{"id":1001,"date":"2014-10-01T01:19:30","date_gmt":"2014-09-30T23:19:30","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=1001"},"modified":"2014-10-01T01:19:30","modified_gmt":"2014-09-30T23:19:30","slug":"islamophobie-du-deni-a-la-reconnaissance","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2014\/10\/01\/islamophobie-du-deni-a-la-reconnaissance\/","title":{"rendered":"Islamophobie : du d\u00e9ni \u00e0 la reconnaissance"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">\u00c0 l&#8217;heure o\u00f9 agiter les \u00e9pouvantails de groupuscules extr\u00e9mistes permet d&#8217;oublier les causes des conflits mondiaux et de conforter le r\u00f4le protecteur de l&#8217;\u00c9tat, tout en ratissant des voix fond\u00e9es sur la peur et le racisme, l&#8217;analyse de l&#8217;<em>habitus<\/em> islamophobe des gouvernants et des m\u00e9dias semble un r\u00e9flexe salutaire. Dans ce texte \u00e9crit en juillet 2014, et dans le prolongement de leur ouvrage <em>Islamophobie &#8211;\u00a0Comment les \u00e9lites fabriquent le \u00ab\u00a0probl\u00e8me musulman\u00a0\u00bb<\/em> et de l&#8217;entretien qu&#8217;ils ont accord\u00e9 \u00e0 <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/?p=342\">Jef Klak<\/a>, Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed font le bilan de la reconnaissance d&#8217;un racisme institutionnel fond\u00e9 sur les options religieuses et les origines convenues. Alors que les agressions contre des musulmans se sont multipli\u00e9es ces derniers mois et que les pratiquants de l&#8217;islam sont enjoints de lever publiquement le soup\u00e7on structurel qui p\u00e8se sur eux, les deux sociologues se penchent ici sur les tribulations du concept d&#8217;islamophobie pour mieux en saisir les enjeux.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p class=\"pdf-link\"><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/Islamophobie_deni_site.pdf\">T\u00e9l\u00e9charger l&#8217;article en PDF<\/a><\/p>\n<p>L&#8217;ann\u00e9e 2013 marque un tournant majeur dans l&#8217;histoire des mobilisations contre l&#8217;islamophobie. Pendant les ann\u00e9es 2000, les mouvements associatifs, religieux et politiques composant le \u00ab\u00a0front anti-islamophobie\u00a0\u00bb peinent \u00e0 faire reconna\u00eetre l&#8217;existence du ph\u00e9nom\u00e8ne islamophobe et la l\u00e9gitimit\u00e9 de leur cause antiraciste. \u00c0 partir de 2013, le d\u00e9ni fran\u00e7ais de l&#8217;islamophobie, qui s&#8217;appuie sur une combinaison de facteurs historiques, politiques et institutionnels (sur lesquels nous ne reviendrons pas ici<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_1001_1('footnote_plugin_reference_1001_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_1001_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_1001_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>), semble \u00eatre moins fort qu\u2019auparavant parmi les \u00ab\u00a0\u00e9lites\u00a0\u00bb politiques et m\u00e9diatiques. Si l&#8217;unanimisme islamophobe n&#8217;a pas disparu, plusieurs indicateurs permettent d&#8217;affirmer qu&#8217;il s&#8217;est en partie bris\u00e9, parmi lesquels le traitement m\u00e9diatique des agressions islamophobes favorisant la banalisation de l&#8217;usage du terme d&#8217;islamophobie, les avanc\u00e9es scientifiques dans le champ acad\u00e9mique et la reconnaissance officielle, \u00e0 travers le rapport 2013 de la CNCDH[2. Commission nationale consultative des droits de l\u2019homme, <em>La lutte contre le racisme, l&#8217;antis\u00e9mitisme et la x\u00e9nophobie. Ann\u00e9e 2013<\/em>, Paris, La Documentation fran\u00e7aise, 2014.], \u00e0 la fois du concept d&#8217;islamophobie et des acteurs associatifs contre l&#8217;islamophobie.<\/p>\n<h4>Recrudescence et m\u00e9diatisation des agressions physiques<\/h4>\n<p>Il est sans doute vrai d&#8217;affirmer que l&#8217;usage de plus en plus r\u00e9pandu du terme \u00ab\u00a0islamophobie\u00a0\u00bb participe \u00e0 la reconnaissance du ph\u00e9nom\u00e8ne social qu\u2019il d\u00e9crit, et contribue \u00e0 la l\u00e9gitimation de la lutte anti-islamophobie.<\/p>\n<p>Cependant, ce n&#8217;est pas parce qu&#8217;un terme est utilis\u00e9 qu&#8217;il est forc\u00e9ment l\u00e9gitime dans la mesure o\u00f9, pendant longtemps, le terme d&#8217;islamophobie \u00e9tait utilis\u00e9 justement pour le disqualifier. S\u2019il ne faut donc pas surinterpr\u00e9ter les donn\u00e9es statistiques que nous avons collect\u00e9es[3. Les donn\u00e9es proviennent de la base de donn\u00e9es Factiva, qui publie une grande partie de la presse occidentale, et des archives en ligne du <em>Monde<\/em>.], elles permettent tout de m\u00eame de distinguer, grossi\u00e8rement, deux grandes p\u00e9riodes dans l&#8217;usage du terme\u00a0: la p\u00e9riode de la disqualification (2001-2010) et celle d&#8217;un usage routinier (2010-2013).<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, l&#8217;usage est tr\u00e8s faible. Bien que l&#8217;affaire du voile de 2003-2004 correspond \u00e0 une augmentation du nombre d&#8217;articles utilisant le terme (fig. 1), la premi\u00e8re d\u00e9cennie des ann\u00e9es 2000 est marqu\u00e9e, avant 2003, par l&#8217;absence d&#8217;acteurs associatifs qui mobilisent ce concept et, apr\u00e8s 2003, par l\u2019efficacit\u00e9 du bannissement du terme, proclam\u00e9 par Caroline Fourest, Fiammetta Venner et Pascal Bruckner dans une s\u00e9rie d\u2019articles pol\u00e9miques[4. Caroline Fourest et Fiammetta Venner, \u00ab\u00a0Islamophobie\u00a0?\u00a0\u00bb <em>ProChoix<\/em>, n\u00b0 26-27, 2003 (disponible sur <a href=\"http:\/\/www.prochoix.org\">www.prochoix.org<\/a>) ;\u00a0Pascal Bruckner, \u00ab\u00a0Le chantage a\u0300 l\u2019islamophobie\u00a0\u00bb, <em>Le Figaro<\/em>, 5 novembre 2003.]. Lors de nos discussions avec plusieurs journalistes, nous avons en effet \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9s par l&#8217;effet de censure provoqu\u00e9 par ces articles, comme si parler d&#8217;islamophobie revenait \u00e0 prendre le parti des \u00ab\u00a0islamistes\u00a0\u00bb ou de l&#8217;int\u00e9grisme musulman. Or, dans le contexte de confusion id\u00e9ologique entre trois ph\u00e9nom\u00e8nes distincts (islam, \u00ab\u00a0islamisme\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0jihadisme\u00a0\u00bb), rares sont les journalistes qui brav\u00e8rent l&#8217;interdit, notamment Xavier Ternisien (<em>Le Monde<\/em>) et Alain Gresh (<em>Le Monde diplomatique<\/em>).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"margin-left: 0px; margin-right: 0px;\">\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/deni_image1_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"497\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5985\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"margin-left: 0px; margin-right: 0px;\">Figure 1\u00a0: Occurrences du mot \u00ab\u00a0islamophobie\u00a0\u00bb dans la presse fran\u00e7aise entre 2001 et 2013 (en nombre d&#8217;articles)<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On observe ensuite, \u00e0 partir de 2010, une forte augmentation de cet usage dans la presse fran\u00e7aise. Alors que le nombre d&#8217;articles mentionnant le terme n&#8217;est que d&#8217;une trentaine en 2002, il s&#8217;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 342 en 2010 et explose en 2013 pour atteindre 1452 (autant qu&#8217;en 2011 et 2012). Il est difficile d&#8217;expliquer cette recrudescence, mais la presse \u00e9crite n&#8217;a jamais autant utilis\u00e9 le terme avant 2010, sachant que ce chiffre global cache des usages diff\u00e9rents selon les journaux (fig. 2), que l&#8217;on peut mesurer par l&#8217;usage des d\u00e9p\u00eaches AFP. Celles-ci constituent en effet la mati\u00e8re premi\u00e8re des journalistes et participent \u00e0 imposer certains sujets souvent repris en boucle par les r\u00e9dactions. La d\u00e9pendance des r\u00e9dactions vis-\u00e0-vis des d\u00e9p\u00eaches favorisent ce que Pierre Bourdieu appelle la \u00ab\u00a0circulation circulaire de l&#8217;information\u00a0\u00bb. Or le nombre de d\u00e9p\u00eaches AFP utilisant le terme d&#8217;islamophobie augmente de mani\u00e8re sensible \u00e0 partir de 2010 et explose en 2012-2013. La socio-histoire des journalistes sp\u00e9cialis\u00e9s sur l&#8217;islam et les musulmans reste \u00e0 \u00e9crire, mais on peut faire l&#8217;hypoth\u00e8se que cette augmentation traduit un renouvellement g\u00e9n\u00e9rationnel parmi les journalistes charg\u00e9s des questions de religion et de discrimination entre 2003 et 2013[5. Les journalistes de l&#8217;AFP qui utilisent le plus le terme sont des recrues r\u00e9centes\u00a0: Charlotte Plantive (juin 2008), Annick Benoist (juin 2009) et Pauline Froissart (juillet 2009).]. Comme nous avons pu l&#8217;observer, les journalistes n&#8217;ayant pas v\u00e9cu l&#8217;affaire du voile de 2003-2004, et les journalistes les plus ouverts aux sciences sociales, ont beaucoup moins de r\u00e9ticences \u00e0 aborder la question des discriminations islamophobes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"margin-left: 0px; margin-right: 0px;\">\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/deni_image2_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"467\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5986\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"margin-left: 0px; margin-right: 0px;\">Figure 2\u00a0: Occurrences du mot \u00ab\u00a0islamophobie\u00a0\u00bb dans les principaux titres de la presse quotidienne nationale entre 2001 et 2013 (en nombre d&#8217;articles)<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cependant, la r\u00e9ception des d\u00e9p\u00eaches AFP est diff\u00e9renci\u00e9e selon les r\u00e9dactions. Ainsi, dans les principaux titres de la presse quotidienne nationale, l&#8217;augmentation enregistr\u00e9e \u00e0 l&#8217;AFP se r\u00e9percute au <em>Parisien<\/em> et, surtout, au <em>Monde<\/em>, qui publie 296 articles avec le terme entre 2001 et 2009, contre 528 entre 2010 et 2013, et l&#8217;utilise de plus en plus dans les titres d&#8217;article (23 fois entre 2011 et 2009, contre 40 fois entre 2010 et 2013, dont 21 fois en 2013). L&#8217;AFP est donc \u00ab\u00a0suivie\u00a0\u00bb par <em>Le Monde<\/em> et <em>Le Parisien<\/em>, tandis que <em>Le Figaro<\/em> et <em>Lib\u00e9ration<\/em> r\u00e9pugnent \u00e0 le faire, s\u00fbrement en raison du poids des prohibitionnistes dans leurs r\u00e9dactions.<\/p>\n<p>Si l\u2019on se focalise maintenant sur les statistiques mensuelles de l&#8217;ann\u00e9e 2013 (fig. 3), on constate que le point de bascule se situe entre juin et septembre, o\u00f9 se sont multipli\u00e9s les faits d&#8217;actualit\u00e9 islamophobes\u00a0: agressions physiques de femmes portant le hijab \u00e0 Argenteuil (20 mai et 13 juin), r\u00e9bellions urbaines \u00e0 Trappes \u00e0 la suite du contr\u00f4le policier d&#8217;une femme portant le niqab (19 juillet), proposition du HCI[6. En ao\u00fbt 2013, la presse a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le contenu d\u2019un rapport non publi\u00e9 du Haut Conseil \u00e0 l\u2019Int\u00e9gration, instance dissoute en 2012, pr\u00e9conisant l\u2019interdiction du voile \u00e0 l\u2019universit\u00e9.] d&#8217;interdire le port du hijab \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 (5 ao\u00fbt), etc. La couverture m\u00e9diatique importante de cette actualit\u00e9 s&#8217;explique non seulement par la gravit\u00e9 des faits (une des femmes agress\u00e9es, enceinte, perdit son b\u00e9b\u00e9), mais aussi par les m\u00e9canismes classiques du champ m\u00e9diatique\u00a0: \u00ab\u00a0les \u00e9meutes\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0l&#8217;islam\u00a0\u00bb sont des marronniers de la presse fran\u00e7aise et, pour la premi\u00e8re fois, ces deux \u00e9l\u00e9ments sont connect\u00e9s par les conflits de Trappes\u00a0: \u00e0 la suite d&#8217;une altercation entre une femme portant le niqab, son entourage et des policiers, une r\u00e9bellion urbaine \u00e9clate dans le quartier.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"margin-left: 0px; margin-right: 0px;\">\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/deni_image3_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"507\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5988\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"margin-left: 0px; margin-right: 0px;\">Figure 3\u00a0: Occurrences du mot \u00ab\u00a0islamophobie\u00a0\u00bb dans la presse fran\u00e7aise entre juin 2012 et d\u00e9cembre 2013 (en nombre d&#8217;articles)<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Or le cadrage m\u00e9diatique de la r\u00e9bellion de Trappes n&#8217;est pas univoque\u00a0: si la version polici\u00e8re est largement relay\u00e9e dans les m\u00e9dias durant les premiers jours, un contre-cadrage a rapidement \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 par des acteurs associatifs pr\u00e9sents sur les plateaux de t\u00e9l\u00e9vision et des m\u00e9dias alternatifs qui ont recueilli les t\u00e9moignages des personnes contr\u00f4l\u00e9es, puis exhum\u00e9 de Facebook des propos ouvertement racistes de policiers de Trappes. C&#8217;est pourquoi le terme d&#8217;islamophobie s&#8217;est impos\u00e9 comme un des concepts permettant d&#8217;analyser la situation, d&#8217;autant plus que, pour la premi\u00e8re fois l\u00e0 encore, on observe une timide reconnaissance institutionnelle de l&#8217;islamophobie. C&#8217;est d&#8217;abord le pr\u00e9fet du Val d\u2019Oise, Jean-Luc N\u00e9vache, selon lequel \u00ab\u00a0<em>le caract\u00e8re islamophobe de cette agression [de Le\u00efla] para\u00eet av\u00e9r\u00e9 \u00e0 99,9\u00a0%<\/em>[7. Cit\u00e9 par Carine Fouteau, \u00ab\u00a0Femmes voil\u00e9es\u00a0: \u00e0 Argenteuil, les musulmans ne veulent plus \u201cse laisser endormir\u201d\u00a0\u00bb, <a href=\"http:\/\/www.mediapart.fr\">www.mediapart.fr<\/a>, 22 juin 2013.]\u00a0\u00bb, qui reconna\u00eet la lutte anti-islamophobie dans une perspective de \u00ab\u00a0pacification\u00a0\u00bb, pour \u00e9viter une escalade de la violence et des r\u00e9bellions urbaines \u00e0 Argenteuil[8. Le pr\u00e9fet fait n\u00e9anmoins un <em>mea culpa<\/em> dans une interview donn\u00e9e \u00e0 <em>Lib\u00e9ration<\/em> (21 septembre 2013). Il explique avoir utilis\u00e9 le mot islamophobie car il y a une \u00ab\u00a0demande de reconnaissance de la part de la population qui passe aussi par le choix des mots\u00a0\u00bb. Mais, explique-t-il \u00e0 la journaliste de <em>Lib\u00e9ration<\/em>, il n\u2019emploierait plus ce terme aujourd\u2019hui car\u00a0: \u00ab\u00a0Je me suis rendu compte qu\u2019il faisait aussi l\u2019objet de manipulations\u00a0\u00bb.]. C\u2019est ensuite Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des Droits des femmes et porte-parole du gouvernement, qui \u00ab\u00a0tweete\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Personne ne doit douter de la d\u00e9termination du gouvernement \u00e0 combattre l\u2019islamophobie \u00e0 tout moment, et en tout lieu<\/em>\u00a0\u00bb et \u00e0 mettre \u00ab\u00a0<em>tout en \u0153uvre pour que les agressions l\u00e2ches d\u2019Argenteuil ne restent pas impunies.<\/em>\u00a0\u00bb (23 juin). Le lendemain, \u00e0 l\u2019issue d\u2019une rencontre avec des \u00ab\u00a0responsables d\u2019associations repr\u00e9sentatives des banlieues et des quartiers populaires\u00a0\u00bb, notamment Mohamed Mechmache (ACLEFEU[9. Le collectif ACLEFEU a vu le jour au lendemain des r\u00e9voltes sociales de novembre 2005 d\u00e9clench\u00e9es par la disparition tragique de Zyed Benna, 17 ans et Bouna Traor\u00e9, 15 ans, et s\u2019est donn\u00e9 pour mission de faire remonter la parole des quartiers populaires aupr\u00e8s des institutions.]) et Salah Amokrane (Tactikollectif[10. N\u00e9 dans les quartiers nord de Toulouse en 1997, le Taktikollectif organise chaque ann\u00e9e le festival \u00ab\u00a0Origines contr\u00f4l\u00e9es\u00a0\u00bb.]), le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique tient \u00e0 \u00ab\u00a0<em>assurer l\u2019ensemble des associations de la d\u00e9termination du gouvernement \u00e0 lutter contre tous les actes racistes, notamment antimusulmans, qui constituent des atteintes insupportables \u00e0 l\u2019unit\u00e9 r\u00e9publicaine<\/em>[11. \u00ab\u00a0Rencontre avec des repr\u00e9sentants d\u2019associations des banlieues, en pr\u00e9sence de M. Fran\u00e7ois Lamy\u00a0\u00bb, Communiqu\u00e9 de l\u2019\u00c9lys\u00e9e (<a href=\"http:\/\/www.elysee.fr\">www.elysee.fr<\/a>), 24 juin 2013.]\u00a0\u00bb. L&#8217;\u00e9t\u00e9 2013 est donc marqu\u00e9 par la conjonction de plusieurs facteurs m\u00e9diatiques et politiques favorables \u00e0 la lev\u00e9e de la censure du terme d&#8217;islamophobie.<\/p>\n<h4>Rentr\u00e9e \u00e9ditoriale 2013\u00a0: un tournant symbolique<\/h4>\n<p>Le traitement m\u00e9diatique et politique de l&#8217;\u00e9t\u00e9 2013 multiplie les br\u00e8ches de l&#8217;unanimisme islamophobe, qui s&#8217;\u00e9largissent lors de la rentr\u00e9e litt\u00e9raire de septembre \u00e0 travers la publication de quatre livres \u00e9crits dans des registres diff\u00e9rents\u00a0: <em>Nos mal-aim\u00e9s<\/em> de Claude Askolovitch, <em>Ce populisme qui vient<\/em> de Rapha\u00ebl Liogier (un an apr\u00e8s son <em>Mythe de l&#8217;islamisation<\/em>), le <em>Dictionnaire de l&#8217;islamophobie<\/em> de Kamel Meziti et notre <em>Islamophobie<\/em>.<\/p>\n<p>Le livre d&#8217;Askolovitch contribue grandement \u00e0 remettre en cause la <em>doxa<\/em> du bannissement et du d\u00e9ni de l&#8217;islamophobie, dans la mesure o\u00f9 l&#8217;unanimisme islamophobe est bris\u00e9 \u00ab\u00a0de l&#8217;int\u00e9rieur\u00a0\u00bb. En effet, l&#8217;auteur fait partie du \u00ab\u00a0s\u00e9rail\u00a0\u00bb des journalistes dominants, ayant circul\u00e9 depuis le d\u00e9but de sa carri\u00e8re entre plusieurs r\u00e9dactions parisiennes\u00a0: Europe 1, <em>L&#8217;\u00c9v\u00e9nement du jeudi<\/em>, <em>Marianne<\/em>, <em>Le Nouvel Observateur<\/em> (2001-2008), <em>Le Journal du dimanche<\/em> (2008-2011), <em>Le Point<\/em> (2011-2012), I-t\u00e9l\u00e9 (2010-2011, 2013-), Arte, etc. Il est aussi connu pour avoir accus\u00e9 d&#8217;antis\u00e9mitisme l&#8217;intellectuel musulman Tariq Ramadan qui, \u00e0 la veille du Forum social europ\u00e9en organis\u00e9 \u00e0 Saint-Denis en 2003, avait r\u00e9dig\u00e9 un article sur les \u00ab\u00a0intellectuels communautaires\u00a0\u00bb. Ainsi, il est difficile pour les journalistes islamophobes d&#8217;accuser Askolovitch de \u00ab\u00a0complaisance\u00a0\u00bb avec l&#8217;\u00ab\u00a0islamisme\u00a0\u00bb dans la mesure o\u00f9 il a combattu celui qui est cens\u00e9 incarner l&#8217;\u00ab\u00a0islamisme\u00a0\u00bb en France. Mais c&#8217;est aussi parce qu\u2019il fait partie du \u00ab\u00a0s\u00e9rail\u00a0\u00bb qu&#8217;il est possible de dialoguer avec lui\u00a0: alors qu&#8217;il aurait pu \u00eatre compl\u00e8tement boycott\u00e9 et disqualifi\u00e9 comme un \u00ab\u00a0idiot utile de l&#8217;islamisme\u00a0\u00bb, plusieurs r\u00e9dactions hostiles au livre d&#8217;Askolovitch l&#8217;ont longuement interview\u00e9, souvent dans le cadre d&#8217;un entretien en \u00ab\u00a0face \u00e0 face\u00a0\u00bb avec un opposant. Pourtant, ses prises de position se r\u00e9v\u00e8lent assez proches de militants associatifs, musulmans ou non, luttant contre l&#8217;islamophobie depuis plus d&#8217;une dizaine d&#8217;ann\u00e9es\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Le racisme d&#8217;antan exhalait la beauferie et l&#8217;arrogance\u00a0: c&#8217;\u00e9tait l&#8217;homme blanc matraquant l&#8217;inf\u00e9rieur, l&#8217;indig\u00e8ne ou le \u00ab\u00a0gris\u00a0\u00bb. L&#8217;islamophobie n&#8217;est pas arrogante mais apeur\u00e9e, une id\u00e9ologie pour vaincus d&#8217;avance [\u2026]. Le racisme n&#8217;\u00e9tait que vomissure, si ais\u00e9ment condamnable\u00a0;\u00a0l&#8217;islamophobie se r\u00e9clamera de nos valeurs, elle se justifiera de l&#8217;horreur islamiste, elle s&#8217;aspergera de modernit\u00e9 et se grimera r\u00e9publicaine et nous chantera des chansons d&#8217;amour [\u2026] et elles ressembleront \u00e0 s&#8217;y m\u00e9prendre aux baloches de la R\u00e9publique d&#8217;avant<\/em>[12. Claude Askolovitch, <em>Nos mal-aim\u00e9s. Ces musulmans dont la France ne veut pas<\/em>, Paris, Grasset, 2013, p. 24.].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pour comprendre la parution de cet ouvrage, risqu\u00e9 m\u00eame pour un journaliste \u00e9tabli, il faudrait analyser la trajectoire sociale d&#8217;Askolovitch et la configuration politico-m\u00e9diatique dans laquelle ses prises de position prennent sens. Quoi qu&#8217;il en soit, ce journaliste peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00ab\u00a0rebelle de l&#8217;\u00e9lite\u00a0\u00bb, dans le sens propos\u00e9 par l&#8217;anthropologue James Scott\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Les membres des e\u0301lites qui ne respectent pas le sce\u0301nario officiel [\u2026] repre\u0301sentent de la sorte un danger bien plus grand que leur petit nombre ne pourrait le laisser croire. Les dissensions publiques, bien qu\u2019en apparence anodines, brisent en effet la naturalisation du pouvoir rendue possible par l\u2019imposition d\u2019un front uni. [\u2026] C\u2019est la raison pour laquelle la de\u0301fection d\u2019une partie de l\u2019e\u0301lite a un impact bien plus grand sur les relations de pouvoir que le me\u0302me phe\u0301nome\u0300ne observe\u0301 chez les subordonne\u0301s<\/em>[13. James C. Scott, <em>La Domination et les arts de la re\u0301sistance. Fragments du discours subalterne<\/em>, Paris, E\u0301ditions Amsterdam, 2008 (1992), p. 81-82.].\u00a0\u00bb En effet, la dissension interne aux m\u00e9dias dominants au sujet de l&#8217;islamophobie participe \u00e0 d\u00e9naturaliser la doxa islamophobe\u00a0: socialement, il n&#8217;est plus aussi \u00e9vident de stigmatiser et de discriminer les (suppos\u00e9-e-s) musulman-e-s, puisque le \u00ab\u00a0front uni\u00a0\u00bb islamophobe s&#8217;est fractur\u00e9 et rend possible le discours h\u00e9t\u00e9rodoxe.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est donc pas un hasard si certains journalistes, qui \u00ab\u00a0marchaient sur des \u0153ufs\u00a0\u00bb \u00e0 propos de l&#8217;islamophobie, ont pu se sentir autoris\u00e9s \u00e0 contredire la logique du d\u00e9ni. C&#8217;est ce que nous avons pu observer lors de la \u00ab\u00a0promotion\u00a0\u00bb de notre livre, assur\u00e9e par le service de presse des \u00e9ditions La D\u00e9couverte. Il n&#8217;est encore une fois pas de notre ressort d&#8217;analyser la r\u00e9ception m\u00e9diatique et politique de notre livre, mais nous pouvons au moins affirmer, sans \u00eatre tax\u00e9s de partialit\u00e9, que notre livre a \u00e9t\u00e9 globalement bien accueilli par une presse fran\u00e7aise pourtant frileuse \u00e0 reconna\u00eetre l&#8217;existence du ph\u00e9nom\u00e8ne islamophobe. Annonc\u00e9 dans un article du <em>Monde<\/em> relatif \u00e0 la \u00ab\u00a0rentr\u00e9e des id\u00e9es[14. Julie Clarini, \u00ab\u00a0Rentr\u00e9e des id\u00e9es\u00a0: une vue d&#8217;ensemble des essais \u00e0 para\u00eetre cet automne\u00a0\u00bb, <em>Le Monde des livres<\/em>, 28 ao\u00fbt 2013.]\u00a0\u00bb, il b\u00e9n\u00e9ficie d&#8217;une certaine couverture m\u00e9diatique[15. Liste quasi-exhaustive : France Culture, France Inter, Radio Zinzine, Mediapart, <em>Le Monde<\/em>, <em>Lib\u00e9ration<\/em>, <em>L&#8217;Humanit\u00e9<\/em>, AFP, <em>Le Parisien<\/em>, <em>Les Inrocks<\/em>, <em>La Croix, La Vie<\/em>, BastaMag, Saphir News, <em>Courrier de l&#8217;Atlas<\/em>, Oumma.com, Rue 89, <em>Politis<\/em>, ContreTemps, LMSI, etc. \u00c0 l&#8217;\u00e9tranger, il a surtout suscit\u00e9 l&#8217;attention de la presse alg\u00e9rienne (<em>El Watan<\/em>, <em>Le Courrier d&#8217;Alg\u00e9rie, Le Temps d&#8217;Alg\u00e9rie<\/em>, Alg\u00e9rie Presse Service) et d&#8217;Al Jazeera.] et suscite de nombreuses invitations aupr\u00e8s d&#8217;associations et d&#8217;institutions[16. Nous avons \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s par les organisations suivantes\u00a0: CCIF, CRI, Uni&#8217;T, Forum international contre l&#8217;islamophobie, NPA, Association des musulmans de Metz, rectorat de Paris, Club des retrait\u00e9s de la MGEN, etc.]. Cette couverture m\u00e9diatique et \u00e9ditoriale[17. Chiffres des ventes\u00a0: 2 200 exemplaires ont \u00e9t\u00e9 vendus entre septembre 2013 et juin 2014. Ce chiffre est sans commune mesure avec les ventes du livre d&#8217;Askolovitch (entre 3 500 et 4 000) et surtout d&#8217;Alain Finkielkraut, <em>L&#8217;identit\u00e9 malheureuse<\/em> (environ 100 000).] est r\u00e9v\u00e9latrice d&#8217;une transformation de l&#8217;id\u00e9ologie dominante\u00a0: le d\u00e9ni g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 est remplac\u00e9 par une reconnaissance limit\u00e9e de l&#8217;islamophobie, \u00e0 laquelle le livre contribue, dans la mesure o\u00f9 tout le travail scientifique men\u00e9 depuis plusieurs ann\u00e9es sur l&#8217;islamophobie participe \u00e0 la l\u00e9gitimation du concept et \u00e0 rendre visible ce ph\u00e9nom\u00e8ne social.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/deni_image4_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"538\" height=\"693\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5989\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cependant, d\u00e8s lors que l&#8217;\u00e9vidence du d\u00e9ni se dissipe peu \u00e0 peu, les tenants de la <em>doxa<\/em> islamophobe r\u00e9agissent \u00e0 travers des rappels \u00e0 l&#8217;ordre symbolique. Dans son \u00e9dition des 21-22 septembre 2013, <em>Lib\u00e9ration<\/em> fait pour la premi\u00e8re fois sa une et un dossier sur l&#8217;islamophobie (voir image), dont le contenu illustre les tensions internes \u00e0 la r\u00e9daction. Certains passages reconnaissent l&#8217;existence de l&#8217;islamophobie, tandis que d&#8217;autres tendent \u00e0 la nier. L&#8217;\u00e9ditorialiste Fabrice Rousselot pr\u00e9conise le bannissement du mot en raison de son \u00ab\u00a0instrumentalisation\u00a0\u00bb par les \u00ab\u00a0extr\u00e9mistes\u00a0\u00bb tout en reconnaissant l&#8217;existence de \u00ab\u00a0discriminations anti-musulmanes\u00a0\u00bb, mais termine de mani\u00e8re ambigu\u00eb, reproduisant l&#8217;opposition n\u00e9o-orientaliste entre \u00ab\u00a0islam\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0R\u00e9publique la\u00efque\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0<em>L\u2019islam \u2013 comme toutes les religions \u2013 doit s\u2019accommoder des lois de la Re\u0301publique dans le pays lai\u0308c qui est le no\u0302tre. Et non le contraire.<\/em>\u00a0\u00bb Le week-end suivant, dans son \u00e9dition du 28 septembre, <em>Le Monde<\/em> propose lui aussi un \u00e9ditorial et un entretien entre St\u00e9phanie Le Bars et nous-m\u00eames. Le titre de l&#8217;\u00e9ditorial, \u00ab\u00a0Islamophobie\u00a0: du fantasme \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb, marque un basculement id\u00e9ologique majeur\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Longtemps, le terme a e\u0301te\u0301 controverse\u0301, tant il apparaissait comme un instrument propre a\u0300 invalider toute critique de l\u2019inte\u0301grisme musulman. Il commence pourtant a\u0300 e\u0302tre admis par des responsables politiques et des intellectuels\u00a0: la re\u0301alite\u0301 des actes commis contre des lieux de culte ou des citoyens musulmans est de\u0301sormais reconnue par les plus hautes instances de l\u2019\u00c9tat. Cette reconnaissance est bienvenue. Nommer et identifier un proble\u0300me ne peut que contribuer a\u0300 sa re\u0301solution.<\/em>\u00a0\u00bb Ainsi, pour la r\u00e9daction, le fantasme d&#8217;un concept pr\u00e9tendument invent\u00e9 par les mollahs iraniens est balay\u00e9 par une r\u00e9alit\u00e9 tangible, mesur\u00e9e statistiquement et \u00e9tudi\u00e9e scientifiquement.<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/deni_image5_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"639\" height=\"668\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5990\" \/><br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/deni_image6_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"456\" height=\"688\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5991\" \/><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>Si le dossier de <em>Lib\u00e9ration<\/em> ne suscite pas de r\u00e9action, l&#8217;\u00e9ditorial du <em>Monde<\/em> provoque deux rappels \u00e0 l&#8217;ordre. Le premier est formul\u00e9 par Fourest qui, dans sa chronique hebdomadaire sur France Culture (1<sup>er<\/sup> octobre, reproduite dans le Huffington Post), attaque directement notre livre. Alors que le principal argument du bannissement du mot islamophobie est sa suppos\u00e9e invention par des mollahs iraniens en 1979 pour emp\u00eacher toute critique de la religion musulmane, elle change de position\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Nous n&#8217;avons pas dit que les int\u00e9gristes \u00e9taient les seuls \u00e0 utiliser ce terme. Il s&#8217;agissait simplement d&#8217;expliquer que l&#8217;attaque visant des f\u00e9ministes critiquant le voile, en les faisant passer pour des racistes, avait d\u00e9j\u00e0 un pr\u00e9c\u00e9dent dans notre histoire politique r\u00e9cente&#8230; Le fait qu&#8217;un homme au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle l&#8217;ait utilis\u00e9 dans un autre sens n&#8217;y change rien<\/em>[18. Caroline Fourest, \u00ab\u00a0Peut-on combattre le racisme avec le mot &#8220;islamophobie&#8221;\u00a0?\u00a0\u00bb, Huffington Post, 1er octobre 2013.].\u00a0\u00bb Cette pirouette symbolique dissimule mal la contrari\u00e9t\u00e9 de la journaliste apprenant la v\u00e9ritable origine du mot islamophobie[19. Lire l\u2019entretien avec Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/?p=342\">ici<\/a>], mise en lumi\u00e8re par Fernando Bravo Lopez, Alain Gresh et Thomas Deltombe, puisque les r\u00e9dacteurs du site de ProChoix ont modifi\u00e9 en 2013 le texte dat\u00e9 de 2003, en supprimant l&#8217;expression \u00ab\u00a0pour la premi\u00e8re fois\u00a0\u00bb[20. Voir \u00ab\u00a0Islamophobie\u00a0: quand Caroline Fourest supprime des mots dans son texte de 2003\u00a0\u00bb, Al-Kanz.org, 1er octobre 2013.]. \u00c0 la falsification d&#8217;un texte ancien s&#8217;ajoute la technique de la disqualification\u00a0: nous serions des \u00ab\u00a0chercheurs-militants\u00a0\u00bb et notre livre aurait eu pour \u00ab\u00a0fil conducteur\u00a0\u00bb le CCIF, \u00ab\u00a0association communautariste\u00a0\u00bb influenc\u00e9e par Tariq Ramadan et financ\u00e9e par le milliardaire George Soros et le Qatar[21. Le CCIF est une association dont le budget provient essentiellement de cotisations et de dons (r\u00e9colt\u00e9s lors de ses d\u00eeners annuels), et non du gouvernement qatari. L\u2019Open Society, <em>think-tank<\/em> cr\u00e9\u00e9 par Soros, a seulement financ\u00e9 une partie de la campagne \u00ab\u00a0Nous sommes (aussi) la nation\u00a0\u00bb en 2012. Le CCIF invite r\u00e9guli\u00e8rement Tariq Ramadan lors d\u2019\u00e9v\u00e8nements publics.].<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"margin-left: 0px; margin-right: 0px;\">\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/deni_image7_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"527\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5992\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"margin-left: 0px; margin-right: 0px;\">Figure 4\u00a0: Capture d&#8217;\u00e9cran du site Al-Kanz.<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le second rappel \u00e0 l&#8217;ordre est la publication, dans les pages Id\u00e9es du <em>Monde<\/em> (1<sup>er<\/sup> novembre), d&#8217;un dossier au titre r\u00e9v\u00e9lateur, \u00ab\u00a0L'&#8221;islamophobie&#8221; est-elle une illusion\u00a0?\u00a0\u00bb. Alors que l&#8217;\u00e9ditorial du 28 septembre avait conclu \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de l&#8217;islamophobie, quelques jours plus tard, Plantu dessine une caricature typique de la logique islamophobe, en assimilant l&#8217;islam \u00e0 l&#8217;int\u00e9grisme religieux (1<sup>er<\/sup> octobre). Ces contradictions sont r\u00e9v\u00e9latrices de tensions internes au journal\u00a0: il est probable que Plantu et le co-directeur des pages Id\u00e9es, Nicolas Weill, ne partagent pas l&#8217;analyse de la responsable de la rubrique Religion (St\u00e9phane Le Bars). En tout cas, deux tribunes rappellent la r\u00e9alit\u00e9 de l&#8217;islamophobie (Thomas Deltombe et Saida Ounissi) et trois autres les contredisent (Gilles Kepel, Pierre-Andr\u00e9 Taguieff et Pascal Bruckner). Aucun acteur associatif musulman n&#8217;est invit\u00e9 \u00e0 prendre la parole, alors qu&#8217;ils sont en pointe sur la question, et il est tout \u00e0 fait notable que la tribune de Deltombe ait \u00e9t\u00e9 partiellement censur\u00e9e\u00a0: le simple rappel de l&#8217;\u00e9ditorial du 28 septembre et la condamnation de la caricature islamophobe de Plantu ont \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9s sans que l&#8217;auteur ne soit pr\u00e9venu[22. Alain Gresh, \u00ab\u00a0L\u2019islamophobie, <em>&#8221;Le Monde&#8221;<\/em> et une (petite) censure\u00a0\u00bb, Nouvelles d&#8217;Orient, 5 novembre 2013.].<\/p>\n<p>Sans analyser l&#8217;ensemble du dossier, on peut souligner deux \u00e9l\u00e9ments importants. Tout d&#8217;abord, le politologue Gilles Kepel reste dans la logique du d\u00e9ni puisqu&#8217;il d\u00e9nonce \u00ab\u00a0les incantations contre une \u00ab\u00a0islamophobie\u00a0\u00bb que les \u00e9lites fran\u00e7aises seraient coupables de propager, avatar post-moderne de l&#8217;antis\u00e9mitisme dont les musulmans seraient d\u00e9sormais les victimes par excellence\u00a0\u00bb. L&#8217;usage du concept d&#8217;islamophobie ne servirait \u00ab\u00a0qu&#8217;\u00e0 construire des positions de pouvoir dans le champ intellectuel pour les premiers [nous et d&#8217;autres], religieux pour les seconds [associations musulmanes], afin de mobiliser des soutiens politiques sur une base identitaire \u00e0 l&#8217;occasion des prochaines \u00e9ch\u00e9ances \u00e9lectorales[23. Gilles Kepel, \u00ab\u00a0Une posture victimaire\u00a0\u00bb, <em>Le Monde<\/em>, 1er novembre 2013.]\u00a0\u00bb. On ne peut qu&#8217;\u00eatre stup\u00e9fait par le peu de cas que Kepel, professeur \u00e0 Sciences-Po, r\u00e9serve aux centaines de travaux universitaires sur l&#8217;islamophobie, dont ceux de ses coll\u00e8gues de la rue Saint-Guillaume, et par la r\u00e9duction de notre livre \u00e0 la volont\u00e9 d&#8217;occuper des positions de pouvoir. Ces propos sont une nouvelle illustration de sa position particuli\u00e8re dans le champ acad\u00e9mique, comme nous l&#8217;\u00e9crivions\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Ses multiples ouvrages et articles ont e\u0301te\u0301 fortement critique\u0301s par les politistes spe\u0301cialistes de l\u2019islam et du monde musulman parce qu\u2019il fait partie des &#8220;artisans du de\u0301veloppement ou du renforcement d\u2019un type de regard religieux sur le monde&#8221;, a\u0300 cheval entre le champ universitaire, le champ politique et le champ me\u0301diatique. Ainsi, selon l\u2019universitaire Gilbert Achcar, son livre <\/em>Le Prophe\u0300te et Pharaon<em> &#8220;re\u0301ve\u0301lait un mode\u0300le qui allait caracte\u0301riser son abondante production ulte\u0301rieure\u00a0: une masse d\u2019informations utiles \u2013 ce qui sera plus tard facilite\u0301 par son acce\u0300s privile\u0301gie\u0301 aux sources gouvernementales \u2013 avec une conceptualisation the\u0301orique limite\u0301e, de plus en plus superficielle ouvrage apre\u0300s ouvrage. Il devint star me\u0301diatique, [&#8230;] ainsi que conseiller de gouvernements occidentaux et autres dans leur combat contre l\u2019inte\u0301grisme islamique radical&#8221;. Les &#8220;ne\u0301o-orientalistes&#8221; jouent effectivement le ro\u0302le d\u2019experts en islam a\u0300 la fois pour les autorite\u0301s politiques et pour le champ me\u0301diatique, qui reprennent ge\u0301ne\u0301ralement a\u0300 leur compte les cate\u0301gories de perception ne\u0301o-orientaliste de l\u2019islam et des musulmans\u00a0: &#8220;On peut donc parler d\u2019une collusion entre des recherches universitaires a\u0300 la fois dociles et ba\u0302cle\u0301es et des inte\u0301re\u0302ts politiques plus ou moins troubles&#8221;<\/em>[24. <em>Islamophobie<\/em>, p. 123-124.].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ensuite, il faut noter le revirement du philosophe P.-A. Taguieff jusqu&#8217;ici partisan du bannissement du concept d&#8217;islamophobie. Avant 2013, il consid\u00e8re en effet que l&#8217;islamophobie est une \u00ab\u00a0imposture\u00a0\u00bb et une \u00ab\u00a0<em>cat\u00e9gorie \u00e9lastique ayant l\u2019avantage de pouvoir s\u2019appliquer, non sans confusion, aussi bien \u00e0 la critique de l\u2019islam et au blasph\u00e8me qu\u2019aux formes de x\u00e9nophobie visant des populations immigr\u00e9es de culture musulmane<\/em>\u00a0\u00bb. Elle permettrait de \u00ab\u00a0<em>s\u2019aligner sur les positions des milieux islamistes, qu\u2019ils soient fondamentalistes ou jihadistes, en d\u00e9naturant de fond en comble la lutte contre le racisme, et en abandonnant aux manipulateurs cyniques la d\u00e9fense des droits de l\u2019homme<\/em>[25. Pierre-Andr\u00e9 Taguieff, \u00ab\u00a0Islamophobie chim\u00e9rique, christianophobie r\u00e9elle, anti-islamophobie criminelle\u00a0\u00bb, Sur le ring, \u00e9t\u00e9 2009.]\u00a0\u00bb. Le 2 octobre 2013, il change de position\u00a0: \u00ab\u00a0\u00a0<em>Reconna\u00eetre les usages douteux ou strictement tactiques du mot &#8220;islamophobie&#8221; n&#8217;implique nullement son rejet pur et simple. Il s&#8217;agit bien plut\u00f4t de le d\u00e9finir clairement, ce que les &#8220;anti-islamophobes&#8221; de m\u00e9tier ne font jamais, provoquant un malaise permanent dans le d\u00e9bat public. Le terme d&#8217;islamophobie devrait \u00eatre utilis\u00e9, d&#8217;une fa\u00e7on stricte, pour d\u00e9signer, sur le plan des opinions, les appels \u00e0 la haine, \u00e0 la discrimination et \u00e0 la violence visant la religion musulmane comme telle et\/ou les musulmans comme tels. Ou, pour le dire plus conceptuellement, l&#8217;essentialisation et la diabolisation de l&#8217;islam et des musulmans<\/em>[26. Pierre-Andr\u00e9 Taguieff, \u00ab\u00a0Les \u00e9quivoques de la lutte contre l&#8217;extr\u00e9misme. Extr\u00eame droite, islamisme, islamophobie\u00a0\u00bb, Huffington Post, 2 octobre 2013.].\u00a0\u00bb Donc loin de le rejeter, il propose une d\u00e9finition dans sa tribune du <em>Monde<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ce terme devrait \u00eatre utilis\u00e9 pour d\u00e9signer les appels \u00e0 la haine, la discrimination et la violence visant les musulmans et\/ou leur religion. L&#8217;islamophobie ne se r\u00e9duit pas \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne d&#8217;opinion. Elle se manifeste aussi dans les discriminations ou agressions physiques. Elle peut \u00eatre comprise comme une forme d&#8217;h\u00e9t\u00e9rophobie visant une communaut\u00e9 de croyants transnationale<\/em>[27. Pierre-Andr\u00e9 Taguieff, \u00ab\u00a0Petites le\u00e7ons pour \u00e9viter tout amalgame\u00a0\u00bb, <em>Le Monde<\/em>, 1er novembre 2013.].\u00a0\u00bb Bien que sa d\u00e9finition nous semble limit\u00e9e, elle se rapproche de ce que nous avons toujours affirm\u00e9\u00a0: il est n\u00e9cessaire de distinguer, d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, le concept et la r\u00e9alit\u00e9 qu&#8217;il d\u00e9signe et, de l&#8217;autre, les usages politiques du concept.<\/p>\n<h4>Mobilisations \u00e9clat\u00e9es et reconnaissance institutionnelle<\/h4>\n<p>C&#8217;est dans ce contexte de controverses s\u00e9mantiques qu&#8217;est organis\u00e9 le Forum international contre l&#8217;islamophobie, le 14 d\u00e9cembre 2013 \u00e0 Paris. Initi\u00e9 par le collectif \u00ab\u00a014 d\u00e9cembre\u00a0\u00bb, le Forum a pour objectif de \u00ab\u00a0<em>de\u0301battre des contours de ce que certains pre\u0301fe\u0300rent appeler \u00ab\u00a0racisme anti-musulman\u00a0\u00bb, de la manie\u0300re d\u2019intensifier la lutte contre un syste\u0300me raciste en pleine e\u0301volution, et cela avec la participation d\u2019associations de terrain, de militants politiques ou associatifs, de chercheurs, franc\u0327ais et e\u0301trangers<\/em>\u00a0\u00bb. Il marque ainsi la convergence dans un \u00ab\u00a0front anti-islamophobie\u00a0\u00bb de multiples organisations[28. Pr\u00e9sence et spiritualit\u00e9 musulmane, Collectif des f\u00e9ministes pour l&#8217;\u00e9galit\u00e9, CCIF, Maman toutes \u00e9gales, Commission islam &amp; la\u00efcit\u00e9, Parti des Indig\u00e8nes de la R\u00e9publique, UJFP, Solidaires, CMF, MRAP, LDH, ATTAC, etc.], \u00e0 l&#8217;exclusion du Collectif contre le racisme et l&#8217;islamophobie et la Ligue de d\u00e9fense judiciaire des musulmans[29. Cette exclusion s&#8217;explique, semble-t-il, par des divergences politiques et id\u00e9ologiques.], des chercheurs et des m\u00e9dias tels que Oumma.com et Beur FM. Le Forum rassemble plusieurs centaines de participant-e-s venu-e-s de toute la France, ce qui, d&#8217;apr\u00e8s les dires de plusieurs militant-e-s, aurait \u00e9t\u00e9 impensable quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t. Parmi les faits marquants de ce Forum, il faut souligner la pr\u00e9sence d\u2019organisations telles que la Ligue des droits de l\u2019homme (LDH) repr\u00e9sent\u00e9e par son pr\u00e9sident Pierre Tartakowsky et Gilles Manceron, certaines sections du Mouvement contre le racisme et pour l\u2019amiti\u00e9 entre les peuples (MRAP), ainsi que des militants syndicaux. Des organisations dans lesquelles la lutte contre l\u2019islamophobie est l\u2019objet d\u2019intenses divisions depuis plusieurs ann\u00e9es et qui s\u2019en \u00e9taient progressivement \u00e9loign\u00e9es. M\u00eame si elle ne s\u2019est pas traduite par un regain d\u2019int\u00e9r\u00eat visible, leur pr\u00e9sence n\u2019en est pas moins signifiante d\u2019une forme de re-l\u00e9gitimation de cette cause.<\/p>\n<p>Les organisateurs du Forum inscrivent en outre celui-ci dans une dynamique transnationale de collaboration avec le monde universitaire, essentiellement anglophone. En effet, le Forum avait \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9 en avril 2013 \u00e0 l&#8217;initiative de la porte-parole du Parti des Indig\u00e8nes de la R\u00e9publique, Houria Bouteldja, lors d&#8217;un colloque \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 de Berkeley organis\u00e9 par le Center for Race and Gender. Certains universitaires \u00e9tasuniens, notamment Ramon Grosfoguel et Hatem Bazian, participent \u00e0 institutionnaliser les recherches scientifiques sur l&#8217;islamophobie par le lancement de l&#8217;Islamophobia Research and Documentation Project et de la revue bi-annuelle <em>Islamophobia Studies Journal<\/em>. Les mobilisations contre l&#8217;islamophobie en France s&#8217;allient ainsi avec certains universitaires sp\u00e9cialis\u00e9s sur cet objet, dont le travail scientifique s&#8217;articule avec leur engagement politique. Ce r\u00e9seau d\u00e9cide d&#8217;organiser, une fois par an \u00e0 Paris, un colloque international sur l&#8217;islamophobie, en collaboration avec des chercheurs du Centre d&#8217;analyse et d&#8217;intervention sociologique (EHESS), alors que notre s\u00e9minaire \u00e0 l&#8217;EHESS sur la \u00ab\u00a0construction du probl\u00e8me musulman\u00a0\u00bb se termine en mai 2014.<\/p>\n<p>Mais l&#8217;action des acteurs associatifs ne se r\u00e9duit pas \u00e0 l&#8217;organisation de conf\u00e9rences, il est notable que l&#8217;un d&#8217;entre eux, le CCIF, conna\u00eet en 2013 une activit\u00e9 soutenue sur le front du soutien juridique des victimes et du lobbying aupr\u00e8s d&#8217;institutions nationales et internationales. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle nationale, le CCIF a notamment \u00e9t\u00e9 auditionn\u00e9 par le CNCDH qui, dans son dernier rapport, a rompu avec la ligne politique pr\u00e9c\u00e9dente concernant la lutte contre islamophobie. Or si le CCIF est timidement reconnu en France, il participe en revanche aux travaux de nombreuses organisations internationales engag\u00e9es dans la d\u00e9fense des droits humains telles que l\u2019ONU, l\u2019OSCE[30. Organisation pour la s\u00e9curit\u00e9 et la coop\u00e9ration en Europe.], l\u2019Union europ\u00e9enne \u00e0 travers l\u2019Agence des droits fondamentaux. Le rapport qu\u2019il publie chaque ann\u00e9e \u2013 notamment les statistiques sur les victimes d\u2019islamophobie \u2013 constitue une ressource informative non n\u00e9gligeable pour de nombreuses ONG telles qu\u2019Amnesty International. Par ailleurs, il est \u00e0 la t\u00eate d\u2019un projet in\u00e9dit en Europe baptis\u00e9 \u00ab\u00a0Iman\u00a0\u00bb (Islamophobia Monitoring &amp; Action Network), qui f\u00e9d\u00e8re des acteurs et partenaires de huit pays europ\u00e9ens, mis en \u0153uvre avec le soutien de la Commission europ\u00e9enne, et visant \u00e0 coordonner les efforts locaux de lutte contre l\u2019islamophobie. Ce projet pr\u00e9voit notamment la mise en place d\u2019un appareillage m\u00e9thodologique pour harmoniser l\u2019enregistrement et le suivi des actes ou des victimes d\u2019islamophobie, ainsi qu\u2019une diffusion des savoir-faire juridiques.<\/p>\n<p>Toutefois, l\u2019axe central de la strat\u00e9gie de mobilisation du CCIF \u2013 qui consiste \u00e0 mobiliser le droit dans l\u2019accompagnement et la protection des victimes, mais \u00e9galement dans la production d\u2019une jurisprudence favorable aux libert\u00e9s individuelles \u2013 est mis \u00e0 mal par plusieurs d\u00e9cisions r\u00e9centes. D\u2019une part, l\u2019arr\u00eat d\u00e9finitif de la Cour de Cassation rendu le 25 juin 2014 dans l\u2019affaire \u00ab\u00a0Baby-Loup\u00a0\u00bb[31. Par cet arr\u00eat, la Cour de cassation valide le licenciement par une cr\u00e8che associative d\u2019une salari\u00e9e portant le voile.] \u00e9tend encore d\u00e9sormais le principe de neutralit\u00e9 la\u00efque \u00e0 toutes les structures d\u2019accueil de la petite enfance, qu\u2019elles soient publiques ou priv\u00e9es. Par ailleurs, saisie par une citoyenne fran\u00e7aise de confession musulmane contestant la loi interdisant le voile int\u00e9grale de 2010, la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme a estim\u00e9 que \u00ab\u00a0<em>la pr\u00e9servation des conditions du &#8220;vivre ensemble&#8221; \u00e9tait un objectif l\u00e9gitime<\/em>\u00a0\u00bb du gouvernement fran\u00e7ais, les \u00c9tats membres disposant \u00e0 cet \u00e9gard d\u2019une \u00ab\u00a0<em>marge d\u2019appr\u00e9ciation<\/em>\u00a0\u00bb consid\u00e9rable. Il n\u2019est pas question ici de discuter des ressorts et des cons\u00e9quences \u2013 importantes \u2013 de ces deux d\u00e9cisions\u00a0;\u00a0nous soulignons seulement que la strat\u00e9gie juridique des organisations de lutte contre l\u2019islamophobie appara\u00eet clairement fragilis\u00e9e apr\u00e8s ces deux d\u00e9cisions, d\u2019autant qu\u2019elles vont sans doute impulser de nouvelles mobilisations visant \u00e0 prohiber la manifestation publique d\u2019islamit\u00e9 dans d\u2019autres espaces sociaux.<\/p>\n<p>Ainsi, les actions men\u00e9es par les associations de lutte contre l&#8217;islamophobie participent \u00e0 la prise de conscience des institutions charg\u00e9es de la lutte contre le racisme et les discriminations. C&#8217;est notamment le cas de la CNCDH qui avait constamment refus\u00e9 l&#8217;usage du concept d&#8217;islamophobie. Pour pr\u00e9parer son rapport 2013, la CNCDH d\u00e9cide d&#8217;organiser un d\u00e9bat interne sur le concept d&#8217;islamophobie\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Les discussions ont \u00e9t\u00e9 riches, solidement \u00e9tay\u00e9es, parfois passionn\u00e9es, et toujours anim\u00e9es par le souhait de faire progresser la lutte contre le racisme<\/em>[32. CNCDH, <em>La lutte contre le racisme, l&#8217;antis\u00e9mitisme et la x\u00e9nophobie. Ann\u00e9e 2013<\/em>, Paris, La Documentation fran\u00e7aise, 2014, p. 13.].\u00a0\u00bb Le rapport contient une longue introduction g\u00e9n\u00e9rale qui revient sur les diff\u00e9rents arguments favorables et d\u00e9favorables \u00e0 l&#8217;usage du concept. Le CNCDH conclut que \u00ab\u00a0<em>le d\u00e9bat semble finalement porter moins sur la l\u00e9gitimit\u00e9 du terme que sur sa d\u00e9finition<\/em>[33. <em>Ibid.<\/em>, p. 19.]\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0<em>elle a pris pour parti de designer par le terme \u00ab\u00a0islamophobie\u00a0\u00bb ce ph\u00e9nom\u00e8ne rampant, dangereux, qui menace le &#8216;\u00ab\u00a0vivre ensemble\u00a0\u00bb et appelle \u00e0 toutes les vigilances<\/em>[34. Ibid., p. 20.]\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>[L]a terminologie \u201c\u00a0islamophobie\u00a0\u201c pr\u00e9sente de nombreux atouts dans la perspective de la lutte contre les discriminations. Le terme pr\u00e9sente un fort potentiel \u00e9vocateur, il est incisif et clair. La puissance du mot rend visible un ph\u00e9nom\u00e8ne grave. Le terme \u201cislamophobie\u201c vient mettre en lumi\u00e8re un racisme latent, qui se veut imperceptible, cach\u00e9 sous les dehors acceptables de la libert\u00e9 d\u2019expression. Dans ce cadre, refuser de parler d\u2019\u201cislamophobie\u201c pourrait \u00eatre per\u00e7u comme une volont\u00e9 de nier la r\u00e9alit\u00e9 et l\u2019ampleur d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne tout particuli\u00e8rement sensible depuis quelques ann\u00e9es, tendant \u00e0 faire des personnes de confession musulmane un groupe homog\u00e8ne et probl\u00e9matique pour la soci\u00e9t\u00e9. L\u2019\u201c\u00a0islamophobie\u00a0\u201c a pour m\u00e9rite de d\u00e9signer une id\u00e9ologie hostile aux personnes de religion musulmane, perceptible au-del\u00e0 d\u2019actes antimusulmans \u00e9pars. Si cette terminologie a investi progressivement et de mani\u00e8re importante le langage courant et institutionnel, c\u2019est bien pour reconna\u00eetre l\u2019acuit\u00e9 de cette hostilit\u00e9 grandissante et fortement ressentie, construisant un \u201c\u00a0probl\u00e8me musulman\u00a0\u201c en France<\/em>[35. <em>Ibid.<\/em>].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le revirement de la CNCDH n\u2019est pas une d\u00e9marche n\u00e9cessairement isol\u00e9e si l\u2019on se r\u00e9f\u00e8re par exemple aux positions prises sur ce point par l\u2019actuel secr\u00e9taire national du Parti socialiste Jean-Christophe Cambad\u00e9lis. Dans un livre r\u00e9cent, il consacre plusieurs pages \u00e0 l\u2019islamophobie, assumant totalement le concept et appelant m\u00eame \u00e0 le combattre activement[36. Jean-Christophe Cambad\u00e9lis, <em>L&#8217;Europe sous la menace national-populiste<\/em>, Paris, \u00c9ditions de l&#8217;Archipel, 2014.]. M\u00eame si, sous sa plume, l\u2019islamophobie est r\u00e9duite \u00e0 la menace repr\u00e9sent\u00e9e par l\u2019extr\u00eame-droite et beaucoup moins \u00e0 la contribution de la gauche \u00e0 sa banalisation, ce positionnement exprime \u00e9galement une prise de distance avec la position d\u00e9fendue par l\u2019actuel premier ministre Manuel Valls, pour qui la lutte contre l\u2019islamophobie serait le \u00ab\u00a0<em>cheval de Troie des salafistes<\/em>[37. Interview de Manuel Valls, alors ministre de l\u2019int\u00e9rieur, par <em>Le Nouvel observateur<\/em>, 31 juillet 2013.]\u00a0\u00bb. Rappelons que Jean-Christophe Cambad\u00e9lis \u00e9tait moins explicite en 2004, lorsqu\u2019il se doutait de l\u2019existence de ce qu\u2019il nommait une \u00ab\u00a0pr\u00e9tendue islamophobie\u00a0\u00bb[38. <em>Islamophobie<\/em>, p. 228.].<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Juillet 2014<\/strong><\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_1001_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_1001_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_1001_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_1001_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_1001_1('footnote_plugin_tooltip_1001_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_1001_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Voir Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, <em>Islamophobie<\/em>, La D\u00e9couverte, 2013, chapitres 12 et 13.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_1001_1() { jQuery('#footnote_references_container_1001_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_1001_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_1001_1() { jQuery('#footnote_references_container_1001_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_1001_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_1001_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_1001_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_1001_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_1001_1(); } } function footnote_moveToAnchor_1001_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_1001_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l&#8217;heure o\u00f9 agiter les \u00e9pouvantails de groupuscules extr\u00e9mistes permet d&#8217;oublier les causes des conflits mondiaux et de conforter le r\u00f4le protecteur de l&#8217;\u00c9tat, tout en ratissant des voix fond\u00e9es sur la peur et le racisme, l&#8217;analyse de l&#8217;habitus islamophobe des gouvernants et des m\u00e9dias semble un r\u00e9flexe salutaire. 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