{"id":2626,"date":"2015-11-24T19:29:38","date_gmt":"2015-11-24T18:29:38","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=2626"},"modified":"2015-11-24T19:29:38","modified_gmt":"2015-11-24T18:29:38","slug":"nomos-et-cosmos-coloniser-le-ciel","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2015\/11\/24\/nomos-et-cosmos-coloniser-le-ciel\/","title":{"rendered":"Nomos et cosmos\u00a0: coloniser le ciel"},"content":{"rendered":"<p class=\"entry-translator\">Traduction par Ferdinand Cazalis<br \/>\n(Avec le concours de Gr\u00e9goire Chamayou)<\/p>\n<p class=\"textbody\">Texte original\u00a0: <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/supercommunity.e-flux.com\/texts\/nomos-and-cosmos\/\">e-flux journal<\/a> #65 Supercommunity, mai-ao\u00fbt 2015.<\/p>\n<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Pollu\u00e9s, surexploit\u00e9s ou encore spoli\u00e9s, les sols sont au c\u0153ur des discussions sur l&#8217;\u00e9cologie. Mais serait-il aussi l\u00e9gitime de parler des questions climatiques en termes de colonisation du ciel et de l&#8217;atmosph\u00e8re\u00a0? \u00c0 partir d&#8217;\u00e9tudes scientifiques et de d\u00e9clarations issues des repr\u00e9sentants des pays du Sud lors des pr\u00e9c\u00e9dentes conf\u00e9rences sur le climat, l&#8217;architecte anglais Adrian Lahoud nous pr\u00e9sente l&#8217;atmosph\u00e8re \u00e0 la fois comme vecteur et t\u00e9moin des changements anthropog\u00e9niques majeurs des si\u00e8cles derniers. Il cherche ainsi \u00e0 red\u00e9finir les responsabilit\u00e9s des pays industrialis\u00e9s du Nord et \u00e0 mettre en \u00e9vidence les effets sociaux des bouleversements environnementaux pass\u00e9s ou \u00e0 venir. Un voyage \u00e0 bord des poussi\u00e8res du monde, des carottes glaciaires et des courants oc\u00e9aniques \u2013 jusqu&#8217;aux r\u00e9voltes populaires.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\"><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/Nomos_et_cosmos_site_JK.pdf\">T\u00e9l\u00e9charger l&#8217;article en PDF<\/a>.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le frontispice de l&#8217;<em>Instauratio Magna<\/em>, publi\u00e9 par Francis Bacon en 1620 repr\u00e9sente un navire traversant le D\u00e9troit de Gibraltar, voguant vers le large au pied des l\u00e9gendaires Colonnes d&#8217;Hercule. L&#8217;embarcation quitte les eaux de la M\u00e9diterran\u00e9e pour celles de l&#8217;Atlantique. La sc\u00e8ne nous d\u00e9peint le moment qui pr\u00e9c\u00e8de la travers\u00e9e, mais curieusement, le point de vue adopt\u00e9 n&#8217;est pas celui d&#8217;un spectateur rest\u00e9 sur le rivage europ\u00e9en\u00a0: le bateau avance vers un observateur qui se tient d\u00e9j\u00e0 quelque part en Atlantique et qui, en se retournant sur lui-m\u00eame, plonge son regard vers l&#8217;est et peut-\u00eatre m\u00eame vers le pass\u00e9. La sc\u00e8ne marque un tournant, non seulement pour les M\u00e9diterran\u00e9ens, dont les centres de pouvoir subissaient alors un d\u00e9placement vers l&#8217;ouest \u2013 Portugal et Espagne \u2013, mais aussi pour les Am\u00e9riques, dont le destin \u00e9tait en train de changer irr\u00e9vocablement. En regardant aujourd&#8217;hui cette image, on ne peut s&#8217;emp\u00eacher de penser que la sc\u00e8ne pr\u00e9figurait un moment paradigmatique pour les si\u00e8cles \u00e0 venir. Sans que cela ait \u00e9t\u00e9 forc\u00e9ment voulu, cette image baconienne d&#8217;un navire \u00e0 l&#8217;approche nous fait adopter la perspective imminente du colonis\u00e9, celle qu&#8217;il ne tardera pas \u00e0 avoir sur l&#8217;autre rive au moment du premier contact.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/Novum_Organum-copie_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"1012\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6039\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\">Frontispice de la premi\u00e8re \u00e9dition du livre <em>Novum organum scientiarium<\/em> de Francis Bacon, 1620.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pr\u00e8s de cinquante ans plus t\u00f4t, \u00e0 Anvers, un cartographe du nom d&#8217;Abraham Ortelius inspir\u00e9 par les projections de G\u00e9rard Mercator, publiait un atlas qui allait servir de r\u00e9f\u00e9rence g\u00e9ographique ultime en Europe. Intitul\u00e9 <em>Theatrum Orbis Terrarum<\/em> (Th\u00e9\u00e2tre du globe terrestre), le projet rassemblait quatre-vingt-huit r\u00e9f\u00e9rences cartographiques diff\u00e9rentes, inaugurant l&#8217;\u00e8re de la cartographie moderne et fournissant une image de la Terre, de ses mers et continents qui combinait tout \u00e0 la fois un niveau de pr\u00e9cision difficilement imaginable pour l&#8217;\u00e9poque et des sp\u00e9culations ethnographiques et g\u00e9ographiques tout droit venues du Moyen-\u00c2ge. Entre la premi\u00e8re \u00e8re coloniale et la fin du XIX<sup>e\u00a0<\/sup>si\u00e8cle, ces anciennes g\u00e9ographies fantastiques seraient abandonn\u00e9es au nom de l&#8217;objectivit\u00e9 scientifique, initiant un autre mythe g\u00e9ographique qui allait dominer la p\u00e9riode \u2013 ce que le marin Charles Marlow, personnage d&#8217;un roman de Joseph Conrad, appelait \u00ab\u00a0les espaces blancs sur la Terre\u00a0\u00bb<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_2626_1('footnote_plugin_reference_2626_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_2626_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_2626_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>. Parmi les premi\u00e8res repr\u00e9sentations de ce type, la carte de l&#8217;Afrique \u00e9tablie par Jean-Baptiste Bourguignon d&#8217;Anville en 1749 se distinguait des pr\u00e9c\u00e9dentes en ce qu&#8217;elle introduisait pour la premi\u00e8re fois, entre l&#8217;encre noire et la page blanche, entre le connu et l&#8217;inconnu, entre l&#8217;occup\u00e9 et le vide, le trac\u00e9 d&#8217;une zone fronti\u00e8re[2. \u00ab\u00a0<em>Il est important de noter que les cartographes comme d&#8217;Anville ont significativement r\u00e9duit non seulement la quantit\u00e9 de topographie sp\u00e9culative sur la carte, mais aussi les informations ethnographiques avec lesquelles les cartographes pr\u00e9c\u00e9dents avaient rempli les espaces int\u00e9rieurs de l&#8217;Afrique, comme par exemple les noms des groupes tribaux. La carte qui attire le jeune Marlow est le produit d&#8217;un bouleversement \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0: purg\u00e9e d&#8217;un hypoth\u00e9tique et provisoire recensement de population, elle laisse appara\u00eetre des vides aussi manifestes qu&#8217;attirants dans la connaissance de l&#8217;Am\u00e9rique du Sud, de l&#8217;Afrique et de l&#8217;Australie.<\/em>\u00a0\u00bb, Alfred Hiatt \u00ab\u00a0The blank Spaces on Earth\u00a0\u00bb, <em>The Yale Journal of Criticism<\/em>, ol. 15, n<sup>o\u00a0<\/sup>2, 2002, pp. 223-250.].<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/btv1b53053165w_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"721\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6036\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\">Jean-Baptiste Bourguignon d\u2019Anville, <em>Afrique<\/em>, 1749.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Aujourd&#8217;hui, la fronti\u00e8re coloniale entre le connu et l&#8217;inconnu ne passe plus par ce contraste entre encre noire et papier blanc, par cette d\u00e9marcation qui avait tant aiguis\u00e9 les app\u00e9tits de pillages et d&#8217;expansion coloniale. \u00c0 pr\u00e9sent, la fronti\u00e8re se marque plut\u00f4t par un seuil entre haute et basse r\u00e9solution. Les scientifiques discutent actuellement de plusieurs crit\u00e8res de datation pour l&#8217;Anthropoc\u00e8ne, cette nouvelle \u00e8re g\u00e9ologique. Les marqueurs propos\u00e9s vont du m\u00e9thane rel\u00e2ch\u00e9 par les premi\u00e8res communaut\u00e9s agricoles aux environs de 5000 AEC[3. AEC, \u00ab\u00a0Avant l&#8217;\u00e8re commune\u00a0\u00bb\u00a0: \u00c9quivalent religieusement neutre de la datation avant ou apr\u00e8s J\u00e9sus-Christ (NdT).] jusqu&#8217;aux retomb\u00e9es radioactives des premiers tests atomiques des ann\u00e9es 1950, en passant par les \u00e9manations dues \u00e0 l&#8217;exploitation du charbon pendant la R\u00e9volution industrielle. Quoi qu&#8217;il en soit, en 2015, des scientifiques qui \u00e9tudient les changements atmosph\u00e9riques enregistr\u00e9s en haute r\u00e9solution dans les carottes de glace antarctiques ont fait une d\u00e9couverte \u00e9tonnante, susceptible de fournir l&#8217;indicateur le plus clair et le plus marquant d&#8217;une transformation anthropog\u00e9nique plan\u00e9taire majeure, la toute premi\u00e8re preuve d&#8217;un changement climatique engendr\u00e9 par l&#8217;homme. Au cours des cinquante ans qui s\u00e9parent la publication du <em>Theatrum Orbis Terrarum<\/em> en 1570 de celle de l&#8217;<em>Instauratio Magna<\/em> en 1620, il s&#8217;est produit quelque chose de compl\u00e8tement inattendu dans l&#8217;atmosph\u00e8re terrestre\u00a0: le niveau global de CO2 a soudainement chut\u00e9[4. Simon L. Lewis et Mark A. Maslin, \u00ab\u00a0Defining the Anthropocene\u00a0\u00bb, <em>Nature<\/em>, n<sup>o\u00a0<\/sup>519, 2015.].<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/OrteliusWorldMap1570_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"477\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6040\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\">Abraham Ortelius, <em>Theatrum Orbis Terrarum<\/em>, 1570.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mais pourquoi une telle modification du niveau de CO2, des si\u00e8cles avant l&#8217;invention des moteurs \u00e0 vapeur et \u00e0 combustion\u00a0? Les estimations les plus r\u00e9centes indiquent que la colonisation des Am\u00e9riques a co\u00fbt\u00e9 la vie \u00e0 50\u00a0millions de personnes dans la population autochtone[5. Voir Charles C. Mann, <em>1491\u00a0: New Revelations of the Americas Before Columbus<\/em>, New York Vintage Books, 2006\u00a0; Willima M. Denevan, <em>The Native Population of the Americas in 1492<\/em>, Madison, University of Wiscounsin Press, 1992.]. En plus des registres \u00e9crits recensant une telle h\u00e9catombe, un t\u00e9moignage macabre perdure dans la stratigraphie terrestre[6. \u00c9tude de la succession des d\u00e9p\u00f4ts s\u00e9dimentaires (NdT).]. La m\u00e9moire historique envelopp\u00e9e dans les carottes glaciaires a enregistr\u00e9 cet \u00e9v\u00e9nement\u00a0: les populations d&#8217;Am\u00e9rique ayant disparu, il ne restait plus personne pour entretenir leurs cit\u00e9s, et les arbres n&#8217;ont pas tard\u00e9 \u00e0 reprendre leurs droits sur de vastes \u00e9tendues de terres auparavant cultiv\u00e9es. Toutes les villes, tous les canaux, les terrassements et les chauss\u00e9es, en somme toutes les traces des civilisations amazoniennes et m\u00e9so-am\u00e9ricaines, sont rapidement retourn\u00e9es \u00e0 l&#8217;\u00e9tat de for\u00eats. Une poign\u00e9e de g\u00e9n\u00e9rations a suffi \u00e0 l&#8217;Amazonie pour r\u00e9occuper ce que les conquistadors avaient d\u00e9truit. Assoiff\u00e9 de CO2, cet accroissement sans pr\u00e9c\u00e9dent de vie v\u00e9g\u00e9tale a \u00e9t\u00e9 si fort qu&#8217;il a laiss\u00e9 sa marque dans la m\u00e9moire globale de l&#8217;atmosph\u00e8re. Et c&#8217;est seulement parce que le g\u00e9nocide a \u00e9t\u00e9 si total qu&#8217;une telle chose a pu se produire[7. De fait, il y a quelques mois \u00e0 peine, un article scientifique a abouti \u00e0 la m\u00eame conclusion, mais en partant d&#8217;autres pr\u00e9mices. En examinant les s\u00e9diments de lacs au P\u00e9rou et en Bolivie, des scientifiques ont d\u00e9couvert des d\u00e9p\u00f4ts de m\u00e9taux concordants avec les produits chimiques utilis\u00e9s pendant l&#8217;industrialisation mini\u00e8re. De quoi rappeler que c&#8217;est \u00e0 partir d&#8217;ici, au c\u0153ur des mines du Cerro Rico de Potos\u00ec, sommet andin de Bolivie, qu&#8217;une rivi\u00e8re d&#8217;argent coulait droit vers l&#8217;Espagne. Chiara Uglietti <em>et al.<\/em>, \u00ab\u00a0Widespread pollution of the South american atmosphere predates the industrial revolution by 240 y.\u00a0\u00bb, <em>Proceedings of the National Academy of Science<\/em>, PNAS, n<sup>o\u00a0<\/sup>112, 2015.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Lors du Sommet de l&#8217;ONU sur les changements climatiques en 2009, Lumumba Di-Aping, responsable des n\u00e9gociations pour le G77, qui repr\u00e9sente 132 pays en d\u00e9veloppement, a repris \u00e0 son compte le mot \u00ab\u00a0g\u00e9nocide\u00a0\u00bb, mais en l&#8217;accolant cette fois-ci au mot \u00ab\u00a0climat\u00a0\u00bb. Avec ces deux mots, Di-Aping visait directement les membres du G20, les accusant d&#8217;\u00eatre \u00e0 l&#8217;origine d&#8217;une tentative de \u00ab\u00a0colonisation du ciel\u00a0\u00bb. Cette d\u00e9claration intervenait au milieu de n\u00e9gociations hant\u00e9es par le spectre de l&#8217;effondrement financier de l&#8217;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente. Une foule d&#8217;activistes attendait aux portes du Bella Center de Copenhague, se demandant si un accord serait sign\u00e9 \u00e0 la suite de Kyoto. Dans le centre des congr\u00e8s, alors que les n\u00e9gociations tournaient au fiasco, Di-Aping convoqua une conf\u00e9rence de presse impromptue pour les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s des organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile. En pr\u00e9ambule \u00e0 cet \u00e9v\u00e9nement improvis\u00e9, Di-Aping demanda \u00e0 toutes les personnes pr\u00e9sentes d&#8217;\u00e9teindre leurs appareils enregistreurs. Dans les minutes qui suivirent, il allait faire une grave entorse au protocole diplomatique en d\u00e9voilant publiquement le calcul priv\u00e9 qui \u00e9tait en train de se jouer en coulisses. Les jours pr\u00e9c\u00e9dents, \u00e0 l&#8217;insu du G77, une \u00e9bauche secr\u00e8te d&#8217;accord avait circul\u00e9 parmi les membres du G20. Tout comme lors de la conf\u00e9rence de Berlin 125 ans plus t\u00f4t, les nations africaines avaient une fois de plus \u00e9t\u00e9 exclues des d\u00e9lib\u00e9rations concernant leur propre destin \u2013 \u00e0 la diff\u00e9rence pr\u00e8s que cette fois-ci, la ru\u00e9e vers les surfaces coloniales avait \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par un accaparement colonial des hauteurs et des profondeurs. Ce fait pouvait \u00e0 lui seul justifier que Di-Aping invoque le colonialisme, mais nous \u00e9tions encore loin de l&#8217;aspect le plus inqui\u00e9tant de sa pr\u00e9sentation.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 la quatri\u00e8me ligne du deuxi\u00e8me paragraphe, l&#8217;\u00e9bauche d&#8217;accord proposait un engagement \u00e0 limiter l&#8217;augmentation globale de temp\u00e9rature \u00e0 deux degr\u00e9s au-dessus des niveaux pr\u00e9industriels. Mais ce nombre cachait en r\u00e9alit\u00e9 un calcul de vie et de mort. Dans sa violente abstraction, cette moyenne globale nie le fait que l&#8217;impact climatique affecte les peuples \u00e0 des \u00e9chelles tr\u00e8s in\u00e9gales. Elle efface leurs sp\u00e9cificit\u00e9s dans ses calculs. Une augmentation moyenne globale de 2 degr\u00e9s se traduirait en r\u00e9alit\u00e9 par un accroissement catastrophique de 3,5 degr\u00e9s dans nombre de pays repr\u00e9sent\u00e9s par Di-Aping.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le dernier rapport de l&#8217;Organisation mondiale de la sant\u00e9 (OMS) sur les impacts climatiques en Afrique montre que l&#8217;emploi du mot \u00ab\u00a0g\u00e9nocide\u00a0\u00bb par Di-Aping \u00e9tait tout sauf rh\u00e9torique. On estime que la mortalit\u00e9 due \u00e0 la malnutrition et \u00e0 la maladie devrait toucher 250\u00a0000 personnes par an entre\u00a02030 et\u00a02050, <em>et ceci sans compter<\/em> les facteurs de tensions thermiques qui exacerbent les conflits sociaux et civils[8. Simon Hales <em>et<\/em> <em>al.<\/em>, <em>Quantitative Risk Assessment of the effects of climate change on selected causes of death, 2030s and 2050s<\/em>, OMS, 2014.]. Certains organes de presse ne tard\u00e8rent pourtant pas \u00e0 s&#8217;indigner, scandalis\u00e9s qu&#8217;un diplomate soudanais ose renvoyer l&#8217;accusation de g\u00e9nocide du Sud vers le Nord[9. \u00c0 peine 15 mois plus t\u00f4t, en juillet\u00a02008, le procureur g\u00e9n\u00e9ral de la Cour p\u00e9nale internationale, Luis Moreno Ocampo, avait fait une d\u00e9claration similaire, bien que plus famili\u00e8re, quand il avait d\u00e9livr\u00e9 un mandat d&#8217;arr\u00eat \u00e0 l&#8217;encontre du pr\u00e9sident soudanais Omar al-Bashir pour son r\u00f4le dans les violences commises au Darfour. Une partie des m\u00e9dias avaient alors essay\u00e9 de d\u00e9nier toute l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 Di-Aping en tant que porte-parole, en vertu de son origine soudanaise. Or ne pourrait-on pas consid\u00e9rer que c&#8217;est justement sa connaissance intime des \u00e9v\u00e9nements dans une partie du monde si affect\u00e9e par le colonialisme avec ses cons\u00e9quences environnementales qui donne \u00e0 ses d\u00e9clarations non seulement une l\u00e9gitimit\u00e9, mais une visc\u00e9rale charge de r\u00e9alit\u00e9\u00a0?].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le climat terrestre est un ph\u00e9nom\u00e8ne d&#8217;une telle complexit\u00e9 qu&#8217;il est difficile de tracer une d\u00e9marcation nette entre les causes et les effets. La plan\u00e8te est comme un r\u00e9servoir de complications dans lequel chacun peut puiser pour dissimuler ses propres traces. En raison de la longue dur\u00e9e de vie du CO2 dans l&#8217;atmosph\u00e8re, ce gaz a tendance \u00e0 se disperser plus facilement que les autres polluants\u00a0; par ailleurs, toutes ses mol\u00e9cules \u00e9tant identiques, le dioxyde de carbone ne laisse aucune empreinte sp\u00e9cifique permettant d&#8217;en identifier la source. Il en va tout autrement pour les a\u00e9rosols[10. Voir J.M. Propsero <em>et al.<\/em> \u00ab\u00a0The Atmospheric aerosol System\u00a0: An Overview\u00a0\u00bb, <em>Review of Geophysics and Space Physics<\/em>, vol. 21, n<sup>o\u00a0<\/sup>7, 1983\u00a0; S.K. Satheesh et K. Kirshna Moorty \u00ab\u00a0Radiative effects of natural aerosols\u00a0: A Review\u00a0\u00bb, <em>Atmospheric Environment<\/em>, Vol. 39, 2005.]. En 2006, une \u00e9quipe de recherche dirig\u00e9e par Alessandra Giannini \u00e0 l&#8217;Earth Institute de l&#8217;universit\u00e9 de Columbia fit une belle d\u00e9couverte, dont on n&#8217;a pas encore per\u00e7u toutes les implications. Ces chercheurs ont \u00e9tudi\u00e9 la temp\u00e9rature de la couche superficielle de l&#8217;oc\u00e9an Atlantique, et plus sp\u00e9cialement dans la Zone de convergence intertropicale\u00a0: l\u00e0 o\u00f9 les courants chauds en provenance des tropiques se m\u00e9langent avec les eaux froides venues des p\u00f4les.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En raison de la forme sph\u00e9rique de la Terre, les oc\u00e9ans et l&#8217;atmosph\u00e8re de la r\u00e9gion \u00e9quatoriale re\u00e7oivent de plus fortes doses d&#8217;\u00e9nergie solaire. \u00c0 l&#8217;instar des chemins de fer et des autoroutes, les courants oc\u00e9aniques et les vents dominants peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00e9l\u00e9ments d&#8217;infrastructure, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu&#8217;ils ne sont pas fix\u00e9s au sol par du b\u00e9ton et de l&#8217;acier, et qu&#8217;ils ont plut\u00f4t vocation \u00e0 faire circuler des \u00e9nergies. Giannini et son \u00e9quipe ont d\u00e9couvert que les moussons qui apportent la saison des pluies sur le continent africain sont hautement sensibles aux changements de gradient de temp\u00e9rature entre les eaux froides ou chaudes, leur interaction devenant plus ou moins turbulente selon le diff\u00e9rentiel de temp\u00e9rature. Cette turbulence d\u00e9termine l&#8217;apport en humidit\u00e9 dans l&#8217;atmosph\u00e8re et accro\u00eet l&#8217;intensit\u00e9 des moussons africaines.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Une telle d\u00e9couverte a de lourdes implications pour la science du climat. Les scientifiques savent depuis longtemps que l&#8217;activit\u00e9 humaine influe sur les temp\u00e9ratures \u00e0 la surface de l&#8217;oc\u00e9an Atlantique. Cela n&#8217;est pas en soi particuli\u00e8rement remarquable tant il est vrai qu&#8217;il n&#8217;y a presque plus rien sur terre qui n&#8217;ait pas d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 par l&#8217;\u00eatre humain. Mais ce n&#8217;est pas l&#8217;activit\u00e9 humaine <em>en tant que telle<\/em> qui produit ces changements\u00a0; c&#8217;est bien plut\u00f4t l&#8217;activit\u00e9 industrielle dans l&#8217;h\u00e9misph\u00e8re Nord, et plus sp\u00e9cifiquement l&#8217;\u00e9mission des a\u00e9rosols \u00e0 partir de combustibles fossiles qui pousse les temp\u00e9ratures \u00e0 augmenter[11. Leon D. Rotsayn et Ulrike Lohman, \u00ab\u00a0Tropical Rainfall Trends and the Indirect Aerosol Effect\u00a0\u00bb, <em>Journal of Climate<\/em>, Vol. 15, 2002.]. \u00c0 la diff\u00e9rence du CO2, chaque particule d&#8217;a\u00e9rosol est unique, avec une courte dur\u00e9e de vie, ce qui les rend diaboliquement difficiles \u00e0 int\u00e9grer dans les mod\u00e8les climatiques, mais tr\u00e8s utiles pour une \u00e9tude <em>forensique[12. L&#8217;adjectif anglais \u00ab\u00a0forensic\u00a0\u00bb n&#8217;a pas de bon \u00e9quivalent en Fran\u00e7ais. Nous optons ici pour un n\u00e9ologisme. Au sens \u00e9troit, le terme \u00ab\u00a0forensics\u00a0\u00bb se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la m\u00e9decine l\u00e9gale\u00a0: une expertise scientifique et technique mobilis\u00e9e pour l&#8217;\u00e9tablissement des preuves judiciaires. Mais le courant novateur de la \u00ab\u00a0forensic architecture\u00a0\u00bb auquel participent notamment Adrian Lahoud et Eyal Weizman au Goldsmith College de Londres propose de reprendre cette notion en un sens plus militant\u00a0pour d\u00e9signer une forme de recherche et d\u2019action visant \u00e0 \u00ab\u00a0<em>d\u00e9tecter, repr\u00e9senter et critiquer les abus de pouvoir \u00e9manant d\u2019\u00c9tats et d\u2019entreprises dans des contextes touchant \u00e0 la lutte politique, au conflit arm\u00e9 et au changement climatique<\/em>\u00a0\u00bb. Voir le site internet <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/www.forensic-architecture.org\/\">http:\/\/www.forensic-architecture.org\/<\/a> et l\u2019ouvrage collectif <em>Forensis, The Architecture of Public Truth<\/em>, Sternberg Press, 2014, (NdT).]<\/em> du climat. La science du climat sait pertinemment, et depuis un moment d\u00e9j\u00e0, que des \u00e9missions d&#8217;a\u00e9rosol peuvent entra\u00eener une baisse mesurable de temp\u00e9rature. C&#8217;est ce qu&#8217;on appelle l&#8217;\u00ab\u00a0assombrissement global[13. L\u2019assombrissement global ou obscurcissement plan\u00e9taire (<em>global dimming<\/em>) est une r\u00e9duction graduelle, depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1950, de l\u2019intensit\u00e9 lumineuse de la lumi\u00e8re diurne qui atteint la surface terrestre. Cet effet a \u00e9t\u00e9 mis en \u00e9vidence, entre autres par Gerry Stanhill, un chercheur anglais install\u00e9 en Isra\u00ebl, qui a compar\u00e9 l\u2019intensit\u00e9 des rayonnements solaires depuis les ann\u00e9es 1950 jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1980. L\u2019assombrissement global cr\u00e9e un effet refroidissant qui a peut-\u00eatre amen\u00e9 les scientifiques \u00e0 sous-estimer l\u2019effet de serre sur le r\u00e9chauffement climatique (NdT\u00a0; Wikipedia).]\u00a0\u00bb. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne explique pourquoi des zones situ\u00e9es dans le sens du vent par rapport \u00e0 des centres industriels peuvent conna\u00eetre des temp\u00e9ratures plus basses que la normale\u00a0; c&#8217;est aussi la raison pour laquelle Turner a peint d&#8217;aussi beaux couchers de soleil en 1816 \u2013 une ann\u00e9e sans \u00e9t\u00e9, apr\u00e8s que le volcan Tambora en Indon\u00e9sie a rejet\u00e9 d&#8217;immenses quantit\u00e9s de particules en suspension dans l&#8217;atmosph\u00e8re[14. C.S Zerefos <em>et al.<\/em>, \u00ab\u00a0Atmospheric effects of volcanic eruptions as seen by famous artists and depicted in their paintings\u00a0\u00bb, <em>Atmospheric Chemistry and Physics<\/em>, vol. 7, 2007.].<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/Figure1_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"550\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6037\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\">\u00c9tendue du nuage de fum\u00e9e caus\u00e9 par l&#8217;\u00e9ruption du volcan Tambora en avril 1815, avec une altitude maximale de 43,5 km. En cons\u00e9quence, l&#8217;ann\u00e9e suivante, la terre connut une diminution de 3\u00b0C de sa moyenne globale de temp\u00e9ratures.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant des ann\u00e9es, on a cru que la s\u00e9cheresse et la famine dans la r\u00e9gion du Sahel en Afrique du Nord \u00e9taient exacerb\u00e9es par les pratiques des paysans pauvres, entra\u00eenant la d\u00e9gradation des sols. La dominance de cette logique a conduit \u00e0 un conflit \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9sastreux\u00a0: des ONG \u00e9trang\u00e8res, appuy\u00e9es par des tonnes d&#8217;analyses quantitatives, ont \u00e9mis des propositions pour r\u00e9former les pratiques agricoles, \u00e0 l&#8217;encontre des formes indig\u00e8nes de savoir qui avaient depuis toujours compris la pluie, les sols et les r\u00e9coltes comme un jeu de qualit\u00e9s interagissantes. Aujourd&#8217;hui, le changement anthropog\u00e9nique du climat a impos\u00e9 un r\u00e9examen des causes de la s\u00e9cheresse au Sahel. Le paternalisme dominant qui dictait les r\u00e9formes agraires est \u00e0 pr\u00e9sent mis sens dessus dessous, au moment m\u00eame o\u00f9 la science commence \u00e0 comprendre ce que cela signifie de se retrouver en aval, sur la trajectoire des vents venant de tous les Tamboras industriels du Nord.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L&#8217;accusation de g\u00e9nocide \u00e9mise par Di-Aping peut \u00eatre comprise comme un appel pour l&#8217;instauration d&#8217;une \u00e9chelle de calcul diff\u00e9rente, un pr\u00e9requis pour \u00e9tablir des termes justes dans les n\u00e9gociations sur le climat \u2013 une \u00e9chelle de crit\u00e8res suffisamment pr\u00e9cis pour saisir les effets in\u00e9gaux du r\u00e9chauffement. \u00c0 mesure que les mod\u00e9lisations du climat s&#8217;am\u00e9liorent, ce qui apparaissait autrefois comme un opaque r\u00e9servoir de complications commence \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler une architecture occulte de relations diffuses et att\u00e9nu\u00e9es. Cette architecture est un nouveau genre de carte qui explique comment l&#8217;activit\u00e9 d&#8217;une partie de la plan\u00e8te peut affecter la vie dans une autre partie du globe. De telles simulations sont en train de devenir les v\u00e9hicules du droit et de la politique. Sous la question du degr\u00e9 de r\u00e9solution que l&#8217;on adopte pour ces mod\u00e8les se cachent des crimes en attente d&#8217;\u00eatre poursuivis[15. Voir Adrian Lahoud, &#8220;Floating Bodies&#8221; in F<em>orensis\u00a0: The Architecture of Public Truth<\/em>, \u00e9d.Eyal Weizman &amp; Anselm Franke (Berlin\u00a0: Sternberg Press, 2014).].<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/michael_kerling-landscape-1997_copy_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"650\" height=\"438\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6038\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\">Michael Kerling, <em>Landscape in the Tibesti Mountains East of the Village of Bardai<\/em>, 1997.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2006, des scientifiques enqu\u00eatant sur le comportement des poussi\u00e8res atmosph\u00e9riques ont \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s \u00e0 un exemple \u00e9tonnant d&#8217;action \u00e0 distance qui n&#8217;avait rien \u00e0 voir avec l&#8217;activit\u00e9 humaine. Au Tchad, la d\u00e9pression du Bod\u00e9l\u00e9 est un ancien bassin de lac qui n&#8217;a plus \u00e9t\u00e9 aliment\u00e9 en eau depuis l&#8217;Holoc\u00e8ne[16. \u00c9poque g\u00e9ologique s&#8217;\u00e9tendant sur les 10\u00a0000 derni\u00e8res ann\u00e9es (NdT).]. Le lit de cet ancien lac est toujours rempli de r\u00e9sidus dess\u00e9ch\u00e9s d&#8217;algues et d&#8217;autres formes de vies microbiennes marines dont il regorgeait jadis. Au nord-ouest s&#8217;\u00e9tendent les cha\u00eenes de montagnes du Tibesti et de l&#8217;Ennedi. Quand le lac, les montagnes et un vent appel\u00e9 l&#8217;Harmattan conjuguent leurs efforts, un puissant <em>jet-stream<\/em> d&#8217;air se met \u00e0 souffler sur les algues s\u00e8ches, les r\u00e9duisant en poussi\u00e8re. Lorsque cela a lieu, 700\u00a0000 tonnes de poussi\u00e8re peuvent alors \u00eatre projet\u00e9es dans l&#8217;atmosph\u00e8re en l&#8217;espace de seulement huit heures. L&#8217;hiver, cet \u00e9v\u00e9nement r\u00e9gulier cause de violentes temp\u00eates de poussi\u00e8re sur le continent africain, mais comme la t\u00e9l\u00e9d\u00e9tection satellite par laser (Lidar) l&#8217;a depuis confirm\u00e9, ce ne sont l\u00e0 que les pr\u00e9paratifs d&#8217;un long voyage. Les scientifiques se sont aper\u00e7us que cette poussi\u00e8re traversait l&#8217;oc\u00e9an Atlantique, pour finalement se d\u00e9poser sur les for\u00eats humides de l&#8217;Amazonie[17. Richard Washington et Martin C. Todd \u00ab\u00a0Atmospheric controls on mineral dust emission from the Bod\u00e9l\u00e9 Depression, Chad\u00a0: The role of the low level jet\u00a0\u00bb <em>Geophysical Research Letters<\/em>, vol. 32, n<sup>o\u00a0<\/sup>17 (2005). Voir aussi I. Tegen <em>et al.<\/em>, \u00ab\u00a0Modelling soil dust aerosol in the Bod\u00e9l\u00e9 depression during the BoDEx campaign\u00a0\u00bb <em>Atmospheric Chemistry and Physics Discussions<\/em>, n<sup>o\u00a0<\/sup>6, 2006\u00a0; Y. Ben Ami <em>et al.<\/em>, \u00ab\u00a0Transport of North African Dust from the Bod\u00e9l\u00e9 Depression to the Amazon Basin\u00a0: A Case Study\u00a0\u00bb <em>Atmospheric Chemistry and Physics Discussions<\/em>, n<sup>o\u00a0<\/sup>10, 2011\u00a0; C. S. Bristow <em>et al.<\/em>, \u00ab\u00a0Fertilizing the Amazon and equatorial Atlantic with West African dust\u00a0\u00bb <em>Geophysical Research Letters<\/em>, vol. 37, n<sup>o\u00a0<\/sup>14, 2010.]. Plus surprenant encore, ils ont d\u00e9couvert que la poussi\u00e8re joue un r\u00f4le critique dans l&#8217;\u00e9cosyst\u00e8me amazonien. Sachant que les fortes pluies tropicales lessivent les nutriments du sol, ce colis d&#8217;antique vie marine parachut\u00e9e du ciel fournit un surplus de nutriment \u00e0 l&#8217;\u00e9cosyst\u00e8me amazonien. La p\u00e9nurie du d\u00e9sert entretient l&#8217;abondance des for\u00eats tropicales \u2013 la poussi\u00e8re du Sahara est ainsi sem\u00e9e dans les jardins de l&#8217;Amazonie. Et certaines estimations sugg\u00e8rent que cette infrastructure atmosph\u00e9rique \u00e0 long terme pourrait continuer \u00e0 nourrir l&#8217;Amazonie pour encore un mill\u00e9naire. Quand il n&#8217;y aura plus de poussi\u00e8re \u00e0 transporter, cette cha\u00eene logistique sans foi ni loi s&#8217;arr\u00eatera purement et simplement de fonctionner.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/saharadust_flatmap_print_web_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"358\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6041\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\">T\u00e9l\u00e9d\u00e9tection satellite par laser (Lidar) de la NASA observant la poussi\u00e8re saharienne en train de traverser l&#8217;oc\u00e9an Atlantique, 2015. Credits\u00a0: NASA Goddard&#8217;s Scientific Visualization Studio<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ces in\u00e9galit\u00e9s primordiales sont trop subtiles et trop fragment\u00e9es pour pouvoir \u00eatre unifi\u00e9es dans un discours englobant sur les plan\u00e8tes et les sph\u00e8res, sans parler d&#8217;un discours sur \u00ab\u00a0l&#8217;humanit\u00e9\u00a0\u00bb, tant il est vrai que de telles cat\u00e9gories pr\u00e9supposent chaque fois quelque chose comme une perception, un int\u00e9r\u00eat et un enjeu communs[18. Voir Adrian Lahoud, \u00ab\u00a0The Bod\u00e9l\u00e9 Declaration\u00a0\u00bb, dans <em>Textures of the Anthropocene\u00a0: Grain Vapor Ray<\/em>, \u00e9d. Katrin Klingan <em>et al.<\/em>, Berlin, Revolver Publishing, 2014\u00a0; Cambridge and London, The MIT Press, 2015. ]. Comme l&#8217;indiquent cependant les exemples ci-dessus, ce qui est commun se d\u00e9finit par une commensurabilit\u00e9 partag\u00e9e. En dehors de cet espace-l\u00e0 subsistent n\u00e9anmoins des diff\u00e9rences que l&#8217;on ne peut pas ais\u00e9ment rendre commensurables. Le seuil qui s\u00e9pare le commensurable de l&#8217;incommensurable est un lieu de luttes, une fronti\u00e8re qui est de plus en plus model\u00e9e par la technoscience, arm\u00e9e de ses capacit\u00e9s de calcul et mesure. Cette zone fronti\u00e8re du calculable peut s&#8217;av\u00e9rer extr\u00eamement violente, \u00e9radiquant des valeurs et des distinctions pr\u00e9existantes \u2013 une tension qui a toujours \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur des luttes de d\u00e9colonisation. Mais il s&#8217;agit aussi d&#8217;une dimension vitale pour la construction de communaut\u00e9s fond\u00e9es sur un travail d\u2019enqu\u00eate partag\u00e9e, notamment les communaut\u00e9s scientifiques.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Edmond Locard, grande figure de la science forensique, partait du principe que tout contact laisse une trace. Il s&#8217;agissait d&#8217;une th\u00e9orie des causes et des effets fond\u00e9e sur les r\u00e9sidus mat\u00e9riels. Une sc\u00e8ne de crime se r\u00e9sumait \u00e0 un territoire dont les limites et l&#8217;histoire \u00e9taient marqu\u00e9es par les traces de ces contacts. Lorsqu&#8217;il s&#8217;agit en revanche du changement climatique et des violences environnementales, le contact s&#8217;\u00e9loigne de ses traces\u00a0; il est emport\u00e9 par les courants oc\u00e9aniques et se perd dans l&#8217;atmosph\u00e8re. On peut bien s&#8217;efforcer de faire ce travail de reconnexion des causes et des effets \u00e0 partir des preuves qui gisent encore dans les carottes glaciaires, ou d\u2019apr\u00e8s les pr\u00e9visions de temp\u00e9ratures oc\u00e9aniques que fourniront de nouvelles mod\u00e9lisations climatiques. Mais tout cela ne sera que de peu de poids pour les partisans de la justice environnementale, tant qu&#8217;on n&#8217;aura pas construit des institutions sensibilis\u00e9es \u00e0 ce type de preuves et \u00e0 leur puissance de r\u00e9sonances globales. Les institutions actuellement en charge des n\u00e9gociations sur le climat, telle la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) n&#8217;ont pas r\u00e9ellement pour objet les temp\u00e9ratures\u00a0; elles se chicanent plut\u00f4t sur des questions de PIB, avec l&#8217;objectif pour chaque \u00c9tat d&#8217;obtenir pour lui-m\u00eame une plus grande part d&#8217;\u00e9missions carbone.<\/p>\n<p class=\"textbody\">D\u00e8s lors, peut-on l\u00e9gitimement dire, comme le sugg\u00e9rait Lumumba Di-Aping, qu&#8217;aujourd&#8217;hui, c&#8217;est le ciel lui-m\u00eame que l&#8217;on colonise\u00a0? Et, avant cela, en quel sens peut-on parler d&#8217;une colonisation de l&#8217;atmosph\u00e8re\u00a0? Il est clair que l&#8217;on peut \u00eatre expropri\u00e9 d&#8217;une terre. Mais comment s&#8217;y prend-on pour calculer puis privatiser, subdiviser, marchandiser et exploiter une atmosph\u00e8re\u00a0? Outre l&#8217;atmosph\u00e8re, comment fera-t-on pour exproprier les liens sociaux, les cotes de solvabilit\u00e9 mesur\u00e9es par les agences de notation, et m\u00eame, pour finir, l&#8217;estime de soi\u00a0? Si cela semble trop difficile \u00e0 imaginer, essayons simplement de nous rappeler ce navire qui \u00e9tait \u00e0 l&#8217;approche sur le frontispice de Bacon, et demandons-nous si, depuis le rivage, il \u00e9tait plus difficile de s&#8217;imaginer, pour celles et ceux qui s\u2019appr\u00eataient \u00e0 voir le bateau d\u00e9barquer, \u00e0 quoi allait pouvoir ressembler l&#8217;expropriation des terres.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/sahara-dust-to-amazon_animation_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"394\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6042\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\">T\u00e9l\u00e9d\u00e9tection satellite par laser (Lidar) de la NASA observant la poussi\u00e8re saharienne en train de traverser l&#8217;oc\u00e9an Atlantique, 2015. Credits\u00a0: NASA Goddard&#8217;s Scientific Visualization Studio<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_2626_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_2626_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_2626_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_2626_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_2626_1('footnote_plugin_tooltip_2626_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_2626_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> \u00ab\u00a0<em>En ce temps-l\u00e0 il restait beaucoup d&#8217;espaces blancs sur la terre, et quand j&#8217;en voyais un d&#8217;aspect assez prometteur sur la carte (mais ils le sont tous), je mettais le doigt dessus et je disais, \u201cQuand je serai grand j&#8217;irai l\u00e0&#8221;.<\/em>\u00a0\u00bb Joseph Conrad, <em>Au c\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres<\/em>, 1899\u00a0; \u00e9d. GF-Flammarion, Paris, 1989, p.\u00a091 (NdT).<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_2626_1() { jQuery('#footnote_references_container_2626_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_2626_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_2626_1() { jQuery('#footnote_references_container_2626_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_2626_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_2626_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_2626_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_2626_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_2626_1(); } } function footnote_moveToAnchor_2626_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_2626_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Traduction par Ferdinand Cazalis (Avec le concours de Gr\u00e9goire Chamayou) Texte original\u00a0: e-flux journal #65 Supercommunity, mai-ao\u00fbt 2015. Pollu\u00e9s, surexploit\u00e9s ou encore spoli\u00e9s, les sols sont au c\u0153ur des discussions sur l&#8217;\u00e9cologie. Mais serait-il aussi l\u00e9gitime de parler des questions climatiques en termes de colonisation du ciel et de l&#8217;atmosph\u00e8re\u00a0? \u00c0 partir d&#8217;\u00e9tudes scientifiques et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":6043,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[17,28],"tags":[146,147],"class_list":["post-2626","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-decolonialites","category-terrains-vagues","tag-climat","tag-nord-sud"],"wps_subtitle":"In\u00e9galit\u00e9s climatiques et sociales Nord\/Sud","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2626","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2626"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2626\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2626"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2626"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2626"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}