Contrôle continu

Police, frontières, guerres et prisons

Culture de base

Art, culture populaire et politique

Dé-colonialités

Antiracismes et décolonialismes

Genre rage

Féminismes et luttes LGBTQI

Le lundi au soleil

Travail, précariat et luttes sociales

Terrains vagues

Urbanisme, écologie politique et critique de la technologie

Terrains vagues

Le naufrage de Thésée
Techno-utopies et mythologies du transhumanisme

Quand Google se met à investir dans l’immortalité et engage le champion du transhumanisme Ray Kurzweil à un poste clé de son organigramme, on peut se demander où la société californienne veut en venir. Quand l’Armée américaine investit des milliards dans l’augmentation biomécanique du corps humain et que des chantiers européens de grande envergure comme l’Humain Brain sont financés pour modéliser le cerveau humain et permettre une plus grande fusion entre biologique et informatique, on peut se demander où les États veulent en venir. Mais d’où ces idées viennent-elles ? Il faudrait aussi analyser les mythes fondateurs de cette course au cyborg dans laquelle se sont lancées les grandes puissances économiques et étatiques… Où l’on verrait ressurgir des idéologies et des mystiques qu’on pensait oubliées.

Ce texte est extrait du numéro 1 de Jef Klak, «Marabout», dont le thème est Croire/Pouvoir. Sa publication en ligne est la dernière d’une série limitée (6/6) de textes issus de la version papier de Jef Klak, toujours disponible en librairie.

 

Télécharger l’article en PDF.

 

Peut-on menacer d’autre chose que de mort ?
Ce qui serait intéressant, original,
serait de menacer d’immortalité.

Jorge Luis Borges

 

Il aime être appelé Blade Runner. Été 2011, l’athlète sud-africain Oscar Pistorius devient la coqueluche des médias sportifs. Amputé des deux jambes, il s’est mesuré aux coureurs valides lors des épreuves de 400 mètres du Championnat du monde d’athlétisme. Grâce à ses prothèses innovantes – des lames de carbones lui donnant une allure de félin – Pistorius1 Devenu héros national en Afrique du Sud, Oscar Pistorius fait depuis régulièrement la une des tabloïds pour ses frasques, son goût pour les armes à feu et les belles voitures. Il a été … Continue reading est passé sous le chrono de la fédération sud-africaine pour accéder à cette compétition.

Premier athlète handicapé à se qualifier aux épreuves pour valides aux Jeux olympiques de Londres l’année suivante, Pistorius devient à la fois héros national en Afrique du Sud et objet de controverse au sein du monde sportif : ne serait-il pas avantagé par ses prothèses ? Son handicap ne se serait-il pas transformé en avantage physique ? Doit-il être considéré comme un athlète réparé suite à son amputation ou comme un homme augmenté grâce à la technologie de ses prothèses ?

 

Babugeri, Bulgarie_WILDER MANN_ Charles FREGER 2010 2011

 

Prothèses, exosquelettes et intelligence artificielle

Dans le champ de la médecine, les limites entre réparation et augmentation pour les personnes en situation de handicap s’estompent. Les prothèses de main « biomécatroniques » tournent désormais à 360° et les nouveaux implants rétiniens ou cochléaires sont sensibles aux infrarouges ou aux ultrasons. Aimee Mullins, ancienne championne paralympique née sans péronés, mannequin égérie d’une marque de cosmétiques, aime rappeler que son dressing recèle une bonne quinzaine de paires de jambes différentes : « Nous avons déjà nos prothèses : nos portables, ordinateurs… Un jour, nous aurons des membres sous garantie avec option, des prothèses au choix dans nos armoires2 Le Monde, 21 mai 2011.. »

Les frontières entre nos corps biologiques et les technologies de réparation médicale disparaissent : les premiers pacemakers datent des années 1960, et de nombreuses sociétés privées (RSLSteeper avec leur main bionique BeBionic3 ou encore Touch Bionics) ont depuis rendu à plusieurs milliers de personnes amputées de leur bras les fonctions de préhension, voire le sens du toucher, grâce à des membres bioniques branchés directement sur le système nerveux. Affectueusement nommée Luke en référence à Star Wars, une des mains bioniques les plus innovantes, fabriquée par Deka Integrated Solutions, a même bénéficié d’un investissement de 40 millions de dollars de la part de la Darpa, l’Agence états-unienne pour les projets de recherche militaire.

Les technologies d’augmentation du corps humain intéressent en effet de très près l’armée américaine. Dès 2000, l’agence lance un programme « Exosquelettes pour l’augmentation des performances humaines » doté d’un budget de 75 millions de dollars. Ces exosquelettes, sortes d’armures de combat high-tech, permettent de décupler la puissance des soldats sur le terrain. Le projet Talos (en référence au géant de bronze envoyé par Zeus pour protéger l’île de Crète) a été testé cet été et mobilise actuellement 56 sociétés, 16 agences gouvernementales et 13 universités. En France, le projet Hercule (autre mythe, autre budget – 3 millions d’euros), présenté dans les salons de l’armement depuis 2011, est soutenu par la Direction générale de l’armement (DGA) ; une version civile serait commercialisable d’ici peu, pour la réduction de la pénibilité du travail physique ou la rééducation post-traumatique.

Ces dernières années, la rationalisation et l’informatisation des systèmes armés a considérablement réduit le nombre d’hommes engagés sur les zones de conflit. Appui technique de la doctrine « Zéro mort » pour toute opération militaire, les drones militaires se sont ainsi généralisés et, depuis 2004, près de 5000 personnes auraient déjà été tuées par des drones de la CIA au Pakistan3 AFP, 21 février 2013.. Moins « performant » qu’une machine, l’humain est interprété comme une source d’erreur potentielle dans les systèmes de défense, et les fonds de recherche et développement ont massivement investi vers l’automatisation de la guerre. La Darpa mise ainsi sur le développement de l’intelligence artificielle pour créer des systèmes militaires autonomes : des « essaims » de drones qui peuvent ensemble élaborer des tactiques de combat en fonction de l’environnement sans aucune intervention humaine. L’agence a également investi 58 millions de dollars pour mettre au point un drone naval autonome aussi performant et intelligent qu’un navire avec équipage, et elle a soutenu la création d’un robot humanoïde nommé Atlas (contrat de développement de 11 millions de dollars). En 2009, un « Big Dog » était testé en Afghanistan, robot quadrupède piloté par un ordinateur embarqué permettant de transporter de lourdes charges.

Avec huit autres entreprises de robotique, Boston Dynamics, la société qui a créé pour la Darpa le robot Big Dog et l’humanoïde Atlas, a été rachetée en décembre 2013 par Google. Le moteur de recherche a également repris DNNresearch, une start-up canadienne qui travaille dans les neurosciences, ou encore Deep Mind, spécialisée en intelligence artificielle pour 500 millions de dollars début 2014. Afin d’améliorer la puissance de son moteur de recherche omniprésent dans la vie quotidienne et acteur incontournable de l’économie mondiale, Google s’intéresse de plus en plus à la compréhension du cerveau humain, pour développer des algorithmes capables d’anticiper les comportements des internautes. Via son laboratoire de recherche Google X, la firme travaille également à la réplication informatique des schémas de pensée humaine dans une machine capable d’apprendre par elle-même. Google a par ailleurs créé en septembre 2013 Calico, une société de biotechnologie dédiée à la lutte contre le vieillissement et aux maladies associées. Enfin, à l’échelle industrielle, les Google Glass, lunettes augmentant les capacités visuelles en étant connectées en permanence aux fonctionnalités du moteur de recherche, sont d’ores et déjà dans le commerce.

Prothèses technologiques sur ou dans nos corps, guerre avec des hommes surpuissants assistés par la technologie, systèmes de défense automatisés et autonomes, acquisitions de Google au croisement de la robotique, de l’intelligence artificielle et des biotechnologies… Toutes ces orientations médicales, militaires, industrielles et technologiques sont motivées par la « convergence NBIC » : l’avènement de recherches scientifiques pluridisciplinaires alliant les nanotechnologies, les biotechnologies, l’intelligence artificielle et les sciences cognitives. Or de tels bouleversements dans des domaines sociétaux aussi cruciaux ne peuvent être interprétés sous un prisme purement technique. Il n’existe en effet pas de « main invisible » du progrès, et si de tels budgets sont alloués à certains secteurs de la recherche et développement, c’est qu’un type d’idéologie y concourt, qu’elle soit économique ou plus… spirituelle. Ainsi, la « philosophie transhumaniste », dont les chantres acquièrent de plus en plus de postes clés dans les sphères décisionnelles, est-elle bien souvent à l’œuvre dans la prospective de ces nouvelles technologies, en proposant autant de concepts que de symboles nourrissant les innovations en cours.

 

Caretos de Lazarim, Portugal_WILDER MANN_ Charles FREGER 2010 2011

 

Cyberculture & techno-utopies financées

La paternité du mot « transhumanisme » est attribuée au biologiste Julian Huxley (frère de l’écrivain Aldous Huxley, auteur de Le meilleur des mondes) en 1957, qui définit le transhumain comme « un homme qui reste un homme, mais se transcende lui-même en déployant de nouveaux possibles de, et pour, sa nature humaine4 Julian Huxley, « Transhumanism », New Bottles for New Wine, Chatto & Windus (1957).. » Courant de pensée protéiforme qui prend ses racines au sein de la Silicon Valley en Californie dans les années 1980, le transhumanisme repose sur un postulat simple : le corps humain n’est qu’un ensemble de fonctions biologiques aux capacités limitées et non maximisées. Il serait possible de s’affranchir des limites physiques et biologiques par l’hybridation puis la fusion du corps avec les technologies nées de la convergence NBIC, en manipulant les atomes (la matière), les gènes (le vivant), les bits (l’information) et les neurones (les sensations).

Cette pensée puise ses origines dans la contre-culture californienne des années 1960, quand les communautés hippies côtoyaient les jeunes chercheurs et entrepreneurs de la Silicon Valley5 Avec son Whole Earth Catalog publié entre 1968 et 1972, le journaliste et auteur Stewart Brand a beaucoup participé au rapprochement de ces deux « communautés »., à une époque où les tout premiers ordinateurs étaient accueillis comme une technologie d’émancipation spirituelle pour l’humanité6 Principe spirituel New Age qui a notamment influencé Steve Jobs, créateur de la société Apple.. Dès 1972, Robert Ettinger, universitaire américain et pionnier de la cryogénisation, publie Man into Superman, ouvrage qui esquisse les premiers concepts phare du transhumanisme. Mais c’est en 1989 que ces idées se popularisent, via la parution de Êtes-vous un transhumain ?, écrit par le professeur Fereidoun M. Esfandiary, mort en 2000, et dont le corps a été cryogénisé en Arizona en attendant une résurrection grâce aux technologies à venir7 Se faisant appeler FM-2030, il écrit que « le nom 2030 reflète ma conviction que les années aux alentours de 2030 seront des années magiques. En 2030, nous serons immortels et tout un chacun … Continue reading.

En 1990, le réseau des penseurs transhumanistes se structure grâce au philosophe britannique Max More qui fonde alors l’Extropy Institute (dissous en 2006) rassemblant près de 2000 biologistes, des artistes issus des milieux cyberpunks, des psychologues et autres informaticiens. En 2002, More déclare : « Nous avons des capacités limitées parce que nous pouvons avoir tendance à être dépressifs, anxieux, en colère ou jaloux. Tout cela vient de notre passé biologique. Nous ne devons pas accepter ces limites émotionnelles. (…) L’utilisation de la science et de la technologie est le meilleur moyen d’avoir raison des contraintes qui pèsent sur notre durée de vie, notre intelligence ou notre vitalité personnelle. (…) Mon scénario favori est de mettre des machines à l’intérieur de nos cellules, des ordinateurs. Pas les ordinateurs que nous voyons, mais des ordinateurs organiques qui pourraient soutenir notre pensée et notre raisonnement et seraient très intimement liés à nous8 Rencontre avec le docteur Max More, fondateur de l’Extropy Institute, interview du 1er juin 2002, nutranews.org.. »

En 1998, la World Transhumanist Association – « Humanity + » depuis 2008 – voit le jour ; elle encourage la recherche et développement sur le transhumanisme pour augmenter la visibilité du mouvement auprès du grand public. Basée en Californie, l’association se targue de rassembler aujourd’hui plusieurs milliers de chercheurs, ingénieurs ou citoyens lambda. Elle assure que « la félicité perpétuelle par modification chimique (paradise engineering) et la colonisation de l’espace font partie de la sphère d’intérêt des transhumanistes. (…) Des scénarios plausibles font aussi bien état de l’extinction de toute vie intelligente que de l’avènement d’un futur posthumain merveilleux et radieux9 transhumanism.org.. »

Au-delà de l’augmentation de nos corps, certains prônent même une fusion totale entre l’homme et la machine, tel l’apôtre médiatique Ray Kurzweil, un des théoriciens de la « singularité technologique ». Ce concept désigne le moment historique (Kurzweil l’estime entre 2030 et 2045) où la puissance exponentielle des ordinateurs créerait une intelligence supérieure au cerveau humain. Cette intelligence artificielle serait en constante progression, capable de répliquer la complexité de la pensée humaine au point que l’humain pourrait être téléchargé sur un support informatique (le mind-uploading), le rendant par là même immortel. La singularité remplirait ainsi le fantasme démiurgique parcourant nombre des grands mythes de l’humanité, du Golem à Frankenstein : permettre au scientifique de créer à son tour une créature vivante à sa propre image. Selon Kurzweil, « En 2029, les ordinateurs auront l’intelligence humaine, avec ses émotions, son humour, la capacité d’aimer (…). Les ordinateurs seront en nous, au sens propre10 Ray Kurzweil, Qu’est-ce que la singularité ?, Arte, septembre 2011.… » Une mutation radicale de l’humanité qui pousse certains transhumanistes à affirmer que « ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur11 Propos tenus par le cybernéticien Kevin Warwick dans Libération, 11 mai 2002.. »

Le discours techno-prophétique de Ray Kurzweil trouve un écho positif dans les sphères politiques et scientifiques, et il reçoit des mains du président Bill Clinton la National Medal of Technology en 1999. Membre du conseil d’administration du très réputé Massachusetts Institute of Technology, conseiller officiel de l’armée américaine (au sein de l’Army Science Advisory Board) dans les domaines scientifiques et techniques, il est soutenu par l’astrophysicien George Smoot, Prix Nobel de physique 2006, et le magazine Forbes lui a décerné le titre de « Machine à penser ultime ». Mais Ray Kurzweil est surtout, depuis décembre 2012, directeur de l’ingénieurie prospective chez Google, après avoir créé la Singularity University, école privée de la Silicon Valley financée par Google et la Nasa. « Google s’inspire de concepts [transhumanistes] déjà connus, mais le groupe a l’équipe et l’argent pour les faire fructifier. C’est là sa valeur », a alors déclaré Natasha Vita-More, actuelle présidente de Humanity +12 « Google, une certaine idéologie du progrès », Le Monde, 26 septembre 2013..

Certains chantiers de recherche font office de locomotives dans la fabrication d’une telle singularité technologique. Initié fin 2013 par le neurobiologiste Henry Markram, associant treize centres de recherche en Europe et financé à hauteur d’un milliard d’euros sur dix ans, le projet Human Brain, basé à Genève, a pour objet de créer en collaboration avec IBM un ordinateur super puissant capable de reproduire la complexité de pensée d’un cerveau humain. L’objectif annoncé est de mieux comprendre les maladies neurodégénératives, mais ce cerveau digital en devenir n’est rien de moins que la première brique du mind-uploading tant désiré par les transhumanistes : « D’ici dix ans, nous pourrons savoir si la conscience peut être simulée dans un ordinateur », affirme Henry Markram13 « Transhumanistes sans gêne », Libération, 18 juin 2011.. En avril 2013, Barack Obama annonçait la naissance du concurrent états-unien du Human Brain : l’Initiative Brain (Brain Research through Advancing Innovative Neurotechnologies), financée sur dix ans à hauteur de 300 millions d’euros par an, avec pour objectif affiché de trouver de nouveaux traitements contre la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson…

C’est ainsi une véritable course au cyborg qui est lancée, pour abolir la souffrance et le handicap, reculer les limites du vieillissement – jusqu’à créer une nouvelle espèce humaine techno-hybridée voire atteindre l’immortalité selon les discours les plus délirants.

 

Cerbul din Corlata, Romania_WILDER MANN_ Charles FREGER 2010 2011

 

Discours magico-religieux

Si cette guerre déclarée contre la mort et cette volonté de maîtrise totale du vivant peut rappeler le vieux rêve de Pasteur de voir la science éradiquer les maladies les plus terribles, la philosophie transhumaniste ne se contente pas d’une froide logique technoscientifique, et fait appel à de nombreux référents mythologiques voire religieux. Pour le philosophe Jean-Michel Besnier, les transhumanistes endossent le rôle de nouveaux Prométhée, pensant avoir dépassé l’hybris – littéralement la démesure, inspirée par l’orgueil14 Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains, le futur a-t-il encore besoin de nous ?, Hachette littératures, coll. Haute tension, 2009. : dans la mythologie grecque, l’hybris pousse l’humain hors des limites de la sagesse, jusqu’à vouloir se mesurer aux dieux et résoudre les contradictions du cosmos. Comme l’hybris capitaliste qui prétend vaincre les finitudes de notre planète, l’hybris transhumaniste affirme pouvoir dépasser celles de notre corps biologique.

« Le mythe reste à la base de l’acte scientifique. […] Icare est le mythe de l’aviation, Golem celui de l’automate, de la cybernétique », rappelle Abraham Moles, précurseur français des sciences de l’information et de la communication15 Abraham Moles, « La fonction des mythes dynamiques dans la construction de l’imaginaire social », Cahiers de l’imaginaire, no 5/6, 1990.. D’autres commentateurs, comme Jacques Perriault, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nanterre, parlent de la « magie transhumaniste », puisant sa symbolique dans la magie parastatique16 Jacques Perriault, « Le corps artefact. Archéologie de l’hybridation et de l’augmentation », L’humain augmenté, Édouard Kleinpeter (dir.), CNRS, 2013. qui consiste en l’art de donner l’illusion de dématérialiser un homme ou des objets. Développée du XIIIe au XVIe siècle, la magie parastatique repose sur des jeux de lumière et de miroirs, faisant croire à une réalité virtuelle, à la possibilité de la téléportation. Les jésuites utilisaient déjà cet art pour projeter l’image du Christ grâce à une lanterne cachée, « l’augmentation consistant ici à renforcer la foi des fidèles ».

La filiation des discours transhumanistes avec le christianisme passe par de nombreuses autres références, comme celle de l’Apocalypse avec l’avènement du règne des machines, suite auquel « le monde sera divisé (…) entre les Élus (ceux qui auront été augmentés par la technique et qui auront une chance de survivre) et les Déchus (les autres, les Homo sapiens sapiens)17 Thibaut Dubarry, Jérémy Hornung, « Qui sont les transhumanistes ? », 2008 / 3, sens-public.org. ». Nombre de transhumanistes reprennent à leur compte la rhétorique chrétienne des prophéties (« Les aveugles verront et les paralytiques marcheront. ») pour promouvoir la puissance d’une possible augmentation technologique de nos corps18 Ibid.. D’autres développent des théories scientifiques sur le christianisme, tel Franck Tipler19 Franck J. Tipler, The Physics of Immortality : Modern Cosmology, God and the Resurrection of the Dead, Anchor, 1997., professeur de physique mathématique qui a repris le concept de noosphère élaboré par le père jésuite et scientifique Pierre Teilhard de Chardin20 Pierre Teilhard de Chardin, Le Phénomène humain (1955), Points Seuil, 2007.. À la jonction du mysticisme et de l’évolutionnisme, cette notion de noosphère, c’est-à-dire le milieu de vie de la conscience concurrent à l’atmosphère ou à la biosphère, est aujourd’hui le concept clé de projets de recherche autour du cerveau artificiel comme le Human Brain.

Mais le principal point commun avec les origines du christianisme tient dans la vision dualiste de l’être par les transhumanistes qui s’inspire en partie de la conception platonicienne (et néo-platonicienne) du corps, pensé comme prison, dans lequel la connaissance est enfermée. Selon Platon, dans une autre dimension de la réalité, celle des Idées, l’âme est érigée en principe divin, seule capable de nous donner accès à la Vérité de l’Être (« Nous serons purs, étant séparés de cette chose insensée qu’est le corps21 Phédon, 67a. »). Cette opposition a traversé la pensée philosophique occidentale et marqué la division chrétienne entre le corps, soumis aux souffrances terrestres, et l’âme, seule capable d’entrer en relation avec Dieu.

Or, là où les transhumanistes innovent par rapport au dualisme historique, c’est en espérant l’immortalité de notre esprit ailleurs que dans sa délivrance par rapport au corps biologique (notre corps-prison) : la vie éternelle ne serait ni dans le monde des Idées platoniciennes ni dans le Royaume de Dieu, mais dans la création humaine d’un corps modifié, technicisé, libéré du biologique mais pas de la matière. Au XVIIe siècle, Descartes avait jeté les bases de cette conception du corps mécanique22 Notamment dans Discours de la méthode (1637) et Méditations métaphysiques (1641)., le corps de l’homme ou des animaux n’étant que des machines soumises aux lois de la nature. Mais face à ce corps-machine, radicalisé par les automates de La Mettrie un siècle plus tard23 Julien Jean Offray de La Mettrie, L’homme Machine, 1747., Descartes opposait la pensée comme « principe spirituel non matériel qui garantit la spécificité des êtres humains24 Farid El Moujabber, « Le post-humanisme, un épiphénomène du dualisme. Utopie et mythe à l’âge technologique », Metabasis no16, novembre 2013. ». Cependant, pour les tenants du transhumanisme, l’esprit humain est, au même titre que le corps, une mécanique quelconque réductible à un ensemble d’informations que l’on peut répliquer, améliorer, transférer dans un nouveau corps-machine, tel n’importe quel logiciel informatique. C’est par ce subterfuge dialectique que la pensée transhumaniste devient idéologie et spiritualité « post-humaniste », comme l’explique le philosophe des sciences Farid El Moujabber : « Du dualisme platonicien et cartésien au matérialisme et à la cybernétique, il semble que les post-humanistes se sont acharnés à confectionner, à la manière des alchimistes, une recette magique de leur homme parfait et immortel. En amalgamant le corps-prison au corps-machine à l’esprit-information, le post-humanisme a conçu une nouvelle créature25 Ibid.. »

 

Ursul din Palanca, Romania, Serie WILDER MANN_CHARLES FREGER_2010-2011 (2)

 

Société posthumaine et monde-machine

Le post-humain, réponse au dégoût transhumaniste pour ses propres imperfections humaines, cette « honte prométhéenne d’être soi » décrite par Günther Anders26 Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Encyclopédie des Nuisances (2002)., préfigure un homme non plus appréhendé dans sa dimension sociale, culturelle ou politique, mais uniquement dans sa potentialité d’hybridation technologique, forcément synonyme de progrès et d’émancipation. Ce nouvel homme-machine amélioré par la technique est également vecteur d’une société post-industrielle en devenir qui continue de s’en remettre entièrement au progrès scientifique et technologique. Le technoscientisme exacerbé des transhumanistes, à travers le corps augmenté et la création d’intelligences artificielles supérieures à toute capacité de maîtrise par leurs créateurs, est alors proposé comme ultime garant du bonheur individuel et social.

Certes, face à la déferlante technologique, nombreux sont ceux qui font appel à « l’urgence d’une réflexion éthique » pour juguler les différents projets transhumanistes et « porter débat sur la place publique »27 Le premier grand colloque français organisé par le CNRS sur le transhumanisme a eu lieu en décembre 2012 et était intitulé « L’humain augmenté. États des lieux et perspectives … Continue reading. Cependant, philosophes, professeurs en sciences de l’information et autres sociologues cristallisent leurs discussions et publications sur notre rapport individuel aux technologies28 Lire L’humain augmenté, Édouard Kleinpeter (dir.), CNRS, coll. Les Essentiels d’Hermès (2013). Le philosophe Bernard Andrieu y écrit par exemple que « l’homme hybridé (…) doit … Continue reading. Et quand la question morale est abordée, ou celle de l’égalité d’accès aux technologies d’augmentation dans un souci de progrès social, tous s’appuient sur le mythe de la possibilité d’un contrôle social de ces technologies, présupposant que celles-ci sont par essence « neutres », subordonnées aux usages que l’homme choisit d’en faire29 Jacques Ellul, Le Système technicien (1977), Cherche midi, 2012.. « Un autre transhumanisme est possible » (sic), brandit sans ambages l’Association française transhumaniste Technoprog via son président, Marc Roux, qui propose aussi un revenu universel pour un accès égal aux technologies d’augmentation… Se définissant comme « technoprogressiste », Marc Roux prône des sociétés « où augmentation rime avec amélioration du “vivre ensemble’’ », une « démocratie transhumaniste » soucieuse de justice sociale ou de protection de l’environnement30 Marc Roux, « Un autre transhumanisme est possible », L’humain augmenté, Édouard Kleinpeter (dir.), CNRS, coll. Les Essentiels d’Hermès, 2013.. La teneur des débats éthiques ou politiques semble ainsi plutôt participer à l’acceptabilité sociale de ces technologies d’augmentation, cherchant à convaincre qu’elles peuvent être synonymes de progrès social, et que le transhumanisme est un humanisme. Mais toutes ces technologies sont loin d’être amorales ou apolitiques : elles portent en elles des valeurs intrinsèques de performance, de simplification, de quantification et leur production, aux mains des tenants de la technoindustrie, est soumise à des impératifs de rentabilité, restant déconnectée de toute perspective de transformation sociale.

Les systèmes technologiques, jugés plus rationnels et objectifs, sont ainsi censés apporter des solutions là où le jeu démocratique et les communautés humaines ont échoué. Mais au-delà de cette croyance en un progrès techno-scientifique salvateur, le transhumanisme entérine également l’asservissement des corps aux technologies, augurant une humanité évoluant dans un monde-machine en constante amélioration et en perpétuelle hybridation entre le naturel et l’artificiel, entre vivant et non vivant – où l’homme n’est qu’un système connecté de plus. Dans ce monde-machine, tout ce qui est de l’ordre du sensible ou de l’émotion, du rapport direct entre êtres humains ou de la relation avec notre environnement naturel, n’est appréhendé que comme autant de sources d’erreurs potentielles qui devront, au fil des augmentations des post-humains, être updatées, comme dans un banal logiciel.

Loin de promettre l’égalité aussi universelle que mortifère des atomes et des bits, la pensée transhumaniste répercute en les amplifiant les logiques de domination d’une humanité à deux vitesses, avec d’un côté les post-humains améliorés, une élite physiquement et intellectuellement augmentée et, de l’autre, un cheptel humain coincé dans des corps version 1.0 – les différences de classe corporelle renforçant désormais celles de classe sociale. « Les gens qui, pour une raison ou une autre, n’évolueront pas dans le même sens, s’ils existent, deviendront l’espèce inférieure incapable de survivre ou ne pouvant survivre que pour servir d’esclaves ou de viande pour les autres (comme les vaches aujourd’hui) », déclare en ce sens l’écrivain transhumaniste américain Bruce Benderson31 Bruce Benderson et Christian Godin « Ce que pense un transhumaniste », Cités n° 55, 2013.. Cette humanité biologiquement inégalitaire se prépare également dans les discours eugénistes d’un Nick Bostrom, directeur du Future Humanity Institute (créé en 2005 par l’université d’Oxford), lorsqu’il prône la sélection des embryons pour augmenter les capacités intellectuelles de l’être humain dans les cinquante ans à venir. Quant aux possibilités de surveillance et de contrôle généralisés inhérentes aux nouvelles technologies, si n’importe quel objet technologique connecté (ordinateur, téléphone portable, smartphone ou puces RFID) est déjà synonyme de traçabilité et de fichage, qu’en sera-t-il lorsque nos corps, dépendants pour leur survie de leurs plugins biomécaniques, seront devenus leurs propres mouchards ?

Un ultime mythe, celui de Thésée, fait office de miroir au transhumanisme. Après avoir combattu le Minotaure, Thésée revient à Athènes et les habitants de la cité s’attellent à préserver son bateau, brisé par mille péripéties. Au fil du temps et des intempéries, les vieilles planches du navire sont alors une à une remplacées. Plus aucun élément originel de l’embarcation héroïque ne rappelant l’original, les Athéniens débattent sans fin sur le fait de savoir si les planches ainsi renouvelées forment encore le même bateau, ou un pâle ersatz du navire mythique. De même, les corps post-humains ne seraient plus une entité biologique et culturelle autonome, mais une triste hybridation de chair et de bits sans cesse rafistolée qui, tels Achille et son talon, se révèlerait à la fois invulnérable et terriblement fragile. Quittant les rivages de son humaine singularité, le corps augmenté et fusionné que prônent les transhumanistes ne serait ainsi qu’un funeste bateau de Thésée, produit en série. Jusqu’au naufrage.

 

Krampus, Austria, Serie WILDER MANN_CHARLES FREGER_2010-2011

 

Images : Wilder Mann ou la figure du sauvage. Charles Fréger. Recueil de photos disponible aux éditions Thames & Hudson.

Aller sur le site de Charles Freger

Chaque année, dans toute l’Europe, des hommes, le temps d’une mascarade multiséculaire, entrent littéralement dans la peau du « sauvage ».

Dans l’ordre d’apparition :
Babugeri, Bulgarie.
Caretos de Lazarim, Portugal.
Cerbul din Corlata, Roumanie.
Ursul din Palanca, Roumanie.
Krampus, Autriche.

 

Notes

1 Devenu héros national en Afrique du Sud, Oscar Pistorius fait depuis régulièrement la une des tabloïds pour ses frasques, son goût pour les armes à feu et les belles voitures. Il a été récemment inculpé pour homicide involontaire en 2013 de sa compagne, la mannequin et présentatrice de télévision Reeva Steenkamp.
2 Le Monde, 21 mai 2011.
3 AFP, 21 février 2013.
4 Julian Huxley, « Transhumanism », New Bottles for New Wine, Chatto & Windus (1957).
5 Avec son Whole Earth Catalog publié entre 1968 et 1972, le journaliste et auteur Stewart Brand a beaucoup participé au rapprochement de ces deux « communautés ».
6 Principe spirituel New Age qui a notamment influencé Steve Jobs, créateur de la société Apple.
7 Se faisant appeler FM-2030, il écrit que « le nom 2030 reflète ma conviction que les années aux alentours de 2030 seront des années magiques. En 2030, nous serons immortels et tout un chacun aura de grandes chances de vivre éternellement ».
8 Rencontre avec le docteur Max More, fondateur de l’Extropy Institute, interview du 1er juin 2002, nutranews.org.
9 transhumanism.org.
10 Ray Kurzweil, Qu’est-ce que la singularité ?, Arte, septembre 2011.
11 Propos tenus par le cybernéticien Kevin Warwick dans Libération, 11 mai 2002.
12 « Google, une certaine idéologie du progrès », Le Monde, 26 septembre 2013.
13 « Transhumanistes sans gêne », Libération, 18 juin 2011.
14 Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains, le futur a-t-il encore besoin de nous ?, Hachette littératures, coll. Haute tension, 2009.
15 Abraham Moles, « La fonction des mythes dynamiques dans la construction de l’imaginaire social », Cahiers de l’imaginaire, no 5/6, 1990.
16 Jacques Perriault, « Le corps artefact. Archéologie de l’hybridation et de l’augmentation », L’humain augmenté, Édouard Kleinpeter (dir.), CNRS, 2013.
17 Thibaut Dubarry, Jérémy Hornung, « Qui sont les transhumanistes ? », 2008 / 3, sens-public.org.
18 Ibid.
19 Franck J. Tipler, The Physics of Immortality : Modern Cosmology, God and the Resurrection of the Dead, Anchor, 1997.
20 Pierre Teilhard de Chardin, Le Phénomène humain (1955), Points Seuil, 2007.
21 Phédon, 67a.
22 Notamment dans Discours de la méthode (1637) et Méditations métaphysiques (1641).
23 Julien Jean Offray de La Mettrie, L’homme Machine, 1747.
24 Farid El Moujabber, « Le post-humanisme, un épiphénomène du dualisme. Utopie et mythe à l’âge technologique », Metabasis no16, novembre 2013.
25 Ibid.
26 Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Encyclopédie des Nuisances (2002).
27 Le premier grand colloque français organisé par le CNRS sur le transhumanisme a eu lieu en décembre 2012 et était intitulé « L’humain augmenté. États des lieux et perspectives critiques ». Les vidéos des interventions sont en ligne : iscc.cnrs.fr.
28 Lire L’humain augmenté, Édouard Kleinpeter (dir.), CNRS, coll. Les Essentiels d’Hermès (2013). Le philosophe Bernard Andrieu y écrit par exemple que « l’homme hybridé (…) doit éviter la stigmatisation en revendiquant sa mixité » tout en avançant que l’hybridation est synonyme de « démultiplication des références identitaires » ou encore de « métissage du corps humain »…
29 Jacques Ellul, Le Système technicien (1977), Cherche midi, 2012.
30 Marc Roux, « Un autre transhumanisme est possible », L’humain augmenté, Édouard Kleinpeter (dir.), CNRS, coll. Les Essentiels d’Hermès, 2013.
31 Bruce Benderson et Christian Godin « Ce que pense un transhumaniste », Cités n° 55, 2013.

« C’est par la périphérie qu’on reprendra la ville »
Sutures sociales et coutures urbaines du Grand Paris. Entretien croisé entre Eric Hazan et Anne Clerval

Comment Paris s’est-elle transfigurée au cours des derniers siècles pour finir vidée de ses habitants les plus pauvres, emportant avec eux les amorces de mutuellisme et de solidarité populaire qu’ils avaient élaborés ? Comment s’est jouée en détail la gentrification depuis Belleville jusqu’aux couronnes qui entourent la capitale ? Que laissent présager les projets urbanistiques du Grand Paris en termes de nouveaux déplacements de populations, mais aussi de rapports de forces à réinventer ?

Entretien croisé avec Anne Clerval, géographe auteure de Paris sans le peuple aux éditions de La Découverte (2013) et Eric Hazan, auteur de L’invention de Paris (Seuil, 2002), Paris sous tension (La Fabrique, 2011) et plus récemment La dynamique de la révolte (La Fabrique, 2015). Eric Hazan est par ailleurs le fondateur des éditions La Fabrique qui viennent de publier un précieux travail sur l’histoire ouvrière de Paris d’Alain Rustenholz : De la banlieue rouge au Grand Paris (2015).

 

Télécharger l’article en PDF

 

Quelles sont les grandes politiques urbanistiques qui ont transformé le Paris populaire en le détruisant ? Comment peut-on se figurer aujourd’hui ce qu’a pu être ce Paris populaire ?

Eric Hazan : Le grand moment de bascule date des années Malraux-De Gaulle-Pompidou. Avant, on ne construisait pas grand-chose dans Paris. Les premiers coups ont été portés dès le début des années 1960 dans les « quartiers rouges », le 13e et le haut du 20e, qui avaient le tort de voter communiste. L’opération Malraux 1 Notamment à travers la loi Malraux de 1962 qui facilite (défiscalisation) la rénovation de biens immobiliers anciens dans une perspective de conservation du patrimoine culturel. a eu un énorme impact sur les quartiers populaires : on a tout blanchi, tout rénové, et du coup les loyers ont massivement augmenté ; la population a changé. Dans les années 1950, le Marais que j’ai connu était un quartier noir de suie, sale et pauvre. Les hôtels historiques étaient en pleine décrépitude. Les cours étaient encombrées de charrettes à bras et d’appentis en tôle. Le quartier juif – la rue des Rosiers, la rue Ferdinand-Duval, la rue des Écouffes – était misérable. C’était d’ailleurs un phénomène ancien : dans Le cousin Pons, Balzac décrit déjà la décadence du Marais, depuis sa splendeur au XVIIe siècle, du temps de Madame de Sévigné. Sous Henri IV, sous Louis XIII, pendant la Fronde, le Marais était le centre politique et intellectuel du pays. Et puis, vers la fin du XVIIe siècle, la noblesse et la haute bourgeoisie en ont eu assez de ces rues étroites et sans lumière et ont émigré vers l’Ouest, où ils ont fait construire le faubourg Saint-Germain. Tout ce beau monde est parti vers les quartiers aérés, et le Marais est tombé en déshérence.

Je pense aussi à la Montagne Sainte-Geneviève, dans le 5e arrondissement, dont l’histoire est bien décrite dans Paris insolite de Jean-Paul Clébert 2 Éd. Denoël 1952, rééd. Attila 2009. J’ai vécu dans cette rue dans les années 1960 : le quartier était un domaine de clochards, qui faisaient leur toilette sur la petite fontaine en face de ce qui était l’École Polytechnique, dominant la place de la Contrescarpe. 

Les années Pompidou ont davantage transformé Paris que l’ère Haussmann. Certes, Haussmann a commis deux crimes urbanistiques impardonnables : il a détruit l’île de la Cité et ses dix-sept églises pour en faire un désert où règnent le sabre  – la Préfecture de Police –, le goupillon et le bistouri avec l’Hôtel-Dieu. Il a creusé un immense trou dans le quartier turbulent du Temple, trou qui est devenu la place de la République. Récemment, on a bien essayé de la ressusciter, mais d’un trou on ne peut pas faire une place. Cela dit, ailleurs, Haussmann faisait attention à limiter les dégâts. La percée emblématique du boulevard de Sébastopol a évidemment démoli une partie du quartier, mais de part et d’autre, à 50 mètres, on a la rue Saint-Martin et la rue Saint-Denis à peu près intactes. L’urbanisme de Haussmann ne visait pas à détruire des quartiers, mais à créer des axes de circulation, avec un objectif militaire évident : de la caserne de la place de la République (du Château-d’Eau à l’époque), on pouvait faire partir la cavalerie et l’artillerie dans toutes les directions, aussi bien vers Montmartre que vers Belleville.

 

81go94cNE8L

 

Avec Pompidou, cet aspect militaire de l’aménagement urbain disparaît ?

Anne Clerval : Sous Haussmann, on est en plein boom industriel. Il y a un afflux énorme de ruraux et d’immigrants qui viennent renforcer la classe ouvrière parisienne. Quand, un siècle plus tard, Pompidou intervient, ce n’est pas du tout le même contexte : la désindustrialisation commence, le tissu d’activités se relâche. La réorganisation de la production a été un mouvement lent et progressif, mais elle a contribué à évincer de Paris les classes populaires. Pompidou est un accélérateur de ce phénomène, mais on y avait déjà pensé avant. Il y a une citation dans le livre d’Eric Hazan (L’invention de Paris), qui remonte aux années 1850 : « Paris n’a pas besoin de posséder en son sein tant de manufactures, tant de grandes usines. La destination de notre capitale, c’est d’être une ville de luxe et de plaisir. » (Auguste Chevalier) [2.Auguste Chevalier, Du déplacement de la population, de ses causes, de ses effets, des mesures à prendre pour y mettre un terme, 1850.]. Cela permet de comprendre l’édification des grands magasins sous Haussmann, mais les quartiers de misère ont continué d’exister, alors qu’ils furent peu à peu évincés sous Pompidou.

Or ces quartiers étaient tenus par un tissu social riche de sens, caractérisé par une forte interconnaissance locale et par des pratiques quotidiennes d’entraide et de solidarité (ce qui n’empêchait pas malgré tout les concurrences et les rapports de force, y compris violents). C’est ce tissu social qui a servi de creuset pour la politisation du peuple parisien. Du mouvement des associations ouvrières des années 1840 (associations de consommateurs permettant de baisser le prix d’achat des biens de première nécessité, et associations de producteurs qui sont les premières formes des coopératives) est né une multitude d’organisations collectives ouvrières dans la deuxième moitié du XIXe siècle. En plus des syndicats de travailleurs (légalisés en 1884), la vie quotidienne des ouvriers s’organise en marge du capitalisme – à travers les sociétés de secours mutuel, les coopératives d’achat, les cantines populaires autogérées (notamment inspirées du « mutuellisme proudhonien »). Les quartiers populaires parisiens, comme dans d’autres villes industrielles telles que Barcelone un peu plus tard [3. Voir notamment l’excellent petit livre de Chris Ealham, Barcelone contre ses habitants. 1835-1937, quartiers ouvriers de la révolution, Éditions CMDE, Collectif des métiers de l’édition, 2014.], ont amorcé des pratiques d’auto-organisation sur une base de classe, qui donnaient corps au quotidien à une perspective révolutionnaire socialiste non autoritaire [4. Sur les prémices de cette conscience de classe ouvrière parisienne, voir la somme impressionnante de Maurizio Gribaudi, Paris ville ouvrière. Une histoire occultée (1789-1848), La Découverte, 2014.].

Outre les entraves et la répression qu’ont connues ces pratiques d’auto-organisation ouvrière au XIXe siècle, la désindustrialisation, et avant elle, l’atomisation des lieux et des collectifs de travail, ainsi que la rénovation urbaine pompidolienne ou l’éviction d’une partie du peuple parisien en banlieue, tous ces facteurs ont convergé vers l’affaiblissement de ces pratiques. De ce point de vue, la préoccupation sécuritaire (à des fins contre-révolutionnaires) n’a jamais disparu des politiques d’urbanisme, même si elle s’est euphémisée ou masquée. Mais l’hygiénisme est toujours à la fois sanitaire et moral, donc éminemment politique.

C’est tout ce tissu social et ces pratiques d’auto-organisation qui faisaient un quartier populaire et dont on ne retrouve que des traces dans ceux d’aujourd’hui, à travers des formes de solidarité quotidienne, des pratiques économiques autonomes, y compris illégales, dans un contexte de chômage de masse, et des associations locales, qui ne sont d’ailleurs pas toujours tenues par les classes populaires elles-mêmes.

EH : Mais pas intra-muros.

AC : Intra-muros, il y a encore aujourd’hui des formes de solidarités populaires, par exemple sur la base de l’origine nationale ou régionale des migrants (comme les Chinois de la région de Wen Zhou dans le 3e arrondissement et à Belleville). Ces formes de solidarité, non exemptes d’exploitation entre migrants de la même origine, permettent notamment aux commerçants chinois de réunir les sommes nécessaires à l’achat de commerce et la force de travail requise (en général fondée sur l’exploitation de la famille) pour faire tourner ce commerce. Comme on le voit dans cet exemple, il ne s’agit plus de formes de solidarités qui pouvaient se poser volontairement en rupture ou en marge du capitalisme et qui visaient l’abolition des rapports de classes. Cela n’est pas directement lié aux politiques d’urbanisme qui ont transformé les quartiers populaires, mais au contexte politique qui n’est plus le même, notamment en termes de mobilisation des classes populaires.

La désorganisation de la classe ouvrière est due à de multiples facteurs comme la réorganisation du travail sur un mode flexible, la désindustrialisation, la crise de la reproduction ouvrière à travers la massification scolaire, celle de la représentation ouvrière, elle-même liée à l’évolution bureaucratique des principaux syndicats, aux trahisons électoralistes des partis politiques sociaux-démocrates, et à l’histoire nationale et internationale du communisme autoritaire. Cette désorganisation a aussi une dimension spatiale, à travers la diversité de trajectoires résidentielles au sein des classes populaires entre les trajectoires des immigrés en France (nombreuses discriminations au logement qui confinent les primo-arrivants au logement privé dégradé ou sans confort et les cantonnent ensuite dans certains segments dévalorisés du parc social), celles des fractions stables des classes populaires (y compris immigrées ou issues de l’immigration) qui peuvent accéder à la propriété de plus en plus loin du centre, et celles des locataires du parc privé, souvent repoussés en périphérie par la hausse des prix immobiliers. Or ces trajectoires résidentielles sont de plus en plus contraintes par les pouvoirs publics [5. Voir à ce sujet, une bonne synthèse des recherches en sciences sociales au sujet des mobilités résidentielles des classes populaires : Sylvie Fol, Yoan Miot et Cécile Vignal (dir.), Mobilités résidentielles, territoires et politiques publiques, PU du Septentrion, 2014].

De telles divisions, exploitées de toutes parts, s’inscrivent aussi dans l’espace : ce sont des gens qui n’habitent pas forcément les mêmes quartiers ; par ailleurs, habiter un pavillon de banlieue, un grand ensemble d’habitat social ou un petit appartement parisien, ce n’est pas la même chose. Ce sont des clivages très forts. Ce n’est pas ce qu’on observait dans le Paris ouvrier. Certes, le peuple de Paris était composite, fait d’ouvriers de divers secteurs, d’employés du commerce et de domestiques mais aussi d’artisans et de petits commerçants indépendants, sans compter la diversité des origines géographiques. Pourtant, par la cohabitation dans les mêmes quartiers, par la diffusion des pratiques quotidiennes de solidarité et d’auto-organisation, et par la mobilisation politique, il y avait une vraie cohésion de cet ensemble hétérogène.

 

01-_Clerval

 

Aujourd’hui, quel est le rôle des pouvoirs publics dans la transformation urbaine et sociale de Paris, notamment celle des quartiers populaires ?

AC : Je ne crois pas que les choses aient été « planifiées » en région parisienne : le processus de gentrification, c’est-à-dire l’embourgeoisement des quartiers populaires par la transformation matérielle du quartier (notamment de l’habitat), est avant tout lié au marché immobilier privé et à la réhabilitation des logements par des ménages ou par des promoteurs, avec l’aide des banques (notamment à travers la baisse des taux des prêts immobiliers permettant la diffusion de l’accession à la propriété dans les classes intermédiaires). L’agrégation de tous ces facteurs a bien plus transformé les quartiers populaires de Paris que les politiques de rénovation urbaine des années 1970-1980. Disons simplement que les pouvoirs publics peuvent être des facilitateurs à certains moments.

À Paris, ils ont mis un certain temps à comprendre qu’il y avait une opportunité pour eux à soutenir ce processus. Jusqu’au milieu des années 1980, ce sont même des mesures de réglementation des loyers comme la loi de 1948 (qui encadrait strictement les loyers dans les logements construits avant cette date) qui ont freiné la gentrification. Jusqu’à la libéralisation des loyers par la loi Méhaignerie de 1986, redéfinie par la loi Malandain-Mermaz de 1989, la spéculation immobilière passait surtout par la démolition d’un immeuble entier et son remplacement par un immeuble neuf où les loyers étaient libres. On voit bien ce type de résidences privées haut de gamme des années 1970 dans le 15e arrondissement ou le long du canal Saint-Martin (10e) par exemple. Dans les années 1980, des ménages de la petite bourgeoisie intellectuelle ont commencé à accéder à la propriété dans des logements anciens des quartiers populaires qu’ils ont fait réhabiliter. La libéralisation des loyers et l’augmentation qui en a découlé, parallèlement à la baisse des taux des prêts immobiliers, ont accéléré ce processus. Ce faisant, ils valorisaient, symboliquement et financièrement, les logements anciens, même dans un tissu urbain de piètre qualité comme celui qu’on dit « faubourien ».

Or, dans le même temps, les pouvoirs publics (l’État, puis la mairie à partir des lois de décentralisation de 1982-1983) ont mené une politique de rénovation urbaine, c’est-à-dire de démolition/reconstruction d’îlots entiers, dits insalubres depuis la fin du XIXe siècle, et dont on considérait que le tissu urbain n’avait aucune valeur. La rénovation au bulldozer côtoyait déjà la patrimonialisation de tissus urbains « nobles » comme le Marais ou le faubourg Saint-Germain (préservés et réhabilités suite à la loi Malraux de 1962). C’est assez tardivement par rapport aux débuts du processus de gentrification que les pouvoirs publics ont compris que le tissu urbain populaire, faubourien, pouvait lui aussi favoriser l’accumulation de la rente foncière.

En 1995, le nouveau maire de Paris, Jean Tiberi (RPR) abandonne officiellement la politique de rénovation pour des raisons d’abord liées à des rapports de forces politiques (six arrondissements du Nord-Est parisien étaient alors passés à gauche). Le faubourg Saint-Antoine est un bon exemple de ce virage : jusqu’ici, les plans d’urbanisme prévoyaient de détruire les cours intérieures utilisées par l’artisanat du bois, pour reconstruire en ouvrant de nouvelles rues ou en comblant les parcelles. À partir de 1995, un plan d’occupation des sols spécial est mis en place pour préserver ces cours. Ce tissu urbain est ainsi revalorisé, c’est-à-dire les formes urbaines, mais pas le tissu social – car l’artisanat du bois est mourant et les classes populaires ont déjà commencé à partir, du fait de la hausse des loyers. On a donc préservé la forme, les cours artisanales, mais il n’y a plus d’ouvriers ni d’artisanat du bois, seulement des plaquettes publicitaires et un guide Gallimard sur l’histoire du quartier. Cette histoire n’est plus vivante, elle n’est plus qu’une queue de comète, une trace de ce qu’ont emporté la réorganisation mondiale de la production de ces trente dernières années et la nouvelle division internationale du travail.

Néanmoins, la rénovation urbaine s’est en fait poursuivie dans les quartiers de friches industrielles de l’Est parisien comme les ZAC Bercy (12e arrondissement) et Rive gauche (13e). Elle est encore à l’ordre du jour, dans le nord de Paris cette fois, avec le vaste projet de reconversion urbaine « Paris Nord-Est », le long du périphérique, à cheval sur les communes de Paris et d’Aubervilliers. Il s’agit de créer un nouveau pôle d’affaires dans un quartier de logements sociaux. L’originalité consiste à changer complètement la nature du quartier sans détruire pour l’instant les logements sociaux. On commence par construire des bureaux pour des cadres, des commerces destinés à cette nouvelle clientèle et des logements privés neufs (par des promoteurs immobiliers qui récupèrent l’augmentation de la rente foncière) et même un peu de nouveaux logements sociaux (dont une partie pour les classes moyennes). On modifie le quartier non pas en déplaçant les gens, mais en changeant l’équilibre de la composition sociale du quartier, ce qui transformera à terme la norme dominante dans l’espace public. Il s’agit d’une opération de gentrification planifiée par la reconversion d’anciennes friches industrielles et la démolition/reconstruction.

Dans le cadre de friches industrielles de l’ampleur de l’ancien entrepôt Macdonald, situé dans l’ancienne zone des fortifications de Paris où les logements sociaux dominent, le risque financier est trop important pour qu’un opérateur privé se lance dans l’opération. D’où l’appui des pouvoirs publics, à la fois pour récupérer les terrains, assumer le risque financier, notamment durant le temps important nécessaire à l’opération, et piloter le projet d’aménagement (en concertation étroite avec les investisseurs privés). Mais l’opérateur principal du projet Paris Nord-Est est BNP-Paribas, déjà auteur de la reconversion en bureaux (pour une de ses filiales financières) des anciens Moulins de Pantin le long du canal de l’Ourcq. Ce projet est révélateur d’un changement d’échelle de la gentrification : l’acteur principal n’est plus l’accédant à la propriété de classe intermédiaire mais un grand groupe financier de rang international. Et ce changement d’échelle s’appuie sur l’intervention publique.

Même s’il est difficile de généraliser pour ce qui concerne la banlieue, chaque municipalité menant sa propre politique, on constate qu’il y a souvent un appui public à l’augmentation de la rente foncière dans des quartiers populaires où elle était jusque-là sous-évaluée (extension d’une ligne de métro, projet urbain sur une friche industrielle comme les Docks de Saint-Ouen par exemple). À Montreuil, Bagnolet, Aubervilliers ou Saint-Denis, le Plan national pour la rénovation des quartiers anciens dégradés (PNRQAD), une aide publique à la réhabilitation privée, a été un facteur déterminant. De tels plans sont des accélérateurs, ils permettent notamment de mettre dehors de petits propriétaires qui n’ont pas les moyens de faire des travaux, ou de virer les occupants sans-titre.

 

arton5876

 

Pour bien se repérer, quelle définition pourriez-vous donner des notions de « tissu urbain » et de « tissu social » ? Quelles différences et imbrications mutuelles comportent-elles ?

AC : À mon sens, le « tissu urbain » désigne le bâti d’une ville, habitat, équipements, bâtiments d’activité, espace public et notamment réseau viaire. La métaphore du tissu rappelle que cela forme un tout, auquel l’histoire confère une certaine cohérence (ou incohérence pour les tissus dits hétéroclites et entrecoupés de ce qu’on nomme des « coupures urbaines », voie de chemin de fer ou autoroute par exemple, qui entravent la circulation piétonne d’un endroit à un autre). Mais cette image du tissu renvoie aussi à la représentation organique de la ville comme s’il s’agissait d’un être vivant. Cette représentation de la ville comme un organisme est discrètement réactionnaire : elle justifie les hiérarchies sociales (il y a une tête qui ordonne et des membres qui exécutent) et, plus généralement, naturalise les inégalités sociales qui se manifestent dans l’espace urbain. Les dysfonctionnements de la ville qui en découlent sont considérés comme des maladies : on parle de métastases urbaines, de thrombose des axes de communication. Et on peut continuer de filer la métaphore avec la médecine et la chirurgie : plutôt que de remettre en cause le mode de production capitaliste de la ville, il s’agit de la soigner, s’il le faut avec l’aide du bistouri (comme le dit l’historien Louis Chevalier dans L’assassinat de Paris3 Éd. Calmann-Lévy, 1977, Réed. Ivrea 1997.). Il faut donc être vigilant quant à l’emploi de ce terme, notamment quand il est utilisé à la place de tissu social, charriant l’idée fausse selon laquelle on pourrait régler les questions sociales par une intervention sur l’espace urbain.

La notion de « tissu social » renvoie aux personnes qui vivent dans cet espace (pour ce qui nous occupe ici) et à l’ensemble des rapports sociaux qui les relient et les divisent. La gentrification a comme caractéristique de transformer à la fois le tissu urbain et le tissu social, révélant ainsi leur interaction.

EH : J’entends bien le danger du mot « tissu », si on le prend au sens de partie d’un corps vivant : ça tendrait à faire de la ville un organisme. Moi, je l’emploie au sens textile : une ville, ça se tricote, ce qui signifie d’une part lenteur – pour faire le beau centre d’Ivry, Renaudie a mis plus de vingt ans 4 Jean Renaudie est un architecte et urbaniste né en 1925. De 1971 à 1975 et de 1976 à 1980, il participe aux deux phases de rénovation du centre d’Ivry et l’essentiel de sa production … Continue reading – et d’autre part échelle réduite. Les bonnes opérations d’urbanisme sont de petite taille, avec comme ancêtre l’axe Place Dauphine-Pont-Neuf-rue Dauphine, première opération d’urbanisme concerté à Paris.

Les différentes étapes de gentrification qui ont commencé dans les années 1980, au faubourg Saint-Antoine puis à Belleville, se sont-elles faites en douceur ?

EH : Au début des années 1990, il y a eu une résistance organisée autour de l’association La Bellevilleuse, dans le bas-Belleville. Le processus de démolition était pourtant bien engagé, avec l’ensemble du Nouveau-Belleville, la rue du Pressoir, le long du boulevard de Belleville – qui est un désastre urbanistique total. L’idée de base était que tout le bas du quartier, entre la rue des Couronnes et la rue de Belleville devait être détruit. Et là,  on a connu une résistance, pas extrêmement structurée, mais qui a rassemblé les gens du quartier, jusqu’à l’abandon du projet, il y a 10 ou 15 ans. Récemment, tout le monde s’attendait à ce que soit détruit le petit immeuble à l’angle de la rue Ramponneau et du boulevard de Belleville, un relais de poste du XVIIe siècle en quasi ruines. Sous la pression du quartier, je pense, il a été retapé, et pas si mal. Aujourd’hui, il existe donc une sorte de résistance informelle, qui reste relativement efficace.

AC : Ce qu’il est néanmoins important de relever dans cette histoire, c’est qu’il ne s’agissait pas d’une lutte contre la gentrification, mais contre la rénovation. La victoire a consisté à arrêter le projet de démolition/reconstruction. Mais ceux qui ont mené cette lutte étaient les premiers gentrifieurs de Belleville, c’est-à-dire des gens qui avaient acheté et investi dans ce quartier très populaire, parfois délabré. Ils risquaient d’être expropriés et ont voulu défendre leur bien. Comme ils étaient de gauche, ils ont eu l’intelligence de tenir un discours sur la mixité sociale et sur l’importance de maintenir sur place tous les habitants pour préserver le quartier. Il y avait donc un double discours, non pas ambivalent, mais sur deux axes : la préservation du tissu urbain d’un côté et le maintien de la population sur place, du tissu social, de l’autre. Les arguments sur le tissu urbain ont fait mouche ; le 20e arrondissement est passé à gauche en 1995, et Tiberi a abandonné la rénovation en partie à cause de ce rapport de forces.

Pour autant, une fois que le projet a été abandonné, une Opération programmée de l’amélioration de l’habitat (Opah) a été lancée pour aider à la réhabilitation, sans préoccupation pour le maintien des habitants sur place : de fait, les loyers ont augmenté et le quartier a pris de la valeur. L’ambiance du quartier a progressivement changé, les cafés à la mode ont fleuri, puis le street art. Le ver était dans le fruit, puisque ceux qui ont mené la lutte ne faisaient pas partie des classes populaires – ils avaient bien une stratégie d’alliance de classes, mais que voulaient-ils sauvegarder le plus ? Le tissu urbain ou le tissu social ?

EH : Aujourd’hui, quand on se promène dans le quartier ou quand on y habite, on a l’impression que la rue ne représente pas l’habitat. Les gens viennent là parce qu’ils ont leurs habitudes, leurs cafés, leur marché, mais souvent ils habitent ailleurs, plus loin, en banlieue.

AC : Les vieux chibanis ont été obligés de déménager, mais ils reviennent tous les matins prendre leur café, parce que cela reste leur tissu social. Du coup, la rue renvoie l’impression d’être dans un vrai quartier populaire, mais quand on regarde la composition sociale des résidents, la part de cadres qui se sont installés là depuis une vingtaine d’années est sans commune mesure avec les banlieues populaires.

EH : Il y a cinq ans encore, l’idée qu’il puisse y avoir un jour une galerie d’art rue Ramponneau paraissait insensée. Aujourd’hui, il y en a moins cinq sur moins de 300 mètres. Depuis que j’y habite, il y avait  une grande vitrine toujours fermée par un rideau de fer, une boutique d’articles religieux juifs. Et puis soudain, le rideau s’est levé sur une galerie d’art ! Rue Jouye-Rouve, qui est une petite perpendiculaire du boulevard de Belleville qui va vers le parc, c’est la même multiplication de galeries. Je ne comprends pas quelle est leur économie, leur public, comment elles survivent. Mais ce qui est sûr, c’est que les galeries d’art et les magasins bio sont deux signes symboliques et matériels de la gentrification.

AC : Matériels surtout, car concrètement, cela fait augmenter le prix des baux commerciaux et cela transforme la fréquentation. Il faut ajouter à cela l’effet de concentration : plusieurs galeries au même endroit, cela attire d’autres galeries. Or celles et ceux qui viennent dans ces galeries sont issu.e.s de la petite bourgeoisie intellectuelle, pas des classes populaires.

Par ailleurs, tous les logements sociaux ne sont pas bon signe : à Paris, beaucoup de « logements sociaux » sont destinés aux classes moyennes et contribuent donc à la gentrification. Ce qui se joue dans la question du maintien ou non d’une pratique ouverte au street art dans la rue Denoyez à Belleville relève d’une concurrence interne à la même classe : la petite bourgeoisie intellectuelle des artistes s’oppose à la petite bourgeoisie intellectuelle au pouvoir à la mairie. Les classes populaires n’ont pas grand-chose à voir là-dedans et ont toutes les chances d’être perdantes quelle que soit l’issue de ce conflit. En particulier, les demandeurs de logement sociaux, dont l’écrasante majorité appartient aux classes populaires, ne sont jamais consultés dans les projets urbains.

 

4-13-a-grand

 

Que va modifier de plus le Grand Paris pour la ville et sa banlieue ?

EH : Je ne pense pas qu’il faille traiter la banlieue comme un tout, ce qu’on a tendance à faire dans trop de débats. La première couronne est en voie de gentrification ; par endroits, c’est déjà bien fait. Quand j’étais interne dans les années 1960, Levallois était un immense garage : de l’automobile d’occasion à perte de vue. Quand on voulait frimer, on allait acheter une décapotable là-bas. Aujourd’hui, c’est Thalès, la Sous-direction anti-terroriste (Sdat) et des résidences pour cadres.

Le bas d’Issy-les-Moulineaux était une grande friche jusque dans les années 1980, puis ça s’est transformé en zone de bureaux à toute vitesse. Ce phénomène ne se restreint plus à l’Ouest, il fait le tour, au Sud, Malakoff, Montrouge. Les éditions du Seuil sont boulevard Romain-Rolland, juste de l’autre côté du périphérique, mais toujours dans le 14e. Flammarion est au-delà de la BNF dans le 13e, presque à Ivry. À l’Est, ce n’est pas encore tout à fait le cas, Montreuil est sur la voie, mais pas entièrement. Pour la bourgeoisie, intellectuelle ou pas, il y a encore beaucoup à gagner dans l’Est parisien.

Ces avancées des classes moyennes signifient qu’une grande partie de la population qui habitait là est repoussée vers la couronne suivante. Chasser progressivement les pauvres vers la périphérie est un phénomène vieux d’au moins quatre siècles : c’est un processus historique lent, avec des moments d’accélération comme celui qu’on vit aujourd’hui, mais c’est un processus continu. Il n’y a jamais eu de retour des classes populaires vers le centre, pour l’instant.

AC : La banlieue n’est pas homogène, c’est vrai, de même que Paris. À Neuilly, on ne parle pas de gentrification, ç’a toujours été d’emblée une annexe des beaux quartiers. D’autres villes dans le prolongement, jusqu’à Saint-Germain-en-Laye ou Versailles, n’ont jamais vraiment été populaires. Ces beaux quartiers continuent de s’embourgeoiser, avec un renforcement de la présence des cadres et des professions intellectuelles supérieures. Dans leur cas, on peut parler de filtrage social par le haut et de renforcement de leur exclusivité sociale. Le peu de classes moyennes et populaires qui y vivaient s’en va.

À Boulogne-Billancourt, à la fois ville bourgeoise et ouvrière, la fermeture des usines Renault et le projet d’aménagement de l’île Seguin ont joué le rôle d’accélérateurs. À Issy et Levallois, la gentrification a été planifiée par la droite. On a démoli puis construit des sièges d’entreprises et des logements haut de gamme.

Le projet du Grand Paris est un projet d’intensification de la gentrification, dans un contexte de métropolisation, c’est-à-dire de concentration des activités tertiaires stratégiques (finance, assurance, conseil, conception, etc.). Les futures gares du réseau Grand Paris Express s’accompagnent d’un Contrat de développement territorial (CDT), c’est-à-dire d’un projet d’aménagement urbain, de création ou de restructuration des nouveaux quartiers de gare : ce sont souvent des espaces peu denses qu’on va densifier. Les projets annoncent des bureaux, du logement haut de gamme, des équipements pour les nouvelles populations que l’on souhaite attirer, et aussi des logements sociaux. Tout le monde débat : y en aura-t-il 50%, 30% ou bien 20% ? Dans tous les cas, même si on en fait 50%, la moitié qui reste sera du logement privé neuf, donc cher et destiné aux cadres. Comme pour Paris Nord-Est, cela contribuera à la gentrification des quartiers actuellement populaires où est prévue l’implantation d’une gare du nouveau réseau.

EH : On a une chance, c’est qu’il n’y a plus d’argent public. Le drame des années 1960 dont on parlait, c’est que l’argent coulait à flots. Il y a eu un mécanisme de ciseaux malencontreux entre cette période où l’argent abondait et le moment le plus bas du niveau de l’architecture et de l’urbanisme français.

 

c3a9ric-hazan-c2ab-l_invention-de-paris-c2bb-seuil

 

Sous Mitterrand, l’architecte Roland Castro est chargé en 1983 dans la banlieue lyonnaise de réaliser « l’achèvement du tissu urbain ». Est-ce que cette idée de « tissu urbain » n’intervient pas justement au moment où tout se désagrège ? Quel est ce lien entre tissu urbain et tissu social ? Quand on voit l’histoire des squats parisiens, à un moment donné, ce n’était plus possible, un squat ne tenait même pas un jour, donc forcément, on les trouve désormais à Montreuil, à Ivry, à Saint-Denis. Comment recréer une logique de tension, un rapport de forces avec le pouvoir ? Est-ce qu’on peut reprendre Paris ou bien faut-il lâcher le terrain ?

EH : C’est par la périphérie qu’on reprendra la ville. Paris ce n’est pas foutu, ce n’est pas irréversible. Il ne s’agit pas de l’abandonner, mais de la reprendre par une offensive venant de la périphérie. L’idée en vogue dans les milieux révolutionnaires, celle d’abandonner les métropoles, de partir vers d’autres territoires, ne me semble pas juste.

AC : Ça me fait penser à une planche de L’An 01 de Gébé, au moment où l’on construit les grands ensembles en banlieue : il représente Paris avec plein de tours autour, et puis un personnage dit : « Merde, on s’est encore fait virer de Paris ! », et un autre répond : « Non, mais ils sont complètement cons : on les encercle ! »

À partir de là, on peut réfléchir à comment relier tissu urbain et tissu social. Les quartiers populaires n’ont quasiment jamais été construits par les classes populaires elles-mêmes, sauf peut-être en banlieue, dans les petites zones pavillonnaires ; sinon, il s’agit de promoteurs privés, de petits-bourgeois qui ont créé des immeubles de rapport voués à la location. Cela dit, vu le manque d’intervention des pouvoirs publics et des propriétaires, les classes populaires ont tissé des formes sociales à partir de ces formes urbaines de piètre qualité et vite dégradées. C’est ce que je disais tout à l’heure à propos des pratiques d’auto-organisation ouvrière à Paris ou à Barcelone. Elles permettaient d’envisager ce que Lefebvre appelle le « droit à la ville », c’est-à-dire la capacité de décider collectivement de la façon de produire la ville et de ses finalités (versant urbain de la récupération et de l’autogestion de la production, afin de l’adapter aux besoins réels). Ce qui compte dans une perspective émancipatrice, ce n’est pas tant le tissu urbain que la capacité collective des habitants d’une ville à décider de la façon dont on le produit et l’utilise.

Au contraire de cette perspective, les urbanistes parlent de faire de la « couture » urbaine entre Paris et la banlieue. C’est une vision purement formelle qui n’a rien à voir avec le tissu social : il s’agit de recouvrir le périphérique, de faire de petits immeubles entre les grands immeubles pour recréer de la « continuité urbaine  . On fétichise la forme urbaine comme si elle était productrice de tissu social sans remettre en cause le mode de production technocratique de la ville au service des classes dominantes et des intérêts du capital. Et tout cela est enrobé de discours sur le lien social, le vivre ensemble ou la mixité sociale, héritiers d’une pensée de collaboration de classe venue du catholicisme social au XIXe siècle pour faire barrage au socialisme. L’État n’a jamais autant mis en avant la mixité sociale que depuis le tournant de la rigueur du Parti socialiste en 1983 : depuis que le PS s’est rallié au capitalisme dans sa version néolibérale, le désengagement de l’État des structures keynésiennes de redistribution (relative) des richesses n’a pas cessé de s’approfondir. Or, plus les inégalités sociales augmentent, plus on exhorte au vivre ensemble des groupes sociaux de plus en plus antagonistes.

Remettre en cause la mixité sociale comme un dispositif de fabrique du consentement est déjà un premier élément de lutte contre la dépossession des classes populaires dans l’espace urbain. Mais en termes de stratégie politique, la priorité devrait être de retisser des solidarités de classe, par des pratiques d’entraide au quotidien, dans une perspective de lutte contre un régime politique et économique inégalitaire. Reprendre Paris semble pour l’instant difficile, mais il y a des choses à faire dans les banlieues populaires, notamment là où se trouvent les squatteurs, qui révèlent souvent malgré eux l’avant-garde du front de gentrification.

Aujourd’hui, on observe parfois un hiatus entre des gens qui sont héritiers des pensées et des pratiques du mouvement ouvrier, mais qui font le plus souvent partie de la classe intermédiaire, et les classes populaires, où la conscience de classe est très affaiblie. Pour retisser du lien social sur une base de classe et dans une perspective politique (ce qui est le contraire du lien social dépolitisant et consensuel que prônent les pouvoirs publics), il me semble qu’il faut s’appuyer sur ce qui existe déjà dans les banlieues populaires, notamment à partir des luttes de l’immigration et des descendants des immigrés. La défiance envers l’État est forte parmi les classes populaires racisées, il y a un travail de lien politique à faire avec elles. Mais pour cela, il faut accepter de partir des objectifs de lutte des classes populaires, qui peuvent aller de l’accès au logement social à la négociation avec les pouvoirs publics. Il y a parfois des refus dogmatiques de soutenir ce type de démarche au nom d’une certaine pureté politique. Or, historiquement, le mouvement ouvrier a politisé un nombre conséquent de personnes qui ont commencé à se battre pour seulement réduire le temps de travail, améliorer leurs conditions de travail et leur vie quotidienne. La radicalisation ne peut être un préalable aux luttes, elle se gagne dans les luttes.

Stratégiquement, on pourrait partir de là où sont les gens des classes populaires. Le but, c’est qu’ils s’organisent collectivement. Même si c’est juste pour un logement décent ou pour obtenir une indemnité de licenciement, le plus important, c’est le développement des pratiques d’auto-organisation collective et la politisation qui se fait à travers ces luttes. Et dans ces luttes, les militants comme des squatteurs peuvent se mettre d’emblée en position d’alliés et non de meneurs, pour ne pas reproduire les rapports de domination de classe et bien souvent de « race » – sans parler de la place que prennent les hommes dans ces luttes.

 

041ruedeshospitalieressaintgervais01

 

Pour aller plus loin :

Anne Clerval, Paris sans le peuple, éd. La Découverte, 2013.

Eric Hazan, L’invention de Paris, éd. Seuil, 2002.

Eric Hazan, Paris sous tension, éd. La Fabrique, 2011.

Eric Hazan, La dynamique de la révolte, éd. La Fabrique, 2015.

Alain Rustenholz, De la banlieue rouge au Grand Paris, éd. La Fabrique, 2015.

Chris Ealham, Barcelone contre ses habitants. 1835-1937, quartiers ouvriers de la révolution, éd. CMDE, Collectif des métiers de l’édition, 2014.

Maurizio Gribaudi, Paris ville ouvrière. Une histoire occultée (1789-1848), éd. La Découverte, 2014.

Sylvie Fol, Yoan Miot et Cécile Vignal (dir.), Mobilités résidentielles, territoires et politiques publiques, éd. PU du Septentrion, 2014.

Jean-Paul Clébert, Paris Insolite, éd. Attila, 2009.

Louis Chevalier, L’assassinat de Paris, éd. Ivréa, 1997.

 

71-7v8lUJJL

 

 

Notes

1 Notamment à travers la loi Malraux de 1962 qui facilite (défiscalisation) la rénovation de biens immobiliers anciens dans une perspective de conservation du patrimoine culturel.
2 Éd. Denoël 1952, rééd. Attila 2009
3 Éd. Calmann-Lévy, 1977, Réed. Ivrea 1997.
4 Jean Renaudie est un architecte et urbaniste né en 1925. De 1971 à 1975 et de 1976 à 1980, il participe aux deux phases de rénovation du centre d’Ivry et l’essentiel de sa production porte sur le logement social et l’aménagement urbain.

Le prix du progrès
Discussion avec Isabelle Stengers sur les sorcières néopaïennes et la science moderne

Scientifique de formation et aujourd’hui professeure de philosophie à l’Université Libre de Bruxelles, Isabelle Stengers désigne les paroles sorcières dont usent le système capitaliste et « la science » pour justifier leur emprise. Des siècles de culture ultra-rationaliste et d’industrie ont éradiqué et discrédité tout ce qui relevait du commun, nous laissant vulnérables et impuissants. Pour récupérer une puissance de penser, d’agir et de coopérer, Isabelle Stengers convoque les activistes du « reclaim » et autres sorcières néo-païennes, qui nous invitent à résister à l’envoûtement capitaliste, au-delà de l’alternative entre réformisme et révolution.

Ce texte est extrait du numéro 1 de Jef Klak, « Marabout », dont le thème est Croire/Pouvoir. Sa publication en ligne est le premier d’une série limitée (2/6) de textes issue de la version papier de Jef Klak, toujours disponible en librairie.

 

Télécharger l’article en PDF

 

Dans La sorcellerie capitaliste1 La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, coll. Les empêcheurs de penser en rond, éd. La Découverte, 2005., écrit avec Philippe Pignarre, vous décrivez le capitalisme comme un « système sorcier sans sorcier ». Entendez-vous par là que le système économique et social dans lequel nous sommes plongés relève d’un ordre magique ?

Quand il n’est pas réduit à une simple métaphore, le mot « magie » ne sert plus guère qu’à établir des oppositions entre nous – qui vivons un monde où la rationalité est censée prédominer – et les autres peuples qui « croient encore en la magie ». J’ai pour ma part voulu prendre au sérieux la magie, sans me poser la question d’y croire ou de ne pas y croire. Avec Philippe Pignarre, nous parlons de « système sorcier » (c’est-à-dire d’un système utilisant une magie malveillante) pour dramatiser ce qui devrait nous faire penser aujourd’hui : le maintien, voire même l’intensification de l’emprise capitaliste, alors que ces dernières décennies, avec le déchaînement de la guerre économique, la référence au progrès a perdu toute évidence.

Dans les années 1970, on pouvait imaginer qu’en critiquant la notion de progrès, on s’attaquait à l’idéologie qui assurait l’emprise capitaliste. Or aujourd’hui, sauf pour quelques illuminés, la notion de progrès semble n’être plus qu’un réflexe conditionné, une ritournelle. Pourtant, l’emprise n’a pas faibli, bien au contraire. Associer notre sentiment d’impuissance à l’efficace d’une « attaque sorcière », c’est d’abord dramatiser l’insuffisance de la notion d’idéologie ou de croyance idéologique, c’est attirer l’attention sur la manière dont l’emprise a pu continuer à fonctionner, hors croyance. C’est aussi dramatiser le fait que, contrairement aux traditions culturelles pour qui les attaques sorcières sont un sujet de préoccupation pratique, nous, qui pensons « idéologie », sommes vulnérables. Nous n’avons pas les savoirs pertinents pour identifier et comprendre les dispositifs de capture et de production d’impuissance. Or, là où l’on pense que les sorciers existent, on apprend à les reconnaître, à diagnostiquer leurs procédures, à s’en protéger, voire à contre-attaquer. Nous, nous critiquons et dénonçons les mensonges, mais si la dénonciation avait été efficace, le capitalisme aurait crevé depuis longtemps.

Nous n’avons donc pas lancé d’appel à croire aux sorciers, mais à reconnaître les attaques sorcières. Ceux qui, par exemple, ont transformé l’expression déjà boiteuse de « développement durable » en « croissance durable » ne « croient » pas à la sorcellerie mais la pratiquent : ils capturent, détournent, piègent. Nous sommes en cela de plus en plus sujets à des paroles sorcières. « Sois motivé ! », « Aies un projet ! » : les mots du management (la motivation, l’engagement, etc.) appartiennent à des dispositifs qui fonctionnent comme des toiles d’araignées – plus on se débat, plus on est pris, comme des mouches. Pas d’illusion idéologique, dans ce cas, mais une terrible efficacité sorcière.

Le socle de la croyance au progrès était solide dans les classes populaires au début du XXe siècle : le « Nos-enfants-auront-une-vie-meilleure » justifiait travail et sacrifice. Aujourd’hui, presque plus personne ne croit vraiment que ce sera le cas. La croyance au progrès n’est plus qu’une manière, dans la situation actuelle, de s’en remettre aux experts, aux scientifiques, aux nouvelles technologies… L’impuissance face au cours des choses nous pousse à penser qu’eux seuls pourront nous préserver des dangers qui s’accumulent à l’horizon…

On retrouve ici la signification pauvre du mot magie dont je parlais il y a un instant. On veut croire que « comme par magie », les choses s’arrangeront. Sans vraiment y croire, on espère que ce que nous vivons n’aura été qu’une crise dont nous réussirons à réchapper, « comme d’habitude ». Nous considérons avec mépris nos ancêtres qui, terrorisés par une nature qu’ils ne parvenaient pas à contrôler et comprendre, s’attribuaient un pseudo-pouvoir magique pour se rassurer. Mais aujourd’hui, c’est nous qui méritons ce regard méprisant, car c’est nous qui nous en remettons à une croyance magique. Celle-ci signale un désarroi et une impuissance qui traduisent d’abord la destruction systématique de tout ce qui pourrait nous permettre d’imaginer, activement, collectivement, pratiquement, politiquement, ce que demande l’avenir. Nous « devons croire » que ceux qui « savent » (et/ou ont les moyens) nous préserveront, alors que ce sont eux, ou leurs prédécesseurs, qui ont promu sous le nom de « développement » l’entreprise littéralement insoutenable d’appropriation et de mise en exploitation dont nous mesurons les conséquences aujourd’hui.

 
dodekaeder_1920
 

Est-ce une forme de ce que vous appelez une alternative infernale ?

Par « alternatives infernales », nous entendons un ensemble de situations formulées et agencées de sorte qu’elles ne laissent d’autres choix que la résignation, car toute alternative se trouve immédiatement taxée de démagogie : « Certains affirment que nous pourrions faire cela, mais regardez ce qu’ils vous cachent, regardez ce qui arrivera si vous les suivez. »

Ce qui est affirmé par toute alternative infernale, c’est la mort du choix politique, du droit de penser collectivement l’avenir. Avec la mondialisation, nous sommes en régime de gouvernance, où il s’agit de mener un troupeau sans le faire paniquer, mais sous l’impératif : « Nous ne devons plus rêver. » Affirmer qu’il est possible de faire autrement, ce serait se laisser abuser par des rêves démagogues. On dira par exemple : « Ceux qui critiquent le libre-échange ne vous disent pas que les conséquences de mesures protectionnistes seront l’isolement total et l’arrêt cauchemardesque de tout échange avec les autres pays. Si vous voulez que notre pays reste ouvert, il faut accepter le libre-échange et donc les sacrifices que demande la compétitivité. » Or, le protectionnisme n’a jamais signifié la fin des échanges. De la même manière, lorsqu’on critique l’innovation comme synonyme de progrès, on entend souvent : « Renoncer à l’innovation, c’est faire le choix d’une société frileuse, qui refuse l’avenir ; nous ne pouvons plus revenir en arrière, nous devons nous adapter et faire confiance. » Cet opérateur rhétorique, ce « nous-ne-pouvons-plus », a précisément vocation à faire taire ceux qui disent « mais-qu’êtes-vous-en-train-de-faire ? ». Nous devons faire confiance, car nous n’avons pas d’autre choix.

Le problème, c’est que ça marche. Quand on entend un politicien énoncer cela, on n’entend malheureusement derrière lui ni mugissement de rires ni concert de ricanements. Reconnaître ces types de discours et se protéger de leur emprise, voilà qui ferait partie d’une culture de la sorcellerie. S’en protéger, c’est aussi savoir en rire, ricaner, avoir sur soi des boîtes à rire qui meuglent – faire d’abord preuve d’irrespect.

Or l’énonciateur de ce type de discours ne peut pas être réduit à un vendu, un corrompu, un bankster, etc. Le problème est plus compliqué, en ce sens que ceux qui annoncent une alternative infernale se trouvent eux-mêmes séparés de leur puissance d’agir et de penser. Ils ne savent réellement pas comment faire autrement. C’est pourquoi j’ose penser que la dérision et la compassion sont plus efficaces que la dénonciation. Celle-ci peut renforcer leur sentiment d’héroïsme responsable face à des accusations injustes. Il s’agit plutôt de les démoraliser, de leur faire abandonner leur rôle de berger moralisateur et pédagogue – voire d’exiger d’eux qu’ils partagent avec nous ce qui les réduit à l’impuissance, au lieu de relayer des mensonges lénifiants. S’ils prétendent lutter, qu’ils nous donnent des nouvelles du front, qu’ils nous expliquent ce à quoi ils se heurtent, qu’ils nomment les « sorciers » et la manière dont ils agissent – bref qu’ils cessent de collaborer sous prétexte que sans eux ce serait pire.

Jean-Claude Michéa parle du « complexe d’Orphée »2 Le complexe d’Orphée : la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, éd. Flammarion, « climats », 2011. pour caractériser le refus des gens de gauche de regarder vers le passé. Pour la gauche, ce serait indigne, tant elle se trouve sous l’emprise d’un surmoi progressiste : ce serait un truc de femmelette, d’enfant ; l’attitude virile étant d’aller toujours de l’avant, quel qu’en soit le prix. Il semble pourtant raisonnable de penser le présent et l’avenir à partir du passé…

Ce progressisme à tout prix de la gauche, en union sacrée avec le rationalisme, est particulièrement présent en France. Il y a un réflexe conditionné contre tout ce qui pourrait paraître régressif. Mais de manière générale, la perte de la référence au progrès a profondément déboussolé la gauche. La rencontre avec les préoccupations écologistes a été manquée, et on peut dire que désormais elle « subit ». Ceci dit, regarder en arrière n’est évidemment pas suffisant – c’est aussi ce que font les fascistes. Le passé, il s’agit plutôt de se le réapproprier, d’en faire une puissance de pensée, pas une référence nostalgique. La question serait alors : de quel passé s’agit-il d’hériter ?

À la fin de La sorcellerie capitaliste, nous évoquons les sorcières néopaïennes aux États-Unis. C’est un mouvement politique proche des anarchistes, qui rappelle que l’Europe est devenue moderne en éradiquant la culture paysanne, annonçant par là ce qu’elle ferait subir aux peuples et civilisations colonisés. Cette destruction au nom du progrès a commencé par se faire à l’intérieur de nos propres frontières. Les sorcières néopaïennes cherchent à ne pas oublier que le capitalisme n’est pas seulement exploitant mais aussi expropriant : il s’empare des pratiques et intelligences collectives en les redéfinissant sur des modes qui sont ceux de la destruction et de l’appropriation. L’intelligence collective est toujours une intelligence « attachée », c’est-à-dire se définissant par rapport à une situation et aux attaches multiples qu’elle crée, sociales ou territoriales par exemple. Le capitalisme fonctionne en détruisant tout attachement, dont celui au passé, et il considère comme suspecte et dangereuse toute intelligence collective qui revendique ses attaches.

 
kronspolar_1920
 

Est-ce que ça veut dire que l’idéologie du capitalisme, plutôt que de se résumer au néolibéralisme (ce qui est un point de vue assez convenu), passerait par la notion de « progrès » ?

Je dirais plutôt que l’idée de progrès a été partagée par ceux qui luttaient pour la justice sociale et ceux qui luttaient pour le développement industriel, avec toute l’exploitation qui va avec. C’était une idéologie partagée. Ceux qui dénonçaient le capitalisme en l’assimilant à un système destructeur étaient considérés comme des réactionnaires, opposés à l’idée de progrès. Aujourd’hui que cette notion a perdu de sa superbe, le néolibéralisme affiche plus clairement sa dimension d’expropriation. Celle-ci devient ouvertement le prix du progrès. La flexibilité est l’impératif catégorique, le progrès n’étant plus que sa résultante postulée. Le néo-management, l’économie de la connaissance, la compétitivité sont des mots d’ordre au nom desquels sont détruites les raisons qu’ont les gens d’être attachés à ce qu’ils font et à ce qu’ils peuvent faire ensemble. « La fête est finie », en quelque sorte. Dans les universités, on vit ça tous les jours : au nom de la compétitivité, la destruction des liens entre les gens est devenue la règle. Les anciens progressistes se retrouvent nus, incapables d’avancer un argument positif et consistant en faveur du progrès, ils sont réduits à répéter qu’on-ne-peut-pas régresser.

Pour aller plus loin, on pourrait citer un exemple : aujourd’hui, les bergers sont obligés d’identifier leurs brebis avec une puce électronique, lisible sans contact (RFID), c’est-à-dire qu’on a mis directement en interface la bête et le système informatique – qui est en fait un système de gestion industriel des flux de marchandises. Les bergers se retrouvent dépossédés du sens de leur métier et les animaux sont réduits à des carcasses vivantes. Bien sûr, ils ont pour vocation de produire de la viande, mais ils ne se résument pas qu’à ça : il y a une relation forte qui s’établit entre l’homme et la bête, un compagnonnage. Dans le cas de l’informatisation du traitement de ces brebis, ce n’est pas une logique libérale qui est à l’œuvre mais plutôt une logique néo-bureaucratique avec une nationalisation du cheptel par un État qui prend en main toutes les bêtes présentes sur le territoire. L’État gère le cheptel national pour la productivité nationale. On est dans un schéma qu’on pourrait presque qualifier de « néosoviétique3 À ce sujet, voir La bureaucratie néolibérale, Béatrice Hibou, éd. La Découverte, juin 2013. ». En ce sens, le discours habituel sur l’antilibéralisme est peut-être un effet de capture et d’envoûtement : on n’est pas dans une société seulement libérale, mais dans une société bureaucratique où tout est standardisé, régulé par en haut, dans une sorte de néosoviétisme numérique.

L’étiquette néolibérale n’est peut-être pas la meilleure en effet : la surveillance, l’évaluation inquisitoriale, le harcèlement sont devenus la règle. Cependant, dans les grands textes libéraux du début du XIXe siècle en Angleterre, il y avait déjà une espèce de religion, une morale sous forme d’impératif catégorique : un « tu dois ». Ce n’était déjà pas un libéralisme au sens strict de liberté du commerce, dans le sens où ces libéraux-là voulaient réinventer la société. Foucault l’a très bien vu4 Naissance de la biopolitique, cours au Collège de France, 1978-1979, Michel Foucault, hautes études, éd. du seuil, 2004. : il y a quelque chose de l’ordre de la religion qui demande que les attaches soient détruites, parce que toute attache est un obstacle au marché. Et c’est à l’État qu’il appartient de prendre en charge ce devoir religieux. Le capitalisme, lui, n’a rien de religieux. Pour détruire ce qui fait obstacle à son fonctionnement et arriver à ses fins, le capitalisme a besoin de l’État.

C’est ainsi qu’en fonction des époques et des enjeux, la distribution entre ce que l’État laisse faire au capitalisme et ce que le capitalisme fait faire à l’État s’est établie et a pu évoluer. On ne peut pas comprendre l’un sans référence à l’autre. Par exemple, le capitalisme fait endosser à l’État la tâche d’encourager la flexibilité du marché du travail ; mais quand l’État, comme c’est le cas aujourd’hui, fait de cette tâche une religion sous couvert de modernisation, la flexibilité devient sacro-sainte, un « tu dois ». De même pour la gestion des flux : les bergers « doivent » s’adapter, au même titre que les universitaires et les infirmières, même si cela détruit ce qui donnait sens à leur métier. Le capitalisme n’en demandait peut-être pas tant, mais l’État doit « croire » à sa mission. En retour, il laisse faire le capitalisme en espérant que, par magie, les problèmes se résolvent par la croissance et le progrès capitalistes. Nos gouvernants entretiennent donc un rapport quasi magique avec le capitalisme : plus on le laisse faire, plus on délègue à l’OMC5 Organisation mondiale du commerce. de leviers d’actions qui auraient pu leur permettre de garder la main, plus ils doivent croire que la croissance et la compétitivité sont les solutions aux problèmes dont, autrefois, ils avaient la charge. L’irrationalité d’État atteint une intensité jamais vue auparavant. Nous sommes dans un moment ultra-magique de l’histoire.

Vous évoquiez les sorcières néopaïennes, dont le mouvement a pris de l’ampleur aux États-Unis au début des années 1980 sous l’influence de Starhawk, l’une de ses principales théoriciennes. Vous avez postfacé son ouvrage fondateur Dreaming the Dark. Magic, Sex and Politics6 1982, traduit en France par Morbic : Femmes, magie et politique, coll. Les empêcheurs de penser en rond, éd. La Découverte, 2003.. En quoi est-ce une source d’inspiration pour votre travail ?

J’y ai trouvé une pensée forte, lucide et pragmatique, dénuée de tout accent New Age, contrairement à ce que je craignais initialement. Son analyse historique de la chasse aux sorcières qui s’est déroulée en Europe au XVIIe siècle a transformé ma manière d’appréhender le système capitaliste. Starhawk l’envisage non pas comme un moment de folie périphérique, mais comme un événement politique inséparable de la révolution capitaliste alors en cours. C’est l’époque des enclosures, des « mises en clôtures » : même si elles appartenaient formellement au seigneur, les terres autrefois d’usage commun, les commons, sont clôturées. On cherche désormais à en tirer un profit maximum : la valeur d’échange supplante la valeur d’usage. L’intelligence collective des usages est détruite, le droit de propriété se change en droit d’abuser. Le travail et le profit deviennent une sphère autonome, une fin en soi, et la terre une simple ressource.

Je n’ai pas rêvé de devenir sorcière en lisant Starhawk. En revanche, la mémoire de ce moment oublié de l’histoire, quand ce qu’on appelle « modernité » a pris naissance, s’est activée en moi. Cela m’a permis de « dénormaliser » cette modernité qu’on nous a appris à penser comme étape logique dans l’évolution.

C’est de là que j’ai compris et pensé le capitalisme non pas seulement comme exploitation, mais comme expropriation. Et la notion de Reclaim, que j’ai choisi de traduire par « réappropriation », est une réponse collective mobilisée par les sorcières néopaïennes pour lutter contre l’expropriation capitaliste. Cette notion permet de sortir de la polarité traditionnelle qui a empoisonné la gauche, à savoir réformisme et révolution. Si l’on considère, à juste titre, que le capitalisme n’est pas réformable, il ne semble rester que la révolution, mais celle-ci a trop souvent été pensée comme la fin de l’exploitation capitaliste : il s’agissait pour celui qui était exploité de trouver par le mouvement révolutionnaire la puissance de récupérer ce qui lui avait été pris.

Avec le Reclaim, il s’agit aussi de récupérer ce qui a été détruit : en coupant les attaches qui relient les gens à une situation, l’expropriation a détruit leur capacité à poser collectivement leurs propres problèmes, ce qu’on peut appeler une intelligence collective. Reclaim, c’est récupérer, mais aussi guérir ou régénérer. Ce n’est pas seulement reprendre ce qui est à nous : l’expropriation est un processus beaucoup plus grave, car ce qui a été pris est une puissance de penser, d’agir et de coopérer dont la perte ne laisse pas indemne.

Pendant longtemps, on a cru que les mouvements ouvriers pouvaient retrouver cette intelligence collective. Mais lorsque l’État a été chargé du maintien de la paix sociale, les syndicats n’ont pas vu la menace d’expropriation, comme lors de la prise en main du mouvement mutualiste par l’État-Providence d’après-guerre. La lutte s’est concentrée sur la seule question de l’exploitation et d’une juste distribution des fruits d’un travail (dont la définition reste pourtant l’affaire du patronat). Aujourd’hui, les syndicats sont devenus une force seulement défensive, non plus inventive, qui proteste, mais qui ne peut que partager les rêves d’un retour à la croissance – les alternatives infernales font pleinement prise.

 
lodjur_1920_badge
 

Le détour que vous faites par les sorcières n’est-il pas un détour artificiel, presque un gadget ? On a parfois l’impression que vous y puisez des choses certes intéressantes, mais pas forcément indispensables pour poser et penser la question de la réappropriation…

Primo, ce Reclaim politique qui, je le rappelle, s’inscrit dans un mouvement politique existant depuis plus de trente ans aux États-Unis n’est pas n’importe quoi. Ce mouvement a réussi à tenir pendant les années Reagan, il est très impliqué dans l’activisme altermondialiste et Occupy Wall Street. Je pense que la manière dont il a réussi à résister et à apprendre à chaque moment clé de son histoire (ce que demande « le travail de la déesse », comme elles disent) marque l’importance de pratiques rituelles qui sont d’un grand pragmatisme. Il s’agit de cultiver les forces qui permettent de guérir dans un monde qui nous rend tous malades, et d’honorer ce qui nous aide à guérir, à retrouver les capacités d’une intelligence collective. Cela demande une culture pratique, expérimentale même, dont nous aurions tort de rire, car c’est précisément ce qui a manqué aux syndicats, mais aussi à la gauche marxiste.

Et secundo, épreuve et défi : prenez ça dans la gueule, petit français, petit homme ! Car c’est un défi féministe. On peut bien sûr dire qu’on est au-delà de ça, mais cela signifie surtout un mépris viril des rites et des manières, des artifices « magiques », qui permettent d’apprendre ensemble. La vérité et l’authenticité de nos convictions nous suffisent… Je pense que ce qui nous bloque, c’est d’abord la crainte de régresser, la peur d’être ridicules, la croyance dans notre auto-suffisance, bref l’insécurité propre aux traditions viriles.

À côté de la « sorcellerie capitaliste », il en existe une autre, celle de la science, que vous abordez notamment dans votre livre Une autre science est possible7 Éd. La Découverte, coll. Les empêcheurs de penser en rond, 2013.. Vous êtes une des rares intellectuelles à poser par antiphrase ce que vous appelez « la petite question » du lien entre désastre écologique et développement scientifique – qui pourrait pourtant bien être la grande question de notre époque. Vous y répondez en disant que la science est un des facteurs majeurs du « développement insoutenable » que nous connaissons aujourd’hui. Comment et pourquoi la science a-t-elle effectivement contribué au désastre actuel ?

Le rôle de chaque type de science doit être distingué. Du point de vue de la responsabilité dans le ravage écologique, les sciences sociales jouent un rôle secondaire, mais pas dans le ravage des capacités d’agir, car elles ont trop joué à la critique des illusions, comme si une vérité triste pouvait aider à penser et agir. On peut faire confiance aux sociologues pour « expliquer » un mouvement comme celui des sorcières néo-païennes par de grandes généralités, qui reviendront toutes à éliminer comme sans intérêt ce qu’elles apprennent, l’art qu’elles appellent « magie ».

Néanmoins, je pense surtout aux sciences dites dures, dont la responsabilité directe, constitutive, par rapport à la situation actuelle remonte à la seconde moitié du XIXe siècle. À cette époque s’établit un véritable rapport de symbiose entre sciences de laboratoire et développement industriel, selon le modèle de ce que les scientifiques appellent la « poule aux œufs d’or », celle qu’il ne faut surtout pas tuer. La science a obtenu de l’État d’être subventionnée parce que ses œufs, transformés en or par le développement industriel, sont réputés bénéficier à toute l’humanité. Les scientifiques ont gagné la liberté de poser leurs propres questions, mais en admettant dans le même mouvement de se mobiliser sur ces seules questions. Ce que deviennent leurs œufs, d’une part cela ne les regarde pas, et d’autre part, c’est ce qui leur vaut la reconnaissance de l’humanité. Et on entend alors les chercheurs s’exclamer : « Telle question n’est pas scientifique, ça ne nous regarde pas, laissez-nous pondre ! Ne nous retardez pas quant à l’avancement de la connaissance qui est la seule clé du progrès de l’humanité. »

La mentalité « poule aux œufs d’or » implique donc que les communautés scientifiques entretiennent des rapports privilégiés avec ceux qui peuvent valoriser (transformer en or) leurs résultats. Pour le reste, elles se font gloire de fonctionner en vase clos. Les scientifiques sont formés à repousser comme non scientifiques, et donc irrecevables, les arguments de ceux qui objectent en les plaçant sous le signe d’une crainte frileuse du changement – de quoi satisfaire pleinement l’industrie ! Mais on est loin ici de « l’esprit scientifique » ; ce n’est en effet qu’un caquetage de poule, avec une imagination raréfiée.

Ce qu’auraient pu être les sciences dans une autre situation reste une inconnue historique. C’est même l’inconnue de l’avenir, s’il y a un avenir. Car nous aurons besoin de savoirs scientifiques, mais pas de ceux que privilégie la symbiose avec l’industrie.

On accorde théoriquement à la Science un rôle d’expertise pour justifier une innovation. Sur la question des OGM, par exemple, il y a deux lignes de critiques fondamentales : la première questionne les impacts sur la santé, la nature, l’environnement, etc., ce qui donne lieu à des controverses scientifiques avec Gilles-Éric Séralini, professeur de biologie moléculaire, qui monte un dispositif expérimental montrant les effets cancérigènes des OGM sur des rats. Dans ce cas, la question des OGM devient un débat scientifique entre des biologistes et leurs protocoles expérimentaux concurrents. Mais il y a une seconde ligne d’argumentation, à notre avis plus pertinente, et qui n’a rien à voir avec la science, c’est une critique politique consistant à dire : les OGM continuent la logique des enclosures en expropriant les paysans de leur capacité à ressemer le grain qu’ils ont planté. L’industrie consolide ainsi son monopole, et s’assure d’un profit permanent. Dans la première critique, on fait confiance à des experts sur des dispositifs expérimentaux ; dans la seconde, on peut comprendre la logique soi-même, se la réapproprier et en faire une puissance propre. On n’a plus besoin de se référer à telle ou telle personne faisant autorité, ni à « la Science », censée être désintéressée, pour s’y opposer : on a juste besoin de comprendre que la technoscience d’aujourd’hui est en réalité au service d’intérêts politiques et économiques.

Je ne vois pas quelle « puissance propre » confère le fait de comprendre cela « soi-même ». Que la recherche doive servir la croissance et la compétitivité est ce que proclament nos autorités. Ce que je sais, c’est que si la question des OGM a été l’occasion d’une réappropriation, c’est précisément parce que des questions nouvelles ont été mises en politique et que l’on a appris à faire bafouiller les experts, à interroger leur soi-disant expertise. Et ce n’est qu’un début.

Lorsque l’Inra déclare : « Notre responsabilité est de nourrir 9 milliards d’êtres humains », elle ne devrait pas pouvoir le faire impunément. Tout biologiste de l’Inra devrait être exposé à la question : Que connaissez-vous aux famines ? Quelle est votre expertise en la matière ? Vos collègues spécialistes de ce sujet sont-ils d’accord ? Il ne s’agit pas d’opposer l’autorité des faits de certains scientifiques à l’autorité d’autres, mais de souligner l’absence d’autorité du biologiste de l’Inra et révéler sa dépendance à des faits qui ont été produits dans un environnement de laboratoire, purifié, raréfié, excluant tous les autres faits que les productions de famine impliquent, mais qui n’intéressent pas le moins du monde l’industrie.

Par conséquent, la question n’est pas de se référer à une personne faisant autorité, ni à « la Science ». Séralini n’est pas désintéressé, il est inquiet et révolté. Et ce n’est pas à une controverse entre collègues à laquelle on a assisté, c’est à un conflit ouvert qui n’a rien de politiquement neutre. J’ai l’impression que vous avez besoin de caricaturer pour faire prévaloir une réappropriation « purement politique ». Votre « on a juste besoin » est précisément ce dont je me méfie, comme s’il suffisait d’arriver à la bonne position politique, de dénoncer, d’avoir raison, en parfaite autosuffisance. On n’aurait pas besoin de s’intéresser aux scientifiques ; les identifier aux intérêts qu’ils servent suffirait. On n’aurait pas besoin de Séralini ni de ce que nous apprend la manière dont on l’a fait taire. On n’aurait pas besoin de créer des alliances transversales. On n’aurait pas besoin d’apprendre comment donner à une situation le pouvoir de faire penser ensemble tous ceux que cette situation concerne, comment articuler les savoirs impliqués dans cet « ensemble ». Se réapproprier quelque chose, ce serait alors simplement, comme d’habitude, prétendre avoir les seuls bons critères pour définir une situation. C’est-à-dire donner à l’adversaire les moyens de clore un dossier comme celui des OGM – il aurait tellement voulu pouvoir dire : « L’opposition est seulement politique. »

 
varselklotet_1920_badge
 

Mais pourquoi selon vous les scientifiques se sont-ils laissés enrôler par le modèle de la poule aux œufs d’or ?

On pourrait répondre par l’attrait du pouvoir, mais ils voulaient aussi défendre quelque chose qui est justement ce qu’ils perdent aujourd’hui : le jeu des propositions et des objections qui décide de la viabilité de « faits » nouveaux. Ce jeu – qui les réunit et les fait jouir, mais aussi penser – est un jeu certes viriloïde, mais non dénué d’intérêt, parce qu’il est un exemple d’intelligence collective, ce qui suppose une science inventive, non dominée par une méthodologie objectiviste.

Or, aujourd’hui, avec l’économie de la connaissance, l’industrie s’est accaparée le pouvoir de leur dicter les questions. C’en est donc fini de leur jeu. Ils ne sont plus maîtres des questions à poser, des épreuves qui décident du caractère fiable d’une réponse. Ils doivent pondre des projets qui sont censés attirer des investisseurs, promettre des innovations et produire des brevets. La prise de brevet devient pour eux la réussite par excellence, bien plus que la manière dont leurs collègues évalueront leurs propositions. Leurs champs de recherche sont de plus en plus circonscrits par les brevets existants qui soustraient à leurs questionnements des pans entiers de leur discipline.

La poule aux œufs d’or, telle qu’elle existait jusque dans les années 1970, est morte. Mais la soumission aux mots d’ordre capitalistes de profitabilité et de flexibilité se traduit par l’amertume, le cynisme, ou l’opportunisme sans vergogne. La défaite entraîne rarement autre chose que le ressentiment.

Pour que la Science ne participe plus à la production du désastre actuel, vous défendez l’idée d’une « intelligence critique des sciences », c’est-à-dire d’un public d’amateurs intéressés et concernés par les sciences. Pourquoi pas, mais n’est-ce pas quelque peu naïf d’un point de vue sociologique, comme si la relation essentielle était celle des scientifiques face au public intéressé – et non celle face aux financeurs et donneurs d’ordre. Derrière le mot « Science », des pratiques sociales très différentes se sont développées. Aujourd’hui, le chercheur a besoin de capitaux immenses pour réaliser la moindre de ses expériences. Dans ce contexte de « Big Science », l’interlocuteur essentiel ne sera jamais ce public d’intéressés (si tant est qu’il puisse advenir un jour), mais les financeurs, privés comme publics…

Vous avez encore une attitude de sociologue, avec des macro-positions. Mon argument sur les amateurs qui ne s’en laissent pas compter est là pour dramatiser leur absence, pour « dénormaliser » les réflexes conditionnés qui rendent inimaginable la possibilité d’un « public » se mêlant à ce qui ne doit pas le regarder. Il s’agit de susciter de la pensée, c’est-à-dire un sens du possible là où il y a désastre, et cela quelles que soient les probabilités que vous ayez d’avoir raison. Je tente d’éviter les gros mots d’ordre qui servent d’étendard dans les champs de bataille. J’évite, par exemple, d’opposer la « raison » et les « valeurs », et j’aimerais permettre de poser des questions plus redoutables, porteuses d’alliances plus inquiétantes pour l’ordre public. Avec l’affaire des OGM, un public intéressé s’est constitué sur les questions de l’agriculture, et cela importe à trois niveaux. D’abord, c’est un cauchemar pour l’Inra. Ensuite, c’est un possible éventuel pour les chercheurs qui se font écraser par la Big Science. Enfin, c’est un appui pour ceux qui ont besoin non de budgets pharaoniques, mais du temps nécessaire à la création de rapports avec les agriculteurs en dehors des termes de l’expropriation.

Mais un possible souhaitable, ne serait-ce pas de faire descendre la Science de son piédestal, voire même de la déserter comme l’a proposé le groupe « Survivre et vivre » [voir annexes] dans les années 1970 ?

Tout mon travail est de défaire l’amalgame qu’on appelle Science, de la faire descendre de son piédestal. Mais j’essaie de le faire sur un mode qui souligne la singularité des pratiques scientifiques que le capitalisme est en train de détruire. Il faudrait permettre aux scientifiques de pouvoir se réapproprier cette singularité contre les manières mensongères d’en faire un modèle de rationalité. Il est important alors de ne pas ignorer la jouissance qu’ils éprouvent dans ce travail d’objection et d’invention, caractéristique de l’activité scientifique.

Oui, mais si ce qui les fait jouir est aussi hostile à l’humanité que la physique nucléaire, pourquoi ne pas leur dire, avec les surréalistes de 1953 : « Vidons les laboratoires ! » ?

Mais non ! C’est la liaison avec l’industrie qui peut être dite hostile à l’humanité. Quand Jean Perrin réussit à compter les atomes, ou Joliot-Curie à définir la radioactivité spontanée, même si cela a permis ensuite de construire la bombe atomique, c’est une réussite, nom d’une pipe ! Plus précisément, c’est une réussite pour les scientifiques, pour ceux qui se sont réunis autour du problème, qui ont pensé, agi, objecté, c’est-à-dire travaillé ensemble, en dépendance les uns des autres. Une telle réussite ne peut être caractérisée comme hostile à l’humanité. J’ai peur de ceux qui croient pouvoir parler au nom de l’humanité, que ce soit dans les termes d’une logique missionnaire ou propagandiste de « la Science », ou dans ceux qui visent la destruction de ce qu’ils jugent hostile. Tous pensent savoir ce qui est bon pour l’humanité.

 
passerines_1920_badge
 

Est-ce que vous ne nous rejouez pas l’opposition de la recherche pure, désintéressée, en laboratoire, et les mauvaises applications ? Prenons les OGM : l’action primordiale a été de casser des serres expérimentales. C’était une attaque frontale contre la recherche. Il ne faut pas se leurrer : les investisseurs n’ont pas dépensé des millions dans ces recherches-là pour laisser quelques laborantins faire joujou. S’il y a le moindre profit à la clé, il en sera tiré.

Encore une fois, c’est la connivence entre l’industrie et la Science qui pose problème – sans parler de l’armée, qui, elle, n’a pas besoin de prétendre servir le Progrès. Les serres expérimentales que l’on a brisées ont souligné cette connivence. Ces expérimentations préparaient un investissement industriel, en le rendant « acceptable » par la population. Mais la question ne se limite pas à celle de la science désintéressée. L’agro-écologie, par exemple, a besoin d’un tout autre type d’institution scientifique, parce qu’elle refuse les innovations qui se traduisent par une logique d’expropriation. Il faut chercher à caractériser les sciences avec le même soin qu’un romancier caractérise ses protagonistes : ne pas fabriquer des fables morales mais des questions qui fâchent, c’est-à-dire qui divisent la communauté scientifique. Si l’on agit sur un mode insultant, on ne risque rien : les scientifiques réagiront en bloc et se montreront tout aussi bêtes qu’on se les représente. Créer un bloc d’ennemis furieux, cela ne laisse plus d’autre choix que les éradiquer, en toute bonne conscience politique.

Au sujet de l’impuissance, il y a dans votre travail une tension entre deux pôles. D’un côté l’impuissance tient avant tout à des prisons mentales ou discursives : nous serions enfermés dans nos têtes, et c’est cela qui verrouillerait notre puissance d’action. D’un autre côté, vous insistez sur l’expropriation et l’exploitation qui semblent plus cruciales. On a en effet le sentiment que notre impuissance est plus liée à l’organisation matérielle de notre société et notamment au fait qu’on a cessé de faire plein de choses par nous-mêmes en s’en remettant à des institutions pour des raisons de rationalisation et d’organisation : préparer sa nourriture, construire sa maison… On a délégué tout cela à des institutions éloignées qui, finalement, nous condamnent à l’impuissance en nous rendant dépendants d’elles. C’est pour cette raison qu’il faut se réapproprier les choses : se soigner soi-même, participer à la production collective de la subsistance commune, etc. Il n’y a là aucun rêve autarcique à la Robinson Crusoé, mais un besoin de se réapproprier les choses simples pour sortir de la dépendance dans laquelle on est tenus – dépendance qui est le socle de notre domination. D’où la question : qu’est-ce qui scelle notre impuissance ? Il y a certes les discours, le verrouillage par la tête, mais n’est-on pas aussi tenu par une organisation sociale qu’il faudrait réussir à remettre en cause ?

Les mouvements de réappropriation dont vous parlez m’importent, mais pourquoi en faire un étendard, un nouveau « il faut » ? Pourquoi chercher la véritable réponse à la domination, celle qui s’attaque à son socle ? Se réapproprier quelque chose n’est jamais simple, et les « choses » ne sont jamais simples. Cela, je l’ai appris des activistes du Reclaim et des artifices dont elles ont éprouvé la nécessité. La réappropriation est une re-création, elle implique une réinvention de pratiques, une régénération qui ne s’accommode d’aucune opposition simplificatrice entre « ce qui est dans nos têtes » et ce qui serait « plus crucial ». C’est une tentation bien française, viriloïde à nouveau, de chercher « le plus crucial », de camper du côté de ce qui a le pouvoir de disqualifier « le reste », y compris, par exemple, les rares médecins qui luttent contre l’emprise pharmaceutique. Dans ce contexte, c’est-à-dire indépendamment de vos expérimentations effectives et des apprentissages qu’elles vous imposent, vos exemples me semblent surtout faire rimer simplicité avec quelque chose de l’ordre du vrai, de l’authentique. Quant à l’idée qu’il y a une organisation sociale à remettre en cause, que nous sommes en situation de dépendance radicale, c’est aussi le sens de mon affirmation selon laquelle les alternatives infernales ne sont pas seulement discursives : quand les politiques ou les patrons disent : « C’est ça ou la délocalisation ! », beaucoup de choses derrière se sont agencées pour que les verrous soient mis et que la délocalisation représente une vraie menace. Une alternative infernale n’existe donc pas seulement « dans les têtes », elle s’organise et se monte de toutes pièces, matériellement. Ainsi, avec le traité transatlantique [voir annexes], ce ne sont pas seulement l’Europe ou les nations mais bien la moindre des municipalités qui pourra être empêchée demain de prendre une mesure diminuant la profitabilité d’un investissement, même si elle est seulement escomptée. On a devant les yeux le triomphe absolu d’un réseau dense et nouveau d’alternatives infernales. Tout le pouvoir de se déterminer localement, à quelque degré que ce soit, sera soumis à un tribunal non pas judiciaire mais arbitral, jugeant, au sens où l’OMC juge, les infractions au libre-échange et au profit. Ainsi les alternatives se fabriquent-elles, et, une fois fabriquées, elles deviennent un facteur d’impuissance matérielle loin d’être imaginaire.

Mais il pourrait bien y avoir des effets de seuil. Les « sorciers » deviennent trop visibles, trop pressés, peut-être trop confiants. Ce qu’ils sont en train de fabriquer répond à une logique d’expropriation trop crue. Ce qu’ils pourraient bien susciter est un nouveau mode d’illégalisme, le renouveau de ce que les États modernes ont combattu de toutes leurs forces en s’imposant comme les représentants de l’intérêt commun et en criminalisant les pratiques jugées déloyales envers les pouvoirs de « l’Ancien Régime ».

L’illégalisme [voir annexes], dès lors qu’il a atteint la propriété bourgeoise au XIXe siècle, ont beaucoup intéressé Foucault8 La société punitive, cours au Collège de France, 1972-1973, éd. Seuil, hautes études, 2013.. Ce sont des pratiques et un nouveau type de déloyauté qui pourraient avoir de l’avenir. Dans ce cas, la question critique serait : comment mettre en échec la criminalisation de l’illégalisme qui a réussi au XIXe siècle ? Je retrouve là l’urgence d’alliances transversales, la nécessité de créer des rapports de connivence, voire de solidarités multiples, pragmatiques, entre ceux qui marquent leur récalcitrance. C’est ce tissage qui est la seule protection contre les prévisibles opérations d’isolement et de diabolisation. De manière très pragmatique, avec beaucoup de différences et de prudence, on peut penser à des pratiques apparentées avec celles de la Résistance sous l’Occupation. Évidemment, le pouvoir en place n’a rien à voir avec le régime nazi : le sang ne coule pas, en tout cas pas massivement, il n’y a pas de torture, pas de déportation, etc. En revanche, nous sommes bel et bien régis par une puissance occupante, à laquelle il est légitime de résister. C’est une des choses, qu’à sa manière, l’histoire des OGM a réussi à montrer : face à l’illégalisme des mouvements anti-OGM, les pouvoirs publics ont échoué à dresser la population contre eux ; sans la multiplicité de leurs alliés, y compris parmi les scientifiques, les faucheurs auraient été nommés « terroristes ».

 
svemabvakten_1920
 

Illustrations : Simon Stålenhag

 

ANNEXES :

 

Survivre et vivre :

Groupe de scientifiques des années 1960-1970 (dont le plus grand mathématicien français de l’époque, Alexandre Grothendieck) qui, ayant pris conscience du rôle crucial de la science dans le développement militaire et capitaliste, ainsi que dans le saccage écologique, ont développé une critique radicale de la science moderne et ont appelé, en démissionnant de leurs postes, à abandonner la recherche scientifique. Une anthologie vient de leur être consacrée par Céline Pessis : Survivre et vivre. Critique de la science, naissance de l’écologie, éd. L’échappée, 2014. De même, le groupe (de jeunes chercheurs) Oblomoff a, dans les années 2000, aussi appelé à déserter la recherche scientifique : voir Un futur sans avenir, éd. L’échappée, 2007 – en s’opposant notamment au mouvement corporatiste « Sauvons la recherche » qui s’était insurgé contre les réformes dites « néolibérales » du ministère de la Recherche sans jamais remettre en question le rôle de la science dans le développement de ce monde dit « néolibéral » : de la physique nucléaire à la science économique, des ogm aux drones, il n’y a guère de nuisances actuelles auxquelles les sciences n’aient apporté leur concours.

Traité transatlantique :

L’accord de partenariat transatlantique (APT) négocié depuis juillet 2013 par les États-Unis et l’Union européenne prévoit que les législations en vigueur des deux côtés de l’Atlantique se plient aux normes du libre-échange établies par et pour les grandes entreprises européennes et américaines, sous peine de sanctions commerciales pour le pays contrevenant, ou d’une réparation de plusieurs millions d’euros au bénéfice des plaignants. Il est d’ores et déjà stipulé que les pays signataires assureront la « mise en conformité de leurs lois, de leurs règlements et de leurs procédures » avec les dispositions du traité. Dans le cas contraire, ils pourraient faire l’objet de poursuites devant l’un des tribunaux spécialement créés pour arbitrer les litiges entre les investisseurs et les états, et dotés du pouvoir de prononcer des sanctions commerciales contre ces derniers.

Illégalisme :

Ce concept, forgé par Michel Foucault, désigne les zones d’activité illégale mais dont les autorités échouaient à imposer le caractère condamnable – jusqu’à ce que la société disciplinaire effectue la binarisation séparant les délinquants des « honnêtes gens » (ceux qui « se lèvent tôt »).

 

Notes

1 La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, coll. Les empêcheurs de penser en rond, éd. La Découverte, 2005.
2 Le complexe d’Orphée : la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, éd. Flammarion, « climats », 2011.
3 À ce sujet, voir La bureaucratie néolibérale, Béatrice Hibou, éd. La Découverte, juin 2013.
4 Naissance de la biopolitique, cours au Collège de France, 1978-1979, Michel Foucault, hautes études, éd. du seuil, 2004.
5 Organisation mondiale du commerce.
6 1982, traduit en France par Morbic : Femmes, magie et politique, coll. Les empêcheurs de penser en rond, éd. La Découverte, 2003.
7 Éd. La Découverte, coll. Les empêcheurs de penser en rond, 2013.
8 La société punitive, cours au Collège de France, 1972-1973, éd. Seuil, hautes études, 2013.

« On ne peut plus se passer de printemps, parce qu’on n’a plus d’espérance »
Plantes, science moderne et pensée magique. Entretien avec l’ethnobotaniste Pierre Lieutaghi

Pierre Lieutaghi est un ethnobotaniste de renommée internationale, né en 1939, auteur de nombreux ouvrages de référence et créateur d’un jardin ethnobotanique à Mane, dans les Alpes-de-Haute-Provence. À l’occasion de la parution de son premier roman, Elio, et de la sortie du numéro « Marabout » de la revue Jef Klak, il interroge dans ce long entretien les relations complexes des sociétés avec les plantes et leurs représentations magiques, notamment dans leurs usages médicinaux.

 

Télécharger le texte en PDF

 


Qu’est-ce qu’un ethnobotaniste ? Une sous-espèce du botaniste, de l’ethnologue ? Quel est son champ de connaissance ?

C’est une espèce mal définie. À la fin du XIXe siècle aux États-Unis, les anthropologues commencent à travailler sur les modes de classification des sociétés de tradition orale : comment elles se représentent et ordonnent la nature. Puis, les Européens se sont intéressés à l’usage de la flore par les sociétés traditionnelles : les pays colonisateurs cherchaient ainsi à valoriser par tous les moyens les « produits des colonies ». L’un des foyers de l’ethnobotanique en France a été le laboratoire d’Agronomie tropicale du Museum d’histoire naturelle. Depuis les années 1960-70, elle relève surtout des sciences humaines, mais si certains travaux d’ethnologues la rencontrent, la discipline n’est pas reconnue comme telle.

Alors que les botanistes universitaires travaillent en laboratoire, les naturalistes, comme les ethnologues, sont restés sur le terrain. Il n’y a pratiquement plus d’enseignement de la botanique de terrain, qui est passée du côté des « grands amateurs », comme on le dit des musiciens. C’est un paradoxe de notre époque : alors qu’on n’a jamais autant parlé de nature, on ne s’est jamais autant éloigné, au niveau universitaire, de cette intimité avec les milieux. Entre-deux-guerres, par exemple, les Montpelliérains de l’école de phytosociologie avaient pourtant considéré les ensembles végétaux comme des sociétés, des ensembles naturels répondant aux conditions du milieu.

Quant à l’ethnobotaniste, son terrain, c’est partout où une société rencontre la flore, dans une forêt tropicale ou dans un square parisien, dans les champs, au magasin bio ou pas bio, sur le balcon, sur un rond-point… On s’intéresse aujourd’hui surtout aux représentations, à l’interprétation dans l’ordre symbolique.


Quelles sont les diverses pratiques et représentations d’ordre magique que l’ethnobotanique a pu repérer dans les sociétés traditionnelles ?

C’est difficile de l’aborder de cette façon-là, parce que, pendant longtemps, on a parlé de « superstitions » : l’ordre rationnel regardait tout le « non rationnel » comme de la superstition, tout ce qui s’y rapportait était perçu comme du chaos irrationnel. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, des médecins européens, des « explorateurs » tropicaux recueillent des pratiques d’ordre magique et, en même temps, ils prennent une distance extraordinaire à leur égard : ce sont des choses sales dont on est bien obligé de tenir compte, parce que la société fonctionne avec ces systèmes-là, mais on insiste sur la pauvreté des pensées qui les produisent.

Ceci dit, la perception de la magie comme représentation du monde, on ne peut l’avoir que lorsqu’on s’est mis à distance de cette représentation-là. Du dedans, on ne se pose pas la question de la magie du monde. Le monde est magique par nature, parce qu’il est inconnaissable. On l’explique avec des systèmes de représentation qui font intervenir des esprits, des forces, des constructions de l’imaginaire très complexes, qui permettent de vivre dans la complexité extraordinaire du réel. La magie est native : pendant très longtemps, c’était implicite, on était dans un ordre magique qu’on ne percevait pas comme tel. La réalité était regardée comme l’expression de forces au-delà de nos pouvoirs de compréhension, de volontés des dieux, ou bien de leurs dérobades, leurs erreurs, leurs oublis, et il fallait faire avec cette espèce d’aléatoire constitutif de la réalité. Le monde, c’était l’altérité foncière, on ne pouvait le comprendre qu’en lui attribuant nos propres peurs, nos propres terreurs, nos propres pulsions, on ne pouvait l’expliquer que comme miroir. Il n’était pas possible de créer un domaine de savoir indépendant entre l’expérience de nous-mêmes et la perception en écho de nous-mêmes qu’on avait du monde.


Quelles relations entretenait-on avec ce monde magique ?

Les êtres humains sont pleins de peurs, la nature en provoque constamment, et la magie (qui encore une fois n’est pas nommée magie dans les sociétés qui la vivent) permet d’abord de se défendre de la peur qu’inspire le monde. Elle sert aussi à se protéger des conséquences des erreurs ou des transgressions qu’on peut commettre. Il y a des risques absolument partout : il ne faut pas passer à tel moment sous tel arbre, il faut faire attention quand on voit tel animal traverser la route ou le chemin dans tel sens – toute chose ou rencontre de choses fait signe. Le monde, c’est des signes donnés par les puissances qui nous manient, avec lesquelles on a à composer. Elles nous proposent parfois de les amadouer ou de les rendre propices, mais l’essentiel du vécu magique du monde, c’est de produire des limites pour empêcher les forces impossibles à maîtriser d’arriver jusqu’à nous, de nous détruire. Permanente, la peur de la nature est encore présente dans toutes les sociétés, y compris la nôtre, sous diverses formes.

 

L’Ellébore fétide, « pied de griffon », appartient aux plantes de la magie protectrice européenne

 

Au moment de la décadence romaine, une quantité de cultes étaient arrivés d’Orient à Rome. Il y en avait pour chaque rencontre avec les choses : un dieu pour la serrure, un dieu pour les gonds des portes ; chaque objet était sous la dépendance d’une puissance. Chaque geste est alors un geste périlleux. C’est ça, le monde magique, chaque geste est chargé de quelque chose qui est plus que le geste. En fait, la vie est entièrement constituée de signes dont la force est qu’ils sont pour beaucoup invisibles. Cela, on l’a perdu en grande partie, heureusement !


Comment affronter cette peur ?

Pour mettre de l’ordre malgré tout dans ce chaos qu’est le monde des origines, pour se rassurer par rapport au grand inconnaissable, les sociétés anciennes créent les dieux, les génies, etc., qui représentent un certain nombre de visages du chaos. Zeus, dieu de la foudre, Poséidon, de la mer : toutes les grandes forces prennent un visage, et on peut dès lors les nommer, puis en faire des catégories, des interlocutrices éventuelles ; elles ont leur raison — incompréhensible, certes, mais on a au moins nommé certaines choses, on n’est plus devant la dispersion absolue. Il faut aussi définir le territoire, lui attribuer des dénominations. Ce que l’on nomme est exclusivement de l’ordre de l’utilité, soit matérielle, soit symbolique. On nomme les objets, par exemple les plantes qui servent à tisser des filets ou des pagnes, on nomme ce qu’on mange, ce qui soigne, et puis on nomme ce qui fait le lien avec les puissances, ce à quoi on va sacrifier, ce qui va intervenir dans les sacrifices, ce qui va borner le territoire, là où va s’arrêter, par exemple, la puissance des génies de la forêt. Les noms de la nature servent à s’y retrouver dans les usages des choses, mais aussi à s’assurer une sécurité parmi tout ce qui n’a pas de nom. On nomme donc seulement une part de la nature. Dans la plupart des sociétés, pour ce qui concerne les plantes, la dénomination concerne grosso modo entre 15 % et 20 % de la flore. Le reste n’a pas de nom, et ce qui n’a pas de nom n’a très généralement pas d’usage dans la société donnée.


Le végétal y est-il considéré comme une unité distincte des autres « règnes », minéral ou animal, selon le terme scientifique ? Plus précisément, les pensées traditionnelles reconnaissent-elles des relations spécifiques du végétal avec ces forces naturelles à canaliser, à défaut de les comprendre ?

La reconnaissance des règnes est complexe, parce qu’il y a souvent des interférences. Dans les mythes, on voit des plantes qui sont plus ou moins animales, des animaux qui sont plus ou moins plantes, mais la différence essentielle, reconnue même implicitement par les sociétés de tradition orale, c’est que le végétal est un être immobile avec des parties souterraines, c’est-à-dire qu’il va dans la terre, très loin quelquefois, et cet ancrage le fait participer du domaine des morts. C’est plus vrai dans nos climats avec saisons, où l’hiver semble faire mourir les plantes. Même si des sociétés n’enterrent pas les morts, dans beaucoup d’entre elles, il y a un retour à la terre, au monde souterrain : l’inhumation opère quelque chose comme une restitution à ce qui fait vivre le monde visible.

 

Les plantes pénètrent en profondeur dans le domaine des morts (Paris, cimetière du Père Lachaise)

 

Dans nos cultures, l’arbre est un être double avec une partie aérienne, qui s’élève vers la lumière, et une partie invisible qui descend vers le noir. Cette dualité lui donne souvent une position d’intercesseur entre les mondes des vivants et des morts, et en même temps le rend suspect. Le végétal est par nature un être ambigu. Et il le reste, même si la mise au jour de l’inconscient a fait reculer la symbolique de la nature, de l’ombre.


Comment se traduit cette ambiguïté du végétal dans les représentations ?

Elle est attestée par des signes, puisque tout ce que produit la nature fait signe. Une plante, surtout un arbre qui descend loin chez les morts, peut en rapporter des images. Le noyer ramène des crânes dans ses fruits, ce qui entraîne toute une filiation de croyances : on ne doit pas dormir sous un noyer parce que ça induit des fièvres mortelles. Il y a le versant matériel de la croyance : l’ombre froide du noyer, ses feuilles chargées de substances qui empêchent les plantes de pousser, qui atrophient les graines ; et, à l’arrière-plan, le noyer charrie des images funéraires, des visages de la mort. Dormir à l’ombre du noyer, cela revient à s’abandonner à son influence délétère, réelle et imaginaire.

Les représentations du végétal dans les livres de médecine montrent bien cette double nature. C’est le cas par exemple de Sur la matière médicale de Dioscoride, manuscrit du VIe siècle, premier herbier peint conservé en Europe : toutes les plantes y sont figurées avec leurs racines – une forme de représentation qui se poursuit jusqu’au XVIe siècle. Dans la peinture en revanche, quand elle commence à montrer des paysages, à partir du XIVe siècle surtout, on n’a affaire qu’à des décors : les allusions aux parties souterraines sont extrêmement rares, comme s’il y avait oubli de la double nature du végétal. C’est que le monde chrétien ne peut pas montrer ce qui appartient au démon, il laisse les racines à l’apothicaire, au médecin, où le symbole est en principe annulé par l’usage dans l’ordre matériel.


Comment la peinture paysagère peut-elle faire allusion aux racines ?

Dans une prédelle1 Partie inférieure d’un retable généralement divisée en plusieurs compartiments figurant une série de petits sujets en relation avec le thème principal. du Saint François recevant les stigmates, de Giotto, au Louvre, on voit sa célèbre prédication aux oiseaux : saint François s’adresse à tous les oiseaux descendus du ciel, qui le regardent et écoutent son sermon (les oiseaux représentent l’assemblée des croyants dans l’imagerie médiévale). Un arbre, à côté, peu identifiable, se penche vers le saint comme si lui-même l’écoutait, et, en recevant la parole céleste, se déracinait un peu. Cette image très remarquable pourrait confirmer la demi-damnation du végétal, assigné à l’obéissance à l’égard des puissances souterraines, mais cependant capable de rédemption puisqu’il est à moitié dans la lumière.

 

Giotto, Saint François d’Assise recevant les stigmates, vers 1300, prédelle de la prédication aux oiseaux (Paris, musée du Louvre)

 

Il n’en reste pas moins que, dans nos cultures, le végétal est surtout un être mis à distance, trop ambivalent pour qu’on puisse lui faire confiance. Cependant, comme le monde souterrain est à la fois le domaine des morts et celui d’où renaît le printemps, d’où lèvent les graines et les blés, les racines participent aussi des forces revivifiantes. Cela explique que l’ancienne médecine les préfère souvent aux parties aériennes. Un certain nombre de plantes médicinales connues de nos jours par les fleurs seules, comme le tilleul ou le sureau, sont alors employées, surtout ou exclusivement, pour les propriétés qu’on attribue à leur racine.

Au XIIe siècle, Hildegarde de Bingen va même jusqu’à conseiller, contre la goutte, la terre qui touche les racines de tilleul. Parce qu’elle est sous leur dépendance, la racine est directement associée à ces forces souterraines qu’il faut amadouer. Il y a donc des rites de cueillette, qui sont répertoriés et qui décrivent, durant l’Antiquité en tout cas, la façon dont on s’approprie un végétal. Quand on le déterre, on laisse une offrande dans le trou de la racine. Ça peut aller jusqu’à la pièce d’or, pour les plantes très importantes ; autrement, on y verse quelque chose qui a valeur de contrepartie, des grains ou de la farine, par exemple. Il faut remercier les puissances qui ont fait pousser le végétal avec son pouvoir de guérison. Si on ne le fait pas, il peut y avoir vengeance.


Trouve-t-on de nos jours des survivances de ces pratiques magiques ?

Il y a encore des gens qui, ici en Provence, ne veulent pas arracher un figuier lorsqu’il pousse dans le perron de la maison. Ailleurs, le même interdit concerne le sureau. Ce sont des plantes qui viennent d’elles-mêmes dans les murs, les lieux habités – leurs graines sont propagées par les oiseaux. Les arracher, ce serait attirer le malheur sur la maison. Un arbre a été donné à la maison : quand la graine pousse, elle fait une racine qui se disperse sous la maison, qui va vers quelque chose de l’ordre d’un pouvoir, et si je ne le respecte pas, il se retourne contre moi. Voilà la magie : négocier tout le temps, et si possible dévier pour soi des pouvoirs dans une intention de réparation, de bénéfice quelconque, ou bien vers les autres, souvent dans la volonté de leur causer du mal, de les détruire.


Cet exemple nous semble appartenir à un passé révolu, aux sociétés traditionnelles. Comment s’opère le partage entre pratiques qualifiées de magiques (ou superstitieuses) par les discours savants et pratiques « rationnelles » ?

Le monde est magique quand il n’est pas expliqué mais reçu tel quel. On fait avec un monde qu’on ne peut pas comprendre, mais qu’on cherche à ordonner, entre les rapports pratiques et les inventions de l’imaginaire. Les scientifiques d’aujourd’hui disent : « Il y a un donné », à partir duquel est élaboré un ensemble de concepts, de propositions, de théorèmes qui constituent l’état des choses sur lequel on va réfléchir. Pour la pensée vernaculaire (je n’aime pas le mot « traditionnelle »), la pensée des sociétés sans écriture, le monde n’est pas un donné, c’est un reçu, il faut faire avec, sans les clés d’explication de la science d’aujourd’hui. Il faut lui trouver du sens, entièrement dépendant de ce qu’on ressent, de ce qu’on projette, et non de ce qu’on raisonne.

Les gens qui vivent dans ce qu’un regard extérieur appelle « la nature » n’ont pas conscience de vivre dans « la nature ». « La nature », pour eux, c’est un territoire, ce n’est pas distinct de la quotidienneté de leur vie. Pour parler de « nature », il faut s’en être mis à distance (comme pour la magie). La « nature » des hommes anciens n’est nullement celle des naturalistes ni des biologistes, pas davantage celle des urbanisés qui fantasment sur le mot, c’est un territoire inconnu où la conscience a été parachutée, où elle doit trouver des stratagèmes pour survivre. Le premier d’entre eux, c’est de s’entendre aussi bien que possible avec l’inconnaissable, de mettre au point des systèmes de communication avec lui, d’apaisement de la conscience. Ce sont ces systèmes, cette connaissance projetée à partir d’un rêve, cet usage du monde par le dedans, que l’on qualifie aujourd’hui de magie.


On a tous reconnu, au moins enfant, des formes humaines dans les arbres, dans les pierres, les nuages. Cette reconnaissance de formes similaires, de ressemblances paraît centrale dans l’histoire de nos relations aux plantes. Comment la similitude, dans une plante, devient-elle signe, et signe de quoi, ou vers quoi ?

C’est vrai que les sociétés « pré-rationnelles » vivent dans un monde qui n’est que signes. Chaque chose est un signe, qu’on sait interpréter ou pas. Certains sont maléfiques, d’autres bénéfiques. Il se crée des relations utilitaires dans l’ordre du symbole. Quand on saigne, c’est rouge ; il existe des arbres qui saignent des sèves rouges. Comme le monde, aussi étranger soit-il, produit en même temps des images de nous-mêmes, la pensée qu’on appelle aujourd’hui « analogique » pense que ce sang des arbres a quelque chose à voir avec le nôtre. Ce qui fait qu’on l’utilise ensuite comme remède, c’est une autre histoire. Toujours est-il que dans le monde entier, que ce soit au Brésil, en Mélanésie, en Europe, des sucs rouges sont employés comme remèdes vulnéraires, c’est-à-dire qui soignent les plaies. D’autres sucs de plantes peuvent être assimilés à des exsudations pathologiques, le pus par exemple, et intervenir par similitude.

Le bouleau fournit de bons exemples de ces processus. Les gens ont fait très tôt des torches en écorce de bouleau, comme avec le bois résineux des pins. Dès qu’il y a eu le feu, on s’est éclairé. L’archéologie a trouvé, il n’y a pas longtemps, dans la vallée de l’Arno en Toscane, des haches du Néolithique moyen, d’environ 200 000 ans, qui ont encore des traces de la colle qui servait à les emmancher. Cette colle, le « brai », extraite de l’écorce de bouleau, est un produit utilisé pendant toute la Préhistoire. Il y a 200 000 ans, les gens savent donc extraire ce brai, de la résine exsudée à chaud, épaissie par une légère carbonisation, qui se fige quand elle refroidit et peut alors servir de colle. En même temps, ceux qui ont manié ces torches de bouleau et qui avaient des plaies ont pu s’apercevoir que la résine les cicatrisait (comme le font beaucoup d’autres résines). Ainsi une image de l’interruption d’un flux pathologique se construit-elle.

Comme on a pu s’apercevoir qu’elles étaient cicatrisantes (et elles sont aussi antiseptiques), l’observation que beaucoup de résines liquides durcissent au contact de l’air a pu, par réflexion analogique, amener à soigner les fractures osseuses. Il n’y a pas si longtemps que ça, dans les Alpes, encore dans les années 1940, on enveloppait les membres fracturés dans des linges imbibés de résine, qui finissaient par durcir. C’était une façon de poser un plâtre, mais au départ, c’est parce que la résine elle-même « se répare ». L’action antiseptique était inconnue, mais pas son expression symbolique : les substances résineuses, très souvent d’odeur aromatique, étaient regardées comme antagonistes du pus et des diverses sécrétions pathologiques. De surcroît, ce sont souvent les arbres blessés ou parasités qui exsudent une résine. Il y a donc à la fois la pratique et le symbole, on peut même parler de « pratique du symbole ».

 

Exsudation de résine sur le tronc d’un épicéa malade (Haute-Savoie)

 

Un autre exemple : dans les temps chrétiens, les gens n’ont pas le droit de faire d’autopsie — le corps est à l’image de Dieu, pas question de regarder dedans ! Mais on ouvre les animaux depuis des centaines de milliers d’années, et l’on sait ainsi que la bile est jaune et amère. En Europe, le bois de l’épine-vinette, jaune safran, est employé depuis longtemps comme remède biliaire (l’ancienne médecine dit « remède du foie »). Ce sont des relations inductrices, qui se retrouvent en grand nombre en Grèce ancienne, ou dans les premiers textes de médecine chinoise.

Le monde fournit donc beaucoup de repères qui permettent d’accéder à des propositions utiles pour les humains, thérapeutiques entre autres. Vers la fin du XVe-début du XVIe siècle, des gens qui pratiquent l’alchimie par ailleurs, comme Paracelse, vont plus loin en affirmant que le monde est fait pour notre aptitude à en découvrir les sens cachés – ce qui est déjà une idée moderne. Il est chargé d’intention favorable, aussi opaque soit-elle. À la Renaissance, on attend que celui qui a l’intelligence comprenne les signes de la nature. L’intention est d’autant plus évidente qu’entre-temps est arrivé le Créateur. Un savant de cette époque, Crollius, écrit : « Toutes les herbes, plantes, arbres et autres provenant des entrailles de la Terre sont autant de livres et signes magiques, communiqués par l’infinie miséricorde de Dieu. » Cette idée résume ce qu’on appellera plus tard la « théorie des signatures », selon laquelle, notamment, « les semblables soignent les semblables ». Les alchimistes ont formalisé des représentations du monde qui existaient bien avant leur temps.

Ces « livres », ces « signes » sont à interpréter, mais ils n’expriment pas une profusion chaotique, ils émanent d’une source unique…

C’est la volonté divine. À la Renaissance, le monde chrétien rassemble et révise ce qui était complètement dispersé dans le monde païen, où, à la limite, à chaque signe pouvait correspondre une divinité. Désormais, tout est rassemblé en une seule volonté de bien pour l’homme. On perçoit clairement quelles sont les limites d’un tel geste de simplification : dès l’élaboration de cette théorie, des gens essaient d’expliquer les propriétés des plantes en cherchant des signes qu’on n’aurait pas vus. Ils font le chemin inverse : Quel est le signe que doit forcément porter la plante pour expliquer son pouvoir ? Dans notre société déterminée par la raison, cette idée que le monde nous veut du bien et nous propose des signes pour en connaître l’usage fonctionne toujours : des écoles thérapeutiques « alternatives » expliquent ainsi des propriétés de l’achillée millefeuille par la ressemblance (toute relative) de son inflorescence avec un parapluie, protecteur comme on sait !


Deux modes de compréhension du monde semblent coexister en s’opposant : face au savoir scientifique moderne, rationnel, expérimental, conceptuel, subsiste un savoir populaire fondé sur d’autres relations au monde dans son étrangeté, des relations affectives, analogiques, qui se confrontent sans cesse à des signes de la nature. La pensée qui relie des usages à des signes est-elle restée vivante jusqu’à présent ?

Pour les gens qui sont dans le chaos de l’inconnaissance, tout ce qu’ils mettent d’énergies, de dieux, de forces pour s’y retrouver et expliquer les choses, pour établir des liens, tout cela produit en même temps de l’« interconnexion » entre la nature – au sens de « toutes les choses » – et les humains. Alors que la science moderne les en éloigne de plus en plus. Ainsi, accéder à une paix en dehors de l’explication demeure très important. Notre monde actuel est expliqué – enfin, dans quelques grandes lignes et en-deçà de l’horizon –, mais l’explication n’apaise pas pour autant. De là les effets de retour permanents, très actifs aujourd’hui, vers l’inconnaissable : on veut recréer les vieux liens défaits par la science.

La vogue actuelle des remèdes floraux de Bach, par exemple, est de cet ordre-là. Ce docteur Bach – quelqu’un de très bien, paraît-il, je ne doute pas de sa sincérité – a écrit un livre assez abscons. Il se pense visionnaire, il regarde une fleur, il reçoit le message d’une herbe qui dit : « Je sers à ça ». Ça marche donc toujours très bien…

Dans les enquêtes que nous avons faites ici, en Haute-Provence, nous avons recueilli des explications de l’usage de certaines plantes par un biais analogue. Dans le Vaucluse, je me rappelle d’un traitement de calculs urinaires par l’ortie. L’explication, retrouvée ensuite dans une autre enquête, et qui circulait donc dans la région, voulait que les calculs, qui sont des cristaux souvent pleins d’aspérités et non des petites choses lisses, brûlent au passage comme les poils de l’ortie. Il y a une similitude. Ça semble assez tiré par les cheveux, mais les gens qui y recouraient, et qui n’avaient pas lu les alchimistes, donnaient cette explication-là, bien que l’ortie ne soit pas spécialement un remède des lithiases. Cependant, des plantes qui « portent le signe de la bile », par exemple, sont effectivement des cholagogues (favorisant la production et l’évacuation de la bile) – comme le curcuma, remède biliaire par excellence, depuis très longtemps mis en œuvre par la médecine analogique. De même, la chélidoine, au suc jaune bien connu pour traiter les verrues, est en Europe une plante qui « montre du jaune » de façon assez rare pour être remarquée et employée dans les « maladies du foie ».

 

L’emploi de l’ortie contre les calculs connaît des explications analogiques dans la médecine populaire provençale

 


Peut-on considérer que, parmi les remèdes attestés aujourd’hui par la pharmacologie scientifique, beaucoup relèvent déjà de la médecine des signatures ?

Plus vraiment. Dans la médecine savante moderne, toutes ces relations ont été écartées, on ne veut pas les connaître. L’homéopathie, en revanche, reste attentive à ce type de relations. Des plantes de la médecine des signatures sont encore prescrites selon leurs indications originelles. Par exemple, la pulmonaire (pas la pulmonaire parente de la bourrache, mais le lichen pulmonaire qui pousse dans les forêts assez fraîches sur les troncs et les rochers, dont le verso ressemble un peu aux alvéoles des poumons) était signalée chez les médecins alchimistes comme un remède des affections bronchiques ; et l’homéopathie moderne l’utilise de la même façon.

 

Le lichen Lobaria pulmonaria (Pulmonaire du chêne), remède des affections respiratoires dans la médecine des signatures, perdure en homéopathie

 

Mais l’homéopathie ne s’en tient pas au domaine strictement végétal, elle met aussi en œuvre le règne animal et les minéraux. Par exemple, sepia, la seiche, dont tout le monde sait qu’elle se protège, en cas de danger, derrière un nuage d’encre noire qu’elle expulse. Quand on lit la description du remède dans les matières médicales homéopathiques, on a l’impression de lire Paracelse, et de retrouver la pensée magique ! On le donne plutôt aux femmes (les homéopathes distinguent « remèdes masculins » et « remèdes féminins »). C’est le remède de celles qui « broient du noir », qui vivent une chute aussi bien d’ordre psychique, comme une déprime, que d’ordre physique (seins qui tombent, pertes) ; bref, tout ce qui évoque la seiche, cet animal mou, sorte de petite jupe tremblotante. L’assimilation de la seiche à une situation psychologique ou physiologique donne un remède homéopathique prescrit à celles chez qui tout « tombe », qui s’abandonnent aux idées noires. « On voit entrer le remède », me disait une amie homéopathe à propos de sepia, pour une patiente venue la consulter. Il y a bien de la magie là-dedans !


Le remède a-t-il fonctionné pour cette patiente ?

Très vite ! Ce qui est surtout à relever, à propos de l’homéopathie et en bien d’autres lieux, c’est qu’il se crée de nouvelles magies, parce que notre savoir savant construit un monde inaccessible au commun des mortels. La physique subatomique, par exemple, nous est totalement incompréhensible. La science contemporaine favorise la réapparition du discours pré-rationnel parce qu’elle ne peut plus répondre, comme voulait le faire celle du XIXe siècle, aux attentes communes d’explication des choses. Même dans des revues savantes, on peut voir des esprits fort rigoureux expliquer les médicaments homéopathiques par des interférences au niveau quantique – analyses que personne ne pourra jamais vérifier. C’est très intéressant, cette réinjection de l’inconnaissable. On ne peut pas accepter un monde trop finement expliqué, il s’écarte de nous aussi loin que l’empire des dieux.


L’explication n’est jamais totale, elle ne fait que poursuivre une régression indéfinie des effets vers les causes, elles-mêmes à leur tour à expliquer.

L’explication n’est pas la connaissance. Cela veut dire que, quoi qu’on fasse, la pensée magique est permanente. Sans même parler de ses formes anciennes persistantes, peut-être plus beaucoup dans les campagnes françaises, mais dans d’autres régions du monde, dans les villes : la magie est toujours à l’œuvre. On le voit par exemple dans le transfert des cultes de la magie brésilienne dans le Portugal actuel, où se développent des églises à caractère vaudou avec des rituels impressionnants. On ne jette pas de sorts, en tout cas pas à ma connaissance, mais on prend de multiples attentions à se concilier les dieux d’un panthéon complexe. Et tout le monde est tombé un jour ou l’autre sur les cartes de visite des marabouts qui promettent le retour de l’être aimé, la vaillance sexuelle, et même le nettoyage du disque dur !


Comment vois-tu le succès grandissant de nos usages contemporains des plantes médicinales, notamment par l’aromathérapie ? Est-ce une réappropriation d’une pratique médicale en partie autonome, dès lors que notre relation au remède ne passe pas par un savoir, une technique trop élaborés, éloignés de notre emprise ? Est-ce une réappropriation de l’univers végétal ?

On est désormais hors de ce qu’on appelle la nature, et dans cet éloignement, on réintroduit l’idée selon laquelle la nature est essentiellement vraie : la « réappropriation » se construit pour l’essentiel là-dessus, sur une vérité encore intouchée. Cela rétablit aussi une certaine conception païenne du monde. Il y a une vérité originelle, qui serait plus ou moins pervertie, par exemple avec les diverses façons qu’on a de la convertir en médicaments. Mais penser la nature comme vraie par essence reste un mythe fort dangereux.


Une approche pragmatique, grâce à l’expérience partagée de succès thérapeutiques ordinaires, ne suffit-elle pas pour en expliquer l’intérêt croissant ? Y a-t-il nécessairement ce présupposé idéologique ?

C’est implicite. On est une société urbaine : ce qui se passe du côté des plantes médicinales, ce n’est pas un phénomène rural, mais urbain. La ville étant dépossédée des relations « originelles » qu’on est censés avoir avec la nature, elle a besoin de se recréer des liens. C’est simpliste, archi-convenu de le rappeler, mais c’est aussi une vérité de base. Ainsi, le remède venu de ce qu’on appelle « nature », où les choses seraient plus vraies qu’en ville, ou en tout cas plus justes, c’est presque une évidence qu’il soit « bon ».

Mais notre dépendance à l’égard des remèdes industriels rend la critique complexe. À partir de l’expérience d’une médecine industrielle qui sauve les gens mais ne se préoccupe pas de leur être, on a le sentiment, on suppose que, puisqu’on est les enfants de la nature, les remèdes de la nature ne soignent pas seulement le corps, mais s’occupent aussi de notre personne. Si on le croit, ça marche. Si on le croit, c’est que c’est « vrai ».

Cela tient de la reconstruction d’un état de connivence avec les origines. Elle a un versant positif, je pense, et surtout un versant négatif, parce que les origines, c’est, encore une fois, la confusion. J’aime bien rappeler que les nazis, grands consommateurs de magie (Hitler payait des mages, soutenait des recherches aberrantes), avaient réquisitionné les productions des premières fermes biodynamiques. C’était lié à cette idée de retour aux origines, à la « pureté » de ce qui n’est pas contaminé par la raison. Tout cela est très trouble.

 

Dans nos sociétés, la nature confuse est le lieu des forces diamétralement opposées aux territoires de la raison. Dès que la nuit tombe, nul n’entre encore sans peur dans les bois

 

L’abandon à la croyance suppose qu’il y ait moins de critique, ou plus de critique du tout. La magie marche avec la croyance, évidemment, l’une ne va pas sans l’autre. Or, on est dans une société qui est obligée de reconstituer des croyances, puisqu’on est tout le temps dans le pratique, même dans « le » pratique de la relation, via internet, par exemple. Il n’y a pas vraiment de surprise, on attend les choses, on sait comment elles vont se produire, la surprise est quasiment programmée. La nature rassure, parce qu’elle exprime à la fois la permanence et l’infini des possibles ; elle peut détruire l’humain en réponse à ses erreurs, mais pas le tromper.


Le chaos lui-même, peut-être, devient presque recherché et rassurant, là où auparavant il effrayait ?

Exactement. À côté de cette espèce de lissage du rationnel… c’est un peu comme lorsqu’on sort d’une autoroute, et que tout d’un coup on tombe dans un bois.


En dehors des usages médicinaux, comment cette prodigalité de la nature se manifeste-t-elle à travers les plantes ?

La magie se perpétue de multiples façons. Maintenant, on use de ce charme quotidien qui consiste à mettre des fleurs dans la ville, partout, tout le temps. L’explication la plus vraisemblable est celle-ci : comme on n’a plus de transcendance, qu’on ne projette pas une vie après la mort, et qu’on est dans du vide de ce côté-ci, il faut qu’il soit aussi « agréable » que possible, qu’il fasse le mieux possible diversion. Voici cinq ou six siècles, les jardins n’avaient de fleurs qu’au printemps, en mai ; ensuite c’était fini, jusqu’en mai de l’année suivante. Puis on a introduit des fleurs d’Amérique, elles ont donné les floraisons d’été, et puis des plantes d’Asie, de Chine, du Japon, devenues nos fleurs d’automne, comme le chrysanthème, qui est désormais passé du cimetière à la ville. On fait des suspensions de chrysanthèmes en novembre (on en voit à Forcalquier, à Paris – au jardin du Luxembourg, à Jussieu), et quand ces fleurs-là sont gelées, on allume les éclairages de Noël, un printemps électrique qui dure de novembre à janvier, jusqu’au moment où on va mettre en terre les premières pensées. On ne peut plus se passer de printemps, parce qu’on n’a plus d’espérance.

 

L’hiver venu, des fleurs peuvent toujours répondre à la nouvelle envie de printemps perpétuel (Paris, chrysanthèmes au jardin du Luxembourg)

 


C’est comme une forme d’exorcisme ?

C’est exactement un exorcisme : le printemps permanent nous protège contre l’idée de mort. Quelque chose autour de nous décide que tout doit être jeune tout le temps. Il y a le fameux jeunisme induit dans la société, toujours l’habit magique contre la finitude, et un jeunisme de la flore doit lui répondre. La magie n’a absolument pas fini de sévir. En même temps, cela pose vraiment des questions sur comment construire un ordre rationnel qui n’évacue pas l’ombre, qui soit humain. L’ombre se projette tout le temps, aussi bien celle des fleurs – l’important est de prendre garde que ce ne soit pas une ombre mortelle.


Puisque tu parles de renouveau printanier, terminons avec ton plus récent livre, un premier roman, dont le jeune héros éponyme Elio entretient une attention privilégiée aux plantes2 Pierre Lieutaghi, Elio, Actes Sud, 2014.. S’agissait-il par cette écriture de donner une voix incarnée aux relations intimes de l’homme avec le végétal, relations d’abord ancrées dans une situation de vie singulière, quoique partageable ? Une voix qui t’aurait peut-être manqué dans l’écriture du savoir objectivant, généralisant, que tu as pu mener longtemps ?

J’avais effectivement cette idée de sortir du discours, pas forcément scientifique, mais du commentaire à caractère savant, pour passer dans un ordre plus « sensible ». Je fais partie des gens sensibles à la magie du végétal et qui, en même temps, optent pour une démarche plutôt scientifique, c’est-à-dire de recul en regard de l’effusion, mais sans tenir l’effusion constamment à distance.

Dans ce roman, on rencontre un personnage, le narrateur, à qui les plantes font des signes, mais sur un mode plutôt poétique. Elles lui disent d’être très attentif au monde, de nos jours producteur d’images rapides, éphémères, où chacun est constamment sollicité par une illustration aussitôt effaçable de son propre vécu. Notre simple présence dans le monde et ses signes est en péril.

C’est vrai que ça traduit aussi ma propre évolution. Les signes du végétal (ou des chants d’oiseaux, également très présents dans le livre) font partie de ces innombrables permanences inaperçues qui tissent l’infini de l’attention, d’une véritable attention, loin de l’évasif et du commun des choses. Tout d’un coup, de petits événements, tels ceux proposés par les plantes, vont ébranler l’attention commune. Ce sont des surprises souvent brèves, une plante du haut des murs, par exemple, et à cela s’attache comme une… une extension de la présence.

On pourrait penser que ce sont les grands événements, les grandes œuvres, qui justifient l’existence des humains, mais il y a aussi ces propositions discrètes : pas des offres d’usage, ni de grands signes magiques, juste un tas de petites magies inaperçues. Elles construisent simplement le plaisir naïf et nécessaire de n’être pas dans la raison – et à travers ça, elles permettent aussi de construire plus d’ordre rationnel en nous, un meilleur ajustement à la réalité.


Cette petite magie… on peut sans doute parler d’émerveillement ?

Voilà, c’est le mot.


Et ce n’est pas contradictoire avec la raison qui va chercher à approfondir sa connaissance pour trouver de nouveaux motifs d’émerveillement ?

J’ai souvent en tête les mots d’Henri Bosco, qui disait : « La raison ne connaît que la raison. » Et la raison fait la guerre à ce qui n’est pas de son obédience. Il y a une autre citation, de Pierre Legendre, très belle : « L’humanité a besoin de l’ombre pour échapper à la folie. » On ne peut pas se tenir constamment sous les spots de l’explication. Cette espèce de silence que nous propose la flore, et avec elle toute la nature comme monde des signes et territoire de l’attention toujours renouvelée, ce silence nous octroie l’indécis, l’irrésolu, la chance d’une nouveauté venant seulement de nous. Ce qui nous permet de garder notre substance humaine entière, de ne pas nous résumer à de la pensée qui ordonne, qui établit du définitif pour mieux passer à autre chose. On a évacué les dieux, mais pas le besoin de transcendance.

 

« On ne peut se tenir constamment sous les spots de l’explication. » Anémones hépatiques dans un taillis haut-provençal, en avril

 

Pour aller plus loin :

Dans la vaste bibliographie de Pierre Lieutaghi, pour prolonger et approfondir les questions abordées, voir essentiellement La Plante compagne. Pratique et imaginaire de la flore sauvage en Europe occidentale, Actes Sud, 1998.

 

Notes

1 Partie inférieure d’un retable généralement divisée en plusieurs compartiments figurant une série de petits sujets en relation avec le thème principal.
2 Pierre Lieutaghi, Elio, Actes Sud, 2014.
L’autre côté de la terre

L’autre côté de la terre
Transhumance contre le puçage électronique des brebis : photoreportage au Testet

Montage : Julien Reydel

Trois jours avant la mort de Rémi Fraisse, le 23 octobre à l’aube, quelque part dans le Tarn, un troupeau de brebis quitte sa bergerie pour une transhumance hors norme jusqu’à la ZAD du Testet. Récit d’une solidarité animale et animée pour la lutte du Testet, en images et en murmures.

Nombreux-ses sont celles et ceux qui attendent le départ pour suivre la marche. La veille déjà, bergers et bergères se sont affairé-e-s pour réunir le nécessaire : du pain, de l’eau, des complices, un message. Car si le but d’une transhumance est d’aller « de l’autre côté de la terre », il ne s’agit pas pour l’heure de mener le troupeau vers de plus verts pâturages, mais bien de faire entendre des voix à travers une marche symbolique.

Les bergers et bergères de la transhumance qui ont choisi de prêter main forte à la mobilisation du 25 Octobre 2014 au Testet font partie du collectif Faut pas puçer, en lutte contre le puçage et le traçage des brebis, les contrôles systématiques de l’administration et l’innovation technologique qui les dépossèdent de leurs pratiques d’élevage.

C’est donc derrière une banderole dénonçant la barbarie industrielle que la transhumance a débarqué sur le site de Sivens, en solidarité aux zadistes. Barbarie envers les éleveurs, tant vis-à-vis de leurs conditions de travail que du rapport à l’animal qu’on leur impose ; barbarie également envers la nature, asservie à des intérêts économiques…

Derrière un même message, des horizons divers se sont joints à l’aventure : « En venant, on connaissait très peu de personnes. Mais en marchant des heures sous le soleil, autour des feux de camps,  on n’a pas besoin d’une carte de visite pour s’apprécier : il suffit simplement d’un coup d’œil, d’un mot, et c’est parti. » Normands luttant contre le nucléaire, Espagnols en vadrouille, clowns en devenir, étudiants en cinéma, famille d’un berger, amis d’une bergère, voyageurs en tous genres, bambins, papas, vieux, jeunes, mamans ou grands-mères : tou-te-s sont venu-e-s rallier leur énergie singulière à la marche collective. Une marche de trois jours rythmée par l’idée de transgression – des temps modernes ou du discours dominant. Le temps n’est alors plus « l’ennemi de la compréhension », mais l’occasion de créer un nouveau discours à partir d’une expérience partagée.

À leur arrivée sur le site du Testet, les brebis ont tourné le dos aux homélies institutionnelles. Faisant fi des José Bové et Mélenchon présents sur le site, elles ont préféré à leur discours celui qui s’est fabriqué durant la marche : des discussions, des feux aux cèpes de vignes, de la musique, des chants occitans et des repas partagés. Un moment de création et de construction comme lutte contre le discours préfabriqué et la destruction programmée. « Au lieu de chialer dans son coin, vaut mieux gueuler un coup ! »

 

 


• Procès suite aux manifestations interdites pour Rémi, le 16 janvier 2015

 


À lire également, voir ou écouter sur le sujet :

• Le site Contre le puçage;

• Le récit de l’occupation à Cachan de l’administration agricole en soutien à deux éleveurs opposés au puçage électronique de leurs brebis : http://paris-luttes.info/occupation-a-cachan-de-l

• Tract en soutien à Laurent et Nathalie du collectif Faut pas pucer;

• Une émission de France Culture : Les pieds sur terre, consacrée à la situation de Laurent et Nathalie;

• Lettre de Yannick Ogor à l’administration agricole française, au sujet de l’identification électronique des animaux d’élevage et de la traçabilité des denrées alimentaires : http://synaps-audiovisuel.fr/mouton/wp-content/uploads/2014/07/Lettre-ouverte-à-ceux-qui-2.pdf;

• Le film Mouton 2.0;

• Bastamag : Traçabilité alimentaire : la puce électronique pour les élevages est-elle vraiment la solution ?;

• La résistance au puçage continue…, une émission de radio Canut consacrée au sujet.

 

Tuer pour la croissance

Tuer pour la croissance
Tribune pour une organisation entre les ZAD et contre les violences policières

Le groupe MARCUSE (Mouvement Autonome de Réflexion Critique à l’Usage des Survivants de l’Économie) est un collectif d’auteurs critiques apparu au début des années 2000. En 2004, ils publiaient De la misère en milieu publicitaire, toujours disponible aux éditions de La Découverte, et en 2012 La liberté dans le coma aux éditions de La Lenteur. À Sivens, ils ont pu suivre et prendre part à la contestation envers le conseil général et le projet de barrage inutile qui a causé la mort de Rémi Fraisse. Dans un contexte de manifestations contre les crimes policiers qui réunissent lycéen-ne-s, écologistes et habitant-e-s de cités, voici leur analyse, mise en affiche et en tract.

Télécharger le texte en format tract

Un jeune homme de 21 ans est mort dans la nuit du 25 au 26 octobre à Sivens. Personne ne conteste plus désormais que c’est une grenade offensive – une arme de guerre – lancée par un gendarme mobile qui l’a atteint et tué sur le coup.

Moins de 48 heures plus tard, la presse et l’élite politique du pays divulguaient les résultats d’un rapport d’experts, qu’elles connaissaient depuis plusieurs jours et qui éreintait le projet de barrage sur le ruisseau du Testet : trop grand, trop ravageur écologiquement et, au fond, d’une utilité contestable. Bref, il n’aurait pas fallu commencer les travaux. Dommage pour les nombreuses personnes blessées au mois de septembre, par flashball notamment, parce qu’elles tentaient de faire barrage de leur corps à la destruction de la forêt. Dommage pour Rémi Fraisse.

Ils avaient raison de contester ce projet, mais ils avaient raison trop tôt, car il était inconcevable pour messieurs Carcenac (président du conseil général du Tarn, commanditaire du projet) et Gentilhomme (le préfet) de suspendre les travaux en attendant la publication de ce rapport. Nous vivons dans un monde où le plus souvent, il ne sert à rien d’avoir raison.

Doublement dommage pour Rémi F., sa famille et ses amis qui le pleurent : non seulement il a laissé sa vie à un endroit où nombre de décideurs admettent aujourd’hui qu’il n’y avait pas lieu de déforester. Mais en plus, il a été abattu par des gendarmes qui n’avaient aucune raison d’être là… si ce n’est susciter des heurts avec les franges de manifestants qui ont pour coutume d’en découdre avec la police.

Rappelons qu’il n’y avait rien, ni machine ni matériel de chantier à défendre pendant le rassemblement d’opposants du 25 octobre. L’objectif était simplement que les télévisions aient leur lot d’images de guérilla à diffuser les jours suivants, pour au moins reconquérir une opinion locale que la violence employée par les autorités pour avancer les travaux avait émue. Messieurs Carcenac et Gentilhomme savaient qu’à l’issue de ce weekend de manifestation, plus aucun argument ne resterait en faveur de leur barrage, que Ségolène Royal allait les lâcher, etc. Il fallait donc d’urgence en fabriquer un nouveau : les contestataires sont des « violents », des « casseurs ».

L’opération médiatico-policière à laquelle on assiste depuis lors, à l’échelle nationale cette fois, est du même ordre : il s’agit de discréditer la multitude d’oppositions apparues en France ces dernières années contre des projets d’infrastructure telles que des autoroutes, des lignes TGV, des aéroports, ou encore un stade, une ferme-usine… Le message de Manuel Valls, de ses commissaires et de ses communicants est clair : ceux qui s’opposent à ces projets de manière résolue et conséquente (non, c’est non) sont des casseurs, des Bonnot ou des Ravachol qui sèmeront la violence et la désolation partout où on les laissera s’enkyster.

Pratique : cela permet de ne pas avoir à discuter et justifier la violence et les dévastations que nécessitent chaque jour, aux quatre coins de la terre, le fonctionnement de centrales nucléaires, la fabrication de téléphones portables ou la pulvérisation de pesticides – ici des mines d’uranium et de coltan où les conditions de travail sont infernales, là des guerres civiles et des paysans chassés de leur terre, partout des eaux souillées et des cancers à tire-larigot. Plutôt parler d’une vitrine cassée à Albi que du bouleversant paysage de forêt décimée à Sivens, ou des conséquences humaines et sanitaires du productivisme agricole. Plutôt jeter de nouveaux téléspectateurs dans les bras de Marine Le Pen en brandissant le spectre de l’anarchie, que laisser entrevoir à la population des manières de lutter qui permettent de sortir de l’impuissance et du désespoir politiques.

Au lendemain de la mort de Rémi F., Thierry Carcenac a eu cette phrase stupéfiante : « Mourir pour des idées, c’est une chose mais c’est quand même relativement stupide et bête. » À cette fripouille, nous rétorquons : « Tuer pour ses intérêts et pour la croissance, c’est abject, même si c’est relativement banal, à l’échelle de la planète. »

Car s’il faut voir dans cette mort la conséquence d’une idée, c’est de celle qui anime obsessionnellement tous les gestionnaires du monde, du cadre de PME aux chefs d’État en passant par le moindre élu local : la croissance à tout prix ; l’emploi même s’il est inutile ou nuisible ; le développement infini, pour rester ou devenir plus attractif que le voisin et consolider leur pouvoir.

Le même jour, Carcenac a aussi poussé ce cri du cœur : « Si tous les chantiers qui déplaisent doivent être protégés ainsi, où va–t-on ? ». Effectivement, où va-t-on si les gens se mêlent de leurs affaires et que les représentants ne peuvent plus s’en occuper à leur place, en s’en mettant plein les poches avec leurs petits copains entrepreneurs ? C’est la crainte qui se répand ces jours-ci dans l’oligarchie française : qu’il ne soit plus possible d’engager des travaux d’infrastructure industrielle dans le pays sans que surgissent des opposants informés, déterminés et librement organisés. Qu’il ne soit plus possible de faire tourner la machine à cash sans que de simples citoyens posent bruyamment les questions qui fâchent : ce projet, pour quoi faire ? au profit de qui ? et avec quelles retombées sur notre milieu de vie ?

C’est pour cela qu’il est si important, pour l’État, qu’un mouvement de jeunesse n’émerge pas, qui mettrait en question à la fois les moyens (policiers) et les finalités (capitalistes) de son action. Où irait-on si lycéens et étudiants réclamaient le désarmement de la police, en dénonçant de concert les crimes racistes commis ordinairement dans les banlieues et la répression sauvage des manifestations anti-capitalistes ? Où irait-on si les différentes Zones à Défendre contre les projets industriels et commerciaux scélérats continuent de se relier, de se coordonner, de se fédérer, en paroles et en actes ? Difficile pour sûr de savoir où cela nous mènera, mais s’engager sur ce chemin est la plus belle chose qui puisse nous arriver.

À quelques encablures de Sivens, mi-novembre 2014,

Groupe MARCUSE
(Mouvement Autonome de Réflexion Critique
à l’Usage des Survivants de l’Économie)

 


Affiches à télécharger et à imprimer (format Raisin) :

Affiche Tuer pour la croissance à télécharger version 1

TuerpourlacroissanceOK

 

Affiche Tuer pour la croissance à télécharger version 2

Tuerpourlacroissance2OK

 


Glané sur le net :

Samedi 22 novembre, 14h, Place de la Réunion, Paris 20e

Picnic solidaire contre les violences policières dans les quartiers populaires, dans les luttes et aux frontières et contre les grands projets utiles au capitalisme et nuisibles à la population et à son environnement…

picniclapolice_web-e5611

 


 

Plus d’infos sur les manifestations à venir sur Paris-Luttes Infos

Faire barrage

Faire barrage
Provocations policières et confusionnisme médiatique : le cas du Testet

Que dire après la mort de Rémi Fraisse ? Quiconque se battant aujourd’hui contre l’arbitraire et la violence d’État pourrait être une victime. Que l’on parle des crimes policiers dans les cités, où le permis de tuer est devenu chose banale pour une police débridée, ou des luttes sociales qui voient la terreur contre-insurrectionnelle museler la liberté d’expression en acte : les armes (« létales » ou non) sont là pour éborgner et tuer toute résistance et tout sursaut de dignité. Voici donc quelques éléments de reportage et d’analyse sur ces jours noirs d’octobre 2014.

 

« Si j’avais su que ce serait un tel bordel, je ne me serais peut-être pas lancé dans un tel projet. On est dans l’irrationnel. »

Thierry Carcenac, président du conseil général du Tarn, promoteur du barrage de Sivens, le 25 octobre 2014, veille de la mort de Rémi Fraisse au Testet. La Dépêche du Midi.

 

Télécharger l’article en PDF

« On est venus par ces petites routes du Tarn, et on est tombés sur ces croix plantées pour les arbres morts. » Françoise a vécu dix-sept ans à Saint-Antonin-Noble-Val, non loin d’Albi, avant de déménager vers la Provence. Membre de l’association Mutz Vitz, qui fait transiter du café zapatiste des communautés libres du Mexique jusqu’en France, c’est lors de discussions avec ce réseau qu’elle a décidé de répondre à l’appel à manifester le 25 octobre contre le barrage de Sivens.

Sur place, « c’est la désolation, du bois déchiqueté, et tout au bout, la fameuse grille » où eut lieu le mortel affrontement avec les forces de l’ordre. « Derrière les grilles, il y avait les CRS », sous le prétexte qu’un Algeco de chantier avait pris feu la veille. Après plusieurs semaines de violences policières, dans l’après-midi du 25, « les plus remonté-e-s des opposant-e-s ont dit : “On va les faire reculer !” ». En même temps, l’occupation festive continuait, avec une cantine vegan, des petits stands, et les paysan-ne-s resté-e-s après une transhumance de 150 brebis en soutien aux occupant-e-s.

 

IMG_1340

 

« Dès la fin de la journée, ça tirait de partout, alors j’ai enfilé mes lunettes de plongée », explique Françoise, aguerrie à ce genre de situation où tout peut arriver. Peu après les premières altercations entre manifestants et CRS, deux camions de gardes mobiles ont débarqué de Gaillac. Un hélico filmait la scène depuis son œil surplombant. « On avait envie de voir tout le monde se regrouper pour chasser les forces de l’ordre qui n’avaient rien à faire ici », ajoute Camille, étudiante à Aix-en-Provence. « Les feux sur la ZAD, c’était des feux de vie, et la seule crainte de la police c’était qu’on avance vers eux. » À 21 ans, elle est venue au Testet pour replanter une forêt et soutenir les gens qui occupent la zone. C’est la première fois qu’elle participe à une lutte : elle ne s’est décidée qu’après s’être assurée qu’il s’agissait bien d’un rassemblement pacifique. En arrivant de nuit, elle constate la destruction de la forêt, les craquèlements au sol, le vide.

 

Sivens25oct-8

 

« On a appris le décès par France Inter », raconte Françoise après une nuit rythmée par la techno et les déflagrations de grenades policières. Pour Thierry, journaliste indépendant pour la radio toulousaine Canal Sud1 Le Front du lundi, émission du 27.10.14 Testet : un projet imposé au prix du sang, tout aurait pu se passer sans heurts : « Il y avait un accord avec la préfecture pour qu’aucune force de police ne soit sur les lieux ce week-end. » Alors que tous les engins de chantier ont été déplacés, une armoire électrique et un générateur ont étrangement été laissés sur les lieux, gardés par des vigiles. « On a tous été étonnés en arrivant : les flics ne protégeaient rien, comme s’ils n’étaient là que pour attiser la colère ! », complète Thierry. Pour lui, le dispositif ressemble clairement à celui de la manifestation du 22 février dernier à Nantes, où la police avait tout fait pour pousser à l’affrontement.

 

Sivens25oct-3

 

« Ce qui embarrasse le plus l’État, c’est que le mort n’est pas un autonome allemand… », qu’il aurait été facile de montrer du doigt comme étranger et violent, analyse-t-il. Souvent présent sur la ZAD depuis le début, il a pu constater que, depuis des mois, « l’État tape dur. La police a coupé des arbres avec des militants perchés dedans, les gardes mobiles ont chargé celles et ceux qui s’étaient enterré-e-s vivants pour retarder le passage des véhicules de chantier, et j’en passe ! »2 Voir sur jefklak.org « Ramener de la vie sur la ZAD du Testet. Entretien fleuve avec des opposant-e-s au barrage de Sivens »..

Permis de tuer

Nicolaï, guide de moyenne montagne, vit à Toulouse. Il a parcouru les 70 kilomètres qui le séparent du Testet avec d’autres cyclistes. « C’était très cool, très détendu. Ahurissant, le nombre de gens différents qu’on pouvait trouver rassemblés sur ce site ravagé. » Nicolaï n’est pas au bout de sa surprise : « À un moment, j’ai entendu des grenades assourdissantes. Une vieille dame m’a dit : “Ce sont les chasseurs !” » À lui aussi, on avait dit qu’il n’y aurait pas la police. « À 19 heures ça a gazé, on est alors retourné vers le rassemblement où se jouait un petit concert. Puis, vers 20 heures, ça s’est calmé. Des feux se sont allumés un peu partout. Plus tard dans la nuit, j’ai été réveillé par un fracas de grenades. J’ai été surpris, d’autant que je me suis rappelé que les manifestants n’étaient pas équipés pour la bagarre. En face, il y avait ces policiers suréquipés. Tirs tendus de lacrymogènes, grenades de désencerclement : tout cela a été largement disproportionné. » Des moyens énormes pour repousser quarante jeunes munis de trois pauvres boucliers. Pour Thierry de Canal Sud, c’est à ce moment-là que Rémi Fraisse a été tué, à dix pas des gardes mobiles : « Il n’y a évidemment eu aucun arrêt cardiaque. »3 Voir Mediapart, « Mort de Rémi à Sivens : la faute des gendarmes et le mensonge de l’État ».

 

Sivens25oct-7

 

Se faire tuer pour des idées

« Mourir pour des idées c’est une chose, mais c’est quand même relativement stupide et bête », commentera le très distingué sénateur Thierry Carcenac (PS), président du conseil général du Tarn, et un des promoteurs du projet de Sivens. Réplique infâme qui n’a visiblement pas suffi à convaincre les « experts » nommés par la ministre de l’Écologie Ségolène Royal. Leur rapport rendu public le 27 octobre dénonce « un projet médiocre, qui cumule les inconvénients » – tout en concluant sur la difficulté d’abandonner le projet, étant donné l’avancement du chantier…

 

Sivens25oct-12

 

Camille est rentrée chez elle, à Marseille, encore choquée de ce qu’elle a vu au Testet. Avec quelques amis, ils ont déployé une banderole au marché du Cours Julien pour rendre hommage à Rémi et informer les passants. Cette expérience l’a fait douter de la démocratie. Elle a du mal à croire à la thèse médiatique des « violents anarchistes autonomes cagoulés » venus semer le trouble. Elle ne croit pas que les ateliers de communication bienveillante, les balades contées ou les séances de yoga reiki n’étaient là que pour masquer d’obscurs cours de fabrication de bombes artisanales. Selon plusieurs témoins, un seul objet incendiaire a été lancé par les manifestants. En face, des centaines de grenades ont fendu l’air, jetées par une police qu’on avait annoncée restée en caserne.

 

Sivens25oct-5

 

Blanchir le pouvoir

Le 27 octobre, dans La Dépêche du Midi, propriété de Jean Michel Baylet, président du Parti radical de gauche et du conseil général du Tarn-et-Garonne, autre promoteur du barrage de Sivens, la découverte d’un corps dans les bois du Testet est annoncée. Dans les heures et les jours qui suivent, d’un article à l’autre et d’un journal à l’autre, le décès a eu lieu à 21h ou à 2h. La police a trouvé le corps au petit matin, ou l’a « arraché » aux manifestants pour le réanimer durant les affrontements. C’était un anarchiste ou un autonome, un violent ou un obstiné.

 

Sivens25oct-6

 

Sur place, la matinée du dimanche s’est déroulée dans le calme, pratiquement personne n’étant encore au courant du crime. Des rumeurs ont circulé, mais Nicolaï n’y a pas cru. « Je suis parti faire une balade botanique avec un groupe, quand la guide a reçu un appel nous confirmant le décès. » Le jour-même, une assemblée a réuni les opposants au barrage. Les proches de Rémi étaient en larmes et le débat était mouvementé. « Laborieusement, après quatre heures de discussions, on a finalement décidé d’organiser un cortège vers Gaillac. » Quarante voitures et des vélos ont roulé en escargot vers la ville. Ensuite, durant la manifestation à Gaillac, une rencontre avec une voiture de police et des motards a même manqué de finir en lynchage. Une moto ne repartira pas. À la fin du cortège, arrivé au monument aux morts, le drapeau de la paix remplaçait celui de la France.

Plus ému pour le monument que par la mort de Rémi, le maire de Gaillac a regretté les incidents et a fait poster sur le site de la ville le message « Gaillac unie pour dire non aux casseurs ». À partir de là, c’est la même logique qu’on retrouvera dans tous les médias et les bouches des politicien-ne-s : rechercher les coupables parmi le camp des manifestant-e-s, poser la police en victime, trier les bons des mauvais opposant-e-s. Renverser la situation. Blanchir le pouvoir.

Faire barrage

L’aube. Sur le site, plus un bleu à l’horizon. Françoise et d’autres opposant-e-s protègent la tache de sang du défunt, entourée de nombreuses grenades. Le calme. On n’entend que la fureur de la FNSEA, cherchant à s’accaparer le sentiment des agriculteurs alentour et qui fustige la « contestation destructrice » et les « zadistes », professionnels des « Zones à défendre, ainsi que les élus verts les plus dogmatiques qui se drapent dans leur siège confortable de donneurs de leçons. Ils se prennent pour les sachants, face aux paysans4 Lettre ouverte de la FNSEA « Arrêtons la manipulation » du 29 octobre 2014. http://www.fnsea.fr/media/1530211/lettreouvertebarragesivens.pdf  ! »

 

Sivens25oct-18

 

Sourds à cet appel à la confusion, les petits producteurs locaux venus rejoindre la lutte contre le barrage depuis des mois continuent de prêter main forte aux opposant-e-s pour déjouer les doubles discours du gouvernement. Rendre claires les circonstances de la mort de Rémi Fraisse. S’obstiner dans le refus d’un barrage que tout le monde s’accorde à déclarer inutile mais que certains persistent à rendre nécessaire. Des manifestations de soutien dans plusieurs villes de France rappellent la police à l’ordre, des milliers de manifestant-e-s continuent d’affluer sur la zone sinistrée du Testet, et aujourd’hui 6 novembre 2014, une vingtaine de lycées sont en grève contre les crimes policiers. Faire barrage.

 

Sivens25oct-19

 

Photos : Clémence Durand (Transhumance), puis Jeff Le Breton pour les autres.

 


Pour aller plus loin :

Sivens : la gestion des forces de l’ordre et les violences policières, émission de Mediapart, postée le 6 novembre 2014.

http://www.dailymotion.com/video/x29h3fh_sivens-la-gestion-des-forces-de-l-ordre-et-les-violences-policieres_news

Article sur les violences policières, leur traitement politique et médiatique, et les réactions qu’elles appellent.

http://faceauxarmesdelapolice.wordpress.com

Appel à manifester à Paris et Toulouse le samedi 8 novembre.

http://paris-luttes.info/violences-policieres-riposte


 

MALVILLE copie

L’émission Affaires sensibles du 6 novembre sur France culture, par Fabrice Drouelle, Vital Michalon mort pour ses idées – Creys-Malville 1977.

Émission sur la lutte contre la centrale de Creys-Malville et le drame du 31 juillet 1977. Ce jour-là et pour la première fois en France, un manifestant meurt lors d’une manifestation écologique. Il s’appelait Vital Michalon. Son nom est revenu dans nos mémoires et dans les lignes de nos journaux depuis quelques jours avec la mort d’un autre militant, Rémi Fraisse, contre un autre projet : le barrage de Sivens.

Creys-Malville, des bribes de souvenirs, fragments d’un passé où la lutte écologiste existait déjà mais sans la caution d’aujourd’hui, sans la prise de conscience de la nécessaire protection de l’environnement qui s’est organisée et qui a réussi à infiltrer toutes les couches de la société et tous les secteurs d’activité. Autour de Creys-Malville, c’était un combat contre un nouveau type de centrale nucléaire, au nom grandiloquent de Superphénix… un surgénérateur. La lutte fut longue, pugnace, imaginative, couronnée de succès pour ceux qui l’ont menée mais entachée d’un drame qui restera longtemps dans les mémoires des militants écologistes.


 

Sansaucuneretenue1

Le journal de lutte Sans aucune retenue, disponible sur le site Tant qu’il y aura des bouilles, du 25.10.14 au 31.10.14, dont nous reproduisons un extrait, tiré du numéro 6 :

Tremble carcasse,
si tu savais où je te mène !

Thierry Carcenac s’interroge sur les futurs investissements : « Si tous les chantiers qui déplaisent doivent être protégés ainsi, où va-t-on ? » La Dépêche du Midi, 27 octobre 2014.

Il faut un mort pour que le déménageur en chef du territoire dans le Tarn se pose une grande question existentielle : où va-t-on, en effet, si on ne peut plus bétonner tranquillement ? S’il faut à chaque fois passer sur les cadavres des opposants ? Cette engeance, toujours aussi imbue de son pouvoir, se demande en réalité : « Où va-t-on si les gens se mêlent de leurs affaires et que je ne peux plus m’en occuper à leur place (et m’en mettre plein les poches avec mes petits copains) ? »

(…)

« On connaît cette histoire de l’homme qui a prêté un chaudron à un ami et qui se plaint, après avoir récupéré son bien, d’y découvrir un trou. Pour sa défense, l’emprunteur déclare qu’il a rendu le chaudron intact, que par ailleurs le chaudron était déjà percé quand il l’a emprunté, et que de toute façon il n’a jamais emprunté de chaudron. Chacune de ces justifications, prise isolément, serait logiquement recevable. Mais leur empilement, destiné à mieux convaincre, devient incohérent. Or c’est précisément à un semblable empilement d’arguments que se trouve régulièrement confronté quiconque s’interroge sur l’opportunité d’une diffusion massive de telle ou telle innovation technique.

Dans un premier temps, pour nous convaincre de donner une adhésion pleine et entière à la technique en question, ses promoteurs nous expliquent à quel point celle-ci va enchanter nos vies. Malgré une présentation aussi avantageuse, des inquiétudes se font jour : des bouleversements aussi considérables que ceux annoncés ne peuvent être entièrement positifs, il y a certainement des effets néfastes à prendre en compte. La stratégie change alors de visage : au lieu de mettre en avant la radicale nouveauté de la technique concernée on s’applique à nous montrer, au contraire, qu’elle s’inscrit dans l’absolue continuité de ce que l’homme, et même la nature, font depuis la nuit des temps. Les objections n’appellent donc même pas de réponses, elles sont sans objet. Enfin, pour les opposants qui n’auraient pas encore déposé les armes, on finit par sortir le troisième type d’argument : inutile de discuter, de toute façon cette évolution est inéluctable. Ce schéma ne cesse d’être reproduit. » (Olivier Rey, « Nouveau dispositif dans la fabrique du dernier homme », revue Conférence, juin 2012.)

Au Testet comme ailleurs, tous les Carcenac nous font le même coup du chantage à la démesure : « La machine est lancée et elle est trop grosse pour qu’on puisse l’arrêter. » Ce qui en dit long sur leur condition d’esclave des dispositifs économiques et techniques qu’ils manigancent et surtout sur l’ambition grandiose qu’ils ont de nous rendre tous semblables à eux-mêmes, à nous faire vivre dans leur monde où la nature et les hommes marchent au pas cadencé de l’économie et de la machine.

Face à d’aussi répugnantes perspectives, face à ce « monopole de la violence légitime » qu’exerce quotidiennement l’État de droit et l’économie de Marché en vue du développement infini de la société industrielle, la violence des « virulents », des « radicaux », des « casseurs » ou des « black blocks » (rayez les mentions inutiles) paraît bien dérisoire et n’est qu’un juste retour des choses.

Cette atteinte quotidienne à notre liberté et autonomie, qui crève les yeux à travers les déclarations des politiciens, nous ne la voyons pas tellement elle est mise à distance par la démesure de la mégamachine. D’abord en tant qu’« utilisateurs finaux » de ses produits, nous ne voyons plus la violence qu’elle exerce au loin – voire même juste à côté de chez nous – pour fonctionner, tant elle est cloisonnée. Derrière la commande passée sur Internet, qui voit les intérimaires sous-payés courir dans les entrepôts géants et les camionneurs s’épuiser sur les autoroutes, par exemple ? Cette brutalité est également intériorisée dans les rapports sociaux, d’abord à travers la soumission qu’implique le salariat et sa hiérarchie indiscutable. Mais de plus en plus aussi à travers les habitudes que nous contractons du fait de l’usage d’un nombre grandissant de machines dans notre vie quotidienne, d’un fonctionnement régulier, prévisible, fluide et sans heurts du cours de l’activité sociale. L’organisation générale de la société, d’une ramification et d’une complexité incommensurable, nous a habitué à une existence bien réglée, à un fonctionnement de la vie bien policé, à une activité qui roule, et qui roule d’ailleurs d’autant et toujours plus vite qu’elle est toujours mieux réglée, policée et interconnectée. Est maintenant perçue comme « violence » toute interruption de la machinerie, toute irruption de l’inattendu, de l’imprévu, du hors-cadre et du hors-norme. Ce qui dérange l’organisation et le programme ; crée des tensions et des heurts dans le fonctionnement. Que la surprise de la vie se manifeste et c’est le scandale. Et pour que cette « violence » cesse, il faut étendre toujours plus avant la rationalisation de nos existences, de nos activités et mettre en coupe réglée leur contexte.

La violence de l’organisation, qui tranquillement contraint, canalise, embrigade, oppresse, exploite et aliène le mouvement autonome de la vie, de notre vie et ses conditions, est maintenant perçue comme la normalité, l’ordre des choses, le calme cours de la vie, la paix. La machine est le modèle, la vie doit s’y conformer, jusqu’à la raideur de l’automate.

« Je lance un appel au calme », nous dit pour conclure le pyromane-pompier Carcenac. Nous sommes calmes depuis longtemps : nous sommes calmement en colère contre cette vie corsetée et sérieusement déterminés à faire barrage à tous les agités du bétonnage du territoire et des « Zones d’Aménagement Différés », les excités de l’innovation et du progrès, les compulsifs de la vitesse à haut débit et de la circulation en flux tendus, les hystériques de la croissance infinie et du « redressement productif », les fanatiques de l’aliénation à la société capitaliste et industrielle.

Occupons et habitons la vallée du Tescou, reconstruisons là et partout ailleurs notre vie, et faisons nôtre ce pays.

Bertrand Louart, menuisier-ébéniste.


« Ramener de la vie sur la ZAD du Testet »

« Ramener de la vie sur la ZAD du Testet »
Entretien fleuve avec des opposant⋅e⋅s au barrage de Sivens

Non loin de Toulouse et d’Albi, dans le Tarn, tout est réuni pour un nouveau scandale écologique et politique. Une société d’économie mixte (CACG) juge et partie pour la construction d’un barrage destiné à l’agriculture industrielle, des violences policières inacceptables, des milices venues « casser du jeune », des enjeux au plus haut sommet de l’État où l’on voit le Parti radical de gauche (PRG) et son président Jean-Michel Baylet s’entendre avec le PS pour l’exploitation de quelques hectares de forêt…

Là où coulait un tranquille ruisseau, une lutte voit le jour contre le saccage des terres et pour une organisation sociale sensible à la notion de « bien commun ». Avant le rassemblement national du 25 octobre dans le Tarn, Jef Klak a rencontré deux opposant⋅e⋅s au projet de barrage pour comprendre les raisons et les enjeux de cette nouvelle ZAD (Zone à défendre).

Est-il possible de nous faire un très bref historique du projet de barrage du Sivens ?

Dans le Tarn, entre Gaillac et Montauban, un ruisseau nommé Tescou traverse la forêt de Sivens et la zone humide du Testet. Une vallée tranquille où l’on venait se balader ou se ressourcer, chasser ou cueillir des champignons – des usages vernaculaires, non marchands et, dans un certain sens, vecteurs d’autonomie. Bref, le profil type d’un bout de territoire « qui ne sert à rien » pour les élus et les technocrates ; dans leur tête, l’idée trotte depuis soixante ans de « valoriser » cette terre pour en faire quelque chose qui serve au développement économique. Les rapports se sont succédé au bal des projets inutiles : plan d’eau, centre de loisirs, déchetterie… Le type de chantiers qui demandent de ravager un territoire jusqu’ici préservé, le mettre au service d’autres portions de territoire déjà saccagées, que ce soit par l’agriculture intensive, l’urbanisation ou le tourisme…

En 2001, une enquête d’utilité publique est lancée sur le « confortement de la ressource en eau du Tescou », jetant les prémices d’un projet de barrage dans la vallée du Tescou. En 2009, une seconde enquête est censée remettre à jour les résultats de 2001, mais les données n’ont pratiquement pas été modifiées, alors qu’en neuf ans le débit du Tescou s’est transformé, les besoins en irrigation et en dilution des pollutions ont évolué, de même que le nombre d’agriculteurs ayant besoin d’irriguer. Ensuite, le projet a reçu plusieurs avis défavorables de la part d’instances chargées du patrimoine et de l’environnement : le Conseil scientifique régional du patrimoine naturel (CSRPN) en 2012, le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) en avril et en septembre 2013.

 

ChronologieTestetKlak

 

Télécharger la petite chronologie réalisée par Jef Klak

 

À quoi correspond l’appellation « zone humide » ?

À une stratégie environnementaliste de « zonage du territoire » (assez comparable à celle des gestionnaires) pour essayer de préserver des niches écologiques face à la bétonisation généralisée. Mais elle s’est montrée incapable d’enrayer un système qui détruit la nature. « Zone humide1 Le terme « zone humide » est défini par loi sur l’eau et diverses conventions (Ramsar, Natura 2000). » renvoie à des endroits marécageux accueillant une faune et une flore particulièrement riches, mais cette catégorie ne vient pas du parler paysan lié aux usages vernaculaires du territoire : ici, on parle de « bouilles » et il s’agit de terre sans grande valeur économique (d’où le nom du collectif d’occupation « Tant qu’il y aura des bouilles »). Les bouilles, c’est les mauvaises terres où pousse la « mauvaise herbe »… Le terme « zone humide » renvoie au contraire à l’idée de « conservatoire » chère à certains écologistes. Depuis que la forêt a été ravagée, certains voudraient en ce sens forcer l’État à replanter et restaurer la zone dans son état d’avant la déforestation – un état qu’ils s’imaginent sauvage ou vierge.

Quand on traverse la région, beaucoup de forêts et de bois semblent épargnés, et la retenue d’eau concerne une petite superficie[2. La zone concernée est d’environ 40 hectares. Pour comparaison, la zone ciblée par le projet d’aéroport nantais s’étale sur presque 1500 hectares.]… Pourquoi ce projet a-t-il été décidé ici ? Y a-t-il d’autres enjeux qui font que c’est spécifiquement cette portion de territoire qui est visée depuis 30 ans ?

C’est vrai que de là où nous parlons, dans la région de causses et de forêts un peu plus au nord de Sivens, on a l’impression d’être dans une région préservée. Mais autour de la forêt de Sivens, c’est les plaines du Tarn et du Tarn-et-Garonne, avec leur agriculture et leur arboriculture intensives, des tournesols et des champs de maïs à perte de vue… Sivens est le début de cette zone de forêts et de collines qui remonte au Nord vers la Grésigne, puis s’étend vers l’Aveyron jusqu’au centre de la France. En terme géographique, géopolitique même, la signification pratique de ce barrage est que la « Beauce » du Tarn et du Tarn-et-Garonne étend son emprise sur un territoire qu’elle n’avait pas encore défiguré.

Il y a aussi cette histoire d’industrie laitière : l’un des arguments en faveur du barrage consistait à dire que l’eau du Tescou n’était pas utilisable par les agriculteurs parce qu’une industrie laitière Sodiaal y déverse ses déchets toxiques. Contrairement au discours ambiant qui s’émeut des catastrophes écologiques en cours, on préfère donc diluer les pollutions plutôt que les stopper[3. « Dans le Tarn, les citoyens font barrage pour sauver une zone humide », Pierre Souchay, Reporterre]…

L’agriculture industrielle est au cœur de cette lutte. Le conseil général martèle que la « retenue » servira à 70% pour l’irrigation et à 30% pour « soutenir l’étiage » du Tescou. C’est-à-dire qu’on aurait besoin du barrage pour la maïsiculture (très forte consommatrice d’eau), mais aussi, cerise sur le gâteau, pour diluer les pollutions d’une coopérative laitière industrielle (Sodiaal, c’est tout de même la cinquième coopérative de lait mondiale) et d’une station d’épuration. En effet, « soutenir l’étiage » du Tescou signifie faire en sorte qu’il y ait en été un niveau d’eau suffisant dans le Tescou, ruisseau qui a tendance à s’assécher, ce qui concentre les pollutions.

Qui est à l’origine de ce projet de barrage ?

L’initiative vient d’une compagnie d’économie mixte (public-privé), la CACG (Compagnie d’aménagement des coteaux de Gascogne[4. La Société anonyme d’économie mixte CACG est à la fois une Société anonyme par action, de droits et de gestion privés et une Société d’aménagement régional (SAR).]), et de l’Agence de l’Eau Adour-Garonne – c’est-à-dire les deux sociétés qui gèrent le potentiel hydraulique de tout le bassin de la Garonne autour de Toulouse, en aval et en amont. La CACG a construit beaucoup de barrages et de retenues, à des fins différentes : certaines ont été faites pour la centrale nucléaire de Golfech et d’autres pour l’agriculture. Cette compagnie a 17 autres barrages dans les tiroirs pour les années à venir. Dans son conseil d’administration siègent beaucoup d’acteurs publics : André Cabot (vice-président du conseil général du Tarn et membre du conseil d’administration de l’Agence de l’eau Adour-Garonne), Christian Astruc (conseiller général du Tarn-et-Garonne), Jean-Louis Guilhaumon (vice-président de la région Midi-Pyrénées), Henri-Bernard Cartier (président de la Chambre régionale d’Agriculture de Midi-Pyrénées), Yannick Villeneuve (directeur du Centre d’affaires Gascogne Bigorre de la Caisse d’Épargne Midi-Pyrénées), Bernard Lalane (Caisse Régionale du Crédit Agricole Nord Midi-Pyrénées), etc.

Le projet est porté par les conseils généraux du Tarn et du Tarn-et-Garonne, avec l’appui de l’Union européenne. Un des détails que mettent en avant une partie des opposant⋅e⋅s, c’est que la CACG a mené à la fois l’étude d’utilité publique en 2001, et le chantier. C’est donc la même compagnie qui justifie le projet et qui le réalise, en plein conflit d’intérêts…

Quand l’opposition au projet de barrage s’est-elle mise en route ?

Basé à Lisle-sur-Tarn, le collectif de Sauvegarde du Testet (collectif-Testet) s’est créé en 2011 autour d’environnementalistes – Ben Lefetey (un ancien de Greenpeace) en est le porte-parole –, et ils réalisent un énorme travail de contre-expertise et de contestation du dossier, point par point.

Sur place, l’opposition a vu le jour en 2013, lorsque les travaux étaient censés commencer. Un petit groupe de gens a alors occupé la forêt, dont une ferme du conseil général préemptée il y a 30 ans : la Métairie Neuve. Les élus ont été pris au dépourvu et rappelés à certaines règles qu’ils n’avaient pas jugé bon d’appliquer, comme le fait de ne pas pouvoir déboiser pendant la nidification de certains oiseaux. Ainsi, grâce à l’action conjuguée des occupants et des écologistes, le chantier a été repoussé d’un an, jusqu’en septembre 2014.

Donc les opposant⋅e⋅s ont été expulsé⋅e⋅s à cette date-là ?

L’occupation a commencé le 23 octobre 2013 et un cycle expulsion-réoccupation-expulsion a débuté, avec des coups de force qui ne venaient pas toujours de la police ou de la gendarmerie.

De petites milices pro-barrage, ou anti-ZAD, se sont constituées dans la région, et ont procédé à l’expulsion de la ferme le 23 janvier dernier. Une vingtaine de personnes, arrivées dans cinq voitures aux plaques d’immatriculation cachées, cagoulées pour la plupart et avec des tronçonneuses pour masquer les bruits, ont envahi la maison et plaqué au sol les deux ou trois personnes présentes. Ils ont ensuite tout détruit à l’intérieur, cassé les portes et fenêtres, et répandu à l’intérieur un très puissant répulsif pour animaux.

Ce coup de force est parvenu à faire fuir les opposant⋅e⋅s ?

C’est plutôt l’inverse qui s’est passé : une telle violence a suscité pas mal d’émotion dans la région, c’est-à-dire que de cinq ou six personnes à rester sur place, on est vite passé à une vingtaine !

Avec le printemps s’est achevée la période légale de défrichement et les travaux ont été repoussés au mois de septembre. Fin août, plein de gens ont débarqué, et non seulement la Métairie Neuve a été réoccupée, mais on s’est mis à faire des camps dans différents endroits de la forêt : La Bouillonnante, Woodstock, etc.

Dès lors a débuté la valse des procédures d’expulsion qui concernaient d’une part des campements installés dans des zones expulsables – qui, après avoir été expulsés, étaient réoccupés le lendemain –, et d’autre part des campements situés dans des terrains non expulsables, c’est-à-dire qui appartiennent à des privés (comme une famille de paysans, opposée au barrage, qui a mis à certains moments des parcelles à disposition). Les opposant⋅e⋅s déposaient une caravane avec une boîte aux lettres dessus et faisaient constater leur présence sur les lieux, ce qui ouvre une procédure qui peut durer des mois avant l’avis d’expulsion légale.

Certaines parcelles occupées ne sont pas expulsables pour le moment. Celle nommée « Gazad  » par exemple : c’est un petit terrain qui, à l’heure actuelle, est enclavé en plein cœur de la zone, et littéralement assiégé par les gendarmes mobiles. Les opposant⋅e⋅s restent dans des caravanes et des tentes toute la journée, parce que dès qu’ils sortent, ils se font menacer, molester ou interpeller sans motif, au beau milieu des travaux. Cette parcelle d’un demi-hectare était très belle. Désormais, c’est juste un désert : il n’y a plus un seul arbre autour, seulement des caravanes et des tentes en plein cagnard – et la violence des gendarmes mobiles 24h/24, menant la guerre des nerfs avec les « zadistes » (les occupants de la « Zone à défendre »).

Concrètement comment se sont déroulés les travaux de déforestation et la résistance ?

La zone comprend trois entrées : par Barat qui donne sur la Métairie Neuve, par la D999 où il n’y a jamais eu de campement durable, puis par la forêt de Sivens, où il y a des jeux pour enfants, des sentiers de promenade et un espace d’accueil des groupes scolaires pour initier les enfants à la « protection de l’environnement » – quel cynisme de déboiser pile à cet endroit, à moins que cela ne révèle la vraie nature des politiques d’éducation à l’environnement. Là, il y a eu un gros campement avec quelques dizaines de personnes.

Le 1er septembre dernier, les travaux ont recommencé. La première semaine, il s’agissait d’un travail d’approche : les gendarmes ont commencé à arriver sur le terrain, il y a eu des naturalistes pour prélever les espèces à déporter dans l’archipel de « mini-zones compensatoires ». Les autorités se sont alors rendu compte qu’il y avait de l’opposition : les travaux préparatoires ont été sabotés, des barricades sont apparues, le pont a été endommagé.

La déforestation massive a commencé ensuite, jusqu’à fin du mois. Il y avait à ce moment-là entre 70 et 80 personnes qui vivaient sur la zone, recevant le soutien moral, matériel et physique de plusieurs centaines de personnes du coin. Parfois, une partie d’entre elles venaient dès 5h du matin, mais en général, le soutien des locaux vient soit en début de semaine de façon ponctuelle, soit en fin d’après-midi, après les heures de boulot. Ils et elles passent sur la zone pour apporter à manger, du matériel, des fringues, ou tout ce qui est susceptible d’aider les zadistes dans leur occupation.

La CACG, qui est le maître d’œuvre, a fait appel pour le déboisement à l’entreprise Sebso, basée à Saint-Gaudens, près de Toulouse et spécialisée dans le commerce du bois industriel. Au début du chantier, ils ont abattu les gros arbres à coups de tronçonneuses. Très vite, une partie des opposant⋅e⋅s a tenté de piéger la forêt, en plantant des clous dans les troncs pour forcer les tronçonneurs à changer de lames, à les réaffûter régulièrement, dans l’espoir de rendre les travaux plus difficiles, plus lents, plus coûteux.

Ensuite, d’énormes machines sont entrées en action : des « abatteuses » qui tombent les arbres comme tu cueilles une fleur – l’arbre est saisi par le pied avec une pince, puis coupé par un gros sécateur, et posé dans un coin en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Puis une autre machine le dépose dans un camion ; tout autour, des broyeuses transforment immédiatement les sous-bois et les taillis en un désert de copeaux. Toutes proportions gardées, ce sont à peu près les mêmes méthodes de déboisement qu’en Amazonie…

Face à cette violence, les opposants ont paraît-il continué à piéger la forêt en clouant des barres de fer sur les troncs et en reliant les cimes des arbres entre elles (pour rendre dangereuse leur chute). Mais manifestement, il était trop tard pour empêcher la déforestation.

Quelles ont été les autres techniques de résistance ?

Le plus frappant a été la construction de cabanes dans les arbres : des opposant⋅e⋅s se sont perché⋅e⋅s à différentes hauteurs dès l’aube, pour gêner le travail des tronçonneurs et obliger à faire intervenir le GIGN. Quelques dizaines de personnes très débrouillardes apprenaient aux autres à se servir de baudriers, de cordes, sachant que c’est le truc le plus embêtant pour la police. Vers le 10 septembre, le GIGN est arrivé avec une grosse équipe. Avec leur nacelle, il leur a fallu une journée pour faire descendre de force deux personnes installées à 18 mètres du sol, et ils n’ont pas réussi à faire descendre la troisième personne, perchée à 28 mètres de hauteur.

Il y a eu aussi un petit peu de guérilla champêtre, des jets de cocktails Molotov en réponse aux agressions policières… Le 8 septembre, des gens se sont enterrés vivants jusqu’aux épaules pour retarder l’arrivée des machines. Tant qu’il y avait des caméras sur les lieux, les forces de l’ordre ne pouvaient pas s’en prendre à ceux-là. Mais une fois que les journalistes sont partis, il n’a pas fallu attendre plus d’un quart d’heure pour que la charge soit lancée : les gendarmes mobiles ont gazé tout le monde et ont piétiné les gens qui s’étaient enterrés sans aucun ménagement. Une femme a même été hospitalisée. Puis, le saccage de la forêt a recommencé jusqu’à la nuit. À partir de ce jour-là, les machines sont restées sur place et étaient gardées chaque nuit, rendant plus difficile le sabotage des travaux. Tout cela a duré jusqu’à fin septembre. C’est à peu près fini aujourd’hui, il ne reste plus qu’un petit bout de forêt qui devrait être massacré incessamment sous peu.

Pendant toute cette période post-15 août, le mouvement d’opposition au barrage était composé d’associations citoyennistes et environnementalistes, et de personnes plus indépendantes et engagées physiquement sur le terrain…

Il y a d’une part le collectif Testet, qui a fait des recours juridiques, lancé une grève de la faim et tente de négocier au plus haut niveau de l’État, auprès du cabinet de la ministre de l’Écologie Ségolène Royal[5. Laquelle ministre se moque royalement de toute cette affaire, comme l’a montré le site Reporterre « Ségolène Royal ne connait pas le dossier du Testet et s’en lave les mains », Barnabé Banctin, Reporterre]. D’autre part, les zadistes occupent les lieux. Ce sont des gens souvent plus jeunes, plus enclins à la résistance physique, pacifique ou non.

Ensuite, il y a la population locale, qui s’est mise en branle à partir de début septembre. Certains sont en grève de la faim dans des villages alentour, d’autres font cause commune avec les zadistes : ils et elles amènent aux occupants de la nourriture, du vin, des couvertures, du matériel, des tentes, des soins, et participent aux opérations contre les travaux. Même si tout le monde ne partage pas les mêmes idées, ça marche relativement bien, main dans la main, avec parfois de petits heurts sur certains points. En tous cas, le rassemblement national du 25 octobre est organisé par une coordination unissant toutes les composantes de la lutte.

Une partie de la population locale est cependant favorable au projet, puisqu’il y a eu ces milices qui ont attaqué la Métairie Neuve par exemple…

En face, il y a les décideurs locaux, le Parti socialiste (PS) et le Parti radical de gauche (PRG), qui ont le Tarn et le Tarn-et-Garonne pour fiefs depuis des décennies. Il y a aussi l’État, par le biais de l’Agence de l’Eau Adour-Garonne, plus la CACG. Ensuite, on a l’Union européenne qui finance, mais qui va peut-être retourner sa veste puisqu’elle a émis des doutes sur le fait que le projet respecte la directive-cadre sur l’eau de la Commission européenne[6. Directive-cadre sur l’eau 2000/60/CE. La Commission a demandé à la France de voir si le projet respecte oui ou non cette directive.].

Enfin, le projet est massivement soutenu par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), syndicat majoritaire agricole, favorable au productivisme agricole, au machinisme, et à l’agro-industrie… Ils ont d’ailleurs publié un communiqué le 2 septembre dernier dans lequel ils revendiquent leur légitimité à bénéficier du projet et conspuent ceux qui empêchent « la France de se bouger »[7. Communiqué du 2 septembre 2014 de la FNSEA].

C’est ensuite qu’est apparue la milice, qui la nuit se mettait aux carrefours dans la zone et agressait les voitures de passage, en défonçant les pare-brise à coups de batte de baseball, en jetant des cailloux, en tabassant les opposant⋅e⋅s, en tirant des coups de feu en l’air. Au début, on pensait que c’étaient des paysans ou des chasseurs ; finalement, on s’est aperçu que la société de chasse de Sivens avait d’abord été hostile au projet – ce qui semble logique, puisqu’il s’agit d’un territoire de chasse. D’où l’idée que l’appellation « pro-barrage » peut induire en erreur, puisqu’il y a probablement des gens dans ces milices qui n’en ont rien à cirer du barrage, et en sont ni chasseurs ni paysans. Leur « trip », c’est surtout de « casser des jeunes », des gens qui ont des dreadlocks ou au look punk… C’est plutôt un truc fascistoïde.

Y a-t-il une solidarité avec ceux qui résistent au-delà des environs ?

Oui, on reçoit des communiqués de soutien venus de différents endroits de la France : il y a eu des actions de soutien en Bretagne, à Nantes, à Auxerre, un peu partout… Des liens se tissent : dans l’appel pour la manif du 25 octobre, il est très clairement fait référence à Notre-Dame-des-Landes ou au Val de Suze. Mais il ne s’agit pas d’implanter un aéroport ni une ligne TGV, puisque c’est d’un barrage destiné à l’agriculture intensive dont il est question ici. Dans les textes, plutôt que d’élargir la lutte à un combat un peu fantasmatique entre David « le Protecteur de la Nature » et Goliath « le Méchant forestier », il y a la volonté de garder l’aspect local, sans le noyer immédiatement dans le combat contre le système : essayer de garder en tête les enjeux propres à ce territoire, en luttant à notre niveau et en insistant sur la spécificité du projet de Sivens et ses problématiques.

Comment pourrait-on décrire la couverture médiatique du mouvement, à la fois en termes d’étendue et de contenu ?

Au départ, les médias locaux n’étaient pas entièrement mensongers. On a été assez étonnés, puisque le président du conseil général du Tarn-et-Garonne, qui a pris l’initiative du projet et le finance également, n’est autre que Jean-Michel Baylet, PDG du groupe La Dépêche, qui possède La Dépêche du Midi, l’un des journaux les plus lus dans le coin. Il est aussi président de la communauté de communes des Deux Rives, sénateur sortant du Tarn-et-Garonne, président du conseil de surveillance de la centrale nucléaire de Golfech, président d’un syndicat d’irrigation, et surtout président du Parti radical de gauche (PRG) qui est le seul allié du gouvernement en ce moment.

Son influence explique pourquoi le premier ministre Manuel Valls, son ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll et le gouvernement dans son ensemble soutiennent le projet. Garder le PRG, qui menace de rompre son alliance avec le PS, en se pliant à ses exigences, est la seule manière d’avoir un semblant de majorité à l’Assemblée nationale pour les socialistes. C’est vous dire si le sujet du barrage du Sivens est sensible.

Au début, la couverture médiatique était plutôt importante et donnait la parole aux différents protagonistes, mais très vite, les articles dans La Dépêche du Midi sont devenus complètement partisans, décrivant les zadistes comme de violents étrangers venus envahir nos paisibles contrées. Et puis, histoire d’en rajouter une couche, il y a eu une lettre destinée à tous les Tarnais, écrite par le président du conseil général du Tarn, Thierry Carcenac alors candidat aux sénatoriales (et qui a depuis été élu, mais avec quelques copmtes à rendre[8. Son élection fait l’objet d’un recours en annulation à cause de ces lettres envoyées en pleine période électorale. Il a également été accusé de fraude en matière de propagande électorale, en faisant publier dans La Dépêche du midi des publi-communiqués du conseil général favorables au barrage Voir le journal de France 3 du 7 oct. 2014]). L’autre journal local, Le Tarn libre, est resté plus neutre dans son traitement de l’affaire.

En parallèle, la lutte a pris une dimension un peu spectaculaire, avec les cabanes dans les arbres, la guérilla champêtre et les gens qui s’enterraient – ce qui a attiré les médias nationaux (Le Monde, La Croix, L’Express…), avec une déferlante de reportages sur ce « nouveau Notre-Dame-des-Landes » ! Les articles étaient moins nettement orientés et se montraient plus sensibles aux arguments des anti-barrages. Mais en ce moment, les médias nationaux n’en parlent plus : les travaux avancent, et même s’il y a toujours plus de violences, ça ne fait plus la une. Libération a même fait une double page pour expliquer que la cause était perdue, qu’il n’y avait sur place qu’une poignée de zadistes sans soutien local, dans une ambiance de fin du monde… C’est une logique classique dans les grands médias : on en parle à pleins tubes pendant une semaine, et d’un coup on n’en parle plus, ce qui donne l’impression que c’est fini. Alors que vu d’ici, on pourrait dire que tout re-commence maintenant.

Pour la suite de la lutte, justement, un rassemblement national est organisé le 25 octobre. N’est-ce pas trop tard, étant donné que la déforestation a déjà eu lieu et que la zone est déjà ravagée ?

Les travaux sont prévus jusqu’en juin 2015. La lutte prend de l’ampleur, les autorités paniquent et les surcoûts s’accumulent. Il y a aussi des échéances liées aux subventions de l’Union européenne. Si le département veut toucher le pactole de l’Europe, ils doivent achever les travaux avant le 21 juin 2015. Or, selon les propres aveux du conseil régional, il est à présent devenu impossible de tenir ces délais – et les opposant⋅e⋅s sont déterminé⋅e⋅s à tout faire pour que cela devienne impossible, en inscrivant la lutte dans la durée

Dans une logique écologiste axée uniquement sur la préservation des zones humides, de la forêt et des espèces, la lutte n’a plus de raison d’être ou presque. La forêt est rasée, la zone humide dévastée, avec des tractopelles et des bulldozers qui achèvent d’éliminer toutes les espèces qui n’ont pas été déportées par les naturalistes, dans des endroits où elles vont crever parce que ce n’est pas leur milieu naturel. Bref, si le but de la lutte était de faire un conservatoire environnemental, nous avons perdu.

Le collectif Testet maintient malgré tout la lutte. Car il y a d’autres bonnes raisons de s’opposer au barrage, plus politiques : le rêve qu’il y ait toujours et partout des « bouilles », des espaces inexploités où aller rêver et expérimenter, la volonté de résister aux arrogantes élites locales, de s’opposer ici aussi aux politiques nationales d’aménagement du territoire, de bétonisation, d’industrialisation. Mais maintenant, il va falloir réinventer autre chose, sur les ruines de la forêt. Par ailleurs, il faut bien se rappeler qu’il y a une ribambelle d’autres barrages en projet dans les années à venir : plus ce barrage-là sera cher, plus les autres seront durs à faire passer.

Comment est censée se dérouler la suite du chantier ?

Seuls les décideurs le savent… Selon ce qu’on a compris du programme initial (qui a dû être chamboulé), après la déforestation vient le « décapage » : il s’agit d’enlever l’humus, la terre fertile, dans toute une zone qui sera alors « stérilisée », pour préparer les travaux du barrage à proprement parler, prévus pour commencer fin octobre : une tranchée de 7 mètres de profondeur sur 260 mètres de long, dans laquelle ils vont constituer la « clé d’étanchéité  », c’est-à-dire un énorme mur de béton qui montera à 14 mètres de haut. Ils devraient ensuite rabattre sur ce mur la terre décaissée pour masquer le béton et faire une digue qui aura l’air vaguement « naturelle » dans 50 ans…

Donc oui, la lutte continue, contre les élites locales, contre la violence qui est exercée, et pour d’autres types d’usages de la vallée : on pourrait y imaginer une ZAD qui se pérennise, on y replanterait des arbres, on y ferait pousser des légumes, comme les bouilles l’ont fait… On essaierait de ramener de la vie au Testet, dans tous les sens du terme, et de renouer avec les usages non prédateurs de ce territoire.

L’appellation et le principe de « ZAD », tels qu’ils ont été développés à Notre-Dame-Des-Landes et se sont diffusés à plusieurs endroits en France (comme La ZAD du Bois du Tronçay dans le Morvan[9. ZAD du Bois du Tronçay]), sont-ils appropriés à la situation du Testet qui a une dimension très locale ?

La ZAD signifie que nous bénéficions d’une nouvelle arme dans notre répertoire d’action politique – tractage, grève, pétition, etc. Cette forme de mobilisation qu’est la « Zone à défendre » permet de rassembler sur le terrain des personnes qui ne sont a priori ni voisins ni collègues de travail, motivées par des intérêts écologiques et d’opposition au système, et qui se retrouvent pour se battre contre ces grands projets d’aménagement du territoire – qui consistent toujours à imposer d’en haut un certain usage de la terre contre les usages de ceux qui viennent d’en bas, de ceux qui y vivent ou le voudraient bien.

L’expression « grands projets » est d’ailleurs tautologique : à partir du moment où c’est un « grand projet », il est forcément imposé de loin et d’en haut, à ceux d’ici, d’en bas. Face à cela, l’occupation semble tout à fait pertinente comme arme politique en plus des moyens traditionnels (manifs, syndicats, réunions publiques, etc.). Elle traduit bien l’idée que le capitalisme est prédateur, que l’impératif de croissance, d’accumulation du capital, implique de grignoter de plus en plus de territoires. Elle manifeste le fait que les politiques d’aménagement du territoire ne sont que le versant géographique du management généralisé qui dépossède les travailleurs de toute maîtrise de leur activité – ici, l’aménagement du territoire nous prive de la vallée de Sivens, il suppose que la vie en ait été « déménagée ». Aménagement du territoire et management des activités : voilà comment le système étatique et capitaliste s’attaque à nos formes de vie, nos manières de faire, de travailler, et aux territoires où elles fleurissent.

Il s’agit le plus souvent de territoires ruraux, qui depuis les années 1970 sont devenus le refuge de personnes qui s’opposaient aux modes de vie urbains basés sur la consommation de masse et le salariat, et ont essayé de trouver des refuges dans les interstices des grandes métropoles. Il y a un nouveau front qui s’ouvre à cet endroit-là, et qui se traduit par des oppositions à des projets tous plus absurdes les uns que les autres : aéroports, fermes-usines de mille vaches, parcs d’éoliennes industrielles… Il s’agit de résister contre un capitalisme qui ne consiste pas seulement dans l’exploitation des travailleurs, mais aussi dans l’« aménagement du territoire », sa destruction sur l’autel du Progrès. L’occupation physique et l‘organisation sur place répondent au ras le bol d’une génération qui recherche, parfois hors des villes, un espace libéré de l’argent et de la police, des syndicats et des partis, de l’esprit d’entreprise et de la passion gestionnaire des étatistes.

Le « principe ZAD », comme vous dites, a enfin le mérite de dépasser l’alternative stérilisante entre la volonté de détruire le système (qui peut vite tomber dans un léninisme suicidaire qui reconduit toutes les formes de domination auxquelles on prétend s’opposer) et celle de construire un autre monde (qui peut vite conduire à se constituer des « niches » où il fait bon dormir, loin de l’horreur du monde). La ZAD permet au contraire, tout en s’opposant concrètement au système, d’inventer de nouvelles formes de vie fondées sur l’entraide, le partage, la discussion collective et l’horizontalité.

 

Propos recueillis le 10 octobre 2014

 


 

Pour aller plus loin :

Collectif Tant qu’il y aura des bouilles

Collectif Testet

Appel national à soutenir la ZAD du Testet – Samedi 25 octobre 2014

AppelnationalZADTestet

 


 

EtatdeslieuxSivens

 


 

Vidéo :

Le conseiller général,
l’arbre et le débat démocratique

 


 

Notes

1 Le terme « zone humide » est défini par loi sur l’eau et diverses conventions (Ramsar, Natura 2000).
On va où ça nous plaît + Engagement total

On va où ça nous plaît + Engagement total
Transmission dans les luttes de territoire – De la centrale du Pellerin à Notre-Dame-des-Landes

ON VA OÙ ÇA NOUS PLAÎT

Il n’a pas toujours gagné, mais Paul Blineau n’arrive pas à raccrocher. Un jour chez ses enfants pour la découpe des poulets, un autre au jardin autogéré, et le reste du temps à Notre-Dame-des-Landes – sa lutte du moment, ou plutôt celle qui a traversé toute sa vie. Plus de cinquante ans de combat, et une situation quasi à l’identique. Raison suffisante pour Paul de continuer à se battre. Sur la ZAD, il est médiateur, agitateur, semeur, orateur. Sa façon à lui de transmettre ses valeurs.

Il vit pour toutes ces luttes et le fera jusqu’à la fin. Il va où ça lui plaît et personne ne l’en empêchera, certainement pas les politiques ou les multinationales. Rencontre avec Paul et ses proches pour parler de ce que veut dire lutter, mais aussi transmettre hors des champs de bataille – quand on rentre chez soi et qu’on retrouve les siens.

 

Au chant, Mathieu Hamon (chanteur-paysan) :

Les Mangeux d’Terre, de Gaston Couté.
Paysans, en lutte, debout !, de Mathieu Hamon.
Notre-Dame-des-Oiseaux-de-Fer, de Sylvain Girault.

 


ENGAGEMENT TOTAL

Avec Paul Blineau, André Mabilais, René Guillou.

À plus de 80 ans, Paul Blineau, est paysan et il le revendique. Avec sa femme, Denise, ils ont toujours habité à Couëron, en Loire-Atlantique. Là où est né, au début des années 1970, le mouvement des Paysans Travailleurs. Aux côtés des ouvriers et des étudiants, il est monté sur les barricades de Mai-68, a ravitaillé les grévistes des chantiers navals Dubigeon, soutenu les douze femmes de Tréfimétaux, passé des mois sur le Larzac, lutté contre le nucléaire à Plogoff, au Pellerin ou au Creys-Malville.

De 1976 à 1979, en Loire-Atlantique, Le Pellerin est le théâtre de nombreuses manifestations, parfois violentes, contre la construction par EDF d’une centrale nucléaire à l’est du bourg (à cheval sur les communes du Pellerin et de Cheix-en-Retz). Le projet sera finalement abandonné en 1983, pour tenter de renaître sur le site du Carnet à Frossay ; là encore, l’implantation n’ira pas à son terme et le projet est officiellement abandonné en 1997, grâce à l’opposition locale et nationale. Trois paysans-militants du coin racontent les événements. Leur combat continue, aujourd’hui avec le projet d’aéroport à Notre Dame des Landes.

 


 

Quelques liens pour aller plus loin :

• Paysans, en lutte, debout !

 

• Notre-Dame-des-Oiseaux-de-Fer

 

• Mathieu Hamon

Chansons compagnes

Réflexions sur la perméabilité des toits
Tristes couvertures et divines ouvertures en architecture

Il existe en architecture une symbolique de l’habitat, et les relations que nous entretenons avec le ciel et la terre se reflètent sur nos murs. Décédé en 2011, Guy-René Doumayrou était un architecte proche des mouvements surréaliste et libertaire. Ce texte, publié en 1977 dans la revue Surréalisme, dirigée par Vincent Bounoure, retrace l’histoire sociale et spirituelle de la construction des toits et des puits à travers le monde. Où l’on apprend que résumer l’abri à une protection vis-à-vis de l’extérieur est aussi moderne que lacunaire…

De ce qui constitue le gîte, première des nécessités avec le couvert, la partie fondamentale semble bien être le toit : il écarte ces choses excessives qui tombent, la pluie, les flèches droites du soleil, la glace de l’aube. Il est une large main protectrice que le groupe primitif étend au-dessus de lui, limitant un petit monde stable soustrait aux inconstances de l’immensité météorique, repliant un instant sur ses épaules la sérénité intra-utérine. Pourtant, l’exemple des êtres simples montre foison de gîtes sans toit : bien des nids d’oiseaux et de mammifères restent béants sous les intempéries, la voûte végétale formant tant bien que mal obstacle au regard aigu des prédateurs. Dans les conditions les plus précaires, c’est contre les agresseurs courant au sol qu’il convient d’abord de se prémunir, la belle étoile pourvoyant au reste.

On croit savoir qu’aux temps paléolithiques le toit des cavernes fut utilisé à des fins magico-symboliques plutôt que fonctionnelles, les approximatifs abris sous roche surplombante (augmentés occasionnellement d’une première salle) suffisant à l’habitation. Malgré toutes ses menaces, l’air libre doit continuer de drainer nos poumons, et il semble bien que la mort dans les profondeurs chtoniennes était trop intensément ressentie pour être supportée autrement qu’en des épreuves de type initiatique. Ce toit de dessous terre, ciel mystérieux des antipodes, ne peut recouvrir que des réalités d’un autre monde. Les merveilleuses églises troglodytes d’Éthiopie réalisent en architecture savante un cas limite de cette manière archaïque de voir.
L’importance majeure accordée au toit est signe de civilisation : l’homme pacifique fait usage du parapluie tandis que le combattant a besoin d’un bouclier. Pareillement, les récoltes peuvent être abritées sous des hangars ouverts, de même que les troupeaux en stabulation libre, lorsque les brigands ont émigré et que les pâturages ont pu sans risque de déprédation être cerclés de longues clôtures.

Le concept d’abri acquiert alors la force des superstitions. On ne veut plus travailler en plein air, affronter les intempéries, causes de désagréments, on enferme les ouvriers, endives actives, sous de vastes nefs où ils fabriquent à un rythme soutenu des produits achevés. Quelques manœuvres sacrifiés suffiront à les mettre en place sous le soleil des chantiers. Et d’aucuns rêvent de nicher les villes tout entières sous des cloches isolantes, conservatrices d’un printemps éternel (Frei Otto, Buckminster Fuller). Le citadin, de la sorte définitivement soustrait aux humeurs galactiques, pourrait mettre en pratique un humanisme total. Œdipe réincrudé, il n’aurait plus rien à faire d’énigmes ni d’incestes : il demeurerait son propre fœtus, rêvant indéfiniment de globules enlacés dans des bains de couleur.

Toits

Aucune technique ne peut en soi mériter la critique (sauf bien entendu à son niveau propre d’efficacité), mais toute technique est méprisable si elle se donne elle-même comme fin. Surtout, il n’en est point d’acceptable dont la fonction soit véritablement unique : les techniques de couverture ne sont efficaces que si elles résolvent simultanément des problèmes d’ouverture. La paillote et la chaumière laissent sans trop de difficulté s’échapper les fumées par les interstices des lames végétales, mais il est certain que le toit est, autant que le mur, un lieu d’échanges, ou de passage, en même temps que d’interception : comme les membranes vivantes, c’est un filtre. Un exemple typique de cette complexité de fonctions est donné par l’habitation traditionnelle de l’Asie centrale ou septentrionale, analysée par R.-A. Stein 1 R.-A. Stein, « Architecture et pensée religieuse en Extrême-Orient », dans Arts asiatiques, t. IV – fasc. 3, PUF, Paris, 1957.. Au Kamtchatka, la maison d’hiver était une construction carrée en bois, entièrement enveloppée d’un tumulus isolant en terre. Au centre était le foyer, et au-dessus de celui-ci, le trou à fumée, seule source de lumière, était traversé d’un échelier réservé au passage des hommes, un tunnel horizontal étant prévu pour les femmes et les enfants, car « un prestige s’attache au passage en haut à travers la fumée » (p. 173).

La tente des nomades mongols ou tibétains reprend le même schéma, sauf à comporter une entrée commune ordinaire sur le côté, l’orifice zénithal étant appelé chaîne des foyers, épine dorsale de la communauté [2. Robert Jaulin, La Paix blanche, Seuil, 1970.]. Il n’y a pas si longtemps, du reste, que s’est oubliée chez nous la double équation 1 toit = 1 feu = 1 famille, définissant l’unité de base des recensements démographiques.

Bien souvent, la place du foyer était marquée par une excavation. Dans la maison d’hiver (en bois recouvert de terre) des Esquimaux du Groenland, cette excavation est devenue un souterrain d’entrée débouchant (ce qui n’est sans doute pas le parti le plus commode) à côté du foyer : système qui développe tout son sens dans la maison commune de l’Alaska, où la fosse centrale, accessible par un deuxième tunnel, et toujours surmontée du trou à fumée servant aussi de fenêtre, fonctionne selon les circonstances soit comme foyer pour les bains de vapeur, soit comme cachette pour les danseurs et sorciers qui émergent par là dans la salle ; soit enfin comme refuge pour les esprits qui « regardent » alors, à travers les planches dont elle est recouverte, les danses rituelles et reçoivent par la même voie les offrandes du public. Cette forme élaborée de « foyer » rend évidente son importance comme domicile d’une puissance tutélaire assimilable au feu souterrain, fontaine de vie. Pour plus correctement canaliser une aussi précieuse force, les Indiens pueblos, en Amérique du Nord, n’ont pas inventé une autre formule. Ils creusent des temples souterrains, les kiva, vastes fosses cylindriques qu’ils recouvrent d’un plancher percé en son centre ; au fond, un foyer appelé « ours » (animal puissant qui habite les grottes) est situé au pied d’une échelle conduisant à l’ouverture et nommée « arc-en-ciel » ; avec deux ou trois autres dispositifs accessoires, ils ont tout ce qu’il faut pour attirer les esprits protecteurs dans ce séjour choisi [3. Catalogue de l’exposition « Symbolisme cosmique et monuments religieux », musée Guimet, 1953.].

On trouvera par contraste que les esprits souterrains étaient fort négligemment traités dans la cabane gauloise dont le foyer était déporté latéralement, pour laisser la place, sous le trou à fumée, et au milieu d’une dépression du sol, à un puisard recouvert d’une claie en bois, qui recueillait les eaux pluviales et domestiques. Un tel parti n’est pourtant peut-être pas aussi grossièrement fonctionnel qu’il n’y parait. Le puisard central, en effet (toujours d’après R.-A. Stein), a été le pivot de la maison traditionnelle dans la Chine ancienne, depuis les origines jusqu’à nos jours. Aussi fermée sur l’extérieur que les huttes de terre, elle groupait toutes ses pièces en carré autour d’une cour centrale plus ou moins vaste d’où lui venaient l’air et la lumière, et qu’on appelait « puits du ciel ». Au milieu de la cour se trouvait donc un « puisard central » qui, pour être souvent une sorte de bourbier, n’en abritait pas moins la principale des cinq divinités domestiques. Or qui ne reconnait là l’impluvium ornant le centre de l’atrium, à l’emplacement où primitivement se trouvait le foyer de la maison romaine, non moins fermée sur la rue que son homologue orientale ? Cette maison ne faisait que perpétuer son modèle grec, et l’atrium a survécu jusque chez nous sous la forme du patio. Le plein étant l’équivalent de son vide, on peut dire que le mât central, échelier mythologique, de la hutte néo-calédonienne, avec ses figures d’ancêtres et son ornement de faîtage, résume très simplement cette longue théorie. Inversement, les montagnards du Nord-Cameroun, habitants d’une zone très aride, en ont magnifié le sens à l’échelle du village en construisant au sommet de leur bourg-forteresse des cases qui, des­tinées aux ancêtres, sont semblables aux autres habitations, mais dépourvues de toit. En bas du village se trouve l’entrée [4. « L’habitat au Cameroun », par un groupe d’élèves architectes, Éditions de l’Union française, Paris, 1952.], et ces coques vides, là-haut, sont bien pour tous des « arches dans le ciel ».

Ayant dégagé ce qui fait l’unité profonde de ces thèmes, peut-on appeler « arc-en-­ciel » la cage d’ascenseur de nos édifices urbains, sommée de son édicule technique et de l’antenne télé collective ? On sourit un peu jaune : nulle renaissance dans un autre monde ne saurait être suggérée par ces dispositifs – rien de plus qu’une plongée dans une infra-vie minéralisée, tiède et impersonnelle. Il est évident que la « porte du ciel » est une ouverture sur l’invisible-indicible, monde de l’incommensurable dont notre société ne se soucie pas, même si ses œuvres se conforment parfois, par la force des choses, aux schémas traditionnels. Ceux-ci ne s’imposent pas nécessairement et, pour prendre un exemple assez neuf, constatons que le Pompidolium, Grand Moulin à Culture, s’étant voulu ouvert à toutes les initiatives, ne saurait canaliser la moindre inspiration. Sur le plateau aride de son toit, un diadème de buses de climatisation serti de caissons mécaniques semble disperser à la face du ciel comme un monstrueux bourbier éruptif. On sait de reste qu’il ne s’agit ici que de moudre la poudre aux yeux des faibles d’esprit.

Pourtant, le moindre monument peut engager le dialogue symbolique. La maison malgache, qui n’était souvent qu’un rectangle couvert en bâtière, inscrivait systématiquement le ciel vivant dans ses murs par son orientation et la dédicace zodiacale de douze points définis de leur périmètre, ce qui se traduisait concrètement par l’attribution d’une fonction domestique immuable à chacun de ces points [5. G. Julien, « Madagascar », dans L’habitation indigène, La Terre et la vie, Paris, 1931.]. Il fut un temps, qui est presque tout le temps des origines jusqu’à hier, où l’homme avait donc la connaissance d’un ordre du monde, distinct de l’ordre naturel, vis-à-vis duquel son habitation, et plus spécialement son toit, n’était pas seulement une carapace protectrice, mais surtout une zone de contact privilégiée, homologue pour la communauté de ce qu’est pour l’individu la voûte crânienne, qu’on voit se couronner d’or chez le transgresseur. La pénétration de la pluie et l’échappée des odeurs et fumées des sacrifices, car toute cuisine était sacrificielle [6. Marcel Detienne, « La Viande et le sacrifice en Grèce antique », dans La Recherche, no 75, fév. 1977.], par l’ouverture zénithale était à comprendre symboliquement, c’est-à-dire sur plusieurs registres de connaissance.

Toits 2

Avec le développement des civilisations urbaines et le raffinement consécutif des techniques de construction, on assiste nécessairement à une diversification grandissante des formes symboliques. En Grèce, c’est sur le fronton que se rassemblent les emblèmes, au point qu’on a pu dire que « le fronton n’a pas pour origine le toit » [7. Émile Soldi-Colbert de Beaulieu, Le temple et la fleur, Achille Heymann, Paris 1899, page 97.]. On doit au moins reconnaître qu’il en exprime bien la dynamique comme la forme ; au reste, des temples « hypèthres » (à toiture ouverte au centre) ont existé, mais on ignore dans quelle mesure ils étaient la règle ou l’exception. Soldi voyait en tout fronton grec une représentation de l’acte créateur divin, l’antéfixe étant l’image du Soleil, ou Verbe, et les rampants son rayonnement. L’entablement formant la base du triangle figure alors le ciel physique avec ses nuées (les mutules), ses foudres (les métopes) et ses averses (les triglyphes). Interprétation descriptive encore entachée du parti-pris mécaniste du XIXe siècle, que l’on peut reprendre en termes de dynamisme d’échange. Le fronton triangulaire met en évidence la nécessaire dualité de la manifestation – je lie et je délie – dès qu’elle émane du principe non manifesté. Le Soleil, son agent visible, dans l’une de ses aventures mythologiques, se présente sur le seuil de cette « porte du ciel », avec les sculptures qui ornent le champ du fronton et remplissent de leur vitalité l’espace créé par la fuite divergente des deux pôles. De la diversité des thèmes ornementaux, on peut dégager le constant paradigme : par le triangle, signe de feu, descend la volonté créatrice et remonte le désir d’union activant l’œuvre solaire ; ce feu pleure par les triglyphes, la pluie entretenant la frondaison du péristyle qui est la vie, sacrifice perpétuel dont il se soutient.

Toits 3

Sans doute est-on en droit de penser qu’une telle analyse vaut pour toute toiture à deux pans. Il faut néanmoins rendre à Soldi la justice de reconnaître que le fronton a fréquemment accusé son indépendance vis-à-vis du comble, dans l’architecture romane et, par la suite, plus encore, au point de devenir sous la forme du gâble un motif strictement ornemental. La verve baroque l’a repris avec une constance soutenue et une variété inépuisable qu’illustrent ces deux maisons polonaises du XVIe siècle, remarquables par la vigoureuse simplicité de leur thème. L’une éclaire son pignon de dix lumières fictives arrangées dans l’ordre de la divine tétraktys pythagoricienne : un, plus deux, plus trois, plus quatre font dix. L’autre le recoupe des multiples degrés de la sublimation alchimique, explicitée par une double théorie de figures animales tout droit sorties du bestiaire de Basile Valentin : le lion, le griffon, l’aigle et enfin le cygne « … afin que le chant des cygnes puisse être entendu et, de leur adieu, les tons musicaux exprimés » [8. Basile Valentin, Les douze clefs de la philosophie, Éditions de Minuit, Paris, 1956, page 155.].

Toits 4

Cependant, avec ou sans fronton, le toit en bâtière posé sur des architectures de plus en plus savantes voyait s’affaiblir sa fonction symbolique. Le trou à fumée, porte du ciel, ayant perdu sa raison d’être pratique, il fallait de nouveaux moyens d’attirer et recueillir cette « eau » capable d’entretenir le feu du foyer, tout en écartant les eaux vulgaires utiles seulement aux végétaux. D’où en Chine ce relèvement des pointes de tous les arêtiers, en doigts de main ouverte comme pour quémander, d’où ces dragons qui par-dessus les chaumes, les tuiles ou les bardeaux de bois, du Pacifique à la Norvège, rameutent les esprits aériens. Les acrotères antiques, où l’on retrouve la palme solaire, les serpents ou les sphinx, ne sont pas de nature différente. Ils se mouleront plus tard dans le dessin de la croix, croix grecque transformée en signe rayonnant, puis deviendront fleurons et pinacles foisonnants – pour filer maigrement dans l’acier rouillé des paratonnerres et s’entortiller à la fin dans l’inox des antennes, lorsque le ciel ne sera plus que le véhicule du boniment.

Dès le moment où les fumées furent contraintes de cheminer dans des tuyaux, les souches devinrent l’orgueil des toitures et, vers la Renaissance, on en fit ces monuments sculptés exaltant, comme à Chambord qui est un palais inchauffable, un fastueux poème épique sur le thème du mitron d’ornement. Il est symptomatique que la cheminée, massivement ornée d’emblèmes hiéroglyphiques dans les demeures philosophales, ou coin de feu paysan qui réchauffait en hiver la mémoire poétique des anciennes traditions, si elle était encore le foyer du groupe familial, ne tenait plus qu’un rôle fonctionnel et allégorique. On peut encore occasionnellement voir danser quelque bon diable sur les bûches, mais nul ne saurait entrevoir d’arc-en-ciel dans ce canal de suie, et le Père Noël, ange en détresse, n’y descend qu’avec un merveilleux de pacotille.

Le toit est quelque part au-dessus, parfaitement étanche. Fossile d’un rituel enfoui sous les dalles du confort mécanisé, le feu de bois est devenu, dans le théâtre rustique des habitations secondaires, le substitut dominical du petit écran, l’alibi du citadin honteux. Quant au puisard qui était parfois au centre, supportable, significatif, trou d’ombre où se mirait la porte du ciel, le voici rejeté, éclaté, foisonnant sur les terres et les mers et, vindicatif, polluant le monde entier.

Acrotères et pinacles cependant, par la verve des architectes ayant maîtrisé les matériaux, sont devenus poivrières, clochetons, pagodes, chapeaux pointus qui portent bien haut, isolément ou par bouquets, l’image du mercure philosophique, dragon, coq, globe rayonnant. Bien souvent, le clocher ou le donjon matérialisait le foyer d’une agglomération, comme un autre échelier. Mais la silhouette chantante de toitures fuselées qui allument sur les châteaux, les cathédrales, les cités, un incendie de pierre sublimée, a fini par se diluer dans les brumes plates des combles habitables et des lucarnes en chapelets.

Entre-temps se sont présentés les dômes. Les grandes coupoles ont conservé la clé de lumière à leur faîte et, en fait de bourbier central, celle des Invalides, la plus belle de Paris, présente une solution exemplaire : tout ce qui vaque comme esprit rampant vient déverser dans cette fosse de marbre le trop-plein de ses rêves de rapines. La coupole semble héritée de la hutte la plus primitive, mais elle a dormi longtemps sous les tumulus funéraires ou les grands entassements de pierres sèches des plateaux calcaires. Elle ne put acquérir sa forme hémisphérique de dimensions respectables qu’avec l’apparition de tailleurs de pierre de grande habileté. Tout naturellement, elle évoque la voûte céleste ; cependant, le dôme qui la couvre apparaît comme un monde flottant sur le lit des toitures, ce monde qui est emblème de puissance impériale. C’est pourquoi son architecture s’est développée dans la Rome antique et plus tard, en Europe, lorsque l’Église tint à affirmer son pouvoir temporel.

Byzance en avait pourtant assuré la gloire sur un thème plus inspiré, car le soulèvement pyramidal, en demi-sphères s’étayant mutuellement, de l’église grecque était la reconnaissance avouée de son homologie spirituelle avec le fourneau philosophique. En effet, c’est en construisant des fours que le maçon apprit l’art délicat d’appareiller les claveaux sphériques, et c’est en surveillant des fours que le penseur saisit les lois de la circulation des esprits. Le dôme est alors reconnu, non pas comme l’enflure d’orgueil d’une caste, mais comme le ciel d’une caverne artificielle, coque de l’œuf symbolique où s’accomplit une métamorphose, la revitalisation d’un petit monde.

Comme cet œuf mythique qui, empli de rosée, s’élève tout seul dans l’air, aspiré par les rayons du soleil, on voit le dôme se détacher, sous les climats éblouis de neige des Alpes à la Russie, et se refermer en bulbes ardents à escalader les pinacles. Le bulbe ; réserve de vitalité physique, passant dans le ciel, monde des principes, marque l’aboutissement des sublimations. C’est ce que ne manque pas de souligner fréquemment à son sommet (en Russie) le profil du croissant de lune couché comme une barque pour laisser fuser l’emblème rayonnant prétexté par la croix de fer forgé. Sans nécessité de travestissement, l’étoile se retrouve exactement dans la même situation que cette croix, en Islam où la tradition du dôme byzantin s’est perpétuée… « l’étoile traditionnelle qui sert de guide aux Philosophes et leur indique la naissance du fils du soleil » [9. Fulcanelli, Le mystère des cathédrales, 2e édition, Éditions des Champs-Élysées, Paris, 1957, page 129.].

La force du mimétisme naturel est si grande que si l’on construit de nos jours encore des dômes, c’est précisément pour les besoins de l’astronomie d’observation. Cependant, leur ouverture est méridienne au lieu d’être polaire et ne promet aucun échange métamorphosant. Nous sommes parvenus au temps où le toit, comme élément spécifique des constructions, est sur le point de disparaitre. Si les fabricants de tuiles font encore d’excellentes affaires, c’est à coup sûr parce que des Intérêts « bien compris » et bien soutenus s’emploient efficacement à maintenir la survivance routinière d’un attachement aveugle à des formes mortes. Les techniques d’aujourd’hui, et à plus forte raison celles de demain, n’ont à faire aucune différence entre les parties horizontales ou verticales des parois, pas plus que les primitifs procédés utilisant les feuillages, la terre glaise ou la pierre sèche. Et il est fort hasardeux de prétendre qu’une tôle emboutie, ou une coque moulée en résine synthétique, sont moins naturelles qu’une plaque de terre estampée, cuite au four continu. Seule la démission générale de l’imagination, perdue avec armes et bagages dans les sables mouvants de la littérature, a pu laisser se développer cette forme de jugement. Il n’y a pas plus de matériaux que de familles « nobles ». Ce qui est ignoble, c’est la manière de les élaborer et de les mettre en œuvre imposée par la finance aux industries. Que l’économie soit « libérale » ou « planifiée », le résultat est à peu près le même : nous vivons sous un toit de facture « traditionnelle » construit par n’importe qui et sans joie. Ce n’est pas notre toit. Ces dermatoses de la terre que sont les villes d’aujourd’hui, purulentes de gratte-ciels, pernicieuses dans leurs quartiers « résidentiels », ne sont pas nos cités.

Dans le cas où l’industrie se déprendrait de ses mégalomanies, rien n’interdirait de réinsérer les nouvelles solutions techniques dans les structures vitales du symbolisme. L’important serait d’avoir les lumières d’une pensée vraiment libre. Dès à présent, le couple bloc technique (chauffage et sanitaire) et bloc énergétique (éolienne et capteur solaire) est concevable comme articulation de base. Les toits sont prêts à tout et plus spécialement à servir de jardins (l’immeuble d’Henri Sauvage, rue Vavin, date de 1913), mais, préférablement, à s’assembler en écailles sur le dos d’un dragon qui s’appellerait Villeneuve-l’Étoile. Son corps transparent comme un grand corail laisserait couler les vents et les fantômes ; son ventre maternel, ample et empli de trésors mémoriaux, entretiendrait le goût et l’idée dans des globes aux entremêlements égarants-spéculaires ; de sa tête haute, aux antennes crève-temps, tomberait doucement la pluie d’or des énergies pondérées, toujours reprise par les fumées rebelles de l’imagination. Il se tiendrait sur une terre de feu.

Paru dans la revue Surréalisme 2, éd. Savelli, dir. Vincent Bounoure, 1977.
Ce texte a également été traduit en espagnol dans la revue La Salamandra, n ° 15-16, en 2006, publication du Groupe surréaliste de Madrid, à qui nous devons cette présente republication en ligne.

Surréalisme

Notes

1 R.-A. Stein, « Architecture et pensée religieuse en Extrême-Orient », dans Arts asiatiques, t. IV – fasc. 3, PUF, Paris, 1957.