{"id":3351,"date":"2016-11-25T18:00:32","date_gmt":"2016-11-25T17:00:32","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=3351"},"modified":"2016-11-25T18:00:32","modified_gmt":"2016-11-25T17:00:32","slug":"portrait-du-policier-en-donut","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2016\/11\/25\/portrait-du-policier-en-donut\/","title":{"rendered":"Portrait du policier en donut"},"content":{"rendered":"<p class=\"entry-translator\">Traduction par Judith Chouraqui<br \/>\nde \u00ab&#160;<a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/nplusonemag.com\/issue-22\/police\/seeing-through-police\/\">Seeing Through Police. The donut is equivocal<\/a>&#160;\u00bb, <em>N+1,<\/em> n<sup>o<\/sup>&#160;22, printemps 2015.<\/p>\n<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Que font les mains d&#8217;un policier sur notre corps&#160;? Quand il nous frappe, nous immobilise ou se contente de nous mettre une main sur l&#8217;\u00e9paule&#160;? Que fait son regard&#160;? Comment nous d\u00e9pla\u00e7ons-nous dans la rue quand un uniforme est l\u00e0 pour nous voir, et \u00eatre vu&#160;? \u00c0 partir de subtiles observations sur la pr\u00e9sence ordinaire des policiers dans notre quotidien, Mark Grief reconsid\u00e8re avec ironie les fonctions \u00e9l\u00e9mentaires de la police&#160;: la majorit\u00e9 des pr\u00e9tendus \u00ab&#160;gardiens de la paix&#160;\u00bb ne m\u00e8ne aucune enqu\u00eate pour arr\u00eater de dangereux criminels, mais se contente d&#8217;\u00eatre l\u00e0, au milieu de nous, pour r\u00e9guler nos gestes et les petites d\u00e9viances. Plus que la paix, c&#8217;est donc un certain ordre qui est recherch\u00e9. Parfois ils menacent ou frappent, parfois ils mangent un beignet ou avalent un soda \u2013 souvent, ils ne font rien. La question \u00ab&#160;Que fait la police&#160;?&#160;\u00bb peut-elle r\u00e9pondre \u00e0 cette autre&#160;: \u00ab&#160;\u00c0 quoi sert la police&#160;?&#160;\u00bb<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9chargez l&#8217;article en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2016\/11\/Portrait_donut_JK_Site.pdf\">PDF<\/a>.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce qui surprend quand vous \u00eates entour\u00e9 de policiers, c\u2019est combien ils vous touchent. Ils vous touchent sans votre consentement et, en apparence, tant de fa\u00e7on amicale qu\u2019inamicale. Le toucher amical est la premi\u00e8re surprise. Un policier qui autorise des manifestants \u00e0 traverser la rue leur touche le bras ou le dos quand ils passent. Lorsqu\u2019il vous fait face, il pose une main sur votre \u00e9paule, famili\u00e8rement, comme un chien levant sa patte. C\u2019est assez perturbant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les femmes disent des policiers de sexe masculin qu\u2019ils savent parfaitement comment s\u2019y prendre pour vous toucher, y compris aux yeux de tous, de fa\u00e7on professionnelle et neutre, comme de mani\u00e8re humiliante et sexuelle, sans qu\u2019il y ait aucune mani\u00e8re probante de distinguer entre l\u2019une et l\u2019autre. Ils savent, et vous savez.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La changement radical d\u2019attitude d\u2019un policier, de protectrice \u00e0 hostile, ne rel\u00e8ve pas seulement de sa propre initiative. Elle manifeste une sorte de menace latente des groupes de policiers; elle traduit leur exp\u00e9rience silencieuse d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne, leur r\u00e9ponse tactique habituelle.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Lors des confrontations de rue (quand vous restez sur le trottoir parce que la police s\u2019est appropri\u00e9e la voie publique), ils vous appuient peut-\u00eatre l\u00e9g\u00e8rement sur la clavicule, \u00ab&#160;vous tenant en respect&#160;\u00bb, jaugeant du bras la distance entre eux et vous. Si vous vous laissez faire, cela suffit \u00e0 vous retenir. Vous pousser, en revanche, leur demande un d\u00e9ploiement suppl\u00e9mentaire d\u2019\u00e9nergie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les matraques et les gants \u00e9largissent le champ du toucher des policiers, en les isolant de la brutalit\u00e9 des gestes qu\u2019accompliront leurs bras et leurs mains. Pendant une manifestation, un professeur d\u2019histoire grisonnant de ma connaissance a pos\u00e9 sa main sur une barri\u00e8re de police, montrant qu\u2019il n\u2019avait pas l\u2019intention de bouger. Un agent lui a interdit de toucher la barri\u00e8re. L\u2019historien a fait le malin et refus\u00e9 de retirer sa main. Le policier l\u2019a alors \u00e9cras\u00e9e avec sa matraque, d\u00e9chirant la chair sans casser l\u2019os. Il s\u2019agissait en fait d\u2019un conflit de r\u00e9ciprocit\u00e9 du toucher, par l\u2019interm\u00e9diaire de la barri\u00e8re et de la matraque. La r\u00e8gle implicite proscrit le contact lorsqu\u2019il va dans ce sens&#160;: du citoyen au policier.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L&#8217;\u00e9tape suivante consiste \u00e0 attraper le corps du citoyen au niveau du cou ou des \u00e9paules afin de l\u2019isoler et de l\u2019arr\u00eater \u2013 l\u2019attaque se fait de face, les mains gant\u00e9es de noir agrippant le visage, ou bien de dos, les paumes frappant la base du cr\u00e2ne \u2013 en appuyant \u00e0 l\u2019articulation du cou pour jeter la personne \u00e0 terre. Parfois, la main gauche du flic tire ou d\u00e9chire le T-shirt, la chemise ou la couche la plus expos\u00e9e des v\u00eatements de la personne arr\u00eat\u00e9e tandis qu\u2019il la pousse avec sa main droite. Un de mes amis, po\u00e8te quadrag\u00e9naire, a \u00e9t\u00e9 jet\u00e9 au sol de cette mani\u00e8re parce qu\u2019il traversait en dehors du passage pi\u00e9ton au d\u00e9but d\u2019une manifestation. D\u2019autres agents se massent autour de l\u2019homme ou de la femme \u00e0 terre et tirent ses bras et ses jambes, genou sur son dos, sa nuque ou sa t\u00eate, et \u00e9crasent son visage sur le bitume en lui passant les menottes. Cette escalade atteint son point d\u2019orgue avec les coups. Parfois, ceux-ci sont inflig\u00e9s \u00e0 la personne d\u00e9j\u00e0 ma\u00eetris\u00e9e et plaqu\u00e9e au sol, comme une ponctuation. D\u2019autres fois, ils ont lieu dans le fourgon ou pendant le trajet vers le fourgon. Les policiers sont plus susceptibles de frapper quand ils pensent ne pas pouvoir \u00eatre film\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les policiers touchent dans le but de rendre les personnes \u00ab&#160;touchables&#160;\u00bb. Le contact pr\u00e9pare \u00e0 plus de contact. Les freins culturels \u00e0 l\u2019agression d\u2019une personne, et en particulier d\u2019un citoyen qui ne para\u00eet pas violent ou mena\u00e7ant, sont importants. La plupart des formes de violence enfreignant ces normes requi\u00e8rent donc des \u00e9tapes, pour s\u2019y habituer. L\u2019arrestation violente, \u00ab&#160;soudaine&#160;\u00bb, lors d\u2019une manifestation, n\u2019est presque jamais aussi soudaine que l\u2019on croit&#160;: il faut observer l\u2019agent de police en amont. Si l\u2019on veut voir ce qui se passe quand un policier propulse quelqu\u2019un \u00e0 terre, comment il en arrive l\u00e0, il ne faut pas regarder sa cible, mais les transformations chez l\u2019agent m\u00eame. Dans les expressions qui passent sur son visage, g\u00e9n\u00e9ralement quand il prend du recul, apr\u00e8s une interaction ou une n\u00e9gociation, on peut d\u00e9tecter un renfermement sur soi qui pr\u00e9figure l\u2019attaque. Celle-ci surprend tr\u00e8s souvent les autres agents se trouvant \u00e0 proximit\u00e9, voire les stup\u00e9fie ou les d\u00e9stabilise, mais ils restent pr\u00eats \u00e0 capturer tous les citoyens se retrouvant au sol (y compris parfois les \u00ab&#160;mauvais&#160;\u00bb, puisque ceux-ci semblent menotter de simples passants se retrouvant indirectement m\u00eal\u00e9s \u00e0 l\u2019attaque).<\/p>\n<h3 class=\"section\">Cibles ou b\u00e9n\u00e9ficiaires<\/h3>\n<p class=\"textbody\">La repr\u00e9sentation des policiers varie grandement d&#8217;une personnes \u00e0 une autre. Non pas parce que chaque personne a sa propre vision subjective des forces de l\u2019ordre, mais parce que la signification des missions de la police varie en fonction de la fa\u00e7on dont on s\u2019identifie, comme possible cible ou b\u00e9n\u00e9ficiaire de la police.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Que con\u00e7oit-on habituellement comme activit\u00e9s typiques de la police&#160;?<\/p>\n<li>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">\u00ab&#160;Faire la circulation&#160;\u00bb&#160;:<\/span> la fonction de contenir et de faciliter le mouvement dans une ville pourrait bien \u00eatre le plus ancien r\u00f4le de la police. C\u2019est encore celui auquel le plus de personnel et de temps de travail sont allou\u00e9s. Les policiers assurent un ordre spatial. Qu\u2019est-ce que la circulation&#160;? Tel quartier abrite tels habitants et tels comportements sp\u00e9cifiques. Un autre en comprend de diff\u00e9rents. Divers individus doivent se d\u00e9placer le long des grands axes de la ville et se redistribuer d\u2019eux-m\u00eames en fonction de l\u2019heure du jour ou de la nuit. Mais ils ne doivent surtout pas contrevenir \u00e0 l\u2019id\u00e9e de base que les policiers ont de la place attribu\u00e9e \u00e0 chacun. Aujourd\u2019hui, quand des policiers accus\u00e9s de discrimination raciale, en raison des v\u00e9hicules qu\u2019ils contr\u00f4lent ou des pi\u00e9tons qu\u2019ils fouillent, sont amen\u00e9s \u00e0 s\u2019expliquer, ils affirment avec fiert\u00e9 qu\u2019ils ne contr\u00f4lent et ne questionnent pas que les Noirs, mais qu\u2019ils font de m\u00eame avec les Blancs qui se trouvent dans des quartiers noirs, ou les riches quand ils se prom\u00e8nent dans les quartiers pauvres. Voil\u00e0, dans leur esprit, l\u2019\u00e9galit\u00e9. Ils ne per\u00e7oivent pas leur r\u00f4le dans la constitution des fronti\u00e8res de ces quartiers, ni pourquoi diff\u00e9rents quartiers fonctionnent diff\u00e9remment.<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">\u00ab&#160;Attraper les criminels&#160;\u00bb&#160;:<\/span> c\u2019est l\u2019activit\u00e9 dans laquelle les policiers pr\u00e9f\u00e8rent se reconna\u00eetre, m\u00eame si elle reste l\u2019une des plus rares. Occasionnellement, les policiers tombent sur des voleurs en flagrant d\u00e9lit ou des voyous fuyant une agression. Mais en g\u00e9n\u00e9ral, \u00ab&#160;attraper&#160;\u00bb des m\u00e9chants consiste \u00e0 traverser la ville pour chercher des gens sur commande, suite \u00e0 une plainte. Les policiers agissent comme des interm\u00e9diaires entre des personnes antagonistes qui peuvent parfois se trouver physiquement tr\u00e8s proches \u2013 hurlant devant leurs voitures apr\u00e8s un accrochage, ou donnant des versions oppos\u00e9es d\u2019une dispute conjugale. La vraie \u00ab&#160;investigation&#160;\u00bb \u2013 ce m\u00e9tier glorieux consistant \u00e0 remonter jusqu\u2019\u00e0 l\u2019auteur non identifi\u00e9 d\u2019un crime, et pas simplement en le trouvant en demandant aux premiers t\u00e9moins venus \u2013 est une activit\u00e9 qui existe effectivement dans les services de police, mais elle est exerc\u00e9e seulement par un tout petit nombre d\u2019agents sp\u00e9cialis\u00e9s, lesquels n\u2019ont d\u2019ailleurs m\u00eame pas besoin de porter l\u2019uniforme. <br \/>\nQuand des policiers identifient des crimes contre la ville, l\u2019\u00c9tat ou la loi, plut\u00f4t que contre une personne offens\u00e9e \u2013 les pr\u00e9tendus crimes sans victimes, de possession illicite, travail non d\u00e9clar\u00e9 ou vente \u00e0 la sauvette \u2013 ils pratiquent la fonction essentielle de la police&#160;: attribuer le crime. Le pouvoir l\u00e9gislatif d\u00e9clare certains objets ou certains commerces ill\u00e9gaux&#160;; la police distribue ensuite les infractions. Les drogues de rue sont ill\u00e9gales (les drogues prescrites ne posent pas de probl\u00e8me), les armes cach\u00e9es et non d\u00e9clar\u00e9es sont ill\u00e9gales (quand elles sont transport\u00e9es par des gens dans des rues peu s\u00fbres, c\u2019est-\u00e0-dire par des pauvres), les voitures en mauvais \u00e9tat sont ill\u00e9gales (feu arri\u00e8re endommag\u00e9, pare-choc cass\u00e9, assurance impay\u00e9e). Ainsi, les policiers passent une grande partie de leur temps \u00e0 attribuer des crimes aux gens qui ont l\u2019air d\u2019\u00eatre des criminels (les pauvres et les marginaux). Et cette pr\u00e9diction est proph\u00e9tique&#160;: ces gens s\u2019av\u00e8rent de fait \u00eatre des criminels aussit\u00f4t qu\u2019on les arr\u00eate et qu\u2019on les force \u00e0 vider leurs poches ou leurs bo\u00eetes \u00e0 gants. Si on les laisse tranquilles, la plupart d\u2019entre eux ne deviennent jamais des \u00ab&#160;criminels&#160;\u00bb. La majorit\u00e9 des infractions list\u00e9es de fa\u00e7on tr\u00e8s technique dans les tables de la loi ne sont d\u2019aucun int\u00e9r\u00eat pour une police en uniforme. Les gens qui enfreignent les lois en entreprise ne seront probablement jamais rep\u00e9r\u00e9s ni inqui\u00e9t\u00e9s, et si jamais leurs m\u00e9faits venaient \u00e0 \u00eatre rendus publics \u2013 ce qui les confronterait \u00e0 l\u2019embarrassante n\u00e9cessit\u00e9 de trouver un accord&#160;\u2013, ils traiteraient plut\u00f4t avec des agences de r\u00e9gulation ou de certification, voire des associations professionnelles. Au pire, ils seraient jug\u00e9s au civil ou forc\u00e9s par les tribunaux \u00e0 conc\u00e9der \u00e0 d\u2019autres certaines sommes d\u2019argent\u2026 Il est tr\u00e8s rare que la police ou la justice p\u00e9nale soient impliqu\u00e9es dans ce genre de cas.<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">La plus admirable et la plus d\u00e9fendable des activit\u00e9s des policiers est peut-\u00eatre de <span class=\"bold-body\">\u00ab&#160;garder la paix&#160;\u00bb<\/span> . C\u2019est aussi la fonction la moins d\u00e9battue, celle qui fait l\u2019objet du moins de textes l\u00e9gislatifs, et la moins pr\u00e9cise.<br \/>\nDans une d\u00e9mocratie o\u00f9 les citoyens sont \u00e9gaux, les uns et les autres sont in\u00e9vitablement amen\u00e9s \u00e0 \u00eatre en conflit \u2013 m\u00eame si aucune des deux parties n\u2019a commis de faute ou de crime. Il y a toujours quelqu\u2019un qui profite ou menace\u2026 Le r\u00f4le de la police dans ce cas est de pacifier \u2013 et la pacification n\u2019est pas une mauvaise chose en soi&#160;: c\u2019est m\u00eame quelque chose de vital et de pr\u00e9cieux. Mais une des fa\u00e7ons de \u00ab&#160;garder la paix&#160;\u00bb \u2013 faire r\u00e9gner la terreur raciale \u2013 est peut-\u00eatre la pire des choses que les policiers font de mani\u00e8re ordinaire. Cette fonction typique, non officielle, ni\u00e9e officiellement quoiqu\u2019universellement connue, ne peut pas \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 une expression toute faite. Les Afro-Am\u00e9ricains ont rendu proverbiales les infractions drolatiques que les policiers semblent traquer&#160;: \u00ab&#160;conduire en \u00e9tant noir&#160;\u00bb, \u00ab&#160;faire ses courses en \u00e9tant noir&#160;\u00bb, \u00ab&#160;marcher en \u00e9tant noir&#160;\u00bb. Seule une fraction des policiers du Sud descend des gardes priv\u00e9s blancs qui surveillaient et punissaient les esclaves noirs, mais le conflit interethnique qui a suivi la grande migration afro-am\u00e9ricaine<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_3351_1('footnote_plugin_reference_3351_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_3351_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_3351_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span> a de fait nationalis\u00e9 la police \u00e0 la Jim Crow[2. Les lois Jim Crow (<em>Jim Crow Laws<\/em>) sont une s\u00e9rie d\u2019arr\u00eat\u00e9s et de r\u00e8glements promulgu\u00e9s g\u00e9n\u00e9ralement dans le sud des \u00c9tats-Unis entre 1876 et 1965. Ces lois, qui constituaient l\u2019un des principaux \u00e9l\u00e9ments de la s\u00e9gr\u00e9gation raciale aux \u00c9tats-Unis, selon le principe \u00ab&#160;s\u00e9par\u00e9s mais \u00e9gaux&#160;\u00bb, distinguaient les citoyens selon leur appartenance raciale. Tout en admettant leur \u00e9galit\u00e9 de droit elles impos\u00e8rent une s\u00e9gr\u00e9gation <em>de jure<\/em> dans tous les lieux et services publics. La plupart rest\u00e8rent en vigueur jusqu\u2019\u00e0 la loi sur les droits civiques de 1964 (NdT).], tout au long du <span class=\"small-caps\">xx<\/span><sup>e&#160;<\/sup>si\u00e8cle. Le r\u00f4le des d\u00e9partements de police dans la mise en \u0153uvre de la terreur raciale a perdur\u00e9, m\u00eame l\u00e0 o\u00f9 le racisme a d\u00e9clin\u00e9 et o\u00f9 les offres d\u2019emploi ont int\u00e9gr\u00e9 des agents de police non blancs. Cette fonction a m\u00eame \u00e9t\u00e9 copi\u00e9e dans des villes \u00e9trang\u00e8res&#160;: \u00e0 Londres, o\u00f9 cette fa\u00e7on de faire la \u00ab&#160;police&#160;\u00bb a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e pour g\u00e9rer les populations originaires des Cara\u00efbes ou d\u2019Asie du Sud, et en France o\u00f9 c\u2019est ainsi que sont \u00ab&#160;polic\u00e9es&#160;\u00bb les personnes originaires d\u2019Afrique du Nord dans les <em>banlieues[3. En fran\u00e7ais dans le texte (NdT).]<\/em>. La terreur raciale cr\u00e9e des complications \u00e9normes pour toute th\u00e9orie de ce que font les policiers am\u00e9ricains, dans la mesure o\u00f9 elle creuse une division fondamentale entre l\u2019exp\u00e9rience des citoyens afro-am\u00e9ricains et non-afro-am\u00e9ricains, et dans ce qu\u2019ils attendent de la police.<\/p>\n<\/li>\n<h3 class=\"section\">Le respect des donuts<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Je voudrais ajouter une autre fonction essentielle de la police&#160;: \u00eatre vue.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Si vous voulez comprendre la police, regardez ce que font les plus jeunes d\u2019entre eux, quand ils croient ne pas \u00eatre observ\u00e9s. Le jeune flic se tient dans un coin, il plisse les yeux, un peu \u00e9bloui par la lumi\u00e8re du soleil d\u2019hiver. Des pi\u00e9tons arrivent de toutes parts&#160;: ils lui posent des questions, lui demandent leur chemin, s\u2019adressent \u00e0 lui sans pr\u00e9ambule, en l\u2019aga\u00e7ant, parce qu\u2019il appartient \u00e0 la rue, au m\u00eame titre qu\u2019un panneau de signalisation. D\u2019ailleurs, comme un panneau de signalisation, les pi\u00e9tons peuvent aussi l\u2019ignorer tout \u00e0 fait et le contourner (parfois d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, ostensiblement, le m\u00e9prisant \u00e0 cause de son uniforme). Vous imaginez combien il doit \u00eatre difficile de pr\u00e9senter un visage appropri\u00e9 pour chacun de ces gens, un visage empreint d\u2019autorit\u00e9 plus que de politesse. Entre les rencontres, on voit son front se d\u00e9tendre, crisp\u00e9 qu\u2019il est par toutes ces obligations. Cette description comique du policier inquiet ne serait pas compl\u00e8te si celui-ci n\u2019avait pas son k\u00e9pi \u00e0 la main, s\u2019essuyant la transpiration de son visage, comme s\u2019il caressait un outil soumis \u00e0 rude \u00e9preuve.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019ambition fondamentale du policier est de projeter sa force en permanence, son impassibilit\u00e9, son s\u00e9rieux, sa capacit\u00e9 d\u2019intimidation. Or c\u2019est impossible. Faire la police implique de subir des humiliations quotidiennes, \u00e0 chaque \u00e9chec in\u00e9vitable de cette fa\u00e7ade de policier. L\u2019uniforme lui-m\u00eame, l\u2019insigne dans son sens le plus large, avec tout l\u2019\u00e9clat de ces plaques faites pour briller, existe pour maintenir cette apparence, peu importe qui le porte. Mais l\u2019uniforme ne peut pas suffire. \u00c0 moins d\u2019\u00eatre Robocop en personne.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a quelque chose dans l\u2019\u00ab&#160;engoncement&#160;\u00bb des policiers, dans leur attention \u00e0 \u00ab&#160;faire tenir la route&#160;\u00bb \u00e0 leur uniforme, qui nous rend conscients de toutes les insuffisances de cette armure, et nous pousse \u00e0 imaginer ces humains nus, leurs uniformes retir\u00e9s. Traditionnellement, on appelle respect l\u2019aura que les forces de l\u2019ordre sont cens\u00e9es susciter. Dans <em>La mise en sc\u00e8ne de la vie quotidienne<\/em>, Erving Goffman rappelle une id\u00e9e de Kurt Riezler&#160;: l\u2019envers du respect, c\u2019est la honte.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce m\u00e9lange de respect et de honte rejaillit sur notre perception de la sym\u00e9trie et de l\u2019asym\u00e9trie de la police. Un insigne est port\u00e9 sur le haut du k\u00e9pi, un autre couvre le c\u0153ur. Le pistolet tombe de la ceinture et, traditionnellement, la matraque pend de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Parfois, un flash-ball. Quand on regarde individuellement les policiers, ils ont toujours l\u2019air de traviole. La ceinture est plus tendue d\u2019un c\u00f4t\u00e9 que de l\u2019autre. La chemise s\u2019ouvre ou s\u2019\u00e9chappe. Ils sont constamment en train de remonter leur pantalon. Les chaussures de s\u00e9curit\u00e9 sont les m\u00eames que celles des infirmiers, des serveurs et des postiers. Le gras alourdit la taille de ceux qui exercent ce travail s\u00e9dentaire, lent et calorique. Dans les policiers, il y a quelque chose qui s\u2019effondre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En Am\u00e9rique du Nord, le symbole de cette dimension de la police est le <em>donut<\/em>. Le donut est \u00e9quivoque. Il n\u2019est pas aim\u00e9 comme la tarte aux pommes. Il ne b\u00e9n\u00e9ficie pas du m\u00eame engouement national. Sa port\u00e9e est exclusivement locale. Les donuts, comme tous les aliments frits et tout ce qui ressemble \u00e0 un beignet, voyagent mal.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pourtant, les donuts emportent notre affection et notre piti\u00e9. En fait, c\u2019est le caf\u00e9 qui conduit les policiers jusqu\u2019au magasin de donuts. Les donuts confirment ce que leur insigne et leur pistolet n\u2019admettent pas&#160;: qu\u2019ils sont ceux qui doivent rester en permanence \u00e9veill\u00e9s en public, ceux dont le travail, extr\u00eamement ennuyeux, est d\u2019\u00eatre pos\u00e9 \u00e0 un endroit, pour rassurer le passant et le public sur le simple fait qu\u2019ils sont l\u00e0, surveillant ce qui se passe ou occupant la place pour s\u2019assurer que d\u2019autres n\u2019y sont pas. Ils sont des c\u00f4nes de signalisation vivants. Et les c\u00f4nes de signalisation eux aussi boiraient du caf\u00e9 et mangeraient des donuts s\u2019ils devaient rester \u00e9veill\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Quand vous passez du temps \u00e0 regarder la police, il est peut-\u00eatre plus surprenant encore de s\u2019apercevoir que la loi n\u2019est pas une vraie ressource pour eux. Un motif d\u2019action, certes, mais qui demeure assez maigre. Je ne m\u2019en \u00e9tais pas rendu compte avant de vraiment commencer \u00e0 les observer, avant de penser \u00e0 ce que je voyais et de lire des articles \u00e0 leur sujet. La version originale de la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e <em>Law &#38; Order<\/em>[4. En France&#160;: <em>New York, police judiciaire<\/em> (NdT).] [<em>Loi et Ordre<\/em>, litt\u00e9ralement] divisait chaque \u00e9pisode en deux parties. D\u2019abord le travail de la police, puis le processus judiciaire. Il m\u2019a fallu des ann\u00e9es pour me rendre compte que le titre \u00e9tait \u00e0 l\u2019envers&#160;: les policiers repr\u00e9sentent l\u2019ordre. Cela explique la perception qu\u2019ont les policiers de la salet\u00e9, l\u2019anath\u00e8me qu\u2019ils portent sur tous les symboles du d\u00e9sordre. Dans leur pratique quotidienne, les policiers s\u2019appliquent, \u00e0 tous les niveaux, \u00e0 nettoyer la crasse. Le lieu commun d\u00e9fini par l\u2019anthropologue Mary Douglas dans son essai sur les notions de pollution et de tabou[5. <em>De la souillure&#160;: Essais sur les notions de pollution et de tabou<\/em>, La D\u00e9couverte, 2005.], fonctionne bien ici&#160;: ce qu\u2019on appelle pollution n\u2019est que de la \u00ab&#160;<em>mati\u00e8re qui n\u2019est pas \u00e0 sa place<\/em>&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il est toujours difficile de rappeler aux policiers, ou de les convaincre, qu\u2019officiellement, leur premier engagement est un engagement vis-\u00e0-vis de la Constitution des \u00c9tats-Unis. Ce n\u2019est pas tant de leur faute que de celle des autorit\u00e9s municipales qui excluent toute pens\u00e9e juridique ou politique des fonctions pour lesquels ils sont pay\u00e9s. Il est alors difficile de faire en sorte que les policiers se sentent responsables des violations des droits civiques ou des lois injustes, puisqu\u2019ils n\u2019ont pas \u00e0 conna\u00eetre les droits ou les lois de la cit\u00e9, et qu\u2019ils n\u2019ont pas prise sur elles. Le r\u00e9formateur de la police David Harris d\u00e9crit l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un ami de la police d\u2019Oakland qui cristallise une v\u00e9rit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale&#160;:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">En 2001, Ron Davis, un capitaine de police tr\u00e8s exp\u00e9riment\u00e9, conduit une session de formation interne sur la discrimination raciale\u2026 Davis commence par poser une question simple&#160;: \u00ab&#160;Quel est votre boulot&#160;?&#160;\u00bb\u2026 \u00ab&#160;Ce que je veux savoir, demande-t-il, est quelle est votre mission et la mission de votre service&#160;? \u00c0 quoi consacrez-vous votre temps jour apr\u00e8s jour&#160;?&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">La plupart des r\u00e9ponses sont des variations sur le th\u00e8me du \u00ab&#160;combat contre le crime&#160;\u00bb&#160;: \u00ab&#160;attraper les m\u00e9chants&#160;\u00bb, \u00ab&#160;d\u00e9barrasser les rues des criminels&#160;\u00bb, \u00ab&#160;maintenir les pr\u00e9dateurs hors d\u2019\u00e9tat de nuire&#160;\u00bb, \u00ab&#160; traquer les escrocs&#160;\u00bb, \u00ab&#160;serrer les gars qui doivent \u00eatre serr\u00e9s&#160;\u00bb, \u00ab&#160;r\u00e9pondre aux urgences arriv\u00e9es par le num\u00e9ro d\u2019urgence&#160;\u00bb, \u00ab&#160;aider le service \u00e0 atteindre ses objectifs&#160;\u00bb, \u00ab&#160;appliquer les ordres du chef&#160;\u00bb, etc. Il demande alors&#160;: \u00ab&#160;Qu\u2019est-ce que dit votre serment&#160;? Quand vous sortez de l\u2019\u00e9cole de police et devenez un flic, vous avez tous lev\u00e9 la main et pr\u00eat\u00e9 serment, qu\u2019avez-vous jur\u00e9 de faire&#160;?&#160;\u00bb\u2026 Silence\u2026 Finalement, un agent donne \u00e0 Davis la r\u00e9ponse qu\u2019il attend&#160;: \u00ab&#160;Nous jurons de faire respecter la loi et la Constitution.&#160;\u00bb Un autre policier prend la parole&#160;: \u00ab&#160;Bien s\u00fbr, que le serment c\u2019est \u00e7a. Mais tout le monde sait ce que c&#8217;est notre boulot.&#160;\u00bb\n<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Je ne suis pas s\u00fbr que tout le monde sache. Pas nous, mais pas non plus les policiers eux-m\u00eames, ni les hommes politiques, pas plus que les politologues.<\/p>\n<h3 class=\"section\">L\u2019impossibilit\u00e9 de la police<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Si la police ne semble pas r\u00e9formable, c\u2019est en partie parce qu\u2019elle n\u2019a aucune place intelligible dans notre philosophie de la d\u00e9mocratie. Il est m\u00eame possible qu\u2019elle n\u2019en ait jamais eu. Quand nos th\u00e9ories de la d\u00e9mocratie ont pris forme, la police n\u2019\u00e9tait qu\u2019une fonction sociale mineure, un ajout apr\u00e8s coup. Si les policiers ne se fondent pas sur la Constitution, se pourrait-il que ce soit parce que notre Constitution ne con\u00e7oit pas leur existence&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">La police, comme mot et comme concept, existe en Europe depuis les <span class=\"small-caps\">xv<\/span><sup>e<\/sup>&#8211;<span class=\"small-caps\">xvi<\/span><sup>e<\/sup> si\u00e8cles, et d\u00e9signe la gestion de la population et du territoire par l\u2019administration \u2013 <em>Polizeiwissenschaft<\/em>, pour les bureaucraties allemandes naissantes. Les forces de police anglo-am\u00e9ricaines modernes remontent \u00e0 l\u2019essor, dans les villes, du recrutement priv\u00e9 de gardiens et de vigiles pour les lieux marchands ou appartenant \u00e0 des corporations professionnelles. Benjamin Franklin a particip\u00e9 \u00e0 la r\u00e9organisation et \u00e0 la rationalisation d\u2019une telle unit\u00e9 \u00e0 Philadelphie, avant la R\u00e9volution am\u00e9ricaine, comme il le raconte dans son autobiographie. La police municipale s\u2019est v\u00e9ritablement institutionnalis\u00e9e en Grande Bretagne sous le gouvernement du Premier ministre Robert \u00ab&#160;Bob&#160;\u00bb Peel[6. Premier ministre du Royaume-Uni de 1834 \u00e0 1835 et de 1841 \u00e0 1846.], avec la cr\u00e9ation du Metropolitan Police Department \u00e0 Londres (d\u2019o\u00f9 les policiers surnomm\u00e9s \u00ab&#160;bobbies&#160;\u00bb, d\u2019apr\u00e8s leur fondateur, et la traditionnelle d\u00e9nomination de ce service le \u00ab&#160;Met&#160;\u00bb).<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cette forme urbaine d\u2019organisation de la police pr\u00e9figure une division tr\u00e8s nette entre celle-ci et ce qui rel\u00e8ve de la tradition europ\u00e9enne. Sur le continent, les monarques couronn\u00e9s ont conserv\u00e9 la fonction de faire la police, m\u00eame dans sa dimension la plus prosa\u00efque. Cela a eu pour cons\u00e9quence que la tradition europ\u00e9enne, \u00e9manant de la France, a m\u00eal\u00e9 le pouvoir militaire, le renseignement et le contr\u00f4le des pauvres \u00e0 la r\u00e9gulation urbaine et \u00e0 la justice p\u00e9nale.<\/p>\n<p class=\"textbody\">D\u2019abord abolie par la R\u00e9volution, la surveillance polici\u00e8re a \u00e9t\u00e9 reconstitu\u00e9e une d\u00e9cennie plus tard par Napol\u00e9on. Dans <em>Surveiller et punir<\/em>, Michel Foucault a d\u00e9fini le r\u00f4le de la police europ\u00e9enne en s\u2019appuyant sur la devise de Vattel&#160;: \u00ab&#160;<em>Le souverain par une sage police accoutume le peuple \u00e0 l\u2019ordre et \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance.<\/em>&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">La police et la politique ont la m\u00eame origine&#160;: notre tradition politique lib\u00e9rale s\u2019est concentr\u00e9e sur la seconde. Le tournant le plus r\u00e9v\u00e9lateur dans l\u2019histoire du lib\u00e9ralisme politique en ce qui concerne la th\u00e9orie de la police pourrait bien \u00eatre la le\u00e7on d\u2019Adam Smith de 1763 intitul\u00e9e \u00ab&#160;De la police&#160;\u00bb. Pour Smith, la \u00ab&#160;police&#160;\u00bb dont s\u2019occupe un gouvernement n\u2019est v\u00e9ritablement digne d\u2019int\u00e9r\u00eat que lorsqu\u2019elle touche \u00e0 ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui la \u00ab&#160;politique&#160;\u00bb \u00e9conomique [<em>economic policy<\/em>, en anglais]. La police est bien reconnue comme n\u00e9cessaire pour appliquer la loi p\u00e9nale, mais elle ne rel\u00e8ve pas de la haute politique&#160;:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">La police est la seconde branche de la jurisprudence. Le nom est fran\u00e7ais et son origine d\u00e9rive du grec <em>politeia, <\/em>qui d\u00e9signait \u00e0 proprement parler la politique du gouvernement civil. Maintenant, il signifie seulement la r\u00e9gulation des \u00e9l\u00e9ments inf\u00e9rieurs du gouvernement, \u00e0 savoir la propret\u00e9, la s\u00e9curit\u00e9 et la pauvret\u00e9 ou l\u2019abondance. Les deux premiers, c\u2019est-\u00e0-dire comment \u00e9liminer la salet\u00e9 des rues et ex\u00e9cuter la justice, dans la mesure o\u00f9 cela concerne les r\u00e9gulations permettant de pr\u00e9venir le crime ou la fa\u00e7on de garder la cit\u00e9, bien qu\u2019utiles, n\u2019ont aucun int\u00e9r\u00eat pour un discours g\u00e9n\u00e9ral comme le n\u00f4tre.\n<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">\u00ab&#160;La bonne m\u00e9thode pour \u00e9liminer la salet\u00e9 de la rue&#160;\u00bb et celle de \u00ab&#160;garder la cit\u00e9&#160;\u00bb seraient ainsi deux pr\u00e9occupations pratiques jumelles.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les th\u00e9ories lib\u00e9rales et celles du contrat social \u2013 qui commencent avec Hobbes et Locke pour former la toile de fond officielle de la R\u00e9publique am\u00e9ricaine constitu\u00e9e en 1787 \u2013 donnent une place centrale \u00e0 la punition, mais pas \u00e0 la police. C\u2019est peut-\u00eatre parce que, dans le cadre d\u2019une lecture stricte de la th\u00e9orie du contrat, la police ne devrait pas exister. Comment un accord d\u00e9mocratique pourrait-il ne pas \u00eatre respect\u00e9 par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui l\u2019ont accept\u00e9 (puisque chaque individu y souscrit librement)&#160;? La th\u00e9orie du contrat social pense la dissuasion et la rectification de l\u2019erreur apr\u00e8s rupture du contrat, puisque la punition s\u2019adresse au malfaiteur condamn\u00e9, qui s\u2019est laiss\u00e9 aller \u00e0 la tentation de l\u2019int\u00e9r\u00eat priv\u00e9 ou y a \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9 par quelque vice. Mais le niveau o\u00f9 a lieu la r\u00e9paration est le p\u00e9nal. Le crime et la punition appartiennent au processus judiciaire et aux tribunaux, o\u00f9 la cause sera r\u00e9v\u00e9l\u00e9e apr\u00e8s l\u2019\u00e9tablissement des faits. Il n\u2019y a pas de place, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ou \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des citoyens et de leur contrat, pour une force suppl\u00e9mentaire ou un espace additionnel d\u2019autorit\u00e9 et de violence, pour la m\u00e9diation ou l\u2019interruption des faits. Il n\u2019y a pas d\u2019espace o\u00f9 une puissance s\u2019interposerait avec une quelconque l\u00e9gitimit\u00e9 politique, hormis pour r\u00e9cup\u00e9rer ou ramasser des individus \u00e0 la fa\u00e7on des \u00e9boueurs \u2013 d\u2019o\u00f9, une puissance qui s\u2019apparente \u00e0 celle de la collecte de d\u00e9chets, d\u00e9barrassant la salet\u00e9 des rues, comme sugg\u00e9r\u00e9 par Smith.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Malgr\u00e9 le d\u00e9veloppement du r\u00f4le de la police dans les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques, une th\u00e9orie de sa pr\u00e9sence et de son r\u00f4le dans le gouvernement n\u2019a tout bonnement pas \u00e9merg\u00e9 en proportion avec l\u2019\u00e9volution de son pouvoir et de sa fonction. La seule \u00e9tude vraiment valable dont on dispose est la description empirique propos\u00e9e par la sociologie de la police depuis la fin du <span class=\"small-caps\">xx<\/span><sup>e<\/sup> si\u00e8cle \u2013 et si cette recherche a \u00e9t\u00e9 utile pour dissiper certaines illusions, elle n\u2019a pas permis de fonder une philosophie globale. Une quantit\u00e9 impressionnante d\u2019\u00e9l\u00e9ments pratiques ont \u00e9t\u00e9 examin\u00e9s, et leur observation a conduit \u00e0 des r\u00e9sultats surprenants sur des sujets tels que le temps de travail, l\u2019organisation, la prise de d\u00e9cision, la dramaturgie, les circonscriptions, les attitudes professionnelles et l\u2019application diff\u00e9renci\u00e9e de la loi aux personnes de diff\u00e9rentes identit\u00e9s et situations. Le th\u00e9oricien radical Mark Neocleous d\u00e9crit ces r\u00e9sultats en 2000&#160;:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Le lobby de \u00ab&#160;la loi et de l\u2019ordre&#160;\u00bb, comme ses critiques de gauche, a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 prendre en compte les implications des recherches portant sur la police\u2026 L\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 des appels de secours \u00e0 la police sont li\u00e9s au \u00ab&#160;service&#160;\u00bb plut\u00f4t qu\u2019au crime&#160;: chaque ann\u00e9e en moyenne, seulement 15 \u00e0 20&#160;% de tous les appels \u00e0 la police signalent des crimes, et, parmi ceux-ci, l\u2019agent r\u00e9pondant \u00e0 l\u2019urgence constatera que ce qui est tout d\u2019abord d\u00e9sign\u00e9 comme un crime s\u2019av\u00e8re souvent ne pas en \u00eatre un. Les \u00e9tudes ont montr\u00e9 que moins d\u2019un tiers du temps pass\u00e9 en service par les policiers est en lien avec un crime&#160;; approximativement huit incidents sur dix g\u00e9r\u00e9s par les patrouilles de divers services de police sont consid\u00e9r\u00e9s par les policiers eux-m\u00eames comme \u00e9tant des probl\u00e8mes non criminels&#160;; le pourcentage des efforts policiers employ\u00e9 \u00e0 des probl\u00e8mes de loi p\u00e9nale ne d\u00e9passe probablement pas 10&#160;%&#160;; seulement 6&#160;% du temps d\u2019un agent de police concerne des incidents qui seront ult\u00e9rieurement d\u00e9finis comme \u00ab&#160;criminels&#160;\u00bb&#160;; seul un tr\u00e8s petit nombre d\u2019infractions p\u00e9nales sont d\u00e9couvertes par les policiers eux-m\u00eames. Qui plus est, la plupart du temps, les policiers n\u2019utilisent pas le droit p\u00e9nal pour r\u00e9tablir l\u2019ordre. Aux \u00c9tats-Unis, les agents de police r\u00e9alisent en moyenne une arrestation toutes les deux semaines&#160;; une \u00e9tude a montr\u00e9 que parmi les 156 agents assign\u00e9s \u00e0 une zone de la ville de New York o\u00f9 le crime est \u00e9lev\u00e9, 40&#160;% ne r\u00e9alisaient pas une seule arrestation li\u00e9e \u00e0 un d\u00e9lit grave en un an.\n<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Il y a quarante ans, le plus c\u00e9l\u00e8bre et influent des sociologues de la police, Egon Bittner, produisait d\u00e9j\u00e0 des travaux minant nos croyances sur ce que l\u2019on consid\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement \u00eatre la fonction ordinaire de la police&#160;: \u00ab&#160;combattre le crime&#160;\u00bb. Comme il l\u2019a dit en 1974&#160;: \u00ab&#160;<em>Quand on regarde ce que les policiers font en r\u00e9alit\u00e9, on s\u2019aper\u00e7oit que l\u2019application de la loi p\u00e9nale est une activit\u00e9 \u00e0 laquelle la plupart d\u2019entre eux se livrent \u00e0 une fr\u00e9quence comprise entre \u201cvirtuellement jamais\u201d et \u201ctr\u00e8s rarement\u201d.<\/em>&#160;\u00bb Les travaux qui ont prolong\u00e9 ceux de Bittner ont inscrit ce constat ironique dans la th\u00e9orie m\u00eame. Jusqu\u2019aux plus originaux d\u2019entre eux, les sociologues de la police montrent, encore et toujours, que les policiers sont paradoxaux et que leurs croyances sont impraticables. D\u2019un point de vue philosophique, elles ne s\u2019int\u00e8grent \u00e0 rien. Comme profession d\u2019appoint, suspendue entre diff\u00e9rentes institutions fond\u00e9es par la philosophique politique, la police est \u00ab&#160;impossible&#160;\u00bb. Th\u00e9oriquement peut-\u00eatre, les policiers ne devraient m\u00eame pas exister, tant leur comportement \u00e9choue \u00e0 \u00eatre convenablement \u00e9tay\u00e9 par une quelconque justification explicite de l\u2019ordre social. Cependant, leur existence est n\u00e9cessaire en pratique \u2013 malgr\u00e9 leurs erreurs \u2013, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils ont prouv\u00e9 qu\u2019ils \u00e9taient, en d\u00e9mocratie, \u00e0 la fois en \u00ab&#160;premi\u00e8re ligne&#160;\u00bb et le \u00ab&#160;dernier recours&#160;\u00bb&#160;: une mobilisation de quelque chose de non d\u00e9fini, de mouvant, adapt\u00e9 donc \u00e0 toutes sortes de circonstances. Un pouvoir d\u2019agir lanc\u00e9 sur tout ce qui ne peut \u00eatre accept\u00e9 dans une soci\u00e9t\u00e9, ou contre ce que nous ne voulons pas voir. La formule de Bittner hante le champ comme la seule contribution originale et durable \u00e0 notre compr\u00e9hension de ce que sont les policiers.<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Je propose d\u2019expliquer la fonction des policiers en attirant l\u2019attention sur ce que leur existence rend disponible pour la soci\u00e9t\u00e9 et qui, toutes choses \u00e9gales par ailleurs, ne le serait pas en leur absence\u2026 Mon id\u00e9e est que l\u2019on charge les policiers d\u2019appliquer, et parfois d\u2019imposer, une solution provisoire \u00e0 des probl\u00e8mes \u00e9mergents sans avoir \u00e0 admettre ou \u00e0 faire face \u00e0 une opposition, de quelque nature qu\u2019elle soit. J\u2019ajouterais que cette comp\u00e9tence d\u2019intervention s\u2019\u00e9tend \u00e0 tous les types d\u2019urgence, sans exception.\n<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Et c\u2019est tout ce qu\u2019ils sont \u2013 c\u2019est leur essence. Bittner ajoute s\u00e8chement&#160;: \u00ab&#160;<em>Savoir si le service que la police est seule \u00e0 pouvoir rendre est d\u00e9sirable ou non, au regard des \u201caspirations de la cit\u00e9\u201d par exemple, d\u00e9passe le cadre de cette analyse.<\/em>&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Le mot-cl\u00e9 de cette d\u00e9finition pourrait bien \u00eatre \u00ab&#160;appliquer&#160;\u00bb ou \u00ab&#160;imposer&#160;\u00bb. Dans le tableau peint par Bittner, le pr\u00e9requis devient la disponibilit\u00e9 de la force (ou m\u00eame de la violence). \u00c9tonnamment, cette partie, la plus accablante, du travail de Bittner a \u00e9t\u00e9 \u00e9pous\u00e9e par les chefs de la police, peut-\u00eatre parce qu\u2019elle fournit \u00e0 ses cadres la seule justification plausible de leur action face aux critiques incessantes. Une association professionnelle majeure d\u00e9cerne chaque ann\u00e9e le prix Egon Bittner \u2013 sans ironie, comme une r\u00e9compense \u2013 \u00e0 un chef de la police municipale ayant surv\u00e9cu \u00e0 plus de quinze ann\u00e9es de service.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Cop watch<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Imaginons qu\u2019on veuille vraiment trouver la place de la police dans une cit\u00e9 d\u00e9mocratique. Quelle version de son r\u00f4le pourrait \u00eatre d\u00e9sirable dans cette d\u00e9mocratie&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Une fonction vraiment utile des policiers est de rendre visibles les accidents, \u00e9v\u00e9nements, et rassemblements. La police rend les choses visibles. Les flics rendent plus nettes les situations, mais en m\u00eame temps, personne ne les confond avec l\u2019attraction principale. Les agents sont un colorant bleu marine que l\u2019on verserait dans les canaux de la soci\u00e9t\u00e9, le long des ruelles et des autoroutes, qui dessinerait les contours de l\u2019espace public, comment se distribue la soci\u00e9t\u00e9, comment se r\u00e9partit la population, comment le crime est attribu\u00e9, comment nous dessinons les contours de la s\u00e9curit\u00e9. Chacun sait qu\u2019il faut marcher en direction des policiers, parce que leur pr\u00e9sence indique l\u2019importance de quelque chose d\u2019autre&#160;: un d\u00e9fil\u00e9, un concert, une manifestation, ou une arrestation, une agression, un accident. Chacun peut venir profiter d\u2019eux, regarder le suppl\u00e9ment dramatique et rituel qu\u2019ils ajoutent aux occurrences du quotidien, puisqu\u2019ils ouvrent l\u2019espace d\u2019un \u00e9v\u00e9nement. Ou les surveiller, pour s\u2019assurer que leur gestion des personnes ne puisse pas se d\u00e9rouler hors de vue, et sans t\u00e9moin.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans les lieux publics, la discr\u00e9tion des policiers est toujours suspecte. Pourtant, les d\u00e9partements de police s\u2019acharnent \u00e0 rester discrets, condition de l\u2019accomplissement de leur t\u00e2che h\u00e9ro\u00efque de d\u00e9couverte et d\u2019investigation. Dans la mesure o\u00f9 d\u00e9tecter le crime correspond \u00e0 ce que les policiers souhaiteraient que leur m\u00e9tier soit, ils sont toujours susceptibles de rechercher plus de secret et de silence.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u00e0 o\u00f9 la vue dispara\u00eet, dans le fourgon, ou au commissariat, les abus et mauvais traitements deviennent possibles (et en fait, il y a beaucoup d\u2019endroits de ce genre, comme les prisons, qu\u2019une police d\u00e9mocratique pourrait chercher \u00e0 \u00e9radiquer ou \u00e0 ouvrir). Chacun conna\u00eet le murmure qu\u2019on entend dans une foule, quand une personne arr\u00eat\u00e9e dispara\u00eet dans le v\u00e9hicule clos, sans fen\u00eatre&#160;; le citoyen est temporairement effac\u00e9 du public d\u00e9mocratique (jusqu\u2019\u00e0 la lecture de l\u2019acte d\u2019accusation, l\u2019espace de salut pr\u00e9vu par l\u2019<em>habeas corpus <\/em>\u2013 et chacun recherche alors les marques sur le visage, les marques sur les poignets et les traces des coups sur le corps). Quand les citoyens tombent dans un tel vide, la d\u00e9mocratie peut dispara\u00eetre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cependant, le vrai rival de la vue n\u2019est pas simplement le secret, mais le toucher, qui s\u2019inscrit seulement dans les corps, seuls au fait de ce qui a r\u00e9ellement \u00e9t\u00e9 fait, mais ne pouvant le prouver. Les policiers se sont accapar\u00e9 le toucher, les citoyens devraient retrouver la vue. La question est&#160;: pourquoi un troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment, susceptible de s\u2019interposer entre la vue et le toucher, ne s\u2019intercale pas plus souvent&#160;: le langage. Le langage est la base r\u00e9elle d\u2019une d\u00e9mocratie. C\u2019est ce qu\u2019il y a de sp\u00e9cifiquement d\u00e9mocratique dans les relations humaines. Il restaure l\u2019assurance de la bienveillance. Parler est ce que les policiers font le plus souvent quand ils rencontrent le public. Pourtant, personne ne pense aux policiers comme \u00ab&#160;parlant&#160;\u00bb ou \u00ab&#160;\u00e9coutant&#160;\u00bb mais comme \u00e0 des brutes. Que se passe-t-il quand les citoyens et les policiers parlent lors d\u2019une rencontre fortuite&#160;? <em>Comment<\/em> parlent-ils&#160;? Et s\u2019ils ne parlent pas, pourquoi&#160;?<\/p>\n<h3 class=\"section\">Pour une police dot\u00e9e de langage&#160;?<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Supposons ceci&#160;: les policiers sont des n\u00e9gociateurs, mais sans acc\u00e8s au contrat, \u00e0 la loi ou \u00e0 l\u2019\u00e9loquence. Leur outil n\u2019est pas la loi. Ils n\u2019emploient pas toujours des mots m\u00e9morables ni m\u00eame totalement coh\u00e9rents. Ils sont habituellement confront\u00e9s \u00e0 des situations de conflit qu\u2019ils n\u2019ont pas caus\u00e9es, mais dans lesquelles leur intervention en tant que tierce partie est requise. L\u00e0, ils deviennent des observateurs d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment distrayants et spectaculaires, qui d\u00e9tournent l\u2019attention des autres parties en direction d\u2019eux-m\u00eames.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Quand on les regarde de cette fa\u00e7on-l\u00e0 \u2013 en se concentrant sur l\u2019intervalle entre l\u2019inaction qui sert \u00e0 occuper l\u2019espace et l\u2019attaque violente\u2013, on voit que n\u00e9gocier est en r\u00e9alit\u00e9 ce que les policiers font \u00e0 longueur de temps, mais maladroitement. Parce que, d\u2019une certaine mani\u00e8re, ils refusent de le reconna\u00eetre ou de s\u2019int\u00e9resser aux buts de d\u00e9part des parties concern\u00e9es. Ils apportent un ensemble de crit\u00e8res de jugement qui leur est propre, mais qui n\u2019est pas toujours reluisant. Cet acte est-il susceptible de faire l\u2019objet d\u2019un chef d\u2019accusation&#160;? Faut-il \u00e9carter et d\u00e9placer cette personne temporairement&#160;? Combien de temps dois-je rester et comment puis-je effrayer ces citoyens suffisamment pour qu\u2019ils ne se retrouvent pas en conflit aussit\u00f4t que j\u2019aurai le dos tourn\u00e9&#160;? La police n\u00e9gocie sans r\u00e9f\u00e9rence ou but unique clairement d\u00e9fini, autre que celui de mettre un terme \u00e0 ce qui rend leur pr\u00e9sence n\u00e9cessaire \u2013 \u00e0 moins qu\u2019ils se trouvent dans un lieu dont ils veulent interdire l\u2019usage \u00e0 d\u2019autres. Et ils sont sans cesse en train de se poser une question distincte&#160;: faut-il extraire une personne hors d\u2019un conflit horizontal pour la placer dans le m\u00e9canisme vertical de la justice p\u00e9nale \u2013 un processus dont on ne les tiendra pas responsables et qui ne les concernera pas.<\/p>\n<p class=\"textbody\">M\u00eame les infractions mineures et les crimes sans victimes deviennent des n\u00e9gociations entre flic et citoyen sous la menace d\u2019une loi qui les d\u00e9passe tous les deux. Ici, l\u2019issue n\u00e9goci\u00e9e peut \u00eatre un \u00ab&#160;avertissement&#160;\u00bb&#160;: \u00ab&#160;OK, je vous laisse partir \u2013 avec un avertissement&#160;\u00bb. L\u2019avertissement est ostensiblement le nom de quelque chose d\u2019<em>officiel<\/em>. Pourtant, l\u2019\u00ab&#160;avertissement&#160;\u00bb n\u2019a aucune existence l\u00e9gale. Il n\u2019existe pas comme cat\u00e9gorie juridique. C\u2019est une des cat\u00e9gories principales de pens\u00e9e pour la police. Une de celles que nous pourrions vouloir d\u00e9fendre au lieu d\u2019en d\u00e9noncer l\u2019arbitraire et l\u2019application in\u00e9gale. C\u2019est le moment cl\u00e9 o\u00f9 les policiers, sans perdre la face ou admettre qu\u2019ils sont mis en d\u00e9faut, reconnaissent qu\u2019une n\u00e9gociation a \u00e9t\u00e9 d\u2019une certaine fa\u00e7on remport\u00e9e par le citoyen.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Je t\u2019aime, moi non plus <\/h3>\n<p class=\"textbody\">Essayons de plaider du mieux possible la cause de la police&#160;: les policiers existent afin que nous puissions les voir au coin de la rue ou sur le quai du m\u00e9tro, afin que nous sachions, quand nous nous d\u00e9pla\u00e7ons en public, que personne ne pourra nous voler, nous agresser sans que nous soyons d\u00e9fendus. Les policiers existent parfois juste pour marquer une route ferm\u00e9e (en se tenant dessus), en construction (en se tenant devant) ou une f\u00eate foraine (en se tenant \u00e0 l\u2019entr\u00e9e). Ils annoncent l\u2019\u00e9v\u00e9nement et d\u2019une certaine mani\u00e8re, leur simple pr\u00e9sence tient \u00e0 distance le danger.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Bien s\u00fbr, ce n\u2019est pas comme \u00e7a qu\u2019on voit les choses quand on est soi-m\u00eame le danger tel qu\u2019ils se le repr\u00e9sentent. Ou si l\u2019on correspond \u00e0 leur id\u00e9e d\u2019une obstruction ou d\u2019un \u00e9v\u00e9nement notable. Quand les policiers voient des Africains-Am\u00e9ricains, qu\u2019ils s\u2019acharnent contre des Africains-Am\u00e9ricains, restreignent la libert\u00e9 de mouvement des Africains-Am\u00e9ricains et se retrouvent \u00e0 d\u00e9gainer leurs armes et \u00e0 assassiner des Africains-Am\u00e9ricains \u2013 ce que, m\u00eame au <span class=\"small-caps\">xxi<\/span><sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ils continuent \u00e0 faire r\u00e9guli\u00e8rement, dans tous les d\u00e9partements de police et toutes les r\u00e9gions des \u00c9tats-Unis \u2013, c\u2019est d\u2019abord parce que l\u2019Am\u00e9rique <em>voit<\/em> encore \u00e0 travers un point de vue racial.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Enlever une force de travail africaine pour construire le pays est encore et toujours le p\u00e9ch\u00e9 dont celui-ci ne s\u2019est pas repenti, concomitant avec l\u2019annihilation des Indiens [<em>Native<\/em>] d\u2019Am\u00e9rique. Le m\u00e9canisme fou, mais ing\u00e9nieux, d\u2019encoder la diff\u00e9rence entre les hommes libres et les esclaves dans leur \u00ab&#160;couleur&#160;\u00bb, pas par une v\u00e9ritable gamme de bronzage mais entre \u00ab&#160;blancs&#160;\u00bb et \u00ab&#160;noirs&#160;\u00bb \u2013 qui est aussi m\u00e9taphysique que le jour et la nuit, la lumi\u00e8re et l\u2019obscurit\u00e9, la noblesse et la pl\u00e8be \u2013 persiste. Les policiers, qui sont d\u00e9vou\u00e9s \u00e0 la vision et \u00e0 la vue, alimentent cette fa\u00e7on de regarder tous les citoyens visiblement issus d\u2019anc\u00eatres africains.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce qui diff\u00e9rencie un endroit qui semble propre, ordonn\u00e9 et paisible, du m\u00eame endroit avec des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 la mauvaise place, m\u00e9lang\u00e9s, confus, bruyants et conflictuels n\u2019est pas seulement la norme esth\u00e9tique des quartiers d\u2019o\u00f9 viennent les policiers, mais ce qu\u2019ils pensent que \u00ab&#160;nous&#160;\u00bb voulons, de ce que le \u00ab&#160;public&#160;\u00bb voit. Mais qui sommes \u00ab&#160;nous&#160;\u00bb&#160;? Le sociologue de la police Peter K. Manning, un des meilleurs ethnographes du comportement des policiers, a fait le constat tr\u00e8s convaincant que les policiers d\u00e9pendent tacitement d\u2019une chose avant tout&#160;: ce qu\u2019ils pensent de la fa\u00e7on dont leurs clients-citoyens les per\u00e7oivent pendant leurs patrouilles et arrestations. Mais souvent, les images qu\u2019ils se font des \u00ab&#160;citoyens respectueux des lois&#160;\u00bb, des \u00ab&#160;bonnes gens&#160;\u00bb et du \u00ab&#160;public&#160;\u00bb, alors qu\u2019ils appliquent \u00e0 la lettre un sens de l\u2019ordre qui les d\u00e9passe, les ali\u00e8nent des citoyens r\u00e9els. Le sujet sur lequel les policiers sont les moins lucides est leur conception de ce que les \u00ab&#160;bonnes gens&#160;\u00bb veulent et de comment nous voulons \u00eatre trait\u00e9s.<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Les policiers ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7us pour r\u00e9agir aux demandes et aux exigences de service \u00e9manant de citoyens, autant pour pr\u00e9venir ou dissuader les origines du crime que parce qu\u2019on s\u2019attend \u00e0 ce que les policiers se comportent symboliquement comme un autre citoyen le ferait en cas de besoin. La centralit\u00e9 symbolique de l\u2019action polici\u00e8re, tenant lieu de pr\u00e9occupation collective des uns pour les autres et vice versa, ne peut pas et ne doit pas \u00eatre sous-estim\u00e9e. La loi a \u00e9volu\u00e9 et est devenue un moyen de formaliser les conditions dans lesquelles les policiers sont <em>oblig\u00e9s<\/em> d\u2019intervenir ou comment il leur est <em>interdit<\/em> d\u2019agir, mais elle ne leur fournit aucun \u00e9l\u00e9ment sur lequel se fonder pour agir.\n<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">La violence est \u00e9galement donn\u00e9e aux policiers comme une technique qu\u2019ils sont les seuls \u00e0 pouvoir utiliser pour pr\u00e9server la non-violence g\u00e9n\u00e9rale de la soci\u00e9t\u00e9. Les citoyens, eux, n\u2019auraient aucun besoin l\u00e9gitime de recourir \u00e0 la violence les uns contre les autres. Ils la redirigent vers la police, pour ainsi dire. Mais cet appareillage formel, lui aussi, revient \u00e0 d\u00e9finir la police par son usage de la violence.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On laisse les policiers \u00e0 l\u2019initiative de la violence, comme moyen de sortir de n\u2019importe quelle impasse sociale, d\u2019ajouter de la violence aux situations qu\u2019ils trouvent ambigu\u00ebs. Mais si on pouvait vraiment voir, et voir <em>\u00e0 travers<\/em>, la police, on verrait que cela devient une fa\u00e7on d\u2019injecter de la violence-test dans le c\u0153ur de la soci\u00e9t\u00e9, en public. Les policiers testent quelle violence, nous, en tant que citoyens, nous autorisons et contre qui. C\u2019est un r\u00e9confort bien modeste, dans la mesure o\u00f9 il n\u2019y a aucune garantie que nous nous opposions aux choses mauvaises que les policiers pourraient nous montrer. Nos voisins pourraient bien soutenir les actes que nous jugeons d\u00e9l\u00e9t\u00e8res. Nous n\u2019avons d\u2019ailleurs peut-\u00eatre aucune id\u00e9e de comment r\u00e9parer tout \u00e7a. Pourtant, la violence polici\u00e8re se distingue d\u2019autres formes de violence et de domination qui n\u2019ont aucune pr\u00e9sence visible et s\u2019exercent hors de tout contr\u00f4le collectif. Les policiers \u00e9valuent publiquement ce que la soci\u00e9t\u00e9 est capable de tol\u00e9rer, y compris \u00e0 notre plus grande honte.<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3351_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3351_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_3351_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_3351_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_3351_1('footnote_plugin_tooltip_3351_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_3351_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> La grande migration afro-am\u00e9ricaine est le mouvement qui a conduit des millions d\u2019Afro-Am\u00e9ricains du Sud des \u00c9tats-Unis vers le Middle West, le Nord-Est et l\u2019Ouest apr\u00e8s 1910 pour \u00e9chapper au racisme et essayer de trouver du travail dans les villes industrielles (NdT).<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_3351_1() { jQuery('#footnote_references_container_3351_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3351_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_3351_1() { jQuery('#footnote_references_container_3351_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3351_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_3351_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_3351_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_3351_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_3351_1(); } } function footnote_moveToAnchor_3351_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_3351_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Traduction par Judith Chouraqui de \u00ab&#160;Seeing Through Police. The donut is equivocal&#160;\u00bb, N+1, no&#160;22, printemps 2015. Que font les mains d&#8217;un policier sur notre corps&#160;? Quand il nous frappe, nous immobilise ou se contente de nous mettre une main sur l&#8217;\u00e9paule&#160;? Que fait son regard&#160;? Comment nous d\u00e9pla\u00e7ons-nous dans la rue quand un uniforme est [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":3349,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[32],"tags":[203,44,46],"class_list":["post-3351","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-controle-continu","tag-mark-greif","tag-police","tag-violences-policieres"],"wps_subtitle":"Pour une ph\u00e9nom\u00e9nologie de la police","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3351","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3351"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3351\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3351"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3351"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3351"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}