{"id":2220,"date":"2015-06-30T01:26:19","date_gmt":"2015-06-29T23:26:19","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=2220"},"modified":"2015-06-30T01:26:19","modified_gmt":"2015-06-29T23:26:19","slug":"jai-boucop-dhistoire-dans-mon-corps-a-dire","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2015\/06\/30\/jai-boucop-dhistoire-dans-mon-corps-a-dire\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0J\u2019ai boucop d\u2019histoire dans mon corps \u00e0 dire\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Qu&#8217;est-ce que les migrant-e-s extra-occidentalis\u00e9-e-s nous apprennent en arrivant en Europe de l&#8217;Ouest&nbsp;? Cette question n&#8217;est presque jamais pos\u00e9e, selon le philosophe J\u00e9r\u00e9mie Piolat.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L&#8217;auteur du <em>Portrait du colonialiste, L&#8217;effet boomerang de sa violence et de ses destructions<\/em> (\u00e9d. La d\u00e9couverte, coll. Les emp\u00eacheurs de penser en rond, 2011) a travaill\u00e9 avec  des associations li\u00e9es \u00e0 l&#8217;alphab\u00e9tisation des migrant-e-s. Il y a tent\u00e9 d&#8217;apprendre sur lui-m\u00eame et sur la disparition des cultures populaires dans les pays occidentalis\u00e9s. Durant ce terrain, il a pu se rendre compte \u00e0 quel point les intentions \u00e9mancipatrices des logiques d&#8217;accueil restent empreintes de colonialit\u00e9 et de domination culturelle. L&#8217;enjeu est alors, au-del\u00e0 de la d\u00e9colonisation, la \u00ab&nbsp;d\u00e9colonialisation&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"infos\"> Ce texte est une transcription reprise par J\u00e9r\u00e9mie Piolat, \u00e0 partir d&#8217;une discussion propos\u00e9e par les Ateliers d&#8217;histoires populaires de Vaour, dans le Tarn, en septembre 2014 (Voir pr\u00e9sentation en fin d&#8217;entretien).<\/p>\n<p><em>Texte \u00e9tabli avec le concours d&#8217;Alexane Brochard.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>*<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/PiolatKlak.pdf\">T\u00e9l\u00e9charger le texte en PDF<\/a>.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p><strong>M\u00eame si cela semble impossible, pourrais-tu tenter de d\u00e9finir ce qu\u2019est une culture populaire&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>Je peux essayer, \u00e0 partir de mon exp\u00e9rience et de mes rencontres. \u00c0 chaque fois que je suis parti quelque part, je connaissais des gens sur place \u2013 comme \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, lorsque je me suis rendu \u00e0 Yeumbeul, un quartier de la banlieue de Dakar. L\u00e0-bas, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par la rage des jeunes, et l\u2019incroyable mani\u00e8re qu\u2019ils ont de rapper. Mais j\u2019ai surtout \u00e9t\u00e9 sid\u00e9r\u00e9 par leur puissance intellectuelle. Venant de porte de la Chapelle \u00e0 Paris, j\u2019ai moi-m\u00eame pu fr\u00e9quenter ce lieu mis au ban qu\u2019on appelle la banlieue. J\u2019y ai rencontr\u00e9 des gens tr\u00e8s int\u00e9ressants, mais jamais cette force, trouv\u00e9e \u00e0 40km de Dakar, o\u00f9 la situation \u00e9conomique est tr\u00e8s difficile, avec 80% de ch\u00f4mage.<\/p>\n<p>Quand je suis parti, je voulais entamer un doctorat en philosophie sur la mani\u00e8re dont les danses populaires ont disparu d\u2019Europe de l\u2019Ouest. J\u2019avais en t\u00eate deux ou trois terrains pour montrer ce qu\u2019\u00e9tait une danse populaire&nbsp;: les gitans de la banlieue de Paris, le hip-hop avant qu\u2019il n&#8217;entre dans l\u2019ar\u00e8ne du march\u00e9 (bien que tout ce qui se produit dans cette ar\u00e8ne ne soit pas d\u00e9plaisant, loin de l\u00e0) et les jeunes de Yeumbeul. Un ami franco-S\u00e9n\u00e9galais m\u2019y a invit\u00e9 pour que je voie comment \u00e7a se passe, en me proposant d&#8217;apporter une cam\u00e9ra. J\u2019y ai finalement r\u00e9alis\u00e9 un film<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_2220_1('footnote_plugin_reference_2220_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_2220_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_2220_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span> \u2013 qui est plut\u00f4t bon, non pas parce que je l\u2019ai fait, mais gr\u00e2ce \u00e0 ceux qui sont dedans, ces jeunes qui tiennent des discours extr\u00eamement complexes.<\/p>\n<p>Je me rappelle par exemple de ce type de 19&nbsp;ans, Alassane N&#8217;Diaye, qui, sachant que j\u2019avais fait des \u00e9tudes de philosophie, \u00e9tait venu me voir en me disant que la philosophie \u00e9tait \u00ab&nbsp;<em>une mati\u00e8re tr\u00e8s prenante<\/em>&nbsp;\u00bb et qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit 200\u00a0pages sur \u00ab&nbsp;<em>les vertus de l\u2019imperfection humaine<\/em>&nbsp;\u00bb. Il m\u2019a expliqu\u00e9 en quoi l\u2019imperfection est ce que nous avons tous en commun&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Que le blanc sache,<\/em> m&#8217;a-t-il dit<em>, qu&#8217;au-del\u00e0 de tous les param\u00e8tres qui constituent l&#8217;ensemble de son univers restrictif, il a quelque chose en commun avec celui qu&#8217;on appelle \u201cn\u00e8gre\u201d. Et ce quelque chose, c&#8217;est son imperfection.<\/em>&nbsp;\u00bb Nous sommes l\u00e0 en pr\u00e9sence d&#8217;une pens\u00e9e complexe, nourrie entre autres, par la pratique de l&#8217;Islam.  Dans le film, Allassane N&#8217;Diaye va assez loin, avec d\u2019autres aussi, sur ce qu\u2019est la danse, le rapport entre banlieue et centre-ville ou sur la mani\u00e8re dont la philosophie occidentale a cloisonn\u00e9 le corps et l\u2019esprit. Ce philosophe de rue, manager \u00e0 cette \u00e9poque d&#8217;un groupe de rap, d\u00e9veloppait d\u00e9j\u00e0 en partie une des th\u00e8ses relatives \u00e0 la mise \u00e0 distance et la m\u00e9canisation du vivant que l&#8217;on retrouve par exemple dans l&#8217;ouvrage extraordinaire de David Abram, <em>Comment la terre s&#8217;est tue<\/em>[2. <em>Comment la terre s&#8217;est tue, Pour une \u00e9cologie des sens<\/em>, David Abram, trad. D. Demorcy, I. Stengers, \u00e9d. La d\u00e9couverte, Les emp\u00eacheurs de tourner en rond, 2013.]. \u00c0 ce moment-l\u00e0, j\u2019ai senti \u00eatre confront\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019\u00e9tait une culture populaire.<\/p>\n<p>La puissance intellectuelle de ces jeunes de Yeumbeul que j&#8217;ai appel\u00e9s des \u00ab&nbsp;philosophes de rue&nbsp;\u00bb ne venait pas seulement de l\u2019\u00e9cole (y compris en ce qui concerne leurs lectures), mais aussi et surtoutde leur propre culture, de la mani\u00e8re dont ils dansaient, pensaient, de leur app\u00e9tit intellectuel insatiable. Cet app\u00e9tit m&#8217;est apparu \u00e0 l&#8217;\u00e9vidence comme un pouvoir transmis par leur culture,  saisie au sens mouvant, \u00e9videmment \u2013 je pr\u00e9f\u00e8re d&#8217;ailleurs de plus en plus au mot \u00ab&nbsp;culture&nbsp;\u00bb les mots \u00ab&nbsp;pouvoirs[3. Au sens o\u00f9 l&#8217;entend Starhawk : \u00abpouvoir du dedans\u00bb et non \u00abpouvoir sur\u00bb. <em>Voir R\u00eaver l&#8217;obscur. Femmes, Magie et Politique<\/em>, \u00e9d. Cambourakis, 2015.]&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;savoirs&nbsp;\u00bb. Leur puissance vient \u00e9galement de la m\u00e9moire \u2013 et de leur capacit\u00e9 \u00e0 l&#8217;exercer \u2013 qu\u2019ils ont de leur communaut\u00e9. Je pense notamment aux Peuls, qui connaissent en g\u00e9n\u00e9ral toute l\u2019histoire de leur communaut\u00e9, proche et lointaine&nbsp;; m\u00eame quand ils sont ou ont \u00e9t\u00e9 balayeurs ici. Moi, je suis incapable de faire l\u2019histoire de ma propre famille. Il ne s\u2019agit pas d&#8217;id\u00e9aliser les S\u00e9n\u00e9galais ou d&#8217;autres peuples, mais en France, nous avons souvent tendance \u00e0 stigmatiser ce qui fait probl\u00e8me chez les migrants ou les extra-occidentaux, en oubliant de mettre en valeur ce qu\u2019il y a d\u2019\u00e9blouissant et de puissant chez eux.  <\/p>\n<p>Une culture <em>populaire<\/em>, pour r\u00e9pondre donc \u00e0 votre question, c\u2019est quelque chose qui ne s&#8217;apprend ni dans les conservatoires ni \u00e0 l\u2019\u00e9cole, en cours de philosophie ou de civisme, mais bien d&#8217;abord dans la famille, dans la rue, dans les f\u00eates c\u00e9r\u00e9monielles, dans les quartiers. Elle n&#8217;est \u00e9videmment pas atemporelle, mais bien en relation avec les processus historiques et politiques en cours. Elle n&#8217;est pas non plus un ensemble de repr\u00e9sentations et pratiques inconscientes dont seuls les anthropologues occidentaux seraient \u00e0 m\u00eame de d\u00e9voiler les v\u00e9ritables tenants. Une culture populaire, <em>c\u2019est quelque chose qui se transmet et se transforme en m\u00eame temps, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration<\/em>. Cela peut toucher \u00e0 l\u2019art d\u2019accueillir, \u00e0 celui d\u2019habiter un environnement, de danser, de chanter, de conter, d\u2019accueillir les nouveau-n\u00e9s, de prendre en compte les \u00e9tapes majeures de la vie.<\/p>\n<p>  <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/23Eye-July_600.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/23Eye-July_600.jpg\" alt=\"23Eye July_600\" width=\"600\" height=\"404\" class=\"alignleft size-full wp-image-2223\" \/><\/a><\/p>\n<p>  &nbsp;<\/p>\n<p><strong>En quoi cette vision de ce qu\u2019est une culture entre-t-elle en jeu dans ton travail associatif avec les migrant-e-s&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>Disons que c\u2019est sur cette base culturelle que je travaille avec les migrant-e-s, dans des espaces o\u00f9, loin de chez eux, ils sont cens\u00e9s se retrouver et s\u2019approprier une langue commune, le fran\u00e7ais. \u00c7a, c\u2019est le discours officiel, mais ce qui m\u2019int\u00e9resse vraiment dans les ateliers que je m\u00e8ne, c\u2019est la mise en lumi\u00e8re de leurs cultures (ou plus exactement des savoirs et pouvoirs issus de leurs cultures, en jeu dans leurs pratiques culturelles) et du regard qu\u2019ils portent sur l\u2019Europe de l\u2019Ouest. Ce que j\u2019ai vu au S\u00e9n\u00e9gal, et dans diff\u00e9rents endroits ici, m\u2019a fait comprendre que les \u00ab&nbsp;blancs&nbsp;\u00bb (comme dirait le Parti des indig\u00e8nes de la R\u00e9publique (PIR), mais moi je pr\u00e9f\u00e8re dire les \u00ab&nbsp;occidentalis\u00e9s&nbsp;\u00bb) n\u2019ont plus de culture populaire. <\/p>\n<p>J\u2019ai senti une <em>absence<\/em>. En France, il y a des r\u00e9sistances, des renaissances qu\u2019il faut saluer, mais on ne peut nier un certain vide. Certaines r\u00e9gions ont r\u00e9sist\u00e9, comme le Pays Basque, la Corse, la Bretagne ou le monde occitan, mais ce n\u2019est pas le cas de toutes les r\u00e9gions de France et d&#8217;Europe de l\u2019Ouest. Tout au long de ma vie, les plus grands processus de solidarit\u00e9s auxquels j\u2019ai assist\u00e9 venaient toujours des immigr\u00e9s. Ce sont des immigr\u00e9s alg\u00e9riens qui m\u2019ont appris, par exemple, qu\u2019on pouvait aimer ses parents. Avant de les rencontrer, je n\u2019\u00e9tais pas au courant&nbsp;: je pensais que la relation aux parents \u00e9tait n\u00e9cessairement p\u00e9nible. Un autre rapport \u00e0 la famille leur a \u00e9t\u00e9 transmis, que moi et mes coll\u00e8gues europ\u00e9ens de l\u2019Ouest, pour la plupart, ne soup\u00e7onnons m\u00eame pas. Le mot m\u00eame de \u00ab&nbsp;parent&nbsp;\u00bb n&#8217;a pas le m\u00eame sens, \u00e9videmment, l\u00e0 o\u00f9 l&#8217;on met les enfants en cr\u00e8che d\u00e8s trois mois, se condamnant soi-m\u00eame \u00e0 une inqui\u00e9tante et violente solitude, et l\u00e0 o\u00f9 on les porte, les allaite et les garde pr\u00e8s de soi. <\/p>\n<p>Cela ne veut pas dire qu&#8217;il n&#8217;y a pas de probl\u00e8mes li\u00e9s \u00e0 la parentalit\u00e9 ou \u00e0 l&#8217;\u00e9ducation ailleurs, o\u00f9 tout serait gentiment parfait. Mais cet \u00ab&nbsp;ailleurs&nbsp;\u00bb, et les pratiques qui ne nient pas les besoins de l&#8217;\u00eatre qui vient de na\u00eetre et de son ancrage corporel, permettent de pointer certains dysfonctionnements d&#8217;ici, en Europe de l&#8217;Ouest, particuli\u00e8rement fascinants. <\/p>\n<p><strong>C\u2019est ce genre de rapports que les Europ\u00e9ens ont perdu \u00e0 travers leurs empires coloniaux&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><br \/>\nCe que je consid\u00e8re comme le fondement du colonialisme, c\u2019est d&#8217;abord une mise \u00e0 distance, puis \u00e0 disposition, du vivant, relative aux besoins du march\u00e9 et de l&#8217;\u00ab&nbsp;oscultation&nbsp;\u00bb m\u00e9caniste du monde qu&#8217;on appelle \u00ab&nbsp;science du vivant&nbsp;\u00bb. Ensuite, le fondement du colonialisme, c&#8217;est une destruction des cultures qui sont r\u00e9tives \u00e0 cette mise \u00e0 disposition. \u00c7a s\u2019est pass\u00e9 d\u2019abord en Europe de l\u2019Ouest (Voir Starhawk, <em>Femmes, magie et politique<\/em>), puis \u00e7a s\u2019est export\u00e9 ailleurs, avec une violence exponentielle. Voici l&#8217;hypoth\u00e8se \u00e0 partir de laquelle je travaille. Je n\u2019\u00e9tudie pourtant pas vraiment l\u2019histoire du colonialisme&nbsp;; ce qui m\u2019int\u00e9resse, c\u2019est l\u2019observation du quotidien fabriqu\u00e9 par l\u2019absence de culture populaire. Comment cette d\u00e9culturation se fait-elle sentir dans le rapport \u00e0 la danse, \u00e0 la langue, et \u00e0 l\u2019\u00e9ducation des corps&nbsp;?<\/p>\n<p><strong>Comment les migrants vivent-ils au quotidien les formes de stigmatisation dont ils sont les cibles&nbsp;?<\/strong> <\/p>\n<p>Par exemple, dans la famille d&#8217;une amie proche, fran\u00e7aise, on en vient \u00e0 parler de l&#8217;islam et de <em>jihad<\/em>. J\u2019explique \u2013 ce qui est selon moi la base \u2013 que le mot d\u00e9signe d&#8217;abord un combat sur soi. Ce \u00e0 quoi la m\u00e8re de mon amie r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>En tout cas, je pr\u00e9f\u00e8re \u00eatre une femme en Europe, qu\u2019une femme en Afrique noire ou au Maghreb.<\/em>&nbsp;\u00bb Il y a des \u00e9vidences comme \u00e7a, qui circulent, sur lesquelles sont fond\u00e9es les stigmatisations, profond\u00e9ment et tr\u00e8s tranquillement racistes et qu\u2019il nous faut d\u00e9construire. Pour cela, on ne peut faire l&#8217;\u00e9conomie de prendre le temps d&#8217;\u00e9tudier, de d\u00e9cortiquer, de comprendre ce qu&#8217;elles impliquent en terme de regard et d&#8217;ignorance sur les autres et sur soi.<\/p>\n<p>Cette persistance de pr\u00e9jug\u00e9s en tous genres est particuli\u00e8rement visible dans des lieux associatifs o\u00f9 l&#8217;on affirme travailler pour le bien-\u00eatre, le droit et l\u2019\u00e9mancipation des migrants. Je trouve en fait d\u00e9j\u00e0 cela incroyable en soi que des associations pr\u00e9tendent \u00ab&nbsp;\u00e9manciper&nbsp;\u00bb des \u00eatres humains adultes. J\u2019ai donc expliqu\u00e9 \u00e0 l\u2019institution qui m\u2019engageait que ce qui m\u2019int\u00e9ressait, c\u2019\u00e9tait de mettre en lumi\u00e8re les cultures populaires de ces femmes migrantes. Ce \u00e0 quoi les femmes qui dirigeaient l\u2019association, tr\u00e8s sympas au demeurant, m&#8217;ont r\u00e9pondu&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Mais ces femmes n\u2019ont pas de culture. Elles sont taiseuses, opprim\u00e9es \u00e0 la maison.<\/em>&nbsp;\u00bb J&#8217;ai alors r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019en 2006, des personnes pensaient encore que des femmes maghr\u00e9bines ou africaines noires n\u2019avaient pas de culture&nbsp;: elles donnent des cours de fran\u00e7ais \u00e0 des gens qu\u2019elles pensent priv\u00e9s de culture, des \u00ab&nbsp;sans-culture&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>Or, comme je le disais au d\u00e9part, quand je parle de \u00ab&nbsp;culture&nbsp;\u00bb, c\u2019est dans un sens tr\u00e8s pr\u00e9cis, comme pratiques culturelles conscientes des communaut\u00e9s. Si quelqu\u2019un danse, il sait qu\u2019il danse. Je ne savais pas, lors du premier atelier que j\u2019ai donn\u00e9, que c\u2019\u00e9tait dans le cadre d\u2019un programme d\u2019alphab\u00e9tisation. \u00c0 la fin de cet atelier, ces femmes migrantes ont commenc\u00e9 \u00e0 prendre la parole en public, alors qu\u2019on me les avait d\u00e9crites comme taiseuses. Elles parlaient aussi tr\u00e8s bien fran\u00e7ais. Cependant, ce qui m\u2019int\u00e9ressait dans ces ateliers, ce n\u2019est pas que les migrants s&#8217;am\u00e9liorent en fran\u00e7ais, mais qu\u2019ils m\u2019apprennent quelque chose, <em>\u00e0 moi<\/em>, pour m&#8217;apporter un regard neuf sur la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle je vis.<\/p>\n<p>  <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/1398698092934.jpeg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/1398698092934.jpeg\" alt=\"1398698092934\" width=\"500\" height=\"336\" class=\"alignleft size-full wp-image-2224\" \/><\/a><\/p>\n<p>  &nbsp;<\/p>\n<p><strong>L\u2019apprentissage de la langue fran\u00e7aise serait donc une fausse bonne id\u00e9e pour les migrant-e-s qui arrivent ici&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>Je ne dis pas forc\u00e9ment cela, mais si ces ateliers leur ont permis d\u2019apprendre le fran\u00e7ais, c\u2019est selon moi un \u00ab&nbsp;d\u00e9g\u00e2t collat\u00e9ral&nbsp;\u00bb, car je n\u2019ai pas forc\u00e9ment voulu \u0153uvrer \u00e0 \u00e7a. On m\u2019a m\u00eame demand\u00e9 de donner des formations pour les gens qui alphab\u00e9tisent les migrants\u00a0: des formations un peu particuli\u00e8res, pour sensibiliser \u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9 linguistique des migrants qui apprennent \u2013 ou plut\u00f4t se battent avec la langue fran\u00e7aise. En utilisant des textes \u00e9crits dans mes ateliers, \u00e9dit\u00e9s sans corrections, textes o\u00f9 en g\u00e9n\u00e9ral celui qui \u00e9crit retranscrit \u2013 entre autres \u2013 son accent, sa musicalit\u00e9 orale, je voulais faire comprendre aux professeurs de fran\u00e7ais pour \u00e9trangers qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des \u00ab&nbsp;erreurs&nbsp;\u00bb de langage que peuvent faire les migrants qui \u00e9crivent en fran\u00e7ais, il y a quelque chose de beau, qui nous renseigne souvent sur la langue de la personne, sur sa culture, son imaginaire, et surtout sur comment notre langue \u00e0 nous est faite. Il s&#8217;agit donc d&#8217;un \u00e9change. Je pense que ces \u00e9crits non corrig\u00e9s rel\u00e8vent d&#8217;une sorte (entre guillemets, j&#8217;insiste) de \u00ab&nbsp;cr\u00e9ole immigr\u00e9&nbsp;\u00bb. C&#8217;est un ph\u00e9nom\u00e8ne incroyable, une langue qui s\u2019invente, et qui proc\u00e8de de la cr\u00e9olit\u00e9, en r\u00e9f\u00e9rence avec la mani\u00e8re dont s\u2019est construit le cr\u00e9ole antillais, par diff\u00e9rents peuples qui se sont retrouv\u00e9s ensemble dans une m\u00eame situation d\u2019exploitation et qui ont d\u00fb trouver une langue commune. <\/p>\n<p>Un jour, dans un atelier, une femme, Sabah,  a \u00e9crit \u00ab&nbsp;<em>J\u2019ai boucop d\u2019histoire dans mon corps \u00e0 dire<\/em>&nbsp;\u00bb. Au cours de la formation que j&#8217;ai donn\u00e9e aux professeurs de fran\u00e7ais, j&#8217;ai lu strictement ce qui \u00e9tait \u00e9crit sur la feuille, sans chercher \u00e0 imiter d\u2019accent. Mais pourtant, en m&#8217;en tenant \u00e0 la stricte lecture des sons \u00e9crits, l&#8217;accent a jailli de ma bouche, malgr\u00e9 moi&nbsp;; l&#8217;accent, une part de la voix de celle qui avait \u00e9crit. Face \u00e0 cette langue, tous les professeurs ont dit y trouver une respiration&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>C\u2019est une litt\u00e9rature dans laquelle on entend le corps de celui qui \u00e9crit<\/em>&nbsp;\u00bb, m\u2019a dit une enseignante. Les personnes migrantes se permettent d\u2019\u00e9crire comme \u00e7a dans mes ateliers, car je leur dis de ne pas penser aux fautes. Et j&#8217;appuie cela sur ma propre exp\u00e9rience\u00a0: moi, quand j\u2019\u00e9cris, je peux faire dix fautes par phrase. Si je commence \u00e0 penser aux fautes et pas \u00e0 ce que je suis en train de dire, je ne suis pas bon, je n\u2019ai aucune id\u00e9e. De m\u00eame, quand ces personnes ne pensent pas aux fautes, elles couchent leur accent sur du papier, et avec lui une part de leur musicalit\u00e9 propre, de leur force la plus intime.<\/p>\n<p><strong>Concr\u00e8tement, qu\u2019apprends-tu des migrant-e-s dans ces cours que tu es cens\u00e9 leur donner&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai par exemple pris la mesure du fait que le fran\u00e7ais est une langue \u00e0 graphie \u00e9tymologique&nbsp;: on n\u2019\u00e9crit pas les mots en fonction de leur son, mais de leur histoire. Si on \u00e9crit \u00ab&nbsp;dent&nbsp;\u00bb et pas \u00ab&nbsp;dan&nbsp;\u00bb, c\u2019est parce que <em>dent<\/em> vient d\u2019un mot latin (<em>dentis<\/em>) dans lequel on pronon\u00e7ait le \u00ab&nbsp;t&nbsp;\u00bb. Les cr\u00e9oles antillais qui utilisent le vocabulaire fran\u00e7ais ont refus\u00e9 cette grammaire. C\u2019est le signe d\u2019une r\u00e9sistance de l\u2019imaginaire, tr\u00e8s complexe et fort puissante&nbsp;: ils ont gard\u00e9 le vocabulaire fran\u00e7ais, avec des sons issus du croisement des langues africaines, syrienne, chinoise, etc., et \u00e9crivent ainsi avec une graphie phon\u00e9tique.<\/p>\n<p>Prenons un autre exemple tr\u00e8s simple avec le mot \u00ab&nbsp;oiseau&nbsp;\u00bb. Un jour, \u00e0 Bruxelles, au cours d&#8217;une pr\u00e9sentation publique d&#8217;un recueil \u00e9crit par des migrants, un homme d\u2019origine hongroise m\u2019explique qu\u2019il est arriv\u00e9 en France \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 10 ans, et qu\u2019il a d\u00fb apprendre le fran\u00e7ais \u2013 \u00ab&nbsp;<em>une langue horrible<\/em>&nbsp;\u00bb, dit-il. Le pire de tous les mots \u00e9tait pour lui \u00ab&nbsp;oiseau&nbsp;\u00bb&nbsp;: dans ce mot, aucune lettre ne se prononce comme elle le devrait&nbsp;! La question est&nbsp;: qu\u2019est-ce que cela cr\u00e9e pour nous, qui passons notre temps \u00e0 lire des sons qui ne s\u2019\u00e9crivent pas&nbsp;? Nous apprenons \u00e0 associer des sons \u00e0 des lettres, a, b, c, i, etc. qui ensuite \u00e0 l&#8217;\u00e9crit, une fois assembl\u00e9es, cessent de se prononcer ainsi. Si l\u2019on faisait la m\u00eame chose avec nos perceptions, on se retrouverait dans ce genre de situation&nbsp;: en voyant une maison verte, je ne devrais pas penser \u00e0 une maison verte, mais, je ne sais pas, moi, \u00e0 un carrosse, avec une chauve-souris qui passe par-dessus, et un char d\u2019assaut en-dessous. Ce serait une exp\u00e9rience proche du psych\u00e9d\u00e9lique&nbsp;! Or c\u2019est ce qui se passe en permanence quand nous lisons en fran\u00e7ais. Les cr\u00e9oles, eux, ont refus\u00e9 cette dissociation entre signe et son&nbsp;: c\u2019est pourquoi \u00ab&nbsp;oiseau&nbsp;\u00bb s\u2019\u00e9crit \u00ab&nbsp;wazo&nbsp;\u00bb. La m\u00eame r\u00e9sistance s&#8217;op\u00e8re chez les migrants, quand ils ont simplement la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9crire en pensant au sens, et pas seulement \u00e0 la grammaire. Ils phon\u00e9tisent la langue, pour s\u2019en sortir.<\/p>\n<p>  <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Clark_Eyes-Universe.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Clark_Eyes-Universe.jpg\" alt=\"Clark_Eyes-Universe\" width=\"3190\" height=\"2162\" class=\"alignleft size-full wp-image-2226\" \/><\/a><\/p>\n<p>  &nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le colonialisme culturel est-il r\u00e9pandu parmi les travailleurs associatifs qui travaillent avec des migrant-e-s&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cela, j\u2019aimerais vous lire un court extrait \u00e9crit par une formatrice en alphab\u00e9tisation dans une grande association belge\u00a0(qui fait par ailleurs un tr\u00e8s bon travail)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je ressens chez la plupart d\u2019entre eux une r\u00e9elle soif d\u2019apprendre. J\u2019appr\u00e9cie beaucoup quand, entre eux, ils s\u2019expliquent des choses que l\u2019un n\u2019aurait pas comprises. Tout comme quand deux apprenants de m\u00eame nationalit\u00e9 se parlent en fran\u00e7ais.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>En lisant cela, on dirait que les migrants, d\u00e9pourvus de culture, sont en train de d\u00e9couvrir le savoir. Mais ils ne sont pas dupes&nbsp;: ils s\u2019adressent \u00e0 l\u2019institution de la mani\u00e8re dont celle-ci veut qu\u2019ils s\u2019adressent \u00e0 elle. On croit souvent que le silence des migrants vient d\u2019une faiblesse li\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9 inou\u00efe dans laquelle ils se trouvent, mais on oublie en quoi il vient aussi, sinon d\u2019un sage et docte m\u00e9pris, du moins d&#8217;un \u00e9tonnement sans cesse renouvel\u00e9 face au regard que portent sur eux les institutions qui se pensent \u00e9mancipatrices. \u00c0 cause de cela, pour faire plaisir \u00e0 leurs alphab\u00e9tiseurs, on entend parfois des migrants eux-m\u00eames dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je suis comme un enfant qui apprend \u00e0 marcher, avant je ne connaissais rien.<\/em>&nbsp;\u00bb Tout se passe comme si se jouait une grande pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 les personnes blanches joueraient le r\u00f4le de ceux qui savent, et les migrants celui de ceux qui apprennent.<\/p>\n<p>  Pour moi, nous sommes ici dans une situation certainement pas postcoloniale, ni m\u00eame n\u00e9ocoloniale, mais tout simplement <em>supracoloniale<\/em>, dans le sens o\u00f9 ne se pose m\u00eame pas la question&nbsp;: \u00ab&nbsp;Et si les personnes qui sont en face de nous n\u2019\u00e9taient pas comme on les pense\u00a0<em>a priori<\/em>\u00a0?&nbsp;\u00bb\u00a0Pas plus que&nbsp;: \u00ab\u00a0&nbsp;Pourquoi, moi qui les rencontre, je pense qu\u2019elles sont comme \u00e7a&nbsp;?&nbsp;\u00bb Les chirurgiens ont fini par accepter de se laver les mains en se rendant compte qu\u2019ils \u00e9taient vecteurs de mort s\u2019ils ne le faisaient pas, comme le rappelle Isabelle Stengers[4. Dans sa pr\u00e9face \u00e0 <em>Nous ne sommes pas seuls au monde<\/em> de Tobie Nathan, \u00e9d. Les emp\u00eacheurs de penser en rond, Seuil, 2007. ]. On peut aussi \u00eatre vecteur de mort, de dissolution de la personne quand on pr\u00e9tend vouloir la soigner, l\u2019\u00e9manciper, sans se laver les mains de sa colonialit\u00e9, sans s\u2019interroger sur son propre conditionnement.<\/p>\n<p>Enfin, ce qui m\u2019int\u00e9resse, c\u2019est comment nous pouvons relier cette d\u00e9culturation, \u00e0 l&#8217;\u0153uvre dans certains cours d&#8217;alphab\u00e9tisation, avec celle que nous, Europ\u00e9ens de l\u2019Ouest, avons v\u00e9cu et vivons encore. Le processus est \u00e0 pr\u00e9sent tr\u00e8s avanc\u00e9 et dans une phase \u00ab&nbsp;r\u00e9siduelle&nbsp;\u00bb, mais il y a toute une histoire v\u00e9cue dans les r\u00e9gions, qu&#8217;on appelait autrefois des \u00ab&nbsp;pays&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>  <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/1398698093113.jpeg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/1398698093113.jpeg\" alt=\"1398698093113\" width=\"500\" height=\"400\" class=\"alignleft size-full wp-image-2225\" \/><\/a><\/p>\n<p>  &nbsp;<\/p>\n<p><strong>Ce colonialisme culturel concerne-t-il seulement la langue ou traverse-t-il d\u2019autres mani\u00e8res d\u2019\u00eatre&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>Disons que langue, \u00e9criture et modes de vie sont tr\u00e8s intimement li\u00e9s. Par exemple, certaines associations refusent de faire des groupes non mixtes, au pr\u00e9texte qu\u2019il faut lib\u00e9rer les femmes. Ces associations font comme si elles ne savaient pas que, pour les groupes f\u00e9ministes des ann\u00e9es 1960, l\u2019un des premiers actes \u00e9tait de se retrouver en groupe non mixte, sans les hommes. Pour les migrants, il faudrait un autre r\u00e9gime de parole, comme si l&#8217;on ne pouvait \u00e9manciper les femmes qu\u2019en les <em>mixisant<\/em>, alors qu\u2019elles sont parfois victimes de machisme \u00e0 la maison. Pense-t-on que les hommes qu\u2019elles rencontrent dans leur cours, eux, ne sont pas machistes&nbsp;? <\/p>\n<p>Les femmes migrantes avec qui je travaille parlent tr\u00e8s rapidement des probl\u00e8mes qu\u2019elles ont avec leur mari \u2013 comme si c&#8217;\u00e9tait ce que je voulais entendre (elles ont compris que l&#8217;institution a des oreilles pour ce genre de probl\u00e8mes, les confortant dans l&#8217;opinion qu&#8217;elle se fait des hommes arabes, africains et en particulier musulmans). J\u2019ai lu des textes de femmes sur leur mari qui disaient que, lorsqu\u2019elles sont arriv\u00e9es en Europe dans les ann\u00e9es 1970, le syst\u00e8me \u00e9tait catastrophique, pas les maris, mais <em>le syst\u00e8me<\/em>&nbsp;: les regards, les pr\u00e9jug\u00e9s qu\u2019on pouvait \u00e9mettre sur elles si elles faisaient telles ou telles choses. Ce qu&#8217;elle mettent en cause, c&#8217;est avant toute chose la pr\u00e9carit\u00e9 de la situation d&#8217;immigration et d&#8217;exil, au sein de laquelle le rapprochement avec la communaut\u00e9 d&#8217;origine et le regard de chaque membre de cette communaut\u00e9 sur autrui compte alors \u00e9norm\u00e9ment.<\/p>\n<p>Un jour, en atelier, une femme, Zoubida Ben, a \u00e9crit un magnifique texte appel\u00e9 \u00ab&nbsp;La statue immigr\u00e9e&nbsp;\u00bb. Elle parlait d\u2019une statue, tr\u00e8s belle, dans un jardin, avec de beaux cheveux, les joues roses, etc. Un jour, un homme la voit, la met dans une bo\u00eete et l\u2019emm\u00e8ne, la plongeant dans la solitude. Zoubida t\u00e9moignait ici d\u2019un traumatisme dans l\u2019immigration, qui ne vient pas forc\u00e9ment de la m\u00e9chancet\u00e9 de son mari, mais du fait qu\u2019elle n\u2019aimait pas sortir, qu&#8217;elle avait peur, qu&#8217;elle se sentait seule, car elle ne parlait pas fran\u00e7ais&nbsp;; elle restait donc chez elle toute la journ\u00e9e. Elle avait quitt\u00e9 un univers avec des couleurs, de la rue, des bruits, pour se retrouver dans celui du cloisonnement.<\/p>\n<p>Les personnes des institutions qui ont lu ce texte m\u2019ont dit \u00ab&nbsp;<em>C\u2019est extraordinaire ce que tu as fait J\u00e9r\u00e9mie, de les faire \u00e9crire<\/em>&nbsp;\u00bb. Ce \u00e0 quoi je leur ai r\u00e9pondu \u00ab&nbsp;<em>Je ne les ai pas fait \u00e9crire, elles ont \u00e9crit<\/em>&nbsp;\u00bb\u00a0; \u00ab&nbsp;<em>Oui, mais tu te rends compte de ce que g\u00e9n\u00e8re l\u2019alphab\u00e9tisation&nbsp;: cette femme, qui avant ne faisait que passer le balai chez elle, tout \u00e0 coup, elle \u00e9crit des po\u00e8mes<\/em>.&nbsp;\u00bb Ils ne se sont jamais dit que sa puissance expressive pouvait venir de sa culture orale \u2013 en l\u2019occurrence, Zoubida est berb\u00e8re et  utilise beaucoup de  m\u00e9taphores charnelles, vivantes. Dans la t\u00eate de l\u2019institution, ces textes ne peuvent pas \u00eatre le fruit de quelque chose qu\u2019elle avait avant d\u2019\u00eatre alphab\u00e9tis\u00e9e \u2013 et c&#8217;est justement ce regard d\u00e9culturant qui met en danger les personnes issues de l&#8217;immigration. <\/p>\n<p>Quand je demande \u00e0 certaines femmes \u00ab&nbsp;C\u2019est quoi ta langue&nbsp;?&nbsp;\u00bb, il leur arrive de me r\u00e9pondre \u00ab&nbsp;Mon dialecte&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Je me demande o\u00f9 ces femmes, qui ont connu la colonisation de leur pays, ont appris qu\u2019elles n\u2019avaient pas une langue, mais un dialecte, sinon en cours d\u2019alphab\u00e9tisation&nbsp;? Il y a une foule de confusions dans leur t\u00eate, transmises par les associations d\u2019accueil des migrants. La premi\u00e8re langue qu\u2019elles d\u00e9couvrent serait le fran\u00e7ais, tandis qu\u2019avant, elles devaient se contenter d\u2019un dialecte. Or, du point de vue occidental, ceux qui n\u2019ont pas de langue sont en filigrane ramen\u00e9s au statut d&#8217;animaux, d\u2019o\u00f9 la violence de ces \u00e9vidences.<\/p>\n<p>Bref, je crois que je ne fais rien de sp\u00e9cial, si ce n\u2019est tenter d\u2019adopter un regard d\u00e9colonial, sans pr\u00e9tendre \u00eatre pour autant exempt de colonialit\u00e9. Mon parcours fait que, quand je travaille avec les migrants, je pense vraiment qu\u2019ils vont m\u2019apprendre quelque chose. Je pense qu\u2019ils ont des r\u00e9ponses \u00e0 mes probl\u00e8mes, et \u00e0 ceux de ma soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est ce changement de regard qui fait que, tout \u00e0 coup, des choses se disent, quand on arr\u00eate de les subjectiviser seulement comme des \u00ab&nbsp;sans&nbsp;\u00bb quelque chose. Quand je rencontre des migrants, je me nourris, et quand je me nourris, je ne les d\u00e9vore pas. Que s\u2019est-il pass\u00e9 dans l\u2019histoire pour que certains en arrivent \u00e0 croire que des personnes issues de civilisations o\u00f9 tout n&#8217;est pas fond\u00e9 sur l\u2019\u00e9crit, qui ont v\u00e9cu la violence coloniale, qui n\u2019ont pas su gagner la guerre face \u00e0 la colonisation, sont des personnes \u00e0 qui l&#8217;on s\u2019adresse comme si on devait les \u00e9manciper&nbsp;?<\/p>\n<p><strong>Oui, mais par rapport \u00e0 ton exp\u00e9rience, on se dit qu\u2019il y a quand m\u00eame quelque chose \u00e0 changer dans ces grands programmes d\u2019alphab\u00e9tisation\u2026<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019alphab\u00e9tisation m\u2019int\u00e9resse, mais \u00ab&nbsp;par ailleurs&nbsp;\u00bb, en quelque sorte. C\u2019est un terrain qui r\u00e9v\u00e8le des choses, justement parce qu\u2019il <em>pr\u00e9tend \u00eatre<\/em> \u00e9mancipateur. Le premier acte militaire de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie a \u00e9t\u00e9 la mise en place de campagnes d\u2019alphab\u00e9tisation. Il y a des textes sur l\u2019alphab\u00e9tisation de l\u2019\u00e9poque expliquant qu\u2019il s\u2019agit seulement d\u2019enseigner le n\u00e9cessaire de la langue pour que les indig\u00e8nes puissent travailler sur les t\u00e2ches auxquelles on les a assign\u00e9s[5. \u00c0 ce sujet, voir L\u00e9on-Jean Calvet, <em>Linguistique et colonialisme. Petit trait\u00e9 de glottophagie<\/em>, \u00e9d. Petite Biblioth\u00e8que Payot, (1974), 2002.]. Or il y a encore des associations aujourd&#8217;hui pour dire la m\u00eame chose. \u00c7a s\u2019appelle l\u2019\u00ab&nbsp;insertion professionnelle&nbsp;\u00bb&nbsp;: quand on demande de donner des cours pour apprendre aux gens \u00e0 lire ce qu\u2019il y a d\u2019\u00e9crit sur les produits nettoyants et les cartes de m\u00e9tro.<\/p>\n<p>En France et en Belgique, il y a des m\u00e9thodes d\u2019alphab\u00e9tisation qui ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9es pour des adultes occidentaux. Ce sont souvent des gens avec des histoires de vie tr\u00e8s difficiles, de pr\u00e9carit\u00e9, de viol, d\u2019alcoolisme. Or ce sont ces m\u00eames m\u00e9thodes qui sont aujourd\u2019hui utilis\u00e9es pour alphab\u00e9tiser les migrants. Quand on re\u00e7oit un Peul de Mauritanie \u2013 qui connait le Coran par c\u0153ur, qui te raconte toute l\u2019histoire de sa lign\u00e9e, qui connait plein de gestes h\u00e9rit\u00e9s de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration \u2013 avec les m\u00eames m\u00e9thodes que pour quelqu\u2019un du Quart-Monde fran\u00e7ais qui ne sait pas lire et \u00e9crire, on fait rentrer ce Peul dans la m\u00eame mis\u00e8re, on lui demande de rev\u00eatir un v\u00eatement psychique et mis\u00e9rable qui n&#8217;est pas le sien. Quand la personne migrante est lettr\u00e9e dans sa langue, on appelle d&#8217;ailleurs cela un \u00ab&nbsp;analphab\u00e8te partiel&nbsp;\u00bb. Il y aura toujours des termes comme \u00e7a, tr\u00e8s insultants de fait.<\/p>\n<p>Nous en sommes amen\u00e9s \u00e0 consid\u00e9rer que nous existons seulement parce que nous savons lire et \u00e9crire. En dehors de cela, on est nul. Ma propre famille \u00e9tait compos\u00e9e de paysans install\u00e9s sur les  hauteurs de Nice. Beaucoup de gens vivaient de la terre, des jardins qu\u2019ils cultivaient. Tous leurs enfants ont fait des \u00e9tudes, et ont grandi dans la honte de leurs parents qui ne savaient pas bien lire et \u00e9crire. Le message est pass\u00e9. Si tu ne sais pas lire et \u00e9crire, tu n\u2019es rien, et si tu n\u2019es rien, c\u2019est qu\u2019en dehors de la lecture et de l&#8217;\u00e9criture, il n\u2019y a pas grand-chose. On comprend alors la d\u00e9culturation \u00e0 laquelle sont confront\u00e9s les migrants, et \u00e0 laquelle ils r\u00e9sistent. Elle rend compte du fait qu\u2019on a le sentiment, sans doute fond\u00e9 sur une r\u00e9alit\u00e9 partielle et pragmatique, qu\u2019il n\u2019y a rien en dehors de la culture que l\u2019on re\u00e7oit \u00e0 l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n<p>  <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/1.jpg\" alt=\"1\" width=\"1200\" height=\"812\" class=\"alignleft size-full wp-image-2222\" \/><\/a><\/p>\n<p>  &nbsp;<\/p>\n<p><strong>Quel lien fais-tu entre la colonisation des pays du Sud et celle, plus interne, qui a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur m\u00eame des empires comme la France, lorsqu&#8217;on a interdit aux Occitans, aux Bretons ou aux Basques de parler leur langue et de faire vivre leur culture&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>Dans mon livre[6. <em>Portrait du colonialiste, L&#8217;effet boomerang de sa violence et de ses destructions<\/em>, \u00e9d. La d\u00e9couverte, coll. Les emp\u00eacheurs de penser en rond, 2011.], j\u2019aurais pu parler de la Corse, du Pays Basque, etc., mais je ne l\u2019ai pas fait, car j\u2019avais peur de ne pas assez ma\u00eetriser le sujet. \u00c0 la base du livre, il y a la certitude que, par exemple, si des r\u00e9sistances arm\u00e9es \u2013 ou, du moins, fermes \u2013 ont exist\u00e9, et ont parfois remport\u00e9 des victoires contre la culture dominante, c\u2019est parce qu\u2019il y avait une protection communautaire. S\u2019il n\u2019y a pas cette protection communautaire, il n\u2019y a pas de r\u00e9sistance qui incite l\u2019\u00c9tat \u00e0 n\u00e9gocier. Le fait que cette r\u00e9sistance existe dans certains <em>pays<\/em> de France, c\u2019est tr\u00e8s important.<\/p>\n<p>On peut partir des traces culturelles qui existent encore en Europe de l\u2019Ouest, dans un travail de reconqu\u00eate, de recr\u00e9ation communautaire et culturelle. \u00c0 propos des bals traditionnels, par exemple, j\u2019ai re\u00e7u plusieurs messages de danseurs en col\u00e8re, car j&#8217;ai dit que nous n\u2019avions plus de danses populaires. Je pense en effet que les danses populaires ont fini par \u00eatre cadr\u00e9es, et ont perdu de la fluidit\u00e9, de la subtilit\u00e9 dans le rapport aux rythmes. Je ne d\u00e9nigre pas ces danses, je pense m\u00eame que c\u2019est \u00e0 partir de \u00e7a qu\u2019on reconstruira quelque chose, mais il serait int\u00e9ressant de se demander comment elles peuvent se refluidifier&#8230;<\/p>\n<p>Quasiment presque toutes les danses extra-occidentales utilisent les hanches, c&#8217;est-\u00e0-dire lib\u00e8rent le haut du corps en permettant \u00e0 l&#8217;\u00e9nergie de circuler. Les hanches sont le centre du corps, le lien entre le bas et le haut. M\u00eame dans les danses khmers o\u00f9 les mouvements de hanches sont peu pr\u00e9sents, il y a de la fluidit\u00e9, une fluidit\u00e9 incroyable li\u00e9e \u00e0 l&#8217;extr\u00eame pr\u00e9cision de la diversit\u00e9 gestuelle et \u00e0 l&#8217;implication de chaque partie d\u00e9taill\u00e9e du corps&nbsp;: le visage, les yeux, le cou, les \u00e9paules. Dans la danse, le ma\u00eetre mot est selon moi celui de \u00ab&nbsp;fluide&nbsp;\u00bb&nbsp;: la mani\u00e8re dont circule l&#8217;\u00e9nergie d&#8217;une partie du corps \u00e0 l&#8217;autre. <\/p>\n<p>En Martinique, par exemple, ils ont le B\u00e8l\u00e8, qui \u00e9tait une danse cadrante issue des danses de cour occidentales. Les Martiniquais ont cr\u00e9olis\u00e9 les quadrilles, avec des mouvements fluides, en r\u00e9introduisant les mouvements de hanche, sans lesquels l&#8217;\u00e9nergie ne circule pas du bas vers le haut du corps. Ils se sont r\u00e9appropri\u00e9 cette danse. Je pense que, comme eux, il faut partir des bals trad\u2019, et les cr\u00e9oliser. Une question de r\u00e9appropriation des cultures populaires serait donc&nbsp;: comment r\u00e9introduit-on les hanches dans les danses bretonnes, qui se dansent pourtant sur une musique fortement pulsionnelle&nbsp;?<\/p>\n<p><strong>Tu parles beaucoup de l\u2019Occident, et des parcours des migrants vers l\u2019Europe de l\u2019Ouest. Mais m\u00eame quand on est occidental et que l\u2019on migre vers un autre pays, on subit ce  ph\u00e9nom\u00e8ne. Ce rapport n\u2019est pas propre \u00e0 l\u2019Occident\u2026<\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est vrai qu&#8217;en Espagne, par exemple, il y a une ambigu\u00eft\u00e9, beaucoup de choses hybrides, avec la culture arabe, le flamenco, etc. Mais m\u00eame sans cela, ils auraient \u00e9t\u00e9 trait\u00e9s comme des chiens en arrivant en France. Ce regard colonial, d\u00e9shumanisant, n\u2019existe pas que sur les migrants lointains. Le philosophe Bernard Andrieu[7. Bernard Andrieu, <em>Le Monde corporel<\/em>, pr\u00e9face d&#8217;Alain Berthoz (Coll\u00e8ge de France), Lausanne, \u00e9d. L\u2019\u00c2ge d\u2019Homme, 2010.] explique qu\u2019en Occident, il y a une sacralisation du corps, mais \u00e0 partir du moment o\u00f9 tu deviens malade, ch\u00f4meur, tu es en voie de d\u00e9shumanisation, tu n\u2019as pas le droit \u00e0 ce respect au corps. Les philosophes de la d\u00e9colonisation, comme Frantz Fanon, Albert Memmi ou \u00c9douard Glissant, ont identifi\u00e9 les cons\u00e9quences des formes d\u2019oppression inf\u00e9riorisante, qui laissent des traces autant psychologiques que physiologiques \u2013 et cela ne concerne \u00e9videmment pas que les personnes issues de pays colonis\u00e9s. L&#8217;enjeu pour moi aujourd&#8217;hui est d&#8217;\u00e9tudier le colonialisme, peut \u00eatre dans une sorte d&#8217;anthropologie invers\u00e9e de celui-ci, c&#8217;est-\u00e0-dire des cons\u00e9quences du colonialisme sur nos corps d&#8217;occidentalis\u00e9s et nos modes de vie. <\/p>\n<p><strong>La critique du colonialisme ne serait-elle pas qu\u2019un aspect de la critique de la domination en g\u00e9n\u00e9ral&nbsp;? La honte d\u2019\u00eatre italien ou espagnol ressemble \u00e0 la honte qu\u2019on retrouve chez les Occitans de parler leur langue, par exemple\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Oui&nbsp;: nous sommes nous-m\u00eames des colonis\u00e9s. Je le r\u00e9p\u00e8te&nbsp;: \u00e0 l\u2019origine du colonialisme, il y a une mise \u00e0 disposition du vivant et de toutes les cultures r\u00e9tives \u00e0 cette mise \u00e0 disposition. Le ph\u00e9nom\u00e8ne des <em>enclosures<\/em>[8. C&#8217;est-\u00e0-dire la mise en cl\u00f4ture des cultures paysannes en Angleterre, d\u00e9poss\u00e9dant le peule des \u00ab&nbsp;communs&nbsp;\u00bb et achevant la chasse aux \u00ab&nbsp;sorci\u00e8res&nbsp;\u00bb, gu\u00e9risseuses install\u00e9es dans les zones non appropri\u00e9es par les poss\u00e9dants. \u00c0 ce sujet, voir Starhawk, <em>op. cit.<\/em>, et Isabelle Stengers avec Philippe Pignarre, <em>La sorcellerie capitaliste<\/em>, \u00e9d. La d\u00e9couverte, 2005. ] en est le r\u00e9v\u00e9lateur. L\u2019ali\u00e9nation culturelle commence quand on accepte de travailler la terre selon les exigences du march\u00e9, et non plus pour se nourrir. La chasse aux sorci\u00e8res, c\u2019est avant tout le massacre de toutes les personnes qui ont une pratique th\u00e9rapeutique, femmes ou hommes, en dehors des exigences du capitalisme. Cela a provoqu\u00e9 entre 500&nbsp;000 et un million de morts, et c\u2019est un des socles culturels de l\u2019Europe de l\u2019Ouest.<\/p>\n<p>Or les premi\u00e8res victimes de cette histoire, ce sont les Europ\u00e9ens de l\u2019Ouest eux-m\u00eames. Ils ont \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s d\u2019accepter cette domination, de d\u00e9noncer les sorci\u00e8res, de se couper d\u2019elles pour survivre. On a introduit en nous la haine de notre propre culture, et en cela, on peut parler de fait colonial. C\u2019est ce que dit Starhawk dans son livre <em>Femmes, magie et politique<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Pour tuer une culture, il faut tuer ses th\u00e9rapeutes.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>En guise de conclusion, j&#8217;aimerais revenir sur le concept de \u00ab&nbsp;culture&nbsp;\u00bb en rappelant les d\u00e9finitions assez symptomatiques que le <em>Petit Robert<\/em> donne du terme. J&#8217;en retiendrai trois : <\/p>\n<p>1. Action de cultiver (la terre).<br \/>\n2. Ensemble des aspects intellectuels, artistiques d&#8217;une civilisation.<br \/>\n3. Ensemble des formes acquises de comportement dans les soci\u00e9t\u00e9s humaines.<\/p>\n<p>Ces trois sens sont \u00e0 la fois potentiellement compl\u00e9mentaires et conflictuels. Le premier sens est somme toute le plus important&nbsp;: l&#8217;action de cultiver une terre, car cela implique la cr\u00e9ation d&#8217;un ensemble complexe de proc\u00e9d\u00e9s d\u00e9passant largement le seul geste agricole, et  la capacit\u00e9 d&#8217;\u00e9coute du vivant, de transmission, dans un r\u00e9glage des comportements humains permettant d&#8217;\u00e9viter par exemple l&#8217;impossibilit\u00e9 de la culture (de la terre). L&#8217;action de cultiver la terre implique la seconde d\u00e9finition&nbsp;: l&#8217;ensemble des aspects intellectuels, artistiques d&#8217;une civilisation, car ce sont ces aspects qui conditionnent et sont d\u00e9termin\u00e9s par la culture de la terre. <\/p>\n<p>Ensuite, la condition <em>sine qua none<\/em> d&#8217;une approche non coloniale d&#8217;une culture extra-occidentale est de la consid\u00e9rer sans oublier la seconde d\u00e9finition, soit comme une civilisation productrice de savoirs. Dire cela peut sembler une \u00e9vidence. Je relativiserais cette impression d&#8217;\u00e9vidence en rappelant qu&#8217;actuellement, dans diverses universit\u00e9s, on demande aux anthropologues en construction de bien faire attention aux repr\u00e9sentations se cachant derri\u00e8re les faits, les productions et pratiques culturelles observ\u00e9es. Ce qui revient au final \u00e0 continuer d&#8217;adopter la posture de celui qui pense pouvoir penser pour l&#8217;autre. L&#8217;autre \u00ab&nbsp;fait&nbsp;\u00bb, tandis que l&#8217;anthropologue r\u00e9v\u00e8le et \u00ab&nbsp;fait savoir&nbsp;\u00bb. Au regard de l&#8217;histoire, toute approche d&#8217;une culture extra-occidentale, sur quelque point que ce soit \u2013 l&#8217;union, l&#8217;\u00e9change, l&#8217;agriculture, les mythes contemporains \u2013 qui ne prendrait pas en compte les aspects intellectuels et artistiques (les r\u00e9duisant \u00e0 leur fonctionnalisme par exemple), et qui en cela  ne cesserait de les \u00ab&nbsp;inconscientiser&nbsp;\u00bb, aurait bien du mal \u00e0 se d\u00e9partir d&#8217;une certaine forme imposante de colonialisme et de tentative renouvel\u00e9e de chosification de l&#8217;extra-occidental. <\/p>\n<p>Il ne faut pas sous estimer notre propre \u00ab&nbsp;enculturement&nbsp;\u00bb colonial, m\u00eame s&#8217;il n&#8217;est jamais tr\u00e8s agr\u00e9able, \u00e9videmment, de le constater. Ce que je dis l\u00e0 relativement \u00e0 la notion de culture, \u00e0 travers laquelle on choisit d&#8217;appr\u00e9hender une culture ou une soci\u00e9t\u00e9, me fait penser \u00e0 ce que dit Alban Bensa quand, dans son ouvrage <em>Apr\u00e8s L\u00e9vi-Strauss<\/em>[9. Alban Bensa, <em>Apr\u00e8s L\u00e9vi-Strauss. Pour une anthropologie \u00e0 taille humaine<\/em>, \u00e9d. Textuel, coll. Conversations pour demain, 2010.], il \u00e9voque l&#8217;avalement par la structure ou la r\u00e9duction \u00e0 la structure des mythes et des dynamiques sociales indig\u00e8nes par L\u00e9vi-Strauss&nbsp;:  <\/p>\n<p>\u00ab&nbsp;<em>(L\u00e9vi-Strauss) s&#8217;est dit influenc\u00e9 par Marx&#8230; J&#8217;ai les plus grandes r\u00e9serves sur ce point. Mais par Platon et Kant, assur\u00e9ment. La mont\u00e9e rapide en g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s pour rejoindre des sch\u00e9mas interpr\u00e9tatifs englobant quantit\u00e9s de cas concrets est encore tr\u00e8s repr\u00e9sent\u00e9e dans les sciences sociales\u00a0: beaucoup d&#8217;analyses actuelles projettent sur des soci\u00e9t\u00e9s ou des situations des id\u00e9es simples, voire simplistes. (\u2026) Il faut aussi reconna\u00eetre un d\u00e9ni de communication partag\u00e9e, qui produit un effet de lecture saisissant&nbsp;: face \u00e0 l&#8217;anthropologue tout puissant, l&#8217;observ\u00e9 est g\u00e9n\u00e9ralement mutique \u2013 aussi silencieux qu&#8217;une structure. Cette privation de principe de sa parole dans le texte final ne va pas sans poser des questions hautement politiques.<\/em>&nbsp;\u00bb <\/p>\n<p>En revanche, pour ce qui concerne l&#8217;investigation anthropologique du monde occidentalis\u00e9, il peut \u00eatre tr\u00e8s int\u00e9ressant et m\u00eame salutaire de s&#8217;en tenir \u00e0 la troisi\u00e8me d\u00e9finition du mot culture&nbsp;: Ensemble des formes acquises de comportement. Car si les extra-occidentaux ne sont certainement pas en besoin d&#8217;explications relatives \u00e0 leurs formes acquises de comportement \u2013 ils en sont, je pense, au contraire, satur\u00e9s \u2013, les occidentalis\u00e9s, eux, en ont terriblement besoin. Il s&#8217;agit l\u00e0 de r\u00e9v\u00e9ler l&#8217;\u00ab&nbsp;enculturement&nbsp;\u00bb colonial de nos modes de vie. Si les Europ\u00e9ens vivent les cons\u00e9quences d&#8217;une forme de colonisation qu&#8217;ils ignorent, elle est doubl\u00e9e et recouverte d&#8217;une colonialisation (fait de rendre colonialiste). La d\u00e9colonisation passe par la \u00ab&nbsp;d\u00e9colonialisation&nbsp;\u00bb en ce qui concerne les Europ\u00e9ens de l&#8217;Ouest. <\/p>\n<p>*<\/p>\n<p><strong>Ateliers d&#8217;histoires populaires de Vaour&nbsp;: pr\u00e9sentation<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est surtout l&#8217;histoire des puissants que l&#8217;on apprend \u00e0 l&#8217;\u00e9cole, que l&#8217;on nous raconte dans les grands m\u00e9dias&nbsp;: celle des \u00ab&nbsp;grands hommes&nbsp;\u00bb et des grands \u00e9v\u00e9nements, celle du Progr\u00e8s, celle des vainqueurs, en fait. Une histoire officielle, monolithique et in\u00e9vitable. <\/p>\n<p>Les histoires des gens ordinaires, de leur quotidien, de leurs tentatives pour s&#8217;organiser entre eux, pour r\u00e9sister, sont le plus souvent ignor\u00e9es. Certains chemins ont \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9s de c\u00f4t\u00e9 par la majorit\u00e9, certaines mani\u00e8res de vivre et certains savoir-faire ont \u00e9t\u00e9 mis au rancart par les pouvoirs en place. Pourtant les br\u00e8ches, parfois incroyables, ouvertes par des mouvements populaires ou intellectuels qui ont ensuite \u00e9t\u00e9 \u00e9touff\u00e9s, sont dignes d&#8217;int\u00e9r\u00eat. C&#8217;est \u00e0 ces br\u00e8ches et \u00e0 ces chemins d&#8217;une surprenante actualit\u00e9, que les Ateliers d&#8217; histoires populaires de Vaour (Tarn) sont consacr\u00e9s. Les conf\u00e9rences sont ouvertes \u00e0 tous et visent \u00e0 susciter le d\u00e9bat, y compris sur notre \u00e9poque et notre avenir.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p><strong>Illustrations&nbsp;:<\/strong> Henry Ray Clark (1936-2006) \u2013 Surnomm\u00e9 \u00ab&nbsp;The Magnificent Pretty Boy&nbsp;\u00bb dans les rues de Houston, il est condamn\u00e9 \u00e0 25 ans de prison apr\u00e8s un meurtre commis au cours d&#8217;un deal de drogue. C&#8217;est derri\u00e8re les barreaux qu&#8217;il d\u00e9veloppe son art, dont quelques toiles ici pr\u00e9sent\u00e9es.<\/p>\n<p>  <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/622x350.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/622x350.jpg\" alt=\"622x350\" width=\"282\" height=\"350\" class=\"aligncenter size-full wp-image-2236\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_2220_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_2220_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_2220_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_2220_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_2220_1('footnote_plugin_tooltip_2220_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_2220_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> <a href=\"http:\/\/k-films.fr\/tmp\/k-films_dvdtmp.php?page=66\"><em>Philosophes guerriers de Yeumbeul<\/em>, J\u00e9r\u00e9mie Piolat, K-Films, 1999.<\/a><\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_2220_1() { jQuery('#footnote_references_container_2220_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_2220_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_2220_1() { jQuery('#footnote_references_container_2220_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_2220_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_2220_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_2220_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_2220_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_2220_1(); } } function footnote_moveToAnchor_2220_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_2220_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qu&#8217;est-ce que les migrant-e-s extra-occidentalis\u00e9-e-s nous apprennent en arrivant en Europe de l&#8217;Ouest&nbsp;? 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