{"id":3373,"date":"2016-12-15T20:54:51","date_gmt":"2016-12-15T19:54:51","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=3373"},"modified":"2016-12-15T20:54:51","modified_gmt":"2016-12-15T19:54:51","slug":"les-femmes-ont-pour-injonction-de-ne-pas-prendre-trop-de-place","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2016\/12\/15\/les-femmes-ont-pour-injonction-de-ne-pas-prendre-trop-de-place\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Les femmes ont pour injonction de ne pas prendre trop de place\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">La question de l&#8217;\u00e9mancipation des femmes est loin d&#8217;\u00eatre r\u00e9solue. Mona Chollet est de celles qui s\u2019attachent \u00e0 d\u00e9crypter les m\u00e9canismes persistants d\u2019inf\u00e9riorisation des femmes. Dans <em>Beaut\u00e9 fatale. Les nouveaux visages d&#8217;une ali\u00e9nation f\u00e9minine<\/em> (Zones, 2012&#160;; La D\u00e9couverte,&#160;\u00ab&#160;Poches\/Essais&#160;\u00bb, 2015), elle montre \u00e0 quel point l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des droits s\u2019est mu\u00e9e en censure mentale, et comment les contraintes ont \u00e9t\u00e9 int\u00e9rioris\u00e9es \u00e0 coup d&#8217;injonctions \u00e0 respecter le mod\u00e8le de f\u00e9minit\u00e9 dominant. Son dernier ouvrage, <em>Chez soi. Une odyss\u00e9e de l&#8217;espace domestique<\/em> (Zones, 2015&#160;; La D\u00e9couverte, \u00ab&#160;Poches\/Essais&#160;\u00bb, 2016), tente quant \u00e0 lui de d\u00e9construire l\u2019image toute faite du foyer et d\u2019en explorer les potentialit\u00e9s \u00e9mancipatrices, prenant ainsi \u00e0 contre-pied la vision du foyer comme structure reproductrice d\u2019in\u00e9galit\u00e9s, garant de l\u2019ordre social et ent\u00e9rinant le mod\u00e8le familial. Comprendre et lutter contre la domination masculine passe par la nuance. Entretien.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9chargez l&#8217;entretien en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/Mona_Final_reluX.pdf\">PDF<\/a>.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Comment s\u2019articulent dans ton dernier livre les deux axes, en apparence contradictoires, entre l\u2019utopie d\u2019un foyer \u00e9mancipateur et le foyer comme sympt\u00f4me de l\u2019esclavage domestique&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Le foyer comme lieu d\u2019esclavage et d\u2019ali\u00e9nation est une image aujourd\u2019hui \u00e9vidente pour tout le monde. Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019apport f\u00e9ministe, on est conscient des enjeux du travail m\u00e9nager. M\u00eame si les choses bougent peu, c\u2019est tr\u00e8s pr\u00e9sent dans les consciences, et les in\u00e9galit\u00e9s sont moins faciles \u00e0 faire accepter qu&#8217;avant&#160;: pour qui veut les reproduire, il faut de nouvelles ruses. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de \u00e7a, le foyer renvoie \u00e0 l\u2019image n\u00e9gative du pantouflard qui aime le confort.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019avais ces deux images en t\u00eate et l&#8217;envie de les d\u00e9passer, de montrer sous quelles conditions le foyer devient un lieu \u00e9mancipateur \u2013 m\u00eame s&#8217;il ne suffit pas de rentrer chez soi et de fermer la porte pour cela. J\u2019avais aussi envie de d\u00e9fendre le travail domestique, la plupart du temps v\u00e9cu par les femmes \u2013 \u00e0 raison \u2013 comme une corv\u00e9e, une oppression. Or, m\u00eame si c&#8217;est rarement possible, dans l\u2019absolu, il peut avoir beaucoup de vertus s\u2019il est fait dans de bonnes conditions, s\u2019il est \u00e9galitairement r\u00e9parti, s\u2019il s\u2019inscrit dans un emploi du temps pas trop d\u00e9ment. Il permet une prise imm\u00e9diate sur son environnement, il nous permet d\u2019empoigner ce qui nous concerne directement.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019\u00e9tait l\u2019occasion \u00e9galement d\u2019interroger les mod\u00e8les commun\u00e9ment admis, comme celui de la configuration familiale. L&#8217;injonction \u00e0 se mettre en m\u00e9nage n\u2019est jamais remise en question, m\u00eame quand les conditions financi\u00e8res permettraient une alternative. Tout le monde semble toujours admettre qu&#8217;au-del\u00e0 d\u2019un certain \u00e2ge, la vie doit ressembler \u00e0 \u00e7a&#160;; tous les arrangements un peu diff\u00e9rents (habiter seule ou avec des gens qui ne sont pas de sa famille) demeurent r\u00e9serv\u00e9s aux ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes. Apr\u00e8s, les choses s\u00e9rieuses commencent, et on doit rentrer dans le rang.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Les perspectives ont elles chang\u00e9es depuis les axiomes pos\u00e9s par Virginia Woolf dans son livre <em>Une chambre \u00e0 soi<\/em>, o\u00f9 elle pr\u00f4ne l\u2019autonomie mat\u00e9rielle, \u00e0 la fois un revenu ind\u00e9pendant et un espace tranquille pour \u00e9crire, comme n\u00e9cessaire au d\u00e9veloppement d\u2019une libert\u00e9 intellectuelle&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Le texte de Woolf demeure tr\u00e8s important en ce qu\u2019il montre l\u2019envers de l\u2019enfermement des femmes. \u00c0 certaines conditions, le cadre domestique peut \u00eatre pour elles un lieu de libert\u00e9 et pas seulement d\u2019oppression. Mais cela implique de faire un sort \u00e0 la figure id\u00e9ale de la femme au foyer, encore terriblement ancr\u00e9e dans les mentalit\u00e9s, et pr\u00e9sent\u00e9e comme un id\u00e9al d\u2019\u00e9panouissement&#160;: assurer le travail domestique pendant que le mari se consacre aux activit\u00e9s intellectuelles, artistiques ou scientifiques. Le monde du travail est tellement dur et inhospitalier \u2013 et d\u2019autant plus ingrat pour les femmes, \u00e9videmment \u2013 qu\u2019il est assez facile de r\u00e9-enchanter le foyer comme un lieu protecteur, que l\u2019on fa\u00e7onne soi-m\u00eame et o\u00f9 on est entour\u00e9 uniquement de gens que l\u2019on a choisis ou qui sont de son sang. C\u2019est une image classique hyper rassurante, d\u00e8s lors qu\u2019on a besoin de se r\u00e9fugier loin du monde du travail. Mais, dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 bien souvent les couples se s\u00e9parent, diminuer ou arr\u00eater son activit\u00e9 salariale implique une \u00e9norme mise en danger. Cela contribue aussi \u00e0 enfermer les femmes dans des r\u00f4les tr\u00e8s limit\u00e9s, et cela entretient les repr\u00e9sentations st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es \u2013 m\u00eame quand c\u2019est repeint et vendu sous les couleurs du <em>lifestyle<\/em> et de la bonne cuisine. Finalement, l\u2019envers de cette image-l\u00e0, la c\u00e9l\u00e9bration des femmes dou\u00e9es pour rendre la maison idyllique, est une mani\u00e8re implicite de montrer celles qui ont une activit\u00e9 intellectuelle ou un travail \u00e9panouissant comme des femmes d\u00e9natur\u00e9es. J\u2019avais lu une \u00e9tude sur la mani\u00e8re dont la presse du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle pr\u00e9sentait une image merveilleuse des foyers d\u2019\u00e9crivains o\u00f9 la femme servait \u00e0 la fois de secr\u00e9taire et de boniche. \u00c0 l\u2019inverse, les couples qui partageaient une activit\u00e9 artistique, scientifique ou intellectuelle \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9s comme formant des foyers tristes, le sommet de la d\u00e9solation \u2013 Pierre et Marie Curie, notamment. Aujourd\u2019hui, cela n\u2019a pas tant chang\u00e9&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align:center;\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/chez-soi-une-odyssee-de-l-espace-domestique.jpeg\" alt=\"chez-soi-une-odyssee-de-l-espace-domestique\" width=\"70%\" \/><\/p>\n<h4 class=\"question\">L\u2019utopie d\u2019un foyer \u00e9mancipateur n\u2019est-il pas de fait r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 une \u00e9lite de privil\u00e9gi\u00e9s&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Oui, je consacre beaucoup de pages \u00e0 montrer pourquoi, dans les faits, c\u2019est rarement possible&#160;! En particulier, le fait que le travail soit autant d\u00e9structur\u00e9 aujourd\u2019hui, que les femmes soient souvent employ\u00e9es \u00e0 temps partiel avec des horaires flexibles, morcelle compl\u00e8tement les loisirs. Je cite l&#8217;exemple d&#8217;une ouvri\u00e8re qui a l\u2019impression que les chefs font expr\u00e8s de fractionner son temps de cong\u00e9 et de loisir, de sorte qu\u2019elle n\u2019a jamais plusieurs jours de repos d\u2019affil\u00e9e. D\u00e8s lors, le peu de temps pass\u00e9 \u00e0 la maison ne peut \u00eatre que consacr\u00e9 \u00e0 faire les vitres ou aux lessives en retard. C&#8217;est une course permanente qui ne laisse jamais de vrai temps \u00e0 soi. J&#8217;ai lu derni\u00e8rement le t\u00e9moignage d\u2019une esth\u00e9ticienne qui louait son appartement pour n&#8217;y passer que son temps de sommeil, tellement ses amplitudes horaires de travail \u00e9taient grandes. Comment d\u00e9velopper un lien avec le lieu o\u00f9 l\u2019on vit dans de telles conditions&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cela dit, penser le foyer comme \u00e9mancipateur semble aussi difficile pour les classes moyennes ou sup\u00e9rieures. Dans pas mal de foyers riches, la maison n\u2019est pas vraiment habit\u00e9e. Au-del\u00e0 de \u00e7a, le mod\u00e8le dominant du travail \u00e0 temps plein fait en sorte que tout le monde est crev\u00e9 quand il rentre chez lui, a peu de temps de loisirs pour paresser sans regarder sa montre. C\u2019est \u00e9tonnant, puisqu\u2019on a l\u2019impression de vivre dans une soci\u00e9t\u00e9 qui exalte le plaisir domestique\u2026 Mais c&#8217;est seulement dans le but de nous vendre des appareils \u00e9lectrom\u00e9nagers, des meubles design, plut\u00f4t que pour nous proposer un lieu bienfaisant en tant que tel. Le manque d\u2019espace fait que les gens sont les uns sur les autres, ou qu&#8217;ils habitent tr\u00e8s loin en banlieue et passent leur temps dans les transports. Finalement, on observe une sorte d\u2019emp\u00eachement, d\u2019arrachement pour tout le monde. Et puis, durant le peu de temps qui reste, il faut sortir, partir en voyage d\u00e8s qu\u2019on a trois jours de libres. Tout se conjugue pour emp\u00eacher le simple fait de profiter de ce lieu.<\/p>\n<h4 class=\"question\">La domination masculine est moins visible et semble plus int\u00e9rioris\u00e9e. On observe encore un grand \u00e9cart entre loi et r\u00e9alit\u00e9.<\/h4>\n<p class=\"textbody\">L\u2019enfermement physique dans le cadre du foyer a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par un enfermement symbolique \u2013 c\u2019\u00e9tait la th\u00e8se de Naomi Wolf dans <em>Le Mythe de la beaut\u00e9,<\/em> mais aussi de Susan Faludi dans<em> Backlash<\/em>. Les femmes ont int\u00e9gr\u00e9 des univers autrefois uniquement masculins, comme le travail salari\u00e9 ou la politique. Mais elles doivent encore s\u2019y faire accepter, et elles ont toujours tout faux&#160;; c\u2019est pratiquement mission impossible<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_3373_1('footnote_plugin_reference_3373_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_3373_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_3373_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il faut \u00eatre cr\u00e9dible, donc pas trop jolie pour ne pas donner l\u2019impression qu\u2019on est arriv\u00e9e l\u00e0 gr\u00e2ce \u00e0 son physique (cette id\u00e9e qu\u2019une femme belle est forc\u00e9ment b\u00eate), et en m\u00eame temps rester f\u00e9minine, sinon on est vue comme une femme d\u00e9natur\u00e9e, trop masculine, etc.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Par exemple, le regard sur la minceur dans le milieu professionnel est assez int\u00e9ressant&#160;: il s\u2019agit \u00e0 la fois d\u2019effacer le corps maternel nourricier trop li\u00e9 \u00e0 l\u2019univers du foyer et de composer avec le sentiment de culpabilit\u00e9 d\u2019\u00eatre l\u00e0, donc faire en sorte de ne pas prendre trop de place avec son corps. Se faire toute petite, au sens litt\u00e9ral. Le di\u00e9t\u00e9ticien G\u00e9rard Apfeldorfer dit qu\u2019un corps de femme id\u00e9al, c\u2019est un corps d\u2019homme avec des seins. Et c\u2019est vrai, pas trop de hanches ni de formes&#160;: l&#8217;id\u00e9al est de pouvoir \u00eatre identifi\u00e9e dans le monde du travail comme un corps efficace. Cette surveillance qui s\u2019exerce sur le corps des femmes dans les milieux professionnels et politiques est toujours une mani\u00e8re de leur rappeler qu\u2019elles ne sont pas l\u00e9gitimes dans ces univers. Les ramener \u00e0 leur physique, c\u2019est une mani\u00e8re de nier leur parole et leurs comp\u00e9tences. Une mani\u00e8re de les rejeter, de leur d\u00e9nier le droit d\u2019\u00eatre l\u00e0.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le rapport \u00e0 la parole est r\u00e9gi par les m\u00eames m\u00e9canismes. M\u00eame si les femmes parlent trop peu, on trouve qu&#8217;elles parlent toujours trop. La part de parole masculine en r\u00e9union demeure \u00e9crasante. C\u2019est dur de se faire entendre. Aujourd&#8217;hui encore, les femmes ont plus tendance \u00e0 b\u00e9gayer, elles sont moins s\u00fbres d\u2019elles. Les r\u00e9unions non mixtes prennent alors tout leur sens&#160;: un lieu o\u00f9 l&#8217;on prend confiance en soi, pour ensuite prendre sa place dans les r\u00e9unions mixtes<sup>[2. Voir <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/spip.php?article239\">https:\/\/infokiosques.net\/spip.php?article239<\/a>.]<\/sup>. Exercer son droit de parole, occuper pleinement sa place d\u2019oratrice, c\u2019est quelque chose qui ne vient pas spontan\u00e9ment&#160;: il faut se cr\u00e9er l\u2019occasion de s\u2019entra\u00eener pour trouver un sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9. <\/p>\n<h4 class=\"question\">L\u2019id\u00e9al de f\u00e9minit\u00e9 para\u00eet construit par la classe dominante, mais les id\u00e9es f\u00e9ministes sont-elles transclasses&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Ce qui m\u2019a frapp\u00e9e en travaillant sur la beaut\u00e9, c\u2019est qu\u2019il y a tout un travail pour dissimuler le fait que ce qui est pr\u00f4n\u00e9, c\u2019est une beaut\u00e9 de femme riche. C\u2019est frappant dans les discours de stars qui donnent leurs secrets pour \u00eatre toujours belle \u00e0 50 ans&#160;: en g\u00e9n\u00e9ral, ce sont des femmes tr\u00e8s fortun\u00e9es, qui ont consacr\u00e9 leur vie \u00e0 soigner leur corps et n\u2019ont jamais fait de boulot p\u00e9nible. On aura beau lire tous les secrets de beaut\u00e9 dans les magazines, il n&#8217;y a pourtant pas de miracle&#160;: tout le monde n&#8217;a pas acc\u00e8s aux meilleurs soins de sant\u00e9, aux produits de beaut\u00e9, \u00e9ventuellement aux op\u00e9rations chirurgicales, ou encore au sport. Toute une somme de moyens sont mis en \u0153uvre, puis escamot\u00e9s, pour faire culpabiliser les femmes qui ne ressemblent pas \u00e0 ce mod\u00e8le-l\u00e0 \u00e0 50 ans. Alors que c\u2019est humainement impossible&#160;! Enfin, socialement impossible, pour \u00eatre plus juste.<\/p>\n<p style=\"text-align:center;\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/beautc3a9-fatale-2012.png\" alt=\"chez-soi-une-odyssee-de-l-espace-domestique\" width=\"60%\" \/><\/p>\n<h4 class=\"question\">Il est parfois difficile d\u2019adapter th\u00e9orie f\u00e9ministe et pratique de vie. Sur le chemin de l\u2019\u00e9mancipation de la norme patriarcale, on se retrouve souvent \u00e0 lutter contre nos propres d\u00e9sirs correspondant \u00e0 l\u2019imaginaire dominant.<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Quand <em>Beaut\u00e9 fatale<\/em> est sorti, j\u2019ai d\u00e9couvert une th\u00e9orie selon laquelle d\u00e9noncer l\u2019imposition de certains mod\u00e8les revenait \u00e0 exercer soi-m\u00eame une tyrannie. On m\u2019a reproch\u00e9 d\u2019opprimer les femmes en leur interdisant de se faire refaire les seins. Ce discours me sid\u00e8re, puisqu\u2019il passe sous silence le fait que ce genre de d\u00e9sir n\u2019est pas spontan\u00e9, qu\u2019il y a tout un climat qui le nourrit. Ces injonctions, on ne nous les adresse pas toujours directement, mais on les a int\u00e9gr\u00e9es de mani\u00e8re tr\u00e8s profonde. Nos d\u00e9sirs sont fa\u00e7onn\u00e9s par certaines normes. Derri\u00e8re la mise en place de ces id\u00e9aux, il y a une machine de guerre \u00e9norme&#160;: la pub, la t\u00e9l\u00e9, les discours des magazines, les fausses \u00e9vidences, les pr\u00e9jug\u00e9s de l\u2019entourage. Des forces puissantes se conjuguent pour imposer ces mod\u00e8les-l\u00e0. En face, la critique est toujours minoritaire, elle ne dispose pas des m\u00eames moyens, le rapport de force est trop in\u00e9gal. Et tout cet appareil id\u00e9ologique se d\u00e9fend quand on l\u2019attaque&#160;: tous les st\u00e9r\u00e9otypes n\u00e9gatifs sur les f\u00e9ministes sont autant de r\u00e9actions venant du syst\u00e8me qu\u2019elles attaquent. Par ailleurs, loin de moi l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9dicter une norme, ou de juger les femmes qui portent des talons, ou qui sont tr\u00e8s maquill\u00e9es, ou tr\u00e8s minces&#160;; mon propos n\u2019est s\u00fbrement pas non plus de d\u00e9noncer comme frivoles ou superficielles les femmes attentives \u00e0 leur apparence. De toute fa\u00e7on, je suis prise moi-m\u00eame dans ces ambivalences, ces fascinations et ces injonctions, et je n\u2019ai de le\u00e7ons \u00e0 donner \u00e0 personne. Ce que je cherche, c\u2019est \u00e0 analyser tout cela, \u00e0 y r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e0 le comprendre. Apr\u00e8s, le comprendre ne veut pas dire qu\u2019on s\u2019en lib\u00e8re, ce serait trop beau, trop facile. Ce sont des forces puissantes face auxquelles on p\u00e8se bien peu. Je suis tr\u00e8s attentive \u00e0 la fa\u00e7on dont chaque femme se d\u00e9brouille avec elles. Par exemple, sur Twitter, j\u2019ai longtemps suivi une f\u00e9ministe qui lan\u00e7ait des tweets hyper vengeurs sur le patriarcat et qui encha\u00eenait sur la derni\u00e8re marque de fond de teint achet\u00e9e. J\u2019aimais bien ce c\u00f4t\u00e9 d\u00e9complex\u00e9. Elle n\u2019essayait pas de dissimuler le fait qu\u2019elle \u00e9tait conditionn\u00e9e comme tout le monde. De fait, il y a une \u00e9norme ambivalence chez toutes les femmes, entre une fascination pour tout ce qu\u2019on a int\u00e9gr\u00e9 comme normes et comme pr\u00e9occupations, et un rejet aussi \u00e9norme, m\u00eal\u00e9 d&#8217;une exasp\u00e9ration totale. Tout cela cohabite. Cela m\u2019int\u00e9resse de voir comment chacune n\u00e9gocie avec les injonctions sociales. Comment et pourquoi on ne se bat pas contre certaines normes tandis qu&#8217;on va en rejeter d\u2019autres radicalement. \u00c7a \u00e9volue au fil du temps, aussi&#160;: \u00e0 telle \u00e9poque, on est sensible \u00e0 telle norme et pas \u00e0 telle autre et puis ce sera l\u2019inverse. On est condamn\u00e9e \u00e0 bricoler, en fait, mais comprendre les ressorts de l\u2019ali\u00e9nation n&#8217;est jamais peine perdue.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans <em>Beaut\u00e9 fatale<\/em>, je raconte comment moi-m\u00eame je me suis fait reprogrammer le cerveau par une nutritionniste&#160;: je suis devenue tr\u00e8s sensible aux variations de mon poids, alors que je n&#8217;y avais jamais fait attention avant. Je me suis mise \u00e0 vivre avec cette norme-l\u00e0, et aujourd\u2019hui encore, je me rends compte que, quand au boulot quelqu\u2019un apporte un g\u00e2teau, toutes les femmes, moi comprise, se disent \u00ab&#160;mince, je vais grossir&#160;\u00bb \u2013 alors que les mecs se jettent dessus. Mais au final, je suis contente d\u2019avoir travaill\u00e9 sur l\u2019injonction \u00e0 rester mince, puisque, au sens litt\u00e9ral, c\u2019est l\u2019injonction \u00e0 ne pas prendre trop de place. Je pense que d\u2019en avoir conscience me prot\u00e8ge malgr\u00e9 tout. Comprendre les m\u00e9canismes cach\u00e9s derri\u00e8re aide \u00e0 relativiser, \u00e0 ne pas faire reposer l\u2019essentiel de l\u2019estime de soi-m\u00eame l\u00e0-dessus.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Les femmes parviennent-elles \u00e0 se lib\u00e9rer de l\u2019emprise du regard de l\u2019homme et \u00e0 prendre position comme sujets?<\/h4>\n<p class=\"textbody\">En tant que femme, on est toujours encourag\u00e9e \u00e0 se demander comment on est per\u00e7ue, de quoi on a l\u2019air, si on est d\u00e9sir\u00e9e ou pas, et pas tellement ce qu\u2019on d\u00e9sire soi-m\u00eame, ce qu\u2019on pense, comment on juge les autres\u2026 Ce d\u00e9s\u00e9quilibre-l\u00e0 est ravageur, il nous fragilise terriblement. On se laisse ballotter au gr\u00e9 du regard et du jugement des autres au lieu de se demander de quoi on a envie et de s\u2019affirmer en tant que sujet. L\u2019enjeu derri\u00e8re la beaut\u00e9 est l\u00e0&#160;: dans le d\u00e9s\u00e9quilibre entre la dimension d\u2019objet et la dimension de sujet. Ce d\u00e9s\u00e9quilibre est \u00e9vident dans la culture et dans l\u2019art. Aux \u00c9tats-Unis, le groupe d\u2019artistes f\u00e9ministes Gu\u00e9rilla Girls d\u00e9nonce le sexisme \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les mus\u00e9es en montrant le d\u00e9calage entre la faible repr\u00e9sentation de femmes artistes exposantes et \u00e0 l\u2019inverse la surrepr\u00e9sentation de femmes nues expos\u00e9es. Les femmes ne sont pas incit\u00e9es \u00e0 d\u00e9velopper leur vision du monde et \u00e0 s\u2019affirmer ou \u00e0 d\u00e9velopper leur personnalit\u00e9, mais \u00e0 se constituer comme des objets d\u2019agr\u00e9ment, un peu d\u00e9coratifs.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je ne nie pas du tout que la dimension d\u2019objet existe dans une certaine mesure pour tous les \u00eatres humains, nous ne sommes jamais de purs sujets, mais c\u2019est int\u00e9ressant de voir comment la plupart des hommes privil\u00e9gient leur dimension de sujet, souvent presque exclusivement&#160;: ils accordent de l\u2019importance \u00e0 leurs d\u00e9sirs, leurs jugements, leurs pens\u00e9es. Ils ont tendance \u00e0 voir les femmes comme des objets alors qu\u2019ils s\u2019objectifient eux-m\u00eames tr\u00e8s peu \u2013 ils s\u2019en foutent de la fa\u00e7on dont ils sont habill\u00e9s ou coiff\u00e9s, ou de leur poids. Les cons\u00e9quences de ce d\u00e9s\u00e9quilibre sont flagrantes dans les cas de violences conjugales. Les femmes grandissent tellement avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019elles doivent plaire \u00e0 tout prix que si quelque chose ne va pas dans leur couple, elles pensent que c\u2019est forc\u00e9ment de leur faute. Elles ne sont pas pouss\u00e9es \u00e0 s\u2019affirmer, \u00e0 faire confiance \u00e0 ce qu\u2019elles ressentent, \u00e0 refuser ce qui ne leur va pas. C\u2019est une \u00e9ducation au masochisme encore assez pr\u00e9sente. L\u2019image de la femme d\u00e9vou\u00e9e, de l\u2019abn\u00e9gation f\u00e9minine r\u00e8gne encore. On refoule sa col\u00e8re parce qu\u2019il faut rester la femme douce, agr\u00e9able et ne pas faire de vagues.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les gar\u00e7ons sont aussi \u00e9lev\u00e9s pour se conformer \u00e0 un mod\u00e8le, mais c\u2019est un mod\u00e8le de force \u2013 et ils souffrent quand ils ne correspondent pas \u00e0 ce crit\u00e8re (lorsqu\u2019ils sont ch\u00e9tifs ou vuln\u00e9rables, par exemple). Ce qu\u2019on apprend aux filles, c&#8217;est \u00e0 \u00eatre en position de faiblesse[3. Voir <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/antisexisme.net\/2016\/02\/06\/impuissance-04\/\">https:\/\/antisexisme.net\/2016\/02\/06\/impuissance-04\/<\/a>.]. Les st\u00e9r\u00e9otypes de beaut\u00e9 l\u2019expriment tr\u00e8s bien&#160;: porter des chaussures avec lesquelles on ne peut pas courir, des v\u00eatements qui entravent le mouvement, cultiver un petit gabarit, en un mot \u00eatre la faible cr\u00e9ature qu\u2019un homme doit avoir envie de prot\u00e9ger \u2013 mais qu\u2019il peut aussi agresser. La reproduction d\u2019in\u00e9galit\u00e9 et de domination se joue structurellement sur l\u2019\u00e9ducation des enfants.<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3373_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3373_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_3373_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_3373_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_3373_1('footnote_plugin_tooltip_3373_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_3373_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Voir <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/mouisebourgeoispresents.wordpress.com\/2015\/10\/06\/comment-etre-prise-au-serieux-quand-on-a-des-ovaires\/\"><span class=\"footnote_url_wrap\">https:\/\/mouisebourgeoispresents.wordpress.com\/2015\/10\/06\/comment-etre-prise-au-serieux-quand-on-a-des-ovaires\/<\/span><\/a><\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_3373_1() { jQuery('#footnote_references_container_3373_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3373_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_3373_1() { jQuery('#footnote_references_container_3373_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3373_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_3373_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_3373_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_3373_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_3373_1(); } } function footnote_moveToAnchor_3373_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_3373_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La question de l&#8217;\u00e9mancipation des femmes est loin d&#8217;\u00eatre r\u00e9solue. 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