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Le naufrage de Thésée
Techno-utopies et mythologies du transhumanisme

Quand Google se met à investir dans l’immortalité et engage le champion du transhumanisme Ray Kurzweil à un poste clé de son organigramme, on peut se demander où la société californienne veut en venir. Quand l’Armée américaine investit des milliards dans l’augmentation biomécanique du corps humain et que des chantiers européens de grande envergure comme l’Humain Brain sont financés pour modéliser le cerveau humain et permettre une plus grande fusion entre biologique et informatique, on peut se demander où les États veulent en venir. Mais d’où ces idées viennent-elles ? Il faudrait aussi analyser les mythes fondateurs de cette course au cyborg dans laquelle se sont lancées les grandes puissances économiques et étatiques… Où l’on verrait ressurgir des idéologies et des mystiques qu’on pensait oubliées.

Ce texte est extrait du numéro 1 de Jef Klak, «Marabout», dont le thème est Croire/Pouvoir. Sa publication en ligne est la dernière d’une série limitée (6/6) de textes issus de la version papier de Jef Klak, toujours disponible en librairie.

 

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Peut-on menacer d’autre chose que de mort ?
Ce qui serait intéressant, original,
serait de menacer d’immortalité.

Jorge Luis Borges

 

Il aime être appelé Blade Runner. Été 2011, l’athlète sud-africain Oscar Pistorius devient la coqueluche des médias sportifs. Amputé des deux jambes, il s’est mesuré aux coureurs valides lors des épreuves de 400 mètres du Championnat du monde d’athlétisme. Grâce à ses prothèses innovantes – des lames de carbones lui donnant une allure de félin – Pistorius1 Devenu héros national en Afrique du Sud, Oscar Pistorius fait depuis régulièrement la une des tabloïds pour ses frasques, son goût pour les armes à feu et les belles voitures. Il a été … Continue reading est passé sous le chrono de la fédération sud-africaine pour accéder à cette compétition.

Premier athlète handicapé à se qualifier aux épreuves pour valides aux Jeux olympiques de Londres l’année suivante, Pistorius devient à la fois héros national en Afrique du Sud et objet de controverse au sein du monde sportif : ne serait-il pas avantagé par ses prothèses ? Son handicap ne se serait-il pas transformé en avantage physique ? Doit-il être considéré comme un athlète réparé suite à son amputation ou comme un homme augmenté grâce à la technologie de ses prothèses ?

 

Babugeri, Bulgarie_WILDER MANN_ Charles FREGER 2010 2011

 

Prothèses, exosquelettes et intelligence artificielle

Dans le champ de la médecine, les limites entre réparation et augmentation pour les personnes en situation de handicap s’estompent. Les prothèses de main « biomécatroniques » tournent désormais à 360° et les nouveaux implants rétiniens ou cochléaires sont sensibles aux infrarouges ou aux ultrasons. Aimee Mullins, ancienne championne paralympique née sans péronés, mannequin égérie d’une marque de cosmétiques, aime rappeler que son dressing recèle une bonne quinzaine de paires de jambes différentes : « Nous avons déjà nos prothèses : nos portables, ordinateurs… Un jour, nous aurons des membres sous garantie avec option, des prothèses au choix dans nos armoires2 Le Monde, 21 mai 2011.. »

Les frontières entre nos corps biologiques et les technologies de réparation médicale disparaissent : les premiers pacemakers datent des années 1960, et de nombreuses sociétés privées (RSLSteeper avec leur main bionique BeBionic3 ou encore Touch Bionics) ont depuis rendu à plusieurs milliers de personnes amputées de leur bras les fonctions de préhension, voire le sens du toucher, grâce à des membres bioniques branchés directement sur le système nerveux. Affectueusement nommée Luke en référence à Star Wars, une des mains bioniques les plus innovantes, fabriquée par Deka Integrated Solutions, a même bénéficié d’un investissement de 40 millions de dollars de la part de la Darpa, l’Agence états-unienne pour les projets de recherche militaire.

Les technologies d’augmentation du corps humain intéressent en effet de très près l’armée américaine. Dès 2000, l’agence lance un programme « Exosquelettes pour l’augmentation des performances humaines » doté d’un budget de 75 millions de dollars. Ces exosquelettes, sortes d’armures de combat high-tech, permettent de décupler la puissance des soldats sur le terrain. Le projet Talos (en référence au géant de bronze envoyé par Zeus pour protéger l’île de Crète) a été testé cet été et mobilise actuellement 56 sociétés, 16 agences gouvernementales et 13 universités. En France, le projet Hercule (autre mythe, autre budget – 3 millions d’euros), présenté dans les salons de l’armement depuis 2011, est soutenu par la Direction générale de l’armement (DGA) ; une version civile serait commercialisable d’ici peu, pour la réduction de la pénibilité du travail physique ou la rééducation post-traumatique.

Ces dernières années, la rationalisation et l’informatisation des systèmes armés a considérablement réduit le nombre d’hommes engagés sur les zones de conflit. Appui technique de la doctrine « Zéro mort » pour toute opération militaire, les drones militaires se sont ainsi généralisés et, depuis 2004, près de 5000 personnes auraient déjà été tuées par des drones de la CIA au Pakistan3 AFP, 21 février 2013.. Moins « performant » qu’une machine, l’humain est interprété comme une source d’erreur potentielle dans les systèmes de défense, et les fonds de recherche et développement ont massivement investi vers l’automatisation de la guerre. La Darpa mise ainsi sur le développement de l’intelligence artificielle pour créer des systèmes militaires autonomes : des « essaims » de drones qui peuvent ensemble élaborer des tactiques de combat en fonction de l’environnement sans aucune intervention humaine. L’agence a également investi 58 millions de dollars pour mettre au point un drone naval autonome aussi performant et intelligent qu’un navire avec équipage, et elle a soutenu la création d’un robot humanoïde nommé Atlas (contrat de développement de 11 millions de dollars). En 2009, un « Big Dog » était testé en Afghanistan, robot quadrupède piloté par un ordinateur embarqué permettant de transporter de lourdes charges.

Avec huit autres entreprises de robotique, Boston Dynamics, la société qui a créé pour la Darpa le robot Big Dog et l’humanoïde Atlas, a été rachetée en décembre 2013 par Google. Le moteur de recherche a également repris DNNresearch, une start-up canadienne qui travaille dans les neurosciences, ou encore Deep Mind, spécialisée en intelligence artificielle pour 500 millions de dollars début 2014. Afin d’améliorer la puissance de son moteur de recherche omniprésent dans la vie quotidienne et acteur incontournable de l’économie mondiale, Google s’intéresse de plus en plus à la compréhension du cerveau humain, pour développer des algorithmes capables d’anticiper les comportements des internautes. Via son laboratoire de recherche Google X, la firme travaille également à la réplication informatique des schémas de pensée humaine dans une machine capable d’apprendre par elle-même. Google a par ailleurs créé en septembre 2013 Calico, une société de biotechnologie dédiée à la lutte contre le vieillissement et aux maladies associées. Enfin, à l’échelle industrielle, les Google Glass, lunettes augmentant les capacités visuelles en étant connectées en permanence aux fonctionnalités du moteur de recherche, sont d’ores et déjà dans le commerce.

Prothèses technologiques sur ou dans nos corps, guerre avec des hommes surpuissants assistés par la technologie, systèmes de défense automatisés et autonomes, acquisitions de Google au croisement de la robotique, de l’intelligence artificielle et des biotechnologies… Toutes ces orientations médicales, militaires, industrielles et technologiques sont motivées par la « convergence NBIC » : l’avènement de recherches scientifiques pluridisciplinaires alliant les nanotechnologies, les biotechnologies, l’intelligence artificielle et les sciences cognitives. Or de tels bouleversements dans des domaines sociétaux aussi cruciaux ne peuvent être interprétés sous un prisme purement technique. Il n’existe en effet pas de « main invisible » du progrès, et si de tels budgets sont alloués à certains secteurs de la recherche et développement, c’est qu’un type d’idéologie y concourt, qu’elle soit économique ou plus… spirituelle. Ainsi, la « philosophie transhumaniste », dont les chantres acquièrent de plus en plus de postes clés dans les sphères décisionnelles, est-elle bien souvent à l’œuvre dans la prospective de ces nouvelles technologies, en proposant autant de concepts que de symboles nourrissant les innovations en cours.

 

Caretos de Lazarim, Portugal_WILDER MANN_ Charles FREGER 2010 2011

 

Cyberculture & techno-utopies financées

La paternité du mot « transhumanisme » est attribuée au biologiste Julian Huxley (frère de l’écrivain Aldous Huxley, auteur de Le meilleur des mondes) en 1957, qui définit le transhumain comme « un homme qui reste un homme, mais se transcende lui-même en déployant de nouveaux possibles de, et pour, sa nature humaine4 Julian Huxley, « Transhumanism », New Bottles for New Wine, Chatto & Windus (1957).. » Courant de pensée protéiforme qui prend ses racines au sein de la Silicon Valley en Californie dans les années 1980, le transhumanisme repose sur un postulat simple : le corps humain n’est qu’un ensemble de fonctions biologiques aux capacités limitées et non maximisées. Il serait possible de s’affranchir des limites physiques et biologiques par l’hybridation puis la fusion du corps avec les technologies nées de la convergence NBIC, en manipulant les atomes (la matière), les gènes (le vivant), les bits (l’information) et les neurones (les sensations).

Cette pensée puise ses origines dans la contre-culture californienne des années 1960, quand les communautés hippies côtoyaient les jeunes chercheurs et entrepreneurs de la Silicon Valley5 Avec son Whole Earth Catalog publié entre 1968 et 1972, le journaliste et auteur Stewart Brand a beaucoup participé au rapprochement de ces deux « communautés »., à une époque où les tout premiers ordinateurs étaient accueillis comme une technologie d’émancipation spirituelle pour l’humanité6 Principe spirituel New Age qui a notamment influencé Steve Jobs, créateur de la société Apple.. Dès 1972, Robert Ettinger, universitaire américain et pionnier de la cryogénisation, publie Man into Superman, ouvrage qui esquisse les premiers concepts phare du transhumanisme. Mais c’est en 1989 que ces idées se popularisent, via la parution de Êtes-vous un transhumain ?, écrit par le professeur Fereidoun M. Esfandiary, mort en 2000, et dont le corps a été cryogénisé en Arizona en attendant une résurrection grâce aux technologies à venir7 Se faisant appeler FM-2030, il écrit que « le nom 2030 reflète ma conviction que les années aux alentours de 2030 seront des années magiques. En 2030, nous serons immortels et tout un chacun … Continue reading.

En 1990, le réseau des penseurs transhumanistes se structure grâce au philosophe britannique Max More qui fonde alors l’Extropy Institute (dissous en 2006) rassemblant près de 2000 biologistes, des artistes issus des milieux cyberpunks, des psychologues et autres informaticiens. En 2002, More déclare : « Nous avons des capacités limitées parce que nous pouvons avoir tendance à être dépressifs, anxieux, en colère ou jaloux. Tout cela vient de notre passé biologique. Nous ne devons pas accepter ces limites émotionnelles. (…) L’utilisation de la science et de la technologie est le meilleur moyen d’avoir raison des contraintes qui pèsent sur notre durée de vie, notre intelligence ou notre vitalité personnelle. (…) Mon scénario favori est de mettre des machines à l’intérieur de nos cellules, des ordinateurs. Pas les ordinateurs que nous voyons, mais des ordinateurs organiques qui pourraient soutenir notre pensée et notre raisonnement et seraient très intimement liés à nous8 Rencontre avec le docteur Max More, fondateur de l’Extropy Institute, interview du 1er juin 2002, nutranews.org.. »

En 1998, la World Transhumanist Association – « Humanity + » depuis 2008 – voit le jour ; elle encourage la recherche et développement sur le transhumanisme pour augmenter la visibilité du mouvement auprès du grand public. Basée en Californie, l’association se targue de rassembler aujourd’hui plusieurs milliers de chercheurs, ingénieurs ou citoyens lambda. Elle assure que « la félicité perpétuelle par modification chimique (paradise engineering) et la colonisation de l’espace font partie de la sphère d’intérêt des transhumanistes. (…) Des scénarios plausibles font aussi bien état de l’extinction de toute vie intelligente que de l’avènement d’un futur posthumain merveilleux et radieux9 transhumanism.org.. »

Au-delà de l’augmentation de nos corps, certains prônent même une fusion totale entre l’homme et la machine, tel l’apôtre médiatique Ray Kurzweil, un des théoriciens de la « singularité technologique ». Ce concept désigne le moment historique (Kurzweil l’estime entre 2030 et 2045) où la puissance exponentielle des ordinateurs créerait une intelligence supérieure au cerveau humain. Cette intelligence artificielle serait en constante progression, capable de répliquer la complexité de la pensée humaine au point que l’humain pourrait être téléchargé sur un support informatique (le mind-uploading), le rendant par là même immortel. La singularité remplirait ainsi le fantasme démiurgique parcourant nombre des grands mythes de l’humanité, du Golem à Frankenstein : permettre au scientifique de créer à son tour une créature vivante à sa propre image. Selon Kurzweil, « En 2029, les ordinateurs auront l’intelligence humaine, avec ses émotions, son humour, la capacité d’aimer (…). Les ordinateurs seront en nous, au sens propre10 Ray Kurzweil, Qu’est-ce que la singularité ?, Arte, septembre 2011.… » Une mutation radicale de l’humanité qui pousse certains transhumanistes à affirmer que « ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur11 Propos tenus par le cybernéticien Kevin Warwick dans Libération, 11 mai 2002.. »

Le discours techno-prophétique de Ray Kurzweil trouve un écho positif dans les sphères politiques et scientifiques, et il reçoit des mains du président Bill Clinton la National Medal of Technology en 1999. Membre du conseil d’administration du très réputé Massachusetts Institute of Technology, conseiller officiel de l’armée américaine (au sein de l’Army Science Advisory Board) dans les domaines scientifiques et techniques, il est soutenu par l’astrophysicien George Smoot, Prix Nobel de physique 2006, et le magazine Forbes lui a décerné le titre de « Machine à penser ultime ». Mais Ray Kurzweil est surtout, depuis décembre 2012, directeur de l’ingénieurie prospective chez Google, après avoir créé la Singularity University, école privée de la Silicon Valley financée par Google et la Nasa. « Google s’inspire de concepts [transhumanistes] déjà connus, mais le groupe a l’équipe et l’argent pour les faire fructifier. C’est là sa valeur », a alors déclaré Natasha Vita-More, actuelle présidente de Humanity +12 « Google, une certaine idéologie du progrès », Le Monde, 26 septembre 2013..

Certains chantiers de recherche font office de locomotives dans la fabrication d’une telle singularité technologique. Initié fin 2013 par le neurobiologiste Henry Markram, associant treize centres de recherche en Europe et financé à hauteur d’un milliard d’euros sur dix ans, le projet Human Brain, basé à Genève, a pour objet de créer en collaboration avec IBM un ordinateur super puissant capable de reproduire la complexité de pensée d’un cerveau humain. L’objectif annoncé est de mieux comprendre les maladies neurodégénératives, mais ce cerveau digital en devenir n’est rien de moins que la première brique du mind-uploading tant désiré par les transhumanistes : « D’ici dix ans, nous pourrons savoir si la conscience peut être simulée dans un ordinateur », affirme Henry Markram13 « Transhumanistes sans gêne », Libération, 18 juin 2011.. En avril 2013, Barack Obama annonçait la naissance du concurrent états-unien du Human Brain : l’Initiative Brain (Brain Research through Advancing Innovative Neurotechnologies), financée sur dix ans à hauteur de 300 millions d’euros par an, avec pour objectif affiché de trouver de nouveaux traitements contre la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson…

C’est ainsi une véritable course au cyborg qui est lancée, pour abolir la souffrance et le handicap, reculer les limites du vieillissement – jusqu’à créer une nouvelle espèce humaine techno-hybridée voire atteindre l’immortalité selon les discours les plus délirants.

 

Cerbul din Corlata, Romania_WILDER MANN_ Charles FREGER 2010 2011

 

Discours magico-religieux

Si cette guerre déclarée contre la mort et cette volonté de maîtrise totale du vivant peut rappeler le vieux rêve de Pasteur de voir la science éradiquer les maladies les plus terribles, la philosophie transhumaniste ne se contente pas d’une froide logique technoscientifique, et fait appel à de nombreux référents mythologiques voire religieux. Pour le philosophe Jean-Michel Besnier, les transhumanistes endossent le rôle de nouveaux Prométhée, pensant avoir dépassé l’hybris – littéralement la démesure, inspirée par l’orgueil14 Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains, le futur a-t-il encore besoin de nous ?, Hachette littératures, coll. Haute tension, 2009. : dans la mythologie grecque, l’hybris pousse l’humain hors des limites de la sagesse, jusqu’à vouloir se mesurer aux dieux et résoudre les contradictions du cosmos. Comme l’hybris capitaliste qui prétend vaincre les finitudes de notre planète, l’hybris transhumaniste affirme pouvoir dépasser celles de notre corps biologique.

« Le mythe reste à la base de l’acte scientifique. […] Icare est le mythe de l’aviation, Golem celui de l’automate, de la cybernétique », rappelle Abraham Moles, précurseur français des sciences de l’information et de la communication15 Abraham Moles, « La fonction des mythes dynamiques dans la construction de l’imaginaire social », Cahiers de l’imaginaire, no 5/6, 1990.. D’autres commentateurs, comme Jacques Perriault, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nanterre, parlent de la « magie transhumaniste », puisant sa symbolique dans la magie parastatique16 Jacques Perriault, « Le corps artefact. Archéologie de l’hybridation et de l’augmentation », L’humain augmenté, Édouard Kleinpeter (dir.), CNRS, 2013. qui consiste en l’art de donner l’illusion de dématérialiser un homme ou des objets. Développée du XIIIe au XVIe siècle, la magie parastatique repose sur des jeux de lumière et de miroirs, faisant croire à une réalité virtuelle, à la possibilité de la téléportation. Les jésuites utilisaient déjà cet art pour projeter l’image du Christ grâce à une lanterne cachée, « l’augmentation consistant ici à renforcer la foi des fidèles ».

La filiation des discours transhumanistes avec le christianisme passe par de nombreuses autres références, comme celle de l’Apocalypse avec l’avènement du règne des machines, suite auquel « le monde sera divisé (…) entre les Élus (ceux qui auront été augmentés par la technique et qui auront une chance de survivre) et les Déchus (les autres, les Homo sapiens sapiens)17 Thibaut Dubarry, Jérémy Hornung, « Qui sont les transhumanistes ? », 2008 / 3, sens-public.org. ». Nombre de transhumanistes reprennent à leur compte la rhétorique chrétienne des prophéties (« Les aveugles verront et les paralytiques marcheront. ») pour promouvoir la puissance d’une possible augmentation technologique de nos corps18 Ibid.. D’autres développent des théories scientifiques sur le christianisme, tel Franck Tipler19 Franck J. Tipler, The Physics of Immortality : Modern Cosmology, God and the Resurrection of the Dead, Anchor, 1997., professeur de physique mathématique qui a repris le concept de noosphère élaboré par le père jésuite et scientifique Pierre Teilhard de Chardin20 Pierre Teilhard de Chardin, Le Phénomène humain (1955), Points Seuil, 2007.. À la jonction du mysticisme et de l’évolutionnisme, cette notion de noosphère, c’est-à-dire le milieu de vie de la conscience concurrent à l’atmosphère ou à la biosphère, est aujourd’hui le concept clé de projets de recherche autour du cerveau artificiel comme le Human Brain.

Mais le principal point commun avec les origines du christianisme tient dans la vision dualiste de l’être par les transhumanistes qui s’inspire en partie de la conception platonicienne (et néo-platonicienne) du corps, pensé comme prison, dans lequel la connaissance est enfermée. Selon Platon, dans une autre dimension de la réalité, celle des Idées, l’âme est érigée en principe divin, seule capable de nous donner accès à la Vérité de l’Être (« Nous serons purs, étant séparés de cette chose insensée qu’est le corps21 Phédon, 67a. »). Cette opposition a traversé la pensée philosophique occidentale et marqué la division chrétienne entre le corps, soumis aux souffrances terrestres, et l’âme, seule capable d’entrer en relation avec Dieu.

Or, là où les transhumanistes innovent par rapport au dualisme historique, c’est en espérant l’immortalité de notre esprit ailleurs que dans sa délivrance par rapport au corps biologique (notre corps-prison) : la vie éternelle ne serait ni dans le monde des Idées platoniciennes ni dans le Royaume de Dieu, mais dans la création humaine d’un corps modifié, technicisé, libéré du biologique mais pas de la matière. Au XVIIe siècle, Descartes avait jeté les bases de cette conception du corps mécanique22 Notamment dans Discours de la méthode (1637) et Méditations métaphysiques (1641)., le corps de l’homme ou des animaux n’étant que des machines soumises aux lois de la nature. Mais face à ce corps-machine, radicalisé par les automates de La Mettrie un siècle plus tard23 Julien Jean Offray de La Mettrie, L’homme Machine, 1747., Descartes opposait la pensée comme « principe spirituel non matériel qui garantit la spécificité des êtres humains24 Farid El Moujabber, « Le post-humanisme, un épiphénomène du dualisme. Utopie et mythe à l’âge technologique », Metabasis no16, novembre 2013. ». Cependant, pour les tenants du transhumanisme, l’esprit humain est, au même titre que le corps, une mécanique quelconque réductible à un ensemble d’informations que l’on peut répliquer, améliorer, transférer dans un nouveau corps-machine, tel n’importe quel logiciel informatique. C’est par ce subterfuge dialectique que la pensée transhumaniste devient idéologie et spiritualité « post-humaniste », comme l’explique le philosophe des sciences Farid El Moujabber : « Du dualisme platonicien et cartésien au matérialisme et à la cybernétique, il semble que les post-humanistes se sont acharnés à confectionner, à la manière des alchimistes, une recette magique de leur homme parfait et immortel. En amalgamant le corps-prison au corps-machine à l’esprit-information, le post-humanisme a conçu une nouvelle créature25 Ibid.. »

 

Ursul din Palanca, Romania, Serie WILDER MANN_CHARLES FREGER_2010-2011 (2)

 

Société posthumaine et monde-machine

Le post-humain, réponse au dégoût transhumaniste pour ses propres imperfections humaines, cette « honte prométhéenne d’être soi » décrite par Günther Anders26 Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Encyclopédie des Nuisances (2002)., préfigure un homme non plus appréhendé dans sa dimension sociale, culturelle ou politique, mais uniquement dans sa potentialité d’hybridation technologique, forcément synonyme de progrès et d’émancipation. Ce nouvel homme-machine amélioré par la technique est également vecteur d’une société post-industrielle en devenir qui continue de s’en remettre entièrement au progrès scientifique et technologique. Le technoscientisme exacerbé des transhumanistes, à travers le corps augmenté et la création d’intelligences artificielles supérieures à toute capacité de maîtrise par leurs créateurs, est alors proposé comme ultime garant du bonheur individuel et social.

Certes, face à la déferlante technologique, nombreux sont ceux qui font appel à « l’urgence d’une réflexion éthique » pour juguler les différents projets transhumanistes et « porter débat sur la place publique »27 Le premier grand colloque français organisé par le CNRS sur le transhumanisme a eu lieu en décembre 2012 et était intitulé « L’humain augmenté. États des lieux et perspectives … Continue reading. Cependant, philosophes, professeurs en sciences de l’information et autres sociologues cristallisent leurs discussions et publications sur notre rapport individuel aux technologies28 Lire L’humain augmenté, Édouard Kleinpeter (dir.), CNRS, coll. Les Essentiels d’Hermès (2013). Le philosophe Bernard Andrieu y écrit par exemple que « l’homme hybridé (…) doit … Continue reading. Et quand la question morale est abordée, ou celle de l’égalité d’accès aux technologies d’augmentation dans un souci de progrès social, tous s’appuient sur le mythe de la possibilité d’un contrôle social de ces technologies, présupposant que celles-ci sont par essence « neutres », subordonnées aux usages que l’homme choisit d’en faire29 Jacques Ellul, Le Système technicien (1977), Cherche midi, 2012.. « Un autre transhumanisme est possible » (sic), brandit sans ambages l’Association française transhumaniste Technoprog via son président, Marc Roux, qui propose aussi un revenu universel pour un accès égal aux technologies d’augmentation… Se définissant comme « technoprogressiste », Marc Roux prône des sociétés « où augmentation rime avec amélioration du “vivre ensemble’’ », une « démocratie transhumaniste » soucieuse de justice sociale ou de protection de l’environnement30 Marc Roux, « Un autre transhumanisme est possible », L’humain augmenté, Édouard Kleinpeter (dir.), CNRS, coll. Les Essentiels d’Hermès, 2013.. La teneur des débats éthiques ou politiques semble ainsi plutôt participer à l’acceptabilité sociale de ces technologies d’augmentation, cherchant à convaincre qu’elles peuvent être synonymes de progrès social, et que le transhumanisme est un humanisme. Mais toutes ces technologies sont loin d’être amorales ou apolitiques : elles portent en elles des valeurs intrinsèques de performance, de simplification, de quantification et leur production, aux mains des tenants de la technoindustrie, est soumise à des impératifs de rentabilité, restant déconnectée de toute perspective de transformation sociale.

Les systèmes technologiques, jugés plus rationnels et objectifs, sont ainsi censés apporter des solutions là où le jeu démocratique et les communautés humaines ont échoué. Mais au-delà de cette croyance en un progrès techno-scientifique salvateur, le transhumanisme entérine également l’asservissement des corps aux technologies, augurant une humanité évoluant dans un monde-machine en constante amélioration et en perpétuelle hybridation entre le naturel et l’artificiel, entre vivant et non vivant – où l’homme n’est qu’un système connecté de plus. Dans ce monde-machine, tout ce qui est de l’ordre du sensible ou de l’émotion, du rapport direct entre êtres humains ou de la relation avec notre environnement naturel, n’est appréhendé que comme autant de sources d’erreurs potentielles qui devront, au fil des augmentations des post-humains, être updatées, comme dans un banal logiciel.

Loin de promettre l’égalité aussi universelle que mortifère des atomes et des bits, la pensée transhumaniste répercute en les amplifiant les logiques de domination d’une humanité à deux vitesses, avec d’un côté les post-humains améliorés, une élite physiquement et intellectuellement augmentée et, de l’autre, un cheptel humain coincé dans des corps version 1.0 – les différences de classe corporelle renforçant désormais celles de classe sociale. « Les gens qui, pour une raison ou une autre, n’évolueront pas dans le même sens, s’ils existent, deviendront l’espèce inférieure incapable de survivre ou ne pouvant survivre que pour servir d’esclaves ou de viande pour les autres (comme les vaches aujourd’hui) », déclare en ce sens l’écrivain transhumaniste américain Bruce Benderson31 Bruce Benderson et Christian Godin « Ce que pense un transhumaniste », Cités n° 55, 2013.. Cette humanité biologiquement inégalitaire se prépare également dans les discours eugénistes d’un Nick Bostrom, directeur du Future Humanity Institute (créé en 2005 par l’université d’Oxford), lorsqu’il prône la sélection des embryons pour augmenter les capacités intellectuelles de l’être humain dans les cinquante ans à venir. Quant aux possibilités de surveillance et de contrôle généralisés inhérentes aux nouvelles technologies, si n’importe quel objet technologique connecté (ordinateur, téléphone portable, smartphone ou puces RFID) est déjà synonyme de traçabilité et de fichage, qu’en sera-t-il lorsque nos corps, dépendants pour leur survie de leurs plugins biomécaniques, seront devenus leurs propres mouchards ?

Un ultime mythe, celui de Thésée, fait office de miroir au transhumanisme. Après avoir combattu le Minotaure, Thésée revient à Athènes et les habitants de la cité s’attellent à préserver son bateau, brisé par mille péripéties. Au fil du temps et des intempéries, les vieilles planches du navire sont alors une à une remplacées. Plus aucun élément originel de l’embarcation héroïque ne rappelant l’original, les Athéniens débattent sans fin sur le fait de savoir si les planches ainsi renouvelées forment encore le même bateau, ou un pâle ersatz du navire mythique. De même, les corps post-humains ne seraient plus une entité biologique et culturelle autonome, mais une triste hybridation de chair et de bits sans cesse rafistolée qui, tels Achille et son talon, se révèlerait à la fois invulnérable et terriblement fragile. Quittant les rivages de son humaine singularité, le corps augmenté et fusionné que prônent les transhumanistes ne serait ainsi qu’un funeste bateau de Thésée, produit en série. Jusqu’au naufrage.

 

Krampus, Austria, Serie WILDER MANN_CHARLES FREGER_2010-2011

 

Images : Wilder Mann ou la figure du sauvage. Charles Fréger. Recueil de photos disponible aux éditions Thames & Hudson.

Aller sur le site de Charles Freger

Chaque année, dans toute l’Europe, des hommes, le temps d’une mascarade multiséculaire, entrent littéralement dans la peau du « sauvage ».

Dans l’ordre d’apparition :
Babugeri, Bulgarie.
Caretos de Lazarim, Portugal.
Cerbul din Corlata, Roumanie.
Ursul din Palanca, Roumanie.
Krampus, Autriche.

 

Notes

1 Devenu héros national en Afrique du Sud, Oscar Pistorius fait depuis régulièrement la une des tabloïds pour ses frasques, son goût pour les armes à feu et les belles voitures. Il a été récemment inculpé pour homicide involontaire en 2013 de sa compagne, la mannequin et présentatrice de télévision Reeva Steenkamp.
2 Le Monde, 21 mai 2011.
3 AFP, 21 février 2013.
4 Julian Huxley, « Transhumanism », New Bottles for New Wine, Chatto & Windus (1957).
5 Avec son Whole Earth Catalog publié entre 1968 et 1972, le journaliste et auteur Stewart Brand a beaucoup participé au rapprochement de ces deux « communautés ».
6 Principe spirituel New Age qui a notamment influencé Steve Jobs, créateur de la société Apple.
7 Se faisant appeler FM-2030, il écrit que « le nom 2030 reflète ma conviction que les années aux alentours de 2030 seront des années magiques. En 2030, nous serons immortels et tout un chacun aura de grandes chances de vivre éternellement ».
8 Rencontre avec le docteur Max More, fondateur de l’Extropy Institute, interview du 1er juin 2002, nutranews.org.
9 transhumanism.org.
10 Ray Kurzweil, Qu’est-ce que la singularité ?, Arte, septembre 2011.
11 Propos tenus par le cybernéticien Kevin Warwick dans Libération, 11 mai 2002.
12 « Google, une certaine idéologie du progrès », Le Monde, 26 septembre 2013.
13 « Transhumanistes sans gêne », Libération, 18 juin 2011.
14 Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains, le futur a-t-il encore besoin de nous ?, Hachette littératures, coll. Haute tension, 2009.
15 Abraham Moles, « La fonction des mythes dynamiques dans la construction de l’imaginaire social », Cahiers de l’imaginaire, no 5/6, 1990.
16 Jacques Perriault, « Le corps artefact. Archéologie de l’hybridation et de l’augmentation », L’humain augmenté, Édouard Kleinpeter (dir.), CNRS, 2013.
17 Thibaut Dubarry, Jérémy Hornung, « Qui sont les transhumanistes ? », 2008 / 3, sens-public.org.
18 Ibid.
19 Franck J. Tipler, The Physics of Immortality : Modern Cosmology, God and the Resurrection of the Dead, Anchor, 1997.
20 Pierre Teilhard de Chardin, Le Phénomène humain (1955), Points Seuil, 2007.
21 Phédon, 67a.
22 Notamment dans Discours de la méthode (1637) et Méditations métaphysiques (1641).
23 Julien Jean Offray de La Mettrie, L’homme Machine, 1747.
24 Farid El Moujabber, « Le post-humanisme, un épiphénomène du dualisme. Utopie et mythe à l’âge technologique », Metabasis no16, novembre 2013.
25 Ibid.
26 Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Encyclopédie des Nuisances (2002).
27 Le premier grand colloque français organisé par le CNRS sur le transhumanisme a eu lieu en décembre 2012 et était intitulé « L’humain augmenté. États des lieux et perspectives critiques ». Les vidéos des interventions sont en ligne : iscc.cnrs.fr.
28 Lire L’humain augmenté, Édouard Kleinpeter (dir.), CNRS, coll. Les Essentiels d’Hermès (2013). Le philosophe Bernard Andrieu y écrit par exemple que « l’homme hybridé (…) doit éviter la stigmatisation en revendiquant sa mixité » tout en avançant que l’hybridation est synonyme de « démultiplication des références identitaires » ou encore de « métissage du corps humain »…
29 Jacques Ellul, Le Système technicien (1977), Cherche midi, 2012.
30 Marc Roux, « Un autre transhumanisme est possible », L’humain augmenté, Édouard Kleinpeter (dir.), CNRS, coll. Les Essentiels d’Hermès, 2013.
31 Bruce Benderson et Christian Godin « Ce que pense un transhumaniste », Cités n° 55, 2013.

« Être fort assez »
Entretien radiophonique avec Jeanne Favret-Saada. La sorcellerie dans le bocage de Mayenne

En 1969, après avoir enseigné à l’université d’Alger puis de Nanterre, Jeanne Favret-Saada s’installe dans le bocage mayennais pour commencer une enquête de plusieurs années sur la sorcellerie. Loin de se satisfaire d’une posture d’observatrice, et plutôt que d’imaginer, à distance, le fonctionnement du système sorcellaire, elle accepte d’en « occuper » une place, de se laisser affecter, de perdre une certaine maîtrise sur son devenir. Au-delà d’un apprentissage « pour sa vie », Jeanne Favret-Saada tire de cette expérience une analyse inédite du système des sorts et des rôles de chacun.e dans cette entreprise de conjuration du malheur. Trois ouvrages, devenus classiques en sciences sociales, sont nés de ce travail : Les mots, la mort, les sorts (1977), Corps pour corps, enquête sur la sorcellerie dans le bocage, avec Josée Contreras (1981), et Désorceler (2009).

Juliette Volcler (réalisatrice de l’émission radiophonique et du site internet L’intempestive) et Yeter Akyaz (réalisatrice sonore) ont rencontré Jeanne Favret-Saada dans un bistrot marseillais en 2011. Lors de cet entretien, disponible à l’écoute en ligne1 « Être fort assez » : la sorcellerie dans le bocage, à écouter sur intempestive.net, ou à télécharger directement ici., « On parle du discours méprisant des élites (Église, médecine, psychiatrie, école…) sur la paysannerie et sur les pratiques de sorcellerie, on parle de tout ce qu’il s’agit de réapprendre lorsqu’on s’extrait de son milieu social, (…) on parle de la sorcellerie comme d’une manière d’exprimer ce qui ne peut pas l’être autrement ; on parle de la place des femmes dans ce système sorcellaire, de leur puissance et de leur esclavage ; on parle du désorcèlement comme thérapie et apprentissage de sa propre force. »

Ce texte est extrait du numéro 1 de Jef Klak, «Marabout», dont le thème est Croire/Pouvoir. Sa publication en ligne est la cinquième d’une série limitée (5/6) de textes issus de la version papier de Jef Klak, toujours disponible en librairie.

 

Les propos de l’entretien n’ont que très légèrement été réécrits lors de la retranscription, par souci de fidélité à la forme sonore.

 

Le site de l’Intempestive

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Jeanne Favret-Saada est ethnologue, mais la définition est un peu courte…

D’abord, je suis une tout à fait vieille dame, parce qu’à la fin du mois de septembre [2011], j’aurai 76 ans. Quand j’étais jeune chercheure, j’ai participé à Mai-68. J’étais chercheure et enseignante à Nanterre qui, comme vous le savez, a eu une importance dans cette affaire-là. Nous étions deux ou trois enseignants, avec nos étudiants, à être dans toutes les manifestations. On avait décidé que l’on ne quitterait pas la France l’année suivante, que l’on travaillerait en France parce qu’on avait l’impression qu’il s’y passerait quelque chose. Ce qui était évidemment tout à fait faux. On attendait même la Révolution… C’est vous dire que ça n’a pas été tout à fait ça.

Or moi, Française née en Tunisie, avec des parents juifs, d’origine entièrement tunisienne depuis x générations – depuis toujours –, j’étais venue en France pour faire mes études supérieures à mes 18 ans, et je ne m’étais jamais sentie installée en France. J’aimais beaucoup la langue, la littérature, la France de la Révolution, la France laïque, etc., et je haïssais l’autre [France]. Je n’en voulais pas. De plus, dans les années où je suis venue, il y avait beaucoup plus d’antisémitisme que maintenant, et donc, je ne me sentais pas vraiment admise en France. Durant Mai-68, avec un groupe de camarades, on a été envoyés à Saint-Nazaire avec les « paysans travailleurs » – enfin, ceux que l’on a ensuite appelés les « paysans travailleurs ». On est entrés à la tête d’une manifestation à l’université de Nantes sur des tracteurs, avec des paysans. Là, j’ai dit : « Ça y est, cette France-là, je la veux. »

C’est donc à travers une lutte que vous avez commencé à vous sentir habiter en France ?

Une lutte avec des gens qui étaient justement de la France de la Révolution, de la France des révolutions, qui n’étaient pas la France confite, colonialiste, qu’on rencontrait dans Paris…

Quant à la sorcellerie ?

À la rentrée d’octobre-novembre 1968, j’ai eu un étudiant à Nanterre qui était pion dans un lycée de Laval [en Mayenne] et qui m’a parlé [de la sorcellerie]. Il m’en a parlé avec beaucoup de mépris d’ailleurs, mais ça m’a beaucoup intéressée. Probablement parce qu’il a réussi à faire passer le fait qu’il y avait des vies en jeu – ou plutôt, qu’il y avait de la vie et de la mort en jeu –, et aussi parce que mon précédent travail sur l’Algérie s’était beaucoup occupé des situations de vendettas, de mises à mort, etc. Je suis donc allée là-bas avec quatre ou cinq étudiants.

C’était à la Toussaint 1968 et j’ai tout de suite loué une maison pour venir à la fin de l’année universitaire m’y installer avec mes enfants. Dans un village. J’ai été frappée en arrivant : [il n’y avait] personne dans les villages, il pleuvait comme vache qui pisse et toutes les populations étaient réunies dans les cimetières avec des fleurs éclatantes ! C’est-à-dire : les gens en noir, les fleurs éclatantes et une pluie lugubre. C’était un tel choc que j’ai dit : « Ça, c’est bon pour moi, je viens ! »

Vous parlez du mépris avec lequel votre étudiant a commencé à vous évoquer les questions de sorcellerie…

Oui, il disait : « C’est des gens complètement tarés », évidemment. Bon moi, je ne comprenais pas pourquoi ils devaient être tarés, comment on pouvait dire d’un compatriote, par avance, qu’il est taré. Donc, [dans la continuité] de ces deux ou trois jours autour de la Toussaint, j’ai eu envie de rencontrer ces gens, de les connaître. Ils savaient des choses que je ne savais pas, de toute évidence. J’ai considéré que je devais prendre tout le temps qu’il me fallait – d’ailleurs, mon laboratoire [de recherche] n’a pas aimé qu’un an ne me suffise pas et que je continue indéfiniment à être là-bas ! Mais il fallait le faire dans leur temps ; selon ma possibilité à moi, aussi, d’entrer en relation avec des inconnus.

C’est quand même un aspect du terrain qui est pénible pour tous les ethnologues quand on entre en relation avec des gens qui… Il n’y a que dans les pays coloniaux que les gens se sentent obligés de vous répondre. Là, ils ne voyaient pas du tout pourquoi [me parler] ; et si je ne leur plaisais pas, ils m’envoyaient au bain. Et à la troisième fois de la journée où vous avez été envoyée au bain, eh bien, vous allez vous coucher et vous vous demandez : « Qu’est-ce que j’ai présenté d’insupportable ? Pourquoi ne leur ai-je pas fait envie ? » Petit à petit, j’ai appris comment parler avec les gens.

Ce qui est très frappant, c’est que vous avez tenu un journal quotidien de ce qui vous arrivait pour essayer de saisir, un peu, ce qui se passait – ce que l’on retrouve dans Corps pour corps, votre journal de terrain. […] Vous n’hésitez pas à montrer les errements, les erreurs que vous faites dans la communication, ou plutôt, dans les rapports quotidiens avec les personnes…

C’est surtout que l’on s’est déplacé de son propre groupe, de sa classe d’intellectuels, pour aller dans une autre région qui a non seulement d’autres règles de politesse concernant ce que l’on peut dire et ce que l’on ne peut pas dire, mais où les gens ont aussi recours à la sorcellerie – une [pratique] complètement méprisée en ville – et ont peur du jugement que vous porterez sur eux. Les pensées et leurs pratiques étant secrètes, vous ne savez pas, pendant longtemps, comment tomber juste. Vous dites des bêtises parce que ce qui est à découvrir, vous ne le connaissez pas. Moi, ça ne me vexait pas de m’apercevoir que, là encore, j’avais été une imbécile.

Justement, ce qui est très sensible dans Corps pour corps, c’est que vous arrivez complètement à rebours de ce que vous avait dit votre étudiant et de l’attitude générale de ceux que vous appelez « les folkloristes de la sorcellerie ». Vous partez du principe qu’il y a un discours et des pratiques qui se tiennent autour de la sorcellerie : comprendre d’abord ce dont il s’agit avant de les mépriser, et redonner de la valeur à la parole du peuple.

Oui. Ces gens pensent et pratiquent quelque chose qui est méprisé dans mon groupe. Or, ce sont des Français, comme nous, qui vont à l’école française, à l’école publique, qui vont, je ne sais pas, au catéchisme, qui font leur service militaire, qui regardent la même télé le soir. Ce sont des Français. Et ils ont en plus, dans leur région, un ensemble de pensées, de pratiques relatives à la sorcellerie. Mon idée était la suivante : s’ils « le » disent comme ça et pas autrement – alors qu’ils disposent entièrement de notre langue et de nos moyens de pensée –, c’est que « ça » ne peut pas se dire autrement. Donc, il faut leur faire crédit. Mais que sont-ils donc en train d’essayer de faire, de gérer avec « ça » ?

Ce qui s’exprime à travers « ça », ce sont des rapports humains extrêmement complexes, très difficiles à décoder rationnellement, qui passent par tout un tas de gestes et d’attitudes, de rapports humains qui ne peuvent pas s’exprimer par le langage courant et qui, à travers les pratiques de sorcellerie, créent un réseau de significations et de compréhensions du monde…

Vous avez dit « rationnellement », mais le problème c’est que nous aussi, dans nos vies, on n’est pas plus rationnels qu’eux. Par exemple, essayez de me faire un exposé sur la crise de la dette qui soit un peu cohérent. Même sur l’affaire DSK, qui est infiniment plus simple. Essayez que ce soit cohérent. C’est extrêmement difficile. Bon. Parmi les idées avantageuses que nous avons sur nous-mêmes – nous les citadins, les gens cultivés –, il y aurait que « nous » sommes rationnels et que les autres qui font notre monde ne sont pas rationnels. Ce que nous avons, c’est les raisons pour lesquelles nous faisons ceci ou cela, ce ne sont jamais que des raisons. Ce n’est pas la rationalité qui nous amène là. Avec eux, c’est exactement la même chose, il faut connaître leurs raisons, au pluriel.

Vous évoquez le discours méprisant des élites (les notables, l’Église, l’école, la médecine) qui disqualifient les pratiques de sorcellerie, qui les rejettent complètement.

[Ils disqualifient] même les pratiques paysannes. Par exemple, le directeur de l’hôpital psychiatrique me disait : « Être psychiatre ici, c’est de l’art vétérinaire. Ils n’ont pas de parole. » Ce n’est pas vrai. Quand ils ont commencé à me parler, ils ne s’arrêtaient pas pendant quatre heures. On peut dire qu’ils ont une parole. Interdite ou retenue devant le notable qui peut les interner, mais c’est tout. On ne peut pas dire que ce sont des êtres sans paroles, mais on peut dire qu’ils savent ce qu’est un rapport de force et qu’ils ne vont pas se risquer.

Vous montrez, à travers des exemples, que le discours prétendument rationnel, prétendument scientifique, est chargé de mythologie et de représentations qui ne sont pas plus justes que les représentations qui s’expriment à travers la sorcellerie…

Je peux même vous dire que depuis que mes livres ont été publiés, jusqu’à aujourd’hui – cela s’est produit cette semaine encore –, il y a pas mal de savants et de chercheurs qui m’écrivent pour me demander de les « désorceler ». D’ailleurs, je ne réponds pas, en général, à ces lettres parce qu’ils penseraient que c’est moi qui dois les désorceler, ce que je ne veux pas faire, de toute façon. J’ai eu sept ou huit directeurs de recherche au CNRS qui m’ont directement demandé de les désorceler. Donc il ne faut pas… vous voyez.

Mais là, ce sont des comportements totalement irrationnels au regard de l’univers dans lesquels ils s’expriment…

Être pris dans une crise de sorcellerie, c’est être pris dans des malheurs à répétition. Tout lecteur de mes livres, y compris s’il est directeur de recherche au CNRS, qui est lui-même pris dans des malheurs à répétition, se projette immédiatement sur ce que j’écris et pense tout de suite que j’ai la clef de son problème. Bien qu’il sache qu’il y a d’autres types de personnes qui s’occupent des malheurs à répétition, par exemple les psychiatres, les psychanalystes et toute une série de gens qui ont inventé les thérapies pour ceci ou cela, il ne veut pas s’adresser [à ces personnes]. C’est ce qu’il ne dit justement pas : « Je ne veux pas m’y adresser » ou : « Je m’y suis adressé et ça ne m’a rien fait ». C’est tout à fait absent de leur propos. [Ils disent :] « Je veux que vous me trouviez un désorceleur ». Vous voyez.

Mais ce qui est frappant, c’est de voir comment le moindre de mes lecteurs, pourvu qu’il soit pris dans des malheurs à répétition, se projette immédiatement, parce qu’il a, comme je le dis dans un papier qui sort ces jours-ci[2. Jeanne Favret-Saada, « La mort aux trousses », Penser/Rêver, no 20, p. 207-220, 2011.], « la mort aux trousses ». Il sent qu’il a la mort aux trousses, et là, il ne fait plus du tout de discours, il ne fait plus de chichis intellectuels, il ne dit pas : « Ces gens sont irrationnels ! » ou « Moi, je suis rationnel ! » ; il dit : « Je veux en sortir ! ».

C’est un effet auquel vous ne deviez pas vous attendre. Quand des personnes lisent vos livres de travers…

Non, ce n’est pas de travers, au contraire. Je dois prendre ça comme une prolongation de mon terrain : qu’est-ce qui arrive à ces gens ? Quelles ont été les demandes qui m’ont été faites après la sortie de ce livre ? Ils ne sont pas méprisables du tout. Ils sont dans des malheurs à répétition, et ils veulent cette cure-là, spécifiquement, cette façon-là d’en sortir spécifiquement, et pas une autre. Après tout, c’est tout aussi rationnel pour eux que pour quelqu’un du bocage.

Je me trompe peut-être, mais à travers vos écrits, vous avez donné une certaine légitimité à la sorcellerie. La psychiatrie et la psychanalyse ont leur place dans nos sociétés contemporaines. Mais, avant votre recherche, la sorcellerie avait-elle autant sa place ?

Bien sûr que non. Les gens qui en parlaient à l’hôpital psychiatrique étaient internés. On disait qu’ils avaient « une bouffée délirante à thème de sorcellerie ». Maintenant, ça va mieux. C’est-à-dire qu’il y a un certain nombre de psychiatres qui m’ont lue, qui en ont entendu parler, ou bien on leur a expliqué à la fac, je ne sais pas, mais en tout cas, maintenant, ça va mieux. D’ailleurs, les psychiatres et psychanalystes étaient vraiment hostiles à mon travail au début. C’est-à-dire ce que j’avais fait sur le terrain, ils adoraient, mais si je disais que cela sortait les gens de malheurs à répétition, ça, ils ne le supportaient plus. « Mais ce n’est pas une vraie thérapie, les nôtres sont les vraies ! » (rires)

Je dois dire que depuis trente ans, la situation a changé. Maintenant, je suis invitée trois ou quatre fois par an par des écoles de psychanalyse ou de psychiatrie, par exemple [aux cliniques de] La Chesnaie ou de La Borde, mais aussi en Belgique, à Bruxelles, etc., par des gens qui comprennent parfaitement ce dont il est question d’un point de vue thérapeutique dans ces affaires-là.

Vous expliquez que la pratique de désorcèlement est une thérapie qui s’exprime d’une autre manière que les thérapies conventionnelles, officiellement reconnues, comme la médecine…

Et qui, elles-mêmes, s’affichent comme telles. Jamais un désorceleur ne dira « Je suis un thérapeute ». Je pense qu’à partir du moment où l’on se dit atteint par le pouvoir d’un sorcier, c’est pour être pris en charge par un désorceleur qui traite le malheur à répétition et qui vous en propose une sortie. À l’inverse de mes collègues qui traitaient la sorcellerie comme une machine à accuser des gens en tant que sorcier, ou à proférer des énoncés irrationnels (telle personne que l’on connaît bien est toujours là, même quand on ne le voit pas, untel est invisible, etc.), bref, contrairement à ces collègues, je me suis dit « Mais pourquoi les gens prononceraient-ils des choses de ce genre si ça n’est parce qu’ils veulent sortir de là où ils sont ? ».

Un spécialiste leur est proposé : le désorceleur, que l’on trouve tous les cinq, six villages (et ils vont toujours chercher celui qui est le plus loin de chez eux pour ne pas non plus avoir à trop se trouver dans son pouvoir). Si on me demande quelle est la statistique [du nombre de] sorciers, je répondrais qu’il n’y a pas de sorciers… En fait ce sont juste les ensorcelés qui accusent d’autres [personnes] d’être des sorciers. Donc on ne peut pas dire qu’il y a tant de sorciers dans la Mayenne, mais on peut dire qu’il y a tant de désorceleurs. C’est une profession masquée ; on se cache toujours, [on préfère dire] « Je suis cartomancienne, je suis coiffeur, je suis hongreur ». Ils ont toujours des métiers de façade : ils sont agriculteurs, par exemple. Mais leur activité principale, c’est en fait de désorceler.

Dans l’histoire de la sorcellerie, quelles que soient les époques, il a toujours fallu se cacher ?

Oui, à cause de l’Église catholique. Fondamentalement, c’est la répression de l’Église qui joue encore beaucoup aujourd’hui, puisque l’Église s’est associée, pour ces affaires-là, à la médecine et à l’école. Elle a défini une foi rationnelle – ce qui me paraît être une chose incroyable, puisqu’on trouve rationnel de croire que Jésus est né d’une vierge, qui elle-même a été conçue sans péché, qu’il est mort et qu’il a ressuscité… Ça, c’est rationnel ! (rires) Mais c’est rationnel parce que c’est admis par tout le monde. C’est admis par les religions communes. Donc on ne va pas dire que c’est irrationnel, sauf les méchants athées, une corporation à laquelle j’appartiens personnellement.

En conséquence, ça [la foi rationnelle] ne m’a jamais paru plus rationnel que la sorcellerie. C’est un usage plus connu, et c’est tout. Et c’est l’Église catholique qui ne veut pas, qui n’a jamais voulu qu’il y ait une autre autorité localement, qui dise « Moi, j’ai des pouvoirs ; moi, je peux ceci ou cela ». Et donc, c’est comme ça qu’elle a pris le virage depuis un siècle en traitant « ça » d’irrationalité. Alors qu’avant, elle le traitait de superstition : supertes, ce qui est en plus de la foi, et ce qui est faux, c’est l’hérésie.

Concrètement, comment peut-on définir une crise de sorcellerie, telle que vous l’avez constatée dans le bocage ?

C’est la progression d’une famille d’exploitants agricoles, de paysans, dans des malheurs qui se répètent : des voitures ou des tracteurs qui se bloquent, qui tombent dans le fossé, des enfants qui ont des maladies, la femme qui ne peut pas accoucher, la vache qui fait du lait rempli de germes – bien que le fermier soit un bon fermier, qui travaille bien. C’est-à-dire que dans tout l’espace qui est celui de l’exploitation agricole, le domaine de la ferme, se passent des malheurs qui se répètent, [transmis] d’un objet à l’autre de la ferme, ou d’un être à l’autre de la ferme.

À un certain moment, quelqu’un intervient – qui connaît bien cette famille – et s’adresse au chef de famille. Il lui dit « Y’en aurait pas, par hasard, qui te voudraient du mal ? ». Officiellement, celui à qui [on s’adresse] tombe des nues, dit qu’il n’y avait jamais pensé, bien que tout le monde a entendu parler de la sorcellerie dans sa famille, mais qu’il n’y avait jamais pensé et donc, [ce quelqu’un qui intervient], je l’appelle « l’annonciateur ». C’est celui qui annonce son état à un futur ensorcelé et lui propose d’aller voir le désorceleur qui l’a [lui-même] tiré d’affaires il y a plusieurs années. Puis c’est chez le désorceleur que le diagnostic sera posé : Y a-t-il ou n’y a-t-il pas un sort ? Et qui est le sorcier ?

« Y’en aurait pas, par hasard, qui te voudraient du mal ? » – vous avez redit cette phrase [centrale]. Dans vos trois livres, vous portez une attention à la retranscription de la parole des personnes, jusque dans les accents, dans la manière de parler.

Parce qu’au début, je comprenais très peu de choses, et pourtant, ils parlent très bien français. Donc, je ne comprenais pas, j’ai dû apprendre [la langue]. Évidemment, ce n’est pas comme apprendre une langue à tons en Asie (rires), c’est pas du tout aussi compliqué : en trois mois, j’étais au point. Pour cela, j’ai dû apprendre comment ils rythment les phrases, comment la communication verbale est articulée sur la communication non verbale – ce que nous avons nous aussi, que nous utilisons à plein pot, sans le savoir parce que, pour nous, c’est évident. Mais nous avons des jeux de regards, de bouche, de mains, de claquement de langues. Nous communiquons aussi très largement par des moyens non verbaux. Mais quand ce sont d’autres – dont vous ne connaissez pas le système de communication – qui communiquent comme ça, évidemment, il faut l’apprendre.

Vous dites que la pratique ethnographique courante, qui consiste à aller chercher des informations auprès d’un informateur ne sert strictement à rien. Il faut accepter d’être pris dans un jeu de communications, de relations beaucoup plus complexe que cela. Les gens n’ont accepté de vous parler qu’à partir du moment où vous étiez identifiée à une place, à l’intérieur de ce système de sorcellerie.

C’est-à-dire quand ils ont compris que j’étais débordée par ce qui se passait, que moi-même, je ne maîtrisais pas. Par exemple, il y a eu une fois où mon fils a été malade… J’étais là, avec mes enfants qui avaient 6 ou 7 ans, et puis 7 ou 8 ans, et mon fils a été malade. Le médecin était inquiet parce que c’était une orchite, une inflammation des testicules qui pouvait le rendre stérile par la suite. Je n’avais pas le téléphone en ce temps-là, j’allais téléphoner à la cabine du village à tous les laboratoires où il avait fait des analyses à Paris, avant. Et le médecin ne comprenait toujours pas.

Tout le monde entendait la communication, et ils me disaient « Alors les docteurs, ils ont trouvé ? », [je répondais] « Non, ils n’ont pas trouvé ». Quand le médecin l’a guéri, il m’a dit : « Je l’ai guéri mais je ne sais pas pourquoi. » J’ai répété ça autour de moi. Évidemment, [les gens] étaient très contents : ils ont vu que j’avais expérimenté, comme eux, une histoire de maladie incompréhensible. Et donc, après, quand des gens ont commencé à me raconter leurs histoires, c’était très… L’atmosphère d’une ferme où il y a du malheur à répétition, c’est terrible. Les gens sont très prostrés, il fait très sombre, c’est accablant comme atmosphère, donc ça me faisait de l’effet, évidemment.

Ce que j’ai écrit à propos de mon terrain, ce n’est pas de l’information sur un système symbolique d’autrui qui serait là, dans un ciel, qu’il faudrait décalquer puis faire descendre dans mes bouquins. Il ne s’agit pas d’informations, mais d’informations vitales. Il s’agit de quelque chose qui les affecte, et de quelque chose que vous ne pourrez comprendre que si vous acceptez d’en être affecté aussi. C’est-à-dire de comprendre pourquoi une communication humaine, c’est aussi ça. Et pas une communication de singes, d’infrahumains, d’abrutis, d’alcooliques…

Cela fait écho, non seulement à la pratique de l’ethnologue, mais également au rapport du journaliste traditionnel à son environnement, qu’il ne va traiter qu’en termes d’actualité… On le remarque quand on travaille sur les quartiers, je crois, où il est tout à fait naturel qu’il y ait un rejet vis-à-vis du journaliste, puisqu’il n’est présent que dans un rapport de prédation du quotidien des gens.

Et puis le journaliste qui va dans le quartier, il sait déjà ce qu’il veut trouver, il sait déjà ce qui se passe, et il sait déjà ce qu’il va en dire. Il cherche juste un peu de couleur locale. Alors on comprend que les gens n’aient pas envie de servir à faire de la couleur locale pour le journaliste. Ils ont des choses à dire, que le journaliste n’imagine même pas. On voit d’ailleurs, quand des journalistes sont restés six mois dans une banlieue, qu’ils ont récolté tout à fait autre chose à en dire.

Vous dites que la sorcellerie, il faut bien voir que ce n’est pas quelque chose d’anodin, c’est un combat à mort entre deux hommes, et derrière eux, du coup, entre deux familles, entre deux exploitations.

Oui, mais je ne dirais pas [un combat à mort] entre deux hommes, mais entre soi et le malheur qui est incarné provisoirement par quelqu’un que l’on accepte finalement de désigner comme sorcier. Parce qu’on s’imagine que ça se fait comme ça, de désigner quelqu’un. Mais moi, parce que j’ai vu beaucoup de séances de désorcelement, je voyais bien qu’il fallait plusieurs semaines au désorceleur pour y arriver. C’est-à-dire pour que les ensorcelés puissent accepter de faire tomber la responsabilité de ce qui leur arrivait sur quelqu’un dont ils savaient que, possiblement, il lui arriverait des malheurs à répétition et qui puisse supporter que « ça » lui arrive. Donc, il s’agit de déménager le malheur d’une exploitation dans une autre, d’une famille dans une autre, et donc c’est tout à fait le contraire de ce que la presse raconte quand on dit « Ah oui, c’est untel qui m’a fait ça ». Non, pas du tout. C’est une opération très longue, très travaillée.

Au fond, le désorcèlement passe par le fait que le désorceleur va apprendre à l’ensorcelé à réassumer une part d’agressivité nécessaire, largement désapprise par l’Église catholique, entre autres, qui apprend plutôt à tendre l’autre joue… La soumission. La soumission, voilà.

Voilà, c’est-à-dire que les ensorcelés se présentent comme des gens qui sont toujours bons. « Nous », on nous a appris à tendre l’autre joue. « Nous », on ne fait pas de mal. « Nous », on n’a jamais fait de mal à personne. « Pourquoi il ne nous arrive que du mal ? Dites-nous qui nous fait du mal ? » Ce qui est frappant, c’est que quand les ensorcelés arrivent chez le désorceleur, ils ont tout de suite des idées sur des gens de leur famille. Parce que la famille, c’est le lieu des vrais conflits, surtout dans l’agriculture, où il y a des jalousies sans fin autour de qui a hérité, puisque tous les héritages vont maintenir l’exploitation du successeur – et pas du tout les filles, qui ne touchent presque jamais leurs parts (elles l’ont en dette, qui ne sera sans doute jamais remboursée). Les autres frères [du successeur] ont dû aller s’installer ailleurs… [La famille], c’est un lieu de conflits gravissimes.

Et donc, aux ensorcelés, si on leur dit « Qui vous veut du mal ? », ils ont tout de suite des tas d’idées. Et le désorceleur, il dit toujours « Non, non, non, c’est plus loin que vous ne le pensez ». Donc il s’agit de sortir les conflits de la cellule familiale qui doit rester toujours unie. Parce que, comme je l’ai compris, c’est un genre de thérapie qui vise aussi à sauver les exploitations familiales. C’est-à-dire que cette famille, qui a cette exploitation, ne doit pas se défaire, elle ne doit pas se séparer, le couple ne doit pas divorcer, il ne doit pas se fâcher avec ses frères, ses sœurs, ses parents. Il faut que l’origine du mal soit trouvée ailleurs, chez d’autres, non parents. Pas trop loin, parce qu’on ensorcelle avec le toucher, le regard et la parole, parce que la théorie de la sorcellerie suppose une proximité de face-à-face. Pas trop loin, mais pas trop près non plus ; pas des parents.

Et quand le désorceleur a réussi à trouver une figure de quelqu’un, d’un proche que les ensorcelés accepteront de charger de cette responsabilité, alors ça commence à marcher mieux. Parce que ça veut dire qu’ils ont aussi accepté de ne pas se penser comme « tout bon », comme « Nous, on n’est que bons et les autres, ils ne sont que mal » : ils ont accepté de se mélanger un peu avec la volonté, par exemple, de rendre des coups à ceux qui leur en donnent.

Vous évoquez, dans ces affaires qui concernent des familles, la différence entre le rôle des hommes et le rôle des femmes face à une crise de sorcellerie. Et notamment le fait que les femmes ne se trouvent pas dans le rôle de la sorcière, comme on a l’habitude de se le représenter. La femme joue le rôle de redonner de l’assurance à l’homme visé par un sorcier ; elle lui permet de se réaffirmer et donc de reprendre pleinement sa place dans le monde.

Oui. C’est-à-dire que les femmes, épouses d’exploitants (à cette époque-là en particulier, mais enfin, le droit a changé, mais la réalité n’a pas beaucoup changé) ne sont rien dans les exploitations. C’est lui qui est le chef d’exploitation et c’est lui le chef de famille. Donc, si elles pensent que c’est de la faute de leur mari que l’exploitation ne marche pas, elles peuvent partir. Mais que feront-elles ? Quoi ? Elles seront apprenties boulangères à Paris ? Elles n’ont pas fait d’études : elles ont évidemment intérêt à essayer de requinquer leur exploitant de mari. Et donc, elles le font comme les femmes font pour requinquer leur pauvre petit mari qui pleurniche à la moindre difficulté. Elles leur font avaler… les rituels qu’il faut faire. [Ceux] qui, si on les fait, nous mettent dans l’état d’esprit de rendre coup pour coup. Elles leur font faire ce qu’elles-mêmes, elles ont fait très vite et très bien dès le début du désorcèlement. Alors que lui, à cause de son orgueil d’homme rationnel et de représentant public de la famille, il doit éviter de se présenter comme un abruti devant le village, le maire, l’instituteur, le curé. Lui, il traîne la patte tout le temps. Ce sont les épouses qui font ce qu’il faut pour les énergétiser progressivement.

Le désorcèlement est un système de communication complexe, dans lequel tout le monde doit accepter d’être partie prenante à 100%. Les femmes entrent tout de suite à 120%, les maris à 40 ou 50%. Donc, il s’agit d’amener le mari le plus près possible des 100%, et il n’y a que les épouses qui peuvent le faire, parce que le désorceleur ne les voit pas assez souvent, et il n’a pas de temps à perdre avec des gens qui ne veulent pas de sa soupe. S’ils n’en veulent pas, tant pis pour eux. Donc c’est le travail de la femme, qui est à la fois complètement exploitée et à la fois complètement puissante. Mais il ne faut pas dire que les femmes sont puissantes simplement dans cette affaire-là. C’est une puissance pour être esclave, une puissance qu’elles déploient pour être esclave. Mais c’est mieux d’être cette esclave-là qu’une divorcée commis de boulangerie à Paris, avec un studio en grande banlieue…

…et donc impuissante ?

Impuissante parce qu’il n’y a pas, pour les femmes, d’accès possible à une position de puissance sociale.

Dans l’exploitation, c’est comme s’il y avait un contre-balancement, où la femme a une importance, mais invisible…

Oui, c’est ça. C’est-à-dire que quand on dit qu’elles sont puissantes dans ce sens-là, c’est qu’elles ont beaucoup de vitalité : elles se démènent pour survivre, pour que l’exploitation survive, pour que leur mari fasse son boulot. Elles ne vont pas le mépriser. Elles vont au contraire le pousser à devenir enfin un peu orgueilleux, mauvais.

On peut dire en quelque sorte que c’est une forme de solidarité liée à la division sexuelle des tâches ?

Oui. Et pas seulement des tâches : de la propriété, des statuts juridiques. Donc elles n’ont pas d’autre issue que de se débattre pour réanimer leur petit mari.

Vous évoquez longuement les rapports que vous avez eus avec madame Flora qui a été votre désorceleuse. Notamment dans Corps pour corps, votre journal de bord, vous écrivez comment, au départ, elle vous autorisait à assister à des séances. En étant là, vous notiez tout, mais sans arriver à percevoir la logique de ce qui s’y passait. C’est en revenant [sur vos notes] que vous avez fini par saisir comment, à travers l’usage de la parole, elle arrivait déjà à comprendre où se situait le malheur de la personne qui venait la voir, sans d’ailleurs que cette personne ait l’impression qu’on lui posait des questions… Il y avait divination. Au fur et à mesure, vous avez compris ce fonctionnement, non pas dans la position extérieure d’une observatrice qui serait scientifique…

Non, j’étais sa cliente.

Oui, voilà, vous étiez sa cliente : vous avez vous-même été engagée dans un désorcèlement avec madame Flora.

J’étais sa cliente pour ma vie, et d’ailleurs, elle m’a appris des choses. J’étais au même moment en psychanalyse, et elle m’a appris des choses que la psychanalyste était absolument incapable de m’apprendre. Entre autres, à me dépatouiller des rapports de force injustes – ce qui est une chose sur laquelle j’avais toujours achoppé jusque-là. À partir du moment où elle m’a donné, sur plusieurs années, cet entraînement, je l’ai fait sans me fatiguer : dès que je m’aperçois qu’on est en train de me maltraiter, je mets toujours quelques claques morales aux uns et aux autres, jusqu’à ce qu’ils comprennent que je suis là, en face. Après, je m’arrête, parce que moi, j’ai horreur des rapports de force. Mais je peux mettre mon habit de méchante, mon habit de fille agressive avec des collègues, par exemple.

Donc être désorcelée, c’est assumer sa puissance et savoir la montrer, qu’on soit un paysan du bocage, ou qu’on soit une femme dans la France contemporaine.

Absolument, c’est ça. Et savoir la montrer quand il faut, c’est-à-dire quand l’autre joue le rapport de force. Par exemple, il y a des collègues, dans des rapports de travail entre universitaires, qui estiment que quelqu’un ne peut être bon que si tous les autres sont posés comme nuls en face de lui. Donc, il s’agit très vite de lui monter sur la tête, et de le montrer en défaut sur quelque chose de fondamental, publiquement. Après ça, il ne s’y risque plus, mais il faut y penser. Je veux dire que ça m’accablait, je me disais : « Mais enfin, les êtres humains sont des ordures », et puis, après, quand j’ai compris que c’était si simple de montrer la force et de ne plus s’en servir, voilà, j’ai appris quelque chose pour ma vie, d’extrêmement important.

Finalement, après la lecture de vos bouquins et cet entretien, le désorcèlement, c’est juste apprendre à trouver sa place dans le monde parmi…

C’est plus que ça. Parce que la psychanalyse est assez bien pour vous faire trouver votre place dans le monde. [Ce que j’ai appris, c’est] être capable de mobiliser ce qu’il faut de force en face des autres, ce qui est toujours lié à ce que les autres essaient de vous imposer. C’est vraiment la gestion du rapport de force.

Il se trouve, par exemple, que j’avais un père extraordinairement autoritaire (on pourrait même dire un « tyran » domestique) et que j’avais décidé très jeune que je ne voulais ni obéir ni commander. J’ai réussi à faire ça. C’est-à-dire que j’ai refusé de diriger un laboratoire, j’ai refusé tout honneur professionnel qui m’amenait à diriger quelque chose, à commander quelqu’un. Mais j’étais totalement incapable de gérer les rapports de force avec les autres, je fuyais, je m’en allais, je me disais « C’est des imbéciles, je les déteste, je vois pas pourquoi j’aurais à me défendre », et en fait, ça me créait des ennuis, tout le temps.

Madame Flora, elle, prenait les problèmes que j’avais dans mon existence à ce moment-là. Elle me disait « Mais vous n’allez pas vous laisser faire là-dedans, attendez ! ». Et elle comprenait très bien comment fonctionne le CNRS, ou comment fonctionne une maison d’édition (parce que j’avais eu des problèmes avec un éditeur à l’époque). En fait, elle me déployait, y compris par rapport à l’administration de mon laboratoire, des arguments. Elle imaginait des scènes totalement irréalistes, mais avec tant de précisions que ça m’imprimait des schémas : répartir les mobilisations de force au bon moment. Et oui, après ça, la vie était beaucoup plus simple.

C’est un apprentissage de sa propre autonomie et de sa propre résistance.

De trouver la bonne force. Ne pas commander, ne pas obéir. Ce qui existe, c’est savoir déployer la bonne force au bon moment et de ne pas aimer la force, mais ne pas non plus la fuir.

Une définition presque libertaire finalement.

Oui, absolument.

C’est comme si vous disiez « Je ne suis ni inférieure ni supérieure à quiconque ». Comment avez-vous géré les rapports que vous avez eus avec la classe paysanne dans votre recherche sur la sorcellerie ? « Je ne suis ni supérieure ni inférieure à ces gens-là », or, il est possible que des gens, en face de vous, aient joué un rôle soumis au regard de l’image péjorative généralement portée sur eux. Cela s’est-il exprimé ? Comment ? Comment avez-vous déconstruit ça ?

Je pense qu’au départ, j’ai essayé de comprendre comment les gens parlaient et que j’accordais beaucoup d’importance à des façons de parler anciennes. J’avais 32 ans, j’étais jeune quand j’ai fait ça. Pour eux, j’étais de la génération des enfants, des enfants qui n’arrêtaient pas de les mépriser au nom de la culture des Lumières, du « merveilleux » savoir qu’ils apprenaient dans les lycées agricoles, et qui leur ont fait bousiller la France en trente ans (rires). Du coup, ils étaient extrêmement honorés que ces choses, que leurs enfants interdisaient de mentionner, intéresse quelqu’un. Je crois que beaucoup m’ont reçue au départ comme quelqu’un qui était envoyé par la classe des jeunes, mais qui n’était pas comme les jeunes et qui avait envie d’apprendre d’eux toutes ces choses-là qui n’intéressaient personne. Leurs enfants étaient évidemment, eux aussi – comme les journalistes, les savants – sûrs de tout savoir de leurs parents, et que ces derniers n’étaient pas intéressants.

Vous êtes retournée dans le bocage après la parution des livres. Vous avez eu des retours ?

J’y suis restée très longtemps à mi-temps, et j’ai gardé des relations jusqu’aux années 1980 à peu près. Je sais que mes livres se sont beaucoup vendus dans la région et j’étais au Salon du livre au Mans il y a deux ans, au moment de la sortie de Désorceler. Il est passé plein de gens qui m’ont dit « Ah ! Mais c’est vous ? Elle existe ! ». Ces livres ont beaucoup été diffusés dans les bibliothèques de lycées, dans les fermes – surtout Corps pour corps –, et ils ont joui d’un grand respect de la part des gens. Vous savez, c’est rare, parce que d’habitude, les ethnologues ont un procès quand ils s’en vont. Pas parce qu’ils ont méprisé les gens, mais parce qu’ils disent des secrets que l’on pourrait reconnaître. Moi, j’ai fait extrêmement attention à ce que personne, jamais, ne puisse être reconnu. Non seulement j’ai maquillé les noms de villes et de personnes, mais j’ai maquillé les maladies. Donc je pense qu’à part les intéressés, personne, vraiment, ne pouvait savoir de qui je parlais.

En avez-vous rediscuté avec des personnes qui vous avaient parlé [de leur crise de sorcellerie] ? Qu’ont-ils pensé de votre analyse de la sorcellerie ?

Ah non, ça je ne sais pas, parce que Désorceler est sorti très récemment, en 2009. Après Les mots, la mort, les sorts, j’ai été là-bas, c’est sûr. Mais ce qui s’est passé, c’est que la presse, Ouest-France, vexée que je ne leur ai pas donné des papier, ou que je ne me sois pas présentée (je ne sais pas), m’a impliquée successivement dans deux affaires, dont une affaire de meurtre liée à la sorcellerie. Dans le village des assassins et dans le village des victimes, personne ne leur parlait [aux journalistes]. Ils ont [donc] fait une carte en triangle comprenant le village où j’habitais, celui des assassins et celui des victimes, et ils ont dit « Voilà le triangle de la sorcellerie ». Elle existe seulement dans ce triangle-là, la sorcellerie. Tout le truc, c’était que les autres puissent dire « C’est pas nous ».

Et donc vous étiez la sorcière dans cette histoire ?

Non, mais ils ont fait un papier sur moi qui connaissait si bien la région, qui avait habité là longtemps, qui avait su tant d’histoires… En fait, je n’avais jamais été ni dans le village des victimes ni dans le village des assassins. Et ils ont dit que je connaissais particulièrement cette histoire. Après ça, il est très difficile de continuer à parler avec les gens de « ça ». On peut parler, mais d’autres choses.

Notes

1 « Être fort assez » : la sorcellerie dans le bocage, à écouter sur intempestive.net, ou à télécharger directement ici.
Géographies du drone

Géographies du drone
Les quatre lieux d’une guerre sans frontières

Traduction par Émilien Bernard
(Avec le concours de Grégoire Chamayou)

L’usage devenu banal des drones sur les champs de bataille en transforme la géographie. La guerre n’a plus de lieu spécifique, et ne répond presque plus à la définition classique. C’est dans des zones aux limites indéfinies qu’interviennent ces avions sans pilote, dirigés comme des jouets, par des humains à des milliers de kilomètres. Professeur de géographie à l’université de la Colombie-Britannique de Vancouver, Derek Gregory propose de repenser l’espace géopolitique à l’aune de ces nouvelles pratiques : aussi loin soit-il, le « pilote » du drone n’est finalement qu’à cinquante centimètres de la zone de conflit, matérialisée par son seul écran d’ordinateur. La guerre devient aussi intime que virtuelle. La cible n’est plus un ennemi indifférencié, mais un criminel connu, dont l’assassinat se joue des questionnements moraux, malgré les efforts des juristes de l’armée pour les légitimer.

Texte original : « Drone geographies », publié dans le numéro 183 de la revue anglaise Radical Philosophy (janvier/février 2014). Radical Philosophy est un magazine de philosophie féministe et socialiste créé en 1972, et paraissant tous les deux mois.

Ce texte est extrait de la partie hors thème du numéro 1 de Jef Klak, « Marabout », dont le thème est Croire/Pouvoir. Sa publication en ligne est la quatrième d’une série limitée (4/6) de textes issue de la version papier de Jef Klak, toujours disponible en librairie.

 

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L’an dernier, Apple a rejeté à trois reprises une application de Josh Begley intitulée « Drones+ ». Son principe ? Envoyer une notification en pushA à l’utilisateur dès que tombait la nouvelle d’une frappe de drone américain. Apple a considéré que beaucoup pourraient trouver l’application « contestable » (la marque n’a en revanche rien dit de ce que les utilisateurs pourraient penser de ces frappes). Alors qu’il défendait sa thèse devant l’université de New York plus tôt cette année, Begley s’est interrogé : « Souhaitons-nous être autant connectés à notre politique étrangère qu’à nos smartphones ? […] Voulons-nous que ces objets soient le lien par lequel nous expérimentons la guerre télécommandée1 Josh Begley, « Dronestream », New York University, 15 mai 2013, vimeo.com/67691389. ? » Ce sont de bonnes questions, et Apple y a répondu de manière tranchée. Plusieurs artistes ont eu recours aux plates-formes numériques pour mettre en lumière les lieux où s’exerce la violence à distance – je pense en particulier à Dronestream du même Begley et à Dronestagram de James Bridle, mais il y en a de nombreux autres2 Voir dronestre.am et dronestagram.tumblr.com. Pour une synthèse des interventions sur les drones en arts visuels, voir Elspeth van Veeren, « Drone Imaginaries : There Is More Than … Continue reading. Leur travail m’a poussé à réfléchir aux multiples et complexes cadres géographiques au sein desquels s’inscrivent ces opérations. Dans cet article, je me focaliserai sur quatre d’entre eux.

Mon approche est à la fois resserrée et globale. Elle est resserrée parce que j’aborde uniquement l’utilisation des drones de type Predator et Reaper par l’US Air Force en Afghanistan et en Irak (parfois en tant que bras armé du JSOC – Joint Special Operation CommandB), ainsi que leur implication dans des assassinats ciblés sous l’égide de la CIA au Pakistan, au Yémen et en Somalie. D’autres corps d’armée de pointe usent également de drones, balistiques ou dédiés à l’Istar (Intelligence, Surveillance, Target Acquisition & ReconnaissanceC), en tant qu’entités agissantes d’une violence militaire organisée en réseau, mais il est encore plus difficile de détailler leurs opérations. L’US Army et les Marines ont ainsi recours à des drones, mais la plupart sont de petite taille et leur champ d’intervention se limite à des tâches de surveillance et de reconnaissance pour le combat rapproché et les attaques terrestres.

Cependant, malgré ces limitations, mon propos se veut global, parce que je souhaite mettre au jour la matrice de violence militaire que ces plates-formes à distance contribuent à activer. Nombre des réponses critiques aux drones sont excessivement focalisées sur l’aspect technique (ou techno-culturel) de cet objet – le drone – et ignorent pratiquement ses dispositifs et évolutions plus larges. Cette tendance relève à mes yeux d’une erreur autant analytique que politique.

 

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Insécurités intérieures

Le premier cadre géographique que j’aborderai se trouve au cœur des États-Unis, où sont dirigées ces opérations à distance que l’US Air Force décrit comme le fait de « projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité ». Bien sûr, les Predators et Reapers sont stationnés dans les zones de conflit, ou à proximité. C’est également le cas des « équipes de lancement et de récupération » qui assurent les décollages et les atterrissages de ces engins via des liaisons diffusées en ondes courtes sur la bande CD. Étant donné les problèmes techniques qui accablent ces « appareils volants imprévisibles » – pour reprendre l’expression de Jordan Crandall –, il faut aussi conserver des équipes de maintenance fournies sur le théâtre d’opérations pour l’entretien des aéronefs3 Jordan Crandall, « Ontologies of the Wayward Drone : A Salvage Operation », 11 février 2011, ctheory.net/articles.aspx?id=693..

Dès lors qu’il est en l’air, cependant, le contrôle du drone est généralement confié à des équipes de vol stationnées sur le territoire terrestre des États-Unis via un satellite à bande kuE, relié à une station terrestre de la base aérienne allemande de Ramstein et un câble à fibre optique traversant l’Atlantique. Le réseau inclut également des officiers supérieurs et des juristes militaires, qui supervisent les opérations depuis l’US Central Command’s Combined Operation Center de la base aérienne d’Al Udeid au Qatar. Enfin, des spécialistes en analyse de l’image liés à l’Air Force’s Distributed Common Ground System scrutent minutieusement l’intégralité des vidéos enregistrées par les engins volants. Considérés dans leur ensemble, les quatre avions qui constituent une Patrouille aérienne de combat capable de fournir une couverture 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 mobilisent 192 personnes, la majorité d’entre elles (133) étant situées hors de la zone de combat et de tout danger immédiat.

On court ici le risque de glisser de la forme « guerre » vers une forme de politique de la vengeance, évolution impliquant virtuellement que tous les risques sont transférés sur les habitants des pays étrangers4 Martin Shaw, The New Western Way of War: Risk Transfer War and Its Crisis in Iraq, Polity Press, Cambridge, 2005. Shaw ne mentionne pas les drones et souligne que le transfert de risque caractérise … Continue reading. Les populations vivant dans les zones exposées à des attaques taxent fréquemment les frappes par drones d’actes lâches, mais le fait que la majorité de ceux qui contrôlent ces missions en réseau ne mettent pas leur vie en danger a également provoqué divers débats aux États-Unis sur l’éthique militaire et le code d’honneur. Les critiques ont invoqué le principe de la réciprocité des risques, c’est-à-dire ce que Clausewitz avait décrit comme la force morale impliquée dans toute guerre : pour tuer dans l’honneur, le soldat doit être prêt à mourir. Aujourd’hui, le combattant à distance reste le vecteur de la violence, mais il n’est plus sa victime potentielle5 Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique, Paris, 2013, p. 139–50 ; j’ai abordé le sujet dans « From invisibility to vulnerability », 8 août … Continue reading.

Des voix critiques ont ainsi ridiculisé les équipages de drones en les qualifiant de « guerriers en cabine », menant la guerre comme on se rend au bureau6 Lambèr Royakkers et Rinie van Est, « The Cubicle Warrior : The Marionette of Digitized Warfare », Ethics and Information Technology, vol. 12, no 3, 2010, p. 289–96.. Les engins volants sans pilotes peuvent effectuer des vols d’au moins dix-huit heures – certains ont réalisé des vols de plus de quarante heures – et cela requiert un personnel capable de travailler par tranches de dix ou douze heures, alternant entre leur foyer et le travail. Nombre d’entre eux ont déclaré que cette répartition leur posait des difficultés considérables.

Comme c’était déjà le cas dans les guerres précédentes, les équipages d’avions conventionnels sont d’abord déployés dans des lieux éloignés du conflit. Lorsqu’ils retournent à leurs bases à la fin d’une mission, ils restent cantonnés au sein d’un espace militaire qui leur permet de rester fixés sur l’objectif et de sauvegarder leur « intégrité psychique ». C’est également le cas pour les équipages de lancement et de récupération. Mais c’est beaucoup plus compliqué pour ceux qui travaillent dans des unités dédiées aux Predators et aux Reapers, stationnées aux États-Unis. L’un d’eux a ainsi résumé le problème en expliquant qu’ils « font le trajet jusqu’à leur travail aux heures de pointe, se glissent sur un siège situé en face d’une rangée d’écrans, dirigent un engin de guerre aéroporté en vue de lancer des missiles sur un ennemi situé à des milliers de kilomètres, avant de récupérer les gosses à l’école sur le chemin du retour ou d’acheter une brique de lait à l’épicerie du coin et de rentrer chez eux pour le dîner. » Il décrivait cette situation comme « une existence schizophrénique, répartie en deux mondes ». La pancarte à l’entrée de la base aérienne de Creech annonce « Vous entrez sur le CENTCOM AOR [Aire d’OpéRation] », mais « On aurait tout aussi bien pu écrire “Vous entrez sur le territoire d’Alice au pays des merveilles et de Lewis Caroll’’, vu la manière dont mes deux mondes restaient étrangers l’un à l’autre »7 Matt Martin avec Charles W. Sasser, Predator. The Remote control Air War over Iraq and Afghanistan : A Pilot’s Story, Zenith, Minneapolis, 2010, p. 44–45. Dans une veine encore plus … Continue reading. « La chose la plus étrange à mes yeux , a expliqué un pilote,  est de se lever le matin, de conduire mes enfants à l’école puis de tuer des gens8 Rob Blackhurst, « The Air Force Men Who Fly Drones in Afghanistan by Remote Control », Telegraph, 24 septembre 2012.. » Un autre confirme qu’il existe « une déconnexion particulière liée au fait de livrer une guerre par écran interposé, depuis un fauteuil rembourré, dans une banlieue américaine », avant de rentrer chez lui, « toujours tout seul avec ses pensées et le poids de ce qu’il avait fait »9 Notez que ce n’est pas le fait de tuer qui est étrange – après tout ce que des officiers sont entraînés à faire –, mais sa proximité avec la vie quotidienne..

Les combattants à distance sont peut-être plus vulnérables à cette forme de stress et d’instabilité post-traumatiques – le résultat moins de ce qu’ils ont vu que de ce qu’ils ont fait, même si les deux sont évidemment liés. Cet état est sans doute aggravé par les perpétuels allers-retours entre les deux mondes10 Élisabeth Bumiller, « A Day Job Waiting for a Kill Shot a World Away », New York Times, 29 juillet 2012. Voir aussi Elijah Solomon Hurwitz, « Drone Pilots : “overpaid, … Continue reading.

Dans Grounded, pièce de théâtre de George Brant, une pilote décrit sa difficulté à maintenir la séparation nécessaire pour décompresser ; progressivement, et de manière de plus en plus marquée, l’un des deux espaces a tendance à se fixer en surimpression sur l’autre ; l’organe précis et fixe (semblable au regard de la Gorgone) se voit remplacé par une vision brouillée et elle finit par ne plus savoir où (ni qui) elle est. Les deux mondes commencent à n’en faire qu’un : le désert emprunté lors de ses trajets de retour nocturne de Creech ressemble désormais aux paysages désertiques, grisés, d’Afghanistan, tandis que le visage d’une enfant sur son écran, la fille d’une cible prioritaire, se transforme en celui de son propre enfant11 George Brant, Grounded, Oberon Books, London, 2013. Tout comme le 5000 Feet is the Best d’Omer Fast, le statut fictionnel de ce travail ne l’empêche pas d’être fondé sur une lecture … Continue reading. La mise en scène de Brant est d’autant plus marquante que l’attention du public a habilement été distraite, de manière à ce qu’il ne comprenne pas tout de suite cette évidence : lui aussi est contrôlé à distance, « télécommandé ».

Quand des voix critiques s’élèvent pour dénoncer les frappes de drones dirigées par la CIA au Pakistan ou ailleurs, qu’elles demandent à en connaître les fondements juridiques ainsi que les règles et procédures suivies, elles détournent l’attention publique du Waziristan vers Washington. Madiha Tahir a dénoncé le fonctionnement de ce qu’elle nomme « la performance théâtrale de fausse confidentialité » de l’administration Obama concernant ses guerres de drone dans les « Régions tribales fédéralement administrées du Pakistan », performance qui permet de focaliser l’opinion sur le spectacle de la politique américaine plutôt que vers les corps des Pakistanais gisant au sol.

Par l’intermédiaire de ce spectacle de foire atrocement efficace, Obama et son armée d’aboyeurs et de bonimenteurs (des porte-parole parlant « sous couvert de l’anonymat » parce qu’ils ne sont « pas autorisés à parler officiellement » ainsi que des baratineurs servant de façade officielle, comme Harold Kohn et John Brennan12 Koh a travaillé comme conseiller juridique au département d’État tandis que Brennan a fait la plupart de ses déclarations en tant que Deputy National Security Advisor for Homelands Security … Continue reading) ne mettent pas seulement en scène un secret erroné, mais également son opposé : une fausse intimité par laquelle le débat public se focalise sur la transparence et la responsabilité, comme si c’était le seul domaine qui importait. Au vrai, explique Tahir, « quand vous demandez aux personnes qui vivent sous la menace des drones ce qu’eux voudraient, ils ne répondent pas “la transparence et la responsabilité”. Ils disent qu’ils veulent la fin des tueries. Ils veulent cesser de mourir. Cesser de se rendre aux funérailles – et d’être bombardés même quand ils pleurent leurs morts. La transparence et la responsabilité sont pour eux des problèmes abstraits qui n’ont pas grand-chose à voir avec la réalité concrète de ces crimes réguliers et systématiques »13 Madiha Tahir, « Louder than Bombs », New Inquiry 6, 2012. Il y a une autre objection contre les sirènes de la « transparence et de la responsabilité ». Fleur … Continue reading.

 

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À distance

La deuxième série de cadres géographiques que j’aimerais étudier a trait aux étranges connexions qui permettent ces opérations. Tuer d’une distance toujours plus grande est un leitmotiv dans l’histoire de la guerre. L’aviateur américain Charles Lindbergh voyait cette caractéristique comme la plus représentative des guerres modernes, celles où « quelqu’un tue à distance, mais ne le réalise pas en le faisant ». Loin de se représenter « les corps mutilés et agonisants » sur la terre ferme, écrivait-il en 1944, l’aviateur se sent davantage extérieur, comme s’il « voyait la scène se dérouler sur l’écran d’un cinéma, dans un théâtre situé à l’autre bout du monde »14 Michael Sherry, The Rise of American Air Power: The Creation of Armageddon, Yale University Press, New Haven CT, 1987, p. 209–210. Pour toutes ces raisons, il semble naïf de s’opposer aux … Continue reading. Nombre de commentateurs ont affirmé que la prophétie de Lindbergh s’était réalisée – et radicalisée – dans la guerre des drones contemporaine.

Il est certain que l’on tue désormais d’une distance toujours plus grande et que le meurtre n’est plus seulement projeté sur un écran, mais également exécuté par son intermédiaire. De nombreux critiques insistent sur le fait que l’indifférence s’accroît avec la distance, même si le processus n’est pas aussi automatique que beaucoup le croient. Dans ses Lettres sur les aveugles (1749), Denis Diderot demandait : « Nous-mêmes, ne cessons-nous pas de compatir lorsque la distance ou la petitesse des objets produit le même effet sur nous que la privation de la vue sur les aveugles ? » Sa question résonne à travers l’histoire plus tardive du bombardement. Un Commandant de bombardier de la RAF, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, parlait à n’en pas douter au nom d’innombrables camarades quand il admit que « ces lumières scintillantes sur un arrière-fond de velours n’étaient en rien des gens pour moi, juste des cibles. Ce sont la distance et l’absence de visibilité qui vous permet de faire ces choses »15 Harold Nash, cité par James Taylor et Martin Davidson, Bomber Crew, Hodder & Stoughton, London, 2004, p. 447 ; et Derek Gregory, « Lines of Descent », dans Peter Adey, Mark … Continue reading. La différence aujourd’hui ? Les retours vidéo filmés par les drones compensent ce manque de visibilité. Or les critiques insistent sur le fait que l’impression de détachement n’est pas seulement conservée par l’écran lui-même, mais également aggravée par lui. L’écran ramènerait la violence militaire au statut de jeu vidéo et inculquerait une « mentalité PlayStation » à ceux qui la perpètrent.

Le sujet est cependant considérablement plus compliqué qu’on pourrait le penser. Les jeux vidéo contemporains sont hautement immersifs, et les vidéos en haute résolution fournies par les drones permettent aux équipages de rétorquer qu’ils ne sont pas situés à des milliers de kilomètres des zones de guerre, mais plutôt à cinquante centimètres : la distance entre l’œil et l’écran. La sensation de proximité visuelle est aussi palpable que convaincante. En outre, les équipes sont souvent chargées de traquer une personne pendant des semaines entières, voire des mois : « On les voit en train de jouer avec leurs chiens ou de faire leur lessive. On connaît leurs habitudes comme on connaît celles de nos voisins. On se rend même à leurs enterrements16 Philip Alston, « Report of the United Nations, Special Rapporteur on Extrajudicial, Summary or Arbitrary Executions : Study on Targeted Killings », mai 2010 ; Chris Cole, Mary … Continue reading. » Voilà pourquoi ce même officier suggère que « d’une certaine manière, la guerre est devenue intime ». Un autre insiste sur le fait que lui et ses collègues « comprennent que les existences aperçues sur l’écran sont aussi réelles que les nôtres »17 « We are Predator / UAV Pilot / Operators Currently in Afghanistan », janvier 2013, reddit.com/r/IAmA/comments/17j9wa/e_are_predator_uav_pilotoperators_currently_in.. Le journaliste Mark Bowden fait écho à ces sentiments. « Les pilotes de drone deviennent intimes avec leurs victimes », écrit-il, ajoutant qu’ils les observent dans « leur vie au quotidien, auprès de leurs femmes et de leurs amis, de leurs enfants ». Ce qu’il désigne comme « la clarté éblouissante de l’image offerte par l’optique des drones » implique que « la guerre télécommandée se révèle chargée d’intimité »18 Mark Bowden, « The Killing Machines », The Atlantic, 14 septembre 2013..

Cette « course à l’intime » est devenue de plus en plus déterminante dans de nombreuses opérations militaires. Elle se révèle ici – comme partout ailleurs19 Derek Gregory, « The Rush to the Intimate: Counterinsurgency and the Cultural Turn », Radical Philosophy 150, 2008, p. 8–23. – violemment intrusive et chargée de questions en suspens. Et les conditions dans lesquelles elle se déroule sont révélatrices. Premièrement, les équipages peuvent voir sans être vus. Comme l’explique Grégoire Chamayou dans Théorie du drone (éd. La Fabrique, 2013) : « Le fait que le tueur et sa victime ne soient pas inscrits dans des “champs perceptifs réciproques facilite l’administration de la violence20 Chamayou, Théorie du drone, p. 167 ; Stanley Milgram, Obedience to Authority : An Experimental View, Harper & Row, New York, 1974.» La séparation physique entre un acte et ses conséquences est grandement accentuée dans les opérations à distances. Un état de fait aggravé par la répartition des rôles dans la chaîne de commandement : des officiers supérieurs, des juristes militaires, des spécialistes de l’image et des commandants de l’armée de terre étudient avec attention les retours vidéo des Predators et des Reapers. Cela contribue à répartir le « personnel » d’une telle manière que, pour beaucoup de membres de l’équipe, l’acte en question en devient également plus impersonnel21 Le réseau sert aussi à distribuer la responsabilité : « La responsabilité pour le tir pouvait être disséminée sur toute la chaîne, à un grand nombre de personnes : le … Continue reading. La technologie nous « hypnotise », explique le reporter Mark Benjamin, mais « elle rend également le fait de tuer un autre être humain sinistrement impersonnel »22 Mark Benjamin, « Killing “Bubba” from the Skies », Salon, 15 février 2008, salon.com/2008/02/15/air_war..

Les enregistrements vidéo mettent en scène ce qu’Harun Farocki désigne sous le terme d’« images opérationnelles », « qui ne représentent pas un objet, mais font partie d’une opération »23 Harun Farocki, « Phantom Images », Public 29, 2004, p. 12–24 ; c’est moi qui souligne.. Le caractère « impersonnel » de l’opération n’est pas uniquement fonction de la technologie : ce qui importe est justement son incorporation au sein d’un processus – une procédure opérationnelle standard – et d’une chaîne de commande qui est à la fois techno-scientifique et quasi juridique. Cette alliance est cruciale. Eyal Weizman note que les programmes utilisés pour estimer les dommages collatéraux activent une forme d’instrumentalisation calculée, qui fonctionne non seulement pour améliorer les opérations en question, mais également pour les justifier. En résumé : « La violence légifère24 « C’est le geste même de calculer – le fait même qu’un calcul ait eu lieu – qui justifie leurs agissements » ; Eyal Weizman, The Least of All Possible Evils: Humanitarian … Continue reading. » Le meurtre est conduit sous la bannière de la Raison militaire, qui investit le processus avec un détachement expressément conçu pour minimiser les réponses émotionnelles. Le tout est composé d’une économie visuelle intrinsèque qui imprègne l’opération d’une signification particulièrement tronquée. Ainsi que l’observe Nasser Hussain, le son modèle l’image, et dans le cas de l’assassinat à distance, « l’absence de son synchronisé transforme l’image en un monde fantôme, dans lequel les figures semblent dénuées de vie, même avant qu’elles ne soient tuées. Le regard oscille en silence. Le détachement que craignent les critiques du drone provient en partie du silence associé aux séquences »25 Nasser Hussain, « The Sound of Terror: Phenomenology of a Drone Strike », Boston Review, 16 octobre 2013, bostonreview.net/world/hussain-drone-phenomenology..

Il faut aux membres des équipes entre six et douze mois pour absorber les connaissances techniques nécessaires aux opérations menées à distance. « Tu te mets chaque jour un peu plus dans la position où tu considères que c’est la vraie vie, que tu y es vraiment », a expliqué un opérateur de capteurs à Omer Fast. Mais, continuait-il, « tu deviens dans le même temps de plus en plus distant émotionnellement »26 Fast, 5.000 Feet is the Best, p. 100.. Autre citation parlante, celle de cet officier qui plus haut évoquait la guerre en expliquant qu’elle devenait plus « intime » : « Je ne décrirais jamais cela comme une connexion émotionnelle, mais plutôt comme une forme […] de sérieux. J’ai observé cet individu, et, quel que soit le nombre d’enfants qu’il ait, quelle que soit la proximité de sa femme […], ma mission est de l’abattre. Le caractère dramatique de ce geste est évident : je vais faire ce geste et cela va affecter sa famille27 David Wood, « Drone Strikes : A Candid, Chilling Conversation with Top US Drone Pilot », Huffington Post, 15 mai 2013, huffingtonpost.com/2013/05/15/dronestrikes_n_3280023.html.. »

Cette forme d’intimité envahissante et intrusive – Matthew Power la désigne comme une « intimité voyeuriste28 Matthew Power, « Confessions of a Drone Warrior », GQ, 23 octobre 2013. » – ne favorise pas l’identification à ceux dont les existences sont sous surveillance. Ils restent obstinément autres, position qui ressort parfaitement du témoignage d’une femme pilote expliquant qu’« elle ne voulait pas être comme ces femmes afghanes qu’elle observait – soumises et voilées de la tête aux pieds »29 Abé, « Dreams ». La passivité présumée des Afghans en général et de femmes afghanes en particulier est un lieu commun des récits orientalistes-humanitaires de la guerre comme … Continue reading. Ce sentiment d’altérité n’est pas que le produit d’une séparation culturelle ; il découle également d’une herméneutique techno-culturelle de la suspicion. Quand les équipes manœuvrant des drones sont appelées en renfort pour fournir un appui aérien rapproché aux troupes terrestres, leur géographie sensorielle se diversifie parce qu’ils ne sont plus seulement immergés dans des retours vidéo, mais également dans un flux de communications radio et de messages en réseau avec les troupes de terrain via mIRC F. Ce faisant, elles sont insérées dans ce que le Colonel Kent McDonald de l’École médicale d’aérospatiale de l’US Air Force décrit comme une « relation virtuelle » avec les soldats terrestres. Cette relation ne peut exister pour les « autres », qui restent définis uniquement par leur signature optique30 Je pense ici à l’incident de « tir ami » –le premier du genre ayant impliqué un drone – au cours duquel les signatures infrarouges d’un Marine et d’un soldat de la Navy … Continue reading (une dépersonnalisation que les soldats américains ne connaissent jamais, sauf accidentG)31 Élisabeth Bumiller, « Air Force Drone Operators Report High Levels of Stress », New York Times, 18 décembre 2011.. Malgré des limites évidentes, cette interaction entre équipes de drones et équipes terrestres constitue une relation fondée sur la réciprocité et dont les « autres » sont complètement exclus. Un officier dépeignait ceci en ces termes : « Ceux qui utilisent ce système sont très impliqués personnellement dans le combat. Vous entendez les rafales d’AK 47 et l’intensité des voix appelant à l’aide sur la radio. Vous regardez cette personne, vous êtes à 50 cm d’elle, et vous utilisez tous les moyens à votre portée pour la sortir de ses ennuis32 Megan McCloskey, « Two Worlds of a Drone Pilot », Stars and Stripes, 27 octobre 2009. Grossman suggère qu’un sentiment de responsabilité envers ses camarades-soldats est un … Continue reading »

« L’intimité » est par conséquent développée dans un champ culturel divisé (une autre forme de rupture induite par le contrôle à distance) dans lequel les équipages sont tellement appelés à s’identifier à leurs camarades de combat qu’ils sont prédisposés à interpréter toute autre action (soit : toute action d’un « autre ») comme hostile ou dangereuse. Cela a parfois des conséquences désastreuses pour des innocents33 Dans mon texte « Lines of Descent », je décris un tel accident dans la province afghane d’Uruzgan en février 2010, au cours duquel 33 civils furent tués et plus d’une douzaine … Continue reading. Peu importe que les investigations militaires portant sur des dommages collatéraux évoquent souvent « l’erreur humaine plutôt que les dysfonctionnements de la machine » – ce qui est relativement vrai, et soulève d’autres questions éthiques34 Cf. Jeremy Packer et Joshua Reeves, « Romancing the Drone : Military Desire and Anthrophobia from SAGE to Swarm », Canadian Journal of Communications 38, 2013, … Continue reading –, car les erreurs de ce type sont avant tout produites par la fonction opérationnelle d’un système techno-culturel dont les dispositions favorisent de telles issues.

« Si les individus utilisent des instruments technologiques, explique Judith Butler,  l’inverse est également vrai : ces instruments utilisent eux-mêmes les individus (ils les positionnent, leur fournissent des perspectives, établissent les trajectoires de leurs actions) ; ils encadrent et forment tous ceux qui entrent dans leur champ visuel ou sonore, mais aussi, réciproquement, ceux qui n’en font pas partie35 Judith Butler, Frames of War : When Is Life Grievable ?, Verso, London and New York, 2010, p. XI ; Caroline Holmqvist, « Undoing War : War Ontologies and the Materiality of … Continue reading»

Ce n’est pas le cas des situations d’appui aérien de proximité, mais quand les équipages sont impliqués dans des missions d’assassinats ciblés, elles œuvrent main dans la main avec la Joint Prioritized Effects ListH de l’armée (ou, dans le cas d’attaques aériennes dirigées par la CIA, dans la « Disposition MatrixI » approuvée par le Centre de Contre-terrorisme36 Daniel Kleidman, Kill or Capture: The War on Terror and the Soul of the Obama Presidency, Houghton Mifflin, New York, 2012 ; Greg Miller, « Plan for Hunting Terrorists Signals U.S. … Continue reading), des dispositifs desquels la présomption d’innocence a déjà été évacuée. La description que fait Martin de la nouvelle norme en matière de ciblage est révélatrice : « Je doute que les pilotes et équipages de B-17 ou de B-29 se tracassaient autant en lâchant des tonnes de bombes sur Dresde ou Berlin que moi lorsque j’ai dû supprimer un criminel roulant en voiture », explique-t-il en évoquant l’assassinat d’une cible connue sous le nom de « Rocket Man », à Sadr City. L’équipage chargé de cette mission avait beaucoup délibéré : « Nous devions nous montrer prudents en réalisant un tir dans cet environnement, pour éviter la mort d’une poignée de personnes qui ne méritaient pas nécessairement d’être tuées37 Martin et Sasser, Predator, p. 50–53 ; Andrew McGinn, « Local Drone Pilot Explains Missions », Dayton Daily News, 22 juin 2013.»

Le recours décontracté à un langage vernaculaire du maintien de l’ordre – « On a dégommé le criminel ! » n’a rien d’exceptionnel. Il est intégré au dispositif administratif qui autorise l’assassinat ciblé et relève du processus plus général de judiciarisation de la « kill chain ». Les juristes militaires insistent sur l’importance de récolter ce qu’ils désignent comme une « chaine de garde à vue optique » tout au long de « la poursuite de la cible ». Ce sont des juristes du ministère de la Défense, pas des avocats de la défense, et leurs formulations font évidemment peser la balance au détriment de ceux qui sont pris dans le champ des opérations militaires38 Ces modalités rendent impossible ce que Joseph Pugliese décrit comme un « système général d’échange » entre le dispositif chasseur-tueur « et ses victimes anonymes, qui ne … Continue reading.

 

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Espace de la cible, espace du corps

Ces considérations recoupent une troisième sorte de géographie qui se développe en rapport avec l’assassinat ciblé. Ce dernier, je dois insister sur ce point, n’est pas la seule fonction remplie par les drones. Et cette tâche n’est d’ailleurs pas non plus leur apanage, ainsi que des dissidents russes et des scientifiques iraniens l’ont appris à leurs dépens – à Londres pour les premiers, à Téhéran pour les seconds. Néanmoins, de nombreux commentateurs ont insisté sur le fait que l’utilisation de drones, particulièrement en matière de frappes ciblées, menaçait de transformer le lieu et la signification de la guerre elle-même.

Le terme « champ de bataille » renvoie autant à un espace physique qu’à un espace normatif. Sa déconstruction physique s’est accélérée depuis au moins la Première Guerre mondiale, quand le recours au bombardement a redessiné les contours de la mise à mort d’une manière si dramatique que Giulio Douhet a pu déclarer qu’à l’avenir « l’espace du champ de bataille ne sera plus limité que par les frontières des pays en guerre, tandis que tous leurs citoyens deviendront combattants, puisque chacun d’entre eux sera exposé aux offensives aériennes de l’ennemi. Il n’y aura plus de distinction entre soldats et civils »39 Giulio Douhet, The Command of the Air, trad. Dino Ferrari, University of Alabama Press, Tuscaloosa, 1988, p. 10 (première édition en italien en 1921) ; Voir Thomas Hipler, Bombing the … Continue reading.

Les drones ont désormais dissous ces limites physiques. L’un des objectifs centraux en matière de politique étrangère de l’administration Bush, qui a animé ses successeurs avec une férocité tout aussi marquée, était de mener « des conflits dans des pays avec qui nous ne sommes pas en guerre ». Les drones ont ainsi transgressé de façon répétée et routinière ces frontières en matière de pays belligérants, assignés qu’ils étaient à la poursuite de missions transnationales de chasseurs-tueurs – tout particulièrement dans le cadre de la guerre « secrète » au Pakistan40 Maria Ryan, «  “War in countries we’re not at war with” : The “War on Terror” on the Periphery from Bush to Obama », International Politics 48, 2011, p. 364–389. … Continue reading.

Cependant, en un contraste marqué avec les pronostics lugubres de Douhet concernant la reconfiguration de l’espace normatif de la guerre – qui ont été tristement confirmés par chaque campagne de bombardement stratégique depuis la Première Guerre mondiale41 Yuri Tanaka et Marilyn B. Young, éds, Bombing Civilians : A Twentieth-century History, New Press, New York, 2010. –, les drones auraient également renforcé le principe de bonne distinction des cibles. Leurs promoteurs affirment que leur présence sur la durée et leurs capacités améliorées de surveillance garantissent un respect sans précédent des obligations en matière de droit humanitaire international concernant la distinction entre combattants et civils42 Voir Michael Lewis et Emily Crawford, « Drones and Distinction », University of Sydney Law School, Legal Studies Research paper 13/35, 2013; Jack Beard, « Law and War in the … Continue reading. Ce débat recoupe forcément deux champs, l’un fondé sur les faits – le nombre de morts et de blessés43 Il n’existe pas de statistiques spécifiques pour les victimes directement causées par des drones en Afghanistan, mais étant donné que les drones sont aussi utilisés pour fournir des … Continue readingl’autre sur l’aspect sémantique, ce dernier interrogeant les frontières entre combattant et civil dans un cadre de guerre irrégulière. Mais il est également sous-tendu par une problématique normative, et même par un « nomos » – quelque chose approchant du sentiment d’agencement spatial proposé par Carl SchmittJ. La raison en est qu’au cœur même de la réponse américaine au 11-Septembre reposait ce que Frédéric Mégret voit comme « une tentative délibérée de manipuler ce qui constitue le champ de bataille et de le transcender dans des évolutions qui libèrent la violence plus qu’elles ne la contraignent »44 Frédéric Mégret, « War and the Vanishing Battlefield », Loyola University Chicago International Law Review, vol. 9, no 1, 2012, p. 131–155, p. 148.. Cela conduit au projet concerté de transformer l’un des principaux registres de l’imaginaire de la guerre, avec l’accent mis sur l’individualisation de la mise à mort45 Samuel Issacharoff et Richard Pildes, « Drones and the Dilemma of Modern Warfare », dans Peter Bergen et Daniel Rothenberg, édit., Drone Wars : The Transformation of Armed Conflict … Continue reading.

Pratiquement et théoriquement, l’individualisation aseptise le champ de bataille : l’opinion publique n’est plus confrontée aux images de destruction à grande échelle provoquée par le bombardement de villes entières ou par celles de tapis de bombes s’abattant sur des villages en pleine forêt tropicale. « Rien à voir avec Dresde », m’a-t-on répété inlassablement, comme s’il s’agissait du standard approprié pour juger de la conduite contemporaine d’une guerre. Ces frappes contre des individus sont des ponctuations au sein de ce que Jeremy Scahill nomme des « guerres sales », lesquelles « libèrent la violence » et menacent de transformer la terre entière en champ de bataille46 Scahill, Dirty Wars. Scahill mentionne un mémo de Rumsfeld en 2004 : « Le monde entier est un champ de bataille » (p. 173). Comme je vais le dire plus loin cependant, cela ne veut … Continue reading.

Dans les guerres conventionnelles, les combattants sont autorisés à tuer sur le fondement de ce que Paul Kahn désigne comme leur identité corporative : « Le combattant ne porte pas la responsabilité individuelle de ses actions, parce que ses actes ne sont pas plus les siens que les nôtres. […] La guerre est un conflit entre des sujets appartenant à une corporation et inaccessibles à la notion ordinaire de responsabilité individuelle, plutôt qu’entre soldats ou officiers. »

L’ennemi peut être tué, quel que soit ce qu’il ou elle est en train de faire (excepté s’il se rend). Juridiquement, il n’y a pas de différence entre le fait de tuer un général ou de tuer son chauffeur, entre lancer un missile sur une batterie qui menace votre engin volant où lâcher une bombe sur un baraquement en pleine nuit. « L’ennemi est toujours dénué de visage, explique Kahn, parce que nous n’attachons pas plus d’importance à son histoire personnelle qu’à ses espoirs pour le futur. » Les combattants sont par conséquent vulnérables à la violence non seulement parce qu’ils sont ses vecteurs, mais également parce qu’ils sont enrôlés dans le mécanisme qui l’autorise : ils sont tués non pas en tant qu’individus, mais en tant que porteurs contingents (parce que temporaires) d’une corporation supposée hostile.

Mais désormais, dans la mesure où la force militaire est dirigée contre des individus spécifiques sur la base d’actes déterminés qu’ils ont commis ou, par extension préventive, sont susceptibles de commettre, apparaît une subjectivité politique différente, dans laquelle l’ennemi se voit transformé en criminel. « Le criminel est toujours un individu, écrit Kahn, ce n’est pas le cas de l’ennemi »47 Paul Kahn, « Imagining Warfare », European Journal of International Law, vol. 24, no 1, 2013, p. 199–226..

Cet état de fait présente au moins quatre implications en matière de géographie de la violence militaire. Premièrement, l’individualisation transforme les contours du renseignement. À tel point que Peter Scheer suggère que « la logique de la guerre et celle du renseignement ont permuté, l’une devenant l’image en miroir de l’autre »48 Peter Scheer, « Connecting the Dots between Drone Killings and Newly Exposed Government Surveillance », Huffington Post, 8 juin 2013.. Tandis que le ciblage s’est focalisé sur les individus, la collecte de renseignements s’est transformée en exploitation de bases de données et en interception de ces mêmes données à une échelle planétaire. Il est naturellement difficile de relier ces points de manière détaillée, mais les intrusions planétaires de la National Security Agency (NSA) ont été largement documentées par Glenn Greenwald, qui a utilisé des informations classifiées fournies par un ancien contractuel de la NSA, Edward Snowden.

Bien que l’on n’ait accès qu’à un instantané grossier des capacités de ses Opérations de collecte globale, « Boundless InformantK » constitue une couverture de haute volée mise en place pour une multitude de systèmes interconnectés. Pris dans leur ensemble, ces documents cartographient une dimension fondamentale de la guerre sans frontières. Le Pakistan s’affirme ainsi comme l’une des cibles principales de la surveillance secrète, tandis qu’Hassan Ghul, chef des opérations militaires d’Al Qaeda a été une Cible prioritaire particulièrement suivie. Une série de communications interceptées ont fourni à la Counter Terrorism Mission Aligned Cell (CT-MAC) de la NSA un « vecteur » des codes utilisés par Ghul tandis qu’il gravitait dans les environs des Régions tribales fédéralement administrées du Pakistan (il passait en fait d’une maison sécurisée à une autre). Finalement, on intercepta un e-mail de sa femme qui contenait suffisamment d’informations pour établir les coordonnées précises nécessaires à une frappe de drone. Elle se déroula près de Mir Ali, dans le Waziristan du Nord, et le tua, ainsi que deux de ses compagnons le 1er octobre 201249 Glenn Greenwald et Ewan MacAskill, « Boundless Informant: The NSA’s Secret Tool to Track Global Surveillance Data », Guardian, 11 juin 2013 ; Greg Miller, Julie Tait et … Continue reading. Dans ce cas précis, et sûrement dans beaucoup d’autres, l’espace de l’individu pris comme cible est un bon exemple de ce que Rob Kitchin et Martin Dodge nomment « espace/code », un espace produit et activé par un logiciel et qui, dans sa spatialité, est « à la fois local et global, situé en un lieu précis, mais accessible de n’importe quel endroit via le réseau »50 Rob Kitchin et Martin Dodge, Code/Space : Software and Everyday Life, MIT Press, Cambridge MA, 2012, p. 17. .

Deuxièmement, l’individualisation implique un ensemble de techniques juridiques chargées d’identifier positivement, détecter et traiter l’individu-cible – ce qui élargit le champ d’action juridique de la violence militaire : « Dans la mesure où quelqu’un peut être ciblé en vue de l’usage de la force militaire (capture, détention, assassinat) uniquement en raison des actes précis et spécifiques auxquels il ou elle a participé, la violence militaire se rapproche de plus en plus aujourd’hui d’une “judiciarisation” implicite de la responsabilité individuelle51 Issacharoff et Pildes, « Drones and the Dilemma of Modern Warfare ». Cela accentue l’incorporation croissante des juristes à la kill-chain. Voir Craig Jones, « War, Law and … Continue reading. »

La distinction traditionnelle entre les opérations militaires et celles relevant de la police, les unes étant tournées vers « l’extérieur » et les autres vers « l’intérieur », s’était déjà trouvée bousculée, notamment par l’utilisation de l’expression fourre-tout « Forces de sécurité ». Elle est aujourd’hui rendue encore plus perméable par ce que Chamayou désigne comme une « doctrine étatique de violence non-conventionnelle », combinant des éléments relevant aussi bien des opérations militaires que des opérations policières, sans réellement s’inscrire précisément dans l’un de ces champs : « des opérations hybrides, enfants terribles de la police et de l’armée, de la guerre et de la chasse52 Chamayou, Théorie du drone, p. 51 ; cf. Colleen Bell, Jan Bachmann et Caroline Holmqvist, édit., The New Interventionism: Perspectives on War–Police Assemblages, Routledge, Londres, 2014.. » Ces nouveaux vecteurs de la violence étatique traversent les frontières dans les deux sens, aussi bien vers l’intérieur que vers l’extérieur. Dans la vision horrifiée qu’en donne Kahn, ils incarnent « le pouvoir politique considéré comme une administration de la mort ». Ne correspondant ni à l’état de guerre ni au maintien de l’ordre, « cette nouvelle forme de violence », conclut-il, « doit être vue comme la forme high-tech d’un régime de disparition »53 Kahn, « Imagining Warfare », p. 226. Cette modalité du pouvoir aérien peut être qualifiée de « police » dans le sens foucaldien proposé par Mark Neocleous, mais je ne … Continue reading.

Troisièmement, l’individualisation renvoie à la production technique d’un individu sous la forme d’un objet à cibler, loin des bouffées d’humanité qui jaillissent brièvement sur les écrans vidéos des Predators. La personne est appréhendée via une image sur écran, une trace sur un réseau et une signature sur un capteur. L’individu-cible qui en résulte est à la fois artificiel et compressé. Les « cibles prioritaires » sont nommées et font l’objet de « frappes de personnalité » (même si en Afghanistan nombre d’entre elles n’étaient en fait que des individus liés de manière plus ou moins marquée aux combattants aguerris des talibans ou d’Al Qaeda), mais la plupart des mises à mort ciblées sont dirigées contre des sujets anonymes (« sans visage »)54 Kevin Jon Heller, «  “One hell of a killing machine” : Signature Strikes and International Law », Journal of International Criminal Justice 11, 2013, p. 89–119.. Ils sont introduits dans le champ de vision militaire par une rythmanalyse L et une étude des réseaux qui font apparaître des éléments dénotant un « schéma de vie » suspect, une sorte de balistique de l’espace-temps, dont les méthodes d’exécution ont été parfaitement disséquées par Joseph Pugliese : « Le terme militaire de “schéma de vie” est imprégné de deux systèmes entrelacés de compréhension scientifique : algorithmique et biologique. Dans le premier, le sujet humain détecté par les caméras de surveillance des drones est transformé via des algorithmes en une séquence de chiffres modélisée : des suites numériques de zéros et de uns. Converti en données numériques codées en tant que “schéma de vie”, le sujet humain ciblé est réduit à un simulacre anonyme qui tressaute sur l’écran et peut être efficacement liquidé via un “schéma de mort” déclenché par un joystick. Analysés à travers la vision scientifique de la biologie clinique, “les schémas de vie” connectent les technologies de surveillance des drones aux techniques d’une science instrumentaliste, à sa vision constitutive de détachement objectif et à sa production de violence exterminatrice. Les “schémas de vie” sont ce que l’on découvre et analyse dans les boîtes de Pétri d’un laboratoire55 Pugliese, State Violence, p. 193–194. Pour une discussion de l’imaginaire biopolitique qu’organisent ces métaphores, voir Colleen Bell, « Hybrid Warfare and Its … Continue reading. »

L’acte de tuer se voit considéré comme le point culminant de l’histoire naturelle de la destruction – dans un sens qui n’est précisément pas celui que pointait W.G. Sebald56 Derek Gregory, «  “Doors into nowhere” : Dead Cities and the Natural History of Destruction », dans Peter Meusburger, Michael Heffernan et Edgar Wunder, édit., Cultural … Continue reading – et les cibles sont prises en compte « individuellement » dans un registre beaucoup plus comptable que corporel. Les autres victimes qui sont accessoirement tuées au cours d’une frappe restent la plupart du temps non identifiées par ceux qui sont responsables de leur mort : « dommages collatéraux » frappant des individus dont l’anonymat confirme qu’ils ne sont pas considérés comme tels, mais comme tributaires d’une punition collective57 Gregory, « Potential Lives »..

Par le biais de cette focalisation sur une mise à mort unique – via une « frappe chirurgicale » –, les autres personnes affectées sont placées hors du tableau. Toute mort entraîne des effets qui dépassent largement la simple question de la victime concernée, mais ceux qui planifient et exécutent un meurtre ciblé ne sont concernés que par le sort du terroriste ou du réseau insurgé à laquelle la cible est supposée être attachée. Pourtant, ces opérations provoquent, de manière annexe, mais pas accidentelle, d’immenses dégâts dans le tissu social dont il ou elle faisait partie – sa famille étendue, la communauté locale, etc. La sensation de perte continue à hanter d’innombrables autres individus (qui ne sont jamais comptabilisés)58 Ces effets en réseau sont devenus un grand classique des bombardements modernes. Lorsque l’armée israélienne à Gaza ou l’armée américaine en Irak affirment avoir « seulement » … Continue reading. Amnesty International a ainsi documenté une frappe qui s’est déroulée près du village de Ghundi Kala, dans le Waziristan du Nord, le 24 octobre 2012, incluant dans son étude une photographie annotée montrant la position de la famille de Mamana Bibi qui travaillait dans les champs avec elle quand elle fut tuée. Personne n’a expliqué pourquoi la grand-mère était visée, mais son fils, réconfortant les petits-enfants de Mamana traumatisés par ce qu’ils avaient vu cet après-midi ensoleillé, expliqua qu’« elle était le lien qui maintenait l’unité de notre famille. Depuis sa mort, le lien est coupé et la vie n’est plus la même. Nous nous sentons seuls et perdus »59 Will I Be Next ? US Drone Strikes in Pakistan, Amnesty International, Washington DC, 22 octobre 2013, p. 18–23. Il y a eu plusieurs tentatives pour discréditer le rapport d’Amnesty, dont … Continue reading. L’attention des critiques s’est focalisée, de manière conséquente et compréhensible, sur la constitution de ce que Judith Butler nomme une « vie dont on peut porter le deuil », mais il semble tout aussi important de cerner ce qui constitue une « vie survivante »60 Judith Butler, Precarious Life: The Powers of Mourning and Violence, Verso, Londres et New York, 2004; Butler, Frames of War..

Il faut sans aucun doute nous interroger, avec Madiha Tahir, sur ce que ressent quelqu’un qui vit parmi les ruines, ce qu’il en coûte de faire face à un sentiment de perte qui est à la fois profondément personnel et irrémédiablement collectif61 Madiha Tahir, « The Business of Haunting », 2 septembre 2013, woundsofwaziristan.com/business-of-haunting.. La même question a hanté l’histoire du bombardement pendant une centaine d’années, mais sa gravité n’est en rien atténuée par le fait que les Predators et Reapers ont remplacé les bombardiers Lancaster et les Forteresses volantes.

Quatrième point : l’individualisation implique que la guerre suive à la trace l’individu-cible. C’est une forme de ciblage dynamique poussé à l’extrême. La chasse à l’homme fonctionne sur les logiques de poursuite et d’évasion, explique Chamayou, de prédateur et de proie – l’un avance tandis que l’autre fuit62 Chamayou, Théorie du drone, ch. 6. Les chasses à l’homme ne traite pas directement des drones, mais voir son article « The Manhunt Doctrine », Radical Philosophy 169, … Continue reading. En Afghanistan et au Pakistan, cela a débouché sur une danse macabre* dans laquelle les insurgés traversent la frontière de l’Afghanistan au début de la saison des combats, au printemps, et font ensuite retraite dans leurs sanctuaires pakistanais à la fin de l’été. Mais l’espace militaire et paramilitaire n’est plus circonscrit par quelque champ de bataille que ce soit, ni par une zone de guerre limitée : le lieu de la frappe ciblée est défini par la présence fugitive de l’ennemi-proie. Il n’y a clairement plus d’alternatives. Les départements américains de contre-insurrection et de contre-terrorisme travaillent main dans la main à cet effet. Leurs opérations « kinétiques » mortelles déploient des drones pour des combats sur le front en Afghanistan et pour des frappes ciblées en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen, en Somalie et ailleurs. Mais il y a une distinction importante entre les deux. Kahn explique que la force létale peut légalement être tournée contre un ennemi en raison de son statut : c’est la logique de la guerre telle que supervisée par le droit international humanitaire (parfois appelé droit des conflits armés).

Mais la force létale ne peut être utilisée contre quelqu’un soupçonné d’être un criminel qu’après qu’il ait montré des « signes de dangerosité » : c’est la logique du maintien de l’ordre sous l’égide du droit international humanitaire. Les raisons juridiques invoquées par les Américains pour justifier leurs assassinats ciblés brouillent la frontière entre les deux. L’administration Obama insiste sur le fait que le droit international humanitaire donnerait le cadre opérationnel légal de son recours à la force létale dans ses campagnes de contre-insurrection et de contre-terrorisme, mais elle a également invoqué ce que ses experts juridiques ont désigné comme une « extension » du concept d’imminence, ceci afin d’étendre la poche temporelle au sein de laquelle des individus ciblés sont susceptibles de représenter une menace pour les États-Unis. Sa justification repose ainsi sur l’idée d’autodéfense63 Pour un résumé de ces arguments, voir Thomas Gregory, « Drones : Mapping the Legal Debate », New Zealand Centre for Human Rights Law, Policy and Practice, avril 2013, et, avec … Continue reading. Cela renvoie à cette idée de sphère spatiale de l’assassinat ciblé, parce que l’affirmation des conflits armés transnationaux entre acteurs étatiques et non étatiques, en tant que modalité dominante de la guerre moderne récente, relocalise les assassinats sur un terrain juridiquement non balisé, dans lequel la cible se resserre sur le corps humain d’un individu tandis que le champ de la violence militaire tend à s’étirer jusqu’aux limites du globe.

Chamayou décrit ce phénomène comme une dialectique entre la spécification et la globalisation. « La zone de conflit armé, fragmentée en “kill-box’’ miniaturisables, tend idéalement à se réduire au seul corps de l’ennemi-proie – le corps comme champ de bataille. » Il ajoute : « C’est parce que nous pouvons viser nos cibles avec précision que nous pouvons, disent en substance les militaires et la CIA, les frapper où bon nous semble, et ce même en dehors de toute zone de guerre »64 Chamayou, Théorie du drone, p. 86.. Cette perspective d’un terrain de chasse global produit et ponctué par des « zones mobiles d’exception » perturbe profondément la plupart des critiques65 Joseph Pugliese, « Prosthetics of Law and the Anomic Violence of Drones », Griffith Law Review, vol. 20, no 4, 2011, p. 944..

 

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Menaces globales

De telles considérations s’insèrent directement dans une quatrième et dernière série de cadres géographiques qui tracent les contours de ce que Ian Shaw appelle « un empire prédateur ». Un empire par lequel le monde deviendrait une « zone de tir à volonté », selon l’expression de Fred Kaplan66 Ian Shaw, « Predator Empire: The Geopolitics of US Drone Warfare », Geopolitics, vol. 18, no 3, 2013, p. 536–559 ; Fred Kaplan, « The World as Free-fire … Continue reading. Les indices de cette évolution sautent aux yeux. En mars 2011, les Predators et Reapers de l’US Air Force ont réalisé un million d’heures de vol en zone de combat. En octobre 2013, ce chiffre avait déjà doublé. Le Pentagone a en outre pris la décision en janvier 2012 d’augmenter le nombre de drones armés de 30 % en vue de développer une capacité militaire « moins encombrante et plus agile ». Il a également chargé l’armée de l’air de constituer 65 patrouilles aériennes de combat d’ici 2014, avec une capacité à « monter » à 85. Les opérations à distance se sont également étendues de la base aérienne de Creech à plusieurs autres bases des États-Unis, tandis que les USA ont déployé des drones au sein de conflits et d’« opérations contingentes hors du continent » en Afghanistan, en Irak, en Libye, au Mali, au Pakistan, en Somalie et au Yémen.

Or certaines précautions sont de mise. L’Empire Prédateur de Shaw évoque « les stratégies, pratiques et technologies gravitant autour du déploiement des drones chargés de frappes ciblées », mais uniquement pour réduire l’espace fonctionnel de leur usage à l’assassinat. Et pourtant, son livre étend également leur champ d’action : « Partout et nulle part, les drones sont devenus des outils souverains de vie et de mort », administrés via ce qu’il appelle « une géographie étendue des bases de drones »67 Shaw, « Predator Empire », p. 5 et 14.. Son index géographique est inspiré de celui de Nick Turse, dont l’article « l’empire secret des bases de drones » liste plus de soixante sites. Plus de la moitié d’entre eux sont situés à l’intérieur des États-Unis, bien loin de ce qu’il désigne comme les « joyaux extérieurs de la couronne » (dont certains me semblent davantage relever de la verroterie)68 Nick Turse, « America’s Secret Empire of Drone Bases », TomDispatch, 16 octobre 2011..

Peut-être que ce dernier point importe peu ; l’objectif des opérations à distance étant précisément de faire usage de la puissance depuis la « patrie ». Mais ces chasseurs-tueurs ont comparativement un rayon d’action limité – environ 1 250 kilomètres pour un Reaper et 1 850 pour un Predator –, si bien que leurs bases doivent être situées à proximité du théâtre des opérations. D’où leurs équipes de lancement et récupération déployées sur place. Le Pentagone s’est lancé dans diverses expérimentations conçues pour améliorer la flexibilité opérationnelle, notamment le lancement de drones depuis des avions-cargos, ou la conception de bases pour drones pliables dans des containers de cargos, ceci afin qu’elles puissent être déployées rapidement et que les engins volants puissent être lancés dans les quatre heures suivant leur arrivée69 John Reed, « The Air Force’s Drone Base in a Box », 17 septembre 2013, foreignpolicy.com..

Mais dans leurs formes présentes et dans un avenir proche, ces tentatives n’impliquent pas des armes à portée mondiale (les États-Unis ont déjà développé de terrifiantes aptitudes en la matière, et sont en train d’en développer d’autres, à l’image du Prompt Global Strike, qui sera capable d’effectuer une frappe de missile conventionnel partout dans le monde en moins d’une heure)70 Le RQ-4 Global Hawk est un drone de surveillance à longue portée, mais il n’est pas armé.. Ces plates-formes commandées à distance sont également particulièrement limitées dans leurs aptitudes sur le terrain où elles pourraient être utilisées. Elles sont lentes – la vitesse de croisière d’un Predator est d’environ 135 km/h, celle d’un Reaper de 370 km/h – et loin d’être agiles, si bien qu’elles sont vulnérables aux attaques aériennes. Elles volent à des altitudes qui les mettent à portée des défenses anti-aériennes et ne peuvent donc opérer dans les espaces de combat A2/AD (accès interdit, zone non autorisée)71 La catégorie des procédés « anti-accès » recouvre des mesures de longue portée destinées à tenir à distance une force armée loin d’une zone d’opérations, tandis que le … Continue reading. En septembre 2013, le Général Mike Hostage, commandant de l’USAF Air Combat Command, les décrivait comme « inutiles dans un environnement hostile ». Même en tenant compte des conflits entre services portant des visions différentes de la puissance aérienne, ces limitations ne poussent pas à considérer les Predators et les Reapers en tant que positions avancées de l’Empire américain – même en tant qu’unités de substitution72 John Reed, « Predator Drones “Useless in Most Wars”, Top Air Force General Says », 19 septembre 2013, foreignpolicy.com..

Il ne s’agit pas ici de contester la réalité palpable de l’impérialisme américain, dont l’empreinte militaire est apposée sur plus d’un millier de bases tout autour du monde. Ni de minimiser ses tentatives sans précédent d’établir un système de surveillance globale à trois niveaux incluant des drones non armés à l’image du Global Hawk73 Alfred McCoy, « Imperial Illusions : Information Infrastructure and the Future of US Global Power », dans Alfred McCoy, Josep Fradera et Stephen Jacobson, édit., Endless … Continue reading. Mais son pouvoir militaire et sa capacité de violence militaire sans équivalent sont investis dans des projets plus ambitieux que les Predators et les Reapers.

Cela ne veut pas dire que nous pouvons fermer les yeux sur leur développement et leur déploiement. De nombreux autres pays ont déjà développé, ou sont en train de le faire, une expérience en matière de drones militaires ; la plupart de ces programmes touchent à des engins dépourvus d’armes, mais dans la mesure où ils peuvent être utilisés dans des guerres pour diriger, via leur réseau, des frappes aériennes conventionnelles, la distinction n’est pas si rassurante qu’elle peut sembler l’être74 Rob O’Gorman and Chris Abbott, Remote Control War : Unmanned Combat Air Vehicles in China, India, Iran, Israel, Russia and Turkey, Open Briefing, 20 septembre 2013.. En outre, les coûts financiers d’une technologie telle que le drone tendent à se réduire, si bien que la perspective d’acteurs non étatiques utilisant les drones pour lancer des attaques devient de moins en moins improbable75 David Hastings Dunn, « Drones : Disembodied Aerial Warfare and the Unarticulated Threat », International Affairs, vol. 89, no 5, 2013, p. 1237–1246. D’autres … Continue reading.

Ce qui est certain, c’est que le concept de « zone de tir à volonté » de Kaplan, qui réutilise l’un des slogans les plus effroyables de la guerre du Vietnam, semble pousser l’analyse trop loin. Ce que j’ai décrit comme « une guerre sans frontières » est également une guerre se déroulant quelque part. Quand les États-Unis font usage de drones armés pour exporter leur guerre hors des zones d’hostilité déclarées, ils visent immanquablement certaines des populations les plus vulnérables et dénuées de défense de la terre, lesquelles ont souvent vu leurs propres gouvernements se faire les complices de ces frappes mortelles76 Derek Gregory, « The Everywhere War », Geographical Journal, vol. 177, no 3, 2011, p. 238–250.. Dans ces régions, il n’y a pas de sirènes d’alerte aérienne, pas de défenses ou d’abris antiaériens ; et généralement des services médicaux d’urgence très limités et incapables de venir en aide aux innocents frappés.

 

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Matières et matérialités

Mon propos porte sur un champ qui évolue rapidement. Toute une série d’usages pacifiques pour les drones non armés se développe à grande vitesse, et même ceux que j’ai évoqués ici se trouvent, à l’image d’autres systèmes militaires modernes, accolés à des séries de technologies civiles que la plupart d’entre nous considèrent comme des acquis. C’est en fait précisément de cette manière que les drones armés – leurs technologies, leurs représentations et dispositifs – sont devenus un pan à part entière de la vie quotidienne, qui exige de notre part une vigilance poussée. Ainsi que je le suggérais en commençant, ce sont souvent les artistes qui ont pris les devants dans la remise en cause de ces développements. James Bridle l’expliquait brillamment : « Nous vivons tous sous l’ombre du drone, même si la plupart d’entre nous ont la chance de ne pas vivre directement sous son feu. Mais l’attitude qu’ils représentent – celle de la technologie utilisée de manière dissimulée et violente ; du brouillage de la morale et de la culpabilité ; de l’illusion de l’omniscience et de l’omnipotence ; de la valeur toujours plus réduite accordée à la vie des autres ; de, pour le dire franchement, la guerre perpétuelle – devrait tous nous concerner77 James Bridle, « Under the Shadow of the Drone », 11 octobre 2012, booktwo.org/notebook/drone-shadows ; voir aussi mon billet « Situational Awareness », 3 mai … Continue reading. »

C’est à ce niveau, également, que la « fracture télécommandée » qui caractérise ces opérations est la plus insidieuse. Le débat public aux États-Unis s’est focalisé sur la question du rôle du président dans l’autorisation de l’assassinat de citoyens américains et sur la menace que fait peser la surveillance des drones sur la vie privée. Même ceux qui enquêtent sur la machinerie juridico-administrative via laquelle l’administration Obama conduit ses assassinats ciblés concentrent leurs critiques sur Washington. Tandis que ceux qui interrogent la pratique des opérations à distance évoquent uniquement les bases aériennes situées sur le territoire des États-Unis.

Ce sont des sujets importants, mais nous devrions nous sentir tout autant concernés par la manière dont les drones ont transformé le lieu de vie d’autres personnes en zone mortuaire. Je comprends tout à fait les vives critiques de Roger Stahl concernant la fascination des médias envers les pilotes de drones et la manière dont ils domestiquent habilement la guerre. Les médias réécrivent ainsi la logique de la sécurité nationale et invitent le lecteur-spectateur à se transporter aisément « de la cuisine au cockpit »78 Roger Stahl, « What the Drone Saw : The Cultural Optics of the Unmanned War », Australian Journal of International Affairs, vol. 67, no 5, 2013, p. 659–674.. Mais l’interpénétration de la guerre et de la paix ouvrent un champ géographique encore plus large. Voici ce que déclarait le photoreporter Noor Behram, qui a passé des années à courageusement documenter les effets des frappes de drones sur son Waziristan du Nord natal : « C’était un jour comme les autres dans le Waziristan. Sortir de la maison, remarquer un drone dans le ciel, continuer à mener ta vie sans savoir s’il va te cibler. Ce jour-là, cela s’est passé dans la matinée, alors que j’étais chez moi en train de jouer avec mes enfants. J’ai remarqué le drone et j’ai commencé à le filmer avec ma caméra. Puis je l’ai suivi…79 paglen.tumblr.com/post/30105766943/ reaper-drone-over-waziristan-shot-by-noor-behram ; pour une analyse du travail de Behram, voir Spencer Ackerman, « Rare Photographs Show Ground … Continue reading »

Il faut se munir d’un objectif grand-angle pour saisir les géographies que j’ai mises en exergue dans ce texte. Les drones ont indubitablement fait évoluer la conduite de la guerre contemporaine – et dans le cas des assassinats ciblés, ils ont radicalement transformé l’idée même de conflit armé. Mais leur usage ne peut être dissocié de la matrice de violence militaire et paramilitaire dont ils font intégralement partie. Et c’est cette matrice qui devrait être la cible principale de l’analyse critique et de l’action politique.

 

 

Illustrations : James Bridle / Drone Shadows :
Short Term Memory Loss

 

Pour aller plus loin :

Le site de Derek Gregory : Geographical Imaginations.

Sur Jef Klak : Mortels algorithmes. Du code pénal au code létal, par Susan Schuppli. Traduit de l’anglais par Lucie Gerber, paru dans la revue Radical Philosophy 187 (sept/oct 2014).

Sur Article 11 : « À jouer la guéguerre des machines, nous serons toujours perdants ». Entretien croisé avec Grégoire Chamayou et Thomas Hippler. Propos recueillis par Ferdinand Cazalis.

Théorie du drone, Grégoire Chamayou, éd. La Fabrique, 2013, en librairie.

 

  1. Alertes automatiques fournissant une information ciblée à un utilisateur.↩
  2. Commandement chargé de diriger et coordonner les unités de forces spéciales de l’armée américaine.↩
  3. Branche portée sur le renseignement, qu’il soit humain ou électronique.↩
  4. Partie du spectre électromagnétique portant sur des fréquences faibles. Elle est généralement d’une puissance d’émission limitée.↩
  5. Partie du spectre électromagnétique portant sur des fréquences fortes. C’est la plus employée de toutes les bandes de fréquence.↩
  6. Logiciel de discussion instantanée utilisant le protocole IRC.↩
  7. Référence à la mort de deux soldats américains en 2011 par le tir d’un drone « ami », après que celui-ci a mal interprété leur signature infrarouge.↩
  8. Liste d’individus que la coalition en Afghanistan cherche à capturer ou éliminer.↩
  9. Autre base de donnée dédiée aux personnes recherchées par l’administration américaine.↩
  10. Carl Schmitt était un juriste (constitutionnaliste, théoricien et professeur de droit), un philosophe et un intellectuel catholique allemand. Il s’engage dans le Parti nazi dès 1933 et se veut le juriste officiel du IIIe Reich. Le Nomos correspond chez lui à un fondement du Droit lié à la terre, c’est-à-dire à un espace concret, territorial. Pour une définition plus précise, voir Le Nomos de la Terre, PUF, 2001.↩
  11. Système informatique secret à visée de surveillance internationale. L’existence de ce programme a été révélée par Edward Snowden en 2013.↩
  12. Cf. travaux de l’urbaniste Henri Lefebvre sur les rapports entre la vie quotidienne et les rythmes. Voir « Le projet rythmanalytique », d’Henri Lefebvre et Catherine Régulier, Communications no41, 1985.↩

 

Notes

1 Josh Begley, « Dronestream », New York University, 15 mai 2013, vimeo.com/67691389.
2 Voir dronestre.am et dronestagram.tumblr.com. Pour une synthèse des interventions sur les drones en arts visuels, voir Elspeth van Veeren, « Drone Imaginaries : There Is More Than One Way to Visualise a Drone », academia.edu/2905784/Drone_Imaginaries_There_ is_more_than_one_way_to_imagine_a_drone ; Honor Harger, « Unmanned Aerial Ecologies », lighthouse.org.uk/news/unmanned-aerial-ecologies-proto-drones-airspace-and-canaries-in-the-mine ; Matt Delmont, « Drone Encounters : Noor Behram, Omar Fast and Visual Critiques of Drone Warfare, American Quarterly, vol. 65, no 1, 2013, p. 193–202.
3 Jordan Crandall, « Ontologies of the Wayward Drone : A Salvage Operation », 11 février 2011, ctheory.net/articles.aspx?id=693.
4 Martin Shaw, The New Western Way of War: Risk Transfer War and Its Crisis in Iraq, Polity Press, Cambridge, 2005. Shaw ne mentionne pas les drones et souligne que le transfert de risque caractérise la guerre à l’ère de la modernité tardive. En fait, les puissances militaires avancées ont toujours cherché à engager des conflits asymétriques – et cela ne vaut pas seulement pour leurs luttes contre des acteurs non étatiques – et préféré être capables de submerger leurs ennemis grâce à leur supériorité technologique.
5 Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique, Paris, 2013, p. 139–50 ; j’ai abordé le sujet dans « From invisibility to vulnerability », 8 août 2013, geographicalimaginations.com/2013/08/08/theory-of-the-drone-8-from-invisibility-to-vulnerability/. Chamayou expose très efficacement les vertus (et les virilités) masculinistes inscrites dans ces codes. Voir aussi, sur ce thème Mary Manjikian, « Becoming Unmanned : The Gendering of Lethal Autonomous Warfare Technology », International Feminist Journal of Politics, 2013.
6 Lambèr Royakkers et Rinie van Est, « The Cubicle Warrior : The Marionette of Digitized Warfare », Ethics and Information Technology, vol. 12, no 3, 2010, p. 289–96.
7 Matt Martin avec Charles W. Sasser, Predator. The Remote control Air War over Iraq and Afghanistan : A Pilot’s Story, Zenith, Minneapolis, 2010, p. 44–45. Dans une veine encore plus surréaliste (et sur le mode d’un impérialisme ahurissant), il faut mentionner cet autre geste de compartimentation : lorsque Robert Caplan a visité la base de Creech, son guide lui a expliqué : « Dans cet Algeco, c’est l’Irak ; dans l’autre, c’est l’Afghanistan. » Voir « Hunting the Taliban in Las Vegas », The Atlantic, vol. 298, no 2, 2006, p. 81.
8 Rob Blackhurst, « The Air Force Men Who Fly Drones in Afghanistan by Remote Control », Telegraph, 24 septembre 2012.
9 Notez que ce n’est pas le fait de tuer qui est étrange – après tout ce que des officiers sont entraînés à faire –, mais sa proximité avec la vie quotidienne.
10 Élisabeth Bumiller, « A Day Job Waiting for a Kill Shot a World Away », New York Times, 29 juillet 2012. Voir aussi Elijah Solomon Hurwitz, « Drone Pilots : “overpaid, underworked and bored”  », Mother Jones, 18 Juin 2013. Pour une analyse détaillée des conditions de travail des opérateurs de drones, voir Peter Asaro, « The Labor of Surveillance : New Subjectivities of Military Drone Operators », Social Semiotics, vol. 23, no 2, 2013, p. 196–224.
11 George Brant, Grounded, Oberon Books, London, 2013. Tout comme le 5000 Feet is the Best d’Omer Fast, le statut fictionnel de ce travail ne l’empêche pas d’être fondé sur une lecture minutieuse d’entretiens et de rapports sur l’activité d’équipages de drones bien réels.
12 Koh a travaillé comme conseiller juridique au département d’État tandis que Brennan a fait la plupart de ses déclarations en tant que Deputy National Security Advisor for Homelands Security and Counterterrorism, avant de devenir directeur de la CIA en mars 2013.
13 Madiha Tahir, « Louder than Bombs », New Inquiry 6, 2012. Il y a une autre objection contre les sirènes de la « transparence et de la responsabilité ». Fleur Johns souligne le côté fantasmatique de ces revendications en rappelant que le droit international n’a sans doute jamais été capable de fournir le genre de contrôle que les critiques exigent de lui : « La technologie de meurtre automatisé dernier cri ne semble trouver d’équivalent que dans un autre genre de technologie de contrôle télécommandé, tout aussi obscure, mais programmée pour rendre transparent un pouvoir qui se situe pourtant perpétuellement ailleurs que là où il est. » Voir Non-legality in International Law, Cambridge University Press, Cambridge, 2013, p. 6.
14 Michael Sherry, The Rise of American Air Power: The Creation of Armageddon, Yale University Press, New Haven CT, 1987, p. 209–210. Pour toutes ces raisons, il semble naïf de s’opposer aux drones en ce qu’ils tuent à distance. Non seulement c’est là un trait ancien de l’histoire militaire, mais, si vous pensez qu’il est mal de tuer à 12 000 km de distance, à quelle distance pensez-vous que ce soit acceptable ?
15 Harold Nash, cité par James Taylor et Martin Davidson, Bomber Crew, Hodder & Stoughton, London, 2004, p. 447 ; et Derek Gregory, « Lines of Descent », dans Peter Adey, Mark Whitehead et Alison Williams, édit., From Above: War, Violence and Verticality, Hurst, London, 2013, p. 41–70.
16 Philip Alston, « Report of the United Nations, Special Rapporteur on Extrajudicial, Summary or Arbitrary Executions : Study on Targeted Killings », mai 2010 ; Chris Cole, Mary Dobbing et Amy Hailwood, Convenient Killing : Armed Drones and the « Playstation » Mentality, Fellowship of Reconciliation, Oxford, 2010. Dave Grossman, On Killing : The Psychological Cost of Learning to Kill in War and Society, Bay Back Books, New York, 1995. Nicola Abé, « Dreams in Infrared : The Woes of an American Drone Operator », Spiegel Online, 14 décembre 2012, spiegel.de/international/world/pain-continues-after-warfor-american-drone-pilot-a-872726.html.
17 « We are Predator / UAV Pilot / Operators Currently in Afghanistan », janvier 2013, reddit.com/r/IAmA/comments/17j9wa/e_are_predator_uav_pilotoperators_currently_in.
18 Mark Bowden, « The Killing Machines », The Atlantic, 14 septembre 2013.
19 Derek Gregory, « The Rush to the Intimate: Counterinsurgency and the Cultural Turn », Radical Philosophy 150, 2008, p. 8–23.
20 Chamayou, Théorie du drone, p. 167 ; Stanley Milgram, Obedience to Authority : An Experimental View, Harper & Row, New York, 1974.
21 Le réseau sert aussi à distribuer la responsabilité : « La responsabilité pour le tir pouvait être disséminée sur toute la chaîne, à un grand nombre de personnes : le pilote, l’opérateur de capteurs, le commandant des forces terrestres. Cela voulait dire que personne ne pouvait être personnellement tenu pour responsable. » (Martin et Sasser, Predator, p. 212).
22 Mark Benjamin, « Killing “Bubba” from the Skies », Salon, 15 février 2008, salon.com/2008/02/15/air_war.
23 Harun Farocki, « Phantom Images », Public 29, 2004, p. 12–24 ; c’est moi qui souligne.
24 « C’est le geste même de calculer – le fait même qu’un calcul ait eu lieu – qui justifie leurs agissements » ; Eyal Weizman, The Least of All Possible Evils: Humanitarian Violence from Arendt to Gaza, Verso, Londres et New York, 2012, p. 12. Réciproquement, le droit international œuvre à établir ce que Madiha Tahir nomme « le bon ordre de violence ».
25 Nasser Hussain, « The Sound of Terror: Phenomenology of a Drone Strike », Boston Review, 16 octobre 2013, bostonreview.net/world/hussain-drone-phenomenology.
26 Fast, 5.000 Feet is the Best, p. 100.
27 David Wood, « Drone Strikes : A Candid, Chilling Conversation with Top US Drone Pilot », Huffington Post, 15 mai 2013, huffingtonpost.com/2013/05/15/dronestrikes_n_3280023.html.
28 Matthew Power, « Confessions of a Drone Warrior », GQ, 23 octobre 2013.
29 Abé, « Dreams ». La passivité présumée des Afghans en général et de femmes afghanes en particulier est un lieu commun des récits orientalistes-humanitaires de la guerre comme « mission de sauvetage ». Voir Thomas Gregory, « Potential Lives, Impossible Deaths : Afghanistan, Civilian Casualties and the Politics of Intelligibility », International Feminist Journal of Politics, vol. 14, no 3, 2012, p. 327–347.
30 Je pense ici à l’incident de « tir ami » –le premier du genre ayant impliqué un drone – au cours duquel les signatures infrarouges d’un Marine et d’un soldat de la Navy captées par un drone Predator qui volait au-dessus d’un combat à Sangin dans la province d’Helmand en Afghanistan en avril 2011 furent prises pour celles d’ennemis. Voir Ewan MacAskill, « Two US Soldiers Killed in Friendly-fire Drone Attack in Afghanistan », Guardian, 11 avril 2011; Jill Laster et Ben Iannota, « Hard Lessons from Predator Strike Gone Wrong », Air Force Times, 19 février 2012.
31 Élisabeth Bumiller, « Air Force Drone Operators Report High Levels of Stress », New York Times, 18 décembre 2011.
32 Megan McCloskey, « Two Worlds of a Drone Pilot », Stars and Stripes, 27 octobre 2009. Grossman suggère qu’un sentiment de responsabilité envers ses camarades-soldats est un moyen puissant pour dépasser la résistance au fait de tuer (On Killing, p. 90, 149 et 150).
33 Dans mon texte « Lines of Descent », je décris un tel accident dans la province afghane d’Uruzgan en février 2010, au cours duquel 33 civils furent tués et plus d’une douzaine blessés. Je fournis une analyse détaillée de cette attaque et d’autres dans mon texte « Militarized Vision », geographicalimaginations.com/2013/08/02/militarized-vision/.
34 Cf. Jeremy Packer et Joshua Reeves, « Romancing the Drone : Military Desire and Anthrophobia from SAGE to Swarm », Canadian Journal of Communications 38, 2013, p. 324. Neta Crawford souligne l’importance qu’il y a à élargir la perspective et à passer de la responsabilité individuelle à la responsabilité collective. Voir Accountability for Killing : Moral Responsibility for Collateral Damage in America’s Post-9/11 Wars, Oxford University Press, 2013.
35 Judith Butler, Frames of War : When Is Life Grievable ?, Verso, London and New York, 2010, p. XI ; Caroline Holmqvist, « Undoing War : War Ontologies and the Materiality of Drone Warfare », Millennium, vol. 41, no 3, 2013, p. 535–552. Voir aussi Lucy Suchman, « Situational Awareness : Deadly Bioconvergence at the Boundaries of Bodies and Machines », Mediatropes 13, 2013.
36 Daniel Kleidman, Kill or Capture: The War on Terror and the Soul of the Obama Presidency, Houghton Mifflin, New York, 2012 ; Greg Miller, « Plan for Hunting Terrorists Signals U.S. Intends to Keep Adding Names to Kill Lists », Washington Post, 23 octobre 2012 ; Ian Cobain, « Obama’s Secret Kill List – the Disposition Matrix », Guardian, 14 juillet 2013.
37 Martin et Sasser, Predator, p. 50–53 ; Andrew McGinn, « Local Drone Pilot Explains Missions », Dayton Daily News, 22 juin 2013.
38 Ces modalités rendent impossible ce que Joseph Pugliese décrit comme un « système général d’échange » entre le dispositif chasseur-tueur « et ses victimes anonymes, qui ne se doutent de rien, et qui n’ont ni le droit de répondre ni aucun accès à des procédures judiciaires ». Voir State Violence and the Execution of the Law: Biopolitical Caesurae of Torture, Black Sites, Drones, Routledge, New York, 2013, p. 209.
39 Giulio Douhet, The Command of the Air, trad. Dino Ferrari, University of Alabama Press, Tuscaloosa, 1988, p. 10 (première édition en italien en 1921) ; Voir Thomas Hipler, Bombing the People : Giulio Douhet and the Foundations of Airpower Strategy 1884–1939, Cambridge University Press, Cambridge, 2013. Il faut souligner que cette préoccupation était euro-américaine. En 1932, le Haut-commissaire britannique en Irak insistait encore sur le fait que « le terme de “population civile” a un sens très différent en Irak par rapport à celui qu’il a en Europe » – de sorte que les sensibleries européennes concernant les victimes civiles étaient ici, à tous les sens du terme, déplacées : « la population masculine dans son ensemble est composée de combattants potentiels », expliquait-il, « étant donné que les tribus sont lourdement armées ». Le même genre de justifications grotesques avait toujours cours, plus de soixante-dix ans plus tard, dans les guerres qui furent menées dans l’ombre portée du 11-Septembre.
40 Maria Ryan, «  “War in countries we’re not at war with” : The “War on Terror” on the Periphery from Bush to Obama », International Politics 48, 2011, p. 364–389. Comme l’écrit Michael Hastings : « La nature télécommandée des missions par drones permet aux politiciens de faire la guerre tout en prétendant que nous ne sommes pas en guerre » ; voir « How America Goes to War in Secret », Rolling Stone, 16 avril 2012.
41 Yuri Tanaka et Marilyn B. Young, éds, Bombing Civilians : A Twentieth-century History, New Press, New York, 2010.
42 Voir Michael Lewis et Emily Crawford, « Drones and Distinction », University of Sydney Law School, Legal Studies Research paper 13/35, 2013; Jack Beard, « Law and War in the Virtual Era », American Journal of International Law 103, 2009, p. 403–445. Sur la longue généalogie de la protection des civils dans les conflits armés, voir Helen Kinsella, The Image before the Weapon : A Critical History of the Distinction between Combatant and Civilian, Cornell University Press, Ithaca NY, 2011.
43 Il n’existe pas de statistiques spécifiques pour les victimes directement causées par des drones en Afghanistan, mais étant donné que les drones sont aussi utilisés pour fournir des « yeux » à des attaques menées par des avions conventionnels ou des hélicoptères, la comptabilité serait de toute façon difficile à interpréter. Il n’y a pas non plus de chiffres satisfaisants pour les frappes dites clandestines au Pakistan, au Yémen ou en Somalie, mais les estimations les plus fiables ont été fournies par le Bureau of Investigative Journalism : thebureauinvestigates.com/blog/category/projects/drones.
44 Frédéric Mégret, « War and the Vanishing Battlefield », Loyola University Chicago International Law Review, vol. 9, no 1, 2012, p. 131–155, p. 148.
45 Samuel Issacharoff et Richard Pildes, « Drones and the Dilemma of Modern Warfare », dans Peter Bergen et Daniel Rothenberg, édit., Drone Wars : The Transformation of Armed Conflict and the Promise of Law, Cambridge University Press, Cambridge, 2013 et NYU School of Law, Public Law & Legal Theory Research Paper Series Working Paper No. 13–34, juin 2013 ; voir aussi Samuel Ischaroff et Richard Pildes, « Targeted Warfare: Individuating Enemy Responsibility », NYU School of Law, Public Law & Legal Theory Working Papers 343, avril 2013.
46 Scahill, Dirty Wars. Scahill mentionne un mémo de Rumsfeld en 2004 : « Le monde entier est un champ de bataille » (p. 173). Comme je vais le dire plus loin cependant, cela ne veut pas dire que les drones sont le seul – ni le plus important – fer de lance dans cette nouvelle forme de violence militaire et paramilitaire.
47 Paul Kahn, « Imagining Warfare », European Journal of International Law, vol. 24, no 1, 2013, p. 199–226.
48 Peter Scheer, « Connecting the Dots between Drone Killings and Newly Exposed Government Surveillance », Huffington Post, 8 juin 2013.
49 Glenn Greenwald et Ewan MacAskill, « Boundless Informant: The NSA’s Secret Tool to Track Global Surveillance Data », Guardian, 11 juin 2013 ; Greg Miller, Julie Tait et Barton Gellman, « Documents Reveal NSA’s Extensive Involvement in Targeted Killing Program », Washington Post, 16 octobre 2013.
50 Rob Kitchin et Martin Dodge, Code/Space : Software and Everyday Life, MIT Press, Cambridge MA, 2012, p. 17.
51 Issacharoff et Pildes, « Drones and the Dilemma of Modern Warfare ». Cela accentue l’incorporation croissante des juristes à la kill-chain. Voir Craig Jones, « War, Law and Space », warlawspace.com.
52 Chamayou, Théorie du drone, p. 51 ; cf. Colleen Bell, Jan Bachmann et Caroline Holmqvist, édit., The New Interventionism: Perspectives on War–Police Assemblages, Routledge, Londres, 2014.
53 Kahn, « Imagining Warfare », p. 226. Cette modalité du pouvoir aérien peut être qualifiée de « police » dans le sens foucaldien proposé par Mark Neocleous, mais je ne suis pas sûr que ce soit là une théorisation utile pour d’autres modalités du pouvoir aérien. Il existe des continuités entre la « police par les airs » coloniale et les opérations américaines actuelles au Pakistan, au Yémen et en Somalie – y compris le fait de tirer parti d’un espace aérien incontesté –, mais je ne pense pas qu’il soit pertinent d’appliquer ce modèle aux autres guerres de bombardement ; cf. Mark Neocleous, « Air Power as Police Power », Environment and Planning D : Society & Space 31, 2013, p. 578–593 ; « Police Power All the Way to Heaven : Cujus est Solum and the No-Fly Zone », Radical Philosophy 182, 2013, p. 5–14.
54 Kevin Jon Heller, «  “One hell of a killing machine” : Signature Strikes and International Law », Journal of International Criminal Justice 11, 2013, p. 89–119.
55 Pugliese, State Violence, p. 193–194. Pour une discussion de l’imaginaire biopolitique qu’organisent ces métaphores, voir Colleen Bell, « Hybrid Warfare and Its Metaphors », Humanity, vol. 3, no 2, 2012, p. 225–247 ; « War and the Allegory of Medical Intervention », International Political Sociology, vol. 6, no 3, 2012, p. 325–328.
56 Derek Gregory, «  “Doors into nowhere” : Dead Cities and the Natural History of Destruction », dans Peter Meusburger, Michael Heffernan et Edgar Wunder, édit., Cultural Memories, Springer, Heidelberg, 2011, p. 249–283.
57 Gregory, « Potential Lives ».
58 Ces effets en réseau sont devenus un grand classique des bombardements modernes. Lorsque l’armée israélienne à Gaza ou l’armée américaine en Irak affirment avoir « seulement » bombardé une centrale électrique et délibérément choisi de le faire à 2 heures du matin, au moment où seule une équipe réduite se trouve dans les locaux, ils jouent les faux ingénus. Car ils savent très bien qu’une centrale électrique hors d’usage signifie que l’eau ne peut plus être pompée, que les eaux usées ne peuvent plus être traitées, que la nourriture ne peut plus être réfrigérée, que les hôpitaux ne peuvent plus fonctionner – de sorte que les effets de la frappe se répercutent dans l’espace et dans le temps bien au-delà du point d’impact initial. La cible est choisie de façon à minimiser la perception immédiate de la frappe tout en maximisant des effets de vague qui se trouvent déplacés dans le temps, dans l’espace et dans la conscience du public. Voir Samuel Weber, Targets of Opportunity : On the Militarization of Thinking, Fordham University Press, New York, 2005.
59 Will I Be Next ? US Drone Strikes in Pakistan, Amnesty International, Washington DC, 22 octobre 2013, p. 18–23. Il y a eu plusieurs tentatives pour discréditer le rapport d’Amnesty, dont les allégations de Michael Lewis, selon lesquelles cette frappe aurait pu être le fait d’un F-16 pakistanais : « The Misleading Human Rights Watch and Amnesty International Reports on US Drones », 8 novembre 2013, sur opiniojuris.org. Il est avéré que les populations de ces provinces vivent sous la menace de frappes aériennes conduites à la fois par les États-Unis et l’Armée de l’air pakistanaise, comme Amnesty l’a montré en détail. Voir mon billet de blog : « Air Strikes in Pakistan’s Borderlands », 19 mars 2013, geographicalimaginations.com/2013/03/19/air-strikes-in-pakistans-borderlands, et « Dirty Dancing and Spaces of Exception in Pakistan’ », 24 mars 2013, geographicalimaginations.com/2013/03/24/dirty-dancing-and-spaces-of-exception-in-pakistan. Mais les deux sont assez fréquentes pour que les gens fassent la différence. L’attaque n’a pas été conduite par des hélicoptères ou des avions de combat. Comme le petit-fils de Mamana Bibi l’a expliqué en décrivant les différents sons : « Je connais la différence. » Cette déclaration aussi simple qu’effrayante nous rappelle l’enveloppe de peur sous laquelle vivent ces gens ordinaires : un espace de violence potentielle permanente, que vient réactiver et aggraver chaque nouvelle frappe.
60 Judith Butler, Precarious Life: The Powers of Mourning and Violence, Verso, Londres et New York, 2004; Butler, Frames of War.
61 Madiha Tahir, « The Business of Haunting », 2 septembre 2013, woundsofwaziristan.com/business-of-haunting.
62 Chamayou, Théorie du drone, ch. 6. Les chasses à l’homme ne traite pas directement des drones, mais voir son article « The Manhunt Doctrine », Radical Philosophy 169, September–October 2011.
63 Pour un résumé de ces arguments, voir Thomas Gregory, « Drones : Mapping the Legal Debate », New Zealand Centre for Human Rights Law, Policy and Practice, avril 2013, et, avec d’autres conclusions, Michael Lewis, « Drones and the Boundaries of the Battlefield », Texas International Law Journal, vol. 47, no 2, 2012, p. 293–314. Les principes du droit international humanitaire étaient au cœur des objections formulées par le rapporteur spécial de l’ONU sur les exécutions extra-judiciaires Philip Alston ; voir « The CIA and Targeted Killing beyond Borders », Harvard National Security Journal 2, 2011, p. 283–446.
64 Chamayou, Théorie du drone, p. 86.
65 Joseph Pugliese, « Prosthetics of Law and the Anomic Violence of Drones », Griffith Law Review, vol. 20, no 4, 2011, p. 944.
66 Ian Shaw, « Predator Empire: The Geopolitics of US Drone Warfare », Geopolitics, vol. 18, no 3, 2013, p. 536–559 ; Fred Kaplan, « The World as Free-fire Zone », MIT Technology Review, 7 juin 2013, technologyreview.com/featuredstory/515806/the-world-as-free-fire-zone.
67 Shaw, « Predator Empire », p. 5 et 14.
68 Nick Turse, « America’s Secret Empire of Drone Bases », TomDispatch, 16 octobre 2011.
69 John Reed, « The Air Force’s Drone Base in a Box », 17 septembre 2013, foreignpolicy.com.
70 Le RQ-4 Global Hawk est un drone de surveillance à longue portée, mais il n’est pas armé.
71 La catégorie des procédés « anti-accès » recouvre des mesures de longue portée destinées à tenir à distance une force armée loin d’une zone d’opérations, tandis que le « déni d’accès » implique des mesures de courte portée qui restreignent la liberté de manœuvre dans la zone concernée. Voir « Joint Operational Access Concept », US Department of Defense, 17 janvier 2012, à cette adresse : defense.gov/pubs/pdfs/joac_jan202012_signed.pdf ; « Release of the Joint Operational Access Concept », 17 janvier 2012, dodlive.mil/index.php/2012/01/release-of-the-joint-operational-access-concept-joac.
72 John Reed, « Predator Drones “Useless in Most Wars”, Top Air Force General Says », 19 septembre 2013, foreignpolicy.com.
73 Alfred McCoy, « Imperial Illusions : Information Infrastructure and the Future of US Global Power », dans Alfred McCoy, Josep Fradera et Stephen Jacobson, édit., Endless Empire : Spain’s Retreat, Europe’s Eclipse, America’s Decline, University of Wisconsin Press, Madison, 2012, p. 360–386.
74 Rob O’Gorman and Chris Abbott, Remote Control War : Unmanned Combat Air Vehicles in China, India, Iran, Israel, Russia and Turkey, Open Briefing, 20 septembre 2013.
75 David Hastings Dunn, « Drones : Disembodied Aerial Warfare and the Unarticulated Threat », International Affairs, vol. 89, no 5, 2013, p. 1237–1246. D’autres commentateurs sont plus sceptiques sur la prolifération des drones armés, ne serait-ce que parce que leur fabrication dépend d’une chaîne limitée de fournisseurs pour une infrastructure capable d’activer l’écosystème industriel requis pour leurs opérations à distance. Voir par exemple Andrea Gilli et Mauro Gilli, « Attack of the Drones : Should We Fear the Proliferation of Unarmed Aerial Vehicles?  », article présenté devant l’Association américaine des sciences politiques, conférence annuelle, août-septembre. 2013, academia.edu/4331462/Attack_of_the_Drones_Should_We_Fear_The_Proliferation_of_Unmanned_Aerial_Vehicles.
76 Derek Gregory, « The Everywhere War », Geographical Journal, vol. 177, no 3, 2011, p. 238–250.
77 James Bridle, « Under the Shadow of the Drone », 11 octobre 2012, booktwo.org/notebook/drone-shadows ; voir aussi mon billet « Situational Awareness », 3 mai 2013, geographicalimaginations.com/2013/05/03/ situational-awareness.
78 Roger Stahl, « What the Drone Saw : The Cultural Optics of the Unmanned War », Australian Journal of International Affairs, vol. 67, no 5, 2013, p. 659–674.
79 paglen.tumblr.com/post/30105766943/ reaper-drone-over-waziristan-shot-by-noor-behram ; pour une analyse du travail de Behram, voir Spencer Ackerman, « Rare Photographs Show Ground Zero of the Drone War », 12 décembre 2011, wired.com/dangerroom/2011/12/ photos-pakistan-drone-war ; Delmont, « Drone Encounters ».

« Les voix comme des messagères »
Entretien avec Magali Molinié sur les mouvements d’entendeurs de voix

Dire que l’on entend des voix, c’est souvent mettre un pied dans l’hôpital psychiatrique – or cela concernerait une personne sur dix. Enseignante à l’université Paris 8-Saint-Denis et à la Cornell University aux États-unis, Magali Molinié, psychologue de formation, a décidé de prendre au sérieux les entendeurs de voix. Plutôt que d’imposer un savoir universitaire et des catégories psychiatriques pour établir des diagnostics médicaux, elle participe à la création de groupes de personnes partageant une même expérience de perceptions inhabituelles et y faisant face ensemble. Ces groupes renouent avec des pratiques alternatives à la médicalisation psychiatrique, jusqu’à parfois faire de leurs voix des alliées précieuses.

Ce texte est extrait du numéro 1 de la version papier de Jef Klak, « Marabout », toujours disponible en librairie.

 

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Comment vous êtes-vous intéressée à l’entente de voix ?

Au cours de mes études de psychologie, j’ai rencontré les travaux de Tobie Nathan1 Tobie Nathan a créé la première consultation d’ethnopsychiatrie en France, en 1979, dans le service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de l’hôpital Avicenne (Bobigny, 93). En … Continue reading sur l’ethnopsychiatrie. Alors que je faisais une thèse sous sa direction, j’ai intégré sa consultation au Centre d’ethnopsychiatrie clinique Georges-Devereux et rencontré les familles migrantes qui y étaient accueillies. C’est dans ces conditions que j’ai découvert la richesse du dispositif de Nathan : accueillir les gens et discuter avec eux à partir de leurs théories à eux, celles qui existent dans le monde d’où ils viennent, et non à partir de la psychiatrie ou de la psychanalyse. Les considérer comme des « experts », s’appuyer sur les richesses dont ils sont porteurs plutôt que se focaliser sur leurs carences.

À partir des questions qui étaient débattues au Centre à l’époque, sur des êtres tels que les djinns, les vents, les génies de l’eau qui s’invitaient dans les consultations, je me suis demandé si nous avions des êtres comparables dans notre monde. C’était le moment où, après un « stage » au Centre Devereux, l’anthropologue et sociologue des sciences Bruno Latour posait la question : Quels sont nos invisibles2 Bruno Latour, Petite réflexion sur le culte moderne des dieux faitiches, éd. Synthélabo, coll. Les empêcheurs de penser en rond, 1996. ?

Pour ma part, je me suis demandé s’il était possible de considérer les morts comme des êtres qui pouvaient eux aussi être convoqués dans un dispositif de recherche ou de soin. Un mort, certains d’entre nous peuvent l’entendre, le voir, lui parler, vouloir faire des choses pour lui. Il a un mode d’existence qu’il s’agit de comprendre dans ses singularités et qui se manifeste dans la relation nouée avec lui par l’endeuillé, le « deuilleur », comme j’ai préféré l’appeler3 Magali Molinié, Soigner les morts pour guérir les vivants, éd. Seuil, coll. Les Empêcheurs de penser en rond, 2006..

C’est dans ce contexte, toujours au Centre Devereux, que j’ai entendu parler pour la première fois des entendeurs de voix, au début des années 2000. Nous avions reçu le petit livre de Paul Baker : La voix intérieure, Guide à l’usage (et au sujet) des personnes qui entendent des voix traduit à l’époque par des membres du Réseau suisse sur l’entente de voix (Reev)4 Aujourd’hui disponible dans une traduction de Yann Derobert.. Mais, jusqu’à ma rencontre en 2010 avec le psychologue Yann Derobert, ces contacts avec l’entente de voix n’étaient que des prémisses qui auraient pu rester sans suite. Il avait noué des relations avec les animateurs du réseau international d’entendeurs de voix, Intervoice5 Réseau international pour la formation, l’éducation et la recherche sur l’entente de voix, intervoiceonline.org., et il nourrissait le projet de créer quelque chose de similaire en France.

Quelles sont les origines du mouvement Intervoice ?

On doit la création du mouvement à Marius Romme, un psychiatre néerlandais, en 1987. L’une de ses patientes, Patsy Hague, avait des voix très envahissantes qui l’empêchaient de faire ce qu’elle désirait, ainsi que des idées suicidaires. Il s’est rendu compte que ses outils traditionnels ne marchaient pas avec elle, et a décidé de changer d’approche. Pour rompre son isolement, Romme lui a proposé de discuter avec des personnes vivant une situation similaire. Il assistait aux discussions, et c’est comme ça qu’un embryon de groupe s’est mis en place, avec des échanges sans tabou au sujet de leurs perceptions inhabituelles.

En collaboration avec Sandra Escher6 Journaliste scientifique, chercheuse et actuelle compagne de Romme., ils sont allés participer à une émission de télévision à grande audience, au cours de laquelle Patsy a exposé son problème en vue d’un appel à témoin. Plus de 700 personnes ont appelé, dont 450 avaient une expérience d’entente de voix. À partir de là, Romme et Escher ont mené des entretiens approfondis avec des gens qui arrivaient à faire face à leurs voix, et ils ont ainsi développé leurs connaissances sur le sujet. D’autres recherches l’ont confirmé depuis : le fait d’entendre des voix n’est pas en soi un signe de maladie mentale, environ une personne sur dix connaît cette expérience. Certes, il y a généralement une phase de choc, de surprise, la première fois que ça arrive ; les gens peuvent être déstabilisés. Mais beaucoup parviennent à trouver une explication satisfaisante à ces phénomènes et à s’en accommoder. C’est parfois plus problématique que ça, mais les différences ne se situent pas dans la manière dont on entend les voix ni dans ce que ces voix disent. Tout se joue plutôt dans la forme de relation entretenue avec elles : être effrayé ou non, se laisser envahir ou poser des limites, tenter d’ignorer les voix, ou les accueillir et interagir avec elles. Ce qui peut poser problème, en somme, c’est être démuni pour faire face aux voix.

Cette expérience et ces rencontres se passent à la fin des années 1980. Est-ce qu’avant cela l’entente de voix a toujours été psychiatrisée ?

L’histoire a retenu le daimôn de Socrate, les voix de Jeanne d’Arc… Un collègue philosophe me rappelait récemment que Descartes entendait une voix. Plus près de nous, Amélie Nothomb, Bill Viola, Zinédine Zidane ont fait état d’expériences de cet ordre.

Pendant longtemps, les voix étaient comprises à l’intérieur de cadres religieux et culturels, du côté des extases, des phénomènes de possession ou de voyance. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le spiritisme a fait éclore des médiums qui étaient en relation avec des défunts ou avec des entités de mondes extra-terrestres. La manière de catégoriser ces expériences comme relevant d’une pathologie médicale est historiquement liée à la naissance de la psychiatrie, à la même époque. Mystiques, possédées ou hystériques ? C’est la grande question que se posent les fondateurs de la psychiatrie et de la psychologie, comme Charcot ou Janet.

Cette transition historique tient à la construction de la psychiatrie comme profession, c’est-à-dire aussi comme pouvoir, et de son ambition d’enlever à l’Église le monopole qu’elle détenait jusqu’alors sur la charge des âmes. Dès les débuts de la psychiatrie, avec Pinel, et plus tard avec le paradigme de la maladie mentale, quelque chose s’est construit, encore très actif aujourd’hui : l’idée qu’il revient à une branche de la médecine, qui s’appelle psychiatrie, de catégoriser certains vécus et comportements comme relevant d’une maladie mentale dont la cause se situerait dans le cerveau. C’est dans un tel cadre que le fait d’entendre des voix est conçu comme l’un des symptômes-clés pour envisager un diagnostic de psychose, de schizophrénie.

Du coup, le mouvement des entendeurs de voix a pour objectif d’aider ces personnes sans passer par la case psychiatrie ?

L’intention première est d’offrir les moyens à des personnes qui entendent des voix de redevenir acteurs et auteurs de leur existence, de trouver les soutiens et les ressources, en elles et autour d’elles, pour construire la vie qu’elles estiment digne d’être vécue – à partir de leurs propres critères, et non de ceux imposés par des modèles de normativité extérieurs, qu’ils soient médicaux ou sociaux. Les personnes qui font ces expériences ont besoin de leur trouver un sens et de pouvoir en discuter librement, sans être immédiatement renvoyées à un diagnostic psychiatrique. Pouvoir en parler dans un climat de sécurité et de confiance – que ce soit avec des pairs, des proches, des soignants : tout cela permet aux personnes de se réapproprier cette expérience, les évènements de vie et les émotions qui y sont liés, et de trouver des stratégies pour y faire face.

Vous dites « faire face », est-ce que ça veut dire qu’il y a toujours un aspect agonistique ou tyrannique dans l’entente de voix ?

Ça dépend… Les gens peuvent avoir des voix sympa, qui peuvent être soutenantes, rassurantes, ou qui peuvent basculer dans quelque chose d’effrayant, harcelant, injurieux ou autoritaire. Ce ne sont pas toujours des voix personnifiées. Ça peut être des bruits, des murmures, une voix féminine ou masculine, une voix d’enfant. Pour d’autres, ce n’est pas simplement une voix, mais une personne, située dans la tête ou bien en dehors. Ou encore d’autres perceptions, comme le fait d’être touché, frappé, de sentir des odeurs…

Si on s’attache à leurs vécus, les personnes entendent vraiment les voix. Patsy Hague a réussi à convaincre Marius Romme sur ce point : les voix sont réelles, les gens les entendent réellement. Partant de là, tout ce qui est habituellement mis en œuvre par les soignants ou les médecins pour dire « Vous savez bien que c’est votre maladie, tout ceci n’existe que dans votre tête, vous l’imaginez, mais ça n’est pas réel », équivaut à un déni de la perception des personnes. C’est le début d’une longue série de malentendus qui ne favorisent pas l’établissement d’une relation authentique.

Au lieu de nier, on pourrait tout aussi bien dire : « D’accord, vous entendez une voix ; de quoi s’agit-il ? De qui s’agit-il ? Que dit-elle, comment le dit-elle ? À quel moment est-elle apparue ? » C’est souvent une expérience fondamentale pour les personnes, centrale dans leur vie. Elles ont plus que tout besoin que leur expérience soit reconnue, entendue, validée. Prendre en considération les voix et leurs contenus permet de les remettre en contexte dans l’histoire de vie de la personne qui les entend. À l’origine des voix, il y a certes souvent des expériences traumatiques, mais alors ce n’est plus la personne qui est « malade », c’est plutôt qu’elle a été blessée par des personnes ou par des évènements. C’est différent.

Les différents mouvements d’entendeurs de voix semblent s’organiser autour d’un dispositif en trois étapes : comprendre les voix, les accepter et s’y adapter. On retrouve là deux types de thérapie : un semblant de comportementalisme7 Le comportementalisme ou béhaviorisme est une approche psychologique qui consiste à se concentrer sur le comportement observable de la personne, déterminé par l’environnement et les … Continue reading, dans le sens où l’on s’adapte aux voix, et une approche plus psychanalytique, dans l’exploration de la personne, de son histoire, qui vise à comprendre les voix…

Paul Baker et Marius Romme insistent tous deux pour dire que le mouvement sur l’entente des voix n’est pas une nouvelle proposition thérapeutique – c’est une proposition d’émancipation. Romme a dit un jour à Baker : « Nous n’allons pas changer la psychiatrie, nous n’allons pas changer les parents, mais offrir aux personnes qui entendent des voix une organisation à partir de laquelle ils peuvent s’émanciper eux-mêmes. Organise des groupes, et les psychiatres suivront. » Ils aiment tous deux rappeler qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle proposition thérapeutique, mais d’un nouveau paradigme. Surgit alors un nouveau régime d’obligations, pour reprendre un terme d’Isabelle Stengers. Parmi celles-ci : ne rien faire sans les entendeurs de voix – qui deviennent ainsi les contributeurs incontournables de la définition du changement qu’ils souhaitent pour eux –, faciliter leur mise en relation et auto-organisation, instaurer leurs savoirs expérientiels comme une expertise à part entière dont chacun peut bénéficier (y compris les experts « par formation »), valider l’existence des phénomènes qu’ils vivent, les « dépathologiser » (en les resituant dans un continuum avec des expériences de vie ordinaires)…

 

 

Qu’y a-t-il de nouveau ici par rapport à l’antipsychiatrie des années 1960-70, et sa démarche anti-médicament, anti-asilaire et anti-autoritaire ?

C’est que la proposition d’émancipation émane des entendeurs de voix eux-mêmes. C’est un mouvement qui vise à s’organiser « par le bas ». Beaucoup de ses animateurs sont des femmes et des hommes qui ont eu des diagnostics de schizophrénie, un long parcours en psychiatrie avant de s’engager dans leur parcours de rétablissement. Ils sont aujourd’hui des formateurs en santé mentale reconnus, certains sont devenus psychologues et chercheurs. Eleanor Longden, Jacqui Dillon, Ron Coleman, Peter Bullimore, et tant d’autres encore. Autant d’entendeurs de voix assumés qui témoignent de leur expérience de la folie et du rétablissement, et militent pour que les entendeurs de voix se donnent les moyens de leur auto-organisation. Un de ces moyens, outre les conférences publiques, les formations, les rassemblements et les congrès, c’est la mise en place de groupes sur l’entente de voix.

Il y a beaucoup de groupes d’entendeurs de voix en France ?

De plus en plus. Deux ou trois dans le Nord, deux à Paris, deux à Marseille, un à Nancy, d’autres en gestation – comme à Montpellier ou à Bordeaux. Donc entre six et neuf en France, pour l’instant…

Concrètement, comment ça s’organise ?

Avec notre secrétaire général, Vincent Demassiet, et avec Yann Derobert et d’autres, on tente de faciliter le fonctionnement du groupe et la poursuite des buts qu’il s’est fixés : prendre en considération les entendeurs de voix et leurs expériences, soutenir les initiatives locales qui vont dans le sens de leur mise en relation, diffuser les informations, mettre en place des formations. En fait, favoriser la mise en place de tous les dispositifs dont les entendeurs de voix pourraient avoir envie de se saisir, en particulier les groupes. Que ceux-ci dépendent ou pas d’une institution psychiatrique, l’idée est qu’à terme tous s’autonomisent, et qu’ils soient régulés (nous préférons dire : « facilités ») par des entendeurs eux-mêmes.

Mais ça commence toujours avec des personnes qui entendent des voix et d’autres qui les entourent (proches, etc.). À Paris, nous avons commencé comme ça, il y avait parmi nous Sonia et Christian qui entendaient des voix. On avait envie de créer un groupe, on se demandait comment faire, comment contacter les gens que ça pourrait intéresser… On tournait un peu en rond, on n’avait pas l’habitude.

Vous n’aviez pas envie d’aller à la télé comme Marius Romme et Patsy Hague ?

On n’y a pas pensé, non ! Je ne connaissais pas encore l’histoire à l’époque, et Sonia et Christian n’étaient pas en détresse par rapport à leurs voix. Christian n’avait pas d’histoire avec la psychiatrie ; Sonia, oui, et elle facilitait déjà un groupe. Finalement, nous avons organisé une journée de formation avec Ron Coleman à Paris. Ron est un survivant de la psychiatrie qui a rencontré dans son parcours de « schizophrène » un groupe d’entendeurs de voix à partir duquel il a pu commencer à se rétablir. Aujourd’hui, il est devenu formateur de premier plan dans le champ de l’entente de voix et du rétablissement. Nos formations incluent toujours les entendeurs de voix. À l’issue de la formation, on a pu commencer à mettre sur pied le premier groupe parisien avec des personnes qui étaient venues pour l’occasion.

Qu’est-ce qu’il se passe dans ces groupes ?

Ce sont des groupes d’entraide et non des groupes cliniques ou d’intervention thérapeutique. C’est le soutien entre pairs qui est actif, la considération respectueuse pour l’expérience vécue par autrui. Chaque groupe, du moment qu’il est formé, se dote de ses propres règles : comment parler en sécurité et en confiance, quelles sont les conditions à poser pour cela ? Ça débouche souvent sur des règles posant que ce qui se dit reste entre nous, que les convictions de chacun doivent être admises et respectées, qu’on parle à partir de soi, sans faire un discours sur l’autre, sans interprétation. On peut parler d’autre chose, mais ça reste principalement des groupes focalisés sur l’entente de voix, les stratégies pour composer avec elles, la compréhension qu’on en a, le sens qu’on leur donne.

Les groupes n’ont pas forcément pour objectif de se rétablir des voix ?

En effet. C’est important à préciser, parce que depuis tout à l’heure, j’emploie le terme « rétablissement » et il faut que je m’explique. Ces groupes n’ont pas pour objet de supprimer les voix. Eleanor Longden8 Diagnostiquée schizophrène, Eleanor Longden est passée par un long et vain parcours psychiatrique jusqu’à ce qu’elle trouve le chemin de son rétablissement avec l’aide d’un psychiatre, … Continue reading, par exemple, explique qu’on peut considérer les voix comme des messagères, porteuses de sens. Ce sens n’est pas forcément identifiable d’emblée – ça peut demander un long travail d’investigation –, mais les voix peuvent finir par se révéler des alliées précieuses.

Le terme « rétablissement » vient du mot recovery  en anglais. Même si aucun des deux n’est totalement satisfaisant, on les utilise principalement pour marquer le contraste avec les termes médicaux de « guérison », « rémission » ou « stabilisation ». Le « rétablissement », pour nous, cela signifie qu’il appartient à chacun de définir ses propres critères de la vie, telle qu’elle lui parait digne d’être vécue.

Ce que vous dites porte une critique contre l’institution, et l’on pense alors à un projet d’autonomie, au refus d’une loi qui viendrait du pouvoir médical ou politique, et qui forcerait à s’adapter à un ensemble de règles décidées d’en haut ou d’on ne sait où. On a l’impression que dans le mouvement des entendeurs de voix, il y a un geste politique, sous-jacent, mais très présent…

C’est vrai qu’il y a de ça, mais j’ai appris à me méfier du mot « autonomie », parce que dans plein d’endroits, on fait des injonctions à l’autonomie sans donner aux gens les moyens d’y parvenir réellement, et ça finit par être très violent. Il y a sans doute un autre mot à trouver autour du pouvoir d’agir, de reprendre de la puissance… Pour l’instant, je préfère dire « auteur » ou « acteur » de sa propre vie, parce que cela met en relief la créativité nécessaire à ce qui se joue là. On est obligé d’inventer des choses pour devenir auteur de sa vie, ce n’est pas donné d’emblée, ça demande quelquefois un véritable effort, d’investigation, de réflexion, de pratiques… Mais aussi de sortir de la solitude et de pouvoir s’appuyer sur les autres. Les groupes sont utiles pour cela.

Il y a une forme de collectif qui se crée là…

C’est ça… Des alliés… La récupération d’un pouvoir d’agir, et en même temps des capacités de trouver des appuis, de s’offrir soi-même comme appui, des étayages, des solidarités – et tout cela produit des effets sur notre sociabilité. On n’est pas seuls, on est tous embarqués, à partir de nouvelles manières de fonctionner, d’être, de vivre.

Est-ce que vous percevez une continuité entre les groupes d’entendeurs de voix et vos premières recherches concernant les morts, les invisibles ?

Bien sûr, il y a des différences : j’ai appris sur les relations avec les morts en conduisant des entretiens individuels avec des personnes recrutées dans un cadre de recherche en psychologie, alors que le REV est un collectif dans lequel j’interviens plutôt en tant qu’activiste, et dans lequel ma formation de psychologue ne m’est pas très utile.

Mais il y a aussi des continuités. Certaines personnes vivent avec des êtres que les autres ne voient peut-être pas, mais qui sont pour eux très importants, avec qui se tissent des relations très investies. Si je veux pouvoir en parler avec eux, j’ai intérêt à respecter ce qu’ils me disent, à ne pas le mettre en doute, ne pas le critiquer ou le catégoriser comme un symptôme de maladie. Si je veux discuter avec quelqu’un sérieusement, honnêtement et authentiquement, je ne peux pas disqualifier ses convictions.

Ça veut dire qu’on donne une existence à l’objet de la croyance de l’autre…

Si ça existe pour la personne, alors je n’ai aucune raison de le remettre en cause. C’est un préalable à la possibilité d’un échange avec elle et pas seulement une question de respect pour ses croyances. Pourquoi parleriez-vous à quelqu’un de quelque chose qui vous importe plus que tout, si cette personne s’évertue à vous expliquer que vous vous trompez, que c’est un effet de votre imagination ou d’un déséquilibre chimique dans votre cerveau ?

Comment peut-on alors expliquer ce mépris généralisé pour des croyances qui, finalement, sont extrêmement partagées ? Ce sont des choses très diffuses et pourtant rabrouées, méprisées, invalidées. C’est étonnant comme paradoxe…

On hérite d’une histoire où toutes ces choses ont été comprises comme des signes, des messages à décrypter, comme ça peut encore l’être dans certains mondes : ces voix sont des messages envoyés par un être, et il s’agit d’identifier l’être, de décrypter le message qu’il envoie, etc. Le décryptage psychiatrique est tout autre, l’expérience inhabituelle n’y est plus un signe des relations qu’on peut entretenir avec des présences invisibles, mais un symptôme de maladie mentale.

Récemment, lors d’une formation, Peter Bullimore nous demandait de faire un petit exercice en exposant une croyance inhabituelle, qui serait la nôtre. On était en petits groupes, et je me suis rendu compte qu’il était très difficile de trouver une croyance inhabituelle… Par exemple, si je dis que je crois à la télépathie, est-ce si inhabituel que ça ? La transmission de pensées, tout le monde y croit un peu, non ? Certains en ont fait l’expérience… Une dame nous a dit qu’elle croyait au diable. Moi, comme ça, spontanément, je ne crois pas au diable ; mais si je réfléchis bien, je peux comprendre pourquoi on y croit, et ça me parait parfois très pertinent.

Je cherchais une croyance qui me serait propre et j’ai dit : « Je crois aux fantômes. » Finalement, on peut avoir mille manières de croire aux fantômes. Bref, je pense que Peter voulait attirer notre attention sur le fait que toutes les croyances qu’on peut catégoriser un peu vite comme délirantes sont aussi présentes dans le monde ordinaire. On m’a raconté récemment l’histoire d’un jeune qui a été déclaré délirant parce qu’il ne supportait pas la wifi : il éteignait celle de ses parents la nuit. Or, combien sommes-nous à penser qu’il est dangereux de s’exposer à ces fréquences ?

Comme vous dites, il y a mille manières de croire aux fantômes. Ce qui nous empêche d’assumer cette croyance, c’est souvent l’image médiatisée du fantôme, le drap blanc… Les espaces de la pensée sont très étroits…

Il est important d’arriver à transformer ces expériences, ces convictions en sources d’enseignement. Quelqu’un comme Eleanor Longden dont je parlais tout à l’heure, qui est passée par des moments très difficiles avec ses voix, affirme souvent qu’il n’est pas question pour elle aujourd’hui de s’en séparer. Elles sont devenues ses meilleures alliées pour la guider dans l’existence, pour comprendre des choses qui lui arrivent, et prendre les bonnes décisions. Elle explique par exemple que quand elle entend une certaine voix, elle sait qu’il est temps pour elle de faire un break, d’arrêter de travailler.

 

Illustration : Sup Umbra, par Yann Bagot

 

Notes

1 Tobie Nathan a créé la première consultation d’ethnopsychiatrie en France, en 1979, dans le service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de l’hôpital Avicenne (Bobigny, 93). En 1993, il fonde le Centre d’aide psychologique aux familles migrantes Georges-Devereux, au sein de l’université de Paris 8.
2 Bruno Latour, Petite réflexion sur le culte moderne des dieux faitiches, éd. Synthélabo, coll. Les empêcheurs de penser en rond, 1996.
3 Magali Molinié, Soigner les morts pour guérir les vivants, éd. Seuil, coll. Les Empêcheurs de penser en rond, 2006.
4 Aujourd’hui disponible dans une traduction de Yann Derobert.
5 Réseau international pour la formation, l’éducation et la recherche sur l’entente de voix, intervoiceonline.org.
6 Journaliste scientifique, chercheuse et actuelle compagne de Romme.
7 Le comportementalisme ou béhaviorisme est une approche psychologique qui consiste à se concentrer sur le comportement observable de la personne, déterminé par l’environnement et les interactions de l’individu avec son milieu. Fondée sur une logique quasi-cybernétique du psychisme, il s’agit de repérer des stimuli provoquant des effets insupportables pour la personne, et de remédier à ces troubles dans l’immédiat, avec peu de préoccupations pour le long terme.
8 Diagnostiquée schizophrène, Eleanor Longden est passée par un long et vain parcours psychiatrique jusqu’à ce qu’elle trouve le chemin de son rétablissement avec l’aide d’un psychiatre, Pat Bracken, et du réseau anglais sur l’entente de voix. Elle est aujourd’hui psychologue, chercheuse et formatrice en santé mentale. Elle a écrit Learning from the Voices in My Head, éd. TED Conference.

Le prix du progrès
Discussion avec Isabelle Stengers sur les sorcières néopaïennes et la science moderne

Scientifique de formation et aujourd’hui professeure de philosophie à l’Université Libre de Bruxelles, Isabelle Stengers désigne les paroles sorcières dont usent le système capitaliste et « la science » pour justifier leur emprise. Des siècles de culture ultra-rationaliste et d’industrie ont éradiqué et discrédité tout ce qui relevait du commun, nous laissant vulnérables et impuissants. Pour récupérer une puissance de penser, d’agir et de coopérer, Isabelle Stengers convoque les activistes du « reclaim » et autres sorcières néo-païennes, qui nous invitent à résister à l’envoûtement capitaliste, au-delà de l’alternative entre réformisme et révolution.

Ce texte est extrait du numéro 1 de Jef Klak, « Marabout », dont le thème est Croire/Pouvoir. Sa publication en ligne est le premier d’une série limitée (2/6) de textes issue de la version papier de Jef Klak, toujours disponible en librairie.

 

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Dans La sorcellerie capitaliste1 La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, coll. Les empêcheurs de penser en rond, éd. La Découverte, 2005., écrit avec Philippe Pignarre, vous décrivez le capitalisme comme un « système sorcier sans sorcier ». Entendez-vous par là que le système économique et social dans lequel nous sommes plongés relève d’un ordre magique ?

Quand il n’est pas réduit à une simple métaphore, le mot « magie » ne sert plus guère qu’à établir des oppositions entre nous – qui vivons un monde où la rationalité est censée prédominer – et les autres peuples qui « croient encore en la magie ». J’ai pour ma part voulu prendre au sérieux la magie, sans me poser la question d’y croire ou de ne pas y croire. Avec Philippe Pignarre, nous parlons de « système sorcier » (c’est-à-dire d’un système utilisant une magie malveillante) pour dramatiser ce qui devrait nous faire penser aujourd’hui : le maintien, voire même l’intensification de l’emprise capitaliste, alors que ces dernières décennies, avec le déchaînement de la guerre économique, la référence au progrès a perdu toute évidence.

Dans les années 1970, on pouvait imaginer qu’en critiquant la notion de progrès, on s’attaquait à l’idéologie qui assurait l’emprise capitaliste. Or aujourd’hui, sauf pour quelques illuminés, la notion de progrès semble n’être plus qu’un réflexe conditionné, une ritournelle. Pourtant, l’emprise n’a pas faibli, bien au contraire. Associer notre sentiment d’impuissance à l’efficace d’une « attaque sorcière », c’est d’abord dramatiser l’insuffisance de la notion d’idéologie ou de croyance idéologique, c’est attirer l’attention sur la manière dont l’emprise a pu continuer à fonctionner, hors croyance. C’est aussi dramatiser le fait que, contrairement aux traditions culturelles pour qui les attaques sorcières sont un sujet de préoccupation pratique, nous, qui pensons « idéologie », sommes vulnérables. Nous n’avons pas les savoirs pertinents pour identifier et comprendre les dispositifs de capture et de production d’impuissance. Or, là où l’on pense que les sorciers existent, on apprend à les reconnaître, à diagnostiquer leurs procédures, à s’en protéger, voire à contre-attaquer. Nous, nous critiquons et dénonçons les mensonges, mais si la dénonciation avait été efficace, le capitalisme aurait crevé depuis longtemps.

Nous n’avons donc pas lancé d’appel à croire aux sorciers, mais à reconnaître les attaques sorcières. Ceux qui, par exemple, ont transformé l’expression déjà boiteuse de « développement durable » en « croissance durable » ne « croient » pas à la sorcellerie mais la pratiquent : ils capturent, détournent, piègent. Nous sommes en cela de plus en plus sujets à des paroles sorcières. « Sois motivé ! », « Aies un projet ! » : les mots du management (la motivation, l’engagement, etc.) appartiennent à des dispositifs qui fonctionnent comme des toiles d’araignées – plus on se débat, plus on est pris, comme des mouches. Pas d’illusion idéologique, dans ce cas, mais une terrible efficacité sorcière.

Le socle de la croyance au progrès était solide dans les classes populaires au début du XXe siècle : le « Nos-enfants-auront-une-vie-meilleure » justifiait travail et sacrifice. Aujourd’hui, presque plus personne ne croit vraiment que ce sera le cas. La croyance au progrès n’est plus qu’une manière, dans la situation actuelle, de s’en remettre aux experts, aux scientifiques, aux nouvelles technologies… L’impuissance face au cours des choses nous pousse à penser qu’eux seuls pourront nous préserver des dangers qui s’accumulent à l’horizon…

On retrouve ici la signification pauvre du mot magie dont je parlais il y a un instant. On veut croire que « comme par magie », les choses s’arrangeront. Sans vraiment y croire, on espère que ce que nous vivons n’aura été qu’une crise dont nous réussirons à réchapper, « comme d’habitude ». Nous considérons avec mépris nos ancêtres qui, terrorisés par une nature qu’ils ne parvenaient pas à contrôler et comprendre, s’attribuaient un pseudo-pouvoir magique pour se rassurer. Mais aujourd’hui, c’est nous qui méritons ce regard méprisant, car c’est nous qui nous en remettons à une croyance magique. Celle-ci signale un désarroi et une impuissance qui traduisent d’abord la destruction systématique de tout ce qui pourrait nous permettre d’imaginer, activement, collectivement, pratiquement, politiquement, ce que demande l’avenir. Nous « devons croire » que ceux qui « savent » (et/ou ont les moyens) nous préserveront, alors que ce sont eux, ou leurs prédécesseurs, qui ont promu sous le nom de « développement » l’entreprise littéralement insoutenable d’appropriation et de mise en exploitation dont nous mesurons les conséquences aujourd’hui.

 
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Est-ce une forme de ce que vous appelez une alternative infernale ?

Par « alternatives infernales », nous entendons un ensemble de situations formulées et agencées de sorte qu’elles ne laissent d’autres choix que la résignation, car toute alternative se trouve immédiatement taxée de démagogie : « Certains affirment que nous pourrions faire cela, mais regardez ce qu’ils vous cachent, regardez ce qui arrivera si vous les suivez. »

Ce qui est affirmé par toute alternative infernale, c’est la mort du choix politique, du droit de penser collectivement l’avenir. Avec la mondialisation, nous sommes en régime de gouvernance, où il s’agit de mener un troupeau sans le faire paniquer, mais sous l’impératif : « Nous ne devons plus rêver. » Affirmer qu’il est possible de faire autrement, ce serait se laisser abuser par des rêves démagogues. On dira par exemple : « Ceux qui critiquent le libre-échange ne vous disent pas que les conséquences de mesures protectionnistes seront l’isolement total et l’arrêt cauchemardesque de tout échange avec les autres pays. Si vous voulez que notre pays reste ouvert, il faut accepter le libre-échange et donc les sacrifices que demande la compétitivité. » Or, le protectionnisme n’a jamais signifié la fin des échanges. De la même manière, lorsqu’on critique l’innovation comme synonyme de progrès, on entend souvent : « Renoncer à l’innovation, c’est faire le choix d’une société frileuse, qui refuse l’avenir ; nous ne pouvons plus revenir en arrière, nous devons nous adapter et faire confiance. » Cet opérateur rhétorique, ce « nous-ne-pouvons-plus », a précisément vocation à faire taire ceux qui disent « mais-qu’êtes-vous-en-train-de-faire ? ». Nous devons faire confiance, car nous n’avons pas d’autre choix.

Le problème, c’est que ça marche. Quand on entend un politicien énoncer cela, on n’entend malheureusement derrière lui ni mugissement de rires ni concert de ricanements. Reconnaître ces types de discours et se protéger de leur emprise, voilà qui ferait partie d’une culture de la sorcellerie. S’en protéger, c’est aussi savoir en rire, ricaner, avoir sur soi des boîtes à rire qui meuglent – faire d’abord preuve d’irrespect.

Or l’énonciateur de ce type de discours ne peut pas être réduit à un vendu, un corrompu, un bankster, etc. Le problème est plus compliqué, en ce sens que ceux qui annoncent une alternative infernale se trouvent eux-mêmes séparés de leur puissance d’agir et de penser. Ils ne savent réellement pas comment faire autrement. C’est pourquoi j’ose penser que la dérision et la compassion sont plus efficaces que la dénonciation. Celle-ci peut renforcer leur sentiment d’héroïsme responsable face à des accusations injustes. Il s’agit plutôt de les démoraliser, de leur faire abandonner leur rôle de berger moralisateur et pédagogue – voire d’exiger d’eux qu’ils partagent avec nous ce qui les réduit à l’impuissance, au lieu de relayer des mensonges lénifiants. S’ils prétendent lutter, qu’ils nous donnent des nouvelles du front, qu’ils nous expliquent ce à quoi ils se heurtent, qu’ils nomment les « sorciers » et la manière dont ils agissent – bref qu’ils cessent de collaborer sous prétexte que sans eux ce serait pire.

Jean-Claude Michéa parle du « complexe d’Orphée »2 Le complexe d’Orphée : la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, éd. Flammarion, « climats », 2011. pour caractériser le refus des gens de gauche de regarder vers le passé. Pour la gauche, ce serait indigne, tant elle se trouve sous l’emprise d’un surmoi progressiste : ce serait un truc de femmelette, d’enfant ; l’attitude virile étant d’aller toujours de l’avant, quel qu’en soit le prix. Il semble pourtant raisonnable de penser le présent et l’avenir à partir du passé…

Ce progressisme à tout prix de la gauche, en union sacrée avec le rationalisme, est particulièrement présent en France. Il y a un réflexe conditionné contre tout ce qui pourrait paraître régressif. Mais de manière générale, la perte de la référence au progrès a profondément déboussolé la gauche. La rencontre avec les préoccupations écologistes a été manquée, et on peut dire que désormais elle « subit ». Ceci dit, regarder en arrière n’est évidemment pas suffisant – c’est aussi ce que font les fascistes. Le passé, il s’agit plutôt de se le réapproprier, d’en faire une puissance de pensée, pas une référence nostalgique. La question serait alors : de quel passé s’agit-il d’hériter ?

À la fin de La sorcellerie capitaliste, nous évoquons les sorcières néopaïennes aux États-Unis. C’est un mouvement politique proche des anarchistes, qui rappelle que l’Europe est devenue moderne en éradiquant la culture paysanne, annonçant par là ce qu’elle ferait subir aux peuples et civilisations colonisés. Cette destruction au nom du progrès a commencé par se faire à l’intérieur de nos propres frontières. Les sorcières néopaïennes cherchent à ne pas oublier que le capitalisme n’est pas seulement exploitant mais aussi expropriant : il s’empare des pratiques et intelligences collectives en les redéfinissant sur des modes qui sont ceux de la destruction et de l’appropriation. L’intelligence collective est toujours une intelligence « attachée », c’est-à-dire se définissant par rapport à une situation et aux attaches multiples qu’elle crée, sociales ou territoriales par exemple. Le capitalisme fonctionne en détruisant tout attachement, dont celui au passé, et il considère comme suspecte et dangereuse toute intelligence collective qui revendique ses attaches.

 
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Est-ce que ça veut dire que l’idéologie du capitalisme, plutôt que de se résumer au néolibéralisme (ce qui est un point de vue assez convenu), passerait par la notion de « progrès » ?

Je dirais plutôt que l’idée de progrès a été partagée par ceux qui luttaient pour la justice sociale et ceux qui luttaient pour le développement industriel, avec toute l’exploitation qui va avec. C’était une idéologie partagée. Ceux qui dénonçaient le capitalisme en l’assimilant à un système destructeur étaient considérés comme des réactionnaires, opposés à l’idée de progrès. Aujourd’hui que cette notion a perdu de sa superbe, le néolibéralisme affiche plus clairement sa dimension d’expropriation. Celle-ci devient ouvertement le prix du progrès. La flexibilité est l’impératif catégorique, le progrès n’étant plus que sa résultante postulée. Le néo-management, l’économie de la connaissance, la compétitivité sont des mots d’ordre au nom desquels sont détruites les raisons qu’ont les gens d’être attachés à ce qu’ils font et à ce qu’ils peuvent faire ensemble. « La fête est finie », en quelque sorte. Dans les universités, on vit ça tous les jours : au nom de la compétitivité, la destruction des liens entre les gens est devenue la règle. Les anciens progressistes se retrouvent nus, incapables d’avancer un argument positif et consistant en faveur du progrès, ils sont réduits à répéter qu’on-ne-peut-pas régresser.

Pour aller plus loin, on pourrait citer un exemple : aujourd’hui, les bergers sont obligés d’identifier leurs brebis avec une puce électronique, lisible sans contact (RFID), c’est-à-dire qu’on a mis directement en interface la bête et le système informatique – qui est en fait un système de gestion industriel des flux de marchandises. Les bergers se retrouvent dépossédés du sens de leur métier et les animaux sont réduits à des carcasses vivantes. Bien sûr, ils ont pour vocation de produire de la viande, mais ils ne se résument pas qu’à ça : il y a une relation forte qui s’établit entre l’homme et la bête, un compagnonnage. Dans le cas de l’informatisation du traitement de ces brebis, ce n’est pas une logique libérale qui est à l’œuvre mais plutôt une logique néo-bureaucratique avec une nationalisation du cheptel par un État qui prend en main toutes les bêtes présentes sur le territoire. L’État gère le cheptel national pour la productivité nationale. On est dans un schéma qu’on pourrait presque qualifier de « néosoviétique3 À ce sujet, voir La bureaucratie néolibérale, Béatrice Hibou, éd. La Découverte, juin 2013. ». En ce sens, le discours habituel sur l’antilibéralisme est peut-être un effet de capture et d’envoûtement : on n’est pas dans une société seulement libérale, mais dans une société bureaucratique où tout est standardisé, régulé par en haut, dans une sorte de néosoviétisme numérique.

L’étiquette néolibérale n’est peut-être pas la meilleure en effet : la surveillance, l’évaluation inquisitoriale, le harcèlement sont devenus la règle. Cependant, dans les grands textes libéraux du début du XIXe siècle en Angleterre, il y avait déjà une espèce de religion, une morale sous forme d’impératif catégorique : un « tu dois ». Ce n’était déjà pas un libéralisme au sens strict de liberté du commerce, dans le sens où ces libéraux-là voulaient réinventer la société. Foucault l’a très bien vu4 Naissance de la biopolitique, cours au Collège de France, 1978-1979, Michel Foucault, hautes études, éd. du seuil, 2004. : il y a quelque chose de l’ordre de la religion qui demande que les attaches soient détruites, parce que toute attache est un obstacle au marché. Et c’est à l’État qu’il appartient de prendre en charge ce devoir religieux. Le capitalisme, lui, n’a rien de religieux. Pour détruire ce qui fait obstacle à son fonctionnement et arriver à ses fins, le capitalisme a besoin de l’État.

C’est ainsi qu’en fonction des époques et des enjeux, la distribution entre ce que l’État laisse faire au capitalisme et ce que le capitalisme fait faire à l’État s’est établie et a pu évoluer. On ne peut pas comprendre l’un sans référence à l’autre. Par exemple, le capitalisme fait endosser à l’État la tâche d’encourager la flexibilité du marché du travail ; mais quand l’État, comme c’est le cas aujourd’hui, fait de cette tâche une religion sous couvert de modernisation, la flexibilité devient sacro-sainte, un « tu dois ». De même pour la gestion des flux : les bergers « doivent » s’adapter, au même titre que les universitaires et les infirmières, même si cela détruit ce qui donnait sens à leur métier. Le capitalisme n’en demandait peut-être pas tant, mais l’État doit « croire » à sa mission. En retour, il laisse faire le capitalisme en espérant que, par magie, les problèmes se résolvent par la croissance et le progrès capitalistes. Nos gouvernants entretiennent donc un rapport quasi magique avec le capitalisme : plus on le laisse faire, plus on délègue à l’OMC5 Organisation mondiale du commerce. de leviers d’actions qui auraient pu leur permettre de garder la main, plus ils doivent croire que la croissance et la compétitivité sont les solutions aux problèmes dont, autrefois, ils avaient la charge. L’irrationalité d’État atteint une intensité jamais vue auparavant. Nous sommes dans un moment ultra-magique de l’histoire.

Vous évoquiez les sorcières néopaïennes, dont le mouvement a pris de l’ampleur aux États-Unis au début des années 1980 sous l’influence de Starhawk, l’une de ses principales théoriciennes. Vous avez postfacé son ouvrage fondateur Dreaming the Dark. Magic, Sex and Politics6 1982, traduit en France par Morbic : Femmes, magie et politique, coll. Les empêcheurs de penser en rond, éd. La Découverte, 2003.. En quoi est-ce une source d’inspiration pour votre travail ?

J’y ai trouvé une pensée forte, lucide et pragmatique, dénuée de tout accent New Age, contrairement à ce que je craignais initialement. Son analyse historique de la chasse aux sorcières qui s’est déroulée en Europe au XVIIe siècle a transformé ma manière d’appréhender le système capitaliste. Starhawk l’envisage non pas comme un moment de folie périphérique, mais comme un événement politique inséparable de la révolution capitaliste alors en cours. C’est l’époque des enclosures, des « mises en clôtures » : même si elles appartenaient formellement au seigneur, les terres autrefois d’usage commun, les commons, sont clôturées. On cherche désormais à en tirer un profit maximum : la valeur d’échange supplante la valeur d’usage. L’intelligence collective des usages est détruite, le droit de propriété se change en droit d’abuser. Le travail et le profit deviennent une sphère autonome, une fin en soi, et la terre une simple ressource.

Je n’ai pas rêvé de devenir sorcière en lisant Starhawk. En revanche, la mémoire de ce moment oublié de l’histoire, quand ce qu’on appelle « modernité » a pris naissance, s’est activée en moi. Cela m’a permis de « dénormaliser » cette modernité qu’on nous a appris à penser comme étape logique dans l’évolution.

C’est de là que j’ai compris et pensé le capitalisme non pas seulement comme exploitation, mais comme expropriation. Et la notion de Reclaim, que j’ai choisi de traduire par « réappropriation », est une réponse collective mobilisée par les sorcières néopaïennes pour lutter contre l’expropriation capitaliste. Cette notion permet de sortir de la polarité traditionnelle qui a empoisonné la gauche, à savoir réformisme et révolution. Si l’on considère, à juste titre, que le capitalisme n’est pas réformable, il ne semble rester que la révolution, mais celle-ci a trop souvent été pensée comme la fin de l’exploitation capitaliste : il s’agissait pour celui qui était exploité de trouver par le mouvement révolutionnaire la puissance de récupérer ce qui lui avait été pris.

Avec le Reclaim, il s’agit aussi de récupérer ce qui a été détruit : en coupant les attaches qui relient les gens à une situation, l’expropriation a détruit leur capacité à poser collectivement leurs propres problèmes, ce qu’on peut appeler une intelligence collective. Reclaim, c’est récupérer, mais aussi guérir ou régénérer. Ce n’est pas seulement reprendre ce qui est à nous : l’expropriation est un processus beaucoup plus grave, car ce qui a été pris est une puissance de penser, d’agir et de coopérer dont la perte ne laisse pas indemne.

Pendant longtemps, on a cru que les mouvements ouvriers pouvaient retrouver cette intelligence collective. Mais lorsque l’État a été chargé du maintien de la paix sociale, les syndicats n’ont pas vu la menace d’expropriation, comme lors de la prise en main du mouvement mutualiste par l’État-Providence d’après-guerre. La lutte s’est concentrée sur la seule question de l’exploitation et d’une juste distribution des fruits d’un travail (dont la définition reste pourtant l’affaire du patronat). Aujourd’hui, les syndicats sont devenus une force seulement défensive, non plus inventive, qui proteste, mais qui ne peut que partager les rêves d’un retour à la croissance – les alternatives infernales font pleinement prise.

 
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Le détour que vous faites par les sorcières n’est-il pas un détour artificiel, presque un gadget ? On a parfois l’impression que vous y puisez des choses certes intéressantes, mais pas forcément indispensables pour poser et penser la question de la réappropriation…

Primo, ce Reclaim politique qui, je le rappelle, s’inscrit dans un mouvement politique existant depuis plus de trente ans aux États-Unis n’est pas n’importe quoi. Ce mouvement a réussi à tenir pendant les années Reagan, il est très impliqué dans l’activisme altermondialiste et Occupy Wall Street. Je pense que la manière dont il a réussi à résister et à apprendre à chaque moment clé de son histoire (ce que demande « le travail de la déesse », comme elles disent) marque l’importance de pratiques rituelles qui sont d’un grand pragmatisme. Il s’agit de cultiver les forces qui permettent de guérir dans un monde qui nous rend tous malades, et d’honorer ce qui nous aide à guérir, à retrouver les capacités d’une intelligence collective. Cela demande une culture pratique, expérimentale même, dont nous aurions tort de rire, car c’est précisément ce qui a manqué aux syndicats, mais aussi à la gauche marxiste.

Et secundo, épreuve et défi : prenez ça dans la gueule, petit français, petit homme ! Car c’est un défi féministe. On peut bien sûr dire qu’on est au-delà de ça, mais cela signifie surtout un mépris viril des rites et des manières, des artifices « magiques », qui permettent d’apprendre ensemble. La vérité et l’authenticité de nos convictions nous suffisent… Je pense que ce qui nous bloque, c’est d’abord la crainte de régresser, la peur d’être ridicules, la croyance dans notre auto-suffisance, bref l’insécurité propre aux traditions viriles.

À côté de la « sorcellerie capitaliste », il en existe une autre, celle de la science, que vous abordez notamment dans votre livre Une autre science est possible7 Éd. La Découverte, coll. Les empêcheurs de penser en rond, 2013.. Vous êtes une des rares intellectuelles à poser par antiphrase ce que vous appelez « la petite question » du lien entre désastre écologique et développement scientifique – qui pourrait pourtant bien être la grande question de notre époque. Vous y répondez en disant que la science est un des facteurs majeurs du « développement insoutenable » que nous connaissons aujourd’hui. Comment et pourquoi la science a-t-elle effectivement contribué au désastre actuel ?

Le rôle de chaque type de science doit être distingué. Du point de vue de la responsabilité dans le ravage écologique, les sciences sociales jouent un rôle secondaire, mais pas dans le ravage des capacités d’agir, car elles ont trop joué à la critique des illusions, comme si une vérité triste pouvait aider à penser et agir. On peut faire confiance aux sociologues pour « expliquer » un mouvement comme celui des sorcières néo-païennes par de grandes généralités, qui reviendront toutes à éliminer comme sans intérêt ce qu’elles apprennent, l’art qu’elles appellent « magie ».

Néanmoins, je pense surtout aux sciences dites dures, dont la responsabilité directe, constitutive, par rapport à la situation actuelle remonte à la seconde moitié du XIXe siècle. À cette époque s’établit un véritable rapport de symbiose entre sciences de laboratoire et développement industriel, selon le modèle de ce que les scientifiques appellent la « poule aux œufs d’or », celle qu’il ne faut surtout pas tuer. La science a obtenu de l’État d’être subventionnée parce que ses œufs, transformés en or par le développement industriel, sont réputés bénéficier à toute l’humanité. Les scientifiques ont gagné la liberté de poser leurs propres questions, mais en admettant dans le même mouvement de se mobiliser sur ces seules questions. Ce que deviennent leurs œufs, d’une part cela ne les regarde pas, et d’autre part, c’est ce qui leur vaut la reconnaissance de l’humanité. Et on entend alors les chercheurs s’exclamer : « Telle question n’est pas scientifique, ça ne nous regarde pas, laissez-nous pondre ! Ne nous retardez pas quant à l’avancement de la connaissance qui est la seule clé du progrès de l’humanité. »

La mentalité « poule aux œufs d’or » implique donc que les communautés scientifiques entretiennent des rapports privilégiés avec ceux qui peuvent valoriser (transformer en or) leurs résultats. Pour le reste, elles se font gloire de fonctionner en vase clos. Les scientifiques sont formés à repousser comme non scientifiques, et donc irrecevables, les arguments de ceux qui objectent en les plaçant sous le signe d’une crainte frileuse du changement – de quoi satisfaire pleinement l’industrie ! Mais on est loin ici de « l’esprit scientifique » ; ce n’est en effet qu’un caquetage de poule, avec une imagination raréfiée.

Ce qu’auraient pu être les sciences dans une autre situation reste une inconnue historique. C’est même l’inconnue de l’avenir, s’il y a un avenir. Car nous aurons besoin de savoirs scientifiques, mais pas de ceux que privilégie la symbiose avec l’industrie.

On accorde théoriquement à la Science un rôle d’expertise pour justifier une innovation. Sur la question des OGM, par exemple, il y a deux lignes de critiques fondamentales : la première questionne les impacts sur la santé, la nature, l’environnement, etc., ce qui donne lieu à des controverses scientifiques avec Gilles-Éric Séralini, professeur de biologie moléculaire, qui monte un dispositif expérimental montrant les effets cancérigènes des OGM sur des rats. Dans ce cas, la question des OGM devient un débat scientifique entre des biologistes et leurs protocoles expérimentaux concurrents. Mais il y a une seconde ligne d’argumentation, à notre avis plus pertinente, et qui n’a rien à voir avec la science, c’est une critique politique consistant à dire : les OGM continuent la logique des enclosures en expropriant les paysans de leur capacité à ressemer le grain qu’ils ont planté. L’industrie consolide ainsi son monopole, et s’assure d’un profit permanent. Dans la première critique, on fait confiance à des experts sur des dispositifs expérimentaux ; dans la seconde, on peut comprendre la logique soi-même, se la réapproprier et en faire une puissance propre. On n’a plus besoin de se référer à telle ou telle personne faisant autorité, ni à « la Science », censée être désintéressée, pour s’y opposer : on a juste besoin de comprendre que la technoscience d’aujourd’hui est en réalité au service d’intérêts politiques et économiques.

Je ne vois pas quelle « puissance propre » confère le fait de comprendre cela « soi-même ». Que la recherche doive servir la croissance et la compétitivité est ce que proclament nos autorités. Ce que je sais, c’est que si la question des OGM a été l’occasion d’une réappropriation, c’est précisément parce que des questions nouvelles ont été mises en politique et que l’on a appris à faire bafouiller les experts, à interroger leur soi-disant expertise. Et ce n’est qu’un début.

Lorsque l’Inra déclare : « Notre responsabilité est de nourrir 9 milliards d’êtres humains », elle ne devrait pas pouvoir le faire impunément. Tout biologiste de l’Inra devrait être exposé à la question : Que connaissez-vous aux famines ? Quelle est votre expertise en la matière ? Vos collègues spécialistes de ce sujet sont-ils d’accord ? Il ne s’agit pas d’opposer l’autorité des faits de certains scientifiques à l’autorité d’autres, mais de souligner l’absence d’autorité du biologiste de l’Inra et révéler sa dépendance à des faits qui ont été produits dans un environnement de laboratoire, purifié, raréfié, excluant tous les autres faits que les productions de famine impliquent, mais qui n’intéressent pas le moins du monde l’industrie.

Par conséquent, la question n’est pas de se référer à une personne faisant autorité, ni à « la Science ». Séralini n’est pas désintéressé, il est inquiet et révolté. Et ce n’est pas à une controverse entre collègues à laquelle on a assisté, c’est à un conflit ouvert qui n’a rien de politiquement neutre. J’ai l’impression que vous avez besoin de caricaturer pour faire prévaloir une réappropriation « purement politique ». Votre « on a juste besoin » est précisément ce dont je me méfie, comme s’il suffisait d’arriver à la bonne position politique, de dénoncer, d’avoir raison, en parfaite autosuffisance. On n’aurait pas besoin de s’intéresser aux scientifiques ; les identifier aux intérêts qu’ils servent suffirait. On n’aurait pas besoin de Séralini ni de ce que nous apprend la manière dont on l’a fait taire. On n’aurait pas besoin de créer des alliances transversales. On n’aurait pas besoin d’apprendre comment donner à une situation le pouvoir de faire penser ensemble tous ceux que cette situation concerne, comment articuler les savoirs impliqués dans cet « ensemble ». Se réapproprier quelque chose, ce serait alors simplement, comme d’habitude, prétendre avoir les seuls bons critères pour définir une situation. C’est-à-dire donner à l’adversaire les moyens de clore un dossier comme celui des OGM – il aurait tellement voulu pouvoir dire : « L’opposition est seulement politique. »

 
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Mais pourquoi selon vous les scientifiques se sont-ils laissés enrôler par le modèle de la poule aux œufs d’or ?

On pourrait répondre par l’attrait du pouvoir, mais ils voulaient aussi défendre quelque chose qui est justement ce qu’ils perdent aujourd’hui : le jeu des propositions et des objections qui décide de la viabilité de « faits » nouveaux. Ce jeu – qui les réunit et les fait jouir, mais aussi penser – est un jeu certes viriloïde, mais non dénué d’intérêt, parce qu’il est un exemple d’intelligence collective, ce qui suppose une science inventive, non dominée par une méthodologie objectiviste.

Or, aujourd’hui, avec l’économie de la connaissance, l’industrie s’est accaparée le pouvoir de leur dicter les questions. C’en est donc fini de leur jeu. Ils ne sont plus maîtres des questions à poser, des épreuves qui décident du caractère fiable d’une réponse. Ils doivent pondre des projets qui sont censés attirer des investisseurs, promettre des innovations et produire des brevets. La prise de brevet devient pour eux la réussite par excellence, bien plus que la manière dont leurs collègues évalueront leurs propositions. Leurs champs de recherche sont de plus en plus circonscrits par les brevets existants qui soustraient à leurs questionnements des pans entiers de leur discipline.

La poule aux œufs d’or, telle qu’elle existait jusque dans les années 1970, est morte. Mais la soumission aux mots d’ordre capitalistes de profitabilité et de flexibilité se traduit par l’amertume, le cynisme, ou l’opportunisme sans vergogne. La défaite entraîne rarement autre chose que le ressentiment.

Pour que la Science ne participe plus à la production du désastre actuel, vous défendez l’idée d’une « intelligence critique des sciences », c’est-à-dire d’un public d’amateurs intéressés et concernés par les sciences. Pourquoi pas, mais n’est-ce pas quelque peu naïf d’un point de vue sociologique, comme si la relation essentielle était celle des scientifiques face au public intéressé – et non celle face aux financeurs et donneurs d’ordre. Derrière le mot « Science », des pratiques sociales très différentes se sont développées. Aujourd’hui, le chercheur a besoin de capitaux immenses pour réaliser la moindre de ses expériences. Dans ce contexte de « Big Science », l’interlocuteur essentiel ne sera jamais ce public d’intéressés (si tant est qu’il puisse advenir un jour), mais les financeurs, privés comme publics…

Vous avez encore une attitude de sociologue, avec des macro-positions. Mon argument sur les amateurs qui ne s’en laissent pas compter est là pour dramatiser leur absence, pour « dénormaliser » les réflexes conditionnés qui rendent inimaginable la possibilité d’un « public » se mêlant à ce qui ne doit pas le regarder. Il s’agit de susciter de la pensée, c’est-à-dire un sens du possible là où il y a désastre, et cela quelles que soient les probabilités que vous ayez d’avoir raison. Je tente d’éviter les gros mots d’ordre qui servent d’étendard dans les champs de bataille. J’évite, par exemple, d’opposer la « raison » et les « valeurs », et j’aimerais permettre de poser des questions plus redoutables, porteuses d’alliances plus inquiétantes pour l’ordre public. Avec l’affaire des OGM, un public intéressé s’est constitué sur les questions de l’agriculture, et cela importe à trois niveaux. D’abord, c’est un cauchemar pour l’Inra. Ensuite, c’est un possible éventuel pour les chercheurs qui se font écraser par la Big Science. Enfin, c’est un appui pour ceux qui ont besoin non de budgets pharaoniques, mais du temps nécessaire à la création de rapports avec les agriculteurs en dehors des termes de l’expropriation.

Mais un possible souhaitable, ne serait-ce pas de faire descendre la Science de son piédestal, voire même de la déserter comme l’a proposé le groupe « Survivre et vivre » [voir annexes] dans les années 1970 ?

Tout mon travail est de défaire l’amalgame qu’on appelle Science, de la faire descendre de son piédestal. Mais j’essaie de le faire sur un mode qui souligne la singularité des pratiques scientifiques que le capitalisme est en train de détruire. Il faudrait permettre aux scientifiques de pouvoir se réapproprier cette singularité contre les manières mensongères d’en faire un modèle de rationalité. Il est important alors de ne pas ignorer la jouissance qu’ils éprouvent dans ce travail d’objection et d’invention, caractéristique de l’activité scientifique.

Oui, mais si ce qui les fait jouir est aussi hostile à l’humanité que la physique nucléaire, pourquoi ne pas leur dire, avec les surréalistes de 1953 : « Vidons les laboratoires ! » ?

Mais non ! C’est la liaison avec l’industrie qui peut être dite hostile à l’humanité. Quand Jean Perrin réussit à compter les atomes, ou Joliot-Curie à définir la radioactivité spontanée, même si cela a permis ensuite de construire la bombe atomique, c’est une réussite, nom d’une pipe ! Plus précisément, c’est une réussite pour les scientifiques, pour ceux qui se sont réunis autour du problème, qui ont pensé, agi, objecté, c’est-à-dire travaillé ensemble, en dépendance les uns des autres. Une telle réussite ne peut être caractérisée comme hostile à l’humanité. J’ai peur de ceux qui croient pouvoir parler au nom de l’humanité, que ce soit dans les termes d’une logique missionnaire ou propagandiste de « la Science », ou dans ceux qui visent la destruction de ce qu’ils jugent hostile. Tous pensent savoir ce qui est bon pour l’humanité.

 
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Est-ce que vous ne nous rejouez pas l’opposition de la recherche pure, désintéressée, en laboratoire, et les mauvaises applications ? Prenons les OGM : l’action primordiale a été de casser des serres expérimentales. C’était une attaque frontale contre la recherche. Il ne faut pas se leurrer : les investisseurs n’ont pas dépensé des millions dans ces recherches-là pour laisser quelques laborantins faire joujou. S’il y a le moindre profit à la clé, il en sera tiré.

Encore une fois, c’est la connivence entre l’industrie et la Science qui pose problème – sans parler de l’armée, qui, elle, n’a pas besoin de prétendre servir le Progrès. Les serres expérimentales que l’on a brisées ont souligné cette connivence. Ces expérimentations préparaient un investissement industriel, en le rendant « acceptable » par la population. Mais la question ne se limite pas à celle de la science désintéressée. L’agro-écologie, par exemple, a besoin d’un tout autre type d’institution scientifique, parce qu’elle refuse les innovations qui se traduisent par une logique d’expropriation. Il faut chercher à caractériser les sciences avec le même soin qu’un romancier caractérise ses protagonistes : ne pas fabriquer des fables morales mais des questions qui fâchent, c’est-à-dire qui divisent la communauté scientifique. Si l’on agit sur un mode insultant, on ne risque rien : les scientifiques réagiront en bloc et se montreront tout aussi bêtes qu’on se les représente. Créer un bloc d’ennemis furieux, cela ne laisse plus d’autre choix que les éradiquer, en toute bonne conscience politique.

Au sujet de l’impuissance, il y a dans votre travail une tension entre deux pôles. D’un côté l’impuissance tient avant tout à des prisons mentales ou discursives : nous serions enfermés dans nos têtes, et c’est cela qui verrouillerait notre puissance d’action. D’un autre côté, vous insistez sur l’expropriation et l’exploitation qui semblent plus cruciales. On a en effet le sentiment que notre impuissance est plus liée à l’organisation matérielle de notre société et notamment au fait qu’on a cessé de faire plein de choses par nous-mêmes en s’en remettant à des institutions pour des raisons de rationalisation et d’organisation : préparer sa nourriture, construire sa maison… On a délégué tout cela à des institutions éloignées qui, finalement, nous condamnent à l’impuissance en nous rendant dépendants d’elles. C’est pour cette raison qu’il faut se réapproprier les choses : se soigner soi-même, participer à la production collective de la subsistance commune, etc. Il n’y a là aucun rêve autarcique à la Robinson Crusoé, mais un besoin de se réapproprier les choses simples pour sortir de la dépendance dans laquelle on est tenus – dépendance qui est le socle de notre domination. D’où la question : qu’est-ce qui scelle notre impuissance ? Il y a certes les discours, le verrouillage par la tête, mais n’est-on pas aussi tenu par une organisation sociale qu’il faudrait réussir à remettre en cause ?

Les mouvements de réappropriation dont vous parlez m’importent, mais pourquoi en faire un étendard, un nouveau « il faut » ? Pourquoi chercher la véritable réponse à la domination, celle qui s’attaque à son socle ? Se réapproprier quelque chose n’est jamais simple, et les « choses » ne sont jamais simples. Cela, je l’ai appris des activistes du Reclaim et des artifices dont elles ont éprouvé la nécessité. La réappropriation est une re-création, elle implique une réinvention de pratiques, une régénération qui ne s’accommode d’aucune opposition simplificatrice entre « ce qui est dans nos têtes » et ce qui serait « plus crucial ». C’est une tentation bien française, viriloïde à nouveau, de chercher « le plus crucial », de camper du côté de ce qui a le pouvoir de disqualifier « le reste », y compris, par exemple, les rares médecins qui luttent contre l’emprise pharmaceutique. Dans ce contexte, c’est-à-dire indépendamment de vos expérimentations effectives et des apprentissages qu’elles vous imposent, vos exemples me semblent surtout faire rimer simplicité avec quelque chose de l’ordre du vrai, de l’authentique. Quant à l’idée qu’il y a une organisation sociale à remettre en cause, que nous sommes en situation de dépendance radicale, c’est aussi le sens de mon affirmation selon laquelle les alternatives infernales ne sont pas seulement discursives : quand les politiques ou les patrons disent : « C’est ça ou la délocalisation ! », beaucoup de choses derrière se sont agencées pour que les verrous soient mis et que la délocalisation représente une vraie menace. Une alternative infernale n’existe donc pas seulement « dans les têtes », elle s’organise et se monte de toutes pièces, matériellement. Ainsi, avec le traité transatlantique [voir annexes], ce ne sont pas seulement l’Europe ou les nations mais bien la moindre des municipalités qui pourra être empêchée demain de prendre une mesure diminuant la profitabilité d’un investissement, même si elle est seulement escomptée. On a devant les yeux le triomphe absolu d’un réseau dense et nouveau d’alternatives infernales. Tout le pouvoir de se déterminer localement, à quelque degré que ce soit, sera soumis à un tribunal non pas judiciaire mais arbitral, jugeant, au sens où l’OMC juge, les infractions au libre-échange et au profit. Ainsi les alternatives se fabriquent-elles, et, une fois fabriquées, elles deviennent un facteur d’impuissance matérielle loin d’être imaginaire.

Mais il pourrait bien y avoir des effets de seuil. Les « sorciers » deviennent trop visibles, trop pressés, peut-être trop confiants. Ce qu’ils sont en train de fabriquer répond à une logique d’expropriation trop crue. Ce qu’ils pourraient bien susciter est un nouveau mode d’illégalisme, le renouveau de ce que les États modernes ont combattu de toutes leurs forces en s’imposant comme les représentants de l’intérêt commun et en criminalisant les pratiques jugées déloyales envers les pouvoirs de « l’Ancien Régime ».

L’illégalisme [voir annexes], dès lors qu’il a atteint la propriété bourgeoise au XIXe siècle, ont beaucoup intéressé Foucault8 La société punitive, cours au Collège de France, 1972-1973, éd. Seuil, hautes études, 2013.. Ce sont des pratiques et un nouveau type de déloyauté qui pourraient avoir de l’avenir. Dans ce cas, la question critique serait : comment mettre en échec la criminalisation de l’illégalisme qui a réussi au XIXe siècle ? Je retrouve là l’urgence d’alliances transversales, la nécessité de créer des rapports de connivence, voire de solidarités multiples, pragmatiques, entre ceux qui marquent leur récalcitrance. C’est ce tissage qui est la seule protection contre les prévisibles opérations d’isolement et de diabolisation. De manière très pragmatique, avec beaucoup de différences et de prudence, on peut penser à des pratiques apparentées avec celles de la Résistance sous l’Occupation. Évidemment, le pouvoir en place n’a rien à voir avec le régime nazi : le sang ne coule pas, en tout cas pas massivement, il n’y a pas de torture, pas de déportation, etc. En revanche, nous sommes bel et bien régis par une puissance occupante, à laquelle il est légitime de résister. C’est une des choses, qu’à sa manière, l’histoire des OGM a réussi à montrer : face à l’illégalisme des mouvements anti-OGM, les pouvoirs publics ont échoué à dresser la population contre eux ; sans la multiplicité de leurs alliés, y compris parmi les scientifiques, les faucheurs auraient été nommés « terroristes ».

 
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Illustrations : Simon Stålenhag

 

ANNEXES :

 

Survivre et vivre :

Groupe de scientifiques des années 1960-1970 (dont le plus grand mathématicien français de l’époque, Alexandre Grothendieck) qui, ayant pris conscience du rôle crucial de la science dans le développement militaire et capitaliste, ainsi que dans le saccage écologique, ont développé une critique radicale de la science moderne et ont appelé, en démissionnant de leurs postes, à abandonner la recherche scientifique. Une anthologie vient de leur être consacrée par Céline Pessis : Survivre et vivre. Critique de la science, naissance de l’écologie, éd. L’échappée, 2014. De même, le groupe (de jeunes chercheurs) Oblomoff a, dans les années 2000, aussi appelé à déserter la recherche scientifique : voir Un futur sans avenir, éd. L’échappée, 2007 – en s’opposant notamment au mouvement corporatiste « Sauvons la recherche » qui s’était insurgé contre les réformes dites « néolibérales » du ministère de la Recherche sans jamais remettre en question le rôle de la science dans le développement de ce monde dit « néolibéral » : de la physique nucléaire à la science économique, des ogm aux drones, il n’y a guère de nuisances actuelles auxquelles les sciences n’aient apporté leur concours.

Traité transatlantique :

L’accord de partenariat transatlantique (APT) négocié depuis juillet 2013 par les États-Unis et l’Union européenne prévoit que les législations en vigueur des deux côtés de l’Atlantique se plient aux normes du libre-échange établies par et pour les grandes entreprises européennes et américaines, sous peine de sanctions commerciales pour le pays contrevenant, ou d’une réparation de plusieurs millions d’euros au bénéfice des plaignants. Il est d’ores et déjà stipulé que les pays signataires assureront la « mise en conformité de leurs lois, de leurs règlements et de leurs procédures » avec les dispositions du traité. Dans le cas contraire, ils pourraient faire l’objet de poursuites devant l’un des tribunaux spécialement créés pour arbitrer les litiges entre les investisseurs et les états, et dotés du pouvoir de prononcer des sanctions commerciales contre ces derniers.

Illégalisme :

Ce concept, forgé par Michel Foucault, désigne les zones d’activité illégale mais dont les autorités échouaient à imposer le caractère condamnable – jusqu’à ce que la société disciplinaire effectue la binarisation séparant les délinquants des « honnêtes gens » (ceux qui « se lèvent tôt »).

 

Notes

1 La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, coll. Les empêcheurs de penser en rond, éd. La Découverte, 2005.
2 Le complexe d’Orphée : la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, éd. Flammarion, « climats », 2011.
3 À ce sujet, voir La bureaucratie néolibérale, Béatrice Hibou, éd. La Découverte, juin 2013.
4 Naissance de la biopolitique, cours au Collège de France, 1978-1979, Michel Foucault, hautes études, éd. du seuil, 2004.
5 Organisation mondiale du commerce.
6 1982, traduit en France par Morbic : Femmes, magie et politique, coll. Les empêcheurs de penser en rond, éd. La Découverte, 2003.
7 Éd. La Découverte, coll. Les empêcheurs de penser en rond, 2013.
8 La société punitive, cours au Collège de France, 1972-1973, éd. Seuil, hautes études, 2013.

« Quand on jette une viergedans un pays communiste un matin… »
Vie publique d’une apparition. Entretien avec Élisabeth Claverie

Le 24 juin 1981, la Vierge apparait à six enfants dans le village isolé de Međugorje en Bosnie-Herzégovine, l’un des États de la République fédérative socialiste de Yougoslavie d’alors. Depuis, tous les jours à la même heure, cette dernière continue de se montrer et de transmettre ses messages aux six voyants. À mesure qu’un pèlerinage s’y développe, drainant chaque année des milliers de pèlerins en quête de soutien, Međugorje se métamorphose. L’histoire officielle de cette localité, qui commence à se revendiquer « croate » et « catholique », se fissure ; les morts et les conflits refoulés resurgissent, les positionnements politiques se durcissent jusqu’à ce qu’une guerre survienne.

Pendant une dizaine d’années, momentanément interrompue par les années de guerre, Élisabeth Claverie, directrice de recherche au CNRS, a suivi les pèlerins et enquêté sur cette « Vierge événement ». Publié en 2003 chez Gallimard, Les guerres de la vierge, une anthropologie des apparitions, restitue l’intense travail ethnographique de l’anthropologue à propos de ce lieu où la Vierge est tour à tour « croate, mère du juge, mère du rédempteur, mère de Dieu, ennemie du communisme, supercherie, rêve, vessies et lanternes, soldat oustachi, doublet du Christ, diable lui-même, soucoupe volante, « elle », voisine et amie des morts, corédemptrice, femme de l’Apocalypse, mièvre statue, image répressive d’une féminité dominée, chef de guerre ».

Ce texte est extrait du numéro 1 de Jef Klak, « Marabout », dont le thème est Croire/Pouvoir. Sa publication en ligne est le premier d’une série limitée (1/6) de textes issue de la version papier de Jef Klak, toujours disponible en librairie.

 

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Comment avez-vous choisi de travailler sur ce pèlerinage à Međugorje ?

J’habitais et je travaillais en Lozère, sur les systèmes de parenté1 Recherche publiée dans L’impossible mariage, violence et parenté en Gévaudan, XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, Paris, Hachette, 1984 (en collaboration avec Pierre Lamaison).. Ma voisine utilisait le pèlerinage à Lourdes comme système de soins, et j’ai fini par m’y rendre avec les gens du canton. J’ai trouvé le voyage intéressant, mais c’est à peu près tout.

En 1967, une nouvelle Vierge est apparue en Italie à San Damiano (province de Piacenza). Cette voisine, alors âgée de 60 ans, qui ne conduisait pas et qui ne pouvait jamais s’absenter longtemps car elle travaillait dans une ferme d’élevage, a décidé d’affréter un car pour se rendre sur le lieu de cette nouvelle apparition. J’ai été très surprise de voir ce que cette Vierge était capable de faire faire à ces gens qui, d’ordinaire, ne se distinguaient pas par leur capacité d’initiative.

En arrivant à San Damiano, j’ai tout de suite compris que si je voulais travailler sur le sujet, il me fallait sortir d’une certaine forme de description automatique, revenant à dire « Ces gens croient à la Vierge car ils sont comme ci, ou comme ça… ». Il me fallait couper avec un environnement dans lequel j’agrégerais forcément des familiarités. J’ai finalement choisi de partir avec un groupe que je ne connaissais pas, à Međugorje en Bosnie, depuis Paris, via une agence d’organisation de pèlerinage.

Dans le bus, en arrivant en Yougoslavie, je me suis retrouvée à côté d’une fille qui avait 30 ans – mon âge à l’époque – et qui a commencé à me parler comme si nous partions en vacances au Club Med. La très grande majorité des gens du groupe ressemblait à ceux que je fréquentais tous les jours – ils n’étaient pas du genre à se rendre à la « Manif pour tous ».

Quand on cherche à complexifier la question du « croire », on peut se faire la remarque que la frontière entre le rationnel et l’irrationnel, entre un savoir légitime et une croyance illégitime, structure la pensée critique de part en part. Alors certes, on peut déplacer la frontière, la bousculer, mais elle revient souvent au galop…

Vous savez, il n’y a que les autres qui croient que ceux dont on dit qu’ils croient, croient. Quand je me suis rendue à Međugorje, où une Vierge apparaît depuis 1981, je m’étais habillée en bleu marine avec un chapelet autour du cou, et je m’attendais à trouver des gens un peu fous. Or, je me suis bien vite aperçue qu’en fait, personne ne croit. Croire n’est pas le bon mot. Les gens que je rencontrais au sein du pèlerinage font des choses avec des types d’êtres, surnaturels entre autres, à la manière d’un prestidigitateur. Ces types d’êtres sont pertinents de temps en temps, parce qu’ils peuvent, par exemple, réaliser ce qu’un vaccin ne sait pas faire. Ils ne sont pas fixes. Ils peuvent être pris au sérieux pendant un instant, puis tournés en dérision la seconde suivante ; on peut se mettre à pleurer devant eux, puis dire qu’ils n’existent pas.

Il y aurait plusieurs manières d’étudier un collectif de personnes parties en pèlerinage sur le lieu d’une apparition. Nous pourrions nous dire que ce sont des catholiques, et qu’en conséquence ils croient. Observer que ce sont de vieilles dames italiennes, avec des foulards noirs, plutôt paysannes, et en conclure que tout cela est cohérent, qu’il s’agit d’un ensemble de ringards : les crétins croient, les chasseurs chassent. Or, quand on s’approche un peu plus près, on se rend compte que la population du pèlerinage est bien plus variée. Et si l’on suspend pendant un instant toutes les déterminations que j’ai évoquées pour s’en tenir à la pratique, si on laisse à ces personnes des compétences critiques, sans leur enlever leur réflexivité, on se rend compte qu’elles ont le plus grand mal à faire intervenir un être surnaturel dans le monde moderne. Il n’y a rien d’évident à cela. Quand on jette une Vierge dans un pays communiste un matin, il se passe un tas de choses très complexes et très peu compatibles avec les agencements de la modernité… mais qui parviennent à se produire tout de même.

Comment le travail d’installation de cet être surnaturel dans le monde moderne est-il effectué par les personnes qui se rendent à Međugorje ? Quel a été votre parti pris méthodologique pour l’étudier ?

Ces objets surnaturels sont tellement déterminés par la cassure rationnel/irrationnel, et tellement lourdement équipés par le ridicule qu’on ne peut pas les aborder sans transformer leur accès. Pour contourner ces obstacles, il est important d’écouter comment les acteurs soutiennent ce qu’ils disent, comment ils effectuent le travail d’aller chercher ce type d’êtres qui n’a pas encore beaucoup de chair, comment ils s’installent dans un collectif qui jouera momentanément le jeu, selon ses règles propres.

Dès que les gens se retrouvent à l’aéroport pour accomplir le pèlerinage à Međugorje, ils disent très rapidement « Elle est là », « Elle va venir ». Personne ne demande « C’est qui, elle ? » ; personne ne les engage à douter de son existence. On pourrait se dire que l’on a affaire à un collectif trié, où des individus partagent tous la même fixette. Or non, ces gens ne se connaissent pas, et sont très différents. Aussi, leur objectif, juste avant que l’avion ne décolle, est-il de formuler une proposition qui alignera les membres du groupe. Cet alignement se réalise dans le dialogue, dans des rapports d’interlocution. Il leur faut installer des réquisits, c’est-à-dire une situation qui va entre-tester les personnes pour créer un espace dans lequel les épreuves de véridicité seront différentes. Par le langage, il leur faut poser les limites du groupe, de leur monde commun. Après cela, ils sauront que l’implicite est partagé.

Les gens qui participent au pèlerinage savent très bien vivre dans le monde moderne sans engager d’êtres surnaturels. Ils savent aller chez le boucher, partager un dîner entre amis, etc. Hormis dans de rares situations, ils ne parlent jamais de cet être. En revanche, à partir du moment où ils permettent à une Vierge d’exister, un ajustement mutuel doit s’accomplir car le groupe, dès le départ, doit pouvoir prendre en charge de nombreuses choses.

La souffrance, par exemple ?

Par exemple. On trouve beaucoup de gens au chômage depuis longtemps, qui viennent de perdre un conjoint, qui se trouvent en phase terminale de cancer, etc. Ce sont des gens qui sont arrivés au terme d’épreuves qui les dépassent et dont la résolution est loin d’être assurée. Ce qui m’a frappée, c’est que les évènements ne se disent plus que dans une économie de la résignation – « C’est la vie ». J’ai mis du temps à le comprendre, mais le fait d’aller chercher cette Vierge par l’usage d’un vocabulaire qui n’a rien à voir avec celui de la vie quotidienne, par l’intervention de mots et d’expressions qui reviennent tout le temps – « Elle est là », « J’ai eu une grâce » –, permet de desserrer, un peu, cette économie de la résignation. Tout à coup, une brèche s’ouvre dans la suite de malheurs. Il y a beaucoup de techniques pour transformer le malheur répété en trouble réversible, lesquelles ont fait l’objet de nombreuses études dans les années 1970, surtout chez les anthropologues africanistes et américanistes, mais aussi en France, avec Jeanne Favret-Saada2 Voir Jef Klak n°1, « Marabout » « Être fort assez », entretien (radiophonique) avec Jeanne Favret-Saada, page 59.. Je parle de malheurs qui ne sont pas attribuables à une même chaîne – la mort d’un enfant, l’avortement d’une vache – mais qui, en s’accumulant, sont interprétés comme une persécution.

Comment, sur ce lieu d’adoration de la Vierge, ce sentiment de persécution par le malheur est-il évacué ? L’est-il seulement ?

Pendant le voyage à Međugorje, je me suis retrouvée face à un schéma, très banal au final, qui consiste d’abord à expliquer sa situation compliquée à des gens que l’on ne connait pas, puis à passer à une série d’accusations. Non pas pour trouver quelqu’un à la racine du malheur, mais pour trouver des gens qui contribuent à déresponsabiliser la personne. L’accusée s’appelle d’abord la vie – cette somme irrévocable de malheurs. Puis, un mouvement s’opère, et la personne se figure que ce sont des malheurs qui lui arrivent particulièrement à elle. Enfin, de manière très progressive – et c’est très fréquent – les gens multiplient les mini imputations, ils trouvent des mini causes indirectes : « Faut dire que mon fils, s’il n’avait pas fait ça, il n’aurait pas de cancer », « Faut dire que mon mari, il n’est pas très marrant ». Le récit initial incorpore toute une série d’accusés – des membres de la famille, des amis, la personne en danger elle-même. Et, un peu comme dans le système sorcellaire décrit par Jeanne Favret-Saada, soi est innocent : vous êtes attaqué, victime, vous qui êtes si gentil et doué d’innocuité.

En arrivant à Međugorje, les gens sont déjà passés par cette série de séances/postures énonciatives, laquelle atteint souvent son point d’orgue quand ils se trouvent nez à nez avec une statue de la Vierge. Comme cet être est bénévolant (il veut le bien d’autrui), et qu’il a un cœur de mère, plein d’amour et de miséricorde, ils se mettent à tenir devant lui des propos quasiment haineux contre la vie, le destin, des gens en particulier. C’est très graduel, mais la conscience grandissante d’avoir à ses côtés un avocat (la Vierge) qui ne juge pas autorise une position contra-phobique, déjouant le mécanisme de la peur. Car au fond, les accusations portées sont souvent symétriques à celles que l’on a reçues, ou que l’on s’était faites. Avec l’aide de cet avocat, la position devient progressivement moins passive, moins victimaire. C’est ce que l’on retrouve dans l’usage très répandu, au bout de deux ou trois jours de pèlerinage, de l’expression « J’ai reçu une grâce ». Accepter d’être « pardonné » engage une responsabilité dans le récit : cela implique que la personne se risque à entrer dans une situation où elle a éventuellement quelque chose à voir avec la cause directe du malheur ou avec la manière de l’affronter.

Petit à petit, les gens se mettent à tenir le discours de la réversibilité. Ils ne disent pas « Mon mari va guérir » ou « Les gens qui m’en veulent vont arrêter de m’en vouloir », mais ils modifient leur propre position par rapport à la situation. Si l’on regarde ainsi de près la pratique des personnes, au fond, ce que l’on appelle croire, c’est une manière de se subjectiver avec un adjuvant (la Vierge Marie dans ce cas précis) ; c’est avoir le sentiment que quelqu’un suspend son jugement à mon égard, ce qui fait éclater le système persécutif, et la résignation.

Cela peut faire penser au fonctionnement d’un certain militantisme politique, quand le collectif joue le rôle d’adjuvant, et que le système de responsabilité, sur une problématique donnée, est recomposé, partagé, extériorisé.

En sortant, totalement ou en partie, de la notion d’irréversibilité, ou d’une sorte d’eschatologie3 Discours sur la fin des temps. individuelle, des gens retrouvent une finalité dans laquelle ils peuvent être actifs ; le futur se desserre. Il est intéressant de constater qu’il y a constamment des apparitions dans le monde, mais que seules certaines fonctionnent : à Lourdes, à Međugorje, à Kibeho au Rwanda… Dans le cas de Međugorje, je pense que cela a fonctionné car deux tendances se sont rencontrées : d’une part celle des pèlerins qui viennent « chez la Vierge », sur un site, qui se fichent un peu de la Bosnie, qui ne connaissent pas grand-chose au communisme (tout en l’assimilant à un contexte un peu dangereux) ; et d’autre part celle des locaux qui habitent ce lieu-frontière de la Bosnie-Herzégovine où, juste derrière une ligne de montagne, se dessine la Croatie. Les habitants de Međugorje sont des Croates d’Herzégovine. C’est justement l’imbrication de ces deux tendances qui a créé la question du politique.

Comment cela ? Quelle était la « tendance » des habitants de Međugorje ? Comment la Vierge a-t-elle été perçue, localement ?

La Vierge est apparue pour la première fois en juin 1981 à Međugorje, alors en Yougoslavie communiste, un an après la mort de Tito. Ce qui est très intéressant, c’est que le Parti a interdit cette apparition, mais que la Vierge n’a jamais obtempéré. Elle sautait d’un arbre à un autre, elle se cachait dans une cave, des chiens policiers ont été lâchés là où elle apparaissait… Mais rien n’y a fait, la police communiste n’est pas parvenue à l’attraper.

Vous voulez dire que les enfants continuaient de la voir dans des lieux différents ?

Oui. Elle sautait partout. Cette façon de déjouer et de desserrer la contrainte policière locale était un coup de génie. Certes, la police avait des moyens : elle a enfermé les jeunes voyants, par exemple, mais la Vierge apparaissait malgré cela. Pour les gens locaux, cette compétence à tromper la vigilance du Parti a créé quelque chose de l’ordre d’un mouvement politique, même si le terme est un peu trop fort.

Une mobilisation ?

En quelque sorte. Et la conscience d’être assisté d’un avocat extrêmement puissant. D’un vrai challenger au Parti. C’est là que l’histoire prend une tournure collective. Pendant la Seconde Guerre mondiale, cette zone frontière était un lieu de concentration d’Oustachis fascistes croates4 Mouvement séparatiste croate créé en 1929, à l’idéologie mêlée d’ultranationalisme, de fascisme et de fondamentalisme catholique., lesquels ont perpétré en 1941 de grands massacres contre la population serbe de la région, et contre des communistes qui s’opposaient à la présence nazie. À la fin de la guerre, en représailles, les partisans communistes ont assassiné les moines du monastère-école franciscain de Široki-Brijeg (soupçonnés d’avoir encadré des Oustachis), ainsi que des centaines de Croates, dont certains membres des familles des actuels voyants. Tito ayant alors pris le pouvoir, ces familles ont été priées de taire toute revendication au sujet de leurs morts. Au moment des apparitions de la Vierge en 1981, Međugorje était donc également peuplée par ces disparus.

Ont-ils fini par réapparaître ?

D’une certaine manière. Après la mort de Tito, puis la chute du mur de Berlin en 1989, le Parti communiste avait perdu beaucoup d’influence. À partir de 1990, les nouveaux langages politiques de Slobodan Milošević en Serbie et de Franjo Tuđman en Croatie ont progressivement remis en scène les thèmes nationalistes, et Međugorje a tout de suite été embarquée dans ce schéma. Ce n’est que peu avant le commencement de la guerre de Yougoslavie en 1991 que je me suis rendue compte que les voyants avaient alimenté, à leur façon, le nationalisme croate d’Herzégovine. Ils avaient demandé à être rattachés à la Croatie, et encouragé le nettoyage ethnique dans la région. Puis, pendant la guerre, les nationalistes d’Herzégovine ont déclaré ce territoire « croate de Bosnie », et certains soldats de l’armée régulière ou des milices se faisaient adouber, en quelque sorte, par la Vierge de Međugorje, dont ils accrochaient la photo au revers de leur veste.

En conséquence, sur ce site où des gens venaient dans le cadre de leur eschatologie individuelle, une entreprise politique locale en arrivait à considérer que même le Parti était réversible, qu’une lutte était possible, et que le chef des armées était la Vierge elle-même. Cela a donné un autre sens à l’ensemble.

Quelle a été l’attitude des pèlerins vis-à-vis de ce contexte local ?

À partir de la fin des années 1980, les pèlerins qui se rendaient à Međugorje (lesquels étaient très peu inscrits à gauche, politiquement) ont commencé à faire circuler un type d’histoire très différent de ce qui avait été élaboré lors de la première décennie de l’apparition. En relayant les discours locaux, ils ont participé à transformer les familles oustachies de la Seconde Guerre mondiale et leurs descendants (cela ne concerne évidemment pas tout le monde) en victimes du communisme. Cette idée est aussi mensongère que celle de traiter tous les Croates de fascistes, mais cette nouvelle fiction n’avait pas pour fonction de retracer historiquement la série des faits politiques.

En lisant votre livre, il y a un moment où je me suis perdue entre les différentes opinions émises par les habitants et la presse quant au déroulement des massacres commis dans les années 1940… Les faits sont brouillés, on ne sait plus qui a fait quoi, qui se venge de qui… Ne restent que des versions de l’histoire, présentant toutes leur logique, leur cohérence…

Je crois qu’il est important d’être perdu, parce que les choses sont effectivement très compliquées. En juin 1981, peu après la première apparition, un journal communiste de Sarajevo a publié une caricature représentant un soldat oustachi sous les traits de la Vierge. Il ne faut pas oublier qu’il s’agissait alors, pour les communistes au pouvoir, d’un travail classique de propagande par des accusations de crimes, assimilant tous les Croates à des assassins et à des ennemis. Ces accusations ont ensuite largement été reprises par la presse yougoslave. Pour le Parti, cette Vierge ne pouvait être autre chose qu’un complot nationaliste et religieux mené contre lui, et contre la Yougoslavie titiste, symbole de paix civile. Les autorités politiques n’ont alors pas autorisé les Croates à exprimer autre chose que ce qu’elles voulaient qu’ils représentent.

Pourtant, les premières revendications des habitants de Međugorje n’ont pas été immédiatement religieuses ou nationalistes. Au contraire, elles se référaient à la sociologie de la région, et portaient sur les inégalités qui en découlaient. Les habitants croates de Međugorje étaient des paysans, qui vendaient raisins et poivrons aux commerçants urbains et musulmans de Mostar, 25 km plus loin. On retrouve ici l’opposition traditionnelle entre ceux qui travaillent et produisent au village, et ceux qui vendent, gagnent de l’argent, font partie de la nomenklatura5 L’élite du parti communiste de l’Union soviétique et de ses satellites du Bloc communiste., tiennent le Parti, et obtiennent les permissions pour partir travailler en Allemagne, etc. Les revendications portaient sur cette inégalité de traitement, non pas entre chrétiens et musulmans, mais entre paysans et communistes de la ville. Ce n’est que plus tard que les communistes sont devenus des musulmans, des « Turcs », des « sales Ottomans » ; or il faut bien garder à l’esprit que ces catégories politiques ne se sont pas tout de suite refermées sur ce qu’elles sont tristement devenues. Il y a eu un moment d’espoir. Au début – je dirais jusqu’en 1986 –, il s’agissait d’un mouvement de révolte locale contre un système d’oppression effectif, très puissant : contre le fait de ne pas pouvoir circuler librement, contre la milice omniprésente, contre les logiques claniques du Parti, etc. Cette lutte a changé d’orientation dans un second temps, quand des porte-parole nationalistes s’en sont emparés. La série des évènements politiques qui affectèrent la gouvernance des Partis communistes des pays du bloc de l’Est jusqu’à la chute du Mur de Berlin, l’exécution de Ceaușescu, la crainte d’une rupture du Pacte de Varsovie, entrainèrent, à la fin des années 1980, une série de contrecoups politiques en Yougoslavie et des remaniements idéologiques. Les positions ultranationalistes purent alors s’affirmer avec véhémence, comme ce fut le cas de Milošević en Serbie vis-à-vis du Kosovo et des provinces autonomes, et de Tuđman en Croatie, dans les années qui précédèrent la guerre (qui fit rage entre 1991 et décembre 1995).

Au fil de votre enquête, vous faites apparaître une Vierge aux multiples capacités…

Au départ, je ne connaissais pas du tout le sujet. Il m’a donc fallu comprendre la complexité structurelle de cette petite statue blanche et bleue un peu ringarde. Le fait qu’elle soit née sans semence masculine lui donne un statut très particulier : c’est la seule de cette espèce. D’un côté, elle a toujours été difficile à constituer en tant que mère du Christ par les Pères de l’Église6 Depuis le XVIe siècle, l’historiographie moderne appelle Pères de l’Église des auteurs ecclésiastiques, généralement (mais non exclusivement) des évêques, dont les écrits, les actes et … Continue reading ; son existence et ses particularités ont suscité des débats théologiques sans fin. D’un autre, ce personnage possède des compétences et des qualités très diverses : elle est à la fois une jeune fille à l’innocence pure, une mère tendre et miséricordieuse, et une guerrière terrifiante, un chef de guerre apocalyptique. Tout cela rassemblé dans une même femme !

Les pèlerins et les habitants de Međugorje ne connaissent pas la théologie mariale, et pourtant, ils savent très bien quelles sont les compétences de la Vierge. Mieux, ils savent les utiliser, jongler avec. Ils sentent très bien qu’elle peut mener un combat, au sens politique du terme – annoncer la fin du communisme, mener la Croatie à la victoire. Et qu’elle peut également vous guérir et vous enlacer. J’ai observé comment ces savoirs ont été déposés dans les gestes, dans les prêches…

D’après vous, est-ce la Vierge qui produit et révèle le contexte local, ou l’inverse ?

C’est tout le problème. Je continue de me poser cette question avec la Vierge rwandaise de Kibeho. Cette dernière est apparue six mois après celle de Međugorje et, dans les deux cas, les apparitions ont été suivies de génocides. Classiquement, elles sont interprétées comme des signes de crise. Elles interviennent toujours sur des zones frontière – géographiques, linguistiques, sociales. Mais je n’ai pas voulu redire cela, puisqu’on le trouvait dans les analyses déjà produites7 Voir par exemple les travaux de Marina Warner (Alone of All Her Sex, The Myth and The Cult of the Virgin Mary, Weidenfeld and Nicolson, 1976) et de William Christian (Visionaries, The Spanish … Continue reading.

À l’inverse, j’ai voulu suspendre – méthodologiquement – l’histoire locale, et traiter l’apparition comme un événement. La conséquence descriptive est importante. Déclarer cette Vierge « événement » revient à ne pas surinterpréter ce qui l’a forgée, à ne pas énoncer « Voilà des gens opprimés par quarante ans de communisme qui veulent retrouver leur liberté, et qui font apparaître une Vierge ». J’ai préféré poser la question suivante : Quand une Vierge apparaît un matin en Bosnie communiste, que se passe t-il ?

Pour certains, cette apparition est vraie, alors qu’elle est fausse pour d’autres. Chacun va argumenter sur une ligne, et c’est la somme de ces lignes qui restitue un paysage historique et politique. Si vous jetez une apparition dans un groupe, cela va tout de suite faire apparaître les scissions du village. Déjà, pour voir une Vierge, il faut être au minimum deux personnes – cette découverte reste une grande surprise pour moi. À Međugorje, à La Salette, à Lourdes, le voyant s’est adressé à la personne qui l’accompagnait en disant  « Tiens, regarde, la Vierge ! ». Et l’autre personne lui a toujours répondu « La Vierge t’apparaîtrait, à toi ? ». Ce « À toi ? » pose d’emblée la question de l’élection. La personne qui affirme avoir vu une apparition passe ensuite pour hystérique, mythomane, etc., mais il va y avoir des gens pour soutenir cette élection, et d’autres pour la contredire. Ces débats sur l’élection nous ramènent rapidement à la sociologie locale, aux fractures et aux conflits en jeu.

On est bien loin de croyances…

Si vous parlez de systèmes clos de croyances, légendaires par exemple, vous utilisez le mot « croyance » comme un nom qui désigne ce qui, aujourd’hui, n’est pas vrai, au sens de ce qui n’est pas vérifiable. Mais si, au lieu de travailler sur les croyances, vous travaillez sur les pratiques de personnes qui mettent en œuvre des êtres surnaturels, leur inconscient, ou n’importe quelle chose qui n’est pas empiriquement vérifiable, cela donne un résultat bien différent. Une proposition possède un régime de vérité au sein de sa propre économie. Si vous vous trompez d’économie pour juger de telle ou telle proposition, alors évidemment vous la trouverez fausse, ou stupide.

Nous nous trompons alors souvent d’économie ! Dans le langage, un objet non empiriquement vérifiable (un ovni, une sainte Vierge, un esprit, un inconscient) passe généralement pour faux…

Parce qu’il faut tout le système qui va avec pour pouvoir l’appréhender. Sinon, on passe à côté. La première étape est d’essayer de comprendre au sein de quels énoncés une proposition est active, au sein de quelles pratiques. Et ensuite de comprendre pourquoi un dispositif fonctionne, pourquoi on est touché. À Međugorje, je pleurais tout le temps. Si l’on enlève l’aspect folklorique du pèlerinage, il reste un espace où peuvent s’exprimer des choses qui n’auraient pas pu, ou pas su, trouver de forme ailleurs. Deux lieux me provoquent le même effet : les manifs, et les pèlerinages. C’est probablement dû au fait qu’un accord se crée entre plusieurs personnes, où le singulier et le collectif s’alignent…

Avec beaucoup d’implicite, de non verbal…

Oui, en dehors de la négociation. Pendant une fraction de seconde, on est certain qu’un accord a régné – un véritable accord, et pas un accord partiel ni un accord suivi de négociations sans fin, lesquels restreignent la violence sans l’abolir. Dans cette forme d’accord véritable, c’est de bien commun dont il est question. À Međugorje, en général, il y a la foule, vous, et cet être auquel on ne croit qu’à moitié. Et puis soudain, à un moment donné, un alignement se crée. On sait bien que c’est une fiction. Mais cette fiction est plus vraie que vraie.

Et les Balkans dans tout cela ? Vous attendiez-vous à trouver un lieu d’enquête aussi « chargé » ?

Pas du tout. Ce n’est qu’au bout de trois ou quatre pèlerinages que je me suis avisée que j’étais dans les Balkans, et pas uniquement « chez la Vierge ». J’ai alors commencé à habiter chez des gens, puis à Mostar, un peu plus longtemps. J’ai essayé d’apprendre la langue. Ensuite, la guerre est arrivée. Je ne l’avais pas vue venir. Pas si vite. J’ai dû rentrer en France, où je me suis engagée dans des mouvements militants. Ce fut un moment terrible.

Les accords de Dayton, marquant la fin de la guerre, ont été signés en décembre 1995. Je suis retournée à Mostar un mois plus tard. Tout était détruit. Međugorje avait été épargnée car il s’agissait d’un lieu de négociation internationale, mais les villages alentour étaient dévastés. Admettre que des Croates que je fréquentais aient pu être des tueurs, des bourreaux, m’a pris des mois. Quelque chose en moi résistait ; les mécanismes de dénégation sont puissants.

 

ÉPILOGUE

Dans la foulée de ses travaux sur Međugorje, Élisabeth Claverie a travaillé sur les premiers temps de la guerre en Bosnie, et sur l’engagement nationaliste dans les milices et le parti serbes de Bosnie. Après avoir réalisé des entretiens avec des chefs nationalistes et des fils de famille qu’elle connaissait, elle a analysé les matériaux du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie8 Les Tribunaux pénaux internationaux (TPI) sont des juridictions ad hoc créées par le Conseil de sécurité de l’ONU, et chargées de poursuivre et juger les individus tenus responsables des … Continue reading pour travailler sur le détail de l’épuration ethnique et recomposer une histoire de la guerre en Bosnie9 Pour en apprendre plus sur la démarche de l’anthropologue, on peut se reporter à un entretien accordé par Élisabeth Claverie à Vincent Casanova, Caroline Izambert et Michel Naepels : … Continue reading. À titre d’exemple, son article « Techniques de la menace »10 Paru dans la revue Terrain, 43, septembre 2004. revient sur les techniques de « terrorisation » par privation de l’intimité des habitants musulmans d’une petite bourgade proche de Sarajevo, quelques jours avant l’arrivée des milices. Puis, petit à petit, ses recherches se sont orientées sur la vallée de la Drina et sur la municipalité de Višegrad, en Bosnie Herzégovine, dont elle a écrit la « chronique du nettoyage ethnique »11 Cf. « Démasquer la guerre. Chronique d’un nettoyage ethnique, Višegrad (Bosnie-Herzégovine), printemps 1992 », revue L’Homme, 2012/3-4 (n°203 – 204). Selon le TPIY, 3000 Bosniaques … Continue reading. Avec une anthropologue bulgare (Galia Valtchinova, professeure à Toulouse II-Le Mirail), elle poursuit actuellement une enquête sur l’effacement complet des traces de ces massacres – et de la population musulmane de la région. Par ailleurs, Élisabeth Claverie vient tout juste d’achever un long travail d’ethnographie judiciaire sur le fonctionnement de la Cour pénale internationale, dans le cadre de crimes perpétrés en République Démocratique du Congo.

 

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Photographie : Patrick Imbert, “Venise”

 

Notes

1 Recherche publiée dans L’impossible mariage, violence et parenté en Gévaudan, XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, Paris, Hachette, 1984 (en collaboration avec Pierre Lamaison).
2 Voir Jef Klak n°1, « Marabout » « Être fort assez », entretien (radiophonique) avec Jeanne Favret-Saada, page 59.
3 Discours sur la fin des temps.
4 Mouvement séparatiste croate créé en 1929, à l’idéologie mêlée d’ultranationalisme, de fascisme et de fondamentalisme catholique.
5 L’élite du parti communiste de l’Union soviétique et de ses satellites du Bloc communiste.
6 Depuis le XVIe siècle, l’historiographie moderne appelle Pères de l’Église des auteurs ecclésiastiques, généralement (mais non exclusivement) des évêques, dont les écrits, les actes et l’exemple moral ont contribué à établir et à défendre la doctrine chrétienne.
7 Voir par exemple les travaux de Marina Warner (Alone of All Her Sex, The Myth and The Cult of the Virgin Mary, Weidenfeld and Nicolson, 1976) et de William Christian (Visionaries, The Spanish Republic and the reign of Christ, University of California Press, 1996).
8 Les Tribunaux pénaux internationaux (TPI) sont des juridictions ad hoc créées par le Conseil de sécurité de l’ONU, et chargées de poursuivre et juger les individus tenus responsables des crimes de droit international commis dans le cadre des conflits en ex-Yougoslavie (TPIY) et au Rwanda (TPIR).
9 Pour en apprendre plus sur la démarche de l’anthropologue, on peut se reporter à un entretien accordé par Élisabeth Claverie à Vincent Casanova, Caroline Izambert et Michel Naepels : « Juger et dévoiler la guerre », revue Vacarme, n °59, 2012.
10 Paru dans la revue Terrain, 43, septembre 2004.
11 Cf. « Démasquer la guerre. Chronique d’un nettoyage ethnique, Višegrad (Bosnie-Herzégovine), printemps 1992 », revue L’Homme, 2012/3-4 (n°203 – 204). Selon le TPIY, 3000 Bosniaques musulmans y ont été tués par la police et les forces militaires serbes au printemps et en été 1992.
La fin du monde, encore

La fin du monde, encore
Film et retour sur le non-événement de Bugarach en 2012

Le 21 décembre 2012, souvenez-vous, l’humanité devait périr, zigouillée par le feu, une vague géante, un truc extra-terrestre. Il y a deux ans donc, il semble admis qu’on a évité le pire. À la fin d’une longue période de terreur simulée, le soulagement s’est montré assez important pour qu’on oublie dès le lendemain cette fumeuse histoire crypto-maya.

Se détourner d’un tel vide aurait pu être assez simple, mais un petit village de l’Aude se tenait au milieu du vide et du récit, au cœur de cette fable. La catastrophe s’étalant partout en ce monde, elle s’est surtout invité dans le seul lieu dont elle avait promis d’être absente. Car une rumeur, hautement médiatisée, avait désigné Bugarach comme l’unique refuge épargné par l’Apocalypse. Ce qui n’est pas vrai est faux : la fin du monde du 21 décembre 2012 n’a pas eu lieu qu’à Bugarach, comme en témoigne ce film, Un moment du faux.

 

À l’époque, rôdant dans les parages, sous les plis du massif des Corbières, je me suis égaré dans un rôle et dans ce village mis sous surveillance militaire, ce village déserté par ses propres habitants et envahi par des centaines de journalistes. On peut rouler de nuit sur les routes devenues des impasses. On peut rester dans l’ombre et regarder les nuages noircir.

« On s’est invité ici comme si les portes étaient ouvertes, ai-je écrit dans un texte pour la revue Z 1 « Les lumières mortes de la fin du monde », Alexis Berg, Revue Z, numéro 7, printemps 2013., on a capturé le chant du coq, fait parler les bavards ou les arbres. On a filmé les visages avant qu’ils ne se ferment. Il est resté des ombres. On a filmé leurs pas. Puis les ombres se sont filmées entre elles. Chacun était acteur. Tout est devenu image. » Je m’inclus dans ce moment d’hiver sacrifié que j’ai conclu en montant ce film de quarante minutes :

Le feu ne s’est pas éteint, dans le salon de bois, quelque part dans la forêt de Bugarach. L’Allemand au chapeau vit toujours là, épargné par le grand ménage qui a suivi la saleté 2012. Deux ans plus tard, à cause de la cartographie réalisée dans la zone par les hélicos en décembre 2012, de nombreux déserteurs du monde marchand n’ont pas eu sa chance, expulsés des campements illégaux et des abris nomades.

Détruire des cabanes. Voilà donc quel fut le prix alentours d’un « retour à la normale ». Le prix d’une histoire de supérette, vendue en une dans le monde en entier. On le savait, la marque Bugarach avait une date de péremption, un devenir moisi.

Tant qu’il y aura Google, une pancarte éternelle sur la gueule de ce village, il y aura toujours un touriste pour coller la sienne sur une image de plus. Mais tant qu’il y aura ce monde, il y aura des gens pour en vouloir la fin.

 

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Photo : Région de Bugarach, décembre 2014. Alexis Berg

 

Notes

1 « Les lumières mortes de la fin du monde », Alexis Berg, Revue Z, numéro 7, printemps 2013.

Sur cette page, vous pouvez écouter gratuitement le disque de création sonore avec des morceaux originaux composés spécialement pour le numéro 1 de Jef Klak : Marabout. Ce disque continue et enrichit le thème de la magie, entre croire et pouvoir, qui est au cœur de la revue papier.

Vous pouvez commander le disque par la poste ou le télécharger en cliquant ici.

Mais pour commencer, voici un titre exclusivement disponible sur internet, une reprise spécialement conçue pour Jef Klak de la chanson Magic, de Bruce Springsteen, par le groupe Sirius Plan.

 

Bonus track : Magic

 

Reprise de Bruce Springsteen, par Sirius Plan, 3min40

Bruce Springsteen dit de sa chanson Magic, qu’elle ne parle pas de magie. Mais des « trucs », du « pouvoir » qui va avec. La question n’étant pas de savoir si tu as du, ou des pouvoirs. Bien sûr que tu en as. La question est de savoir comment tu utilises ton, ou tes pouvoirs (Quel est le loup que tu nourris…?). Nous avons voulu donner à cette chanson un cadre marécageux, un « Bayou sonore », les pieds pleins de boue et les yeux plantés dans le ciel.

Sirius Plan

Claire Joseph : Guitare Baryton, Résonateur, Chant, Étreinte solaire.

Skye : Guitare, Chant, Respiration tribale.

Gaelle Mievis : Batterie, Chant, Résonance incandescente.

Image et montage vidéo : Carole Cassier et Caroline Diard

Enregistrement : Benoît Bories

www.siriusplan.com

www.facebook.com/siriusplan

 


 

Disque Marabout en écoute

 

https://soundcloud.com/jef-klak-radio/1-magie-par-transpositions

01. Magie par transpositions

Création sonore de Benoît Bories, 5min26

C’est l’histoire du bidouillage des sonorités quotidiennes d’un imprimeur, un détournement de sens concret pour transposer un réel tonitruant vers autre chose. Et une magie s’opère, celle de créer un monde parallèle mélodieux issu d’une réalité assourdissante.

Avec les voix de Michel, imprimeur de Jef Klak, et Chloé, créatrice sonore.


https://soundcloud.com/jef-klak-radio/2-nuee-ardente

02. Nuée ardente

Création sonore (synthèse granulaire) d’Adriano Perlini, mixé par Vincent Hänggi, 5min16

Une vibration, cyclique – comme une espèce de résonance venue des profondeurs. Sauf qu’elle se rapproche au fur et à mesure que je gravis les étages. Cage d’escalier amplifiée – vaste, l’espace est élargi par le son, rayonnant entre les murs. Mon ascension devient potentiellement sans fin – je ne suis plus vraiment sûre d’arriver chez moi, je me sens aimantée par cet immense espace stellaire, comme s’il y avait une ouverture dans le toit…

Je m’arrête pourtant devant mon palier. Je suis arrivée. Du dernier étage, juste au-dessus, émanent ces sonorités denses, qui s’échappent de chez mon voisin. Je m’apprête à tourner ma clé dans la serrure comme de coutume, puis je me ravise. Cette fois, je vais aller frapper chez lui, et lui proposer de mettre « ça » sur le CD de Marabout.


https://soundcloud.com/jef-klak-radio/3-cabinet-de-curiosites

03. Cabinet de curiosités

Portrait par Aude Rabillon, 7min51

Rencontre avec Fanch Guillemin, magicien, illusionniste breton.


https://soundcloud.com/jef-klak-radio/4-sous-peu

04. Sous peu

Musique du Boubou Guezmer Band (E. Achille, Abu et Rôdelune), 6min26

« Je suis las des défaites, mais plus las encore des amis qui, après chaque défaite, viennent expliquer : “Au fond, c’était une victoire.” »

Erich Fried, cité par Alain Brossat et Sylvia Klingberg, Le Yiddishland révolutionnaire, Éd. Syllepse, 2009.

« Les anges de paix pleurent amèrement. »

Citation du Zohar, Cantique des cantiques, Éd. Verdier.

La guerre et ses fanfares entraînantes qui hantent les révolutionnaires juifs du Yiddishland décimé – cette guerre qui, à l’aube du siècle passé, aurait pu annoncer ce qui s’annonce à chaque instant, passé et retrouvé : le temps du messie. Ou du bouleversement social.

De ce que nous avons cru entendre dans cette guerre, nous avons retenu les militants, comme des résistants aux affrontements réguliers – soldés par des geôles, des blessés ou bien des soulèvements gracieux, des moments habités et d’autres guérisons. Persister en allant nu, sans mentir sur nos avancées, nos retraites intérieures ou nos défaites humiliantes.

Dans ses délires, Sabbataï Tsevi, autoproclamé messie en 1648, se voyait renverser les rois grâce à de simples chants. Une annonciation, encore. Bien plus tard, vers 1960, la fanfare pour les guerriers de l’Art Ensemble of Chicago en rejoue quelque chose, autant que les trompettes du famadihana, rituel de retournement des morts de Madagascar. Dans le morceau Sous peu, et à travers les citations du Zohar, gardiennes de ce temps toujours à venir, nous avons voulu rechanter ces gloires et ces défaites.


https://soundcloud.com/jef-klak-radio/5-sorciere-sorcieres

Fiction de Raphaël Mouterde et Élisa Monteil, 24min05

Les mauvaises, les dangereuses, les laides, les bannies, les brûlées vives, les noyées : les sorcières. Ces femmes qui dans l’imaginaire commun ont un pouvoir. L’imaginaire commun a suffi aux inquisiteurs pour mettre en place une vaste chasse aux sorcières, aux « praticiens infernaux », atteignant son apogée aux XVIe et XVIIe siècles. Entre 50 et 100.000 personnes périrent : 80% d’entre elles étaient des femmes des classes populaires.

Après l’écrasement, que reste-t-il des femmes, des pratiques, de l’insoumission, des corps ? Il jaillit une lettre, une adresse, un acte, un geste.

Avec les voix de Christine Monot, Éric Thannberger, Josiane Berthias, Camille Ducellier, Anouk, Lorca, Élisa Monteil et Raphaël Mouterde.

Mixé avec François Gueurce.

Extraits de : Onanisme avec troubles nerveux chez deux petites filles, de Démétrius Zambaco, Solin, 1978 (publication originale en 1882, dans L’encéphale) / Malleus Maleficarum (Le marteau des sorcières), de Henri Institoris et Jacques Sprenger, publié à Strasbourg en 1486 ou 1487 / Sorcières mes sœurs, film de Camille Ducellier, 2011.


https://soundcloud.com/jef-klak-radio/6-canuscu-na-carusa

Pizzica de Criamu, 5min39


https://soundcloud.com/jef-klak-radio/7-de-nos-ames-arrimees

07. De nos âmes arrimées

Évasion documentée de Sigolène Valax, 6min33

Un voyage au cœur d’un chant mystique dédié aux sortilèges de l’extase. Deux entretiens s’arc-boutent sur une énigme électro-modulée, des fragments de voix irisent l’espace… Ces déflagrations oniriques évoquent à la fois les pratiques d’un magnétiseur au souffle vital et le bois sacré utilisé par les Pygmées lorsqu’ils pratiquent le rite du Bwiti. Ce rite renoue avec un dialogue perdu où la chair se frotte à la mort imminente. Le voyageur accède à un état intérieur d’extralucidité par la prise d’un psychotrope naturel : la racine de l’iboga. Les conséquences psychiques de cette connexion mystique bouleversent la vie entière de l’initié – la mort se liquéfie, le corps se délivre de la nuit, les os humains inversent leur vieillissement par le rire, la bave, le souffle… Une guérison par l’extase.

Avec Laurent Dubouchet et Pierre Yonas.


https://soundcloud.com/jef-klak-radio/8-histoires-de-cubes

08. Histoires de cubes

Reportage de Aude Rabillon, 8min19

Une épicerie du XIXe arrondissement de Paris. Derrière le comptoir et en vitrine, on ne peut pas y échapper. Des cubes. Rouges et or. Des histoires. Devenu une habitude, un indispensable de la cuisine africaine. Alors magique, le cube ?


https://soundcloud.com/jef-klak-radio/9-objectif-bouiane

09. Objectif Bouïane

Document sonore de Maïa Berling, Noé Berling et Céline Martin Sisteron, 8min32

Personne n’est sûr de rien. Mais beaucoup y croient. Un lieu aussi attirant qu’inatteignable. Un mirage, peut-être. Une île légendaire, c’est certain. À vous de suivre le parcours. Et qui sait, peut-être, atteindrez-vous Bouïane !

Réalisation : Maïa Berling et Céline Martin Sisteron

Réalisation sonore : Noé Berling


Bonus track : Magic

https://soundcloud.com/jef-klak-radio/magic/s-cuws4

Reprise de Bruce Springsteen, par Sirius Plan, 3min40

Bruce Springsteen dit de sa chanson Magic, qu’elle ne parle pas de magie. Mais des « trucs », du « pouvoir » qui va avec. La question n’étant pas de savoir si tu as du, ou des pouvoirs. Bien sûr que tu en as. La question est de savoir comment tu utilises ton, ou tes pouvoirs (Quel est le loup que tu nourris…?). Nous avons voulu donner à cette chanson un cadre marécageux, un « Bayou sonore », les pieds pleins de boue et les yeux plantés dans le ciel.

Sirius Plan

Claire Joseph : Guitare Baryton, Résonateur, Chant, Étreinte solaire.

Skye : Guitare, Chant, Respiration tribale.

Gaelle Mievis : Batterie, Chant, Résonance incandescente.

www.siriusplan.com
www.facebook.com/siriusplan

Adeline, mage-icienne de l’invisible, a fait de l’« écriture de l’impossible » le fil (rouge) de ses journées :  vivre la vie dont on rêve et non rêver une autre vie, user de la magie pour s’émanciper de notre condition, notre corps, notre « sort ».

https://soundcloud.com/jef-klak-radio/emancipation-1