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Les pieds dans les étriers
La vulve bien ouverte

« Je lui racontai les étriers, je lui dis que je me servais de moi parce que je m’avais sous la main, mais que je voulais nous écrire, nous-femmes, nous-filles, “Et puis tu as de l’expérience en la matière”, ça, on rigole tous les deux, et je lui dis mes amies proches, je ne lui raconte rien de qui, je lui dis, je fais la liste et ça m’enrage, je lui dis, ce texte il est là pour nous, pour moi-nous, parce que je ne supporte plus de nous voir serrer les dents… »

Cet article est le premier d’une série de six publications issues du troisième numéro de Jef Klak, « Selle de ch’val », et publiées en ligne à l’occasion de la sortie du nouveau numéro, « Ch’val de course ».

Illustrations : Double Bob

« Descendez plus les fesses, là, à la limite de la table, et maintenant relevez les fesses, encore, plus haut. » Il est impatient, agacé. À la main, comme un bras à soupe, au lieu de la lame, comme un roulement à bille. « Vous êtes vierge ? » Non, j’ai 17 ans, ma mère attend dans la pièce à côté, non, je ne suis plus vierge, et lui ne semble pas beaucoup plus vieux. « Non ? Alors j’y vais. » Et il y va, il entre bien à l’intérieur, je sens le plastique de ses gants, je transpire, mes fesses redescendent toutes seules, c’est mon ventre qui les arrête, harponné de l’intérieur, bloqué par une barre horizontale, qui va à droite, qui fouaille à gauche, appuie, cherche. Je regarde l’écran, et j’ai peur, là mon ovaire gauche recouvert, des dizaines de petites boules à l’assaut, dans une lumière verte, dans les profondeurs, « des microkystes, ce n’est rien », blang, grand retournement du mât, il part à droite, c’est moins facile, doit y avoir des replis, enfin apparaissent deux sphères, l’ovaire droit et son kyste jumeau, il appuie bien, l’image se déforme, instantané, diamètre, et d’un geste, il sort le bras à soupe de mon vagin, sort la main de son gant, sort le bras à soupe du préservatif. Je me rhabille, je sors de la pièce, j’ai 17 ans, j’avais fait l’amour avec deux garçons aimés, amoureux, doux, désirants, mon sexe s’était dilaté, mouillé, j’ai 17 ans et on vient de m’enfoncer un bras à soupe dans le vagin, avec agacement parce que je ne lève pas assez les fesses, avec agacement parce que mon corps se planque, parce que mes cuisses se referment. Les étriers empêchent mes pieds de fuir : ils m’ouvrent.

Quelques jours plus tard, à l’hôpital, une infirmière sorcière débarque le soir dans ma chambre. À la main, un rasoir. « Baissez votre pantalon. On ne vous a pas prévenue ? Je dois vous raser tout le pubis. » Mon sexe de petite fille.

Le lendemain, au bloc, on m’attache les bras, les jambes, j’ai froid, face à moi, entre mes jambes, une télé, j’y vois mon reflet, l’anesthésiste est en retard, l’équipe quitte le bloc, ils m’oublient, une infirmière passe, me couvre d’une couverture, j’attends attachée, et quand ils reviennent, bien plus tard, je leur souris.

« Et vous savez ce que c’est ? » Je suis nue, demi-nue, les pieds dans les étriers, la vulve bien ouverte, et je réponds bravement, souriante. Les follicules, c’est comme des poches dans l’ovaire qui contiennent les futurs ovules, non ? Il me regarde atterré, méprisant. « C’est bien la peine de donner des cours d’éducation sexuelle au lycée, on vous a donc rien appris. » J’ai 33 ans, on doit me compter les follicules pour savoir si ma réserve ovarienne n’est pas épuisée, si je peux tomber enceinte. Encore maintenant, je trouve ma définition pas si mauvaise, lui ne m’en donne aucune, il m’enfonce un gode médical, ses gestes sont brutaux, il peste. C’est un gros connard, sorti d’une grosse voiture, un 4×4 flambant, pas une trace de terre, en le voyant, je pense au maire d’une ville côtière, cette arrogance de l’huile, qui va à sa mairie, qui va à sa clinique privée, et c’est son pouvoir qui lui tient lieu de courage, alors qu’en face, on serre les dents et on tient bon, et j’aimerais que nous les tartinions de leur mépris comme d’une merde épaisse. Au lieu de quoi, je suis nue, seule, le vagin enfoncé.

Cette fois-ci, il n’y a pas d’étriers. Je sors nue de la cabine de déshabillage, j’entre dans une grande pièce ; à droite, une immense machine radio, à gauche, la vitre de protection pour les radiologues. Une femme m’accueille. Je suis soulagée. « On attend le médecin », je suis déçue, c’est une infirmière. Entre le médecin, et c’est le gros connard au 4×4, je suis déjà nue, allongée, il me parle, j’ai le nez dans sa ceinture, à sa vue mon corps s’est crispé. « Et vous êtes là pour quoi ? Ah infertilité, oui, hum, stérile. Et vous faites quoi comme métier, journaliste ? » Il m’en dit du mal, je m’en fous, j’en pense aussi, je ne veux plus rien lui dire, je proteste par politesse. Son ton devient sec. « Vous ne croyez quand même pas que ça m’intéresse, je discute juste pour vous détendre. Bon Micheline. Rah ! Micheline ! », il parle à l’infirmière comme à un chien, « Venez vous mettre derrière moi, là, éclairez mieux. » Entre mes jambes, je les vois, lui le premier, qui m’a déjà introduit le, le bon sang, son nom m’échappe, je mime l’objet avec la main, pour « sphère » ça avait marché, je le revois dans le cabinet de ma première gynéco, cette espèce de bec de canard, qu’une vis ouvre, grinçante parfois, ah, le spéculum, et là je pense spéculoos, parfum cannelle ; lui, là au premier rang, face à ma vulve écartée par le spéculum, proche à le toucher, je sens son corps peser parfois sur l’engin, derrière lui « Micheline ! », lampe à la main, et ma mémoire pense même « lampe de poche », qui m’éclaire l’intérieur, ça me fait sourire, ils sont ridicules, presque drôles, et mon corps là nu comme un premier plan de cinéma, je sens la chaleur de la lumière, je sens la canule qui cherche à passer le col de l’utérus, il s’énerve, dit « si ça passe pas, on va le faire à l’ancienne, comme ce matin », et de le voir transpirant dire « à l’ancienne », imaginer (l’imaginer avec le corps, le pressentir au sexe, au ventre) ce que ça peut bien être si ce n’est un passage en force, et d’imaginer cette femme qui ce matin s’est vu infliger sa brutalité à l’ancienne. « Je vais maintenant vous injecter du liquide dans les trompes afin de les radiographier et vérifier qu’elles ne sont pas bouchées. Ça brûle un peu, mais dès que vous avez mal, vous me dites et on fait une pause. » Je sais qu’il minimise, c’est le jeu, je me prépare à la douleur, je me prépare à découvrir ainsi une partie de mon corps que je n’ai encore jamais sentie. « Et quand je vous dis stop, surtout vous ne bougez plus, vous ne respirez plus, on fait des radios. » Je respire lentement, le produit entre, brûle, je transpire, bouge légèrement la tête, tente de contrôler ma respiration, mais « stop », l’infirmière dit « Je crois qu’elle a mal », le connard : « Mais non regardez elle sourit, vous n’avez pas mal », « un peu » j’ose, « Mais ce n’est pas possible je ne fais rien là, et puis si vous avez mal, imaginez les femmes qui accouchent. » Là, aussi sec, la douleur décuple, de ces mots, j’ai plus mal encore, avec mon ventre qui n’accouche pas, qui ne gonfle pas, qui ne porte pas d’enfant, vide depuis des années. J’essaie de respirer, je transpire, « stop » et stop et stop, je tourne la tête le plus loin possible, je veux qu’il disparaisse, je veux m’enfuir, ça y est, il a disparu, je cherche à me lever, à partir très vite, l’infirmière s’approche de moi, gentiment me dit d’attendre un peu, assise, la tête me tourne, cette femme est à mes côtés, elle me demande si ça va mieux, je repense au connard « ça brûle, mais c’est un peu comme un ramonage de cheminée, y a des femmes qui sont tombées enceintes juste après », un ramonage, enculé, pardon aux enculés, c’est sorti tout seul – et n’en suis-je pas une ? –, non, salopard manipulateur, l’infirmière me dit « Prenez votre temps », j’essaie de dire « Je suis fatiguée », et elle comprend parfaitement, elle acquiesce « Oui, c’est toujours le corps des femmes qui est en première ligne », et je pense que je suis chanceuse parmi les femmes, et je la remercie, et je conchie ce salopard, et je pleure, toute nue, de fatigue et de rage, sous le regard bienveillant de l’infirmière.

Elle croyait qu’il fallait d’abord un premier rendez-vous pour s’inscrire. « Non, non, venez maintenant. » L’infirmière la fait entrer dans la pièce. « Déshabillez-vous, le médecin arrive. » Il entre. « C’est quoi ? Ah une biopsie, une tache suspecte sur la vulve, très bien, installez-vous, voilà, les pieds dans les étriers. » En face d’elle, à un mètre cinquante, la porte donne sur le couloir, parfois une infirmière entre, sort, et son sexe grand ouvert au spectacle. Le médecin qui ne l’a jamais vue : « Ouh la ! Mais ça s’est agrandi, la tache est passée de l’autre côté. On manque de personnel, ça vous ennuierait de mettre ces gants et de m’aider ? » Elle enfile les gants en plastique bien serrés, elle fait la brave, elle feint la normalité, ses doigts plastique écartent sa vulve. La voilà dans la position du chat qui se lèche la chatte, mais les pieds dans les étriers ; de ses mains elle maintient son sexe ouvert pendant qu’il attrape sa seringue, anesthésie – douleur – locale, l’aiguille profonde dans la chair. Il pause, scalpel en main, interroge : « On enlève tout ? » Encore maintenant, elle ne sait pas s’il plaisantait et elle ne sait plus quand, avant, après, il parle de cancer, il dit « vulvectomie ». Il dit « vulvectomie ». Et en elle tout se mélange, le scalpel, « On enlève tout ? », son dos arrondi. « On enlève tout ? », elle doit rire, gênée, non, pas tout, pas tout de suite. Et elle le voit, gris, entre ses jambes, très droit face à elle toute arrondie. Pour l’instant, seule une petite bande de chair pendouille à la pince de l’homme, elle voit sa peau pendre, avec un mouvement infime, vivant. Il l’exhibe, elle ne sent plus son sexe. Et il la coud. En tête, ce mot, mot incroyable, qui n’existait pas. Elle sort, assommée, d’anesthésie, de vulvectomie-pronostic. Tremblante, elle sort, dehors l’attend son ami, elle s’engouffre, pleure. Suivent les soins, la vulve comme un chou-fleur pendant une semaine, l’attente, gonflée aussi, comme un chou-fleur stérile, malade. Les résultats – oubliés – deux semaines après. Une tache de naissance.

« On va réfléchir », on a dit. La nuit, son corps, c’était tout réfléchi. La nausée juste à l’idée qu’on allait le toucher, l’écarter, la nausée comme un cauchemar qui réveille au beau milieu, comme un emballement, d’abord, dont on ne sait d’où il vient, ensuite y a la main, la blouse blanche, le bras à soupe avec condom, et là, compris, y a pas grand à réfléchir. La médecine, on arrête un temps. Son homme, il est d’accord. Il ne lui avait pas dit, il ne voulait plus la voir épuisée, comme aspirée par l’injection, celle qui bloque l’ovulation, et elle qui pensait avoir encaissé discrètement, mâchoire serrée.

Et qu’est ce que je m’emmerde à écrire ça, tout ça, je le connais, je l’ai vécu, on en a parlé, on en a disséqué, des bouts, des poignées, on a décidé d’arrêter, fini les embryons dans le congélateur, les bras à soupe dans le vagin, les piqûres dans les chiottes ou face au barrage, les espoirs, les chiales, le sang dans la main, bien épais, en paquets, la malédiction à travers les siècles, les causes de répudiation, d’abandon, de prostitution, femme de garde, comme les chansons, et Ferré, et Baudelaire, avec l’éclat glacé et infertile, ras-le-bol de mariner dans le malheur, le fouet médical, le sang pris, le sang perdu, manger bio et s’enfoncer de la lécithine de soja dans le sexe, s’injecter de l’acide chlorhydrique et attendre les contractions du cerveau quasi instantanées, imaginer les femmes – quelles femmes, de quel pays et à quel prix – pisser, et les laborantins extraire de l’urine l’hormone manquante, et moi et des milliers d’autres et elle, se la réinjecter docilement tous les soirs, puis bloquer l’ovulation, la préparer, la commander, la retarder, pas de transfert le dimanche, les heures d’attente au milieu de bébés déguisés en lapin, de bébés anges, de bébés choux, de femmes grosses et de cancéreuses en sursis, et les médecins chaque matin entre les étriers, au saut du lit, échographiée déjà, par l’un des sept nains, Timide, Protestant, Motard, Colère, Blanche-Neige, on ne sait jamais celui qui va pénétrer, sera-ce celui qui fait rouler sa chaise au loin après un jet de kleenex, celui qui perd une minute à nous reprocher de lui en avoir fait perdre une, le rougeaud en babouches chics, pile ou face, tour à tour on est avares, naïfs, mieux que les patients précédents, comme si on ne savait pas, pourtant sans nu ni serviette, que nous sommes suivis et suivants. Pour sûr, on a appris.

Une femme m’avait dit « viol » pour la PMA 1 . « Cela signifie, de notre point de vue, que le sexisme du système de santé n’est pas accidentel, qu’il n’est pas que le reflet du sexisme de la société dans son ensemble ou du … Continue reading. Et si l’aveu, le mot, m’avait libérée – je n’étais pas seule à sentir cette violence (et j’aime le mot viol en français pour sa si grande proximité avec violence), à sentir mon intimité violée, je sentais aussi mon sexe violé plutôt que moi entière violée. Je ne l’étais pas entière, moi, violée : je consentais, mon esprit acceptait, et mon corps se soumettait. J’accueille en moi des objets médicaux, maniés parfois avec professionnalisme, bienveillance, parfois aussi avec indifférence, voire hostilité. La violence pourtant était là, la douleur pourtant était là. Et il me fallut arrêter, sortir de la PMA, pour bien les voir, pour mieux m’en défaire.

Le rejet total enfin dit, osé par XXXX, qui dit, osa « viol », elle qui enfanta d’une insémination, elle qui ajoutait « pourtant, comment peut-on tomber enceinte ainsi ? ». Depuis, après avoir vu Rosen, femme abolitionniste, femme survivante de la prostitution, pas celle des réseaux, de la contrainte, mais celle « choisie » des tradis, c’est-à-dire de ces femmes Casques d’or moquant les caves, et qui maintenant promène son corps dire à quel point elle l’avait quitté, pour continuer à se faire mettre par tous les trous, par tous les cons, à quel point elle partait loin, et lui, son corps, retourné, éclaboussé ; en l’écoutant elle, moi, légaliste, entrée en théories prostitutionnelles par la lutte anti-sarkozy, anti-pénalisation du racolage passif, anti-mise en danger des prostituées, l’écoutant elle ébranler mes principes, pouvant être ébranlée parce que, en dix ans, notre corps, corps d’amies chères, d’images lointaines, de mots-témoins, mais d’abord corps amies.

Dans le cercle proche, corps normaux de femmes normales, bien nourries et soignées, et là une liste rapide : deux viols dont un sur mineur dans le cadre quasi familial, deux attouchements pédophiles, un inceste, une violence sexuelle entre mineurs, une menace de mort, une tentative d’étranglement, du harcèlement, des coups. Incalculés : les insultes d’inconnus ou de proches, les mains aux fesses, les « Tu montes ? », « C’est combien ? », « Tu suces ? », « T’es bonne ». Hors propos, évidemment ? Et les bras à soupe dans le vagin par de gros connards, les doigts de la clique blanche – dilatation trois doigts, six doigts, dix doigts, ça y est, poussez fort – ; les actes et les mots – « Je vais vous coniser, parce que j’aime travailler sur du propre », dixit un PMAste à une cousine – ; les prélèvements ovariens sans anesthésie générale et sans prévenir puisqu’il s’agit d’un geste rapide (une dizaine de minutes dans les étriers, incision au fond gauche du vagin, passage de la seringue, aspiration des ovules, puis incision au fond droite du vagin, passage de la seringue, aspiration des ovules, à droite comme à gauche des ovaires gonflés à bloc, énormes, monstrueux) et en se détendant, malgré une anesthésie orale qui n’anesthésie rien, mais détendez-vous madame, c’est un nouveau protocole, et ne me faites pas croire qu’on inciserait des bourses, qu’on piquerait des testicules, qu’on aspirerait du sperme, avec un petit cachet, Monsieur, détendez-vous, voyons.

Alors merci XXXX qui a dit viol pour PMA, merci Rosen qui lutte d’acheter nos corps est un délit, un crime, merci mes amies de nos paroles, sorties en années, en phrases lentes mûries, sans vous je n’aurais pas entendu mon corps.

Ce qu’il vomissait mon corps, cette violence en son sexe, cette douleur, cette tension, qui accompagnait mon corps à son corps défendant, soumis à ce désir comme moi soumise à la mort blanche, à l’asepsie, aux gants en plastique, à l’odeur d’alcool – c’est drôle, je me souviens, ma première nouvelle, la seconde en fait après un meurtre à la corde à sauter en CM2, ma première nouvelle s’intitulait L’Enfant et la mort blanche –, mon corps vomissait ma soumission, et sans nos corps de femmes je ne l’aurais pas entendu.

Je ne sais pas ce qu’on écrit d’un texte quand on l’a déjà écrit vingt fois dans sa tête. On cherche autre chose à dire, à penser, pour ne pas s’ennuyer d’idées bien cernées, d’émotions sous contrôle, barricade de mots, et toute ma vie ainsi, à sauter du coq à l’âne. Ce n’est pas tant qu’on cherche autre chose à dire, c’est qu’autre chose survient.

Ainsi, aucun sexe de garçon n’était jamais entré en moi, les mains épaisses, par contre, oui, et je sens encore les doigts s’écarter à l’intérieur, et je sentais déjà alors qu’ils cherchaient à m’écarter, à m’agrandir pour faire place peut-être plus délicatement – et les mains perdaient en délicatesse ce que la défloraison supposée était censée y gagner, et elles perdirent tant que je l’entendis et le sentis ensemble, « poc », le son de l’hymen, « poc », déchiré. Elle ne vint jamais la défloraison des romans, puisque la main fit couler le premier sang, et la main laissa sa trace, cinq doigts bien écartés, sur ma culotte menue – m’agrandir pour faire place plus délicatement à une queue qui jamais n’entra en moi avant que pénètre le gâteau glacé et écartant de la gynécologie, le spéculum métallique et grinçant, et de queues aucunes, avant que n’accueille, les pieds dans les étriers, la vulve bien ouverte, mon corps de seize ans, mon sexe de seize ans, un intrus médical. Et je me demande, pourquoi n’avoir pas attendu, médecin, peux-tu me dire.

J’ai peut-être fait une erreur. Ce matin, au petit déjeuner, j’ai parlé de ce texte à mon homme. Et avec mes paroles, avec mon envie de lui dire, de partager mon absence et mes cliquetis avec celui que j’aime non seulement, mais aussi celui qui partagea avec moi les rendez-vous, qui eut sa part de branlette désinfectée, matinale, celui qui m’a permis comme le sait tout bon syndicaliste de rééquilibrer – un tant soit peu – le rapport de force (il faut toujours être plus nombreux, plus un, que le patron, que le médecin), qui sortit la première fois sonné « C’est toujours comme ça ? » et moi qui ne voyais déjà plus, alors plus du tout, ce que son « comme ça » désignait, et lui qui n’existait pas, lui simples spermatozoïdes à qui personne ne s’adressait, que personne ne regardait, lui mon homme si prévenant attentif envers tous sortir une fois d’une consultation avec Babouche Ulcérée (Babouche Ulcérée qui nous avait déclaré radins parce que nous voulions savoir si tout était pris en charge par la Sécu, et qui partit dans une tirade sur le fric que coûtait un enfant, à nous amoureux et fauchés, qui n’en avions pas, ni de l’un ni de l’autre), sortir donc de Babouche Ulcérée (et je précise que ce surnom n’est pas raciste, il s’agit juste d’un médecin blanc rougeaud colérique qui chausse de très belles babouches de cuir jaune pendant ses consultations), tourner vers moi un regard presque perdu « Mais qu’est-ce qu’on lui a fait ? », « Rien, nénuphar, rien, c’est toujours comme ça. » Comme ça.

J’ai craint que mes paroles dites ne supplantent les paroles à-écrire, les paroles qui s’écrivent. J’entraperçois maintenant d’autres mots, et une clarté plus précise. Je lui racontai les étriers, il les mit à ses pieds, je lui dis que je me servais de moi parce que je m’avais sous la main, mais que je voulais nous écrire, nous-femmes, nous-filles, « Et puis tu as de l’expérience en la matière », ça, on rigole tous les deux, et je lui dis mes amies proches, je ne lui raconte rien de qui, je lui dis, je fais la liste et ça m’enrage, je lui dis, ce texte il est là pour nous, pour moi-nous, parce que je ne supporte plus de nous voir serrer les dents, relativiser toujours, et je lui avoue, même dans mes mots-là, on relativise et on fait sourire, rire, et on rit aux éclats quand XXXX s’allonge sur le tapis, fait la chandelle, met ses genoux au niveau des oreilles, parce que c’est ainsi, « le trou de balle dans le nez du médecin », parce que c’est ainsi qu’on l’a conisée (« un peu comme un épluche-légumes enlève la peau, là on enlève la surface contaminée par les papillomas »), c’est ainsi que « Madame, ça ne va pas ? », « Si si ne me regardez pas. », et elle de pleurer, de pleurer de honte, tandis qu’un épluche-légumes s’agitait, et je la revois encore, livide, choquée, elle qui en a vu d’autres, a mis au monde quatre enfants, elle grise en haut des escaliers, et pourtant des heures avaient passé, et il lui en fallut bien plus, du temps, des années, pour en rire franchement, pour mimer. Mon homme prend des pincettes, « Je sais bien que c’est différent, que vous n’êtes pas malades, mais est-ce qu’il ne faudrait pas comme… », je lui coupe la parole, je sais où il veut aller, je lui dis que j’y suis déjà, mais en fait, je n’y avais jamais pensé – mes mots comme un acte –, là où il va, c’est les assos de malades du sida, ce retournement incroyable, dire « Nous sommes les plus grands experts de notre maladie, de notre corps », « Nous malades savons ce que vous médecins ignorez », et je pense que nous-femmes savons aussi, savons tant 2, et que certains médecins, militants beaucoup, avertis déjà, peuvent entendre, améliorer. Des choses simples, mais ici n’est pas le lieu, pas le lieu de l’énumération, ici grondent nos corps.

Et puis ces mots, je les écris aussi, et ça je ne lui ai pas dit, parce qu’alors je n’y pensais pas, pour que nos hommes (nos hommes, amis, amoureux, frères) sachent, qu’ils n’aient pas la version de bon ton, édulcorée et drôle, ou le terme technique, parce qu’après plus d’un an de traitement, j’ai découvert stupéfaite, et lui aussi stupéfait, ensuite tellement navré, honteux presque, et pourtant il ne s’agissait que d’un quiproquo, que les échographies en matinées successives, exécutées par je ne savais jamais lequel des médecins, que les échographies chaque matin n’étaient pas de celles montrées dans les films, gel froid sur ventre rond, non non, mais bien bras à soupe et capote, chaque matin, dans mon sexe mal réveillé.

Et quand on dit « avortement », ou « fausse couche », il faut imaginer mille cruautés parfois que bien souvent nous passons sous silence. Et là, très vite, je pense à XXXX, qui s’est retrouvée après avoir pris la RU abortive, avec deux cuvettes en main, l’une pour éjecter l’embryon et l’autre pour vomir (« C’est normal, la douleur fait vomir ») et sans analgésique, ou bien XXXX encore qui dût entendre le cœur de l’embryon dont elle ne voulait pas lors de l’échographie, alors qu’il suffit d’une pression sur un bouton pour ne pas entendre. Je pense à XXXX qui se vit soutenir par un gynéco que l’inceste était un phénomène naturel, issu du monde préhistorique et de la proximité dans les cavernes. Et je pense aux deux dernières conversations qui me sont arrivées comme une conclusion. Elle a vingt ans, se félicite de ne plus voir de médecin moralisateur, et que si le sien s’était trompé de diagnostic et l’avait faite avorter à la maison, elle déjà trop enceinte, elle qui souffrit seule et perdit un bon bout de viande embryonnaire, elle qui hémorragique dut être alors opérée, du moins le sien ne lui avait certes pas fait la morale. Comme nous encaissons. Elle en a soixante, n’a pu avoir d’enfants, et les médecins de l’avoir explorée, de l’avoir interrogée, d’avoir douté de leur sexualité, de leurs orgasmes (et que viennent-ils donc faire là bon sang), et elle d’avoir tout arrêté, suite à un geste, un geste après tant d’autres, mais qui fut l’ultime : le toucher « pour voir, pour s’assurer » d’un médecin sur son clitoris.

Et je pense aussi au bien que me fit la question, venant pour la seule fois d’un médecin, et je dois le reconnaître, d’une femme-médecin, Blanche-Neige à hauts talons parmi les sept nains, la simple question qu’elle me fit avant de m’introduire encore quel objet : « Comment ça se passe ? Vous supportez bien le traitement, vous n’avez pas trop mal au ventre ? », cette simple question refit de moi une femme, dont est reconnue la possible douleur, plutôt que suspectée direct de sensiblerie et de plaintes inutiles. « Bordel. J’imagine beaucoup de colère », me dit enfin mon homme. Et je lui dis « non », au final, même là, non, alors que j’aimerais, en fait, hurler de colère, de rage. Il faudrait y arriver à cette colère, et je ne sais pas si elle va me venir peu à peu, à force de mots, ou si elle me viendra parce que des amies vont me rejoindre sur la route. Je pense à XXXX qui, lorsque je lui dis qu’il faudrait juste faire une liste de toutes les blessures violences-paroles-gestes, comme d’autres font des CV, nous lister chacune, dit « J’en suis », et moi aussi j’en suis, et d’autres bientôt, alors la rage.

Post-scriptum 

La PMA, c’est la Procréation médicalement assistée. Ce que j’ai vécu, ce que nous avons vécu ces trois dernières années. Je n’y avais jamais réfléchi auparavant – il me semblait normal que des personnes ne parvenant pas à avoir un enfant puissent bénéficier de la médecine –, j’y ai assez peu réfléchi pendant : les traitements s’enchaînent avec les examens, et tu t’enchaînes avec eux, avec ton espoir, et d’un échec la prochaine tentative, la modification du traitement, des cycles qui s’accolent à mes cycles. Tout juste avons-nous demandé à repousser les premières inséminations, avons-nous négocié d’user du seul traitement hormonal : repousser un temps – un an – l’invasion médicale qui depuis un an aussi, un an d’examens, d’attentes, cherchait profond pour finir en queue de poisson.

Alors voilà, très concrètement, parce que j’ai l’impression que l’on comprend mal, sans détail, ce que ce bref acronyme recouvre, ce que fut, pour nous, les étapes de la PMA :

• Traitement hormonal seul (5 mois) : injections quotidiennes à heure fixe pendant quelques jours précédents l’ovulation – j’ai déjà oublié les détails.

• Insémination (4 fois) : traitement hormonal pour « booster » la production d’ovules + échographies pelviennes (bras à soupe) et prises de sang matinales pour vérifier la préparation de l’ovulation + piqûre hormonale pour déclencher l’ovulation (voire une fois suivie d’une autre piqûre hormonale pour retarder l’ovulation déclenchée, qui risquait de tomber un jour de congé médical) + branlette désinfectée puis sélection des spermatozoïdes + insémination des spermatozoïdes par introduction d’une canule dans l’utérus + ovules (nom donné aux suppositoires vaginaux…) pour aider à la nidification pendant plusieurs jours.

• Fécondation in vitro (FIV) : une « grosse » injection d’hormones qui met « au repos » tes ovaires pendant 15 jours, suivi d’un traitement hormonal pour réactiver les ovaires, échographies pelviennes (bras à soupe) et prises de sang matinales pour vérifier l’avancée de l’ovulation, suivies d’une piqûre hormonale pour déclencher l’ovulation. Là, opération sous anesthésie générale (ouf) pour prélever les ovules (incision du fond droit et gauche du vagin, passage de la seringue qui prélève les ovules dans les ovaires), branlette médicalisée, sélection des spermatozoïdes, « mise en contact » des spermatos et de 3 ovules, et – si réussite – insémination via une canule dans l’utérus à J+5, après un nouveau traitement hormonal pour rendre l’utérus accueillant, de deux blastocystes – nom donné aux pré-embryons de 5 à 7 jours. Ovules-suppositoires. ATTENTE. Attente terrible. Douleurs. Première prise de sang de contrôle : enceinte ! Puis règles, et tombe dans les toilettes un petit amas de sang coagulé. Pour le monde médical, il ne s’agit pas de mort, mais de stase.

• Insémination après congélation. De l’opération précédente, cinq « blastos » étaient nés de la fécondation in vitro. Deux m’avaient été implantés. Trois autres avaient été congelés. Nous avons décidé de tenter le coup une dernière fois. Après, arrêt définitif du grand bordel blanc. Rebelote, traitement hormonal, contrôle écho et sang, mais le jour même de l’insémination, au départ pour la clinique, coup de téléphone : stase générale, fatale décongélation, rideau.

Nous aurions pu encore bénéficier avec la sécu de trois FIV. Nous n’en avons pas voulu. Au total, c’est quatre années de notre vie intime qui se sont teintées en blanc clinique.

Je n’ai aucune prise de position morale sur la PMA telle qu’elle est pratiquée en France, c’est-à-dire comme une aide médicale pour celles et ceux qui ne parviennent pas sans – et non, comme cela peut être le cas ailleurs comme un moyen de sélection. Il me semble vraiment que la démarche relève d’une décision intime. À un moment, ce que nous avions traversé, ce qui nous était encore possible de tenter en PMA, nous a semblé fou, complètement, et ces trois « embryons » dans le congélateur, fous aussi, et notre soumission à un corps médical, à une logique pharmaceutique, industrielle, si loin de nos vies, de nos choix, fous autant, mais pour le voir, le comprendre, l’accepter, le sentir, il nous a fallu cheminer, et c’est tout un faisceau, plus qu’un chemin, oui, un entrelacs complexe, qui nous a poussé à arrêter.

Et avant tout, c’est mon corps. Il a dit non, il a failli se retirer de l’aventure, me laisser en plan, je l’ai rattrapé, ou plutôt une femme soigneresse l’a rattrapé, avant que mon corps et mon esprit ne pren-
nent deux routes différentes. Et puis cette nausée profonde, là, à l’idée, qu’à nouveau, à nouveau, être touchée, écartée, pénétrée, l’envie de vomir, de quitter mon corps, ou lui de me quitter.

L’intégralité du texte est publié par l’Atelier Autonome du Livre (<atelierautonomedulivre.org>).

Et les livres de Doublebob sont édités au FRMK (<fremok.org>).

Notes

1 . « Cela signifie, de notre point de vue, que le sexisme du système de santé n’est pas accidentel, qu’il n’est pas que le reflet du sexisme de la société dans son ensemble ou du sexisme de certains médecins à titre individuel. (…) Notre objectif aujourd’hui ne devrait jamais être l’accès de la profession médicale aux femmes, mais l’accès à la médecine – pour toutes les femmes. (…) Les travailleuses de la santé peuvent jouer un rôle moteur dans les projets collectifs de self-help et d’auto-enseignement, ainsi que dans la lutte contre les institutions de la santé. Mais elles ont besoin d’un fort mouvement féministe d’usagères. », Sorcières, sages-femmes & infirmières. Une histoirE des femmes soignantes, Barbara Ehrenreich et Deirdre English, trad. de l’anglais (États-Unis) par L. Lame, (1973) rééd. Cambourakis 2015, coll. « Sorcières ».

Des bêtes à la barre
Les animaux ont-ils droit à un avocat ?

Dernièrement, des députés français se sont demandé si les bêtes étaient en droit des « biens meubles » comme les autres, pour finalement leur accorder le statut enviable d’« êtres vivants doués de sensibilité ». Un juge de San Francisco a, quant à lui, considéré que la loi sur les droits d’auteur ne pouvait s’appliquer à un macaque qui s’était pris en photo avec un appareil volé. Jef Klak – dont le dernier numéro papier disponible en librairies, « Selle de ch’val » interroge notre relation aux animaux non humains – revient ici sur les exemples historiques de procès d’insectes nuisibles et autres animaux criminels, quand la justice des hommes considérait les bêtes sujets de droit.

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Décembre 2015. Devant le Tribunal administratif d’Orléans puis en appel devant le Conseil d’État, les juges ont décidé de la mort de Santino, chien de berger belge âgé de 8 ans, accusé d’avoir mordu des passants à plusieurs reprises au cours de l’année dans les rues d’Orléans. Dès le mois de mars, après deux morsures publiques, le maire de la ville avait déjà ordonné l’évaluation comportementale du chien, et son propriétaire n’avait que très imparfaitement répondu à cette injonction.

Temps de chien pour les gitans

C’est après deux nouvelles morsures en avril et septembre que Santino est placé en fourrière et que des vétérinaires se sont penchés plus longuement sur son cas. Le docteur Leseur conclut alors son étude sans concession en préconisant « une euthanasie dans les plus brefs délais » en raison de sa dangerosité. Le maire d’Orléans émet quelques semaines plus tard un arrêté ordonnant ladite euthanasie.

Exécuter un animal pour quelques morsures sur lesquelles il n’a jamais eu la possibilité de s’expliquer ? Son propriétaire, Sébastien, ne l’entend pas de cette oreille. La presse locale nous apprend qu’il se définit comme un « gitan », qu’il vit seul dans une caravane, et que sa relation avec son berger belge l’empêche de sombrer. Recevant le soutien d’une association locale d’aide aux sans-abris, Sébastien attaque le maire en justice.

La procédure permet aux juges de constater que le molosse Santino « n’a mordu, dans un but exclusivement défensif, que des personnes qui ont eu des gestes agressifs à l’égard de son propriétaire sans jamais se montrer menaçant pour de simples passants sur la voie publique  ». Cette ligne de défense ne convainc toutefois pas la justice, qui s’en remet aux expertises vétérinaires et confirme finalement l’euthanasie.

Dans ce procès, l’animal n’a jamais été jugé : ce n’est pas lui qui a été renvoyé en justice. Il n’a à aucun moment été question pour Santino de faire valoir des arguments de défense – au besoin par l’intermédiaire d’un avocat. On a considéré son propriétaire comme celui qui a agi, au nom du droit de propriété dont il jouissait sur son chien. Le juge du Conseil d’État n’a pas manqué de relever que « le fait pour une autorité publique d’ordonner l’euthanasie d’un animal constitue pour son propriétaire ou son détenteur, par nature et quels que soient les motifs d’une telle mesure, une atteinte grave à son droit de propriété  ». La question a donc été uniquement de savoir si cette atteinte au droit de propriété était ou non justifiée.

La cour des bêtes

Dans l’histoire ancienne de la jurisprudence, on trouve pourtant de nombreux exemples de procès où l’animal criminel est – en son nom propre pourrait-on dire – renvoyé devant la justice pour y répondre de ses actes. Quelques morsures ne suffisaient cependant pas à conduire une bête devant un tribunal, il fallait généralement un homicide.

La pratique des procès d’animaux a en effet été courante au Moyen-Âge, en Europe occidentale, et surtout en France. L’historien Michel Pastoureau a pu recenser une soixantaine de cas en hexagone, de 1266 à 1586, mais il semble qu’il y en ait eu bien davantage. Les archives de ces procès sont en effet assez rares et, pour nombre d’entre elles, endommagées. À cette époque, il s’agit en tout cas d’une pratique assez courante pour que la justice lui offre son autorité et sa solennité.

On peut diviser ces procès en deux grandes catégories. La première concerne ceux que nous appellerions aujourd’hui « civils » et qui se déroulent au Moyen-Âge devant les tribunaux ecclésiastiques. Les poursuites sont généralement déclenchées par les habitants d’un village en proie à des invasions d’animaux nuisibles aux récoltes, comme des criquets, des rats ou divers insectes. Les plaignants sont donc des groupes de paysans qui attaquent en justice ces animaux, lesquels ne sont pas individuellement accusés pour tel ou tel crime, mais collectivement poursuivis devant le juge. Dans cette première catégorie de procès, les plaignants, défendus par un avocat, demandent au tribunal d’excommunier les animaux, afin de les faire fuir.

On trouve également toute une série de procès de type « criminel » ou « pénal », se tenant devant les juridictions séculières médiévales, et ayant pour objet de punir tel ou tel animal pour le crime précis qu’on l’accuse d’avoir commis à l’encontre d’une victime identifiée. Cette seconde catégorie de procès semble être moins bien documentée que la première, et nous disposons d’assez peu de jugements et pièces judiciaires proprement dites. Les archives recèlent en revanche de nombreux documents comptables recensant les frais d’emprisonnement des animaux criminels et de leur exécution.

Les procès d’animaux criminels

L’affaire de la truie de Falaise, en Normandie, est probablement le procès d’animal criminel le plus connu. En 1386, une truie infanticide grimée en homme est suppliciée, puis pendue par les jarrets devant une foule nombreuse composée de villageois et de ses congénères porcins. Comme le rapporte Michel Pastoureau, le vicomte a en effet, « invité les paysans à venir y assister non pas seulement en famille, mais accompagnés de leurs porcs afin que le spectacle de la truie suppliciée ‘‘leur fasse enseignement’’ ».

L’histoire de Falaise nous est connue notamment grâce à la facture émise par le bourreau pour son travail :

« Quittance originale du 9 janvier 1386, passée devant Guiot de Montfort, tabellion à Falaise, et donnée par le bourreau de cette ville de la somme de dix sols et dix deniers tournois pour sa peine et salaire d’avoir traîné, puis pendu à la justice de Falaise une truie de l’âge de trois ans ou environ, qui avoit mangé le visage de l’enfant de Jonnet le Maux, qui était au bers et avoit trois mois et environ, tellement que ledit enfant en mourut, et de dix sols tournois pour un gant neuf quand le bourreau fit la dite exécution ; cette quittance est donnée à Regnaud Rigault, vicomte de Falaise ; le bourreau y déclare qu’il se tient pour bien content desdites sommes, et qu’il en tient quitte le roy et ledit vicomte. »

Cette histoire semble avoir été remarquable et, si d’autres animaux furent jugés au Moyen-Âge, ils n’ont pas nécessairement fait l’objet d’une telle mise en scène, avec la volonté de donner figure humaine, par le déguisement, à la truie criminelle.

Une fois l’animal confondu pour son crime, celui-ci est généralement mis en prison dans l’attente de son procès, ce qui engendre aussi des frais. Ainsi, en 1403, Symon de Baudemont, un officiel du bailli de Mantes et Meullant, recense les frais engendrés « pour faire et accomplir la justice d’une truie qui avait dévoré un petit enfant  ». Les dépenses dues à l’incarcération de l’animal s’élèvent à la somme de six sols parisis, le salaire du bourreau à cinquante-quatre sols parisis et ses gants ont coûté deux deniers parisis…

Peu après, en 1408, c’est le gardien des geôles de Pont de Larche qui fait ses comptes et indique que la nourriture fournie aux prisonniers et à un porc détenu avec eux dans l’attente de son procès a coûté dix-neuf sous six deniers tournois. Le porc en question avait été conduit en prison le 21 juin 1408 et y était resté jusqu’au 17 juillet suivant, jour où il est pendu, par application de la condamnation prononcée par le bailli de Rouen pour avoir tué un petit enfant. Le coût de la seule incarcération de l’animal s’élève, selon le comptable, à deux deniers tournois quotidiens pendant vingt-trois jours, soit quatre sols et deux deniers, sans compter le prix de la corde qui servit à lier le porc pour qu’il ne puisse s’enfuir de « ladite prison où il avait esté mis  ».

Les exemples comptables pourraient encore être multipliés, sans qu’on ne sache précisément ce qui est en jeu dans ces procès. Mais le cas du porc infanticide de Moyenmoutier est beaucoup plus précis sur la question de la raison d’être de ce rituel judiciaire. Déjà mentionné par Edward P. Evans dans The Criminal prosecution and capital punishment of animals, publié en 1906, la spécificité de l’affaire de Moyenmoutier n’est véritablement relevée qu’un siècle plus tard par l’historien Laurent Litzenburger.

Dans cette commune des Vosges, en 1572, un porc est accusé d’infanticide : il a dévoré l’un des enfants de son propriétaire. L’originalité de l’affaire réside dans les questions que se sont posées les juges et gens de robes chargés d’instruire et de juger l’affaire. Et leurs réponses s’expriment dans une sentence qui précise la fonction sociale de ce procès. C’est en effet « afin que les père et mère prennent meilleur garde à leurs enfants que ledit porc doit être pendu et étranglé en une potence au lieu où l’on a coutume de faire semblable exécution  ». Voilà donc une des fonctions de ces procès : avertir, dissuader.

Dans le cas de Falaise, on voulait édifier les autres porcs du village qui, par l’exemple de leur semblable traîné et pendu, vont sûrement à l’avenir éviter de manger des enfants. À Moyenmoutier, ce sont les parents que l’on souhaite éduquer : l’exemple est là pour leur dire de ne pas laisser traîner leurs petits.

De quoi rappeler l’affaire d’Orléans en 2015 évoquée plus haut, dans laquelle la justice semble signifier à Sébastien qu’il n’aurait pas dû laisser traîner son chien Santino ; l’exécution du chien de berger belge sonne pour son propriétaire comme une lourde punition, laquelle s’ajoute à celle qui a été prononcée par le tribunal correctionnel de la même ville : pour les faits de morsure, Sébastien avait déjà été personnellement condamné à une peine de quatre mois d’emprisonnement avec sursis assortis d’une obligation d’accomplir un travail d’intérêt général.

Cela souligne par comparaison un trait marquant des procès d’animaux au Moyen-Âge dans lesquels, comme le relève Michel Pastoureau, « le propriétaire de l’animal n’est jamais responsable pénalement. Quelquefois on lui demande d’accomplir un pèlerinage, mais en général la perte de son pourceau, de son cheval ou de son taureau apparaît comme une peine suffisante. Ce n’est pas l’homme qui est coupable mais la bête. »

On voit enfin ce qui a manqué aux truies criminelles pour éviter la peine capitale : un avocat. Si les accusés, dans certaines de ces affaires, ont pu bénéficier de l’assistance d’un « deffendeur », l’absence de détails à leur propos frappe dans les archives et textes qui nous sont parvenus. On ne sait pas comment, s’ils étaient présents, ils se sont acquittés de leur tâche. On ne sait pas s’ils furent efficaces, s’ils purent parfois éviter la mort à leurs clients… Ont-ils argué du caractère déraisonnable de l’animal accusé pour soutenir qu’il ne pouvait faire l’objet d’une sanction ?

Ainsi, dans ces procès, si l’animal était effectivement un sujet de droit pouvant être cité en justice, il ne semble guère qu’il ait pu faire valoir ses arguments et sa ligne de défense grâce à un avocat. On en sait autrement plus du déroulement des procès civils qui ont eu lieu à la même époque, quand les animaux étaient non seulement entendus, mais pouvaient même aller jusqu’à gagner ces affaires.

Les procès civils d’animaux nuisibles

Le procès des coléoptères de Saint-Julien-en-Genevois au XVIe siècle semble typique d’un grand nombre de procès du Moyen-Âge. Ce village de Haute-Savoie produit alors un vin d’une certaine réputation. Mais en 1545, ses vignes sont envahies par une armée de charançons verdâtres. Et pour faire face aux dommages causés par ces coléoptères, les habitants portent l’affaire en justice.

Une tentative de conciliation avec les insectes, menée en présence d’un juriste, ayant échoué, les villageois introduisent une instance devant un tribunal ecclésiastique dépendant de l’évêché. Par l’intermédiaire de leur avocat, ils demandent au juge l’excommunication des charançons. Mais la procédure devant être respectée en toutes circonstances, le juge désigne d’office un avocat et un procureur pour assurer la défense des insectes.

Ces derniers contestent alors la validité de l’expertise ordonnée par le juge pour examiner les ravages commis par leurs clients et invoquent leur droit à se nourrir des fruits de la terre, tant et si bien que le juge ecclésiastique rejette la requête des habitants. Refusant ainsi d’excommunier les animaux, il se contente, par une ordonnance du 8 mai 1546, de prescrire des prières publiques, sans oublier de rappeler à ses ouailles l’impérieuse nécessité de payer la dîme. Faut-il croire que ce regain de foi chez les Saint-juliennois a fait fuir les insectes ? Toujours est-il que les archives judiciaires ne portent pas trace d’une nouvelle plainte des habitants.

Ce n’est que quarante années plus tard que ces mêmes villageois – ou plus sûrement leurs enfants – durent affronter à nouveau une invasion de ravageurs. À problème similaire, réponse identique, et les représentants des habitants n’hésitent alors pas à solliciter la réouverture de l’instance de 1545, entre les mêmes parties et devant le même juge. Par l’intermédiaire d’un procureur – en fait, une sorte d’avoué –, ils déposent le 13 avril 1587 une requête entre les mains du révérend seigneur Vicaire Général et Official de l’évêché de Maurienne demandant l’expulsion des animaux par excommunication ou « toute autre due censure ecclésiastique  ». Une première audience se tient un mois plus tard au cours de laquelle sont désignés un procureur et un avocat pour les insectes. Le juge exige aussi des villageois qu’ils exécutent l’ordonnance rendue quarante ans plus tôt.

Les archives du procès, exploitées au XIXe siècle par le magistrat Léon Ménabréa, en font état :

« Les syndics et les habitants, ayant à leur tête un clergé nombreux, firent processionnellement le tour des vignes, chantant des psaumes, se frappant la poitrine, et suppliant Dieu de les délivrer du fléau qui les accablait : le curé dressa procès-verbal du tout, et revêtit cette attestation de sa signature. »

Les prières ne semblant pas avoir porté leurs fruits, on décide donc de plaider l’affaire. L’avocat des insectes invoque alors le fait que ses clients sont dépourvus de raison et qu’ils ne peuvent, par conséquent, faire l’objet d’une procédure judiciaire non plus que d’une excommunication ou de toute ordonnance qui leur ferait obligation de déguerpir. Mais il va plus loin encore, citant la Genèse et rappelant leur droit fondamental à la vie, et donc à se procurer leur subsistance : « Les insectes actuellement en cause n’ont fait qu’user d’une faculté légitime en allant s’établir dans les vignes des demandeurs.  »

Il faut croire que l’avocat des habitants du village était quelque peu embarrassé : attiré sur ce terrain, il se contente d’affirmer que c’est en considération de l’homme et eu égard à l’utilité qu’il peut en retirer, que les animaux ont été créés, et que les bêtes doivent donc être soumises à l’homme et lui obéir. Et il finit par se référer aux arguments écrits déposés par son prédécesseur qui, quarante années plus tôt, avait plaidé dans le même sens.

La situation paraissant bloquée, l’issue du procès incertaine, les habitants, finissent par écouter les conseils de leur avocat, et « furent d’avis d’offrir aux amblevins une pièce de terre située au dessus du village de Claret, dans un endroit connu sous le nom de la Grand’Feisse  », tout en sollicitant le droit de conserver une servitude de passage et de s’y réfugier en cas de nécessité, « promettant à ces conditions de faire dresser en faveur des insectes ci-dessus nommés, contrat de la pièce de terre en question, en bonne forme et valable à perpétuité  ».

C’est donc un contrat, une transaction mettant un terme à un procès, dirions-nous aujourd’hui, qui est proposé aux insectes. Mais l’avocat des coléoptères, procédurier au possible, « déclara ne pas vouloir accepter au nom de ses clients l’offre faite par les demandeurs, attendu que la localité offerte était stérile et ne produisait absolument rien ». Le juge ecclésiastique prend alors la décision de nommer des experts pour trancher le litige sur la qualité du terrain offert. Malheureusement, on ne saura jamais le résultat de cette expertise, car la dernière page des archives du procès a été abîmée par le temps – ou par des rongeurs solidaires des charançons – et la sentence reste donc inconnue.

L’histoire du procès des coléoptères de Saint-Julien n’est pas isolée et nombreux sont les communes et les villages qui, au Moyen-Âge, ont décidé de recourir aux tribunaux de l’Église pour obtenir gain de cause contre des animaux. Le fait qu’une telle procédure respecte scrupuleusement les règles de droit montre en outre que pour la plupart des intervenants au procès – habitants, avocats, juges –, il était du domaine du possible de poursuivre des animaux en justice et de leur donner une voix par l’intermédiaire d’un défenseur.

On trouve d’ailleurs un certain nombre de textes qui proposent des modèles de requêtes, de plaidoiries et même de jugements, pour traiter ce type de procédures. L’avocat Gaspard Bally, qui fut apparemment un fervent partisan de ces procès et qui semble plutôt favorable aux habitants, a publié des modèles dans son Traité des monitoires, avec un plaidoyer contre les insectes en 1668. Un des points de droit litigieux de cette controverse consiste à débattre de la manière dont les animaux doivent être cités devant le tribunal. Dans le procès des rats d’Autun, en 1517, Léon Ménabréa rapporte que le fameux juriste Barthélemy de Chasseneuz défend ainsi ces bêtes :

« Quoique les rats eussent été cités selon les formes, il fit tant qu’il obtint que ses clients seraient derechef assignés par les curés de chaque paroisse, attendu, disait-il, que la cause intéressant tous les rats, ils devaient tous être appelés. Ayant gagné ce point, il entreprit de démontrer que le délai qu’on leur avait donné était insuffisant ; qu’il eût fallu tenir compte non-seulement de la distaqnce des lieux, mais encore de la difficulté du voyage, difficulté d’autant plus grande, que les chats se tenaient aux aguets et occupaient les moindres passages… »

Cette objection fondée sur le caractère déraisonnable des animaux jugés pouvait conduire les habitants à abandonner leur procès ou à juger les bêtes par contumace. S’engageait enfin, après avoir tranché les questions de procédure, le débat sur le fond du litige, et les défenseurs des habitants arguaient, comme le suggère Gaspard Bally, « qu’on ne peut pas punir un furieux et insensé du crime qu’il a commis pendant sa fureur, parce qu’il ne sait ce qu’il fait, toutefois on le pourra renfermer, et mettre dans des prisons, afin qu’il n’offense personne  ». Et c’est en dernier lieu au nom de « la puissance que Dieu a donné à l’Église, l’ayant fait Maîtresse de tout l’Univers » qu’on prétendait que les bêtes pouvaient être frappées d’anathème, voire d’excommunication.

Il est en effet rappelé aux habitants que les périls auxquels ils font face du fait de l’invasion des animaux sont dus à leurs péchés. La conclusion coule donc de source : il leur appartient de se morfondre en dévotions, sans oublier de payer la dîme. Et, comme la longue durée de la procédure judiciaire a accompagné une disparition naturelle des ravageurs, tout le monde est convaincu de la puissance du juge ecclésiastique dont les anathèmes semblent les avoir fait fuir.

Dans ces procès, les animaux n’en demeurent pas moins de véritables sujets de droit. Les arguments avancés pour leur défense – même s’ils sont fondés sur leur absence de raison – sont entendus, par la partie adverse qui doit contre-attaquer en prenant en considération ces arguments, et par le juge qui doit rendre une décision sans ignorer les moyens de défense des insectes.

Avocat des bêtes ?

Les procès civils et criminels d’animaux apparaissent donc au Moyen-Âge comme un moyen de répondre à une question qui troublait l’ordre social. Si ces deux catégories semblent partager cette caractéristique commune, les procès de nature civile entre des villageois et des insectes peuvent durer des semaines, voire des mois, alors que les procès des animaux criminels sont conclus en quelques jours, l’exécution ayant lieu immédiatement.

Ces différences – sur la durée, le rôle de la défense, la nature de la juridiction et de la procédure – laissent penser que la fonction de ces procès n’était pas la même. Pourtant, ils partagent une croyance : celle de la légitimité de la justice – ecclésiastique ou séculière – pour se prononcer sur le sort d’animaux qui ont commis des torts à l’humanité. Pendant des siècles, il est ainsi tout à fait banal d’organiser des procès, de respecter des procédures, d’exécuter des sentences, de se référer au droit ou à la Bible pour juger des animaux.

Cette « normalité », aujourd’hui, étonne. Les historiens ont assez récemment tenté de l’expliquer. Et l’on a pu dire qu’il s’agissait d’une survivance des superstitions populaires, ce qui ne semble pas prendre en compte le fait que des gens de justice, considérés comme sérieux, donnaient leur imprimatur à ces procédures. Il a été dit que le but n’était pas, dans les procès criminels, de punir les animaux, mais leurs propriétaires coupables de négligence. En ce cas, il n’était pas nécessaire d’organiser un procès : une simple exécution eût suffi. D’autres encore invoquent la cupidité des seigneurs qui pouvaient retirer des bénéfices de l’organisation des procès…

Après avoir rappelé ces différentes hypothèses, l’historien Laurent Litzenburger propose de façon plus convaincante de penser ces procès « comme un mécanisme de protection des sociétés ». Face à des maux contre lesquels on ne sait lutter et qui surviennent spontanément sans qu’on puisse en réduire le risque, les procès constituent « la seule réponse collective qui est envisageable face à ce type de difficulté. Ces pratiques permettent alors de rationaliser l’indicible en redonnant l’initiative à l’homme  ».

S’agissant plus précisément des procès civils de groupes d’animaux ravageurs, l’écrivain Jean Réal pense que le temps de la justice permet aux hommes de patienter : « les quelques semaines, ou mois, que durait la procédure étaient le temps nécessaire au rééquilibrage de la nature : les souris finissaient par disparaître avec l’hiver, les chenilles avec l’été, les criquets avec l’automne  ».

Ces explications peuvent paraître convaincantes, mais semblent minimiser ce qu’on pourrait appeler le point de vue de l’animal. Car lorsqu’il est sujet de droit – comme dans ces procès – l’animal est plus qu’un nuisible ou un ennemi criminel : il est un être vivant auquel les humains accordent un profond respect en lui offrant procédures et avocats.

En 2015 à Orléans, un chien a été exécuté après un procès dans lequel il n’était pas partie. C’est pourtant cette même année que le Code civil a connu une petite révolution : son nouvel article 515-14, issue de la loi du 16 février 2015, affirme désormais que « les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. Sous réserve des lois qui les protègent, les animaux sont soumis au régime des biens ».

Cette modification veut dire très clairement que les animaux ne sont plus des biens, mais pas encore des personnes. Cette « sensibilité  » que leur reconnaît la loi n’est pas une subjectivité juridique leur permettant d’agir en justice. Mais pourrait-on imaginer à l’avenir qu’au nom d’une vision élargie de cette sensibilité, les défenseurs des animaux tentent de faire valoir les droits de ces derniers devant un tribunal ?

Sources :

Émile Agnel, Curiosités judiciaires et historiques du Moyen Âge – Procès contre les animaux, Paris, Dumoulin, 1858.

Conseil d’État, Juge des référés, 11 décembre 2015, nº 395008, affaire « Santino ».

David Chauvet, La personnalité juridique des animaux jugés au Moyen Âge (XIIIe – XVIsiècles), Paris, L’Harmattan, 2012.

Peter Dinzelbacher, « Animal Trials: A Multidisciplinary Approach », The Journal of Interdisciplinary History, vol. 32, nº 3, p. 405, 2002.

Edward P. Evans, The Criminal prosecution and capital punishment of animals, Londres, William Heinemann, 1906.

Jen Girgen, « The Historical and contemporary prosecution and punishment of animals », Animal Law Review, vol. 9, p. 97, 2003.

Laurent Litzenburger, «  Les procès d’animaux en Lorraine (XIVe-XVIIIsiècles)  », Criminocorpus, https://criminocorpus.revues.org/1200, 2011.

Jean-Pierre Marguénaud, « Une révolution théorique : l’extraction masquée des animaux de la catégorie des biens », La Semaine Juridique Edition Générale nº 10-11, 2015, doctr. 305.

Léon Ménabréa, De l’Origine, de la forme et de l’esprit des jugements rendus au Moyen Âge contre les animaux, avec des documents inédits, Chambéry, Puthod, 1846.

Michel Pastoureau, « Les procès d’animaux – Une justice exemplaire ? », in Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, Paris, Seuil, 2004.

Jean Réal, Bêtes et juges, Paris, Buchet/Chastel, 2006.

Charles Sadoul, « Les procès contre les animaux – Condamnation des souris à Contrisson en 1733 », Le Pays lorrain, nº 12-227, p. 529, 1925.

« Il n’y a que l’amour qui nous fait venir dans les parloirs »
Entretien avec Stéphane Mercurio et Chantal Vasnier sur les familles de détenus

Pendant que Stéphane Mercurio tournait son documentaire à côté (2007) sur les familles de détenus, elle a rencontré Chantal Vasnier, qui a passé 34 ans de sa vie à aller voir en prison Georges Courtois1 Voir « Autoportrait en cagoule. Georges Courtois, malfaiteur professionnel », propos recueillis par Clémence Durand et Ferdinand Cazalis, Jef Klak no 2, « Bout d’ficelle », mai 2015, … Continue reading, son ex-mari. Entretien croisé.

Cet entretien est extrait du numéro 3 papier de Jef Klak « Selle de ch’val » paru en 2016, toujours en librairies.

Chantal est partie en ce mois d’août 2016. Elle nous laisse une force et une détermination à tout rompre.

Comment est née l’envie de faire un film sur les familles de détenus ?

Stéphane : C’était un hasard. Une amie anthropologue, Anna Zisman, avait remarqué l’hôtel Formule 1 près de la prison de Montpellier. Sans rien connaître à la vie des familles de détenus, il y avait quelque chose d’assez cinématographique dans ce lieu, si l’on se donnait la peine de s’y installer pour regarder ce qu’il s’y passait. J’ai commencé à travailler sur cette idée, et fait le tour des lieux d’accueil, pour voir. J’ai fini par passer quatre ans sur ce film. Parfois, on ne sait pas dans quoi on met les pieds.

On a commencé une série de repérages avec Anna. Comme il n’y avait pas de budget, je me suis finalement installée à la maison d’accueil de Fresnes : c’était pas loin et donc pas cher pour la production. Dès le début, j’ai été stupéfaite de voir à quel point la prison résonnait en creux dans ce lieu-là. Je ne pensais pas que l’arbitraire était aussi palpable, avec les interdictions faites aux familles d’apporter telle ou telle chose pour les détenus, par exemple. Ce qui m’a aussi surprise, c’est que je n’imaginais pas à quel point c’était un univers féminin, et comment ça allait parler d’amour. C’est un lieu où il y a quelque chose d’extrême, de poussé jusqu’au paroxysme de la relation homme-femme. Il y a un peu de l’histoire de Pénélope, qui attend chaque jour sur son métier à tisser le retour de son amour.

Peu de travaux existaient sur le sujet, et l’image de la femme de détenu était un peu caricaturale, genre la belle gonzesse amoureuse d’un gangster qui vient témoigner sur les plateaux de télé. En rencontrant l’ordinaire de ces situations, le sujet m’a accaparée, mais je ne savais pas pourquoi : on ne sait pas très bien, en faisant un film, ce qui s’y joue exactement. On le découvre plus tard, quand on nous demande ce qu’on a fabriqué.

Au départ, le repérage à Fresnes était destiné à réaliser un film pour la télé. à l’époque, j’avais vu comment se déroulait le moment des colis de Noël que les familles préparaient pour les détenus, et je pensais faire un film pendant le mois de décembre, autour de ce moment. Il fallait du temps pour nouer des contacts, et à ce moment-là, un nouveau directeur est arrivé à la prison. Il nous a convoquées avec ma productrice, Viviane Aquilli, et nous a demandé : « Mais de quel droit avez-vous commencé les repérages sans mon accord ? » J’ai cru que c’était une blague… Lui, ça faisait quinze jours qu’il était là, et moi huit mois. On était certes sur le domaine pénitentiaire, mais dans le lieu d’accueil, avec les familles. Il n’y avait pas de contrôle, et je ne vois toujours pas pourquoi j’aurais eu besoin d’une autorisation du directeur.

Ce refus a été catastrophique : huit mois de boulot comme envolés. On a quand même bataillé, avec Viviane, et grâce au réseau associatif qui gravite autour de la question carcérale, on a fini par trouver l’association Ti Tomm. Elle mettait à disposition des familles une petite maison en face de la prison, qui appartenait à la ville de Rennes, et donc la question de passer par l’administration pénitentiaire ne se posait plus. On s’est installées là, ce qui au final était beaucoup mieux qu’à Fresnes où l’espace pour attendre les visites est tout petit, bondé, très speed, avec pas mal de gens qui ne veulent pas être filmés… La maison d’accueil de Rennes était en revanche un vrai espace dédié aux familles, avec un petit jardin ; ça permettait d’avoir des relations plus posées et de faire de vraies rencontres, comme avec Chantal…

Chantal, pendant les 34 ans de prison de Georges, tu as dû voir des évolutions dans les parloirs et les lieux d’accueil des familles…

Chantal : Ça, j’en ai faits des parloirs ! Les pires, c’était à la Santé, je crois. Je venais de Nantes, avec les enfants : il y avait un dérouleur de numéros à l’entrée, comme à la Sécu. Il fallait prendre un numéro avant 9h le matin, et revenir à midi avec. C’était le parcours du combattant : qu’il neige, qu’il pleuve, on faisait la queue sur le trottoir. En plus, à l’époque, il y avait Georges Ibrahim Abdallah[2. Militant communiste libanais, considéré comme le chef de la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL), condamné en France à la réclusion à perpétuité pour des actes terroristes.] dedans, du coup, on avait le pistolet mitraillette pointé sur nous : « Montez sur le trottoir, montez sur le trottoir, montez sur le trottoir… »

C’est court un parloir, trois quarts d’heure, parfois une demi-heure – je me suis même vue faire Nantes-Paris-Nantes pour vingt minutes… Dans à côté, on voit une dame qui habite Rennes et dont le fils, qui vient juste d’avoir 18 ans, est transféré à Saint-Brieuc. Elle a cinq enfants, pas de permis… Si elle veut le voir, elle doit faire le trajet à chaque fois pour vingt minutes de parloir. Il faut prendre des trains, payer les billets, faire garder les plus petits…

Nous, les familles, on n’existe pas pour l’administration pénitentiaire. En fait, on les emmerde quand on vient au parloir. Ça leur fait du travail en plus, c’est tout ce à quoi ils pensent. Quand les lieux d’accueil de familles appartiennent à la prison, on y va le moins possible. Quand on fait par exemple le trajet Nantes-Lorient-Nantes, on arrive dans la ville à 11 h le matin, onaleparloirà15h,puishop!on reprend le train retour à 18h ou 19h. Si le lieu d’attente n’est pas accueillant, on n’y passe pas toute la journée : on va dans un café, on s’arrange pour arriver à la dernière minute. Alors qu’à Ti Tomm, on pouvait y passer plusieurs heures entre les deux trains. C’était un endroit agréable, où on pouvait se faire un café, avec un micro-ondes pour se réchauffer les repas…

Là-bas, seule la borne où l’on prend les rendez-vous appartenait à la prison. Du coup, quand il n’y avait plus de papier, il fallait attendre que les gens de la pénitentiaire soient décidés à venir la remplir, sans quoi on ne pouvait plus faire nos parloirs. Mais autrement, c’était complètement indépendant de la prison, qui n’avait aucun droit de regard sur ce qu’il s’y passait. C’est rare, et ça disparaît de plus en plus : même Ti Tomm n’existe plus aujourd’hui. La prison de Rennes a été délocalisée hors de la ville, et pour attendre les parloirs, il n’y a qu’un local, qui appartient à l’administration pénitentiaire. Avant l’ouverture, ils voulaient mettre une caméra ou un surveillant. Les bénévoles ont été obligés de se battre pour leur faire comprendre qu’on est des familles, et qu’on n’a pas à être surveillées comme des détenus !

Et cette borne dans la maison d’accueil, elle sert à quoi exactement ?

Chantal : On lui présente notre permis de visite, qui est codé. Une liste de jours et d’horaires est proposée, et on choisit les dates et heures des parloirs pour les trois semaines à venir. C’est un grand progrès par rapport au téléphone : on ne pouvait prendre qu’un rendez-vous à la fois, le matin uniquement, et il fallait appeler, appeler, appeler, et ça sonnait toujours occupé – pas facile, quoi.

Dans les maisons d’accueil, quels sont les liens entre les femmes présentes ?

Stéphane : Pour elles, c’est pas simple de parler de ce qu’elles vivent à l’extérieur, à la famille, aux amis ou au boulot. Il y a souvent un regard, un jugement. Au parloir, elles ne peuvent pas trop parler non plus, parce que « le pauvre, il est en détention, donc on va pas en rajouter ». Au final, il n’y a aucun espace de parole pour elles. Le moment avant le parloir est donc important : c’est là où elles peuvent partager ce qu’elles vivent avec d’autres.

L’administration pénitentiaire a construit de nouveaux lieux d’accueil pour les familles, souvent avec des caméras ou des surveillants, mais leur présence bouleverse totalement les rapports qu’elles ont avec le lieu et entre elles. Tu ne peux pas te sentir à l’aise ni te confier avec un œil au-dessus de toi.

Chantal : On est des « familles de détenus », donc on n’est pas fréquentables : l’entourage a un regard négatif sur nous, dans le voisinage, au boulot, parfois dans la famille. On apprend à encaisser les regards de travers, les paroles pas gentilles, mais au bout d’un moment, ça devient trop lourd. Dans les maisons d’accueil, on peut s’exprimer, on peut en parler. Personnellement, ça a été une forme de thérapie. Je me suis vidée – chose que je ne pouvais pas faire avec les gens autour de moi.

Avec le film, une porte s’est ouverte : on pouvait s’avancer publiquement, montrer le bout de son nez et en parler au-delà de nous. L’aspect reportage a également permis d’informer d’autres gens sur ce genre de situations, cela nous a offert une possibilité d’agir. Quand on a vu qu’on pouvait faire confiance à Stéphane, on l’a un peu happée en lui disant : « écoute-nous ! »

Stéphane : Pendant le tournage d’à côté, j’ai été stupéfaite de voir à quel point les femmes, puisque c’était essentiellement des femmes, s’étaient emparées du micro.

Chantal : Avec les autres femmes, il y a des échanges, on s’aide, on se remonte le moral. Aucune ne demande aux autres pourquoi le détenu est là. C’est quelque chose qu’on respecte. Ils vont être jugés, alors entre nous, on n’a pas besoin d’en rajouter : on est des familles de détenus, solidaires en tant que telles. Quand j’allais à Rennes voir mon mari, je partais souvent la veille, je dormais chez Séverine [autre femme de détenu qu’on voit dans le film], juste pour passer du temps avec elle, avec ses enfants. Il y a des liens forts qui se créent entre nous. On se comprend.

Et pour les enfants, comment se passent les parloirs ?

Chantal : Un parloir, c’est une pièce, t’es assis, c’est pas vivant. C’est pas grand-chose, mais ça maintient fort les liens, pour les enfants aussi, qui vont voir leur papa trois fois par semaine, ou au moins le mercredi et le samedi. Mes enfants, je ne les ai jamais obligés à venir ; il ne faut pas que ce soit une corvée pour eux. Quand ils étaient tout petits, je ne leur demandais pas leur avis, bien sûr. Mais quand ils ont été en âge de comprendre – 12 ou 14 ans – je culpabilisais de leur imposer cette vie-là. Alors je leur ai demandé : « Quand même, je vous impose ça, vous m’en voulez pas ? » Ils m’ont répondu : « Mais maman, tu nous imposes papa, il manquerait plus que le contraire ! » C’est une drôle de vie pour eux, mais c’est une vie presque comme les autres. Quand j’avais demandé à ma fille aînée comment elle vivait ça, elle m’a répondu qu’en trois quarts d’heure, elle le voyait peut-être plus que ce que les pères de ses copines leur accordaient comme temps. Je me dis qu’elle n’avait pas tort, parce que mine de rien, c’est assez intense.

Je suis allée une fois dans une prison en région parisienne qui organisait un goûter le jour de la fête des pères, avec les papas et les enfants, sans les mamans. Ils faisaient ça dans la salle de sport, et les enfants pouvaient courir. D’habitude, pendant les parloirs, les détenus ne voient pas leurs enfants courir et tomber. Ils ne peuvent pas les consoler. Là, ils voient qu’on peut tomber et pleurer parfois, que c’est pas toujours drôle.

Il y a des moments assez forts dans le film, avec certaines femmes qui craquent, et qui sont soutenues par les autres présentes…

Stéphane : Certaines femmes qui viennent au parloir ont leur vie suspendue à la prison, comme si tout ce qui se passait à l’extérieur n’était qu’une parenthèse.

Chantal : Je pense que j’ai tenu aussi longtemps parce que j’ai refusé de rentrer dans ce schéma. Mais quelqu’un comme Séverine dit aussi dans le film qu’en une heure et demie de parloir, elle a une relation d’amour plus forte que la plupart des gens qui vivent tous les jours dans la même maison. Dans à coté, il y a une dame, en larmes, qui dit : « On est punies d’aimer quelqu’un qui a fait une connerie. » Moi aussi, je le dis. Il n’y a que l’amour qui nous fait venir dans les parloirs pendant aussi longtemps, seuls les sentiments permettent de résister à tout ça. J’aurais pu me dire au bout d’un moment « ça suffit », mais c’est une question de lien entre lui et moi. Les détenus deviennent vite égocentriques. Ils s’imaginent que ce sont eux les victimes, c’est-à-dire que ce sont eux qui sont à plaindre, et ils ne se rendent pas compte de ce que les familles vivent. Moi, je n’ai pas vécu ça. Il ne m’a jamais imposé de venir à tel rythme, jamais reproché de ne pas être venue pendant trois semaines… J’ai fait mes choix et n’ai pas eu besoin de les réaffirmer durant toutes ses années de détention : si j’ai décidé de ne pas couper les ponts, autant aller jusqu’au bout. Cela dit, il ne faut pas s’obliger à y aller toutes les semaines.

Stéphane : Je pense quand même qu’il y a une part très importante d’imaginaire dans ces relations. Parfois, elles viennent de rencontrer leur homme au moment où il est incarcéré, du coup, il y a une soif de vivre plus. Et une relation fantasmée.

Chantal : Quand deux personnes se voient tous les jours, elles s’engueulent parfois, mais elles se réconcilient deux heures plus tard en général. Au parloir, si tu commences à t’engueuler, c’est fini, tu repars avec ça, et au parloir suivant, t’es toujours sur l’engueulade. D’un parloir à l’autre, la relation est suspendue. En même temps, un parloir, c’est un endroit où les familles ne vont pas raconter les ennuis qu’elles ont à la maison : le détenu ne peut rien y faire, il n’a pas besoin de s’inquiéter pour rien. En gros, il y a deux sortes de détenus : ceux qui racontent les problèmes qu’ils ont à l’intérieur, et ceux, comme Georges, qui ne se plaignent jamais de leurs conditions de détention devant leurs proches.

Stéphane : Mais ce silence crée du fantasme aussi… Il y a beaucoup d’angoisse sur ce qui peut arriver à l’intérieur. Quand je me suis rendue à Rennes pour tourner la première fois, j’avais entendu parler de l’histoire de Georges Courtois, et je savais que Chantal allait dans la maison Ti Tomm. Je me disais qu’elle connaissait trop bien la prison, et que je préférais rencontrer des femmes qui découvraient cet univers, pour que le spectateur le découvre avec elles. Mais la première fois que j’ai filmé Chantal, Georges n’était pas là, elle n’avait pas pu le voir, et je l’ai vue littéralement nouée par l’angoisse, en train de se demander ce qu’il avait pu arriver, s’il était ci ou ça, s’il était chez le juge… Je me suis dit « Au bout de tant d’années, elle est toujours prise par cette angoisse ! » Je trouvais ça incroyable : qu’on ne s’habitue pas. Toutes les familles vivent dans la peur. Je me souviens d’une maman qui se demandait à chaque fois si elle allait retrouver son fils entier. Elle ne disait pas clairement ce qu’elle craignait, mais j’imagine qu’elle avait peur des suicides, des bagarres, des viols, de tout ce qu’on pense sur la prison…

Chantal : Là, quand j’étais angoissée, c’est parce que je sais que la prison dispose des détenus et que ça m’échappe. S’il n’est pas là, il est peut-être à l’hôpital, mais c’est une personne majeure, donc ils ne te disent rien du tout. Les hôpitaux aussi sont tenus de ne te donner aucun renseignement, donc s’il est à l’hosto, je ne peux pas savoir lequel, et je me retrouve dans une situation d’impuissance totale.

à moins qu’il ait été transféré dans une autre prison. J’ai déjà vécu ça : j’allais le voir à Lorient, et arrivée sur place, il était à Fresnes. Et quand tu demandes où il est, on te répond qu’on n’a pas le droit de te le dire… donc t’attends le train de retour à 18h et tu retournes chez toi. Dans ces cas-là, ils mettent quarante-huit heures pour lui donner ses affaires personnelles. Il retrouve seulement alors son papier à lettres, ses timbres, et il peut faire un courrier qui partira quelques jours plus tard, une fois relu par l’administration. Bref, cette fois-là, j’avais mis huit jours pour savoir où il était.

Stéphane : Ce qui est tragique aussi, depuis quelques années, c’est qu’ils enlèvent toutes les prisons des centres-villes, ils les mettent toutes loin, sans desserte pour les familles, avec seulement un bus ou deux dans la journée, ce qui oblige souvent à prendre le taxi.

Chantal : Pour aller à la prison de Ploemeur, par exemple, tu prends un train jusqu’à Lorient, puis un bus jusqu’à Ploemeur, et arrivée là il faut aller jusqu’à une route de Larmor-Plage – les prisons ont toujours de jolies adresses, avenue de la Liberté, etc. –, à 2,8km. Là, ou bien t’as les sous pour un taxi, en plus des frais de trains, ou bien t’y vas à pied.

En fait, les familles se trouvent aussi soumises à l’arbitraire de l’administration pénitentiaire…

Chantal : Naïvement, on pourrait croire que des lois régissent les prisons. Mais non : chacune a son propre règlement (concernant par exemple les objets et les livres qu’on peut donner au détenu). Il y a des endroits où tu peux entrer avec une bouteille d’eau pour les gamins et d’autres non. On ne sait jamais pourquoi ni comment, c’est au bon vouloir de l’équipe pénitentiaire. Ça dépend du climat, du temps qu’il fait aujourd’hui. Il y a quelque chose de l’ordre de la dépossession. Tout est fait pour t’accorder le minimum de lien avec la personne qui t’est chère.

Stéphane : Je crois que la logique pénitentiaire, c’est une logique de sécurité. Tout est soumis à ça, aux quelques mecs susceptibles de s’évader, même s’ils sont très très peu. La logique sécuritaire est tellement forte que l’administration parvient difficilement à prendre en compte d’autres considérations. S’il y a un suicide, il n’y aura pas de sanction pour le personnel. S’il y a une évasion, alors là, des têtes risquent de sauter.

Chantal : C’est ce qu’ils te disent tout le temps : « Question de sécurité ». Mais qu’est-ce qu’ils croient ? Que s’ils me disent où ils ont transféré Georges il y a trois jours, je vais me mettre le long de la route avec un bazooka pour arrêter un camion invisible ?

Du coup, ça donne des relations tendues avec les matons ?

Chantal : Ça, on le voit peut-être plus dans l’autre film de Stéphane, à l’ombre de la République[3. Dans ce documentaire sorti en 2012, Stéphane Mercurio suit l’équipe du Contrôle général des lieux de privation de liberté (CGLPL), qui vient d’être créé pour mener une enquête sur les conditions des détenu.e.s en France. Les lieux de sa première mission : la maison d’arrêt de femmes de Versailles, l’hôpital psychiatrique d’évreux, la centrale de l’île de Ré, et enfin la toute nouvelle prison de Bourg-en-Bresse.] . C’est un point délicat, car ce qui est d’autant plus dur avec cet arbitraire, c’est que les surveillants ne sont pas tous des salopards. On n’a pas forcément affaire à une bande de monstres qui veulent nous pourrir la vie ; c’est aussi des gens, qui gagnent pas forcément des mille et des cents…

Stéphane : Le livre d’Arthur Frayer, Dans la peau d’un maton est éclairant sur ce sujet : c’est un jeune journaliste qui s’est fait embaucher comme surveillant. Il voulait rester longtemps, mais il n’a tenu que deux mois. Il raconte très bien comment la machine de l’institution prend le pas sur les individus. Trop de détenus, peu de formation, peu d’encadrement. Les jeunes surveillants sont lâchés très vite. Au bout de quelques temps, Frayer se retrouve pris dans la machine, et il n’est pas loin de déraper dans la façon dont il peut répondre aux détenus, les traiter, etc.

Dans à l’ombre de la République, j’ai tourné dans des établissements assez soft par rapport à d’autres, je suivais le contrôleur des prisons dans ses missions. Au début, ça m’embêtait un peu de ne pas avoir de prison surpeuplée dans le film, par exemple, mais au final, je me suis dit que le fait de ne pas voir des choses plus dures permet de mieux comprendre. Quand on a affaire à un mec qui se conduit mal, on se dit qu’il suffirait de virer ce genre de types pour que ça aille mieux. C’est sûr que si c’est « un salaud », ça n’arrange pas les choses, mais même si les gens sont plutôt sympas, de toutes façons, l’institution fait que les surveillants manquent de formation et qu’ils ont peur. Alors ils hésitent à ouvrir une porte et laissent parfois le désespoir à l’intérieur.

Chantal : Je crois aussi que les matons entre eux ont une mécanique bien huilée qui dépasse les individus. Si un nouveau n’est pas assez sévère, les autres se chargent de le remettre fissa dans le droit chemin.

Stéphane : On voit dans à l’ombre de la République qu’à l’île de Ré, où les surveillants le sont de père en fils, le directeur avait du mal à faire respecter certaines règles par un petit groupe.

Comment se passent les projections des films ? Quels retours avez-vous ?

Stéphane : à côté a fait découvrir la réalité des familles, même pour celles et ceux qui connaissent déjà le sujet des prisons. Faire parler des familles, donc des personnes innocentes touchées par la prison, cela permet de ne pas entendre le sempiternel « Oui, mais ils l’ont bien mérité » quand on parle des détenus. Par ce biais, on a pu poser la question de l’utilité de la prison, de sa pertinence et de son sens.

Chantal : On a aussi accompagné la projection du film dans des prisons, dans des centres de détention.

Quelles étaient les réactions des détenus ?

Chantal : « Je comprends pourquoi ma femme ne veut pas venir » ou bien « Moi, c’est pour ça que je veux pas que ma femme vienne »… Ça fait drôle quand t’entends ça.

Stéphane : Quand le film a été fini, les femmes de détenus m’ont toutes dit : « De toutes façons, c’est à eux que tu dois le montrer! » Ça leur est adressé en premier.

Et vous croyez que c’est la même chose pour les femmes qui sont en détention, si on inverse les genres ?

Stéphane : Quelle est la question ?

Est-ce que les hommes vont autant voir les femmes détenues ?

Stéphane : Et la réponse est ?

On pense que non…

Stéphane : Il y a très peu de mecs qui vont au parloir. C’est drôle, il y a même une maman qui venait voir son fils et qui disait : « Mon mari, il peut pas venir, parce que c’est trop dur pour lui. » D’abord il y a beaucoup moins de femmes en prison que d’hommes. Ensuite, les femmes sont souvent en prison à cause des hommes, soit parce qu’elles sont dans une histoire de complicité – et alors les hommes sont aussi incarcérés –, soit parce qu’elles ont tué leur mec et là, de fait, les hommes ne peuvent plus venir. Ça, c’est les « bonnes » raisons. Mais, à quelque exceptions près, même ceux qui pourraient y aller n’y vont pas. C’est comme la fidélité que certains hommes demandent aux femmes : elles savent qu’ils ne tiendraient pas, eux, de telles promesses !

Le même film n‘aurait pas été possible du côté des familles de femmes détenues. C’est pour ça que ça questionne aussi le rapport homme-femme. Il y a quelque chose d’assez sacrificiel dans le fait d’aller voir un homme en prison pendant des années, c’est quand même particulier, cette capacité. Mais du coup, c’est aussi une capacité à être dans un amour imaginaire…

Chantal : Tu rêves, mais quand il sort, t’es un peu déçue, quoi.

Stéphane : Voilà !

Chantal : La sortie, c’est plus dur que la détention.

Stéphane : J’ai remarqué au fur et à mesure que, parmi les femmes de détenus, il y a énormément d’anciennes femmes battues. Pas forcément par le mec qui est en prison. Mais aimer quelqu’un qui est à l’intérieur, ça permet peut-être quelque chose du style « on risque rien ».

Chantal : Ceux qui tapent ne peuvent plus taper parce qu’ils ne sont pas là, les alcooliques ne rentrent plus saouls parce qu’ils sont à l’intérieur, etc. Mais même en dehors de ça, la prison les infantilise tellement que quand ils sortent, on récupère un adolescent capricieux. Avec les longues peines, c’est quelqu’un qui se trompe d’époque, qui est du siècle d’avant.

Pour la dernière incarcération de Georges, j’ai été là pendant toute la détention et au moment des permissions, mais à la sortie, ça me faisait trop peur. C’était trop dur. J’ai refusé de le récupérer – ce qui ne nous empêche pas de nous voir, tout de même. Mais il faudrait être à la fois leur femme, leur mère, leur assistante sociale… T’as pas envie de ça, tu l’as attendu pendant de longues années, t’as juste envie d’être sa femme.

Pour les détenus aussi, ça ne doit pas être évident, la sortie…

Chantal : L’administration pénitentiaire en fait des enfants. Lors d’une sortie de Georges, il n’avait pas de carte Vitale et ils ne lui donnaient pas de double de sa déclaration d’impôts. Sur sa carte d’identité, faite à la préfecture de La Rochelle, ils avaient mis comme adresse « Saint-Martin-de-Ré ». Point. Pas de rue, pas de numéro. Allez faire des démarches administratives ou demander une carte bancaire avec une adresse pareille. Bref, s’ils les empêchent de gérer leurs papiers depuis l’intérieur, comment peuvent-ils se débrouiller une fois dehors ?

Les permissions avant la sortie permettent quand même un peu de s’y préparer. Mais le temps s’arrête quand ils sont en détention, et ils s’imaginent qu’en sortant, ils vont tout retrouver à la même place. Quatorze ans de prison, ça veut dire que ta fille qui a un an au moment de rentrer en a quinze à la sortie. Georges, ça lui a fait drôle de la voir sortir de la salle de bains maquillée, de l’entendre dire que son petit copain passait la prendre… Un exemple tout bête : lors d’une sortie, il avait décidé d’aller au supermarché tout seul pour faire les courses. Il tire sur le Caddie, et le Caddie ne vient pas. Une dame lui dit : « Il faut mettre une pièce de dix francs. » Il s’indigne : « Quoi ! Mais je vais pas payer un Caddie dix balles pour aller acheter des trucs ! » En prison, la télé ne leur montre pas ces petites choses de la vie quotidienne, c’est pas assez spectaculaire pour que la caméra s’arrête sur ce genre de petits automatismes de tous les jours. Ça peut faire rire, le coup du Caddie, mais il avait 50 ans quand c’est arrivé, et c’est une humiliation qu’il a prise en public. C’est une question de dignité, même s’il sait en rigoler.

Est-ce que les Unités de vie familiale (UVF[4. Les UVF sont des appartements meublés de 2 ou 3 pièces, séparés de la détention, où la personne détenue peut recevoir sa famille dans l’intimité. Au 1er janvier 2015, 85 UVF sont réparties au sein de 26 établissements pénitentiaires.]) permettent une meilleure relation entre les détenus et leur familles ?

Chantal : J’ai toujours refusé d’y aller. Parce que j’ai ma dignité, moi aussi. Je ne voulais pas subir le regard des matons qui se font leurs films dans leur tête. La première fois qu’on te l’accorde, c’est six heures, ensuite vingt-quatre, et ça peut aller jusqu’à soixante-douze heures. En revanche, ma fille allait voir Georges dans l’UVF avec ses enfants. Mais il faut savoir que le détenu doit tout acheter, la famille ne peut rien apporter. Et puis, c’est la carotte et le bâton : « Si tu ne te tiens pas tranquille, tu ne l’auras pas ton UVF. »

Stéphane : En Espagne, ils laissent sortir les détenus pour voir leur famille. C’est quand même mieux de ne pas enfermer les familles, même pour soixante-douze heures. Le problème, encore une fois, c’est que la prison est pensée sur le modèle de la détention des grands criminels. Mais sur les 66 000 détenus, moins de 10% sont là pour très longtemps. Le reste, c’est des petites peines, en moyenne neuf mois : des gars qui sont là souvent pour des bricoles.

Chantal : Les gens qui n’ont jamais eu affaire à la prison s’imaginent qu’elles ne sont peuplées que de ceux qui ont fait les gros titres. Jusqu’au jour où leur fils qui a bu un coup au volant, leur beau-frère qui a fait je ne sais quoi, s’y retrouve. Personne n’est à l’abri d’avoir un proche en prison. Surtout aujourd’hui : on rentre de plus en plus facilement en prison. Quand monsieur Tout-le-monde – qui s’est pris trois ou quatre mois pour état d’ivresse – sort, il n’a plus de logement, plus de boulot… Ce sont des conséquences importantes.

Stéphane : Les gens sortent plus pauvres, plus fous, plus malades, plus désocialisés, que quand ils sont rentrés.

Chantal : La prison, ça ne guérit de rien. Au contraire.

Vous avez le sentiment qu’aujourd’hui l’information sur ce qui se passe à l’intérieur est encore vivante, ou que la prison est oubliée ?

Stéphane : On ne peut pas dire qu’on vive la meilleure époque pour débattre sur l’intérêt des prisons. En ce moment, on dirait même qu’on a envie de mettre tout le monde en prison. Avec l’état d’urgence, personne ne moufte. Bon, mais c’est pas pour autant qu’on va se mettre sous la couette et attendre que ça se passe. Entendre la parole des gens concernés, qui vivent certaines réalités et ont un autre point de vue, ça permet de penser autrement, de penser contre, de décaler son regard, de se poser des questions. Ce que je ressens autour de moi, c’est un mépris social qui n’existait pas autant il y a dix ou quinze ans: les gens n’ont plus envie d’entendre la parole des pauvres. Car finalement, ceux qu’on met en prison, ce sont les pauvres. C’est aussi pour ça que je travaille sur un nouveau film sur les longues peines avec le metteur en scène Didier Ruiz.

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à côté • 2007 Documentaire • 92 minutes Réalisation : Stéphane Mercurio

écrit avec Anna Zisman Production : Viviane Aquilli Montage : Françoise Bernard Son : Patrick Genet Musique : Hervé Birolini Coproduction Iskra, .Mille et Une. Films, Forum des images

à l’ombre de la République • 2011 Documentaire • 100 minutes Réalisation : Stéphane Mercurio Production: Viviane Aquilli

Montage : Françoise Bernard Son : Patrick Genet Musique : Hervé Birolini Production Iskra, avec la participation de Canal + et de Planète Justice

Francisco de Goya – El amor y la muerte – 1799

Notes

1 Voir « Autoportrait en cagoule. Georges Courtois, malfaiteur professionnel », propos recueillis par Clémence Durand et Ferdinand Cazalis, Jef Klak no 2, « Bout d’ficelle », mai 2015, disponible sur jefklak.org.

Cette création sonore est la mise en ligne du CD offert avec le numéro 3 de la revue Jef Klak, « Selle de ch’val », paru en 2016.

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Alligator Wine, Far West, soleil au zénith.

Ce matin-là, les cow-boys Birdy et Goody ont manqué l’aurore. Levés de mauvaise botte dans la moiteur du midday, les voilà sans nouvelle du bien-nommé Ritchie, chanteur à grande crête, horloge f lamboyante, annonciateur du point du jour. Mais où est-il passé ? Deux balles de fusil si c’est cette saleté de renard ! Face à une shérif dépassée par les évènements, Birdy et Goody, entourés de tou.te.s les habitant.e.s, doivent bientôt se rendre à l’évidence : les animaux sont partis !

Que devient la dernière espèce dans le silence des grandes plaines de l’Ouest ?

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Pour « Selle de ch’val », un collectif d’auteur.e.s-réalisateur.rice.s propose à l’écoute Pour qui chante le coq ? Ce collectif, c’est le « groupité son », formé au printemps 2015 à partir des discussions de préparation de « Selle de ch’val » dans l’intention de réaliser une unique pièce sonore collective – et non un CD composé d’une dizaine de titres reliés par un seul thème, tel que ce fut le cas pour « Marabout » et « Bout d’ficelle ».

Le « groupité son » compte neuf personnes éparpillées dans toute la France, engagées dans un effort commun de création. Il réunit des membres de la revue et des contributeur.rice.s, maniant le son et l’écriture, pour la plupart rencontrés à l’occasion du numéro précédent.

Au final, neuf mois de création à raison d’un ou plusieurs week-ends par mois de retrouvailles, de milliers de mails et de centaines d’appels téléphoniques, pour écrire le scénario, trouver des acteurs et des baby-sitters, dénicher la voix off, chercher des lieux de tournage sans bruits d’oiseau ni de voiture, fabriquer des costumes sonores à l’aide de presse-ail, emprunter des enregistreurs et des micros, organiser des fiches techniques, solliciter figurants, musiciens ou bruiteurs, cuisiner pour vingt-cinq, dire que l’on n’est pas d’accord, réaliser le montage, faire écouter, organiser des comptes rendus d’écoute, continuer le montage, tomber d’accord, mixer, presser…

Foi d’shérif, c’rodéo collectif, on l’a fait !

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Fiche technique
Réalisation : Groupité son de Jef Klak, composé de Pol Chailloux, Joëlle Kehrli, Élisa Monteil, Célio Paillard, Émilie Mousset, Aude Rabillon, Raphaël Mouterde, Céline Laurens et Julia Burtin Zortea.

Avec :
Goody : Kevin Mussard
Birdy : David Farjon
Sally : Hortense Belhôte
Buddy : Thomas Appolaire
Johnny : Rébecca Chaillon
Jacky : Florent Chapellière
Abby : Aurore Déon
Jully : Soizic Martin
Sammy : Antoine Formica
Billy : Christian Canonville
Emmanuelle Rabillon (dans son propre rôle)
Boris Nordmann (dans son propre rôle)
Cherry : Victoria Paulet

Voix-off : Arnaud Jammet

Figuration : Olivier Minot, Astrid Toulon, Henri Clerc, Lucie Gerber, Lucie Guesnier, Lucile Johnes, Ael Théry, Julia Deplaix, Anaïs Galtier, Inès Vegas-Martin

Musiques : musiques originales composées et interprétées par Mike Guermyet, et contributions de Damien Sarret (guitare) et de Florent Chapellière (piano) pendant la séquence du saloon

Bruitages : Élodie Fiat et Aurélien Bianco

Mixage : Arnaud Chappatte

Illustrations : Fanny Legrand

 

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« SE SENTIR TAUREAU »
Les fictions corporelles de Boris Nordmann

Les Fictions corporelles sont des méthodes pour se sentir autre.
Pour la pièce sonore Pour qui chante le coq ?, le groupité son a passé commande à Boris Nordmann d’une méthode pour se sentir taureau, sur le modèle des Fictions corporelles qu’il a déjà réalisées.

« La Fiction corporelle araignée et la méthode pour se sentir cachalot en 1h30 procèdent toutes les deux du même schéma : les auditeurs entrent dans une pièce où se trouvent des matelas de camping, des couvertures et du papier sur les murs. Je commence par dessiner l’anatomie de l’animal concerné, et jouer au professeur de sciences. C’est informatif et soigneusement documenté, les gens posent des questions, on est à l’aise. J’invite ensuite à porter l’attention sur certains endroits du corps humain qu’il est nécessaire de situer pour comprendre la suite. Une fois les gens allongés et détendus, la méthode est formulée.

Le corps humain est la forme de départ que l’imagination déforme pour y inscrire le corps d’un animal.

Venant de la sculpture et de la biologie, il m’est arrivé de présenter les Fictions corporelles comme des sculptures. Des sculptures dont le matériau est la représentation que l’auditeur a de son corps, et qui n’ont pas d’autre socle que son confort. Les Fictions corporelles ont été accueillies “à domicile” (chez quelqu’un qui choisit d’inviter ses amis pour un voyage intérieur collectif) et dans des espaces consacrés à l’art et à la recherche.

Au-delà du dépaysement de se sentir autre, de se détendre ou de retrou- ver son corps humain sous un jour nouveau, les Fictions corporelles permettent de se représenter un savoir (qui n’est pas forcément l’anatomie d’un animal). La représentation que l’on se fait de son corps est l’espace de projection de ce savoir. La traduction d’un ensemble d’informations vers un ressenti humain passe par plusieurs “prototypes”, dont les formulations sont testées. Ce travail de synthèse amène des questions nouvelles. »

Le site de Boris Nordmann

 

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Illustrations : Fanny Legrand