{"id":3209,"date":"2016-08-20T23:22:05","date_gmt":"2016-08-20T21:22:05","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=3209"},"modified":"2016-08-20T23:22:05","modified_gmt":"2016-08-20T21:22:05","slug":"il-ny-a-que-lamour-qui-nous-fait-venir-dans-les-parloirs","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2016\/08\/20\/il-ny-a-que-lamour-qui-nous-fait-venir-dans-les-parloirs\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Il n&#8217;y a que l&#8217;amour qui nous fait venir dans les parloirs\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Pendant que St\u00e9phane Mercurio tournait son documentaire <em>\u00e0 c\u00f4t\u00e9 <\/em>(2007) sur les familles de d\u00e9tenus, elle a rencontr\u00e9 Chantal Vasnier, qui a pass\u00e9 34 ans de sa vie \u00e0 aller voir en prison Georges Courtois<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_3209_1('footnote_plugin_reference_3209_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_3209_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_3209_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>, son ex-mari. Entretien crois\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cet entretien est extrait du num\u00e9ro 3 papier de <em><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/revue-papier\/\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">Jef Klak<\/a><\/em> \u00ab&#160;<a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/jefklak.org\/?page_id=2936\">Selle de ch&#8217;val<\/a>&#160;\u00bb paru en 2016, toujours en librairies.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Chantal est partie en ce mois d&#8217;ao\u00fbt 2016. Elle nous laisse une force et une d\u00e9termination \u00e0 tout rompre.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9charger l&#8217;article en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/Chantal_jk_site.pdf\">PDF<\/a>.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Comment est n\u00e9e l\u2019envie de faire un film sur les familles de d\u00e9tenus ?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> C\u2019\u00e9tait un hasard. Une amie anthropologue, Anna Zisman, avait remarqu\u00e9 l\u2019h\u00f4tel Formule 1 pr\u00e8s de la prison de Montpellier. Sans rien conna\u00eetre \u00e0 la vie des familles de d\u00e9tenus, il y avait quelque chose d\u2019assez cin\u00e9matographique dans ce lieu, si l\u2019on se donnait la peine de s\u2019y installer pour regarder ce qu\u2019il s\u2019y passait. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler sur cette id\u00e9e, et fait le tour des lieux d\u2019accueil, pour voir. J\u2019ai fini par passer quatre ans sur ce film. Parfois, on ne sait pas dans quoi on met les pieds.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On a commenc\u00e9 une s\u00e9rie de rep\u00e9rages avec Anna. Comme il n\u2019y avait pas de budget, je me suis finalement install\u00e9e \u00e0 la maison d\u2019accueil de Fresnes : c\u2019\u00e9tait pas loin et donc pas cher pour la production. D\u00e8s le d\u00e9but, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 stup\u00e9faite de voir \u00e0 quel point la prison r\u00e9sonnait en creux dans ce lieu-l\u00e0. Je ne pensais pas que l\u2019arbitraire \u00e9tait aussi palpable, avec les interdictions faites aux familles d\u2019apporter telle ou telle chose pour les d\u00e9tenus, par exemple. Ce qui m\u2019a aussi surprise, c\u2019est que je n\u2019imaginais pas \u00e0 quel point c\u2019\u00e9tait un univers f\u00e9minin, et comment c\u0327a allait parler d\u2019amour. C\u2019est un lieu ou\u0300 il y a quelque chose d\u2019extr\u00eame, de pouss\u00e9 jusqu\u2019au paroxysme de la relation homme-femme. Il y a un peu de l\u2019histoire de P\u00e9n\u00e9lope, qui attend chaque jour sur son m\u00e9tier \u00e0 tisser le retour de son amour.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Peu de travaux existaient sur le sujet, et l\u2019image de la femme de d\u00e9tenu \u00e9tait un peu caricaturale, genre la belle gonzesse amoureuse d\u2019un gangster qui vient t\u00e9moigner sur les plateaux de t\u00e9l\u00e9. En rencontrant l\u2019ordinaire de ces situations, le sujet m\u2019a accapar\u00e9e, mais je ne savais pas pourquoi : on ne sait pas tr\u00e8s bien, en faisant un film, ce qui s\u2019y joue exactement. On le d\u00e9couvre plus tard, quand on nous demande ce qu\u2019on a fabriqu\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Au d\u00e9part, le rep\u00e9rage \u00e0 Fresnes \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser un film pour la t\u00e9l\u00e9. \u00e0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019avais vu comment se d\u00e9roulait le moment des colis de Noe\u0308l que les familles pr\u00e9paraient pour les d\u00e9tenus, et je pensais faire un film pendant le mois de d\u00e9cembre, autour de ce moment. Il fallait du temps pour nouer des contacts, et \u00e0 ce moment-l\u00e0, un nouveau directeur est arriv\u00e9 \u00e0 la prison. Il nous a convoqu\u00e9es avec ma productrice, Viviane Aquilli, et nous a demand\u00e9 : \u00ab  Mais de quel droit avez-vous commenc\u00e9 les rep\u00e9rages sans mon accord ?  \u00bb J\u2019ai cru que c\u2019\u00e9tait une blague\u2026 Lui, c\u0327a faisait quinze jours qu\u2019il \u00e9tait l\u00e0, et moi huit mois. On \u00e9tait certes sur le domaine p\u00e9nitentiaire, mais dans le lieu d\u2019accueil, avec les familles. Il n\u2019y avait pas de contr\u00f4le, et je ne vois toujours pas pourquoi j\u2019aurais eu besoin d\u2019une autorisation du directeur.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce refus a \u00e9t\u00e9 catastrophique : huit mois de boulot comme envol\u00e9s. On a quand m\u00eame bataill\u00e9, avec Viviane, et gra\u0302ce au r\u00e9seau associatif qui gravite autour de la question carc\u00e9rale, on a fini par trouver l\u2019association Ti Tomm. Elle mettait \u00e0 disposition des familles une petite maison en face de la prison, qui appartenait \u00e0 la ville de Rennes, et donc la question de passer par l\u2019administration p\u00e9nitentiaire ne se posait plus. On s\u2019est install\u00e9es l\u00e0, ce qui au final \u00e9tait beaucoup mieux qu\u2019\u00e0 Fresnes ou\u0300 l\u2019espace pour attendre les visites est tout petit, bond\u00e9, tr\u00e8s speed, avec pas mal de gens qui ne veulent pas \u00eatre film\u00e9s\u2026 La maison d\u2019accueil de Rennes \u00e9tait en revanche un vrai espace d\u00e9di\u00e9 aux familles, avec un petit jardin ; c\u0327a permettait d\u2019avoir des relations plus pos\u00e9es et de faire de vraies rencontres, comme avec Chantal\u2026<\/p>\n<h4 class=\"question\">Chantal, pendant les 34 ans de prison de Georges, tu as d\u00fb voir des \u00e9volutions dans les parloirs et les lieux d\u2019accueil des familles\u2026<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> C\u0327a, j\u2019en ai faits des parloirs ! Les pires, c\u2019\u00e9tait \u00e0 la Sant\u00e9, je crois. Je venais de Nantes, avec les enfants : il y avait un d\u00e9rouleur de num\u00e9ros \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, comme \u00e0 la S\u00e9cu. Il fallait prendre un num\u00e9ro avant 9h le matin, et revenir \u00e0 midi avec. C\u2019\u00e9tait le parcours du combattant : qu\u2019il neige, qu\u2019il pleuve, on faisait la queue sur le trottoir. En plus, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, il y avait Georges Ibrahim Abdallah[2. Militant communiste libanais, consid\u00e9r\u00e9 comme le chef de la Fraction arm\u00e9e r\u00e9volutionnaire libanaise (FARL), condamn\u00e9 en France \u00e0 la r\u00e9clusion \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 pour des actes terroristes.] dedans, du coup, on avait le pistolet mitraillette point\u00e9 sur nous : \u00ab  Montez sur le trottoir, montez sur le trottoir, montez sur le trottoir\u2026  \u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est court un parloir, trois quarts d\u2019heure, parfois une demi-heure \u2013 je me suis m\u00eame vue faire Nantes-Paris-Nantes pour vingt minutes\u2026 Dans <em>\u00e0 c\u00f4t\u00e9<\/em>, on voit une dame qui habite Rennes et dont le fils, qui vient juste d\u2019avoir 18 ans, est transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Saint-Brieuc. Elle a cinq enfants, pas de permis\u2026 Si elle veut le voir, elle doit faire le trajet \u00e0 chaque fois pour vingt minutes de parloir. Il faut prendre des trains, payer les billets, faire garder les plus petits\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous, les familles, on n\u2019existe pas pour l\u2019administration p\u00e9nitentiaire. En fait, on les emmerde quand on vient au parloir. C\u0327a leur fait du travail en plus, c\u2019est tout ce \u00e0 quoi ils pensent. Quand les lieux d\u2019accueil de familles appartiennent \u00e0 la prison, on y va le moins possible. Quand on fait par exemple le trajet Nantes-Lorient-Nantes, on arrive dans la ville \u00e0 11 h le matin, onaleparloir\u00e015h,puishop!on reprend le train retour \u00e0 18h ou 19h. Si le lieu d\u2019attente n\u2019est pas accueillant, on n\u2019y passe pas toute la journ\u00e9e : on va dans un caf\u00e9, on s\u2019arrange pour arriver \u00e0 la derni\u00e8re minute. Alors qu\u2019\u00e0 Ti Tomm, on pouvait y passer plusieurs heures entre les deux trains. C\u2019\u00e9tait un endroit agr\u00e9able, ou\u0300 on pouvait se faire un caf\u00e9, avec un micro-ondes pour se r\u00e9chauffer les repas\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u00e0-bas, seule la borne ou\u0300 l\u2019on prend les rendez-vous appartenait \u00e0 la prison. Du coup, quand il n\u2019y avait plus de papier, il fallait attendre que les gens de la p\u00e9nitentiaire soient d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 venir la remplir, sans quoi on ne pouvait plus faire nos parloirs. Mais autrement, c\u2019\u00e9tait compl\u00e8tement ind\u00e9pendant de la prison, qui n\u2019avait aucun droit de regard sur ce qu\u2019il s\u2019y passait. C\u2019est rare, et c\u0327a dispara\u00eet de plus en plus : m\u00eame Ti Tomm n\u2019existe plus aujourd\u2019hui. La prison de Rennes a \u00e9t\u00e9 d\u00e9localis\u00e9e hors de la ville, et pour attendre les parloirs, il n\u2019y a qu\u2019un local, qui appartient \u00e0 l\u2019administration p\u00e9nitentiaire. Avant l\u2019ouverture, ils voulaient mettre une cam\u00e9ra ou un surveillant. Les b\u00e9n\u00e9voles ont \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de se battre pour leur faire comprendre qu\u2019on est des familles, et qu\u2019on n\u2019a pas \u00e0 \u00eatre surveill\u00e9es comme des d\u00e9tenus !<\/p>\n<h4 class=\"question\">Et cette borne dans la maison d\u2019accueil, elle sert \u00e0 quoi exactement ?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> On lui pr\u00e9sente notre permis de visite, qui est cod\u00e9. Une liste de jours et d\u2019horaires est propos\u00e9e, et on choisit les dates et heures des parloirs pour les trois semaines \u00e0 venir. C\u2019est un grand progr\u00e8s par rapport au t\u00e9l\u00e9phone : on ne pouvait prendre qu\u2019un rendez-vous \u00e0 la fois, le matin uniquement, et il fallait appeler, appeler, appeler, et c\u0327a sonnait toujours occup\u00e9 \u2013 pas facile, quoi.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Dans les maisons d\u2019accueil, quels sont les liens entre les femmes pr\u00e9sentes ?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Pour elles, c\u2019est pas simple de parler de ce qu\u2019elles vivent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, \u00e0 la famille, aux amis ou au boulot. Il y a souvent un regard, un jugement. Au parloir, elles ne peuvent pas trop parler non plus, parce que \u00ab  le pauvre, il est en d\u00e9tention, donc on va pas en rajouter  \u00bb. Au final, il n\u2019y a aucun espace de parole pour elles. Le moment avant le parloir est donc important : c\u2019est l\u00e0 ou\u0300 elles peuvent partager ce qu\u2019elles vivent avec d\u2019autres.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019administration p\u00e9nitentiaire a construit de nouveaux lieux d\u2019accueil pour les familles, souvent avec des cam\u00e9ras ou des surveillants, mais leur pr\u00e9sence bouleverse totalement les rapports qu\u2019elles ont avec le lieu et entre elles. Tu ne peux pas te sentir \u00e0 l\u2019aise ni te confier avec un \u0153il au-dessus de toi.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> On est des \u00ab  familles de d\u00e9tenus  \u00bb, donc on n\u2019est pas fr\u00e9quentables : l\u2019entourage a un regard n\u00e9gatif sur nous, dans le voisinage, au boulot, parfois dans la famille. On apprend \u00e0 encaisser les regards de travers, les paroles pas gentilles, mais au bout d\u2019un moment, c\u0327a devient trop lourd. Dans les maisons d\u2019accueil, on peut s\u2019exprimer, on peut en parler. Personnellement, c\u0327a a \u00e9t\u00e9 une forme de th\u00e9rapie. Je me suis vid\u00e9e \u2013 chose que je ne pouvais pas faire avec les gens autour de moi.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Avec le film, une porte s\u2019est ouverte : on pouvait s\u2019avancer publiquement, montrer le bout de son nez et en parler au-del\u00e0 de nous. L\u2019aspect reportage a \u00e9galement permis d\u2019informer d\u2019autres gens sur ce genre de situations, cela nous a offert une possibilit\u00e9 d\u2019agir. Quand on a vu qu\u2019on pouvait faire confiance \u00e0 St\u00e9phane, on l\u2019a un peu happ\u00e9e en lui disant : \u00ab  \u00e9coute-nous !  \u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Pendant le tournage d\u2019<em>\u00e0 c\u00f4t\u00e9<\/em>, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 stup\u00e9faite de voir \u00e0 quel point les femmes, puisque c\u2019\u00e9tait essentiellement des femmes, s\u2019\u00e9taient empar\u00e9es du micro.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> Avec les autres femmes, il y a des \u00e9changes, on s\u2019aide, on se remonte le moral. Aucune ne demande aux autres pourquoi le d\u00e9tenu est l\u00e0. C\u2019est quelque chose qu\u2019on respecte. Ils vont \u00eatre jug\u00e9s, alors entre nous, on n\u2019a pas besoin d\u2019en rajouter : on est des familles de d\u00e9tenus, solidaires en tant que telles. Quand j\u2019allais \u00e0 Rennes voir mon mari, je partais souvent la veille, je dormais chez S\u00e9verine [autre femme de d\u00e9tenu qu\u2019on voit dans le film], juste pour passer du temps avec elle, avec ses enfants. Il y a des liens forts qui se cr\u00e9ent entre nous. On se comprend.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Et pour les enfants, comment se passent les parloirs ?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> Un parloir, c\u2019est une pi\u00e8ce, t\u2019es assis, c\u2019est pas vivant. C\u2019est pas grand-chose, mais c\u0327a maintient fort les liens, pour les enfants aussi, qui vont voir leur papa trois fois par semaine, ou au moins le mercredi et le samedi. Mes enfants, je ne les ai jamais oblig\u00e9s \u00e0 venir ; il ne faut pas que ce soit une corv\u00e9e pour eux. Quand ils \u00e9taient tout petits, je ne leur demandais pas leur avis, bien s\u00fbr. Mais quand ils ont \u00e9t\u00e9 en a\u0302ge de comprendre \u2013 12 ou 14 ans \u2013 je culpabilisais de leur imposer cette vie-l\u00e0. Alors je leur ai demand\u00e9 : \u00ab  Quand m\u00eame, je vous impose c\u0327a, vous m\u2019en voulez pas ?  \u00bb Ils m\u2019ont r\u00e9pondu : \u00ab  Mais maman, tu nous imposes papa, il manquerait plus que le contraire !  \u00bb C\u2019est une dr\u00f4le de vie pour eux, mais c\u2019est une vie presque comme les autres. Quand j\u2019avais demand\u00e9 \u00e0 ma fille a\u00een\u00e9e comment elle vivait c\u0327a, elle m\u2019a r\u00e9pondu qu\u2019en trois quarts d\u2019heure, elle le voyait peut-\u00eatre plus que ce que les p\u00e8res de ses copines leur accordaient comme temps. Je me dis qu\u2019elle n\u2019avait pas tort, parce que mine de rien, c\u2019est assez intense.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je suis all\u00e9e une fois dans une prison en r\u00e9gion parisienne qui organisait un go\u00fbter le jour de la f\u00eate des p\u00e8res, avec les papas et les enfants, sans les mamans. Ils faisaient c\u0327a dans la salle de sport, et les enfants pouvaient courir. D\u2019habitude, pendant les parloirs, les d\u00e9tenus ne voient pas leurs enfants courir et tomber. Ils ne peuvent pas les consoler. L\u00e0, ils voient qu\u2019on peut tomber et pleurer parfois, que c\u2019est pas toujours dr\u00f4le.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Il y a des moments assez forts dans le film, avec certaines femmes qui craquent, et qui sont soutenues <span class=\"bold-body\">par les autres pr\u00e9sentes\u2026 <\/span><\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Certaines femmes qui viennent au parloir ont leur vie suspendue \u00e0 la prison, comme si tout ce qui se passait \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur n\u2019\u00e9tait qu\u2019une parenth\u00e8se.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> Je pense que j\u2019ai tenu aussi longtemps parce que j\u2019ai refus\u00e9 de rentrer dans ce sch\u00e9ma. Mais quelqu\u2019un comme S\u00e9verine dit aussi dans le film qu\u2019en une heure et demie de parloir, elle a une relation d\u2019amour plus forte que la plupart des gens qui vivent tous les jours dans la m\u00eame maison. Dans <em>\u00e0 cot\u00e9<\/em>, il y a une dame, en larmes, qui dit : \u00ab  <em>On est punies d\u2019aimer quelqu\u2019un qui a fait une connerie. <\/em> \u00bb Moi aussi, je le dis. Il n\u2019y a que l\u2019amour qui nous fait venir dans les parloirs pendant aussi longtemps, seuls les sentiments permettent de r\u00e9sister \u00e0 tout c\u0327a. J\u2019aurais pu me dire au bout d\u2019un moment \u00ab  c\u0327a suffit  \u00bb, mais c\u2019est une question de lien entre lui et moi. Les d\u00e9tenus deviennent vite \u00e9gocentriques. Ils s\u2019imaginent que ce sont eux les victimes, c\u2019est-\u00e0-dire que ce sont eux qui sont \u00e0 plaindre, et ils ne se rendent pas compte de ce que les familles vivent. Moi, je n\u2019ai pas v\u00e9cu c\u0327a. Il ne m\u2019a jamais impos\u00e9 de venir \u00e0 tel rythme, jamais reproch\u00e9 de ne pas \u00eatre venue pendant trois semaines\u2026 J\u2019ai fait mes choix et n\u2019ai pas eu besoin de les r\u00e9affirmer durant toutes ses ann\u00e9es de d\u00e9tention : si j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de ne pas couper les ponts, autant aller jusqu\u2019au bout. Cela dit, il ne faut pas s\u2019obliger \u00e0 y aller toutes les semaines.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Je pense quand m\u00eame qu\u2019il y a une part tr\u00e8s importante d\u2019imaginaire dans ces relations. Parfois, elles viennent de rencontrer leur homme au moment ou\u0300 il est incarc\u00e9r\u00e9, du coup, il y a une soif de vivre plus. Et une relation fantasm\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> Quand deux personnes se voient tous les jours, elles s\u2019engueulent parfois, mais elles se r\u00e9concilient deux heures plus tard en g\u00e9n\u00e9ral. Au parloir, si tu commences \u00e0 t\u2019engueuler, c\u2019est fini, tu repars avec c\u0327a, et au parloir suivant, t\u2019es toujours sur l\u2019engueulade. D\u2019un parloir \u00e0 l\u2019autre, la relation est suspendue. En m\u00eame temps, un parloir, c\u2019est un endroit ou\u0300 les familles ne vont pas raconter les ennuis qu\u2019elles ont \u00e0 la maison : le d\u00e9tenu ne peut rien y faire, il n\u2019a pas besoin de s\u2019inqui\u00e9ter pour rien. En gros, il y a deux sortes de d\u00e9tenus : ceux qui racontent les probl\u00e8mes qu\u2019ils ont \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, et ceux, comme Georges, qui ne se plaignent jamais de leurs conditions de d\u00e9tention devant leurs proches.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Mais ce silence cr\u00e9e du fantasme aussi\u2026 Il y a beaucoup d\u2019angoisse sur ce qui peut arriver \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Quand je me suis rendue \u00e0 Rennes pour tourner la premi\u00e8re fois, j\u2019avais entendu parler de l\u2019histoire de Georges Courtois, et je savais que Chantal allait dans la maison Ti Tomm. Je me disais qu\u2019elle connaissait trop bien la prison, et que je pr\u00e9f\u00e9rais rencontrer des femmes qui d\u00e9couvraient cet univers, pour que le spectateur le d\u00e9couvre avec elles. Mais la premi\u00e8re fois que j\u2019ai film\u00e9 Chantal, Georges n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0, elle n\u2019avait pas pu le voir, et je l\u2019ai vue litt\u00e9ralement nou\u00e9e par l\u2019angoisse, en train de se demander ce qu\u2019il avait pu arriver, s\u2019il \u00e9tait ci ou c\u0327a, s\u2019il \u00e9tait chez le juge\u2026 Je me suis dit \u00ab Au bout de tant d\u2019ann\u00e9es, elle est toujours prise par cette angoisse ! \u00bb Je trouvais c\u0327a incroyable : qu\u2019on ne s\u2019habitue pas. Toutes les familles vivent dans la peur. Je me souviens d\u2019une maman qui se demandait \u00e0 chaque fois si elle allait retrouver son fils entier. Elle ne disait pas clairement ce qu\u2019elle craignait, mais j\u2019imagine qu\u2019elle avait peur des suicides, des bagarres, des viols, de tout ce qu\u2019on pense sur la prison\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> L\u00e0, quand j\u2019\u00e9tais angoiss\u00e9e, c\u2019est parce que je sais que la prison dispose des d\u00e9tenus et que c\u0327a m\u2019\u00e9chappe. S\u2019il n\u2019est pas l\u00e0, il est peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, mais c\u2019est une personne majeure, donc ils ne te disent rien du tout. Les h\u00f4pitaux aussi sont tenus de ne te donner aucun renseignement, donc s\u2019il est \u00e0 l\u2019hosto, je ne peux pas savoir lequel, et je me retrouve dans une situation d\u2019impuissance totale.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00e0 moins qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 dans une autre prison. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu c\u0327a : j\u2019allais le voir \u00e0 Lorient, et arriv\u00e9e sur place, il \u00e9tait \u00e0 Fresnes. Et quand tu demandes ou\u0300 il est, on te r\u00e9pond qu\u2019on n\u2019a pas le droit de te le dire\u2026 donc t\u2019attends le train de retour \u00e0 18h et tu retournes chez toi. Dans ces cas-l\u00e0, ils mettent quarante-huit heures pour lui donner ses affaires personnelles. Il retrouve seulement alors son papier \u00e0 lettres, ses timbres, et il peut faire un courrier qui partira quelques jours plus tard, une fois relu par l\u2019administration. Bref, cette fois-l\u00e0, j\u2019avais mis huit jours pour savoir ou\u0300 il \u00e9tait.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Ce qui est tragique aussi, depuis quelques ann\u00e9es, c\u2019est qu\u2019ils enl\u00e8vent toutes les prisons des centres-villes, ils les mettent toutes loin, sans desserte pour les familles, avec seulement un bus ou deux dans la journ\u00e9e, ce qui oblige souvent \u00e0 prendre le taxi.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> Pour aller \u00e0 la prison de Ploemeur, par exemple, tu prends un train jusqu\u2019\u00e0 Lorient, puis un bus jusqu\u2019\u00e0 Ploemeur, et arriv\u00e9e l\u00e0 il faut aller jusqu\u2019\u00e0 une route de Larmor-Plage \u2013 les prisons ont toujours de jolies adresses, avenue de la Libert\u00e9, etc. \u2013, \u00e0 2,8km. L\u00e0, ou bien t\u2019as les sous pour un taxi, en plus des frais de trains, ou bien t\u2019y vas \u00e0 pied.<\/p>\n<h4 class=\"question\">En fait, les familles se trouvent aussi soumises \u00e0 l\u2019arbitraire de l\u2019administration p\u00e9nitentiaire\u2026<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> Nai\u0308vement, on pourrait croire que des lois r\u00e9gissent les prisons. Mais non : chacune a son propre r\u00e8glement (concernant par exemple les objets et les livres qu\u2019on peut donner au d\u00e9tenu). Il y a des endroits ou\u0300 tu peux entrer avec une bouteille d\u2019eau pour les gamins et d\u2019autres non. On ne sait jamais pourquoi ni comment, c\u2019est au bon vouloir de l\u2019\u00e9quipe p\u00e9nitentiaire. C\u0327a d\u00e9pend du climat, du temps qu\u2019il fait aujourd\u2019hui. Il y a quelque chose de l\u2019ordre de la d\u00e9possession. Tout est fait pour t\u2019accorder le minimum de lien avec la personne qui t\u2019est ch\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Je crois que la logique p\u00e9nitentiaire, c\u2019est une logique de s\u00e9curit\u00e9. Tout est soumis \u00e0 c\u0327a, aux quelques mecs susceptibles de s\u2019\u00e9vader, m\u00eame s\u2019ils sont tr\u00e8s tr\u00e8s peu. La logique s\u00e9curitaire est tellement forte que l\u2019administration parvient difficilement \u00e0 prendre en compte d\u2019autres consid\u00e9rations. S\u2019il y a un suicide, il n\u2019y aura pas de sanction pour le personnel. S\u2019il y a une \u00e9vasion, alors l\u00e0, des t\u00eates risquent de sauter.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> C\u2019est ce qu\u2019ils te disent tout le temps : \u00ab  Question de s\u00e9curit\u00e9  \u00bb. Mais qu\u2019est-ce qu\u2019ils croient ? Que s\u2019ils me disent ou\u0300 ils ont transf\u00e9r\u00e9 Georges il y a trois jours, je vais me mettre le long de la route avec un bazooka pour arr\u00eater un camion invisible ?<\/p>\n<h4 class=\"question\">Du coup, c\u0327a donne des relations tendues avec les matons ?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> C\u0327a, on le voit peut-\u00eatre plus dans l\u2019autre film de St\u00e9phane, <em>\u00e0 l\u2019ombre de la R\u00e9publique[3. Dans ce documentaire sorti en 2012, St\u00e9phane Mercurio suit l\u2019\u00e9quipe du Contr\u00f4le g\u00e9n\u00e9ral des lieux de privation de libert\u00e9 (CGLPL), qui vient d\u2019\u00eatre cr\u00e9\u00e9 pour mener une enqu\u00eate sur les conditions des d\u00e9tenu.e.s en France. Les lieux de sa premi\u00e8re mission : la maison d\u2019arr\u00eat de femmes de Versailles, l\u2019h\u00f4pital psychiatrique d\u2019\u00e9vreux, la centrale de l\u2019\u00eele de R\u00e9, et enfin la toute nouvelle prison de Bourg-en-Bresse.]<\/em> . C\u2019est un point d\u00e9licat, car ce qui est d\u2019autant plus dur avec cet arbitraire, c\u2019est que les surveillants ne sont pas tous des salopards. On n\u2019a pas forc\u00e9ment affaire \u00e0 une bande de monstres qui veulent nous pourrir la vie ; c\u2019est aussi des gens, qui gagnent pas forc\u00e9ment des mille et des cents\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Le livre d\u2019Arthur Frayer, <em>Dans la peau d\u2019un maton <\/em>est \u00e9clairant sur ce sujet : c\u2019est un jeune journaliste qui s\u2019est fait embaucher comme surveillant. Il voulait rester longtemps, mais il n\u2019a tenu que deux mois. Il raconte tr\u00e8s bien comment la machine de l\u2019institution prend le pas sur les individus. Trop de d\u00e9tenus, peu de formation, peu d\u2019encadrement. Les jeunes surveillants sont la\u0302ch\u00e9s tr\u00e8s vite. Au bout de quelques temps, Frayer se retrouve pris dans la machine, et il n\u2019est pas loin de d\u00e9raper dans la fac\u0327on dont il peut r\u00e9pondre aux d\u00e9tenus, les traiter, etc.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans <em>\u00e0 l\u2019ombre de la R\u00e9publique<\/em>, j\u2019ai tourn\u00e9 dans des \u00e9tablissements assez <em>soft <\/em>par rapport \u00e0 d\u2019autres, je suivais le contr\u00f4leur des prisons dans ses missions. Au d\u00e9but, c\u0327a m\u2019emb\u00eatait un peu de ne pas avoir de prison surpeupl\u00e9e dans le film, par exemple, mais au final, je me suis dit que le fait de ne pas voir des choses plus dures permet de mieux comprendre. Quand on a affaire \u00e0 un mec qui se conduit mal, on se dit qu\u2019il suffirait de virer ce genre de types pour que c\u0327a aille mieux. C\u2019est s\u00fbr que si c\u2019est \u00ab  un salaud  \u00bb, c\u0327a n\u2019arrange pas les choses, mais m\u00eame si les gens sont plut\u00f4t sympas, de toutes fac\u0327ons, l\u2019institution fait que les surveillants manquent de formation et qu\u2019ils ont peur. Alors ils h\u00e9sitent \u00e0 ouvrir une porte et laissent parfois le d\u00e9sespoir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> Je crois aussi que les matons entre eux ont une m\u00e9canique bien huil\u00e9e qui d\u00e9passe les individus. Si un nouveau n\u2019est pas assez s\u00e9v\u00e8re, les autres se chargent de le remettre fissa dans le droit chemin.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> On voit dans <em>\u00e0 l\u2019ombre de la R\u00e9publique <\/em>qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00eele de R\u00e9, ou\u0300 les surveillants le sont de p\u00e8re en fils, le directeur avait du mal \u00e0 faire respecter certaines r\u00e8gles par un petit groupe.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Comment se passent les projections des films ? Quels retours avez-vous ?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> <em>\u00e0 c\u00f4t\u00e9 <\/em>a fait d\u00e9couvrir la r\u00e9alit\u00e9 des familles, m\u00eame pour celles et ceux qui connaissent d\u00e9j\u00e0 le sujet des prisons. Faire parler des familles, donc des personnes innocentes touch\u00e9es par la prison, cela permet de ne pas entendre le sempiternel \u00ab  Oui, mais ils l\u2019ont bien m\u00e9rit\u00e9  \u00bb quand on parle des d\u00e9tenus. Par ce biais, on a pu poser la question de l\u2019utilit\u00e9 de la prison, de sa pertinence et de son sens.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> On a aussi accompagn\u00e9 la projection du film dans des prisons, dans des centres de d\u00e9tention.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Quelles \u00e9taient les r\u00e9actions des d\u00e9tenus ?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> \u00ab  Je comprends pourquoi ma femme ne veut pas venir  \u00bb ou bien \u00ab  Moi, c\u2019est pour c\u0327a que je veux pas que ma femme vienne  \u00bb\u2026 C\u0327a fait dr\u00f4le quand t\u2019entends c\u0327a.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Quand le film a \u00e9t\u00e9 fini, les femmes de d\u00e9tenus m\u2019ont toutes dit : \u00ab  De toutes fac\u0327ons, c\u2019est \u00e0 <em>eux <\/em>que tu dois le montrer! \u00bb C\u0327a leur est adress\u00e9 en premier.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Et vous croyez que c\u2019est la m\u00eame chose pour les femmes qui sont en d\u00e9tention, si on inverse les genres ?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Quelle est la question ?<\/p>\n<h4 class=\"question\">Est-ce que les hommes vont autant voir les femmes d\u00e9tenues ?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Et la r\u00e9ponse est ?<\/p>\n<h4 class=\"question\">On pense que non\u2026<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Il y a tr\u00e8s peu de mecs qui vont au parloir. C\u2019est dr\u00f4le, il y a m\u00eame une maman qui venait voir son fils et qui disait : \u00ab  <em>Mon mari, il peut pas venir, parce que c\u2019est trop dur pour lui. <\/em> \u00bb D\u2019abord il y a beaucoup moins de femmes en prison que d\u2019hommes. Ensuite, les femmes sont souvent en prison \u00e0 cause des hommes, soit parce qu\u2019elles sont dans une histoire de complicit\u00e9 \u2013 et alors les hommes sont aussi incarc\u00e9r\u00e9s \u2013, soit parce qu\u2019elles ont tu\u00e9 leur mec et l\u00e0, de fait, les hommes ne peuvent plus venir. C\u0327a, c\u2019est les \u00ab  bonnes  \u00bb raisons. Mais, \u00e0 quelque exceptions pr\u00e8s, m\u00eame ceux qui pourraient y aller n\u2019y vont pas. C\u2019est comme la fid\u00e9lit\u00e9 que certains hommes demandent aux femmes : elles savent qu\u2019ils ne tiendraient pas, eux, de telles promesses !<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le m\u00eame film n\u2018aurait pas \u00e9t\u00e9 possible du c\u00f4t\u00e9 des familles de femmes d\u00e9tenues. C\u2019est pour c\u0327a que c\u0327a questionne aussi le rapport homme-femme. Il y a quelque chose d\u2019assez sacrificiel dans le fait d\u2019aller voir un homme en prison pendant des ann\u00e9es, c\u2019est quand m\u00eame particulier, cette capacit\u00e9. Mais du coup, c\u2019est aussi une capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre dans un amour imaginaire\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> Tu r\u00eaves, mais quand il sort, t\u2019es un peu d\u00e9c\u0327ue, quoi.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Voil\u00e0 !<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> La sortie, c\u2019est plus dur que la d\u00e9tention.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> J\u2019ai remarqu\u00e9 au fur et \u00e0 mesure que, parmi les femmes de d\u00e9tenus, il y a \u00e9norm\u00e9ment d\u2019anciennes femmes battues. Pas forc\u00e9ment par le mec qui est en prison. Mais aimer quelqu\u2019un qui est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, c\u0327a permet peut-\u00eatre quelque chose du style \u00ab  on risque rien  \u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> Ceux qui tapent ne peuvent plus taper parce qu\u2019ils ne sont pas l\u00e0, les alcooliques ne rentrent plus saouls parce qu\u2019ils sont \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, etc. Mais m\u00eame en dehors de c\u0327a, la prison les infantilise tellement que quand ils sortent, on r\u00e9cup\u00e8re un adolescent capricieux. Avec les longues peines, c\u2019est quelqu\u2019un qui se trompe d\u2019\u00e9poque, qui est du si\u00e8cle d\u2019avant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pour la derni\u00e8re incarc\u00e9ration de Georges, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 l\u00e0 pendant toute la d\u00e9tention et au moment des permissions, mais \u00e0 la sortie, c\u0327a me faisait trop peur. C\u2019\u00e9tait trop dur. J\u2019ai refus\u00e9 de le r\u00e9cup\u00e9rer \u2013 ce qui ne nous emp\u00eache pas de nous voir, tout de m\u00eame. Mais il faudrait \u00eatre \u00e0 la fois leur femme, leur m\u00e8re, leur assistante sociale\u2026 T\u2019as pas envie de c\u0327a, tu l\u2019as attendu pendant de longues ann\u00e9es, t\u2019as juste envie d\u2019\u00eatre sa femme.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Pour les d\u00e9tenus aussi, c\u0327a ne doit pas \u00eatre \u00e9vident, la sortie\u2026<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> L\u2019administration p\u00e9nitentiaire en fait des enfants. Lors d\u2019une sortie de Georges, il n\u2019avait pas de carte Vitale et ils ne lui donnaient pas de double de sa d\u00e9claration d\u2019imp\u00f4ts. Sur sa carte d\u2019identit\u00e9, faite \u00e0 la pr\u00e9fecture de La Rochelle, ils avaient mis comme adresse \u00ab  Saint-Martin-de-R\u00e9  \u00bb. Point. Pas de rue, pas de num\u00e9ro. Allez faire des d\u00e9marches administratives ou demander une carte bancaire avec une adresse pareille. Bref, s\u2019ils les emp\u00eachent de g\u00e9rer leurs papiers depuis l\u2019int\u00e9rieur, comment peuvent-ils se d\u00e9brouiller une fois dehors ?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les permissions avant la sortie permettent quand m\u00eame un peu de s\u2019y pr\u00e9parer. Mais le temps s\u2019arr\u00eate quand ils sont en d\u00e9tention, et ils s\u2019imaginent qu\u2019en sortant, ils vont tout retrouver \u00e0 la m\u00eame place. Quatorze ans de prison, c\u0327a veut dire que ta fille qui a un an au moment de rentrer en a quinze \u00e0 la sortie. Georges, c\u0327a lui a fait dr\u00f4le de la voir sortir de la salle de bains maquill\u00e9e, de l\u2019entendre dire que son petit copain passait la prendre\u2026 Un exemple tout b\u00eate : lors d\u2019une sortie, il avait d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller au supermarch\u00e9 tout seul pour faire les courses. Il tire sur le Caddie, et le Caddie ne vient pas. Une dame lui dit : \u00ab  <em>Il faut mettre une pi\u00e8ce de dix francs. <\/em> \u00bb Il s\u2019indigne : \u00ab  <em>Quoi ! Mais je vais pas payer un Caddie dix balles pour aller acheter des trucs ! <\/em> \u00bb En prison, la t\u00e9l\u00e9 ne leur montre pas ces petites choses de la vie quotidienne, c\u2019est pas assez spectaculaire pour que la cam\u00e9ra s\u2019arr\u00eate sur ce genre de petits automatismes de tous les jours. C\u0327a peut faire rire, le coup du Caddie, mais il avait 50 ans quand c\u2019est arriv\u00e9, et c\u2019est une humiliation qu\u2019il a prise en public. C\u2019est une question de dignit\u00e9, m\u00eame s\u2019il sait en rigoler.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Est-ce que les Unit\u00e9s de vie familiale (UVF[4. Les UVF sont des appartements meubl\u00e9s de 2 ou 3 pi\u00e8ces, s\u00e9par\u00e9s de la d\u00e9tention, ou\u0300 la personne d\u00e9tenue peut recevoir sa famille dans l\u2019intimit\u00e9. Au 1<sup>er<\/sup> janvier 2015, 85 UVF sont r\u00e9parties au sein de 26 \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires.]) permettent une meilleure relation entre les d\u00e9tenus et leur familles ?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> J\u2019ai toujours refus\u00e9 d\u2019y aller. Parce que j\u2019ai ma dignit\u00e9, moi aussi. Je ne voulais pas subir le regard des matons qui se font leurs films dans leur t\u00eate. La premi\u00e8re fois qu\u2019on te l\u2019accorde, c\u2019est six heures, ensuite vingt-quatre, et c\u0327a peut aller jusqu\u2019\u00e0 soixante-douze heures. En revanche, ma fille allait voir Georges dans l\u2019UVF avec ses enfants. Mais il faut savoir que le d\u00e9tenu doit tout acheter, la famille ne peut rien apporter. Et puis, c\u2019est la carotte et le ba\u0302ton : \u00ab Si tu ne te tiens pas tranquille, tu ne l\u2019auras pas ton UVF. \u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> En Espagne, ils laissent sortir les d\u00e9tenus pour voir leur famille. C\u2019est quand m\u00eame mieux de ne pas enfermer les familles, m\u00eame pour soixante-douze heures. Le probl\u00e8me, encore une fois, c\u2019est que la prison est pens\u00e9e sur le mod\u00e8le de la d\u00e9tention des grands criminels. Mais sur les 66 000 d\u00e9tenus, moins de 10% sont l\u00e0 pour tr\u00e8s longtemps. Le reste, c\u2019est des petites peines, en moyenne neuf mois : des gars qui sont l\u00e0 souvent pour des bricoles.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> Les gens qui n\u2019ont jamais eu affaire \u00e0 la prison s\u2019imaginent qu\u2019elles ne sont peupl\u00e9es que de ceux qui ont fait les gros titres. Jusqu\u2019au jour ou\u0300 leur fils qui a bu un coup au volant, leur beau-fr\u00e8re qui a fait je ne sais quoi, s\u2019y retrouve. Personne n\u2019est \u00e0 l\u2019abri d\u2019avoir un proche en prison. Surtout aujourd\u2019hui : on rentre de plus en plus facilement en prison. Quand monsieur Tout-le-monde \u2013 qui s\u2019est pris trois ou quatre mois pour \u00e9tat d\u2019ivresse \u2013 sort, il n\u2019a plus de logement, plus de boulot\u2026 Ce sont des cons\u00e9quences importantes.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> Les gens sortent plus pauvres, plus fous, plus malades, plus d\u00e9socialis\u00e9s, que quand ils sont rentr\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><strong>Chantal :<\/strong> La prison, c\u0327a ne gu\u00e9rit de rien. Au contraire.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Vous avez le sentiment qu\u2019aujourd\u2019hui l\u2019information sur ce qui se passe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur est encore vivante, ou que la prison est oubli\u00e9e ?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><strong>St\u00e9phane :<\/strong> On ne peut pas dire qu\u2019on vive la meilleure \u00e9poque pour d\u00e9battre sur l\u2019int\u00e9r\u00eat des prisons. En ce moment, on dirait m\u00eame qu\u2019on a envie de mettre tout le monde en prison. Avec l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, personne ne moufte. Bon, mais c\u2019est pas pour autant qu\u2019on va se mettre sous la couette et attendre que c\u0327a se passe. Entendre la parole des gens concern\u00e9s, qui vivent certaines r\u00e9alit\u00e9s et ont un autre point de vue, c\u0327a permet de penser autrement, de penser contre, de d\u00e9caler son regard, de se poser des questions. Ce que je ressens autour de moi, c\u2019est un m\u00e9pris social qui n\u2019existait pas autant il y a dix ou quinze ans: les gens n\u2019ont plus envie d\u2019entendre la parole des pauvres. Car finalement, ceux qu\u2019on met en prison, ce sont les pauvres. C\u2019est aussi pour c\u0327a que je travaille sur un nouveau film sur les longues peines avec le metteur en sc\u00e8ne Didier Ruiz.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em><span class=\"bold-body\">\u00e0 c\u00f4t\u00e9 <\/span><\/em>\u2022 2007 Documentaire \u2022 92 minutes R\u00e9alisation : St\u00e9phane Mercurio<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00e9crit avec Anna Zisman Production : Viviane Aquilli Montage : Franc\u0327oise Bernard Son : Patrick Genet Musique : Herv\u00e9 Birolini Coproduction Iskra, .Mille et Une. Films, Forum des images<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em><span class=\"bold-body\">\u00e0 l\u2019ombre de la R\u00e9publique <\/span><\/em>\u2022 2011 Documentaire \u2022 100 minutes R\u00e9alisation : St\u00e9phane Mercurio Production: Viviane Aquilli<\/p>\n<p class=\"textbody\">Montage : Franc\u0327oise Bernard Son : Patrick Genet Musique : Herv\u00e9 Birolini Production Iskra, avec la participation de Canal + et de Plan\u00e8te Justice<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/Museo_del_Prado_-_Goya_-_Caprichos_-_No._10_-_El_amor_y_la_muerte_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"980\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5980\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\" style=\"text-align: center;\">Francisco de Goya &#8211; <em>El amor y la muerte<\/em> &#8211; 1799<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3209_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3209_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_3209_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_3209_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_3209_1('footnote_plugin_tooltip_3209_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_3209_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Voir \u00ab  Autoportrait en cagoule. Georges Courtois, malfaiteur professionnel  \u00bb, propos recueillis par Cl\u00e9mence Durand et Ferdinand Cazalis, <em>Jef Klak <\/em>n<sup>o<\/sup> 2, \u00ab  Bout d\u2019ficelle  \u00bb, mai 2015, disponible sur <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/jefklak.org\/?p=2609\">jefklak.org<\/a>.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_3209_1() { jQuery('#footnote_references_container_3209_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3209_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_3209_1() { jQuery('#footnote_references_container_3209_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3209_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_3209_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_3209_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_3209_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_3209_1(); } } function footnote_moveToAnchor_3209_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_3209_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pendant que St\u00e9phane Mercurio tournait son documentaire \u00e0 c\u00f4t\u00e9 (2007) sur les familles de d\u00e9tenus, elle a rencontr\u00e9 Chantal Vasnier, qui a pass\u00e9 34 ans de sa vie \u00e0 aller voir en prison Georges Courtois1, son ex-mari. 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