{"id":1926,"date":"2015-05-19T00:46:06","date_gmt":"2015-05-18T22:46:06","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=1926"},"modified":"2015-05-19T00:46:06","modified_gmt":"2015-05-18T22:46:06","slug":"cest-par-la-peripherie-quon-reprendra-la-ville","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2015\/05\/19\/cest-par-la-peripherie-quon-reprendra-la-ville\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0C&#8217;est par la p\u00e9riph\u00e9rie qu&#8217;on reprendra la ville\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Comment Paris s&#8217;est-elle transfigur\u00e9e au cours des derniers si\u00e8cles pour finir vid\u00e9e de ses habitants les plus pauvres, emportant avec eux les amorces de mutuellisme et de solidarit\u00e9 populaire qu&#8217;ils avaient \u00e9labor\u00e9s&nbsp;? Comment s&#8217;est jou\u00e9e en d\u00e9tail la gentrification depuis Belleville jusqu&#8217;aux couronnes qui entourent la capitale&nbsp;? Que laissent pr\u00e9sager les projets urbanistiques du Grand Paris en termes de nouveaux d\u00e9placements de populations, mais aussi de rapports de forces \u00e0 r\u00e9inventer&nbsp;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Entretien crois\u00e9 avec Anne Clerval, g\u00e9ographe auteure de <em>Paris sans le peuple<\/em> aux \u00e9ditions de La D\u00e9couverte (2013) et Eric Hazan, auteur de <em>L&#8217;invention de Paris<\/em> (Seuil, 2002), <em>Paris sous tension<\/em> (La Fabrique, 2011) et plus r\u00e9cemment <em>La dynamique de la r\u00e9volte<\/em> (La Fabrique, 2015). Eric Hazan est par ailleurs le fondateur des \u00e9ditions La Fabrique qui viennent de publier un pr\u00e9cieux travail sur l&#8217;histoire ouvri\u00e8re de Paris d&#8217;Alain Rustenholz&nbsp;: <em>De la banlieue rouge au Grand Paris<\/em> (2015).<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/GrandParisJefKlak2.pdf\">T\u00e9l\u00e9charger l&#8217;article en PDF<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Quelles sont les grandes politiques urbanistiques qui ont transform\u00e9 le Paris populaire en le d\u00e9truisant&nbsp;? Comment peut-on se figurer aujourd&#8217;hui ce qu&#8217;a pu \u00eatre ce Paris populaire&nbsp;? <\/strong><\/p>\n<p><strong>Eric Hazan&nbsp;:<\/strong> Le grand moment de bascule date des ann\u00e9es Malraux-De Gaulle-Pompidou. Avant, on ne construisait pas grand-chose dans Paris. Les premiers coups ont \u00e9t\u00e9 port\u00e9s d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 dans les \u00ab&nbsp;quartiers rouges&nbsp;\u00bb, le 13<sup>e<\/sup> et le haut du 20<sup>e<\/sup>, qui avaient le tort de voter communiste. L&#8217;op\u00e9ration Malraux <span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_1926_1('footnote_plugin_reference_1926_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_1926_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_1926_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span> a eu un \u00e9norme impact sur les quartiers populaires&nbsp;: on a tout blanchi, tout r\u00e9nov\u00e9, et du coup les loyers ont massivement augment\u00e9&nbsp;; la population a chang\u00e9. Dans les ann\u00e9es 1950, le Marais que j&#8217;ai connu \u00e9tait un quartier noir de suie, sale et pauvre. Les h\u00f4tels historiques \u00e9taient en pleine d\u00e9cr\u00e9pitude. Les cours \u00e9taient encombr\u00e9es de charrettes \u00e0 bras et d&#8217;appentis en t\u00f4le. Le quartier juif \u2013 la rue des Rosiers, la rue Ferdinand-Duval, la rue des \u00c9couffes \u2013 \u00e9tait mis\u00e9rable. C&#8217;\u00e9tait d&#8217;ailleurs un ph\u00e9nom\u00e8ne ancien&nbsp;: dans <em>Le cousin Pons<\/em>, Balzac d\u00e9crit d\u00e9j\u00e0 la d\u00e9cadence du Marais, depuis sa splendeur au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, du temps de Madame de S\u00e9vign\u00e9. Sous Henri IV, sous Louis XIII, pendant la Fronde, le Marais \u00e9tait le centre politique et intellectuel du pays. Et puis, vers la fin du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la noblesse et la haute bourgeoisie en ont eu assez de ces rues \u00e9troites et sans lumi\u00e8re et ont \u00e9migr\u00e9 vers l&#8217;Ouest, o\u00f9 ils ont fait construire le faubourg Saint-Germain. Tout ce beau monde est parti vers les quartiers a\u00e9r\u00e9s, et le Marais est tomb\u00e9 en d\u00e9sh\u00e9rence. <\/p>\n<p>Je pense aussi \u00e0 la Montagne Sainte-Genevi\u00e8ve, dans le 5<sup>e<\/sup> arrondissement, dont l&#8217;histoire est bien d\u00e9crite dans <em>Paris insolite<\/em> de Jean-Paul Cl\u00e9bert <span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_1926_1('footnote_plugin_reference_1926_1_2');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_1926_1_2\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">2<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_1926_1_2\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>. J&#8217;ai v\u00e9cu dans cette rue dans les ann\u00e9es 1960&nbsp;: le quartier \u00e9tait un domaine de clochards, qui faisaient leur toilette sur la petite fontaine en face de ce qui \u00e9tait l\u2019\u00c9cole Polytechnique, dominant la place de la Contrescarpe.\u00a0<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es Pompidou ont davantage transform\u00e9 Paris que l&#8217;\u00e8re Haussmann. Certes, Haussmann a commis deux crimes urbanistiques impardonnables&nbsp;: il a d\u00e9truit l&#8217;\u00eele de la Cit\u00e9 et ses dix-sept \u00e9glises pour en faire un d\u00e9sert o\u00f9 r\u00e8gnent le sabre\u00a0 \u2013 la Pr\u00e9fecture de Police \u2013, le goupillon et le bistouri avec l&#8217;H\u00f4tel-Dieu. Il a creus\u00e9 un immense trou dans le quartier turbulent du Temple, trou qui est devenu la place de la R\u00e9publique. R\u00e9cemment, on a bien essay\u00e9 de la ressusciter, mais d&#8217;un trou on ne peut pas faire une place. Cela dit, ailleurs, Haussmann faisait attention \u00e0 limiter les d\u00e9g\u00e2ts. La perc\u00e9e embl\u00e9matique du boulevard de S\u00e9bastopol a \u00e9videmment d\u00e9moli une partie du quartier, mais de part et d&#8217;autre, \u00e0 50 m\u00e8tres, on a la rue Saint-Martin et la rue Saint-Denis \u00e0 peu pr\u00e8s intactes. L&#8217;urbanisme de Haussmann ne visait pas \u00e0 d\u00e9truire des quartiers, mais \u00e0 cr\u00e9er des axes de circulation, avec un objectif militaire \u00e9vident&nbsp;: de la caserne de la place de la R\u00e9publique (du Ch\u00e2teau-d&#8217;Eau \u00e0 l&#8217;\u00e9poque), on pouvait faire partir la cavalerie et l&#8217;artillerie dans toutes les directions, aussi bien vers Montmartre que vers Belleville. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/81go94cNE8L.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/81go94cNE8L.jpg\" alt=\"81go94cNE8L\" width=\"1000\" height=\"1520\" class=\"alignleft size-full wp-image-1940\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Avec Pompidou, cet aspect militaire de l&#8217;am\u00e9nagement urbain dispara\u00eet ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Anne Clerval&nbsp;:<\/strong> Sous Haussmann, on est en plein boom industriel. Il y a un afflux \u00e9norme de ruraux et d&#8217;immigrants qui viennent renforcer la classe ouvri\u00e8re parisienne. Quand, un si\u00e8cle plus tard, Pompidou intervient, ce n&#8217;est pas du tout le m\u00eame contexte&nbsp;: la d\u00e9sindustrialisation commence, le tissu d&#8217;activit\u00e9s se rel\u00e2che. La r\u00e9organisation de la production a \u00e9t\u00e9 un mouvement lent et progressif, mais elle a contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9vincer de Paris les classes populaires. Pompidou est un acc\u00e9l\u00e9rateur de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, mais on y avait d\u00e9j\u00e0 pens\u00e9 avant. Il y a une citation dans le livre d&#8217;Eric Hazan (<em>L\u2019invention de Paris<\/em>), qui remonte aux ann\u00e9es 1850&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Paris n&#8217;a pas besoin de poss\u00e9der en son sein tant de manufactures, tant de grandes usines. La destination de notre capitale, c\u2019est d\u2019\u00eatre une ville de luxe et de plaisir<\/em>.&nbsp;\u00bb (Auguste Chevalier) [2.Auguste Chevalier, <em>Du d\u00e9placement de la population, de ses causes, de ses effets, des mesures \u00e0 prendre pour y mettre un terme<\/em>, 1850.]. Cela permet de comprendre l&#8217;\u00e9dification des grands magasins sous Haussmann, mais les quartiers de mis\u00e8re ont continu\u00e9 d&#8217;exister, alors qu&#8217;ils furent peu \u00e0 peu \u00e9vinc\u00e9s sous Pompidou.<\/p>\n<p>Or ces quartiers \u00e9taient tenus par un tissu social riche de sens, caract\u00e9ris\u00e9 par une forte interconnaissance locale et par des pratiques quotidiennes d\u2019entraide et de solidarit\u00e9 (ce qui n\u2019emp\u00eachait pas malgr\u00e9 tout les concurrences et les rapports de force, y compris violents). C&#8217;est ce tissu social qui a servi de creuset pour la politisation du peuple parisien. Du mouvement des associations ouvri\u00e8res des ann\u00e9es 1840 (associations de consommateurs permettant de baisser le prix d\u2019achat des biens de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9, et associations de producteurs qui sont les premi\u00e8res formes des coop\u00e9ratives) est n\u00e9 une multitude d\u2019organisations collectives ouvri\u00e8res dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. En plus des syndicats de travailleurs (l\u00e9galis\u00e9s en 1884), la vie quotidienne des ouvriers s\u2019organise en marge du capitalisme \u2013 \u00e0 travers les soci\u00e9t\u00e9s de secours mutuel, les coop\u00e9ratives d\u2019achat, les cantines populaires autog\u00e9r\u00e9es (notamment inspir\u00e9es du \u00ab&nbsp;mutuellisme proudhonien&nbsp;\u00bb). Les quartiers populaires parisiens, comme dans d\u2019autres villes industrielles telles que Barcelone un peu plus tard [3. Voir notamment l\u2019excellent petit livre de Chris Ealham, <em>Barcelone contre ses habitants. 1835-1937, quartiers ouvriers de la r\u00e9volution<\/em>, \u00c9ditions CMDE, Collectif des m\u00e9tiers de l\u2019\u00e9dition, 2014.], ont amorc\u00e9 des pratiques d\u2019auto-organisation sur une base de classe, qui donnaient corps au quotidien \u00e0 une perspective r\u00e9volutionnaire socialiste non autoritaire [4.  Sur les pr\u00e9mices de cette conscience de classe ouvri\u00e8re parisienne, voir la somme impressionnante de Maurizio Gribaudi, <em>Paris ville ouvri\u00e8re. Une histoire occult\u00e9e (1789-1848)<\/em>, La D\u00e9couverte, 2014.].<\/p>\n<p>Outre les entraves et la r\u00e9pression qu\u2019ont connues ces pratiques d\u2019auto-organisation ouvri\u00e8re au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la d\u00e9sindustrialisation, et avant elle, l\u2019atomisation des lieux et des collectifs de travail, ainsi que la r\u00e9novation urbaine pompidolienne ou l\u2019\u00e9viction d\u2019une partie du peuple parisien en banlieue, tous ces facteurs ont converg\u00e9 vers l\u2019affaiblissement de ces pratiques. De ce point de vue, la pr\u00e9occupation s\u00e9curitaire (\u00e0 des fins contre-r\u00e9volutionnaires) n\u2019a jamais disparu des politiques d\u2019urbanisme, m\u00eame si elle s&#8217;est euph\u00e9mis\u00e9e ou masqu\u00e9e. Mais l\u2019hygi\u00e9nisme est toujours \u00e0 la fois sanitaire et moral, donc \u00e9minemment politique.<\/p>\n<p>C\u2019est tout ce tissu social et ces pratiques d\u2019auto-organisation qui faisaient un quartier populaire et dont on ne retrouve que des traces dans ceux d\u2019aujourd\u2019hui, \u00e0 travers des formes de solidarit\u00e9 quotidienne, des pratiques \u00e9conomiques autonomes, y compris ill\u00e9gales, dans un contexte de ch\u00f4mage de masse, et des associations locales, qui ne sont d&#8217;ailleurs pas toujours tenues par les classes populaires elles-m\u00eames.<\/p>\n<p><strong>EH&nbsp;:<\/strong> Mais pas <em>intra-muros<\/em>.<\/p>\n<p><strong>AC&nbsp;:<\/strong> <em>Intra-muros<\/em>, il y a encore aujourd&#8217;hui des formes de solidarit\u00e9s populaires, par exemple sur la base de l\u2019origine nationale ou r\u00e9gionale des migrants (comme les Chinois de la r\u00e9gion de Wen Zhou dans le 3<sup>e<\/sup> arrondissement et \u00e0 Belleville). Ces formes de solidarit\u00e9, non exemptes d\u2019exploitation entre migrants de la m\u00eame origine, permettent notamment aux commer\u00e7ants chinois de r\u00e9unir les sommes n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019achat de commerce et la force de travail requise (en g\u00e9n\u00e9ral fond\u00e9e sur l\u2019exploitation de la famille) pour faire tourner ce commerce. Comme on le voit dans cet exemple, il ne s\u2019agit plus de formes de solidarit\u00e9s qui pouvaient se poser volontairement en rupture ou en marge du capitalisme et qui visaient l\u2019abolition des rapports de classes. Cela n\u2019est pas directement li\u00e9 aux politiques d\u2019urbanisme qui ont transform\u00e9 les quartiers populaires, mais au contexte politique qui n\u2019est plus le m\u00eame, notamment en termes de mobilisation des classes populaires.<\/p>\n<p>La d\u00e9sorganisation de la classe ouvri\u00e8re est due \u00e0 de multiples facteurs comme la r\u00e9organisation du travail sur un mode flexible, la d\u00e9sindustrialisation, la crise de la reproduction ouvri\u00e8re \u00e0 travers la massification scolaire, celle de la repr\u00e9sentation ouvri\u00e8re, elle-m\u00eame li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9volution bureaucratique des principaux syndicats, aux trahisons \u00e9lectoralistes des partis politiques sociaux-d\u00e9mocrates, et \u00e0 l\u2019histoire nationale et internationale du communisme autoritaire. Cette d\u00e9sorganisation a aussi une dimension spatiale, \u00e0 travers la diversit\u00e9 de trajectoires r\u00e9sidentielles au sein des classes populaires entre les trajectoires des immigr\u00e9s en France (nombreuses discriminations au logement qui confinent les primo-arrivants au logement priv\u00e9 d\u00e9grad\u00e9 ou sans confort et les cantonnent ensuite dans certains segments d\u00e9valoris\u00e9s du parc social), celles des fractions stables des classes populaires (y compris immigr\u00e9es ou issues de l\u2019immigration) qui peuvent acc\u00e9der \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 de plus en plus loin du centre, et celles des locataires du parc priv\u00e9, souvent repouss\u00e9s en p\u00e9riph\u00e9rie par la hausse des prix immobiliers. Or ces trajectoires r\u00e9sidentielles sont de plus en plus contraintes par les pouvoirs publics [5. Voir \u00e0 ce sujet, une bonne synth\u00e8se des recherches en sciences sociales au sujet des mobilit\u00e9s r\u00e9sidentielles des classes populaires\u00a0: Sylvie Fol, Yoan Miot et C\u00e9cile Vignal (dir.), <em>Mobilit\u00e9s r\u00e9sidentielles, territoires et politiques publiques<\/em>, PU du Septentrion, 2014].<\/p>\n<p>De telles divisions, exploit\u00e9es de toutes parts, s&#8217;inscrivent aussi dans l&#8217;espace&nbsp;: ce sont des gens qui n\u2019habitent pas forc\u00e9ment les m\u00eames quartiers&nbsp;; par ailleurs, habiter un pavillon de banlieue, un grand ensemble d\u2019habitat social ou un petit appartement parisien, ce n&#8217;est pas la m\u00eame chose. Ce sont des clivages tr\u00e8s forts. Ce n&#8217;est pas ce qu&#8217;on observait dans le Paris ouvrier. Certes, le peuple de Paris \u00e9tait composite, fait d\u2019ouvriers de divers secteurs, d\u2019employ\u00e9s du commerce et de domestiques mais aussi d\u2019artisans et de petits commer\u00e7ants ind\u00e9pendants, sans compter la diversit\u00e9 des origines g\u00e9ographiques. Pourtant, par la cohabitation dans les m\u00eames quartiers, par la diffusion des pratiques quotidiennes de solidarit\u00e9 et d\u2019auto-organisation, et par la mobilisation politique, il y avait une vraie coh\u00e9sion de cet ensemble h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/01-_Clerval.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/01-_Clerval.png\" alt=\"01-_Clerval\" width=\"840\" height=\"1301\" class=\"alignleft size-full wp-image-1936\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Aujourd&#8217;hui, quel est le r\u00f4le des pouvoirs publics dans la transformation urbaine et sociale de Paris, notamment celle des quartiers populaires&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><strong>AC&nbsp;:<\/strong> Je ne crois pas que les choses aient \u00e9t\u00e9 \u00ab&nbsp;planifi\u00e9es&nbsp;\u00bb en r\u00e9gion parisienne&nbsp;: le processus de gentrification, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019embourgeoisement des quartiers populaires par la transformation mat\u00e9rielle du quartier (notamment de l\u2019habitat), est avant tout li\u00e9 au march\u00e9 immobilier priv\u00e9 et \u00e0 la r\u00e9habilitation des logements par des m\u00e9nages ou par des promoteurs, avec l&#8217;aide des banques (notamment \u00e0 travers la baisse des taux des pr\u00eats immobiliers permettant la diffusion de l\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 dans les classes interm\u00e9diaires). L&#8217;agr\u00e9gation de tous ces facteurs a bien plus transform\u00e9 les quartiers populaires de Paris que les politiques de r\u00e9novation urbaine des ann\u00e9es 1970-1980. Disons simplement que les pouvoirs publics peuvent \u00eatre des facilitateurs \u00e0 certains moments.<\/p>\n<p>\u00c0 Paris, ils ont mis un certain temps \u00e0 comprendre qu&#8217;il y avait une opportunit\u00e9 pour eux \u00e0 soutenir ce processus. Jusqu\u2019au milieu des ann\u00e9es 1980, ce sont m\u00eame des mesures de r\u00e9glementation des loyers comme la loi de 1948 (qui encadrait strictement les loyers dans les logements construits avant cette date) qui ont frein\u00e9 la gentrification. Jusqu\u2019\u00e0 la lib\u00e9ralisation des loyers par la loi M\u00e9haignerie de 1986, red\u00e9finie par la loi Malandain-Mermaz de 1989, la sp\u00e9culation immobili\u00e8re passait surtout par la d\u00e9molition d\u2019un immeuble entier et son remplacement par un immeuble neuf o\u00f9 les loyers \u00e9taient libres. On voit bien ce type de r\u00e9sidences priv\u00e9es haut de gamme des ann\u00e9es 1970 dans le 15<sup>e<\/sup> arrondissement ou le long du canal Saint-Martin (10<sup>e<\/sup>) par exemple. Dans les ann\u00e9es 1980, des m\u00e9nages de la petite bourgeoisie intellectuelle ont commenc\u00e9 \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 dans des logements anciens des quartiers populaires qu\u2019ils ont fait r\u00e9habiliter. La lib\u00e9ralisation des loyers et l\u2019augmentation qui en a d\u00e9coul\u00e9, parall\u00e8lement \u00e0 la baisse des taux des pr\u00eats immobiliers, ont acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 ce processus. Ce faisant, ils valorisaient, symboliquement et financi\u00e8rement, les logements anciens, m\u00eame dans un tissu urbain de pi\u00e8tre qualit\u00e9 comme celui qu\u2019on dit \u00ab&nbsp;faubourien&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>Or, dans le m\u00eame temps, les pouvoirs publics (l\u2019\u00c9tat, puis la mairie \u00e0 partir des lois de d\u00e9centralisation de 1982-1983) ont men\u00e9 une politique de r\u00e9novation urbaine, c\u2019est-\u00e0-dire de d\u00e9molition\/reconstruction d\u2019\u00eelots entiers, dits insalubres depuis la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, et dont on consid\u00e9rait que le tissu urbain n\u2019avait aucune valeur. La r\u00e9novation au bulldozer c\u00f4toyait d\u00e9j\u00e0 la patrimonialisation de tissus urbains \u00ab&nbsp;nobles&nbsp;\u00bb comme le Marais ou le faubourg Saint-Germain (pr\u00e9serv\u00e9s et r\u00e9habilit\u00e9s suite \u00e0 la loi Malraux de 1962). C\u2019est assez tardivement par rapport aux d\u00e9buts du processus de gentrification que les pouvoirs publics ont compris que le tissu urbain populaire, faubourien, pouvait lui aussi favoriser l\u2019accumulation de la rente fonci\u00e8re.<\/p>\n<p>En 1995, le nouveau maire de Paris, Jean Tiberi (RPR) abandonne officiellement la politique de r\u00e9novation pour des raisons d&#8217;abord li\u00e9es \u00e0 des rapports de forces politiques (six arrondissements du Nord-Est parisien \u00e9taient alors pass\u00e9s \u00e0 gauche). Le faubourg Saint-Antoine est un bon exemple de ce virage&nbsp;: jusqu&#8217;ici, les plans d\u2019urbanisme pr\u00e9voyaient de d\u00e9truire les cours int\u00e9rieures utilis\u00e9es par l\u2019artisanat du bois, pour reconstruire en ouvrant de nouvelles rues ou en comblant les parcelles. \u00c0 partir de 1995, un plan d&#8217;occupation des sols sp\u00e9cial est mis en place pour pr\u00e9server ces cours. Ce tissu urbain est ainsi revaloris\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire les formes urbaines, mais pas le tissu social \u2013 car l\u2019artisanat du bois est mourant et les classes populaires ont d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 partir, du fait de la hausse des loyers. On a donc pr\u00e9serv\u00e9 la forme, les cours artisanales, mais il n&#8217;y a plus d&#8217;ouvriers ni d&#8217;artisanat du bois, seulement des plaquettes publicitaires et un guide Gallimard sur l&#8217;histoire du quartier. Cette histoire n&#8217;est plus vivante, elle n&#8217;est plus qu&#8217;une queue de com\u00e8te, une trace de ce qu&#8217;ont emport\u00e9 la r\u00e9organisation mondiale de la production de ces trente derni\u00e8res ann\u00e9es et la nouvelle division internationale du travail.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, la r\u00e9novation urbaine s\u2019est en fait poursuivie dans les quartiers de friches industrielles de l\u2019Est parisien comme les ZAC Bercy (12<sup>e<\/sup> arrondissement) et Rive gauche (13<sup>e<\/sup>). Elle est encore \u00e0 l\u2019ordre du jour, dans le nord de Paris cette fois, avec le vaste projet de reconversion urbaine \u00ab&nbsp;Paris Nord-Est&nbsp;\u00bb, le long du p\u00e9riph\u00e9rique, \u00e0 cheval sur les communes de Paris et d\u2019Aubervilliers. Il s\u2019agit de cr\u00e9er un nouveau p\u00f4le d&#8217;affaires dans un quartier de logements sociaux. L&#8217;originalit\u00e9 consiste \u00e0 changer compl\u00e8tement la nature du quartier sans d\u00e9truire pour l&#8217;instant les logements sociaux. On commence par construire des bureaux pour des cadres, des commerces destin\u00e9s \u00e0 cette nouvelle client\u00e8le et des logements priv\u00e9s neufs (par des promoteurs immobiliers qui r\u00e9cup\u00e8rent l\u2019augmentation de la rente fonci\u00e8re) et m\u00eame un peu de nouveaux logements sociaux (dont une partie pour les classes moyennes). On modifie le quartier non pas en d\u00e9pla\u00e7ant les gens, mais en changeant l\u2019\u00e9quilibre de la composition sociale du quartier, ce qui transformera \u00e0 terme la norme dominante dans l\u2019espace public. Il s\u2019agit d\u2019une op\u00e9ration de gentrification planifi\u00e9e par la reconversion d\u2019anciennes friches industrielles et la d\u00e9molition\/reconstruction. <\/p>\n<p>Dans le cadre de friches industrielles de l\u2019ampleur de l\u2019ancien entrep\u00f4t Macdonald, situ\u00e9 dans l\u2019ancienne zone des fortifications de Paris o\u00f9 les logements sociaux dominent, le risque financier est trop important pour qu\u2019un op\u00e9rateur priv\u00e9 se lance dans l\u2019op\u00e9ration. D\u2019o\u00f9 l\u2019appui des pouvoirs publics, \u00e0 la fois pour r\u00e9cup\u00e9rer les terrains, assumer le risque financier, notamment durant le temps important n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019op\u00e9ration, et piloter le projet d\u2019am\u00e9nagement (en concertation \u00e9troite avec les investisseurs priv\u00e9s). Mais l\u2019op\u00e9rateur principal du projet Paris Nord-Est est BNP-Paribas, d\u00e9j\u00e0 auteur de la reconversion en bureaux (pour une de ses filiales financi\u00e8res) des anciens Moulins de Pantin le long du canal de l\u2019Ourcq. Ce projet est r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019un changement d\u2019\u00e9chelle de la gentrification&nbsp;: l\u2019acteur principal n\u2019est plus l\u2019acc\u00e9dant \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 de classe interm\u00e9diaire mais un grand groupe financier de rang international. Et ce changement d\u2019\u00e9chelle s\u2019appuie sur l\u2019intervention publique.<\/p>\n<p>M\u00eame s\u2019il est difficile de g\u00e9n\u00e9raliser pour ce qui concerne la banlieue, chaque municipalit\u00e9 menant sa propre politique, on constate qu&#8217;il y a souvent un appui public \u00e0 l\u2019augmentation de la rente fonci\u00e8re dans des quartiers populaires o\u00f9 elle \u00e9tait jusque-l\u00e0 sous-\u00e9valu\u00e9e (extension d&#8217;une ligne de m\u00e9tro, projet urbain sur une friche industrielle comme les Docks de Saint-Ouen par exemple). \u00c0 Montreuil, Bagnolet, Aubervilliers ou Saint-Denis, le Plan national pour la r\u00e9novation des quartiers anciens d\u00e9grad\u00e9s (PNRQAD), une aide publique \u00e0 la r\u00e9habilitation priv\u00e9e, a \u00e9t\u00e9 un facteur d\u00e9terminant. De tels plans sont des acc\u00e9l\u00e9rateurs, ils permettent notamment de mettre dehors de petits propri\u00e9taires qui n&#8217;ont pas les moyens de faire des travaux, ou de virer les occupants sans-titre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/arton5876.gif\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/arton5876.gif\" alt=\"arton5876\" width=\"316\" height=\"500\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1942\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Pour bien se rep\u00e9rer, quelle d\u00e9finition pourriez-vous donner des notions de \u00ab&nbsp;tissu urbain&nbsp;\u00bb et de \u00ab&nbsp;tissu social&nbsp;\u00bb&nbsp;? Quelles diff\u00e9rences et imbrications mutuelles comportent-elles&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p><strong>AC&nbsp;:<\/strong> \u00c0 mon sens, le \u00ab&nbsp;tissu urbain&nbsp;\u00bb d\u00e9signe le b\u00e2ti d\u2019une ville, habitat, \u00e9quipements, b\u00e2timents d\u2019activit\u00e9, espace public et notamment r\u00e9seau viaire. La m\u00e9taphore du tissu rappelle que cela forme un tout, auquel l\u2019histoire conf\u00e8re une certaine coh\u00e9rence (ou incoh\u00e9rence pour les tissus dits h\u00e9t\u00e9roclites et entrecoup\u00e9s de ce qu\u2019on nomme des \u00ab&nbsp;coupures urbaines&nbsp;\u00bb, voie de chemin de fer ou autoroute par exemple, qui entravent la circulation pi\u00e9tonne d\u2019un endroit \u00e0 un autre). Mais cette image du tissu renvoie aussi \u00e0 la repr\u00e9sentation organique de la ville comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un \u00eatre vivant. Cette repr\u00e9sentation de la ville comme un organisme est discr\u00e8tement r\u00e9actionnaire&nbsp;: elle justifie les hi\u00e9rarchies sociales (il y a une t\u00eate qui ordonne et des membres qui ex\u00e9cutent) et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, naturalise les in\u00e9galit\u00e9s sociales qui se manifestent dans l\u2019espace urbain. Les dysfonctionnements de la ville qui en d\u00e9coulent sont consid\u00e9r\u00e9s comme des maladies&nbsp;: on parle de m\u00e9tastases urbaines, de thrombose des axes de communication. Et on peut continuer de filer la m\u00e9taphore avec la m\u00e9decine et la chirurgie&nbsp;: plut\u00f4t que de remettre en cause le mode de production capitaliste de la ville, il s\u2019agit de la soigner, s\u2019il le faut avec l\u2019aide du bistouri (comme le dit l&#8217;historien Louis Chevalier dans <em>L\u2019assassinat de Paris<\/em><span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_1926_1('footnote_plugin_reference_1926_1_3');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_1926_1_3\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">3<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_1926_1_3\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>). Il faut donc \u00eatre vigilant quant \u00e0 l\u2019emploi de ce terme, notamment quand il est utilis\u00e9 \u00e0 la place de tissu social, charriant l\u2019id\u00e9e fausse selon laquelle on pourrait r\u00e9gler les questions sociales par une intervention sur l\u2019espace urbain.<\/p>\n<p>La notion de \u00ab&nbsp;tissu social&nbsp;\u00bb renvoie aux personnes qui vivent dans cet espace (pour ce qui nous occupe ici) et \u00e0 l\u2019ensemble des rapports sociaux qui les relient et les divisent. La gentrification a comme caract\u00e9ristique de transformer \u00e0 la fois le tissu urbain et le tissu social, r\u00e9v\u00e9lant ainsi leur interaction.<\/p>\n<p><strong>EH&nbsp;:<\/strong> J&#8217;entends bien le danger du mot \u00ab&nbsp;tissu&nbsp;\u00bb, si on le prend au sens de partie d&#8217;un corps vivant&nbsp;: \u00e7a tendrait \u00e0 faire de la ville un organisme. Moi, je l&#8217;emploie au sens textile&nbsp;: une ville, \u00e7a se tricote, ce qui signifie d&#8217;une part lenteur \u2013 pour faire le beau centre d&#8217;Ivry, Renaudie a mis plus de vingt ans <span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_1926_1('footnote_plugin_reference_1926_1_4');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_1926_1_4\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">4<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_1926_1_4\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span> \u2013 et d&#8217;autre part \u00e9chelle r\u00e9duite. Les bonnes op\u00e9rations d&#8217;urbanisme sont de petite taille, avec comme anc\u00eatre l&#8217;axe Place Dauphine-Pont-Neuf-rue Dauphine, premi\u00e8re op\u00e9ration d&#8217;urbanisme concert\u00e9 \u00e0 Paris. <\/p>\n<p><strong>Les diff\u00e9rentes \u00e9tapes de gentrification qui ont commenc\u00e9 dans les ann\u00e9es 1980, au faubourg Saint-Antoine puis \u00e0 Belleville, se sont-elles faites en douceur&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p><strong>EH&nbsp;:<\/strong> Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, il y a eu une r\u00e9sistance organis\u00e9e autour de l&#8217;association La Bellevilleuse, dans le bas-Belleville. Le processus de d\u00e9molition \u00e9tait pourtant bien engag\u00e9, avec l&#8217;ensemble du Nouveau-Belleville, la rue du Pressoir, le long du boulevard de Belleville \u2013 qui est un d\u00e9sastre urbanistique total. L&#8217;id\u00e9e de base \u00e9tait que tout le bas du quartier, entre la rue des Couronnes et la rue de Belleville devait \u00eatre d\u00e9truit. Et l\u00e0,\u00a0 on a connu une r\u00e9sistance, pas extr\u00eamement structur\u00e9e, mais qui a rassembl\u00e9 les gens du quartier, jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;abandon du projet, il y a 10 ou 15 ans. R\u00e9cemment, tout le monde s&#8217;attendait \u00e0 ce que soit d\u00e9truit le petit immeuble \u00e0 l&#8217;angle de la rue Ramponneau et du boulevard de Belleville, un relais de poste du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle en quasi ruines. Sous la pression du quartier, je pense, il a \u00e9t\u00e9 retap\u00e9, et pas si mal. Aujourd&#8217;hui, il existe donc une sorte de r\u00e9sistance informelle, qui reste relativement efficace. <\/p>\n<p><strong>AC&nbsp;:<\/strong> Ce qu&#8217;il est n\u00e9anmoins important de relever dans cette histoire, c&#8217;est qu&#8217;il ne s&#8217;agissait pas d&#8217;une lutte contre la gentrification, mais contre la r\u00e9novation. La victoire a consist\u00e9 \u00e0 arr\u00eater le projet de d\u00e9molition\/reconstruction. Mais ceux qui ont men\u00e9 cette lutte \u00e9taient les premiers gentrifieurs de Belleville, c&#8217;est-\u00e0-dire des gens qui avaient achet\u00e9 et investi dans ce quartier tr\u00e8s populaire, parfois d\u00e9labr\u00e9. Ils risquaient d&#8217;\u00eatre expropri\u00e9s et ont voulu d\u00e9fendre leur bien. Comme ils \u00e9taient de gauche, ils ont eu l&#8217;intelligence de tenir un discours sur la mixit\u00e9 sociale et sur l&#8217;importance de maintenir sur place tous les habitants pour pr\u00e9server le quartier. Il y avait donc un double discours, non pas ambivalent, mais sur deux axes&nbsp;: la pr\u00e9servation du tissu urbain d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 et le maintien de la population sur place, du tissu social, de l&#8217;autre. Les arguments sur le tissu urbain ont fait mouche&nbsp;; le 20<sup>e<\/sup> arrondissement est pass\u00e9 \u00e0 gauche en 1995, et Tiberi a abandonn\u00e9 la r\u00e9novation en partie \u00e0 cause de ce rapport de forces.<\/p>\n<p>Pour autant, une fois que le projet a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9, une Op\u00e9ration programm\u00e9e de l&#8217;am\u00e9lioration de l&#8217;habitat (Opah) a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e pour aider \u00e0 la r\u00e9habilitation, sans pr\u00e9occupation pour le maintien des habitants sur place&nbsp;: de fait, les loyers ont augment\u00e9 et le quartier a pris de la valeur. L&#8217;ambiance du quartier a progressivement chang\u00e9, les caf\u00e9s \u00e0 la mode ont fleuri, puis le <em>street art<\/em>. Le ver \u00e9tait dans le fruit, puisque ceux qui ont men\u00e9 la lutte ne faisaient pas partie des classes populaires \u2013 ils avaient bien une strat\u00e9gie d&#8217;alliance de classes, mais que voulaient-ils sauvegarder le plus&nbsp;? Le tissu urbain ou le tissu social&nbsp;?<\/p>\n<p><strong>EH&nbsp;:<\/strong> Aujourd&#8217;hui, quand on se prom\u00e8ne dans le quartier ou quand on y habite, on a l&#8217;impression que la rue ne repr\u00e9sente pas l&#8217;habitat. Les gens viennent l\u00e0 parce qu&#8217;ils ont leurs habitudes, leurs caf\u00e9s, leur march\u00e9, mais souvent ils habitent ailleurs, plus loin, en banlieue. <\/p>\n<p><strong>AC&nbsp;:<\/strong> Les vieux chibanis ont \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de d\u00e9m\u00e9nager, mais ils reviennent tous les matins prendre leur caf\u00e9, parce que cela reste leur tissu social. Du coup, la rue renvoie l\u2019impression d\u2019\u00eatre dans un vrai quartier populaire, mais quand on regarde la composition sociale des r\u00e9sidents, la part de cadres qui se sont install\u00e9s l\u00e0 depuis une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es est sans commune mesure avec les banlieues populaires.<\/p>\n<p><strong>EH&nbsp;:<\/strong> Il y a cinq ans encore, l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;il puisse y avoir un jour une galerie d&#8217;art rue Ramponneau paraissait insens\u00e9e. Aujourd&#8217;hui, il y en a moins cinq sur moins de 300&nbsp;m\u00e8tres. Depuis que j&#8217;y habite, il y avait \u00a0une grande vitrine toujours ferm\u00e9e par un rideau de fer, une boutique d&#8217;articles religieux juifs. Et puis soudain, le rideau s&#8217;est lev\u00e9 sur une galerie d&#8217;art&nbsp;! Rue Jouye-Rouve, qui est une petite perpendiculaire du boulevard de Belleville qui va vers le parc, c&#8217;est la m\u00eame multiplication de galeries. Je ne comprends pas quelle est leur \u00e9conomie, leur public, comment elles survivent. Mais ce qui est s\u00fbr, c&#8217;est que les galeries d&#8217;art et les magasins bio sont deux signes symboliques et mat\u00e9riels de la gentrification. <\/p>\n<p><strong>AC&nbsp;:<\/strong> Mat\u00e9riels surtout, car concr\u00e8tement, cela fait augmenter le prix des baux commerciaux et cela transforme la fr\u00e9quentation. Il faut ajouter \u00e0 cela l&#8217;effet de concentration&nbsp;: plusieurs galeries au m\u00eame endroit, cela attire d&#8217;autres galeries. Or celles et ceux qui viennent dans ces galeries sont issu.e.s de la petite bourgeoisie intellectuelle, pas des classes populaires.<\/p>\n<p>Par ailleurs, tous les logements sociaux ne sont pas bon signe&nbsp;: \u00e0 Paris, beaucoup de \u00ab&nbsp;logements sociaux&nbsp;\u00bb sont destin\u00e9s aux classes moyennes et contribuent donc \u00e0 la gentrification. Ce qui se joue dans la question du maintien ou non d\u2019une pratique ouverte au street art dans la rue Denoyez \u00e0 Belleville rel\u00e8ve d\u2019une concurrence interne \u00e0 la m\u00eame classe&nbsp;: la petite bourgeoisie intellectuelle des artistes s&#8217;oppose \u00e0 la petite bourgeoisie intellectuelle au pouvoir \u00e0 la mairie. Les classes populaires n\u2019ont pas grand-chose \u00e0 voir l\u00e0-dedans et ont toutes les chances d\u2019\u00eatre perdantes quelle que soit l\u2019issue de ce conflit. En particulier, les demandeurs de logement sociaux, dont l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 appartient aux classes populaires, ne sont jamais consult\u00e9s dans les projets urbains.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/4-13-a-grand.gif\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/4-13-a-grand.gif\" alt=\"4-13-a-grand\" width=\"1000\" height=\"879\" class=\"alignleft size-full wp-image-1937\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Que va modifier de plus le Grand Paris pour la ville et sa banlieue&nbsp;?<\/strong> <\/p>\n<p><strong>EH&nbsp;:<\/strong> Je ne pense pas qu&#8217;il faille traiter la banlieue comme un tout, ce qu&#8217;on a tendance \u00e0 faire dans trop de d\u00e9bats. La premi\u00e8re couronne est en voie de gentrification&nbsp;; par endroits, c&#8217;est d\u00e9j\u00e0 bien fait. Quand j&#8217;\u00e9tais interne dans les ann\u00e9es 1960, Levallois \u00e9tait un immense garage&nbsp;: de l&#8217;automobile d&#8217;occasion \u00e0 perte de vue. Quand on voulait frimer, on allait acheter une d\u00e9capotable l\u00e0-bas. Aujourd&#8217;hui, c&#8217;est Thal\u00e8s, la Sous-direction anti-terroriste (Sdat) et des r\u00e9sidences pour cadres. <\/p>\n<p>Le bas d&#8217;Issy-les-Moulineaux \u00e9tait une grande friche jusque dans les ann\u00e9es 1980, puis \u00e7a s&#8217;est transform\u00e9 en zone de bureaux \u00e0 toute vitesse. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne se restreint plus \u00e0 l&#8217;Ouest, il fait le tour, au Sud, Malakoff, Montrouge. Les \u00e9ditions du Seuil sont boulevard Romain-Rolland, juste de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 du p\u00e9riph\u00e9rique, mais toujours dans le 14<sup>e<\/sup>. Flammarion est au-del\u00e0 de la BNF dans le 13<sup>e<\/sup>, presque \u00e0 Ivry. \u00c0 l&#8217;Est, ce n&#8217;est pas encore tout \u00e0 fait le cas, Montreuil est sur la voie, mais pas enti\u00e8rement. Pour la bourgeoisie, intellectuelle ou pas, il y a encore beaucoup \u00e0 gagner dans l&#8217;Est parisien. <\/p>\n<p>Ces avanc\u00e9es des classes moyennes signifient qu&#8217;une grande partie de la population qui habitait l\u00e0 est repouss\u00e9e vers la couronne suivante. Chasser progressivement les pauvres vers la p\u00e9riph\u00e9rie est un ph\u00e9nom\u00e8ne vieux d&#8217;au moins quatre si\u00e8cles&nbsp;: c&#8217;est un processus historique lent, avec des moments d&#8217;acc\u00e9l\u00e9ration comme celui qu&#8217;on vit aujourd&#8217;hui, mais c&#8217;est un processus continu. Il n&#8217;y a jamais eu de retour des classes populaires vers le centre, pour l&#8217;instant. <\/p>\n<p><strong>AC&nbsp;:<\/strong> La banlieue n&#8217;est pas homog\u00e8ne, c&#8217;est vrai, de m\u00eame que Paris. \u00c0 Neuilly, on ne parle pas de gentrification, \u00e7&#8217;a toujours \u00e9t\u00e9 d&#8217;embl\u00e9e une annexe des beaux quartiers. D&#8217;autres villes dans le prolongement, jusqu&#8217;\u00e0 Saint-Germain-en-Laye ou Versailles, n&#8217;ont jamais vraiment \u00e9t\u00e9 populaires. Ces beaux quartiers continuent de s&#8217;embourgeoiser, avec un renforcement de la pr\u00e9sence des cadres et des professions intellectuelles sup\u00e9rieures. Dans leur cas, on peut parler de filtrage social par le haut et de renforcement de leur exclusivit\u00e9 sociale. Le peu de classes moyennes et populaires qui y vivaient s\u2019en va.<\/p>\n<p>\u00c0 Boulogne-Billancourt, \u00e0 la fois ville bourgeoise et ouvri\u00e8re, la fermeture des usines Renault et le projet d&#8217;am\u00e9nagement de l&#8217;\u00eele Seguin ont jou\u00e9 le r\u00f4le d&#8217;acc\u00e9l\u00e9rateurs. \u00c0 Issy et Levallois, la gentrification a \u00e9t\u00e9 planifi\u00e9e par la droite. On a d\u00e9moli puis construit des si\u00e8ges d&#8217;entreprises et des logements haut de gamme.<\/p>\n<p>Le projet du Grand Paris est un projet d&#8217;intensification de la gentrification, dans un contexte de m\u00e9tropolisation, c\u2019est-\u00e0-dire de concentration des activit\u00e9s tertiaires strat\u00e9giques (finance, assurance, conseil, conception, etc.). Les futures gares du r\u00e9seau Grand Paris Express s\u2019accompagnent d\u2019un Contrat de d\u00e9veloppement territorial (CDT), c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un projet d\u2019am\u00e9nagement urbain, de cr\u00e9ation ou de restructuration des nouveaux quartiers de gare&nbsp;: ce sont souvent des espaces peu denses qu&#8217;on va densifier. Les projets annoncent des bureaux, du logement haut de gamme, des \u00e9quipements pour les nouvelles populations que l\u2019on souhaite attirer, et aussi des logements sociaux. Tout le monde d\u00e9bat&nbsp;: y en aura-t-il 50%, 30% ou bien 20%&nbsp;? Dans tous les cas, m\u00eame si on en fait 50%, la moiti\u00e9 qui reste sera du logement priv\u00e9 neuf, donc cher et destin\u00e9 aux cadres. Comme pour Paris Nord-Est, cela contribuera \u00e0 la gentrification des quartiers actuellement populaires o\u00f9 est pr\u00e9vue l\u2019implantation d\u2019une gare du nouveau r\u00e9seau.<\/p>\n<p><strong>EH&nbsp;:<\/strong> On a une chance, c&#8217;est qu&#8217;il n&#8217;y a plus d&#8217;argent public. Le drame des ann\u00e9es 1960 dont on parlait, c&#8217;est que l&#8217;argent coulait \u00e0 flots. Il y a eu un m\u00e9canisme de ciseaux malencontreux entre cette p\u00e9riode o\u00f9 l&#8217;argent abondait et le moment le plus bas du niveau de l&#8217;architecture et de l&#8217;urbanisme fran\u00e7ais. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/c3a9ric-hazan-c2ab-l_invention-de-paris-c2bb-seuil.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/c3a9ric-hazan-c2ab-l_invention-de-paris-c2bb-seuil.jpg\" alt=\"c3a9ric-hazan-c2ab-l_invention-de-paris-c2bb-seuil\" width=\"896\" height=\"1500\" class=\"alignleft size-full wp-image-1944\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Sous Mitterrand, l&#8217;architecte Roland Castro est charg\u00e9 en 1983 dans la banlieue lyonnaise de r\u00e9aliser \u00ab&nbsp;l&#8217;ach\u00e8vement du tissu urbain&nbsp;\u00bb. Est-ce que cette id\u00e9e de \u00ab&nbsp;tissu urbain&nbsp;\u00bb n&#8217;intervient pas justement au moment o\u00f9 tout se d\u00e9sagr\u00e8ge&nbsp;? Quel est ce lien entre tissu urbain et tissu social&nbsp;? Quand on voit l&#8217;histoire des squats parisiens, \u00e0 un moment donn\u00e9, ce n&#8217;\u00e9tait plus possible, un squat ne tenait m\u00eame pas un jour, donc forc\u00e9ment, on les trouve d\u00e9sormais \u00e0 Montreuil, \u00e0 Ivry, \u00e0 Saint-Denis. Comment recr\u00e9er une logique de tension, un rapport de forces avec le pouvoir&nbsp;? Est-ce qu&#8217;on peut reprendre Paris ou bien faut-il l\u00e2cher le terrain&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p><strong>EH&nbsp;:<\/strong> C&#8217;est par la p\u00e9riph\u00e9rie qu&#8217;on reprendra la ville. Paris ce n&#8217;est pas foutu, ce n&#8217;est pas irr\u00e9versible. Il ne s&#8217;agit pas de l&#8217;abandonner, mais de la reprendre par une offensive venant de la p\u00e9riph\u00e9rie. L&#8217;id\u00e9e en vogue dans les milieux r\u00e9volutionnaires, celle d&#8217;abandonner les m\u00e9tropoles, de partir vers d&#8217;autres territoires, ne me semble pas juste. <\/p>\n<p><strong>AC&nbsp;:<\/strong> \u00c7a me fait penser \u00e0 une planche de <em>L&#8217;An 01<\/em> de G\u00e9b\u00e9, au moment o\u00f9 l&#8217;on construit les grands ensembles en banlieue&nbsp;: il repr\u00e9sente Paris avec plein de tours autour, et puis un personnage dit&nbsp;: \u00ab<em>&nbsp;Merde, on s&#8217;est encore fait virer de Paris&nbsp;!&nbsp;<\/em>\u00bb, et un autre r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab<em>&nbsp;Non, mais ils sont compl\u00e8tement cons&nbsp;: on les encercle&nbsp;!&nbsp;<\/em>\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 partir de l\u00e0, on peut r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 comment relier tissu urbain et tissu social. Les quartiers populaires n&#8217;ont quasiment jamais \u00e9t\u00e9 construits par les classes populaires elles-m\u00eames, sauf peut-\u00eatre en banlieue, dans les petites zones pavillonnaires&nbsp;; sinon, il s&#8217;agit de promoteurs priv\u00e9s, de petits-bourgeois qui ont cr\u00e9\u00e9 des immeubles de rapport vou\u00e9s \u00e0 la location. Cela dit, vu le manque d&#8217;intervention des pouvoirs publics et des propri\u00e9taires, les classes populaires ont tiss\u00e9 des formes sociales \u00e0 partir de ces formes urbaines de pi\u00e8tre qualit\u00e9 et vite d\u00e9grad\u00e9es. C\u2019est ce que je disais tout \u00e0 l\u2019heure \u00e0 propos des pratiques d\u2019auto-organisation ouvri\u00e8re \u00e0 Paris ou \u00e0 Barcelone. Elles permettaient d\u2019envisager ce que Lefebvre appelle le \u00ab&nbsp;droit \u00e0 la ville&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 de d\u00e9cider collectivement de la fa\u00e7on de produire la ville et de ses finalit\u00e9s (versant urbain de la r\u00e9cup\u00e9ration et de l\u2019autogestion de la production, afin de l\u2019adapter aux besoins r\u00e9els). Ce qui compte dans une perspective \u00e9mancipatrice, ce n\u2019est pas tant le tissu urbain que la capacit\u00e9 collective des habitants d\u2019une ville \u00e0 d\u00e9cider de la fa\u00e7on dont on le produit et l\u2019utilise.<\/p>\n<p>Au contraire de cette perspective, les urbanistes parlent de faire de la \u00ab&nbsp;couture&nbsp;\u00bb urbaine entre Paris et la banlieue. C&#8217;est une vision purement formelle qui n&#8217;a rien \u00e0 voir avec le tissu social&nbsp;: il s\u2019agit de recouvrir le p\u00e9riph\u00e9rique, de faire de petits immeubles entre les grands immeubles pour recr\u00e9er de la \u00ab&nbsp;continuit\u00e9 urbaine\u00a0&nbsp;. On f\u00e9tichise la forme urbaine comme si elle \u00e9tait productrice de tissu social sans remettre en cause le mode de production technocratique de la ville au service des classes dominantes et des int\u00e9r\u00eats du capital. Et tout cela est enrob\u00e9 de discours sur le lien social, le vivre ensemble ou la mixit\u00e9 sociale, h\u00e9ritiers d\u2019une pens\u00e9e de collaboration de classe venue du catholicisme social au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle pour faire barrage au socialisme. L&#8217;\u00c9tat n&#8217;a jamais autant mis en avant la mixit\u00e9 sociale que depuis le tournant de la rigueur du Parti socialiste en 1983&nbsp;: depuis que le PS s\u2019est ralli\u00e9 au capitalisme dans sa version n\u00e9olib\u00e9rale, le d\u00e9sengagement de l\u2019\u00c9tat des structures keyn\u00e9siennes de redistribution (relative) des richesses n\u2019a pas cess\u00e9 de s\u2019approfondir. Or, plus les in\u00e9galit\u00e9s sociales augmentent, plus on exhorte au vivre ensemble des groupes sociaux de plus en plus antagonistes.<\/p>\n<p>Remettre en cause la mixit\u00e9 sociale comme un dispositif de fabrique du consentement est d\u00e9j\u00e0 un premier \u00e9l\u00e9ment de lutte contre la d\u00e9possession des classes populaires dans l\u2019espace urbain. Mais en termes de strat\u00e9gie politique, la priorit\u00e9 devrait \u00eatre de retisser des solidarit\u00e9s de classe, par des pratiques d\u2019entraide au quotidien, dans une perspective de lutte contre un r\u00e9gime politique et \u00e9conomique in\u00e9galitaire. Reprendre Paris semble pour l\u2019instant difficile, mais il y a des choses \u00e0 faire dans les banlieues populaires, notamment l\u00e0 o\u00f9 se trouvent les squatteurs, qui r\u00e9v\u00e8lent souvent malgr\u00e9 eux l\u2019avant-garde du front de gentrification.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, on observe parfois un hiatus entre des gens qui sont h\u00e9ritiers des pens\u00e9es et des pratiques du mouvement ouvrier, mais qui font le plus souvent partie de la classe interm\u00e9diaire, et les classes populaires, o\u00f9 la conscience de classe est tr\u00e8s affaiblie. Pour retisser du lien social sur une base de classe et dans une perspective politique (ce qui est le contraire du lien social d\u00e9politisant et consensuel que pr\u00f4nent les pouvoirs publics), il me semble qu\u2019il faut s\u2019appuyer sur ce qui existe d\u00e9j\u00e0 dans les banlieues populaires, notamment \u00e0 partir des luttes de l\u2019immigration et des descendants des immigr\u00e9s. La d\u00e9fiance envers l\u2019\u00c9tat est forte parmi les classes populaires racis\u00e9es, il y a un travail de lien politique \u00e0 faire avec elles. Mais pour cela, il faut accepter de partir des objectifs de lutte des classes populaires, qui peuvent aller de l\u2019acc\u00e8s au logement social \u00e0 la n\u00e9gociation avec les pouvoirs publics. Il y a parfois des refus dogmatiques de soutenir ce type de d\u00e9marche au nom d\u2019une certaine puret\u00e9 politique. Or, historiquement, le mouvement ouvrier a politis\u00e9 un nombre cons\u00e9quent de personnes qui ont commenc\u00e9 \u00e0 se battre pour seulement r\u00e9duire le temps de travail, am\u00e9liorer leurs conditions de travail et leur vie quotidienne. La radicalisation ne peut \u00eatre un pr\u00e9alable aux luttes, elle se gagne dans les luttes.<\/p>\n<p>Strat\u00e9giquement, on pourrait partir de l\u00e0 o\u00f9 sont les gens des classes populaires. Le but, c&#8217;est qu&#8217;ils s&#8217;organisent collectivement. M\u00eame si c&#8217;est juste pour un logement d\u00e9cent ou pour obtenir une indemnit\u00e9 de licenciement, le plus important, c\u2019est le d\u00e9veloppement des pratiques d\u2019auto-organisation collective et la politisation qui se fait \u00e0 travers ces luttes. Et dans ces luttes, les militants comme des squatteurs peuvent se mettre d\u2019embl\u00e9e en position d\u2019alli\u00e9s et non de meneurs, pour ne pas reproduire les rapports de domination de classe et bien souvent de \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb \u2013 sans parler de la place que prennent les hommes dans ces luttes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/041ruedeshospitalieressaintgervais01.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/041ruedeshospitalieressaintgervais01.jpg\" alt=\"041ruedeshospitalieressaintgervais01\" width=\"794\" height=\"646\" class=\"alignleft size-full wp-image-1938\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Pour aller plus loin :<\/strong><\/p>\n<p>Anne Clerval, <em>Paris sans le peuple<\/em>, \u00e9d. La D\u00e9couverte, 2013.<\/p>\n<p>Eric Hazan, <em>L\u2019invention de Paris<\/em>, \u00e9d. Seuil, 2002.<\/p>\n<p>Eric Hazan, <em>Paris sous tension<\/em>, \u00e9d. La Fabrique, 2011.<\/p>\n<p>Eric Hazan, <em>La dynamique de la r\u00e9volte<\/em>, \u00e9d. La Fabrique, 2015.<\/p>\n<p>Alain Rustenholz, <em>De la banlieue rouge au Grand Paris<\/em>, \u00e9d. La Fabrique, 2015.<\/p>\n<p>Chris Ealham, <em>Barcelone contre ses habitants. 1835-1937, quartiers ouvriers de la r\u00e9volution<\/em>, \u00e9d. CMDE, Collectif des m\u00e9tiers de l\u2019\u00e9dition, 2014.<\/p>\n<p>Maurizio Gribaudi, <em>Paris ville ouvri\u00e8re. Une histoire occult\u00e9e (1789-1848)<\/em>, \u00e9d. La D\u00e9couverte, 2014.<\/p>\n<p>Sylvie Fol, Yoan Miot et C\u00e9cile Vignal (dir.), <em>Mobilit\u00e9s r\u00e9sidentielles, territoires et politiques publiques<\/em>, \u00e9d. PU du Septentrion, 2014.<\/p>\n<p>Jean-Paul Cl\u00e9bert, <em>Paris Insolite<\/em>, \u00e9d. Attila, 2009.<\/p>\n<p>Louis Chevalier, <em>L&#8217;assassinat de Paris<\/em>, \u00e9d. Ivr\u00e9a, 1997.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/71-7v8lUJJL.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/05\/71-7v8lUJJL.jpg\" alt=\"71-7v8lUJJL\" width=\"1000\" height=\"1558\" class=\"alignleft size-full wp-image-1939\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_1926_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_1926_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_1926_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_1926_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_1926_1('footnote_plugin_tooltip_1926_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_1926_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Notamment \u00e0 travers la loi Malraux de 1962 qui facilite (d\u00e9fiscalisation) la r\u00e9novation de biens immobiliers anciens dans une perspective de conservation du patrimoine culturel.<\/td><\/tr>\r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_1926_1('footnote_plugin_tooltip_1926_1_2');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_1926_1_2\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>2<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> \u00c9d. Deno\u00ebl 1952, r\u00e9\u00e9d. Attila 2009<\/td><\/tr>\r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_1926_1('footnote_plugin_tooltip_1926_1_3');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_1926_1_3\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>3<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> \u00c9d. Calmann-L\u00e9vy, 1977, R\u00e9ed. Ivrea 1997.<\/td><\/tr>\r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_1926_1('footnote_plugin_tooltip_1926_1_4');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_1926_1_4\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>4<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Jean Renaudie est un architecte et urbaniste n\u00e9 en 1925. De 1971 \u00e0 1975 et de 1976 \u00e0 1980, il participe aux deux phases de r\u00e9novation du centre d&#8217;Ivry et l&#8217;essentiel de sa production porte sur le logement social et l&#8217;am\u00e9nagement urbain.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_1926_1() { jQuery('#footnote_references_container_1926_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_1926_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_1926_1() { jQuery('#footnote_references_container_1926_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_1926_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_1926_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_1926_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_1926_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_1926_1(); } } function footnote_moveToAnchor_1926_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_1926_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment Paris s&#8217;est-elle transfigur\u00e9e au cours des derniers si\u00e8cles pour finir vid\u00e9e de ses habitants les plus pauvres, emportant avec eux les amorces de mutuellisme et de solidarit\u00e9 populaire qu&#8217;ils avaient \u00e9labor\u00e9s&nbsp;? 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