Contrôle continu

Police, frontières, guerres et prisons

Culture de base

Art, culture populaire et politique

Dé-colonialités

Antiracismes et décolonialismes

Genre rage

Féminismes et luttes LGBTQI

Le lundi au soleil

Travail, précariat et luttes sociales

Terrains vagues

Urbanisme, écologie politique et critique de la technologie

Le lundi au soleil

Mai 1968-2018 : prendre la parole, encore et toujours
Actualité de Mai-68

Avant de partir aux États-Unis rejoindre le penseur écologiste libertaire Murray Bookchin, Daniel Blanchard s’engagea pleinement dans le mouvement du 22-Mars, puis dans les comités d’action durant le bouillonnant printemps français de 1968. Proche un moment de Guy Debord, avec qui il rédige en 1960 les Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire, Blanchard est aussi un membre actif de Socialisme ou Barbarie (1949-1967), organisation révolutionnaire et revue héteromarxiste, anti-stalinienne avant l’heure, fondée par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort. Cinquante ans après Mai-68, loin des commémorations ronflantes et matraquantes des « évènements », Daniel Blanchard livre dans Jef Klak son regard singulier sur ce moment radical de réappropriation de la parole. Un texte qui éclaire le mouvement social en cours, plus que jamais en proie à l’autoritarisme du pouvoir étatique.

Crédits photos : Bruno Barbey, avec son aimable autorisation.

10 mai 1968 / Paris, rue Gay-Lussac (Paris 5e) / Photo Bruno Barbey.

Cinquante ans après, la répression du mouvement social contre la politique d’Emmanuel Macron démontre combien restent vivaces l’effroi et la haine suscités par Mai-68 chez les possédants, les politiciens, les bureaucrates… et les renégats. Ce n’est pas de cette actualité-là qu’il sera question ici, mais de celle qui, restant pour nous profondément positive, justifie la réaction de ces autres-là. Ce qui, de mai, reste actuel, ce sont d’abord les luttes qui ont été menées alors, tant par leurs objectifs que par les voies qu’elles ont suivies – et aussi par celles qui les ont conduites à l’échec. Ce sont ensuite certains traits essentiels de la société d’alors que ces luttes ont mis en lumière et qui continuent à marquer, souvent plus durement encore, celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

Pour dégager les caractères les plus remarquables du mouvement de mai, j’ai choisi un cas qui met bien en évidence, ne s’agissant ni d’une université ni d’une usine, la diversité des secteurs de la société qu’il a entraînés. Il s’agit du Centre d’études nucléaires de Saclay (organisme d’État chargé de la recherche théorique et appliquée), une quasi ville avec des rues, des avenues, des restaurants, une gare… fréquentée chaque jour par quelque 10 000 personnes, pour la moitié d’entre elles chercheur·es et technicien·nes dépendant du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), et pour le reste, employé·es et ouvrier·es d’entreprises indépendantes, étudiant·es et chercheur·es étranger·es et innombrables vigiles. Une ville proche de Paris, mais isolée du monde par des grillages, des barbelés et des dispositifs de sécurité draconiens. Un camp retranché, donc, mais que « mai » a envahi, et très tôt.

C’est, comme partout, la répression du mouvement étudiant qui déclenche, d’abord la protestation, puis la contestation. Au départ, quelques militant·es ou sympathisant·es gauchistes se réunissent et lancent une pétition. Ils se retrouvent vite à discuter avec des dizaines puis des centaines de leurs collègues. Le 13 mai, 2 000 personnes manifestent à Saclay même, avant de se joindre à la manifestation monstre qui se déroule à Paris. Le 17, devant la contagion de contestation qui se répand dans le Centre, l’intersyndicale convoque une assemblée générale. 5 000 personnes s’y rendent, cinq ou six fois plus que d’ordinaire. Tout est mis en question à la fois : la bureaucratie, les mesures policières, les syndicats. On veut le respect des individus, la liberté de parole. Trois jours durant, les discussions se poursuivent entre quelque 1 500 participants. Peu à peu, la conclusion s’impose que tout l’ordre établi doit tomber. Et on ne revendique pas : on exige, car on est le pouvoir légitime, démocratique. Tout le monde participe sur un pied d’égalité, les employé·es du CEA comme celles et ceux des entreprises extérieures, tous niveaux hiérarchiques confondus. Ce qu’on exige ? À la tête de l’administration, un Comité d’entreprise élu et révocable, des conseils élus dans chaque service et département, la suppression des mesures policières internes, la liberté d’expression pour tou·tes…

24 mai 1968 / Rue Saint Michel – Rue de Lyon / Photo Bruno Barbey.

N’idéalisons pas, cependant, ce qui se passe à Saclay : pour autant que ma documentation m’ait permis d’en juger, les écarts – considérables – de rémunération ne sont pas remis en cause, même si certaines améliorations sont réclamées pour les salarié·es du bas de l’échelle. Plus significatif peut-être encore, on ne trouve pas trace d’une critique des finalités de cette institution… Le programme débouche sur la cogestion, et non sur l’autogestion, et sur la collaboration. C’est ainsi que tou·tes les travailleurs et travailleuses du CEA exigent de participer à l’élaboration des programmes, y compris militaires…

Il n’empêche qu’on retrouve ici bien des traits qui font la radicalité du mouvement de mai. Tout d’abord, la rapidité avec laquelle ce qu’on appelle alors d’un euphémisme, la contestation, passe du milieu étudiant à ce milieu hétérogène où se déploie un éventail extrêmement ample de qualifications et de rémunérations, depuis les scientifiques de très haut niveau jusqu’à l’ouvrier·e d’entretien.

Ensuite, la façon spontanée dont se déclenche et se développe le mouvement. Une poignée d’ « enragés », comme ils se nomment eux-mêmes, y jouent certes un rôle, mais les organisations politiques, aucun, et les syndicats ne font qu’essayer de suivre… et de freiner. Ensuite encore, le caractère global et systématique de la contestation. La bureaucratie est omniprésente, elle est partout dénoncée.

Et positivement, on exige la maîtrise collective du travail et son complément indispensable, la liberté d’expression : on exige la responsabilité. Les revendications économiques passent au second plan. La liberté, et presque le devoir, de parole – ce que Michel de Certeau a appelé « la prise de la parole » – est perçue d’emblée comme la condition de la démocratie réelle. Elle brise les cloisons entre catégories professionnelles et – dans une certaine mesure – entre positions sociales. Elle fait éclater les rôles sociaux dans lesquels chacun est enfermé, ou s’enferme soi-même. Elle introduit à la redécouverte des principes de cette « démocratie ouvrière » que le mouvement révolutionnaire a mis en pratique dans ses moments les plus radicaux : assemblée générale souveraine, conseils et délégué·es chargé·es d’un mandat défini et révocables…

28 mai 1968 / Assemblée générale dans le Grand amphi de la Sorbonne / Photo Bruno Barbey

Autrement dit, une affirmation d’égalité entre sujets politiques comme entre humains. Et celle-ci se traduit par la solidarité pratique : « Des travailleurs immigrés ont faim dans un bidonville proche. On prend un camion, de l’argent, de l’essence et l’on va chercher dans les coopératives agricoles les poulets et les pommes de terre nécessaires. Les hôpitaux ont besoin de radioéléments : le travail reprend là où l’on produit les radioéléments. Le nerf de la guerre… dans ce centre éloigné des villes… c’est l’essence. Le piquet de grève de la Finac à Nanterre en envoie 30 000 litres, ce qui permettra de continuer l’action et surtout de venir au Centre… » (Des Soviets à Saclay ?, éd. Maspéro, 1968).

Autant d’idées, d’exigences, de pratiques qui se font jour à peu près partout en 68 et qui conservent tout leur sens et toute leur vertu subversive aujourd’hui. On peut certes dire qu’elles sont pour l’essentiel nées avec le mouvement ouvrier, avec la lutte contre la société capitaliste, et que leur validité durera autant que celle-ci. Mais le mouvement de mai nous parle de beaucoup plus près, beaucoup plus concrètement, que 1848, 1871… « Ce qui fait l’importance de toutes les crises, c’est qu’elles révèlent ce qui, jusque-là, était latent », disait Lénine. Que ce soit presque un truisme ne doit pas empêcher de le prendre au sérieux. Qu’était-ce donc qui était « latent » en 68 ? Une transformation des mécanismes de la société capitaliste qui, en France, avait commencé – ou qui s’était nettement accélérée – avec l’instauration de la Ve République.

Les grèves très dures des années précédentes, comme à la Rhodiacéta, la radicalisation de certains acteurs du mouvement étudiant comme à Strasbourg, apparaissent certes après coup comme des signes avant-coureurs du séisme mais n’expliquent pas, à mon sens, comme par une montée cumulative des luttes, ces phénomènes étonnants que sont la propagation extrêmement rapide du mouvement à un vaste champ de la société française à partir de l’acte d’insubordination d’une poignée d’étudiants, la diversité apparente des secteurs touchés par cette propagation et la convergence dans la radicalité des idées et des pratiques adoptées par à peu près tou·tes les participant·es.

Ce que ces faits manifestent avec éclat, me semble-t-il, c’est une expérience commune, unitaire, d’une réalité sociale qui s’est elle-même profondément uniformisée. C’est le fait que la période qui a précédé a approfondi et systématisé les aspects totalitaires de la société capitaliste. Totalitaires non pas, évidemment, dans le sens d’un régime totalitaire, tel que le nazisme ou le stalinisme, mais dans le sens d’une intégration de tous les secteurs, de tous les aspects et de tous les acteurs de la vie sociale en une machinerie vouée à l’expansion illimitée de la production de marchandises, donc du capital et de sa domination. De la consommation aux loisirs, de l’information à la transmission du savoir, du laboratoire à l’usine, tout doit être soumis aux principes d’instrumentalité et de fonctionnalité et assujetti à cette fin, absurde et extérieure à la vie des « simples gens ». Il est clair que ce processus dévastateur n’a fait que s’approfondir depuis.

17 mai 1968 / Boulogne-Billancourt, usine Renault en grève / Photo Bruno Barbey

En France, l’instauration du régime gaulliste a inauguré une entreprise de rationalisation de la société française qui s’est traduite non seulement par la liquidation du lobby des « betteraviers » ou des « bouilleurs de cru », mais surtout par la transformation de la domination coloniale en impérialisme néocolonial et, dans le système productif entendu au sens large, par une réorganisation du travail au nom de l’impératif du contrôle et de l’efficience. De nombreux services, notamment postaux et bancaires, sont mécanisés, industrialisés ; et les emplois, prolétarisés. La définition standardisée des tâches et le contrôle bureaucratique s’étendent dans l’information ou la recherche. Dans l’université, où un début de « démocratisation » provoque un accroissement des effectifs d’étudiant·es, sévit le même esprit de « rationalisation » qui tend à modeler les contenus de l’enseignement et les profils professionnels auxquels il prépare sur les besoins de l’appareil productif en personnel d’encadrement. Même si l’on en est encore loin, on tend vers le modèle de l’« université-usine » tel que l’avait défini son prophète californien, le président de l’université de Californie à Berkeley, Clark Kerr, dont l’autoritarisme avait provoqué le soulèvement étudiant de l’automne 1964.

Aussi, partout où déferle la vague de la « contestation », et syndicats et partis n’y échappent pas, c’est au premier chef la bureaucratie que l’on dénonce, ses hiérarchies qui ne tendent qu’à diviser et qui récompensent la servilité, ses absurdités, son opacité, etc. On ne veut plus accepter les frustrations d’un travail dans lequel toute initiative, toute liberté d’expression et, à la limite, toute intelligence vous sont déniées. On ne se révolte pas contre le travail en soi, mais contre l’ineptie de ne vivre que pour travailler. On ne critique pas la consommation – le seul cas que je connaisse où la critique de la consommation ait été portée par un mouvement de masse est celui de la « contre-culture » américaine –, mais on ne la valorise pas non plus : les revendications salariales passent au second plan et les accords de Grenelle négociés entre les syndicats et le gouvernement pour mettre fin à la grève, qui font d’une augmentation de 10% le résultat essentiel d’une grève générale, sont reçus comme une insulte dans un très grand nombre d’entreprises. Le mouvement de mai est sans doute le premier qui ne soit pas une révolte du besoin, de la nécessité matérielle.

Le dernier ? Peut-être bien. Le chômage massif, la précarité et l’« exclusion » ont replongé une grande partie de la population dans le « règne de la nécessité » et font peser sur la majorité des travailleurs la menace constante – le chantage – d’une dégradation sociale et humaine. Les procédés de la domination ont évolué. Le capitalisme ne peut certes pas se passer de la bureaucratie, mais, surtout dans le monde de la production, il a combattu, non sans succès, les « irrationalités » qu’elle introduisait dans son fonctionnement. Le capital financier a repris la main sur la « technostructure » managériale. Dans le travail, le contrôle par l’autorité hiérarchique est de plus en plus remplacé par le contrat – léonin – de prestation de services, l’obligation de résultat et la codification pointilleuse des actes imposées à l’agent prétendu autonome et responsable. La captation de la force de travail par l’employeur tend à s’emparer de la totalité du temps vécu et du psychisme même de l’employé·e.

Ainsi, comme je le notais plus haut, les traits essentiels du monde capitaliste n’ont fait que s’accuser : sa tendance totalitaire, la destruction de tous les liens, de tous les rapports sociaux vivants – et d’abord du sens même qu’il y a à vivre en société. En mai, la profondeur de cette destruction et de la frustration qu’elle suscite se trahissait dans l’intense fraternisation, dans la transgression des barrières et des rôles – les rôles de jeune, de manuel, d’intellectuel, de femme… Dans la jouissance avec laquelle tout cela était vécu, on pourrait presque dire l’émerveillement de redécouvrir un monde perdu et inconsciemment désiré. Radical, le mouvement de mai l’a été en ce qu’il a mis au jour la radicalité du nihilisme capitaliste.

Mais peut-être n’en avions-nous à l’époque qu’une conscience floue : à bien des égards, l’actualité, la modernité de mai ne se constate pour ainsi dire que rétroactivement. C’est le cas notamment pour un mécanisme de la domination moderne qui commençait alors à peine à se mettre en place et qui aujourd’hui joue un rôle central. La « prise de la parole » – entendue non pas comme exhibition narcissique à la télé, mais comme échange, comme exploration du monde social, comme découverte de l’égalité des conditions, comme germe de la solidarité… – a dénoncé et subverti un dispositif de production de ce qu’on pourrait qualifier, après Armand Robin, de « fausse parole » (expression qu’il appliquait aux émissions des radios soviétiques qu’il écoutait professionnellement). Je crois que ce dispositif, complexe, mériterait d’être analysé de près et je ne me sens capable ici que d’en esquisser une image générale, et hypothétique.

On ne peut plus aujourd’hui se contenter de dénoncer, comme le fait par exemple Chomsky de façon tout à fait pertinente, le manufacturing of consent, la fabrication du consentement, par la propagande, le mensonge, la désinformation, l’occultation, etc. que produisent, avec des moyens considérables et sophistiqués, des organes spécialisés liés au pouvoir, et qui sont injectés unilatéralement dans la société. Ces procédés relativement grossiers sont complétés par des mécanismes beaucoup plus sournois et toxiques en ce qu’ils sont interactifs. Ils constituent une extension du système représentatif. Celui-ci dit au citoyen : cet État est le tien, ce qu’il fait, c’est toi qui l’a décidé, etc. De même, le marché, les sondages, les médias, les sciences sociales nous disent : ce gadget, c’est l’expression de vos désirs, cette opinion, c’est la vôtre, ce présentateur de télé ou ce politicien qui apparaît sur l’écran, c’est un autre vous-même… Et assurément, ce n’est pas un Big Brother qui profère autoritairement le mensonge officiel et nous enjoint d’y croire. Ce n’est même pas un anonyme Monsieur ou Madame Tout-le-monde, c’est un individu « personnalisé, » qui nous parle de personne à personne, et dont les propos ont été élaborés à partir d’un matériau qui nous a été soutiré par une armée de sondeurs et sondeuses, d’enquêteurs et enquêtrices, de technicien·es du micro-trottoir, etc., avant d’être traité – analysé, classé, remodelé… – pour nous être servis comme les nôtres. Une sorte de Do-it-yourself de la propagande, d’aplatissement mimétique et fallacieux du dominant sur le dominé.

Nuit du 10 au 11 mai 1968 / Boulevard Saint-Michel / Photo Bruno Barbey

Évidemment, le gadget n’a été modelé sur nos désirs – et nos désirs n’ont été eux-mêmes induits – que pour nous soutirer le maximum d’argent et de soumission  en tant que consommateurs et consommatrices. Le discours du politicien n’a emprunté nos mots que pour nous obliger à « consentir » à ce qu’il nous impose : il n’y a pas de censure plus efficace. En somme, la parole fait aujourd’hui l’objet, comme le travail, d’une exploitation, pour ainsi dire : de même que la plus-value extorquée aux travailleurs et travailleuses accroît le capital et donc renforce le pouvoir du capitaliste, de même, on extrait de nous de la parole qui sert à perfectionner, affiner, ajuster les moyens de la domination que nous subissons.

Cette expropriation de la parole dominée par la parole dominante se trouve approfondie par un processus encore plus diffus et s’exerçant, pour ainsi dire, en sens inverse, puisqu’il s’agit de la pénétration dans notre for intérieur d’un langage qui n’est pas spontanément le nôtre, qui est celui, sinon directement du pouvoir, du moins de la maîtrise techno-scientifique. Nous ne savons plus parler de nous-mêmes ou du monde qui nous entoure avec des mots qui nous soient propres, qui soient ceux d’un sujet ; comme si ceux-ci étaient à nos propres yeux totalement dévalués, nous leur substituons ceux du discours donné pour objectif. Nous nous situons dans la société avec les mots et les catégories des sciences sociales, nous parlons de nos organes avec les mots du médecin, de nos états d’âme avec ceux du psychologue, le sportif traite son corps comme une machine qui lui serait extérieure. L’objet se met à parler de lui-même en objet…

Je n’aborderai pas ici évidemment la question insondable de l’intériorisation par les dominé·es des idées, des valeurs, des représentations, etc. dominantes. Je m’en tiens à des processus concrets, perceptibles, audibles dans le quotidien. Le discours objectif qui se donne pour représentation de la société et de chacun·e de nous, pour science de cette réalité-là, confisque à la source, dénature et inhibe toute véritable conscience sociale.

Or, en 68, précisément, c’est cela, une conscience sociale, qui a commencé à se reconstituer. Les sociologues, les psychosociologues, les médias… se sont tus et si les politiciens nous ont parlé, ce n’était plus pour nous séduire mais pour nous menacer : l’imposture était dissipée. La parole prise directement et égalitairement par chacun·e et par tou·tes, la propagation de l’échange horizontal et transgressif – transgressif des âges, des rôles, des sexes, des catégories, etc. – mettait à nu, dans le concret des expériences et avec les mots de la langue commune, la réalité de la société, la communauté profonde des conditions, le sens de la solidarité.

Et, au moins dans certains moments du mouvement de mai, c’est aussi l’action qui a exercé ce pouvoir révélateur. La pratique du mouvement du 22-Mars a été particulièrement significative à cet égard. Personnellement, après des années de participation au groupe Socialisme ou Barbarie, et malgré nos audaces théoriques, j’étais resté figé dans une conception traditionnelle de l’action politique : elle se réduisait essentiellement au discours. La pratique du mouvement du 22-Mars a été pour moi une révélation : je me suis rendu compte de l’influence du registre symbolique qu’un groupe restreint d’individus peut exercer sur une lutte sociale dont l’ampleur le dépasse infiniment.

Ce « mouvement » était né le 22 mars 1968, sur le campus de Nanterre (banlieue ouest de Paris) où l’agitation allait croissant, lorsqu’une centaine d’étudiant·es, majoritairement anarchistes, occupèrent le bâtiment administratif de l’université. La répression qui s’ensuivit suscita des manifestations de solidarité souvent violentes qui s’étendirent peu à peu à tout le pays et finirent par entraîner à leur suite les travailleurs et travailleuses de toutes catégories, qui se mirent en grève.

Il n’est pas question de comparer le mouvement du 22-Mars ni à Socialisme ou Barbarie ni à l’Internationale Situationniste, dont les analyses dévastatrices de la condition étudiante ont joué un rôle dans le déclenchement de la révolte universitaire. Il n’a existé que pendant quelques semaines et ce n’était pas une organisation : il n’avait pas de projet théorique, il ne recrutait pas. On en faisait partie quand on y participait et quand on était évidemment d’accord sur quelques idées fondamentales. Il s’était créé dans l’action et n’a persisté que tant qu’il a pu agir pour radicaliser les luttes dans le sens de l’unité et de l’autonomie.

Schématiquement, cette action pouvait prendre deux formes, souvent combinées : la « provocation » et l’« action exemplaire ». La provocation visait à amener l’adversaire (gouvernement, syndicats, Parti communiste – PCF… ) à se démasquer, à trahir son caractère réactionnaire. L’action exemplaire consistait à prendre l’initiative d’intervenir en son nom propre dans une lutte, par des actes significatifs et compréhensibles, afin d’inciter par l’exemple d’autres forces à étendre cette action. En somme, il s’agissait d’ouvrir la situation, de montrer des possibilités en intervenant en son nom propre, sans chercher le moins du monde à exercer une hégémonie sur le mouvement.

L’action est ainsi conçue pour éveiller, stimuler la conscience par ce qu’elle lui dit concrètement, mais aussi par ce qu’elle représente – elle est à la fois « en vraie grandeur », et en même temps, elle est une image qui synthétise un sens et le rend perceptible par la sensibilité comme par la raison. Et d’une certaine façon, au moins pendant les premiers temps, ce mouvement du 22-Mars, de par sa seule existence, a été cela aussi pour l’ensemble des protagonistes de mai, du moins ceux qui n’étaient pas enfermés dans la logique léniniste des « groupuscules » : à la fois un foyer, un moteur et une figure qui permet de se voir et de se comprendre. Une force à la fois réelle et symbolique.

Paris, 14e arrondissement / Nuit du 10 au 11 juin / Émeute au croisement du boulevard Pasteur et de la rue de Vaugirard / Photo Bruno Barbey

Plus important peut-être, il a concentré en lui et éclaire aujourd’hui encore un mode d’être paradoxal du mouvement de mai comme de tous les mouvements véritablement transgressifs : ils se produisent à la fois ici et maintenant et dans l’universel et le futur, ils vivent réellement le possible. Ils offrent une expérience et une jouissance immédiate d’une société qui n’existe pas encore, mais que préfigure une socialité authentique, c’est-à-dire sans codes qui figent et séparent, ni instrumentalisation, une perpétuelle mise en œuvre de cette « faculté de commencer » par quoi Arendt traduisait « liberté ».

La dynamique du mouvement se fondait ainsi sur cette triple exigence de l’égalité, de l’activité et de la positivité immédiate. Elle s’est brisée lorsque s’est réinstauré le régime de la hiérarchie, de la passivité et du présent toujours décevant. Dans ce processus, les syndicats ont une lourde responsabilité. La fermeture des usines en grève et l’occupation ramenée à de simples tours de garde confiés à une poignée de militants syndicaux chargés de protéger le matériel contre les vandales gauchistes n’ont pas seulement empêché les contacts entre étudiant·es et ouvrier·es. La division entre dirigeants et exécutants s’est trouvée rétablie au sein même de la communauté des grévistes et, plus grave peut-être encore, la grande majorité d’entre elles et eux, désœuvré·es, sont allé·es « pêcher à la ligne », comme on disait alors. Certes, ils n’y étaient pas contraint·es, mais puisque les syndicats affirmaient s’occuper de tout… Ainsi, ce qu’aujourd’hui ne donnait plus, il ne restait plus qu’à l’attendre du lendemain, et du bon vouloir des syndicats et des patrons.

Il y a là une rude leçon politique. On a reproché au mouvement de mai de n’avoir pas posé le problème politique comme tel. Il ne l’a certes pas posé explicitement, mais dans les faits, il a indiqué, comme bien d’autres moments révolutionnaires, la voie à suivre pour le résoudre. La subversion de la politique ne s’accomplit que par l’irruption du politique, c’est-à-dire l’invasion de la scène publique par un sujet collectif qui entreprend de gérer lui-même directement et de façon égalitaire les affaires de la société. En 68, ce sujet collectif a à peine eu le temps de commencer à se constituer sur la base d’une conscience sociale lucide et de définir les obstacles institutionnels à son action – gouvernement, partis, syndicats, incarnations autoproclamées de la conscience du prolétariat… –, mais cela avait suffi pour qu’ils perdent – au moins pendant quelques jours – tout contenu, tout sens et toute prise sur la réalité. Il semble également avoir compris (et en tout cas, il nous aide à comprendre) à quel point, dans un État moderne, il est vain de chercher à subvertir de l’intérieur la politique – ce dispositif institutionnel permettant à une fraction de la société de la diriger tout entière et impliquant la séparation entre dirigeants et dirigé·es, entre représentants et représenté·es, entre actifs et passifs, etc. Hobsbawm, dans L’Ère des empires, a bien montré comment l’invention du parti de masse avait parfaitement verrouillé le suffrage universel. Quant à l’emprise sur nous de la « fausse parole », ce n’est pas la dénonciation qui la fera taire, mais bien la prise de la parole par toutes et tous.

Le premier des 1er-Mai
Le mai sanglant de Haymarket. Monuments statiques contre mouvements sociaux

Le 1er mai 1886, lors de la journée internationale pour la réduction de la journée de travail à 8 heures, des centaines de milliers d’ouvrier·es lancent une grève d’ampleur à travers le pays. Deux jours après, alors que le mouvement se poursuit, une bombe explose sur la place de Haymarket à Chicago en plein affrontement entre les manifestant·es et la police venue les réprimer. Un policier est tué par le souffle, sept autres dans la bataille rangée qui s’en suit. Quatre anarchistes sont alors pendus. Si la lutte pour la journée de 8 heures finit par être victorieuse, la mémoire des événements n’est toujours pas acquise. read more…

L’esprit du Turc mécanique
Moyen-Orient : les petites mains du capitalisme informatique

Traduit par Ferdinand Cazalis et Xavier Bonnefond
Texte original : « The Ghost of the Mechanical Turk  », Jacobin, 16 déc. 2017.

Au Moyen-Orient, et sous couvert de lutte contre la pauvreté, le néolibéralisme exploite l’occupation et la guerre pour en retirer une main-d’œuvre la moins chère possible. Dans les territoires occupés de Palestine ou les camps de réfugié·es syrien·nes, les plans de développement de la Banque mondiale n’hésitent plus à promouvoir la sous-traitance de microtâches numériques pour le compte de grandes firmes internationales. Pour des rémunérations de misère et sans protection sociale, les plus vulnérables sont aujourd’hui forcé·es de jouer le jeu du « Turc mécanique » : travailler dans l’ombre pour faire croire aux populations occidentales que les nouvelles technologies fonctionnent comme par magie.

« Deviens tOn ProprE PatroN. » Deux Palestiniens d’une vingtaine d’années sont représentés penchés au-dessus d’un iPad en train de rire : un filtre ColourSplashTM fait briller d’un vert radioactif leurs yeux et leurs bracelets de festival effilochés. Ce matin, en guise de costume, ils portent ce qui leur est tombé sous la main, et leurs bureaux sont n’importe où ils peuvent allumer leurs écrans. Ces mantras tournent en boucle sur un groupe Facebook faisant la promotion du travail freelance en ligne à Gaza et en Cisjordanie.

L’idée est simple : quelle que soit votre situation, vous pouvez vivre le rêve de la génération Y et « travailler où vous voulez quand vous voulez » grâce à Internet. Dans un pays comme la Palestine, où le taux de chômage atteint 30 % (le plus élevé du monde selon certaines mesures 1 Voir sur le site de la Banque mondiale : « The World Bank In West Bank and Gaza ».) et où les déplacements sont violemment restreints par un maillage de checkpoints, de frontières, et de zones militaires, travailler dans le « n’importe où » du royaume numérique peut être vendu comme un moyen de surmonter ces obstacles.

C’est précisément l’approche du projet « m2Work » de la Banque mondiale, en partenariat avec Nokia. Une initiative parmi d’autres, lancées ces dernières années par des gouvernements ou des entreprises ayant identifié le monde arabe comme une région où le microtravail numérique présentait un « gros potentiel » pour combattre la pauvreté. Mais cette rhétorique de la flexibilité et de l’entreprenariat cache une réalité moins reluisante.

Il existe d’impressionnants projets de terrain, tel Gaza Sky Geeks, développant des initiatives de travail numérique avec un potentiel d’émancipation plus important. Mais quand des entités occidentales comme la Banque mondiale, la fondation Rockefeller, ou des ONG internationales vendent des plateformes de petits boulots comme la solution miracle aux problèmes des réfugié⋅es et des victimes de l’occupation, il faut regarder de plus près leurs motivations. Ce qu’on appelle « libération » du point de vue techno-développementaliste ressemble plus, dans la perspective des travailleurs et travailleuses, à de l’exploitation.

« Exploitation participative »

La plateforme de travail « Mechanical Turk » (ou Mturk, signifiant « Turc mécanique ») d’Amazon fournit le meilleur exemple de microtravail, élément-clé du schéma de développement néolibéral visant le Moyen-Orient. Comme l’écrit David Golumbia dans Jacobin en 2015 :

L’appellation [Turc mécanique] est […] une référence éloquente, renvoyant à cet automate européen du XVIIIe siècle jouant aux échecs, conçue pour amuser les salons. Ce tour de passe-passe consistait à dissimuler un être humain de petite taille qui accomplissait le travail prétendument réalisé par la machine. Comme le note l’historien Ayhan Aytes, ces automates étaient vêtus d’un costume « oriental », notamment parce que toute personne originaire de l’est de l’Europe était perçue comme « docile » et « sans âme ». MTurk permet aux employeurs de définir des tâches nécessitant la saisie et le traitement de grandes quantités de données, que les êtres humains, pour une raison ou un autre, continuent à exécuter plus efficacement ou plus précisément que les ordinateurs [2. David Golumbia, « The Amazonization of Everything », Jacobin, 8 mai 2015.].

Les portails de microtravail exploitent les foules virtuelles pour compiler des listes de morceaux de musique, taguer des vidéos et des images, écrire, traduire ou transcrire de courts textes et fournir ainsi des séances d’entraînement aux logiciels d’intelligence artificielle.

Le microtravail n’est qu’une partie d’un panel plus large de travail numérique allant de services à la demande comme Uber jusqu’à l’extraction de données rentables de nos moindres actions sur Facebook, Twitter et Instagram. Le concept de digital labor, que le sociologue Antonio Casilli définit comme « un continuum d’activités humaines divisées en tâches et non rémunérées ou sous-rémunérées [3. Antonio Casilli, « Global Digital Culture. Digital Labor Studies Go Global: Toward a Digital Decolonial Turn », International Journal of Communication, vol. 11, p. 21, sept. 2017.]  », signifie que le travail ne peut plus être aisément distingué du temps de loisir. À cause de cette ambiguïté, il est difficile de parler d’exploitation, un mot plutôt associé aux conditions d’usine qu’au travail numérique. Il est également difficile, pour des personnes qui n’ont pas la sensation de travailler, de reconnaître qu’elles produisent objectivement de la valeur économique en s’adonnant à ces activités.

Néanmoins, ce n’est pas parce que le microtravail peut être accompli avec les mêmes raccourcis clavier que pour chatter avec un ami Facebook ou pour télécharger un film qu’il est inoffensif pour autant. Des chercheurs et chercheuses du Human Computer Interaction (HCI), Lily Irani et Six Silberman [4. Notamment dans « Turkopticon: interrupting worker invisibility in amazon mechanical turk », Proceedings of the SIGCHI Conference on Human Factors in Computing Systems, p. 611-620, 2013.] et l’Oxford Internet Institute [5. Voir par exemple le rapport The Risks and Rewards of Online Gig Work At the Global Margins.] en particulier, ont analysé ces plateformes et mené des entretiens avec des utilisateurs et utilisatrices pour montrer en quoi les portails de travail numérique rémunéré menacent sérieusement les protections de base des travailleurs et travailleuses. La rémunération horaire médiane sur le Mechanical Turk d’Amazon est de 1,38 $, et une tâche peut n’être payée que 0,01 $. Tandis que des personnes du monde entier offrent d’accomplir des tâches pour des prix de plus en plus bas, les taux de rémunération s’effondrent. Les employé·es se trouvant dans l’impossibilité de s’informer sur la nature de l’activité à laquelle ils contribuent, leurs opportunités de promotion ou de formation sont quasi inexistantes.

En outre, les corps des prolétaires du numérique ne sont pas moins soumis aux exigences du capital que leurs homologues de l’industrie. Les réfugié⋅es du camp libanais de Shatila, qui s’impliquent dans un ensemble d’activités de digital labor allant de la programmation freelance jusqu’aux jeux en ligne avec des monnaies virtuelles, se voient forcé⋅es d’adapter leurs heures de sommeil aux demandes du capital – occidental. Des adolescent⋅es gardent leur téléphone allumé, en mode bruyant, pendant leur sommeil pour pouvoir répondre à n’importe quelle heure, ou bien consomment sans fin des boissons énergisantes pour travailler ou jouer toute la nuit. Des études sur les microtravailleurs et travailleuses du monde entier, ou sur les « gold-farmers [6. Le farming consiste à accumuler des crédits virtuels en répétant des tâches monotones dans un jeu vidéo en ligne tel World of Warcraft. En 2011, The Guardian a publié le témoignage d’un prisonnier de camp de travail forcé à farmer par ses geôliers, qui revendaient ensuite les crédits contre de la vraie monnaie. À noter que « farmer » signifie à la fois « fermier » et « bouseux » ou « péquenot » (NdT).] » en Chine, ont montré comment ces activités entraînaient des troubles physiques dus à la répétition des mouvements ou de graves problèmes aux yeux.

Or, contrairement au travail en usine, l’isolation géographique des travailleurs et travailleuses du numérique, les un⋅es des autres mais aussi de leur employeur, réduit les opportunités d’actions collectives de résistance à ces conditions. Malgré tout, il y a eu quelques initiatives créatives pour se défendre contre la précarité et l’exploitation qui sont l’essence du microtravail. Parmi celles-ci, la campagne de courriels « Dynamo » – un proto-syndicat – et le système de surveillance FairCrowdwork conçu par IG Metall en 2015.

Les gold-farmers sans frontières

La manière dont les plateformes numériques profitent des inégalités de genre, de classe ou de race pour générer du digital labor non ou sous-payé n’est inscrite dans l’agenda d’aucune campagne de développement institutionnelle. Or ces questions, mises en lumière par des théoricien⋅nes comme Casilli en tant que « tournant décolonial numérique [7. Antonio Casilli, art. cité.] », sont essentielles pour comprendre l’expansion de ce type de travail dans le monde arabe.

Le projet « m2Work » vise à surmonter les « obstacles géographiques » afin d’offrir des opportunités d’emploi aux femmes et aux jeunes sur place. Cependant, cette insistance sur le besoin de « surmonter » la géographie masque l’ampleur des inégalités spatiales en termes de pouvoir et de richesses qui sont à l’œuvre dans le domaine du digital labor. Une étude de l’Oxford Internet Institute s’appuyant sur soixante mille transactions anonymisées et réalisées sur Upwork a révélé un schéma clairement néocolonial, puisque les « tâches » sont vendues depuis l’Inde et les Philippines aux États-Unis, à l’Australie, ou au Royaume-Uni. Résultat : le même nivellement par le bas toxique qui caractérise la production industrielle depuis trente ans.

Il est significatif que, dans une étude de faisabilité datant de 2013 [8. Banque mondiale, Feasability Study. Microwork for the Palestinian Territories.], la Banque mondiale désigne Gaza et la Cisjordanie comme des destinations « particulièrement pertinentes » pour le microtravail. Dans ce nivellement par le bas mondialisé, le « bas » est une prison à ciel ouvert et une zone sous occupation militaire. Selon ce même rapport, ces sites comportent pour les employeurs des « risques limités  » d’avoir à payer des intéressements sur les bénéfices ou même un salaire minimum. Les protections sociales sont peut-être « risquées » pour les employeurs. Mais rendre quelqu’un.e dépendant⋅e, pour sa survie, d’un algorithme n’ayant aucun compte à rendre est aussi risqué. Ne pas payer les employé⋅es selon un taux horaire suffisant pour se nourrir et nourrir leur famille est risqué. Se résoudre à des heures de travail erratiques ou excessives provoquant des troubles musculo-squelettiques, des problèmes de vision, ou des insomnies est risqué.

Un des principaux arguments de vente en faveur des plateformes de travail en ligne consiste à les présenter comme aveugles aux différences de genre ou de race. Mais les inégalités inhérentes à ce type de systèmes ne disparaissent pas juste parce que les participant·es demeurent anonymes. Quand le monde a appris l’existence de ces camps de travail en Chine où des prisonniers sont forcés à jouer à des jeux en ligne générant du profit, les salles de chat de jeux vidéos ont commencé à utiliser l’expression « gold-farmers chinois ». Un terme péjoratif pour désigner des joueurs-travailleurs qui essaient de revendre leurs acquis virtuels contre de la monnaie sonnante et trébuchante. Au point que des joueurs syriens à Shatila qui voyaient plus leur activité de jeu comme un loisir que comme un travail, en sont venus à se plaindre que leurs noms arabes ou leur anglais approximatif conduisait les autres joueurs à les voir comme des travailleurs indésirables ou des « gold-farmers » dans les équipes de jeu. Les microtravailleurs et microtravailleuses ne disposent d’aucune protection pour des dynamiques similaires qui existent sur les plateformes du digital labor.

Prisonnier·es du virtuel

Le m2work de la Banque mondiale s’inspire largement du projet Samasource, une entreprise à but non lucratif qui cherche à réduire la pauvreté des plus défavorisé·es en leur sous-traitant le travail informatique de Walmart, eBay ou d’autres entreprises. Mais contrairement à ce qu’avance le discours marketing, ces modèles ne fonctionnent pas malgré les situations de conflit comme l’occupation israélienne en Palestine ou la crise des réfugié·es, mais grâce à elles.

Le digital labor s’insère parfaitement dans la logique des camps de réfugié·es ou celle des territoires occupés, où les gens doivent être gardés en vie, mais pas plus. Aujourd’hui, même les personnes apatrides privées d’existence politique, de droits et de protections légales, peuvent être rendues productives. Via des plateformes en ligne, des gens qui résident à Gaza, la « plus grande prison à ciel ouvert du monde », peuvent faire un travail tout ce qu’il y a de concret depuis leurs cellules virtuelles. Leur intégration dans l’économie globale en tant que sous-traitant·es bon marché rend les utilisateurs et utilisatrices dépendants·es non seulement d’Israël ou d’un État hébergeur, mais aussi de la technologie [9. Helga Tawil-Souri, « Digital Occupation: Gaza’s High-Tech Enclosure », Journal of Palestine Studies, vol. 41, no 2 (Hiver 2012). ].

De la même manière que le complexe industrialo-carcéral [10. « What is the Prison Industrial Complex? », <prisonabolition.org>. ] profite du travail non ou sous-payé des détenu·es, ces projets ne fleurissent que grâce à l’état d’agitation sociale et politique du Moyen-Orient. En fait, les programmes de travail de l’administration pénitentiaire aux États-Unis [11. Mary Lacity, Joseph W. Rottman, Erran Carmel, « Impact Sourcing: Employing Prison Inmates to Perform Digitally-enabled Business Services », Communications of the Association for Information Systems, vol. 34 art. 51, 2014.] incluent déjà la saisie de données numériques, la relecture et la préparation de documents, exactement comme les détenu·es chinois·es sont forcé·es à faire du « gold-farming ».

Ces efforts non dissimulés pour passer outre les réglementations locales dans les pays du Sud, de manière à servir les plateformes occidentales, font partie d’un plan bien plus ambitieux : la « Technologie pour le Bien [12. « Tech for good » peut vouloir dire : les technologies pour des biens, ou les technologies pour de bon (NdT).] », selon les mots des chantres du développement. Mais les technologies ne sont pas bonnes en soi. La réalisatrice palestinienne Tawil-Souri nous presse de prendre la mesure du côté obscur du progrès, à l’œuvre dans le rôle joué par Internet dans les sociétés du Moyen-Orient, qui inclut de manière décisive « une consolidation avancée du capital d’entreprise et l’imposition de ses critères et priorités à l’État-nation [13. Helga Tawil-Souri, «  Hacking Palestine: A digital occupation », <aljazeera.com>, 9 nov. 2011.] ». Malgré toute la rhétorique lyrique de l’accès « à l’économie du savoir global », les lignes directrices de la Banque mondiale n’auront aucun impact sur les problèmes structurels sous-jacents qui sont la cause première du chômage dans ces régions. En Palestine, par exemple, depuis les années 1990, les politiques de la Banque mondiale pour la paix et la construction de l’État ont tout misé sur la croissance du secteur privé, ignorant les rapports montrant que si l’occupation était levée, le PIB doublerait [14. ONU, « New UN report finds that without obstacles Occupied Palestinian Territory’s economy could easily double gross domestic product », 6 sept. 2016.]. La notion de « Technologie pour le Bien » est la suite logique de ce type de raisonnement fallacieux.

Le destin du « Turc »

Comme l’a remarqué David Golombia [15. Art. cité.], le Turc fumant sa pipe qui a donné son nom à la plateforme de microtravail d’Amazon s’insérait dans une mode de l’époque : on se passionnait alors pour ces automates conçus pour ressembler à « l’Autre » oriental, l’obéissant et docile Musulman construit de toutes pièces dans l’imaginaire chrétien. Mais le Musulman-machine prend un tout autre sens quand il s’incarne dans une masse de travailleurs et travailleuses résidant dans les zones appauvries, des camps de réfugié·es syrien·nes jusqu’aux territoires occupés de Palestine, et forcé·es d’accomplir des tâches répétitives et déqualifiées, caché·es derrière une interface aussi anonyme que trompeuse. Comme des machines, toujours en éveil, cette « population surnuméraire » fournit un carburant inextinguible aux entreprises qui pilotent le progrès occidental et sa course au profit 24 h/24.

 

Notes

1 Voir sur le site de la Banque mondiale : « The World Bank In West Bank and Gaza ».

Une pensée pour les familles des vitrines
Paroles de manifestant·es masqué·es

Ce texte est un montage de sept entretiens de femmes et d’hommes, entre 16 et 40 ans, qui ont en commun d’avoir participé, à l’occasion de manifestations, à des affrontements avec la police ou aux bris de devantures – de banques ou d’agences d’intérim notamment – le long du parcours. Une histoire toute récente pour certain·es ; pour d’autres, une pratique qui remonte à plusieurs mouvements sociaux.

Il ne s’agit ni de revenir sur le mouvement contre la loi Travail et son cortège de tête ni de proposer une réflexion politique sur l’usage de la violence ou la détestation de la police, mais de s’arrêter sur ces corps et ces subjectivités pris dans des pratiques risquées, réfléchies, jouissives, sérieuses – ou pas.

Ce texte est issu du quatrième numéro de la revue papier Jef Klak, « Ch’val de course », encore disponible en librairie.

Image de une : Antoine Marchalot

Autres images : La rue ou rien et Graffitivre

Jouissance et conquête spatiale

Arrive le moment où tu t’habilles et que, tout autour de toi, les autres s’habillent aussi. La foule se masque, la tension devient palpable. Tu reconnais tes amis sous leurs camouflages. Tu repères d’autres groupes avec lesquels se coordonner. Tu prends la mesure des forces en présence. Depuis que tu as enfilé ta cagoule, tu es observé par tout le monde. Tu sors le marteau que tu as préalablement volé dans un magasin de bricolage et dont il te faudra te débarrasser à la fin. Tu es au niveau d’alerte maximum : tu tournes la tête sans arrêt, tu regardes les flics, les manifestants, les passants et les devantures qui bordent le boulevard, tes cibles potentielles. Aux aguets. Tout à coup, le bruit d’une vitrine qui explose – c’est un son fantastique – annonce que ça commence. Tu te demandes comment va réagir le reste de la manifestation et comment vont réagir les flics. Une fois que ce premier coup est porté, tu te sens paradoxalement un peu plus tranquille ; certains se rapprochent et t’entourent pour te protéger, d’autres s’éloignent assez rapidement. Ensuite, tout s’enchaîne. Tu regardes au loin. Une cible à droite. Tu sondes du regard ton groupe affinitaire. Bientôt. Bientôt. Boum ! Tu retournes dans la foule. Moment d’apaisement. Tu repères une nouvelle cible, la tension monte : boum ! Retour dans la foule, satisfait, jusqu’à la prochaine attaque.


Manif lycéenne du matin, au départ de Nation. Notre objectif est de nous rendre Place d’Italie d’où part la manifestation syndicale de l’après-midi. On doit être 500 dans le cortège de tête. Une ligne de police nous sépare du cortège de l’AG lycéenne. On s’engage sur un pont. En face, une autre ligne de flics. Je suis derrière la banderole. Autour de moi, personne que je connaisse. Il doit bien y avoir quelques visages familiers sous les cagoules mais personne d’assez proche pour que je l’identifie masqué. Je pousse avec tous ces inconnus parce qu’à ce moment-là il faut pousser, sinon on ne passe pas. Sur les ponts, la police n’a pas le droit de gazer mais ils lancent des grenades de désencerclement à nos pieds, sous la banderole. Bien sûr j’ai peur, mais j’ai le sentiment que si je me fais attraper, des gens vont venir me chercher comme si c’était eux-mêmes qu’il fallait sauver. Les policiers n’arrivent pas à nous repousser ; ils reculent petit à petit. Arrivés au bout du pont, leur ligne se brise en deux et nous nous engouffrons. On franchit le pont : c’est l’euphorie ! Jusque-là, je ne connaissais pas ce sentiment d’être si fort collectivement. Une fois que tu as vécu ça, tu as envie que ça se reproduise tout le temps, tu ne veux plus jamais que ça s’arrête.


Ce jour-là, les syndicats n’appelaient pas à manifester à Nantes. Nous nous retrouvons assez peu nombreux au rendez-vous – 1 500 environ. J’arrive seul en manif. J’y vais tranquille pour voir ce qui se passe. J’ai pris le minimum avec moi : une bombe de peinture et de quoi me camoufler. Sur place, je retrouve des potes. La manif part ; il n’y a pas trop de flics. L’ambiance est calme. On commence à faire des tags, assez timidement. On parcourt quelques rues commerçantes et on arrive sur le cours des 50-Otages, un des axes principaux de Nantes. Tout à coup, quelqu’un sort une meuleuse à batterie de son sac et commence à attaquer le rideau de fer du bureau du Parti socialiste. Toute la manif s’arrête et encourage les copains qui meulent. À une dizaine de mètres, se trouvent quelques policiers qui ne comprennent pas trop ce qui se passe et ne savent pas comment réagir. La caméra de surveillance à proximité est attaquée. Une brèche est faite dans le rideau de fer ; on casse les fenêtres. Les policiers se rapprochent et comme nous ne sommes pas extrêmement nombreux et pas assez équipés pour tenir un affrontement, nous bougeons. On se retrouve dans des rues dans lesquelles les manifestations ne vont jamais normalement. On tague. C’est vraiment une balade. Petit à petit, on se met à méthodiquement défoncer toutes les banques qu’on croise mais dans une ambiance très apaisée. Puis des manifestants se mettent à entrer dans les agences : ils jettent à la rue les ordinateurs, les chaises, les bureaux, les plantes vertes, tout. Arrivés devant la préfecture, la police charge. Le groupe se scinde puis se regroupe sur l’esplanade de la tour Anne de Bretagne. Concours de circonstances : on se retrouve devant le Go Sport. Les immenses vitres du magasin tombent ; certains partent avec des chaussures, des vélos. De très jeunes gens chopent un extincteur et aspergent une banque. On a l’impression que tout est possible ; les gens se permettent des choses que d’habitude ils ne se permettent pas. C’est ça que j’adore : la liberté qui s’ouvre à ce moment-là. On se retrouve sur les quais et on voit arriver en face de nous une dizaine de fourgons qui remontent en sens inverse la rue qui nous borde. On a tous les mains pleines de bouteilles vides ramassées un peu plus tôt dans un container à verre renversé. C’est le tir au canard. Très marrant ! Après cela, tout le monde se change et d’un commun accord on se retrouve à Nuit Debout. En tout, cela aura duré trois heures.


Une fois le pont passé, les flics sortent des gazeuses familiales et aspergent tout le monde ; on ne le sent même pas tellement on est contents. On les a repoussés sur la moitié de la longueur d’un pont ! Ils continuent à nous lancer des grenades de désencerclement mais je me sens intouchable. C’est là que je m’en prends une. Sur le coup, je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’ai l’impression que mon pantalon a été entièrement brûlé sur mes deux cuisses. Je regarde, je ne vois rien mais ça me fait terriblement mal. J’ai peur d’avoir quelque chose de grave et je panique. Un street-médic  1 Les street-médics sont des manifestants qui, seuls ou organisés en collectif, soignent les victimes de violences policières. Ils disposent en général d’un matériel rudimentaire qui leur … Continue reading vient me voir et me dit d’attendre qu’on soit Place d’Italie pour être plus tranquilles. Je prends mon mal en patience et la douleur diminue. En fait, j’ai juste un bon hématome. Les copains me rassurent et me disent que ça y est, je suis baptisé et c’est cool. Plus tard, j’ai acquis un peu d’expérience, j’ai appris à repérer les grenades, à reconnaître les bruits, à les éviter. J’aurais pu rentrer chez moi mais je décide de rester à la manif de l’après-midi. Le matin a été tellement exaltant, je veux que ça continue. Ce jour-là, il pleut : arrivés à Nation on est tous trempés, on a de l’eau plein les godasses, on grelotte, je boîte un peu, mais on est incroyablement joyeux.


À quoi tient notre jouissance première ? À une histoire de liberté et de réappropriation d’un espace urbain. Ce n’est pas du tout symbolique ou théorique. Chaque petite conquête spatiale – une rue, un franchissement de seuil – est un immense plaisir. Tu réalises : « Ah, tiens, je peux aller ici, mes pieds peuvent marcher là ! » Je l’ai surtout vécu pendant le mouvement contre le CPE. Les manifs sauvages qui partent de Belleville et qui vont n’importe où. Quel bonheur de gueuler dans la rue à 50 ! Qu’est-ce que je me sentais bien dans Paris alors ! Même les jours où il n’y avait pas de manifs… Un mouvement social, ça embellit une ville, on la redécouvre, on s’y sent plus libre, tout est plus aimable. Et ce n’est pas qu’un plaisir esthétique : c’est vital.

***

Tenir et déborder

On est là. On observe le nombre qu’on est, puis la ligne de policiers face à nous. Et on se dit : « Mais si on tient, ils n’arriveront pas à nous faire reculer, il faut que tout le monde tienne. » D’ailleurs, certains crient « Restez, il faut qu’on tienne ! » Ils ont raison : on peut rester et, du coup, il faut qu’on reste !


Les raisons des affrontements sont assez primitives mais c’est important le primitif, c’est la survie. « Comment vivre ensemble ? » est une question plus primitive qu’intellectuelle. La question de l’espace aussi.


Mon objectif n’est jamais de m’en prendre à la police en tant que telle. Selon moi, leur envoyer des projectiles relève du folklore, du rituel. Ça ne m’intéresse pas. Et cela me fait trop peur pour que j’y prenne du plaisir. Les policiers sont préparés à recevoir nos cailloux, ils glissent sur leurs protections en plexiglas, ça ne laisse aucune marque. Surtout, c’est attendu. Toute ma vie, j’ai fait exactement ce qu’on attendait de moi ; je ne vais pas continuer à le faire en manif. La destruction de matériel, laisser une trace de notre passage en détruisant banques, agences d’intérim et agences immobilières, me parle beaucoup plus. Et ce n’est pas tant pour les effets que ces destructions auraient sur le capital que le sentiment de liberté, de prise sur ma vie, que cela me procure. La casse, c’est gratuit, ça n’a pas de sens. Ce qui en a, par contre, c’est qu’il y ait des gens qui cassent, qui s’autorisent à le faire, qui mettent leur corps en jeu pour le faire.


Parfois, j’en ai marre de l’apologie romantique de la violence mais il faut dire aussi que, ce printemps, ce sont les affrontements et la casse qui ont permis d’attirer tant de lycéens dans des manifs qui, sans eux, auraient ressemblé aux habituelles marches syndicales avec des ballons et de la musique de merde. Ça nous a donné de l’énergie à tous, ça nous a donné la force d’y aller. J’espère que les gens ne vont pas se ranger et se contenter de faire des manifs qui vont d’un point A à un point B.


Passer le barrage du pont, ça nous permettait de continuer la manif. On avait un objectif. Quand on balance des bouteilles à l’arrivée à Nation, c’est juste l’expression d’une rage de ne pas avoir réussi à faire quoique ce soit le long du cortège. On déverse notre frustration même si ça ne sert plus à rien.


Briser une vitrine, c’est symbolique mais il faut le faire. Il faut que ça déborde. Une manifestation ça n’a pas d’intérêt si tu restes dans le cadre que la police a fixé. La question n’est pas forcément d’être violent, mais de sortir de ce qu’ils nous ont accordé comme trajet, sortir de ce qui nous est imposé. Et si, pour ce faire, on doit user de violence, usons de violence.


On se pose tous la question à un moment ou à un autre : est-ce que caillasser la police sert à quelque chose ? On entend des gens nous dire qu’on est manipulés par le gouvernement, que les dégradations desservent le mouvement. Parfois on doute, on se demande s’ils ont raison. Mais on finit toujours par se dire que c’est complètement légitime et qu’il ne faut surtout pas qu’on arrête.

***

Le corps, la peur

La veille d’une manif, je me prépare un peu. Je me demande ce que je vais faire, ce que je vais essayer de nouveau, et je m’équipe en fonction. Le matin même, l’appréhension monte. J’arrive au rendez-vous avec la boule au ventre, la même que je peux ressentir avant de monter sur scène au théâtre. Je ne sais pas ce qui va se passer mais je sais qu’il va se passer quelque chose.


Moi, j’ai extrêmement peur de la police, même d’un simple contrôle d’identité. Le jour où on a franchi le pont, ma peur a totalement disparu. Ça a duré un temps et puis elle est revenue, telle quelle. Depuis, pas une seule fois, je n’ai pu l’oublier. Il m’arrive encore de lancer des cailloux et des bouteilles mais très occasionnellement, quand je me sens vraiment en sécurité – s’il n’y a pas de baqueux [2. Policier membre d’une BAC, brigade anti-criminalité.] dans les parages et que je pense avoir largement le temps de provoquer la ligne de CRS et de retourner au milieu des spectateurs sans encombre. Je ne prends plus de risque, je fais hyper gaffe.


Je n’ai pas tellement peur physiquement, je suis un peu casse-cou. Chez moi, la peur juridique prime. Là, je ne fais pas le malin : l’idée même de me retrouver en comparution immédiate m’empêche de dormir. La prison m’a toujours terrorisé. La peur de la perte de mois et d’années de ma vie me fait bien plus peur que quelques coups de tonfas [3. Le tonfa est une matraque en polymère qui dispose d’une poignée perpendiculaire.].


Je suis en première ligne. Les policiers nous chargent et nous tapent et on ne peut pas bouger parce que le cortège est extrêmement dense, on est tassés les uns sur les autres. Je me prends un gros coup de matraque sur le crâne. Je suis sonné. Pour ne pas tomber, je me cramponne aux deux personnes à mes côtés. Je mets deux minutes au moins à reprendre mes esprits. Je devrais peut-être sortir, aller à l’hosto ou au moins redescendre et faire autre chose mais – là on pourrait me reprocher une certaine fierté virile, l’envie d’en être – je décide de rester jusqu’au bout et d’enchaîner le soir deux manifs sauvages. C’est en rentrant chez moi que je réalise que mes cheveux sont collés parce que j’ai saigné. Mon crâne est ouvert.


Des copains sont allés en prison, d’autres ont été perquisitionnés, d’autres encore ont été assignés à résidence, mais, aujourd’hui, c’est surtout la peur physique qui me retient.


On a toujours peur. Je ne connais personne qui n’ait pas peur. Sur les vidéos de casseurs encagoulés, on a l’impression d’observer des individus froids et déterminés, surpuissants, qui cassent avec flegme toutes les vitrines qu’ils croisent. Mais il faut se dire que les cagoules masquent les émotions qui passent sur nos visages. À chaque fois que je fonce sur une cible, que je sors mon marteau, que je donne un coup dans une vitrine, mon cœur bat plus vite. On flippe ! Parfois, les gens autour arrivent à me mettre en confiance ; la peur s’atténue mais elle est toujours là.


Ce qui pose problème dans mon groupe, c’est l’ambiance hyper-viriliste. Tu es censé aimer être violent, aimer t’en prendre aux keufs ; tu es censé savoir le faire et ne pas avoir peur. On ne pense pas à notre protection parce que nous sommes supposés être des warriors. Même après que des copains ont été arrêtés, on n’a jamais réussi à se demander comment se protéger collectivement. Simplement, ceux qui s’étaient fait prendre ont arrêté d’aller en manif. D’autres ont arrêté de se cagouler et de participer aux affrontements ou à la casse. Tout le monde s’est mis à flipper, mais sans qu’on se le dise, parce que c’est un peu la honte.


J’ai l’impression ne pas pouvoir dire au sein de mon groupe : « Moi, les gars, j’ai peur de la police ». Je voudrais pouvoir le faire sans qu’on me voit comme un peureux. Je voudrais qu’on en parle entre nous. Comment ceux qui n’ont plus peur de la police s’y sont pris ? Quelles sont les ressources qui leur ont permis d’en arriver là ? Qu’est-ce qu’on met en œuvre ? Parce ce que moi, maintenant, quand ça chauffe, j’ai tendance à reculer ; si tout le monde fait ça, on ne passe pas. C’est indispensable d’arriver à dépasser collectivement la peur de la police. Pour cela, il faudrait des discussions plus poussées sur la stratégie, sur les manières de se protéger, il faudrait que j’évolue avec des personnes en qui j’ai pleine confiance, me faire choper avec eux, qu’on se fasse mal ensemble.


Je préviens d’emblée que je ne compte pas porter la banderole pendant des heures mais si, ce sont bien les deux seules filles du groupe qui se retrouvent à la tenir tout au long du parcours. Les mecs du groupe sont super égoïstes : ils s’amusent à casser des vitres, à balancer des trucs sur les keufs planqués derrière nous. Quand on leur demande de prendre la banderole, ils se cachent, ils font les gamins. À un moment, on se retrouve face à la police et tous les garçons s’excitent et se mettent à crier « Ahou ! Ahou ! » sans faire attention à nous, sans se rendre compte qu’ils me projettent littéralement sur le policier qui est en face de moi – la banderole n’est pas renforcée. Les mecs voient bien que je ne fais pas 200 kilos, ils pourraient éviter de se servir de moi comme d’un bouclier. Derrière mon épaule, se trouve un mec qui tape sur le flic devant moi. Je suis coincée entre les deux. Le policier lance deux grenades assourdissantes à hauteur de pied. Là, je crois que je vais mourir, que mes orteils sont réduits en poussière, que je vais découvrir, en enlevant ma chaussure, que je n’ai plus de pied. Et personne ne m’aide. En fait, ma blessure n’était pas si grave – deux jours après, je pouvais remarcher – mais à partir de cette fois-là, j’ai commencé à flipper. J’ai réalisé que si je me faisais niquer en manif, je ne pouvais compter sur personne.


J’ai un peu honte de ne plus réussir à aller en manif. Et ça m’ennuie, parce que j’ai envie que ça continue.


J’ai rarement une confiance totale dans le collectif en manifestation. Ce qui m’effraie le plus, ce sont les mouvements de foule. Dans les premières manifs contre la loi Travail, surtout dans les manifs lycéennes, c’était assez flippant : à chaque gros bruit, tout le monde se mettait à courir dans tous les sens. Mais ça n’a pas duré trop longtemps, après deux-trois journées de mobilisation, on a appris qu’il ne fallait pas reculer dès qu’il y avait un pétard lancé, ni s’enfuir à la moindre charge.


Subitement, on réussit à partir à 2 000 dans une petite rue perpendiculaire au cortège. Les flics nous bloquent et nous aspergent de lacrymogène de part et d’autre. Ils serrent, ils serrent et je me dis que, s’ils continuent, des gens vont étouffer ou se faire piétiner. Moi, ce qui me sauve, c’est que j’ai à côté de moi une fille en train de faire une crise d’asthme. Un truc de malade. Je l’agrippe et on parle. Ça me calme : je me sens responsable d’un truc.


Dans un nuage de lacrymo, tu n’arrives plus à respirer, tu as l’impression d’étouffer, tu ne sais plus où tu es, tes sens sont brouillés. Tu ne sais plus vers où tu cours et tu sais que là tu risques de te faire attraper, défoncer la gueule et embarquer. Même avec un peu d’expérience, ces instants-là restent terrorisants. Les gaz, c’est efficace.


Il y a un ami de mon père qui a pris un tir de Flashball dans l’œil. J’ai un copain qui s’en est pris un dans la joue. Et je connais un mec qui s’est fait tirer dans la mâchoire et qui vit aujourd’hui avec une plaque en métal sous la peau. C’est mon cauchemar. Je ne peux plus aller en manif comme avant. Je pourrais m’acheter des lunettes militaires à 50 € mais de toute façon, les keufs les confisquent.


Et puis, il y a la peur de la mort. J’étais à la manif au cours de laquelle Rémi Fraisse s’est fait tuer. J’étais sans doute mieux équipé que lui, j’avais un casque et un K-way sur lesquels les grenades glissent en général, mais il s’est fait buter à côté de moi ! Forcément, ça me confronte au fait que j’aurais pu mourir. Tu te prépares forcément à cette éventualité-là aussi : est-ce que mes idées et la façon dont je les vis valent le coup de crever pour elles ? Bon, en réalité, je ne me dis pas tous les jours « je vais crever pour mes idées », mais je sais que je fais face à des conséquences éventuellement irréversibles.

***

La bonne distance

En manif, je suis obligé de laisser la raison au panier parce que si je réfléchis deux secondes, je réalise que tout ça est d’un ridicule absolu. Parce qu’on n’a aucune chance. D’un côté, il y a quarante pelés avec deux maillets et trois cailloux et, de l’autre, il y a un corps institué de ce monstre froid qu’est l’État. En face, ils sont mille fois plus forts et, en fait, ils ne sont jamais atteints. Alors que nous, on se fait laminer. Il faut apprécier le dispositif et prendre tout cela comme un jeu. C’est vital intellectuellement. Si on se donne trop d’importance, c’est écrasant.


Est-ce que c’est sérieux ? Oui, dans la mesure où ça prend énormément de place dans ma vie. Par exemple, je fais beaucoup de sport parce que ça me permet d’être plus à l’aise physiquement dans les moments d’affrontements. Je me donne les moyens de ne pas me faire arrêter, d’être en mesure de courir vite. Le temps du mouvement, j’ai arrêté de boire. Je ne prends pas ça à la légère. Mais si ça devient trop grave, si on n’arrive plus à se marrer dans ces moments-là, alors quelque chose ne va pas. Il faut que ça reste un espace de liberté.


C’est carrément un jeu. Sous la cagoule, les gens rigolent. Certains doivent faire ça avec sérieux mais ils ne doivent pas tenir bien longtemps parce que le sérieux fatigue vite. Quand tu lis les comptes-rendus de manif sur Paris Luttes Info, tu réalises que les gens se marrent. Ils ont pris des risques insensés et pourtant ils font des blagues.


Même si on s’amuse, on ne se départit jamais d’une certaine gravité parce que l’on met notre corps en jeu et que les conséquences sont parfois terribles.


Des amis, suite à l’histoire de la voiture de police brûlée [4. Au plein cœur du mouvement contre la loi Travail, les syndicats de policiers organisent un rassemblement « contre la haine anti-flic » place de la République à Paris où se tient alors Nuit Debout. Aux abords de ce rassemblement des contre-manifestants s’en prennent à une voiture de police qu’un fumigène finit par enflammer. Fin 2017, sept personnes accusées – sur la base notamment d’un témoignage anonyme d’un policier du gouvernement – d’avoir participé à l‘échauffourée ont été condamnées à de lourdes peines. L’un d’eux, Antonin Bernanos, est encore incarcéré à la prison de Fleury Mérogis..], se sont retrouvés en prison. À partir de là, ma haine contre la police a pris une nouvelle dimension. Je n’avais pas moins peur qu’avant mais j’y allais plus volontiers. J’y allais pour mes potes qui ne pouvaient pas y être. Je me donnais : j’étais devant, je n’étais plus aussi prudent. Et je lançais pour toucher.


Il y a des corps dans la société dont le quotidien est de nuire aux autres. Les flics en font partie ; les contrôleurs aussi. On peut rajouter les huissiers. Voilà, il n’y en a pas tant. Ce sont des ennemis politiques, fondamentalement. Mais, à chaque mouvement, je me demande : qu’est-ce que ça voudrait dire qu’il y ait un mort du côté des flics ? Est-ce que j’en ai envie ? Je me pose sans arrêt ces questions-là, ce qui prouve que d’un point de vue théorique, je n’avance pas beaucoup. On est dans des zones un peu primaires parfois, ma haine est viscérale et c’est problématique pour moi. Je suis obligé de me répéter : « Non, je ne souhaite pas la mort d’un homme. »


La question de savoir si je vais ou non blesser un flic en lui balançant quelque chose ne se pose pas trop. Souvent nos flux incessants de lancers de cailloux sont des tirs de barrages pour qu’ils ne s’approchent pas trop, pour les dissuader de tenter une percée individuelle qui leur permettrait de choper un camarade. Il m’est arrivé d’espérer toucher un agent en particulier : quand, pour charger, ils cassent le cordon de boucliers et qu’ils s’exposent, j’ai un malin plaisir à essayer de les viser un peu correctement afin peut-être de les faire reculer, de casser la charge.


Ce que j’aime, c’est envoyer des œufs de peinture sur les keufs. On le faisait systématiquement pendant les premières manifestations lycéennes du mouvement. Les CRS repeints de toutes les couleurs, c’est vraiment trop drôle. Au bout d’un moment, on n’a plus pu le faire, on se faisait contrôler tout le temps et un copain s’est fait arrêter parce qu’il avait des œufs sur lui. Il faut dire aussi que c’est extrêmement chiant à préparer.


Le nombre de filles et de mecs qui balancent des projectiles avec une grosse banane ! Je pense que la majorité de ceux qui le font ne se prennent pas trop au sérieux. Ils ont cette bonne distance qui consiste à ne pas s’imaginer que le résultat du lancer de projectile va permettre de conquérir quelque liberté que ce soit tout en admettant que le fait de lancer un truc en direction d’un flic est une réjouissance non négligeable.


Je ne vois pas du tout ça comme un jeu : je vais construire ma vie autour de la lutte. Avant le mouvement, je pensais terminer mes études, j’envisageais une carrière dans un bureau. Maintenant, plus du tout. Je veux avoir pour seul travail la lutte et vivre, à côté, des passions.


Est arrivé un moment de ma vie où on me demandait de choisir ce que je voulais en faire. Et je n’avais pas d’idée, ou bien je n’avais pas envie de choisir. Je me disais que je trouverais du plaisir et du sens à vivre à travers des formes de conflictualité qui induisent une implication physique. Transformer le monde et y trouver une place. Aujourd’hui j’ai parfois l’impression d’être un peu bloqué. Il y a d’autres choses que la lutte qui me tiennent à cœur et qui passent après. Mes proches, surtout, me reprochent mon manque de distance. J’aimerais prendre des vacances mais chaque fois je suis rattrapé par des évènements où je ne peux pas m’empêcher d’aller : tel péril sur Notre-Dame-des-Landes, telle manifestation, un mouvement social. Il m’arrive de me dire, moitié en rigolant, moitié sérieusement, que si je n’y vais pas, il ne va peut-être rien se passer. En tout cas, si je n’y vais pas, je culpabilise de ne pas y être et je suis triste de rater quelque chose. Parce que ce sont des moments joyeux, où je trouve une ville belle, les gens beaux, où je me sens bien. C’est important d’arriver à croire encore à des trucs, que tout ne soit pas figé, ne pas se sentir simples spectateurs de la marche du monde.

Notes

1 Les street-médics sont des manifestants qui, seuls ou organisés en collectif, soignent les victimes de violences policières. Ils disposent en général d’un matériel rudimentaire qui leur permet de porter les premiers secours.

« Vivez à vos risques et périls, mais vivez dociles et prévisibles »
Le grand détournement néolibéral de Foucault. Entretien avec Valérie Marange

Valérie Marange, philosophe, psychanalyste et praticienne Feldenkrais, a participé aux mouvements d’intermittents et précaires. Dans « L’éthique du bouffon 1 Valérie Marange, « L’éthique du bouffon », Multitudes, no 4, mars 2001. » en 2001 puis dans « L’intermittent et l’immuable [2. Valérie Marange, « L’intermittent et l’immuable », Multitudes, no 27, hiver 2007.] » en 2007, elle analyse les falsifications des idées de Michel Foucault opérées par deux bouffons du néolibéralisme: François Ewald, ancien assistant du philosophe et colégataire de son œuvre, et Denis Kessler, alors no 2 du Medef. Leur article « Les noces du risque et de la politique [3. Denis Kessler et François Ewald, « Les noces du risque et de la politique », Le Débat, no 109, avril 2000.] » pose les bases de la contre-réforme de la protection sociale portée par l’organisation patronale pendant les années 2000, avec l’aide de ses alliés syndicaux – CFDT en tête. Ils y font l’éloge de l’« économie politique du risque » et d’une éthique travailliste où le contrat social « trouve sa vérité dans l’assurance ». Retour sur l’individualisation de la responsabilité et le gouvernement par la peur que véhicule l’idéologie néolibérale du risque.

Cet entretien est issu du quatrième numéro de la revue papier Jef Klak, « Ch’val de course », encore disponible en librairie.

« Et l’on disserte sur l’attitude des Français face au risque, leur frilosité, la vaine exigence du risque zéro. Car le risque est manifestement aussi au centre de la morale moderne. D’un côté, certains dénoncent la démoralisation d’un peuple de rentiers (de l’État-providence), souhaitent que l’on donne à nouveau avantage au risque sur la rente, vantent l’esprit d’entreprise et voient, finalement, dans la plus grande capacité, individuelle et collective, à prendre des risques un progrès de la civilisation. De l’autre côté, on dénonce l’ultralibéralisme de ceux qui voudraient nous replonger dans le risque, remettre en risque les individus alors qu’on était précisément parvenu à les en protéger. Comme si la tendance progressiste se mesurait sur le seul vecteur de la sécurité, comme si la prise de risques était par elle-même foncièrement dangereuse. […]
Parler de risque renvoie à une morale de l’action plus que de l’abstention. C’est en ce sens qu’on oppose risque et rente. Autour du risque se divisent deux grandes formes d’existence: ceux qui acceptent le risque, le revendiquent, assument leur condition d’animal voué au risque et ceux qui le refusent, l’évitent, cherchent à s’en protéger – les courageux et les frileux. Notre culture a plutôt célébré les premiers que les seconds: le chasseur, le guerrier, l’aventurier, l’entrepreneur, l’inventeur, le chercheur, le pionnier, l’investisseur, l’homme politique, plutôt que le rentier, le fonctionnaire. »

Denis Kessler et François Ewald,
« Les noces du risque et de la politique »,
Le Débat, no 109, avril 2000

Dans les années 2000, François Ewald et Denis Kessler mettent le risque au cœur de la refondation sociale portée par le Medef. Quel est précisément le rôle du risque dans cette histoire?

Avant d’entrer comme conseiller au Medef (Mouvement des entreprises de France), Ewald était directeur de la communication à la Fédération française des sociétés d’assurance (FFSA), dont Kessler était directeur. Or, ce sont les sociétés d’assurance qui ont opéré la recomposition politique du patronat – la transformation du vieux CNPF (Conseil national du patronat français) en Medef – ainsi que sa conquête des corridors de l’État.

Ewald a découvert le risque en travaillant sur l’État-providence [4. François Ewald, LÉtat-providence, Grasset, 1986.]. Il en a fait le moteur de l’histoire et de la moralisation de l’espèce humaine. Et c’est très pratique, ça héroïse la précarisation des conditions d’existence ainsi que l’agir irresponsable du capitalisme contemporain, en leur donnant un habillage existentialiste. Le risque serait l’éthique du nouveau capitalisme. Le problème, c’est qu’en mettant le risque au centre, non pour le prévenir, mais aussi en invitant à l’aimer, le désirer, on flirte non seulement avec une hyper-normalisation des styles de vie, mais aussi avec l’exposition à la mortalité, voire avec le gouvernement par la catastrophe, comme l’a magistralement démontré Naomi Klein [5. La Stratégie du choc, Actes Sud, 2008.].

Dans les fictions victoriennes du XIXe siècle, la pauvreté est aussi une pauvreté morale, ce qui revient à dire au pauvre: « C’est de ta faute. » Dans sa dimension morale, la notion de risque permet justement un nouveau partage entre les bons pauvres riscophiles (les courageux, prêts à tout pour avoir un emploi) et les mauvais pauvres riscophobes (les assistés, frileux et démotivés)…

C’est en effet le raisonnement de Kessler et Ewald, du reste tout à fait anti-foucaldien: Foucault n’a cessé de lutter contre ce genre de ligne de partage dans le peuple [6. Voir le peuple « impopulaire » dans Surveiller et Punir, Gallimard, 1993.], et d’insister sur la dimension moralisatrice du capitalisme. Dès l’Histoire de la folie à l’âge classique, où le partage de la folie et de la raison concerne d’abord l’improductivité, jusqu’à son cours au Collège de France sur le biopouvoir [7. « La vie est devenue maintenant, à partir du xviiie siècle, un objet du pouvoir. La vie et le corps. Jadis, il n’y avait que des sujets, des sujets juridiques dont on pouvait retirer les biens, la vie aussi, d’ailleurs. Maintenant, il y a des corps et des populations. Le pouvoir est devenu matérialiste. Il cesse d’être essentiellement juridique. Il doit traiter avec ces choses réelles qui sont le corps, la vie. La vie entre dans le domaine du pouvoir. », Michel Foucault, « Les mailles du pouvoir », Dits et Écrits IV, Gallimard, 1994, p. 182-201.], où il est question de la violence normalisatrice de la subjectivation entrepreneuriale.

En réalité, ceux que le Medef désigne aujourd’hui comme « mauvais pauvres » sont souvent ceux qui prennent le plus de risques, ceux qui ont pris acte de la fin du plein-emploi et le voient comme une chance pour sortir par le haut des sociétés disciplinaires. C’est le cas des intermittents. Le régime d’indemnisation de l’intermittence permet de prendre des risques, mais avec une certaine sécurité de revenus. Dans les années 1960, il s’agissait d’un système structuré pour maintenir la disponibilité des techniciens de l’audiovisuel, sans être obligé de les payer en permanence. Il a été détourné par les jeunes en rupture avec le salariat, qui voulaient créer leur propre économie alternative, tout en inventant des styles de vie poétique. L’intermittence a alors été vécue comme une espèce de subvention à la personne, plus égalitaire et moins arbitraire que la subvention au projet. Le Medef s’acharne sur les intermittents depuis deux décennies, parce qu’il cherche à imposer le travail « indépendant » comme modèle – sans congés payés, sans arrêt maladie, sans assurance chômage –, mais assujetti à l’économie restreinte [8. Terme utilisé par George Bataille dans La Part maudite pour décrire la conception classique de l’économie, visant à exploiter des ressources limitées pour satisfaire au mieux les besoins matériels humains. Il lui oppose une économie « générale » qui part du principe que « l’histoire de la vie sur la Terre est principalement l’effet d’une folle exubérance: l’événement dominant est le développement du luxe, la production de formes de vie de plus en plus onéreuses », et remet la notion de dépense au centre de l’économie. ], soit l’inverse de la sécurité et de l’autonomie relative ouverte par le régime des intermittents.

Kessler et Ewald invitent au « reengineering de la gestion collective des risques » et à la « ré-institution du social » [9. François Ewald et Denis Kessler, « Les noces du risque et de la politique », art. cité, p. 55-72.]. Mais ne travaillent-ils pas surtout à réduire la protection sociale?

Au départ, l’État-providence visait à protéger contre le risque, contre l’accident. Son histoire commence avec les accidents du travail – notamment dans les mines au xixe siècle. On est aujourd’hui entré dans un nouveau stade de privatisation à la fois des fonctions protectrices de l’État et des ressources naturelles – avec l’extractivisme [10. Désigne l’intensification des activités d’exploitation des ressources naturelles à échelle industrielle.] à tout crin –, où plus rien ne doit être gratuit. Tout ce qui débordait l’économie restreinte, au sens de Mauss (le don), Bataille (la dépense), mais aussi de l’économie écologiste [11. Dans René Passet, L’Économique et le Vivant, Payot, 1977.], les « externalités » en d’autres termes, doivent être réintégrées dans le système et devenir payantes. Tout ce qui était donné devient payant, tout ce qui était garanti par l’État doit rapporter de l’argent. La mise en avant du risque comme valeur prend place dans ce cadre. Pour dégager un maximum de bénéfices, il y a une inflation des risques que le système de production-consommation-soin nous fait courir, qui deviennent globaux et catastrophiques. On marche à la riscophilie intégrale: que le monde périsse, c’est quand même ce qui sera le plus rentable!

Il y a là une logique de rentabilité, mais aussi de gouvernance des esprits par le danger, par la peur et par la dette. Cela fonctionne comme la production de la dette: les risques de l’existence, comme dit Ewald, et les périodes d’improductivité, ne doivent plus s’appuyer sur les systèmes de garanties collectives, mais sur l’assurance privée et l’endettement. Plus profondément, cela relève d’une logique de la dette contre celle du don [12. Même si le don au sens social où l’entend Mauss recouvre aussi une forme de dette à la collectivité, ce que critiquera Bataille avant Derrida. Marcel Mauss, « Essai sur le don. Formes et raisons de l’échange dans les sociétés archaïques », dans Sociologie et Anthropologie, Payot ; Georges Bataille, La Notion de dépense, Nouvelles éditions Lignes, 1933 ; Jacques Derrida, Donner le temps, Galilée, 1991, ainsi que « Le don selon Jacques Derrida », sur le site de Valérie Marange.], c’est-à-dire sur l’idée que l’existence n’est pas un droit, mais une dette.

Qu’a permis cette pensée de la protection sociale?

Ce discours accompagne la privatisation progressive de la protection sociale. Actuellement, la Sécu ne couvre plus que la moitié des dépenses de soin, 50 % des frais de santé sont pris en charge par des organismes privés, ce qui est quand même un gros hold-up, au bénéfice des assurances privées prenant parfois le masque des « mutuelles ». La crise des hôpitaux publics est aussi organisée pour favoriser le développement d’établissements de soin privés. Et pas seulement pour les riches! J’ai par exemple fréquenté la clinique de l’Estrée, dans la banlieue nord entre Saint-Denis et Sarcelles. Elle est surnommée la « clinique de l’extrême » par les praticiens de santé: un hôpital privé pour pauvres, qui a poussé au milieu de nulle part, dans une zone mal couverte par le système des hôpitaux publics, avec des niveaux de soin, d’attente, d’accueil, qui correspondent à une clientèle pauvre…

Comment fonctionnait l’assurance sociale au départ?

Avant la Sécurité sociale, la protection mutuelle est issue du mouvement ouvrier: les gens se sont organisés par branches et ont fondé des caisses de solidarité pour faire face à la maladie, l’accident, etc. La protection sociale est devenue ensuite une revendication ; puis, peu avant la Seconde Guerre mondiale, et surtout après, la Sécurité sociale, le système des retraites et des instances paritaires (comme l’Unedic) a été mis en place au niveau national.

Les ordo-libéraux [13. L’ordolibéralisme est un courant de pensée libéral apparu en Allemagne dans les années 1930. Contrairement aux libéraux anglo-saxons, adeptes du « laisser-faire », les ordo-libéraux estiment que la libre concurrence ne se développe pas spontanément mais nécessite une gouvernementalité active. L’État doit organiser le marché ; en édifier le cadre juridique, technique, social, culturel, moral. L’économie de marché n’est donc plus limitation de l’État mais régulation de son action. Il ne s’agit plus de gouverner à cause du marché mais par le marché.] allemands et les libéraux outre-Atlantique ont commencé à penser la contre-révolution de l’assurance sociale dès les années 1930. En France, les attaques commencent avec Giscard et Barre. Aux États-Unis, cette contre-révolution est déjà bien avancée dans les années 1970. Foucault a analysé ces mécanismes, notamment dans ses études sur le biopouvoir, à un moment où l’on n’en parlait quasiment pas politiquement. Puis François Ewald les a formalisés, en prétendant s’appuyer sur Foucault – ce qu’il fait d’une certaine manière, mais pour le renverser.

Toute une pensée néolibérale prend appui sur Foucault pour défendre l’« autonomie » contre l’État-providence.…

Foucault a bien décrypté les néolibéraux. Et ils se reconnaissent dans ce décryptage. Après, il est certain qu’il y a une dimension libérale dans la pensée de Foucault – c’est son côté dissident – qui se déploie dans le contexte bipolarisé entre le monde capitaliste et le socialisme soviétique, et non dans un espace de pensée unique comme aujourd’hui. Les subjectivités issues du refus du travail et des disciplines (que représentent politiquement l’opéraisme [14. L’opéraïsme est un renouveau de la pensée marxiste qui accompagne la vague révolutionnaire de l’Italie d’après-guerre. « Les opéraïstes faisaient de l’usine le centre du conflit. Les nouvelles générations ouvrières, leur « spontanéité » (au-delà même de la conscience de classe) étaient au cœur de toutes leurs analyses, ils excluaient donc toute forme d’organisation extérieure à l’usine. Ils s’opposaient au concept d’« avant-garde externe », au rôle du parti et des bureaucraties syndicales, et privilégiaient, sur le plan tactique et stratégique, les formes d’autogestion des luttes et l’organisation autonome de base qui allait être, quelques années plus tard, à l’origine de l’« autonomie ouvrière ». » Nanni Balestrini et Primo Moroni, La Horde d’or – La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle – Italie 1968-1977, L’éclat, 2017. Voir « “Comment se fait-il que ces salauds d’ouvriers ne font pas ce que dit le Parti ?” Culture de base, refus du travail, ouvrier-masse et grèves métropolitaines dans l’Italie d’après-guerre. Entretien avec le collectif de traduction de La Horde d’or (Partie sur jefklak.org.] italien et les mouvements soixante-huitards, et philosophiquement quelqu’un comme Foucault) n’avaient pas envie de choisir l’Union soviétique contre le capitalisme. On analysait les limites normalisatrices des systèmes de protection étatique. Le communisme « réel » était un système disciplinaire, pour le moins. L’archéologie critique des disciplines, de la psychiatrie et de la prison, ne pouvait donc qu’être en dissidence, version moderne des « contre-conduites ».

Aujourd’hui, on affiche souvent une certaine naïveté par rapport à ces questions. Par exemple, les gens qui protestent contre la démolition privatiste de la psychiatrie sont souvent de bonne foi, ils ont souvent participé à l’histoire de la psychothérapie institutionnelle [15. L’analyse institutionnelle, née dans les champs de l’éducation et de la psychiatrie sous l’instigation notamment des deux frères Oury, mais aussi de François Tosquelles, psychiatre catalan, consiste en une remise à plat des dimensions inconscientes, rôles, fonctions et statuts dans les institutions. La psychothérapie institutionnelle et la pédagogie du même nom donnent aux usagers des pouvoirs d’intervention dans l’institution, tout en bousculant les hiérarchies.], qui a été un véritable mouvement de révolution au sein de la psychiatrie et de l’hôpital. Mais celle-ci est restée relativement marginale, et la majorité de la population a continué à vivre la psychiatrie comme une contrainte normative et infantilisante. Elle n’a pas essaimé non plus dans d’autres domaines de l’institution sanitaire et sociale, telles que les Ehpad (maisons de retraite) ou les foyers d’hébergement pour handicapés. Ainsi, la fonction d’hospitalité et de protection de l’hôpital n’est pas vraiment défendue, parce qu’on ne peut pas défendre les institutions que l’on n’a pas véritablement investies. Les usagers ont du mal à se reconnaître dans les luttes des soignants contre le nouveau pouvoir managérial, qui joue des contradictions entre les usagers et le pouvoir médical.

En réalité, la pensée foucaldienne prend appui sur les luttes autonomes des gens concernés par les micro-pouvoirs médicaux, familiaux, sexuels, etc., au-delà du seul enjeu de la propriété des moyens de production. Elle procède donc à une sorte de généalogie du capitalisme comme système de moralisation et de gouvernement des comportements, au-delà des seuls enjeux socio-économiques.

Comment marche le détournement de Foucault par Ewald et Kessler? Qu’est-ce qu’ils oublient, qu’est-ce qu’ils retiennent?

Foucault définit très précisément sa ligne dans un article paru dans le mensuel de la CFDT [16. Confédération française démocratique du travail.] en 1983, intitulé « Une demande infinie face à un système fini », et repris dans les Dits et Écrits. Dans cet entretien, Foucault interroge certes le modèle de la santé parfaite, l’illusion selon laquelle à partir du moment où une technique a été inventée, elle doit pouvoir être disponible à tout moment, à tout endroit, pour toute demande. D’où le titre. Mais ensuite, il expose clairement que, vis-à-vis du système de soin, il y a deux dangers, deux modes de dépendance possibles: celui de la tutelle et celui de l’abandon. Il parle d’« un effet de mise en dépendance par intégration et un effet de mise en dépendance par marginalisation et exclusion ». Et c’est très important qu’il le formule ainsi, par rapport à la réflexion sur le risque et la dépendance, parce qu’il parle aussi de dépendance concernant l’exclusion de la protection sociale. Il énonce clairement que l’on doit viser le maximum d’autonomie pour le maximum de sécurité. Il y a là un idéal, bien sûr. Il sait très bien que c’est l’objet d’une tension, d’une lutte permanente. Il ne pense pas le schéma d’une gouvernance qui s’appliquerait d’en haut sans qu’il y ait des forces qui se combattent. D’ailleurs, son élaboration de la question du pouvoir, en médecine comme ailleurs, a toujours été liée aux luttes sur ces terrains-là.

Là où le glissement et la ruse d’Ewald sont grossières, c’est quand il évacue la critique de la « mise en dépendance par marginalisation ». Il fait comme si le seul risque énoncé par Foucault était celui de la tutelle étatique. En fait, ce débat témoigne de l’extrême confusion dans laquelle nous sommes aujourd’hui concernant la question de l’autonomie, que l’idéologie néolibérale nous amène à confondre avec l’absence de liens. C’est quelque chose que je vois constamment dans mon métier: des gens qui cherchent à se désaliéner d’un certain nombre de tutelles (familiales, sociales, etc.) – je suis là pour les y aider –, mais avec une vision magique de l’autonomie. Comme si l’être humain pouvait faire abstraction de ce que ses besoins et désirs le lient à un grand nombre d’autres êtres, humains et non humains. En réalité, le système crée beaucoup de surdépendance, mais aussi beaucoup d’isolement, voire des oppositions délétères entre différentes couches de la population, entre générations notamment.

Il est difficile de penser un mode d’émancipation dans un appareil d’État selon la pensée de Foucault. Comment penser le rapport entre les individus et le pouvoir?

La théorie du pouvoir chez Foucault n’est qu’une théorie des relations: le pouvoir n’existe pas comme centre, il n’existe qu’en tant que système de relations et en tant que gouvernement de conduites. Et une conduite des conduites passe toujours par la subjectivité.

Dans l’histoire, il y a eu différents modes de conduite des conduites. Les disciplines [17. Surveiller et Punir, ouvr. cité.] en constituent un moment, qui va de l’âge classique au travail fordiste et stakhanoviste. C’est le moment où le corps docile de l’ouvrier répète 500 000 fois le même geste – ce qui existe encore évidemment, en Chine plus qu’ici. Avec le biopouvoir, on n’est plus là-dedans, on est dans l’entreprise de soi, et le « contrôle », qui est un paradigme différent, un autre mode de gouvernementalité. Cela ne passe plus par la discipline, mais justement par la prise de risque individuelle et par l’illusion de l’autonomie de sa conduite. Aujourd’hui, on est pris dans un capitalisme cognitif et affectif [18. « Un système d’accumulation dans lequel la valeur productive du travail intellectuel et immatériel devient dominante et où l’enjeu central de la valorisation du capital porte directement sur l’expropriation rentière du commun et sur la transformation de la connaissance en une marchandise fictive ». Toni Negri et Carlo Vercellone, « Le rapport capital/travail dans le capitalisme cognitif », Multitudes, no 32, printemps 2008.] qui embarque les subjectivités, non pas tant sur un mode disciplinaire, mais beaucoup plus sur le mode de la motivation [19. Voir Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », Pourparlers 1972-1990, Minuit, 1990.], soit une mobilisation de l’intérieur des sujets, comme le font les religions.

Quel est le rôle du risque dans cette nouvelle forme de gouvernementalité?

L’idéologie néolibérale du risque est en train de former les générations qui arrivent sur le marché du travail avec un énorme sentiment d’insécurité. On fait croire qu’on donne de l’indépendance, alors qu’en réalité, cela instaure une énorme dépendance à la machine. Et c’est le but! Pas du tout de créer de l’autonomie. C’est un retournement de la pensée libérale. Foucault est très pertinent sur la différence entre libéralisme et néolibéralisme, qui est la différence entre « laisser aller, laisser faire » et « faire aller, faire faire ». Schématiquement, cette différence réside dans l’injonction permanente à la productivité – où la notion de risque est moteur. Un ensemble de procédures contribuent à maintenir une espèce d’angoisse continue. Il faut que tu aies tout le temps la frousse de perdre ton statut, ton emploi, d’être mal noté par les systèmes d’évaluation dans les entreprises, etc.

Comme dans les assurances, où ils veulent instaurer un système de malus en fonction de comportements à risques, comme le fait de fumer.

D’ores et déjà, tu n’as pas du tout le même accès aux mutuelles selon l’âge, les antécédents médicaux… Pour les prêts immobiliers, n’en parlons pas. C’est ça aussi, l’idéologie du risque: s’assurer de conduites très régulières, très normées, au nom de la prévention du risque. Le discours sur le risque est truffé d’injonctions paradoxales: « Vivez à vos risques et périls, mais vivez docile et prévisible. » Et surtout il « dés-écologise » la notion de risque, puisque l’enjeu, c’est l’imputation des risques: tu assumes la responsabilité des risques que tu prends, tu ne vas tout de même pas la faire porter à quelqu’un d’autre! Encore moins à la société! On va donc chercher à débusquer tout ce qui est de ton niveau de responsabilité, tout ce que ne va pas couvrir l’assurance. Le mot « risque » est mis en exergue pour ce qu’il véhicule de positif, le côté chevaleresque, héroïque… Cela peut tenter un certain nombre de gens: « C’est glorieux de vivre dans le risque! » Mais en réalité, ce n’est pas du tout ce qui est attendu. Ce qui est attendu, c’est de tenir ses promesses, c’est-à-dire de se comporter de manière responsable, comme quand tu as contracté une assurance: tu as lu le contrat d’un bout à l’autre, tu sais précisément dans quoi tu t’es engagé, à quoi t’en tenir si tu prends des risques inappropriés – par exemple, boire au volant.

Cette notion de responsabilité implique autre chose dont on ne parle pas souvent, mais qui est central dans la gouvernance actuelle: la question de la subsidiarité. C’est-à-dire à quelle échelle placer telle ou telle responsabilité: qui est responsable de quoi? Cette notion de subsidiarité est par exemple utilisée par les institutions européennes: qu’est-ce qui dépend de l’Europe? Tout ce qui ne dépend pas d’échelons en dessous. Et quels sont ces échelons? L’État national, la région, le département, le canton, la commune et, au bout du compte, l’individu lui-même – la plus petite unité de subsidiarité.

La refondation sociale, pensée contre la prétendue « démoralisation » induite par la couverture sociale collective, est une individualisation extrême de la responsabilité et de la prise de risque. Chacun devrait être un système quasi autosuffisant, ce qui veut dire, paradoxalement, bien adapté, bien branché à la machine globale dont on est tous invité à être dépendant. Parce qu’en revanche, quand tu veux effectivement travailler de manière vraiment autonome, c’est quand même un petit peu compliqué. Je le dis en connaissance de cause, parce que je fais partie de la seule profession libérale qui n’est pas réglementée, la psychanalyse. Ce qui est absolument une survivance – et qui n’est garantie que parce qu’il y a des lacaniens très méchants qui ont montré les dents au moment où l’État a voulu réglementer, et même interdire une pratique qui ne se laisse pas décrire par des protocoles de type industriel. En réalité, la vraie prise de risques, au sens noble de l’engagement sans s’abriter derrière une autorité, est pour ainsi dire proscrite dans nos systèmes de plus en plus réglementés et protocolisés, notamment dans le secteur de la santé.

Les performances des salariés sont quant à elles sans cesse évaluées, mesurées…

Il y a des modes de management qui ne fonctionnent qu’au projet et à l’évaluation: les personnes se voient attribuer des missions, on regarde comment elles remplissent leurs objectifs, à quelle vitesse, etc. Certaines formes de vie subissent une pression hallucinante, qu’il n’est pas évident de déjouer. Comment les employés arrivent-ils à ne pas se laisser totalement domestiquer? J’ai une patiente qui est consultante en entreprise et qui est très forte pour traîner des pieds, pour déjouer les contraintes, trouver des planques à l’intérieur de ces univers où tu es censé ne fonctionner qu’au projet. C’est Bartleby puissance mille. Elle dit: « On achète notre espérance de vie. » Ce n’est pas faux: les gens ont de plus en plus d’infarctus, de maladies professionnelles…

Il y a aussi une espèce de mise au même niveau de tous les risques. Quand on parle à un acrobate de sa riscophilie et qu’on le compare à un trader par exemple, il rappelle que s’il tombe, c’est lui qui se casse la jambe. Alors qu’un trader qui prend des risques dans ses opérations financières ne peut pas en mesurer les conséquences pratiques. Il y a une perte d’échelle [20. 20. Marie Richeux (prod.), « Le risque (3/5): le risque de banqueroute », Les Nouvelles Vagues, France Culture, 20 janvier 2016.]…

Absolument. C’est toujours la même désécologisation de la pensée du risque, en elle-même porteuse de catastrophes, résultat d’un enchaînement imprévisible de causes. La pensée actuelle du risque, comme celle de la dépendance, ressemble à l’épistémologie de l’alcoolisme telle que la définit Bateson [21. Gregory Bateson, « La cybernétique du “soi”: une théorie de l’alcoolisme », dans Vers une Écologie de l’esprit.], c’est-à-dire comme illusion du contrôle – alors qu’on joue précisément avec des forces qui nous dépassent, qu’on ne contrôle pas. Le problème de l’alcoolique, c’est qu’il croit contrôler sa consommation. Dans ce sens, l’acrobate et le trader peuvent se ressembler subjectivement, mais l’acrobate joue avec un nombre de variables beaucoup plus limités, bien que la force de la gravitation l’excède largement! En tous cas, ce fantasme de contrôle est le problème de la prise de risque, et non sa solution, comme on voudrait nous le faire croire. La question n’est pas seulement la dépendance, mais l’ignorance de celle-ci. L’autonomie se conquiert dans la conscience des liens, non dans leur déni.

Tout à l’heure, nous parlions d’entreprise de soi. Dans le film d’Harun Farocki, Apprendre à se vendre [22. Harun Farocki, Die Bewerbung, apprendre à se vendre, Allemagne, 1997, 58 min.], on suit des stages pour chômeurs ou managers, qui cherchent à développer ce savoir-faire. N’est-ce pas cette compétence que tout le monde est censé acquérir, celle qui fait vraiment le partage: moins entre riscophiles et riscophobes, qu’entre ceux qui arrivent à faire une performance singulière d’eux-mêmes et les autres?

Oui. Dans les années 2000, on parlait de « devenir artiste du travail ». Mais par exemple, si tu veux te faire une place dans l’économie du hip-hop, il faut avoir une subjectivité très warrior, ou des appuis très forts, ou les deux. Ceux qui viennent me voir sont ceux qui ratent. Ils veulent se faire une place, mais ils sont trop timides ou dépressifs. Si tu n’es pas dans une espèce d’apologie permanente de toi-même, tu es mort. Il faut être capable d’une performance énorme et la notion de performance est au cœur de cette histoire de risque. Même à la marge, chez les « sans place », ce modèle performatif est intégré dans les tactiques d’auto-valorisation qui peuvent voisiner avec des raisonnements magiques. Mais il y a aussi de vraies tentatives collectives pour opposer d’autres modèles de valorisation et d’accueil du vivant, des « espaces de douceur » comme disait Guattari. Les générations des quarantenaires et des plus jeunes ont bien intégré cette dimension dans leurs luttes, en même temps qu’ils sont bien plus surexposés au risque que les enfants du babyboom. Mais les comportements à risque sont souvent présents, avec le sentiment d’illégitimité, ainsi qu’une forme de bravade contre les normes sanitaires, qui peut, abréger beaucoup les vies… Sans compter, chez certains, une fascination pour l’agir violent, peut-être parfois nécessaire, mais parfois simplement sacrificiel.

Quels sont les effets de l’individualisation des responsabilités sur les subjectivités?

Cette idéologie s’attaque à l’idée de droit à l’existence: elle officialise le fait que tout le monde n’aurait pas le même, qu’il y a des vies qui ne sont pas légitimes ou qui ont à prouver qu’elles le sont. Certains l’intériorisent de telle façon qu’ils ne vont pas faire attention à eux-mêmes. Une personne qui se fait très mal et traîne longtemps avant d’aller se soigner est quelqu’un dont le sentiment de la valeur de sa propre conservation est atteint, quelqu’un qui a des curseurs assez bas à l’égard des niveaux d’alerte auxquels il doit faire attention pour préserver sa santé. Un tel laisser-tomber du corps est assez répandu aujourd’hui, de façon massive chez les SDF, plus subtile chez d’autres précaires. Il ne s’agit pas de tout psychologiser – le droit à l’existence est une question massive et politique, mais qui concerne aussi la clinique.

La vie humaine a besoin d’être légitimée collectivement. Elle a besoin de l’Autre pour cela, à la fois matériellement et symboliquement. L’auto-engendrement, l’auto-légitimation, c’est ce que tentent généralement les gens qui ont été mal engendrés, mal nés, mais ça ne fonctionne pas très bien, en tous cas pas sans Autre pour te soutenir. Un artiste qui a grandi entouré de parents qui s’émerveillaient de chaque petite chose qu’il pondait a moins de mal à être dans une démarche d’auto-valorisation, parce qu’il a été très bien engendré, très bien légitimé – très bien , autrement dit. Être bien né est une notion à laquelle on ne prête pas assez attention aujourd’hui. À un moment donné, je me suis rendu compte que Nelson Mandela avait été élevé pour être un roi: cela n’ôte rien à son courage, mais il est quand même très bien né. On est tous plus ou moins bien nés, pour certaines raisons sociales, familiales, accidentelles, etc. Et il y a bien des manières d’être mal né, mal accueilli sur Terre.

Quels sont les liens entre la pensée d’Ewald et Kessler sur le risque et la légitimation d’une existence?

Aujourd’hui, la désécologisation des risques oblige chacun à surjouer l’auto-affirmation de son droit à l’existence. Cela produit à la fois une normalisation des conduites – on a très peur de ne pas être dans les clous et de ne pas mériter de vivre – et de l’exclusion, voire de l’auto-abandon dans certains cas – donc de la riscophilie. On l’a d’ailleurs observé dans de nombreux cadres: par exemple, des études sur les subjectivités des travailleurs du nucléaire – sur comment ils se protègent du risque – ont permis d’identifier des comportements kamikazes de certains salariés, comme tremper les pieds dans la piscine radioactive [23. Voir Pierre Fournier, « Les “Kamikazes” du nucléaire: un même mot pour une réalité qui change. », Revue Sociétés Contemporaines, no 39, 2000, p. 135-152.].

Dans son article « L’enfant mal-accueilli et sa pulsion de mort [24. Sándor Ferenczi, « L’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort », Psychanalyse IV, Payot, 1990.] », le psychanalyste Sándor Ferenczi décrit très bien comment un enfant mal accueilli voit se déchaîner ses pulsions de mort – qui peuvent l’entraîner dans ce qu’on appellerait aujourd’hui des « conduites à risque ». On peut les appeler comme cela, si l’on veut, mais il faut bien souligner le rapport à la mort. Et on observe aujourd’hui une multiplication des mentalités de survivants, c’est-à-dire des gens mal accueillis avec un fort rapport à la mort, à la haine. Ils affirment leur existence sur un mode revanchard, dans le ressentiment. C’est frappant comme les Français qui ont participé aux attentats en France sont souvent des enfants de l’assistance publique, avec des traumatismes cumulatifs concernant le simple fait de leur existence et liant petite et grande histoire. Ne pas avoir été appelé à la vie, ne pas être accueilli dans la vie, c’est quelque chose dont on met une vie entière à se remettre, en faisant éventuellement beaucoup de dégâts au passage – d’abord sur soi-même, mais aussi en niant l’existence de l’autre, de diverses façons. C’est ce que fabrique le néolibéralisme, avec son discours illusoire sur le risque et l’indépendance, et son fantasme de contrôle du tout. Son horizon, c’est la catastrophe, mais aussi la guerre comme enchaînement catastrophique, la production de subjectivités de guerre [25. Dans Michel Foucault, « Il faut défendre la société », Cours au Collège de France 1976, Gallimard/Seuil, 1996.]. L’idée fausse selon laquelle chacun doit et peut garantir seul son propre droit à l’existence est en elle-même productrice de guerre, de subjectivités traders ou kamikazes, suicidaires et criminelles.

C’est pourquoi, au niveau des micro-institutions que nous fabriquons – qu’il s’agisse d’un « centre social autonome » ou tout simplement d’un cabinet de psychanalyse –, il me semble important de penser pour notre propre compte non seulement les questions du risque et de l’autonomie, mais aussi, plus profondément, celle des différents modes de l’affirmation de l’existence, plus ou moins joyeux ou soigneux, dans ce qu’ils construisent comme imaginaire de soi et de l’autre.

Notes

1 Valérie Marange, « L’éthique du bouffon », Multitudes, no 4, mars 2001.

Klinamen 15 ans plus tard, un au revoir
Vies et mort d’un collectif madrilène

Traduit du castillan par Alexane Brochard et Marie Ménager
Texte original : « Klinamen 15 años después: una despedida. »

« Un collectif n’est jamais figé – ni éternel ». Ainsi se terminait l’édito du premier numéro papier de Jef Klak. Quand les collectifs meurent, il ne reste souvent que leurs archives poussiéreuses, leurs traces laissées au hasard des luttes, des rencontres et des productions. C’est pourquoi le récit qui suit est précieux : après quinze ans d’existence, le collectif de lutte et d’édition Klinamen, basé à Madrid, a décidé de se dissoudre fin 2017. Et de partager leur aventure, avec ses questions, ses joies et ses impasses. Comment mêler le politique et le personnel ? Comment se renouveler collectivement sans violences internes ; et accompagner les mouvements sociaux sans oublier le sens critique ? Comment se lancer à fond dans un projet militant qui ne recherche pas le profit, tout en rentrant assez d’argent pour perdurer ? Plein de panache et de lucidité, ce témoignage pourra servir à tou·tes celles et ceux qui fabriquent du commun.

« Si nous voulons exprimer la défaite commune, nous devons le faire dans les strictes limites de la dignité et de la beauté. »

Leonard Cohen

Que ce soit pour cause de malaise ou d’inertie, il est somme toute assez rare qu’à la fin d’un projet politique, ses membres décident d’expliquer publiquement les raisons de son abandon. Bien qu’habitué·es à des collectifs éphémères, qui vivent rapidement et meurent lentement sans jamais valoriser leur trajectoire, nous pensons que Klinamen mérite un autre sort. Nous voulons tourner sa page en évaluant nos succès et nos erreurs, que cela puisse nous – et vous – servir dans les défis à venir. Nous tenons aussi à dire au revoir avec honnêteté, en partageant nos doutes et en reconnaissant nos contradictions.

Dans le texte qui suit, à la faveur de cette expérience, nous partagerons donc idées et débats qui demeurent toujours ouverts. Pour affronter mieux armé·es ce qui nous attend.

Il était une fois

Klinamen est né à la fin de l’année 2002 et a traversé différentes phases. Chacune d’entre elles s’est caractérisée par des outils, contenus, thématiques, ou projets particuliers, en fonction de ses participant·es et du mouvement auquel nous prenions part.

Initialement, Klinamen était voué à être un outil servant d’une part à éditer des matériaux intéressants, tout en dépassant le modèle du fanzine qui prévalait à cette époque et en cherchant une stabilité plus forte, et d’autre part, via le travail militant non rémunéré, à trouver de nouveaux modes de financement, autres que ceux des fêtes et des concerts.

À partir de 2005, à la suite du « boom » provoqué par l’arrivée d’internet dans les mouvements sociaux, une grande partie du projet Klinamen s’est tournée vers la maintenance et la gestion de klinamen.org, un site de contre-information semblable à tous ceux qui ont émergé à cette époque. Le site a fonctionné sans interruption jusqu’en 2010, quand des problèmes techniques nous ont obligé·es à repenser complètement le projet (la page étant devenue obsolète). Mais la persistance des problèmes sur le nouveau site, venant s’ajouter à l’épuisement généré par la gestion d’un site de contre-information actualisé quotidiennement pendant cinq ans, nous ont conduit⋅es à tout abandonner. Un abandon au sens propre, puisque aucune fermeture officielle ni valorisation finale de l’expérience n’ont été réalisées.

Depuis, Klinamen s’est recentré sur ses missions originelles : la traduction, l’édition, et la distribution de livres et autres matériaux écrits. Néanmoins, depuis avril 2015, nous sommes entré·es dans un processus (un lent processus, pour être franc·hes) de réflexion et d’autocritique durant lequel nous avons travaillé à la fois sur la pérennité du projet, sa capacité (limitée) d’intervention, et sur les différentes thématiques qui intéressaient ses membres. Diverses propositions ont été formulées pour restructurer et réorienter le projet, mais nous n’avons jamais réussi à les mettre en œuvre, en grande partie parce que nous étions encore trop pris·es par les problèmes qui nous avaient mené⋅es jusque-là… Au regard de ces constats, et fort·es d’expériences antérieures similaires, nous avons décidé de ne pas laisser le projet pourrir faute de soin, ni de lui faire subir une fausse mort. Nous avons préféré arrêter Klinamen pour que le projet connaisse la fin la plus digne possible.

Tout ce processus a été motivé par une crise dans le collectif qui, à ce qu’il nous semble, vaut la peine d’être racontée, au cas où cette histoire pourrait servir à d’autres groupes en butte à des défis internes. La crise dont nous avons souffert à Klinamen avançait sur deux pattes : le politique et le personnel. Deux problématiques qui, nous le savons tou·tes, ne peuvent être séparées que jusqu’à un certain point. Et d’une certaine manière, leurs effets sur le collectif étaient déterminés par la structure même de ce dernier.

Le travail non militant

Dès le début, Klinamen a fait le pari d’un travail militant non rémunéré, c’est-à-dire aussi sans représentation syndicale. Nous nous en sommes déjà justifié⋅es publiquement en rappelant qu’au début du projet, ce choix était plus d’ordre moral, ou « moraliste », que pratique. Notre position à ce sujet a beaucoup évolué depuis. Nous continuons à considérer le travail militant comme une option viable pour porter un projet éditorial, une revue, ou un site web, mais après plus de dix ans, nous sommes conscient·es des limites et des problèmes que cela pose. Nous sommes par ailleurs bien sûr conscient·es que les projets rémunérés viennent avec leur lot de problèmes, même s’ils sont différents, et ce n’est pas à nous de les raconter, pour que tout le monde puisse en tirer des leçons, mais à celles et ceux qui les ont vécus.

Tout d’abord, certaines des tâches nécessaires à ce type de projets sont difficilement compatibles avec la vie dans un système capitaliste. Et en temps de crise, n’en parlons pas… Quand ton travail salarié ne dépend pas du projet, et n’a même aucun rapport avec lui, le manque de temps devient la norme. Si à cela, nous ajoutons les affects de chacun⋅e (couples, enfants, polyamour, etc.), le temps dont nous avons besoin pour traduire, corriger, maquetter, ou même simplement se réunir, devient une chimère.

Cela pose beaucoup de limites : des projets qui n’aboutissent pas par manque de temps, des assemblées qui ne font que lister toutes les choses à faire, déjà évoquées lors des assemblées précédentes mais jamais concrétisées, des personnes qui passent leur temps à culpabiliser envers celles auprès desquelles elles se sont engagées (un euro pour chaque mail d’excuses de Klinamen, oh yeah !), etc.

Cependant, deux problèmes mériteraient peut-être une attention plus particulière. D’abord, le fonctionnement du collectif est d’autant plus sensible aux situations et caractéristiques personnelles de ses membres que ses activités ont lieu sur le temps libre de chacun·e. Cela vient amplifier un phénomène normal dans tous les collectifs : les différences d’implication et les tensions qu’elles génèrent. Il existe des outils pour compenser cela : par exemple dépasser un certain seuil de participant·es dans le collectif pour le rendre plus robuste face aux changements inattendus dans les vies de chacun·e ; ou bien encore développer des mécanismes visant à minimiser ou contrôler les différences d’implication et ce qui en découle (quand seulement une personne sait maquetter, quand la traduction retombe toujours sur les deux mêmes personnes, etc.).

Autre problème : quitte à devoir dédier son temps libre au projet éditorial, autant que les tâches à accomplir soient un minimum « intéressantes ». En général, à Klinamen, nous n’avons jamais eu de problèmes avec la valorisation, la traduction, l’édition ou le graphisme des matériaux, puisque ce sont des choses que nous aimons faire. Sauf quand nous devions de temps à autre travailler un texte dont le thème ne nous intéressait pas pour un sou (que ce soit dans l’absolu ou à ce moment précis de nos vies). Il en va autrement des tâches moins créatives, comme la distribution. Faire des paquets et les envoyer a toujours été d’un ennui profond, et en l’espace de dix ans, nous n’avons jamais été capables de trouver une solution satisfaisante. Ou bien des camarades qui avaient des distributeurs s’en chargeaient pour nous (merci beaucoup a Accio Cultural, Local Anarquista Magdalena, et LaMalatesta), ou bien nous l’assumions nous-mêmes mais toujours tant bien que mal, avec des membres du collectif qui en venaient à « se spécialiser », générant tensions, rappels des engagements non tenus, et débats récurrents sur « comment faire pour que, cette fois-ci, ça fonctionne bien ? ».

Les livres

Cette structure et cette difficulté du travail militant a des conséquences matérielles claires en termes de textes à éditer. Le plus simple reste la traduction, l’édition et la correction de textes relativement courts qu’on peut se répartir entre différent·es membres du collectif et d’autres contributeur·trices. Cela peut s’accomplir par un surcroît temporaire de travail de la part de celles et ceux qui auraient justement, à ce moment-là, un peu de temps libre. Nous sommes ainsi parvenu·es à publier des livres de compilations de textes courts que nous avions traduits collectivement. Bien que cela nous conférait un catalogue finalement assez éclectique, les livres que nous avons publiés de cette manière ne manquaient pas de cohérence, et nous pensions avoir résolu le problème. À ceci près qu’on ne peut pas éditer de livres si on n’a pas assez de textes traduits. À plusieurs reprises, certains textes (et surtout ceux qui ne relevaient pas d’une actualité particulière) sont donc restés fort longtemps dans le frigo, dans l’attente d’être complétés par d’autres. En cas d’actualité, nous publiions le texte sur le site internet (le nôtre, ou celui d’autres), nous poussant au final à éditer des livres compilant des textes déjà publiés, avec tous les aspects positifs et négatifs que cela comporte.

Un autre problème, lié à celui de rendre les tâches intéressantes, est né quand nous avons choisi d’assumer des livres émanant de propositions extérieures. Il est arrivé que nous en acceptions sans être complètement d’accord avec tout le contenu. La motivation n’était pas de publier pour publier mais, étant donné qu’une partie de notre projet était de trouver de l’argent pour financer d’autres projets libertaires, quand bien même le texte n’était pas satisfaisant politiquement à 100 %, il avait le mérite de participer à financer le mouvement, ou d’autres livres à venir. Il est arrivé à plusieurs reprises que se décide en assemblée la publication de certains de ces textes, qui devenaient par la suite le « sale boulot » qu’il fallait finir, qui retardaient les autres projets, et qui finissaient par consommer toutes nos énergies. Heureusement, nous avons su régler ce problème-là, et avons été par la suite de plus en plus exigeant⋅es et strict⋅es sur la prise en compte des intérêts personnels dans le choix des propositions qui nous parvenaient.

Technique et politique

Klinamen est né et a grandi comme collectif. Un collectif avec de fortes relations d’amitié (encore une fois, avec tous les aspects positifs et négatifs que cela comporte). Un collectif qui éditait des livres, mais qui était aussi un espace de rencontre, de débat et de réflexion, entre des gens qui généralement militaient ou participaient à d’autres luttes. Pour différentes raisons (mais, de nouveau, les difficultés à rendre compatible travail et militantisme ont été importantes), beaucoup d’entre nous avons petit à petit abandonné nos autres projets pour nous concentrer sur Klinamen, ce qui nous a permis d’aller plus loin dans la quantité de travail accomplie. En résonance avec l’hyperactivisme qui imprègne le mouvement libertaire mais duquel nous sommes tou·tes victimes, nous nous sommes de plus en plus surchargé·es de travail. Plus de projets, plus de livres, etc. En quête d’une plus grande efficacité, et pour éviter les effets de redites, le processus s’est énormément « technicisé », les tâches se sont spécialisées, et les assemblées n’étaient presque plus qu’un simple rappel des tâches à accomplir : ce qu’il y a à faire, qui le fait, quand et comment. Sur cette même ligne de « l’efficacité », nous avons décidé que chaque livre aurait un·e coordinateur·trice. Cela supposait que cette personne allait être celle qui travaillerait le plus sur le livre. Mais de ce fait, le travail « politique » sur les livres (les mettre en débat, les critiquer, les appréhender, etc.) en est aussi venu à s’individualiser. Quelques personnes lisaient chaque livre, mais seulement une, voire deux au maximum, travaillaient pleinement dessus.

La conséquence de ce processus a été que, sans nous en rendre compte, le débat politique a tout simplement disparu de l’ordre du jour. Au mieux, il revenait brièvement au moment de définir des axes de travail et de décider si nous étions intéressé·es ou non par une publication. Dans les derniers temps, l’évolution théorique à l’intérieur du groupe a été de ce fait plus individuelle que collective. Celles et ceux qui se voyaient dans d’autres espaces (bars, projets, maisons) débattaient plus souvent ensemble, de manière informelle, ce qui a fini par provoquer des asymétries, pour ainsi dire, dans les affinités politiques et affectives des membres du groupe. Affinités qui, en plus, s’alimentaient les unes les autres. À certains moments, par exemple, face à des problèmes survenant dans la gestion des réseaux sociaux (une bise à Klini), deux postures s’affrontaient, reflétant différentes visions des réseaux sociaux, ou parfois simplement différentes affinités politiques, voire même personnelles.

Il est difficile de grandir

Beaucoup de ces problèmes se seraient résolus, du moins en partie, si nous avions été plus nombreux·ses. Et pour cause, à chaque fois qu’une nouvelle personne rejoignait Klinamen, il en résultait en général un regain d’énergie et de boulot. Avec le temps, Klinamen a développé ses propres perspectives politiques à l’intérieur du mouvement libertaire, ce qui n’a pour autant pas créé plus de barrière que dans n’importe quel autre collectif. Dans le même temps, le projet a permis de développer une série de liens internes amicaux et affectifs assez forts, ce qui est plus rare. Au final, à Klinamen, nous sommes tou·tes collègues 1 Colegas en castillan a le même double sens qu’en français : « partenaire de travail » ; et dans une autre registre de langage : « pote, copain, copine », … Continue reading, c’est clair ; mais s’engager politiquement n’a pas le même sens que s’engager affectivement. Toutes celles et ceux qui partagent des affinités politiques ne partagent pas nécessairement les affinités vitales (manière d’être, sens de l’humour, etc.) qu’on trouve dans une « bande de collègues ». C’est peut être mieux ainsi, et c’est un problème  que les plus grandes organisations devraient savoir affronter. Ces affinités sensibles ne peuvent pas être créées par volontarisme, mais elles peuvent surgir quand on passe beaucoup de temps à travailler ensemble (avec son lot de tensions, comme dans les vieux couples ou les longues amitiés), et le phénomène est renforcé dans les structures fondées sur le travail militant, requérant plus d’engagement de soi. Disons que pour persévérer dans un tel projet, il faut s’y sentir à l’aise. Cela vient en développant des affinités politiques mais aussi personnelles. Ce qui d’un côté s’avère un avantage, comme une forteresse qui nous renforce, nous garde ensemble et nous aide à continuer, rend d’un autre côté plus difficile la transformation et l’extension du projet. Comment grandir quantitativement en gardant un climat de confiance et d’intimité dont a besoin tout collectif comme celui-ci ? Ici encore, plus de questions que de réponses.

Dans ce contexte, on comprend qu’une accumulation, bien qu’habituelle, de problèmes personnels chez différent⋅es membres du collectif a pu menacer de le mener à sa perte. Le laissant tout du moins en stand-by depuis avril 2015 environ. Non pas pour cause de divergences politiques, mais plutôt parce qu’il était devenu impossible de poursuivre l’aventure, par manque d’envie, d’intérêt, ou simplement, de temps libre. À tel point que nous avons décidé d’arrêter, d’assumer un arrêt brutal sans stress, pour prendre du recul, et décider dans quelle direction nous voulons et pouvons aller.

La crise politique

Comme nous le disions au début, la crise comporte deux dimensions : personnelle et politique. Après la dimension personnelle (nous vous épargnons les détails scabreux, qu’est ce que vous croyez !), c’est maintenant au tour de la dimension politique. Ici entrent en scène deux questions : l’évolution politique interne du groupe, et les évènements externes (la crise, le 15-M [2. À partir du 15 mai (15-M) 2011 et pendant plusieurs semaines, des milliers de personnes sans drapeau ni parti occupent les places de l’État espagnol au cri de « Ils ne nous représentent pas ! » et « Démocratie réelle maintenant ! », exprimant une défiance radicale vis-à-vis de la classe politique. Le mouvement, au départ fragile, a été fondateur pour l’engagement politique de toute une jeunesse espagnole touchée par un fort taux de chômage (18% en 1996, 8% en 2006, 22% en 2015), lire sur jefklak.org : « Madrid : les racines du 15-M Le mouvement d’occupation des places en Espagne : avant et après… », par Émilien Bernard et Ferdinand Cazalis, NdT.], « l’assaut institutionnel [3. Ou Pari municipaliste en 2015. Sans l’appui du pari Podemos, des dizaines de mairies (dont Madrid, Barcelone, Cadix, etc.) basculent lors des élections : des listes « citoyennes », d’extrême gauche, voire libertaires renversent le bipartisme historique. Lire le dossier de CQFD « Au-delà de Podemos : le pari municipaliste », par Bruno Le Dantec et Ferdinand Cazalis, NdT.] », etc.).

L’évolution théorique de Klinamen a été constante, depuis sa naissance. La maison d’édition est née dans l’écume de la vague insurrectionaliste [4. La Epidemia de rabia (1996-2007), texte publié par la revue Resquícios, et signé par Les Tigres de Sutullena, analyse en profondeur ce cycle politique.] sur la péninsule ibérique entre 1996 et 2003, environ. Suite à cette expérience, avec une partie de celles et ceux qui ont été épuisé·es politiquement, personnellement, et par trop de répression, nous nous sommes rapproché·es et avons commencé à nous intéresser à l’autonomie ouvrière des années 1970, et particulièrement à celle de l’État espagnol. Quelques-uns des premiers textes que nous avons publiés, comme Incontrolados, La Huelga de Ascon ou Historia de 10 años, reflètent bien cet intérêt. Avec le temps, nos positionnements politiques ont évolué, s’inspirant plus de certains marxismes non léninistes, ou de critiques du marxisme traditionnel étatique, que de l’anarchisme classique. Pendant quelques années, certain·es d’entre nous ont été impliqué·es dans ce que l’on a pu nommer au niveau international « le courant communisateur ». Bien sûr, nous étions conscient·es que ce courant restait minoritaire – pour rester poli·es – sur la péninsule ibérique, du fait d’inerties historiques propres aux climats radicaux de chaque pays, au langage adopté par ce courant –  cryptique et dense – et à l’incapacité ou le désintérêt du mouvement libertaire ibérique pour les lectures en langues étrangères. Seul Tiqqun / Comité Invisible a réussi à se faire connaître sur la péninsule ibérique, sûrement parce que plus et mieux traduits, et parce que mieux intégrés aux caractéristiques du ghetto radical ibérique (car lui-même cryptique et dense depuis un bail). Même si, malgré notre intérêt, nous avons toujours été très critiques sur l’incapacité, voire le désintérêt, de ce courant à faire exister l’incontournable « Que faire ? » dans le présent.

D’un autre côté, le 15-M, avec toutes ses limites et tous ses manquements, nous est apparu comme un évènement fondamental tant pour ce qu’il a permis sur le moment (l’opportunité, après de nombreuses années, de faire de la politique dans un contexte de masse) que, et surtout, pour ses conséquences sur les manières de faire de la politique. Que nous le voulions ou non, ce mouvement et ses échos sur les autres territoires, constituent la première apparition historique d’un nouveau cycle de luttes qui évoluera et se développera dans les prochaines années. Il intègre différentes figures politiques – une classe ouvrière destructurée, une classe moyenne sans queue ni tête – qui, dans leur interaction, construiront les processus de lutte de demain.

Nous croyons aussi sincèrement qu’une bonne partie du mouvement libertaire n’a pas su se mettre suffisamment en lien avec le 15-M, et ses différentes déclinaisons (la lutte pour le logement, les différentes « Mareas [5. Les mareas sont des formes d’organisation politique apparues dans la continuation du mouvement d’occupation des places en Espagne consistant en l’organisation de luttes thématiques autonomes liées à la défense d’un droit ou d’un service public en danger : Marea Verde, mouvement de lutte contre la privatisation de l’éducation, Marea Blanca pour la santé publique, Marea Azul pour l’accès à l’eau, etc. NdT.] », etc.). Ce qui, toutefois, n’aurait pas été facile étant donné le caractère inattendu de son apparition. Nous avons bien senti que, sauf exception, cela n’a pas été analysé ni repensé explicitement a posteriori (ou peut être que ces analyses n’ont pas été assez partagées). Malgré quelques changements intéressants, nous avons vu à quel point ce sont toujours ces mêmes inerties – bien idéologiques, bien issues du ghetto politique – qui continuent à peser. Un asphyxiant éternel retour à la normale.

Soit parce que nous n’avons simplement pas su nous mettre en contact avec les camarades plus proches et comprenant mieux le 15-M, soit à cause de notre incapacité matérielle à mener à bien des projets qui ont pu nous paraître fondamentaux à certains moments [6. À la fin de l’année 2011, peu après le 15-M, à quelques-un·es, de Klinamen et d’autres camarades de Todo por Hacer, nous avons tenté de mettre sur pied un Réseau de solidarité, sur le modèle du Réseau de solidarité de Seattle au sujet duquel nous avions déjà publié un livre. Nous avions préparé un « mémorandum », réalisé quelques présentations, et avions passé quelque temps à traiter du sujet. Toutes nos limites, mêlées à notre situation personnelle, à l’épuisement et au désintérêt perçu dans les milieux radicaux vers lesquels cela se dirigeait ont fait que nous ne sommes pas allé·es plus loin. Depuis, des expériences ont vu le jour, comme le Réseau de solidarité populaire, ou le Bureau de la précarité, qui d’un certain point de vue, pourraient être considérés comme similaires. La vérité, c’est que ces incapacités à aboutir (les nôtres et celle des autres) ont fini de brûler le reste d’énergie des membres de Klinamen.]… Ou peut-être encore parce que quelques-un·es d’entre nous, en vieillissant, se sont épuisé·es et sont devenu·es plus pessimistes (il y a de cela, c’est sûr). Quoi qu’il en soit, la crise politique a éclaté alors que nous nous isolions de plus en plus d’un mouvement libertaire avec lequel, si nous partagions beaucoup d’affinités autant personnelles que politiques, beaucoup de choses nous séparaient. Nous n’en finissions pas de chercher notre place dans ce mouvement, mais n’étions pas non plus vraiment à l’aise en dehors, dans les autres espaces existants. Et ce no man’s land, par moment, devenait frustrant – personnellement et politiquement.

Soyons clair·es, ceci n’est ni une plainte, ni un caprice face au fait que les autres groupes libertaires ne nous auraient pas suivi·es dans nos souhaits ou propositions. Nous sommes bien conscient·es que nous nous sommes souvent trompé·es. Nous sommes même conscient·es que nous avons parfois été buté·es, politiquement et personnellement, particulièrement dans les premiers moments. Mais cela peut arriver et arrivera à tout un⋅e chacun⋅e qui embrasse la militance politique avec passion.

Collectivement, nous avons dû faire face à une série de problématiques théoriques qui auraient dû être traitées en tant que mouvement politique, mais que nous avions sans doute besoin d’aborder en tant que collectif. Certaines d’entre elles faisaient écho aux questions que nous percevions comme traversant le mouvement libertaire, alors que d’autres en étaient selon nous plus éloignées, supposant une recontextualisation, un peu de recul pour pouvoir être abordée. Mais, une chose est sûre, la politique n’est pas un monologue. Elle suppose de la rencontre, de l’interaction, de la synergie.

Le bond en avant… puis la chute

Ces réflexions nous ont permis d’arriver à la conclusion qu’il nous fallait remanier complètement le projet. Une fois admis qu’une grande partie de nos problèmes dériveront toujours de complications liées au travail militant, nous avons choisi de passer la vitesse supérieure, et tenter de devenir progressivement une maison d’édition fonctionnant sur du travail rémunéré. Mais, d’une part, cela n’a finalement pas résolu nos problèmes (et nous avons en plus dû renoncer à une des « essences » du projet). Et, d’autre part, nous n’avions pas tou·tes l’intention de faire de ce travail notre activité professionnelle. Nous avions d’autres activités, ou d’autres velléités professionnelles. Pourrions-nous tenir notre ligne politique et monter un projet économiquement viable ? Au final, cette question n’a jamais été claire. Nous n’avons pas non plus anticipé que nous aurions à passer beaucoup de temps sur des projets secondaires (ou en décalage avec nos vrais centres d’intérêt) pour faire rentrer de l’argent, et pouvoir ainsi publier ce qui nous intéressait réellement.

Au final, nous en avons conclu que le problème n’est pas tant le travail militant, mais plutôt de ne pas savoir ajuster ses objectifs aux capacités réelles du collectif. Si un collectif (ou une entreprise) qui fonctionne de manière coopérative ou rémunérée se donne des objectifs irréalisables, il fait faillite. Pour notre cas, c’est la même chose, si ce n’est que la faillite a été différente, ne laissant pas de dettes économiques. Ainsi, puisqu’il n’était pas vraiment question de se transformer en coopérative ou en entreprise sociale, nous avons décidé d’essayer d’ajuster notre projet politiquement et matériellement à nos capacités et intérêts personnels.

Le plan était, en substance, de retrouver une activité qui soit plus celle d’un collectif, d’un groupe politique, que celle d’une maison d’édition. De parier sur la reprise et le renforcement du débat politique au sein du groupe et sur une tentative de répercussions de ce genre de débats à l’extérieur, via des formats plus flexibles que le livre, comme des tweets, des textes courts, des débats publics, des séminaires, des textes longs, des brochures, et parfois des livres dans lesquels nous prendrions une part plus active dans l’édition et les préfaces. L’idée était de tout changer un peu, pour que tout puisse continuer, en espérant que pour une fois « la tactique du Guépard [7. Gatopardismo en castillan, en référence à la réplique du film Le Guépard de Viscontti : « Il faut que tout change pour que rien ne change. », NdT.] » nous aide plutôt qu’elle ne nous desserve.

Deux ans plus tard, nous constatons avec tristesse que nous n’avons pas été en mesure de relever ce défi. Nous avons été incapables de rompre la dynamique qu’impliquaient les problèmes matériels, personnels et techniques décrits précédemment. La dernière année, l’arrivée de nouvelles personnes, pleines d’envie et avec lesquelles nous sentions beaucoup d’affinités, n’a pas suffi. Dans les documents que nous débattions à cette époque, nous écrivions : « S’il s’agit ici du classique bond en avant obligatoire pour tenter une sortie de crise, (ceux qui ont vécu la fin d’autres projets, comme celui de Ruptura, savent de quoi nous parlons), ce n’est qu’avec le temps que nous le comprendrons. Espérons que non, nous avons déjà quelques années et aimerions continuer encore un peu [8. Bien que cela ne verra jamais le jour sous ce format et ce nom, ça nous fait quand même plaisir de vous dire que l’idée – oh surprise ! – était à ce moment-là de faire une revue web qui sortirait occasionnellement en version papier.]. »

Il est clair maintenant que, oui, il s’agissait bien d’un petit bond en avant. Nous l’assumons non pas pour nous autoflageller, mais parce que nous croyons qu’il serait intéressant de le commenter et que cela puisse servir aux autres, nous étant déjà cassé·es le nez là-dessus plusieurs fois sur d’autres projets, et parce que nous avons été témoins de choses similaires chez nos proches.

Avant de terminer, nous voudrions nous excuser auprès de toutes les personnes (traducteurs et traductrices, collectifs, lecteurs et lectrices, etc.) envers qui nous avons failli ces derniers mois, d’une manière ou d’une autre. Nous aurions aimé clôturer le projet de manière plus propre, sans laisser autant de cadavres, mais nous n’en avons pas été capables. Une fois la conscience prise que le projet est mort, devoir le traîner juste pour honorer ses engagements devient très difficile. C’est fou la rapidité avec laquelle on peut tirer un projet vers le bas, collectivement et individuellement, quand il devient clair aux yeux de tou·tes qu’il est impossible de le poursuivre.

Et de manière plus personnelle, une partie d’entre nous a mis beaucoup de temps à digérer la fin de Klinamen. Certain·es en ont fait partie durant quinze ans, d’autres dix ou cinq, mais nous sommes tou·tes d’accord sur le fait que cela a été un projet charnière dans notre vie et notre trajectoire militante. Il est inutile de nous étendre ici sur la peine, l’accablement et la frustration que la fin de ce projet a entraînées.

Au revoir

« Je sais qu’il est assez inhabituel de parler de la sorte, mais même dans les sociétés les plus uniformes ; on trouve des espaces de dérive, ce stimulant clinamen au nom duquel Marx défendait Épicure face à Démocrite. »

Rafael Chirbes, Por cuenta propi.

Klinamen a vu le jour comme une manière de chercher d’autres formes de financement que les fêtes et les concerts. Pendant ces quelques années, nous avons économisé un peu d’argent de poche, pas beaucoup non plus, dont nous avons réinvesti la majeure partie dans les livres, et dans le plus de projets possibles. Nous donnerons ce qu’il nous reste à des projets qui nous ressemblent.

Certaines personnes nous ont demandé si le projet allait continuer sous d’autres formes. La réponse est non. Klinamen, c’est fini. Il faut louer le fait que nous, qui sommes arrivé·es jusque-là, puissions nous quitter sans conflit ni problèmes personnels (bien au contraire), chose pourtant très habituelle dans les mouvements libertaires. Une chose est sûre au demeurant : nous poursuivrons nos chemins politiques de manière indépendante.

Nous aimerions terminer cette réflexion en remerciant et saluant toutes celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont participé à Klinamen. En militant dans le collectif, en collaborant sur les traductions, en apportant des idées, en distribuant nos livres ou simplement en les lisant. Cela a été une immense fierté pour nous et un plaisir de faire partie de ce projet. Nous n’avons pas rempli les objectifs que nous nous étions fixé·es au départ (abolir l’État et le capitalisme, c’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire, hahaha), mais il nous reste la sensation d’avoir contribué en quelque chose à faire dévier l’ordre établi. Un tout petit peu, tout du moins.

On vous embrasse fort, tous et toutes,
Salud y Fuerza

Notes

1 Colegas en castillan a le même double sens qu’en français : « partenaire de travail » ; et dans une autre registre de langage : « pote, copain, copine », NdT.

La surproduction de l’intelligence
Université, précariat, et reconfiguration des classes sociales aux États-Unis

Traduit de l’anglais par Xavier Bonnefond et Emmanuel Broda-Morhange
Article original : « The Overproduction of Intelligence », The Brooklyn Rail

Aux États-Unis comme en France, le système éducatif est à la fois un acteur majeur de la reproduction des inégalités et un vecteur important d’ascension sociale pour les populations défavorisées. Dans les années 1960-70, décrocher son diplôme pouvait donner accès à la classe moyenne, à un emploi stable et bien payé, à la culture, à la consommation et au « confort moderne ». Cela permettait en tous cas d’espérer échapper à sa condition sociale. Mais, une fois les communautés ouvrières liquidées et la désindustrialisation réalisée, qu’advient-il aujourd’hui des diplômé⋅es du supérieur que le marché du travail ne peut plus absorber ? Le sociologue et anthropologue Gary Roth propose ici une histoire audacieuse de ces intérimaires, travailleurs et travailleuses à temps partiel et « freelances » états-unien⋅nes qui constituent ce nouveau précariat diplômé.

Toute crise économique traîne dans son sillage une réorganisation massive de la société. La Grande Récession de 2008, aussi clémente puisse-t-elle paraître en comparaison des bouleversements passés, a transformé le monde de manière imprévue il y a tout juste dix ans. Que les diplômé·es d’université se retrouvent touché·es dans cette dernière phase de restructuration a pris quasiment tout le monde par surprise. Selon la Federal Reserve Bank de New York, près de la moitié des récent·es diplômé·es, soit 44 %, occupent actuellement des emplois ne requérant pas d’études supérieures 1 On définit un·e diplômé·e récent·e comme ayant entre 22 et 27 ans. Voir « Are Recent College Graduates Finding Good Jobs? » par Jaison R. Abel, Richard Deitz, et Yaqin Su, … Continue reading. Il s’agit là d’un taux d’échec extraordinaire. Certes, l’incorporation des nouvelles et nouveaux arrivant·es dans le monde du travail a toujours été un processus lent, mais les diplômé·es d’université sont face à une situation tout à fait inédite. Servant autrefois de voie d’accès à la classe moyenne, les études supérieures sont à présent pavées d’incertitude et de dettes. Une proportion non négligeable de la population est en récession sociale. Accueillons le nouveau « précariat » – précaire et prolétarisé.

Ce n’est pas la première fois que l’économie moderne produit un tel surplus. Dans les années 1970, une génération de diplômé·es s’était déjà heurtée à un plafond de sous-emploi et de chômage [2. La Grande Dépression des années 1930 a produit un tel précariat, bien que dans une moindre mesure.]. Tout comme aujourd’hui, c’était une période d’importants bouleversements et ajustements économiques aux échelles nationales et internationales. Et comme aujourd’hui, les étudiant·es occupaient une place centrale dans les élans de protestation se répandant sur la planète, avec, dans les années 1960 et 1970, une multitude de mouvements de libération nationale, pour les droits civiques, contre la guerre ou sur les identités et, ces dernières années, le mouvement Occupy et le printemps arabe. Ce qui a brouillé notre compréhension des développements les plus récents, c’est qu’un grand nombre des luttes étudiantes se développaient à l’intérieur du système universitaire ; c’est-à-dire avant que les étudiant·es arrivent sur le marché du travail. Il s’agissait d’une cohorte hautement éduquée insaisissable pour la nomenclature économique existante (qu’on nommerait aujourd’hui « précariat ») ; à la place de quoi les médias collaient des étiquettes tirées d’une psychologie de bas étage pour identifier un « gouffre générationnel » à l’origine d’une « révolte de la jeunesse ».

Cependant, la production de diplômé·es s’est retrouvée en butte à la capacité du système à les absorber. Richard Freeman, qui décrit très précisément ce phénomène dans The Overeducated American, écrit : « [Les] titulaires de diplômes […] dans la plupart des domaines ont, dès le début des années 1970, accepté des salaires à des taux de rémunération réels bien en-deçà de ceux de leurs prédécesseur·es – et bien souvent pour des emplois hors de leur domaine d’études et bien moins prestigieux que celui auquel ils ou elles aspiraient [3. Richard Freeman, The Overeducated American, Academic Press, 1976, p. 4.]. » En d’autres termes, ce qui avait débuté dans les années 1960 comme un rejet de la société états-unienne, dû à ses caractères endémiques relatifs aux inégalités et à la guerre, est devenu une incapacité du système à intégrer dans le marché du travail à cause de changements des conditions économiques. Un demi-siècle plus tard, nous sommes maintenant en mesure d’identifier un schéma récurrent qui n’a été qu’entraperçu à ses prémices : les diplômé·es du supérieur en pleine chute sociale et économique.

La différence entre hier et aujourd’hui, pourtant, c’est que dans les années 1970, la population diplômée à l’université ne faisait pas encore l’objet d’une restructuration économique. Plutôt que la précarisation du travail et sa mutation en emplois à temps partiel sous-qualifiés, c’est la désindustrialisation du prolétariat d’usine qui était à l’ordre du jour. Les rebelles des années 1960 et 1970 avaient une certaine chance. Malgré la stagnation économique qui allait marquer la décennie suivant leur sortie du système universitaire, les diplômé·es du supérieur ont fini pas trouver du travail, tandis que des pans entiers de la classe ouvrière étaient en train de perdre les leurs. L’automatisation des usines et la délocalisation de la production vers des régions du monde à bas salaires constituaient le leitmotiv d’une perte de profitabilité que les machines avaient du mal à compenser. L’informatisation du travail qualifié est un événement récent.

Aujourd’hui, quelque 40 % des 18-24 ans du pays sont étudiants [4. Sources : U.S. Department of Education, Institute of Education Sciences, National Center for Education Statistics.]. En considérant qu’une même proportion de 44 % d’entre elles et eux ne trouvera pas d’emploi convenable, on arrive à près d’un cinquième (18 %) de l’ensemble de cette tranche. Ils et elles viennent s’ajouter aux 60 % restant des 18-24 ans qui n’entrent pas du tout à l’université et se retrouve dans une situation réellement désespérée, confronté·es à des salaires qui stagnent, quand ils ne baissent pas purement et simplement, depuis les années 1970. Une grande partie du problème vient de ce que beaucoup d’emplois sont à présent à temps partiel ou temporaires, avec des employé·es désigné·es comme « freelances » ou « partenaires indépendant·es ». Les estimations varient grandement – de 20 à 40 % de tous les emplois du pays –, mais dans toutes ces études, une quantité énorme de personnes se retrouvent dans cette catégorie [5. 20 % correspondent à 32 millions d’employé·es. Source : Economic Modeling Specialists Intl., cité par Noam Scheiber dans « Growth in the ‘Gig Economy’ Fuels Work Force Anxieties », New York Times, 12 juillet 2015, et par David Weil dans The Fissured Workplace, Harvard University Press, 2014, p. 272. Voir également Government Accountability Office, « Contingent Workforce: Size, Characteristics, Earnings, and Benefits », 20 avril 2015.]. La situation des diplômé·es d’université reflète assez précisément le schéma global aux États-Unis, dans lequel la population se divise entre une classe supérieure ou moyenne-supérieure aisée, représentant entre 18 et 22 %, et tou·tes les autres, allant au devant d’un avenir morose. Une classe ouvrière très large est en train de se former avec, comme dernier apport, une poussée des diplômé·es du supérieur déclassé·es.

C’est le scénario contraire qui s’était déroulé pendant les années suivant la Seconde Guerre mondiale, qui avaient vu un segment majeur de la classe ouvrière obtenir son entrée dans le système universitaire, et dans la classe moyenne par la même occasion. C’était l’âge d’or de l’ère keynésienne, quand on pensait que les dépenses du gouvernement pouvaient faire fructifier l’ensemble de l’économie avec très peu d’effets pervers [6. Voir Paul Mattick, Marx & Keynes, les limites de l’économie mixte (traduction de Serge Bricianer), tel Gallimard, 2010, et tout spécialement les chapitres 9 et 11-14.]. L’enseignement bénéficia grandement de ces largesses, en particulier les universités publiques, qui ont continué de se développer depuis. La décomposition de la classe ouvrière, au moyen de son absorption partielle dans la classe moyenne, constitue un des plus grands succès du capitalisme. Les études, spécifiquement les études supérieures, devinrent l’un des principaux mécanismes par lequel les classes sociales furent séparées les unes des autres. C’est ce qui distingua les cols blancs des cols bleus, et aussi l’emploi de bureau du travail en usine ou en entrepôt. Appartenir à la classe moyenne était synonyme d’être passé par l’université. Bien sûr, le fonctionnement réel du système de classes était bien plus complexe et nuancé que ça [7. Voir Randall Collins, The Credential Society: An Historical Sociology of Education and Stratification, Academic Press, 1979, p. 186 ; Andrew Hacker, Money: Who Has How Much and Why, Scribner, 1997, p. 218; Lawrence Mishel, Josh Bivens, Elise Gould, Heidi Shierholz, The State of Working America, 12th Edition, Cornell University Press, 2012, ch. 4.], mais néanmoins, l’appartenance de classe et le niveau d’éducation devinrent – dans l’esprit des gens comme dans le vécu de nombreuses personnes – inextricablement liés.

Le fait le plus important de cette époque reste l’abandon quasi total de l’identité ouvrière par la classe ouvrière elle-même, jusqu’à ses composantes qui restaient ancrées aux professions, aux quartiers et aux revenus traditionnels de cette classe. C’est là également un développement non prévu par les commentateur·trices, quelles que soient leurs orientations et allégeances politiques. Dans The End of Ideology (1960), Daniel Bell a posé les bases du débat pour les universitaires et les diplômé·es du supérieur ; en ce qui concerne la classe ouvrière, les discussions ont eu lieu par l’intermédiaire des journalistes de la presse et des stars des journaux télévisés. Ce n’est pas que les classes avaient disparues, mais plutôt qu’on était soit « classe moyenne » soit pauvre. Dans un premier temps, seul un faible pourcentage de la classe ouvrière connut cette transformation, mais ce fut suffisant pour pousser tou⋅tes les autres à repenser leur identité [8. Tout le monde se souvenait encore du succès du G.I. Bill, qui assurait un revenu aux vétérans pour qu’ils puissent s’inscrire à la fac.]. La « classe ouvrière » en tant que cadre de référence disparut largement des vocabulaires.

Les Trentes Glorieuses ont été le théâtre d’énormes succès matériels. L’expansion simultanée des domaines public et des affaires était d’une importance particulière pour les étudiant·es. Alors que la population des États-Unis augmentait d’un tiers entre 1950 et 1970, celle liée à l’université se voyait multipliée par deux et demi. Le nombre d’emplois de fonctionnaires d’État a doublé pendant cette période. Le nouveau rôle de stimulateur et de régulateur de l’économie endossé par le gouvernement nécessitait une énorme bureaucratie pour tenir tous ses engagements. Et cela a précipité la reconfiguration des classes sociales.

Le monde des affaires subissait également de nombreuses transformations, en particulier son expansion à l’international et le déploiement de niveaux inédits de commerce qui mettait l’accent sur la distribution, le marketing et la vente de biens produits en quantités et en variété inconnues jusque-là. De même, ces activités requéraient de nouvelles bureaucraties pour accompagner et superviser les équipements productifs sous-jacents, qui avaient eux-mêmes gagné en complexité à cause de la mécanisation et d’une division internationale du travail toujours plus avancée. La multiplication soudaine des valeurs d’usage nécessitait un appareil administratif totalement nouveau. Les emplois de cols blancs (de bureau) a augmenté de 75 % tandis que la population active civile n’augmentait que d’un tiers [9. La population est passée de 151 684 000 à 204 879 000 ; les étudiants de 2 281 000 à 7 920 000 ; les fonctionnaires toutes échelles confondues (fédérale, étatique et locale) de 6 026 000 à 12 535 000 ; les cols blancs de 21 253 000 à 37 857 000. Source : Historical Statistics of the United States: Colonial Times to 1970, Part 1, Series A-6, H-700, D-139, D182-183.]. Après trois quarts de siècle d’industrialisation à grande échelle, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, l’économie était à même d’incorporer une partie de la classe ouvrière dans la classe moyenne pour gérer l’accroissement de ces composantes de la société [10. Cela a pris à peu près le même temps pour que la population agricole des États-Unis soit absorbée par les classes ouvrière et moyenne, à tel point qu’elle a presque disparu.]. L’augmentation du niveau d’éducation reflétait les besoins de main-d’œuvre dans la gouvernance et les affaires.

Il n’en fallait pas plus pour que la mue de l’identité de la classe ouvrière s’enclenche. La prolifération de marchandises y suffisait. Pour la première fois dans l’histoire, la classe ouvrière pouvait consommer une grande variété de biens non périssables et durables, tels des appareils de cuisine et des automobiles ; un confort matériel qui, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, avait été réservé aux classes moyennes et supérieures. La variabilité de modèles, couleurs et options, toutes calibrées pour des niveaux de revenus distincts, impliquait que la consommation était stratifiée, quand elle n’était pas carrément individualisée. Les vêtements, en particulier, avaient déjà évolué dans ce sens depuis plusieurs décennies. Tout ceci constituait une forme d’ascension sociale, indépendamment des niveaux de salaire réels. Qu’on soit réellement membre de la classe moyenne semblait ne pas importer quand il s’agissait de la consommation et des choix individuels qu’elle offrait. À l’intérieur même du monde ouvrier, d’autres processus diminuaient l’attention portée à la classe sociale comme marqueur d’identité. Depuis la fin du XIXe siècle, l’univers du travail, pour les cols bleus comme pour les blancs, avait introduit de minuscules gradations dans les titres et grilles de salaire afin de maintenir la compétition entre les employé⋅es, tout en fournissant une petite dose de flexibilité dans leurs professions et leurs revenus [11. Voir l’article fondateur de Kathy Stone, « The Origin of Job Structures in the Steel Industry », dans Root & Branch: The Rise of the Workers Movements, Fawcett Crest, 1975, p. 123-158.].

Le monde des affaires a vite pris acte de ces nouvelles tendances. L’attention s’est portée sur la consommation individuelle plutôt que sur la position dans l’appareil productif (valeur d’usage versus valeur d’échange). Et quand, par-dessus tout, les parents de la classe ouvrière se sont mis à élever leurs enfants afin d’intégrer la classe moyenne, l’utilisation de la classe comme marqueur d’identification a été rendue encore plus floue. Dans ces conditions, la « classe ouvrière » est devenue un statut à dépasser plutôt qu’à embrasser. En tout cas, l’identité ouvrière n’avait jamais été stable. La stabilité requérait un monde relativement inchangé d’une génération à l’autre, alors qu’au sein du capitalisme, la transformation des conditions sociales est si rapide que les parents sont souvent décontenancés par les références matérielles et culturelles chères à leurs enfants [12. Dans La Formation de la classe ouvrière anglaise (Points Histoire, 2012), E. P. Thompson définit la classe ouvrière en termes de culture, mais ses travaux suivants ont porté sur des périodes antérieures, comme si cette définition par la culture n’était pas complètement satisfaisante.]. Dans les relations personnelles, la classe n’était pas le signifiant majeur, mais seulement une variable parmi d’autres, rattachée aux parents et aux conjoint⋅es – leurs groupes ethniques, provenances géographiques, professions, quartiers, et bien d’autres. L’identité était le fruit d’une négociation, pas une entité fixe. Les individus s’attribuaient des descriptions à rallonge, et se catégorisaient souvent comme faisant partie de la classe ouvrière dans un contexte, et de la classe moyenne dans un autre, selon la nature de la conversation et le statut de la personne en face. Une bonne partie de la classe ouvrière s’envisageait en des termes duaux, comme des diplômé⋅es d’université avec des parents ouvriers, ou comme des parents ouvriers avec des enfants de la classe moyenne. Seuls quelques groupes restreints ont continué à parler de « classe ouvrière ». Cette appellation a pris des airs d’antiquité, d’une terminologie principalement utilisée par des catégories se chevauchant au sein de la nomenklatura états-unienne des intellectuels, universitaires, et gauchistes.

Il y a un demi-siècle, la confusion sur la classe a facilité l’ouverture de la population à de nouvelles attitudes concernant la diversité. Alors que les femmes et des minorités venaient grossir les rangs de la main-d’œuvre rémunérée, elles ont poussé à une importante réévaluation des énoncés communément admis à propos de l’homogénéité de la société. Les réactions, positives ou négatives, reposaient sur la vision que chacun⋅e avait du futur. En d’autres termes, la réorientation culturelle était un produit dérivé de l’ascension sociale. En même temps, cette réorientation était vue par certain⋅es comme un déclencheur de la régression sociale.

Dès les années 1960 – une décennie entière avant le vrai début de la désindustrialisation à grande échelle –, les groupes sociaux restant dans la classe ouvrière se sentaient assiégés. Les plus notables d’entre eux ont reçu une attention particulière de la part des politicien⋅nes, d’une droite radicale, riche et religieuse, et des médias en général. Parmi ces groupes, on comptait les artisans qualifiés, qui représentaient une sorte d’« aristocratie ouvrière » en vertu de leurs revenus et de la stabilité de leur emploi. Ils avaient pu conserver leur travail grâce à une grande exclusivité en termes de couleur et de genre ; autrement dit, il s’agissait principalement de métiers exercés par des hommes blancs au sein desquels était entretenue la transmission père-fils qui avait été si répandue dans les usines. Les électriciens, les plombiers, les charpentiers et les petits entrepreneurs constituaient l’une de ses branches, les policiers et les pompiers en représentaient une autre. Pour ces premiers, les licences, les apprentissages et le parrainage assuraient une sorte de monopole de corporations ; pour ces derniers, la syndicalisation se révéla efficace pour garantir un résultat similaire. Ils ont même été parmi les premiers publics sollicités par les radios conservatrices comme source d’influence. Ce groupe pouvait être profondément conservateur sur certains sujets et plutôt progressiste sur d’autres – par exemple, s’opposer aux aides pour les pauvres tout en votant démocrate.

Les travailleurs et travailleuses pauvres constituaient un deuxième groupe de la classe ouvrière. Il s’agissait de personnes n’ayant pas identifié le système éducatif comme levier social, ou ayant été empêchées d’en tirer profit. C’était souvent les enfants d’immigré⋅es venus des régions agricoles des États-Unis ou de l’étranger. Des emplois mal payés dans le tertiaire ou en entrepôt les ont précipités dans la frange précaire de la classe ouvrière, qui s’est depuis lors considérablement développée. Elle est à vrai dire si démunie que le gouvernement doit régulièrement intervenir au travers d’aides supplémentaires telle l’assurance-maladie prévue par le Affordable Care Act, les Earned Income Tax Credits, et les tickets alimentaires [13. Tout ceci constitue une subvention directe au monde des affaires, qui se trouve dispensé de payer des salaires décents, malgré la grogne que suscitent les impôts nécessaires à de tels programmes.]. Cette partie de la classe ouvrière reste implacablement divisée géographiquement et racialement. Les minorités urbaines en représentent une portion, l’autre réside dans des zones rurales ou périphériques délabrées, en particulier au cœur et au sud du pays. Ce dernier groupe a également été une cible de premier choix pour les fondamentalistes religieux et les politicien⋅nes de droite prônant une doctrine d’autonomie.

Les effectifs du prolétariat d’usine traditionnel, auquel presque personne ne paye attention de nos jours, sont restés relativement stables entre 1970 et 2000, période considérée comme le point culminant de la désindustrialisation. Certes la main-d’œuvre industrielle n’a pas grossi au cours de ces années, alors que la population et le nombre de travailleurs et travailleuses tous secteurs confondus a cru rapidement. Néanmoins, le nombre d’employé⋅es dans le secteur productif est resté plutôt constant. Ainsi, la « désindustrialisation », en tant que schéma descriptif, a autant tendance à cacher qu’à expliquer. C’est seulement au tournant du siècle en cours qu’un réel déclin numéraire s’est installé dans le marché de l’emploi industriel. Jusque-là, le même nombre de travailleurs et travailleuses produisaient une quantité beaucoup plus importante de biens.

En revanche, le type de marchandises produites et leurs lieux de production ont changé ; les centres historiques de l’industrialisation, dans le Nord-Est et le Midwest, ont été largement abandonnés, alors que de nouvelles usines ont été installées dans le Sud et le Sud-Ouest du pays. L’électronique et le plastique ont remplacé la métallurgie. L’apparence des bâtiments industriels a elle aussi radicalement changé, passant d’édifices de briques de plusieurs étages avec de grandes fenêtres à des constructions de type « big box » d’un ou deux étages, avec peu de fenêtres, sauf à l’étage supérieur abritant les bureaux administratifs. De l’extérieur, il est devenu impossible de faire la distinction entre les entrepôts, les centres de distribution, les usines et les grandes surfaces, tels Walmart et Target. Mais les personnes à l’intérieur étaient toujours aussi nombreuses, soit une vingtaine de millions durant les dernières décennies du XXe siècle [14. Statistical Abstracts of the United States, nos 329 (1970) et 607 (2010).].

À ces nombreux groupes vient maintenant s’ajouter le précariat diplômé : ces aspirant⋅es à la classe moyenne avec des vies d’ouvrier⋅es. Alors qu’une grande part de la classe ouvrière considère appartenir à la classe moyenne, des portions de la classe moyenne s’adaptent en sens inverse. Ceci pointe la nécessité de repenser le système éducatif. Le prêt étudiant, au lieu d’intervenir comme un facilitateur de réussite, est devenu un obstacle à l’ascension sociale, un facteur de prudence dans un marché du travail incertain. Alors que les études de lettres et sciences humaines étaient autrefois considérées comme garantissant l’accès à une existence de classe moyenne, l’attention s’est de plus en plus portée sur les formations professionnalisantes et les métiers liés aux mathématiques, dans la finance et les technologies de l’information, ainsi que sur certains champs disciplinaires intégrés au marketing, à l’anthropologie, etc., qui alimentent directement les professions liées aux mathématiques.

Cette génération d’étudiant⋅es, comme le précariat des années 1970, n’a pas peur des noirs et des latinos, étant donné la diversité des institutions dont elle sort. Ils et elles sont complètement avant-gardistes et charrient avec elles et eux, dans les quartiers urbains pauvres où ils et elles peuvent encore louer à des prix raisonnables, une grande variété d’intérêts artistiques, culturels et intellectuels qui aident à vivifier des quartiers déjà bien vivants.

Ces deux communautés partagent des sensibilités proches à propos des injustices et du politique. Mais le nouveau précariat attire aussi des cafés, des restaurants, et d’autres petits commerces, signe d’un quartier sujet à la gentrification. C’est une situation intenable qui selon toutes vraisemblances ne devrait pas perdurer très longtemps. Ce nouveau précariat vit une existence de classe laborieuse, amortie dans certains cas par les parents. Parmi les classes moyennes-supérieures et supérieures, un salaire familial intergénérationnel semble apparaître, les parents investissant dans le bien-être immédiat de leurs enfants. Pour compléter les études de Thomas Piketty [15. Thomas Piketty, Capital in the Twenty-First Century, Harvard University Press, 2014.] sur la perpétuation des fortunes par l’héritage, on peut avancer que les revenus et la richesse sont de plus en plus utilisées pour amortir au quotidien le déclassement des enfants. Les emprunts étudiants, bien que restant la responsabilité des diplômé⋅es, en viennent lentement à reposer sur les épaules des parents.

Ceux qui ne sont pas aussi chanceux rejoignent les rangs d’une classe laborieuse de plus en plus appauvrie. Selon le bureau du recensement des États-Unis, un tiers de la population est passée sous le seuil de pauvreté en moins de quatre ans [16. Voir Mishel et al., ouvr. cité, p. 427; John Marsh, Class Dismissed: Why We Cannot Teach or Learn Our Way Out of Inequality, Monthly Review Press, 2011, p. 28, 40.]. Ceci indique un tumulte immense à travers les plus bas niveaux de revenus de la société. La désindustrialisation et la dispersion du prolétariat industriel battent leur plein. Durant les quinze dernières années, l’emploi en usine a diminué de 25 %, la désindustrialisation est finalement devenue une réalité [17. Statistical Abstracts of the United States, no 607 (2010).]. Les salaires ne cessent de chuter, car les nouveaux postes sont moins bien payés que les anciens. Bien entendu, ceci est inhérent au passage de l’industrie vers le tertiaire, de la syndicalisation au néant syndical, du patron direct aux contractuels et aux agences d’intérim. Le secteur du service, sous-payé et à temps partiel, concentre les efforts d’expansion ; c’est-à-dire, les petites entreprises et les chaînes de grandes surfaces font partie des rares secteurs à présenter une croissance économique positive.

Les emplois intérimaires et à temps partiels, qui occupent de 20 à 40 % de l’emploi total, sont particulièrement répandus dans la restauration, la création artistique et l’industrie informatique, où le précariat diplômé tend à s’agréger. Les coupes budgétaires continuent à hanter les services et écoles publiques depuis longtemps détériorées. Les quartiers pauvres – qu’ils soient blancs, latinos, ou noirs – ont été meurtris par la criminalité, les logements insalubres, le manque de transport public, le VIH, les addictions, et les incarcérations. Pas une famille pauvre aux États-Unis n’a été épargnée par ces fléaux. L’instabilité conjugale et les familles monoparentales définissent le précariat ouvrier, tout comme l’enfantement tardif et le retour au foyer parental définissent les vies du précariat diplômé.

Pour les vingt cinq dernières années, le taux de sous-emploi pour les diplômé⋅es âgé⋅es de 22 à 65 ans était resté stable à un peu moins de 33 % [18. Ceci est vrai depuis 1990. Voir Abel et al., art. cité ; Neeta P. Fogg et Paul E. Harrington, « Rising Mal-Employment and the Great Recession: The Growing Disconnection between Recent College Graduates and the College Labor Market », Continuing Higher Education Review, no 75 (2011), p. 57.]. Mais depuis la Grande Récession de 2008, 10 % supplémentaires ont rejoint les rangs. C’est le vilain petit secret de l’éducation supérieure – une part importante de la classe diplômée est en train d’être déclassée, tout comme une partie substantielle des classes diplômées qui l’ont précédée.

À suivre

Gary Roth a poursuivi le travail réalisé pour cet article, et publiera bientôt un ouvrage intitulé Classes in Motion: College Students and Social Mobility.

Notes

1 On définit un·e diplômé·e récent·e comme ayant entre 22 et 27 ans. Voir « Are Recent College Graduates Finding Good Jobs? » par Jaison R. Abel, Richard Deitz, et Yaqin Su, Current Issues in Economics and Finance, 20:1, 2014, résumé dans « Starting Out Behind », New York Times, 7 juin 2014.

Et vogue la galère
Reportage sur les quais précaires de Saint-Nazaire

Ce fut le premier déplacement en région du président de la start-up nation : Saint-Nazaire et ses chantiers navals. Emmanuel Macron daignera même les sauver d’une cession au groupe italien Fincantieri par une « nationalisation ». C’est que le bastion ouvrier était « Macron compatible » avant l’heure. En vingt ans de lourdes restructurations dans la gestion de leur main-d’œuvre, les chantiers ont fait figure de laboratoire de la précarisation.

«  T’as jamais joué ? Tiens, file-moi deux balles.  » André les a misés sur Beau Retour, le cheval numéro 8 au Prix de Pomarez d’Enghien. La borne automatique du PMU a recraché un petit ticket. «  Si le 8 arrive dans les trois premiers, tu gagnes douze balles.  » Au bar-tabac Le Rallye de Saint-Nazaire, boulevard de la Libération, lui et trois autres hommes s’agitent frénétiquement entre la borne et la télévision qui retransmet les courses. Coup du sort, Beau Retour a été disqualifié dès le départ. André a perdu 13 euros, mais «  c’est OK  » puisqu’il en a gagné 20 à la course précédente. «  Laurent ? Pourquoi je perds toujours sur ta machine ?  » Le barman lui ressert une Desperados.

André fouille dans sa liasse de tickets PMU. Les mains d’un peintre en bâtiment. Épaisses, calleuses et incrustées de couleurs. «  Je viens parier ici quand je ne travaille pas. Là, je vais en déplacement à Cognac [à plus de 300 km de Saint-Nazaire, ndlr]. Je bosse à la tâche avec mon frère, on est payés au tonnage. On trouve un camping ou un hôtel, et je reviens ici pour mes enfants toutes les deux semaines.  » Quand il est arrivé du Sénégal, André a fait de l’intérim aux chantiers navals de Saint-Nazaire, à dix minutes d’ici. « C’est le bordel, ce taf. Ça paie pas. Tu travailles deux semaines et t’attends qu’on te rappelle. Maintenant, y a plus que des Polonais et des Roumains qui viennent bosser. C’est la guerre aujourd’hui.  »

C’est peu dire que le dernier grand chantier naval de France a cessé de faire rêver. La période de vache maigre qui a succédé à la crise financière est pourtant terminée : les carnets de commande de la société de construction navale STX sont remplis pour les dix années à venir. Reste que le taux de chômage de Saint-Nazaire (8,3 %), qui dépend lourdement du secteur industriel, demeure le plus élevé de la région. Ces vingt dernières années, trois directions successives ont mené de profondes restructurations industrielles sur les chantiers. Les ouvriers subissent depuis lors une explosion de la précarité. Concurrence accrue entre travailleurs, fragmentation syndicale, culture managériale individualiste, multiplication des contrats atypiques… Les chantiers ont préfiguré la France rêvée d’Emmanuel Macron.

Une start-up nation avant l’heure

On claque la portière du taxi sur le terre-plein de Penhoët. La conductrice a lâché froidement : «  Saint-Nazaire, on y vient pour travailler. C’est tout.  » Dans Les Prolos, son témoignage autobiographique de 1973, le chaudronnier Louis Oury célébrait le terre-plein, cette étendue poussiéreuse face à l’entrée des chantiers, comme le « haut lieu du syndicalisme français ». Là où, depuis la fin du XIXe siècle, des générations d’ouvriers ont convergé pour découper, souder, plier, former des plaques de métal. En bus, à vélo, on débarquait des rues sombres de Penhoët ou des marais de la Brière, à quelques kilomètres. D’ici partirent les longues grèves qui valurent à Saint-Nazaire sa réputation de ville rouge, longtemps redoutée pour sa combativité. Près de cent cinquante navires y ont été construits.

Le monde moderne a patienté jusqu’à la fin des années 1990 pour amarrer les quais de Saint-Nazaire. L’arrivée de Patrick Boissier à la tête des chantiers, sous la houlette du groupe Alstom, inaugure l’ère des « efforts » pour mener la lutte à mort contre la concurrence internationale. Trop chers, les métallos nazairiens : le diplômé de l’École Polytechnique et d’Harvard conduit successivement les plans de redressement Cap 21, Cap 21+ et Marine 2010. Il entend se tourner vers les paquebots de luxe et réduire drastiquement ses coûts de production grâce à un recours massif à la sous-traitance. « À chacun de redevenir no 1 1 « Alstom-Chantiers de l’Atlantique (Saint-Nazaire) : Le patron met en scène ses attaques », Lutte Ouvrière, déc. 2004. », lance-t-on aux ouvriers en guise de slogan. Entre-temps, la dissémination des espaces collectifs sur le site (vestiaires, restaurants, parkings) et la réorganisation du travail en trois-huit au nom d’une plus grande flexibilité programment l’éclatement du collectif ouvrier.

En 2012, la masse salariale ne représente plus que 15 % des coûts de STX1 – nouvel acquéreur après le groupe norvégien Aker Yards. Mais on n’est jamais trop compétitif : la direction exige de nouvelles concessions sur les salaires. En 2014, après des mois de blocage et douze jours de grève, la CFDT et la CGC organisent la défaite : gel de la moitié des RTT et flexibilité accrue sur le temps de travail sont validés. Bien qu’actionnaire à hauteur de 33 % et généreux soutien des chantiers via le CICE [2. Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE). Lancé par Jean-Marc Ayrault et confectionné par Emmanuel Macron, il s’agit d’un avantage fiscal s’élevant à 6 % des rémunérations brutes, sorte de subvention déguisée censée éviter les licenciements et relancer les embauches. D’après la loi, les entreprises doivent utiliser le CICE pour investir, embaucher ou conquérir de nouveaux marchés et non pour augmenter les salaires des dirigeants ou les dividendes des actionnaires. De fait, le bilan de cette action gouvernementale ne montre pas de hausse des emplois, et certaines entreprises ont bel et bien utilisé cet apport financier pour redistribuer les gains obtenus aux actionnaires plutôt qu’à leurs salarié·es. Voir « Quel impact du CICE ? Le Liepp publie son rapport sur les effets du CICE », Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques, Sciences-Po, 2014, et « CICE : la (vraie) France des assistés ! », par Baptiste Lefevre, François Ruffin, Fakir nº 78, déc. 2016 – janv. 2017. ], l’État ne trouve rien à redire à cette « loi El Khomri avant l’heure [3. « Chantiers de l’atlantique : triomphe de l’armada française », Capital, sept. 2016.] ». Bien au contraire : « C’est exactement l’esprit de la réforme que le gouvernement est en train de mener, félicite Emmanuel Macron après son élection. Plus de dialogue social, plus de démocratie sociale [4. « Les chantiers navals, modèle du dialogue social selon Emmanuel Macron », Le Journal des Entreprises, juin 2017.].  »

Un an plus tard, le directeur de STX France, Laurent Castaing, n’envisage rien de moins qu’un chantier du futur. Le plan Smart Yard 2020 vise une énième baisse des coûts de production grâce aux méthodes sorties des usines Toyota : le lean management. Comprendre : faire la chasse aux temps morts. «  Il faut “travailler intelligent”, déplore Alain Georget, charpentier à STX et représentant CGT. Par exemple, un tas de pauses qui nous permettaient de nous rassembler ont été supprimées. Il faudrait que toi-même, en tant qu’ouvrier, tu chasses la “non-valeur ajoutée”. Nous, on se marre quand on entend ça.  »

Par leur caractère cyclique, régulièrement en crise, «  les chantiers fonctionnent comme un lieu idéal-typique, nous explique Pauline Seiller, sociologue et maîtresse de conférence à l’université de Caen. Ils donnent à voir les mutations industrielles, notamment au niveau de l’emploi, de manière exacerbée. Ce dont les ouvriers font l’expérience au quotidien, ici, c’est l’épreuve de la concurrence. »

Existences temporaires

Retour au « haut lieu du syndicalisme français ». Sur l’avenue cabossée qui longe le terre-plein de Penhoët, à quelques foulées des portiques de STX, une dizaine d’agences d’intérim s’alignent en rang d’honneur. Start People (« Révélez votre talent »), Manpower (« Créateur de solutions pour l’emploi »), Gémo Intérim (« Votre métier est notre préoccupation »), Adwork’s, Axelis ou encore Interaction ont remplacé, en une vingtaine d’années, les restaurants et cafés ouvriers du vieil Oury. Sur leurs vitrines, on recherche un monteur-échafaudeur, un électricien industriel, un calorifugeur, un soudeur, un plombier, un tuyauteur, un peintre à pistolet etc. C’est avec eux qu’on construit des paquebots de luxe.

Les dépliants de l’agence Manpower offrent moult conseils pour réussir sa vie temporaire. « Ne soyez ni agressif, ni évasif. Montrez-vous intéressé, enthousiaste », assure un « Guide candidat » pour l’entretien d’embauche. Thierry, la cinquantaine, est intérimaire «  parce que ça paie mieux qu’en CDI. Alors ce qu’ils font, c’est qu’ils bidouillent mon contrat. Là, j’ai un contrat de mécano, mais jusqu’en février. Après, officiellement, je serai serrurier, par exemple. Mais pour faire le même boulot!  ». Si les salariés de STX sont pour l’essentiel en CDI, c’est dans la sous-traitance que l’intérim a explosé. «  Dans les années 1990, on était à 30 ou 40 % d’intérimaires, assure André Fadda, ancien soudeur et fondateur de l’Union syndicale multi-professionnelle CGT. Depuis le plan Cap 21, on a des entreprises qui atteignent 70 ou 80 %. Ça leur permet d’externaliser les responsabilités d’un salarié stable, mais aussi le risque et le danger.  »

Au début des années 2000, Alstom employait environ 5 000 personnes en CDI. Leurs effectifs ont depuis lors fondu de moitié. Petit à petit, les chantiers sont devenus une entreprise de cadres. D’après une étude du cabinet d’expertise Secafi, de 2002 à 2018, la part des ouvriers aura chuté de 50 % à 38 % des effectifs de STX. La part des cadres, elle, s’élèvera à 37 %. Pour cause, avec les plans de restructuration des années 2000, la maison mère s’est recentrée sur son « cœur de métier », au point que 70 à 80 % de la production est externalisée.

Il reste ainsi aux sous-traitants de fournir l’essentiel de la main-d’œuvre ouvrière et l’effort de réduction des coûts. Ils sont aujourd’hui environ 5 000 travailleurs dans des centaines de PME. Une sous-traitance en cascade, parfois jusqu’au septième rang : les chantiers délèguent un marché à une entreprise, qui confie elle-même une partie des travaux à un autre sous-traitant, et ainsi de suite. « Pour le travailleur, plus tu es en bas dans la cascade, plus ton salaire et tes droits sont revus à la baisse, ajoute André Fadda. La conséquence, c’est une transformation du collectif ouvrier, avec des formes d’individualisation, une atomisation des travailleurs. Ce système n’a pas seulement pour objectif de réduire les coûts, il s’agit aussi de tester de nouvelles formes de domination.  »

« Montages exotiques » : le passe-droit social

«  Le terre-plein de Penhoët, c’est l’organe vital de Saint-Nazaire », écrivait Louis Oury. « C’est surtout vers 13 h, lorsque plus de dix mille travailleurs refluent de la cantine et des restaurants, que le spectacle devient pittoresque. » Ce lieu fait désormais office de parking pour des minivans immatriculés dans le Finistère, les Bouches-du-Rhône, en Lituanie, Pologne, Jura, Portugal, Bulgarie, etc. En face, au Norway’s Café, la sono est bloquée sur Dolce Vita de Ryan Paris. Aux murs, des photos d’Elvis et une horloge qui prétend afficher l’heure de New York. Quand Patrick est entré, vêtu de son bleu de travail taché, le chien de la patronne lui a sauté dessus au point de le faire trébucher. Il faut éviter de le secouer, le gars : voilà déjà un moment qu’il a passé l’âge de la retraite.

Patrick s’use sur les chantiers depuis 1973. «  Là, je bosse sur la charpente du Symphony of the Seas [le prochain record dans la longue liste des plus grands paquebots du monde, ndlr]. Les travailleurs détachés ? On en attend une trentaine pour demain ! Des Roumains cette fois. C’est pas nouveau, ça a commencé avec l’Union européenne. Mais ça va, on va pas se rendre raciste. C’est des gens comme tout le monde, ils viennent pour bosser.  » Et jouent le rôle de « variable d’ajustement » : pour des missions de quelques mois, environ 2 000 travailleurs détachés seraient aujourd’hui embauchés par les sous-traitants selon André Fadda. «  Ils viennent de là où la vie est plus dure, ajoute Alain Georget, charpentier cégétiste. Ce sont des gens qui ont faim. Récemment, on a vu des contingents ukrainiens. C’est impressionnant ici, tu parles dans toutes les langues, avec les mains, même, et on arrive à se comprendre.  »

La sous-traitance en cascade a ouvert la voie aux « montages exotiques », doux mot de la direction pour désigner le recrutement de travailleurs au-delà de l’Union européenne. Pour la construction du Queen Mary 2, quatre ans après la directive européenne sur le détachement des salariés, c’est par un simple courrier qu’Alstom enjoint ses « co-réalisateurs » à profiter de « main-d’oeuvre en provenance de pays à faible coût  ». Trop chers, les métallos du coin ? On ira les chercher au Maroc, en Ukraine ou aux Émirats. Près de trois cents Indiens sont par exemple arrivés sur les chantiers en 2001. Leurs salaires rabotés de centaines d’euros par leur employeur, qui gérait hébergement (dans un village vacances) et nourriture. Tous ont vu leurs passeports confisqués. Plus tard, ce seront des ouvriers grecs que l’on embaucha sans contrat de travail. Puis une centaine de Roumains qui ne virent même pas la couleur de leurs salaires. Rien qui n’émeuve les pouvoirs publics : «  Il y a des choses inacceptables, mais il ne faut pas tuer la poule aux œufs d’or  », assène pragmatiquement le directeur adjoint à la Direction départementale du travail [5. « Queen Mary II sous-traitants et maltraitants », Libération, sept. 2003.].

Accoudé au zinc du Norway’s Café, Patrick engloutit sa bière. Où est-elle passée, l’époque où Oury parlait de « pendre par les couilles le directeur et ses adjoints » ? L’époque où « le pain quotidien, les ouvriers ne [tenaient] pas à ce qu’on le leur donne, ils [voulaient] l’arracher » ? Patrick grimace un grand sourire. «  Ce qui a changé, c’est le sens de la solidarité. Maintenant les gens ont peur. Peur de perdre leurs boulots, peur pour leurs carrières, leurs familles.  » De quoi nous promettre de belles start-up (abomi)nations.

Hamburguerre sociale en Aveyron

Hamburguerre sociale en Aveyron
Trois mois de grève à McDonald’s, récit et décryptage d’une lutte débordante

Plus une lutte est longue, plus elle dévoile ses plaisirs et ses difficultés. Au McDonald’s de Villefranche-de-Rouergue dans l’Aveyron, cela fait plus de trois mois qu’une poignée de jeunes syndiqué·es ont arrêté le travail après le licenciement abusif d’un de leurs collègues. Ils demandent de meilleures conditions de travail et une augmentation de salaire. Mais leur combat déborde le triste ron-ron des conflits au travail. Les voilà à affronter homophobie, antisyndicalisme structurel, management d’extrême droite et pouvoir des multinationales… Récit en double voie de la banalité du mal et des puissances de résistance.

On traverse les vallons d’Aveyron, les vieilles pierres de Villefranche-de-Rouergue, quelques verdoyants ronds-points jusqu’à l’une de ces multicubiques zones commerciales de nos modernes campagnes. Puis là, abrité par les préfabriqués familiers de But, Aldi, CityBox et AutoDistribution, notre bon vieux McDonald’s patrimonial, avec son air de petite maison forestière, son aire de jeux criarde et ses jeunes arbres pleins d’avenir. Le restaurant est vide de client·es en cette fin d’après-midi, les équipier·es s’affairent à nettoyer les plans de travail et trier les paquets de potatoes à l’ancienne. Les enfants de la cheffe, auteur·es de dessins trônant au centre du lieu et vantant ses plaisirs, jouent entre les pattes, se cachent sous les tables, montent sur les chaises. On parle fort, on est chez soi, on sort fumer la clope au changement d’équipe, et on mitraille. Unetelle part toujours trop tôt, laissant les autres dans la merde, un autre lave mal les cuves, une dernière voudrait changer son planning, et moi alors ? Le petit ami vient chercher sa chérie en Subaru tunée qui tue tout, avec enfant fixé sur Happy Meal. Et c’est dans ce cadre mi-familial cookie mi-managé à la baguette que la restauration rapide a viré au vinaigre il y a deux ans.

*

Interlude 1 :
Franchises, McParticipation et commandos volants 1 Ce premier interlude est fondé en grande partie sur le travail de Tony Royle, professeur de Management et Ressources humaines à l’université de York en Grande-Bretagne. Voir par exemple son … Continue reading

37 000 restaurants dans le monde, 69 millions de client·es chaque jour. McDonald’s a été fondé par l’homme d’affaires Ray Kroc en 1952, qui rachète une petite chaîne de hamburgers à Richard et Maurice McDonald en Californie. Dès les années 1960, la firme florissante aux États-Unis adopte une politique antisyndicale dure, et n’hésite pas par exemple à user de détecteurs de mensonges pour extraire les sympathisant·es syndicaux et syndicales de ses restaurants. Elle développe en même temps une méthode de management surnommée « McParticipation » et fondée sur l’implication des salarié·es, régulièrement consulté·es et informé·es sur les enjeux de leur restaurant. Bien entendu, cela n’ouvre aucun droit réel de décision pour les employé·es, mais cette forme de gestion paternaliste, prompte à la communication, fait durablement ses preuves outre-Atlantique, et les conflits sociaux restent négligeables jusqu’en 2012, date de naissance du mouvement Fight For 15$ [2. Voir « Faire bouger les imaginaires sociaux. Trois questions à Fight for 15$ », CQFD nº 149 (décembre 2016), par Judith Chouraqui.].

Le premier restaurant McDonald’s en Europe ouvre ses portes en Allphmagne en 1971. Dans un premier temps, la firme use jusqu’à la corde des failles du droit du travail bénéfiques à l’essor de la forme multinationale. Puis, dans les années 1980-1990, des guides de bonnes pratiques envers les Betriebsräte (conseils de travail) sont distribués aux managers, leur expliquant des principes de communication non violente et les sommant de signaler les problèmes de management le plus tôt possible à la direction générale. Les risques de conflits sociaux sont alors gérés par des « équipes volantes » de « trouble-shooters [3. Littéralement « tueurs ou liquidateurs de problèmes », mais poliment traduit en français par « médiateur ou conciliateur ».] », ayant pour mission de parler avec les salarié·es identifié·es comme « turbulent·es », ou sur le point d’établir un Betriebsrat. La plus célèbre de ces équipes volantes est connue sous le nom de « Commando Mueller » particulièrement efficace en négociations préconflictuelles. Si l’activiste s’entêtait, on lui proposait un gros chèque pour démissionner, ou bien on transférait l’équipe de managers d’un restaurant à l’autre pour faire recommencer le processus de négociation à zéro, et ce indéfiniment jusqu’à épuisement, etc.

En France, le premier McDo date de 1979. Ici, le droit permet d’organiser des élections de délégué·e du personnel à partir de 11 salarié·es, qui peut ensuite se présenter comme délégué·e syndical·e. Mais il faut au moins 50 employé·es pour élire directement un délégué syndical et bénéficier du suffrage direct, d’un comité d’entreprise (CE) et d’un comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Or McDo, qui emploie aujourd’hui plus de 71 000 personnes sur le territoire français, est subdivisé en une myriade de petites franchises (80 % du parc français) [4. Le système de franchise permet par ailleurs une optimisation fiscale aussi ingénieuse que mortifère. En encaissant les droits de propriété intellectuelle de ses franchisé·es français·es en Suisse, au Luxembourg, puis au Royaume-Uni, McDonald’s se serait dispensé de 1,5 millard d’impôts entre 2009 et 2015. Voir le rapport et celui d’Attac/CGT/ReAct : «  Le système McDo. Comment McDonald’s ampute les revenus des salarié·e·s et les recettes du Trésor public », et celui des syndicats et associations internationaux EPSU, EFFAT, SEIU, et War on Want : « Unhappy Meal ».] ; et les gérant·es de franchises, qui en possèdent 5 en moyenne (de 1 à 50), consolident leurs restaurants en holdings, dont ne dépendent pas directement les employé·es de chaque restaurant. Résultat : cette division en petites unités de travail ralentit, voire verrouille l’union syndicale, en même temps qu’elle prive les équipier·es de McDo de la prime de participation prévue pour les entreprises de plus de cinquante salarié·es, qui équivaudrait à un treizième mois pour tout·es. Enfin, l’important turn-over de la restauration rapide (80 % en moyenne [6. Les chiffres concernant McDonald’s France sont directement issus du Rapport 2016 de l’entreprise.]) et le recours au temps partiel (idem) s’opposent aux conditions d’éligibilité des délégué·es, qui requièrent des durées continues de salariat auprès de l’entreprise.

*

McJobs en Aveyron

La légende veut que l’on doive le terme de « sabotage » aux ouvrier·es qui, au XIXe siècle, jetaient leurs sabots dans les machines pour arrêter la production. Moins efficaces, c’est en plastique que sont moulés les sabots portés par Quentin été comme hiver, par-dessus ses chaussettes. Après un bac pro de comptabilité, le jeune travailleur handicapé atteint de neuropathie rare est entré dans la vie active il y a trois ans, au McDo de Villefranche-de-Rouergue, ou « Villeuf » comme on dit ici : « Ils te proposent un CDI, direct. Au début, on se dit tou·tes : à terme, ça va me permettre de prendre un crédit pour la maison, et de toutes façons, si ça me saoule, je me casse. Mais dans un monde où rien n’est sûr, c’est difficile de quitter un CDI, même pourri. »

La politique de la boîte impose le temps partiel à 80 % de ses employé·es, part qui correspond à peu de choses près à celle des non managers, et s’en justifie par les horaires spécifiques du secteur, concentrés autour des repas. En fait, les McDonald’s sont ouverts en non-stop, parfois 24h/24h, contrairement à la restauration classique. La multiplication des temps partiels sert donc surtout à pouvoir adapter souplement les besoins de main-d’œuvre selon l’activité de chaque restaurant. La logique de l’emploi se calque ainsi sur celle d’une économie sans stock : le flux tendu évite de ne jamais gâcher en fourniture comme en main d’œuvre. Les moitiés d’emploi proposées ne permettent pas aux salarié⋅es de gagner suffisamment d’argent pour vivre (en moyenne 700€ net par mois), et les forcent à accepter la flexibilité horaire imposée par les managers. Celles et ceux qui ne sont pas content⋅es démissionnent, ce qui dispense l’entreprise des frais de licenciement ou de prime de précarité en cas de fin de CDD.

Mais certain·es restent, et ont alors tout le loisir de voir défiler les humiliations quotidiennes du monde de l’entreprise, les coups de pression, les vexations venues du n+1 dans la hiérarchie de pouvoir. Quand on a demandé à Quentin de raser sa barbe de trois jours ou de mettre un filet sur la figure s’il refusait, le vase a débordé. Plutôt que partir, c’est l’option lutte qu’il a choisie : « Dans ce McDonald’s, il y a eu en 2016 un turn-over de 105 %, bien au-dessus de la moyenne du secteur. Comment imaginer des avancées sociales dans ces conditions ? Comment créer une base et un rapport de forces quand les collègues ne font que passer ? La plupart sont très jeunes, ne connaissent pas le droit du travail, et c’est leur premier emploi. Il faut s’occuper de la Sécu, du premier appart’, des premières factures, de la CAF : tout arrive en même temps. Et McDo ne fait rien pour permettre une entrée dans la vie active de façon digne. »

*

Interlude 2 :
Le sang de la Qualité Sociale®

« Imaginé en 1996 par Jean-François Guillot puis développé
depuis 2008 avec Pascal Devoucoux, le concept de Qualité Sociale® constitue l’ADN et la pierre angulaire des différentes activités
de Cardinale sud Solutions. Levier de la conduite du changement,
la Qualité Sociale® recouvre “La création d’une stratégie sociale
et l’instauration d’un climat social favorables au business de l’entreprise,
ainsi que la transformation réussie de l’entreprise
grâce à la révélation du leadership des managers [7. cardinale-sud-solutions.com/hommes-et-histoire.html]”.
 »

Pour Jean-François Guillot, JFG (président de Cardinale sud Solutions – CSS), et Pascal Devoucoux, PD (directeur général), le concept de Qualité Sociale® repose sur la métaphore de l’entreprise comme corps humain, dont les organes sont la direction, la production, le CE, le CHSCT, etc. « Au fond, la Qualité Sociale®, c’est l’équivalent du sang qui irrigue le corps humain », explique doctement JFG [8. cardinale-sud-solutions.com/qualite-sociale.html /Vidéo :.]. Un corps sain pour une entreprise saine : tout irait pour le mieux dans le meilleur des capitalismes, si ce n’était ces « irritants » qui viennent altérer la bonne santé de l’entreprise. « Et si les hommes et les femmes se démotivent, voire deviennent hostiles au projet en cours, alors la situation financière se dégrade, continue le docteur JFG. Pour parvenir à une Qualité Sociale® optimale, […] il faut identifier en permanence les irritants, vous savez, ce qui gratte, ce qui nous empêche d’être sereins dans notre travail au quotidien […]. Il faut également que chaque manager soit capable dans son périmètre de responsabilités, d’anticiper et de désamorcer ces risques d’explosion, ces risques de crise sociale et surtout de démotivation au quotidien. » Son disciple PD, explique quant à lui sur son profil Linkedin que pour un manager, faire appel à CSS, c’est « reconstruire un climat de relations de travail plus contrôlable ». Aussi, pour « Prévenir et gérer une crise sociale  », JFG et PD ont-ils élaboré une méthode en six points simples à comprendre pour tout manager :

« Objectif no 1 : Détecter les irritants à l’origine d’une crise

Objectif no 2 : Gérer la crise en apportant des réponses efficaces

Objectif no 3 : Limiter les conséquences sociales et préparer en permanence un retour à la normale

Objectif no 4 : Aborder la reprise du travail dans les meilleures conditions

Objectif no 5 : Mettre en place des actions préventives pour éviter la prochaine crise

Objectif no 6 : Vivre avec notre “criz-kit” [sic] : une crise sociale en simulation, votre future crise sociale peut-être… » [9. Vidéo. Formation no 7 Cardinale Sud Solutions.]

*

McDo en guerre contre les syndicats

Quentin se fait élire délégué du personnel en 2014. Le jeune homme prend son rôle à cœur et, pendant un an et demi, fait remonter trois cents questions à la direction concernant les problèmes d’organisation, le non-respect des procédures légales, ou encore les conditions sociales ou économiques. Une ténacité qui porte quelques fruits : bientôt, les salarié·es ne font plus d’heures supplémentaires contre leur gré [10. Au moment de la «  close  » (fermeture), il fallait jusqu’alors demander au manager le droit de dépointer si on avait fini son service. Demande souvent refusée, car il restait une demi-heure de boulot pour ranger. Une manière de ne pas engager de nouveaux effectifs ni d’employer à plein temps, mais d’imposer du travail supplémentaire sans préoccupation pour la gestion de l’emploi du temps personnel des salarié·es.], et gagnent l’inappréciable droit de boire des verres d’eau en cuisine sans permission. Enfin, le port de la barbe redevient toléré. Magnanimité songe alors Carole Rochet-Raymond, l’employeuse ; maigres victoires pestent les salarié·es.

Le conflit mûrit. La gérante – qui possède deux autres franchises dans la région, à Figeac et Cahors – laissait jusque-là toute latitude aux managers pour faire respecter l’ordre dans le restaurant. Voyant la contestation s’intensifier, elle nomme une directrice, transférée d’un autre de ses restaurants, à l’équipe plus docile. La nouvelle cheffe annonce la couleur : « Il y a la loi, et il y a la loi McDo », lance-t-elle à Quentin le jour de son arrivée. De quoi le convaincre avec deux autres équipiers de suivre une formation syndicale. Elle est d’abord refusé·e à l’un deux pour des prétextes de planning, mais – revanche – le 2 décembre 2016, Quentin est nommé délégué syndical par son union locale CGT. Un statut qui lui donne droit à un travail d’information, de tractage et d’affichage dans le restaurant. Et qui impose à l’employeuse la mise en place de négociations annuelles obligatoires (NAO) pour réévaluer les bas salaires, les inégalités hommes/femmes et autres petits freins à la plus-value. Outrée, la gérante attaque en justice notre apprenti sabotier pour non-respect des procédures syndicales. Le 24 février, McDonald’s est débouté par le tribunal de Rodez, et sommé de payer 2 500 € à l’union départementale de la CGT.

*

Interlude 3 :
Les irritants syndicaux

Dans la méthode de CSS proposée par JFG & PD, le concept de Qualité Sociale® emprunte la notion d’« irritant social » à deux théoriciens du nouveau management, membres du syndicalisme réformiste : Daniel Labbé, secrétaire du syndicat CFDT de Renault jusqu’en 1992, et Hubert Landier, ancien de la CFTC. Forts de leur bonne connaissance du milieu syndical, ces deux reconvertis endossent au fil des années 1970-1980 le rôle d’experts. Ils sont engagés comme conseils par le CNPF (ex-Medef) et, pour la rédaction du rapport antimarxiste « Projet pour la France » en 1983, Landier côtoie des groupes de pensée d’extrême droite comme le Cercle de la Cité [11. Le Cercle de la cité a été fondé par l’antimarxiste chevronné Jean-Paul Bolufer, ancien préfet, également membre du groupe d’extrême-droite le Club de l’Horloge, créé par le trio de choc de la fachosphère : Yvan Blot, Jean-Yves Le Gallou et Henry de Lesquen. Bolufer est aujourd’hui un opposant majeur au Mariage pour tous sous la bannière catholique.] ou le Club de l’Astrolabe [12. Groupe de réflexion de droite catholique, libérale et maurassienne. La club a été longtemps animé par Charles Million, ancien ministre de la Défense UDF et élu aux régionales Rhône-Alpes de 1998 en s’alliant au Front national.]. La droite cherche à cette époque à enterrer pour de bon Mai-68, et des moyens pour désamorcer les conflits syndicaux à venir. Labbé et Landier prônent une démarche de cogestion de l’entreprise, et deviennent rapidement des référents ès post syndicalisme révolutionnaire, incontournables pour les cabinets de conseil en stratégie qui commencent à émerger à cette époque en France. À longueur de livres [13. Hubert Landier : L’entreprise face au changement, 1984 ; Hubert Landier et Daniel Labbé, Les organisations syndicales en France. Des origines aux difficultés actuelles, 1998, Les Relations sociales dans l’entreprise. Pratique et enjeux. Rôle des partenaires. Communication. Négociation et gestion des conflits, 1999, L’entreprise face au nouveau radicalisme syndical. Les nouvelles formes d’action militante, 2001, Prévenir et gérer les conflits sociaux dans l’entreprise, 2002.], ils développent les notions d’« accompagnement au changement dans l’entreprise » et de « management participatif » [14. Labbé et Landier sont deux des personnages principaux du livre de référence des sociologues Ève Chiapello et Luc Boltanski, Le Nouvel Esprit du capitalisme, qui étudie, entre autres, l’histoire de la désyndicalisation et de la répression syndicale post Mai-68, ainsi que la récupération par le patronat des valeurs de gauche pour les insérer dans le management de l’entreprise et désamorcer ainsi les conflits de classe.].

Leur principe de base est sommaire mais efficace : pour augmenter la rentabilité, il y a tout intérêt à en finir avec la logique du rapport de forces et de classes. Mieux vaut construire un dialogue avec les salarié·es en vue d’une augmentation de la productivité, pensée comme bien commun [15. Baptiste Giraud, « Le syndicalisme saisi par le management. Les conditions de production d’une expertise managériale de l’action syndicale au prisme de ses investissements diversifiés », Politix 2007/3 (no 79 ).]. La métaphore du corps sert alors d’image clé pour l’imposition de ce nouveau paradigme contre-révolutionnaire : si salarié·es et patron·nes partagent le même corps-entreprise, les jambes ont le même intérêt que le cerveau. Paix sociale rime avec bonne entente managériale, et le consultant, en décelant ce qui irrite passagèrement tel organe, a pour rôle de soigner les parties du corps entrepreneurial en mal de communication.

*

Des bagues et des chaînes

Quentin n’est pas seul de son côté de la barricade. Après leur formation, Gaëtan, vissé sur ses lunettes rondes et ses cinq ans d’ancienneté, ainsi que le calme et longiligne Sylvère se sont aussi syndiqués à la CGT. Ils se fiancent dans la même période, projettent d’acheter une maison. L’ambiance n’est pas toujours facile à vivre dans le restaurant pour eux, surtout depuis que, jaloux, l’ex-petit ami du premier est venu faire une esclandre dans le McDo de Villeuf. Gaëtan, poussé au coming-out, part en arrêt maladie, et les blagues ou remarques homophobes s’installent doucement mais sûrement dans le quotidien de travail. Jusqu’au 16 mars 2017, où un certain Bruno Blanchou est venu demander à Sylvère d’ôter sa bague de fiançailles – pourtant jusqu’ici tolérée – pour des questions d’hygiène. Espèce de superviseur volant, Blanchou est directeur commercial d’une des autres franchises McDo de la gérante, à Figeac. « C’est le mec qui sait comment faire craquer les gens nerveusement, nous dit Gaëtan. Il intervenait dans les trois restaurants de la franchisée, un peu comme son bras droit, pour redoubler le travail de direction des managers. Mais il n’est pas dans notre organigramme, et n’a donc aucun pouvoir de subordination légal sur nous. Après cette histoire de bague, on a réussi à remettre en cause sa légitimité et on ne l’a plus vu à Villefranche. »

À la demande des syndiqués, et suite à un courrier de la branche LGBT de la CGT adressé aux ressources humaines de McDo France, une enquête interne de deux mois est ouverte par la gérante pour discrimination liée à l’orientation sexuelle. Après audition de toute l’équipe du restaurant, plus de 550 pages de dossier côté CGT, et seulement une demie douzaine de feuillets côté franchisé·e, cette dernière conclut à l’absence de faute et enjoint les salariés à continuer en justice s’ils s’estiment fondés. Affaire à suivre, donc. Dans la foulée, en juin 2017, le sous-directeur de Villefranche devient délégué du personnel suppléant, et un manager est titularisé délégué syndical CFDT. Les rangs opposés grossissent dans le même temps, et en juillet, on passe de trois à sept syndiqué·es CGT.

Commencer la grève

Parmi ces nouveaux militant·es, Donovan, 19 ans, soudeur chaudronnier, a voulu quitter son milieu et sa famille de Valenciennes, chœur de votant·es Front national. Il tente le voyage vers le grand Sud et se fait embaucher au McDo de Villeuf en mars 2017. Le jeune homme à l’accent ch’ti et à la garde robe aux mille survet’s, se lie rapidement d’amitié avec Quentin, Gaëtan, Sylvère et leur fine équipe. Gay lui aussi, Donovan découvre le monde du travail en même temps que le climat homophobe du restaurant, et partage la résistance de ses collègues. « En tant qu’homosexuel, explique Gaëtan, on a l’habitude de recevoir des menaces et de lutter pour nos droits. On y a puisé la force pour résister dans notre job aussi. »

Très vite, Donovan déplaît à sa hiérarchie. On le trouve récalcitrant, on lui reproche de se rapprocher des moutons noirs de l’équipe, et il subit la méthode en vogue pour se débarrasser des éléments non corporate chez McDo : le nouvel arrivé voit ses horaires bousculés, et se retrouve assigné aux tâches les plus ingrates, comme nettoyer les cuves, changer l’huile, ramasser les mégots dehors… On pense que le petit jeune va bien finir par craquer, comme tout le monde, et démissionner. Mais Donovan ne plie pas : « Disons que j’ai été embauché comme employé polyvalent, mais que j’étais un peu moins polyvalent que les autres, blague-t-il. Ça me mettait en colère, mais ça allait parce que j’étais bien entouré avec les copains de la CGT. » Le 23 août, le délégué CFDT lui remet sa lettre de licenciement. Motifs ? Des absences injustifiées, un retard de présentation à la médecine du travail, et, élément décisif, selon la direction, un·e collègue « qui n’a aucune raison de mentir » l’a dénoncé : il aurait traité la gérante de « sale pute » hors du temps de travail.

Ni une ni deux, les cégétistes remettent une heure plus tard un avis de grève au sous-directeur, accompagné de leurs revendications : réintégration de Donovan, treizième mois, augmentation de salaire à 13€ bruts de l’heure, heures majorées à partir de 21h, tickets vacances et chèques restaurant, plus un arbre de Noël – pour l’ambiance. « Quand j’ai annoncé la grève, la direction n’en revenait pas, raconte Quentin. Nous sommes un cas étrange pour McDo, puisque nous refusons de partir sous la pression. Mais selon nous, c’est trop facile de faire plier les gens comme ça, et d’aller ensuite se pavaner dans les chambres de commerce pour dire que Ronald crée de l’emploi en CDI. La résistance, ils ne connaissent pas, c’est pas prévu dans le plan. Bien sûr qu’on pourrait trouver un meilleur emploi ailleurs, mais si on ne se bat pas, à force, c’est tout le monde qui perd des droits.  »

*

Interlude 4 :
Extrême droite et grand capital

Biologisation du social, coaching en management, identification des « irritants sociaux » héritée de l’antisyndicalisme de droite, méthodes pour désamorcer les conflits et les rendre plus contrôlables… Il n’y a finalement rien d’étonnant à ce que les Spin Doctors de la Qualité Sociale®, JFG et PD, croisent bientôt le chemin d’un certain Philippe Schleiter (PS). « Cardinale sud Solutions – via Delta Lead – fait du courage managérial un élément-moteur de la conduite de la transformation » : en 2014, nos deux philosophes managériaux s’associent avec PS pour créer ensemble la société Delta Lead, basée à Neuilly-sur-Seine et portée par la devise : « De vrais leaders pour des temps difficiles [16. « Great leaders for hard times », leur traduction. ] ». Avec des clients comme Alstom, Areva, Engie, La Poste ou Lafarge, cette boîte de consulting nous sert les présentations sur son site : « Philippe Schleiter, Jean-François Guillot et Pascal Devoucoux se sont associés pour fonder Delta Lead. Leurs points communs [sic], c’est d’abord la tradition d’un conseil à la française. »

Neveu du négationniste Robert Faurisson, PS a été président du Mouvement national pour la jeunesse à la fin des années 1990, sous les ordres de Bruno Mégret, qui venait de créer le Mouvement national républicain (MNR), en opposition au Front national jugé trop à gauche par une partie de ses membres. Après la déconfiture mégrétiste, PS disparaît des radars de l’extrême droite, et fonde sa boîte de conseil en management, Alter&Go, avant de rejoindre Delta Lead. Il se fait aussi essayiste, et on lui doit l’œuvre Management : le grand retour du réel, 15 cartouches pour ne pas être démuni, où il fustige le « maternalisme » en management et prône le « retour à l’autorité » des chefs et des héros de l’économie [17. Les livres de PS sont dans la boutique de Delta Lead.]. De quoi lui donner toute légitimité pour répondre à son « Questionnaire de Proust » dans Économie Matin, où l’on apprend que l’homme qu’il admire le plus est Vladimir Poutine, ou qu’en 1930, il se serait vu «  Administrateur colonial en Indochine [18. economiematin.fr/news-questionnaire-proust-auteur-schleiter] ».

On aurait pu croire ses activités politiques rangées au placard, mais hélas ! Ni ses talents de plume ni ses clients prestigieux n’ont fait renoncer le petit mégretiste à ses passions tristes. Car depuis la fin du MNR, si le jour il conseille les grandes entreprises du pays et se rêve « moine défricheur du Xe siècle [19. Ibid.]  », PS n’est pas seulement Philippe Schleiter : la nuit, par un subtil jeu d’anagramme, il est aussi Philippe Christèle (PC). Lequel est chroniqueur hyperactif du site de Robert Ménard, Boulevard Voltaire, ou de la très catholique Radio Courtoisie, connue pour ses tendances homophobes, racistes et révisionnistes [20. Voir « Radio Courtoisie: 25 000 euros d’amende pour des “propos discriminatoires” », L’Express avec AFP, publié le 06/10/2017, « Les numéros de claquettes d’Henry de Lesquen ne font pas rire le tribunal », Le Figaro, Delphine de Mallevoüe, 08/12/2016, etc.]. Sans oublier sa participation comme rédacteur et membre fondateur du site de « réinformation » Polémia, créé et présidé par le théoricien d’extrême droite Jean-Yves Le Gallou, ancien numéro 2 du MNR de Mégret, et membre du Grece [21. Aussi connu sous le nom de « nouvelle droite », le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece) se veut « une société de pensée », créée en 1969. Y sont passés royalistes, officiers militaires, maurrassiens, ultralibéraux, journalistes du Figaro, de Marianne et de Valeurs actuelles, membres du Front national ou de l’Action française, etc. Le Grece naviguant lui-même sans cesse dans des tentatives d’autodéfinition contradictoires, allant du « gramscisme de droite » au « nationalisme européen », on laissera aux lecteurs et lectrices le soin de juger de leur cas. On pourra néanmoins se reporter à l’article de Anne-Marie Duranton-Crabol, « Le Grece, creuset d’un discours élitiste », Le Monde diplomatique, avril 1986, dont voici un extrait : «  Depuis la fondation du Grece, en 1968, le racio-élitisme est constamment présent dans la pensée néodroitière. Il consiste en l’exaltation des valeurs raciales, qualifiées de “différences”. D’abord très imprégné de biologisme, ce racisme s’est ensuite prévalu des différences culturelles, au sens très large, la culture se confondant souvent avec l’idéologie. En effet, le Grece dénonce la tyrannie d’une idéologie, le “monothéisme judéo-chrétien”, qu’il rend responsable de l’“égalitarisme” niveleur des peuples et des personnes. Étranger à l’Europe, le judéo-christianisme s’y est imposé voici deux mille ans, en détruisant l’élitisme aristocratique qui caractérisait la tradition authentique, celle de l’indo-européanisme.  »]. Fort de ses amitiés dans les médias de la fachoshère, PC s’adonnait à de précieux conseils pour la campagne Front national des présidentielles de 2017 : « Depuis trois ans, la ligne Philippot règne sans partage à la tête du Front national. La rupture a été assumée au moment de la Manif pour tous et ne s’est pas démentie depuis. Positionnement ouvert (c’est-à-dire libertaire) sur les mœurs, gauchisation du discours au nom de l’anti-système, mise en sourdine de la ligne identitaire pour essayer de faire propre sur soi. […] La seule carte qui reste à jouer, c’est celle de l’immigration, l’identité, la sécurité. Mais, alors, il faudra parler comme Trump et pas comme Juppé. Comme Le Pen père et pas comme Philippot. […] Bref, il va falloir retrouver le discours d’il y a trois ans. Retour à la case départ. […] Trois années de perdues à insulter la droite traditionnelle et à envoyer le bataillon sacré chanter l’Internationale à Sciences Po, soutenir les campagnes LGBT ou insulter ceux qui ne pensent pas comme eux [22. « Ligne Philippot : trois ans de perdus », Philippe Christèle, Boulevard Voltaire, 26 novembre 2016.]. »

Serviteur polyvalent de l’extrême droite et du grand capital, Philippe Schleiter-Christèle ne fait pas du conseil en entreprises pour peindre des lingots, mais pour mener une guerre des idées et des valeurs, comme en témoigne son discours au colloque « Européens, transmettre ou disparaître », organisé en mars 2017 par l’institut Iliade [23. Groupe de réflexion se revendiquant de Dominique Venner, ancien de l’OAS et du Grece.] : « Dans l’arène de la mondialisation, nombre de professionnels se comportent comme de véritables guerriers économiques, faisant preuve d’une abnégation, voire d’un sens du sacrifice méritant d’autant plus considération qu’une part substantielle d’entre eux y consentent aussi par patriotisme. Lorsqu’ils se battent pour faire gagner Peugeot, Alstom ou Essilor, ces guerriers de l’ombre, ces soldats inconnus se battent aussi pour faire gagner la France. L’entreprise est donc aussi un des derniers lieux exaltant encore, fut-ce sans tambour ni trompettes, des valeurs viriles, le goût du risque et de la camaraderie, le plaisir du combat, la volonté de vaincre. » De quoi donner un cap plus ambitieux à JFG, PD et leur Qualité sociale®, au sein de Delta Lead.

*

Bloquer les flux

Septembre et octobre passent avec l’été indien des gorges de l’Aveyron. Quentin et ses camarades réalisent peu à peu les deux murs de silence qui entourent leur lutte : d’un côté, une gérante indécrottable, de l’autre, une culture locale de la résistance plutôt solidaire des luttes paysannes qu’en fast-food. En effet, non loin d’ici, un restaurant McDo avait été démonté en 1999 à Millau par la Confédération paysanne et le SPLB (Syndicat des producteurs de lait de brebis), ouvrant la foire de l’altermondialisme en même temps qu’une autre séquence de la critique sociale, plus anti-McDo que prosyndicale. Les grévistes multiplient alors les tractages sur les marchés, les manifestations devant d’autres franchises, interpellent préfet et Inspection du travail, et acceptent d’ôter le cas de licenciement des revendications pour l’instruire aux prud’hommes. Mais rien n’y fait, les négociations pataugent. «  La franchisée a voulu jouer sur le pourrissement, reprend Quentin. Mais nous, on a toujours vu chaque jour de plus comme une victoire, car c’est un jour de plus où on leur montre de quoi on est capables. Tout le monde sait maintenant qu’on peut faire grève plus de trois mois dans un McDo, qu’il y a des soutiens amicaux et des caisses de solidarité pour tenir bon !  »

Un enthousiasme qui se heurte parfois aux réalités locales : le 16 septembre dernier, alors qu’ils sortent du local de l’union locale, Quentin et son collègue gréviste Nicolas – l’humoriste sagace de la bande – se font alpaguer par des riverains éméchés, dont le petit ami d’une employée de McDo. « Ils nous ont reconnus et ont été tout de suite agressifs, raconte Quentin. Ils nous ont dit :C’est vous les potes aux deux pédés qui veulent faire fermer le McDo ?” Et on a répondu que oui, on était les potes de Gaëtan et Sylvère, mais que ce n’est pas parce qu’on lutte pour nos droits qu’on veut la fermeture la boîte. Ils s’en foutaient. » Le ton monte, les coups tombent, Quentin finit aux urgences avec cinq jours d’interruption temporaire de travail – ou plutôt de grève.

Il en faut plus pour décourager les grévistes, qui organisent un rassemblement devant la Direction du travail de Rodez pour le 77e jour de grève. Encore une fois, rien n’y fait, leurs revendications restent lettre morte. Lors d’une réunion régionale de la CGT, il est alors décidé une action interprofessionnelle de blocage en soutien à la lutte des McDos. Dès 6 h du matin, le 28 novembre – 96e jour de grève –, les camions de Martin-Brower à Toulouse ne peuvent passer le mur de pneus et de la quarantaine de syndiqué⋅es de la CGT venu⋅es de tous bords. Martin, c’est le cousin de Ronald, ils ont grandi ensemble. Quand Ronald a lancé ses premiers restaurants aux États-Unis dans les années 1940-1950, Martin lui a proposé des napperons en papier pour ses tables. Un partenariat qui n’en finirait plus : aujourd’hui, Martin-Bower (MB) est le distributeur quasi exclusif de McDonald’s dans le monde. Du papier toilette au steak surgelé, les marchandises sont centralisées en flux tendu dans les entrepôts, puis redispatchées dans les restaurants régionaux. Pour les grévistes, l’équation est simple : bloquer un seul MB, c’est bloquer un tas de McDos en Midi-Pyrénées. Pendant les neuf heures de blocage filtrant, les militant·es réussissent ainsi à empêcher la livraison d’une quinzaine de McDonald’s qui fonctionnent selon une organisation « zéro stock ».

Ce jour-là, la demande des grévistes d’entrer en contact avec un responsable des ressources humaines de McDonald’s France n’a pas été exaucée. L’action de blocage semble pourtant avoir bougé les lignes, puisqu’une poignée de jours plus tard, la gérante annonce une négociation en présence d’un « DRH » spécialement nommé pour résoudre le conflit. Et le 7 décembre – 105e jour de grève – Quentin, Gaëtan, Sylvère, Nicolas et Laura avaient rendez-vous avec l’homme choisi par McDonald’s pour remplir ce poste : Pascal Devoucoux. Pascal qui ?

Épilogue en cours

Au jour où cet article est publié, après 112 jours de grève, on ne peut présumer de l’issue du combat des grévistes contre PD. Tout au plus espérer que la stratégie de management de Neuilly-sur-Seine de Delta Lead se cassera les dents sur l’endurance des jeunes syndiqué·es de l’Aveyron, résumée par notre saboteur-plastiqueur : « On s’est gamellé·es plein de fois depuis le début, mais à chaque fois on s’est relevé·es. C’est notre esprit de geek : on est tou·tes jeunes et on joue beaucoup aux jeux vidéo, où rien n’est impossible. Il suffit de s’acharner pour passer un niveau de difficulté : c’est la méthode du “try hard” en langage geek. Si on doit essayer mille fois, on le fera mille fois, mais on sait qu’on va gagner. C’est avec ça qu’on ne s’est pas laissé·es faire, et qu’on a voulu changer les choses.  » Avec PD comme boss de fin ?

***

Une caisse de solidarité pour les grévistes est ouverte ici.

Chaque don permet de lutter un jour de plus.

Actions locales des Mcdos / Photos : Ferdinand Cazalis

[new_royalslider id=”8″]

Notes

1 Ce premier interlude est fondé en grande partie sur le travail de Tony Royle, professeur de Management et Ressources humaines à l’université de York en Grande-Bretagne. Voir par exemple son ouvrage : Working for McDonald’s in Europe, et son article « Just vote no! Union-busting in the European fast-food industry: the case of McDonald’s », paru en 2002 dans la revue Industrial Relations Journal.

Sur les ruines du futur
Contre-récit de la révolution des textiles innovants à Roubaix

Dessins de Florent Grouazel

À Roubaix, la zone de l’Union est l’ancien « cœur battant » de l’industrie textile française du XXe siècle. Grèves dans les usines, syndicalisme ouvrier, main-d’œuvre immigrée mais aussi restructurations et délocalisations ont animé ce quartier industriel et populaire jusqu’à ce qu’il devienne au début des années 2000 une des plus grandes friches industrielles du pays. Depuis maintenant près de dix ans, les élus et acteurs économiques locaux ont lancé un vaste chantier de réhabilitation de l’Union pour que la zone devienne à terme un pôle de compétitivité et d’innovation industrielle au service de la métropole lilloise. Symbole de ce projet titanesque, le Centre européen des textiles innovants, qui réunit start-ups, entreprises familiales et laboratoires de recherche, se veut le fer de lance de la future révolution textile. Entre projet de rénovation urbaine, relégation des ancien·nes ouvrier·es du textile et économie de l’innovation, reportage en quatre actes, quatre espaces, sur la friche de l’Union.

Ce texte est issu du deuxième numéro de Jef Klak, « Bout d’ficelle », traitant du textile, de la mode et des identités de genre, et encore disponible en librairie.

À mon arrivée à la Maison de l’Union, Julie Lattès, communicante pour la Société d’économie mixte (SEM) Ville Renouvelée, propose que nous nous attablions au-dessus d’une vaste maquette de présentation toute en diodes lumineuses et cubes anonymes. Vague fantasme démiurgique, cette dernière permet d’arpenter les 80 hectares de la zone de l’Union, une immense friche industrielle, à cheval entre Roubaix, Tourcoing et Wattrelos, au nord de Lille. La SEM Ville Renouvelée a jusqu’à 2022 pour mener à terme un des plus importants projets de renouvellement urbain français dans le cadre de partenariats publics-privés largement financés par Lille Métropole 1 En 2011, pour environ 210 millions d’euros engagés sur la zone de l’Union, près des deux tiers provenaient uniquement de Lille Métropole.. « Dès 1993, l’Union est appréhendée par les élus locaux comme un futur pôle d’excellence métropolitain, commente Julie Lattès. L’Établissement public foncier du Nord-Pas-de-Calais a alors commencé à racheter les terrains et les bâtiments désertés. En 2004, le projet urbanistique est défini par le cabinet Reichen et Robert & associés [2. Agence d’architectes et d’urbanistes spécialisée dans la réhabilitation du patrimoine industriel. La Grande Halle de la Villette et le Pavillon de l’Arsenal à Paris ou encore les docks Vauban du Havre font partie de leurs réalisations. Le cabinet a remporté en 2005 le Grand Prix de l’urbanisme.]. La zone sera réaménagée en différents secteurs qui accueilleront deux filières d’excellence : les textiles innovants ainsi que l’image. Mais il est prévu également un éco-quartier, un espace vert, du logement social. »

Pour écouter ce discours policé, il a fallu d’abord slalomer entre d’énormes gaines électriques orange, qui tentent vainement d’égayer des trottoirs encore mal dégrossis. Puis marcher longuement, accolés à ces panneaux aux sourires peroxydés vantant des projets immobiliers. Tout autour, des grues structurent en horizontales un ciel minéral. Et le vacarme étouffé des chantiers marteaux-piquants. « Pendant près d’un siècle, la filature de coton Vanoutryve et le Peignage de La Tossée étaient les deux grandes usines textiles phares de cette zone. Mais les crises pétrolières et la mondialisation ont progressivement transformé l’Union en vaste friche à partir des années 1990. Le chantier en cours veut conjuguer la recherche de l’innovation, la préservation de l’héritage industriel et les principes d’un développement plus durable », résume brièvement Julie Lattès.

ACTE I
La Maison de l’Union
« Faire du blé sur les friches  »

Filature, peignage… Ces mots résonnent intensément dans la région. Dès le début du XXe siècle, l’agglomération de Roubaix-Tourcoing est devenue une capitale mondiale du textile, avec plus de 110 000 salarié·es embauché·es dans le secteur. La zone de l’Union est alors le poumon de la Manchester française : inaugurés au XIXe siècle, le canal de Roubaix et le chemin de fer qui la traversent accélèrent l’industrialisation de ce territoire encore rural. En 1870 s’ouvre le premier atelier de traitement de la laine à La Tossée, et trois ans plus tard, la filature de coton Vanoutryve voit le jour.

Les grandes familles industrielles règnent sur la région : Motte, Dewavrin, Six, Prouvost ou encore les célèbres Mulliez [3. La famille Mulliez, originaire de Roubaix, première fortune de France, pèse 3 milliards d’euros. Organisée en groupement d’intérêt économique dénommé « Association familiale Mulliez », elle regroupe plus de 500 membres de la famille et possède les groupes Auchan, Oxylane-Décathlon, Midas, Norauto, Flunch, Kiabi, Kiloutou, Cultura, etc.]. Le patronat paternaliste et catholique du Nord esquive les crises successives de la filière textile en se diversifiant dans la distribution lors de l’entre-deux-guerres (avec la création de groupes comme La Redoute, Les Trois Suisses ou La Blanche Porte), en faisant appel à une main d’œuvre immigrée (belge, maghrébine, portugaise, polonaise) et grâce au renouvellement des parcs de machines nécessitant de moins en moins d’ouvriers. Dès le début des années 1970, la désindustrialisation lamine la zone de l’Union et, de restructurations en liquidations, la filature de coton Vanoutryve et le Peignage de La Tossée, le deuxième de France, ferment leurs portes en 2004.

Retour autour de la maquette du projet de l’Union. La chargée de communication de la SEM Ville Renouvelée rappelle que nous sommes justement dans l’ancien magasin de stockage de laine de La Tossée. Dénommé aujourd’hui l’hôtel d’entreprises « Le Champ Libre », il accueille la Maison de l’Union ainsi que l’antenne régionale de l’Institut du monde arabe ou encore les rédactions locales de La Voix du Nord et de Nord Éclair. Une grande partie du site industriel de La Tossée a été rasée pour faire place à une société de manutention, un parking de 400 places, des logements, mais surtout une ruche d’entreprises. Ce bâtiment « à l’architecture avant-gardiste » accueillera d’ici peu une trentaine de start-ups essentiellement centrées sur les textiles innovants.

L’ancienne filature de coton Vanoutryve est quant à elle le chantier le plus avancé de l’Union. Désormais appelé « Plaine Images », le site est devenu depuis 2007 « le pôle d’excellence de l’image et des industries créatives » et rassemble entre autres le créateur de jeux vidéo Ankama, la chaîne télévision Télé Melody, une plate-forme de recherche et développement… La filature réhabilitée se définit comme un « cluster pour la création digitale et l’innovation » et se veut un espace hybride à la pointe du progrès, réunissant entreprises, chercheur·es et artistes.

Julie Lattès insiste sur les emplois créés et à venir – 1 400 actuellement sur le site de l’Union et 6 000 à terme. D’ici quelques mois va s’ouvrir en lieu et place des anciennes brasseries de l’Union le siège de Kipsta, une filiale du groupe Oxylane-Décathlon (détenu par les Mulliez : la grande famille patronale du Nord rôde toujours). L’Union accueillera ainsi Kipstadium, « le siège mondial des sports collectifs » et un immense complexe sportif de plus de quatre hectares. Plus loin, les bureaux régionaux de Vinci Construction, dont les simili-briques tentent maladroitement de rappeler l’héritage industriel de Roubaix, ouvriront bientôt.

Comme le vantent les plaquettes de présentation du projet, « si l’Union est le berceau de l’industrie textile, elle est aussi le symbole de son avenir ». Ce symbole, construit de toutes pièces sur la friche, est le Centre européen des textiles innovants (Ceti), plate-forme technologique de recherche et développement « unique au monde ». « Creuset d’innovation, vecteur de créativité, tête de réseau, le Ceti est un lieu où l’on conçoit, expérimente et développe une nouvelle offre produits adaptée à l’économie et aux besoins du monde de demain », se vante le site du Centre européen de recherche et de prototypage dédié aux nouveaux textiles. Il est porté par le pôle national de compétitivité Up-Tex [4. Up-Tex est un des 71 pôles de compétitivité créés en 2004 pour relancer la politique industrielle en France. Ces pôles rassemblent sur un même territoire et autour d’un même secteur industriel, entreprises, laboratoires de recherche, universités et écoles d’ingénieur·es.], consacré à « la compétitivité par l’innovation, dans le domaine des tissus techniques spéciaux et innovants ». Lors de son inauguration en octobre 2012, Martine Aubry, présidente de la communauté urbaine de Lille, annonçait que c’est « le cœur de la révolution textile qui va battre ici [5. La Voix du Nord, 11 octobre 2012. ] ».

Le projet de l’Union est ainsi inscrit dans la politique industrielle de la communauté urbaine lilloise. Il est l’un des cinq pôles d’excellence de Lille Métropole, avec Eurasanté, dédié à la filière biomédicale, ou encore EuraTechnologies, consacré aux technologies de l’information et de la communication, construit dans une ancienne filature de coton et de lin. Une logique à la fois de requalification urbaine et de city reimaging, c’est-à-dire une politique d’image visant à « vendre » la ville industrielle, anime également le projet de rénovation urbaine de l’Union. La SEM Ville Renouvelée met en avant « un quartier attractif, mixant finement activités économiques, équipements, logements et espaces naturels » qui se construit sur «  le principe de la ville mixte, intense et évolutive ».

« Les politiques d’image se formalisent et évoluent vers la construction de véritables “marques urbaines” capitalisant sur les atouts supposés des villes, alors que les cibles du redéveloppement apparaissent de plus en plus clairement identifiées : d’une part, les entreprises tertiaires considérées comme les plus innovantes, les plus en phase avec l’économie de la connaissance ; d’autre part, des groupes sociaux à haut pouvoir d’achat [6. Max Rousseau, « Villes post-industrielles : pour une nouvelle approche » Métropolitiques, 18 septembre 2013.] », écrit Max Rousseau, docteur en sciences politiques qui a réalisé sa thèse sur le city reimaging de Roubaix et de Sheffield en Angleterre [7. Max Rousseau, 2011, Vendre la ville (post) industrielle. Capitalisme, pouvoir et politiques d’image à Roubaix et à Sheffield (1945-2010), Thèse de doctorat en sciences politiques, université Jean Monnet, Saint-Étienne.]. Pour le sociologue et urbaniste Jean-Pierre Garnier, la reconversion de l’Union n’est rien de moins qu’« un processus de recyclage des anciens quartiers populaires en nouveaux quartiers hype. Entre les oligarchies politiques locales d’un côté et les puissances économiques et financières de l’autre – aujourd’hui cela s’appelle “partenariat public-privé”, autrefois on appelait ça “collaboration de classes” –, l’objectif est le suivant : faire du blé sur les friches, soit en les transformant en quartiers pour classes aisées, soit en y faisant venir des activités dites de pointe [8. Débat du 29 septembre 2012 à Roubaix sur la zone de l’Union organisé par le journal indépendant lillois La Brique.] ».

En partant, Julie Lattès propose une visite des chantiers. Le vent est glacial, la pluie terrible, et après avoir vanté les mérites architecturaux des alvéoles de la future ruche d’entreprises de La Tossée, le parcours passe devant un café, vestige d’une rue aujourd’hui entièrement démolie dans le cadre du projet de réhabilitation. La maison toute en vieilles briques se dresse fièrement, seule au milieu des friches délavées, effleurée par une route au bitume noir fraîchement coulé. Sur l’un des murs, une banderole « Toujours ouvert ! » claque au vent. « C’est Chez Salah, un café tenu par un vieux Kabyle qui a refusé de vendre sa maison à la SEM Ville Renouvelée, précise Julie Lattès. Il a résisté pendant plus de six ans à l’expulsion. Sa détermination a été très médiatisée. On s’est dit finalement que c’était un lieu de centralité important, en connexion avec le futur espace vert de l’Union.  »

Au loin se dessine le Centre européen des textiles innovants, long et pâle vaisseau échoué sur un lit d’herbes sales. Mais en ce matin de décembre, les demandes de rendez-vous pour pouvoir y entrer et interroger un des dirigeants du Centre sont encore en attente. Fin de visite. Aux abords de l’ancien portail d’entrée de La Tossée, où les pavés ont été vermoulus par les chaussures et les mobylettes pétaradantes des ouvriers, Julie Lattès avoue ne pas savoir ce qu’il adviendra de l’ancienne conciergerie de l’usine. Bouzid Belgacem et Maurice Vidrequin, eux, savent.

ACTE II
La Tossée
« Nous ne voulons pas subir la double peine : le licenciement et l’oubli. »

Au quartier du Pont-Rompu à Tourcoing, à quelques encablures de l’Union, se trouve le siège perdu de l’Association des ancien·nes salarié·es du Peignage de La Tossée. Les odeurs chaudes de bois et de laine emplissent le local envahi d’anciennes pièces mécaniques, de sacs de laine ou de navettes à filer sauvés in extremis à la fermeture du Peignage. Des « tiots bouts d’rin » représentant des fragments de leur vie de travail et des amitiés d’usines. Autour d’un café, Bouzid Belgacem raconte avoir travaillé plus de trente ans à La Tossée comme aide mécanicien puis agent de maîtrise. Maurice Vidrequin a commencé comme graisseur de machine et a bossé trente-cinq ans dans le peignage. Tous deux sont d’anciens délégués syndicaux de l’usine, mais aussi et avant tout des « gens du textile », ces ouvriers de la laine et du coton dont beaucoup sont reconnaissables à leurs mains aux phalanges amputées par les machines. « À La Tossée, les ouvrier·es étaient issus de dix-sept nationalités différentes, et il existait une belle entente, une grande solidarité entre nous tous, raconte Bouzid Belgacem. On aidait les copains et copines à côté quand on était en avance sur ses machines à peigner. Il y avait peu de femmes, car le peignage de la laine, c’est ce qu’il y a de plus difficile dans la filière textile. Les conditions de travail à La Tossée étaient vraiment très dures, il y avait énormément de poussière, pas de matériel d’aération adapté et, franchement, le comité d’entreprise n’en avait rien à foutre. Quant aux salaires, il y avait une disparité, entretenue par la direction, entre hommes et femmes, entre équipes, entre créneaux horaires. Malgré notre unité syndicale, on n’a jamais récolté qu’une fin de non recevoir… »

Alors que l’usine, qui emploie 1 200 salarié·es au sortir de la Seconde Guerre mondiale, est depuis sa fondation détenue par la famille Binet, cette dernière revend le Peignage à un consortium d’actionnaires au début des années 1970, sentant venir les bouleversements dans l’industrie textile. S’enclenche alors le cycle des restructurations. La famille patronale Dewavrin rachète l’usine au début des années 1980. Puis la Standard Wool Corporation, société américaine spécialisée dans le tabac, se diversifie en achetant des sociétés textiles, dont La Tossée, en 1986. « Ils ont essayé ensuite de nous revendre jusqu’en 1995 à Chargeurs, un géant du textile, raconte Maurice Vidrequin. Ce groupe avait déjà liquidé un peignage voisin, et on savait qu’on allait mourir. On a été en lutte, on a manifesté devant le siège de Chargeurs à Paris, ç’a été très chaud ! On n’était plus que 200 ouvrier·es, mais on arrivait à sortir 10 millions de kilos de laine chaque année, ça représentait 20 000 moutons par jour. On produisait aussi de la lanoline, de la graisse de laine utilisée dans les cosmétiques, ça rapportait pas mal d’argent. »

Bouzid Belgacem poursuit : « Les restructurations, j’en ai connu quatre. Quand les nouvelles machines rentrent, les humains sortent : à la fin, un seul ouvrier gérait 16 peigneuses… On l’a vue, la déconfiture de la laine : la consommation a chuté, et puis la Pologne, la Tchéquie et le Maghreb sont arrivés dans le marché mondial avec une main-d’œuvre à bas prix. On voyait les bilans comptables, et tous les mois, l’usine perdait du pognon, on ne survivait que grâce au cours élevé du tabac qui compensait les pertes du secteur textile. » Le groupe Chargeurs refuse finalement de racheter l’usine, et un plan social est annoncé en 2003. Les salarié·es de La Tossée, qui ont peur que la direction vendent les machines et le stock de laine peignée durant le week-end, organisent alors des rondes de surveillance autour du site de production. Les syndicats décident ensuite de bloquer la production et de se barricader dans l’usine. « On était là jour et nuit, il y a eu trois semaines de grèves très dures, et Salah nous accueillait dans son café. Il nous offrait les coups à boire, et pour les repas, il nous arrangeait pour pouvoir payer le mois d’après. » Le PDG de La Tossée offrant une prime ridicule de départ au prorata de l’ancienneté des salarié·es, il a fallu de rudes négociations pour trouver un statu quo : tous sont licenciés en 2004, mais avec des primes décentes, des départs à la retraite ou des congés de reconversion. Le blocage de l’usine est alors levé. Fin de La Tossée.

En février 2005 est créée l’Association des anciens salariés du Peignage de La Tossée avec pour principal objectif de rester en contact et de briser l’isolement. « Les gens étaient en pleurs : ce n’était pas possible de se quitter comme ça, avec toute cette fraternité et cette solidarité entre nous, explique Bouzid Belgacem. Nous ne voulions pas subir la double peine : le licenciement et l’oubli. » Détresse sociale, divorces et suicides émaillent la fermeture des usines de Roubaix et de Tourcoing dès 2000. « Ç’a été le tremblement de terre. Des fois, le père, la mère, les fils et les oncles, des familles entières étaient embauchées dans le textile. Ils n’ont fait que du textile toute leur vie et ne savaient faire que ça…  »

Pour ne pas subir cette « double peine », l’association veut qu’une Cité régionale de l’histoire des gens du textile soit créée sur place. « C’est un lieu chargé d’histoire des luttes sociales, et puis nous avons récupéré énormément d’objets de l’usine à la benne », précisent les anciens syndicalistes. Des expositions, du théâtre ou encore des projections de documentaires sur le témoignage d’ancien·nes ouvrier·es ont été depuis organisés. Mais loin d’être un simple musée, cette Cité se voudrait avant tout un lieu de mémoire vivant et un espace de production. Les ancien·nes salarié·es sont en ce sens devenus proches d’Ardelaine [9. Sur l’aventure coopérative d’Ardelaine, lire Moutons rebelles. Éditions Repas, 2014. Écouter également sur le CD de « Bout de ficelle », piste 8, le documentaire « Des brebis, des fileuses » sur La Fibre Textile, collectif à la dynamique similaire à celle d’Ardelaine.], une coopérative ouvrière ardéchoise qui collecte de la laine locale pour la transformer artisanalement. L’association veut ainsi créer Nordelaine, une unité de production en coopérative pour travailler de la laine lavée en Belgique et montrer les étapes de production jusqu’au produit fini, avec une petite boutique de vente de vêtements  « Made in Roubaix ». « C’est difficile, on n’est pas vraiment écouté·es, voire parfois récupéré·es par les élus locaux, déplore Bouzid Belgacem. On a même réoccupé La Tossée en 2009 pendant les élections régionales. On aimerait s’installer dans les anciennes chaufferies et la conciergerie, mais on attend encore la décision des politiques…  »

Le Peignage de La Tossée ne reflète qu’un pan de l’histoire des autres usines roubaisiennes. La mythique Lainière de Roubaix, fondée par la famille Prouvost, ferme en 2000 et licencie 212 salarié·es (elle employait près de 8 000 ouvrier·es dans les années 1950). En 1987, le groupe Chargeurs lance une OPA sur l’empire Prouvost et dépèce petit à petit pour ses actionnaires les différentes sociétés textiles de l’entreprise familiale. Quant à la réhabilitation des anciens bâtiments, la filature Cavrois-Mahieu, qui a employé jusqu’à 1 200 ouvrier·es avant de fermer en 2000, est devenue le Non-Lieu, un centre d’art. La Condition publique, ancien entrepôt de conditionnement de laine, a été transformé en un centre artistique et culturel.

Depuis le début du déclin de l’industrie textile dans les années 1970, on passe en trente ans de 50 000 à 8000 salarié·es du textile pour Roubaix et Tourcoing. Roubaix est devenue depuis peu la ville la plus pauvre de France : 45% de sa population y vit désormais avec moins de 977 euros par mois [10. Étude publiée en janvier 2014 par le bureau d’étude Compas et reprise par l’Observatoire des inégalités.]. Pour le collectif de l’Union, qui réunit les anciens salariés de la zone de l’Union et des associations roubaisiennes, « [l’industrie textile] a produit d’importantes richesses au prix d’une misère sociale et économique constante pour beaucoup ouvrier·es que l’on a fait venir de plus en plus loin avant de déplacer les usines vers d’autres régions du monde. Localement, les industriels se sont reconvertis dans la grande distribution et la finance, ou se sont spécialisés sur les “textiles innovants” [11. « Pour le droit à changer d’ère – Plateforme de constitution du Collectif de l’Union », novembre 2005.] ».

ACTE III
Le Ceti
« Être le site d’excellence international de la valeur ajoutée textile »

Depuis son inauguration fin 2012, le Centre européen des textiles innovants a du mal à convaincre de son succès. Il faut dire qu’avec des bâtiments flambant neufs de 15 000 m2, et après un investissement de 42 millions d’euros, le centre emploie à peine une quarantaine de personnes. Un peu léger pour inverser la courbe du chômage creusé ici depuis la fermeture des usines. L’ancien directeur a même été récemment remercié faute d’avoir réussi à développer suffisamment le site. Le projet a été porté dès 2001 par André Beirnaert, fondateur du pôle de compétitivité Up-Tex, à l’époque président du syndicat patronal du textile dans le Nord. Le patron des patrons du textile est surtout connu pour avoir dirigé à partir de 1985 les activités tissage de la famille Prouvost puis la Lainière de Roubaix… pour finir dirigeant chargé du peignage pour le groupe Chargeurs, siphonneur des usines textiles locales contre lequel les ouvriers de La Tossée ont tant lutté.

Le Ceti a également été impulsé par Clubtex. Créé il y a 25 ans, ce club d’entreprises des textiles techniques rassemble de nombreuses petites et moyennes entreprises familiales qui ont anticipé le déclin du textile dans la région pour se réorienter vers les tissus de pointe. Cousin Frères, dans le secteur depuis 1848, se sont par exemple spécialisés dans le cordage de haute technologie et les textiles biotechnologiques. DMR Rubans, une ex-société de la famille Prouvost créée en 1905, s’est reconvertie dans la rubanerie high-tech. Ferlam Technologies, entreprise de cardage créée en 1936, produit aujourd’hui du tissu d’isolation thermique. Pennel & Flipo, créée en 1921, conçoit désormais des tissus de haute technologie pour l’industrie, la marine et la sécurité. À côté de cet historique patronat local et népotique, de nouveaux candidats au progrès ont débarqué : Damart [12. Dont le directeur de développement industriel n’est autre que Gilles Damaz, président d’Up-Tex.], Etam, ou encore la filiale Nord de Bouygues construction, tous persuadés que l’avenir économique se jouera dans les textiles innovants.

« Dans le Ceti, il y a des machines très performantes et hors de prix pour fabriquer du fil technique, mais ce n’est pas un site de production : il n’y a qu’une poignée d’ingénieur·es là-dedans, en concurrence avec l’Allemagne et les États-Unis, lance, dubitatif, Bouzid Belgacem. Ils nous ont dit que les techniques actuelles et innovantes de tissage créeront l’emploi de demain, mais tout ce que je vois, ce sont des bâtiments vides. »

Une rencontre avec un cadre dirigeant du Ceti est enfin organisée pour que je puisse entrer au sein même du futur « cœur de la révolution textile ». L’insipide dalle de béton ruisselante ponctuée de panneaux « sol glissant » témoigne des défauts inhérents à ce type d’architectures construites à la hâte. Alors que le hall d’accueil du Centre laisse entrevoir des coursives désolées, Jean-Marc Vienot, secrétaire général de Clubtex et directeur général d’Up-Tex déboule derrière une austère porte-battante : « Le Ceti est un écosystème qui permet de répondre à toutes les sollicitations sur les textiles innovants. Le site d’excellence comporte tout d’abord une plateforme technologique : c’est un contributeur d’innovation à travers le design thinking, un service de prototypage pour la recherche et développement. C’est aussi le pôle de compétitivité Up-Tex qui est un incitateur d’innovation, en faisant collaborer entreprises et laboratoires de recherche. Il y a ensuite Clubtex, un facilitateur de business, et enfin Innotex, un incubateur d’entreprises, qui est en quelque sorte un accélérateur d’innovation.  » Le chantier de l’Union se construit aussi grâce aux mots. « Notre ambition : être le site d’excellence international de la valeur ajoutée textile  », conclut humblement Jean-Marc Vienot.

Le Ceti produit donc de la recherche appliquée, suite à des demandes venant d’entreprises, et valorise ses machines-outils high-tech (dont des engins relativement rares dans le monde, capables par exemple de tisser trois fibres de natures différentes ou de fabriquer des textiles technologiques dits non-tissés). Ses ingénieur·es peuvent ainsi créer « des tissus fonctionnels, connectés, monitorés ou interactifs », avec ou sans nanotechnologies, à destination du secteur médical, du bâtiment, de la protection ou encore du transport.

L’incubateur Innotex accompagne des start-ups du textile innovant, ensuite développées en sociétés commerciales dans la ruche d’entreprises de La Tossée. L’incubateur a ainsi vu naître Wearismyboat, qui conçoit des vêtements anti-mal-de-mer ou encore Dooderm, qui produit des textiles améliorant les traitements contre les maladies de peau. Mais d’autres start-ups moins reluisantes ont vu le jour, comme une entreprise de décoration de volets roulants, une autre qui commercialise une désopilante application de web-shopping ou encore Evoletik, qui propose des tissus pour customiser les prothèses médicales et qui sont fabriqués… en Italie. Le Centre peut mobiliser diverses entreprises via Clubtex, et Jean-Marc Vienot se targue même d’avoir organisé des journées de travail avec Areva : « Ce sont des savoir-faire et non des produits finis que proposent désormais les entreprises de cette filière. Elle peuvent ainsi travailler pour le secteur automobile et ensuite pour le bâtiment, précise-t-il. On a des savoir-faire spécifiques, car certaines entreprises traditionnelles ont pris le virage de la mutation technologique du textile pour préserver leur business ; un virage qui date d’au moins une trentaine d’année. »

« Reportage sur le textile chez DMC Lille & Loos », 12 juillet 1978, JT FR3 Nord Pas de Calais.

Retour trente ans en arrière, donc. En juillet 1978, un reportage de FR3 se demande si l’industrie textile du Nord a amorcé son déclin ou sa pleine mutation technologique. Chez DMC Lille & Loos, une usine textile du coin, le syndicaliste ouvrier Bernard Robbe s’emporte : « La mort du textile est voulue et a été programmée par le gouvernement et le patronat dès le Septième Plan [14. Instrument de planification de l’économie par l’État français qui a eu cours jusqu’en 2006. Le Septième Plan concerne la période 1976-1980. ], c’est écrit en toute lettres ! » Stoïque, Gérard Thiriez, le président de DMC, répond : « Les industriels du textile ont à relever le défi des pays à bas salaires. On peut arriver à modifier les fabrications textiles et à produire des marchandises plus évoluées. L’expérience a montré que, ces dernières années, des petites et moyennes entreprises se défendaient très bien et arrivaient à adopter le créneau de production qui est demandé sur le marché. Le textile emploie dans la région 100 000 personnes, il est probable que ce chiffre diminue dans les années à venir. Ce qui est souhaitable, c’est que la diminution soit très progressive, il y a une nécessité de reconversion. » Ce contre quoi le syndicaliste s’insurge en conclusion : « Ce problème de reconversion et de restructuration n’est qu’un maquillage d’une volonté politique déterminée et programmée ! »

« L’industrie textile dans le Nord », 8 octobre 1980, Soir 3

En octobre 1980, un autre reportage sur le textile dans le Nord  rappelle que 7 chemises sur 10 achetées en France sont désormais produites à l’étranger et proclame pourtant : « Le salut n’est point dans le protectionnisme mais une meilleure compétitivité. » Pascal Watine, dirigeant des filatures du Sartel, à Roubaix, déclare, mal à l’aise, que pour rester compétitif il devra se purger de 20% de ses ouvrier·es d’ici cinq ans. Pour Julien Delaby, syndicaliste du textile, « les investissements des entrepreneurs du textile ont commencé à migrer vers d’autres branches plus lucratives, vers d’autres pays, et se concentrent en France vers la réduction du nombre d’emploi dans les usines. […] Le patronat a délibérément abandonné la formation dont auraient besoin les ouvrier·es pour se reconvertir  ». La voix off conclut, fébrile : « Roubaix se refait aujourd’hui une beauté urbaine. Les ruines industrielles sont rasées […]. Comme si la région changeait de vêtement pour en endosser de plus solides. »

Purger délibérément les gens du textile des usines, sans ménagement et sans aucune reconversion possible, afin que les indéboulonnables tenants du secteur puissent se reconvertir dans les textiles innovants pour « préserver leur business »… Tel est le scénario de cette mort annoncée, avec pour visée l’édification du Ceti : « Tout cela a été voulu par le patronat local et sciemment prémédité : quelques années auparavant, les patron·nes faisaient pression sur les élu·es pour que d’autres secteurs industriels ne s’installent pas ici, pour garder une main-d’œuvre docile. Les grandes familles patronales comme les Mulliez, Dewavrin, Prouvost ou Désurmont faisaient la pluie et le beau temps : tout était organisé pour que nous restions les parents pauvres du secteur industriel français, les salaires étaient équivalents dans toute la région, et les ouvrier·es n’avaient pas le choix. Tout cela a fait que l’après-textile a signé notre arrêt de mort. », précisent les ancien·nes salarié·es du Peignage de La Tossée.

Le virage du textile technologique s’est effectué avec les mêmes entreprises familiales, piloté par le même patronat séculaire. Mais les ouvrier·es étaient à la place du mort. Pour elles et eux, il n’y a eu ni mutation, ni reconversion. « La reconversion industrielle constitue un droit pour les populations qui ont fourni la main-d’œuvre de ces industries, clame le collectif de l’Union [16. « Pour le droit à changer d’ère – Plateforme de constitution du collectif de l’Union », novembre 2005.]. Nous savons que, trop souvent, les sites en reconversion sont considérés comme des terrains disponibles qu’il faut remplir d’activités venues d’ailleurs et qui ne bénéficient qu’à la marge à la population des quartiers.  » La nouvelle révolution textile est avant tout fondée sur une économie d’innovation créatrice de valeur ajoutée, et non de production. Une économie pour ingénieur·es et jeunes entrepreneur·es pour lesquel·les on modèle désormais la ville : l’Union doit devenir un « éco-paradis » pour cadres supérieurs. Avec un but des plus affligeants : apporter compétitivité à la métropole lilloise et changer l’image de Roubaix.

ACTE IV
Rue de Tourcoing
« On ne nous a pas donné la possibilité de peser sur les décisions  »

Au sortir du Ceti, la nuit enveloppe déjà la zone de l’Union. Comme une île au milieu d’un désert industriel, la lumière chaude émanant du café Chez Salah scintille fébrilement au début de la rue de Tourcoing. Salah Oujdane, fringant septuagénaire, ouvre quand bon lui chante et prend ce soir son temps pour me servir des bières. « J’ai racheté le fond de commerce en 1965, mais je continue à travailler, quand j’en ai envie. La retraite, c’est pour les fainéants ! s’amuse-t-il. Un jour, deux personnes de la SEM Ville Renouvelée sont venues. Elles ont commandé à boire et à peine servies, elles m’ont de suite menacé : “De toute façon si vous ne vendez pas, vous serez expulsé”. Je leur ai dit : “Dégagez et ne remettez plus jamais les pieds ici ! ” L’argent, je m’en fous, j’en ai pas besoin et je me défends tout seul, j’ai envie de ne rien devoir à qui que ce soit. »

La bonhommie de Salah Oujdane, devenu symbole de résistance au projet de l’Union, et le charme surranné de son café en ont fait une icône médiatique. Le Monde, M6, TF1, France 3, Public Sénat… tous veulent leur histoire du Gaulois irréductible, tous s’extasient devant son vieux juke-box resté intact et les chaises en formica [17. Bien loin de ces clichés, voir le documentaire réalisé en 2012 par Nadia Bouferkas et Mehmet Arikan, Chez Salah, ouvert même pendant les travaux.]. Salah préfère ce soir se remémorer les habitants du coin et les ouvriers de La Tossée ou des grandes brasseries qui passaient à la sortie du travail boire un verre. L’Union, grouillant des ouvriers des usines voisines, abritait une vingtaine de bistrots, un cinéma… « Le quartier a bien changé…  » soupire-t-il.

Nombre de maisons ont été rasées et des habitant·es expulsé·es dans le cadre du projet de réhabilitation de l’Union. L’Établissement public foncier du Nord-Pas-de-Calais n’y est pas allé avec le dos de la cuillère, murant les maisons ou démolissant des rues entières. Dans le prolongement de la rue de Tourcoing, autour de l’îlot d’habitations Stephenson, un collectif d’une soixantaine de familles, « Rase pas mon quartier », a été créé en l’an 2000 pour protester face à la destruction des maisons dans lesquelles les ouvrier·es avaient mis toutes leurs économies. Deux ans plus tard, guidés par la peur d’être expulsé·es sans ménagement, la moitié des habitant·es avait déjà quitté les lieux.

Mais pour la SEM Ville Renouvelée, concernant l’îlot Stephenson, « le fil rouge du projet a été d’associer les futurs habitants des maisons rénovées aux choix d’aménagement et d’éco-réhabilitation opérés.[…] En 2013, le quartier reprend vie autour d’habitants historiques, riverains depuis plusieurs décennies, et de nouveaux arrivants. Elles correspondent parfaitement aux besoins actuels : hautes performances énergétiques, alliance du charme de l’ancien et de matériaux modernes, agencement fonctionnel. » À Stephenson, seuls cinq habitant·es originel·les seraient resté·es et une trentaine de maisons ouvrières non démolies ont été réhabilitées. Avec parfois un coût au m2 de 2 700 euros, et malgré qu’un tiers soient qualifiés de « social », les 1~450 logements réhabilités ou neufs prévus sur l’Union seront dans l’ensemble difficilement accessibles aux Roubaisien·nes lambda. « Sur la trame de décennies d’histoire, un nouveau tissu urbain se confectionne aujourd’hui », se vante pourtant la SEM Ville Renouvelée.

Sous les fards de la participation et de la mixité sociale, la concertation avec les habitant·es n’a pas été évidente, la démolition de nombreuses maisons ayant eu lieu avant les réunions [18. À propos des processus de participation et plus généralement de la réhabilitation de l’Union, le journal indépendant lillois La Brique a réalisé un précieux travail d’enquête en novembre 2009 (La Brique, no 18).]… Le collectif de l’Union essaie depuis sa création de jouer le jeu de la participation proposée par la SEM Ville Renouvelée à travers le Club des partenaires, qui rassemble autant les ancien·nes salarié·es de la zone et les comités de quartier que les entreprises présentes, comme Vinci, ou les partenaires économiques de la métropole. « La cicatrice était encore fraîche. On était vraiment méfiant·es au début du projet de l’Union, et toujours dans une période de deuil. Mais on s’est dit qu’ayant contribué à l’effort économique de toute la région, qu’on avait aussi notre mot à dire », explique Bouzid Belgacem, qui participe au collectif de l’Union. Amer, il avouait encore récemment dans la presse locale : « La SEM aurait dû vraiment faire participer les associations, comme les ancien·nes de La Tossée. On avait un projet favorisant l’insertion professionnelle, mais on n’a pas été retenu·es. Il ne s’agissait pas seulement de prendre notre avis, mais on ne nous a pas donné la possibilité de peser sur les décisions [19. La Voix du Nord, 28 août 2014]. » Prix de consolation : les noms des terrains du complexe Kipstadium pourront finalement être choisis par les élèves des écoles primaires roubaisiennes…

Laissés pour compte dans le virage de la révolution des textiles innovants, les gens du textile, les ancien·nes ouvrier·es aux phalanges dévorées par les machines, ceux et celles qui veulent combattre contre l’oubli de leurs luttes et de leurs solidarités tissées sous les cadences infernales des usines, sont ainsi condamné·es à être également les spectateurs et spectatrices des mutations de leur ville. En plein cœur de la friche, en quittant la rue de Tourcoing, un gigantesque « ÊTES-VOUS ICI ? » a été peint sur le pan d’un bâtiment de briques de La Tossée, à deux pas de la Maison de l’Union. L’inscription semble interpeller cyniquement les ancien·nes habitant·es et les ouvrier·es relégué·es du quartier, autant que les tenants de la nouvelle révolution textile, déconnectée de ce que fut le « berceau de l’industrie textile ». Qu’on se rassure, la fresque a été commandée par la SEM Ville Renouvelée.

Notes

1 En 2011, pour environ 210 millions d’euros engagés sur la zone de l’Union, près des deux tiers provenaient uniquement de Lille Métropole.