ?

Stéphane : à côté a fait découvrir la réalité des familles, même pour celles et ceux qui connaissent déjà le sujet des prisons. Faire parler des familles, donc des personnes innocentes touchées par la prison, cela permet de ne pas entendre le sempiternel « Oui, mais ils l’ont bien mérité » quand on parle des détenus. Par ce biais, on a pu poser la question de l’utilité de la prison, de sa pertinence et de son sens.

Chantal : On a aussi accompagné la projection du film dans des prisons, dans des centres de détention.

Quelles étaient les réactions des détenus ?

Chantal : « Je comprends pourquoi ma femme ne veut pas venir » ou bien « Moi, c’est pour ça que je veux pas que ma femme vienne »… Ça fait drôle quand t’entends ça.

Stéphane : Quand le film a été fini, les femmes de détenus m’ont toutes dit : « De toutes façons, c’est à eux que tu dois le montrer! » Ça leur est adressé en premier.

Et vous croyez que c’est la même chose pour les femmes qui sont en détention, si on inverse les genres ?

Stéphane : Quelle est la question ?

Est-ce que les hommes vont autant voir les femmes détenues ?

Stéphane : Et la réponse est ?

On pense que non…

Stéphane : Il y a très peu de mecs qui vont au parloir. C’est drôle, il y a même une maman qui venait voir son fils et qui disait : « Mon mari, il peut pas venir, parce que c’est trop dur pour lui. » D’abord il y a beaucoup moins de femmes en prison que d’hommes. Ensuite, les femmes sont souvent en prison à cause des hommes, soit parce qu’elles sont dans une histoire de complicité – et alors les hommes sont aussi incarcérés –, soit parce qu’elles ont tué leur mec et là, de fait, les hommes ne peuvent plus venir. Ça, c’est les « bonnes » raisons. Mais, à quelque exceptions près, même ceux qui pourraient y aller n’y vont pas. C’est comme la fidélité que certains hommes demandent aux femmes : elles savent qu’ils ne tiendraient pas, eux, de telles promesses !

Le même film n‘aurait pas été possible du côté des familles de femmes détenues. C’est pour ça que ça questionne aussi le rapport homme-femme. Il y a quelque chose d’assez sacrificiel dans le fait d’aller voir un homme en prison pendant des années, c’est quand même particulier, cette capacité. Mais du coup, c’est aussi une capacité à être dans un amour imaginaire…

Chantal : Tu rêves, mais quand il sort, t’es un peu déçue, quoi.

Stéphane : Voilà !

Chantal : La sortie, c’est plus dur que la détention.

Stéphane : J’ai remarqué au fur et à mesure que, parmi les femmes de détenus, il y a énormément d’anciennes femmes battues. Pas forcément par le mec qui est en prison. Mais aimer quelqu’un qui est à l’intérieur, ça permet peut-être quelque chose du style « on risque rien ».

Chantal : Ceux qui tapent ne peuvent plus taper parce qu’ils ne sont pas là, les alcooliques ne rentrent plus saouls parce qu’ils sont à l’intérieur, etc. Mais même en dehors de ça, la prison les infantilise tellement que quand ils sortent, on récupère un adolescent capricieux. Avec les longues peines, c’est quelqu’un qui se trompe d’époque, qui est du siècle d’avant.

Pour la dernière incarcération de Georges, j’ai été là pendant toute la détention et au moment des permissions, mais à la sortie, ça me faisait trop peur. C’était trop dur. J’ai refusé de le récupérer – ce qui ne nous empêche pas de nous voir, tout de même. Mais il faudrait être à la fois leur femme, leur mère, leur assistante sociale… T’as pas envie de ça, tu l’as attendu pendant de longues années, t’as juste envie d’être sa femme.

Pour les détenus aussi, ça ne doit pas être évident, la sortie…

Chantal : L’administration pénitentiaire en fait des enfants. Lors d’une sortie de Georges, il n’avait pas de carte Vitale et ils ne lui donnaient pas de double de sa déclaration d’impôts. Sur sa carte d’identité, faite à la préfecture de La Rochelle, ils avaient mis comme adresse « Saint-Martin-de-Ré ». Point. Pas de rue, pas de numéro. Allez faire des démarches administratives ou demander une carte bancaire avec une adresse pareille. Bref, s’ils les empêchent de gérer leurs papiers depuis l’intérieur, comment peuvent-ils se débrouiller une fois dehors ?

Les permissions avant la sortie permettent quand même un peu de s’y préparer. Mais le temps s’arrête quand ils sont en détention, et ils s’imaginent qu’en sortant, ils vont tout retrouver à la même place. Quatorze ans de prison, ça veut dire que ta fille qui a un an au moment de rentrer en a quinze à la sortie. Georges, ça lui a fait drôle de la voir sortir de la salle de bains maquillée, de l’entendre dire que son petit copain passait la prendre… Un exemple tout bête : lors d’une sortie, il avait décidé d’aller au supermarché tout seul pour faire les courses. Il tire sur le Caddie, et le Caddie ne vient pas. Une dame lui dit : « Il faut mettre une pièce de dix francs. » Il s’indigne : « Quoi ! Mais je vais pas payer un Caddie dix balles pour aller acheter des trucs ! » En prison, la télé ne leur montre pas ces petites choses de la vie quotidienne, c’est pas assez spectaculaire pour que la caméra s’arrête sur ce genre de petits automatismes de tous les jours. Ça peut faire rire, le coup du Caddie, mais il avait 50 ans quand c’est arrivé, et c’est une humiliation qu’il a prise en public. C’est une question de dignité, même s’il sait en rigoler.

Est-ce que les Unités de vie familiale (UVF[4. Les UVF sont des appartements meublés de 2 ou 3 pièces, séparés de la détention, où la personne détenue peut recevoir sa famille dans l’intimité. Au 1er janvier 2015, 85 UVF sont réparties au sein de 26 établissements pénitentiaires.]) permettent une meilleure relation entre les détenus et leur familles ?

Chantal : J’ai toujours refusé d’y aller. Parce que j’ai ma dignité, moi aussi. Je ne voulais pas subir le regard des matons qui se font leurs films dans leur tête. La première fois qu’on te l’accorde, c’est six heures, ensuite vingt-quatre, et ça peut aller jusqu’à soixante-douze heures. En revanche, ma fille allait voir Georges dans l’UVF avec ses enfants. Mais il faut savoir que le détenu doit tout acheter, la famille ne peut rien apporter. Et puis, c’est la carotte et le bâton : « Si tu ne te tiens pas tranquille, tu ne l’auras pas ton UVF. »

Stéphane : En Espagne, ils laissent sortir les détenus pour voir leur famille. C’est quand même mieux de ne pas enfermer les familles, même pour soixante-douze heures. Le problème, encore une fois, c’est que la prison est pensée sur le modèle de la détention des grands criminels. Mais sur les 66 000 détenus, moins de 10% sont là pour très longtemps. Le reste, c’est des petites peines, en moyenne neuf mois : des gars qui sont là souvent pour des bricoles.

Chantal : Les gens qui n’ont jamais eu affaire à la prison s’imaginent qu’elles ne sont peuplées que de ceux qui ont fait les gros titres. Jusqu’au jour où leur fils qui a bu un coup au volant, leur beau-frère qui a fait je ne sais quoi, s’y retrouve. Personne n’est à l’abri d’avoir un proche en prison. Surtout aujourd’hui : on rentre de plus en plus facilement en prison. Quand monsieur Tout-le-monde – qui s’est pris trois ou quatre mois pour état d’ivresse – sort, il n’a plus de logement, plus de boulot… Ce sont des conséquences importantes.

Stéphane : Les gens sortent plus pauvres, plus fous, plus malades, plus désocialisés, que quand ils sont rentrés.

Chantal : La prison, ça ne guérit de rien. Au contraire.

Vous avez le sentiment qu’aujourd’hui l’information sur ce qui se passe à l’intérieur est encore vivante, ou que la prison est oubliée ?

Stéphane : On ne peut pas dire qu’on vive la meilleure époque pour débattre sur l’intérêt des prisons. En ce moment, on dirait même qu’on a envie de mettre tout le monde en prison. Avec l’état d’urgence, personne ne moufte. Bon, mais c’est pas pour autant qu’on va se mettre sous la couette et attendre que ça se passe. Entendre la parole des gens concernés, qui vivent certaines réalités et ont un autre point de vue, ça permet de penser autrement, de penser contre, de décaler son regard, de se poser des questions. Ce que je ressens autour de moi, c’est un mépris social qui n’existait pas autant il y a dix ou quinze ans: les gens n’ont plus envie d’entendre la parole des pauvres. Car finalement, ceux qu’on met en prison, ce sont les pauvres. C’est aussi pour ça que je travaille sur un nouveau film sur les longues peines avec le metteur en scène Didier Ruiz.

*

à côté • 2007 Documentaire • 92 minutes Réalisation : Stéphane Mercurio

écrit avec Anna Zisman Production : Viviane Aquilli Montage : Françoise Bernard Son : Patrick Genet Musique : Hervé Birolini Coproduction Iskra, .Mille et Une. Films, Forum des images

à l’ombre de la République • 2011 Documentaire • 100 minutes Réalisation : Stéphane Mercurio Production: Viviane Aquilli

Montage : Françoise Bernard Son : Patrick Genet Musique : Hervé Birolini Production Iskra, avec la participation de Canal + et de Planète Justice

Francisco de Goya – El amor y la muerte – 1799

Notes

1 Voir « Autoportrait en cagoule. Georges Courtois, malfaiteur professionnel », propos recueillis par Clémence Durand et Ferdinand Cazalis, Jef Klak no 2, « Bout d’ficelle », mai 2015, disponible sur jefklak.org.

Le remonte-couilles toulousain
Slips chauffants et contraception masculine

Pour beaucoup, le projet de loi du 28 juin 1974 a réglé définitivement le problème de la contraception. Encore aujourd’hui, la pilule pour femmes apparaît souvent comme une solution incontournable, sinon unique. Pourtant, la maîtrise de la fertilité recouvre des pratiques très variées : médicalisées ou autonomes, individuelles ou collectives, etc. Et si les femmes sont les premières concernées par la contraception, elles n’ont pas à en rester les seules actrices.

Cet article est issu du numéro 2 de Jef Klak, « Bout d’ficelle », qui aborde des questions liées au textile, à la mode et aux identités (de genres, sexuelles, etc.), et encore disponible en librairie.

En 1979, le journal Libération fait paraître l’acte fondateur de l’Association pour la recherche et le développement de la contraception masculine (Ardecom), appelant à « discuter entre hommes », avec la « volonté de voir ce qui peut être changé du côté de la virilité obligatoire ». Cette association fédère plusieurs groupes de parole d’hommes, pour la plupart issus d’organisations d’extrême gauche et proches des féministes. Comme l’explique l’un des protagonistes de Vade retro spermato, film documentaire sur le sujet réalisé par Philippe Lignières en 2011, « les femmes posaient des questions qui nous obligeaient à nous éclaircir. On [voulait] s’envisager en tant qu’hommes autrement qu’au travers du modèle patriarcal et phallocratique ». Sur la base de réunions régulières, ces groupes « permettaient d’échanger, avec des engueulades, des tensions, de l’intimité », sur leurs sexualités, leurs rapports aux autres, leurs vécus ou leurs émotions… Encouragés par les mouvements de femmes à considérer la contraception comme un enjeu central – parmi d’autres – des rapports de pouvoir dans un monde patriarcal, certains hommes cherchent alors à développer une contraception masculine : ils y voient un moyen d’action concret contre leur position de dominants, ainsi qu’une manière de s’assumer pleinement en maîtrisant leur fertilité. L’enjeu n’est pas seulement de parvenir à un meilleur partage des responsabilités, des dangers et des contraintes de la contraception, mais de l’inclure dans une réflexion plus large. Ainsi comme le résume l’historien Cyril Desjeux : «  La contraception masculine deviendra un enjeu moral et social, et non plus seulement sanitaire. L’objectif sera d’arriver à sensibiliser les hommes face à leurs responsabilités parentales et sexuelles1 Cyril Desjeux, « Histoire de la contraception masculine. L’expérience de l’Association pour a recherche et le développement de la contraception masculine (1979-1986) », Politiques … Continue reading.  »

Drôles d’hormones

L’intention de l’Ardecom est d’inventer une méthode pour rendre les hommes infertiles, de façon réversible. Mais pour ce faire, les membres de l’association doivent faire face à une absence de ressources « matérielles », d’une part, puisqu’il n’existe aucune méthode contraceptive médicalisée développée en direction des hommes, et « symbolique » d’autre part, la contraception étant difficilement perçue comme une demande émanant des hommes[2. Ibid.]. Pour pallier les difficultés, ils lancent des appels à participants et à volontaires pour des essais cliniques, par le biais des réseaux affinitaires ou par petites annonces, et publient une revue, Contraception masculine-paternité, dont deux numéros paraissent en 1980. Des antennes locales de l’Ardecom se forment dans une quinzaine de villes. Au-delà de la formation d’une base militante, l’Ardecom essaie de « trouver des acteurs institutionnels susceptibles de croire en ce projet et de le porter[3. Ibid.] ». L’association prend contact avec des hôpitaux, des Cecos (Centres d’études et de conservation des œufs et du sperme), ou avec le Planning familial, et elle dépose des demandes de financement auprès du ministère de la Santé, sans que rien n’aboutisse. C’est finalement la présence de médecins dans les groupes de discussions qui débloque bientôt la situation : ces derniers accompagnent les expérimentations contraceptives et établissent des protocoles visant à vérifier leur efficacité. Les expérimentateurs et les tâtonnements des débuts ont souvent fait l’objet de railleries, jusque dans les milieux attentifs aux questions du sexisme. La première méthode contraceptive, dite hormonale, testée principalement par les groupes de Paris et Lyon, se fondait sur l’ingestion de deux pilules (des progestatifs inhibant la production d’hormones sexuelles), qui devaient être accompagnées d’un gel contenant de la testostérone à s’appliquer sur l’abdomen. La technique fonctionne. Seul petit « hic » : ce gel transmet les hormones par contact cutané… Autrement dit, si l’on s’approche ou que l’on se frotte un peu trop contre un torse gélifié, bonjour la pilosité non désirée ! Loin d’être anodin, cet effet secondaire a entraîné l’arrêt, pour le groupe parisien, de l’utilisation de cette technique en 1984, jugeant les contraintes trop importantes. De son côté, le groupe lyonnais a poursuivi cette expérience jusqu’en 1986, cherchant des moyens d’atténuer les effets incommodants.

Le remonte-couilles toulousain

La recherche d’une méthode thermique n’échappe pas non plus aux moqueries – hier comme aujourd’hui, les histoires qui circulent ne manquent pas de renvoyer de ces groupes une image de plaisantins, peu crédibles. C’est plus particulièrement au sein du groupe local de Toulouse, le Garcom (Groupe d’action et de recherche pour une contraception masculine), que se concentrent les efforts pour élaborer cette technique. Conscients des propriétés contraceptives de la chaleur, les Toulousains se sont lancés dans la recherche d’un moyen permettant de maintenir les testicules au chaud. Dans le film Vade retro spermato, l’un des membres du Garcom revient sur ces tentatives, pas toujours heureuses : « L’idée [était venue] de se glisser une résistance électrique dans le slip, avec toutes les questions sur la longueur de la rallonge pour pouvoir vivre normalement la journée… Ou bien de se balader avec des capteurs solaires sur la tête… On a développé tout un tas d’idée rigolotes, mais qui ne nous faisaient pas avancer d’un iota. » Finalement, la solution est partiellement apportée par un copain paysan, lequel constate que ses testicules remontent dans les canaux inguinaux, dans la cavité abdominale, après quelques heures passées sur son tracteur. Or maintenir les testicules à l’intérieur du corps permet d’augmenter leur température des quelques degrés nécessaires pour stopper la spermatogenèse. Les réunions s’articulent alors autour d’ateliers très pratiques : comment maintenir ses testicules dans les canaux inguinaux pendant environ douze heures par jour ? L’ingéniosité collective donne naissance à une invention baptisée RCT, pour « Remonte-couilles toulousain »[4. Le nom même de « remonte-couilles toulousain » a pu être critiqué, parce qu’invitant aux moqueries en tous genres.]. Il s’agit d’un slip troué afin de laisser passer la verge et la peau du scrotum, et qui permet de faire remonter et de maintenir les testicules dans les canaux inguinaux. Chacun crée son propre sous-vêtement contraceptif, avec parfois quelques difficultés à surmonter : « Des fois, on doit remonter les testicules qui descendent quand le slip n’est pas bien ajusté, il faut passer la main, et ça peut amener à se toucher devant les gens », explique Claude dans une émission radiophonique consacrée à la contraception masculine[5. « La contraception masculine », Comme à la radio, émission du 16 novembre 2011 sur Canal Sud.]. Mis à part ces petits déboires techniques, les spermogrammes sont formels : le RCT porté correctement rend stérile au bout de deux à cinq mois ; s’il n’est plus porté, l’homme redevient fertile. Ça marche !Malgré ces départs prometteurs, les groupes cessent leurs activités à partir de 1986[6. L’Ardecom finira par se dissoudre en 1988. ]. La propagation de l’épidémie de Sida est l’une des raisons le plus souvent invoquées pour expliquer l’arrêt des expérimentations – avec le préservatif comme seule technique de protection valable. Les trajectoires individuelles des membres expliquent aussi la dissolution de ces espaces de parole : certains ont voulu devenir pères, d’autres ont fini par faire « comme les autres mecs » en prétextant que la plupart de leurs partenaires étaient déjà contraceptées, et que la contraception masculine n’était de toute façon pas prise en compte dans les rapports occasionnels.La sortie du film Vade retro spermato en 2011 a néanmoins participé à raviver le débat collectif autour de la contraception masculine, en rappelant par exemple que la recherche médicale ne s’est pas arrêtée en 1986 et que les médecins peuvent à présent prescrire des méthodes fiables, hormonales ou thermiques, à un public de plus en plus réceptif.

La possibilité de (se) poser des questions

Différentes enquêtes[7. Voir par exemple Anderson & Baird, « Male contraception », Endocrine Reviews, nº  23, 2002, pp. 735-62, Heinemann, Saad, Wiesemes et al., « Attitude toward male fertility control : results of a multinational survey on four continents », Human Reproduction, no 20, 2005, pp. 549-56, et Glasier, Anakwe, Evaerington et al., « Would women trust their partners to use a male pill ? », Human Reproduction, nº  15, 2000, pp. 646-49.], qui mériteraient d’être élargies, révèlent qu’une majorité d’hommes (autour de 55%) seraient prêts à utiliser une méthode de contraception. Les variations restent néanmoins fortes d’un pays à l’autre – en France, seul 0,1% des femmes interrogées (entre 20 et 49 ans, en couple) ont déclaré que leur compagnon était vasectomisé, contre 9,2% aux États-Unis. Pourtant, 80% des femmes se disent favorables à une contraception masculine, et la plupart d’entre elles auraient tendance à faire confiance à leur partenaire pour prendre en charge la contraception du couple[8. Selon une enquête menée auprès de 1894 femmes d’Écosse, de Chine et d’Afrique du Sud, seulement 2% d’entre elles ne se fieraient pas à leur compagnon dans cette situation.]. Pourquoi, dès lors, une telle timidité ? On peut d’emblée regretter que les structures d’information ou d’accompagnement des hommes dans leur démarche de contraception soient quasi inexistantes : ce n’est pas la mission première des Planning familiaux, qui s’occupent avant tout des problèmes rencontrés par les femmes, et les services d’andrologie des hôpitaux s’intéressent plutôt aux problèmes de stérilité ou d’impuissance. De leur côté, une majorité des médias, quand ils ne relaient pas des annonces sensationnelles – aussi mal documentées que rapidement oubliées – sur la prochaine pilule masculine miracle, s’évertuent à faire circuler les pires poncifs, sans analyse ni nuance, sur le manque de confiance des femmes et ces « messieurs qui ne sont pas encore prêts », même dans le cadre d’un couple. N’en déplaise aux défenseurs du statu quo, les rares tentatives de publicité de méthodes contraceptives masculines arrivent souvent à toucher une « demande » sans doute moins arquée sur ses stéréotypes qu’on ne le pense. Le film Vade Retro Spermato, par exemple, a permis « la rencontre entre une demande qui ne s’exprimait pas, qui n’ose pas s’exprimer, et l’histoire qui montre que ç’a déjà existé, que ça existe encore. Quand on donne la possibilité de poser des questions et qu’on apporte des solutions possibles aux questions posées, on ne peut qu’avoir des demandes. C’est ce qui se passe[9. « La contraception masculine », Comme à la radio, op. cit. ]. »Parmi les solutions existantes, le préservatif reste prédominant au début de la vie sexuelle et dans les premiers temps d’une relation, où il est souvent associé au retrait. « Quand tu as 15-16 ans, peut-être que, pour tes premiers rapports, tu utilises un préservatif, et c’est déjà énorme. C’est déjà tellement angoissant, tout ça, que tu vas pas commencer à te contracepter de manière durable. Ce sera peut-être plus tard, dans ta vie sexuelle un peu plus établie, réfléchie », témoigne Quentin, récent porteur du RCT. Si la capote reste incontournable, c’est avant tout comme méthode de réduction des risques liés aux Infections sexuellement transmissibles (IST). La vasectomie, méthode confidentielle en France, semble être préférée par les hommes au-delà de la quarantaine, déjà pères, ou par ceux prêts à mettre en pratique leur discours critique sur la procréation : « Je connais quelques personnes déterminées, vasectomisées, qui sont venues présenter leurs démarche aux soirées qu’on a organisées. Ils ne regrettent pas, leurs arguments sont ceux qu’on a l’habitude d’entendre : pas d’enfants dans ce monde-là, je ne me fais pas confiance pour être responsable de ça pendant 20-30 ans, etc. » Pour ceux qui envisagent d’être père un jour, la démarche de prise d’information se fait la plupart du temps lorsqu’ils sont en couple, dans une relation de confiance avec leur partenaire. Roger Mieusset, médecin des hôpitaux à l’hôpital Paule-de-Viguier de Toulouse est un des rares prescripteurs de contraception masculine en France. Il reçoit avant tout « des demandes de contraception dans des situations accidentelles, après la survenue d’une grossesse non désirée, des demandes de couples stables, où la femme en a marre de prendre sa contraception, et où l’homme en a assez de mettre un préservatif. Il vient alors voir s’il n’existe pas autre chose ». Sigrid est salariée depuis trois ans au Planning familial de Toulouse et rencontre des hommes, rares, en couple, dont la compagne ne peut plus se contracepter, pour raison de santé ou autre : « Quand une nana te dit “La pilule, je ne peux plus’’, elle ne peut plus avaler un seul comprimé. Peu importe que ce soit physique ou psychologique : le soir en l’avalant, elles ont envie de gerber. » Malgré tout, peu d’hommes repartent avec la réelle intention de franchir le pas : « On ne peut pas toujours les aider, parce que certains ont entendu parler de la fameuse pilule pour homme, que tout le monde attend mais qui n’existe pas. On aborde alors la question des injections, mais là, il y a une notion de contrainte très forte, et c’est assez vite éliminé. Je tâte un peu le terrain avec le thermique, mais j’ai parfois l’impression de sortir une énormité. Je n’ai jamais vu repartir quelqu’un super emballé à l’idée d’essayer ça. » Globalement, le manque de connaissances sur le fonctionnement du corps humain est flagrant, chez les hommes comme chez les femmes, et le travail d’information est primordial pour permettre aux gens de choisir sereinement leur contraception. Bien sûr, beaucoup se souviennent vaguement de leurs cours de SVT, mais « c’est séparé de la sexualité. Tu parles de la reproduction, mais comme un truc conceptuel. Il y a des meufs – et chez les mecs, c’est encore pire parce qu’ils n’en subiront pas les conséquences – qui sont très étonnées de pouvoir être enceinte au premier rapport sexuel !  », rappelle Sigrid.

Le slip chauffant aujourd’hui

La plupart des hommes qui choisissent tout de même de se contracepter optent pour la méthode hormonale. Une injection intramusculaire hebdomadaire paraît, pour beaucoup, plus facilement réalisable que le port du sous-vêtement. Ils le font en étant informés que les méthodes hormonales ont un effet sur l’ensemble du corps, pas seulement sur l’organe visé, et qu’elles s’accompagnent de quelques effets secondaires connus [10. En particulier une légère prise de poids, de l’acné et des modifications possibles de la libido. Rien de comparable, néanmoins, avec les effets secondaires recensés pour la pilule pour femmes…]. Sur ce plan, la France, qui n’en finit pas de battre des records en termes de prise de médicaments, reste fidèle à sa réputation. Porter un slip ? Trop simple, trop mécanique. Il est souvent difficile de se détacher, même dans l’imaginaire, des méthodes classiques : « C’est marrant, raconte Sigrid, parce que quand tu fais le tour des méthodes avec les gens, il n’y a pas d’idéal, tout est contraignant, alors quand tu demandes “Ce serait quoi pour vous la contraception idéale ?”,  »Aujourd’hui, des lieux d’information et d’expérimentation se sont reformés. Quentin anime avec d’autres le Planning familial du Mas d’Azil, en Ariège, et participe à un groupe de réflexion non mixte de mecs. C’est grâce au bouche à oreille qu’il s’est mis à porter le RCT. « J’ai découvert ça par des gens qui connaissaient des expérimentateurs des années 1980. J’ai envoyé un mail directement au docteur Mieusset, et il m’a répondu tout de suite qu’il n’y avait pas de problème pour avoir un rendez-vous. » On est loin du parcours du combattant, même si Quentin a un peu tergiversé, « mais ce qui m’a motivé, c’est d’être responsable de ma contraception, qui ne soit pas le préservatif. J’avais des relations à peu près régulières avec une fille contraceptée, mais j’avais envie de prendre sur moi le fait de ne pas avoir d’enfant et de ne pas le faire reposer sur quelqu’un d’autre ». Pour lui, l’acte s’inscrit dans une réflexion personnelle, mais permet également d’enrichir le rapport à sa ou ses partenaires : « J’ai d’abord fait ça pour moi, pour maîtriser le danger que je portais dans un rapport. Parce que c’est un vrai danger : ce n’est pas moi qui porterai l’enfant, ce n’est pas moi qui irai faire une IVG si besoin. La copine avec qui j’étais à l’époque était plutôt contente que je le fasse. Il y a un enjeu fort dans la relation, parce que quand tu essaies de porter ce truc-là, il y a une réflexion commune sur la contraception, et sur ce qu’on fabrique ensemble : comment et pourquoi. »Côté pratique, le médecin Roger Mieusset travaille avec une couturière qui confectionne six sous-vêtements adaptés à la morphologie de chacun : un slip percé pour laisser passer la verge et la peau du scrotum, auquel on ajoute des élastiques maintenant les testicules dans les canaux inguinaux. Pour être efficace, le slip doit être porté au minimum 15 heures par jour, ce qui apparaît comme trop contraignant à certains. Un faux problème selon Quentin : « Pour moi, c’est une contrainte, en tout cas, je le vis comme ça. Mais toute contraception est une contrainte, il n’y en a pas de neutre. Je m’y suis quand même assez bien fait – au bout d’un mois, je ne le sentais plus du tout. Dans des cas de grosse cuite, dans des soirées, des fois, ça brasse un peu tout, ça décale tout. Alors tu te retrouves à faire ce que beaucoup de meufs font avec leur pilule, à compter les heures, ce à quoi on n’est pas du tout habitués en tant que mec. » Ce qui est certain, c’est que ça fonctionne : au bout de 2 à 5 mois, le nombre de spermatozoïdes par millilitre de sperme passe en dessous de la barre du million, à partir de laquelle l’homme est considéré infertile [11. Cela peut paraître beaucoup, mais en moyenne le sperme contient plus de 60 millions de spermatozoïdes par millilitre, et les spermogrammes des hommes contraceptés montrent une proportion importante de spermatozoïdes anormalement mobiles, et par là incapable de féconder un ovule.]. Dans les différentes études portant sur l’utilisation du RCT [12. Voir par exemple « Les essais de contraception masculine par la chaleur », R. Mieusset, in La contraception masculine, sous la direction de J.-C. Soufir et R. Mieusset, Springer, 2013.], aucune grossesse n’a été constatée dans les couples où le slip a été porté régulièrement. Du coup, Quentin, avec le Planning familial de l’Ariège, en parle régulièrement, intervient dans les écoles, et a invité hommes et femmes à une discussion publique en avril 2014. Autant d’expériences riches où l’on peut s’informer, partager son vécu et avancer ensemble sur la question. « Au début, je n’en parlais pas du tout, j’avais un peu peur qu’on me fasse chier avec ça. Et puis je me suis dit que quitte à le faire, autant dire tout haut que ça existe. Moi, je peux te dire que ça marche  », continue-t-il.

Hommes-femmes, mode d’emploi

Tandis que les premières femmes ayant adopté la pilule se sont retrouvées à ingérer des doses monstrueuses d’hormones, et qu’encore aujourd’hui beaucoup vivent très mal la prise de leur contraception, du côté des hommes, on a l’impression de faire face à une recherche du zéro effet secondaire, zéro contrainte. S’il est en effet important de ne pas reproduire les erreurs commises pour la contraception féminine, certaines réticences restent spécifiques aux hommes. « Je ne pourrais pas prendre de pilule masculine. Ce n’est pas comme le préservatif qui quelque part met en avant le sexe de l’homme… Là, j’aurais l’impression d’être comme ces hommes qui utilisent des crèmes, qui se maquillent, qui font attention à leur apparence extérieure et intérieure. Je ne sais pas, ce n’est pas très viril, quand même. Enfin, je ne veux pas dire que les hommes doivent être machos, mais ils ne doivent pas pour autant se féminiser [13. Cité par Cyril Desjeux, « Histoire de la contraception masculine », op. cit. ]. » On touche là un point sensible, ou plutôt non, on n’y touche pas, surtout pas [14. À propos de « toucher », voir la brochure « Si on se touchait ».]. Sigrid se confronte à la question lorsqu’elle fait des interventions avec des enfants :  « On parle de toute la contraception féminine, de la pose du stérilet et tout. Quand on aborde la vasectomie, dans l’imaginaire, c’est la castration, se faire enlever les testicules, et ils sont tous en train de se trémousser sur leur chaise “Ah ! Mais c’est trop horrible !”. Alors qu’avec le stérilet, c’est silence radio. » Même pour des hommes plus âgés et plutôt sensibles aux questions de genre, les réticences persistent :  « Je me suis pris pas mal de blagues de merde, raconte Quentin. Ce qui bloque les mecs, c’est un rapport à leur identité masculine, à la virilité, à la puissance. L’homme doit être fertile… Et là, on touche à quelque chose qui tourmente cette image. Quand j’ai reçu mon résultat de fertilité me confirmant que je ne l’étais plus, je ne me suis pas regardé hyper différemment – faut pas exagérer –, mais ç’a tout de même modifié quelque chose dans mon rapport à mon corps. »Dès leur puberté, parfois même plus tôt, les femmes sont alertées à propos de leur fécondité ; leur corps devient le sujet de toutes les attentions du corps médical, gynécologues en tête. Il est soumis à un ensemble de manipulations et d’injonctions auxquelles il est difficile de se soustraire. Les hommes, eux, jouissent d’une paix royale à ce sujet. Ce qui fait dire à Sigrid qu’ils « partent de plus loin ». Il leur faut prendre conscience de leur fertilité, notion souvent considérée comme superflue du moment qu’on s’en remet à la contraception féminine. Ensuite, il faut accepter un autre rapport à ses organes génitaux, et un aspect souvent inédit de sa relation à la médecine. « Tous les jours, tu te mets à manipuler quelque chose de ton corps que tu ne manipulais pas, raconte Quentin, c’est-à-dire que tu remontes tes testicules. Tu deviens attentif à quelque chose auquel on n’est pas du tout habitué en tant que mec. Moi, c’était la première fois, quand je suis allé voir Mieusset, qu’un médecin me touchait le sexe, qu’il regarde vraiment, qu’il se met à hauteur de mon sexe et qu’il regarde. »Cette différence genrée de rapport entre le corps et la médecine peut être une des pistes pour comprendre les représentations mentales liées à la contraception. Pour Nelly Hoodshourn [15. Nelly Houdshoorn, The Male Pill: A Biography of a Technology in the Making, Durham et Londres, Duke University Press, 2003.], universitaire états-unienne spécialisée sur la question de la contraception masculine, tout est lié au rapport aux normes qui construisent nos conceptions de la féminité et de la masculinité. L’attribution de la contraception aux femmes plutôt qu’aux hommes a largement influencé le développement des techniques contraceptives et les avancées de la recherche en médecine. Au début du xxe siècle, la naissance de la gynécologie voit pour la première fois une discipline médicale définir son objet par le seul sexe : les femmes deviennent un groupe de patientes à part entière. Cette tendance, avec celle de l’endocrinologie naissante des années 1920-30, à ne s’intéresser qu’aux hormones féminines va d’une part permettre l’élaboration de la pilule contraceptive hormonale, et d’autre part associer le corps des femmes et l’idée de féminité à la contraception. « Le développement des techniques de contraception au féminin a créé un parallèle entre la contraception et la féminité, et non pas avec les hommes et la masculinité  [16. Ibid.]. » L’absence de développement de techniques et d’une science médicale dédiées aux hommes associe, en creux, la masculinité à une délégation de la contraception aux femmes. Ce mouvement est d’autant plus regrettable qu’historiquement l’homme a souvent été impliqué corporellement dans la contraception, à travers le retrait ou le préservatif par exemple. Ce n’est que dans les années 1970 que l’andrologie balbutie dans le monde médical, au moment où les femmes appellent les hommes à se saisir de cette responsabilité.

Libération des genres

Toutefois, réimpliquer le corps masculin dans la contraception ne doit pas revenir à calquer le rapport au corps médical imposé aux femmes, loin de là. Pour celles-ci en effet, le droit à l’avortement et à la contraception ne s’est pas toujours accompagné de l’autonomie nécessaire face aux experts en tous genres. L’accès à une IVG, par exemple, reste dans certains cas un chemin de croix : difficulté à trouver un médecin « écoutant » [17. Les médecins peuvent faire appel à l’objection de conscience et refuser de faire une IVG. En Italie, entre 70 et 85% des médecins y ont recours. En France, une liste des soignant.e.s écoutant. e.s et féministes a été établie pour aiguiller dans le choix de son médecin : gynandco.wordpress.com.], période de réflexion, obligation d’être accompagnée par une personne majeure pour les mineures, passage par l’échographie [18. Elle peut être vécue comme une épreuve par certaines femmes, surtout quand certains échographistes font du zènle : « Vous entendez ce bruit ? Ce sont les battements de cœur de votre bébé ! » ]. Il est également difficile d’arriver à obtenir une ligature des trompes : on est tantôt trop jeune et on n’a pas assez d’enfants (« Et si un de vos enfants venait à mourir ? Vous y avez pensé ? »), tantôt trop vieille (« Elle tient un double discours, au fond, elle a encore des désirs de maternité. »), on n’est pas assez consciente des conséquences, pourtant relativement simples à saisir, etc. L’injonction normalisante à faire des bébés n’est jamais loin. Pour la contraception masculine, il convient donc aussi d’interroger cette dépendance à l’égard de l’institution médicale. Même le port du RCT est majoritairement mis en œuvre dans un rapport étroit avec un Cecos, dont la mission est avant tout de s’occuper des problèmes d’infertilité [19. Voir à ce propos les charmantes photos du site cecos.org, et les devises « Don de soi. Bonheur de fonder une famille. Donner la vie !!! », etc.]. Les premiers protocoles mis en place pour le Garcom dans les années 1980 sont toujours d’actualité : le contrôle du niveau de fertilité dans le port du slip reste de mise, et nécessite l’établissement régulier de spermogrammes, contrôlant le nombre et la mobilité des spermatozoïdes. Or l’utilisation de ces analyses échappe aux hommes testant une méthode contraceptive, qui peuvent dans certains cas se retrouver à alimenter une recherche scientifique à propos de laquelle ils ont de sérieuses réserves : « Tu te retrouves au centre du contrôle de la reproduction mécanique moderne, témoigne Quentin. De la même manière que tout le monde ne peut pas adopter, tout le monde ne peut pas bénéficier d’une FIV [20. Fécondation in vitro.], et les Cecos sont un des lieux de ce contrôle. C’est horrible comme endroit, glaçant. On ne sait pas vraiment ce qu’ils font des résultats… Les spermogrammes alimentent sans doute le fonds de la recherche sur la fertilité des hommes. Tu vas dans un endroit pour te masturber, c’est pas super glamour. C’est en général une infirmière (femme) qui te signale qu’il y a des revues dans le placard, des films sur la télé où passe du porno hardcore, assez horrible, avec des scènes de domination, je déteste ça. Tu sais pourquoi tu le fais, alors tu le fais quand même, mais ça fait bien chier. »Le RCT demeure une des méthodes permettant une prise en charge autonome de sa contraception (avec le retrait et le préservatif). Néanmoins, les possibilités d’échanger autour de cette pratique restent rares. « C’est dommage qu’il n’y ait pas des groupes de gens qui se regroupent pour dire “moi, j’ai eu mal comme ça, je galère avec ça”, etc. Personnellement, j’ai adapté des trucs, j’ai changé de sous-vêtements pour que ce soit plus pratique. Quand je dormais avec, je le portais un peu différemment. C’est des techniques simples grâce auxquelles tu gagnes du temps si tu les connais », continue Quentin.Pour autant, la question de la contraception masculine doit être reliée à une problématique plus générale, celle de la domination masculine. La critique passe notamment par la reconnaissance de privilèges. « Ce n’est pas l’expression d’une domination qu’on exerce directement, affirme Quentin, c’est plutôt le bénéfice d’un privilège. On dispose entre autres de celui de ne pas se soucier de la contraception, et c’est bien l’expression d’un rapport de domination. C’est souvent grâce à ce type de ressorts qu’on peut analyser ces rapports, toujours bien dissimulés dans notre quotidien au milieu de tant d’“évidences” qu’on a du mal à les nommer.  » Mais tout le monde ne partage pas cette analyse, et les idées masculinistes progressent de façon fulgurante, affirmant à qui veut bien l’entendre, du haut d’une grue ou depuis les tribunaux, que les femmes sont aujourd’hui de fait à égalité avec les hommes – alors que même en droit, elles ne le sont pas. Pire, certains masculinistes voient dans le féminisme l’avant-poste menaçant de l’avènement d’une société matriarcale. D’autres, plus ambigus et moins évidents à démasquer, postulent une crise de la masculinité, et cherchent à refondre le modèle dominant du « macho » viriliste en une version plus tendre, écoutant, bref « féminisé », perpétuant par là-même tous les stéréotypes de genre, socle nécessaire d’une domination masculine absolue[21. Sur les masculinistes, on lira avec attention le petit précis de défense intellectuelle très renseigné du groupe Stop masculinisme, Contre le masculinisme, Bambule, 2014.]. Ceux-là se regroupent pour discuter de leur condition et cherchent à retrouver une masculinité perdue, à recréer des liens de solidarité et de confiance face à des « carcans de genre » qui les empêcheraient d’être heureux. Les groupes d’hommes revendiquant des bases féministes dans leur analyse ne sont pas exempts de cette critique, posée clairement dans la réflexion sur l’androcentrisme, défini comme «  égocentrisme affectif, psychologique et politique masculin [22. Léo Thiers-Vidal, Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, Bambule, 2013, p. 109.] ». Les hommes occupent une position de domination dans les rapports sociaux de sexe, et ils ne peuvent percevoir et comprendre le vécu des femmes du fait de leur position. Ramener l’attention sur son vécu, ses sentiments, revient à leur conférer une place «  démesurée  », où le «  féminisme devient un outil pour améliorer son propre sort [23. Ibid., p. 110.] ».La contraception masculine reste avant tout un moyen de contrôler sa propre fertilité ou de partager une responsabilité qui, dans un couple, devrait être commune. Par là, elle est aussi un outil possible pour remettre en cause certains aspects de la domination masculine, à travers le refus de privilèges. « C’est toujours difficile de se réinterroger sur sa propre place de dominant, des trucs t’échappent, conclut Sigrid. Il faut que ça s’accompagne d’une réflexion féministe, et pas juste se retrouver entre mecs. C’est un cheminement, on ne peut pas tout remettre en cause d’un coup. Quand ça dérive en truc masculiniste, c’est dès le départ que la démarche ne partait pas dans le bon sens. Les discussions et les liens dans ces groupes ne peuvent pas être détachés de bases communes sur d’autres aspects politiques. Le simple fait d’être homme, comme celui d’être femme, ne suffit pas. Dans les groupes où je me suis retrouvée, il y avait toujours une base commune sur le rapport au carcéral ou au capitalisme…  »

GLOSSAIRE

Spermatozoïdes : Hors problèmes mécaniques, un homme est considéré fertile lorsque son sperme contient un nombre suffisant de spermatozoïdes fonctionnels. Ceux-ci doivent être capables de se déplacer (motilité), de pénétrer l’ovule et de le féconder. On en trouve en moyenne quelque 50 millions par millilitre d’éjaculat. Ils sont produits dans les testicules et passent par les canaux déférents pour rejoindre le liquide séminal avant l’éjaculation.

 

Spermatogénèse : Il s’agit de la production de spermatozoïdes, accomplie par vagues, chacune durant environ 74 jours. Elle dépend, entre autres, des deux facteurs suivants :

– Une température des testicules légèrement inférieure à celle du corps (au moins deux degrés) ;

– La présence de testostérone et d’hormones FSH dans
les testicules. La FSH, tout comme la LH essentielle à un taux
de testostérone intratesticulaire élevé, est produite dans le lobe antérieur de l’hypophyse.

 

Testostérone : Hormone jouant un rôle important, entre autres, dans le développement et le maintien de différents caractères habituellement attribués aux hommes : pilosité, masse musculaire, etc. Elle est produite en majeure partie dans les testicules, et sa libération dépend de la LH. En retour, sa présence en quantité suffisante dans le système sanguin périphérique inhibe la production de LH et de FSH.

 

Azoospermie : Absence de spermatozoïdes dans le sperme.

 

Oligospermie : Concentration anormalement faible de spermatozoïdes dans le sperme (moins de 20 millions par millilitre).

 

Cryptospermie : Concentration inférieure à 1 million de spermatozoïdes par millilitre de sperme, à partir de laquelle l’homme est considéré infertile, selon l’OMS.

 

Vasectomie : Acte chirurgical visant à ligaturer les canaux déférents, afin que les spermatozoïdes ne puissent plus venir se mélanger au liquide séminal. Il s’agit d’une opération légère, irréversible dans la moitié des cas, qui n’a pas d’influence sur le reste du fonctionnement sexuel. Elle a été particulièrement étudiée et développée au XIXe siècle, où ses effets anti-vieillissement supposés l’on rendue populaire. Elle a pu être employée à des fins d’eugénisme au début du XXe siècle, mais malgré le discrédit résultant, elle a été utilisée dans un but contraceptif par des centaines de millions d’hommes depuis 1945. En France, elle n’est devenue légale qu’en 1999.

Le principe de la contraception hormonale masculine a été découvert en 1950, lors d’une expérience cherchant à stimuler la spermatogénèse par injection quotidienne de testostérone. Or les volontaires ont atteint l’azoospermie au bout de trois mois, et pour cause : le fort taux de testostérone dans leur corps inhibait l’émission de LH et de FSH, stoppant ainsi la spermatogénèse. C’est le même traitement qui est prescrit aujourd’hui, en associant parfois la testostérone à d’autres inhibiteurs, et avec des doses réduites. Selon le type de testostérone utilisé, le traitement requiert une injection par semaine (en France) ou par mois (en Chine par exemple). La présence de testostérone dans le corps (grâce aux injections) permet le maintien des caractères qui lui sont dus (fonctionnement sexuel, pilosité, etc.). Le traitement est efficace au bout de trois mois pour la plupart des hommes, et réversible. Aucun essai clinique à long terme (plus de 18 mois) n’a été réalisé à ce jour, mais quelques effets secondaires sont déjà connus : acné, prise de poids, changements d’humeur…

Les effets délétères de la chaleur sur la fécondité sont connus depuis l’antiquité. Dès les années 1930, Marthe Voegeli teste en Inde l’efficacité de bains d’eau chaude quotidiens, avec succès. Jusque dans les années 1970, différents travaux scientifiques confirment ses résultats, et attestent l’efficacité d’une élévation de faible intensité (2 à 4 degrés) prolongée. Dans les années 1980, un groupe de Toulousains a l’idée de maintenir les testicules dans les canaux inguinaux, et donc à l’intérieur du corps, afin de les réchauffer. Cette suspension est aujourd’hui obtenue grâce à un slip muni de bandelettes élastiques : le RCT (« Remonte-couilles toulousain »). Le port du RCT pendant 15 heures par jour entraîne une concentration de spermatozoïdes mobiles inférieure à 1 millions par millilitre au bout de trois mois, avec retour à la normale 6 à 9 mois après l’arrêt du port du slip.

Notes

1 Cyril Desjeux, « Histoire de la contraception masculine. L’expérience de l’Association pour a recherche et le développement de la contraception masculine (1979-1986) », Politiques sociales et familiales, nº 100, juin 2010, pp. 110-114.

Le mâle vulnérable
Culture cuir et culture bear : déconstruire la « nature masculine »

Traduction du catalan par Angelina Sevestre

Nées au sein de la communauté gay, les sous-cultures cuir et bear (ours) ont eu, à travers leurs discours et leurs pratiques, un effet paradoxal sur les représentations symboliques et politiques du masculin. La culture cuir met en scène des corps et des comportements outrancièrement masculins, par le biais du vêtement de cuir, jusqu’à rendre presque parodique la notion même de masculinité. La culture bear cherche à construire un corps pourvu de certains caractères de la masculinité traditionnelle : pilosité, musculature, corpulence, virilité. Pour Javier Sáez, auteur de Théorie queer et psychanalyse (éditions Epel, 2005) et directeur de la revue électronique queer hartza.com, ces stratégies viennent remettre en question toute « nature masculine » présumée à partir de sa réinvention, fondée sur l’excès ou encore la réappropriation du sexe anal et de la pornographie. Au passage, c’est la visée reproductive, comprise comme prolongement des exigences de production capitalistes, qui sont remises en cause par les corps-mêmes.

Ce texte est extrait du deuxième numéro de la version papier de Jef Klak, « Bout d’ficelle », toujours disponible en librairie.

À partir des années 1950 aux États-Unis, certains collectifs gays commencent à s’approprier les formes et les codes traditionnels de la masculinité1 Merci à José Manuel Martinez pour ses références sur les origines du mouvement cuir. L’étude de la vulnérabilité du sexe dans le SM (voir plus bas) vient aussi de lui.. Jusqu’alors, les représentations sociales et médiatiques des gays s’appuyaient sur l’image de l’homosexuel efféminé, avec pour effet de les identifier dans l’imaginaire collectif au « féminin », ou plutôt au stéréotype du féminin : fragilité, sensibilité, délicatesse, douceur, manières, etc. C’est le prototype de la « folle ».

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux liens homoérotiques se tissent dans les régiments entre des hommes qui, jusqu’alors, étaient restés « dans le placard ». Beaucoup sont d’ailleurs victimes de la répression homophobe caractéristique de l’armée et en sont chassés. Cependant, à la fin de la guerre, nostalgiques de certaines expériences comme la discipline, la camaraderie, la solidarité, la hiérarchie, le port de l’uniforme et des insignes, quelques-uns d’entre eux décident de continuer à se réunir en petits groupes de passionnés de motos, au sein desquels ils recréent les codes hypermasculins : domination et soumission, motos, esthétique « dure » où le cuir devient signe d’identité, et accentuation des éléments caractéristiques du corps masculin : moustaches, pilosité, musculature, force physique, etc. Les premiers groupes cuir[2. Des groupes lesbiens cuir et sadomasochistes (et d’autres hétérosexuels) apparaissent aussi à cette époque. Pour des raisons d’espace, nous ne ferons référence ici qu’aux groupes masculins. Pour plus d’informations sur les lesbiennes cuir SM, voir l’histoire du groupe Samois (1984), Coming to Power : Writing and graphics on Lesbian S/M, San Francisco, et P. Califia (1994), Public Sex : The Culture of Radical Sex, San Francisco, Cleis Press).] naissent alors en Californie dans les années 1950.

Esthétique cuir, SM et tournant épistémologique

En 1954 sort le film L’équipée sauvage, de Lazlo Benedek, avec Marlon Brando dans le rôle du leader d’un gang de motards rebelles. Avec une esthétique inspirée des groupes cuir gays de l’époque, le film a beaucoup de succès et alimente la création d’un réseau de plus en plus étendu de ces groupes aux États-Unis. Dans les mêmes années[3. Voir aussi le roman de Mishima, Confessions d’un masque (1949), dans lequel il décrit certaines scènes sadomasochistes d’un point de vue gay assumé – fait étonnant pour le Japon de l’époque.], Kenneth Anger réalise le court-métrage Fireworks dans lequel il se met en scène en train de se torturer et de prendre part à plusieurs séances sadomasochistes. Dans Scorpio Rising (1964), autre film devenu culte, Anger fait aussi largement appel aux codes des groupes cuir : clubs de motards, fêtes sataniques, sadomasochisme, musique frénétique, cérémonie de l’habillage en cuir et esthétique militaire.

Ainsi, au début des années 1960, les communautés cuir reçoivent-elles un certain écho dans le milieu gay américain. En 1962, Life publie un reportage sur celles-ci et, selon le magazine, le cuir représente « le côté anti-féminin de l’homosexualité ». À partir de ce moment, la Californie accueille une grande vague d’immigration gay cuir, tant et si bien qu’au début des années 1970, elle voit se multiplier bars et clubs où sont données fêtes et orgies aux codes sophistiqués, et où apparaissent de nouvelles pratiques sexuelles (back-rooms, slings, fist-fucking[4. Back-room : littéralement la chambre de derrière.
Ce sont les salles à demi obscures dans les bars SM-cuir, où l’on pratique le sexe anonymement, et qui sont dotées d’équipements spéciaux : slings pour le fist, croix de bois pour immobiliser, etc. Sling : genre de hamac composé d’un rectangle de cuir suspendu par des chaînes ou des cordes, où s’allonge sur le dos celui qui veut être pénétré (godemichet, poing, pénis, etc.). Fist-fucking : pratique sexuelle qui consiste à introduire le poing et/ou une partie du bras dans l’anus (le sien ou celui d’une autre personne).]
, godemichets, valorisation de la zone anale, pratiques sadomasochistes, mises en scène spécifiques, etc.). Les clubs tels que The Catacombs, Infierno ou Shaw attirent nombre de gays des États-Unis et d’Europe, parmi lesquels le philosophe Michel Foucault, qui fait une lecture très intéressante des pratiques sadomasochistes :

Le sadomasochisme (SM) […] est l’érotisation du pouvoir, l’érotisation de rapports stratégiques. Ce qui me frappe dans le SM, c’est la manière dont il diffère du pouvoir social. Le pouvoir se caractérise par le fait qu’il constitue un rapport stratégique qui s’est stabilisé dans les institutions. Au sein des rapports de pouvoir, la mobilité est donc limitée, et certaines forteresses sont très difficiles à faire tomber, parce qu’elles ont été institutionnalisées et que leur influence est sensible dans les cours de justice, dans les codes. Cela signifie que les rapports stratégiques entre les individus se caractérisent par la rigidité.

À cet égard, le jeu SM est très intéressant parce que, bien qu’étant un rapport stratégique, il est toujours fluide. Il y a des rôles, bien entendu, mais chacun sait très bien que ces rôles peuvent être inversés. Parfois, lorsque le jeu commence, l’un est le maître, l’autre l’esclave et, à la fin, celui qui était l’esclave est devenu le maître. Ou même lorsque les rôles sont stables, les protagonistes savent très bien qu’il s’agit toujours d’un jeu : soit les règles sont transgressées, soit il y a un accord, explicite ou tacite, qui définit certaines frontières. Ce jeu stratégique est très intéressant en tant que source de plaisir physique. Mais je ne dirais pas qu’il constitue une reproduction, à l’intérieur de la relation érotique, de la structure du pouvoir. C’est une mise en scène des structures du pouvoir par un jeu stratégique capable de procurer un plaisir sexuel ou physique.

[…] La pratique du SM débouche sur une création de plaisir, et cette création s’accompagne d’une identité. En tant que processus d’invention, le SM est donc vraiment une sous-culture. C’est l’utilisation d’un rapport stratégique comme source de plaisir (physique). […] Il y avait, au Moyen Âge, par exemple, la tradition de l’amour courtois, avec le troubadour, la manière dont s’instauraient les rapports amoureux entre la dame et son amant, etc. Il s’agissait, là aussi, d’un jeu stratégique. Ce jeu, on le retrouve, aujourd’hui, entre garçons et filles qui vont danser le samedi soir. Ils mettent en scène des rapports stratégiques. Ce qui est intéressant, c’est que, dans la vie hétérosexuelle, ces rapports stratégiques précèdent le sexe. Ils existent à seule fin d’obtenir le sexe. Dans le SM, en revanche, les rapports stratégiques font partie du sexe, comme une convention de plaisir à l’intérieur d’une situation particulière.

Dans un cas, les rapports stratégiques sont des rapports purement sociaux, et c’est l’être social qui est concerné ; tandis que, dans l’autre cas, c’est le corps qui est impliqué. Et c’est ce transfert des rapports stratégiques, qui passent du rituel de cour au plan sexuel, qui est particulièrement intéressant[5. « Michel Foucault, une interview : sexe, pouvoir et la politique de l’identité » ; entretien avec B. Gallagher et A. Wilson, Toronto, juin 1982 ; trad. F. Durand-Bogaert, The Advocate, nº  400, 7 août 1984, pp. 26-30 et 58. Dits et écrits, tome IV. L’interview complète est consultable sur 1libertaire.free.fr.]. »

Au lieu de faire une lecture morale, psychologique ou psychanalytique de ces pratiques, Foucault les considère comme des sous-cultures dotées de leur propre langage, de leurs propres formes d’associations et de plaisir, productives, inventives au niveau de la sexualité et du plaisir – tout en s’appuyant sur des codes clairs et établis. Cette vision est à l’opposé du regard moralisateur et négatif habituellement porté sur le sadomasochisme, y compris même dans le mouvement gay, et que l’on retrouve dans certains films orientés tels que La Chasse de William Friedkin, avec une ambiance cuir violente, meurtrière et dangereuse.

À partir de l’étude des pratiques cuir et sadomasochistes, ainsi que d’écrits produits par des groupes politiques gays, l’anthropologue lesbienne Gayle Rubin a développé une réflexion sur les différentes sexualités qui a influencé les politiques lesbiennes dans les années 1980-90, ainsi que les premières références de la théorie queer. Au lieu de caractériser les pratiques des cultures gays des années 1970 (et particulièrement la culture cuir et sadomasochiste) en termes de fétichisme (selon la théorie freudienne), ou d’y voir, à travers le prisme féministe, la marque d’un patriarcat machiste et oppresseur, Rubin analyse la sexualité dans le contexte de l’histoire de la technologie, de la production matérielle des objets de consommation, de l’histoire de la transformation des matières premières et de l’histoire de l’urbanisme. Dans le SM, la relation des sujets avec ces objets fait partie de la production moderne du corps et de la relation de ce dernier avec les objets manufacturés. D’après l’activiste et philosophe queer Beatriz Preciado, la nouveauté de cette analyse réside dans le fait que « l’histoire de la sexualité quitte la sphère de l’histoire naturelle de la reproduction pour entrer dans l’histoire (artificielle) de la production[6. Beatriz Preciado (2002) reprendra le raisonnement de Rubin pour analyser la place occupée par le godemichet dans le réseau de technologies de production des sexualités.] ».

Le tournant épistémologique opéré par Rubin est capital pour comprendre la distanciation que la théorie queer établira plus tard avec la psychanalyse. Alors que cette dernière fait une interprétation symbolique de la relation du sujet avec les objets en fonction des avatars de son histoire inconsciente (identifications, rejets, refoulements, etc.) et de sa structure vitale marquée par la castration (où le fétichisme est interprété comme une posture subjective née de l’impossibilité d’accepter la non-existence du pénis chez la femme), Rubin considère quant à elle ces pratiques en tant qu’éléments d’un dispositif regroupant différentes technologies façonnant le corps et les relations entre les sujets, selon un cadre historique et culturel très précis :

Je ne vois pas comment on pourrait parler du fétichisme, ou de sadomasochisme sans réfléchir à la production de caoutchouc, aux techniques de dressage des chevaux, à l’usage du harnais en équitation, au cirage brillant des bottes militaires, à l’histoire des bas de soie, à la froide autorité des vêtements médiévaux, et à l’indéfinissable sensation de liberté qu’on éprouve à quitter la ville et à rouler sur une route en pleine nature. Pour toutes ces raisons, comment penser au fétichisme indépendamment de la vie urbaine, de certaines rues, de certains parcs, des quartiers chauds et des bas-fonds, des séductions de certains rayons des grands magasins regorgeant de marchandises désirables et glamour ? Le fétichisme fait surgir en moi quantité de questions sur les changements dans la production des objets, les spécificités historiques du contrôle social et de l’étiquette de la peau, les expériences ambiguës d’intrusions corporelles et leur hiérarchie savamment réglée. Si toute la complexité de ces informations sociales est réduite à la castration ou au complexe d’Œdipe, au savoir ou à l’ignorance de ce qu’on ne doit pas savoir, je crois qu’on aura perdu quelque chose d’important[7. Marché au sexe, Gayle Rubin et Judith Butler, 2001, p. 33, (traduction française Eliane Sokol).]. »

Communautés gays et visibilité

Pour compléter ce panorama historique, on peut aussi rappeler la période de crise qui a frappé les mouvements gays (cuir, SM ou autres) avec l’apparition de la pandémie du Sida au début des années 1980. La maladie, avec ses effets dévastateurs, a provoqué un changement aussi bien dans les pratiques que dans les formes d’organisation de ces collectifs. Les communautés cuir et SM ont réagi très vite en menant de grandes campagnes de promotion du safe sex [sexe sûr], et en multipliant des initiatives bien plus organisées et bien plus réactives que celles de l’administration Reagan-Bush, dont la passivité a provoqué ce que l’on pourrait appeler un génocide planifié. Les autorités firent fermer les back-rooms et les saunas (sans aucune mesure de traitement ou d’information en parallèle), de sorte que les collectifs cuir-SM durent s’organiser en clubs privés aux règles d’hygiène et de protection très strictes. Aujourd’hui, certains bars et saunas ont rouvert aux États-Unis, mais il existe toujours de nombreuses limitations pour y pratiquer du sexe. Les bars cuir-SM européens, en revanche, sont beaucoup plus souples, et combinent la possibilité de rencontres sexuelles et de soirées avec d’importantes mesures d’hygiène et de protection[8. Malheureusement, ce n’est pas le cas dans les bars et les clubs espagnols, où l’on ne trouve pas toujours ces accessoires gratuitement ou à portée de main. Cela est dû à la scandaleuse inaction mêlée de passivité des autorités espagnoles en ce qui concerne l’épidémie du Sida dans ce pays qu’au laisser-aller et à l’inconscience de certains propriétaires de bars gays.] (préservatifs, gants en latex et gel lubrifiant gratuits, brochures informatives).

Actuellement, on trouve des communautés cuir et SM pratiquement dans le monde entier. Elles sont organisées en clubs, associations, bars, sites internet, livres et revues spécialisées, et alimentent de nombreux mouvements artistiques (Robert Mapplethorpe, Pepe Espaliu, Catherine Opie, Tom of Finland, le cinéma porno, The Leather Archives and Museum à Chicago, etc.). Peut-être ont-elles perdu leur caractère clandestin et transgressif des années 1960-70, mais leur visibilité demeure un défi lancé aux partisans de la « normalisation » de la communauté gay.

La psychiatrisation du sadomasochisme

Quand on évoque le sadomasochisme, les premières images qui viennent à l’esprit renvoient le plus souvent à la violence et au crime, à la maladie mentale ou encore à l’anormalité. Ces classifications viennent directement des catégories forgées par le discours clinique de la fin du XIXe siècle. La première occurrence du terme sadomasochisme, apparu dans le lexique médical, interprétait en effet la pratique comme une pathologie due à des traumatismes psychologiques et sociaux. Or cette sous-culture gay née au milieu du XXe siècle, dotée de codes spécifiques est bien plutôt pour ceux qui la vivent une expérimentation de la douleur fondée sur un contrat mutuel, sur le respect et le consentement, et qui génère certains liens sociaux et culturels.

Le SM sonne comme un défi lancé aux systèmes de production de la sexualité, en ce qu’il provoque un déplacement radical : les organes génitaux ne sont plus le lieu essentiel ou principal de la sexualité, qui est transférée sur la totalité du corps, lequel devient tout entier un lieu possible d’expérimentation du plaisir. Le SM établit de nouvelles pratiques mettant en jeu de nouvelles parties du corps, et bannit l’empire des organes génitaux comme uniques organes du plaisir sexuel, comme l’explique Foucault dans une de ses dernières interviews[9. Ouvr. cité.] :

Ce que ces gens font n’est pas agressif. Ils inventent de nouvelles possibilités de plaisir en utilisant certaines parties bizarres de leur corps – en érotisant ce corps. Je pense que nous avons là une sorte de création, d’entreprise créatrice, dont l’une des principales caractéristiques est ce que j’appelle la désexualisation du plaisir. L’idée que le plaisir physique provient toujours du plaisir sexuel et l’idée que le plaisir sexuel est la base de tous les plaisirs possibles, cela, je pense, c’est vraiment quelque chose de faux. Ce que les pratiques SM nous montrent, c’est que nous pouvons produire du plaisir à partir d’objets très étranges, en utilisant certaines parties bizarres de notre corps, dans des situations très inhabituelles, etc. »

La reconquête de terrains interdits

Apparue dans les communautés SM gays, le fist-fucking, ou la pénétration anale avec le poing (fist), n’est pas vraiment une pratique SM : elle n’a pas forcément à voir avec la douleur ; et tous les SM ne pratiquent pas le fist, comme tous les pratiquants du fist ne sont pas forcément SM. Il faut cependant reconnaître un lien culturel entre fist et SM, ne serait-ce que pour les espaces où est apparue cette pratique, créés par et pour la communauté SM. Gayle Rubin les décrit de manière tout à fait fascinante dans son article « Les Catacombes, temple du trou du cul[10. Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe, 1991, Gayle Rubin, éd. EPEL, trad. de Rostom Mesli, Paris, 2010, pp. 230-3.] », à propos du club SM éponyme de San Francisco, au sein duquel se sont développées les pratiques du fist.

Le fist met en jeu deux espaces pourchassés, réprimés et condamnés parce que considérés comme abjects : l’anus et la main. Le sexe génital n’est pas réprimé, il est au contraire encouragé par des images, des discours, des programmes audiovisuels. Aujourd’hui, même les sexologues recommandent la masturbation, car c’est bon pour la santé. Parce que le sexe génital renforce la différence sexuelle et l’assignation des rôles et des genres : l’homme pénétrateur, la femme pénétrée, la cohérence ou la destinée de l’ensemble vulve-pénis, etc. Le fist a reconquis les espaces proscrits que sont l’anus et la main/le bras, qui sont désormais employés comme objets et sujets de plaisir. »

Dans son Manifeste contra-sexuel, Beatriz Preciado a quant à elle établi une généalogie très précise du godemichet, afin de démontrer que « celui-ci ne fait pas référence au pénis, mais à la main. Le godemichet naît des différentes techniques et machines créées pour réprimer la main masturbatrice. » De la même manière, nous pouvons affirmer que le fist est une sorte de reconquête d’un terrain interdit, dans la mesure où, autrefois, l’usage de la main dans l’anus et le rectum était réservé au médecin. Pour les hommes, l’auscultation était une expérience honteuse et privée, justifiée pour la détection des maladies de la prostate. Les fists s’approprient cet espace réservé au « spécialiste » en en renouvelant la définition : sens de la communauté, de l’apprentissage, du plaisir et de l’autonomie. Le centre génital est abandonné, ainsi que la dynamique obligatoire érection-éjaculation. Il est intéressant d’observer que cet abandon du pénis apparaît précisément dans le milieu gay, alors que ces derniers sont précisément toujours associés au culte du phallus[11. Il existe aussi des pratiques SM et fist entre lesbiennes et entre hétérosexuels, mais nous ne nous intéresserons pas ici à la généalogie de ces pratiques, qui est différente.].

Il faut néanmoins souligner le caractère périphérique ou marginal du SM et du fist en particulier. Même au sein de la communauté gay, on pense généralement que le SM est une pratique étrange, dangereuse, malsaine, perverse, obscure et violente. On peut s’étonner qu’un groupe stigmatisé, comme c’est le cas des gays, fustige un autre groupe au sein même de sa propre communauté. De plus, ces jugements tiennent plus du fantasme que de la réalité : les clubs SM ne sont ni violents ni dangereux, bien au contraire. Les rencontres et les pratiques sont négociées par des rituels très clairs et dans un respect mutuel. L’apprentissage et l’enseignement entre participants est un phénomène tout à fait banal dans ces lieux : les techniques SM nécessitent une connaissance et une préparation préalables, pour éviter des situations de mise en danger physique ou la transmission de maladies. Le respect des indications de la personne qui est objet de ces manipulations est tout aussi fondamental. Enfin, contrairement à ce que l’on pourrait croire, celui qui commande est en fait celui qui est en position de soumission, construisant une nouvelle subversion du thème maître/esclave.

Le SM est au final une représentation des situations ou des atmosphères obscures ou dangereuses. Il crée une ambiance fondée sur cet imaginaire : usines désaffectées, ports, impasses étroites, décors industriels, durs ou sinistres. Mais il ne s’agit, précisément, que d’une représentation.

Pénis, main et capitalisme

Pour comprendre comment s’est constituée la relation entre le corps et la notion de sujet dans la culture occidentale, Beatriz Preciado[12. Manifeste contra-sexuel, Beatriz Preciado, 2000, trad. Marie-Hélène Bourcier, éd. Balland.] propose une généalogie du godemichet en analysant aussi bien l’évolution de sa forme que sa présence dans différentes pratiques (médicales et sexuelles) à différentes périodes historiques. Elle distingue trois différents types de technologies (et leurs instruments correspondants) qui ont donné leur forme et leur fonction au godemichet contemporain. Leur étude est fondamentale pour comprendre la définition du genre et du corps en tant qu’« incorporation prothétique ».

1. L’ancêtre du godemichet se trouverait, selon Preciado, dans les méthodes et les outils de répression de la masturbation inspirés par les théories d’un médecin suisse du XVIIe siècle, Samuel Auguste Tissot, qui analysait la sexualité d’un point de vue capitaliste, et concevait le corps comme un circuit fermé d’énergie corporelle que l’on devait réserver à des tâches liées au travail productif et reproductif. À partir de cette notion du corps en tant que capital, Tissot a identifié un organe sexuel susceptible de faire irruption dans le circuit d’énergie et de provoquer des gaspillages inutiles : la main. Pour en limiter les mouvements, il a élaboré différents objets (gants, boucles, mitaines).

Les théories de Tissot reflètent et renforcent les modifications de la manière de penser et de vivre la sexualité qui apparurent en Europe au XVIIe siècle. « Jusqu’alors, rappelle Preciado, la sexualité était un acte social, avec ses propres temps et ses propres rituels, mais à partir du moment où le sexe est considéré comme un capital, et que cette conception influence tous les aspects du quotidien des individus, elle devient partie substantielle du sujet de la modernité. »

Les objets conçus par Tissot visaient à réguler (diriger et réprimer) l’usage des organes sexuels, mais en même temps ils démarquaient (et ainsi mettaient en valeur) l’espace du corps générateur de plaisir. Ainsi ne faut-il pas s’étonner que les techniques de répression aient fini par se transformer en technologies productrices d’identité sexuelle et créatrices de plaisir. C’est le même processus qui intervient pour le fist-fucking, lequel est lié à l’interdiction d’accéder à l’espace anal (réservé au médecin) en se réappropriant le gant en latex de ce même médecin : l’anus, tout comme le gant, sont transformés en objets de plaisir. En parallèle, on passe de la conception du corps comme espace fermé à sa présentation à un espace totalement ouvert par l’exhibition de l’anus et du rectum que requièrent la pratique. Le cinéma fist provoque ainsi l’inversion totale de la vision initiale du corps comme circuit clos. Enfin, la main, que Tissot considérait comme source de plaisir à endiguer, est radicalement investie de puissance par le fist, à tel point que les organes génitaux perdent tout leur intérêt. Le fist relie donc deux lieux traditionnellement interdits : il ouvre l’anus et donc le corps, et se réapproprie la main, qui s’introduit et manipule le circuit ouvert qu’est devenu le corps.

2. Les théories psychologiques du XIXe siècle considéraient l’orgasme féminin comme une crise hystérique que les médecins devaient analyser, surveiller et contrôler. Ainsi ont d’abord été inventés des « vibromasseurs hospitaliers » pour provoquer (sous surveillance médicale) ces « crises », puis on a développé d’autres appareils dotés de la même fonction, mais conçus pour un usage domestique. Au même moment, et afin de lutter contre l’impuissance masculine, la médecine utilisait des objets similaires que l’on « administrait » par l’anus. Un exemple de plus du monopole détenu par le médecin sur l’espace anal, et qui est détruit par le fist.

3. À partir de la Première Guerre mondiale, les techniques de fabrication des prothèses qui accomplissent et perfectionnent la fonction de la main (et d’autres parties du corps comme les jambes) ont joué un rôle fondamental dans la constitution de l’identité masculine. Selon Beatriz Preciado toujours, il y a une relation directe entre la masculinité et la guerre, liée à la construction des prothèses : « Rappelons qu’après la Première Guerre mondiale, beaucoup de soldats sont rentrés avec un membre amputé, dans la plupart des cas la main qui est, selon les anthropologues, l’organe masculin par excellence, puisqu’il permet de transformer la nature en utilisant des instruments. » Convaincu qu’il existait une correspondance entre les hommes qui avaient perdu une main (et étaient ainsi devenus inutiles pour l’économie productive) et ceux qui avaient perdu leurs organes génitaux (et étaient ainsi devenus inutiles pour l’économie reproductive), un médecin militaire français appelé Jules Amar a élaboré un jeu de mains prothétiques permettant de réintégrer ces soldats sur le marché du travail. « Jules Amar associa la perte de la main à la perte de la masculinité, en établissant une correspondance entre la main et le pénis. »

La théorie de Jules Amar est essentielle à la compréhension de la redéfinition de la sexualité et de la main opérée par le fist. Ce serait une erreur de l’interpréter comme une pratique où la main se substitue au pénis, comme si celui-ci était l’original, le dépositaire légitime de la sexualité et que la main en était le simple substitut. En fait, le fist provoque un court-circuit dans l’économie productive et reproductive : il délaisse les parties génitales et privilégie l’utilisation de la main dans un lieu « inutile », pénètre un lieu abject par excellence, l’anus (la main, partie du corps non-reproductive, se retrouve dans l’anus, une autre partie du corps non-reproductive). Une main et un bras travaillent au mauvais endroit, pour ouvrir le corps précisément là où se produit le gaspillage (l’anus ne produit que de la merde, il n’est pas utile au capital). Dans le fist, le bras, productif puisqu’il fournit la « main » d’œuvre, travaille dans le lieu le plus improductif du corps.

Le porno gay sans organes génitaux

Comme l’observe l’historienne américaine Lynn Hunt, la pornographie est avant tout « une catégorie de pensée, de représentation et de régulation ». Elle naît avec la modernité et n’échappe pas au régime disciplinaire de la production des sexualités décrit par Foucault dans son œuvre. Elle parvient à objectiver le sexe, principalement le sexe masculin, puisqu’elle est produite pour une consommation masculine, qu’elle prend en compte un point de vue masculin, fondamentalement hétérocentré, et qu’elle place les organes génitaux masculins au centre de la narration.

Dans le cinéma porno traditionnel, le pénis, autour duquel s’organise le montage, est au centre des plans et de la syntaxe. Si celui-ci est flasque, on ne le filme pas. Il est aussi ce qui conquiert les espaces : la bouche, le vagin, l’anus. Même dans les films qui mettent en scène un acte sexuel entre deux femmes, on introduit souvent un homme à la fin de la séquence, comme un ange réparateur venant résoudre un acte sexuel « pour de faux », lacunaire.

La logique du porno standard exige par ailleurs l’image de l’éjaculation, conçue comme son essence. Certaines essayistes queer, comme Beatriz Preciado, ont mis en évidence la fonction du porno traditionnel à partir de ces postulats : renaturaliser la différence sexuelle, figer les différences de genre et les pratiques sexuelles. Le porno est aussi une école, un enseignement sur la manière dont on fornique, avec qui, avec quoi, pour quoi, etc., et sa « pédagogie » découpe le corps, définit les relations entre les corps en inventant un type bien précis de sexualité.

Dans les années 1980, certaines femmes, comme Candida Royalte, se lancent dans des expériences en réalisant des films porno sans éjaculation qui donneront lieu au post-porno féministe. De même, le porno SM gay a modifié le circuit érection-pénétration-éjaculation du genre traditionnel. Dans le film Seamen. Falling Angel IV, de Bruce Cam, on ne voit aucune érection ni aucun organe génital. Le centre d’attention est déplacé à d’autres organes du corps comme la main, le bras, le visage et l’anus. Bruce Cam montre un « mâle vulnérable » : d’abord une image hypermasculine pour ensuite la donner dans toute sa fragilité, en pleine passivité, en tant qu’espace manipulable – attaché, fragile, à la merci, offrant ses fesses –, dans une subversion du code masculin hétérocentré. Tous les éléments de la construction d’une identité solide et puissante de la masculinité sont mis en évidence dans ce discours. Dans les codes traditionnels de la masculinité, le poing fermé est un geste de menace, de violence. Dans le fist, le poing prend une nouvelle signification pour devenir un objet de plaisir, agréable, un élément amoureux.

L’absence d’érection et de pénétration par un pénis dans les films fist est une expérimentation radicale pour le « genre » (dans les deux sens du terme). Quand les parties génitales masculines apparaissent dans les films fist, le pénis est flasque et n’éveille aucun intérêt, ni de la part des acteurs, ni de celle de la caméra, encore moins du montage. De plus, l’anus et le poing ne sont caractéristiques d’aucun genre ni d’aucun sexe, on a un anus et un bras, indépendamment du fait d’être homme, femme ou intersexuel. Et le mot « indépendamment » est important, car pour les systèmes dominants, la différence sexuelle et l’assignation des natures féminines et masculines est cruciale.

Le porno est un genre (cinématographique) qui produit du genre (masculin/féminin). Le post-porno est un sous-genre qui défie ce système de production de genres et déterritorialise le corps sexué (il déplace l’intérêt des parties génitales à d’autres parties du corps). Et le fist est réversible, c’est-à-dire que celui qui introduit le poing peut le recevoir et vice-versa (le code actif/passif est également annulé).

Le fist tel qu’on peut le voir dans le film de Bruce Cam se déroule dans un bateau et sous les yeux d’autres personnes, et remet ainsi en question la séparation entre espace public et espace privé. Le seul endroit où il est ordinairement permis de jouer avec son anus, c’est dans les toilettes ou la salle de bains. Il arrive aussi, dans un autre espace privé qu’est le lit conjugal, que certains couples osent explorer cet espace méconnu. À l’opposé de ces espaces clos, la pratique du fist dans la communauté SM a traditionnellement été une pratique publique, réalisée à la vue de toute l’assistance présente dans le club : différentes personnes peuvent y participer, c’est une sorte d’acte social qui brise la barrière du « couple enfermé dans sa chambre ». C’est aussi une nouveauté par rapport à l’usage honteux du derrière ; le fist représente une sorte de « coming-out anal », une démonstration fière du plaisir que l’on peut obtenir par ce moyen et une manière de créer des liens de solidarité de pratiques.

En cela, les pratique du fist, ainsi que de certains types de porno gay SM, permettent des formes de résistance aux systèmes d’ordre sexuel, qui imposent leurs critères hétérocentrés, lesquels visent à naturaliser la sexualité et le genre, à régulariser les corps et les formes de plaisir. Cette résistance fait naître de nombreuses autres identités fondées sur de nouveaux critères qui dissolvent, ou au moins remettent en question, les discours dominants, industrie cinématographique incluse.

La culture des ours

À la fin des années 1980, le quartier de Castro, à San Francisco, est déjà très connu en tant qu’espace gay : bars aux ambiances travaillées, librairies, cinémas, restaurants, etc. La majeure partie des résidents sont gays et de nombreuses organisations homosexuelles ont leur siège dans le quartier. N’échappant pas à l’esthétique alors en vogue, on y voit déambuler dans les rues de jeunes éphèbes, bien rasés, habillés dernier cri, faisant des efforts pour imiter le modèle de beauté gay à la mode. Sur le même trottoir commencent cependant à se garer des hommes à moto à l’aspect bien différent : barbus, ventrus, corpulents, les jambes moulées dans de vieux jeans et les poils dépassant du col de leur chemise en flanelle : les bears (ours).

Dans la continuité historique de la communauté cuir, certains motards exhibent avec fierté leur gros ventre et leur barbe en signe d’identité, et se réunissent également au Lone Star. La création de la revue Bear Magazine donne lieu à un véritable phénomène social : elle est très rapidement épuisée et des centaines de lettres euphoriques parviennent à la rédaction, félicitée pour le contenu du magazine : « Enfin une revue avec des photos d’hommes poilus, ventripotents, avec une barbe fournie et… surprise : qui ne sont pas “particulièrement bien membrés”. » Les pages laissent entrevoir la possibilité d’une reconnaissance différente, d’un nouvel espace de représentation ; elle expose comme « corps désirables » des corps qui jusqu’ici étaient restés atypiques, et permet par là même à de nombreux hommes de s’y identifier. Les lecteurs expriment surtout deux idées : « J’adore ce type d’hommes, mais je pensais que personne ne partageait mes goûts » et « J’ai cette apparence, mais je croyais que je n’étais pas désirable ».

Les éditeurs sont conscients de la différence qu’ils apportent par rapport à l’image habituelle du corps dans les magazines. Ils se positionnent de façon très claire en critiquant l’empire du corps façonné par la mode, excluant les autres apparences et les autres formes de désir. Leur réflexion sur la politique du corps va plus loin  encore : les hommes sur les photos ont un pénis « normal », non disproportionné comme on peut en voir dans les autres magazines du marché. Ceci a renforcé le processus d’identification des lecteurs, en les libérant du complexe d’infériorité généralement ressenti quand on se compare à ces prodiges de la nature ! Enfin, les bears ne sont pas nécessairement jeunes : on voit fréquemment des hommes mûrs dans la revue, exhibant leurs corps nus avec fierté (on les appelle les ours polaires – polar bears, avec leurs magnifiques barbes blanches).

Le phénomène bear s’est vite répandu aux États-Unis et au Canada, et un peu plus tard en Europe, en Australie et au Japon. Beaucoup de clubs, de bars ont été ouverts, des centaines de sites internet et autres revues ont été créés (Husky Magazine, American Bear, Bulk Male, Big Ad, etc.), des vidéos et des accessoires bear sont commercialisés, et en 1997 paraît le premier essai sur le monde bear gay, analysant l’origine de ce mouvement, ses caractéristiques et ses implications sociales[13. The Bear Book. Readings in the History and evolution of a Gay Male Subculture, édité par Les Wright, New York, Harrington Park Press, 1997.].

Les bears ont eu un effet subversif dans le monde gay, mais aussi dans le milieu hétérosexuel, car l’image de deux hommes poilus en train de s’embrasser était très perturbante, dans la mesure où qu’elle faisait voler en éclat le cliché « pédé-folle-efféminé » si utile aux hétérosexuels pour se différencier des gays et les reléguer à une catégorie étrangère à eux-mêmes. L’apparence des bears est proche de « l’apparence hétérosexuelle », trop proche : le boucher du coin et sa barbe noire, le plombier à moustache avec ses bras velus pourraient tout à fait être gays – « qui l’eut cru ! »…

La masculinité en question

En définitive, les sous-cultures cuir-SM et bear créent une relation paradoxale à la masculinité traditionnelle. Elles sont fondées sur l’excès, avec des mises en scène qui révèlent bien le caractère performatif, au sens où Judith Butler l’emploie dans son livre Trouble dans le genre (1990) : le genre en lui-même est une fiction culturelle, un effet performatif d’actes réitérés, sans origine ni essence.

Il ne faudrait pas concevoir le genre comme une identité stable ni comme le lieu de la capacité d’agir à l’origine des différents actes ; le genre consiste davantage en une identité tissée avec le temps par des fils ténus, posée dans un espace extérieur par une répétition stylisée d’actes. L’effet du genre est produit par la stylisation du corps et doit donc être compris comme la façon banale dont toutes sortes de gestes, de mouvements et de styles corporels donnent l’illusion d’un soi genré durable. Cette façon de formuler les choses extrait la conception du genre d’un modèle substantiel de l’identité au profit d’une conception qui le voit comme une temporalité sociale constituée. De manière significative, si le genre est institué par des actes marqués par une discontinuité interne, alors l’apparence de la substance consiste exactement en ceci : une identité construite, un acte performatif que le grand public, y compris les acteurs et actrices elles/eux-mêmes, vient à croire et à reprendre [perform] sur le mode de la croyance. […] Il convient précisément de chercher les possibilités de transformer le genre dans le rapport arbitraire entre de tels actes, dans l’échec possible de la répétition, toute déformation ou toute répétition parodique montrant combien l’effet fantasmatique de l’identité durable est une construction politiquement vulnérable. […] Si la réalité du genre est créée par des performances sociales ininterrompues, cela veut dire que l’idée même d’un sexe essentiel, de masculinité ou de féminité – vraie ou éternelle –, relève de la même stratégie de dissimulation du caractère performatif du genre et des possibilités performatives de faire proliférer les configurations du genre en dehors des cadres restrictifs de la domination masculine et de l’hétérosexualité obligatoire[14. Trouble dans le genre, Judith Butler, 1999, p. 266. Paris, La Découverte, trad. Cynthia Krauss.]. »

Si nous transposons cette analyse sur notre terrain, nous pouvons affirmer que l’excès de « masculinité » présent dans les esthétiques cuir et bear n’est pas la réaffirmation d’une « essence » ou d’une « nature masculine » qui aurait été piétinée par les « tapettes » ou les « folles », et qu’il faudrait recouvrer (Voir encadré page suivante). En fait, l’exhibition de l’excès du masculin de manière aussi explicite, surtout dans la culture cuir-SM, démontre plutôt la fragilité de la masculinité même. On peut le constater dans nombre de pratiques SM qui déplacent le centre du plaisir à d’autres parties du corps, ou s’emploient à manipuler les parties génitales dans le but de démontrer leur vulnérabilité (attacher les testicules, piquer le pénis avec des aiguilles, faibles décharges électriques, pinces, etc.). Cette mise en lumière de la vulnérabilité génitale constitue un tournant historique dans la représentation de la masculinité, et remet grandement en question le supposé phallocentrisme des pratiques gays.

Dans le cas de la culture bear, la représentation réside plutôt dans la réplique du « naturel ». L’homme-ours joue avec une prétendue nature sauvage, une masculinité idéalisée qui est directement liée à l’animalité, et qui rejette – en apparence – les accessoires de la culture gay dominante (attrait pour la mode, raffinement, maniérisme, maquillage, comportement efféminé, etc.). Mais là aussi, il s’agit d’une nature qui n’a jamais existé, et que l’on recrée, performativement : un état naturel animal jamais expérimenté par les êtres humains. Ici, la fragilité de la masculinité apparaît dans la laborieuse reconstruction, la nostalgie impossible d’un « homme naturel », que l’on recrée dans l’esthétique bear.

Le double jeu du naturel et de l’artificiel apparaît clairement dans la revue Bear Magazine. En couverture, on lit la phrase suivante : « Masculinity without the Trappings » (« Masculinité sans fioritures »). Mais en parcourant la revue, on se rend compte que la moitié des pages sont des publicités vantant différents accessoires visant à construire le bear idéal, par exemple les fioritures que l’on rejetait en couverture : bonnets, bretelles, chemises à carreaux type bûcheron, chaussures de montagne, jeans, ceintures… La barbe elle-même, élément clé de cette culture, les mannequins la portent toujours impeccablement taillée. Il s’agit, une fois de plus, d’une stylisation de la conduite, et la masculinité hétérosexuelle participe exactement du même processus.

L’homme hétérosexuel apprend dès la naissance différents codes qu’il répétera sans discontinuer, et qui marqueront son expérience subjective de la masculinité. Ces codes ne sont cependant pas moins artificiels que ceux d’un membre de la communauté cuir ou bear. On pourrait même affirmer que l’hétérosexualité est un des facteurs qui constituent la masculinité idéale. Ce qui est intéressant chez les « cuir » ou les bear, c’est qu’ils ont beau utiliser les codes masculins, au final, il y a toujours une trahison : ils ne seront pas de « vrais » hommes, puisqu’ils sont gays.

Il est important de rappeler que « s’habiller en homme » est quelque chose que les hommes apprennent de toutes pièces ; les hommes « biologiques » répètent des codes qui les intègrent dans la masculinité « sociale », mais ces codes sont créés par un contexte culturel spécifique, ils ne sont propres à aucun sujet a priori. En poussant ces codes à leur extrême, comme le font les « cuir » et les bears, nous pouvons démontrer et révéler le caractère théâtral de n’importe quelle identité. Comme l’affirme Judith Halberstam dans son œuvre classique queer Female Masculinity, « un drag-king est généralement une personne de sexe féminin qui s’habille en homme de manière identifiable et qui réalise ainsi une performance de type théâtral[15. Female Masculinity, Judith Halberstam, 1998, Durham, Duke Univertsity Press.] ». Ainsi, on pourrait tout aussi bien désigner les pratiquants des cultures cuir et bear par le terme drag-kings : il n’y a aucune raison d’en exclure les hommes, si, dans leurs pratiques, ils provoquent une remise en question similaire du caractère essentiellement performatif de la « masculinité ».

Double lecture

Nous avons fait une lecture plutôt idéalisée de ces deux sous-cultures, en insistant sur leur caractère subversif par le fait qu’ils introduisent de nouvelles identités dans les circuits gays et dans les codes de la masculinité. Malgré tout, il y a toujours un danger dans ces processus sociaux, qui réside dans la possibilité d’une assimilation par les systèmes de domination hétérocentrés.

Nous pourrions faire une lecture de ces sous-cultures radicalement différente. La culture cuir, et plus particulièrement la culture bear, laissent envisager la possibilité d’une normalisation et d’une intégration somme toute assez dangereuse. Leur ressemblance avec la culture hétérosexuelle dominante les conduit, parfois, à céder à la tentation de s’approprier le discours « follophobe[16. Haine de la « folle », du gay efféminé [NDT].] » et normatif. En effet, certains courants des cultures cuir et bear, en plus d’être misogynes et lesbophobes, reprochent aux « folles » de donner une image ridicule des gays. Les courants cuir et bear en questions revendiquent quant à eux une masculinité « normale » et intégrée, en vue d’une acceptation de la part des hétérosexuels. Ce sont des arguments de type : « Je suis normal, je ne veux pas me différencier des hétéros, je suis un homme masculin, je ne veux pas que l’on voie que je suis homo, ainsi m’accepteront-ils mieux, j’aime les vrais hommes, pas ces folles ridicules… ».

En fait, ce discours est un nouveau processus de dissimulation, un « retour dans le placard », un usage intéressé de la masculinité pour mieux passer « inaperçu », et un renforcement du discours « follophobe » dans sa variante la plus réactionnaire[17. Sur la « follophobie » bear, voir l’article en espagnol sur hartza.com.]. Cette lecture, profondément conservatrice, est un retour à la notion d’homme naturel, pour la lier directement à la masculinité, comme si l’équation homme = masculinité avait du sens. Du point du vue hétérosexuel, c’est une idée très réconfortante, car elle permet le retour du gay « sain », de celui qui ne remet pas en question la masculinité, pas plus qu’il n’en perturbe les codes.

Traduction du catalan, extrait de Masculinitats per al segle XXI, Contribucions als congressos de masculinitat a Barcelona, 2003-2007, (dir.) Josep M. Armengol, Centre d’Estudis dels Drets Individuals i Col·lectius (CEDIC), Barcelona 2007.

Notes

1 Merci à José Manuel Martinez pour ses références sur les origines du mouvement cuir. L’étude de la vulnérabilité du sexe dans le SM (voir plus bas) vient aussi de lui.

Trouble dans le tango 2/2
Tango Queer. Nouvelle danse, nouveau monde

Traduction par Ferdinand Cazalis
Texte original paru dans Diagonal le 30 août 2015

Sans rôles préétablis, sans que l’une des deux parties du couple doive toujours mener et l’autre suivre, sans que cette assignation des tâches dans la danse ne corresponde à une distribution par genre, où la femme joue à attendre d’être invitée puis suit la marche de l’homme. Et, surtout, sans que le couple soit obligatoirement composé d’un homme et d’une femme. Ainsi se danse un tango différent, qui commence à être connu comme « tango queer », réfléchissant sur le genre, les codes et les normes régissant cette danse.

Ce texte est le second d’une série dont le premier, « S’en remettre aux pas de l’homme », est disponible ici.

« Pour moi, le tango queer, c’est le tango », définit Olaya Aramo, pionnière sous nos latitudes de cette manière de voir la milonga (l’espace où se danse le tango) qui s’est développée en Allemagne depuis le mitan des années 1980. « Dans le monde dit “traditionnel”, et que je préfère appeler “hétéronormatif”, une bonne part de ce qui est érotisé et sensualisé réside dans l’incarnation de certaines normes genrées qui concède des privilèges aux hommes. Cette dynamique favorise l’hétérosexualisation du milieu tango.  »

Désireuses de questionner ces conventions sociales rigides que le tango reproduit, elle et Caroline Betemps ont lancé en 2010 un atelier hebdomadaire dispensant des cours au Centro Social Okupado Casablanca, à Madrid. « En apportant cette pratique dans les centres sociaux, notre objectif était d’un côté de renouer avec les origines populaires du tango, du temps où n’importe qui, quelle que soit sa classe sociale, le dansait. D’un autre côté, nous voulions briser le mythe selon lequel il s’agirait d’une danse difficile, qui exigerait des années d’apprentissage ou qui coûterait un bras », se souvient Betemps. « Un autre objectif était d’utiliser l’espace de danse comme un laboratoire où remettre en cause les normes de genre, tant celles qui sont imposées par l’extérieur que celles qu’on s’inflige soi-même. Nous voulions jouer à partir de ça : en partant du tango, de ses rôles et de ses positions », ajoute-t-elle.

Cette nouvelle forme de tango propose donc de rompre avec la dichotomie homme/femme dans la danse, avec leurs rôles assignés, en permettant à chaque personne de choisir le sien, indépendamment de son genre, et pouvant en changer quand elle le souhaite. « Dans le tango conventionnel, le rôle de la personne qui suit, traditionnellement assigné aux femmes, est habituellement infériorisé par rapport au rôle de meneur, assigné aux hommes. Ce différentiel de valorisation n’est fondé en rien, puisque les deux rôles ont des techniques spécifiques et que les difficultés sont perçues de manière différente selon les personnes, en fonction des capacités qu’il ou elle a développées – ou pas. Ce qui est très significatif, par exemple, c’est que nous n’utilisons jamais les mots homme ou femme pour définir un rôle lorsque nous enseignons le tango, alors qu’on s’y réfère en permanence dans les cours traditionnels », explique Dafne Saldaña, qui enseigne le tango queer et coorganise la milonga queer dans le bar El Rouge de Barcelone depuis janvier de cette année.

De son côté, quand on lui demande quelles sont les raisons pour lesquelles les gens se mettent à pratiquer cette danse, Yannick Carchak, membre du groupe qui a initié le tango queer à Madrid, répond par une question : « Si nous voulons construire une communauté dans laquelle chacun-e est libre d’avoir des relations avec qui que ce soit, au-delà des questions d’orientation sexuelle ou de genre, si l’on veut une communauté où tout le monde peut prendre l’initiative, choisir et définir en lien avec l’autre le rôle que chacun-e veut avoir dans la relation, pourquoi ferions-nous autrement dans le tango ? »

Tradition vs rupture

Vient ensuite la grande question : comment se danse le tango queer ? Est-ce très différent du tango conventionnel ? Tout le monde s’accorde sur l’absence de différences majeures. Ça se danse pareil, mais toutes les personnes impliquées connaissent les deux rôles et comment en changer. La musique jouée est celle du tango classique, de préférence celle des années 1930-40.

La principale variation repose donc sur le code, et sa dissolution. « Dans la milonga traditionnelle, explique Aramo, en plus de partir du postulat que les femmes suivent et les hommes mènent, que les couples sont composés d’un homme et d’une femme, les hommes prennent et les femmes attendent. Rien de cela n’a lieu dans le tango queer : on demande à la personne avec qui l’on souhaite danser, par quel rôle on commence, et tout le monde est libre d’inviter qui bon lui plaît. Le contenu érotique du tango perdure, mais adapté aux goût des un-e-s et des autres. »

Est-ce difficile de le danser ? Cela demande-t-il beaucoup de pratique ? Le pari du tango queer, selon Saldaña, « c’est de se mettre à la portée de tou-te-s, que tout le monde puisse y trouver du plaisir, quel que soit son niveau technique ». Pour Aramo, il faut entre 3 et 6 mois de cours pour « progresser facilement. Et puis, on peut se lancer dans la milonga dès le premier jour, encore plus dans les milongas queers et populaires, dans celles où cette notion de partage est important ». Cette volonté d’inclure tout le monde rompt avec une conception assez répandue d’un élitisme du tango. « L’image que se font beaucoup de gens du tango, c’est celle de la danse de scène, celle qui s’est diffusée dans les médias de masse, avec ses acrobaties et ses chorégraphies. Mais le tango de salon et de milongas est physiquement moins exigeant, plus sensible ; c’est une manière de donner un moment de partage et de connexion aux couples », ajoute-t-elle.

Bon accueil

Le premier festival international de tango queer a eu lieu à Hambourg, en Allemagne, en 2000, et la pratique s’est répandue à travers le monde, depuis la Norvège jusqu’à la Corée du Sud, en passant par le Mexique ou la Turquie. Dans l’État espagnol, grâce à l’expérience initiale d’Aramo et Betemps, de nombreux ateliers et cours ont vu le jour : dans les espaces féministes de Valence, Bilbao, Oviedo, ou lors d’événements comme Octubre Trans ou le Ladyfest. À Barcelone, le groupe de Saldaña organise un cabaret queer milonguero où les élèves de l’année préparent des numéros pour exprimer leurs idées, indépendamment de leur niveau de danse. « Ça a été un vrai succès ! Il y avait beaucoup de monde et ce fut une occasion de visibiliser le tango queer comme une expérience transformatrice », se souvient-elle.

Dans les circuits traditionnels, les réactions à l’apparition de cette nouvelle pratique sont plutôt bonnes. Aramo assure que « certaines des tangueras queer suivent par ailleurs des cours conventionnels. Là-bas aussi, elles dansent avec qui elles veulent, prennent et attendent, s’habillent à leur guise. En ce sens, c’est une expérience très positive. Heureusement que ces pratiques sont plutôt bien acceptées dans le monde du tango de l’État espagnol. En sept ans, je n’ai pas connu de conflits sérieux ». Carchak confirme cette réception favorable : « Il n’y personne, dans toutes les milongas que je connais à Madrid, qui va mal te regarder si tu choisis un autre rôle que celui que ton genre est censé te donner, ni si tu danses avec quelqu’un du même sexe. Au contraire. Il me semble qu’en général, la communauté tango de Madrid est plutôt ouverte. »

Betemps rappelle qu’il convient tout de même de distinguer « les initiatives collectives qui cherchent à partager le tango » d’autres lieux « clairement commerciaux où le “queer” n’est qu’une étiquette. Mais cette étiquette n’a pas grand-chose à voir avec le pinkwashing des années 1970, promouvant des gays et des lesbiennes citadines adaptées au système, mariées, avec un gros salaire et sans enfants. Ces espaces commerciaux ont une raison d’être, puisqu’ils aident des professionnels de gagner leur vie. Ils sont aussi nécessaires en qu’ils permettent de créer des communautés, avec les expériences qui vont avec. Cela dit, si nous parlons de tango populaire, il me paraît impossible de ne pas mentionner les aspects classistes de tel ou tel espace ».

Trouble dans le tango 1/2
S’en remettre aux pas de l’homme

Traduit par Marc Saint-Upéry

Dans les cours de tango et les milongas1 La milonga est un local traditionnel ou l’on danse le tango. Le terme peut aussi désigner l’événement lui-même (le fait de se réunir pour danser le tango), ainsi qu’un certain style de … Continue reading du centre-ville de Buenos Aires, au moment de montrer aux femmes comment évoluer sur la piste, enseignants et danseurs leur expliquent qu’elles n’ont pas besoin de connaissances ou de compétences spécifiques : c’est l’homme qui se charge de tout. Quelle est donc la distribution des rôles et des savoirs dans la pratique du tango ? L’anthropologue María Julia Carozzi analyse les mécanismes de construction de l’ignorance des femmes dans les milieux tangueros.

Texte extrait de Aquí se baila el tango, Una etnografía de las milongas porteñas (Ici on danse le tango, une ethnographie des milongas de Buenos Aires), 2015, éditions Siglo XXI, republié en ligne sur Anfibia2 Anfibia est un magazine numérique argentin lancé en mai 2012 qui publie des reportages au long cours. Il a été fondé par l’Universidad nacional de San Martín, avec le soutien de la … Continue reading.

Jef Klak publiera dans la foulée un autre texte en complément de celui-ci : « Tango Queer. Nouvelle danse, nouveau monde ».

Été 2006. Il y a à peine quelques mois qu’Anibal Ibarra a été suspendu de son poste de maire de Buenos Aires, mis en cause par la justice pour négligence dans l’incendie tragique de la discothèque República Cromañón. Il a été remplacé par le maire adjoint Jorge Telerman. Le VIIIe Festival de Tango de Buenos Aires, dont les activités se répartissent sur cinquante-sept sites de la capitale argentine, a pour siège central la halle Dorrego, un immense hangar appartenant anciennement au quartier de classe moyenne Colegiales et aujourd’hui plus ou moins annexé par Palermo, une zone encore plus chic et en proie à la spéculation immobilière. Jadis un marché, la halle Dorrego abrite aujourd’hui toute une série d’activités culturelles sous l’égide de la municipalité de Buenos Aires. À l’occasion du festival, l’espace y est divisé entre un bar, des étals commerciaux, une scène et une piste de danse. Après avoir fait le tour des lieux programme en main – comme l’année précédente, celui-ci a été publié en tant que supplément du quotidien Clarín –, je commence à observer la série de cours de tango gratuits et ouverts au public qui se succèdent sur la piste tout au long de l’après-midi. 

L’animateur d’une de ces classes est un chorégraphe et danseur renommé qui fréquente beaucoup les milongas ; il est fort apprécié des vieux milongueros pour savoir s’adapter aux exigences d’un espace restreint où le public circule à son aise, comme le veut la tradition. Juste avant le début de son cours, la foule des spectateurs grossit autour de la piste. À peine arrivé, le chorégraphe se saisit du micro et demande au public de reculer un peu pour lui faire de la place, afin que tout le monde puisse le voir. Il interpelle une jeune femme à l’autre bout de la salle : « Eh toi, là-bas ! » La jeune femme, qui arbore le T-shirt du festival et fait partie du personnel, esquisse un geste de surprise incrédule et répond d’une voix presque inaudible : «  Moi ?  » «  Oui, est-ce que tu sais danser le tango ?  » Avant même qu’elle ait répondu par la négative – qui oserait affirmer publiquement sa compétence en la matière, sachant que cela implique sans doute de devoir la démontrer sur le champ devant près de deux cents personnes ? –, le chorégraphe se dirige vers elle, la saisit par la main et l’entraîne au centre de la piste.

Dessinant de l’index des cercles dans l’air, il lève les yeux et demande à l’ingé-son de lancer la musique. Lorsque la sono commence à reproduire le tango « Todo » dans la version de l’orchestre de Di Sarli, il fait face à la jeune femme, lui entoure la taille du bras droit et, de son autre main, saisit la main droite de sa partenaire et la projette vers le ciel. Parachevant la posture typique du couple de tango, la fille pose sa main gauche sur l’épaule du danseur. Ils exécutent alors une série de pas, d’abord une caminata[2. La caminata est une marche qui accentue volontairement les temps forts de la musique.], puis un giro[3. Tour à droite ou à gauche. Le tour peut être celui de la femme autour de l’homme, de l’homme autour de la femme ou des deux autour de l’axe qui les sépare. Il est effectué avec la réalisation d’une combinaison de pas avant, pas arrière, pas latéraux et « pivots » (rotations effectuées sur place).] qui oblige la jeune femme à croiser les jambes. On ne constate aucun faux pas, aucun déphasage entre les deux danseurs, ils évoluent parfaitement en rythme, le corps bien droit. En somme, un tango tout à fait acceptable. Avant la fin du morceau, le professeur exécute une dernière figure et s’arrête net. D’un geste, il demande à l’ingé-son de couper la musique, libère la jeune femme de son étreinte et la remercie. Après quoi il se tourne vers le public et lui adresse la parole : « Voilà, ça, c’était pour que les hommes comprennent que s’ils apprennent à bien danser, ils pourront faire danser n’importe quelle partenaire. Bien danser le tango, c’est ça : fréquenter une milonga, choisir une fille, n’importe laquelle, et la faire danser. » 

Pendant que le cours se poursuit, je vais trouver la jeune femme qui a quitté la piste pour retourner à son poste de travail. J’ai quelques doutes : ses mouvements étaient un peu trop bien exécutés pour une personne censée n’avoir jamais dansé le tango. « Excuse-moi, lui dis-je, est-ce que par hasard tu as déjà pris des leçons de tango ? » « Oui, répond-elle dans un souffle, j’ai suivi quelques cours.  » 

Une strophe de « Así se baila el tango », de Martinez Vila (Marvil) – peu connue parce qu’elle apparaît dans la deuxième partie de la chanson, qui n’est jamais chantée lorsque le thème est joué par un orchestre –, décrit les qualités de la partenaire féminine dans le couple de tango comme celles d’« une ombre qui toujours poursuit » son homme ou d’un « être dépourvu de volonté » :

A veces me pregunto si no será mi sombra que siempre me persigue o un ser sin voluntad, pero es que ella ha nacido así pa’ la milonga y como yo se muere, se muere por bailar…

Parfois je me demande si elle n’est pas mon ombre qui toujours me poursuit ou bien un être dépourvu de volonté, mais elle est née pour la milonga et, tout comme moi elle meurt, elle meurt d’envie de danser…

Ce tango date de 1942, et bien qu’il soit encore souvent dansé à Buenos Aires, il pourrait sembler anachronique de reprendre cette image pour décrire les femmes qui, pendant la première décennie du nouveau millénaire, ont fréquenté les milongas en tant que danseuses aussi bien qu’en tant que spectatrices. Et pourtant, la réalité ne semble guère avoir changé. Au dire même de nombre de milongueras chevronnées ayant suivi des cours de danse entre deux et sept ans d’affilée, l’ignorance féminine en matière de tango apparaît comme une condition nécessaire de la qualité de leur prestation. Interrogée à ce sujet, Marcela, qui fréquente le circuit des milongas depuis dix ans, affirme avec conviction : « Pendant longtemps, j’ai pris beaucoup de leçons, jusqu’au jour où je me suis rendu compte que, pour bien danser le tango, une femme doit simplement se laisser aller et suivre le mouvement. » Sandra, une autre milonguera encore plus expérimentée qui a commencé à apprendre le tango à l’âge de 15 ans et professe le style milonguero en enseignant tout à la fois « le côté de l’homme » et « celui de la femme », explique ainsi à ses élèves : « Avant, je croyais que la femme devait avoir certaines connaissances pour pouvoir danser. Maintenant, je sais que la femme n’a pas besoin de savoir quoi que ce soit, il faut juste qu’elle se relâche et qu’elle se laisse guider par l’homme. »

Contrepartie de cette nécessaire ignorance de la femme en matière de danse, il semble qu’on attribue à l’homme une espèce d’hypercompétence performative. Celui-ci est en effet censé être capable de « faire danser n’importe quelle femme » ; autrement dit, c’est l’homme lui-même qui produit le « bien danser » de sa partenaire. Dans des textes publiés il y a quelques années sur le site de son académie de tango, Susana Miller fait explicitement référence à cette division sexuelle des savoirs et des capacités d’agir, expliquant à ses élèves féminines que certains hommes ont le don de « les bien danser » (la bailan bien[4. Tout le sel de cette expression est lié au fait que, tout comme en français, le verbe « bailar » (danser) n’est pas transitif en espagnol.]). Par conséquent, d’après cette initiatrice distinguée de nouveaux milongueros, la femme est « dansée » par le mâle, elle est la dépositaire passive du talent d’un homme qui « la » danse. Prêtant l’oreille aux conversations des spectatrices assises aux tables situées en bord de piste, je les ai aussi souvent entendues dire qu’un homme talentueux peut « bien faire danser » n’importe quelle femme, même si elle n’a aucune expérience du tango.

Cette hypercompétence masculine prend parfois des traits à la limite du surnaturel. En 2001, on pouvait entendre dans les commentaires poétiques accompagnant les cours de tango diffusés par la chaîne câblée Sólo Tango que le couple de tango est « une créature à quatre jambes et une seule tête ». Et dans les classes de tango milonguero, il était fréquent d’entendre dans la bouche des enseignants cette phrase : « Pour danser le tango, les femmes doivent laisser leur cervelle sur la table de nuit. » La tête de la créature à quatre jambes est donc bien celle de l’homme, qui improvise et « conduit » les pas de danse.

Alors que toutes ces déclarations étaient le fait de femmes de même origine sociale que moi – étudiantes, professionnelles et artistes de classe moyenne ayant fait des études supérieures –, j’avais un peu de mal à les concilier avec ma propre perception du « bien danser » telle qu’elle découlait de mon expérience d’élève de cours de tango milonguero. À mon sens, la partenaire féminine devait posséder le minimum de compétence performative pour identifier – à chaque pas, et en déchiffrant les mouvements de torse de son partenaire masculin – quelle figure du répertoire chorégraphique celui-ci l’invitait à exécuter. De mon point de vue, pendant la durée d’une mesure de tango, une bonne danseuse est capable de décoder par simple contact avec la poitrine de son partenaire les infimes mouvements qui l’amènent à deviner par quelle figure elle doit répondre à telle ou telle incitation subtile et à l’exécuter avec grâce. Elle maîtrisera ainsi l’art de déplacer une jambe de concert avec sa jambe d’appui et de la reposer au sol en même temps que celle de son partenaire, sans la lever trop haut ni la laisser traîner, sans être en avance ou en retard par rapport à lui, sans se détacher de son torse mais sans l’étreindre trop fort, les bras complètement détendus, et sans perdre l’équilibre dans la foulée. Comme si ce n’était pas suffisamment difficile, il lui faudra suivre le rythme de la musique au moment d’exécuter les figures où la femme se déplace tandis que l’homme reste immobile, comme dans les différentes variantes d’« ouverture » et de « tour » (giro).

La marca comme savoir masculin exclusif

Observons brièvement la séquence des événements caractérisant une classe de tango milonguera de niveau avancé donnée par une représentante typique de la première génération d’enseignants et codificateurs du genre. Certes, la structure des leçons varie en fonction des enseignants, mais elles ont toutes tendance à suivre des séquences similaires. Dans une première phase, l’enseignante invite les étudiants à former un cercle et met en scène des exercices d’équilibre et de posture accompagnés par des instructions verbales. Les élèves l’imitent et, une fois ces exercices terminés, l’enseignante met de la musique et invite les participants à former des couples (hétérosexuels) pour danser. Ceux-ci s’exécutent en commençant à virevolter en sens inverse des aiguilles d’une montre. Au cours de leur performance, danseurs et danseuses s’en tiennent strictement au rôle que leur assigne leur genre.

Dans d’autres classes, au lieu de leur enjoindre aussitôt de danser, on incite les étudiants à marcher en cercle, toujours en sens inverse des aiguilles d’une montre, à se laisser pénétrer par la musique et à suivre le rythme que l’enseignant marque en claquant des doigts. Après quoi, la musique s’arrête, et si la classe est destinée à plusieurs « niveaux » (les élèves sont généralement distribués en trois groupes – débutants, intermédiaire et avancé –, mais certaines classes ne comprennent qu’un ou deux groupes de niveau), l’enseignant ou l’enseignante encourage les élèves à l’accompagner dans un autre local pour y suivre le reste du cours. Cela fait, il ou elle invite une assistante ou une élève avancée à exécuter le rôle de la partenaire féminine et se charge d’incarner l’homme en montrant une séquence de mouvements que le couple ainsi constitué répète deux ou trois fois. Les élèves sont ensuite eux-mêmes invités à former des couples et à danser deux ou trois tangos.

Au début, les couples se tiennent par les épaules, jusqu’à ce que l’homme se sente suffisamment en confiance pour étreindre sa partenaire par la taille (comme le veut le style milonguero) ou que l’enseignant lui demande de le faire. À ce stade, les hommes sont souvent enclins à tancer et à corriger leurs partenaires occasionnelles lorsqu’ils estiment qu’elles ne réagissent pas à leurs initiatives par des mouvements appropriés. Pendant ce temps, l’enseignant ou l’enseignante arpente la piste de danse, répond à des questions, dissipe des doutes et corrige les mouvements des hommes, se mettant parfois à la place de leur partenaire féminine pour mieux les orienter. De son côté, son assistant se charge de corriger les mouvements des femmes.

Ensuite, l’enseignant ou l’enseignante ordonne qu’on arrête la musique ; il ou elle invite les hommes à se ranger derrière lui ou elle et à imiter la séquence apprise au début du cours, en leur indiquant les changements de poids et de direction, ainsi que le niveau de tension à donner au bras droit et le type de mouvement qu’ils doivent exécuter pour obtenir de leur partenaire la réponse souhaitée. C’est ce qu’on appelle la marca, ou guidage. Pendant ce temps, les femmes restent debout autour de la piste et observent l’exercice. Il arrive aussi qu’elles pratiquent la séquence qui leur correspond sous la direction de l’assistant, lequel corrige leur posture, leurs mouvements et leur équilibre corporel, mais sans jamais faire référence à la marca réservée aux hommes.

La musique reprend et les hommes sont invités à « prendre » une femme et à pratiquer diverses figures. Tout le monde danse en sens inverse des aiguilles d’une montre en suivant le bord de la piste. Tout au long du cours, tous les deux ou quatre tangos, on enjoint aux participants de changer de partenaire.

Dans les classes de tango milonguero dirigées par les codificateurs du genre, les élèves femmes ne reçoivent jamais aucune indication explicite sur la façon dont elles doivent répondre aux mouvements de leurs partenaires masculins. En revanche, on enseigne généralement à ces derniers à pratiquer la marca sous les yeux des femmes : à tel mouvement ou à tel niveau de pression est censé répondre tel ou tel mouvement du corps et des jambes de la danseuse. Pour les femmes, l’apprentissage de la réaction motrice adéquate passe avant tout par l’imitation des assistants qui assument le rôle de la femme lorsqu’ils dansent avec l’enseignant ou l’enseignante. Elles peuvent aussi extrapoler leur rôle à partir des instructions données aux hommes. Ainsi par exemple, lorsqu’on enseigne aux hommes qu’à la fin d’un « rebond » sur le côté, s’ils donnent une tension soutenue à leur bras droit, leur partenaire est censée réagir en croisant les jambes, elles en déduisent la réaction appropriée. Et puis, il y a tout simplement l’apprentissage par essai et erreur, qui consiste à se laisser corriger par les hommes lorsqu’elles se trompent.

Cette façon d’enseigner le tango laisse une certaine spontanéité aux mouvements des danseuses, mais elle est aussi souvent accompagnée – en particulier dans les classes de niveau débutant et intermédiaire – par des remontrances émises par les hommes à l’adresse de leurs partenaires et par des marques de surprise, voire de colère, lorsqu’elles ne réagissent pas comme ils le désirent : « Pourquoi tu n’as pas croisé les jambes ? » « Pourquoi tu n’as pas tourné ? » Il est tenu pour évident que la femme doit toujours exécuter le mouvement complémentaire de celui de son partenaire. Lorsqu’elles dansent avec un inconnu, les élèves femmes ont tendance à ne pas répondre à ces reproches et continuent à pratiquer jusqu’à ce qu’elles arrivent au but désiré. En revanche, quand les deux partenaires se connaissent intimement, ce type de réprimandes donne souvent lieu à des querelles pouvant les inciter à abandonner la classe de tango pour préserver l’harmonie du couple.

Tout en étant peu à peu assimilé dans la pratique, le savoir reste donc largement inconscient. Ce sur quoi se concentrent les enseignants, que ce soit en parole ou par l’exemple, c’est le « savoir mener » (saber llevar) ou le « savoir guider » (saber marcar) de l’homme, jamais celui que les femmes doivent acquérir pour pouvoir décoder la marca, ainsi définie comme propriété exclusive des hommes.

Puisque la marca régit la coordination des mouvements respectifs des hommes et des femmes, on constate dans les classes de tango une nette division sexuelle du contenu de la pédagogie explicite. D’un côté, on a le domaine de connaissance spécifique des femmes, qui se réduit à la position du corps, à son équilibre et à la qualité du mouvement. De l’autre, on a celui des hommes, qui inclut tout à la fois leurs propres mouvements, ceux des femmes et la relation entre les deux. Voici la description de ce type d’enseignement que fait Gloria, une amie avocate qui suit des cours de tango depuis le milieu des années 1980 : « La femme, il faut juste qu’elle se relâche totalement et qu’elle se livre à son partenaire, qu’elle se laisse aller complètement. Mais pour y arriver, il lui faut d’abord apprendre à marquer le pas, à faire passer son poids d’une jambe à l’autre et à danser sur la pointe des pieds sans trop s’arrimer à l’homme, parce qu’en fait, tu t’appuies juste sur la pointe d’un pied, pendant que ton autre jambe est en l’air en train de virevolter et d’exécuter des figures bizarres. Bref, c’est un équilibre assez fragile, alors c’est important d’être solidement ancrée sur ta jambe d’appui, d’être bien plantée, comme ça, pour faire un bel ensemble avec ton partenaire… »

Ainsi, la femme qui danse bien le tango « sait » se tenir en équilibre sur une jambe, elle sait se relâcher et se laisser guider, mais elle n’est pas censée savoir décoder les mouvements de son partenaire et y répondre de façon adéquate.

Il s’ensuit que les femmes s’ennuient souvent en cours et se plaignent d’avoir toujours à apprendre la même chose – posture, équilibre et qualité du mouvement. Toutefois, l’invisibilité absolue dans lequel la pratique pédagogique (qu’elle soit gestuelle ou verbale) maintient le savoir implicite des femmes n’offre aucun espoir de surmonter cet ennui. Tout ce qu’une élève femme peut souhaiter, c’est passer à un niveau plus avancé où les hommes seront censés avoir une meilleure compréhension de leur propre rôle et sauront les « guider » dans l’exécution de figures plus complexes et plus intéressantes. C’est ce dont témoigne ce message posté sur Facebook par une élève d’une classe de tango milonguero : « Vive les bons danseurs, quand j’ai un type comme ça comme partenaire, je ne danse plus, je vole… merci ! »

Cette absence de pédagogie explicite concernant le rôle de la femme ne caractérise pas seulement les classes de tango milonguero, mais aussi d’autres styles. Voilà ce qu’en dit sur son site web une Américaine adepte du « nouveau tango », qu’elle a étudié en Argentine. Elle recourt à la terminologie américaine, qui ne fait pas la distinction entre hommes et femmes, mais entre « leaders » et « followers » : « En tant que follower, j’entends constamment les leaders parler du talent époustouflant de telle ou telle femme, en expliquant à quel point elle danse de façon “fluide” et “naturelle”, “comme une plume”, sauf qu’ils ne te disent jamais comment il faut faire. » (TangoForge, consulté le 14/11/2013).

Légèreté et ornement

D’une femme qui réagit sur le champ et correctement aux mouvements de son partenaire, on ne dit pas qu’elle sait bien danser, mais qu’elle est « légère » (liviana). Le sens de ce terme n’est pas évident pour les débutants ou pour les non-initiés, qui pourraient en conclure qu’une femme « légère » est forcément petite et mince. Dans les classes et autour de la piste de danse, en revanche, on apprend qu’une femme « légère » est une danseuse qui réagit rapidement et de manière appropriée aux mouvements de son partenaire. En lieu de quoi, une femme est « lourde » lorsqu’elle tarde à réagir correctement, quel que soit son poids par ailleurs. Dans les conversations entre danseurs, on appelle ce type de partenaires féminines des « meubles » ou des « frigos », avec des phrases du genre : « Je suis pas là pour déplacer les meubles » ou « Laisse tomber cette meuf ; elle est canon, mais c’est un frigo. »

Le lexique de la lourdeur sanctionne non seulement les femmes qui sont lentes à réagir faute de compétences cinétiques, mais aussi celles qui, en exerçant une pression sur leur partenaire avec la poitrine, impriment leur propre rythme à la danse – défiant ainsi le contrôle du mâle – lors d’une caminata, par exemple, ou d’un ocho arrière[5. Le ocho (huit), avant ou arrière, est une figure chorégraphique exécutée par les femmes qui consiste à enchaîner des pas « pivots » grâce auxquels les pieds de la danseuse semblent dessiner l’image d’un huit sur le sol. ]. Les femmes « lourdes » entravent la liberté d’improvisation chorégraphique de leur partenaire masculin et sa capacité de danser à son rythme. Or, légères ou lourdes, les femmes sont de toute façon définies comme des corps inanimés, des objets qui doivent être déplacés par les hommes : elles ne se meuvent pas d’elles-mêmes, elles ne dansent pas, elles sont « menées » par leur partenaire.

En outre, on appelle toutes les figures étrangères à la performance chorégraphique du seul homme « ornements » (adornos) ou « fioritures » (arreglos). Plus généralement, tout ce que la femme fait lorsqu’elle ne se contente pas de se laisser « mener » par son partenaire, ou lorsqu’elle ne le « suit » pas – lorsqu’elle ne répond pas à ses mouvements – n’est pas décrit par le verbe « bailar » (danser), mais par « adornar  » (orner, décorer). Dans les classes mixtes où ces figures additionnelles sont enseignées (certains enseignants les excluent totalement), on apprend que les adornos féminins doivent rester imperceptibles au partenaire masculin et que la danseuse doit les exécuter sans interférer avec le rythme que ce dernier imprime à la danse. Autrement dit, les adornos doivent s’insérer discrètement dans les interstices que leur laisse le danseur.

Le vocabulaire même des cours encourage donc un aveuglement sélectif aux aptitudes que les femmes mettent en œuvre lorsqu’elles dansent. Si l’on ajoute à cela le caractère inconscient qui caractérise en général toute aptitude motrice à partir d’un certain niveau de virtuosité, tout contribue à l’idée que la femme, lorsqu’elle danse le tango, doit juste se laisser aller et suivre le mouvement.

Qui danse ?

Le caractère inconscient des aptitudes motrices est le résultat d’une série de processus d’apprentissage à travers la pratique. Comme l’explique l’anthropologue Paul Connerton, dans How Societies remember (Cambridge University press, 1989) : « Le fait que les pratiques d’incorporation aient longtemps été négligées en tant qu’objets d’attention interprétative explicite n’est pas tant dû à une lacune spécifique de l’herméneutique qu’à une caractéristique propre de ces pratiques. Car, comme nous l’avons vu, il s’agit précisément de pratiques qui ne peuvent pas être mises en œuvre sans une diminution du niveau d’attention consciente que nous leur prêtons. C’est ce que nous enseigne l’étude des phénomènes d’habituation. Toute pratique corporelle, qu’il s’agisse de la nage, de la danse ou de la dactylographie, exige pour être convenablement exécutée toute une chaîne d’actions interconnectées et, pendant les premiers exercices, la volonté consciente devra choisir entre un certain nombre d’options erronées ; mais grâce à l’habitude, chaque événement finira par entraîner automatiquement l’exécution de l’événement qui doit nécessairement lui succéder sans que le sujet ait besoin de discriminer entre plusieurs options et sans recours à la volonté consciente. »

En d’autres termes, l’acquisition d’une compétence exige en premier lieu un apprentissage souvent laborieux au cours duquel le sujet vérifie en permanence les procédures et les étapes nécessaires à sa mise en œuvre efficace ; il s’agit d’identifier tout à la fois les erreurs possibles pour les éliminer et les éléments de réussite pour pouvoir les mémoriser et les renforcer. Une fois garanti le succès de la performance, le processus s’automatise à travers la répétition ; celle-ci permet d’oublier, pendant son exécution, les étapes conscientes franchies pendant la phase d’apprentissage. Cependant, le fait que le déploiement de telle ou telle compétence finisse par être considéré ou non comme une conséquence de la formation initiale du sujet dépend des spécificités du processus de transmission et d’acquisition de la dite compétence.

Dans les enseignements destinés aux classes de niveau moyen de Buenos Aires, qu’il s’agisse de danse classique et contemporaine, de danses liées aux rituels de possession d’origine afro-brésilienne ou de cours de tai-chi-chuan, c’est à partir de l’observation et de la répétition de séquences de mouvements similaires que le débutant apprend à répondre à certains stimuli auditifs ou cinétiques – et ce sans que le circuit entre stimulus et réaction affleure à la conscience de l’exécutant. L’incorporation automatique des aptitudes qui conduisent les sujets à se mouvoir correctement sans aucune intervention de la volonté explicite est la condition même de toutes ces pratiques, qu’il s’agisse de « danser », d’« accueillir une entité spirituelle » ou de « se mouvoir à partir de son centre ». Cependant, les causes spécifiques auxquelles les sujets attribuent ces expériences sont différentes dans chacun des cas et dépendent des pratiques verbales et linguistiques mises en œuvre dans les différents contextes d’enseignement.

Ainsi, les adeptes de la danse classique et moderne affirment parfois que leur performance, une fois la chorégraphie assimilée et incorporée, semble émerger directement de la musique ou du public, tout en insistant toujours sur l’importance de la formation propre et de l’effort personnel en tant que conditions préalables et nécessaires de ce sentiment. Cette efficacité de l’entraînement permettant d’atteindre l’expérience d’être « porté » par la musique – ce qui suppose une certaine automatisation de la pratique – est réitérée dans les contextes d’enseignement. En revanche, les pratiquants du tai-chi affirment souvent que le mouvement émerge de leur « centre », lequel est relié à l’« énergie cosmique universelle », et que le rôle des classes de tai-chi est simplement de permettre à cette énergie de circuler. Cette attribution de la causalité reflète le vocabulaire utilisé pendant les classes, qui demande aux élèves de focaliser l’attention sur le tan-tien, un point proche du nombril, et sur la circulation de l’« énergie ».

De leur côté, les participants des cérémonies religieuses afro-brésiliennes affirment que c’est leur Orisha ou une divinité du panthéon Umbanda qui les possède et se manifeste en dansant, inspirant les mouvements de leurs corps pendant certaines phases du rituel. Ce sont ces entités spirituelles qui sont invoquées tout au long d’un processus qui va de l’adhésion à un temple à la participation à ses rituels en tant qu’initié. Lorsqu’ils attribuent à différents agents intra ou extracorporels la responsabilité de leurs comportements gestuels automatisés, les sujets font référence aux différents types de formation qui caractérisent ces diverses disciplines et aux objets ou aux personnes qui focalisent leur attention pendant leur pratique.

Victimes d’une forme d’inattention sélective au savoir accumulé pendant leur formation, les milongueras de Buenos Aires qui ont appris à bien danser attribuent leur réactivité automatique aux stimuli moteurs de leurs partenaires masculins non pas à leur pratique soutenue, mais au savoir-faire de ces partenaires. Après des années d’entraînement pendant lesquelles elles ont incorporé à force de mimétisme et de pratique les compétences qui nourrissent cette réactivité, elles exécutent leur performance sans aucune intention consciente, entièrement concentrées sur la musique et le mouvement, et affirment ne pas avoir besoin de savoir quoi que ce soit pour danser. Car telle est la conviction de Sandra et Marcela – citées au début de ce chapitre – qui, auparavant, croyaient nécessaire de devoir apprendre quelque chose, mais « savent » aujourd’hui qu’il leur suffit de se relâcher et de se laisser guider par leurs partenaires.

 

Traduction originale pour Jef Klak, en copublication avec le site Amphibie France.

 

NdT : L’article original comprenait un système de renvoi vers un index bilbiographique que nous avons choisi de supprimer dans la traduction, par mesure de lisibilité. Cet index se trouve à la fin de l’ouvrage Aquí se baila el tango, Una etnografía de las milongas porteñas (éditions Siglo XXI), dont est extrait le texte traduit.

 

Notes

1 La milonga est un local traditionnel ou l’on danse le tango. Le terme peut aussi désigner l’événement lui-même (le fait de se réunir pour danser le tango), ainsi qu’un certain style de musique et de danse. L’adjectif correspondant est milonguero/milonguera (propre à la milonga).
2 Anfibia est un magazine numérique argentin lancé en mai 2012 qui publie des reportages au long cours. Il a été fondé par l’Universidad nacional de San Martín, avec le soutien de la fondation Nuevo Periodismo Iberoamericano, créée à l’initiative du romancier Gabriel García Márquez.

Clôturer le corps des femmes
Femmes, sorcières et contrôle de la reproduction dans le capitalisme. Entretien avec Silvia Federici

Traduction par Ulysse Baratin

Dix ans après sa parution aux États-Unis, l’ouvrage majeur de la féministe radicale Silvia Federici, Caliban et la sorcière, vient d’être traduit en français dans une co-édition Entremonde et Senonevero. Elle y montre, d’un point de vue féministe, que la transition entre féodalisme et capitalisme en Europe s’appuie notamment sur le phénomène de chasse aux sorcières aux XVIe et XVIIe siècles. Car l’oppression des femmes sert ici l’instauration du capitalisme : le pouvoir étatique contrôlant la politique des naissances et donc la démographie de son pays. En tant qu’outil reproducteur du prolétariat, le corps féminin doit être exploité et contrôlé. Sous ce premier angle, l’infériorité de la femme est aux fondements du capitalisme. L’originalité du texte de Federici est d’inscrire les chasses aux sorcières dans la continuité immédiate de l’expropriation terrienne des paysans par les « enclosures » et de rappeler que celles-ci suscitèrent des révoltes populaires massives.

Vous montrez le lien d’interdépendance entre l’expropriation des terres par la classe dominante (par le mouvement des enclosures) et les chasses aux sorcières. Les deux événements ont souvent lieu sur les mêmes zones géographiques, les persécutions des femmes faisant suite aux mouvements de protestation liés à l’expropriation. La figure de la sorcière devient un bouc émissaire, servant à détourner les révoltes populaires de leur objet. Comment ce leurre, fondé sur des croyances irrationnelles, a-t-il pu si bien fonctionner ? Cela repose-t-il uniquement sur le fait d’évoluer dans une société patriarcale ?

Trouver des boucs émissaires est une stratégie de répression banale et qui ne se limite pas aux sociétés patriarcales. Aujourd’hui, cette stratégie est dirigée contre les travailleurs immigrés accusés de s’emparer du travail des travailleurs nationaux ou de constituer une charge pour les dépenses sociales du gouvernement. La diabolisation des bénéficiaires de droits sociaux participe de cette même logique. À travers l’institution d’un régime de terreur, où n’importe quelle femme des « classes inférieures » pouvait être accusée de crimes épouvantables, torturée, contrainte de dénoncer ses paires et exécutée publiquement, toutes les luttes étaient sapées. Le climat de suspicion et de peur créé par les chasses aux sorcières affectait toutes les femmes mais aussi les hommes de leurs familles ainsi que leurs communautés, lesquelles craignaient d’être soupçonnées de complicité et étaient, de ce fait, plus facilement intimidées. Les rassemblements nocturnes de paysans fomentant des rébellions devenaient plus difficiles dans un contexte où se rencontrer de nuit dans les champs ou les forêts risquait d’être condamné comme un sabbat de sorcières. La terreur institutionnelle dépasse toujours les buts qu’elle se fixe initialement, elle fait des dommages au-delà de ce qu’elle veut détruire.

El sueño de una buena bruja

On retrouve le même phénomène de chasse aux sorcières depuis les années 1990 dans certains pays d’Afrique ; il est aussi lié à l’expropriation terrienne, de la part du FMI notamment. Les tenants et les aboutissants ont l’air similaires au contexte des XVIe et XVIIe siècles mais qu’en est-il exactement ? La problématique s’est-elle un peu déplacée ?

Les chasses aux sorcières d’hier et d’aujourd’hui doivent être comprises dans le contexte d’une expansion des relations de production capitaliste qui, dans les deux cas, a conduit à un appauvrissement de masse, une intensification des affrontements communautaires et une dynamique sans relâche de privatisation. Comme par le passé, les femmes tuées aujourd’hui sont d’abord des femmes âgées vivant seules, pouvant avoir de petites parcelles de terres immédiatement confisquées dès qu’elles sont accusées, et n’ayant personne pour les défendre. Elles sont donc une cible pour une jeunesse sans emploi, désireuse de s’approprier leurs terrains et prête à être recrutée par des autorités locales voulant s’approprier des terres. On observe aujourd’hui des chasses aux sorcières de ce type en Inde, particulièrement dans les territoires soi-disant tribaux, où le système communautaire de la propriété terrienne est en train d’être remplacé par la propriété individuelle. Ce processus comporte son lot d’expropriation et de violence. De mon point de vue, c’est un scandale que les meurtres de milliers de femmes, de manière atroce, continuent jusqu’à ce jour sans générer les moindres protestations ou même la moindre interrogation. C’est une bonne preuve de la valeur relative de la vie sur cette planète.

Le système capitaliste apparaît comme construit sur la préservation des rapports de classe mais également sur l’intériorisation de l’infériorité de la femme. Il est donc responsable du stéréotype de l’idéal féminin véhiculé depuis les bûchers jusqu’à aujourd’hui : la femme se doit d’être passive, obéissante, taiseuse et chaste. Cela signifie-t-il que le patriarcat est si intimement lié au capitalisme qu’il disparaîtrait avec lui si cela venait à arriver ?

Je préfère parler de hiérarchies sexuelles car la notion de patriarcat suggère que les hommes sont biologiquement enclins à dégrader les femmes. Bien qu’elles ne soient pas universelles, ces hiérarchies ont existé dans de nombreuses sociétés antérieures au capitalisme. Mais le capitalisme n’a pas simplement « hérité » de ces hiérarchies provenant de formes sociales précédentes. Il les a revitalisées, leur donnant des fondations matérielles neuves et a fait d’elles les instruments de l’organisation du travail féminin non payé. C’est pour cette raison que dans Caliban et la sorcière je parle de « patriarcat du salariat ». Ce n’est pas un hasard si le modèle de la féminité introduit par le capitalisme est sensiblement différent de celui qui existait à l’époque médiévale, où les femmes étaient moins subordonnées aux hommes ayant accès à la terre. Il est décisif de ne pas présupposer que toutes les discriminations sexuelles seraient identiques à toutes les époques et rempliraient la même fonction. Concernant les hiérarchies sexuelles dans une société capitaliste, ce qui compte c’est qu’à travers le salariat, le capitalisme a délégué aux hommes le pouvoir sur le travail des femmes et les a contraintes à reproduire la force de travail sans aucune rémunération. Dans la société capitaliste, le modèle de féminité qui a prévalu est fonction de cet objectif.

Regozijo

L’État instrumentalise-t-il consciemment le corps des femmes pour calmer les rebellions populaires ?

Je soutiens que l’État et l’Église au XVe siècle, dans certaines parties d’Europe, ont instauré des politiques indulgentes envers la prostitution à la suite de la Grande Peste qui détruisit un tiers de la population européenne, et cela notamment afin de contrer l’attrait des relations homosexuelles. De la même manière, la tolérance du viol, pratiqué contre les femmes prolétaires, avait une dimension politique puisqu’il s’agissait d’un moyen de pacifier les artisans compagnons qui étaient alors souvent opposés au nouveau pouvoir urbain. La position sociale de ces travailleurs était en effet sapée par le développement de la production commerciale et par les attaques des marchands contre les guildes d’artisans. Le viol leur offrait une sorte d’exutoire, en leur permettant de se venger de la dégradation de leur position sociale, aux dépens des femmes travaillant au service des commerçants. La Prostitution médiévale de Jacques Rossiaud, publié en 1988, présente une analyse détaillée de ces politiques sexuelles des cités-États du haut Moyen Âge et du rôle qu’elles ont joué dans le clivage des luttes de classe.

Comment se fait-il, si le capitalisme est bien une source d’oppression des femmes, que le statut de la femme en Occident se soit amélioré ces dernières décennies malgré les progrès toujours constants dudit capitalisme ?

Je suis moins convaincue par l’idée que les droits des femmes ont significativement progressé, surtout si l’on observe la position des femmes à l’échelle internationale. Il n’y a aucun doute qu’en Europe de l’Ouest, aux États-Unis et en Australie, un grand nombre de femmes ont acquis l’accès au travail salarié et à certains emplois ou carrières naguère réservés aux hommes. Mais celles qui ont le plus profité de ces développements ont été des femmes appartenant aux classes moyennes (même si toutes ne sont pas débarrassées de la « double journée » de travail, loin de là). Pour les femmes de la classe ouvrière, l’accès au travail salarié a signifié ajouter un travail mal rémunéré à celui non payé fait au foyer, aboutissant à une journée de travail qui rappelle celle de la révolution industrielle. Il faut bien se souvenir que les femmes sont entrées en masse dans le salariat au moment même où celui-ci perdait tous les bénéfices qui lui étaient attachés par le passé, devenant ainsi de plus en plus précaire et sujet à un chantage permanent – dans la mesure où les employeurs vous menacent sans cesse de délocaliser si vous n’acceptez pas des coupes salariales ou les conditions qu’ils veulent vous imposer.

Couplée avec la régression des services fournis de l’État (crèches, notamment), cette surcharge de travail constitue ce que j’appelle « crise de la reproduction ». Nous avons en effet perdu de nombreux services sociaux depuis les années 1970, comme les garderies à prix bas, l’assistance aux personnes âgées, l’éducation gratuite et la sécurité sociale. Cette crise de la reproduction à laquelle nous assistons affecte d’abord les femmes, comme en témoigne la baisse de l’espérance de vie (cinq années de moins aux États-Unis) et le fait que les femmes sont les plus grandes consommatrices d’antidépresseurs. On peut dire que, d’une manière générale, les femmes ont gagné plus d’autonomie par rapport aux hommes mais pas par rapport à l’État et au capital. Et surtout, il faut souligner que l’on ne peut pas parler des femmes en général. Pour chaque femme occupant une activité bien rémunérée et satisfaisante, il y en a beaucoup plus qui ont perdu leurs droits aux services sociaux et ne peuvent pas joindre les deux bouts. De plus, la plupart des emplois bien payés obtenus par les femmes impliquent qu’elles « managent » et disciplinent d’autres femmes.

Nous avons aussi observé un accroissement de la violence masculine contre les femmes, même dans des pays épargnés par la guerre1 Notamment : recrudescence des accusations de sorcellerie et des persécutions qui ont conduit au meurtre de milliers de femmes au cours des vingt dernières années en Afrique, Inde, … Continue reading. Par conséquent, je ne vois pas de divergence entre l’accroissement du pouvoir du capital et les changements qu’a connu la position sociale des femmes. D’un point de vue global, la situation est même encore plus désastreuse que ce que j’ai décrit. La globalisation a signifié pour les femmes un accès diminué à la terre, plus d’insécurité, plus d’exposition à la violence, et moins de maîtrise sur leur capacité de reproduction.

Sueño de azotes

On assiste en effet par endroits à un recul du droit des femmes, par exemple sur l’IVG en Espagne ; comment l’État ou l’Église s’y prennent-ils au XXIe siècle pour justifier leur ingérence quant au choix des femmes à se reproduire ou non ? Le religieux regagne-t-il du pouvoir ?

Être capable de rejeter la tentative étatique de dénier le droit à l’avortement a été une grande victoire pour les femmes en Espagne. Mais la tentative de contrôle du corps des femmes et de leurs capacités reproductrices ne connaît pas de répit et je ne pense pas qu’elle soit motivée principalement par des considérations religieuses. Les justifications morales ou religieuses couvrent des intérêts socio-économiques très spécifiques. Depuis les années 1970 par exemple, nous avons vu une dynamique de stérilisation des femmes prolétaires au nom du contrôle démographique, particulièrement dans le prétendu « tiers-monde ». Aux États-Unis aussi, des femmes incarcérées ou dépendantes de l’État social ont été stérilisées. Aujourd’hui, plusieurs États de ce pays font passer des lois régulant le comportement des femmes pendant la grossesse assorties d’amendes sévères en cas de la moindre transgression. Cet été, l’État du Tennessee a fait voter un projet de loi qui introduit le crime de coups et blessures aggravées en cas de consommation de drogue pendant la grossesse. Ça se justifiait comme mesure « pro-life », en défense du fœtus, mais en réalité, c’était aussi une attaque contre les femmes pauvres, particulièrement contre celles de couleur (les plus pauvres statistiquement) qui osent avoir des enfants. Ces tests sanguins ne sont en effet pas pratiqués dans les cliniques privées où se rendent les femmes les plus favorisées.

Si au final le déni de l’avortement l’emporte sur le mépris de classe, c’est que demeurent la crainte qu’une force de travail vieillissante augmente le coût de la reproduction sociale, mais aussi la crainte de l’autonomie des femmes. Dans tous les cas, la religion n’est pas séparée des intérêts économiques particuliers. C’est un langage commode pour légitimer des intérêts tout à fait terre-à-terre, comme le désir (de beaucoup d’hommes) de contrôler les vies des femmes et leur sexualité, et celui de l’État de contrôler la taille et la composition de la force de travail.

Caliban incarne la figure de la révolte anti-coloniale, vous faites le lien entre les régimes de terreur dus à la colonisation et à l’esclavagisme dans le Nouveau monde et les persécutions des sorcières en Europe. Comment s’articulent exactement les luttes postcoloniales et féministes ?

Aujourd’hui, beaucoup des combats qui se déroulent dans l’ancien monde colonial sont menés par des femmes. Cette réalité est d’ailleurs de plus en plus reconnue, même par des militants ou des penseurs politiques masculins (comme Raul Zibechi et Gustavo Esteva). Dans les dernières années, ce sont les femmes qui les premières ont eu le courage d’affronter des régimes militaires durant des périodes de répression intense comme au Chili, durant le coup d’État de Pinochet, et ensuite en Argentine sous la junte. Confrontées à la plus grande coercition et à l’appauvrissement de masse, les femmes se sont mises au premier plan et, au nom de la défense du niveau de vie de leurs familles, ont organisé des formes coopératives de reproduction des moyens matériels (comme des cuisines populaires, des jardins de ville, etc.) qui ont fourni une source de subsistance ainsi qu’un terrain d’organisation neuf. Dans ce processus, elles ont changé la signification de ce qu’est être mère, sont sorties de chez elles, ont gagné en confiance en elles, ont commencé à discuter de questions liées à leur santé, leur sexualité… Parce qu’elles demeurent fréquemment dans les zones rurales quand tous les hommes ont migré, les femmes mènent aussi des combats contre l’expropriation terrienne et la dévastation de l’environnement. L’interconnexion des combats féministes à ceux contre l’héritage de la colonisation et de la globalisation est chaque jour plus évident à l’échelle mondiale. Ce sont les femmes qui sont en première ligne des luttes contre les politiques d’ajustement structurel, la commercialisation de l’agriculture et la destruction des communs (les terres, les forêts, les eaux) car leur survie dépend d’eux, et parce que ce sont elles qui sont le plus directement intéressées dans la reproduction de leur communauté.

VignetteFederici

Illustrations :

• Album privé de dessins “Brujas y viejas”
1/ El sueño de una buena bruja
2/ Regozijo
3/ Sueño de azotes

• 4 et Une / El aquelarre (1798) – Le Sabbat des sorcières

Notes

1 Notamment : recrudescence des accusations de sorcellerie et des persécutions qui ont conduit au meurtre de milliers de femmes au cours des vingt dernières années en Afrique, Inde, Papouasie-Nouvelle-Guinée, au Népal ; développement d’une forme de pornographie, où la domination sexuelle ne suffit plus et qui implique la brutalisation, par exemple à travers le viol ou même l’assassinat de la femme ; féminicides, qui causent la mort de milliers de femmes, par exemple à Ciudad Juarez, ou au Guatemala, etc.