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La guerre des oliviers
Italie du Sud : arbres millénaires et labos tueurs

Traduit de l’italien par Cabiria Chomel et Livia Cahn
Article original en deux parties, sur le site Carmilla.org – littérature, imaginaire et culture d’opposition, ici et ici.

Novembre 2015. Deux cents personnes entrent dans la gare de San Pietro Vernotico, région des Pouilles, en Italie. En bloquant les voies ferrées, elles s’opposent au plan Silletti, qui prévoit l’abattage massif des oliviers du Sud, supposément infectés par la bactérie « Xylella », ainsi que la pulvérisation massive de pesticides mortels. 46 personnes passent en procès ce 6 novembre 2017 pour « manifestation non déclarée et interruption d’un service public ». L’occasion de revenir sur une lutte contre le développement industriel imposé aux habitant.es du sud de l’Italie par l’État, les laboratoires de recherche publics et une poignée de multinationales : comment la modernité combat ses méfaits en en produisant de nouveaux. Et comment les arbres résistent.
Appel à solidarité avec les inculpé.es.

Il y a une armée dans les campagnes du Salento. Une armée de guerriers grands et puissants. Ancrés dans la terre, ils font barrage à tout type de spéculation. Protègent les sols menacés d’être transformés en zones commerciales, stations touristiques, champs de panneaux solaires, cultures agricoles intensives, corridors pour gazoducs. C’est une armée de onze millions d’oliviers, héritiers d’une histoire millénaire, incompréhensible pour qui mesure le temps selon le rythme saccadé des mandats électoraux.

Ces guerriers portent la culture de ces lieux, le savoir transmis depuis des générations, contrastant avec la prestigieuse érudition des technocrates. Ils sont l’oxygène qui dilue les venins des désastres chimiques d’ILVA 1 Société sidérurgique du groupe Riva SpA spécialisée dans la production et la transformation de l’acier. À Gênes et dans la région de Tarente, la production de coke (combustible de houille … Continue reading et de Cerano [2. La centrale thermoélectrique Federico II de Cerano, dans la région de Brindisi, est le site énergétique le plus polluant d’Italie, relâchant dans l’air des métaux lourds provoquant cancers du poumon, de la prostate, du pancréas, du foie, du colon, etc. Autour du site, les enfants naissent avec 18% de malformations de plus que dans le reste de l’Europe, 68 % pour les malformations cardiovasculaires. NdT. ], seuls héritages du modèle industriel qui promettait au sud de l’Italie un destin de progrès et développement. Ils sont la beauté de ces troncs tourmentés, l’ombre qui rafraîchit la terre et s’oppose aux suffocantes cathédrales de ciment.

C’est pour ça qu’il faut les abattre.

Ils sont incompatibles avec une perspective de développement prédateur, exigeant un saut qualitatif dans l’accaparement des terres. Depuis vingt ans, d’illustres savants dénoncent leur obsolescence technologique, leur faible productivité, leur manque de compétitivité. Ce n’est pas le CoDIRO (Syndrome de dessèchement rapide de l’olivier) qui brûle aujourd’hui les branches des oliviers depuis le Cap de Leuca jusqu’à Brindisi, mais une maladie tout à fait humaine.

Néolibéralisme agricole

La contamination a eu lieu à Barcelone au cours du mois de novembre 1995, lorsque se rencontrèrent des représentants de l’Union européenne et de dix États de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient [3. Algérie, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Maroc, Palestine, Syrie, Tunisie, Turquie, auxquels s’ajoutera ensuite la Libye. ]. La stratégie de l’Union européenne consistait à mettre en place une zone de libre échange dans la région méditerranéenne, qui éliminerait les obstacles aux commerces et aux investissements, comme les droits de douane et les différentes restrictions à l’import-export. L’European Union-Mediterranean Free Trade Area (EMTFA, appelée en français Zone euro-méditerranéenne de libre-échange, EuroMed) a vu le jour le 1er janvier 2010, prévoyant, entre autres choses, la libéralisation progressive de l’importation dans les pays de l’UE d’huiles d’olive extra vierges à bas coût provenant du Sud de la Méditerranée.

C’est alors que de prestigieux docteurs en université commencèrent à accuser les oliviers italiens traditionnels de solliciter une main d’œuvre trop coûteuse face à celle des pays concurrents. Ils proposèrent « d’innover par rapport aux modèles existants, grâce à des modèles de culture alternatifs, permettant une baisse réelle des coûts de production, principalement par la diminution drastique du besoin de main d’œuvre qui pèse encore aujourd’hui plus de 80 % du coût total de la production des olives [4. Angelo Godini, L’olivicoltura italiana tra valorizzazione e innovazione, Rapport présenté à la journée d’études « Problèmes et perspetives de l’oléiculture », Academia del Georgofili, Florence, 11 février 2010.].  »

Au-delà de la question de la main d’œuvre, c’est 85 % de la production oléicole nationale qui était considérée comme obsolète. Exception faite des oliviers dédiés à la confection d’huile extra-vierge de luxe, ainsi que de quelques oasis paysagers à préserver, aux frais « des entrepreneurs du secteur agri-tourisme/hôtelier » qui en tirent des bénéfices.

Le plan des chercheurs prévoyait de remplacer l’existant par des cultures intensives d’oliviers à rendement élevé, composées de rangées denses d’arbustes mornes. Des arbrisseaux tous identiques, soigneusement sélectionnés et brevetés, tout dégarnis et sans ombre, sans branches latérales, enfin, pour ne pas gêner les outils de récolte. Des arbustes pensés pour une agriculture hypermécanisée, une agriculture dite « labour saving », pauvre en arbres et en travailleurs de la terre.

Quant aux enjeux sociaux, plus le temps passe, plus ils perdent de leur importance, étant donné que la population italienne active employée dans le secteur agricole diminue constamment et tend à devenir de plus en plus rare et chère. Lors du recensement de 1951, cette population représentait 41,8 % (plus de 60 % dans le Sud de l’Italie), tandis qu’en 2001, elle était descendue a 5,2 % (11 % dans le Sud de l’Italie).

Puisque l’abandon des campagnes est un processus irréversible, encore à l’oeuvre aujourd’hui, lors du prochain recensement de 2011, ces pourcentages auront encore baissé, allégeant d’autant les préoccupations sociales, mais augmentant considérablement les difficultés liées aux recrutement et au coût de la main d’oeuvre [5. Ibid.]. »

Tel est le raisonnement que nous livre Angelo Godini, professeur à l’Accademia dei Georgofili et directeur jusqu’en 2011 du département des Sciences des productions végétales de l’université de Bari [6. Désormais département des Sciences agricoles, environnementales et territoriales. NdT.]. Une pensée qui exprime la sensibilité sociale de l’auteur : vu que la force de travail agricole décline, introduisons des méthodes de culture qui l’affaiblira encore plus. Des mots plaisants à entendre en ces temps de crise de l’emploi.

Godini est un des pionniers de l’agriculture intensive, promoteur des premiers champs expérimentaux dans les Pouilles [7. Le premier champ expérimental d’oléiculture intensive piloté par l’université de Bari a été aménagé en 2001 à Cerignola, le deuxième en 2002 à Cassagno Murge et le troisième en 2006 non loin de Valenzano.] :

 C’est à l’occasion d’un voyage en Catalogne, en novembre 1999, que nous fûmes convaincus de développer dans les Pouilles des études concernant un modèle intensif de culture des oliviers, avec une mécanisation intégrale de toutes les opérations liées à la culture… L’auteur, auquel se joignent ses collaborateurs (S. Camposeo, G. Ferrara, A. Gallotta et M. Palasciano) et le professeur F. Bellomo, du département PRO.GE.SA de l’université de Bari, s’attribue le mérite d’avoir, le premier en Italie, compris la potentialité de ce modèle innovant, en le considérant dès 1999 [8. A. Godini, ouvr. cité.].  »

Qu’y avait-il en Catalogne de si intéressant ? C’est là-bas qu’est née en 1994 la première oléiculture à forte densité, conçue et expérimentée par la société Agromillora Catalana SA – appartenant au groupe Sumarocca, d’une famille de gros entrepreneurs de la région, liés à l’indépendantisme catalan libéral conservateur [9. Le groupe Sumarroca est actif dans divers secteurs : bâtiment, panneaux publicitaires et production vinicole. Carles Sumarroca Coixet a été en poste au sein du syndicat patronal catalan et de la banque catalane. Il a été l’un des fondateurs de Convergència Democràtica de Catalunya (CDC) – parti indépendantiste catalan, libéral conservateur, présent au parlement de la région jusqu’en 2015, devenu Unió Democràtica de Catalunya après un scandale de corruption en 2016.].

Les oliviers d’Agromillora permettent une concentration de 1600 à 1800 arbres par hectare ainsi qu’une mécanisation intégrale des techniques de récolte. Tous les oliviers ne s’y prêtent pas : ceux-ci doivent être peu vigoureux, avec une faible croissance et une entrée en production rapide. Les variétés espagnoles Arbequina et Arbosana y sont les mieux adaptées , ainsi que la variété grecque Koroneiki.

Rapidement, la recherche a produit et breveté des clones et des variétés spécialement conçues pour les cultures intensives, comme l’Arbequina i-18® et la Koroneiki i-38®, développées par l’IRTA [10. Institut d’investigació agroalimentària de la Generalitat de Catalunya.], la SikititaP, élaborée dans le cadre du programme d’amélioration génétique de l’UCO-IFAPA [11. Universidad de Cordoba e Instituto de Investigación y Formación Agraria y Pesquera de Andalucía. ], ou l’Oliana®, obtenue par Agromellora. Les variétés FS-17® (ou « Favolosa ») et Don Carlo® ont été adaptées au contexte italien par le Conseil national de la recherche (CNR) de Pérouse, dans la région de l’Ombrie.

La plupart du temps, les recherches sont développées via des partenariats public/privé (PPP). Agromilla règne en maître dans ce domaine : collaborant avec de nombreuses universités espagnoles et américaines, avec l’Alma Mater de Bologne, avec l’Embrapa [12. L’Empresa Brasileira de Pesquisa Agropecuária (Entreprise brésilienne de recherche agricole, Embrapa) est une entreprise d’État brésilienne fondée le 26 avril 1973 et spécialisée dans l’agronomie. Elle est largement responsable de la transformation du Brésil en grande puissance agricole en ayant notamment adapté les variétés les plus courantes (blé, maïs, soja) au climat sub-tropical d’une grande partie du Brésil, notamment du sertão et du cerrado. NdT] du gouvernement brésilien, avec le ministère de l’Agriculture états-unien, avec le CRA (Conseil pour la recherche et l’expérimentation agricole) italien, etc.

Ainsi qu’avec l’université de Bari, dans le cadre d’une convention pour « l’évaluation, le brevetage et la commercialisation de nouvelles sélections d’oliviers de faible vigueur ». Une convention selon laquelle 70 % de royalties sont versés à l’université sur l’ensemble des recettes annuelles provenant de l’exploitation des brevets issus de ce partenariat [13. Préfecture de Lecce, Decreto di sequestro preventivo d’urgenza, 18 déc. 2015, p. 18. ]. C’est dans ce cadre qu’a été développée la variété « Leciana », une évolution intensive du Leccino [14. Olint, no 27, juin 2015, p. 10. ].

Il est toujours intéressant d’assister à de tels élans d’amour entre public et privé – où le secteur privé met la recherche publique au service de ses intérêts, et où université et entreprise partagent le même goût du profit. Nonobstant, la question reste entière : à qui profitera finalement cette grande évolution du savoir humain ? Aux être vivants, humains ou végétaux, ou à cette union infernale que sont les PPP ?

Sur l’autre rivage

Une agriculture sans travailleurs de la terre. C’est le modèle proposé par l’université pour affronter lesdits ennemis de l’huile italienne : ces ouvriers agricoles «  maghrébins, turcs, jordaniens [15. A. Godini, ouvr. cité. ] » qui gagnent entre 0,50 et 0,60 € de l’heure.

Oui mais… sommes-nous certains que quelqu’un ne soit pas en train de servir ce même discours aux ouvriers agricoles maghrébins ? Que la main invisible des marchés n’appartienne vraiment à personne ? N’y a-t-il réellement aucun doute sur le fait qu’elle soit dirigée par un vaste ensemble de sujets qui la meuvent selon leurs intérêts ?

Prenons un cas complètement au hasard : Agromillora. Voilà une multinationale, aujourd’hui leader dans le domaine de l’agricultural technology, spécialisée dans la production et la commercialisation des espèces ligneuses à haut rendement (oliviers mais aussi agrumes, vignes et arbres fruitiers). Ses pépinières et ses laboratoires de recherche sont présents dans neuf pays et sur cinq continents. En 2016, elle a vendu 65 millions de plantes dans le monde entier.

Peu avant l’inauguration de l’Association européenne de libre-échange (AELE [16. Le premier objectif de l’AELE est de libéraliser le commerce des produits originaires des États membres de l’Union européenne, via une organisation purement économique et intergouvernementale.]) en 1994, Agromilla a commencé à délocaliser des pépinières et des laboratoires de recherche au Maroc, en Tunisie et en Turquie, afin de promouvoir également sur l’autre rive de la Méditerranée l’expansion de cultures intensives (oléicoles ou autres) destinées à l’exportation vers l’Europe, en vue de la libéralisation des quotas et des droits. En 2015, la multinationale a également ouvert une pépinière en Jordanie. L’agriculture dite « labour saving » s’est ainsi propagée au-delà de la Méditerranée, grâce à des capitaux européens initialement investis dans ces technologies qui tuent le travail en Italie.

Il pourrait sembler paradoxal qu’une entreprise aux mains d’indépendantistes catalans, ayant contribué à faire de la Catalogne la terre de l’agriculture intensive, Sumarocca, travaille aujourd’hui à l’annulation de son avantage compétitif, en promouvant un type de culture à haut rendement chez ses concurrents. Cela n’est paradoxal que si l’on oublie qu’Agromilla n’appartient plus aujourd’hui à Sumarocca. Elle a d’abord été rachetée à 49% par le fonds spéculatif espagnol Nazca, qui en 2016 a cédé ses actions à Investcorp, un autre fond spéculatif du Bahreïn. Or ce dernier détient actuellement la majorité de l’entreprise – et l’Espagne s’en fiche.

Les profits se portent bien au Bahreïn, pendant que les royalties arrivent en Espagne grâce à la vente de plantes brevetées . En effet, face au manque de variétés locales adaptables dans les pays du Sud, telles que la Chemlali et la Chetoui tunisienne, Agromillora continue de propager en Afrique du Nord et en Asie Mineure des cultures d’Arbequina, Arbosana, Koroneiki, Sikitita, c’est-à-dire les quelques variétés du Nord qui s’adaptent à l’agriculture intensive. De manière générale, donc, où que se répande ce système, les variétés brevetées tendent à remplacer les variétés autochtones, impliquant une grande perte en biodiversité et une standardisation des productions destinées à la consommation de masse.

L’ensemble de la Méditerranée se retrouve dès lors à produire une huile d’olive uniforme en termes de qualité et de saveur, qui ne se différencie que par le prix, dans une course au rabais effrénée. Dans ce genre de cas, le travail humain est le premier à en faire les frais. Et pas seulement celui des ouvriers agricoles. Plus largement, l’agriculture intensive se passe très bien de paysans.

Il s’agit d’une agriculture d’entrepreneurs et d’investisseurs qui n’a besoin que de capitaux de base et d’une vaste quantité de terres pour installer ses plantations. Cela va de pair avec le processus de concentration de la propriété terrienne, comme au Maroc où l’Oléa Capital – un fonds d’investissement créé par le Crédit agricole du Maroc et la Société générale – a développé des plantations d’oliviers à forte densité sur des milliers d’hectares. Les petites et moyennes parcelles des paysans traditionnels, avec leurs faibles capacités d’investissement, sont un obstacle.

De ce côté du rivage

De ce côté-ci du rivage, le bilan moral n’est pas plus rose.

Les autorités de la recherche publique du vieux continent (financées par nous) participent à des PPP qui ont pour but final la destruction du travail et de la biodiversité, en plus d’un accroissement des profits pour les entreprises de l’agricultural technology, ainsi que pour les fonds d’investissements spéculatifs. Pendant ce temps là, en Italie, malgré tous les efforts des « sachants », l’oléiculture intensive n’a eu jusqu’à présent que peu de succès, avec 1200 hectares sur plus d’un million dédiés à la récolte d’olives au niveau national [17. Olint, no 27, giugno 2015, p. 8. Confagricoltura Puglia, L’olivicoltura pugliese. Criticità e sviluppo, p. 3. ].

Là où je vis, dans la partie basse du Salento, la grande majorité des paysans n’ont pas les capitaux nécessaires à la mise en place des infrastructures, ni de grandes propriétés terriennes qui permettent de les rentabiliser. Par ailleurs, même les entreprises agricoles plus structurées, attentives au rapport coût/bénéfice, se demandent pourquoi devraient-elles planter des milliers d’arbrisseaux, attendre trois ans avant qu’ils soient productifs et les retirer au bout de quinze ans (telle est la durée de leur productivité), quand ils ont à leur disposition des oliviers qui résistent depuis des siècles ou des décennies et donnent des fruits chaque automne sans réelles interruptions ?

Pourquoi devraient-ils planter des arbustes qui requièrent une irrigation importante, sur une terre où il n’y a pas de rivières et où les pluies sont rares, quand les oliviers traditionnels ne nécessitent pas d’irrigation supplémentaire ? Pourquoi devrait ils dépenser plus en herbicides et pesticides en grandes quantités comme l’exige une agriculture de type intensive ? Pourquoi payer les pépinières et les royalties tous les 15 ans pour racheter les plants ? Tout ça pour produire de l’huile d’une qualité nettement inférieure ?…

Pour donner un exemple : l’huile de la traditionnelle Cellina di Nardo (variété locale) contient en moyenne 350mg/kg de polyphénols [18. Les polyphénols constituent une famille de molécules organiques largement présente dans le règne végétal, caractérisés par la présence d’au moins deux groupes phénoliques. Ils sont reconnus pour leurs effets bénéfiques sur la santé : leur rôle d’antioxydants naturels suscite de plus en plus d’intérêt pour la prévention et le traitement du cancer, des maladies inflammatoires, cardiovasculaires et neurodégénératives. NdT.] ; en comparaison, la teneur en polyphénols de l’huile d’Arbequina, Arbosana, Koroneiki varie entre 123 et 187 mg/kg. Une différence telle que même les supporters de l’intensif suggèrent la possibilité de « corriger » leur huile brevetée avec un ajout d’huile traditionnelle «  s’il devait y avoir un manque d’un composant essentiel [19. Camposeo S., Vivaldi G.A., Gallotta A., Barbieri N. e Godini A., Valutazione chimica e sensoriale degli oli di alcune varietà di olivo allevate in Puglia con il modello superintensivo, Actes de la Convetion nationale sur l’huile et l’olive, Portici (NA), 1-2 oct. 2009, p. 295-298. ] ». Certaines analyses publiées dans les revues spécialisées finissent même par avouer que ce type de production « n’est pas si avantageuse » en termes de coûts et résultats.

À moins que…

À moins qu’une épidémie ne commence à dessécher les oliviers.

À moins que l’Union européenne, sur le conseil d’illustres docteurs, n’en impose alors la destruction (et non le soin).

À moins qu’on ne permette de replanter dans les zones infectées seulement ces cultivars [20. Variété de plante obtenue en culture, généralement par sélection, pour ses caractéristiques réputées uniques : qualités morphologiques, esthétiques, techniques, de vitesse de croissance , d’adaptation à un biotope ou de résistance à certaines maladies. NdT. ] qui, comme par hasard, s’adaptent mieux au modèle intensif.

Mais ce serait là de la pure science fiction…

Ou peut-être l’histoire d’aujourd’hui.

On abat bien les arbres

Ils vinrent avec les bulldozers.

Ils vinrent avec leurs uniformes et une feuille à la main : « Injonction d’abattre, au nom de la loi, de l’Europe et de la Science ». Au nom d’analyses menées dans le secret des laboratoires, et qui n’ont jamais été montrées aux propriétaires terriens.

C’était le 13 avril 2015, lorsque le premier olivier séculaire d’Oria (province de Brindisi), marqué comme étant infecté, éclata en morceaux sous les tronçonneuses. Autour, les paysans indignés et solidaires, avaient réussi en protestant, à bloquer les bulldozers pendant quelques heures.

Triste épilogue de la gestion du gouvernement régional de Vendola, qui avait commencé avec la loi de Protection des oliviers millénaires et qui se terminait par leur abattage. Ce même service phytosanitaire régional qui devait défendre ses ancêtres et qui a finalement servi à les condamner.

Trois mois auparavant, le Conseil des ministres avait décrété l’état d’urgence « suite à la propagation sur le territoire de la région des Pouilles de la bactérie pathogène de quarantaine Xylella Fastidiosa [21. Déclaration du Conseil des ministres du 10 février 2015 : déclaration de l’État d’urgence pour la diffusion de la bactérie Xylella fastidiosa dans les Pouilles, 10 février 2015. ] ». Rien de nouveau sous le soleil du pays de l’urgence permanente.

L’ennemi : un micro-organisme transporté par un insecte, banni par l’Union européenne et accusé d’être le seul responsable du dessèchement rapide, qui depuis des années brûle les oliviers de l’agriculture de Lecce et Brindisi. Un ennemi à annihiler par pulvérisation massive de poison contre les insectes porteurs, et par l’abattage massif des arbres, dans une logique à courte vue, où pour sauver les oliviers, il faut les détruire et détruire avec l’équilibre de leur écosystème.

Hypothèse : peut-être que sauver les oliviers traditionnels du « dessèchement rapide » n’était pas vraiment dans l’objectif de tout le monde.

Combattre le mal par le pire

Le « syndrome de dessèchement rapide des oliviers » (CoDIRO) est une phytopathologie qui porte une complexité [22. Syndrome, ou complexe : complesso en italien. NdT.] déjà inscrite dans son nom. Et la science semblait avoir pris acte d’une telle complexité dans les premières années de développement de la maladie, en la considérant comme le résultat de l’attaque d’une série de facteurs pathogènes en connexion entre eux, dans un contexte de baisse des défenses immunitaires des arbres due à… la dégradation des terres à cause des pesticides.

De nombreuses analyses révèlent sur les arbres malades, non seulement la présence sporadique de Xylella fastidiosa, mais également l’existence de champignons lignicoles qui empêchent la circulation lymphatique, cela s’ajoutant aux galeries creusées par les larves des zeuzères qui ouvrent la voix aux infections fongiques. De quoi suggérer que la bactérie de quarantaine n’est pas seule responsable de la pathologie. L’Observatoire phytosanitaire régional a ainsi découvert une multiplicité de pathogènes, via les études menées à l’université de Foggia, l’université et le CNR de Bari, et le Réseau des laboratoires publics de recherche SELGE [23. Note du 15/10/2013 no 16/2013 du CRN – Institut de Virologie végétale de Bari, Université des études de Bari, Département des Sciences du Sol, de la Plante et des Aliments, Selge – Réseaux des Laboratoires Publics de Recherche. Antonia Carlucci, F. Lops, F. Cibelli, M. L. Raimondo (2015). « Phaeoacremonium Species associated with Olive Wilt and Decline in southern Italy », European Journal of Plant Pathology (2015) 141:717–729 DOI 10.1007/s10658-014-0573-8. A. Guario, F. Nigro, D. Boscia, M. Saponari, « Disseccamento rapido dell’olivo. Cause e misure di contenimento », Informatore Agrario, no 46, 2013, p. 51/54. Nigro F., Boscia D., Antelmi I., Ipp olito A. (2013), « Fungal Species associated with a severe Decline of Olive in southern Italy », Journal of Plant Pathology, 95, 668. Nigro F., Antelmi I., Ippolito A. (2014), « Identification and characterization of fungal species associated with the quick decline of olive. Proceedings International Symposium of the European Outbreak of Xylella fastidiosa », dans Olive. Gallipoli-Locorotondo, Italie, 29. ].

Pietro Perrino, directeur de l’Institut de Germoplasma du CNR de Bari, a quant à lui mis en corrélation la forte utilisation de glyphosate, utilisé pendant des décennies pour désherber les oliviers, avec une plus grande vulnérabilité des arbres, l’appauvrissement des sols, la destruction d’un équilibre micro-biologique, la virulence des infections fongiques [24. Pietro Perrino, « Xylella ? Les vraies causes du CoDIRO sont le glyphosate, les venins et la criticité du système », Il Foglietto, 22 juillet 2015. ]. Et Cristos Xiloyannis, doyen de l’université de Basilicate, de démontrer l’importance de renforcer les défenses immunitaires des oliviers en les nourrissant, en restaurant la strate de substances organiques détruite par des décennies de gestion chimique des sols [25. « Cures durables contre Xylella, la méthode Xiloyannis fait le tour de l’Italie », Telerama news, 29 mai 2015. ].

Un type d’intervention antithétique à celles imposées par la Commission européenne, dont l’objectif a toujours été ouvertement d’avoir exclusivement recours à « l’éradication » (l’usage des guillemets est ici nécessaire étant donné les faibles possibilités d’une réelle éradication) de la bactérie de quarantaine, même si cela implique des doses massives de produits chimiques. Le recours au diagnostic des causes complexes du CoDIRO ainsi que le recours aux cures sont pour leur part exclus, surtout s’il s’agit de méthodes allant à l’encontre du marché des pesticides.

Identifier un objectif restreint, coupé de son contexte, et avancer au bulldozer, sans se préoccuper des méthodes utilisées et de leurs conséquences plus ou moins dévastatrices, voilà qui est typique de la mentalité technocrate. C’est par exemple le cas de la décision exécutive UE 2015/789 qui impose, dans un rayon de 100m de toute plante supposément infectée par Xylella, la suppression de tous les arbres potentiellement porteurs de la pathologie, indépendamment de leur état de santé.

Concrètement, l’UE a ordonné de créer un désert de trois hectares autour de chaque olivier déclaré positif aux analyses. Une mesure dévastatrice et dont il est permis de douter de l’efficacité, si l’objectif est bien celui d’éradiquer la bactérie. En effet, au niveau mondial, les échecs sont nombreux pour éliminer Xylella par la destruction des plantes, comme le montre le recensement de l’European Food Safety Authority (EFSA) : « Les tentatives d’éliminer X. fastidiosa ont été faites partout dans le monde, dont l’élimination de la chlorose panachée des agrumes au Brésil et la maladie de Perce sur les vignes du centre de Taïwan. Malgré ces tentatives, le pourcentage de plantes infectées au Brésil est passé de 15,7 % en 1994 à 34 % en 1996 et, selon des enquêtes récentes, environs 40 % des 200 millions de plantes d’oranges douces à São Paolo sont infectées par X. fastidiosa. À Taïwan, la maladie persiste malgré la suppression de milliers de vignes touchées par la maladie de Pierce, depuis la découverte de la maladie en 2002. En Californie, la maladie de Pierce est endémique. Purcell observe que “malgré l’éradication des vignes à divers endroits, ce qui a impliqué des opérations de grande ampleur sur plusieurs années, il n’y avait aucune preuve que l’effort d’éradication n’ai eu un quelconque avantage mesurable.” »

Empoisonnement de masse

La Commission européenne était au courant de ces échecs, étant donné que l’EFSA est sa consultante scientifique en ce qui concerne Xylella. Mais l’inutilité de ces destructions préconisées n’a pas suffi à changer la donne, et l’Italie a été mise sous procédure d’infraction pour n’avoir pas détruit assez. Ou, pour le dire avec les mots de Pietro Perrino, généticien au CNR : « En lisant les directives des décisions de la Commission européenne, on a l’impression que celle-ci fixe d’abord l’objectif qu’elle veut atteindre (l’abattage des oliviers), puis qu’elle construit astucieusement le chemin pour y arriver.  »

Pour tenter de résoudre l’urgence imposée par Xylella dans le Salento, toutes les mesures normatives européennes, nationales et régionales prévoient des actions à fort impact écologique, comme la pulvérisation d’insecticide afin d’éliminer le Philaenus Spumarius, l’insecte porteur. À ce propos l’EFSA, avertit : « L’utilisation intensive du traitement par insecticide pour limiter la transmission des maladies et le contrôle du vecteur par insectes, peut avoir des conséquences directes et indirectes sur l’environnement en modifiant complètement des chaînes alimentaires, ce qui entraîne des conséquences par cascade impliquant différents niveaux trophiques. Par exemple, l’impact indirect des pesticides sur la pollinisation est actuellement une question de grande importance. Par ailleurs, les traitements à grande échelle par insecticides présentent également des risques pour la santé humaine et animale. »

Peu importe, l’utilisation massive des insecticides a été imposée aux agriculteurs, avec contrôle des factures [26. D.M. 2777/2014 – « Mesures phytosainaitaires obligatoires pour la retenue des contaminations de Xylella fastidiosa à appliquer dans la zone infectée ». région des Pouilles, Determinazione del Dirigente Ufficio Osservatorio Fitosanitario, 6 février 2015, no 10. ] attestant de leur emploi. Un empoisonnement massif, un dommage environnemental aux conséquences imprévisibles. La région des Pouilles conseille en particulier l’utilisation :

  1. du chlorpyriphos : reconnu par le ministère de la Santé italien comme un perturbateur endocrinien, avec de graves effets sur le foetus et les enfants.

  2. du diméthoate : neurotoxique. Nocif pour l’humain par ingestion, inhalation et contact avec la peau.

  3. Des pyréthrinoïdes: neurotoxiques. N’étant pas sélectifs, ils éliminent tous les insectes dans le champ de pulvérisation.

  4. De l’éthofenprox : toxique pour les abeilles et autres insectes non ciblés.

  5. De l’imidaclopride : néonicotinoïde. Suspecté d’être responsable de la mort massive d’abeilles de 2008 à 2009, ainsi que de celle d’insectivores.

  6. De la buprofézine : irritant.

Appel à solidarité avec les inculpé.es.

Notes

1 Société sidérurgique du groupe Riva SpA spécialisée dans la production et la transformation de l’acier. À Gênes et dans la région de Tarente, la production de coke (combustible de houille hautement toxique) a entraîné une augmentation de 10 à 15 % de la mortalité entre 1995 et 2002. Dans la région de Tarente, cela représente environ 38 000 morts. 53 hauts responsables politiques et dirigeants de la firme ont été poursuivis pour « désastre environnemental ». NdT.

La chapelle Saint-Lazare
Longue histoire d’un lieu, brève histoire d’une lutte

Photographies : Martin Barzilaï

Le texte qui suit est le récit d’une bataille – encore en cours – contre trois formes de privatisation qui ont menacé la chapelle Saint-Lazare dans le X e arrondissement de Paris. Par un riche propriétaire pour en faire un espace de coworking. Par un collectif artistique, pour garder le lieu fermé et en faire un espace exclusivement dédié à ses productions. Par un public, homogène, qui viendrait à en exclure d’autres. Prendre l’embourgeoisement par le petit bout de la lutte et produire notre petite histoire, c’est le défi que nous nous sommes fixé. C’est un témoignage de ce que vouloir ouvrir un lieu de quartier aujourd’hui à Paris veut dire. Tout ce qui y est raconté est vrai, mais les dialogues sont romancés et les personnages anonymisés.

Ce texte a été initialement publié dans la Revue Incise no 4, parue en septembre 2017.

« Qu’est-ce qu’un lieu ? » C’est la question que pose, numéro après numéro, Revue Incise, revue annuelle de théâtre et de pensée critique.

Plus d’infos et points de vente sur le site du théâtre de Gennevillers, partenaire de la revue.

Jef Klak remercie chaleureusement la Revue Incise d’avoir accepté la publication de ce texte sur le site jefklak.org.

*

Ce qu’on appelle aujourd’hui l’enclos Saint-Lazare est situé dans le Xe arrondissement de Paris, entre la rue du Faubourg-Saint-Denis, la rue de Paradis, la rue de Chabrol et la rue d’Hauteville. Petit îlot, calme et méconnu, il abrite une histoire au moins huit fois centenaire, peuplée de lépreux, de galériens, d’esclaves, de libertins, de communardes, d’espionnes et de véroleux. Dans cette emprise, une chapelle. Désacralisée depuis deux cents ans, et complètement fermée depuis vingt ans. Le défi aujourd’hui est de l’ouvrir, aussi grand qu’un lieu public puisse être ouvert.

Il y aurait comme une revanche à prendre sur son histoire. Et dans la privatisation qui la guette, qui attend son heure, il y a comme un arrêt de l’histoire. L’histoire s’arrêterait là. L’embourgeoisement, la gentrification des quartiers, via ce processus de privatisation des lieux publics par un propriétaire, une politique, ou un public, c’est comme un arrêt de l’histoire des lieux. Ils passent dans la sphère privée, et ne nous concernent plus. Ça donne le vertige.

Gentrification : douce promenade à travers une ville,
consistant à imaginer que tout est propre,
beau et heureux alentour.

(Prière de ne pas toucher les œuvres)

L’enclos Saint-Lazare depuis le XIIe siècle

  1. À partir de 1120 : installation d’une léproserie.
  2. 1632 : les lazaristes, gros bras de Vincent de Paul (le saint), entièrement dévoués à l’évangélisation des pauvres de tous pays, prennent possession des bâtiments pour porter secours aux malades, aux galériens et aux esclaves. Et y installer une maison de correction pour jeunes gens dissipés ou libertins (dont Beaumarchais en 1785).
  3. 1789 : leur maison est pillée et la congrégation des lazaristes expulsée.
  4. 1794 : Saint-Lazare devient une prison pour femmes. Elle est décrite comme un des sites les plus sinistres de Paris. Son quartier VIP, « la pistole », accueillera des détenues comme Louise Michel, ou plus tard Mata Hari.
  5. 1823 : Une nouvelle chapelle est construite par Louis-Pierre Baltard. Elle se caractérise par ses deux niveaux permettant de différencier l’entrée des détenues de droit commun de celle des prostituées.
  6. 1927 : fermeture de cette prison, devenue symbole d’horreur et de déchéance.
  7. 1930 : réouverture, après reconstruction, en maison de santé, dont notamment une unité de vénéréologie.
  8. 1961 : des mains de la Préfecture, l’hôpital passe à celles de l’Assistance publique…
  9. 1988 : … puis à celles de la Ville de Paris.
  10. 1996 : le quartier est classé en zone urbaine sensible (ZUS), label décerné par les pouvoirs publics, correspondant à un découpage géographique des quartiers urbains considérés comme les plus pauvres.
  11. 1999 : tous les services hospitaliers quittent Saint-Lazare. Parallèlement est lancé un long programme de réaménagement et réhabilitation de l’enclos.
  12. 2005 : début de la rénovation des bâtiments avec l’ouverture d’un centre social, d’une école, d’une crèche, d’un gymnase, d’une médiathèque et d’un jardin. La chapelle reste, quant à elle, toujours fermée.

21 mars 2016 : l’espace de coworking ?

Le centre social : Tu vois la chapelle en face du centre social ?
Moi : Euh, non…
Le centre social : Ça ne m’étonne pas. Elle est fermée depuis vingt ans, personne ne la remarque. Bon, il se trouve qu’entre le centre social et la médiathèque, il y a une chapelle, inscrite au répertoire des monuments historiques, propriété de la Ville de Paris, 600 m2 au sol. Eh bien, la Ville voudrait la vendre car elle n’est plus en mesure de s’en occuper. Ça lui coûte trop cher. Un propriétaire d’espaces de coworking lorgne dessus. Rien de sûr, évidemment, mais tu vois l’idée ? Privatiser ce lieu et toute son histoire, ça m’attriste. Que ça puisse devenir un espace privé, marchand, alors même que le quartier a besoin de lieux publics, ça m’agace.

Agacement nourri sans doute par la modification profonde du quartier opérée depuis quelques années, où la majorité des lieux publics réhabilités, rénovés ou reconstruits l’ont été à destination d’une frange restreinte de la population, à fort capital économique et de culture jugée légitime. Les habitants historiques du quartier racontent que cela a engendré une inflation des loyers et des prix des produits de consommation courante, auxquels les populations aux revenus les plus modestes n’ont plus accès. Il n’est pas rare que les travailleurs du centre social réceptionnent déceptions et colères de ces habitants se sentant privés de leur propre quartier, ne pouvant plus y faire leurs courses, et non concernés par les nouveaux lieux et leurs activités.

C’est fatigant de subir les changements de son quartier, de le voir se modifier à vitesse grand V, et de croire que c’est une fatalité. De comprendre que nous, l’habitant au quotidien, nous n’avons aucune prise dessus. Que personne ne décide vraiment d’embourgeoiser un quartier, et que par conséquent personne ne peut aller contre. On voudrait proposer autre chose pour cette chapelle. Faire en sorte qu’elle reste publique.

Tout se passe en effet comme si le plus évident était la privatisation de ce lieu. Et que cette évidence amenait des habitants, mécontents, à réclamer une contre-évidence et à devoir mener une lutte pour qu’elle soit entendue et reconnue.

22 mars 2016 : l’invention d’un contre-projet

Déterminé à ne pas laisser ce lieu se perdre, le centre social décide de contacter tous les acteurs associatifs du quartier pour leur proposer de participer à l’élaboration d’un projet commun de réouverture de cette chapelle. Beaucoup répondent positivement. Tous encouragent l’initiative et s’accordent sur l’idée qu’un lieu de quartier est nécessaire à cet endroit-là.

Autour de la table, le centre d’hébergement d’urgence, le centre social, une association culturelle, une association de prévention spécialisée, l’organisation de jeunes du quartier, des associations mettant en lien les habitants d’origine étrangère, le conseil de quartier, une association de travailleurs sociaux et d’animateurs interculturels, et un restaurant associatif.

Dans cette chapelle, on n’y mettrait rien d’extraordinaire, si ce n’est tout ce qu’on devrait trouver dans un quartier mais qu’on ne trouve plus aujourd’hui à bas prix.

Au rez-de-chaussée, dans la nef, un café-restaurant, où on pourrait rester toute la journée si bon nous semble. Les consommations et plats seraient à des prix abordables pour tous, régulièrement cuisinés en lien avec les habitants du centre d’hébergement d’urgence et les bénévoles du centre social. Cet espace serait un lieu de passage.

On y viendrait aussi pour faire ses courses. Dans le supermarché solidaire, on trouverait des produits de consommation courante, vendus à moindre coût. Les prix seraient indexés sur les revenus des personnes. Il serait aussi possible de trouver, régulièrement, des produits locaux, d’assister à des rencontres avec les producteurs et de participer à des ateliers de cuisine, et sur l’alimentation.

Aussi, au milieu, un ring de boxe, qui, selon les envies, se transformerait en scène, tribune, ou salon. Et puis, en fin de journée, l’espace de la nef se modifierait pour laisser place à des débats, rencontres, concerts.

En grimpant quelques marches, on accéderait au second niveau (celui des prostituées d’antan). Y seraient installées des mini-boutiques gratuites, de troc et d’objets recyclés. Cela pourrait être aussi, l’espace d’un instant, celui d’artisans et artistes venus présenter ce qu’ils confectionnent. On y monterait aussi pour aller sur internet, assister à des permanences sociales et médico-sociales, ou obtenir des informations en tout genre.

C’est ainsi que nous rêvons ce lieu. Cela s’appellerait l’Agora du faubourg. Rien d’extraordinaire. Le quotidien, en somme.

Le travail des associations parties prenantes ne se cantonnerait pas à la mise en place de ces initiatives mais consisterait à faire en sorte que le lieu reste accessible à tous, et à éviter une privatisation non volontaire et progressive par un public, en excluant d’autres. Le lieu se veut mixte, en effet. Mais la mixité sociale ne se décrète pas. Il ne suffit pas de dire que le lieu est mixte pour qu’il le soit. C’est là notre lutte dans la lutte. Celle qu’on ne peut jamais vraiment gagner, mais quand on la gagne, on gagne vraiment.

Mixité sociale : brise fraîche dans la chaleur de l’été, qu’on adore, qu’on espère, qui nous frôle parfois, qui disparaît aussi vite qu’elle est apparue.

Nous savons que nous devons y réfléchir longtemps, plusieurs fois et collectivement. Que ce n’est pas une mince affaire que de se promettre la mixité. Loin de ce mot-valise usé, vidé, essoré par trop d’usage politique à mauvais escient, la mixité sociale, au quotidien, dans un quartier en cours de gentrification, est un défi. Celui de briser l’entre-soi dans l’occupation des nouveaux lieux publics, celui d’une réoccupation de l’espace public par les groupes sociaux marginalisés. Celui de la rencontre interculturelle au sens très large du terme : d’avoir la possibilité de se connaître, et d’échanger même si on n’a que le quartier en commun. C’est un défi à tel point qu’un lieu qui parle de mixité sociale aujourd’hui a de fortes chances d’être un lieu non mixte et bourgeois. À tel point que la mixité sociale fait partie du projet du lieu. Projet. Ce qu’on balance en avant. Nonchalamment.

Pour cette chapelle, notre conception de la mixité sociale est à l’inverse de l’idéal républicain assimilationniste mort, ne correspondant à aucune réalité. Il s’agirait plutôt d’un réflexe localiste : faire en sorte que chaque groupe culturel 1 « Groupe culturel », pour ne pas dire « communauté », et ainsi se prémunir d’éventuelles mauvaises compréhensions de l’idée, l’ambiguïté bien française du mot l’empêchant … Continue reading soit visible et reconnu dans l’espace public, en capacité de s’allier avec d’autres pour inventer ensemble leur devenir, et se défendre s’il le faut. Faire partie d’un groupe est souhaitable pour chacun de nous. Nous avons besoin d’appartenir à des groupes autres que celui de la famille pour être au monde. Le rôle des espaces publics, tel que celui en devenir de la chapelle, est de favoriser la présence de tous les groupes culturels du quartier, et pas seulement ceux, dominants, à fort capital économique et de culture jugée légitime.

Nous organisons alors des réunions publiques pour que tous ceux qui le souhaitent puissent apporter de l’eau au moulin de l’agora. Mais postuler que le lieu est ouvert à tous et toutes, que chacun peut y proposer des choses ne suffit pas. Nous le savons. Les prix bas ne suffisent pas non plus. Ils sont nécessaires, mais pas suffisants. Nous savons aussi qu’il ne faut pas attendre que les gens viennent « d’eux-mêmes », meilleure manière de trier le public. Il faut que nous allions à leur rencontre, que nous allions chercher les habitants de l’arrondissement, organisés ou non, pour les faire venir et qu’ils s’approprient l’espace.

23 mars 2016 : organisation de la lutte

De son côté, la mairie nous fait très vite comprendre qu’elle ne peut mettre un centime dans la rénovation de la chapelle. Il s’agit alors de faire preuve, autant que faire se peut, de finesse et pragmatisme.

Le centre social : Il faut qu’on utilise le budget participatif. La mairie insiste lourdement et régulièrement pour qu’on leur dépose des projets. À croire qu’ils manquent d’idées. Si on dépose un projet, dans le cadre de leur dispositif à eux, ils ne pourront que l’accepter. Plus précisément, il serait même bienvenu de leur demander de nous financer pour l’organisation d’une concertation sur l’avenir de la chapelle, dont le projet qui en découlerait serait financé par le budget participatif. Comme ça, si jamais ils proposent un projet dans leur coin, on pourra leur rentrer dans le lard en rappelant qu’une concertation est en cours, et qu’ils doivent en tenir compte.

Nous comprenons que la bataille sera plus longue et compliquée que prévu quand nous nous retrouvons à devoir défendre bec et ongles notre projet auprès des élus de la mairie du Xe. Projet provenant pourtant d’associations d’intérêt général pour ouvrir un lieu public, mais osant contrer un projet de privatisation venant de la Ville.

Nous : Il s’agit de faire de cette chapelle un lieu ouvert, accessible à tous, y compris aux habitants aux revenus les plus modestes, lesquels se sont vus progressivement mis à l’écart des nouveaux commerces et infrastructures, du fait de la gentrification du quartier.
La mairie : Nous controns la gentrification par les logements sociaux.
Nous : Ce n’est pas suffisant. Si vous cherchez à la contrer, il faut soutenir les projets de quartier proposés par le quartier.
La mairie : Ce n’est pas nous qui décidons, c’est la Ville de Paris.

Nous le comprenons encore plus quand les interlocuteurs à même de prendre des décisions deviennent difficilement identifiables, ou se rejettent mutuellement les compétences.

Rendez-vous avec le cabinet de la maire de Paris.
Annulé au dernier moment.
Deuxième rendez-vous avec le cabinet de la maire de Paris.
Annulé au dernier moment.
Rendez-vous avec le cabinet de l’élu à la culture [2. La chapelle est propriété de la Ville de Paris, gérée par la direction de la Culture et du Patrimoine.].
Annulé au dernier moment.

Nous manquerons enfin de nous étouffer quand nous comprendrons que ces mêmes élus finissent par nous mettre en concurrence avec un autre projet associatif.

24 mars 2016 : La Cavalcade

Appel de l’élu d’arrondissement qui soutient l’Agora du faubourg :

Je ne vais pas vous cacher que la situation est difficile. Que les lieux sont chers à Paris. Vous n’êtes pas sans le savoir. L’élu de mon parti à la mairie du XIe arrondissement soutient le collectif d’artistes La Cavalcade qui est en passe de se faire expulser. Moi, à la mairie du Xe, je vous soutiens. Or, la Ville de Paris a décidé de reloger La Cavalcade dans la chapelle. Ils ont visité il y a peu. Voilà. Il va falloir trouver un compromis, que vous vous arrangiez ensemble.

La Cavalcade est un collectif d’artistes parisiens, disposant depuis une dizaine d’années d’un espace dans le XIe arrondissement, mis à disposition par la Ville de Paris pour un loyer très modique. Leur lieu est, pour ainsi dire, semi-ouvert (ou semi-fermé en fonction des humeurs) : il n’accueille le public que de temps en temps. Selon eux, la mairie du XIe les déteste, les empêchant de vraiment travailler avec les habitants. Les voisins n’attendent qu’une chose, qu’ils s’en aillent. En février 2016, on leur annonce qu’ils vont devoir quitter les lieux. La Ville de Paris vend son patrimoine, et leur lieu sera transformé en cinéma hype. Mais, pas de panique, un autre lieu leur est réservé.

Rendez-vous no 1 :

La Cavalcade : La Ville nous a promis la chapelle. Nous l’avons visitée il y a quelques mois. Nous sommes de bonne volonté, nous ne sommes pas vos ennemis, c’est la Ville qui nous met en concurrence. On le sait. On aime beaucoup ce que vous faites. Nous aussi, nous aimerions plus nous ouvrir sur le quartier. Nous installer dans ce quartier serait l’occasion pour nous de revoir notre manière de travailler, de faire des choses avec vous et les habitants.
Nous : Dans ce cas-là pourquoi n’êtes-vous jamais venus nous voir ? Nous sommes juste en face pourtant…
La Cavalcade : On nous a dit que ça devait rester secret pour le moment.
Nous : Nous pensons possible que nos deux projets cohabitent, de partager le lieu. Et vous ?
La Cavalcade : De notre côté, nous avons besoin de nous concerter en interne pour prendre une décision.

Rendez-vous no 2 :

La Cavalcade : Vous avez rencontré l’élu à la Culture de la Ville pour défendre vos billes en nous discréditant. C’est un coup de poignard dans le dos. On ne peut pas vous faire confiance. On ne peut pas imaginer de travailler ensemble dans ces conditions.
Nous : Nous ne l’avons pas rencontré. Qui vous a dit ça ?
La Cavalcade : Quelqu’un.
Nous : On avait pris rendez-vous, mais il n’a jamais eu lieu finalement [3. Nous comprendrons plus tard que ce rendez-vous a été annulé car les élus avaient déjà tranché et accepté de faire passer notre projet au budget participatif.]. Jamais on ne se serait permis de vous disqualifier auprès de lui. Nous jugeons que nous menons la même lutte, que nous sommes du même côté, que nous ne devons pas nous affaiblir mutuellement.
La Cavalcade : On ne vous croit pas.

Rendez-vous no 3 :

La Cavalcade : Tout bien réfléchi, on ne veut pas partager le lieu avec vous. On a besoin de tout l’espace. On ne peut pas partager. On a besoin d’un lieu fermé pour travailler. Nous ne voulons pas la même chose que vous, nous n’avons donc aucune raison de travailler ensemble.
Nous : Vous voulez vraiment jouer la concurrence ? C’est vraiment dommage. Donc, que le meilleur gagne et à bientôt.

25 mars 2016 : le budget participatif

La seule façon de faire que la chapelle reste un lieu public est donc de présenter un projet au budget participatif de la Ville de Paris. Si le projet n’est pas élu par les habitants, le lieu sera vendu. Si on gagne, le lieu restera public, et notre projet verra le jour.

Mais pour qu’un projet passe au vote des habitants, il faut qu’il passe d’abord au tamis des édiles. Démocratie participative à la française. Il faut donc les avoir convaincus en amont du bien-fondé et de l’utilité sociale du projet pour qu’ils acceptent de le soumettre au vote.

Les rendez-vous, le travail de présentation, de défense du projet auprès des élus – basé notamment sur son ancrage sur le territoire – et le fort soutien de l’un d’entre eux permet au projet d’être éligible. Il est chiffré à un million d’euros. Ce qui signifie qu’en cas de victoire, la Ville s’engage à investir un million d’euros dans sa réalisation.

En très peu de calculs, nous arrivons à la conclusion que si nous voulons que notre projet se réalise, il faut faire en sorte d’être lauréats, donc d’inciter les habitants et travailleurs de l’arrondissement à voter. Et pour les inciter à voter, il faut les informer. De l’existence du budget participatif d’une part, et de notre projet ensuite. Nous partons donc pour une grande campagne d’information et de mobilisation dans tout l’arrondissement. A fortiori autour de la chapelle, bien sûr. Sur un mois, tous les bars, restaurants (se comptant par centaines aux abords du lieu) ont été arrosés, et des permanences de diffusion de flyers assurées.

26 mars 2016 : la victoire

À ce jeu, nous finissons par gagner. Notre projet est « lauréat du budget participatif ». La Ville de Paris se voit obligée d’investir un million d’euros dans la rénovation de la chapelle, et la mise en œuvre du projet. Flonflons et cotillons. C’est une victoire. Nous la célébrons car, d’une part c’est rare de gagner, et d’autre part, le lieu reste public et notre projet va voir le jour. Même si nous savons bien que c’est maintenant que le plus dur commence.

27 mars 2016 : fooding façon bio-tox

Ça ne manque pas. Une semaine après cette bonne nouvelle, on apprend que la Ville de Paris choisit de confier au groupe Noctis l’animation du toit de la médiathèque adjacente à la chapelle. Noctis est notamment à l’initiative de salons, bars et restaurants très haut standing à Beaugrenelle, au bois de Boulogne, aux Champs-Élysées, à Montparnasse, au Trocadéro, à Opéra, au Louvre, à Saint-Germain-des-Prés… et maintenant dans le square Saint-Lazare, Paris Xe, quartier dit « prioritaire » pour la Ville [4. Un quartier classé « prioritaire » pour la Ville ou l’État est un quartier jugé moins doté, plus pauvre, sur lequel les pouvoirs publics s’engagent à déployer une politique d’aides spécifiques.].

À n’en pas douter, la journée ce sera petit resto sympa. Bio, équitable, vegan, locavore, paléo-fruticool. « Nan mais y a pas que du vegan. Y’a des plats pour les flexi, on n’est pas des intégristes ici. » Sur le toit de la médiathèque, l’été ça fait rêver. Le soir, lounge électrochic. Cocktail à 15 balles et soirées après 2 du mat’. Ouais, c’est chouette.

Cette nouvelle est pour nous très dure à avaler. Il y a de forts risques que tout notre travail d’ouverture de la chapelle sur le quartier soit sapé par la politique de ce nouveau lieu. On imagine sans aucun mal un bar-restaurant tape-à-l’œil, cher et tourné vers le public-cible habituel de tous les bars « concept » ouvrant aujourd’hui. C’est ici une forme de privatisation de l’espace par un public, générant privation pour tous les autres. Ils sont précisément l’inverse de ce que nous voulons être. Pis, ils sont ce contre quoi nous nous battons. À dix mètres de nous. Ils sont plus forts, mieux dotés, et gagneront toutes les batailles silencieuses que nous compterons mener contre eux.

D’aucuns disent qu’à croire que nous avons gagné, nous avons perdu.

28 mars 2017 : les travaux

Moi : Je suis passée voir la chapelle ce matin. Les travaux ont commencé. Il y avait un géomètre, et un autre ouvrier. Ils prenaient des mesures. Il y avait plein de poussière, des bâches, du ciment… On a gagné pour de vrai !

Le centre social : Les travaux vont prendre au moins deux ans. Deux années à attendre, c’est long. Il faut que pendant ce temps-là nous nous organisions pour l’ouverture, nous décidions d’une manière de s’organiser, de fonctionner ensemble pour gérer le lieu, et que nous commencions à l’éprouver. Il va falloir tenir.

29 mars 2019…

« Ah c’est joli chez vous. »
« Non, je vous en prie, c’est chez vous. »
« C’est combien le café ? »
« Un euro. »
« Même assis ? »
« Le plat à six euros, c’est pour les végétariens ? »
« Non, non. »
« Pourquoi y’a un ring de boxe au milieu ? »

Notes

1 « Groupe culturel », pour ne pas dire « communauté », et ainsi se prémunir d’éventuelles mauvaises compréhensions de l’idée, l’ambiguïté bien française du mot l’empêchant parfois.
Le port d’Anvers et le village fantôme

Le port d’Anvers et le village fantôme
Containérisation du monde et déplacements de vies

Traduction de l’italien par Claire Feasson

Article original : « Anversa, il villaggio fantasma e il porto più efficiente del mondo », Napoli Monitor, 13 septembre 2017.

Les marchandises s’en viennent, la vie s’en va. À l’extrême nord de la Belgique, sur les rives de l’Escaut, Anvers est aujourd’hui le deuxième port d’Europe, derrière Rotterdam, et la première place boursière mondiale. Comme au Havre en France, la zone portuaire veut s’étendre encore et toujours, et augmenter ainsi le flux de containers arrivés du monde entier. Mais ces monstres-boîtes, qui acheminent nos biens de consommation, mangent peu à peu les gens alentour. Entre les grues du port et une centrale nucléaire, le petit bled de Doel prend des airs de ville fantôme. Malgré une lutte digne et énergique des habitant.es, la population est passée d’un millier dans les années 1990 à une dizaine aujourd’hui.

C’est un bruit persistant qui court le long du chemin menant au village de Doel. Comme une turbine… En fait, des millions de turbines semblent surgir des profondeurs et vombrir jusqu’à se répandre sur le polder 1 Polder : étendue artificielle de terre gagnée sur l’eau, dont le niveau est bien souvent inférieur à celui de la mer., autour d’un des ports les plus performants d’Europe. Comme le souffle d’une force immuable. La lumière matinale se reflète sur l’asphalte mouillé de l’autoroute : plus qu’un axe routier, c’est un labyrinthe bouchonné les deux tiers du temps, qui transperce l’Escaut d’une rive à l’autre. Si l’on suit la rive droite, on se retrouve nez à nez avec les parois des containers; où règne une végétation dense, constellée de cheminées, de pistes cyclables et de poids lourds. Depuis l’axe routier, on ne perçoit même pas la boucle du fleuve, séparée par des espaces morcelés et des zones de stockage. La frontière entre la Belgique et les Pays-Bas coupe les deux rives, et le courant se jette dans la mer, distante de 100 km, le long de la côte nord qui part du Havre et arrive à Hambourg en passant par Anvers et Rotterdam.

Je me trouve dans la région des ports hanséatiques [2. Hanse : association des villes marchandes de l’Europe du Nord et de la mer Baltique.], l’une des plus productives au monde. Les syndicats y sont les mieux organisés, les ouvriers portuaires les plus qualifiés et les entreprises les plus internationalisées. En jetant un œil sur les ports de cette ligne du Nord, il ressort que la majeure partie des terminaux à conteneurs sont gérés par des multinationales qui coopèrent avec les plus grosses compagnies maritimes. En d’autres termes, les clients sont aussi actionnaires, leur compagnie fournit le service et contrôle en même temps la totalité de la chaîne des fournitures globales jusqu’au quartier général. Selon l’Union européenne, cela ne relève pas d’un conflit d’intérêts. Tout ce qui compte, c’est d’obtenir le volume sur lequel se fonde l’industrie globale des conteneurs – on compte en millions d’EVP [3. EVP : unité de mesure approximative qui regroupe à la fois les conteneurs de 20 pieds et de 40 pieds. En anglais, Twenty foot Equivalent Unit.], « Équivalent Vingt Pieds ». Et d’avoir des ports et terminaux avec l’espace et la capacité suffisantes pour la manutention, ainsi que les infrastructures pouvant garantir un flux sans interruption.

Si l’on ne saisit pas cela, on ne peut pas comprendre les projets mégalomanes qui menacent l’existence de territoires tels que celui de Doel et ses alentours, couvrant la municipalité de Beveren, province flamande qui longe la berge du port d’Anvers.

Des bandes d’oiseaux survolent le village. Seul le bruit des pas sur le pavé trouble le silence sur la berge. La voiture a laissé derrière elle des champs remplis de vaches, mais le vrai chemin qui mène au village est cette autoroute, numérotée selon les différents accès. À proximité du rond-point se trouve un panneau rouge : « Geen Doel zonder haven » (Non à Doel sans port). Quelqu’un a ajouté : « + frituur » (mais avec des frites). Le village est à peine plus loin et le fleuve passe devant. Le bruit assourdissant des turbines semble maintenant sous l’eau.

Il reste un bar où les ouvriers de la centrale déjeunent, et plus loin, l’église et le cimetière – à peine en dessous de la surélévation de protection du terminal 1742 Deurganchdok. Le reste est saccagé, malgré un panneau à l’entrée du village rappelant qu’ici vivent encore des gens et que les actes de vandalisme seront poursuivis. On trouve des graffs sur toutes les façades des maisons, à la différence du centre ville d’Anvers épargné par la moindre déclaration d’amour ou de haine sur les murs. Ici et là, une habitation est restée intacte. Si l’on avance dans les ruelles, on peut voir des mères photographier leurs enfants devant les maisonnettes condamnées par des planches de bois clouées, la toiture de briques rouges en train de s’écrouler et les fenêtres cassées. Un couple de vieux promène son chien.

Il y a un petit mémorial pour les marins, des jeux pour enfants et un mini port de plaisance le long du fleuve. La Margherita de la MSC [4. Leader mondial de transport par containers.] avance lentement pendant qu’une péniche navigue en direction du canal. Le tourbillon ne faiblit pas et les oiseaux accompagnent le passage d’un autre navire dont la proue est tournée vers l’embouchure du fleuve. L’un va et l’autre vient, comme un tapis roulant venu de l’Extrême-Orient jusqu’en Europe pour repartir aussitôt.

Au premier plan, on voit un quai, donné en concession à une multinationale de Singapour et une autre de Dubaï. L’ouest du terminal a une capacité d’accueil de plus de sept millions d’EVP. L’est, plus ou moins de deux millions. Au total, plus de neuf millions d’EVP sont charriés par une quarantaine de grues à col d’oie. Dans le coin opposé du terminal, un vieux moulin et, derrière le moulin, les deux tours de refroidissement de la centrale nucléaire. Le village est au milieu d’une zone industrielle grande comme 3 000 terrains de foot. Son effacement de la carte a commencé au milieu des années 1960, et les 1 500 hectares de polder environnants n’y sont pas étrangers.

Quand tout cela a commencé, Daniel n’était pas encore né. Sa famille a déménagé d’Anvers à Doel au printemps 1990, et déjà à l’époque, on entendait parler des projets d’expansion du port. « Ils » disaient que Doel et toute la zone disparaîtrait. Puis « ils » changèrent d’avis. À ce moment-là, quelques habitants sont partis, les incidents se succédant à la centrale nucléaire. « Ils » disaient qu’un village entre une centrale et un terminal de containers ne pouvait pas durer. Mais, au même moment « ils » voulaient construire un nouveau dock. « Ils » le répétaient : Doel devait disparaître de la carte, cela ne faisait aucun doute. Si bien qu’un beau jour, un habitant a décidé de monter un comité d’action juridique contre « eux », appelé Doel 2020. C’était en 1998.

« Eux », qui?

« “Eux”, c’est le gouvernement flamand et la commission portuaire, raconte Daniel, qui ont autorité sur la construction des infrastructures publiques du port. Ils ont déboursé des millions d’euros pour des projets qui ont échoué. Ils sont devenus les ennemis des habitants – “eux” et les autorités portuaires d’Anvers, qui ont toujours eu une grande influence sur le gouvernement flamand. Et derrière “eux”, se tiennent les opérateurs des terminaux comme ceux de Singapour et de Dubaï. Et encore derrière ceux-là, les compagnies maritimes comme la MSC.  »

Le contentieux légal initié par Doel 2020 souligne que le projet de construction du terminal de Deurganchdok s’applique à une zone protégée par des obligations environnementales, mais la réalisation des travaux fut rendue possible par un décret spécial du gouvernement local. Néanmoins, les habitants ont gagné et ont obtenu un accord. Doel pouvait rester malgré Deurganchdok, et le gouvernement se devait d’assurer la pérennité des habitations. En même temps, les autorités locales ont poursuivi la mise en œuvre de leurs plans d’expropriation en exerçant des pressions sur les habitants pour les inciter à partir et en accentuant les divisions internes. 95 % des propriétaires ont vendu leurs maisons entre 2000 et 2003. Mais certains voulaient encore rester, comme la famille de Daniel, qui a décidé de ne pas vendre par principe, parce que ce n’est pas juste de partir comme ça, et que Doel doit rester là où il est.

Aujourd’hui, onze propriétaires ont gardé leurs maisons. La majorité ont vendu et sont partis, vidant le village peu à peu.

Ignorant le jugement rendu, le gouvernement local refusait de rendre le village habitable et laissait les édifices se détériorer. Puis, entre 2004 et 2006, les occupations ont commencé. Par vagues. D’abord les marginaux, puis les collectifs d’artistes qui ont commencé à remplir les murs de fresques murales, des œuvres d’art pour se protéger de la démolition. Ensuite, des gens sur liste d’attente des habitats à loyer modéré. Arrivèrent aussi ceux qui avaient entendu parler de maisons à moitié abandonnées, avec eau et électricité gratuites. En réponse, la municipalité est intervenue pour évacuer squatteurs et locataires. Les habitants de Doel se sont opposés à l’évacuation des occupants et à la démolition du village, déclaré habitable selon la loi. L’autorité portuaire d’Anvers commença alors à détruire les maisons dont elle était propriétaire, alimentant les tensions. Aux alentours, les gens étaient expropriés deux fois : pour la réalisation d’une aire naturelle en compensation du terminal Deurganchdok, et pour la construction de ce même terminal.

Les bandes d’oiseaux sont mieux traitées que les civils par le gouvernement local, raconte Daniel. Un jour, lui et des amis étaient encerclés par la police, assis sur les toits des maisons pour empêcher leur démolition. Quand les officiers se sont approchés et ont vu des nids d’hirondelles sur les toits, ils ont fait marche arrière.

Vers la fin des années 1990, un millier de personnes vivaient à Doel. En 2009, ils n’étaient plus qu’une trentaine. Et quand les autorités ont laissé les maisons vides se détériorer, les actes de vandalisme ont commencé. La rumeur a fait de Doel un village fantôme : « Au début, nous avons tenté de nous défendre nous-mêmes. On faisait des rondes de nuit, on appelait la police, mais c’était frustrant : la municipalité s’en fichait, des gens venaient voler des fils de cuivre, des matériaux de construction, faisaient des feux et cassaient des fenêtres. On faisait des gardes, on fermait l’entrée du village les week-ends et la nuit, on laissait en dehors les gens qui n’étaient pas du village. On avait gagné le procès, mais à la fin, Doel est devenu ce qu’ils voulaient que ça devienne. Ils ont laissé les gens venir détruire, parce que le propriétaire des maisons était le port, et que le port ayant besoin de s’étendre, la dévastation du village légitimait la démolition. C’est de cette manière-là qu’ils se sont débarrassés de nous et du village.  »

Daniel raconte qu’en 2015 le gouvernement flamand a sorti de son chapeau le projet de Saeftingdok, un terminal prévu là où gît Doel. L’emplacement du village sert maintenant à désaturer le terminal de Deurganchdok, et avec celui de Saeftingdok, on passera de neuf à trente millions d’EVP : chaque seconde, un container quitte le port, jour et nuit. Quant à la centrale nucléaire de Doel, ils auraient dû éteindre les réacteurs, mais la date est sans cesse repoussée.

Après des années de pressions, d’expropriations, de démolitions et de batailles juridiques, et malgré leur tentative de faire survivre le village, les habitants de Doel ont dû se résoudre à vendre leurs maisons. Je me suis promené là où c’est encore permis, le long de la digue jusqu’à la crête, avec ses grillages et panneaux qui ordonnent de ne pas franchir le périmètre. Devant les barrières, je regarde une grue qui charge et décharge des porte-containers, lourds de bruits sourds espacés par des sirènes. L’eau du fleuve s’abat encore plus fort sur la rive à cause des remous provoqués par les cargos en transit. À présent, le croassement des oiseaux et le tourbillon constant ne font plus qu’un avec le cycle sonore du chargement/déchargement. Le chœur des sirènes des transporteurs s’agitent autour des containers empilés qu’ils prennent, montent, déplacent, bougent. Du navire au bord du quai. Du bord des docks au terminal conteneur. Du terminal à la longue file de semi-remorques devant la porte d’accès. Puis encore plus loin, dans l’arrière pays, d’où proviennent les marchandises et vers où elles s’en vont.

Pour aller plus loin :

Une vidéo sous-titrée en anglais du collectif Doel2020 .

L’impact des méga-navires, graphiques réalisés par Agnès Stienne, Philippe Rekacewicz et Philippe Rivière, Vision Carto.

Chroniques portuaires, Julia Burtin Zortea et Article 11.

De belles photos des fresques murales de « Doel, le village fantôme devenu citadelle du street art », Nouvel Obs.

Notes

1 Polder : étendue artificielle de terre gagnée sur l’eau, dont le niveau est bien souvent inférieur à celui de la mer.

Marseille Social Club
Expulsion des pauvres pour la saison touristique

Marseille. Son Olympique, son pastis, ses grandes gueules, sa Bonne Mère et… ses expulsions. Loin des clichés sur la douce vie marseillaise que la mairie tente de vendre aux touristes en goguette, un nombre croissant de personnes sont condamnés à la rue alors que les logements vides ne manquent pas. Un état d’urgence sociale auquel tentent de répondre quelques associations, regroupées dans le collectif Délinquants Solidaires.

« C’est votre propre barbarie qui en a transformé autant en pirates »

Capitaine William Fly, 1726, aux juges le condamnant à mort pour ses actes de piraterie

« Je vous emmerde ! Allez tous vous faire foutre ! Je suis malade moi ! J’ai besoin d’un toit ! Connards ! »

Il hurle tout ce qu’il peut, G., ulcéré de colère, au bord de l’explosion. Cheveux hirsutes, yeux roulant comme des billes, il voudrait en venir aux mains avec ceux qui le condamnent à la rue : les policiers chargés de l’expulser de son nouveau foyer. Pour éviter l’escalade, il faut s’interposer, l’éloigner fissa. Parce que oui, G. ne ment pas : il est vraiment malade, sujet à de violents accès de délire psychotique. N’empêche que cette fois, il a raison, éructe dans le bon sens, hurlant tout haut ce que tout le monde pense en sourdine, expulsés comme soutiens : ce moment est honteux.

Derrière G., une file de personnes quittent sans heurts le 39, boulevard Blancarde, grand bâtiment inoccupé depuis trois ans, dans le IVe arrondissement de Marseille. Escortés par les flics, ils traversent la pelouse munis de quelques bagages, passent sous la grande banderole Médecins du Monde et rejoignent le portail d’un air penaud. Des familles, pour la plupart, abonnées aux plans galères, qui n’ont même plus la force de protester. Une fois dehors, tout le monde s’assoit sur le trottoir, regard vide.

Parmi eux, il y a Y., le patriarche roumain qui ne pipe pas un mot de français mais est toujours prêt à t’inviter pour un café en langue des signes. Il y a L., même pas 10 piges, en pleurs, elle qui était tellement ravie de découvrir la terrasse du lieu qu’elle en babillait d’aise sur les épaules de son père. Il y a ce jeune couple mignon aux faux airs d’adolescents qui avait pris une option sur une chambre, pas la plus grande mais la plus jolie. Il y a l’aîné F. et sa chienne K., son ancre quadrupède, si vieille qu’elle donne l’impression d’avoir tout vu tout connu. Une litanie de destins tortueux : Français, Roms, Roumains, SDF, tous mélangés, avec pour seul point commun cette quête impérative d’un toit. Et parmi eux, une poignée de militants et associatifs, qui ressortent en suant les meubles qu’Emmaüs avait gracieusement offert pour l’emménagement. Tout ce petit monde tire la tronche, à juste titre.

Les policiers entrés à l’intérieur pressent les retardataires. Ceux qui sont stationnés au portail les regardent passer – la plupart semblent s’en foutre, d’autres ont l’air gênés. Ils sont venus en force, huit camions. Et leur prolifération a quelque chose d’absurde au regard de la situation : ce ne sont pas des squatteurs combatifs qu’ils expulsent, juste des familles et une poignée de soutiens. Tout ça sous l’œil des caméras et de journalistes, au grand jour. Il fallait sans doute faire exemple, ne pas laisser passer cette tentative de relogement. D’où la rapidité de l’expulsion : même pas deux heures après l’entrée des familles, les voici mises à la porte avec pertes et fracas.

Une vision violente, à tel point que des voisins venus en badauds prennent vite position pour les occupants : « Mais pourquoi ils vous virent ? C’est une honte ! Ce bâtiment est vide depuis trois ans !  »

Côté force de l’ordre, par contre, l’empathie n’est pas de mise. « Ça ne vous fait rien, de voir des enfants à la rue ? », demande un soutien à un policier. Réponse de l’intéressé : « Honnêtement ? Non. Rien. » La messe est dite.

Délinquants solidaires
vs.
préfecture arbitraire

Derrière l’action d’occupation menée ce vendredi 7 juillet, il y a de nombreuses associations regroupées sous la houlette d’un collectif : Délinquants Solidaires. Parmi elles : Médecins du monde, la Fondation Abbé Pierre, la Cimade, Emmaüs, etc. De grosses structures, qui pèsent dans ce petit monde. Constatant la situation d’urgence sociale à Marseille (entre 12 000 et 15 000 personnes à la rue, système d’hébergement et 115 complètement dépassés, hausse du nombre de migrants mineurs isolés, familles séparées dès lors qu’elles sont prises en charge, etc.), elles ont décidé de passer à l’offensive, ciblant des bâtiments inoccupés pour y loger des familles et mettre les pouvoirs publics devant le fait accompli. Le terme utilisé : « réquisition citoyenne ». Une façon de ne pas se réclamer du « squat », qui se rattache à un univers politique plus radical. Il faut dire que si la méthode d’ouverture est la même, la suite est différente : le but est de négocier un loyer avec la mairie pour entrer dans la légalité.

« Face à l’urgence et à l’inertie de l’état, on a décidé d’expérimenter de nouvelles formes d’action, fondées sur l’idée de réquisitions négociées », résume Jean-Régis Rooijackers, de Médecins du Monde, très impliqué dans la démarche. « On a écrit un manifeste en ce sens qui a été signé par des fondations, associations et fédérations engagées. C’est une grande avancée : des gens pas forcément radicaux politiquement se positionnent sur de nouveaux types d’actions, se montrent prêts à avancer différemment. Avec cette conviction : c’est l’État qui est délinquant, pas nous. »

Leur constat ? Il y a chaque jour davantage urgence à trouver des solutions. Alors que la situation sociale à Marseille est déjà déplorable en soi et que les travailleurs sociaux sont au bord de l’asphyxie, les expulsions s’enchaînent ces derniers temps. Le 6 juillet dernier, 250 Roms étaient ainsi jetés hors de leur lieu de vie, boulevard Magallon, dans le XVe arrondissement de Marseille. Un cas emblématique par le nombre de personnes concernées, mais pas isolé. Pour parfait symbole, ce petit bâtiment situé dans le quartier des Réformés et occupé depuis deux ans par une petite association, le Marabout du 46. Y sont logées des personnes en situation d’urgence sociale, dont certaines ont des troubles psychiatriques aigus 1 Pour en savoir plus sur le lieu, voir l’article publié par l’auteur en novembre 2016 dans le mensuel de critique sociale CQFD ; « Marseille : Occupy la … Continue reading. Or la préfecture l’a promis : le lieu sera expulsé prochainement. Et puisque le bâtiment du 39, Boulevard Blancarde n’a pu être réquisitionné, la vingtaine de personnes qui y habitent semblent condamnées à la rue [2. Suite à la mobilisation décrite dans cet article, la Préfecture semble avoir mis de l’eau dans son vin concernant ce bâtiment. A suivre. ]. Des dommages collatéraux qui se multiplient dans l’indifférence générale, hors travailleurs sociaux et militants partisans du squat. Lesquels font parfois alliance pour contrer l’immobilisme ambiant.

Pirates par nécessité

Derrière une occupation comme que celle du 39, boulevard Blancarde, il y a tout un travail caché, la partie immergée de l’iceberg. Il faut repérer des bâtiments, chercher à qui ils appartiennent, trouver comment y entrer sans effraction, puis s’y cacher pendant 48 heures pour respecter le délai de flagrance [3. Jusque récemment, le fait de prouver qu’un bâtiment était
occupé depuis au moins 48 heures permettait d’éviter une expulsion rapide. Ces derniers temps, cette règle juridique n’est plus respectée.]. Pas facile. Cela fait ainsi plusieurs mois qu’une petite équipe, non rattachée aux associations, mais soutenant la démarche, cherche le lieu idéal, s’échine à trouver un bâtiment public permettant de fédérer une action située aux marges de la légalité. Des pirates derrière les « officiels ».

Une première tentative d’occupation d’un immense bâtiment situé dans le VIIIe arrondissement marseillais – le fief du Gaudin – a débouché sur un fiasco avant l’entrée des familles, les flics défonçant la porte principale à coups de béliers avant de rouer de coups les deux « dangereux » squatteurs pacifiques et de les traîner au poste [4. Pour sanction, un simple rappel à la loi. L’action est racontée par le détail dans le numéro 153 de CQFD (avril 2017), en un article intitulé « Veni, vidi, quasi vici ». ]. D’autres tentatives ont échoué dans l’œuf, généralement pour cause de difficultés logistiques. Mais cette fois, tout semble parfait [5. À ce détail près que le bâtiment appartenait en fait à une association pour la formation médicale et pas à l’État. ]. Entrés discrètement, les occupants ont passé 48 heures à l’intérieur, tuant le temps dans les locaux vides, ornant les murs de messages inspirés tels que « Un toit pour tous, tous pour un toit », préparant l’arrivée des familles tout en s’appliquant à rester discrets. Et puis, au dernier moment, à 9 heures du matin, cette dernière tâche si plaisante : ouvrir le portail et accueillir les arrivants et leur marmaille. Enfin, les yeux cernés de fatigue, se congratuler : mission accomplie.

Car cela semblait évident : avec le soutien des associations, l’installation des familles avec enfants en bas âge et la présence des médias, jamais la préfecture de police n’oserait donner la consigne d’expulser.

Sauf que non.

L’ordre a tranché : dehors les indésirables.

*

Dans son luxueux bureau orné des ors de la République, le tout juste nommé préfet de police des Bouches du Rhônes, Olivier de Mazières, doit se féliciter du message fort adressé, se dire qu’il a bien géré la situation, que ses patibulaires troupes ont bien fait le travail, chapeau les gars.

Sans doute qu’il n’est pas seul. Que toute une hiérarchie se congratule à l’idée que l’ordre règne, de même qu’elle se targue depuis des mois d’expulser tous les lieux ouverts pour accueillir les migrants. Une bureaucratie droite dans ses bottes, condamnant sans sourciller des êtres humains à la misère.

Alors oui, c’est bien G. qui a raison, lui qui ce jeudi invective les policiers de toute sa rage débordante.

En attendant, tandis qu’il s’éloigne dans un barouf furibard, les familles restent assises sur le trottoir, au soleil, les jambes coupées. Il faut repartir. Mais où ?

Notes

1 Pour en savoir plus sur le lieu, voir l’article publié par l’auteur en novembre 2016 dans le mensuel de critique sociale CQFD ; « Marseille : Occupy la psychiatrie »

Nuclear History X
Après l’effondrement : Petite histoire du site nucléaire de Hanford (USA)

Début mai 2017, un tunnel rempli de déchets radioactifs s’est effondré sur le site de Hanford, dans l’État de Washington, à 275 km de Seattle. Depuis 1943, les réacteurs nucléaires et les usines de retraitement de ce complexe ont généré soixante tonnes de plutonium, équipant les deux tiers de l’arsenal nucléaire américain. Cette production, extrêmement polluante, a créé d’immenses quantités de déchets chimiques et radiologiques qui empoisonnent encore aujourd’hui les rives du majestueux fleuve Columbia, si bien que ce gigantesque combinat, seize fois plus grand que Paris, où s’agitent aujourd’hui 9 000 décontaminateurs, est considéré comme le plus grand dépotoir nucléaire du continent américain.

Mardi 9 mai, un trou de six mètres de large est découvert dans une tranchée couverte de Hanford. Les alarmes du site résonnent et poussent la plupart des employés à évacuer le complexe nucléaire.

En 1965, on avait « garé » dans ce tunnel huit wagons télécommandés remplis de 600 m3 de déchets nucléaires issus de l’usine de retraitement attenante, avant de recouvrir le tout de sable et de graviers. Ce moyen de stockage devait être temporaire : les ingénieurs finiraient bien par trouver une solution aux déchets de forte activité ! Problème : avec le temps, les rayons gamma ont attaqué le bois de soutènement qui a fini par céder. Heureusement, les trois mètres de poussières et de sables, tombés sur les wagons lors de l’effondrement semblent avoir fixé la contamination au sol. Dans les jours qui ont suivi, les ingénieurs du site ont recouvert d’une bâche toute la longueur du tunnel et ont parlé de combler la cavité béante avec des gravats. Moins d’un mois plus tard, le 8 juin, les alarmes se sont affolées à nouveau à Hanford. Cette fois, c’est la destruction d’une usine de retraitement de plutonium datant de la fin des années 1940 qui a dispersé des contaminants et forcé les ouvriers à se calfeutrer pendant plusieurs heures. Ces accidents répétés ont exposé médiatiquement Hanford et ses activités, mais le site est depuis retourné à l’anonymat. Pourtant, malgré leur côté spectaculaire, les deux incidents n’ont mis en jeu que de faibles quantités de polluants radioactifs. Le site a connu, sur son histoire, des contaminations beaucoup plus sérieuses et le pire est peut-être à venir, avec le chantier de « remise en état » censé durer plusieurs décennies… Voici l’histoire terrible de cette catastrophe rampante…

Naissance du site

En 1942, Leslie Groves, le riant directeur militaire du projet Manhattan 1 Nom de code du projet américain de construction d’une bombe atomique pendant la Seconde Guerre mondiale. Le projet Manhattan employa plus de 120 000 personnes sur une trentaine de sites., veut obtenir quelques dizaines de kilogrammes de plutonium avant la fin de la guerre, de quoi assembler deux bombes atomiques. Son problème est que le plutonium, inexistant dans la nature, ne se fabrique qu’en laboratoire, dans des quantités de l’ordre du microgramme. Sous ses ordres, les scientifiques du MetLab de Chicago et de Los Alamos au Nouveau-Mexique sont chargés de concevoir un procédé capable de fournir les quantités requises de plutonium. Sur le papier, rien de trop complexe : on irradie de l’uranium dans une pile nucléaire – ce qu’on appelle aujourd’hui un réacteur. Une partie de cet uranium se transmute par capture neutronique en plutonium. On récupère ensuite ce mélange uranium/plutonium qu’on sépare par des procédés chimiques. Mais Groves, lui-même ingénieur de formation, sait que les théoriciens du projet Manhattan, aussi brillants soient-ils, ne s’y connaissent pas suffisamment en ingénierie et en chimie, et que le passage du laboratoire à l’échelle industrielle n’est pas dans leurs cordes. Aussi confie-t-il la construction du site de production de plutonium à l’entreprise chimique DuPont, seule capable, selon lui, d’assurer la faisabilité du projet [2. Sur DuPont et son implication dans le projet Manhattan, lire l’excellent livre de Pap Ndiaye. Du nylon et des bombes : Du Pont de Nemours, le marché et l’État américain, 1900-1970. Belin, 2001.].

Fin 1942, le colonel Matthias, factotum de Groves, et des ingénieurs de DuPont cherchent un lieu où bâtir le complexe nucléaire. On imagine déjà, à l’époque, qu’un réacteur au système de refroidissement compromis puisse exploser et répandre des radionucléides des dizaines de kilomètres à la ronde. On sait aussi que l’usine de retraitement envisagée dégagera des effluents gazeux très radioactifs à chaque étape de la chaîne de production. Groves insiste pour que le futur complexe soit bâti loin de la côte Est et du Midwest et envisage la construction dans les zones faiblement habitées de l’Ouest américain. Matthias et les ingénieurs de DuPont survolent six sites en quelques jours, et c’est celui de Hanford qui retient leur attention. Situé sur les rives du fleuve Columbia, au sud-est de l’État de Washington, il est à plus de 250 kilomètres des centres urbains les plus proches, Spokane et Seattle. Par ailleurs, le débit du fleuve est suffisant pour refroidir les réacteurs ; et le barrage de Grand Coulee, en amont peut assurer un apport d’énergie électrique au site.

En mars 1943, le site étant choisi, le projet Manhattan achète 1 600 km² de terres et donne trois mois aux quelques milliers d’habitants qui y vivent pour décamper, en échange d’une indemnisation, sans leur expliquer pourquoi ils sont expropriés.

Malgré la pénurie de main d’œuvre, courante en temps de guerre, on attire jusqu’à cinquante mille ouvriers venant de tout le pays avec des prospectus vantant des salaires mirifiques et un cadre de vie en pleine nature. Mais ceux-ci ne découvrent qu’un pays aride, soumis à des tempêtes de sable continuelles, avec pour seuls lieux de loisir les saloons sordides installés par DuPont près des baraquements d’habitation. Les nombreux départs sont compensés par du sang neuf et, en mois de deux ans, on construit trois réacteurs s’égrainant tous les huit kilomètres le long du Columbia, plus deux usines de retraitement quinze kilomètres plus au sud. Une fois les bâtisseurs partis, arrivent ingénieurs et techniciens, responsables de la production de plutonium. À la fin de la guerre, le travail à Hanford s’effectue dans le secret le plus absolu, par peur de l’espionnage nazi et soviétique. Les mots uranium et plutonium sont proscrits et remplacés, dans les rapports internes, par des noms chiffrés. Les ingénieurs de DuPont se voient interdire les prises de note et jusqu’à la possession d’un journal intime. Le travail est tellement compartimenté qu’à part les hauts gradés et les huiles de DuPont, les employés du site ne connaissent pas la finalité de leur travail. Même Truman, alors vice-président, n’est pas au courant de ce qui se passe à Hanford, et il devra attendre d’arriver à la magistrature suprême pour connaître l’existence du complexe et son but.

Après la guerre, encore la guerre

Après la destruction de Nagasaki, le 9 août 1945, Hanford et Richland, la ville attenante qui héberge les ingénieurs, se retrouvent sous les projecteurs. La presse américaine salue les ingénieurs et leur œuvre épatante, la bombe. Dans l’euphorie patriotique qui gagne le pays suite à l’écrasement du Japon, la ville de Richland se pare de symboles guerriers : l’équipe de football locale choisit pour nom The Bombers et pour logo, un champignon nucléaire… Le job accompli, DuPont peut partir la tête haute, et laisse la gestion du site à General Electric.

Jusqu’en 1949, la production de plutonium baisse, ce qui ne manque pas d’inquiéter les employés qui ont peur de perdre leur gagne-pain. Mais le 29 août de cette année, l’explosion de la première bombe nucléaire soviétique – que l’on n’attendait que dix ou quinze ans plus tard – et les tensions relatives à la guerre de Corée relancent le complexe. En une quinzaine d’années, on y construit six réacteurs supplémentaires, ainsi que deux nouvelles usines de séparation du plutonium. Le site atteint alors sur la période 1960-1965 son pic de productivité : 5 tonnes de plutonium par an – de quoi équiper trois bombes de Nagasaki par jour ! Au cours des années 1970, l’activité du complexe de Hanford diminue sensiblement, au gré des accords de désarmement signés avec les Soviétiques, avant de connaître un bref regain sous la présidence du cow-boy en chef Reagan. Le dernier réacteur est arrêté en 1987. Quant à la seule usine de retraitement alors encore en activité, elle fermera ses portes en 1990.

Un secret qui fuite

Au cours des quatre décennies de son fonctionnement, Hanford a généré d’innombrables pollutions chimiques et radiologiques sous formes solide, liquide et gazeuse. Le sentiment d’urgence inhérent à la Seconde Guerre, puis à la Guerre froide, ainsi que l’atmosphère de secret qui entourait les activités du site ont augmenté dramatiquement ces contaminations.

Entre 1944 et 1988, les usines de retraitement de Hanford ont produit des millions de mètres cubes de déchets liquides radioactifs, sous-produits de l’extraction du plutonium. Les moins actifs furent disposés dans 1 200 tranchées, juste à côté des usines de séparation. Comme le raconte en 1948 le principal expert en radioprotection de Hanford : « Cette méthode est un expédient temporaire, mais nécessaire […] permettant d’éviter des coûts absurdes de mise en cuve de ces déchets [3. H. Parker, Speculations on Long-Range Waste Disposal Hazards, HW 8674 (RL : HEW, January 26), 1948.]. » Depuis le début des activités, pas moins de 500 milliards de litres de déchets de faible activité ont ainsi été enterrés dans le sol, dans des fosses ou en tranchées couvertes…

Les déchets les plus radioactifs – dits de haute activité – ne pouvant être simplement déposés, on a construit, entre 1944 et 1964, 149 cuves d’aciers entourées de béton pour les stocker. Initialement conçues avec une espérance de vie de vingt ans, ces cuves ont été rapidement détériorées par la corrosivité des déchets. Les premières fuites ont été détectées en 1956. On estime aujourd’hui que 70 de ces cuves ont fuit, libérant dans le sol un cocktail délétère de produits de fission fortement radioactifs (césium 137, strontium 90, etc.). Dans les années 1970, on a installé 28 cuves à double coque, d’une capacité de trois millions de litres chacune pour y transférer les liquides des réservoirs qui fuyaient. Censée régler le problème des déchets de haute activité, une de ces nouvelles cuves, elle aussi corrodée, fuit dès 2012.

Les radionucléides issus de ces fuites migrent lentement – mais sûrement – vers le fleuve Columbia par le sol et la nappe phréatique et 105 km2 d’aquifère sont d’ores et déjà contaminés à Hanford [4. Goswami, D. D. A Sitewide Approach to Clean up the Groundwater at the Hanford Nuclear Facility, Washington State. In 2015 NGWA Groundwater Summit. Ngwa.].

Le Green Run

À côté des déchets liquides, les usines de retraitement de Hanford sont aussi responsables de contaminations atmosphériques, majoritairement libérées entre 1944 et 1965, sous formes de gaz, de vapeurs et de particules. Le combustible usé qui arrivait dans l’usine était placé dans des bains acides pour dissoudre la gaine d’aluminium qui l’entourait et atteindre le plutonium. Cette réaction relâchait dans l’atmosphère de l’iode radioactif, mais aussi des particules fines de plutonium, de strontium 90, etc. Au cours de la phase de production de Hanford, environ 800 000 curies [5. Le curie est une unité de mesure de la radioactivité. Un curie correspond à la radioactivité d’un gramme de radium. Aujourd’hui, le curie a été remplacé officiellement par une autre unité de mesure, le becquerel, mais il continue d’être utilisé, car il est adapté à la mesure des fortes radioactivités. ] d’iode 131 ont ainsi été relâchés par les cheminées des usines de retraitement. La majorité de la contamination atmosphérique date des trois premières années, quand les cheminées de ces usines n’avaient pas encore de filtres. Ainsi, pour la seule année 1945, on rejeta 340 000 curies d’iode 131 à Hanford [6. Ces chiffres sont à mettre en balance avec les 14 curies d’iode 131 ayant fuit lors de l’accident nucléaire de Three Mile Island…].

Un de ces dégazages radioactifs d’iode 131 mérite une attention particulière, tant par son ampleur que par l’intentionnalité écervelée de la contamination : il s’agit du test dit Green Run, effectué la nuit du 2 décembre 1949. À Hanford, en fonctionnement normal, avant de retraiter le combustible issu des réacteurs à l’usine, on le laissait refroidir en piscine pendant trois mois, de manière à ce qu’il perde la plupart de ses éléments radioactifs à vie courte, comme l’iode 131. Au cours du test Green Run, le combustible n’a été refroidi que trois semaines : il était donc des centaines de fois plus radioactif que d’habitude, encore « vert ». Selon les responsables de la radioprotection à Hanford, ce test a été fait à la demande de l’armée. Les militaires pensaient que les Soviétiques, qui venaient de faire leur premier essai nucléaire, devaient à ce moment-là produire du plutonium à plein régime pour se constituer un arsenal. Il était donc probable qu’ils réduisaient eux-mêmes le temps de refroidissement en piscine pour accélérer la production, et qu’ainsi leurs usines de retraitement émettaient beaucoup d’iode radioactif. C’est seulement pour pouvoir étalonner leurs appareils de détection avant un futur survol de l’URSS que l’US Air Force a demandé aux ingénieurs de Hanford d’utiliser du combustible « vert » et d’enlever les filtres. Les météorologues, qui sont des gens prévoyants, avaient prédit que l’iode 131 se disperserait au-dessus du Pacifique. Mais voilà, une tempête surprit tout le monde, et dissipa les effluents gazeux sur les villages ou fermes des environs, contaminant l’État de Washington et l’Oregon, sans que les habitants en soient informés.

Qui va nettoyer tout ça maintenant ?

Ce n’est qu’en 1986 que les activités de Hanford et les contaminations qu’elles ont entraînées sont connues du public. Des écologistes et des journalistes se saisissent alors du Freedom of Information Act, une loi de 1967 qui permet à chaque citoyen de demander à n’importe quelle agence gouvernementale la publication de ses archives. Ainsi, le Department of Energy (DOE), administrateur du site, se voit forcer de rendre public 19 000 rapports internes sur Hanford qui racontent sans fard les très importantes contaminations des années 1945-1965.

En 1990, le DOE stoppe la production de plutonium et signe un accord tripartite avec l’Agence américaine de protection de l’environnement et le secrétariat à l’Écologie de l’État de Washington. Cet accord prévoit le nettoyage du site de Hanford et l’amélioration du stockage des déchets. Le calendrier fixé est très optimiste : il imagine la fin des travaux vers 2010. Mais avec les années, les incidents et accidents se sont multipliés : fuites récentes de cuves à simple et double enveloppes, ou effondrement du toit d’un tunnel renfermant des déchets ce 9 mai 2017…

Le DOE a promis de régler le problème des cuves et s’était engagé à les vider, à en « vitrifier » le contenu avant de le déplacer dans un site de stockage permanent de l’État du Nevada. Aujourd’hui, l’usine de vitrification n’est toujours pas fonctionnelle, quant au projet de site d’enfouissement à Yucca Moutain (Nevada), il a été totalement abandonné en 2009.

Entre le démantèlement des réacteurs, la gestion des sols et des nappes phréatiques contaminés et la vidange des cuves, la fin du chantier de remédiation à Hanford à été repoussée aux calendes grecques. Les plus chagrins parlent des années 2080 et d’un coût de 110 milliards de dollars !

Ainsi, pour construire leur arsenal nucléaire, les États-Unis ont-ils sacrifié une large portion de leur territoire, et les bombes destinées à l’URSS auront au final empoisonné des citoyens américains. Les Russes, de leur côté, ne sont pas en reste. Construit en 1948 par des esclaves du goulag, le complexe nucléaire de Mayak, dans l’Oural, équivalent parfait de Hanford, est encore plus létal : au-delà des contaminations de fonctionnement, trois accidents nucléaires majeurs s’y sont produits [7. À Mayak, de 1948 à 1951, les autorités relâchaient les déchets liquides dans la rivière Techa, contaminant les riverains qui n’ont jamais été prévenus ni empêchés d’accéder à l’eau. En 1957, une cuve à déchets de haute activité a explosé, répendant 18 millions de curies de sous-produits de fission sur le site et 2 millions sur la région environnante. Enfin, en 1967, des déchets injectés dans un lac ont fait monter la température de l’eau et baisser son niveau. Des sédiments radioactifs ont été mis à jour et dispersé par une tempête.] ! Pire, les autorités russes, actant la destruction écologique engagée à Mayak, ont décidé de faire du lieu une poubelle nucléaire accueillant des déchets radioactifs du monde entier…

Notes

1 Nom de code du projet américain de construction d’une bombe atomique pendant la Seconde Guerre mondiale. Le projet Manhattan employa plus de 120 000 personnes sur une trentaine de sites.

«  3 x 3,65 mètres »
Entretien avec James Benning à propos d’Unabomber

Pendant près de quinze ans, le mathématicien Theodore Kaczynski fut considéré aux États-Unis comme l’ennemi public numéro un pour l’envoi de colis piégés artisanaux (de 1978 à 1996) à diverses personnes construisant ou défendant la société technologique. Trois morts et 23 blessés avec 16 bombes envoyées. Il a pendant ce temps écrit un Manifeste, faisant aujourd’hui référence dans la critique de la technologie.
James Benning est cinéaste, il travaille sur celui que le FBI a surnommé « Unabomber 1 « UNiversity and Airline BOMBER », car ses premières cibles furent des compagnies aériennes et des professeurs d’université.», sans pouvoir discuter avec lui : depuis 1998, Kaczynski est incarcéré à l’ADX Florence, dans le Colorado, une prison de très haute sécurité.

Ce texte est issu du numéro 1 de Jef Klak, « Marabout », paru en 2014 et encore disponible en librairie.


INTRODUCTION

Après des études de mathématiques à la fin des années 1960 entrecoupées de voyages et de périodes de militantisme, James Benning est à ce jour l’auteur d’une quarantaine de films, dont une vingtaine de longs-métrages. Un temps, il y explore des formes narratives, mais de manière peu conventionnelle : la fiction y émerge d’une libre association de voix, de son et d’image. Il se nourrit pour cela aussi bien d’histoires imaginaires, de faits divers, de documents historiques que de son propre carnet de voyages, voire de la bande sonore du film d’un autre. Benning poursuit la tradition du cinéma expérimental américain, en particulier celle du cinéma structurel théorisé par P. Adams Sitney en 1969, mais avec la volonté de faire un cinéma plus en prise politiquement.
 
Peu à peu, à travers une rigueur mathématique et un sens du cadre époustouflant, l’observation du paysage, centrale depuis le début dans son travail, devient omniprésente, proposant au spectateur de s’interroger sur ce qui le possède, ce qui l’a transformé et dans quel but, comme par exemple dans la trilogie californienne composée de El Valley Centro (1999), Los (2000) et Sogobi (2001). L’essentiel de son œuvre a été tournée et est diffusée sur son support original 16mm.
 
Toutefois, à partir de la fin des années 2000, Benning effectue un passage radical à la vidéo numérique. Parmi les films réalisés depuis, trois d’entre eux s’appuient sur les écrits de Théodore Kaczynski : Nightfall (2011), Two Cabins (2011) et Stemple Pass (2012). L’intérêt de Benning pour Unabomber, mathématicien de formation comme lui, remonte à plusieurs dizaines d’années. Il utilise dans ses films des fragments des textes que Kaczynski a publiés depuis son Manifeste [2. Le Manifeste, a été initialement publié par le Washington Post et le New York Times alors que Kaczynski était activement recherché. Ce dernier avait alors promis d’arrêter ses attentats si le texte – de la taille d’un livre – était publié dans les colonnes de ces grands journaux. Il est disponible en français aux éditions de L’Encyclopédie des nuisances sous le titre La Société industrielle et son avenir, Paris, 1998. ] de 1995 , mais aussi des extraits de son journal inédit, pour rendre compte de sa pensée anti-technologique radicale. Au-delà des films, Benning a construit une réplique de la cabane [3. À propos de deux cabanes reconstruites par James Benning : . Voir aussi le livre de Julie Ault (FC) Two Cabins by JB (édité par A.R.T Press, USA, 2011). Au printemps 2014, James Benning a fait une exposition à partir de ces cabanes et des écrits de Kaczynski, intitulée « Decoding Fear », à la Kunsthaus Graz (Autriche).] dans laquelle Kaczynski a vécu pendant vingt-quatre ans dans le Montana (dans le sillage de celle de Thoreau, l’auteur de Walden, qu’il avait reproduite précédemment), et développe une œuvre plastique où la figure de Kaczynski occupe une grande place.

 
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Ted Kaczynski à son arrivée dans le Montana, en 1970.

 

Comment avez-vous entendu parler de Kaczynski ? Est-ce au moment où il est apparu dans l’actualité ?

Quand il n’était pas connu, quelques années avant qu’on l’attrape, je me suis intéressé à lui parce qu’il était insaisissable et qu’un certain nombre de gens autour de moi étaient interrogés par la police : des gens qui travaillaient à l’Exploratorium de San Francisco, un ami artiste de Nashville qui bossait avec des feux d’artifice, et aussi j’ai entendu dire que Tony Conrad [4. Né en 1940, Tony Conrad est un réalisateur américain d’avant-garde, musicien, compositeur, professeur et écrivain. Dans les années 1960, il appartient au groupe de musique expérimentale The Dream Syndicate aux côtés de John Cale.] avait été interrogé. Celui-ci a d’ailleurs étudié les mathématiques à Harvard au même moment que Kaczynski, donc si c’est vrai, la police a interrogé quelqu’un qui a effectivement très bien pu connaître Kaczynski pendant qu’il était dans cette université. Et puis, à l’époque où j’étais dans le Wisconsin, quatre jeunes gens avaient fait sauter le bâtiment de recherche en mathématiques de l’armée de l’université de Madison. Un étudiant en troisième cycle n’a pas pu sortir à temps et y a perdu la vie. Les auteurs avaient prévenu de l’explosion, mais le dispositif de retardement était mal réglé et la bombe a sauté beaucoup plus vite que prévu. Trois d’entre eux ont été arrêtés, et un a réussi à s’enfuir, Leo Burt. Je connaissais un petit peu ces gens, et comme Leo Burt n’a jamais été attrapé, je pensais que c’était l’Unabomber – ou bien alors un informateur du FBI.

Puis, quand le Manifeste a été publié, ça m’a beaucoup intéressé, particulièrement les commentaires de Kaczynski sur la sursocialisation [5. Kaczynski reprend ici une catégorie de psychologie pour dénoncer le conformisme des gauchistes à la morale bourgeoise et leur amour inconditionné envers la société qui les empêche de la critiquer radicalement. Le fait que la technologie, omniprésente dans notre société, soit la plupart du temps absente du discours critique de la gauche est pour lui un effet direct de cette sursocialisation.] de la gauche. À la fin des années 1960 et au début des années 1970, j’ai milité pendant un temps, et j’ai pu constater de mes yeux comment la sursocialisation pouvait rendre les choses plus compliquées, comment les egos se mettaient en travers du politique. Et j’ai trouvé les avertissements de Kaczynski sur la technologie particulièrement pertinents.

En même temps, pour un militant, les commentaires de Kaczynski sur la gauche dans le Manifeste sont très contre-productifs ; ils empêchent toute forme d’adhésion si l’on n’est pas d’accord à 100% avec lui…

C’est un fanatique. Mais cela ne signifie pas que ses avertissements ne soient pas valables. Il a perçu nettement ce vers quoi nous nous dirigions, comment le monde de l’entreprise a pris le dessus, avec la technologie comme outil principal, ou bien encore comment les gouvernements empêchent les individus d’utiliser la violence, tout en l’utilisant pour leurs intérêts… C’est un des points fondamentaux du raisonnement de Kaczynski : le combat est absolument inégal.

C’est la partie qui m’intéresse le plus dans ses écrits, une critique de la technologie qui n’est pas sans rapport avec celle de Günther Anders [6. Philosophe allemand du XXe siècle, Gunther Anders (1902-1992) a beaucoup travaillé sur les questions de technologie et de morale, notamment à partir d’entretiens avec le commandant de bord qui était dans l’avion porteur de la bombe H lâchée sur Hiroshima. Son ouvrage le plus célèbre est L’obsolescence de l’homme, éds. Ivrea et Encyclopédie des nuisances, 2002. (NdE : Nicolas Rey a réalisé un film en 16mm à partir de son œuvre : Autrement, la Molussie, 2012).]. Celle de Kaczinsky est très forte et très radicale. Mais je ne suis pas convaincu par les alternatives qu’il propose, et parfois, en le lisant, j’ai du mal avec ce fanatisme dont vous parlez. Par ailleurs, il m’est arrivé de constater que ses écrits sont repris par l’extrême droite… Ce qui nous amène à la question : comment résister à la société technologico-industrielle sans être réactionnaire ?

J’ai bien peur que ce soit probablement trop tard, non ? Je crois que Kaczynski lui-même pense que la seule solution passe par un retour à la chasse et à la cueillette. Ce qui arrivera peut-être après la bombe ou un autre désastre, qui ne laissera que quelques-uns d’entre nous sur Terre. Dans les années 1980, Kaczynski a écrit à une agence gouvernementale pour déposer des plans d’un abri anti-atomique, non qu’il ait vraiment eu peur qu’une explosion nucléaire se produise dans le Montana, mais il ne voulait pas louper l’occasion de participer à la vie de chasseur-cueilleur qui s’ensuivrait ! Il voulait être sûr d’être là pour « la solution ».

Il ne voulait pas manquer l’occasion…

Ça a l’air dingue dit comme ça, mais c’est probablement réaliste au final.

Quel type de réactions y a-t-il aux films et à la diffusion de ses écrits à travers eux ?

De ce que j’ai entendu, les gens pensent que je suis plutôt neutre, que je donne le temps au spectateur de penser à ces questions et d’arriver à ses propres conclusions à travers l’observation. Dans Stemple Pass, on entend les mots de Kaczynski, puis on a le temps d’observer un lieu particulier. Que se passe-t-il dans l’observation alors que ces mots entendus auparavant vous trottent encore dans la tête ? Les mots et les images se renseignent l’un l’autre.

Je n’ai pas entendu de critique comme quoi je me ferais duper et que son point de vue ne devrait pas être relayé à cause de ce qu’il a fait. Il a tué trois personnes, c’est un fait, mais toutes les heures, mon gouvernement en tue plus que ça – et personne ne souhaite y penser vraiment. Nous devrions sans doute nous y mettre, parce que nous sommes partie prenante de cette violence : qui paye ses impôts achète ces cartouches. J’ai plutôt entendu dire qu’il valait la peine d’avoir ce genre de discussions. Sans doute parce que cette voix est entendue dans un cadre ouvert qui permet, je l’espère, de questionner autant nos propres croyances que les siennes.

Stemple Pass donne le temps d’apprécier l’évolution de sa pensée, c’est effectivement une dimension essentielle de votre film : la manière dont il se met, petit à petit, à faire ce qu’il a fait, et la réflexion qui l’y mène…

Je n’utilise qu’une toute petite partie du journal de Kaczynski dans Stemple Pass, uniquement des fragments écrits pendant la première année. J’ai lu l’intégralité de ce journal, tenu entre 1970 et 1995, et il y a là-dedans beaucoup plus que ce qui peut être présenté dans un film de deux heures. J’ai essayé de choisir des textes qui, comme vous dites, donnent un aperçu de l’évolution de sa pensée.

 
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La vue depuis laquelle a été filmé Stemple Pass ; à droite la réplique de la cabane de Kaczynski que James Benning a construite.

 

Tout son journal était chiffré, n’est-ce pas ?

Pas tout, mais une partie, oui. Mon cahier préféré commence en anglais, puis est interrompu par un codage sous forme de chiffres, pour se terminer en espagnol. Il y a un volume entièrement écrit sous forme de nombres que j’ai déchiffrés ; c’est celui qui est lu dans la troisième partie de Stemple Pass.

Avez-vous été en contact avec Kaczynski ?

Je ne lui ai écrit qu’une seule fois, je lui ai envoyé une carte pour son anniversaire, et il m’a répondu par une carte postale, ce qui était plutôt drôle. Il a le sens de l’humour. Je sais qu’il a tué trois personnes, qu’il vit dans une cellule de 3 mètres sur 3,65 mètres, les mêmes dimensions que sa cabane. J’ai de la compassion pour les personnes en prison, ils sont humains.

Il est donc au courant de votre travail ?

Ça ne lui plaît pas. Il pense que ça ajoute à la montagne de conneries qui circule à son propos. Une amie correspond en revanche avec lui depuis trois ans, donc je peux être en relation avec lui à travers elle. Au début, il me détestait.

 
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L’intérieur de la véritable cabane de Kaczynski.

 

La « société » a puni Kaczynski de manière suffisamment sévère pour qu’on ne puisse pas vous en vouloir de lui donner un peu de voix, me semble-t-il. Mais comment voyez-vous le fait d’utiliser ses écrits pour faire de l’art, alors que, pendant ce temps-là, il est assis en prison sans aucune possibilité d’influer sur ce que vous faites ?

Cela me donne une grande responsabilité. J’ai fait Stemple Pass pour présenter ses idées aussi clairement et précisément que possible, sans imposer ma propre opinion. J’ai essayé de lire ses mots de manière neutre. J’ai également essayé de choisir un ensemble de textes qui donnent à voir les différents aspects de sa pensée, bons ou mauvais. Ce n’est pas une mince affaire, car la personnalité de Kaczynski est complexe. Lui-même n’a jamais demandé à voir aucun de mes travaux le concernant ; son sentiment que cela ajoute à la montagne de conneries vient du traitement que lui ont fait subir les médias après son arrestation. Il considère qu’il y a toutes les chances que ce soit pareil, et je ne voudrais pas avoir à le convaincre que je suis plus juste. Mais c’est une figure publique, et je pense que je suis en droit de réagir à ses idées. Même s’il ne peut pas voir mes films ou mes installations, il aurait pu demander à recevoir (FC) Two Cabins by JB, le livre à propos du projet des deux cabanes publié par Julie Ault, puisqu’il connaissait son existence.

 
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Une image de Nightfall.

 

Dernière question, à propos du fait que vous avez produit tant de films en 16 mm et que ces travaux à propos de la technologie soient en numérique. Ce paradoxe…

J’en suis très conscient. D’une certaine manière, l’ordinateur m’a permis d’être autonome dans ce que je faisais. Avant cela, je devais me fier à un labo, je ne faisais pas mes propres travaux de laboratoire, et travailler avec d’autres devenait de plus en plus pénible. J’ai donc arrêté : c’était devenu trop compliqué d’avoir de bonnes copies des films, elles étaient très vite détruites. Maintenant que je suis passé au numérique, je peux faire un film de A à Z avec très peu d’aide. Parfois, j’ai besoin de conseils avec l’ordinateur, et j’ai des amis qui peuvent m’aider pour ça, mais je n’ai plus besoin de sous-traiter quoi que ce soit.

Cela dit, je suis bien conscient que l’ordinateur peut vous voler toute votre vie. Être assis devant cette machine vous consume. À l’utiliser, je gagne en autonomie, mais dans le même temps, qu’est-ce que j’y perds ? Je travaille principalement quand je suis à la montagne, quand je peux aussi sortir et avoir une autre vie. Mais je suis bien conscient de cette contradiction : Stemple Pass qui met en question la machine, la technologie, et moi qui m’appuie dessus totalement.

N’oublions cependant pas que les films en 16mm sont aussi très technologiques. Je dois avouer qu’autour de 2005, l’angoisse d’avoir de mauvaises copies de mes longs-métrages est devenue accablante. Mes films 16mm avaient besoin de précision : la fixité, l’étalonnage, la qualité du son, tout ça est devenu un cauchemar pour moi. Ce n’était pas seulement les labos, c’est aussi la projection, le mauvais son, le point pas fait, l’absence de fixité. Cela prenait six mois pour produire une bonne copie, et deux séances pour la détruire. C’était décourageant, pour dire le moins.

Globalement, le support film, c’est terminé, mais il y aura toujours des artistes pour continuer, et un certain nombre de musées et de programmateurs qui voudront l’archiver et le diffuser. Il y aura toujours quelques endroits où montrer du 16 et du 35mm, et là, la projection sera de bonne qualité, parce qu’ils auront une obligation de résultat. Mais j’ai suffisamment de films anciens que j’essaie de restaurer : je pourrais passer le reste de ma vie à ne faire que ça. Le film, c’est fragile, il faut le stocker dans de bonnes conditions, et cela vire au magenta au bout d’un moment, quoi qu’on fasse. Donc si vous voulez avoir de bonnes copies, il faut sans cesse retravailler le passé, et c’est un gros travail, surtout si vous travaillez aussi dans le présent. C’est la même chose qui arrive avec les vinyles. Il y a un certain nombre de gens qui tentent de préserver cette technologie. En particulier à cause de l’aspect performance, du scratch et de la culture du DJ. Je ne pense pas qu’il faille le voir comme quelque chose de nostalgique, cela doit être jugé pour ce que c’est.

Maintenant que je travaille en numérique, disons que je suis plutôt content d’avoir passé le cap, parce que cette nouveauté m’a rendu joueur à nouveau. Avec le 16 mm, je connaissais mes émulsions, je savais obtenir ce que je voulais. Quand je suis passé à la HD, j’ai dû me rendre compte que ce n’était plus un film que je faisais, c’était quelque chose qui devient des 0 et des 1. Le capteur de cette caméra prend la lumière d’une certaine façon, et quand on apprend à comprendre qu’il peut faire le meilleur comme le pire, on peut commencer à s’en servir pour le meilleur, comme un peintre qui passerait de l’aquarelle à la peinture à l’huile. Je pense que certains de mes films numériques sont assez beaux, même si je me dispute souvent avec des gens qui disent qu’ils ne peuvent pas l’être autant que ceux d’avant. Ma réponse est qu’ils sont différents.

C’est aussi un état d’esprit : tout dépend de ce qu’on imagine être la réalité. Le film en noir et blanc, c’était la réalité jusqu’à ce que la couleur arrive et représente l’imaginaire. Puis la couleur est devenue plus subtile et elle s’est mise à représenter la réalité – tandis que le noir et blanc a été rangé du côté de la mémoire et du rêve. Avec le temps, les gens penseront que le numérique, c’est la réalité, et le film quelque chose d’autre, la mémoire, ou le passé. J’aime bien comment ces choses évoluent. Qui sait ce que la technologie nous réserve pour demain ? La seule chose que je sais, c’est que le ressort en sera le profit, et que les artistes n’auront pas vraiment leur mot à dire.

Notes

1  « UNiversity and Airline BOMBER », car ses premières cibles furent des compagnies aériennes et des professeurs d’université.
« Il faut avoir créé un désert agricole pour bâtir un cimetière du nucléaire »

« Il faut avoir créé un désert agricole pour bâtir un cimetière du nucléaire »
Discussion croisée avec des opposant.e.s au nucléaire et au projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure

Depuis plus de dix ans, la Maison de la Résistance de Bure est le lieu emblématique de l’opposition au projet d’enfouissement de déchets nucléaires et au monde qui l’accompagne. Elle sert autant de dortoir aux personnes de passage que de salle de réunion ou de lieu d’information. Un endroit vaste et chaleureux, couvert d’affiches et d’autocollants divers, rempli de pancartes, de caisses de jus de quetsche et de militant.e.s de tous horizons. Ces derniers temps, outre les voitures de flics en patrouille à ses abords, il y a eu beaucoup d’agitation et de visiteurs, plus qu’à l’accoutumée.

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Il faut dire qu’il y a urgence. Le projet remonte certes à très longtemps (1994 pour les premières décisions étatiques, 1999 pour la construction du laboratoire), mais il est désormais en phase d’accélération, notamment suite à un pitoyable vote de l’Assemblée nationale le 11 juillet dernier1 « Déchets radioactifs à Bure: Le parlement vote la poursuite du projet controversé », 20 minutes, 12 juillet 2016.. Il n’est désormais plus question de laboratoire, mais bien de passage forcé à une phase-pilote industrielle, conduite par l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) et appelée Cigéo (Centre industriel de stockage géologique). Dans les faits, cela implique l’enfouissement programmé, à 500 mètres sous terre, des déchets les plus dangereux produits par la filière nucléaire française (dits de moyenne ou haute activité à vie longue). 3% du volume total des déchets pour plus de 99% de la radioactivité. Rien que ça. En clair, cette poubelle nucléaire forcément instable restera nocive pendant plusieurs millions d’années si le projet est mené jusqu’à terme. Ce qui n’est heureusement pas gagné…

L’Andra et ses supplétifs pensaient sans doute qu’il serait aisé d’imposer le passage à cette nouvelle phase : populations isolées, territoires sinistrés, syndicats absents, arrosage de subventions par les Groupement d’Intérêt public (GIP)[2. «  60 millions d’euros par an pour Meuse et Haute-Marne, ce n’est pas rien, alors qu’aucun déchet n’est arrivé. Depuis 1994, les subventions compensatoires augmentent d’année en année, objet de marchandage de la part des conseils généraux. Cet argent du nucléaire (fonds AREVA, CEA et EDF) est versé via un Groupement d’Intérêt Public (GIP) au service officiel du développement et de l’excellence du territoire ; autrement dit au service de l’installation de cette poubelle impossible à installer sans appât financier sérieux. Objectif : amadouer les élus locaux et en faire profiter tous les habitants, à leur insu. Tous futurs coupables sans le savoir ? Le piège est “parfait”, presque tous les projets doivent passer par une demande d’aide financière partielle au GIP. En 2011, le GIP Meuse a traité 437 dossiers et 212 communes sur 500 ont touché une subvention. Collectivités, entreprises, associations sont aussi largement concernées. Les dossiers traités sont multiples, touchant tous les domaines, habitat, urbanisme, culture, loisirs, écoles… » « Acheter tout un territoire », printemps 2013, Réseau Sortir du Nucléaire.]… Il y avait tout pour foncer. Si bien qu’ils n’ont pas pris de pincettes. La création de Cigéo n’était même pas officiellement avalisée (cela devrait être le cas en 2018), qu’ils ont commencé des travaux dans le bois Lejuc adjacent, censé accueillir une plateforme d’acheminement pour le labo souterrain. Ils ont déboisé plusieurs hectares, installé des engins de chantier, etc. Quand les opposants s’en sont rendu compte, ils ont appelé à un grand « pique-nique interminable » et ont une première fois envahi le bois le dimanche 19 juin 2016, s’installant pendant trois semaines, construisant des refuges et discutant des alternatives. Une fois expulsés manu militari, ils ont appelé à une manif de réoccupation, le 16 juillet, mobilisant des centaines de personnes. Rebelote : malgré la violence des flics et des vigiles privés de l’Andra (une vingtaine de blessé.e.s côté manifestant.e.s), ils ont repris le bois pendant quelques jours.

Aujourd’hui, alors qu’un vilain mur de deux mètres de haut ceinture une partie du bois pour cacher le chantier, les opposant.e.s viennent de remporter une belle victoire judiciaire[3. Lire « La justice suspend le projet d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure », Le Monde, 1er août 2016 et « Après leur victoire juridique, les associations et habitants déposent un nouveau recours », Bure Zone Libre.] : le tribunal de Bar-le-Duc a suspendu les travaux dans le bois, car l’Andra avait jugé pouvoir se passer de l’autorisation légale auprès de la préfecture. L’agence est donc tenue de faire machine arrière et de remettre le bois dans l’état où elle l’avait trouvé. Le mur qui enclot la forêt est quant à lui encore là, et le reboisement ne se fera pas du jour au lendemain. De quoi continuer la lutte pour les anti-nucléaire et pro-forêts, du coin ou de l’extérieur, qui appellent d’ores et déjà à un « week-end de mobilisation » les 13, 14 et 15 août prochains, avec notamment une « grande manifestation autour du bois » le samedi (11h pétantes, radinez vos tontons et tatas, plus d’infos ici).

Et si leur agenda semble aussi chargé que leur détermination, quelques-un.e.s d’entre eux/elles ont trouvé le temps de discuter en groupe pendant quelques heures, pour nous retracer l’historique de la situation sur place et nous livrer quelques joyeux instantanés de lutte.

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À titre individuel, pourquoi et comment vous êtes-vous engagé.e.s dans cette lutte ?

Nicolas : J’ai grandi en Lorraine, et aujourd’hui j’habite près d’ici. Je viens régulièrement à la Maison de la Résistance depuis deux ans. Je fais partie du collectif Terre de Bure, qui s’intéresse aux conséquences locales du centre d’enfouissement des déchets sur le foncier. Une problématique majeure. L’Andra possède déjà – ou a en réserve – 3 000 hectares, ce qui correspond au double de la surface du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Avec le collectif, on a par ailleurs réalisé des semis (de pommes de terre par exemple) en novembre et en avril derniers.

Gertrude : Je viens de Moselle, à une heure et demie d’ici, et j’ai longtemps suivi la lutte à distance via les copains qui allaient à la Maison de la Résistance. Il y a un mois, une semaine avant le début de l’occupation, je suis venue pour la Journée de 200 000 pas[4. « 200 000 pas à Bure, contre CIGÉO et son monde : pari tenu ! » ]. Au final, je suis restée, parce que je me suis rendu compte de l’ampleur de ce qu’il se passe ici. J’ai pris conscience de l’aberration du projet par rapport aux gens qui habitent le coin. Ne rien faire contre Cigéo, ce serait laisser la porte ouverte à d’autres projets tout aussi monstrueux dans des endroits ruraux tels que celui-ci. Les gens de l’Andra comptent beaucoup sur la faible densité d’habitant.e.s et la ruralité des lieux pour mener leur sale besogne dans un silence relatif : il n’est pas question de les laisser faire.

Marius : Je suis sur la route depuis un bail, sans attaches depuis un peu plus de deux ans, et j’avais en tête de passer par ici depuis un moment. Je suis venu pour la première fois en janvier, à l’occasion d’un chantier pour construire un plancher dans le bâtiment de l’ancienne gare qui a été racheté par les militant.e.s d’ici, à Luméville[5. Cette gare a été achetée il y a dix ans par un groupe d’opposant.e.s, via la SCI (Société civile immobilière) Les amis du rail. Comme elle est située sur le tracé initial des convois Castor transportant les déchets nucléaires, l’Andra a dû dévier de quelques dizaines de mètres le circuit d’acheminement des substances. La gare est actuellement un lieu en cours de réhabilitation par les opposant.e.s et sert d’outil de lutte, de lieu de rencontre pour les assemblées générales ou grandes mobilisations.]. Même dans cette période assez creuse en termes de lutte, j’ai pu me rendre compte des enjeux. C’était juste après la mort d’un ouvrier sur le chantier[6. « Meuse: un mort et un blessé sur le chantier du site d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure », La Dépêche, 26 janvier 2016. ] et j’ai pu voir l’ampleur des dispositifs de répression engagés pour museler la contestation à ce moment-là. J’étais de retour le jour où l’on a découvert le chantier d’abattage dans le bois Lejuc début juillet. On a alors pris la mesure de l’arrogance de l’Andra, puisque tout se déroulait en catimini. Comble du cynisme : la semaine précédant la destruction du bois, l’agence organisait une exposition dans son siège local sur la beauté des écosystèmes en forêt. Avec des arbres en plastique à l’intérieur…

En faisant pas mal d’autostop dans la région, j’ai par ailleurs pu me faire une autre image du nucléaire, qui jusqu’ici était une question plutôt lointaine et théorique pour moi. Les villages alentour ont tous été inondés d’argent par les GIP, afin de faire accepter le projet. Partout, on voit des bâtiments refaits, des salles municipales rutilantes, des éclairages publics flambant neufs.

Au-delà de la spécificité de cette lutte contre le nucléaire, il y a aussi une dimension anticapitaliste forte : la manière dont se comportent l’État et les nucléocrates sur ce projet recoupe d’autres méfaits commis ailleurs de manière plus isolée. Ici, on peut observer à la fois une concentration des nuisances, un mépris total pour les populations non urbaines, une corruption légalisée des consciences, la destruction des territoires et la violence d’État – tout se recoupe. L’Andra fait un peu figure d’entreprise infernale, comme Skynet dans Terminator ou E-Corp dans Mr. Robot. Il m’apparaît donc logique de lutter depuis ce territoire.

Violette : Je suis arrivée ici en m’intéressant aux aspects juridiques du problème. J’avais participé à quelques actions contre l’Andra dans le domaine de la géothermie. L’agence ment sur les réserves géothermiques en dessous de Bure : pour contourner les interdictions légales, elle a nié que le centre de stockage est prévu sous des réserves d’eau chaude[7. « Pour imposer le site de déchets nucléaires Cigéo, l’Andra aurait dissimulé une source géothermique », Reporterre, 5 janvier 2015.]. J’étais aussi présente l’année dernière au Camp anticapitaliste, lors duquel j’ai découvert une ambiance activiste à laquelle je n’étais pas habituée. Puis j’ai fait des allers-retours entre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Paris où j’habite, et ici. Finalement, j’ai décidé de passer un peu de temps à Bure à l’occasion de l’occupation du bois Lejuc, car je trouvais très beau le geste de défendre une forêt, un bois communal auquel les habitant.e.s d’ici sont très attaché.e.s. Cette occupation a été un des plus beaux moments de ma vie. Trois semaines aussi longues qu’intenses. J’ai fait partie des équipes qui ont mené plusieurs démarches plutôt légalistes et citoyennistes pour éviter l’expulsion, mais rien n’y a fait. Au final, elle s’est déroulée dans une grande violence.

Ces travaux dans le bois ont été réalisés sans autorisation[8. Voir note 3.]. Toute cette entreprise de destruction menée par l’Andra depuis une vingtaine d’années n’est même pas fichue de se donner une vitrine légale conforme à ce qui est attendue d’elle. Bien entendu, on se battrait quand même si elle pouvait produire l’autorisation, mais le fait qu’elle s’en passe est d’autant plus stupéfiant. Au fond, on a affaire à des bandits en col blanc qui tabassent la population civile avec des agents de milice privée[9. « La répression gouvernementale commence à se servir de vigiles privés armés », Reporterre, 25 jiullet 2016. ], lesquels prennent plaisir à taper sur du militant pacifiste. Leur manière d’agir correspond à ce qu’ils sont au fond : des crapules, des véreux.

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Comment vous inscrivez-vous dans l’histoire de la lutte menée contre ce projet depuis une vingtaine d’années ?

Nicolas : Il y a effectivement plusieurs générations qui se sont opposées à ce projet, depuis ses balbutiements. Cette histoire nous porte. À l’époque, ces personnes-là avaient déjà subi des pressions très agressives. Si l’Andra est venue installer son projet d’enfouissement ici, c’est parce qu’elle s’était fait dégager de partout ailleurs. L’Andra, c’est une institution qui n’a au final quasiment qu’une seule mission : trouver un endroit où enterrer la poubelle du nucléaire, puisque la France n’a plus le droit de jeter ses déchets en mer[10. « Les déchets immergés », Andra, Inventaire 2012.].

Car en cinquante ans de progrès technique, les technocrates n’ont eu qu’une idée : passer de la mer à la terre. Et quand l’État a vu que l’idée d’enfouir les déchets ne plaisait pas aux populations habitant à proximité, ils ont alors fait la proposition d’un laboratoire, histoire de préparer les habitant.e.s à avaler la pilule. Une fois le laboratoire installé, le site devait venir naturellement, sans faire de vagues…

Avec l’Andra, il y a toujours un avancement qui n’en est pas un, un faux départ permanent qui déjoue la contestation. C’est ainsi qu’au fur et à mesure le territoire a été occupé : ici un mur, là un trou, là un musée, et plus loin un bâtiment d’archives… Reste qu’à les écouter, ils ne font rien : ils se contenteraient d’étudier la « possibilité de ». Les règles du jeu ne sont jamais définitives, et l’annonce officielle du début du chantier toujours reportée.

En débarquant à Bure, ils avaient annoncé aux élus qu’il y aurait construction de deux autres laboratoires de recherche souterrains, affirmant qu’ils décideraient plus tard lequel des trois serait le plus propice à un chantier. Mais une fois le premier bâti, il n’a plus jamais été question d’en construire d’autres !

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Pourquoi s’installer ici en particulier ?

Nicolas : Cigéo est avant tout un laboratoire politique, qui se fonde sur une domination de classe : ils sont venus ici car il y a peu de gens, plutôt pauvres, peu organisés et de plus en plus âgés. Même au niveau agricole, il y avait très peu de syndicalisme, avec une population vieillissante. Enfin, le lieu choisi est loin des grands axes de circulation et situé aux frontières de trois départements, donc avec des classes politiques divisées.

Au début de son histoire, l’industrie nucléaire était sous la houlette du ministère de l’Industrie. Elle est finalement passée sous celle du ministère de l’Environnement, ce qui dit beaucoup en matière de discours. En arrivant ici, les nucléocrates se sont empressés de construire une « Écothèque », de promouvoir des actions pour l’environnement : l’Andra accueille notamment les établissements scolaires pour des sorties pédagogiques sur la forêt. Il s’agit d’un plan pensé sur plusieurs générations.

Heureusement, on a vu de notre côté aussi plusieurs générations de militant.e.s se passer le relais sans jamais abandonner la résistance. C’est un début de victoire.

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Vous parliez de la dimension foncière. Quelle est son importance ?

Nicolas : Elle est fondamentale. Ici, le remembrement a été fait dans les années 1950 – assez tôt, donc. Il n’y en a plus eu jusqu’aux années 1990 et l’arrivée de l’Andra, qui a pris le rôle d’animateur foncier. En restructurant les exploitations agricoles avec l’aide de la Safer (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural), l’agence a fondé ses premières alliances : ses « experts » ont compris avec qui il fallait se mettre bien, à qui il faudrait graisser la patte, lesquels des petits propriétaires ils pourraient dégager. Ils ont patiemment acheté des lopins de terre, notamment aux gens qui partaient. C’était souvent des terrains un peu ingrats, où l’agriculture ne donnait rien. C’est comme ça qu’ils ont installé le labo. Puis, peu à peu, ils ont acheté plus loin, partout dans la région, pour pouvoir faire des échanges. Un jeu hyper patient, mené plus particulièrement par un ingénieur en agriculture, siégeant à la Chambre d’agriculture de Lorraine et catapulté négociateur foncier pour le compte de l’Andra. Il a passé dix ans à sillonner les lieux en 4×4, à manier la carotte et le bâton, les coups de pression et le chéquier : Emmanuel Hance – l’Andra personnifiée[11. Voir « Une action contre l’accaparement des terres par l’ANDRA », Indymedia Nantes, 10 août 2015.].

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C’est votre super-vilain ?

Marius : Oui, il y a de ça. Les gens du coin en parlent comme d’une forme de diable, avec un côté un peu médiéval : « S’il vient frapper à ta porte, tu ne t’en sortiras pas… » Il est vraiment craint par ici.

Nicolas : Et il a fait un boulot très important pour eux. Aujourd’hui, sur les 3 000 hectares qu’ils ont accaparés, on en compte 2 000 de forêt et environ 1 000 agricoles. Avec des bouts de friche, de voies ferrées, quelques bâtiments. Bien entendu, tout cela a été acheté au-dessus du prix du foncier, ce qui a rendu les choses plus acceptables : « Ton terrain vaut 3 000 et tu te demandes si tu en tireras 2 000 ? N’aie crainte, l’Andra te l’achète 5 000. » C’est une méthode mafieuse. Au final, pour le budget de l’Andra, ces prix ne représentent que des cacahuètes.

Le pire, c’est que cette politique permet de diviser les gens. Quand on a commencé à dresser un diagnostic foncier, à travailler sur cette question de la terre, on s’est rendu compte que les gens disaient tous la même chose : il y avait toujours un voisin qui avait craqué plus tôt, qui, lui, mériterait un coup de fusil. Ils tournent leur colère vers ce voisin. Et parfois vers eux-mêmes, sous la forme de regrets. Mais jamais contre l’Andra. C’est là que l’agence a réussi son coup : elle n’est pas perçue comme responsable. Emmanuel Hance a certes cristallisé un peu de cette rage, mais c’est tout. La colère est diffuse, parce que tout le monde a soit vendu, soit quelqu’un dans sa famille l’a fait. Et cela ne concerne pas que les agriculteurs, mais également les propriétaires fonciers, ce qui fait beaucoup de monde. Sans oublier les quelques emplois créés par l’Andra pour les ménages ou la sécurité des sites.

Marius : Pour comprendre la situation actuelle du foncier, il faut remonter plus loin que ça, avant l’arrivée de l’Andra, et analyser ce qui a permis à l’agence de prendre les terres agricoles aussi facilement à des familles paysannes. C’est la modernisation et la concentration du secteur agro-alimentaire qui a rendu possible l’installation d’une entreprise telle que celle-ci, avec de telles pratiques. Les copains et les copines nous parlent des vieilles traditions de Lorraine ou de Meuse : les gens se réunissaient le soir, des terrains étaient partagés, du matériel collectivisé. C’est l’anéantissement de ces pratiques durant les quarante ou cinquante années ayant précédé l’arrivée de l’Andra qui a préparé le terrain. La disparition des entraides, de cette vie communautaire, a ouvert la voie. Ce n’est pas l’Andra qui est concrètement responsable de ça, mais l’agence vient s’enchâsser dans une logique globale, qui remonte à l’époque où apparaît le nucléaire, marquée par une offensive du capitalisme sur les territoires ruraux et les formes de vie qui y perdurent.

Violette : Concernant ces modes de vie collectifs locaux en danger, il faut quand même dire qu’il y a eu quelques résurgences ces derniers temps dans les luttes pour le bois Lejuc. Notamment sur les affouages, le fait d’aller chercher son bois dans le bois communal. Certain.e.s y restent très attaché.e.s parce qu’ils/elles faisaient ça gamin.e.s avec leur père, que leur mère le faisait avec leur grand-mère, etc. Il y a quand même un attachement à ces reliquats, à ces restes de communs. Je trouve ça très beau que la lutte anti-nucléaire réactive un peu ça.

Nicolas : Les paysanneries peuvent être vues comme des groupes organisés de résistance, porteurs d’autres mondes[12. À ce sujet, voir Sylvia Pérez Vitoria, Les paysans sont de retour, éd. Actes Sud, coll. «  Essais sciences humaines et politiques – Questions de société  », 2005.]. Elles partagent par exemple la pratique des « communs » – comme les affouages[13. Possibilité donnée par le Code forestier à un conseil municipal, pour que celui-ci réserve une partie des bois de la forêt communale pour l’usage domestique des habitants.] – et une relation pacifiée à la nature. Bref, elles vivent et proposent d’autres façon de se penser et d’agir au monde que celui de la marchandise et du court-termisme. Et c’est effectivement la fin des paysanneries, l’individualisme triomphant et l’essor du monde industriel qui ont ouvert la voie. Il faut avoir créé un désert agricole pour bâtir un cimetière du nucléaire. Aujourd’hui, on vit l’aboutissement du capitalisme, et pour ça, il a fallu des formes douces, patientes ; des stratégies de dépossession des mots et des pratiques populaires. Au point que l’on s’y perd. Qu’est-ce que ça veut dire 130 ans de projet ? 35 milliards de travaux ? 300 kilomètres de galerie ? On est face à des chiffres qui dépassent l’entendement. C’est vicieux, parce qu’on ne sait pas manipuler ces échelles. Et on voit bien que concernant un bon nombre d’éléments de la question nucléaire, ils ne maîtrisent rien non plus. Ils ne sont même pas capables de fermer un réacteur ! Mais c’est pas grave, ils ne seront pas là pour ramasser la merde… Ce qui est important pour eux, c’est que ça se fasse, que ça avance, ou du moins qu’on en ait l’impression, et tout ça en mobilisant une novlangue, en parlant par exemple de « synergie avec le territoire ».

Dans leurs discours dirigés vers les entreprises et les actionnaires, Cigéo est présenté comme le plus gros projet du siècle, le cluster nucléaire du troisième millénaire – pendant ce temps, ici, ils continuent à dire qu’ils ne font rien, qu’ils explorent avec la curiosité du gentil scientifique… Et surtout, ils pensent avoir endormi tout le monde avec un chantier aussi long. Lorsque nous avons occupé la forêt, ils ont été surpris, car ils pensaient que quelques bûcherons et une poignée de vigiles suffiraient à raser un bois en toute discrétion. Quand ils ont vu qu’on n’avait pas lâché la lutte et qu’on pouvait montrer les muscles, ils ont sorti les très gros muscles : c’en a été fini de la discrétion et de l’ouverture démocratique. Fin juillet, ils ont rameuté des compagnies de gendarmes mobiles, des porte-chars, des hélicoptères et des milices privées pour expulser violemment la vingtaine de militant.e.s qui pique-niquaient dans un bois. Au fond, nous les avons obligé à recourir à la force et à construire un mur de trois kilomètres au milieu de nulle part pour se cacher des regards. Avec ce mur, ils révèlent leur vrai visage. Finis les débats publics, les conférences de citoyens, les processus démocratiques : quand les gens s’opposent autrement qu’en paroles, la matraque revient.

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Qu’est-ce qui fait obstacle à une diffusion plus massive de la lutte ?

Marius : D’abord, il y a le regard posé sur le territoire. Quand tu viens ici en juin et qu’il fait 6 degrés, un temps de merde, que tu vois ce paysage de monoculture, que t’as des éoliennes partout, et que tu te dis que c’est vraiment dégueu, c’est une victoire pour eux. Pareil quand tu ne viens pas parce que c’est le bout du bout de la France : ça leur donne raison. Ils se sont installés ici pour ça.

Par ailleurs, ce qui revient beaucoup dans le discours des habitant.e.s de la région, c’est la soumission à la fatalité, que je n’avais jusqu’ici rencontrée que dans des systèmes narco-étatiques comme au Mexique, ou mafieux comme en Corse ou au sud de l’Italie. Les gens ne veulent pas s’opposer au projet, car ils/elles ont le sentiment que, quel que soit l’endroit par lequel on l’attrape, ce qui est en face est plus fort qu’eux. Ils/elles nous disent « C’est super ce que vous faites, vous avez raison de vous opposer, c’est pas clair leur histoire », mais ils/elles restent coincés entre la crainte et la fatalité. À leurs yeux, l’Andra a toutes les cartes en mains pour creuser ce trou et y enterrer ce qu’ils veulent. C’est ce que nous voulons contrer en résistant : créer des moments, des lieux, des envies, faire en sorte que ça soit plaisant, parvenir à donner envie aux gens – par exemple – de rester avec nous cet été. Parce qu’en habitant ici, on se met aussi à apprécier la Meuse, des vallées verdoyantes, des ciels étoilés et les baignades dans les rivières !

Nicolas : Il ne faut pas oublier qu’on fait face à un projet gigantesque bâti sur des fondations scientifiques fragiles – remettre la résolution d’un problème dans les mains des générations futures s’oppose à toute rigueur méthodologique – et qui peut s’effondrer à tout moment. L’accélération qu’on connaît aujourd’hui est politique, notamment via les lois qui s’enchaînent pour avancer les travaux. Il faut dire que l’Andra commence à avoir peur de fatiguer les notables et les patrons locaux, qui ne voient pas arriver les emplois et la croissance promis depuis si longtemps. Et tout cela s’insère dans une sale période pour le nucléaire : les projets d’EPR sont à l’arrêt, les centrales vétustes ne sont pas fermées faute de savoir-faire et de plans de secours, EDF est en déficit, Areva licencie, on découvre que certaines cuves ont des malfaçons, etc[14. Lire « EPR : la question de l’arrêt des travaux se pose “très clairement”, selon l’ASN », et « Défauts de la cuve EPR : les experts s’inquiètent depuis 2006 » Actu-environnement.com]. Du coup, accélérer sur Cigéo relancerait la machine.

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La filière nucléaire est passée maître dans la colonisation des esprits. Parvenez-vous à faire face au discours marketing de l’Andra ?

Nicolas : C’est étonnant à dire, mais il y a un élément qui revient souvent comme argument en faveur du nucléaire, c’est la télé. La télé et la machine à laver. La perspective d’une catastrophe nucléaire militaire a disparu de l’imaginaire. Ce à quoi les gens pensent quand on leur parle du nucléaire, ce n’est plus la bombe ou les irradiations accidentelles, c’est leur confort. Mais comment on va faire marcher la télé ou la machine à laver sans les réacteurs ? Cette déviation des obsessions – qui parle encore du danger nucléaire militaire ? – est une grande victoire de la filière. Ou alors, on nous renvoie à l’énergie à base de lignite[15. Roche sédimentaire composée de restes fossiles de plantes (vient de Lignine), le lignite est un charbon composé de 65 à 75 % de carbone. Il est utilisé pour le chauffage et pour produire de l’électricité. Le pouvoir calorifique inférieur (PCI) du lignite séché se situe aux alentours de 20 000 kJ/kg, ce qui fait qu’il est considéré comme un carburant peu rentable. Sa forte teneur en eau résiduelle et le PCI faible rendent le transport du lignite rapidement onéreux, son utilisation restant donc limitée aux alentours immédiats des exploitations.] utilisée en Allemagne, en nous disant que c’est une source d’énergie dégueulasse. Bien sûr. Mais on n’a jamais dit que le pétrole ou la lignite étaient propres. On dit juste que le nucléaire est sale.

Marius : Dans les luttes de territoire, il y a toujours une limite un peu cliché vers laquelle les gens finissent par te renvoyer. Si tu parles du refus de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, les gens te demandent « mais t’as jamais pris l’avion, toi ? ». À l’encontre des gens qui luttent contre la maxi-prison de Bruxelles, c’est « mais qu’est-ce qu’on fait des pédophiles ? ». Il y a toujours ces arguments extrêmes que les gens balancent au comptoir et qui leur évitent d’avoir à penser la chose. Concernant le nucléaire et son marketing, j’ai par exemple été impressionné par les commentaires des articles consacrés à Bure, dans Marianne, Libé, L’Express, etc. Chaque fois revenait cette idée que se montrer responsable passe par accepter de sacrifier un territoire pour réaliser cette poubelle nucléaire. Il n’y aurait pas d’autre solution. Et ils nous mettent directement en accusation : si on ne stocke pas ici, alors on laisse en surface où c’est plus dangereux, et c’est notre faute. En clair : c’est nous qui mettons en danger les générations futures.

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Quels souvenirs gardez-vous de la première occupation du bois Leduc, en juin ?

Marc : Dès le premier jour, nous avons construit un grand préau, dont les plans et les pièces avaient été préparés à l’avance. Un groupe l’a monté pendant que d’autres mettaient en place la cantine, et que certain.e.s s’affairaient à démonter les clôtures barbelées mises en place par l’Andra autour du bois. Dans les jours qui ont suivi, beaucoup de gens sont passés, des habitant.e.s du coin ou des ami.e.s venu.e.s de loin, avec des discussions dans la forêt qui nous changeaient du cadre de la Maison de la Résistance. On a ensuite construit La Rurale, un sleeping fait de branchages qui pouvait accueillir les gens de passage dans le bois pour dormir, puis des cabanes comme la Hutte des classes, et des barricades, etc.

La nuit, autour du feu, la parole se libérait, et nombre de sujets étaient abordés : le sexisme, les paysan.ne.s, la clandestinité, etc., sans que ce soit vraiment formel. Nous avions le temps de pousser loin certaines discussions. Même si l’occupation n’a duré que dix-huit jours, nous avons eu le temps de nous réapproprier peu à peu la forêt. Nous la vivions de l’intérieur, ce n’était pas seulement un espace à défendre, ni un foyer de sabotage, mais un lieu où nous avions nos marques.

Martha : Quand on est arrivé.e.s, il y avait des pyramides d’immenses tuyaux d’acier prévus pour le forage. Pendant l’occupation, on les a utilisés comme instruments de musique. On jouait des rythmes dessus. On en a même fait une flûte de pan géante en criant dedans…

Gertrude : Pendant un temps, ces matériaux de mort ont été transformés en jeu collectif.

Martha : Et puis un soir, on a sorti la disqueuse et on a joyeusement percé tous ces tuyaux pour les rendre inutilisables. On a allumé un feu dessus et dansé tout autour…

Gertrude : Dans la forêt, chacun.e trouvait sa place, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Tu pouvais te retrouver à faire la cuisine, à construire des chicanes défensives, à faire la vigie, à construire une cabane, etc. Sans forcer une organisation formalisée. On a appris à se connaître les un.e.s les autres, à travailler ensemble, à fabriquer plein de choses. On se sentait à l’aise, malgré les coups de stress et la peur de voir les gardes mobiles nous expulser. C’est assez paradoxal : tout en sachant au fond que ça n’allait pas durer longtemps, on construisait de plus en plus, comme si nous allions nous installer là pour de bon. Juste avant l’intervention des gendarmes, on projetait de bâtir une maison en rondins… En fait, on se disait que plus on construisait, plus on entraverait leur récupération des lieux. Donc on y allait gaiement.

On a d’ailleurs vite donné des noms aux lieux, et ils nous sont devenus familiers. Chaque barricade avait son petit nom. Par exemple l’entrée principale, qu’on considérait comme un véritable guêpier, a été rebaptisée la Guêpière, ce qui en changeait totalement le symbolisme.

Nicolas : L’expulsion a été d’autant plus violente qu’en plus de ces constructions et de cette réappropriation en cours, une partie d’entre nous était en train de négocier avec la préfecture – et disons-le clairement de se faire mener en bateau – depuis deux jours. Bref, on commençait à espérer rester plus longtemps. La fin a été violente et on a tou.te.s ressenti de la colère et de la rage, mais pas d’abattement.

Heureusement, on a enchaîné sur la manifestation de réoccupation une dizaine de jours plus tard. Il a alors fallu tout refaire, car les gendarmes nous avaient pris notre matériel. Lors de cette deuxième occupation, beaucoup plus courte, on a été plus sévèrement réprimé.e.s. Les vigiles ont été clairement mandatés par l’Andra pour nous mater, sous l’œil complice des gardes mobiles, lesquels ont regardé les vigiles nous tabasser. Ces derniers étaient même équipés comme des CRS, avec boucliers renforcés, casques et gourdins en bois.

Marc : Jusqu’à ce que les caméras de France 3 commencent à tourner, les gendarmes ont laissé la voie libre aux vigiles de l’Andra pour « casser du gauchiste ». C’était effrayant. Les flics, on commence à les connaître, à savoir quelles sont leurs limites – même si en ce moment, elles sont sans cesse repoussées. Tandis que les vigiles sont comme des chiens fous : ils imitent nos cris pour se faire passer pour des copains, ils passent de la tenue de civil à celle de guerrier en un rien de temps, et surtout, tous les coups sont permis pour eux.

Mais il n’y avait pas que les vigiles. Avant et après cette scène de violence brute, il faut rappeler toutes les tactiques qu’ils ont employées pour nous casser : un siège permanent de notre campement, des hélicoptères qui couvraient nos voix, des interruptions d’AG intempestives pour des motifs de vérification saugrenus, les contrôles routiers, etc.

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On a l’impression que ces occupations vous ont permis de prendre prise sur une lutte qui jusqu’ici s’étalait dans le temps, de la rendre concrète…

Vincent : Lors de la première occupation, nous étions partagé.e.s entre l’extrême fragilité et précarité de la situation (au niveau juridique ou du quotidien) et l’extrême puissance de pouvoir bloquer un projet aussi titanesque que Cigéo. Au final, cette forêt nous a enfin donné une prise sur un projet qui avance en se rendant invisible. Nous avions notre piquet de grève. Un lieu commun, un point de ralliement qui nous manquait dans la lutte antinucléaire, pour nous retrouver et avancer ensemble. La ligne qui nous a permis de tenir pendant ces deux occupations passe selon moi par trois points. D’abord la nécessité de nous défendre et de protéger un lieu, contre les vigiles de l’Andra, le dispositif policier et l’avancement du chantier. Ensuite, la nécessité de construire : cabanes, lieux de vie et de rassemblement. Et enfin, la nécessité de relier : ne pas oublier que c’est en habitant un territoire, en étant ancré.e.s localement qu’on peut créer une force.

Le lien avec les habitant.e.s alentour a été très fort, on avait des visites pour l’apéro tous les soirs, ou bien pour les projections de films qu’on a organisées, la déambulation de cirque, etc. Alors qu’ici tous les espaces ont été privatisés, répartis entre quelques grands exploitants, durant quelques jours la forêt est redevenue un commun. Mais pas seulement dans les mots : aussi dans les pratiques et dans les usages. On a d’ailleurs baptisé le préau monté le premier jour le Couarail, ce qui renvoie au lieu et au temps des veillées villageoises dans le patois lorrain. On tenait à ce que ce préau symbolise le rassemblement de toutes les composantes de la lutte, dans leur diversité.

Il y a une chape de plomb énorme sur ce territoire, de la résignation, de la fatalité. Certains pensent même que les déchets sont déjà enterrés, tant ils ont abandonné l’idée de s’informer et de résister. Mais cette chape de plomb peut se fissurer par des moments d’intensification, comme lors des occupations de la forêt. Certes, on est fragiles, on n’est pas nombreux, on a les gardes mobiles en face et des vigiles qui pèsent quatre fois plus lourd que nous, mais on peut avoir de la force qui s’étend au-delà de nous. Les gens commençaient à venir quand on a été expulsé.e.s, et c’est à peu près certain qu’avec plus de temps, quelque chose de beau et de fort se serait construit dans ce bois. On est content.e.s que personne ne soit poursuivi en justice, mais du coup, on réfléchit à présent aux perspectives de long terme : comment durer après le temps permis par la forêt ?

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Les médias parlent à votre sujet uniquement de lutte contre l’enfouissement des déchets, comme si vous refusiez de chercher une solution. Alors qu’au fond vous luttez davantage contre le problème, à savoir ce qui produit ces déchets extrêmement dangereux dont on ne sait rien faire de mieux que de les planquer sous le tapis…

Marius : Les médias majoritaires ne présentent jamais la réalité, à savoir que nous menons une lutte pour la fin du nucléaire, point. C’est le préalable à toute revendication : qu’on arrête de produire cette énergie, qu’on arrête de consommer dans des proportions telles que ça rend délirants les besoins d’énergie. C’est seulement après qu’on discutera de ce qu’on fait des déchets qu’on a sur les bras.

Nicolas : Pour l’instant, notre but et de pointer les incohérences, les mensonges et le système mafieux employé par la filière électronucléaire. On veut créer un débat public qui ne vise pas l’acceptation par les populations de ce qui est décidé pour elles, mais qui prenne en compte leur avis. Et cela passe par la création d’un rapport de forces avec une occupation sur le terrain. On ne peut pas se contenter de faire des chaînes humaines le long de la vallée du Rhône comme cela a été organisé au moment des élections présidentielles par le réseau Sortir du nucléaire. Non seulement de telles actions n’inquiètent en rien le gouvernement ou les entreprises du nucléaire, mais cela crée un grand sentiment d’impuissance collective. Tout le monde est là, à attendre dans le vent, jusqu’à devenir à moitié fou, qu’un mec passe en moto ou en vélo pour te filmer en train de donner la main à ton voisin ou ta voisine… Avec des actions de ce type, on n’obtient que de fausses promesses comme celles émises par Hollande pendant la campagne présidentielle de 2012 en faveur de réduction de la part du nucléaire dans la production énergétique française[16. Il s’était engagée à diminuer de 50 % la part du nucléaire dans la production d’énergie française d’ici 2025. Un objectif qui ne sera de toute évidence pas atteint.]. En occupant la forêt, non seulement on crée du commun, entre nous et avec les habitant.e.s du coin, mais on leur montre qu’on est prêt.e.s à s’interposer physiquement face à leur volonté de cacher sous terre les déchets gênants, et avec eux le problème du nucléaire.

Photos : Ferdinand Cazalis

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Les Libres Républiques

Après la parution de Constellations en 2014 et de Défendre la ZAD en janvier 2016, le collectif Mauvaise Troupe publie Contrées, histoires croisées de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et de la lutte No TAV dans le Val de Suse, aux éditions de L’Éclat. Le livre retrace les moments d’intensité et les événements plus quotidiens de ces deux mouvements contre l’aéroport et la ligne de TGV Lyon-Turin, à travers la voix de leurs protagonistes. On y découvre la nécessaire transmission de ces expériences politiques majeures dans leurs pays respectifs. L’extrait reproduit ici revient sur deux épisodes de l’histoire No TAV, où l’opposition au Train à grande vitesse fait écho aux pratiques menées sur la ZAD du nord de Nantes : les Libres Républiques de Venaus en 2005 et surtout de la Maddalena en 2011. Des luttes de territoire puissantes, où actions directes et occupations pacifiques ont su se mêler pour durer, et qui peuvent inspirer les occupations de place et le mouvement social en cours…

Les Libres Républiques No TAV ont tous les aspects du village d’Astérix à la porte duquel, avec une gouaille ravageuse, on toise les légions de César avant de les arroser d’une pluie de cailloux. Qui aurait cru qu’au xxie siècle l’un des plus puissants États européens verrait encore la souveraineté de son territoire contestée par quelques irréductibles ? En ce sens, les deux accrocs à l’autorité de Rome que furent les Libres Républiques de Venaus (2005) et de la Maddalena (2011) font déjà partie de l’histoire. Non pas de l’histoire de la géopolitique, mais plutôt de celle écrite en pointillé de ce que nous nommons de ce côté-ci des Alpes « commune », et qui, de Paris en 1871 à Oaxaca en 20061 En juin 2006, la ville d’Oaxaca au Mexique, capitale de plus 400 000 habitants de l’État du même nom, s’est insurgée contre le gouverneur de l’État et contre l’ensemble du système … Continue reading, dessine un archipel d’espaces libres. Lorsque ceux-ci se donnent la capacité de libérer et de défendre des parcelles du territoire afin d’y tenter une vie tout autre que celle qui se déroule hors d’elles. Des révoltes qui ouvrent une parenthèse politique, spirituelle et néanmoins réelle, comme un surgissement révolutionnaire… ici simplement esquissé.

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Une parenthèse
dans l’espace-temps de la normalité

Les Libres Républiques se sont faites jour après jour, en défendant un espace, et en l’habitant des désirs portés et construits par le mouvement. Mais ces jours-là n’appartiennent pas au temps habituel, ils ont représenté une suspension de la normalité. L’espace-temps de la Libre République de la Maddalena n’entre pas dans la linéarité habituelle, ces trente-cinq jours, aussi bien, valent une vie entière, et cet espace, façonné, approfondi, a mêlé sa mémoire et son présent pour nourrir ceux qui l’habitaient. Lorsqu’on entrait dans la Maddalena, c’est un monde effervescent, un monde autre, qui s’ouvrait, l’économie et le contrôle étaient suspendus, remplacés par la force de liens qui ne se sont pas depuis dénoués. Et ce n’est plus seulement pour protéger un simple terrain que les barricades se sont érigées, mais pour défendre la possibilité de ce qui s’y construisait et s’y affirmait.

Patrizia, 57 ans, participe au centre social Vis Rrabbia à Avigliana, cuisinière végétarienne

« C’est une des choses les plus belles et importantes de ma vie, tout ce que tu as vu dans les livres, des moments épiques où le peuple obtient des libérations, on l’a vécu directement. On écrivait un pan d’histoire. On a fait les choses ensemble, on s’est donné une organisation, avec des référents qui accueillent les gens, qui décident si on laisse ou non entrer les journalistes, avec des tours de garde, la cuisine, etc. Tous les comités de la vallée faisaient une journée chacun, du matin au soir. Venaus avait duré neuf jours, la Maddalena c’était plus de trente. On a commencé comme les autres presidi [2. On ne sait comment traduire presidio, terme polysémique s’il en est : présence, rassemblement, garnison, piquet… Dans le mouvement No TAV, la nécessité de défendre des terrains sur le long terme a suscité la construction de presidi en dur. De petites cabanes, plus ou moins luxueuses, pour se protéger des intempéries, manger, dormir, pour pouvoir en somme « présidier » des journées et des nuits entières. Loin d’être abandonnées une fois les moments de conflits passés, elles restent des lieux où le mouvement se retrouve et s’enracine, des espaces ouverts et accueillants bientôt investis de tout ce qui nourrit la communauté de lutte.] : “Faisons trois jours de spectacles et d’initiatives pour sensibiliser l’opinion.” Donc on a commencé à monter, comme d’habitude, la cuisine… le plus important ! Puis la scène, les lumières, les toilettes, tout ça petit à petit. On est restés là, et on n’est plus repartis. C’est allé de soi de nous protéger, de faire des grosses barricades, on travaillait dur ! Avec toujours une immense joie. Il y a une belle chanson italienne qui s’appelle “Joie et révolutio” : on était dans cette dimension. Dès les premiers jours, les vieux et les jeunes étaient mélangés, car déjà des gens d’ailleurs arrivaient, mais on était aussi beaucoup de cheveux blancs de la vallée. »

Chiara, la trentaine, membre active d’Etinomia (association regroupant des entrepeneurs No TAV), maraîchère près d’Avigliana

« Déjà en 2005, le presidio de Venaus n’était pas fait par les gens de Venaus, mais par des gens de toute la vallée. C’était difficile avec les gens du village, ils n’étaient pas si ouverts que ça aux gens qui venaient présidier. Mais avec le temps, en discutant, en prenant des cafés, les perceptions ont changé. Dans les Libres Républiques de Venaus et de la Maddalena, il y avait la conscience que c’était vraiment des lieux de résistance. Parce qu’il y avait le chantier ou le début d’un chantier à côté. Les Libres Républiques sont des endroits où il faut rester tout le temps, le plus nombreux possible, pour perturber et empêcher le début des travaux. L’appel au combat était très fort. »

Simone, la trentaine, membre actif d’Etinomia (association regroupant des entrepeneurs No TAV), maraîcher près d’Avigliana

« On faisait un millier de choses, la construction des barricades nous a pris beaucoup de temps, parce qu’il y avait des barricades de bois, des barricades de fer toutes soudées (le portail était entièrement soudé), il y a eu des barricades de pierres, il y avait des tracteurs qui tournaient, des camions, des camionnettes, il y avait toujours quelqu’un avec la tronçonneuse qui coupait quelque chose pour faire la barricade. Et puis, on construisait les lieux de vie : les tentes, la cuisine, le lieu pour le camping ; la vie c’était : qui cuisine ? qui lave ? qui organise les rencontres ? Des gens venaient faire des présentations de livres, parler d’un sujet, il y avait beaucoup d’assemblées pour décider quoi faire, beaucoup de temps libre aussi, avec des discussions informelles. Ce n’était déjà plus un mouvement de la vallée, mais un mouvement national. Il y avait des gens de toute l’Italie et d’autres pays, de France, de Grèce, etc. Il y avait des jeunes de toute l’Europe. C’était un espace et un temps particuliers, détachés du reste. »

LibRep2

Matérialiser une puissance,
créer un monde

Sur ce morceau de territoire de la Maddalena s’est matérialisée la puissance du « vivre et lutter » No TAV, qui y a développé sa façon d’être au monde, éprouvant ici et maintenant non plus seulement un désir d’avenir, mais un aboutissement au présent. En même temps que s’affirmait ce mode d’être ensemble, celui de l’ennemi apparaissait, comme son exact inverse. Là où ce dernier voulait « aménager le territoire », c’est-à-dire le contrôler militairement, le vider de toute vie, de tous liens, les No TAV affirmaient leur volonté de s’y attacher, de couper avec tout ce qui manifeste une volonté de le gérer, pour s’y fondre, y inscrire profondément cette nouvelle existence.

Simone

« La Libre République de la Maddalena a été le contraire de ce qui s’est passé après, c’était l’affirmation de ce que nous voulions qui se passe à la place du chantier : un endroit accueillant où n’importe qui pouvait venir, où l’on pouvait manger même sans argent, où tu pouvais parler de tout avec tout le monde, sans aucun problème, tu pouvais faire ce que tu voulais dans le respect des autres personnes. Pendant qu’on occupait, le musée archéologique est resté ouvert, des bus sont venus le visiter, tout le monde pouvait venir. Maintenant, avec la police dans son fortin, personne ne peut plus y accéder, même pour ceux qui travaillent la vigne autour, c’est compliqué. »

Nicoletta, 69 ans, comité de lutte populaire de Bussoleno, enseignante à la retraite

« Il y avait des châtaigniers de 300 ans qui donnaient encore des fruits, et des animaux qui, avec le chantier, sont aujourd’hui tous morts. Ils leur ont coupé l’accès à l’eau ; autour des grilles, si tu y vas juste après que la neige soit tombée, tu vois toutes les traces des animaux autour du grillage, des sangliers, des cerfs, des blaireaux, tous les animaux qui vivaient là. Il y avait des fourmis, et maintenant, tu n’en vois plus une seule. Parce que la lutte est aussi commune, on se bat aussi pour un nouveau rapport avec la nature. Car nous avons tous pris conscience que tu ne peux pas te sauver tout seul, ni comme être humain à part, si tu ne respectes pas les équilibres, puis le retour à un rapport plus naturel avec la vie et avec les autres êtres vivants. Les animaux qui sont là eux aussi ont la même dignité que nous, parce qu’eux aussi au fond témoignent du fait qu’il y a une manière différente de vivre. Et donc vivre ces choses signifie aussi trouver la force de les défendre, parce qu’il ne peut y avoir d’alternative. Ce chantier-là, nous voulons le démolir, on ne se contente pas de dire “Attendons que…”, parce que nous savons que chaque pas vers la destruction de l’ordre du monde est irréversible. Et c’est cette prise de conscience, des anciens et des jeunes, et aussi des enfants, qui fait peur au pouvoir. »

Alberto, 69 ans, ancien membre d’Habitat, banquier retraité, ancien syndicaliste, une des figures du mouvement No TAV

« Que représente la Maddalena pour le Val de Susa ? Archéologiquement parlant, c’est une des choses les plus importantes de l’arc alpin occidental. La Maddalena a été appelée la Pompéi des Alpes, parce qu’il y a eu un éboulement, une avalanche, qui a tout scellé exactement comme c’était à ce moment-là. Pour résumer, la Maddalena est tout simplement le site le plus intéressant des Alpes en ce qui concerne la préhistoire. Pour les No TAV, la Maddalena est le symbole, parce qu’à la Maddalena on a vécu l’expérience peut-être la plus exaltante de toute cette lutte, quand on a réussi à construire la Libre République. Nous avions ce but précis de faire les barricades, de nous opposer avec nos corps à la dévastation du terrain, ça a été une période très exaltante d’un peu plus d’un mois. C’était un endroit où les professeurs du Politecnico de Turin venaient faire les cours et même les partiels, on a eu de très beaux concerts, on a eu la culture, c’était un endroit qui respirait la culture, la fraternité, un monde différent. Je crois que la ZAD de Notre-Dame-des-Landes doit ressembler à quelque chose de ce type. Les gens, dirais-je en utilisant un mot dont je ne voudrais pas qu’il soit mal compris, les gens avaient créé le monde anarchique utopique : pas d’argent, les choses se faisaient par fraternité, pas pour gagner quelque chose. C’était ça, la Maddalena. »

LibRep4

Éprouver ses capacités
et rendre la Libre République irréversible

Les jours de la Maddalena ont fait dérailler le temps, divisé depuis entre un avant et un après. On pense alors aux horloges détruites dans les grands moments révolutionnaires, symbolisant ce refus de voir le temps habituel reprendre son cours, et la nécessité de marquer l’histoire de cette pierre blanche qui la transforme. La vie des No TAV a été bouleversée, ainsi que le mouvement dans son ensemble, qui a pris une tout autre dimension. La libération des capacités d’auto-organisation, la volonté de prendre en charge ensemble l’approvisionnement, les soins, la construction, les fêtes, la défense, la circulation, voici ce qui, pris ensemble, a fait commune. Les Valsusains ont bâti et tenu la Libre République, mais c’est aussi elle qui a engendré cette « vallée No TAV », celle qui a déjà gagné parce qu’elle a prouvé et éprouvé qu’une vie commune était possible, bien plus belle que la vie d’avant.

Arianna, 40 ans, comité de la haute vallée, militante anarchiste

« L’expérience de la Libre République de la Maddalena, ça a duré peu de temps, mais ça a permis que les gens acquièrent une confiance en leurs propres capacités de pouvoir justement travailler ensemble, monter un presidio, faire une maison sans permis, etc. Ça fait réfléchir sur le contraste avec ce que sont nos vies habituellement : par exemple, tu te mets à te demander pourquoi on ne peut pas fabriquer une maison sans avoir affaire à la bureaucratie, à l’État, à quelqu’un qui d’en haut nous dit comment gérer le territoire, alors que nous qui y vivons n’avons pas voix au chapitre. »

Marisa, retraitée, comité de la Haute-Vallée, Chiomonte

« Ce qui m’a le plus marquée dans la lutte, c’est la Maddalena et les campings, parce que c’était avec des jeunes. Et après, tout a changé. Avant, c’était bien, on faisait des manifestations à 50 000, des assemblées. Mais après, on était ensemble avec les jeunes, avec tant d’autres réalités. Ce ne sera plus jamais comme avant. Parce que les gens ont fait des choses qu’ils n’auraient pas pensé faire. Quand on avait le camping en bas, aux grilles du chantier, tous les soirs, les gens restaient là jusqu’à ce que les canons à eau les chassent. J’y allais tous les soirs. C’est beau de voir tous les gens qui se mélangent. Les journées à Bussoleno pour le blocage de l’autoroute après la chute de Luca, le soutien aux jeunes accusés de terrorisme, c’est le résultat de la Maddalena. »

contrees

Photos : Mouvement No TAV

Pour aller plus loin :

• Le site de MAUVAISE TROUPE.

Notes

1 En juin 2006, la ville d’Oaxaca au Mexique, capitale de plus 400 000 habitants de l’État du même nom, s’est insurgée contre le gouverneur de l’État et contre l’ensemble du système économique et social mexicain. La Commune de Oaxaca, rassemblée autour d’une « Assemblée Populaire des Peuples d’Oaxaca » a ensuite tenu près de six mois, jusqu’à être défaite par la féroce répression concertée de la police locale et de la Police fédérale préventive. Voir à ce sujet Georges Lapierre, La Commune d’Oaxaca, Paris, Rue des Cascades, 2008.

Nomos et cosmos : coloniser le ciel
Inégalités climatiques et sociales Nord/Sud

Traduction par Ferdinand Cazalis
(Avec le concours de Grégoire Chamayou)

Texte original : e-flux journal #65 Supercommunity, mai-août 2015.

Pollués, surexploités ou encore spoliés, les sols sont au cœur des discussions sur l’écologie. Mais serait-il aussi légitime de parler des questions climatiques en termes de colonisation du ciel et de l’atmosphère ? À partir d’études scientifiques et de déclarations issues des représentants des pays du Sud lors des précédentes conférences sur le climat, l’architecte anglais Adrian Lahoud nous présente l’atmosphère à la fois comme vecteur et témoin des changements anthropogéniques majeurs des siècles derniers. Il cherche ainsi à redéfinir les responsabilités des pays industrialisés du Nord et à mettre en évidence les effets sociaux des bouleversements environnementaux passés ou à venir. Un voyage à bord des poussières du monde, des carottes glaciaires et des courants océaniques – jusqu’aux révoltes populaires.

Le frontispice de l’Instauratio Magna, publié par Francis Bacon en 1620 représente un navire traversant le Détroit de Gibraltar, voguant vers le large au pied des légendaires Colonnes d’Hercule. L’embarcation quitte les eaux de la Méditerranée pour celles de l’Atlantique. La scène nous dépeint le moment qui précède la traversée, mais curieusement, le point de vue adopté n’est pas celui d’un spectateur resté sur le rivage européen : le bateau avance vers un observateur qui se tient déjà quelque part en Atlantique et qui, en se retournant sur lui-même, plonge son regard vers l’est et peut-être même vers le passé. La scène marque un tournant, non seulement pour les Méditerranéens, dont les centres de pouvoir subissaient alors un déplacement vers l’ouest – Portugal et Espagne –, mais aussi pour les Amériques, dont le destin était en train de changer irrévocablement. En regardant aujourd’hui cette image, on ne peut s’empêcher de penser que la scène préfigurait un moment paradigmatique pour les siècles à venir. Sans que cela ait été forcément voulu, cette image baconienne d’un navire à l’approche nous fait adopter la perspective imminente du colonisé, celle qu’il ne tardera pas à avoir sur l’autre rive au moment du premier contact.

Frontispice de la première édition du livre Novum organum scientiarium de Francis Bacon, 1620.

Près de cinquante ans plus tôt, à Anvers, un cartographe du nom d’Abraham Ortelius inspiré par les projections de Gérard Mercator, publiait un atlas qui allait servir de référence géographique ultime en Europe. Intitulé Theatrum Orbis Terrarum (Théâtre du globe terrestre), le projet rassemblait quatre-vingt-huit références cartographiques différentes, inaugurant l’ère de la cartographie moderne et fournissant une image de la Terre, de ses mers et continents qui combinait tout à la fois un niveau de précision difficilement imaginable pour l’époque et des spéculations ethnographiques et géographiques tout droit venues du Moyen-Âge. Entre la première ère coloniale et la fin du XIXsiècle, ces anciennes géographies fantastiques seraient abandonnées au nom de l’objectivité scientifique, initiant un autre mythe géographique qui allait dominer la période – ce que le marin Charles Marlow, personnage d’un roman de Joseph Conrad, appelait « les espaces blancs sur la Terre »1 « En ce temps-là il restait beaucoup d’espaces blancs sur la terre, et quand j’en voyais un d’aspect assez prometteur sur la carte (mais ils le sont tous), je mettais le doigt … Continue reading. Parmi les premières représentations de ce type, la carte de l’Afrique établie par Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville en 1749 se distinguait des précédentes en ce qu’elle introduisait pour la première fois, entre l’encre noire et la page blanche, entre le connu et l’inconnu, entre l’occupé et le vide, le tracé d’une zone frontière[2. « Il est important de noter que les cartographes comme d’Anville ont significativement réduit non seulement la quantité de topographie spéculative sur la carte, mais aussi les informations ethnographiques avec lesquelles les cartographes précédents avaient rempli les espaces intérieurs de l’Afrique, comme par exemple les noms des groupes tribaux. La carte qui attire le jeune Marlow est le produit d’un bouleversement épistémologique : purgée d’un hypothétique et provisoire recensement de population, elle laisse apparaître des vides aussi manifestes qu’attirants dans la connaissance de l’Amérique du Sud, de l’Afrique et de l’Australie. », Alfred Hiatt « The blank Spaces on Earth », The Yale Journal of Criticism, ol. 15, n2, 2002, pp. 223-250.].

Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville, Afrique, 1749.

Aujourd’hui, la frontière coloniale entre le connu et l’inconnu ne passe plus par ce contraste entre encre noire et papier blanc, par cette démarcation qui avait tant aiguisé les appétits de pillages et d’expansion coloniale. À présent, la frontière se marque plutôt par un seuil entre haute et basse résolution. Les scientifiques discutent actuellement de plusieurs critères de datation pour l’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique. Les marqueurs proposés vont du méthane relâché par les premières communautés agricoles aux environs de 5000 AEC[3. AEC, « Avant l’ère commune » : Équivalent religieusement neutre de la datation avant ou après Jésus-Christ (NdT).] jusqu’aux retombées radioactives des premiers tests atomiques des années 1950, en passant par les émanations dues à l’exploitation du charbon pendant la Révolution industrielle. Quoi qu’il en soit, en 2015, des scientifiques qui étudient les changements atmosphériques enregistrés en haute résolution dans les carottes de glace antarctiques ont fait une découverte étonnante, susceptible de fournir l’indicateur le plus clair et le plus marquant d’une transformation anthropogénique planétaire majeure, la toute première preuve d’un changement climatique engendré par l’homme. Au cours des cinquante ans qui séparent la publication du Theatrum Orbis Terrarum en 1570 de celle de l’Instauratio Magna en 1620, il s’est produit quelque chose de complètement inattendu dans l’atmosphère terrestre : le niveau global de CO2 a soudainement chuté[4. Simon L. Lewis et Mark A. Maslin, « Defining the Anthropocene », Nature, n519, 2015.].

Abraham Ortelius, Theatrum Orbis Terrarum, 1570.

Mais pourquoi une telle modification du niveau de CO2, des siècles avant l’invention des moteurs à vapeur et à combustion ? Les estimations les plus récentes indiquent que la colonisation des Amériques a coûté la vie à 50 millions de personnes dans la population autochtone[5. Voir Charles C. Mann, 1491 : New Revelations of the Americas Before Columbus, New York Vintage Books, 2006 ; Willima M. Denevan, The Native Population of the Americas in 1492, Madison, University of Wiscounsin Press, 1992.]. En plus des registres écrits recensant une telle hécatombe, un témoignage macabre perdure dans la stratigraphie terrestre[6. Étude de la succession des dépôts sédimentaires (NdT).]. La mémoire historique enveloppée dans les carottes glaciaires a enregistré cet événement : les populations d’Amérique ayant disparu, il ne restait plus personne pour entretenir leurs cités, et les arbres n’ont pas tardé à reprendre leurs droits sur de vastes étendues de terres auparavant cultivées. Toutes les villes, tous les canaux, les terrassements et les chaussées, en somme toutes les traces des civilisations amazoniennes et méso-américaines, sont rapidement retournées à l’état de forêts. Une poignée de générations a suffi à l’Amazonie pour réoccuper ce que les conquistadors avaient détruit. Assoiffé de CO2, cet accroissement sans précédent de vie végétale a été si fort qu’il a laissé sa marque dans la mémoire globale de l’atmosphère. Et c’est seulement parce que le génocide a été si total qu’une telle chose a pu se produire[7. De fait, il y a quelques mois à peine, un article scientifique a abouti à la même conclusion, mais en partant d’autres prémices. En examinant les sédiments de lacs au Pérou et en Bolivie, des scientifiques ont découvert des dépôts de métaux concordants avec les produits chimiques utilisés pendant l’industrialisation minière. De quoi rappeler que c’est à partir d’ici, au cœur des mines du Cerro Rico de Potosì, sommet andin de Bolivie, qu’une rivière d’argent coulait droit vers l’Espagne. Chiara Uglietti et al., « Widespread pollution of the South american atmosphere predates the industrial revolution by 240 y. », Proceedings of the National Academy of Science, PNAS, n112, 2015.].

Lors du Sommet de l’ONU sur les changements climatiques en 2009, Lumumba Di-Aping, responsable des négociations pour le G77, qui représente 132 pays en développement, a repris à son compte le mot « génocide », mais en l’accolant cette fois-ci au mot « climat ». Avec ces deux mots, Di-Aping visait directement les membres du G20, les accusant d’être à l’origine d’une tentative de « colonisation du ciel ». Cette déclaration intervenait au milieu de négociations hantées par le spectre de l’effondrement financier de l’année précédente. Une foule d’activistes attendait aux portes du Bella Center de Copenhague, se demandant si un accord serait signé à la suite de Kyoto. Dans le centre des congrès, alors que les négociations tournaient au fiasco, Di-Aping convoqua une conférence de presse impromptue pour les délégués des organisations de la société civile. En préambule à cet événement improvisé, Di-Aping demanda à toutes les personnes présentes d’éteindre leurs appareils enregistreurs. Dans les minutes qui suivirent, il allait faire une grave entorse au protocole diplomatique en dévoilant publiquement le calcul privé qui était en train de se jouer en coulisses. Les jours précédents, à l’insu du G77, une ébauche secrète d’accord avait circulé parmi les membres du G20. Tout comme lors de la conférence de Berlin 125 ans plus tôt, les nations africaines avaient une fois de plus été exclues des délibérations concernant leur propre destin – à la différence près que cette fois-ci, la ruée vers les surfaces coloniales avait été remplacée par un accaparement colonial des hauteurs et des profondeurs. Ce fait pouvait à lui seul justifier que Di-Aping invoque le colonialisme, mais nous étions encore loin de l’aspect le plus inquiétant de sa présentation.

À la quatrième ligne du deuxième paragraphe, l’ébauche d’accord proposait un engagement à limiter l’augmentation globale de température à deux degrés au-dessus des niveaux préindustriels. Mais ce nombre cachait en réalité un calcul de vie et de mort. Dans sa violente abstraction, cette moyenne globale nie le fait que l’impact climatique affecte les peuples à des échelles très inégales. Elle efface leurs spécificités dans ses calculs. Une augmentation moyenne globale de 2 degrés se traduirait en réalité par un accroissement catastrophique de 3,5 degrés dans nombre de pays représentés par Di-Aping.

Le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur les impacts climatiques en Afrique montre que l’emploi du mot « génocide » par Di-Aping était tout sauf rhétorique. On estime que la mortalité due à la malnutrition et à la maladie devrait toucher 250 000 personnes par an entre 2030 et 2050, et ceci sans compter les facteurs de tensions thermiques qui exacerbent les conflits sociaux et civils[8. Simon Hales et al., Quantitative Risk Assessment of the effects of climate change on selected causes of death, 2030s and 2050s, OMS, 2014.]. Certains organes de presse ne tardèrent pourtant pas à s’indigner, scandalisés qu’un diplomate soudanais ose renvoyer l’accusation de génocide du Sud vers le Nord[9. À peine 15 mois plus tôt, en juillet 2008, le procureur général de la Cour pénale internationale, Luis Moreno Ocampo, avait fait une déclaration similaire, bien que plus familière, quand il avait délivré un mandat d’arrêt à l’encontre du président soudanais Omar al-Bashir pour son rôle dans les violences commises au Darfour. Une partie des médias avaient alors essayé de dénier toute légitimité à Di-Aping en tant que porte-parole, en vertu de son origine soudanaise. Or ne pourrait-on pas considérer que c’est justement sa connaissance intime des événements dans une partie du monde si affectée par le colonialisme avec ses conséquences environnementales qui donne à ses déclarations non seulement une légitimité, mais une viscérale charge de réalité ?].

Le climat terrestre est un phénomène d’une telle complexité qu’il est difficile de tracer une démarcation nette entre les causes et les effets. La planète est comme un réservoir de complications dans lequel chacun peut puiser pour dissimuler ses propres traces. En raison de la longue durée de vie du CO2 dans l’atmosphère, ce gaz a tendance à se disperser plus facilement que les autres polluants ; par ailleurs, toutes ses molécules étant identiques, le dioxyde de carbone ne laisse aucune empreinte spécifique permettant d’en identifier la source. Il en va tout autrement pour les aérosols[10. Voir J.M. Propsero et al. « The Atmospheric aerosol System : An Overview », Review of Geophysics and Space Physics, vol. 21, n7, 1983 ; S.K. Satheesh et K. Kirshna Moorty « Radiative effects of natural aerosols : A Review », Atmospheric Environment, Vol. 39, 2005.]. En 2006, une équipe de recherche dirigée par Alessandra Giannini à l’Earth Institute de l’université de Columbia fit une belle découverte, dont on n’a pas encore perçu toutes les implications. Ces chercheurs ont étudié la température de la couche superficielle de l’océan Atlantique, et plus spécialement dans la Zone de convergence intertropicale : là où les courants chauds en provenance des tropiques se mélangent avec les eaux froides venues des pôles.

En raison de la forme sphérique de la Terre, les océans et l’atmosphère de la région équatoriale reçoivent de plus fortes doses d’énergie solaire. À l’instar des chemins de fer et des autoroutes, les courants océaniques et les vents dominants peuvent être considérés comme des éléments d’infrastructure, à ceci près qu’ils ne sont pas fixés au sol par du béton et de l’acier, et qu’ils ont plutôt vocation à faire circuler des énergies. Giannini et son équipe ont découvert que les moussons qui apportent la saison des pluies sur le continent africain sont hautement sensibles aux changements de gradient de température entre les eaux froides ou chaudes, leur interaction devenant plus ou moins turbulente selon le différentiel de température. Cette turbulence détermine l’apport en humidité dans l’atmosphère et accroît l’intensité des moussons africaines.

Une telle découverte a de lourdes implications pour la science du climat. Les scientifiques savent depuis longtemps que l’activité humaine influe sur les températures à la surface de l’océan Atlantique. Cela n’est pas en soi particulièrement remarquable tant il est vrai qu’il n’y a presque plus rien sur terre qui n’ait pas déjà été touché par l’être humain. Mais ce n’est pas l’activité humaine en tant que telle qui produit ces changements ; c’est bien plutôt l’activité industrielle dans l’hémisphère Nord, et plus spécifiquement l’émission des aérosols à partir de combustibles fossiles qui pousse les températures à augmenter[11. Leon D. Rotsayn et Ulrike Lohman, « Tropical Rainfall Trends and the Indirect Aerosol Effect », Journal of Climate, Vol. 15, 2002.]. À la différence du CO2, chaque particule d’aérosol est unique, avec une courte durée de vie, ce qui les rend diaboliquement difficiles à intégrer dans les modèles climatiques, mais très utiles pour une étude forensique[12. L’adjectif anglais « forensic » n’a pas de bon équivalent en Français. Nous optons ici pour un néologisme. Au sens étroit, le terme « forensics » se réfère à la médecine légale : une expertise scientifique et technique mobilisée pour l’établissement des preuves judiciaires. Mais le courant novateur de la « forensic architecture » auquel participent notamment Adrian Lahoud et Eyal Weizman au Goldsmith College de Londres propose de reprendre cette notion en un sens plus militant pour désigner une forme de recherche et d’action visant à « détecter, représenter et critiquer les abus de pouvoir émanant d’États et d’entreprises dans des contextes touchant à la lutte politique, au conflit armé et au changement climatique ». Voir le site internet http://www.forensic-architecture.org/ et l’ouvrage collectif Forensis, The Architecture of Public Truth, Sternberg Press, 2014, (NdT).] du climat. La science du climat sait pertinemment, et depuis un moment déjà, que des émissions d’aérosol peuvent entraîner une baisse mesurable de température. C’est ce qu’on appelle l’« assombrissement global[13. L’assombrissement global ou obscurcissement planétaire (global dimming) est une réduction graduelle, depuis le début des années 1950, de l’intensité lumineuse de la lumière diurne qui atteint la surface terrestre. Cet effet a été mis en évidence, entre autres par Gerry Stanhill, un chercheur anglais installé en Israël, qui a comparé l’intensité des rayonnements solaires depuis les années 1950 jusqu’aux années 1980. L’assombrissement global crée un effet refroidissant qui a peut-être amené les scientifiques à sous-estimer l’effet de serre sur le réchauffement climatique (NdT ; Wikipedia).] ». Ce phénomène explique pourquoi des zones situées dans le sens du vent par rapport à des centres industriels peuvent connaître des températures plus basses que la normale ; c’est aussi la raison pour laquelle Turner a peint d’aussi beaux couchers de soleil en 1816 – une année sans été, après que le volcan Tambora en Indonésie a rejeté d’immenses quantités de particules en suspension dans l’atmosphère[14. C.S Zerefos et al., « Atmospheric effects of volcanic eruptions as seen by famous artists and depicted in their paintings », Atmospheric Chemistry and Physics, vol. 7, 2007.].

Étendue du nuage de fumée causé par l’éruption du volcan Tambora en avril 1815, avec une altitude maximale de 43,5 km. En conséquence, l’année suivante, la terre connut une diminution de 3°C de sa moyenne globale de températures.

Pendant des années, on a cru que la sécheresse et la famine dans la région du Sahel en Afrique du Nord étaient exacerbées par les pratiques des paysans pauvres, entraînant la dégradation des sols. La dominance de cette logique a conduit à un conflit épistémologique désastreux : des ONG étrangères, appuyées par des tonnes d’analyses quantitatives, ont émis des propositions pour réformer les pratiques agricoles, à l’encontre des formes indigènes de savoir qui avaient depuis toujours compris la pluie, les sols et les récoltes comme un jeu de qualités interagissantes. Aujourd’hui, le changement anthropogénique du climat a imposé un réexamen des causes de la sécheresse au Sahel. Le paternalisme dominant qui dictait les réformes agraires est à présent mis sens dessus dessous, au moment même où la science commence à comprendre ce que cela signifie de se retrouver en aval, sur la trajectoire des vents venant de tous les Tamboras industriels du Nord.

L’accusation de génocide émise par Di-Aping peut être comprise comme un appel pour l’instauration d’une échelle de calcul différente, un prérequis pour établir des termes justes dans les négociations sur le climat – une échelle de critères suffisamment précis pour saisir les effets inégaux du réchauffement. À mesure que les modélisations du climat s’améliorent, ce qui apparaissait autrefois comme un opaque réservoir de complications commence à révéler une architecture occulte de relations diffuses et atténuées. Cette architecture est un nouveau genre de carte qui explique comment l’activité d’une partie de la planète peut affecter la vie dans une autre partie du globe. De telles simulations sont en train de devenir les véhicules du droit et de la politique. Sous la question du degré de résolution que l’on adopte pour ces modèles se cachent des crimes en attente d’être poursuivis[15. Voir Adrian Lahoud, “Floating Bodies” in Forensis : The Architecture of Public Truth, éd.Eyal Weizman & Anselm Franke (Berlin : Sternberg Press, 2014).].

Michael Kerling, Landscape in the Tibesti Mountains East of the Village of Bardai, 1997.

En 2006, des scientifiques enquêtant sur le comportement des poussières atmosphériques ont été confrontés à un exemple étonnant d’action à distance qui n’avait rien à voir avec l’activité humaine. Au Tchad, la dépression du Bodélé est un ancien bassin de lac qui n’a plus été alimenté en eau depuis l’Holocène[16. Époque géologique s’étendant sur les 10 000 dernières années (NdT).]. Le lit de cet ancien lac est toujours rempli de résidus desséchés d’algues et d’autres formes de vies microbiennes marines dont il regorgeait jadis. Au nord-ouest s’étendent les chaînes de montagnes du Tibesti et de l’Ennedi. Quand le lac, les montagnes et un vent appelé l’Harmattan conjuguent leurs efforts, un puissant jet-stream d’air se met à souffler sur les algues sèches, les réduisant en poussière. Lorsque cela a lieu, 700 000 tonnes de poussière peuvent alors être projetées dans l’atmosphère en l’espace de seulement huit heures. L’hiver, cet événement régulier cause de violentes tempêtes de poussière sur le continent africain, mais comme la télédétection satellite par laser (Lidar) l’a depuis confirmé, ce ne sont là que les préparatifs d’un long voyage. Les scientifiques se sont aperçus que cette poussière traversait l’océan Atlantique, pour finalement se déposer sur les forêts humides de l’Amazonie[17. Richard Washington et Martin C. Todd « Atmospheric controls on mineral dust emission from the Bodélé Depression, Chad : The role of the low level jet » Geophysical Research Letters, vol. 32, n17 (2005). Voir aussi I. Tegen et al., « Modelling soil dust aerosol in the Bodélé depression during the BoDEx campaign » Atmospheric Chemistry and Physics Discussions, n6, 2006 ; Y. Ben Ami et al., « Transport of North African Dust from the Bodélé Depression to the Amazon Basin : A Case Study » Atmospheric Chemistry and Physics Discussions, n10, 2011 ; C. S. Bristow et al., « Fertilizing the Amazon and equatorial Atlantic with West African dust » Geophysical Research Letters, vol. 37, n14, 2010.]. Plus surprenant encore, ils ont découvert que la poussière joue un rôle critique dans l’écosystème amazonien. Sachant que les fortes pluies tropicales lessivent les nutriments du sol, ce colis d’antique vie marine parachutée du ciel fournit un surplus de nutriment à l’écosystème amazonien. La pénurie du désert entretient l’abondance des forêts tropicales – la poussière du Sahara est ainsi semée dans les jardins de l’Amazonie. Et certaines estimations suggèrent que cette infrastructure atmosphérique à long terme pourrait continuer à nourrir l’Amazonie pour encore un millénaire. Quand il n’y aura plus de poussière à transporter, cette chaîne logistique sans foi ni loi s’arrêtera purement et simplement de fonctionner.

Télédétection satellite par laser (Lidar) de la NASA observant la poussière saharienne en train de traverser l’océan Atlantique, 2015. Credits : NASA Goddard’s Scientific Visualization Studio

Ces inégalités primordiales sont trop subtiles et trop fragmentées pour pouvoir être unifiées dans un discours englobant sur les planètes et les sphères, sans parler d’un discours sur « l’humanité », tant il est vrai que de telles catégories présupposent chaque fois quelque chose comme une perception, un intérêt et un enjeu communs[18. Voir Adrian Lahoud, « The Bodélé Declaration », dans Textures of the Anthropocene : Grain Vapor Ray, éd. Katrin Klingan et al., Berlin, Revolver Publishing, 2014 ; Cambridge and London, The MIT Press, 2015. ]. Comme l’indiquent cependant les exemples ci-dessus, ce qui est commun se définit par une commensurabilité partagée. En dehors de cet espace-là subsistent néanmoins des différences que l’on ne peut pas aisément rendre commensurables. Le seuil qui sépare le commensurable de l’incommensurable est un lieu de luttes, une frontière qui est de plus en plus modelée par la technoscience, armée de ses capacités de calcul et mesure. Cette zone frontière du calculable peut s’avérer extrêmement violente, éradiquant des valeurs et des distinctions préexistantes – une tension qui a toujours été au cœur des luttes de décolonisation. Mais il s’agit aussi d’une dimension vitale pour la construction de communautés fondées sur un travail d’enquête partagée, notamment les communautés scientifiques.

Edmond Locard, grande figure de la science forensique, partait du principe que tout contact laisse une trace. Il s’agissait d’une théorie des causes et des effets fondée sur les résidus matériels. Une scène de crime se résumait à un territoire dont les limites et l’histoire étaient marquées par les traces de ces contacts. Lorsqu’il s’agit en revanche du changement climatique et des violences environnementales, le contact s’éloigne de ses traces ; il est emporté par les courants océaniques et se perd dans l’atmosphère. On peut bien s’efforcer de faire ce travail de reconnexion des causes et des effets à partir des preuves qui gisent encore dans les carottes glaciaires, ou d’après les prévisions de températures océaniques que fourniront de nouvelles modélisations climatiques. Mais tout cela ne sera que de peu de poids pour les partisans de la justice environnementale, tant qu’on n’aura pas construit des institutions sensibilisées à ce type de preuves et à leur puissance de résonances globales. Les institutions actuellement en charge des négociations sur le climat, telle la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) n’ont pas réellement pour objet les températures ; elles se chicanent plutôt sur des questions de PIB, avec l’objectif pour chaque État d’obtenir pour lui-même une plus grande part d’émissions carbone.

Dès lors, peut-on légitimement dire, comme le suggérait Lumumba Di-Aping, qu’aujourd’hui, c’est le ciel lui-même que l’on colonise ? Et, avant cela, en quel sens peut-on parler d’une colonisation de l’atmosphère ? Il est clair que l’on peut être exproprié d’une terre. Mais comment s’y prend-on pour calculer puis privatiser, subdiviser, marchandiser et exploiter une atmosphère ? Outre l’atmosphère, comment fera-t-on pour exproprier les liens sociaux, les cotes de solvabilité mesurées par les agences de notation, et même, pour finir, l’estime de soi ? Si cela semble trop difficile à imaginer, essayons simplement de nous rappeler ce navire qui était à l’approche sur le frontispice de Bacon, et demandons-nous si, depuis le rivage, il était plus difficile de s’imaginer, pour celles et ceux qui s’apprêtaient à voir le bateau débarquer, à quoi allait pouvoir ressembler l’expropriation des terres.

Télédétection satellite par laser (Lidar) de la NASA observant la poussière saharienne en train de traverser l’océan Atlantique, 2015. Credits : NASA Goddard’s Scientific Visualization Studio

Notes

1 « En ce temps-là il restait beaucoup d’espaces blancs sur la terre, et quand j’en voyais un d’aspect assez prometteur sur la carte (mais ils le sont tous), je mettais le doigt dessus et je disais, “Quand je serai grand j’irai là”. » Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, 1899 ; éd. GF-Flammarion, Paris, 1989, p. 91 (NdT).

Les Simérables
Jeux de simulation et ville technolibérale

Traduit par Paulin Dardel

Le jeu vidéo SimCity n’est pas un bac à sable. Ses règles reflètent la conception néolibérale de la planification urbaine contemporaine. Le monde de ce simulateur d’urbanisme à succès est peuplé d’« agents » Sims, « des petits soldats désintéressés, travaillant partout où on a besoin d’eux », comme le dit leur concepteur. Une vision simplifiée, mais lucide, de la précarisation des travailleurs parcourt le jeu, et habitue les joueurs à leur propre aliénation. Au-delà, le jeu sert aussi de source d’inspiration aux avant-gardes technophiles de l’architecture et de l’urbanisme, qui rêvent de villes transnationales démontables et portables. Au final, la cité se réduirait à un jeu de pixels dirigé par un système d’exploitation. La production de valeur dans ces smart cities serait fondée sur nos données et celles des objets connectés entre eux, dans une gigantesque informatisation et monétarisation de la ville.

Publié dans Jacobin, no 15-16, « Paint the Town Red! », automne 2014.

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Il était une fois un ingénieur brillant, répondant au nom de Trurl, qui construisit un royaume miniature pour le dictateur déchu et désabusé d’une autre planète, afin qu’il le gouverne à sa guise pour le restant de ses jours. À une si petite échelle, le despote pouvait laisser libre cours à ses « aspirations autocratiques » sans porter atteinte aux « aspirations démocratiques de ses anciens sujets ».

Cette fable, écrite par l’auteur de science-fiction polonais Stanisłas Lem, est parue en 1981 dans The Mind’s I, une anthologie de réflexions sur l’intelligence artificielle. Recueil que Will Wright, créateur de SimCity et fondateur de l’empire des Sims, a lu. Dans les nombreuses interviews qu’il a accordées, Wright cite sa rencontre avec ce conte comme une inspiration de SimCity.

Lancé en 1989 par le développeur de jeux vidéos Maxis, alors indépendant, SimCity était un coup de poker. Personne n’aurait parié qu’on puisse passer son temps sur un simulateur de développement urbain – a fortiori sans objectif clair. Le jeu n’est effectivement pas fondé sur une histoire, mais sur un système managérial. Vous ne pouvez ni gagner ni perdre.

Le scénario, s’il en existe un, est produit par la capacité du joueur à modeler la ville dans sa propre tête. Pour qui sait lire et écrire, en une heure de temps, on peut fonder une ville : les outils sont intuitifs, le graphisme attractif. Dans la dernière version du jeu, pour commencer, il suffit de tracer des routes, délimiter les zones industrielles, résidentielles et commerciales de la ville, puis édifier quelques immeubles.

Cependant, pour y jouer correctement, vous devez adopter l’état d’esprit du jeu. Dans Mario, vous sautez. Dans SimCity, vous anticipez. Vous essayez de prévoir une série de phénomènes sociaux complexes sur le point d’advenir. Vous optimisez, vous maximisez, vous extrapolez à distance – aucune coordination œil-main n’est nécessaire. Vous incarnez, par essence, l’esprit de l’industrie urbaine.

Dans un portrait de Wright publié par le New Yorker, le co-fondateur de Maxis, Jeff Braun, se souvient de la première fois où l’idée du jeu lui a été soumise. Wright et Braun s’étaient rencontrés lors d’une fête à Alameda en Californie, autour d’une pizza. Braun explique : « Will m’a montré le jeu et m’a dit : “Personne ne l’aime, car il est impossible de gagner.” Moi, j’ai adoré. J’ai entrevu un public de mégalomaniaques désirant contrôler le monde. »

Il s’avère que Braun avait raison : le jeu a été un franc succès. Il a inauguré un nouvel âge d’or du jeu sur ordinateur et a été, jusqu’à récemment, la franchise informatique la plus vendue de tous les temps. En tant que pionnier de la simulation dans les jeux sur ordinateur, et en proposant ces distractions à des profils inédits de joueurs, le jeu a inspiré une nouvelle génération de planificateurs urbains, d’architectes et de théoriciens sociaux.

Simulation d’un concours urbanisme virtuel, La ville de Clichy la Garenne

Modélisation d’architectes pour Clichy-la-Garenne

 

Micropolis

En partant de ces simulations et de la logique du jeu, nous pourrions résumer les principes de la conception urbaine. Alors que nos villes semblent imprévisibles, chaotiques et incroyablement complexes, SimCity domestique cette incertitude en un paysage gérable. Il nous propose une micropolis (le titre original) comme modèle. Il représente les villes non pas comme elles sont, mais comme elles pourraient être : réglées, optimisées, contrôlées.

Cette vision devient rapidement notre réalité. La manière de pensée « en simulation » du jeu a restructuré la façon dont nous interagissons avec la politique et entre nous, avec notre travail et notre loisir – en résumé, avec notre espace social. Les villes dites « intelligentes » (smart cities) ont déjà commencé à utiliser ses techniques alors que la Silicon Valley – le foyer de Wright, mais aussi de Cisco et de Microsoft – entre dans le marché de la construction.

SimCity est à la fois une archive de ces villes à venir et un moteur de leur logique algorithmique. Alors, que peut nous dire ce jeu – un fantasme de la conscience urbaine expérimenté par des millions de personnes – sur les villes ludiques, flexibles et lisses du futur ?

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Les limites du possible

Wright a déclaré que son but en concevant le jeu était de créer un espace de possibilités suffisamment ouvert pour que le joueur puisse expérimenter, « un décor problématique » assez grand pour générer une infinité de solutions. Selon Wright, le jeu encourage une pensée utopique : « Quand vous commencez SimCity, une des choses les plus intéressantes qui vous arrive est la décision que vous devez prendre : “Que veux-je faire ? Créer la plus grande ville possible ? La ville avec les habitants les plus heureux ? Celle avec le plus de parcs ? Ou celle avec le moins de criminalité ?” À chaque fois, vous devez la concevoir dans votre esprit : “Qu’est-ce que la ville idéale, selon moi ?” »

[…]

SimCity s’inspire de la ville contemporaine, non seulement dans son graphisme, mais aussi dans ses règles. Ses situations sont à la fois descriptives et normatives – exposant la réalité d’une ville moderne tout en dictant les conditions de son existence.

Le manuel de SimCity 4, sorti en 2013, propose, sur un ton amical, quelques conseils : « L’industrie est ce qui dirige vraiment votre ville et crée le plus de profits dans les trois zones. En créant des emplois, les industries fournissent des revenus à vos habitants… L’argent rend les Sims heureux et leur permet de faire des achats, ce qui en retour permet aux zones commerciales de prospérer. Les zones industrielles produisent aussi la plus grande partie de la pollution des trois zones. Pour cette raison, il est malin de construire les industries loin du reste de la ville. »

Le problème est que ces « bonnes idées » sont obligatoires, et non pas suggérées. Pour réussir, même dans la définition du succès plutôt large que donne le jeu (construire une ville habitable), il faut nécessairement promulguer certaines politiques de gestion. Une augmentation du nombre de commissariats, par exemple, entraîne toujours une baisse de l’activité criminelle ; le code du jeu associe directement le crime à la valeur du foncier, à la densité de population et aux commissariats. Ajouter des commissariats n’est donc pas optionnel, c’est la loi.

On peut aussi citer la vision du jeu sur les impôts : « Maintenez les impôts trop élevés trop longtemps, et les habitants risquent de quitter votre ville par grappes entières. En plus de cela, les Sims à hauts revenus s’opposent plus aux impôts élevés que les Sims aux revenus bas ou médians. »

L’exploration des possibilités utopiques est circonscrite par ces paramètres. L’imagination vantée par Wright est seulement conviée pour réaménager des éléments familiers : les bâtiments énormes, la tranquillité des zones pavillonnaires, le trafic écrasant. Vous commencez chaque ville avec une parcelle de terre vierge, verte et fraîche, mais vous devez l’industrialiser. Le paysage n’est bon que pour l’extraction de ressources, ou pour être enfermé dans un parc afin d’augmenter la valeur immobilière du quartier. Certaines questions sont posées (Jusqu’à quel point puis-je taxer les habitants riches sans qu’ils s’en aillent ?) tandis que d’autres (Puis-je les exproprier totalement ?) sont laissées de côté.

Ces possibilités – ou leur absence – ont provoqué des critiques des deux côtés du spectre politique. Certains voient le jeu comme une réplique du socialisme étatique avec son développement centralisé et son infrastructure d’ampleur ; d’autres, désignant ses politiques fiscales rétrogrades et sa modélisation rationnelle des choix, voient le simulateur comme le porte-parole d’une conception néolibérale de la ville. Aucun n’a entièrement tort.

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Le prix de la victoire

Certains joueurs ont essayé de construire des villes sans éléments capitalistes, des villes isolées des aides gouvernementales, des villes réalistes qui caricaturent Pyongyang, ou des villes qui essayent de refléter des centres industriels en déclin comme Détroit. Certains de ces efforts ont fonctionné ; d’autres, se heurtant aux limites du possible, ont échoué.

En 2010, Vincent Ocasla, jeune étudiant en architecture des Philippines, a publié une vidéo sur YouTube annonçant qu’il avait « vaincu » SimCity. Sa ville, Magnasanti, était le résultat de trois ans et demi d’élaboration et de construction sur la version SimCity 2000. La nouvelle de son triomphe s’est répandue comme une traînée de poudre sur Internet. Mais beaucoup se sont demandés ce que cela signifiait de « vaincre » SimCity…

En analysant l’algorithme du jeu pour une croissance modulaire, le plan d’Ocasla optimisait les distances entre les ressources, les infrastructures de transport et le réseau énergétique pour construire la ville la plus densément peuplée de l’histoire de SimCity. Réussie au prix de la répression sociale et du contrôle totalitaire, la victoire d’Ocasla n’était que numérique. Son but n’était pas la qualité de vie des Sims, mais le calcul de l’efficience technocratique ; son intention, critiquer les hypothèses gestionnaires mortifères du jeu.

Comble de l’ironie, à cause précisément de son technoscientisme, les visionneurs de Magnasanti spéculaient sur son applicabilité dans les projets urbains du monde réel. Beaucoup de commentaires sur le site Reddit étaient optimistes : « Génial, le département de planification urbaine d’une ville doit engager ce type. » Cette injonction à étudier la logique de SimCity omet de dire qu’elle est déjà appliquée.

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La Ville cauchemar d’Ocasla

 

Heureux et rayonnants

Ceux qui n’ont jamais joué à SimCity, ou qui n’en ont pas entendu parler, ne sont pas pour autant à l’abri du jeu ; il s’est infiltré jusque dans nos façons de voir et d’appréhender le monde. Sa conception technique elle-même est une technologie politique. Le jeu emploie une combinaison de modélisation 3D et de perspective isométrique afin que l’œil du spectateur soit libre d’être partout et nulle part à la fois. Il recrée une vision du contrôle tirant ses origines de la gestion militaire et industrielle : l’œil observateur du directeur de l’usine scrutant la vitesse des mouvements sur la chaîne de montage à l’étage en dessous ; Napoléon surveillant son champ de bataille depuis le sommet d’une montagne ; le regard de l’hélicoptère policier survolant Washington D.C.

De la même façon que les divisions de l’espace vertical sont utilisées dans l’occupation militaire des villes – où l’espace aérien est éclaté entre les domaines de la surveillance et de la lutte –, SimCity organise la carte de données de la ville en calques 3D pour que les joueurs s’y déplacent à l’aide de raccourcis claviers. Ces systèmes de gestion sont fondés sur la discipline, engendrant des formes de contrôle de plus en plus subtiles. On peut tout à fait avancer que les constructions elles-mêmes sont les personnages de SimCity : elles deviennent des objets programmés avec des relations humaines, incarnant le brouillage des frontières – ce que Marx nommait le fétichisme de la marchandise – absorbant dans ses briques et son mortier numériques les relations sociales qui les ont créés en premier lieu.

Pour la première fois, SimCity 4 a ajouté des individus au jeu. Il les considère comme des ouvriers intérimaires : des corps de travailleurs perpétuellement attachés aux cadences de l’exploitation. Chaque matin, les « agents » Sims, comme on les appelle, se réveillent, puis se rendent dans n’importe quel lieu de travail où l’on a besoin de bras (selon leur appartenance de classe programmée). Et peinent dans cette zone industrielle jusqu’au dîner. Chaque soir, ils vont dormir dans n’importe quelle maison, au hasard, là où on arrive à les caser. Vivre comme un Sim, c’est supporter cette tension constante, c’est être ballotté dans la circulation pour accepter n’importe quel travail ou abri.

« Les Sims sont des petits soldats désintéressés, travaillant partout où on a besoin d’eux », explique le concepteur de leur algorithme sur le site Web du jeu. « Même si leur maison était détruite, ils se réinstalleraient dans une nouvelle afin que la ville fonctionne aussi efficacement que possible. » Naïvement, ce concepteur pensait probablement que ces Sims ajouteraient simplement de la texture au graphisme, or ce qu’il a programmé est inquiétant : une boucle sans fin de travailleurs sans visages ni noms. Ce qui est terrifiant à propos de ces « petits soldats désintéressés », ce n’est pas leur étrangeté, mais leur familiarité. Une vision cauchemardesque d’un monde où nous sommes tous intérimaires, déqualifiés et interchangeables, appelés chaque jour par des patrons différents ; une réalité pour beaucoup.

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Le jeu de la précarité

Voyez le succès de TaskRabbit, une entreprise fondée en 2008 sous l’égide du mouvement de la « consommation collaborative ». La firme s’enorgueillit de transformer la précarité du travail intérimaire en un jeu. Les tâches (tasks) sont publiées sur une application ; les « tâcherons » (taskers), tels qu’ils sont appelés, attendent que leur téléphone portable sonne pour un travail, font la course pour cliquer les premiers, puis se dissolvent en points bleus sur un GPS, filant à travers les rues, envoyés par des algorithmes vers leur nouveau lieu de travail – monter un meuble Ikea, faire la queue pour les nouveaux iPhones, lire à voix haute L’Étranger à des enfants gâtés, ou n’importe quel autre type de travail très court pour lequel quelqu’un peut payer.

Ces travailleurs précaires peuvent jouer au jeu de l’emploi encore et encore, parfois jusqu’à cinq fois par jour. Il n’y a aucune compensation pour le temps passé à « jouer » – c’est-à-dire chercher, actualiser, postuler. Tant que le travail est temporaire, le jeu ne s’arrête jamais. Il en va de même pour la population de SimCity : ils simulent ce travail pour que nous puissions jouer.

Mais même notre temps libre passé à jouer ressemble à du travail. La « prosommation », la pente glissante entre la production et la consommation, entre la participation et l’exploitation, est la marque de l’emploi du temps flexible dans les industries créatives d’aujourd’hui – celle du jeu incluse1 Sur le travail dissimulé des usagers du net par les géants de cette industrie, et la mise au travail sans rémunération du plaisir et du jeu, voir sur jefklak.org : « “Le digital … Continue reading.

Les joueurs dévoués sont souvent tacitement recrutés en tant que testeurs non payés des versions d’essai (aussi appelées « beta ») de l’industrie et comme contributeurs à ses modifications. Lors de la sortie désastreuse de la nouvelle version insuffisamment préparée de SimCity5 en 2013, il y a eu beaucoup de bugs – au dire de certains, toutes les améliorations techniques vantées par la publicité relevaient du mensonge – et de prosommateurs en colère. Electronic Arts a sous-traité le travail de recherche des dysfonctionnements à sa ruche de joueurs dévoués qui, après avoir acheté le jeu, ont découvert toutes les zones nécessitant un pansement. Ils ont dû mener le travail qu’Electronic Arts avait négligé avant la mise du produit sur le marché.

À la fin de la fable de Lem, l’ancienne cité miniature a colonisé la surface de la planète entière à son image. Le tyran lui-même a disparu, « comme si la terre l’avait avalé ». Le triomphe de la simulation conçue par Trurl est total. Est-ce le cas de celle de Wright ?

Un système d’exploitation pour la ville

Dans une conférence (intitulée Gamifying the World : From SimCity to the Future), Wright expliquait l’an dernier que les entreprises lui demandaient comment rapprocher leurs produits du jeu. Ils lui demandaient de rattacher son « moteur de simulation » à d’autres expériences, comme s’il s’agissait d’une sorte de mécanisme extérieur à l’expérience d’immersion du jeu. Le monde d’aujourd’hui, a-t-il déclaré, n’a pas besoin d’immersion dans le jeu pour s’échapper de la vie quotidienne : la vie elle-même est devenue un jeu. Ce que nous observons, expliquait Wright, c’est l’émergence d’une « réalité mélangée », pleine de jeux saturés en données personnelles.

Ce qu’il a oublié de mentionner, c’est que la spéculation sur la ville du futur est devenue un nouveau jeu – au moins pour les investisseurs pouvant se permettre d’y jouer. Le marché et la technologie de la ville intelligente exportable et téléchargeable sont toujours ouverts – et comme Wright le dirait, avec un « espace des possibles » maximum. Tout comme la stratégie de SimCity, où la meilleure gouvernance amène la meilleure croissance, les gouvernements apprennent la flexibilité et la combinaison d’entreprises. Avec l’effacement de l’histoire locale vient l’afflux d’investisseurs internationaux. Le Honduras, par exemple, a développé une « ville à charte » (charter city[2. Concept développé par Paul Romer, économiste américain connu pour sa théorie de la « croissance endogène ». Ce concept de « ville à charte » repose sur la fascination de la croissance économique de Hong Kong ou Schenzen, et propose en conséquence aux décideurs internationaux de construire des villes nouvelles fondées non pas sur les lois du pays, mais sur une « charte » dont le respect serait assuré par une institution municipale, et sur le volontariat des populations qui viendraient s’y installer. La charte puiserait dans les meilleurs modèles de gouvernance mondiaux et s’imposerait aux habitants. Pour une critique des « villes à charte », voir l’article de Sam Wetherell, « The Book of Paul », Jacobin, no 15-16, « Paint the Town Red! », automne 2014, p. 55-61 (NdT).]), balayant toutes les lois et infrastructures existantes pour en implanter rapidement d’autres, plus technologiques – et dans ce but, même la Constitution a été amendée.

En Corée du Sud, le gouvernement parie sur un « nuage de données incarné » (incarnate data cloud), autrement connu sous le nom de ville de Songdo. Cette dernière, équipée d’une infrastructure informatique omniprésente, de capteurs de type synaptiques et d’une grande bande passante, est construite sur la croyance que la collecte de l’ensemble des données de ses habitants est une immense entreprise utile et rentable. Le matériel promotionnel (utilisant une perspective aérienne rappelant fortement SimCity) voit dans ces mines de données des ressources numériques exploitables pour s’enrichir ou abaisser « intelligemment » le niveau de consommation de ressources naturelles. En 2012, Songdo était le plus grand projet immobilier privé du monde.

Mais Songdo est autant un protocole qu’une ville : d’autres territoires peuvent « télécharger » ses plans. Ses technologies ont été achetées par d’autres villes avant que Songdo ait même été construite. Son plan général est exporté en Équateur ; pendant ce temps-là, la Chine a acheté des kits via des entreprises similaires pour construire ses villes au plus près du modèle de Singapour. Les nations se transmuent en villes transnationales démontables et portables. Avec la simulation émergeant comme le paradigme dominant, la matérialité et les expériences vécues deviennent obsolètes.

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La foi de SimCity dans les algorithmes a été visionnaire. La valeur de la ville repose maintenant en partie sur l’ensemble des données qu’elle collecte au moyen des antennes relais et des capteurs incorporés. Spéculer sur la valeur future de ces données est ce qui en génère maintenant. En d’autres termes, ce qui est intelligent dans les villes intelligentes, c’est la croyance que n’importe quelle donnée, même si elle est insignifiante, deviendra un jour lucrative.

Les entreprises rivalisent pour capter différents ensembles de données, mais leurs récoltes n’ont qu’une série limitée d’applications intelligentes. C’est la raison pour laquelle l’ancien P.D.-G. de Sony, Nobuyuki Idei, a appelé à la création d’un nouveau logiciel universel de la ville, un « système d’exploitation de la ville » (city OS). Cette définition de l’urbanisme made in Silicon Valley semble très proche d’une version mise à jour de la simulation immersive de Wright. Un tel système d’exploitation de la ville universel servirait comme une plateforme sous-jacente pour la totalité de l’« internet des objets » – le réseau des appareils « intelligents » et des objets connectés à Internet. Ce serait un système total.

LivingPlanIT, start-up fondée par un ancien cadre de Microsoft, a développé ce qu’elle espère être le système d’exploitation urbain (urban operating system, UOS). Les applis, les bâtiments, les habitants, la circulation – tout serait connecté par le cloud. Le modèle économique de LivingPlanIT est de monétiser et de breveter cet UOS pour que les utilisateurs – de gros joueurs comme les gouvernements ou les investisseurs – puissent les télécharger.

Coder la ville

SimCity et les retombées de ces « systèmes d’exploitation de la ville » promettent une connaissance de la ville dans sa totalité : réduite à l’échelle d’un micro-processeur, dématérialisée en données du cloud, prévisibles et itératives. Pourtant, ces prétendues architectures numériques invisibles ne sont pas plus exemptes de politique ou d’histoire que leurs homologues analogiques. Comment comprendre la ville désordonnée, complexe, sans se tourner vers le passé ?

Alors que les conceptions technocratiques des villes deviennent une marchandise, on nous propose de choisir parmi les systèmes d’exploitation urbains dans lesquels nous voulons habiter. Le choix pourrait même être fait pour nous par la concurrence et les fusions-acquisitions. À Songdo, Cisco installe sa technologie TelePresence dans chaque appartement, en espérant que si elle est déjà partout, les gens vivront avec naturellement.

Dans ces villes du futur, ceux qui possèdent les systèmes d’exploitation seront ceux qui détiendront la propriété, l’argent et les moyens de production. En possédant vos données Sim, ils vous posséderont. C’est vers ces relations entre données et pouvoir – le pouvoir de se faire à son image – que nous devrions tourner notre attention.

Nous ne devrions pas nous demander à quoi ressemblerait notre ville rêvée sur SimCity, LivingPlanIT, ou tout autre UOS, mais ce que serait notre simulateur urbain idéal. En fonction de ses paramètres, déterminer qui la ville sert et qui sert la ville. Le but n’est plus de concevoir un imaginaire urbain : il s’agit désormais de coder le jeu.

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Notes

1 Sur le travail dissimulé des usagers du net par les géants de cette industrie, et la mise au travail sans rémunération du plaisir et du jeu, voir sur jefklak.org : « “Le digital labor est conçu pour ne pas avoir l’apparence d’un travail.” L’exploitation du moindre clic par l’industrie numérique ». Entretien avec Antonio Casilli. Propos recueillis par Judith Chouraqui et Xavier Bonnefond (NdT).