{"id":3398,"date":"2016-12-21T23:14:53","date_gmt":"2016-12-21T22:14:53","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=3398"},"modified":"2016-12-21T23:14:53","modified_gmt":"2016-12-21T22:14:53","slug":"ca-cest-de-la-mode-socialiste","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2016\/12\/21\/ca-cest-de-la-mode-socialiste\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0\u00a0\u00c7a, c\u2019est de la mode socialiste\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Assimil\u00e9e au capitalisme, \u00e0 la futilit\u00e9 et \u00e0 l\u2019extravagance du style vestimentaire bourgeois, la mode est fortement d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9e dans l\u2019URSS naissante, au lendemain de la r\u00e9volution d\u2019Octobre. Pr\u00f4nant le rejet de la consommation ostentatoire, l\u2019homme et la femme bolcheviques doivent faire preuve d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 et s\u2019habiller simplement. Tr\u00e8s rapidement pourtant, d\u00e8s les ann\u00e9es 1930, le concept de mode r\u00e9appara\u00eet, des politiques vestimentaires sont \u00e9labor\u00e9es, une organisation bureaucratique statue sur la pertinence \u00ab&#160;sovi\u00e9tique&#160;\u00bb des mod\u00e8les cr\u00e9\u00e9s\u2026 Entretien avec Larissa Zakharova, historienne et auteure de <em>S\u2019habiller \u00e0 la sovi\u00e9tique. La mode et le D\u00e9gel en URSS<\/em> (\u00e9d. CNRS, 2012).<\/p>\n<p class=\"infos-bdf\">Ce texte est issu du num\u00e9ro 2 de <em>Jef Klak<\/em>, \u00ab&#160;Bout d&#8217;ficelle&#160;\u00bb, paru en mai 2015 et encore disponible en librairie.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9chargez l&#8217;article en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/Mode_sovietique_SiteJK.pdf\">PDF<\/a>.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Comment en \u00eates-vous venue \u00e0 l\u2019\u00e9tude de la mode sovi\u00e9tique&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 Saint-P\u00e9tersbourg, j\u2019ai commenc\u00e9 par travailler sur la redistribution du logement pendant la guerre civile (1917 \u00e0 1921). Le sujet n\u2019avait rien \u00e0 voir avec la mode, mais m\u2019a pouss\u00e9e \u00e0 d\u00e9finir le cadre th\u00e9orique de ce que serait une histoire du quotidien en Union sovi\u00e9tique. Dans l\u2019historiographie russophone des ann\u00e9es 1990, l\u2019histoire du quotidien \u00e9tait assez mal vue. On la consid\u00e9rait comme anecdotique, dissoci\u00e9e de la grande histoire \u00e9v\u00e9nementielle qui elle, avait toute sa l\u00e9gitimit\u00e9. Il se disait qu\u2019aborder le quotidien revenait \u00e0 faire une description statique et non probl\u00e9matis\u00e9e des mani\u00e8res de vivre et de faire, laquelle n\u2019avait pas un grand sens explicatif par rapport \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">De cette historiographie russophone, je suis pass\u00e9e \u00e0 l\u2019historiographie francophone, et j\u2019ai d\u00e9couvert les travaux de Michel de Certeau sur les arts de faire, les ruses anonymes et le bricolage qui composent le quotidien<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_3398_1('footnote_plugin_reference_3398_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_3398_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_3398_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>\u2026 Il m\u2019a sembl\u00e9 que ce cadre conceptuel et th\u00e9orique convenait tr\u00e8s bien \u00e0 cette soci\u00e9t\u00e9 de p\u00e9nurie&#160;: en Union sovi\u00e9tique, les individus \u00e9taient contraints de s\u2019adapter au manque et \u00e0 la p\u00e9nurie au quotidien, et devaient d\u00e9ployer toute une palette de mani\u00e8res de faire pour construire leur mode de vie et leur environnement mat\u00e9riel.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Puis j\u2019ai d\u00e9couvert les travaux de Alf L\u00fcdtke[2. Alf L\u00fcdtke (dir.), <em>Histoire du quotidien,<\/em> Paris, \u00c9ditions de la MSH, 1994 (1989).] et de l\u2019<em>Alltagsgeschichte<\/em> (histoire de la vie quotidienne) allemande. Ce courant insiste, de la m\u00eame mani\u00e8re que de Certeau, sur la cr\u00e9ativit\u00e9 des agents ordinaires, mais en lien \u00e9troit avec la sph\u00e8re d\u2019action politique et \u00e9conomique d\u2019\u00c9tat. Quand je me suis int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 la mode en URSS, pour ma th\u00e8se de doctorat, j\u2019ai d\u00e9fini le quotidien comme lieu d\u2019intersection entre politiques d\u2019\u00c9tat et r\u00e9ponses des individus. Ceux-ci peuvent \u00e0 leur tour modifier le cours des \u00e9v\u00e9nements et les cadres d\u2019action des dirigeants, infl\u00e9chir le cours des politiques.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Comment avez-vous proc\u00e9d\u00e9 pour \u00e9crire votre histoire de la mode&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\">L\u2019essentiel de ma documentation provient des archives institutionnelles. De ce point de vue, l\u2019historien de l\u2019URSS est bien loti, parce que cet \u00c9tat bureaucratique a produit \u00e9norm\u00e9ment de documentation, dans des domaines qui ne sont pas aussi bien document\u00e9s dans les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques lib\u00e9rales. L\u2019univers de la cr\u00e9ation vestimentaire \u00e9tait, parmi d\u2019autres, une sph\u00e8re tr\u00e8s investie par l\u2019\u00c9tat. Dans les sources institutionnelles, on trouve de nombreuses traces des interventions et n\u00e9gociations entre les dirigeants, les experts et les consommateurs.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai avant tout travaill\u00e9 avec les mat\u00e9riaux fournis par les instances de cr\u00e9ation vestimentaire&#160;: les \u00ab&#160;Maisons de mod\u00e8les de v\u00eatements&#160;\u00bb. Dans ces institutions \u00e9tatiques, les cr\u00e9ateurs \u00e9taient des fonctionnaires charg\u00e9s de concevoir des mod\u00e8les de v\u00eatements pour les entreprises de confection, qui \u00e9taient souvent r\u00e9utilis\u00e9s par les ateliers de couture sur-mesure. Les mod\u00e8les devaient correspondre au concept de mode socialiste qui avait \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9 au pr\u00e9alable, et se distinguer de la mode \u00ab&#160;bourgeoise&#160;\u00bb, incompatible avec la soci\u00e9t\u00e9 sovi\u00e9tique. J\u2019ai \u00e9galement consult\u00e9 les fonds d\u2019autres instances&#160;: le Conseil des ministres&#160;; le Comit\u00e9 central du Parti, qui veillait \u00e0 l\u2019\u00e9laboration et \u00e0 l\u2019application des mesures prises durant l\u2019\u00e9poque khrouchtch\u00e9vienne[3. Nikita Khrouchtchev, premier secr\u00e9taire du Parti communiste de l\u2019URSS de 1953 \u00e0 1964 et pr\u00e9sident du Conseil des ministres de 1958 \u00e0 1964.]. J\u2019ai aussi travaill\u00e9 avec les documents de la Direction des statistiques, parce que les dirigeants voulaient savoir ce que les individus consommaient, de quelle mani\u00e8re, et dans quelle mesure ils \u00e9taient satisfaits de ce que l\u2019\u00c9tat leur offrait comme biens de consommation. Enfin, j\u2019ai utilis\u00e9 les enqu\u00eates sur les budgets des m\u00e9nages, r\u00e9alis\u00e9es par les Directions des statistiques \u00e0 travers le pays. \u00c0 partir du terrain de Leningrad (Saint-P\u00e9tersbourg), j\u2019ai s\u00e9lectionn\u00e9 un \u00e9chantillon de 465&#160;enqu\u00eates, dans lesquelles j\u2019ai analys\u00e9 ce que les individus achetaient, combien ils d\u00e9pensaient dans les magasins d\u2019\u00c9tat ou aupr\u00e8s de particuliers qui vendaient sur les march\u00e9s&#160;; combien ils d\u00e9pensaient dans les ateliers \u00e9tatiques de couture sur mesure&#160;; combien chez les couturiers priv\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Tous ces documents m\u2019ont donn\u00e9 un tableau g\u00e9n\u00e9ral des politiques men\u00e9es dans le domaine de l\u2019habillement, ainsi que des pratiques de consommation des individus ordinaires pendant la p\u00e9riode de d\u00e9gel des ann\u00e9es 1950-1960. J\u2019ai ensuite compl\u00e9t\u00e9 ces mat\u00e9riaux d\u2019archive par une vingtaine d\u2019entretiens avec des consommateurs de cette p\u00e9riode, qui m\u2019ont permis d\u2019aborder la question des cultures de consommation&#160;: pourquoi les gens s\u2019adressent plut\u00f4t aux couturi\u00e8res priv\u00e9es ou \u00e0 un atelier de couture sur-mesure&#160;; qui ach\u00e8te dans les magasins d\u2019\u00c9tat, et qui refuse par principe d\u2019y aller&#160;? <\/p>\n<h4 class=\"question\">Pouvez-vous d\u00e9tailler ce que vous entendez par \u00ab&#160;mode sovi\u00e9tique&#160;\u00bb&#160;? Comment ce concept a-t-il \u00e9merg\u00e9, et comment est-il devenu un objet politique de l\u2019URSS&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\">La formulation m\u00eame de l\u2019expression \u00ab&#160;mode sovi\u00e9tique&#160;\u00bb rencontre souvent des sourires sarcastiques parmi les chercheurs \u2013 il s\u2019agirait de deux termes inconciliables. Or, pour les acteurs de l\u2019\u00e9poque sovi\u00e9tique, le terme avait du sens, m\u00eame s\u2019il n\u2019avait rien d\u2019une \u00e9vidence. L\u2019\u00e9laboration de ce concept a fait l\u2019objet d\u2019\u00e2pres d\u00e9bats au fil des changements politiques de l\u2019\u00c9tat sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans un premier temps, au lendemain de la r\u00e9volution d\u2019Octobre, la situation est particuli\u00e8rement incertaine&#160;: les entreprises de confection et de textile ferment, puis sont nationalis\u00e9es, mais elles ne peuvent fonctionner, puisque le pays est en guerre civile jusqu\u2019en 1921. L\u2019\u00c9tat n\u2019a pas encore d\u00e9fini de politiques dans le domaine de l\u2019habillement. En revanche, un milieu artistique \u00e9merge, et des cr\u00e9ateurs exp\u00e9rimentent diff\u00e9rents styles. On voit appara\u00eetre, par exemple, les courants du constructivisme r\u00e9volutionnaire et de l\u2019art industriel \u2013 que l\u2019on voulait faire descendre dans la rue et rendre accessibles \u00e0 tous. Les porteurs de ces concepts et de ces exp\u00e9riences artistiques poss\u00e8dent souvent une formation pr\u00e9r\u00e9volutionnaire et connaissent des cr\u00e9ateurs occidentaux, fran\u00e7ais notamment.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nadejda Lamanova est l\u2019une des figures fondatrices de la mode socialiste. C\u2019est une couturi\u00e8re, qui avait cr\u00e9\u00e9 des toilettes pour la cour imp\u00e9riale avant la r\u00e9volution. Paul Poir\u00e9, avec qui elle \u00e9tait en contact, pensait qu\u2019elle resterait travailler en France apr\u00e8s la R\u00e9volution. Mais Lamanova faisait partie de ceux qui \u00e9taient tr\u00e8s attir\u00e9s par l\u2019id\u00e9ologie bolch\u00e9vique. Elle est donc rest\u00e9e en Russie pour \u00e9laborer le cursus de formation des cr\u00e9ateurs, appliqu\u00e9 au premier Institut textile fond\u00e9 \u00e0 Moscou en 1919. Elle \u00e9labore le principe du costume socialiste, qui devait \u00eatre \u00ab&#160;rationnel&#160;\u00bb et fonctionnel, o\u00f9 la forme devait \u00eatre adapt\u00e9e aux circonstances, \u00e0 la morphologie, au type de personnalit\u00e9\u2026 Il s\u2019agissait presque d\u2019une th\u00e9orie de la mode, mais qui ne s\u2019opposait pas encore \u00e0 la mode bourgeoise occidentale. Tr\u00e8s vite pourtant, cette \u00e9laboration th\u00e9orique a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e dans les d\u00e9bats sur l\u2019incompatibilit\u00e9 de la mode, ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019origine bourgeoise, avec l\u2019\u00e9conomie socialiste et la soci\u00e9t\u00e9 sovi\u00e9tique, cens\u00e9e \u00eatre \u00e9galitaire, o\u00f9 les distinctions sociales \u00e9taient prohib\u00e9es. Ce concept de mode sovi\u00e9tique a donc \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la Nouvelle politique \u00e9conomique (NEP \u2013 entre 1921 et 1928), qui introduit une relative lib\u00e9ralisation \u00e9conomique et le retour d\u2019une certaine libert\u00e9 dans le quotidien, pour dynamiser le pays suite \u00e0 la guerre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1920, Staline s\u2019impose \u00e0 la t\u00eate du pouvoir et met fin \u00e0 la NEP. Il nationalise et centralise l\u2019ensemble de la production, et introduit une politique d\u2019industrialisation \u00e0 marche forc\u00e9e, ainsi que des cartes de rationnement dans le quotidien. Toute r\u00e9flexion sur la mode devient alors compl\u00e8tement inappropri\u00e9e, puisque les usages politiques promeuvent l\u2019asc\u00e9tisme. Le terme m\u00eame de \u00ab&#160;mode&#160;\u00bb est en quelque sorte banni du vocabulaire quotidien. Les magazines apparus dans les ann\u00e9es 1920 changent de titre&#160;: ils ne portent plus ouvertement sur la mode, mais sur \u00ab&#160;l\u2019art de s\u2019habiller&#160;\u00bb, qui d\u00e9fend les id\u00e9es de rationalit\u00e9, de fonctionnalit\u00e9, de simplicit\u00e9. On ne parle plus de mode.<\/p>\n<h4 class=\"question\">\u00c0 la fin de la NEP, les cr\u00e9ateurs se r\u00e9f\u00e8rent-ils \u00e0 l\u2019id\u00e9e de formation d\u2019un homme nouveau pour justifier les choix esth\u00e9tiques des v\u00eatements&#160;? Les choix formels sont-ils articul\u00e9s \u00e0 une id\u00e9ologie&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\">Le concept de mode socialiste \u00e9labor\u00e9 par Nadejda Lamanova s\u2019inscrivait d\u00e9j\u00e0 dans un discours g\u00e9n\u00e9ral sur l\u2019homme nouveau. Elle n\u2019\u00e9tait pas la seule \u00e0 promouvoir ces id\u00e9es, et dialoguait constamment avec d\u2019autres personnalit\u00e9s, comme le commissaire \u00e0 l\u2019\u00c9ducation (Anatoli Lounatcharski), ou le commissaire \u00e0 la Sant\u00e9 (Nikola\u00ef Semachko), qui promouvaient l\u2019id\u00e9e d\u2019hygi\u00e8ne sociale. Le d\u00e9bat sur l\u2019hygi\u00e8ne peut para\u00eetre un peu \u00e9loign\u00e9 de celui sur la mode, mais ils ont une vraie coh\u00e9rence. Dans le projet de l\u2019homme nouveau vivant dans une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9galitaire, les propositions de Lamanova allaient dans le m\u00eame sens que celles d\u2019autres penseurs de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Apr\u00e8s la p\u00e9riode d\u2019industrialisation, un nouveau revirement survient dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1930. Suite au 17e congr\u00e8s du Parti en 1934, Staline d\u00e9clare que les fondements du socialisme ont \u00e9t\u00e9 pos\u00e9s en Union sovi\u00e9tique, et que l\u2019\u00e9poque de l\u2019asc\u00e9tisme est termin\u00e9e. \u00ab&#160;La vie est devenue meilleure et plus joyeuse&#160;\u00bb, son fameux slogan, est affich\u00e9 partout. C\u2019est dans ce cadre qu\u2019est lanc\u00e9e la campagne de lutte pour la <em>koultournost\u2019<\/em> (voir encadr\u00e9), cette acculturation de l\u2019homme nouveau. On estime que l\u2019id\u00e9e d\u2019hygi\u00e8ne sociale n\u2019a pas suffisamment \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9e, et l\u2019on entreprend donc d\u2019expliquer aux Sovi\u00e9tiques ce qu\u2019est \u00eatre <em>koultourny<\/em>, un \u00ab&#160;homme civilis\u00e9&#160;\u00bb. Cette lutte pour la <em>koultournost\u2019<\/em> entra\u00eene le retour en force de l\u2019id\u00e9e de mode&#160;: l\u2019homme ou la femme sovi\u00e9tique est \u00ab&#160;civilis\u00e9&#160;\u00bb quand il sait s\u2019habiller avec go\u00fbt et selon la mode. Par cette id\u00e9e d\u2019\u00e9ducation du go\u00fbt, les cr\u00e9ateurs trouvent leur fonction dans la soci\u00e9t\u00e9 sovi\u00e9tique&#160;: ils sont charg\u00e9s d\u2019\u00e9laborer les tendances de mode, et peuvent ainsi \u00e9duquer les consommateurs au sens du \u00ab&#160;beau&#160;\u00bb. Dans la mesure o\u00f9 la mode socialiste vise \u00e0 donner \u00e0 tous un sens de l\u2019esth\u00e9tique, on estime alors que celle-ci n\u2019est plus probl\u00e9matique, puisqu\u2019elle ne produit pas de distinction sociale.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Mode et \u00e9conomie planifi\u00e9e font-elles bon m\u00e9nage&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Difficilement. La mode, avec le concept d\u2019\u00e9volution des tendances, implique en effet de changer p\u00e9riodiquement les v\u00eatements avant leur usure mat\u00e9rielle. Or, d\u2019apr\u00e8s les \u00e9conomistes sovi\u00e9tiques, on ne peut pas jeter les produits issus du travail humain avant leur usure physique compl\u00e8te&#160;: ce serait irrationnel et contre-productif. Jusqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019\u00e9poque sovi\u00e9tique, les cr\u00e9ateurs ont but\u00e9 sur l\u2019argument selon lequel la mode ne convenait pas \u00e0 une \u00e9conomie planifi\u00e9e. Ils ont donc tent\u00e9 d\u2019\u00e9laborer un rythme sp\u00e9cifique \u00e0 la mode socialiste, moins rapide que la mode occidentale. Ils \u00ab&#160;ralentissent&#160;\u00bb la mode en proposant plusieurs lignes simultan\u00e9es&#160;: parall\u00e8lement au \u00ab&#160;fond de collection[4. Ensemble des mod\u00e8les qui restent inchang\u00e9s d\u2019une collection \u00e0 l\u2019autre, malgr\u00e9 les changements de tendances.]&#160;\u00bb permanent, les cr\u00e9ateurs alimentent le march\u00e9 avec des tendances d\u00e9j\u00e0 produites lors des pr\u00e9c\u00e9dentes saisons, en m\u00eame temps qu\u2019ils produisent de nouvelles silhouettes. Ils offrent ainsi plusieurs rythmes de changements de silhouettes, et parviennent \u00e0 justifier la pr\u00e9sence de la mode dans le cadre de l\u2019\u00e9conomie planifi\u00e9e socialiste.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Sur quoi se fonde ce \u00ab&#160;sens du beau&#160;\u00bb, cens\u00e9 \u00eatre partag\u00e9 par tous&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\">Il se fonde sur la notion de \u00ab&#160;bon go\u00fbt&#160;\u00bb, qui implique que le \u00ab&#160;sens du&#160;beau&#160;\u00bb est le m\u00eame pour tout le monde. Les cr\u00e9ateurs \u00e9laborent des r\u00e8gles de bon go\u00fbt compl\u00e8tement fig\u00e9es, qui n\u2019\u00e9voluent pas dans le temps. C\u2019est pourquoi l\u2019id\u00e9e de bon go\u00fbt se substitue souvent \u00e0 l\u2019id\u00e9e m\u00eame de mode, jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9naturer, puisque la mode est cens\u00e9e \u00e9voluer et alt\u00e9rer les conventions du go\u00fbt. Or les cr\u00e9ateurs sovi\u00e9tiques d\u00e9finissent leurs fonctions sociales par un travail d\u2019\u00e9ducation des consommateurs au bon go\u00fbt, et oublient que la mode peut jurer avec ses r\u00e8gles.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Concr\u00e8tement, le bon go\u00fbt de rigueur consiste \u00e0 accorder les accessoires de la m\u00eame couleur&#160;: le chapeau, les gants, les souliers, le sac, l\u2019\u00e9charpe ou le foulard. Une autre r\u00e8gle pr\u00e9conise de changer de souliers en arrivant au th\u00e9\u00e2tre&#160;: on laisse les bottes dans le vestiaire et on chausse des souliers \u00e9l\u00e9gants pour assister \u00e0 un ballet, \u00e0 l\u2019op\u00e9ra ou \u00e0 une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre. Ou encore, on choisit ses v\u00eatements en fonction des circonstances, comme cela se fait dans la mode occidentale&#160;: en France, la mode distingue les robes de cocktail, celles de l\u2019apr\u00e8s-midi ou du soir\u2026 Cette distinction est reprise par les cr\u00e9ateurs sovi\u00e9tiques, qui y ajoutent des valeurs propres \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 socialiste. Ils introduisent par exemple la cat\u00e9gorie des v\u00eatements de travail.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le discours des cr\u00e9ateurs est aussi beaucoup plus normatif que celui des journalistes de mode, fran\u00e7ais notamment. Les cr\u00e9ateurs sovi\u00e9tiques, qui jouent \u00e9galement le r\u00f4le de journalistes, peuvent \u00e9crire dans la presse qu\u2019\u00ab&#160;il est impossible de porter chez soi des robes d\u00e9mod\u00e9es&#160;\u00bb. On cherche \u00e9galement \u00e0 cr\u00e9er des v\u00eatements d\u2019int\u00e9rieur, qui doivent eux aussi \u00eatre \u00e0 la mode&#160;: une des r\u00e8gles du bon go\u00fbt dictait en effet de changer de v\u00eatements en rentrant chez soi. On ne pouvait pas \u00eatre habill\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re du matin au soir, il fallait changer de tenue \u00e0 plusieurs moments de la journ\u00e9e.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Dans vos travaux, vous parlez du r\u00f4le du Grand conseil artistique, qui s\u00e9lectionnait les mod\u00e8les avant leur production. Il semble que la question du bon go\u00fbt faisait pol\u00e9mique parmi ses membres\u2026<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Le Grand conseil artistique r\u00e9unissait des repr\u00e9sentants de diff\u00e9rents corps professionnels. Il s\u00e9lectionnait les mod\u00e8les \u00e9labor\u00e9s par les cr\u00e9ateurs, et pouvait imposer un v\u00e9to \u00e0 certains d\u2019entre eux. On n\u2019y discutait pas tant du go\u00fbt, mais plut\u00f4t des besoins des consommateurs. Les membres de ce conseil avaient des interpr\u00e9tations tr\u00e8s divergentes des ordonnances du gouvernement. Ce dernier demandait d\u2019am\u00e9liorer le quotidien des Sovi\u00e9tiques en fournissant aux consommateurs davantage de v\u00eatements, beaux, pratiques, confortables, etc. Mais les termes des ordonnances \u00e9taient tr\u00e8s vagues et c\u2019\u00e9tait aux professionnels de les interpr\u00e9ter, de les d\u00e9cliner en fonction de leur d\u00e9finition de ce qu\u2019\u00e9taient les \u00ab&#160;beaux&#160;\u00bb v\u00eatements, convenables \u00e0 l\u2019homme sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les diff\u00e9rences entre cultures professionnelles cr\u00e9aient des blocages dans la communication entre les acteurs cens\u00e9s travailler de concert. Les \u00ab&#160;travailleurs de commerce&#160;\u00bb \u2013 les employ\u00e9s des magasins d\u2019\u00c9tat \u2013 avaient par exemple leur propre proc\u00e9d\u00e9 de suivi de la demande, qui se fondait sur ce qui avait \u00e9t\u00e9 demand\u00e9 pendant la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dente. Cette d\u00e9finition de la demande jurait avec la notion de mode, parce qu\u2019elle ne pouvait prendre en compte aucune nouveaut\u00e9. Les travailleurs de commerce rejetaient d\u2019embl\u00e9e toute nouveaut\u00e9 radicale, parce qu\u2019ils ne pouvaient \u00eatre s\u00fbrs de son succ\u00e8s, et apparaissaient donc comme conservateurs au sein des instances de s\u00e9lection.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Ces employ\u00e9s de magasins d\u2019\u00c9tat choisissaient-ils eux-m\u00eames ce qu\u2019ils faisaient entrer dans leur stock de marchandises \u00e0 commercialiser&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\">Les vendeurs et leurs chefs, qu\u2019on appelait \u00ab&#160;experts en marchandises&#160;\u00bb, devaient effectivement suivre la demande par le biais de feuilles de contr\u00f4le, en notant chaque transaction. La m\u00e9thode de suivi n\u2019\u00e9tait pas parfaite, car sans moyen de syst\u00e9matiser, on notait de mani\u00e8re un peu lacunaire, al\u00e9atoire. Il existait donc certains m\u00e9canismes de transmission de la demande. \u00ab&#160;Une femme est venue demander une robe noire pour des fun\u00e9railles et n\u2019en a pas trouv\u00e9&#160;\u00bb&#160;: c\u2019\u00e9tait not\u00e9, et transmis aux entreprises de confection. Mais que faisaient celles-ci&#160;? Elles produisaient 10\u2009000&#160;robes noires de fun\u00e9railles, selon le plan quinquennal. Cela provoquait forc\u00e9ment un probl\u00e8me d\u2019ajustement, entre une demande ponctuelle et ce type d\u2019arrivages.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il se pouvait aussi que la demande bute sur un probl\u00e8me de fourniture des mati\u00e8res premi\u00e8res. Si des consommateurs demandaient des robes en laine de telle silhouette, il \u00e9tait possible d\u2019en obtenir le patron, mais que l\u2019entreprise ne dispose pas de tissu en laine pour les produire en quantit\u00e9 suffisante. L\u2019\u00e9conomie centralis\u00e9e n\u2019arrivait tout simplement pas \u00e0 activer jusqu\u2019au bout ce m\u00e9canisme de communication, qui \u00e9tait pourtant formellement instaur\u00e9 entre les diff\u00e9rentes instances de production vestimentaire.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pour revenir \u00e0 l\u2019id\u00e9e des cultures professionnelles divergentes, c\u2019est avant tout la nouveaut\u00e9 des lignes qui posaient probl\u00e8me aux travailleurs de commerce, qui se fondaient sur les observations des pratiques d\u2019achat pass\u00e9es. Ces propositions de nouveaut\u00e9s \u00e9taient \u00e9galement probl\u00e9matiques pour les travailleurs des entreprises de confection. Ils avaient les chiffres du plan en t\u00eate et lorsqu\u2019ils voyaient une ordonnance expliquant qu\u2019il fallait produire plus de \u00ab&#160;beaux v\u00eatements pratiques pour le consommateur sovi\u00e9tique&#160;\u00bb, cela signifiait, pour eux, produire la m\u00eame robe en 25\u2009000&#160;exemplaires. C\u2019\u00e9tait simple&#160;: on activait les cha\u00eenes de production, et hop hop hop, c\u2019\u00e9tait produit. Pour les cr\u00e9ateurs, la mode, c\u2019\u00e9tait au contraire la diversit\u00e9, et produire plus de beaux v\u00eatements voulait dire proposer une plus grande vari\u00e9t\u00e9 de silhouettes. Les entreprises \u00e9taient particuli\u00e8rement r\u00e9sistantes \u00e0 cette diversification, qui impliquait d\u2019adapter le processus de production \u00e0 chaque patron, chaque mati\u00e8re, et d\u2019apprendre aux ouvri\u00e8res \u00e0 couper les nouveaux tissus. Dans les magasins d\u2019\u00c9tat, on trouvait donc surtout des v\u00eatements d\u00e9mod\u00e9s, qui \u00e9taient produits selon le plan et non pas selon les propositions des cr\u00e9ateurs.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Il y avait donc une immense diff\u00e9rence entre ce que les cr\u00e9ateurs proposaient et les v\u00eatements qui parvenaient \u00e0 la population\u2026<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Oui mais, n\u00e9anmoins, les gens pouvaient tr\u00e8s facilement se tenir inform\u00e9s des derni\u00e8res cr\u00e9ations. Les patrons des mod\u00e8les valid\u00e9s par le Grand conseil artistique \u2013 non produits en masse \u2013 \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9s dans les magazines de mode. \u00c0 chaque fois que l\u2019on se rendait au cin\u00e9ma, les actualit\u00e9s, projet\u00e9es sous forme de courts-m\u00e9trages avant le film, contenaient des d\u00e9fil\u00e9s de mode&#160;; et les \u00e9missions de radio donnaient des descriptions verbales des nouvelles silhouettes \u00e0 la mode. Par ailleurs, les nouvelles collections de la Maison des mod\u00e8les faisaient l\u2019objet de pr\u00e9sentations publiques. Les consommateurs pouvaient ensuite suivre ces suggestions, mais ils devaient se montrer ing\u00e9nieux&#160;: trouver du tissu, une couturi\u00e8re, faire la queue dans un atelier de couture sur-mesure, ou coudre eux-m\u00eames. En revanche, il serait faux de dire qu\u2019\u00e0 l\u2019inverse, les personnes qui se rendaient dans des magasins d\u2019\u00c9tat choisissaient la facilit\u00e9, car il s\u2019agissait d\u2019espaces de p\u00e9nurie.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Des mod\u00e8les non valid\u00e9s par le Grand conseil artistique pouvaient-ils circuler sur le march\u00e9&#160;? Quelle \u00e9tait l\u2019influence de ce Conseil&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\">Entre 1950 et 1960, on peut ais\u00e9ment parler du r\u00e8gne des experts. Les hi\u00e9rarques du Parti faisaient confiance \u00e0 ces personnes issues du milieu de la mode&#160;: ils les estimaient capables de juger ce qui serait beau et appropri\u00e9, puisqu\u2019elles appuyaient leur savoir sur une conception presque scientifique de la mode socialiste. L\u2019\u00e9tendue du pouvoir de ces experts s\u2019illustre particuli\u00e8rement avec l\u2019affaire des <em>stiliagui<\/em>. Il s\u2019agissait de jeunes, des zazous[5. Courant de mode de la France des ann\u00e9es 1940. Il s\u2019agissait de jeunes gens reconnaissables \u00e0 leurs v\u00eatements anglais ou am\u00e9ricains, et affichant leur amour du jazz.] sovi\u00e9tiques, qui ont commenc\u00e9 \u00e0 porter des v\u00eatements de production \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la fin de la Seconde Guerre mondiale. Rapidement consid\u00e9r\u00e9s comme des personnes inclin\u00e9es devant l\u2019Occident bourgeois et non d\u00e9vou\u00e9es \u00e0 la cause communiste, les <em>stiliagui<\/em> \u00e9taient assimil\u00e9s \u00e0 des \u00ab&#160;parasites sociaux&#160;\u00bb. Cet \u00e9pisode s\u2019inscrit dans un contexte politique bien particulier, marqu\u00e9 par la lutte contre le cosmopolitisme de la seconde moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1940.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les cr\u00e9ateurs sont intervenus dans ce d\u00e9bat en r\u00e9cup\u00e9rant les tendances des zazous et en les int\u00e9grant, petit \u00e0 petit, \u00e0 leurs cr\u00e9ations. Le style des <em>stiliagui<\/em> s\u2019illustrait notamment par des pantalons tr\u00e8s \u00e9troits \u2013 on disait qu\u2019ils devaient s\u2019armer de savon pour les enfiler, et ces jeunes \u00e9taient compar\u00e9s, dans la presse, \u00e0 des perroquets. En r\u00e9ponse, les cr\u00e9ateurs ont donc r\u00e9tr\u00e9ci la largeur des pantalons, jusqu\u2019\u00e0 les faire appara\u00eetre sous cette forme dans les magasins d\u2019\u00c9tat, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950. Ils \u00e9taient d\u2019ailleurs tellement \u00e9triqu\u00e9s que des consommateurs ont alors fait le signalement suivant&#160;: \u00ab&#160;Vos pantalons sont si serr\u00e9s que les hommes sovi\u00e9tiques qui se respectent doivent se faire coudre des pantalons plus larges par leurs propres moyens.&#160;\u00bb En jouant un r\u00f4le de m\u00e9diateur, les cr\u00e9ateurs ont ainsi r\u00e9ussi \u00e0 faire passer la mode antisovi\u00e9tique pour sovi\u00e9tique&#160;: \u00e0 partir du moment o\u00f9 la mode des <em>stiliagui<\/em> a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e aux cr\u00e9ations officielles, la stigmatisation a cess\u00e9.<em> <\/em>Cela a amen\u00e9 certains chercheurs \u00e0 dire que le mouvement des <em>stiliagui<\/em> avait disparu \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950. En r\u00e9alit\u00e9, ils sont devenus moins visibles dans le paysage urbain, car plus de jeunes gens se sont mis \u00e0 porter des pantalons \u00e9troits. Mais l\u2019\u00e9tiquette m\u00eame des <em>stiliagui<\/em> qui avait une forte connotation p\u00e9jorative \u00e9tait d\u00e9sormais davantage appliqu\u00e9e aux marginaux et aux d\u00e9viants sociaux (\u00ab&#160;<em>hooligans\u2009<\/em>&#160;\u00bb, \u00ab&#160;parasites&#160;\u00bb, etc.) qu\u2019aux jeunes habill\u00e9s \u00e0 la mode. Le fait m\u00eame de porter un pantalon serr\u00e9 a perdu le sens politique n\u00e9gatif qui lui avait \u00e9t\u00e9 assign\u00e9 jusqu\u2019alors.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Un v\u00eatement d\u2019inspiration occidentale n\u2019\u00e9tait donc pas consid\u00e9r\u00e9 comme une menace s\u2019il \u00e9tait produit sur le sol sovi\u00e9tique&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\">Tout en d\u00e9finissant la mode sovi\u00e9tique en opposition \u00e0 la mode bourgeoise, les cr\u00e9ateurs sovi\u00e9tiques se sont toujours tenus au courant de ce qui se faisait en Occident. \u00c0 l\u2019\u00e9poque du D\u00e9gel (1953-1964), ils se rendaient tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement en France avec l\u2019autorisation des instances du Parti&#160;: ils avaient pour consigne d\u2019utiliser l\u2019exp\u00e9rience occidentale afin d\u2019am\u00e9liorer le syst\u00e8me de production vestimentaire de l\u2019URSS. Cependant, les ordonnances du gouvernement \u00e9taient tr\u00e8s vagues&#160;; elles ne sp\u00e9cifiaient pas ce qu\u2019\u00e9tait l\u2019\u00ab&#160;exp\u00e9rience occidentale&#160;\u00bb, et laissaient la possibilit\u00e9 aux cr\u00e9ateurs de rencontrer qui ils voulaient. Inspir\u00e9s par leur culture professionnelle, par Nadejda Lamanova et ses contacts au sein de la haute couture, ils ont vite rep\u00e9r\u00e9 Paris et Christian Dior \u2013 qui passaient pour l\u2019incarnation du \u00ab&#160;meilleur&#160;\u00bb. Tandis que les discours publics relayaient, dans la presse, l\u2019opposition entre mode bourgeoise et mode sovi\u00e9tique, les cr\u00e9ateurs \u00e9crivaient, noir sur blanc dans leurs rapports de mission, \u00e0 propos de la mode fran\u00e7aise, que \u00ab&#160;tout [\u00e9tait] parfait et [pouvait] \u00eatre imit\u00e9&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ils reprenaient ainsi les mod\u00e8les parisiens dans leurs cr\u00e9ations, et les faisaient passer pour de la mode socialiste. Il s\u2019agissait d\u2019un double langage, en quelque sorte, et forc\u00e9ment, cela ne passait pas inaper\u00e7u. Par exemple, quand les cr\u00e9ateurs des pays socialistes se r\u00e9unissaient \u00e0 des congr\u00e8s internationaux de mode, ils s\u2019adressaient des reproches r\u00e9ciproques du type \u00ab&#160;Vos robes trap\u00e8zes ressemblent \u00e9trangement \u00e0 une proposition r\u00e9cente d\u2019Yves Saint Laurent&#160;\u00bb, ce \u00e0 quoi les cr\u00e9ateurs interpell\u00e9s r\u00e9pondaient \u00ab&#160;Non, c\u2019est faux, nous nous sommes inspir\u00e9s des robes traditionnelles russes \u00e0 bretelles, les sarafanes&#160;\u00bb. Justifi\u00e9s ainsi, ils devenaient irr\u00e9prochables, puisqu\u2019ils avaient \u00e9videmment le droit de reprendre les lignes des costumes folkloriques. Ce qui comptait, c\u2019\u00e9tait les justifications qui para\u00eetraient dans la presse et qui permettraient de dire&#160;: \u00ab&#160;\u00c7a, c\u2019est de la mode socialiste&#160;!&#160;\u00bb Au final, un citoyen sovi\u00e9tique qui aurait eu acc\u00e8s au patron d\u2019une robe occidentale par voie de contrebande, et qui l\u2019aurait fait reproduire chez une couturi\u00e8re, n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 montr\u00e9 du doigt dans la rue, parce que le gouvernement faisait, tout simplement, la m\u00eame chose que lui.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Contrairement \u00e0 l\u2019id\u00e9e re\u00e7ue d\u2019une grande standardisation<br \/>\ndes produits sur le march\u00e9 sovi\u00e9tique, les v\u00eatements pr\u00e9sentaient donc une grande diversit\u00e9\u2026<\/h4>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est ce que l\u2019on peut voir sur les photos prises par des particuliers \u2013 et non sur des photos officielles, car les photographes de presse devaient repr\u00e9senter la foule sovi\u00e9tique comme homog\u00e8ne. Entre 1950 et 1960, les silhouettes partagent de grandes similarit\u00e9s entre la France et l\u2019Union sovi\u00e9tique, m\u00eame si les conditions de production alt\u00e9raient la qualit\u00e9 des mat\u00e9riaux et modifiaient les lignes des v\u00eatements. Et puis, les citoyens sovi\u00e9tiques avaient aussi acc\u00e8s \u00e0 des films \u00e9trangers dans le cadre de programmes de coop\u00e9ration culturelle, comme le festival de films n\u00e9or\u00e9alistes italiens de 1957. Suite \u00e0 la projection du film fran\u00e7ais <em>Babette s\u2019en va-t-en-guerre<\/em> (1959) avec Brigitte Bardot, les femmes sovi\u00e9tiques se sont massivement coiff\u00e9es \u00ab&#160;\u00e0 la Babette&#160;\u00bb.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Existe-t-il une distinction sociale par la mode&#160;? La haute couture existe-t-elle encore&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\">M\u00eame si c\u2019\u00e9tait une pr\u00e9tention du r\u00e9gime, la soci\u00e9t\u00e9 sovi\u00e9tique n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9galitaire. Tr\u00e8s vite, les privil\u00e8ges se sont institutionnalis\u00e9s, et les \u00e9lites ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un acc\u00e8s facilit\u00e9 \u00e0 des produits plus diversifi\u00e9s et de meilleure qualit\u00e9. Ces in\u00e9galit\u00e9s se justifiaient de diff\u00e9rentes mani\u00e8res. \u00c0 partir des ann\u00e9es 1930, suite aux exploits d\u2019Alexei Stakhanov, le stakhanovisme[6. Afin d\u2019am\u00e9liorer la productivit\u00e9 industrielle de l\u2019URSS, le second plan quinquennal (1933-1937) est caract\u00e9ris\u00e9 par la cr\u00e9ation d\u2019\u00e9coles techniques pour former et perfectionner les travailleurs, et \u00e9l\u00e8ve au rang de \u00ab&#160;h\u00e9ros du travail&#160;\u00bb les ouvriers qui se d\u00e9marquent par leur forte efficacit\u00e9. Le plus c\u00e9l\u00e8bre d\u2019entre eux est le mineur Alexe\u00ef Stakhanov qui, dans la nuit du 30 au 31 aout 1935, aurait abattu 14 fois plus de charbon que la norme \u00e9tablie. Cette propagande en faveur du sacrifice au travail s\u2019accompagne de l\u2019augmentation de contraintes et de sanctions encadrant s\u00e9v\u00e8rement les ouvriers (suppression des salaires pour les travailleurs consid\u00e9r\u00e9s inefficaces, r\u00e9tablissement du livret ouvrier, allongement de la journ\u00e9e de travail, etc.).] fait son apparition, avec le privil\u00e8ge, pour les \u00ab&#160;travailleurs de choc&#160;\u00bb d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un niveau de vie sup\u00e9rieur \u00e0 celui des autres. Par ailleurs, il se disait aussi que les travailleurs dirigeants qui avaient de lourdes responsabilit\u00e9s, comme celle de repr\u00e9senter l\u2019Union sovi\u00e9tique \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, devaient avoir une apparence convenable, respectable. C\u2019est ainsi que les \u00ab&#160;distributeurs sp\u00e9ciaux&#160;\u00bb ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s&#160;: gr\u00e2ce \u00e0 des syst\u00e8mes de distribution sp\u00e9cialis\u00e9s et ferm\u00e9s, les travailleurs des diff\u00e9rents corps minist\u00e9riels et du Parti avaient droit \u00e0 des biens de meilleure qualit\u00e9. Les \u00e9lites artistiques b\u00e9n\u00e9ficiaient \u00e0 peu pr\u00e8s des m\u00eames avantages, et je me suis rendu compte, en menant des entretiens, que certains s\u2019\u00e9vertuaient, de plus, \u00e0 \u00e9tablir des liens informels avec les Maisons des mod\u00e8les, pour y acheter les pi\u00e8ces uniques qui avaient servi lors de d\u00e9fil\u00e9s de mode, selon le principe de la haute couture. Les entreprises de confection avaient tendance \u00e0 simplifier les patrons envoy\u00e9s par les cr\u00e9ateurs&#160;: par souci d\u2019efficacit\u00e9, l\u2019id\u00e9e cr\u00e9atrice \u00e9tait alt\u00e9r\u00e9e. La pi\u00e8ce unique cr\u00e9\u00e9e pour le d\u00e9fil\u00e9 n\u2019\u00e9tait donc jamais reproduite \u00e0 l\u2019identique, et \u00e9tait forc\u00e9ment de meilleure qualit\u00e9, l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rente que les v\u00eatements produits en masse. Donc oui, bien s\u00fbr, il existait une distinction sociale par le biais de la mode.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Vous pouvez peut-\u00eatre en dire un peu plus sur les pratiques<br \/>\nquotidiennes des consommateurs&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai distingu\u00e9, tr\u00e8s sch\u00e9matiquement, trois cultures de consommation par rapport \u00e0 la mode&#160;: ceux qui suivent la mode, ceux qui pr\u00e9f\u00e8rent le classicisme des magasins d\u2019\u00c9tat, et les personnes qui empruntent aux deux. Ceux qui suivent la mode ne se rendaient jamais dans des magasins d\u2019\u00c9tat&#160;: ils s\u2019adressaient \u00e0 une couturi\u00e8re priv\u00e9e, \u00e0 un atelier de confection, ou cousaient eux-m\u00eames. Ces trois mani\u00e8res de fabriquer correspondent \u00e0 des budgets diff\u00e9rents \u2013 le plus cher \u00e9tant d\u2019avoir recours \u00e0 des couturi\u00e8res priv\u00e9es, et le moins on\u00e9reux \u00e9tant de coudre soi-m\u00eame.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 partir des enqu\u00eates de budget et des entretiens que j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9s, je me suis rendu compte qu\u2019il n\u2019y avait pas de lien de corr\u00e9lation entre les revenus des gens et leur culture de consommation. On pouvait avoir de tr\u00e8s faibles ressources et suivre une mode, \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019on avait une machine \u00e0 coudre \u00e0 la maison. Ma grand-m\u00e8re, par exemple, cousait pour toute la famille. Elle suivait des patrons de couture, et y ajoutait sa marque de fabrique, son style\u2026 On reconnaissait chacun de ses v\u00eatements.<\/p>\n<h4 class=\"question\">C\u2019\u00e9tait une pratique courante&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\">Oui, et c\u2019\u00e9tait aussi encourag\u00e9 par l\u2019\u00c9tat car, malgr\u00e9 la volont\u00e9 du pouvoir de satisfaire les besoins des consommateurs, il existait des probl\u00e8mes d\u2019approvisionnement et de communication entre les diff\u00e9rents maillons de la cha\u00eene du syst\u00e8me de production. Aussi, en parall\u00e8le de la production d\u2019\u00c9tat, on trouvait un discours sur la n\u00e9cessit\u00e9, pour les jeunes filles, d\u2019apprendre la couture \u2013 \u00ab&#160;C\u2019est toujours pratique&#160;\u00bb. Je suis n\u00e9e en 1977, et j\u2019ai appris \u00e0 coudre \u00e0 l\u2019\u00e9cole, alors qu\u2019en France, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, les cours de couture avaient \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9s depuis longtemps dans l\u2019enseignement g\u00e9n\u00e9ral. Il existait m\u00eame des cours du soir, pour celles qui voulaient se perfectionner. Les moyens mis \u00e0 disposition par l\u2019\u00c9tat \u00e9taient tels que l\u2019on pouvait ensuite transformer cette activit\u00e9 en profession, et donc en activit\u00e9 ill\u00e9gale, puisqu\u2019en th\u00e9orie, on avait pas le droit de faire du profit chez soi. Malgr\u00e9 ce paradoxe, il existait un milieu tr\u00e8s dense de couturi\u00e8res exp\u00e9riment\u00e9es, lesquelles avaient leur client\u00e8le.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Elles ne couraient aucun risque&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\">En cas de litige, un client aurait toujours pu d\u00e9noncer sa couturi\u00e8re \u2013 et dans ce cas, la milice constatait la production ill\u00e9gale, et condamnait la personne \u00e0 un ou deux ans de travaux forc\u00e9s \u2013 mais en r\u00e9alit\u00e9, le syst\u00e8me fonctionnait bien, parce qu\u2019il y avait une complicit\u00e9 et des int\u00e9r\u00eats communs entre client\u00e8le et couturi\u00e8res. Cela compl\u00e9tait l\u2019offre de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Finalement, cette diversit\u00e9 des pratiques, cette vari\u00e9t\u00e9 des silhouettes et l\u2019image du bien-\u00eatre qui se refl\u00e8tent dans les archives priv\u00e9es d\u00e9coulaient de la participation de tous ces acteurs l\u00e9gaux, semi-l\u00e9gaux et ill\u00e9gaux. Ce qui comptait pour les dirigeants sovi\u00e9tiques, c\u2019\u00e9tait le r\u00e9sultat final&#160;: la satisfaction du consommateur. Si la foule avait l\u2019air contente, pourquoi chercher \u00e0 emb\u00eater les couturi\u00e8res alors qu\u2019elles apportaient leur pierre \u00e0 l\u2019\u00e9difice du bien-\u00eatre g\u00e9n\u00e9ral&#160;? <\/p>\n<p class=\"textbody\">On retrouve cette attitude ambivalente pour la revente des biens occidentaux, entr\u00e9s en Union sovi\u00e9tique par voie de contrebande ou lors des divers moments d\u2019ouverture \u00e0 l\u2019Ouest. Par exemple, le Festival international de la jeunesse et des \u00e9tudiants de 1957 a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre de ventes massives de biens \u00e9trangers. Or, vendre des v\u00eatements dans la rue \u00e9tait interdit puisque consid\u00e9r\u00e9 comme une forme de sp\u00e9culation. Aussi, des \u00ab&#160;d\u00e9p\u00f4ts-ventes&#160;\u00bb ont \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 disposition des \u00e9tudiants \u00e9trangers pour servir de points de revente, o\u00f9 ils pouvaient ensuite \u00eatre l\u00e9galement achet\u00e9s par des consommateurs sovi\u00e9tiques ordinaires. Les objectifs \u00e9conomiques n\u2019\u00e9taient pas toujours align\u00e9s sur le discours et la logique de puret\u00e9 politique.<\/p>\n<h4 class=\"question\">O\u00f9 se fournissaient les <em>stiliagui<\/em>&#160;? Dans ces magasins d\u2019occasion&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\">Suite \u00e0 la Seconde Guerre mondiale, les biens \u00e9trangers entrent d\u2019abord en Union sovi\u00e9tique sous forme de butin de guerre, de troph\u00e9es saisis par les soldats et les officiers de l\u2019Arm\u00e9e rouge. Ensuite, ils entrent avec les touristes. Des <em>fartsovchtchiki<\/em> \u2013 des sp\u00e9culateurs, selon le langage officiel, qui vendaient des biens de production \u00e9trang\u00e8re \u2013 allaient voir les touristes \u00e9trangers et leur demandaient d\u2019acheter leurs chemises, leurs chaussettes, tout ce qu\u2019ils pouvaient. Puis le trafic s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9, et des \u00ab&#160;touristes&#160;\u00bb bien inform\u00e9s amenaient intentionnellement des biens \u00e0 revendre parall\u00e8lement au d\u00e9veloppement des magasins d\u2019occasion.<\/p>\n<p class=\"textbody\">M\u00eame si, au d\u00e9but, le stiliaguisme s\u2019est fond\u00e9 sur l\u2019usage des biens de production \u00e9trang\u00e8re, la plupart de ces jeunes fabriquaient des v\u00eatements \u00e0 partir de mat\u00e9riaux et de v\u00eatements sovi\u00e9tiques. Avant que leur style ne soit repris par les cr\u00e9ateurs, ils r\u00e9tr\u00e9cissaient leurs pantalons, ils amenaient leurs chaussures chez le cordonnier pour y faire mettre des semelles compens\u00e9es. Ils bricolaient ce qu\u2019ils imaginaient \u00eatre de la mode occidentale. D\u2019ailleurs, plusieurs m\u00e9moires \u00e9crits par des <em>stiliagui <\/em>racontent leur stupeur lorsqu\u2019ils rencontr\u00e8rent la vraie jeunesse occidentale, lors du Festival de la jeunesse de 1957&#160;: ce qu\u2019ils avaient imagin\u00e9 n\u2019avait rien \u00e0 voir avec les pratiques quotidiennes des jeunes occidentaux, habill\u00e9s de mani\u00e8re tr\u00e8s simple, beaucoup moins sophistiqu\u00e9e qu\u2019eux.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Des r\u00e8gles officielles d\u2019attribution de v\u00eatements existaient-elles (quotas, contr\u00f4le de l\u2019usure)&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Non, hormis pendant les p\u00e9riodes o\u00f9 les cartes de rationnement \u00e9taient instaur\u00e9es, et o\u00f9 il y avait des normes d\u2019attribution des produits de consommation ordinaires. C\u2019est-\u00e0-dire, lors de la guerre civile (de 1917 \u00e0 1921), puis avec les grandes politiques de planification et d\u2019industrialisation (de 1928 \u00e0 1935), pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu\u2019en 1948, puis sous l\u2019\u00e9poque gorbatch\u00e9vienne, mais cela ne concerne alors que les biens alimentaires.<\/p>\n<h4 class=\"question\">En deux mots, comment la mode socialiste a-t-elle \u00e9volu\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la fin du r\u00e9gime&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Apr\u00e8s la p\u00e9riode du D\u00e9gel, dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, le syst\u00e8me sovi\u00e9tique parvient \u00e0 am\u00e9liorer les conditions de production, les salaires augmentent, le pouvoir d\u2019achat aussi (c\u2019est ce que l\u2019on appelle le contrat social brejn\u00e9vien), le ph\u00e9nom\u00e8ne de reproduction des \u00e9lites s\u2019installe durablement, les canaux d\u2019arrivage des produits occidentaux se multiplient, les <em>jeans<\/em> apparaissent sur le march\u00e9 sovi\u00e9tique, l\u2019industrie sovi\u00e9tique essaie de les reproduire\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je n\u2019ai pas fait d\u2019enqu\u00eate pour la p\u00e9riode post\u00e9rieure, mais je sais que la femme de Gorbatchev, Ra\u00efssa Gorbatcheva, a fait en sorte qu\u2019un magazine de mode ouest-allemand, <em>Burda moden<\/em>, soit traduit en russe. Avec la Perestro\u00efka, la distinction discursive entre une mode sovi\u00e9tique et une mode bourgeoise perd d\u00e9finitivement sa raison d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<hr\/>\n<h3 class=\"section\" style=\"text-align:center\">La koultournost\u2019<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Dans une brochure moscovite publi\u00e9e en 1938, la <em>koultournost\u2019<\/em> est d\u00e9finie comme \u00ab&#160;un ensemble d\u2019attitudes dans la vie quotidienne&#160;: \u201cl\u2019homme cultiv\u00e9\u2019\u2019 ne jure pas, ne crache pas\u2026 Il sait se tenir \u00e0 table, se montrer galant avec les dames, il conna\u00eet les bonnes mani\u00e8res. Il appr\u00e9cie la musique, le ballet, mais ce qu\u2019il aime par-dessus tout, ce sont les livres.&#160;\u00bb Apparue dans les ann\u00e9es 1930, la lutte pour la <em>koultournost\u2019<\/em> correspond \u00e0 la volont\u00e9 de \u00ab&#160;civiliser&#160;\u00bb les Sovi\u00e9tiques. La <em>koultournost\u2019<\/em> s\u2019\u00e9loigne de la notion de capital culturel, car elle ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une accumulation de connaissances dans les domaines de la culture dite l\u00e9gitime (art, litt\u00e9rature, musique, formation scolaire, etc.). Elle s\u2019apparente davantage \u00e0 la notion de \u00ab&#160;civilisation des m\u0153urs&#160;\u00bb avanc\u00e9e par le sociologue Norbert Elias. Mod\u00e8le de l\u2019\u00ab&#160;homme cultiv\u00e9&#160;\u00bb, au m\u00eame titre que la <em>soznatel\u2019nost\u2019<\/em> (conscience sociale), la <em>koultournost\u2019<\/em> comprend une forte dimension hygi\u00e9nique (aspect propre, apparence soign\u00e9e), la diffusion des bonnes mani\u00e8res (gestes, expressions verbales), des normes du bon go\u00fbt et du sens esth\u00e9tique, le partage d\u2019un niveau d\u2019\u00e9ducation jug\u00e9 acceptable ainsi que des bases de connaissances sur l\u2019id\u00e9ologie sovi\u00e9tique. Cette strat\u00e9gie d\u2019int\u00e9gration au moyen de valeurs et de pratiques communes \u00e9tait notamment dirig\u00e9e vers les paysans qui arrivaient en ville pour gonfler les rangs des ouvriers.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3398_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3398_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_3398_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_3398_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_3398_1('footnote_plugin_tooltip_3398_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_3398_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Michel de Certeau, <em>L\u2019invention du quotidien, I&#160;: Art de faire<\/em> (1990) et <em>II&#160;: Habiter, cuisiner<\/em> (1994), Folio essais, Gallimard.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_3398_1() { jQuery('#footnote_references_container_3398_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3398_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_3398_1() { jQuery('#footnote_references_container_3398_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3398_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_3398_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_3398_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_3398_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_3398_1(); } } function footnote_moveToAnchor_3398_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_3398_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Assimil\u00e9e au capitalisme, \u00e0 la futilit\u00e9 et \u00e0 l\u2019extravagance du style vestimentaire bourgeois, la mode est fortement d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9e dans l\u2019URSS naissante, au lendemain de la r\u00e9volution d\u2019Octobre. 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