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Le lundi au soleil

Manuel pour les habitants des villes 1/3 : Nous sommes dans la frontière
Enquête en centre d’hébergement d’urgence et de réinsertion sociale

Ce « manuel pour les habitants des villes » d’aujourd’hui est un documentaire, en trois volets – à lire et écouter – réalisé par le collectif Précipité dans trois centres d’hébergement d’urgence et de réinsertion sociale, avec leurs habitants entre 2003 et 2010. Comment vivre sans papiers, sans logement ? C’est quoi être chômeur ou travailleur précaire ? Quelles expériences des frontières, de l’hébergement social, du travail ? Comment ces dispositifs de contrôle et de gestion de la précarité imposent leur rythme et leurs itinéraires, individualisent, se retournent, parfois, dans les pratiques, les usages, les luttes ? read more…

Tout va bien au théâtre de la Commune
Enquête sur la grève des salarié·es du théâtre de la Commune d’Aubervilliers

Que se passe-t-il au théâtre de la Commune à Aubervilliers ? Quelles sont les raisons de la grève longue de plus de deux mois, huée par le philosophe Alain Badiou ? Harcèlement des syndiqué·es, départ de plus de la moitié de l’équipe permanente, humiliations et menaces… Tout est bon pour mener à bien le projet artistique de Marie-José Malis. Restée assez discrète, cette grève est pourtant révélatrice de l’état d’esprit de certain·es artistes-dirigeant·es d’établissements culturels publics aujourd’hui. Au nom de l’art, on y défend une politique managériale digne des pires ténors du CAC40. Un document confidentiel, le CDNLeaks, en téléchargement in extenso ci-dessous, et une longue enquête menée depuis le début de la grève montrent le niveau de contamination néolibérale d’un lieu historique du théâtre populaire. Mesdames et messieurs, demandez le programme ! read more…

Une révolution à ne pas oublier
2018 : centenaire de la République des conseils en Allemagne

À présent que sont terminées les commémorations en grandes et funestes pompes pour le centenaire de la boucherie de 14-18, on lira ici un autre souvenir, plus engageant. Car à la toute fin de cette guerre des puissances européennes commence une autre histoire, celle de la Novemberrevolution en Allemagne. Dès octobre 1918, les mutineries s’enchaînent, notamment chez les matelots qui refusent de continuer les massacres qu’on leur ordonne. Des soldats, paysan·nes et ouvrier·es se réunissent alors autour de structures de décision autonomes de tout pouvoir extérieur et s’auto-organisent en conseils – le tout en activant la grève générale. La monarchie et la bourgeoisie sont attaquées, la République socialiste de Bavière est proclamée… Mais laissons Paul Mattick Jr nous raconter cette histoire : sans en tirer de leçons définitives, et sans comparer l’incomparable, son éclairage donne un peu plus de prise et d’outils face aux crises politiques que nous vivons aujourd’hui. read more…

Par les damné·es de la terre : « Je voulais montrer la base du cri »
Entretien avec Rocé sur une autre histoire de la chanson en langue française

De 2002 à 2013, de Top départ à Gunz N’Rocé, quatre albums de haute volée : des mots choisis avec patience, des beats qui cognent avec élégance, un flow qui s’invente avec rage. En 2018, surprise, le rappeur Rocé opte pour le pas de côté : « Avec ce recueil, je déplace mon ego sur un projet de transmission », nous a-t-il expliqué quand nous l’avons rencontré. Le résultat a pour titre Par les damné·es de la terre. Des voix de luttes 1969-1988, sur le label indé Hors Cadres. Un travail de collecte long d’une décennie, pour réunir chanteurs et chanteuses de langue française qui, durant des années de révolte et de soul, ont proposé autre chose que de la variété. Des chants de lutte en usine, des voix contre la colonisation, des timbres d’exil… Accompagnées d’un livret réalisé par les historien·nes Amzat Boukari-Yabara et Naïma Yahi, les 24 pistes à découvrir dès ce vendredi 2 novembre entonnent autant de micro-histoires de la France, un autre rythme pour nos luttes à venir. read more…

Trouver un travahi

Suite aux déclarations de Notre Président De La République À Un Jeune Horticulteur En Quête d’Emploi, voici une contribution de Jef Klak aux efforts de recherche. read more…

« La gamification, c’est la rationalisation du jeu à des fins capitalistes »

« La gamification, c’est la rationalisation du jeu à des fins capitalistes »
Entretien avec Sébastien Genvo, game designer

Dans les secteurs du management et du marketing, mais aussi à l’école ou sur nos écrans, le nombre d’applications utilisant les mécanismes du jeu va croissant. Game designer et professeur à l’université de Lorraine, Sébastien Genvo s’attache à mettre en lumière le fondement béhavioriste de ce phénomène de « gamification ». À cette capture capitaliste et néolibérale du game, il oppose une conception libératrice de play, fondée sur les notions d’expérimentation et de réappropriation. read more…

Un DRH « sensible et courageux »
Le travail au ras des pâquerettes – Épisode 2

Sous le pseudonyme de Marie-Louise Michel, de 2007 à 2014, Lise Gaignard a écrit pour Alternative libertaire des « Chroniques du travail aliéné », réunies et publiées par les Éditions d’une. Psychanalyste en ville et en campagne contre la servitude passionnelle, elle nous fait partager ses tribulations institutionnelles, passant de l’analyse des processus psychiques mobilisés par le réel du travail à la psychothérapie institutionnelle, pratique thérapeutique marchant sur deux jambes (Karl Marx et Sigmund Freud) pour tenir ensemble aliénation psychopathologique et aliénation sociale. read more…

Howard Buffett au Congo

Howard Buffett au Congo
Le problème de la philanthropie capitaliste

La colonisation n’en finit pas de sévir, et si l’occupation militaire des territoires n’est plus en vogue pour les pays occidentaux, d’autres moyens leur sont offerts pour asseoir leur position sur nombre de pays. La philanthropie, que l’on pourrait croire armée des meilleures intentions, fait partie des nouvelles formes de ce libéralisme postcolonial : en inondant les États et les structures locales de dollars, les grands investisseurs capitalistes noient dans l’œuf toutes les initiatives pour l’autonomie et la résistance des peuples autochtones. Pour exemple, voici le cas du businessman Howard Buffett, fils de Warren Buffett (troisième fortune mondiale), qui joue un rôle non négligeable dans le « développement » de la République démocratique du Congo et vient influencer les récits des journalistes ou des ONG là où aboutit son financement. read more…

Assis dans un McDonald’s : microportrait des USA
Entretien avec le journaliste itinérant Chris Arnade

Texte original : « McDonald’s as America: A Conversation with Chris Arnade », The Revue Of Books of Los Angeles, le 5 septembre 2017

Traduit par Baptiste Miremont

Ancien de Wall Street devenu reporter atypique, Chris Arnade a une méthode propre à donner une leçon aux journalistes en herbe. Il arpente le territoire des États-Unis et se pose, au milieu des autres, sur les bancs des restaurants McDonald’s ou au coin d’une rue de banlieue, ouvert à la rencontre. Là, ce qu’il voit n’est ni révolutionnaire ni spectaculaire : des tranches de vie ordinaires, des groupes de parole et de communautés de quartier, des existences précarisées et banales. Les photos et témoignages qu’Arnade recueille dans les fast-foods – d’habitude méprisés – parlent de l’Amérique, de la pauvreté endémique de ses marginalisé·es et du soutien mutuel de ses habitant·es. Sam Jaffe Goldstein, libraire de Los Angeles, l’a interviewé – loin des sentiers battus de la gauche universitaire.

Crédits photo : Chris Arnade

Ancien trader, Chris Arnade a échangé sa vie à Wall Street pour devenir « documentariste-citoyen ». Il traverse le pays en minivan afin d’étudier les disparités séparant les deux Amériques : celle du haut et celle du bas. Son travail se concentre sur la seconde, sur ces populations invisibles, marginales, abandonnées par la classe managériale, qui elle ne connaît pas la crise.

Arnade n’est pas un journaliste classique. Il écrit sur l’addiction et la pauvreté, notamment, photographiant les personnes qu’il rencontre. Ses vues politiques dépassent les scénarios convenus qu’on voit sur les chaînes d’informations en continu. Il se définit comme socialiste, et bien qu’il critique les politiques d’austérité républicaines, il s’en prend également à la gauche, qu’il juge élitiste et repliée sur elle-même. Son travail n’échappe pas aux controverses : certain·es journalistes du sérail le disent peu professionnel, manipulateur et exploiteur vis-à-vis de ses sujets d’enquête.

Pourtant, Arnade réalise ce que très peu de journalistes ou de médias ont essayé : au lieu de maintenir cette Amérique du bas à distance, lui cherche à comprendre les fils mêmes de son existence. Et plutôt que de réduire les gens qu’il rencontre à des curiosités anthropologiques, Arnade les traite comme des personnes, des citoyen·nes comme lui et des ami·es.

Comme tout voyageur arrivé dans un nouveau quartier, une ville qu’il ne connaît pas, Arnade a sans cesse besoin d’une base opérationnelle. Le plus souvent, il s’installe dans un McDonald’s. Car sous les arches dorées, Arnade trouve le repos, de la nourriture bon marché, ainsi qu’un grand nombre de personnes désireuses de lui raconter leurs vies. Dans un tweet récent, Arnade écrivait : «  Tout ce que vous voulez savoir sur l’Amérique peut être appris dans un Mc Donald’s. »

*

Avez-vous toujours utilisé McDonald’s comme un point d’entrée pour intégrer un quartier?

Non. Il y a dix ans, si je regarde les choses avec mon regard actuel, je dirais que j’avais de McDonald’s la vision de l’Amérique du haut : une franchise peu recommandable, servant une nourriture peu recommandable. Je n’y pensais pas, je ne m’y intéressais pas vraiment non plus. Si j’en avais eu une, mon opinion aurait correspondu à l’avis partagé au sein de la gauche : McDonald’s ? Aucun intérêt.

Cette franchise est devenue un point de référence quand je me suis lancé dans un projet traitant d’addiction et de pauvreté. Souvent, je me suis retrouvé au McDonald’s à cause de mes nouveaux et nouvelles ami·es : des personnes sans-abris, des toxicomanes. Et finalement, j’ai réalisé que je n’y allais plus seulement pour les voir, mais pour les mêmes raisons qu’eux. Parce que je profitais là-bas d’un moment de répit. Je pouvais recharger mon ordinateur et mon téléphone, utiliser le wi-fi, les toilettes. La nourriture et le café y sont bons et à bas prix. C’est là que j’ai mesuré l’existence de communautés établies à l’intérieur de chaque McDonald’s.

Au début, j’ai combattu cette envie d’écrire à propos de cette franchise, parce qu’il me semblait que c’était trop simple, bas de gamme. Je proposais aux personnes de se revoir sur le parking ou chez elles, comme ça, j’évitais de les photographier à l’intérieur du McDonald’s où l’on s’était pourtant rencontrés. Et puis je me suis demandé : « Pourquoi suis-je en train de refuser l’idée que McDonald’s constitue le véritable centre social de certaines villes ? » Je pensais aussi que le décor de McDonald’s n’offrait rien d’intéressant d’un point de vue photographique, et je voulais donc éviter de centrer mon projet autour de ces lieux. Au final, je me suis dit que telle était la réalité et que je me devais de la retranscrire telle quelle.

J’ai alors proposé un article pour le Guardian 1 « McDonald’s: you can sneer, but it’s the glue that holds communities together », The Guardian, 8 juin 2016. montrant en quoi les McDonald’s constituent des centres sociaux. Pendant un an et demi, j’avais essayé de l’écrire, sans jamais trouver l’angle d’approche. Je pensais que tout le monde savait : pour moi, à cette époque, McDonald’s représentait une grande part dans ma vie. De tous les articles que j’ai écrits, c’est celui-là qui a le plus fait de bruit, m’apportant aussi le plus de retours.

Vous poser dans ce genre de lieux publics ou semi-publics est-il une habitude pour vous ?

Pour plaisanter, je dis que je ne fréquente que quatre types d’endroits : les McDonald’s, les églises, les petites universités et les bars. Je passe aussi beaucoup de temps à marcher. Ma méthode de travail consiste à me garer et arpenter la ville au hasard. Si je choisis de m’installer dans un McDonald’s le temps d’une pause, c’est surtout parce qu’il y en a partout. Et j’aime les fréquenter pour la même raison que tout le monde : ils sont identiques, propres et sûrs.

Je considère toujours les histoires et les informations récoltées lors de ces haltes au McDonald’s comme plus importantes que celles collectées en me promenant. Les gens que j’y rencontre sont plus représentatifs de leur quartier, de leur communauté, tout en correspondant aux populations qui m’intéressent.

Tant d’enquêtes de terrain se sont déroulées dans des bars et des restaurants. Qu’est-ce que McDonald’s apporte de différent ?

Pour être franc, je pense que les lieux étudiés par la majorité des journalistes ne représentent pas réellement la société. Ce sont des lieux où vont les personnes dotées d’un statut socio-économique élevé, des lieux où se réunissent les preneurs de décisions. Après, ce ne sont pas des endroits à éviter : on y rencontre des gens très raisonnables.

Quand je suis allé travailler sur la Convention républicaine, je n’ai pas mis les pieds à l’intérieur du bâtiment ni dans le quartier alentour. J’ai passé une semaine et demi dans Cleveland, tournant entre quatre McDonald’s. Deux étaient situés dans le cœur de quartiers Africains-Américains, très pauvres, un dans un quartier aisé et un dans un quartier blanc ouvrier. Dans une certaine mesure, cela m’a apporté une vision équilibrée des disparités séparant ces différents quartiers. Si j’avais été à la convention et que j’avais passé du temps dans les salles de meeting, je n’aurais rencontré que des personnes souhaitant être vues.

On se concentre énormément sur ce qui se passe à Washington DC et sur l’aspect de compétition sportive de la politique, mais c’est un sport où les fans décident du gagnant. Or les fans sont des personnes moyennes trainant dans les McDonald’s, les Walmart, à KFC… Ces lieux ne représentent pas seulement des expressions banales de la réalité ; ils sont la réalité. Et la plupart de ces vies très modestes se déroulent dans des circonstances banales.

Pourquoi choisir McDonald’s plutôt que KFC ou Wendy’s ?

Essentiellement parce que le café y est moins cher. Aussi pour ce côté ubiquitaire, standardisé, et parce que McDonald’s semble s’accommoder de cet état de fait. À l’exception de quelques-uns de ses restaurants, la franchise encourage même ce phénomène. Mais pour beaucoup de client·es, il s’agit seulement d’une affaire de café. Oui, je pense que le café, à McDonald’s, est meilleur que ce qu’on en dit.

Dans les Appalaches, le même phénomène s’observe dans les Hardee’s, en partie parce que les gens aiment leurs pains briochés, en partie parce que Hardee’s, là-bas, représente une franchise importante. Dans les villes disposant d’un McDonald’s, d’un Hardee’s et d’un Dairy Queen, les gens fréquentent les trois. Cela devient parfois politique, avec des petites guerres de territoires.

Généralement, chez McDonald’s, ils ont l’habitude. Quelqu’un au sein de l’entreprise a clairement cerné ce phénomène et a voulu l’encourager, tout ne nuisant pas au business de la boîte.

On s’imagine McDonald’s comme une franchise impersonnelle et homogène. Comment des communautés aussi uniques peuvent y naître et y évoluer ?

J’aime beaucoup ce paradoxe. Je dis toujours que si l’on me bandait les yeux et qu’on me lâchait dans n’importe quel restaurant McDonald’s, il ne me faudrait pas plus de cinq minutes pour saisir au sein de quelle type communauté de quartier je me trouve. Je ne cherche pas là à dédaigner les efforts de McDonald’s, mais si on offre à des gens un unique décor standardisé, ils trouveront du sens et y feront communauté. J’ai vu des choses formidables se produire dans des McDonald’s.

Dans la partie Nord de Milwaukee, le quartier traditionnellement noir, se trouve un McDonald’s servant de point de rencontre aux personnes âgés. À partir de 23h, ils s’emparent de l’avant du restaurant, et deux gars débarquent, tous deux DJs d’un spectacle de blues. La plupart des noirs âgés de Milwaukee sont originaires du Mississippi. Et donc cette superbe musique traditionnelle, le blues, résonne dans le McDonald’s. Si vous voulez assister à l’un des meilleurs concerts blues aux États-Unis, allez au McDonald’s de North Avenue à Milwaukee, installez-vous et écoutez les CDs que passent ces gars. Ils font de ce restaurant le leur, ils lui donnent un sens avec leur musique. C’est merveilleux, et encore une fois, représentatif de cette communauté Africaine-Américaine et originaire du Mississippi. J’ai vu d’autres McDonald’s où des gens se retrouvaient pour étudier la Bible, et certains où l’on jouait aux dominos. Ces restaurants sont devenus, effectivement, des espaces publics.

Avec son histoire remplie de ségrégation sociale et raciale, y a-t-il jamais eu un « espace public » aux États-Unis ?

Je répondrais par l’affirmative. Je ne veux pas survendre la diversité que l’on peut observer dans les McDonald’s : ces restaurants ne représentent que leur quartier. Ainsi, dans les quartiers noirs, on retrouve essentiellement des noirs, dans les quartiers blancs, des blancs et dans les quartiers majoritairement riches, on y rencontre des riches – et c’est le même problème chez McDonald’s. Un restaurant situé dans un quartier pauvre offrira moins de choix et de services.

C’est triste de constater que, dès le matin, les groupes qui se forment se ségrèguent eux-mêmes, avec une table pour les Blancs et une table pour les Noirs. Une fois de plus, c’est représentatif de problèmes plus vastes propres à notre pays. En aucun cas, ce processus n’est voulu ou encouragé par McDonald’s. Il se met en place naturellement, de la même manière que s’installent les disparités entre quartiers.

Pour moi, une question plus intéressante serait de se demander pourquoi les gens préfèrent McDonald’s aux centres sociaux classiques. D’après ce que j’ai pu entendre, les bénévoles bien intentionnés de ces centres proposent les mêmes services que McDonald’s. Mais les gens n’y vont pas car ils s’y sentent jugés. Ils ont juste envie d’être tranquille, n’est-ce pas ? Donc ils n’ont pas envie qu’on leur dise ce qu’ils doivent manger : « Optez pour une alimentation faible en gras, arrêtez de manger de la viande. » Les gens veulent la paix, et McDonald’s incarne la franchise qui, de loin, est celle qui fiche le plus la paix à ses clients. Tu t’assois et tu fais ce que tu veux. J’ai même déjà vu des gens ramener leur propre nourriture.

Les bibliothèques sont-elles aussi des lieux où les gens se sentent jugés ?

Je pense qu’il y a trop de règles dans les bibliothèques. Il faut être calme. On sent bien qu’elles tolèrent moins de choses : on ne peut pas se lever et partir, comme ça, alors qu’à McDonald’s, on sort, on fume et on retourne à sa place. McDonald’s permet plus de souplesse que les bibliothèques. Je crois que d’une certaine manière, les bibliothèques ne veulent pas de ces populations. On ne peut clairement pas s’y attabler et débattre de politique entre ami·es. Du strict point de vue d’un sans-abri, les bibliothèques ont un pouvoir d’attraction identique aux McDonald’s, mais se montrent moins souples et tolérantes.

D’après vos enquêtes, à quoi ressemblerait un bon espace d’accueil pour ces populations ?

Si je devais créer une association à but non lucratif travaillant avec les populations que je connais le mieux, c’est-à-dire les toxicomanes sans-abris, j’aurai simplement une pièce avec des tables, des chaises, du wi-fi, un endroit pour recharger son téléphone et des toilettes. On servirait des sandwichs et du café sans poser de questions. On dirait seulement : « Entrez et vous échapperez à la canicule. » On proposerait des ordinateurs, avec usage limité dans le temps, pour s’informer. Les gens oublient que l’accès à l’information constitue un énorme challenge pour les personnes pauvres. Avoir un endroit où s’asseoir, recharger son ordinateur, utiliser son téléphone et bénéficier d’une connexion gratuite, c’est énorme. Et je ne parle pas d’un lieu où l’on prêche quoi que ce soit… juste d’un espace.

De plus, McDonald’s offre aux populations que j’étudie la possibilité de se retrouver en compagnie de l’Amérique mainstream : les familles, les cadres, et les employé·es – ceux qui travaillent sur place. C’est une manière de cohabiter, de manière assez égalitaire, quelque chose d’inenvisageable dans un lieu destiné aux sans-abris. McDonald’s permet en quelque sorte aux sans-abris de reconquérir une partie de la dignité induite par la fréquentation d’un espace public. C’est considérable.

Observez-vous une connexion entre les recherches que vous menez et le mouvement FightFor15$, cette lutte pour la revalorisation du salaire minimum pour les employé·es de fast-food ?

Politiquement, je suis socialiste. Mais j’essaye de ne pas trop m’impliquer, seulement parce que je considère qu’il s’agit de deux problèmes distincts. Cela dit, en tant que problème distinct, j’aimerais beaucoup voir le salaire minimum augmenté.

Pensez-vous que votre travail aille de concert avec cette lutte, dans le sens où vous essayez d’aider les Américain·es à envisager les fast-food comme faisant partie intégrante la vie des gens ?

Si une personne de gauche venait me voir pour m’interroger sur ce que j’ai appris, je répondrai que mon travail cherche à comprendre les gens que défend cette personne. Comprenez que lorsqu’on s’en prend à McDonald’s, ou à un Wallmart ou à n’importe quelle autre enseigne de ce type, on méprise une réalité vécue. Les endroits avec le plus de diversités aux États-Unis sont les Walmart et les McDonald’s. Je partage la colère de celles et ceux qui s’indignent de la manière dont McDonald’s rémunère ses employé·es, et comment notre société exploite ses travailleurs et travailleuses. Mais la réalité pour les Américain·es à faibles revenus, c’est qu’ils bénéficient aussi de ce que leur apporte McDonald’s, avec de la nourriture rapide et bon marché, et la mise à disposition d’un espace — ce qui est très important pour eux. Il faut faire la part des choses quand on s’intéresse à un problème.

Qu’est-ce qui fait qu’un restaurant soit meilleur qu’un autre ? Qu’est-ce qui marche et ne marche pas ?

Oubliez les télévisions avec le son : elles font fuir les client·es. Ce qui marche le mieux pour l’établissement des populations, c’est une organisation de l’espace laissant une aile de libre, un peu à l’écart des flux de circulation. De manière évidente, plus un McDonald’s est grand et plus ces populations trouvent des espaces où s’installer.

Ce qui fonctionne ou non dépend largement du public comme des employé·es. Si les employé·es s’investissent dans leur restaurant, ça marche. Si le turnover du personnel est élevé, l’inverse s’opère. Dans ceux que j’ai vu où les choses fonctionnaient bien, le propriétaire du restaurant s’implique beaucoup, tandis que dans les autres, les propriétaires envisagent leurs restaurants comme des rentes et n’y mettent jamais les pieds. Ceux-là périclitent. Le pire de tous les McDonald’s se trouve à Hunts Point dans le Bronx. Les managers se fichent des employé·es comme de la clientèle. Je suis perplexe de savoir que McDonald’s n’est jamais venu arranger la situation. C’est vraiment gênant. […]

Pouvez-vous me parler de la dernière personne que vous avez rencontrée à McDonald’s ?

Gloria Stapleton. Je l’ai rencontrée dans le New Hampton, chef-lieu du comté de Chickasaw, dans l’Iowa. Elle a 72 ans, des cheveux blonds coiffés en pointes – une femme hilarante. Elle et ses amies se retrouvent à une table de 11h à 17h, pour échanger des potins. Un jour, elle a voulu se faire des mèches noires, mais aucun des salons de la ville n’a accepté — ils lui disaient qu’elle ressemblerait à un putois, ce à quoi elle a répondu : « Mais je veux ressembler à un putois ! » Elle est un peu punk pour une femme de 72 ans, mais aussi adorable.

Son mari de 52 ans est mort quatre ans plus tôt. C’est une manière pour Gloria de surmonter le deuil. Sur les cinq femmes avec qui elle discute, quatre d’entre elles ont récemment perdu leurs maris. Elle m’explique que tout chez elle lui rappelle son mari. Alors pour sortir de la maison, elle va au McDonald’s. Elle connaît tout le monde, client·es, employé·es. Par bien des aspects, c’est un nouveau chez elle.

Notes

1 « McDonald’s: you can sneer, but it’s the glue that holds communities together », The Guardian, 8 juin 2016.

« Faire le ménage ensemble, c’est la base »
Le travail au ras des pâquerettes – 1er épisode

Sous le pseudonyme de Marie-Louise Michel, de 2007 à 2014, Lise Gaignard a écrit pour Alternative libertaire des « Chroniques du travail aliéné », réunies et publiées par les Éditions d’une. Psychanalyste en ville et en campagne contre la servitude passionnelle, elle nous fait partager ses tribulations institutionnelles, passant de l’analyse des processus psychiques mobilisés par le réel du travail à la psychothérapie institutionnelle, pratique thérapeutique marchant sur deux jambes (Karl Marx et Sigmund Freud) pour tenir ensemble aliénation psychopathologique et aliénation sociale.

Le 1er épisode de ces nouvelles chroniques publiées par Jef Klak nous emmène au Boissier, local du club thérapeutique de la clinique psychiatrique de La Chesnaie (Loir-et-Cher). Ici, les habitant⋅es s’attellent au jour le jour à la fragile et précieuse tâche de vivre au milieu des autres, très loin des fantasmes orthopédiques des « conseillers en insertion ».

Dessins de Denis Boudouard, pensionnaire à La Chesnaie

Au bord d’un lieu de soins psychiatriques, dans une grande construction improbable datant des années 1970, qui sert de bar, de salle de concerts, de lieu de passage, toujours ouvert ; groupé·es un après-midi d’hiver auprès de la grande cheminée. J’avais été invitée pour parler du travail, dans le cadre d’un séminaire ouvert au public dans l’École de psychothérapie institutionnelle de la clinique de la Chesnaie 1 La psychothérapie institutionnelle, disait Jean Oury, « c’est la moindre des choses ». C’est-à-dire une analyse attentive des interactions concrètes dans les lieux de soins, sans … Continue reading. Dans l’élan, j’avais accepté avec gratitude de prendre le thé et des petits gâteaux en compagnie des pensionnaires de la clinique que la question du travail attirerait peut-être. On ne savait pas combien de personnes viendraient. Elles sont venues nombreuses, et sont restées suspendues aux lèvres de tou·tes celles et ceux qui ont pris la parole. Même quand il ne restait plus rien des excellents gâteaux de l’atelier pâtisserie.

Un patient ouvre la discussion : «  C’est nous qui contrôlons notre corps. On est fatigué·es le soir, des efforts de la journée. » Il nous donne l’occasion de saisir l’effort qu’on fait tou·tes pour vivre avec les autres, fondé·es par les autres [2. « Fondé par les autres » signifie que tous nos gestes sont des arrangements avec les présent·es et même avec les absent·es, celles et ceux qui ont pris soin – ou pas – de nous depuis notre naissance, celles et ceux qui nettoient nos traces, qui nous supportent, nous épatent, etc.] tous les jours. Il ajoute que c’est valable pour « chaque geste que fait […] chaque humain ». Le « moindre geste » de Deligny [3. Le Moindre Geste est un film réalisé en 1971 (avec Josée Manenti et Jean-Pierre Daniel) par Fernand Deligny (1913-1996), éducateur de délinquant·es, autistes, et autres adolescent·es « irrécupérables ». Il est à l’origine de plusieurs lieux alternatifs de l’éducation spécialisée.] est ici étendu à l’ensemble de l’existence, à ses fondements. Tous les gestes sont adressés aux autres, au milieu des autres. On ne peut pas dire mieux le fondement du travail suivant la définition qu’en donnait Claude Veil [4. Claude Veil était psychiatre du travail. Pour lui, « le travail est une activité qui produit soit des objets soit des services, qui dans tous les cas implique des liens sociaux (échanges économiques et psychologiques entre personnes et groupes) qu’elle utilise et crée ». Entretien avec la rédaction de la revue Psychiatrie Française, juin 1996, volume XXVII 2/96.] : toute production de services ou de biens entraînant des liens entre des personnes. Comment faire et où trouver la force de persévérer ?

Chaque matin, la plupart du temps, quand on n’est pas sous le coup d’une angoisse majeure comme peuvent l’éprouver trop souvent les patient·es de la clinique, c’est naturel, évident, on fait comme on doit faire, on se lève le matin, on fait le café, on se lave plus ou moins, on prend les transports en commun ou on écoute la radio dans sa voiture au milieu des effluves de diesel. Et la vie passe. Sans conscience particulière de nos « moindres gestes ». Ce jour-là, au Boissier [5. Il s’agit d’un des hauts lieux de la clinique de la Chesnaie, construit collectivement dans les années 1970 par des professeur·es et étudiant·es en architecture ainsi que des soignant·es et pensionnaires de la clinique.], en compagnie de personnes qui ont des soucis avec « les évidences de la quotidienneté [6. Comme disait Jean Oury, à la suite de W. Blankenburg qui parle de « l’inévidence de l’évident  ».] », celles pour lesquelles chaque détail compte, la discussion a continué à propos de la toilette, du ménage, des relations avec les autres à maintenir à bout de bras. Tous ces gestes qu’on peut aussi « oublier » pour se glisser dans le flux, en permettre et en faire durer silencieusement les rapports de production ; cet après-midi-là, tous ces gestes étaient minutieusement décrits, commentés. Faire le ménage ensemble, en parler autour d’un verre quand on a terminé, « c’est la base ». 

Quelques jours plus tard, je me trouve invitée à un débat sur « l’insertion par l’économique » dans la salle comble du cinéma d’une petite ville. Tout le gratin des bonnes gens à la tête des associations du département qui accueillent des « personnes éloignées de l’emploi ». On ne saura pas – la réunion va pourtant durer plus de deux heures – qui sont ces personnes « éloignées » dont on parle. Des chômeurs et chômeuses de longue durée ? Des étrangèr·es récemment contraint·es à l’émigration ? Des supposé⋅es malades mentaux·ales ? On n’entendra parler que « d’accidentés de la vie ». Il pourrait leur être arrivé n’importe quoi, on les rassemble sous cette expression assurantielle. On gomme, on oublie, on efface. Même technique quand je demande ce que ces personnes font comme travail. On me répond que ça n’a aucune importance, que de toute façon, elles ne referont probablement pas ce qu’elles sont en train de faire, que ça dépend des contrats que les associations passent avec leurs clients. Que c’est pour leur donner « une raison de se lever le matin », leur apprendre « le savoir-être », et que les « savoir-faire », c’est autre chose, ça ne compte pas à cette étape-là, « pour ces gens-là ».

Pendant toute la soirée, seuls des directeurs ou des présidents prennent vigoureusement la parole. Les autres se taisent. Des syndicalistes présents, des militants bien connus ne comprennent pas ce qu’il se passe, pourquoi je pose des questions comme ça, après tout, c’est déjà pas mal, l’insertion, non ? Quelques notables des tutelles, invités et venus – cette soirée comptera-t-elle dans leurs heures de travail ? – ne disent rien, affligés par mes questions trouble-fête. Une jeune infirmière en psychiatrie très avisée demande pourquoi les supposé·es bénéficiaires de tant de bonnes œuvres n’ont pas participé à l’organisation de la soirée. Stupeur, incompréhension. « Il y en a peut-être dans la salle », répond un président, qui ne saisit pas la différence entre « être dans la salle », fondu dans le public, et avoir mis en place le débat, les invitations, les conditions de prise de paroles, etc. En tout cas, s’il y « en » avait, ils et elles n’ont pas bougé. Et je les comprends, si je n’avais pas été « intervenante  », je serais restée sans voix devant les pires clichés du management moderne. Nous/eux. Nous supérieurs, eux inférieurs. Heureusement qu’on est là, nous, grandes âmes, plus ou moins bénévoles ou très mal payées, pour eux, le « vivier » des « éloignés de l’emploi ». « Personne n’est inemployable », dit un autre intervenant. Pas de chance.

Tout cela se termina autour d’un pétillant-petits-fours, pour la touche de convivialité. Mais aucune des personnes-éloignées-de-l’emploi qui les avaient cuisinés dans une de ces entreprises-d’insertion-par-l’économique n’étaient là pour y goûter. Ils n’avaient pas, nous dit-on, de moyen de transport pour rentrer aussi tard chez eux. En aparté, un président me dit que ce qui l’inquiète, lui, c’est que « le niveau des gens qu’on accueille tire les encadrants vers le bas ». Comment ne pas vomir ?

En pensant que tout près de là, vivent, discutent des philosophes conscient·es de l’effort de la vie en communs. « Il y en a qui travaillent à des vécus… On n’est pas riches, voilà ! », avait conclu en souriant auprès de la cheminée une patiente en lutte permanente pour une vie quotidienne consciente. Tellement plus présente que ces pauvres « inséreurs » courroucées, et qui auraient bénéficié d’entendre un autre patient nous dire que « le travail est père de toutes les soumissions ». Pas près de se laisser insérer, celui-là.

Notes

1 La psychothérapie institutionnelle, disait Jean Oury, « c’est la moindre des choses ». C’est-à-dire une analyse attentive des interactions concrètes dans les lieux de soins, sans « préjugés d’irresponsabilité » des patients. L’Epic est l’association culturelle de la clinique de la Chesnaie à Chailles, qui organise très régulièrement des séminaires publics.