{"id":2707,"date":"2015-12-21T16:59:07","date_gmt":"2015-12-21T15:59:07","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=2707"},"modified":"2015-12-21T16:59:07","modified_gmt":"2015-12-21T15:59:07","slug":"quelques-conseils-pour-les-voyages-au-long-cours","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2015\/12\/21\/quelques-conseils-pour-les-voyages-au-long-cours\/","title":{"rendered":"Quelques conseils pour les voyages au long cours"},"content":{"rendered":"<p class=\"entry-translator\">Traduction par \u00c9milien Bernard<\/p>\n<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Ce texte du journaliste irakien Ghaith Abdul-Ahad, connu notamment pour ses reportages sur Al Qaeda, a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 le 8 octobre 2015 dans la <em>London Review of Books<\/em>, sous le titre \u00ab\u00a0<a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/www.lrb.co.uk\/v37\/n19\/ghaith-abdul-ahad\/some-tips-for-the-long-distance-traveller\">Some tips for the long-distance traveler<\/a>\u00a0\u00bb. Il y raconte le trajet \u00ab\u00a0ordinaire\u00a0\u00bb des migrant-e-s, comme lui, venu-e-s d&#8217;Irak, de Syrie, d&#8217;\u00c9rythr\u00e9e ou d&#8217;ailleurs, passant par la Turquie ou la Gr\u00e8ce, en route vers l&#8217;Europe du Nord. Autant de voyages que d&#8217;existences, avec leurs \u00e9tapes singuli\u00e8res, leurs espoirs trahis et leurs rencontres anodines ou presque.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\"><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/Sometips_JK_site.pdf\">T\u00e9l\u00e9charger l&#8217;article en PDF<\/a><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/abdu01_3719_01-copie.jpg\" width=\"100%\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">Un ami kurde r\u00e9sidant \u00e0 Souleymaniye, au Nord de l&#8217;Irak, a r\u00e9cemment post\u00e9 sur sa page Facebook la reproduction d&#8217;un sch\u00e9ma trac\u00e9 \u00e0 la main. Orn\u00e9 de petites fl\u00e8ches, de silhouettes humaines en b\u00e2tons, de dessins de trains et de bateaux, il d\u00e9taille la mani\u00e8re de se rendre de l&#8217;Est de la Turquie \u00e0 la fronti\u00e8re allemande en vingt \u00e9tapes.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Une fois que vous avez effectu\u00e9 le trajet d&#8217;environ 1\u00a0600 kilom\u00e8tres jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;ouest de la Turquie, le voyage tel que repr\u00e9sent\u00e9 sur le dessin commence r\u00e9ellement, avec un taxi qui vous m\u00e8ne d&#8217;Izmir \u00e0 la c\u00f4te. Une fl\u00e8che indique la prochaine \u00e9tape\u00a0: un bateau allant de la mer \u00c9g\u00e9e \u00e0 \u00ab\u00a0une \u00eele grecque\u00a0\u00bb. Cela vous co\u00fbte entre 950 et 1\u00a0200 euros. Un autre bateau vous conduit ensuite jusqu&#8217;\u00e0 Ath\u00e8nes. Puis c&#8217;est \u00e0 bord d&#8217;un train ressemblant \u00e0 une chenille mutil\u00e9e que vous vous rendez \u00e0 Thessalonique. La marche, des bus et deux autres trains aux allures de chenille vous font traverser la Mac\u00e9doine jusqu&#8217;\u00e0 Skopje, puis la Serbie jusqu&#8217;\u00e0 Belgrade. Une silhouette en b\u00e2ton traverse ensuite \u00e0 pied la fronti\u00e8re de la Hongrie, pr\u00e8s de la ville de Szeged. Vient enfin le trajet jusqu&#8217;\u00e0 Budapest en taxi, et un autre taxi \u00e0 travers toute l&#8217;Autriche. En bas du sch\u00e9ma, une petite silhouette-b\u00e2ton bondit en agitant un drapeau. Arriv\u00e9e en Allemagne, elle salue Munich. Son p\u00e9riple de quasiment 5\u00a0000 kilom\u00e8tres lui a pris environ trois semaines, pour un co\u00fbt total de 2\u00a0400 dollars.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La question de la migration est au centre de quasiment toutes les conversations dans les caf\u00e9s de Bagdad et Damas \u2013 de m\u00eame que dans ceux des petites et grandes villes de Syrie, d&#8217;Irak et des environs. Ces d\u00e9bats se focalisent notamment sur les avantages et inconv\u00e9nients des pays en mati\u00e8re d&#8217;aides sociales accord\u00e9es aux migrants. Tout le monde se tient au courant des trajets les plus adapt\u00e9s du moment. D\u00e8s qu&#8217;il y a de nouvelles informations et conseils de route, ils se r\u00e9pandent sur les r\u00e9seaux sociaux \u2013 Viber, WhatsApp et Facebook. Ces temps-ci, un peu plus de 2\u00a0000 dollars et un smartphone suffisent \u00e0 atteindre l&#8217;Europe. La situation diff\u00e8re donc largement de celle qui avait cours \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, notamment en Irak, quand les sanctions de l&#8217;ONU combin\u00e9es \u00e0 la dictature de Saddam emp\u00eachaient d&#8217;envisager l&#8217;exil, la survie quotidienne d\u00e9pendant d&#8217;allocations du gouvernement et de maigres salaires \u00e9tatiques. Tr\u00e8s rares \u00e9taient ceux disposant d&#8217;une somme d&#8217;argent suffisante pour rejoindre l&#8217;Europe. Des dizaines de milliers de personnes quitt\u00e8rent l&#8217;Irak, mais la plupart atterrirent dans la morne Amman, en Jordanie. Si beaucoup de gens parmi mes proches voulaient partir, la plupart ne purent le faire \u2013 par manque de moyens, de volont\u00e9 ou simplement de chance.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je fus l&#8217;un de ceux qui n&#8217;y parvinrent pas. J&#8217;avais pass\u00e9 un dipl\u00f4me d&#8217;architecture et r\u00eavais de continuer mes \u00e9tudes \u00e0 Vienne ou Beyrouth. Ou bien d&#8217;au moins d\u00e9crocher un job alimentaire \u00e0 Amman ou Duba\u00ef. J&#8217;\u00e9tais d\u00e9serteur et n&#8217;avais donc aucun espoir d&#8217;obtenir un passeport. Ma seule solution pour quitter l&#8217;Irak \u00e9tait de me procurer des faux documents ou de trouver un passeur. J&#8217;ai essay\u00e9 pendant trois ans, d\u00e9pensant environ 3\u00a0000 dollars \u2013 une fortune, alors \u2013 donn\u00e9s \u00e0 un passeur. On m&#8217;a menti, trahi, et j&#8217;ai perdu tout l&#8217;argent que j&#8217;avais emprunt\u00e9. Pendant neuf mois, j&#8217;ai v\u00e9cu avec mes bagages boucl\u00e9s, pr\u00eat \u00e0 d\u00e9camper. Chaque nuit, j&#8217;appelais le passeur, qui continuait \u00e0 me mentir et \u00e0 me dire que le jour d&#8217;apr\u00e8s serait le bon. Finalement, j&#8217;ai abandonn\u00e9, rang\u00e9 mes affaires, et j&#8217;ai attendu pendant cinq autres ann\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant des d\u00e9cennies, le chemin qui menait hors de la guerre, de la destruction et de la pauvret\u00e9 pour aboutir \u00e0 une existence europ\u00e9enne s\u00e9curis\u00e9e \u00e9tait un secret jalousement gard\u00e9\u00a0: la propri\u00e9t\u00e9 des passeurs et des mafias qui contr\u00f4laient les routes et avaient le monopole du savoir n\u00e9cessaire. Ils conduisaient leurs affaires illicites dans les caf\u00e9s miteux des ruelles d&#8217;Aksaray, \u00e0 Istanbul. Les migrants qui avaient eu la chance d&#8217;atteindre la Gr\u00e8ce pouvaient aussi les croiser dans le quartier d&#8217;Omonia, \u00e0 Ath\u00e8nes. Ceux qui \u00e9taient parvenus jusque l\u00e0 \u00e9taient balad\u00e9s d&#8217;un r\u00e9seau \u00e0 un autre. De nouveau, on leur mentait, on les manipulait. Apr\u00e8s tout, ils n&#8217;avaient pas d&#8217;autre choix que de tendre leur argent en \u00e9change d&#8217;une promesse et d&#8217;un espoir.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a toujours eu une poign\u00e9e de migrants optant pour la mer \u00c9g\u00e9e, mais jusqu&#8217;ici, cette route \u00e9tait peu emprunt\u00e9e. Non pas en raison d&#8217;eaux dangereuses ou de bateaux peu fiables, mais parce que la police grecque avait la r\u00e9putation d&#8217;\u00eatre brutale et parce qu&#8217;il \u00e9tait tr\u00e8s compliqu\u00e9 d&#8217;obtenir l&#8217;asile \u00e0 Ath\u00e8nes. Cette ann\u00e9e, tout a chang\u00e9. La poign\u00e9e s&#8217;est transform\u00e9e en mar\u00e9e quand le nouveau gouvernement Syriza a r\u00e9\u00e9crit les r\u00e8gles. \u00ab\u00a0<em>Jusqu&#8217;alors, notre politique avait \u00e9t\u00e9 de repousser les bateaux m\u00eame si nous mettions des vies en danger\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb, m&#8217;a confi\u00e9 un homme travaillant dans l&#8217;administration des gardes-c\u00f4tes de Lesbos. \u00ab\u00a0<em>Avec ce nouveau gouvernement, c&#8217;est plut\u00f4t\u00a0: \u201cLaissez-les venir, et aidez-les s&#8217;ils en ont besoin.\u201d\u00a0\u00bb<\/em> La Turquie fermant elle aussi les yeux sur le passage de migrants, les vieux r\u00e9seaux de passeurs et les fronti\u00e8res de l&#8217;Europe ont pli\u00e9 sous la pression de dizaines de milliers de personnes. Les Syriens qui auparavant \u00e9taient d\u00e9plac\u00e9s au sein de la Jordanie, du Liban et de la Turquie ont \u00e9t\u00e9 rejoints par des Irakiens \u2013 pour la plupart de jeunes Sunnites fuyant l\u2019\u00c9tat islamique et les milices chiites \u2013, ainsi que par un petit nombre d&#8217;Afghans, d&#8217;\u00c9rythr\u00e9ens et de Pakistanais, lesquels fuyaient leurs propres conflits. Tous \u00e9taient en qu\u00eate de nouvelles routes, guid\u00e9s par l&#8217;espoir de vies meilleures.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les techniques de mobilisation utilis\u00e9es au cours des r\u00e9volutions arabes, rassemblant des milliers de manifestants en un lieu donn\u00e9, sont d\u00e9sormais utilis\u00e9es pour organiser ces nouvelles vagues de migration. Cet exode n&#8217;est plus seulement compos\u00e9 des plus mis\u00e9rables et pi\u00e9tin\u00e9s \u2013 m\u00eame si beaucoup le sont encore. C&#8217;est devenu un p\u00e8lerinage o\u00f9 pr\u00e9dominent les classes jeunes, \u00e9duqu\u00e9es et moyennes. La disparition des fronti\u00e8res europ\u00e9ennes a provoqu\u00e9 l&#8217;ire de deux groupes de personnes, luttant pour restaurer l&#8217;ordre ancien\u00a0: les passeurs et les dirigeants de l&#8217;Union europ\u00e9enne.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*\u00a0\u00a0*<\/p>\n<p style=\"text-align: center; margin-top: -1em;\">*<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 l&#8217;aube sur l&#8217;\u00eele de Lesbos, un petit homme aux cheveux gris gare sa moto sous un pin et s&#8217;assoit sur le rivage d&#8217;une plage de galets recouverte de gilets de sauvetage abandonn\u00e9s \u2013 oranges, rouges et bleus. Des carcasses d&#8217;embarcations en caoutchouc gisent dans les environs. \u00c0 l&#8217;horizon, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 du d\u00e9troit, les montagnes turques sont ternes\u00a0: la journ\u00e9e s&#8217;annonce couverte. L&#8217;homme vient tous les jours sur la plage. Il prend place et attend que les migrants arrivent. De temps en temps, il scanne l&#8217;horizon avec une paire de vieilles jumelles militaires pendues \u00e0 son cou. Deux de ses amis boivent du caf\u00e9 sur une table qu&#8217;ils ont install\u00e9e un peu en retrait. Ce sont tous des p\u00eacheurs, \u00e0 l&#8217;origine. Comme beaucoup d&#8217;autres sur l&#8217;\u00eele, ils se sont transform\u00e9s en charognards, d\u00e9pouillant les moteurs des embarcations. La loi de la mer stipule que vous pouvez conserver ce qu&#8217;elle rejette.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0<em>\u00a0Parfois, ils leur refilent de mauvais moteurs chinois\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb, explique l&#8217;homme, d\u00e9sappoint\u00e9. Non pas qu&#8217;il s&#8217;inqui\u00e8te pour la s\u00e9curit\u00e9 des migrants, mais la valeur \u00e0 la revente de ces trouvailles est moindre. Pour ces trois hommes, les migrants sont des \u00ab\u00a0<em>pouilleux d\u00e9go\u00fbtants<\/em>\u00a0\u00bb venus de \u00ab\u00a0<em>l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb, mais app\u00e2t\u00e9s par un bon moteur hors-bord \u00e0 200 euros, ils seront ravis de former une sorte de comit\u00e9 d&#8217;accueil pour les nouveaux arrivants. Dans le sillage de ces exodes \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition fleurissent en effet divers business. \u00c0 Karak\u00f6y, vieille zone portuaire d&#8217;Istanbul, des \u00e9choppes en plein air qui jusqu&#8217;\u00e0 r\u00e9cemment vivaient de la vente de quelques cannes \u00e0 p\u00eaches se refont soudain une sant\u00e9 \u00e9conomique p\u00e9taradante en se livrant au trafic de gilets de sauvetage et de moteurs pour petits canots.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Alors que le soleil grimpe dans le ciel, quatre points apparaissent \u00e0 l&#8217;horizon, en provenance de la c\u00f4te turque. Ils sont dispos\u00e9s \u00e0 intervalles r\u00e9guliers et l&#8217;op\u00e9ration semble conduite avec une rigueur presque militaire. Les points finissent par se transformer en bateaux. Trois d&#8217;entre eux cinglent vers l&#8217;est, tandis que le dernier prend en droite ligne la direction du rivage o\u00f9 les trois p\u00eacheurs sont positionn\u00e9s. M\u00eame un seul moteur, ce n&#8217;est pas \u00e0 n\u00e9gliger. La matin\u00e9e vient seulement de commencer. Qui sait combien d&#8217;autres vont atterrir ici avant la fin de la journ\u00e9e\u00a0? Une heure plus tard le bateau semble ne pas avoir boug\u00e9. \u00ab\u00a0<em>Quelque chose d\u00e9conne\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb, dit l&#8217;homme \u00e0 ses amis. Gr\u00e2ce \u00e0 ses jumelles, il peut d\u00e9tecter des points bleus et rouges, ainsi que des bras d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment agit\u00e9s. \u00ab\u00a0<em>Le moteur est foutu\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb, l\u00e2che-t-il.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les trois hommes sautent sur la moto et d\u00e9campent en direction des bateaux qui ont mis le cap sur l&#8217;est. Le temps qu&#8217;ils y parviennent, une longue file de personnes \u2013 hommes ployant sous leurs sacs \u00e0 dos, femmes portant et tra\u00eenant des enfants \u2013 a escalad\u00e9 les falaises et fait son entr\u00e9e dans un village en surplomb. Ils sont une centaine, voire un peu plus \u2013 la cargaison de trois bateaux. Le quatri\u00e8me est pour sa part escort\u00e9 jusqu&#8217;au rivage par les gardes-c\u00f4tes grecs. Les hommes, femmes et enfants remplissent les rues du village, prenant pied sur les trottoirs, se reposant dans l&#8217;herbe, d\u00e9tonant dans le paysage. Finalement, ils rassemblent leurs possessions et commencent \u00e0 marcher vers Mytil\u00e8ne, principale ville de Lesbos, o\u00f9 les migrants doivent s&#8217;enregistrer avant d&#8217;\u00eatre conduits \u00e0 Ath\u00e8nes.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La longue marche vers l&#8217;Europe a commenc\u00e9. La caravane est un v\u00e9ritable <em>patchwork<\/em> ethnique \u2013 Afghans, Arabes, Kurdes. Tous progressent le long de la piste. La disposition des groupes \u00e9volue, selon que certains d\u00e9cident de se reposer, ou bien au contraire de repartir. Par moments, les marcheurs s&#8217;\u00e9talent sur un kilom\u00e8tre. \u00c0 d&#8217;autres, ils avancent de front, regroup\u00e9s, intimidant alors les touristes et les locaux.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En chemin, ils croisent un autre groupe de marcheurs, voyageant dans la direction oppos\u00e9e. Arrivant de la ville et se dirigeant vers la nature sauvage, ce groupe est compos\u00e9 de retrait\u00e9s europ\u00e9ens \u2013 allemands et britanniques. Eux sont v\u00eatus de v\u00eatements de randonn\u00e9e clinquants, de grosses chaussures et de t-shirts. Ils ont l&#8217;air anxieux. En face viennent les migrants, en route pour la ville, nombre d&#8217;entre eux quittant leur pays pour la premi\u00e8re fois. Ils sont ext\u00e9nu\u00e9s suite \u00e0 la longue travers\u00e9e, mais \u00e9galement de bonne humeur. Ils \u00e9voquent leurs plans pour les jours \u00e0 venir et n&#8217;ont pas le temps d&#8217;admirer le panorama. \u00ab\u00a0<em>Si j&#8217;\u00e9tais un touriste, \u00e7&#8217;aurait \u00e9t\u00e9 un endroit parfait \u00e0 visiter\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb, l\u00e2che un homme qui voyage avec sa fille, alors qu&#8217;ils traversent un autre village pittoresque, entour\u00e9 de champs de cerisiers. \u00ab\u00a0<em>Peut-\u00eatre qu&#8217;un jour nous reviendrons avec ton fr\u00e8re et ta s\u0153ur.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il s&#8217;appelle Khaled. Il a des yeux tristes et ses cheveux trop t\u00f4t blanchis sont coup\u00e9s courts. Il ne semble pas tr\u00e8s rassur\u00e9 concernant ce voyage et n&#8217;arr\u00eate pas de demander \u00e0 sa fille si elle tient le coup. Cette derni\u00e8re doit avoir 12 ans. Si elle r\u00e9pond rarement, elle ne semble pas aussi perdue que lui. Elle se contente juste d&#8217;avancer. Tous deux se sont joints \u00e0 un groupe de Syriens, mais ils ne s&#8217;assoient pas avec eux et marchent quelques pas en retrait. Il explique qu&#8217;ils souhaitent rallier le Danemark, o\u00f9 vit son beau-fr\u00e8re. Il parle avec un accent irakien marqu\u00e9, mais dit venir d&#8217;Al Mayadin, bourgade syrienne proche de la fronti\u00e8re irakienne. Lui et sa famille ont fui apr\u00e8s que l\u2019\u00c9tat islamique a pris le contr\u00f4le de sa ville natale plus t\u00f4t dans l&#8217;ann\u00e9e, mais il est mal \u00e0 l&#8217;aise quand il s&#8217;agit d&#8217;\u00e9voquer la situation l\u00e0-bas. Sa femme, son fils et une autre fille sont toujours en Turquie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il est interdit de transporter les \u00ab\u00a0ill\u00e9gaux\u00a0\u00bb sur les \u00eeles grecques. Bus et taxis leur sont \u00e9galement interdits. Tout local les transportant est passible d&#8217;une amende. Ils doivent donc marcher quarante kilom\u00e8tres pour rejoindre les centres d&#8217;enregistrement. Quand une Grecque, grande et blonde, s&#8217;arr\u00eate pour proposer de transporter Khaled et sa fille, il jette un \u0153il penaud sur le groupe de Syriens et d\u00e9clare\u00a0: \u00ab\u00a0<em>On est arriv\u00e9s ensemble, ce serait une honte de les abandonner. Nous continuons avec eux.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb Apr\u00e8s une nouvelle heure \u00e0 progresser sous le soleil, la jeune fille semble encore plus fatigu\u00e9e, si bien qu&#8217;il finit par accepter quand la femme grecque r\u00e9it\u00e8re sa proposition. Dans la voiture, il se montre plus volubile. Il demande \u00e0 sa fille de sortir son Kindle, ce qu&#8217;elle fait avant de montrer \u00e0 la femme quelques images du reste de la famille.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La police contr\u00f4le les entr\u00e9es du port de Mytil\u00e8ne. L&#8217;apr\u00e8s-midi commence et des centaines de migrants font la queue. Beaucoup sont l\u00e0 depuis la nuit pr\u00e9c\u00e9dente. Ceux qui ont d\u00e9barqu\u00e9 ce matin avec Khaled n&#8217;arriveront pas avant la tomb\u00e9e du soleil. Les autres s&#8217;organisent. Ici, un Libyen et ses cinq enfants ont construit une maison entre deux voitures. Deux douzaines de Somaliens et d&#8217;Afghans sont install\u00e9s pr\u00e8s de l&#8217;eau. Chaque personne doit d&#8217;abord \u00eatre enregistr\u00e9e avant d&#8217;\u00eatre convoy\u00e9e dans un terrain de jeu d\u00e9saffect\u00e9, o\u00f9 commence l&#8217;attente du transfert \u00e0 Ath\u00e8nes.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La femme grecque fend la foule pour se frayer un passage jusqu&#8217;au barrage policier. Elle revient quelques minutes plus tard pour emmener Khaled et sa fille \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur, o\u00f9 une docteure de l&#8217;Organisation internationale pour les migrations (OIM), organisme affili\u00e9 \u00e0 l&#8217;ONU, inspecte l&#8217;enfant. Italienne d&#8217;une cinquantaine d&#8217;ann\u00e9es, la soignante est habitu\u00e9e aux situations de crise, mais quelque chose dans la mani\u00e8re dont le p\u00e8re agrippe la main de sa fille la fait fondre en larmes. Elle demande le passeport du p\u00e8re, afin qu&#8217;elle puisse activer la proc\u00e9dure. Il se fige, avant de d\u00e9clarer qu&#8217;ils n&#8217;ont pas de passeports.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0<em>Vous \u00eates syrien, c&#8217;est bien \u00e7a\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0<em>Oui.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0<em>Dans ce cas, \u00e7a ne prendra pas longtemps.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">La Grecque leur serre la main et les laisse \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Peu apr\u00e8s, Khaled ressort de nouveau et lui fait signe.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0<em>\u00a0Je suis d\u00e9sol\u00e9\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb, l\u00e2che-t-il.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0<em>\u00a0Que s&#8217;est-il pass\u00e9\u00a0?\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0<em>\u00a0Je vous ai menti. Je suis irakien, pas syrien. Ma fille m&#8217;a dit que c&#8217;\u00e9tait une mauvaise chose de mentir aux gens qui nous aident. J\u2019\u00e9tais terrifi\u00e9. Nous sommes chiites, et les Syriens avec qui on voyageait \u00e9taient tous sunnites. Je suis d\u00e9sol\u00e9.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le mensonge du p\u00e8re est pourtant on ne peut plus logique. Les bagarres entre groupes ethniques diff\u00e9rents ne sont pas rares. Et il y a une autre raison\u00a0: les Syriens ont droit \u00e0 un traitement pr\u00e9f\u00e9rentiel en de nombreux endroits. En Gr\u00e8ce, par exemple, ils peuvent rester plus longtemps dans le pays apr\u00e8s avoir re\u00e7u leurs papiers \u2013 quatre mois, contre un mois pour un Afghan.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La femme blonde qui les a transport\u00e9s appartient \u00e0 un petit groupe de gens travaillant \u00e0 contourner la bureaucratie europ\u00e9enne. Ils se rencontrent dans une pi\u00e8ce situ\u00e9e au rez-de-chauss\u00e9e d&#8217;un b\u00e2timent en construction, dans un village des environs de Mytil\u00e8ne. Parmi eux, il y a une fleuriste d\u00e9pensant son salaire en essence pour transporter femmes et enfants le long des collines jusqu&#8217;\u00e0 la ville\u00a0; deux docteurs s&#8217;\u00e9tant port\u00e9s volontaires pour traiter les nouveaux arrivants le matin sur les plages et les transporter secr\u00e8tement \u00e0 Mytil\u00e8ne la nuit\u00a0; un fonctionnaire des gardes-c\u00f4tes travaillant la journ\u00e9e au principal centre d&#8217;accueil. Le soir venu, quand il ne joue pas au volley mais quitte sa maison pour aider les migrants. Le leader du collectif est un pr\u00eatre imposant, dot\u00e9 d&#8217;une barbe blanche lui arrivant \u00e0 la poitrine. Le P\u00e8re Papastratis se d\u00e9place en tra\u00eenant une bouteille d&#8217;oxyg\u00e8ne et des tubes sortent de ses narines. Il a 58 ans mais en para\u00eet 70. Ses poumons sont en pi\u00e8tre \u00e9tat et il a d\u00e9j\u00e0 eu deux attaques. Quand son fils n&#8217;est pas dans les environs, il en profite pour fumer une cigarette.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Bien avant que certains habitants de Budapest et Vienne ne commencent \u00e0 faire des dons de nourriture et d&#8217;habits aux r\u00e9fugi\u00e9s, et tandis que les autorit\u00e9s locales cherchaient encore comment r\u00e9agir, ce groupe de six faisait tourner un centre d&#8217;accueil non officiel, procurant de la nourriture, un toit et une assistance m\u00e9dicale aux nouveaux arrivants. La fleuriste m&#8217;explique que beaucoup d&#8217;habitants de l&#8217;\u00eele sont des descendants de r\u00e9fugi\u00e9s chass\u00e9s de Turquie des d\u00e9cennies plus t\u00f4t. Elle me raconte ceci alors qu&#8217;elle est au volant de sa Renault et descend la route des collines en compagnie d&#8217;une autre famille. Sur le si\u00e8ge arri\u00e8re, une m\u00e8re ferme les yeux et s&#8217;endort, un enfant sur les genoux. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s, trois autres enfants, de 9 \u00e0 14 ans. Elle les conduit au centre d&#8217;accueil du P\u00e8re Papastratis. L\u00e0, un homme d\u00e9charge une voiture remplie de marmites, d&#8217;une cuisini\u00e8re et de sacs de p\u00e2tes. Il installe une cuisine mobile tandis que la pi\u00e8ce se remplit. Costas est un anarchiste qui a nourri les sans-abris d&#8217;Ath\u00e8nes pendant deux ans. Dr\u00f4le d&#8217;attelage\u00a0: un anarchiste et un pr\u00eatre orthodoxe&#8230;<\/p>\n<p class=\"textbody\">Contrairement au b\u00e2timent du P\u00e8re Papastratis, le centre d&#8217;accueil g\u00e9r\u00e9 par le gouvernement sur le terrain de jeu abandonn\u00e9 est un endroit horrible. Il y a des ordures partout. Des bagarres \u00e9clatent entre Syriens, Afghans et Somaliens. Deux \u00c9rythr\u00e9ennes se plaignent de harc\u00e8lement sexuel. Le fonctionnaire des garde-c\u00f4tes \u2013 par ailleurs fils a\u00een\u00e9 du pr\u00eatre \u2013 se tient au milieu d&#8217;une foule multipliant les demandes. Une famille syrienne dont la m\u00e8re souffre du cancer, deux Afghans se plaignant du fait que des Syriens ne les laissent pas recharger leurs t\u00e9l\u00e9phones, une femme afghane expliquant que son enfant a besoin de m\u00e9dicaments contre la diarrh\u00e9e\u2026 Tout le monde veut savoir quand il sera possible de quitter l&#8217;\u00eele. \u00ab\u00a0<em>Pourquoi est-ce que vous nous traitez comme \u00e7a\u00a0?\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb, demande quelqu&#8217;un. \u00ab\u00a0<em>Qu&#8217;est-ce que je peux faire\u00a0?\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb, m&#8217;explique l&#8217;homme plus tard. \u00ab\u00a0<em>Ils veulent que je sois leur m\u00e8re, leur ami, leur psychologue, et je suis juste un garde-c\u00f4te. C&#8217;est de la folie. Que l&#8217;Union europ\u00e9enne aille se faire foutre.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*\u00a0\u00a0*<\/p>\n<p style=\"text-align: center; margin-top: -1em;\">*<\/p>\n<p class=\"textbody\">S&#8217;ils s&#8217;en tiennent \u00e0 la route trac\u00e9e par le sch\u00e9ma, la plupart des migrants s&#8217;arr\u00eateront bri\u00e8vement \u00e0 Ath\u00e8nes, puis continueront leur voyage via Thessalonique. L\u00e0, ils feront six heures de marche entre la gare et la fronti\u00e8re mac\u00e9donienne. Sur la route, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;une station-service d\u00e9serte (l&#8217;essence est moins ch\u00e8re de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re), se trouve un motel. On peut s&#8217;y reposer, acheter des provisions et recharger les t\u00e9l\u00e9phones. Il est probable que les deux \u00e9tages du b\u00e2timent aient \u00e9t\u00e9 par le pass\u00e9 aussi d\u00e9sert\u00e9s que la station-service, mais c&#8217;est d\u00e9sormais un v\u00e9ritable caravans\u00e9rail des temps modernes. Le hall d\u00e9borde de piles de bo\u00eetes de conserve, de paires de baskets, de sacs \u00e0 dos et de bouteilles d&#8217;eau, le tout \u00e0 des prix prohibitifs. Deux vieux Grecs servent \u00e0 la louche un plat de haricots et de riz \u2013 10 euros l&#8217;assiette. Le moindre recoin est occup\u00e9 \u2013 pas une chaise ni une table de libre. Un groupe de Syriens papote en fumant. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;eux, une pleine table d\u2019\u00c9rythr\u00e9ens boit de la bi\u00e8re en silence. Le patron du motel arpente les lieux en hurlant ses ordres d&#8217;une voix rageuse, se comportant comme s&#8217;il g\u00e9rait un \u00e9tablissement haut-de-gamme, envahi non pas par des clients mais par de la vermine. Le business est si juteux que dans le voisinage les tavernes et lieux disposant de chambres \u00e0 louer affichent tous des pancartes r\u00e9dig\u00e9es en arabe, dans l&#8217;espoir d&#8217;attirer une partie de la nouvelle client\u00e8le. La plupart des migrants ont de l&#8217;argent \u00e0 d\u00e9penser et font peu attention aux prix. Ils sont venus avec quelques milliers d&#8217;euros, du cash provenant de la vente de leur maison et de leur voiture. Se voir facturer cinq euros pour une canette de Coca leur semble une exploitation triviale compar\u00e9e au millier d&#8217;euros environ que chacun d&#8217;eux a d\u00fb payer pour une travers\u00e9e sur bateau pneumatique. Laquelle leur aurait co\u00fbt\u00e9 quinze euros en ferry.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Depuis le motel, les migrants suivent une piste serpentant dans les champs. Des milliers de personnes les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s, si bien que la terre est tr\u00e8s tass\u00e9e. Des femmes portant voiles et jupes longues se d\u00e9placent avec pr\u00e9caution, guidant leurs enfants. Derri\u00e8re elles, il y a un groupe de hipsters syriens arborant des panamas et des t-shirts. Des dipl\u00f4m\u00e9s des universit\u00e9s de Homs et Damas. L&#8217;un d&#8217;eux est un ing\u00e9nieur r\u00e9seau ayant pr\u00e9vu de se rendre en Angleterre. Plus loin se trouve un Somalien affubl\u00e9 d&#8217;un chapeau de cow-boy, d&#8217;un pantalon de cuir et d&#8217;un collier. Il est compl\u00e8tement d\u00e9fonc\u00e9 au haschisch et communique en anglais de rappeur gangsta.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a \u00e9galement une famille syrienne\u00a0: p\u00e8re, m\u00e8re et trois petites filles. Le p\u00e8re, Bassem, porte la plus jeune d&#8217;entre elles sur ses \u00e9paules. Par le pass\u00e9, c&#8217;\u00e9tait un marchand fortun\u00e9 des environs de Damas. Sa famille poss\u00e9dait un grand nombre de terres agricoles. En 2011, quand la r\u00e9volution a \u00e9clat\u00e9, il a utilis\u00e9 son argent pour financer les insurg\u00e9s et a \u00e9t\u00e9 commandant dans la guerre civile qui a suivi. \u00ab\u00a0<em>J&#8217;ai d\u00e9pens\u00e9 300\u00a0000 dollars en armes et munitions<\/em>, dit-il, <em>et j&#8217;ai perdu beaucoup d&#8217;amis. Je regrette de m&#8217;\u00eatre ainsi impliqu\u00e9.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb Quand sa zone de combat a \u00e9t\u00e9 encercl\u00e9e, il s&#8217;est envol\u00e9 pour la Vall\u00e9e de Bekaa, au Liban. Il souhaitait y faire profil bas, mais a vite eu des ennuis avec le Hezbollah. Son fr\u00e8re a \u00e9t\u00e9 jet\u00e9 en prison, tandis que lui \u00e9chappait de peu \u00e0 la capture. Du Liban, il s&#8217;est rendu en Turquie, o\u00f9 un camarade r\u00e9volutionnaire et passeur lui a promis de les mettre lui et sa famille dans un ferry pour l&#8217;Italie contre 10\u00a0000 euros. Le camarade a pris l&#8217;argent et a disparu. De toutes les sommes d&#8217;argent qu&#8217;il a perdues, dit-il, c&#8217;est celle-l\u00e0 qui lui fait le plus mal. Il parle calmement, sans amertume. En revanche, il se dit honteux d&#8217;avoir vendu les bijoux de sa femme pour \u00e9chouer ici, o\u00f9 ses filles dorment dans des champs.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La police grecque a abandonn\u00e9 l&#8217;id\u00e9e de faire barrage \u00e0 la fronti\u00e8re, ayant appris qu&#8217;il convient de laisser s&#8217;\u00e9couler le flot de migrants aussi rapidement que possible. Apr\u00e8s tout, personne ne souhaite rester en Gr\u00e8ce. Il faudra encore quelques semaines \u00e0 la Mac\u00e9doine pour en arriver au m\u00eame constat. Si bien que pour ce groupe de migrants, la route est bloqu\u00e9e un peu plus loin par une Land Rover et cinq policiers mac\u00e9doniens. Quelques centaines de personnes doivent donc sillonner les environs de la voie ferr\u00e9e afin de trouver un endroit o\u00f9 passer la nuit. Certains installent leurs sacs de couchage sous un pont, d&#8217;autres improvisent des tentes faites de b\u00e2ches en plastique et de b\u00e2tons. Au matin, alors qu&#8217;arrivent d&#8217;autres personnes (des femmes de Sierra Leone, un Y\u00e9m\u00e9nite en chaise roulante, beaucoup d&#8217;autres Syriens et Irakiens) et que le campement improvis\u00e9 se fait village, quelques \u00e9claireurs arpentent la fronti\u00e8re pour trouver un passage s\u00fbr. \u00c0 droite de la police se trouve une rivi\u00e8re \u2013 infranchissable. \u00c0 sa gauche, des collines r\u00e9put\u00e9es pleines de bandits r\u00e9clamant \u00e0 toute personne un droit de passage de 200 euros \u2013 ils auraient \u00ab\u00a0achet\u00e9\u00a0\u00bb la zone. Deux jeunes Kurdes qui ont combattu \u00e0 Koban\u00e9 s&#8217;en approchent pour trouver un passage. \u00c0 un coude du chemin, juste avant un poste de police grecque abandonn\u00e9, l&#8217;un d&#8217;eux rep\u00e8re un chemin menant \u00e0 la Mac\u00e9doine \u00e0 travers les buissons. Le mot tourne\u00a0: une voie a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Un heure plus tard, une colonne de migrants s&#8217;avance dans les champs de tournesols menant aux collines. La tristesse du matin a laiss\u00e9 place \u00e0 l&#8217;exaltation. Les gar\u00e7ons kurdes aident tout le monde \u00e0 progresser dans les buissons, puis grimpent sur la cr\u00eate pour observer la police mac\u00e9donienne en-dessous, tout en roulant et fumant des cigarettes. Deux \u00e9quipes de police prennent la rel\u00e8ve, tandis qu&#8217;un chien est amen\u00e9 sur place. L&#8217;un des gar\u00e7ons finit par faire une suggestion\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Pourquoi ne pas se disposer en ligne et courir jusqu&#8217;\u00e0 la fronti\u00e8re\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb L&#8217;id\u00e9e de prendre d&#8217;assaut une fronti\u00e8re internationale semble insens\u00e9e \u00e0 de nombreux r\u00e9fugi\u00e9s, notamment les plus \u00e2g\u00e9s, mais il n&#8217;y a pas d&#8217;autre issue. Quand la nuit tombe, toute la troupe se rue au bas des collines jusqu&#8217;\u00e0 la Mac\u00e9doine.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ensuite, il s&#8217;agit de descendre jusqu&#8217;\u00e0 Gevgelija, ville la plus proche. L\u00e0, dans un absurde retournement de situation, la police mac\u00e9donienne enregistre poliment chaque migrant et lui donne les papiers n\u00e9cessaires pour se d\u00e9placer librement dans le pays. Plus loin, je tombe sur les hipsters syriens \u00e0 la station de bus. Ils parlent avec excitation et consultent Google Maps sur leurs t\u00e9l\u00e9phones. \u00ab\u00a0<em>Prochain arr\u00eat, Skopje\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb, lance l&#8217;un d&#8217;eux. Ils ont pr\u00e9vu toute la route \u00e0 venir\u00a0: la Serbie, la Hongrie et l&#8217;Autriche. L&#8217;un d&#8217;eux pense se rendre au Danemark. Ils en sont convaincus\u00a0: cela ne prendra pas beaucoup de temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*\u00a0\u00a0*<\/p>\n<p style=\"text-align: center; margin-top: -1em;\">*<\/p>\n<p class=\"textbody\">Plus tard, je rencontre des migrants \u00e0 Lojane, village habit\u00e9 en grande partie par des Albanais, situ\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re Mac\u00e9doine\/Serbie. Ils se regroupent et tentent de trouver le moyen de traverser une autre fronti\u00e8re internationale. Un nouveau jeu du chat et de la souris avec la police. Cette fois, les conditions sont plus rudes. La rumeur dit qu&#8217;il est dangereux de fl\u00e2ner. La place du village est vide, \u00e0 l&#8217;exception d&#8217;un fermier vendant melons et tomates sur un \u00e9tal, ainsi que trois hommes \u00e2g\u00e9s \u00e0 caquettes noires assis sur un banc. Une famille fait ensuite son apparition sur la place, le p\u00e8re portant un enfant et la m\u00e8re tenant la main de deux petits gar\u00e7ons. Ils marchent rapidement sur les pas d&#8217;un adolescent, un Arabe qui ouvre la voie. Ils empruntent une rue de traverse qui vire vite \u00e0 la piste, et croisent une Audi rouge sombre sans plaques d&#8217;immatriculation stationn\u00e9e en bordure de route. Les quatre hommes \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur les regardent passer. La famille s&#8217;engage dans les bois bordant la Serbie, avant de dispara\u00eetre \u00e0 un tournant de la piste. C&#8217;est seulement quand je vois une autre famille les suivre que je comprends\u00a0: les nouveaux venus sont guid\u00e9s par des migrants qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s, des gens qui connaissent les astuces de la fronti\u00e8re et sont r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s pour la faire traverser en toute s\u00e9curit\u00e9. Mais les vieux r\u00e9seaux de passeurs sont encore \u00e0 l&#8217;aff\u00fbt, pr\u00eats \u00e0 r\u00e9-\u00e9merger au moindre signe de contr\u00f4les frontaliers plus serr\u00e9s et \u00e0 s&#8217;engraisser de nouveau sur le dos de ces migrants adeptes du <em>do it yourself<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*\u00a0\u00a0*<\/p>\n<p style=\"text-align: center; margin-top: -1em;\">*<\/p>\n<p class=\"textbody\">Tous les passeurs ne se cantonnent pas aux pistes paum\u00e9es traversant les fronti\u00e8res. Nabil est un Su\u00e9do-Irakien particuli\u00e8rement dou\u00e9 pour le marketing. Son boulot est devenu plus difficile r\u00e9cemment\u00a0: qui a besoin d&#8217;un passeur s&#8217;il est possible de tracer sa propre voie vers l&#8217;Europe\u00a0? Il a pris la d\u00e9cision de se focaliser pour des clients plus exigeants, ceux qui souhaitent \u00e9viter \u00e0 leur famille les difficult\u00e9s d&#8217;une longue marche \u00e0 travers les Balkans.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je le rencontre dans le hall d&#8217;un h\u00f4tel de Bagdad, feignant d&#8217;avoir besoin de ses services. Ses cheveux couverts de gel sont teints en noir de jais. Il porte une chemise bleue \u00e0 pois blancs. Une paire de Ray-Ban \u00e0 son cou. Il a un jour racont\u00e9 \u00e0 l&#8217;un de mes amis qu&#8217;il s&#8217;habille \u00e0 l&#8217;europ\u00e9enne pour impressionner ses clients.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>\u00ab\u00a0Vous ne voulez pas vous humilier en traversant l&#8217;Europe \u00e0 pied, c&#8217;est bien \u00e7a\u00a0?<\/em> me lance-t-il, en vendeur exp\u00e9riment\u00e9. <em>Vous pr\u00e9f\u00e9rez sans doute une strat\u00e9gie vous garantissant d&#8217;obtenir un passeport su\u00e9dois dans les deux ans\u00a0?\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb Pour une somme de 40\u00a0000 dollars, il dit pouvoir arranger un mariage avec l&#8217;une de ses amies de Malm\u00f6. \u00ab\u00a0<em>Il faudra lui donner 10\u00a0000 dollars d&#8217;avance.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb Le mariage serait organis\u00e9 \u00e0 Bagdad, des photographies immortalisant l&#8217;instant. \u00ab\u00a0<em>Une fois que vous obtenez votre visa, garanti par un contact \u00e0 l&#8217;ambassade de Su\u00e8de d&#8217;un pays voisin, vous payez 15\u00a0000 dollars.<\/em> <em>Une fois en Su\u00e8de, vous vous installez et vous n&#8217;avez plus \u00e0 vous inqui\u00e9ter. Le gouvernement vous donnera une maison et un salaire. Vous vous posez et vous attendez, jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;il vous offrent un passeport, dans un an ou deux.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>\u00ab\u00a0Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il se passe si je vous donne l&#8217;argent et que je n&#8217;obtiens pas le passeport\u00a0?\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>\u00ab\u00a0Je vous garantis que vous l&#8217;aurez. Je l&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 fait pour des tas de gens.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>\u00ab\u00a0Et si je donne l&#8217;argent \u00e0 votre amie et qu&#8217;elle ne se pointe pas au mariage\u00a0?\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>\u00ab\u00a0Je suis votre garant\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb, m&#8217;assure-t-il.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il ajoute qu&#8217;il existe une option moins on\u00e9reuse, qui peut \u00eatre arrang\u00e9e via un r\u00e9seau d&#8217;agents corrompus dans les ambassades europ\u00e9ennes de Bagdad. Apparemment, celles d&#8217;Italie et de Pologne sont les plus faciles \u00e0 soudoyer. \u00ab\u00a0<em>On peut vous obtenir un visa Schengen de cette mani\u00e8re, mais on ne peut pas vous garantir que vous aurez le passeport par la suite.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb Le visa louche me co\u00fbterait seulement 18\u00a0000 dollars.<\/p>\n<p style=\"text-align: right; font-size: 80%;\">Image de Une\u00a0:<br \/>\nDoris Bittar, <em>Secured States\u00a0: The Arab World<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Traduction par \u00c9milien Bernard Ce texte du journaliste irakien Ghaith Abdul-Ahad, connu notamment pour ses reportages sur Al Qaeda, a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 le 8 octobre 2015 dans la London Review of Books, sous le titre \u00ab\u00a0Some tips for the long-distance traveler\u00a0\u00bb. Il y raconte le trajet \u00ab\u00a0ordinaire\u00a0\u00bb des migrant-e-s, comme lui, venu-e-s d&#8217;Irak, de Syrie, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":2716,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[32,17],"tags":[119,149,150],"class_list":["post-2707","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-controle-continu","category-decolonialites","tag-migrants","tag-syrie","tag-temoignage"],"wps_subtitle":"R\u00e9cit des migrations ordinaires","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2707","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2707"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2707\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2707"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2707"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2707"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}