{"id":3564,"date":"2017-01-24T00:07:44","date_gmt":"2017-01-23T23:07:44","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=3564"},"modified":"2017-01-24T00:07:44","modified_gmt":"2017-01-23T23:07:44","slug":"presque-une-image-devasion-collective","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2017\/01\/24\/presque-une-image-devasion-collective\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Presque une image d\u2019\u00e9vasion collective\u2026\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Dans les premi\u00e8res ann\u00e9es du XX<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle, ouvrent \u00e0 Clermont-sur-Oise, Cadillac et Doullens, trois \u00e9tablissements publics la\u00efcs pour mineures nomm\u00e9s \u00ab&#160;\u00e9coles de pr\u00e9servation de jeunes filles&#160;\u00bb o\u00f9 l\u2019on enferme vagabondes et filles r\u00e9calcitrantes de la campagne ou du sous-prol\u00e9tariat.<em> <\/em>Leur histoire est tr\u00e8s peu connue. Les \u00e9ditions L\u2019Arachn\u00e9en ont publi\u00e9 en octobre 2015 un ouvrage repr\u00e9sentant le quotidien de ces \u00ab&#160;\u00e9coles&#160;\u00bb dans les ann\u00e9es 1930. <em>Vagabondes <\/em>s\u2019appuie sur un fonds photographique issu d\u2019une commande officielle, et rest\u00e9 jusque l\u00e0 enfoui. Les photos sont accompagn\u00e9es d\u2019un montage de courriers administratifs et de documents officiels pour tenter de dresser un portrait de ces lieux d\u2019enfermement.<br \/>\nQui \u00e9taient ces jeunes filles&#160;? Quel sort \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 celles que les correspondances administratives nommaient gracieusement des \u00ab&#160;idiotes perfectibles&#160;\u00bb&#160;? Sandra \u00c1lvarez de Toledo, coordinatrice de <em>Vagabondes<\/em>, et Sophie Mendelsohn, auteure du texte qui cl\u00f4t l\u2019ouvrage, reviennent sur ce que les archives racontent de ces filles, sur la repr\u00e9sentation de ces \u00ab&#160;\u00e9coles de pr\u00e9servation&#160;\u00bb et l\u2019id\u00e9ologie qui les sous-tendaient.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9charger l&#8217;entretien en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/VagabondesKlak.pdf\">PDF<\/a>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/Photo1.jpg\" alt=\"\" width=\"3421\" height=\"2414\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3567\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"padding-top:10pt;\">Photo n&#186; 1&#160;: Cadillac<\/p>\n<h4 class=\"question\">Que voyez-vous sur cette image&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">Sophie Mendelsohn&#160;:<\/span> Trois filles. Deux font le m\u00e9nage dans la cellule qui leur sert de chambre, une fait son lit, l\u2019autre nettoie le sol avec de l&#8217;eau \u2013 il me semble. Les cellules sont grillag\u00e9es, de taille extr\u00eamement r\u00e9duite&#160;: on les appelait des \u00ab&#160;cages \u00e0 poules&#160;\u00bb. Dedans, des pots de chambre, des torchons, des serviettes. Le photographe met en sc\u00e8ne une activit\u00e9 cens\u00e9e repr\u00e9senter le bon esprit de l&#8217;institution, l\u2019\u00e9ducation \u00e0 des fonctions sociales valoris\u00e9es et \u00e0 une vie de bonne moralit\u00e9. Mais cette image traditionnelle est troubl\u00e9e par la pr\u00e9sence d\u2019une fille qui se recoiffe face \u00e0 un miroir. Celle-ci \u00e9chappe d\u2019une certaine mani\u00e8re \u00e0 l&#8217;assignation \u00e0 un r\u00f4le social pr\u00e9destin\u00e9. Elle introduit une autre dimension de la f\u00e9minit\u00e9, quand les deux autres sont courb\u00e9es, \u00e0 genou, rabaiss\u00e9es au travail m\u00e9nager suppos\u00e9 les r\u00e9habiliter aux yeux de la soci\u00e9t\u00e9. <\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">Sandra \u00c1lvarez de Toledo&#160;:<\/span> Avec cette jeune fille baiss\u00e9e, dans l&#8217;ombre, qui pr\u00e9tend faire son lit, la raideur de la mise en sc\u00e8ne est frappante. L\u2019image est compos\u00e9e de mani\u00e8re tr\u00e8s g\u00e9om\u00e9trique, avec une perspective qui file. On retrouve dans la plupart des images cette construction forte, qui renvoie \u00e0&#160;la ma\u00eetrise du photographe comme \u00e0 l\u2019emprise de&#160;l\u2019institution. Et puis, si on regarde de plus pr\u00e8s, on voit le d\u00e9labrement r\u00e9el des institutions, le d\u00e9sordre sous l\u2019ordre apparent.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Quelle est l&#8217;histoire de ce fonds d&#8217;archives auquel vous avez eu acc\u00e8s&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> C\u2019est \u00e0 la fois simple et bizarre. Ce fonds est le produit d\u2019une commande pass\u00e9e par le minist\u00e8re de la Justice, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1920, \u00e0 un certain Henri Manuel, photographe mondain qui travaillait autour du monde du th\u00e9\u00e2tre, de la mode et de la politique. Son studio avait alors pignon sur rue. Pour des raisons un peu \u00e9tranges \u2013&#160;cette commande \u00e9tant tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de ses sujets de pr\u00e9dilection&#160;\u2013, c\u2019est \u00e0 lui qu\u2019on a confi\u00e9 la t\u00e2che de photographier non seulement ces \u00e9coles de pr\u00e9servation, mais toutes les administrations p\u00e9nitentiaires de France. Les photos ont toutes \u00e9t\u00e9 prises entre 1930 et 1931.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Le parcours d&#8217;Henri Manuel est pour le moins ambigu. Il \u00e9tait juif, mais a r\u00e9alis\u00e9 un portrait d&#8217;Hitler qui figure en couverture d\u2019une des \u00e9ditions fran\u00e7aises de <em>Mein Kampf.<\/em> Au d\u00e9but de la Seconde Guerre mondiale, il a vendu le fonds de son studio de photographies \u00e0 un certain Louis Silvestre, qui collaborait volontiers avec les Allemands. Henri Manuel est mort tr\u00e8s peu de temps apr\u00e8s la guerre, et les photos qui lui avaient \u00e9t\u00e9 command\u00e9es par le minist\u00e8re de la Justice ont disparu.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> On ne sait pas ce que le minist\u00e8re en a fait. Apparemment rien, ce qui est \u00e9tonnant parce que c\u2019\u00e9tait une commande \u00e9norme, qui portait sur l\u2019ensemble du syst\u00e8me p\u00e9nitentiaire fran\u00e7ais. <\/p>\n<p class=\"question\">Les photos que vous avez s\u00e9lectionn\u00e9es concernent trois \u00e9coles de pr\u00e9servation&#160;: Doullens, Clermont et Cadillac. Comment s&#8217;est op\u00e9r\u00e9e votre s\u00e9lection&#160;?\n<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Il existe en tout une soixantaine d&#8217;images par \u00e9tablissement, coll\u00e9es dans des albums conserv\u00e9s par l\u2019\u00c9cole nationale de protection judiciaire de la jeunesse. J&#8217;avais remarqu\u00e9, notamment \u00e0 Clermont, que des visages revenaient d\u2019une image \u00e0 l\u2019autre. Cela m&#8217;int\u00e9ressait de faire appara\u00eetre des personnages singuliers, de produire des r\u00e9cits \u00e0 partir de ces r\u00e9currences. Puis j\u2019ai trouv\u00e9, dans les archives d\u00e9partementales, des documents qui restituaient d\u2019une part la violence masqu\u00e9e par la mise en sc\u00e8ne et qui, d\u2019autre part,laissaient entrevoir des morceaux de vie. Le montage des images et des archives devrait faire appara\u00eetre les tensions entre la brutalit\u00e9 dont t\u00e9moignent les documents administratifs et la marge de r\u00e9sistance des pupilles.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/Photo2.jpg\" alt=\"\" width=\"3328\" height=\"2315\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3568\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"padding-top:10pt;\">Photo n&#186; 2&#160;: Clermont <\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Ici encore, la mise en sc\u00e8ne est patente. La fille est sur une chaise gyn\u00e9cologique, mais elle a gard\u00e9 ses v\u00eatements, ses gros bas de laine. Elle d\u00e9tourne le visage. C\u2019est une image-cl\u00e9, qui illustre bien le soup\u00e7on qui pesait sur la virginit\u00e9 des filles. <\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> C\u2019est le symbole pur de la violence m\u00e9dicale, de sa volont\u00e9 de toute-puissance sur le corps f\u00e9minin. Cette image rend particuli\u00e8rement perceptible la perversion propre \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie hygi\u00e9niste dominante de l\u2019\u00e9poque. Toutes les filles subissent un examen gyn\u00e9cologique en entrant. C\u2019est un passage oblig\u00e9, comme dans les maisons closes, et habituellement justifi\u00e9 par la crainte de la syphilis.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Au second plan, on devine la pr\u00e9carit\u00e9 de ces lieux. On fait vivre les filles en bas de laine trou\u00e9s dans des pi\u00e8ces glac\u00e9es, insalubres. Les WC sont ouverts, les salles de bains suintent, le salp\u00eatre tombe des murs. On peut penser que c&#8217;est parce que c\u2019est \u00ab&#160;\u00e0 la dure&#160;\u00bb, mais en r\u00e9alit\u00e9, l&#8217;institution \u00e9tait pauvre et dysfonctionnelle&#160;; le photographe n\u2019a pas pu le dissimuler.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Que sait-on de ces lieux d\u2019enfermement&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Ce sont des \u00e9tablissements publics et la\u00efcs pour mineures, que l\u2019administration p\u00e9nitentiaire a nomm\u00e9s \u00ab&#160;\u00e9coles de pr\u00e9servation pour les jeunes filles&#160;\u00bb. Sous la Troisi\u00e8me R\u00e9publique, un des gros enjeux de l&#8217;\u00c9tat est de montrer sa puissance face \u00e0 l&#8217;\u00c9glise. Il doit prouver qu&#8217;il est capable de prendre en charge les populations \u00e0 risque, ce qui incombait jusque-l\u00e0 essentiellement au clerg\u00e9. Ces trois centres la\u00efcs sont en concurrence avec l&#8217;institution religieuse des Bons Pasteurs, une congr\u00e9gation qui, jusqu\u2019en 1975, a recueilli et enferm\u00e9 la plupart des filles dites \u00ab&#160;de justice&#160;\u00bb. Ensuite, c\u2019est vraiment la biopolitique au sens o\u00f9 l\u2019entend Foucault&#160;: il faut faire vivre dans des conditions jug\u00e9es respectables tous ceux sur lesquels on peut mettre la main, les rendre aptes \u00e0 un bon fonctionnement. En raison de la chute de la natalit\u00e9 due \u00e0 la Premi\u00e8re Guerre mondiale, il y a la n\u00e9cessit\u00e9 de promouvoir la procr\u00e9ation pour pr\u00e9server la population. Il y a aussi, comme on le disait, le probl\u00e8me de la syphilis&#160;: les filles vagabondes sont consid\u00e9r\u00e9es comme une population \u00e0 risque, vectrices de maladies sexuellement transmissibles. Or l\u2019\u00c9tat cherche \u00e0 limiter l\u2019arriv\u00e9e de prostitu\u00e9es potentielles dans les villes, et donc la migration vers celles-ci des populations non contr\u00f4lables des campagnes.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/Hmca017.jpg\" alt=\"\" width=\"3434\" height=\"2487\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3556\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"padding-top:10pt;\">Photo n&#186; 3&#160;: Cadillac<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T:<\/span> C&#8217;est un r\u00e9fectoire, l\u2019image est encore une fois compos\u00e9e, cadr\u00e9e, centr\u00e9e. Il y a une surveillante, une cuisini\u00e8re peut-\u00eatre, et cinq filles qui ont l&#8217;air de s\u2019amuser. L\u2019une baisse les yeux en riant, une autre s\u2019est tourn\u00e9e pour bavarder, ce qui signifie qu\u2019elles \u00e9taient en mouvement au moment de la prise de vue. Le r\u00e9sultat est une photo \u00e0 la fois immobile, raide, mais avec un certain mouvement \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur. Une marge de jeu semble exister, du moins dans le cadre de l\u2019image. <\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S.M&#160;:<\/span> Ce qui est amusant, c&#8217;est le contraste entre la mine r\u00e9jouie, fac\u00e9tieuse, de la fille et la face patibulaire de la surveillante \u00e0 droite. Elle a une t\u00eate effrayante, on dirait une sorci\u00e8re avec sa main crisp\u00e9e en griffe sur la table et son regard de d\u00e9sapprobation qui englobe les cinq filles. Comme dans la premi\u00e8re photo, il y a une ligne de fuite&#160;: alors qu\u2019on est cens\u00e9 faire le m\u00e9nage, on est plut\u00f4t en train de se faire belle&#160;; alors qu\u2019on est cens\u00e9 \u00eatre \u00e9cras\u00e9e par le poids des devoirs, on affiche une malice joyeuse<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_3564_1('footnote_plugin_reference_3564_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_3564_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_3564_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Et puis, il y a cet \u00e9criteau, en haut, qui \u00e9nonce&#160;: \u00ab&#160;Dignit\u00e9 humaine \/ Devoirs de l\u2019enfant&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S.M&#160;:<\/span> On peut remarquer que les devoirs de l&#8217;enfant sont rapport\u00e9s \u00e0 des espaces sociaux pr\u00e9cis. Il a des devoirs dans sa famille et dans l&#8217;\u00e9cole, point. \u00c7a d\u00e9finit les espaces dans lesquels il est soumis \u00e0 un r\u00e8glement qu&#8217;il doit respecter, et cela sous le chapeau de la \u00ab&#160;dignit\u00e9 humaine&#160;\u00bb, impliquant \u00ab&#160;conscience&#160;\u00bb, \u00ab&#160;libert\u00e9&#160;\u00bb, \u00ab&#160;responsabilit\u00e9&#160;\u00bb (et un quatri\u00e8me principe qu&#8217;on ne lit pas sur la photo). On introduit ici la libert\u00e9, mais on ne voit pas bien quelle est la libert\u00e9 de l&#8217;enfant qui n&#8217;a que ces deux espaces bien d\u00e9limit\u00e9s, dans lesquels il est cens\u00e9 appliquer les r\u00e8gles qui lui sont impos\u00e9es.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Dans ces photos, il y a l&#8217;institution, l\u2019\u00e9cole-prison, rigide, ferme, mais il y a aussi tout ce qui ne colle pas avec cette image. On ne cesse de se demander si le photographe a enregistr\u00e9 volontairement ce qui d\u00e9bordait, ou si cela d\u00e9borde malgr\u00e9 lui&#8230;<\/h4>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Ce qui nous a int\u00e9ress\u00e9 dans ces images, c&#8217;est leur ambigu\u00eft\u00e9. Dans le livre, il ne s\u2019agit pas seulement de proposer une vision de la r\u00e9pression, mais aussi d&#8217;essayer de voir ce qui se tramait entre les filles, entre les filles et l&#8217;institution, entre les filles et les surveillantes. Cela passe beaucoup par les regards, notamment dans les situations o\u00f9 les filles se savent photographi\u00e9es. L\u00e0, il y a quelque chose qui brise le reportage, la commande, la propagande\u2026 On place une surveillante dans chaque plan, histoire de montrer que les filles \u00e9taient gard\u00e9es de pr\u00e8s&#160;; mais le r\u00f4le qu\u2019on demande aux filles de jouer sur les photos est trouble&#160;: la ga\u00eet\u00e9 ou l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 de la discipline&#160;? En tout cas, on peut faire l\u2019hypoth\u00e8se que si ce fonds n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 du tout par le minist\u00e8re de la Justice, c&#8217;est parce que de son point de vue, il \u00e9tait inutilisable.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> On a eu acc\u00e8s aux photos des \u00e9tablissements pour gar\u00e7ons et on n\u2019y voit pas la m\u00eame chose. L\u2019ambiance, la mani\u00e8re de photographier n\u2019est pas du tout la m\u00eame. Les gar\u00e7ons sont montr\u00e9s travaillant dans les champs ou dans l&#8217;industrie. La discipline semble beaucoup plus s\u00e9v\u00e8re, il y a moins de lignes de fuite.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/Photo4.jpg\" alt=\"\" width=\"3377\" height=\"2349\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3569\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"padding-top:10pt\";>Photo n&#186; 4&#160;: Cadillac<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Le r\u00e9fectoire encore, dans son ensemble. L\u2019architecture est extr\u00eamement imposante&#160;: on a cette arche, tr\u00e8s lourde et les diagonales des tables, avec ces serviettes d\u00e9ploy\u00e9es comme dans un restaurant chic. Peut-\u00eatre s\u2019agit-il d\u2019une f\u00eate. Dans le fond, comme toujours, les surveillantes. Les filles dansent entre elles. Dans la s\u00e9lection de photos que nous avons faite, nous avons privil\u00e9gi\u00e9 tout ce qui est de l\u2019ordre du mouvement, tout ce qui va \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019immobilit\u00e9 et de la contrainte.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Il semble que la photo ait \u00e9t\u00e9 prise avant le repas, car les tables sont immacul\u00e9es, les serviettes bien pr\u00e9sent\u00e9es&#160;: donc on danserait avant le repas, ce qui semble un peu bizarre. Sur cette image, il y a aussi une fille noire&#160;; nous n\u2019en n\u2019avons pas vu d\u2019autres dans l\u2019ensemble du fonds d\u2019archives. C\u2019est int\u00e9ressant, car habituellement il n\u2019y a aucune mixit\u00e9 dans ces institutions. Cette fille vient probablement des colonies.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Qui \u00e9taient les jeunes filles enferm\u00e9es&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Il y a tr\u00e8s peu d&#8217;informations \u00e0 leur sujet. On sait par d\u00e9duction \u2013&#160;notamment parce qu\u2019elles sont souvent attrap\u00e9es pour vagabondage&#160;\u2013 qu\u2019elles sont essentiellement issues du sous-prol\u00e9tariat. Souvent, elles se sont enfuies d\u2019une maison o\u00f9 elles avaient \u00e9t\u00e9 plac\u00e9es par leur famille comme domestique.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Derri\u00e8re le d\u00e9lit de vagabondage, il y a toujours le soup\u00e7on de prostitution. Certaines filles \u00e9taient condamn\u00e9es pour infanticide, qu\u2019elles aient tu\u00e9 leur propre enfant, ou celui des patrons chez qui elles \u00e9taient plac\u00e9es comme domestiques. Les filles qui ont commis les moindres d\u00e9lits sont log\u00e9es \u00e0 la m\u00eame enseigne que les criminelles.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Et puis, il y a les filles de la campagne et du prol\u00e9tariat, dont les familles veulent se d\u00e9barrasser parce qu\u2019elles ne sont pas contentes de leur comportement. La bourgeoisie, elle, met ses filles r\u00e9calcitrantes dans les congr\u00e9gations religieuses. L\u2019assistance publique r\u00e9cup\u00e8re celles dont les familles n\u2019ont pas assez d&#8217;argent ou de respectabilit\u00e9 sociale pour y acc\u00e9der.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Il y a donc, parmi elles, des filles enferm\u00e9es \u00e0 la demande d\u2019un tiers&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Cela passe toujours par une proc\u00e9dure p\u00e9nale. Les familles ne peuvent pas arriver et dire \u00ab&#160;on vous laisse notre fille&#160;\u00bb. Mais les juges, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, ont plut\u00f4t tendance \u00e0 avoir la main lourde&#160;: une fille tra\u00een\u00e9e devant l\u2019un d\u2019entre eux a tr\u00e8s peu de chance de revenir dans sa famille. Pour le bien public, on consid\u00e8re qu\u2019il vaut mieux enfermer les jeunes filles pour les prot\u00e9ger, m\u00eame sans preuve de mauvaise conduite. <\/p>\n<h4 class=\"question\">Les filles enferm\u00e9es en \u00e9cole de pr\u00e9servation n\u2019\u00e9taient en fait pas vraiment condamn\u00e9es&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Non, en effet, en tant que filles et mineures, elles \u00e9taient acquitt\u00e9es pour \u00ab&#160; manque de discernement[2. Le \u00ab&#160;manque de discernement&#160;\u00bb signifiant que la justice consid\u00e9rait un d\u00e9faut de conscience du caract\u00e8re d\u00e9lictueux de l&#8217;acte au moment o\u00f9 il \u00e9tait commis.]&#160;\u00bb. Condamn\u00e9es, elles auraient eu de courtes peines de prison, quatre \u00e0 six mois \u2013&#160;le vagabondage n\u2019\u00e9tait pas puni tr\u00e8s lourdement. La seule mani\u00e8re de les tenir enferm\u00e9es longtemps \u00e9tait de consid\u00e9rer qu&#8217;elles \u00e9taient \u00ab&#160;non discernantes&#160;\u00bb, et donc de les \u00ab&#160;pr\u00e9server&#160;\u00bb. D&#8217;o\u00f9 l&#8217;euph\u00e9misme&#160;: si les \u00ab&#160;\u00e9coles de pr\u00e9servation&#160;\u00bb avaient \u00e9t\u00e9 l\u00e9galement des prisons, elles auraient \u00e9t\u00e9 soumises \u00e0 la juridiction g\u00e9n\u00e9rale. Alors qu&#8217;avec ce subterfuge juridique, on peut enfermer les filles jusqu&#8217;\u00e0 leur majorit\u00e9 civile \u2013&#160;21&#160;ans \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Certaines arrivaient \u00e0 14&#160;ans parce qu&#8217;elles vagabondaient et restaient donc sept ans en institution. Pour les m\u00eames d\u00e9lits, elles faisaient des peines bien plus longues que celles des gar\u00e7ons.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Vous racontez \u00e0 quel point les corps f\u00e9minins de la classe populaire sont des \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9occupants pour l\u2019\u00c9tat&#8230;<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Ces filles sont au croisement d\u2019une justice de classe et d\u2019une justice de genre, exactement au point de jonction de ces justices d\u2019exception. L&#8217;ouvrage aurait pu s&#8217;intituler <em>Des filles d\u2019exception<\/em>, pour faire appara\u00eetre justement le traitement exceptionnel dont elles sont justiciables. L&#8217;\u00c9tat craint ces vagabondes qui circulent librement sans contr\u00f4le familial ou juridique. Elles sont doublement dangereuses. D\u2019abord en tant que filles du prol\u00e9tariat, parce que si elles arr\u00eatent de travailler ou de procr\u00e9er, le syst\u00e8me arr\u00eate de fonctionner. L\u2019\u00c9tat doit absolument garantir les conditions du travail socialement obligatoire&#160;! Et puis, elles sont victimes de repr\u00e9sentations sociales et d&#8217;une justice produites par des hommes qui font d&#8217;elles des objets de d\u00e9sir, dangereuses en tant que tels.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/Hmd059.jpg\" alt=\"\" width=\"3656\" height=\"2501\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3558\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"padding-top:10pt;\">Photo n&#186; 5&#160;: Doullens<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Est-on dans les douves&#160;? \u00c0 l&#8217;ext\u00e9rieur du ch\u00e2teau ou dans un pr\u00e9 int\u00e9rieur&#160;? On ne sait pas, mais l\u2019image donne toutefois une id\u00e9e de l&#8217;\u00e9chelle de la forteresse de Doullens&#160;: les filles apparaissent comme de toutes petites figurines. Le photographe a pris la libert\u00e9 de choisir une focale tr\u00e8s large pour montrer l\u2019espace, toujours contraint, au lieu de se rapprocher et de montrer les filles en train de travailler bien sagement.<\/p>\n<h4 class=\"question\">L&#8217;horizon est bouch\u00e9, on ne voit pas le ciel, seulement le mur de la forteresse.<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Les trois \u00e9tablissements sont d&#8217;anciennes prisons. Clermont \u00e9tait une ancienne maison centrale de filles et de femmes&#160;; Cadillac, le ch\u00e2teau des ducs d\u2019\u00c9pernon, avait \u00e9t\u00e9 \u00ab&#160;une maison de force et de correction pour les filles et les femmes&#160;\u00bb, et Doullens, une ancienne forteresse militaire, avait aussi \u00e9t\u00e9 une prison pour femmes. Et dans les trois cas, il n&#8217;y a eu pour ainsi dire aucun r\u00e9am\u00e9nagement des lieux. <\/p>\n<h4 class=\"question\">Quelle est la place du travail dans la \u00ab&#160;r\u00e9habilitation&#160;\u00bb des jeunes filles&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Elles travaillent tout le temps. Travailler la terre, en particulier, est une activit\u00e9 honorable. C\u2019est une id\u00e9ologie tr\u00e8s forte \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0&#160;: ramener les filles au bon air, au bon travail, pour qu\u2019elles puissent vivre \u00e0 la campagne dans un environnement non corrompu. La ville, c\u2019est la corruption&#160;; les travaux des champs, c&#8217;est l&#8217;innocence, la puret\u00e9. <\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Toutefois, dans les images d\u2019Henri Manuel, le r\u00f4le du travail chez les filles est bien moindre que chez les gar\u00e7ons. La r\u00e9habilitation des filles se fait par le travail de la terre, les travaux d\u2019atelier et les travaux d\u2019aiguille, mais aussi par le travail domestique&#160;: le m\u00e9nage, la lessive, la cuisine, la buanderie.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Est-ce \u00e0 dire que les filles apprenaient un m\u00e9tier&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Le but de ces institutions est de transformer des filles d\u00e9viantes en domestiques \u2013&#160;ou en m\u00e9nag\u00e8res au foyer. Mais il n&#8217;est pas simple \u00e0 la sortie de l\u2019\u00e9cole de leur trouver une place. Tout le monde est un peu suspicieux \u00e0 leur \u00e9gard. De fait, beaucoup ressortent vagabondes. Parfois, elles rentrent chez elles avec un petit p\u00e9cule.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/Hmc056.jpg\" alt=\"\" width=\"3638\" height=\"2237\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3553\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"padding-top:10pt;\">Photo n&#186; 6&#160;:, Clermont<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Sur cette photo, on ne voit \u00e0 premi\u00e8re vue qu\u2019une chose&#160;: cette jeune femme qui nous regarde, qui regarde le photographe. Elle est jolie, maquill\u00e9e, aguichante, quand d\u2019autres filles paraissent toutes avoir la m\u00eame t\u00eate, la m\u00eame corpulence tass\u00e9e (\u00e0 force de f\u00e9culents), la m\u00eame coupe de cheveux. La femme de dos est sans doute une surveillante, elle a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e dans l\u2019image pour confirmer que les filles sont bien gard\u00e9es. Mais la fille au tablier clair concentre sur elle toute la lumi\u00e8re. <\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> C\u2019est vrai que cette silhouette \u00e0 droite, noire et tr\u00e8s aust\u00e8re, douche un peu la sc\u00e8ne. La joie coquine qui \u00e9mane du personnage de face est contredite par cette silhouette de corbeau. <\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Cette sc\u00e8ne est totalement incongrue. C\u2019est forc\u00e9ment le photographe qui leur a demand\u00e9 de se mettre \u00e0 danser dans ce coin-l\u00e0 de la cour.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Et l\u2019esprit, encore une fois, est difficile \u00e0 saisir&#160;: il y a toujours ce contraste entre un univers d\u2019enfermement et ces corps, ces filles qui dansent, qui s\u2019amusent, coinc\u00e9es sous la muraille.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Et puis, ce sont des filles qui dansent ensemble, deux par deux, cela ouvre le chapitre important de l\u2019\u00e9rotisme, des relations homosexuelles qui se tissent dans ces \u00e9coles de pr\u00e9servation.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Ces images de danse sont troublantes parce qu\u2019elles feraient presque passer ces \u00e9coles de pr\u00e9servation pour des lieux vivables, des colonies de vacances&#8230;<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> De nombreuses photos sont sur cette ligne tr\u00e8s ambigu\u00eb. Il y a, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, un \u00e9norme contraste entre les photos et les textes, dans lesquels on lit qu&#8217;elles sont punies \u00e0 la moindre occasion. Et les punitions, c\u2019est le mitard et la camisole de force. Elles ne sont pas cens\u00e9es s&#8217;amuser. Tout l&#8217;enjeu pour ces \u00e9coles de pr\u00e9servation est de \u00ab&#160;<em>relever<\/em>[3. \u00ab&#160;<em>Ce qu&#8217;il y a de plus difficile dans le rel\u00e8vement des enfants, c&#8217;est le rel\u00e8vement des filles. Ce qu&#8217;il y a de plus difficile dans le rel\u00e8vement des filles, c&#8217;est le rel\u00e8vement de celles qui sont tomb\u00e9es jusqu&#8217;\u00e0 la prostitution publique.<\/em>&#160;\u00bb, Rapport d&#8217;inspection, cit\u00e9 p. I.]&#160;\u00bb les filles. C&#8217;est le terme employ\u00e9, un mot empreint de morale et de religion. Elles ont chut\u00e9, il faut les relever, pour les rendre aptes \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer la soci\u00e9t\u00e9 dans des conditions jug\u00e9es acceptables. Et pour cela, tous les moyens r\u00e9pressifs sont bons. <\/p>\n<h4 class=\"question\">C\u2019est donc comme si ces photos contrevenaient \u00e0 la fois au r\u00e9el des \u00e9coles de pr\u00e9servation et \u00e0 l\u2019image que veulent en donner les institutions&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> C\u2019est le contre-emploi d\u2019une photographie de propagande&#160;: on voit exactement ce qu\u2019on ne devrait pas voir. On voit la v\u00e9rit\u00e9 de ces lieux par la r\u00e9sistance des corps, on voit que ces lieux ne sont pas ce qu\u2019ils auraient d\u00fb \u00eatre. On voit l\u2019enfermement, un peu, mais aussi le reste&#160;: ce qui a rendu ces lieux singuliers. On voit la complicit\u00e9 qui unit les filles bien plus qu\u2019on ne le devrait&#160;! L&#8217;institution combat ces rapprochements, cette sensualit\u00e9, ce d\u00e9sir de s&#8217;amuser&#160;; il faut absolument \u00e9viter que les filles aient leur propre vie en dehors de ce qui est autoris\u00e9 par l&#8217;institution. Mais les photographies montrent l&#8217;\u00e9chec de l&#8217;institution \u00e0 combattre cela.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Pourtant, savoir danser, c&#8217;est important, comme \u00eatre une bonne m\u00e9nag\u00e8re, \u00e7a fait partie de ce qu&#8217;une femme doit savoir faire&#160;! Peut-\u00eatre qu\u2019il s\u2019agit de former de futures \u00e9pouses&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Ce n&#8217;est pas cela qu&#8217;on enseigne dans ces institutions. On ne pr\u00e9pare pas les filles \u00e0 savoir se faire belle et \u00e0 mieux s\u00e9duire les hommes. Au contraire&#160;: elles sont toutes suspect\u00e9es d&#8217;\u00eatre des prostitu\u00e9es. Et il s\u2019agit de montrer qu&#8217;elles ont renonc\u00e9 \u00e0 ce destin fatal et que leur enjeu ne sera plus d&#8217;\u00eatre belle, mais d\u2019\u00eatre bien sage, de bien faire le m\u00e9nage. C\u2019est une des ambigu\u00eft\u00e9s qui traversent toutes les photos, on voudrait les montrer d\u2019une certaine mani\u00e8re, mais on ne peut pas s\u2019emp\u00eacher de les exposer telles qu\u2019on ne veut pas qu\u2019elles soient&#160;: comme des s\u00e9ductrices.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/Hmca008.jpg\" alt=\"\" width=\"3553\" height=\"2421\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3555\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"padding-top:10pt;\">Photo n<sup>o<\/sup> 7 : Cadillac<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Ici, on a une image de lib\u00e9ration. Cela a beau \u00eatre un cours de gymnastique \u2013&#160;on le comprend gr\u00e2ce \u00e0 d\u2019autres clich\u00e9s de la m\u00eame s\u00e9rie&#160;\u2013, l\u00e0, pour cette photo, on leur a sans doute simplement demand\u00e9 de courir. M\u00eame si elles sont en uniforme, coinc\u00e9es entre deux rang\u00e9es d\u2019arbres, la sensation d\u2019\u00e9lan reste dominante. L&#8217;image est floue&#160;; ce n\u2019est que du mouvement. Une \u00e9chapp\u00e9e, presque une image d\u2019\u00e9vasion collective. <\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Cela soutient l\u2019id\u00e9e qu\u2019il y a une forme de s\u00e9duction qui op\u00e8re sur le photographe \u2013&#160;celle dont on essaie de les charger, puis de les d\u00e9barrasser. Sur cette photo, on comprend qu\u2019elle n&#8217;est pas n\u00e9cessairement sexualis\u00e9e, il s&#8217;agirait d&#8217;une libert\u00e9 s\u00e9ductrice, quelque chose qui se maintient contre l\u2019institution ou malgr\u00e9 elle. <\/p>\n<h4 class=\"question\">On a l&#8217;impression d&#8217;une fuite collective et spontan\u00e9e. Y a-t-il beaucoup de tentatives d\u2019\u00e9vasion&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S.M&#160;:<\/span> Oui, d\u00e8s qu\u2019elles peuvent s\u2019\u00e9chapper, elles tentent de le faire. C&#8217;est m\u00eame troublant la facilit\u00e9 avec laquelle elles s&#8217;\u00e9vadent. Il suffit d\u2019une \u00e9chelle qui tra\u00eene et hop&#160;! elles filent.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> Les \u00e9vasions rythment la vie de l\u2019institution, c\u2019est quasiment ritualis\u00e9&#160;! La derni\u00e8re partie du livre propose une sorte de parcours-type des filles des \u00e9coles de pr\u00e9servation&#160;: elles sont arr\u00eat\u00e9es, jug\u00e9es, intern\u00e9es, puis elles s\u2019\u00e9vadent. Le plus souvent, elles sont reprises. Ensuite, elles se tiennent bien quelque temps, dans l\u2019espoir d\u2019\u00eatre\u00ab&#160;lou\u00e9es&#160;\u00bb comme domestiques aupr\u00e8s d\u2019une famille pour, peut-\u00eatre, s&#8217;\u00e9chapper de nouveau.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Pouvez-vous nous raconter la r\u00e9volte de 1934 \u00e0 l\u2019\u00e9cole de pr\u00e9servation de Clermont&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> On n\u2019en sait malheureusement pas grand-chose. Il semblerait que la r\u00e9volte du bagne de gar\u00e7ons de Belle-\u00cele[4. La colonie p\u00e9nitentiaire de Belle-\u00cele est rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre par la r\u00e9volte d\u2019une centaine de colons. Un soir d\u2019ao\u00fbt 1934, apr\u00e8s qu&#8217;un des enfants a \u00e9t\u00e9 rou\u00e9 de coups pour avoir mordu dans un morceau de fromage avant sa soupe, une \u00e9meute \u00e9clate, suivie de l\u2019\u00e9vasion de 55 pensionnaires. Ce fait divers est suivi d\u2019une campagne de presse tr\u00e8s virulente, et va inspirer \u00e0 Jacques Pr\u00e9vert son c\u00e9l\u00e8bre po\u00e8me \u00ab&#160;La chasse \u00e0 l\u2019enfant&#160;\u00bb. Il y d\u00e9nonce la \u00ab&#160;battue&#160;\u00bb organis\u00e9e pour rattraper les fugitifs, avec une prime de 20&#160;francs offerte aux touristes et aux habitants de Belle-\u00cele, pour chaque gar\u00e7on captur\u00e9.] ait commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9bruiter \u2013&#160;sans doute via des surveillantes&#160;\u2013, et que cela ait incit\u00e9 les filles de Clermont, o\u00f9 le r\u00e9gime \u00e9tait particuli\u00e8rement dur, \u00e0 se r\u00e9volter \u00e0 leur tour. <\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">S\u00c1T&#160;:<\/span> On peut supposer que des liens de complicit\u00e9 entre les surveillantes et les filles se nouaient parfois. Dans les archives, une surveillante est d\u00e9crite comme \u00ab&#160;<em>anarchiste<\/em>&#160;\u00bb par l\u2019administration. Il faut dire qu\u2019elles sont elles-m\u00eames extr\u00eamement surveill\u00e9es. L\u2019institution m\u00e8ne \u00e0 leur encontre des enqu\u00eates de moralit\u00e9 tr\u00e8s pouss\u00e9es[5. Voir notamment cette archive p.&#160;76 \u00ab&#160;<em>Comme suite \u00e0 votre communication du 6 f\u00e9vrier \u00e9coul\u00e9 concernant Mme Frangopol, n\u00e9e Chasseur Sylvaine, institutrice \u00e0 l\u2019\u00e9cole de pr\u00e9servation de Doullens, j\u2019ai l\u2019honneur de vous rendre compte que l\u2019enqu\u00eate \u00e0 laquelle j\u2019ai proc\u00e9d\u00e9 ne m\u2019a pas permis d\u2019\u00e9tablir que cette femme fr\u00e9quentait des \u00e9trangers ou des personnes suspectes. Elle a toujours \u00e9t\u00e9 effac\u00e9e et elle n\u2019est pour ainsi dire pas connue \u00e0 Doullens depuis 4 mois que sa m\u00e8re habite une petite maison isol\u00e9e rue Tailly pr\u00e8s de la rue d\u2019Arras. Mme Frango Paul n\u2019affiche aucune autre relation, elle ne re\u00e7oit d\u2019autre part aucune correspondance en dehors des catalogues de grands magasins, n\u00e9anmoins une surveillance discr\u00e8te continuera d\u2019\u00eatre exerc\u00e9e sur ses agissements \u00e0 Doullens.<\/em>&#160;\u00bb].<\/p>\n<h4 class=\"question\">Comment se d\u00e9roule la mutinerie&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> D\u2019apr\u00e8s ce que l\u2019on sait, les filles refusent de monter dans leur chambre ou d\u2019aller au travail. Il y a des \u00e9chauffour\u00e9es&#160;: elles se battent avec les surveillantes. La r\u00e9pression est f\u00e9roce, elles ont toutes \u00e9t\u00e9 mises au mitard, sous camisole de force. Ce n\u2019\u00e9tait pas une tentative d\u2019\u00e9vasion collective, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t une r\u00e9bellion interne. Tout cela a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement \u00e9touff\u00e9 par l\u2019administration. Un seul journal s\u2019est empar\u00e9 de l\u2019histoire, aussit\u00f4t d\u00e9menti par le ministre de la Justice lui-m\u00eame.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Comment s\u2019ach\u00e8ve l\u2019histoire des \u00e9coles de pr\u00e9servation&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">SM&#160;:<\/span> Cela se termine \u00e0 la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand s\u2019organise pour la premi\u00e8re fois une justice sp\u00e9ciale pour les mineurs. On construit alors des \u00e9tablissements sp\u00e9cialis\u00e9s qui ne sont plus des institutions de r\u00e9pression pure. Jusqu\u2019\u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle, \u00e0 la petite Roquette, il y a des enfants de deux ans qui sont prisonniers parce qu\u2019ils ont fait b\u00eatises et que leurs parents sont all\u00e9s voir le juge pour s&#8217;en d\u00e9barrasser. Cela dure jusque dans les ann\u00e9es 1890. De 1905 \u00e0 la Seconde Guerre mondiale, le statut du mineur change, mais sans \u00eatre compl\u00e8tement \u00e9clairci du point de vue du droit. On exp\u00e9rimente un traitement sp\u00e9cial des mineurs sans que la chose soit v\u00e9ritablement organis\u00e9e. C\u2019est une \u00e9tape interm\u00e9diaire. Ces \u00ab&#160;\u00e9coles de pr\u00e9servation&#160;\u00bb correspondent \u00e0 la fin d\u2019un monde, celui o\u00f9 l\u2019on traitait les mineurs comme des adultes.<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3564_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3564_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_3564_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_3564_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_3564_1('footnote_plugin_tooltip_3564_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_3564_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Dans une archive, on lit par exemple&#160;: \u00ab&#160;<em>C. a d\u00e9grad\u00e9 le mur de sa cellule en enlevant le pl\u00e2tre pour se poudrer le visage.<\/em>&#160;\u00bb, p. 42.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_3564_1() { jQuery('#footnote_references_container_3564_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3564_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_3564_1() { jQuery('#footnote_references_container_3564_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3564_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_3564_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_3564_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_3564_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_3564_1(); } } function footnote_moveToAnchor_3564_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_3564_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans les premi\u00e8res ann\u00e9es du XXe&#160;si\u00e8cle, ouvrent \u00e0 Clermont-sur-Oise, Cadillac et Doullens, trois \u00e9tablissements publics la\u00efcs pour mineures nomm\u00e9s \u00ab&#160;\u00e9coles de pr\u00e9servation de jeunes filles&#160;\u00bb o\u00f9 l\u2019on enferme vagabondes et filles r\u00e9calcitrantes de la campagne ou du sous-prol\u00e9tariat. Leur histoire est tr\u00e8s peu connue. 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