{"id":3644,"date":"2017-02-09T14:58:07","date_gmt":"2017-02-09T13:58:07","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=3644"},"modified":"2017-02-09T14:58:07","modified_gmt":"2017-02-09T13:58:07","slug":"une-breche-dans-les-vitrines-de-la-tolerance-zero","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2017\/02\/09\/une-breche-dans-les-vitrines-de-la-tolerance-zero\/","title":{"rendered":"Une br\u00e8che dans les vitrines de la tol\u00e9rance z\u00e9ro"},"content":{"rendered":"<p class=\"entry-translator\">Photos d\u2019Alexis Berg<\/p>\n<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">En novembre 2013, Bill de Blasio est \u00e9lu maire de New York avec un programme ax\u00e9 sur la lutte contre l&#8217;arbitraire de la police. Une chose plut\u00f4t rare, en ces temps s\u00e9curitaires, et un comble, dans la capitale de la \u00ab&#160;tol\u00e9rance z\u00e9ro&#160;\u00bb, politique ultra-r\u00e9pressive qui fait flor\u00e8s depuis les ann\u00e9es 1980. C&#8217;est que, des coins de rues aux tribunaux, une riposte militante s&#8217;est organis\u00e9e contre le \u00ab&#160;<em>stop and frisk&#160;<\/em>&#160;\u00bb, ces arrestations et fouilles subies en permanence par les New-Yorkais des quartiers pauvres.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cet article est issu du n<sup>o<\/sup>8 de la <a href=\"http:\/\/www.zite.fr\/\">revue <em>Z<\/em><\/a>, \u00ab&#160;V\u00e9nissieux, la rouge et la r\u00e9volte&#160;\u00bb (2014), toujours disponible en librairie.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9charger l&#8217;article en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/02\/USA-124-131.pdf\">PDF<\/a>.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab&#160;I DO NOT CONSENT TO THIS ILLEGAL SEARCH&#160;!&#160;\u00bb \u00ab&#160;<em>Je ne consens pas \u00e0 cette fouille ill\u00e9gale&#160;!&#160;<\/em>&#160;\u00bb Ils sont une douzaine \u00e0 crier dans un petit parc du Bronx cet apr\u00e8s-midi, bien qu&#8217;aucun policier ne s&#8217;en prenne \u00e0 eux. \u00ab&#160;&#160;<em>Plus fort&#160;! Tout le quartier doit nous entendre&#160;!<\/em>&#160;&#160;\u00bb Les forces de l&#8217;ordre restent en contrebas, discutant tranquillement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de leurs voitures bleu et blanc. Il s&#8217;agit d&#8217;un atelier d\u2019entra\u00eenement organis\u00e9 le mardi 22 octobre 2013 \u00e0 l&#8217;occasion de la 18<sup>e<\/sup> journ\u00e9e nationale contre les violences polici\u00e8res<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_3644_1('footnote_plugin_reference_3644_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_3644_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_3644_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>. Avec une ample veste rouge tombant jusqu&#8217;aux genoux et une large casquette de base-ball viss\u00e9e sur la t\u00eate, Majesty, New-Yorkais noir d&#8217;une trentaine d&#8217;ann\u00e9es, affiche un style hip-hop qui claque. Au sein de l&#8217;organisation People&#8217;s Justice, il est charg\u00e9 d&#8217;organiser ces ateliers qui permettent de conna\u00eetre ses droits, bien utiles en cas de contr\u00f4le qui d\u00e9rape. Ils sont aussi une exp\u00e9rience corporelle&#160;: oser crier dans la rue, o\u00f9 la police vise justement \u00e0 discipliner les corps, n&#8217;est pas un acte anodin. Par l&#8217;occasion qu&#8217;ils offrent de discuter publiquement du probl\u00e8me des contr\u00f4les, les ateliers sont aussi un outil pour convaincre la population d&#8217;affirmer haut et fort que la police aujourd&#8217;hui est plus dangereuse que rassurante &#8211; m\u00eame pour ceux qui n&#8217;ont \u00ab&#160;rien \u00e0 se reprocher&#160;\u00bb.<\/p>\n<h3 class=\"section\">La th\u00e9orie de la vitre bris\u00e9e<\/h3>\n<p class=\"textbody\">La police de New-York est r\u00e9put\u00e9e dans le monde entier pour son application exemplaire de la th\u00e9orie de la vitre bris\u00e9e. Cette doctrine postule que les actes de d\u00e9linquance mineure pr\u00e9parent le terrain pour la grande d\u00e9linquance et la criminalit\u00e9&#160;: \u00ab&#160;Qui vole un \u0153uf, vole un b\u0153uf&#160;\u00bb. Pi\u00e8ce d&#8217;un puzzle id\u00e9ologique qui pr\u00e9tend embrasser l&#8217;ensemble de la vie sociale, elle est n\u00e9e sous l&#8217;impulsion des premiers groupes de r\u00e9flexion n\u00e9olib\u00e9raux, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980[2. Serge Halimi, <em>Le grand bond en arri\u00e8re. Comment l&#8217;ordre lib\u00e9ral s&#8217;est impos\u00e9 au monde<\/em>, 2004, Fayard (\u00e9puis\u00e9 puis r\u00e9\u00e9dit\u00e9 aux \u00e9ditions Agone en 2012). Pour le r\u00f4le des diff\u00e9rents acteurs dans la diffusion du versant s\u00e9curitaire de cette id\u00e9ologie, voir Lo\u00efc Wacquant, <em>Les prisons de la mis\u00e8re<\/em>, 1999, Raisons d&#8217;Agir, p.&#160;14 et suivantes]. En r\u00e9primant tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8rement les petites d\u00e9gradations ou le vol \u00e0 l&#8217;\u00e9talage, on cherche donc \u00e0 ass\u00e9cher la source des meurtres. L&#8217;entretien des rues et l&#8217;am\u00e9nagement urbain sont pens\u00e9s pour emp\u00eacher les d\u00e9lits, et la \u00ab&#160;tol\u00e9rance z\u00e9ro&#160;\u00bb devient la ligne de conduite de forces de l&#8217;ordre qui se doivent d&#8217;incarner le service public moderne. Un service public dont l&#8217;activit\u00e9 est fa\u00e7onn\u00e9e par une batterie d&#8217;indicateurs statistiques sens\u00e9s en \u00ab&#160;\u00e9valuer&#160;l&#8217;efficacit\u00e9&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Aux \u00c9tats-Unis, une grande partie des politiques publiques se d\u00e9cide \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle des villes, ce qui a permis \u00e0 Rudolph Giulani, \u00e9lu maire de New-York City en 1994, puis \u00e0 Michael Bloomberg, qui lui succ\u00e8de en 2002, de mettre en place la tol\u00e9rance z\u00e9ro. Au programme&#160;: augmentation des effectifs policiers pour arriver \u00e0 quelques 40&#160;000 agents au sein du New-York Police Department[4. Soit 1&#160;agent pour 200&#160;habitants, tandis que des villes comme Marseille ou Lyon ont 1&#160;agent municipal pour 1&#160;500 \u00e0 2&#160;500&#160;habitants, le maintien de l&#8217;ordre \u00e9tant principalement assur\u00e9 par la police nationale.] (NYPD), mise en place d&#8217;un lourd dispositif statistique informatis\u00e9 (COMPSTAT)[5. Sur l&#8217;application d&#8217;un syst\u00e8me similaire dans la ville de Baltimore, voir la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e <em>The Wire<\/em>.], multiplication des contr\u00f4les pr\u00e9ventifs et incarc\u00e9ration massive des d\u00e9linquants. Les prisons se remplissant \u00e0 vitesse grand V, il a fallu construire des \u00e9tablissements p\u00e9nitentiaires dans tout l&#8217;\u00c9tat de New-York[6. Steven Donziger, \u00ab&#160;Fear, Politics, and the Prison-industrial Complex&#160;\u00bb, <em>The Real War on Crime<\/em>, Basic Books, 1996, p. 63-98, cit\u00e9 par Lo\u00efc Wacquant, <em>op. cit.<\/em>, p.&#160;13.].<\/p>\n<div class=\"frame\">\n<h6 class=\"framehead\">L&#8217;arbitraire sous le masque<br \/> du bon sens<\/h6>\n<p class=\"textbody\">La doctrine de la tol\u00e9rance z\u00e9ro affiche la simplicit\u00e9 d&#8217;un raisonnement frapp\u00e9 du coin du bon sens. Qui voudrait que sa rue soit pleine de vitres bris\u00e9es&#160;? Qui ne veut pas vivre dans un cadre agr\u00e9able&#160;? Ces questions sont habilement d\u00e9croch\u00e9es du contexte social dans lequel elles prennent sens&#160;: o\u00f9 ai-je les moyens d&#8217;habiter&#160;? Pourquoi dois-je aller chaque jour travailler dans les quartiers riches&#160;? Quel pouvoir puis-je avoir sur mon quartier&#160;? Qu&#8217;est-ce que je peux faire avec les autres gens qui vivent l\u00e0&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cette \u00ab&#160;s\u00e9curit\u00e9&#160;\u00bb vendue comme une valeur \u00e0 d\u00e9fendre quelle que soit la soci\u00e9t\u00e9 qui va avec est un cheval de Troie qui va l\u00e9gitimer l&#8217;arbitraire policier au sein de la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative. Un processus dont Gilles Sainati et Ulrich Schalchli, membres du Syndicat g\u00e9n\u00e9ral de la magistrature, d\u00e9crivent l&#8217;impulsion par la <span class=\"bold-body\">rationalisation de l&#8217;activit\u00e9 polici\u00e8re<\/span>&#160;: \u00ab&#160;L\u2019\u00c9tat de droit nouvelle mode [\u2026] est devenu un ensemble de processus rythm\u00e9s sur le tempo de l&#8217;urgence, du \u201ctemps r\u00e9el\u201d, disent les bureaucrates, auquel s&#8217;ajoute une organisation calqu\u00e9e sur les r\u00e9seaux informatiques et dont les r\u00e9sultats s&#8217;expriment en tableaux de bord. On parlera du \u201cflux d&#8217;\u00e9vacuation des affaires civiles et p\u00e9nales\u201d pour signifier que la machine \u00e0 punir tourne bien[3. Gilles Sainati et Ulrich Schalchli, <em>La d\u00e9cadence s\u00e9curitaire,<\/em> La Fabrique, 2007, p.&#160;100-101].&#160;\u00bb <\/p>\n<p class=\"textbody\">La protection de chacun contre l&#8217;arbitraire du pouvoir n&#8217;entre pas dans le cadre de ces proc\u00e9dures automatis\u00e9es de production de l&#8217;ordre, dont la l\u00e9gitimit\u00e9 n&#8217;est jamais questionn\u00e9e. C&#8217;est <span class=\"bold-body\">la peur de la sanction<\/span>, que chacun doit ressentir, qui se pr\u00e9sente comme le seul fondement permettant la production d&#8217;un ordre public. Alors que l&#8217;existence du d\u00e9sordre pourrait \u00eatre vue comme le signe d&#8217;une d\u00e9mocratie toujours inachev\u00e9e o\u00f9 nombreux sont ceux qui ne trouvent pas leur compte, il est consid\u00e9r\u00e9 comme un kyste \u00e0 \u00e9liminer \u00e0 tout prix.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le principe de proportionnalit\u00e9 des peines, qui affirme que le vol d&#8217;un \u0153uf appelle une sanction diff\u00e9rente que le vol d&#8217;un b\u0153uf, devient alors un archa\u00efsme g\u00eanant pour la production de l&#8217;ordre. Au contraire, <span class=\"bold-body\">les peines pr\u00e9ventives<\/span> tendent \u00e0 devenir la r\u00e8gle. Il ne s&#8217;agit plus de sanctionner des actes d\u00e9j\u00e0 commis, mais de punir le voleur d\u2019\u0153uf au nom du b\u0153uf qu&#8217;il risque de d\u00e9rober le lendemain. Cette logique de sanction pr\u00e9ventive \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la tol\u00e9rance z\u00e9ro new-yorkaise se retrouvera par la suite dans l&#8217;antiterrorisme, des deux c\u00f4t\u00e9s de l&#8217;Atlantique&#8230;<\/p>\n<\/div>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/02\/usa2-535.jpg\" alt=\"\" width=\"1050\" height=\"720\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3650\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">De la critique des crimes policiers <\/br>\u00e0 celle du harc\u00e8lement quotidien<\/h3>\n<p class=\"textbody\">La tol\u00e9rance z\u00e9ro est un mot d&#8217;ordre qui fait des victimes, et c&#8217;est par l\u00e0 qu&#8217;est d&#8217;abord arriv\u00e9e la contestation. En 1999, suite \u00e0 l&#8217;assassinat d&#8217;Amadou Diallo par la police new-yorkaise, une campagne d&#8217;envergure aboutit \u00e0 la poursuite des agents responsables et au remplacement du chef de la police[7. Lo\u00efc Wacquant, <em>op. cit.<\/em> p.&#160;28-31.]. Pr\u00e8s de quinze ans plus tard, la police continue toutefois de tuer. Le 22 octobre 2013, une exposition se tient autour de la fontaine centrale du parc o\u00f9 se d\u00e9roule l&#8217;atelier de r\u00e9sistance aux contr\u00f4les de police. Sur de grands panneaux, une quarantaine de portraits peints en noir et blanc, assortis de noms et de dates&#160;: des victimes r\u00e9centes dont la m\u00e9moire est honor\u00e9e ce jour-l\u00e0. Plus tard dans l&#8217;apr\u00e8s-midi, une dame noire d&#8217;une cinquantaine d&#8217;ann\u00e9es en impose lorsqu&#8217;elle se met \u00e0 chanter en hommage aux victimes, entre les deux hauts-parleurs install\u00e9s pour l&#8217;occasion de part et d&#8217;autre de la mini-sc\u00e8ne plant\u00e9e au milieu du parc. Elle-m\u00eame \u00ab&#160;famille de victime&#160;\u00bb, elle enjoint la centaine de personnes pr\u00e9sentes \u00e0 continuer le combat pour la v\u00e9rit\u00e9 et la justice. La prochaine \u00e9tape de ce combat est toute proche&#160;: brandissant les panneaux de l&#8217;exposition, la petite foule s&#8217;engage sur les trottoirs des rues du Bronx, direction le commissariat du coin. Tr\u00e8s dynamique, le cort\u00e8ge encha\u00eene les slogans. \u00ab&#160;<em>No Justice No Peace, Fuck the Police<\/em>&#160;\u00bb (\u00ab&#160;Pas de justice pas de paix, nique la police&#160;\u00bb) est aussi bien repris par les parents de victimes que par des militants arborant les casquettes rouges de leur organisation politique. Moins familier pour des oreilles francophones, on entend aussi \u00ab&#160;<em>Stop the Stop and Frisk&#160;!<\/em>&#160;\u00bb Cible embl\u00e9matique des critiques de la tol\u00e9rance z\u00e9ro, la pratique du \u00ab&#160;<em>Stop, question, and frisk&#160;\u00bb &#8211; <\/em>\u00ab&#160;arrestation, interrogatoire et fouille&#160;\u00bb &#8211; symbolise la lutte du NYPD contre la petite d\u00e9linquance.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La critique du <em>stop and frisk a <\/em>op\u00e9r\u00e9 un tournant dans le discours sur la police&#160;: le mouvement d&#8217;opposition n&#8217;est pas parti de cas exceptionnellement violents, mais des centaines de milliers de contr\u00f4les qui font le rapport quotidien de la population \u00e0 la police. \u00ab&#160;<em>La ville est bien plus s\u00fbre qu&#8217;avant, c&#8217;est un fait. \u00c0 Wall Street les gens sont tr\u00e8s contents des progr\u00e8s de la s\u00e9curit\u00e9&#160;\u00bb,<\/em> conc\u00e8de<em> <\/em>Shaun Lin, charg\u00e9 de la d\u00e9fense des droits civiques au sein de l&#8217;association Picture the Homeless.<em> \u00ab&#160;Et c&#8217;est vrai que les touristes ont acc\u00e8s \u00e0 des endroits de la ville o\u00f9 ils n&#8217;allaient pas avant. Mais cinq millions de personnes ont \u00e9t\u00e9 contr\u00f4l\u00e9es depuis que Michael Bloomberg est maire[8. Chiffre confirm\u00e9 par l&#8217;administration new-yorkaise pour la p\u00e9riode de 2002 \u00e0 2013, publi\u00e9 par la <em>New York Civil Liberties Union. &#60;<\/em><a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/www.nyclu.org\/content\/stop-and-frisk-data\">http:\/\/www.nyclu.org\/content\/stop-and-frisk-data<\/a><em>&#62;<\/em>]. \u00c7a fait beaucoup de gens humili\u00e9s&#160;! &#160;\u00bb <\/em>Quelques jours de prison pour celui qui saute les tourniquets du m\u00e9tro, des contr\u00f4les \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition pour les jeunes noirs et latinos, et le sentiment d&#8217;\u00eatre en permanence \u00e0 la merci de l&#8217;humiliation polici\u00e8re pour le reste des habitants des quartiers populaires.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Devant le commissariat, la manifestation s&#8217;arr\u00eate un moment pour d\u00e9noncer les violences r\u00e9guli\u00e8rement perp\u00e9tr\u00e9es sur la population du quartier. Au moment de partir, Majesty, l&#8217;animateur de l&#8217;atelier, s&#8217;emballe&#160;et interpelle directement les policiers post\u00e9s devant le b\u00e2timent&#160;: <em>\u00ab&#160;<\/em><em>Je ne dis pas que vous \u00eates tous des ordures, mais il se passe des choses terribles dans ce commissariat&#160;! Vous n&#8217;avez pas \u00e0 cautionner \u00e7a&#160;! Vous devez parler, vous d\u00e9solidariser&#160;! C&#8217;est possible&#160;! Soyez un peu dignes&#160;!<\/em>&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Un petit concert au milieu d&#8217;un carrefour anim\u00e9 du Bronx met fin \u00e0 la journ\u00e9e de contestation. Parmi les nombreux passants qui rentrent du boulot, tr\u00e8s rares sont ceux qui se joignent \u00e0 l&#8217;assistance compos\u00e9e de militants. Ce moment est d&#8217;abord l&#8217;occasion pour chacun de se dire au revoir avant une dispersion en douceur. Les trente derni\u00e8res personnes pr\u00e9sentes se mettent en cercle, se prennent par la main et r\u00e9p\u00e8tent solennellement des encouragements mutuels. Ce rituel \u00e9tonnant, qui pourrait sonner un peu faux, semble en fait performatif&#160;: il fait vivre une communaut\u00e9 de lutte au-del\u00e0 de l&#8217;appartenance \u00e0 diverses organisations et <em>in fine<\/em>, redonne de la force jusqu&#8217;\u00e0 la prochaine fois.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Le racisme sans racistes des contr\u00f4les de police<\/h3>\n<p class=\"textbody\">La s\u00e9curit\u00e9 vant\u00e9e par la tol\u00e9rance z\u00e9ro est b\u00e2tie sur la mise au pas de toute une partie de la population. Cette discipline s&#8217;applique d&#8217;abord aux pauvres et \u00e0 tous ceux pour qui la rue n&#8217;est pas qu&#8217;un simple sas entre une confortable maison et un boulot bien r\u00e9mun\u00e9r\u00e9. Mais \u00e0 cette \u00e9vidente question sociale s&#8217;ajoute une question raciale. En 2010, un Noir avait dix fois plus de chances de se faire contr\u00f4ler qu&#8217;un Blanc[9. En croisant les donn\u00e9es issues du recensement am\u00e9ricain et celles du bilan des arrestations publi\u00e9 par le NYPD, on constate que les noirs repr\u00e9sentent 25&#160;% de la population new-yorkaise mais 54&#160;% des personnes contr\u00f4l\u00e9es, tandis que les blancs repr\u00e9sentent 45&#160;% de la population et seulement 9&#160;% des personnes contr\u00f4l\u00e9es.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Bloomberg, maire de 2002 \u00e0 fin 2013, assume cette diff\u00e9rence de traitement. En ao\u00fbt 2013, il rappelle que l&#8217;immense majorit\u00e9 des victimes de meurtres sont noires et latinos, et donc que la diminution de la criminalit\u00e9 profite d&#8217;abord \u00e0 ces communaut\u00e9s. Puis il d\u00e9nonce l&#8217;id\u00e9e selon laquelle tous les citoyens devraient avoir les m\u00eames risques d&#8217;\u00eatre contr\u00f4l\u00e9s&#160;: \u00ab&#160;<em>&#160;<\/em><em>Selon cette logique erron\u00e9e, nos policiers devraient arr\u00eater aussi souvent les femmes que les hommes, et aussi souvent les personnes \u00e2g\u00e9es que les jeunes. [\u2026] Le r\u00e9sultat absurde d&#8217;une telle strat\u00e9gie serait que beaucoup plus de crimes seraient commis contre les Noirs et Latinos new-yorkais. Quand il s&#8217;agit de maintien de l&#8217;ordre, le politiquement correct est mortel<\/em>[10. Michael Bloomberg, \u00ab&#160;\u201cStop and frisk\u201d is not racial profiling&#160;\u00bb, <em>Washington Post<\/em>, 19\/08\/2013]<em>&#160;<\/em>.&#160;\u00bb Les jeunes noirs et latinos seraient donc plus contr\u00f4l\u00e9s que les autres parce qu&#8217;ils habitent dans des quartiers plus dangereux et parce qu&#8217;ils adoptent plus souvent des comportements suspects. Les parents devraient se satisfaire de voir leurs enfants emprisonn\u00e9s, puisqu&#8217;au moins ils ne sont pas morts dans un affrontement entre gangs&#8230;<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pourtant, une \u00e9tude men\u00e9e sur la police de Los Angeles montre qu&#8217;entre juillet 2003 et juin 2004, les contr\u00f4les effectu\u00e9s sur des Noirs s&#8217;av\u00e9raient bien plus souvent injustifi\u00e9s &#8211; selon la raison polici\u00e8re elle-m\u00eame &#8211; que ceux subis par des Blancs, qui se r\u00e9v\u00e9laient plus fr\u00e9quemment en possession de drogues ou d&#8217;armes lors du contr\u00f4le[11. \u00ab&#160;A Study of racially disparate outcomes in the Los Angeles Police Department&#160;\u00bb<em>, <\/em>cit\u00e9 par Angela Onwuachi-Willig, \u00ab&#160;An officer and a gentleman&#160;\u00bb, Mack and Charles (dir)<em>, <\/em><em>The New Black<\/em><em>, <\/em>The New Press, 2013.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les policiers am\u00e9ricains seraient-ils alors particuli\u00e8rement racistes&#160;? Le maire balaye cette id\u00e9e par un constat simple&#160;: \u00ab&#160;<em>&#160;Une majorit\u00e9 de nos officiers de police sont noirs, hispaniques et issus d&#8217;autres minorit\u00e9s. [\u2026] Avec le chef de la police Ray Kelly, nous appliquons la tol\u00e9rance z\u00e9ro sur le profilage racial&#160;<\/em>[12. Michael Bloomberg, <em>art. cit.<\/em>].&#160;\u00bb Pour montrer sa d\u00e9termination, il a m\u00eame sign\u00e9 un d\u00e9cret l&#8217;interdisant officiellement. Le jour de sa promulgation, Michael Bloomberg se faisait d&#8217;ailleurs lyrique en affirmant que \u00ab&#160;<em>&#160;<\/em><em>New-York est comme une maison o\u00f9 huit millions de personnes de toutes les races, ethnies et religions doivent pouvoir se sentir en s\u00e9curit\u00e9 pour r\u00e9aliser leurs r\u00eaves<\/em>[13. Michael Bloomberg, Communiqu\u00e9 de presse n<sup>o<\/sup>&#160;183-04 du 12 juillet 2004.]&#160;\u00bb. Plus sobrement, les chercheurs en sciences sociales reconnaissent que chez les policiers comme dans l&#8217;ensemble de la population am\u00e9ricaine, \u00ab&#160;<em>&#160;<\/em><em>le racisme conscient a sans aucun doute diminu\u00e9 par rapport aux g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes[14. Angela Onwuachi-Willig, <em>art. cit.<\/em>, p.&#160;146.].<\/em>&#160;\u00bb Qu&#8217;est-ce qui vient donc entraver les relations r\u00eav\u00e9es entre les policiers et les plus pauvres des jeunes noirs et latinos new-yorkais&#160;? Si les consignes de la hi\u00e9rarchie dissuadent officiellement de cibler en fonction de la race, si les policiers blancs sont une minorit\u00e9 et s&#8217;ils sont de moins en moins anim\u00e9s par des sentiments explicitement racistes, comment expliquer que les Noirs aient toujours dix fois plus de chances de se faire contr\u00f4ler que les Blancs&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>\u00ab&#160;<\/em><em>&#160;Le st\u00e9r\u00e9otype implicite est que les Noirs, particuli\u00e8rement les jeunes, seraient plus violents, hostiles, agressifs et dangereux&#160;\u00bb<\/em>, explique la chercheuse en droit L. Song Richardson<em>. \u00ab&#160;Dans un contexte de maintien de l&#8217;ordre, ces st\u00e9r\u00e9otypes implicites peuvent expliquer qu&#8217;un policier qui n&#8217;a aucune animosit\u00e9 raciale consciente et qui rejette toute grille de lecture raciale en vienne \u00e0 traiter diff\u00e9remment des individus en fonction de leur seule apparence physique<\/em>[15. L. Song Richardson, \u00ab&#160;Arrest efficiency and the fourth amendment&#160;\u00bb, <em>Minnesota Law Review<\/em>, n<sup>o<\/sup>&#160;95, 2011, p.&#160;2038-2039.]<em>.&#160;\u00bb<\/em> Ces m\u00e9canismes inconscients p\u00e8sent surtout sur l\u2019interpr\u00e9tation de situations ambigu\u00ebs. Un Blanc qui s&#8217;attarde devant une voiture en stationnement sera suppos\u00e9 chercher ses cl\u00e9s l\u00e0 o\u00f9, au contraire, un Noir sera soup\u00e7onn\u00e9 de chercher \u00e0 voler le v\u00e9hicule.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce questionnement de la dimension raciale du <em>stop and frisk<\/em> n&#8217;est pas purement th\u00e9orique. Il offre aussi un point d&#8217;appui \u00e0 la mobilisation en permettant d&#8217;attaquer la police en justice. Depuis 1999, plusieurs organisations ont en effet plac\u00e9 le combat sur ce terrain, notamment en s&#8217;associant \u00e0 deux plaintes collectives pour discrimination raciale et contr\u00f4les abusifs. Ces plaintes ont par exemple permis l\u2019\u00e9mergence de nombreux t\u00e9moignages de policiers attestant l&#8217;existence d&#8217;une politique du chiffre qui les incitait \u00e0 contr\u00f4ler \u00e0 tour de bras. Cette mobilisation dans les tribunaux a connu une victoire importante lorsque la juge Schira Scheindlin a d\u00e9clar\u00e9, le 12 ao\u00fbt 2013, que le NYPD allait bel et bien \u00e0 l&#8217;encontre de la constitution am\u00e9ricaine par sa pratique du <em>stop and frisk<\/em>. Le jugement ne se contente pas de reconna\u00eetre qu&#8217;une discrimination a parfois eu lieu, mais reproche \u00e0 la municipalit\u00e9 d&#8217;avoir \u00ab&#160;<em>constamment ferm\u00e9 les yeux sur les preuves de<\/em> stop and frisk <em>anticonstitutionnels<\/em>&#160;\u00bb et m\u00eame d&#8217;avoir \u00ab&#160;<em>maintenu et augment\u00e9 des politiques dont on pouvait pr\u00e9voir qu&#8217;elles m\u00e8neraient \u00e0 toujours plus de violations de la constitution<\/em>&#160;\u00bb[16. Cit\u00e9 par le <em>Center for Constitutionnal Rights. &#60;<\/em><a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/ccrjustice.org\/newsroom\/press-releases\/judge-rules-floyd-case\">http:\/\/ccrjustice.org\/newsroom\/press-releases\/judge-rules-floyd-case<\/a>&#62;]. La mairie de New-York a fait appel de ce jugement qui lui imposait une r\u00e9forme du NYPD. La Cour d&#8217;appel a ensuite dessaisi la juge, accus\u00e9e d&#8217;avoir manqu\u00e9 \u00e0 ses obligations d&#8217;impartialit\u00e9, et remis en discussion l&#8217;\u00e9valuation juridique du <em>stop and frisk<\/em>. Les diff\u00e9rentes \u00e9tapes de ce feuilleton judiciaire ont en tout cas \u00e9t\u00e9 autant d&#8217;occasions de porter publiquement le d\u00e9bat sur l&#8217;action de la police.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/02\/nyc3-031.jpg\" alt=\"\" width=\"1050\" height=\"700\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3651\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">Convaincre, <\/br>de chaque coin de rue <\/br>jusqu&#8217;aux rangs <\/br>du Parti d\u00e9mocrate<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Quelques jours apr\u00e8s la manifestation dans le Bronx, Majesty anime une sc\u00e8ne ouverte de rap au sud de Manhattan, dans l&#8217;un des derniers bars \u00e0 ne pas encore \u00eatre investi par la jeunesse dor\u00e9e. L&#8217;occasion de revenir sur cette campagne contre le <em>stop and frisk<\/em> et sur le r\u00f4le des \u00e9quipes de <em>copwatching<\/em> anim\u00e9es par son organisation, People&#8217;s Justice. Inspir\u00e9 des premi\u00e8res actions des Black Panthers, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, le<em> copwatching<\/em>, ou surveillance de la police, consiste ici \u00e0 cr\u00e9er des groupes d\u00e9ambulant dans les quartiers <\/em>pour dissuader, et le cas \u00e9ch\u00e9ant documenter le harc\u00e8lement policier. Majesty explique&#160;: \u00ab&#160;<em>Une \u00e9quipe se compose dans l&#8217;id\u00e9al de cinq personnes, dont deux munies de cam\u00e9ras&#160;: l&#8217;une filme les policiers tandis que l&#8217;autre filme la premi\u00e8re cam\u00e9ra, au cas o\u00f9 elle serait elle-m\u00eame prise pour cible. Le temps pass\u00e9 dans la rue quand la police n&#8217;est pas en action est loin d&#8217;\u00eatre perdu&#160;: \u00e0 l&#8217;image des ateliers d\u2019entra\u00eenement aux contr\u00f4les, il s&#8217;agit avant tout de discuter avec les autres habitants du quartier du r\u00f4le de la police.&#160;<\/em>&#160;\u00bb On construit ainsi petit \u00e0 petit une politisation des inqui\u00e9tudes que chacun peut ressentir face aux \u00ab&#160;forces de l&#8217;ordre&#160;\u00bb cens\u00e9es prot\u00e9ger la population. Nombre de parents s&#8217;inqui\u00e8tent plus des contr\u00f4les \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition subis par leurs enfants que de la menace hypoth\u00e9tique d&#8217;\u00eatre agress\u00e9s par un jeune d\u00e9linquant. L&#8217;image de la victime de l&#8217;ins\u00e9curit\u00e9 tend \u00e0 s&#8217;effacer derri\u00e8re la solidarit\u00e9 avec les victimes du harc\u00e8lement policier.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Un changement qui ne s&#8217;est pas fait sans difficult\u00e9s, comme l&#8217;explique<em> <\/em>Kazembe Balagun, militant du <em>Malcom X Grassroots Movement<\/em>, et responsable du bureau new-yorkais du <em>Rosa Luxembourg Stiftung<\/em> (<em>think tank<\/em> du principal parti allemand d&#8217;opposition, Die Linke). <em>\u00ab&#160;<\/em><em>&#160;Au d\u00e9but, il a fallu r\u00e9pondre aux gens qui disaient \u201cles rues sont plus s\u00fbres maintenant, et les gens que vous d\u00e9fendez sont des dealers\u201d&#160;<\/em><em>.&#160;\u00bb <\/em>\u00c0 47 ans, apr\u00e8s des ann\u00e9es pass\u00e9es dans le milieu militant, il re\u00e7oit aujourd&#8217;hui en costume chic dans son grand bureau situ\u00e9 au c\u0153ur de Manhattan. C&#8217;est de l\u00e0 qu&#8217;il tente de d\u00e9crypter les dynamiques \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les mouvements sociaux pour construire une alternative radicale compatible avec des partis politiques institutionnels. <em>\u00ab&#160;<\/em><em>\u00c0 qui appartient la ville&#160;? C&#8217;est la question pos\u00e9e par cette politique de contr\u00f4les syst\u00e9matiques qui excluent toute une partie de la population des espaces publics. Si je ne peux pas me sentir \u00e0 l&#8217;aise au coin de ma rue, o\u00f9 vais-je me sentir bien&#160;? Il faut mettre \u00e7a en lien avec la politique du logement, qui elle aussi vise \u00e0 trier les habitants de New-York et favorise les plus riches en laissant des centaines de milliers de logement inoccup\u00e9s. Propri\u00e9t\u00e9, citoyennet\u00e9 et droit \u00e0 la ville sont li\u00e9s.<\/em><em> &#160;\u00bb<\/em><\/p>\n<h3 class=\"section\">Une campagne ancr\u00e9e \u00e0 gauche<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Le parvis de l&#8217;h\u00f4tel de ville est prot\u00e9g\u00e9 de l&#8217;agitation du <em>Financial District<\/em> par de petits jardins et un poste de contr\u00f4le antiterroriste par lequel doivent passer tous ceux qui pr\u00e9tendent traverser l&#8217;esplanade. C&#8217;est le chemin qu&#8217;ont d\u00fb suivre la cinquantaine d&#8217;activistes r\u00e9unis ce mercredi 6 novembre 2013 pour r\u00e9clamer la fin du <em>stop and frisk<\/em>. Entre deux prises de parole, une promesse se faufile sur les marches de la mairie&#160;:<em> \u00ab&#160;<\/em><em>Nous ne choisirons pas entre la s\u00e9curit\u00e9 publique et le respect des communaut\u00e9s de notre ville.<\/em><em>&#160;\u00bb<\/em> Ainsi s&#8217;exprime le repr\u00e9sentant de Bill De Blasio, l&#8217;homme qui vient, la veille, de remporter haut la main les \u00e9lections municipales[17. Il a recueilli environ 800&#160;000&#160;voix parmi les huit millions d&#8217;habitants de la ville, contre environ 250&#160;000 au candidat r\u00e9publicain Joe Lhota.]. Comment le candidat du parti d\u00e9mocrate en est-il venu \u00e0 placer la remise en cause de l&#8217;activit\u00e9 polici\u00e8re au c\u0153ur de sa campagne \u00e9lectorale&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">En trois mandats successifs, Michael Bloomberg avait su affirmer son style autoritaire et ouvertement hostile \u00e0 tout ceux qui sortent du rang, d\u00e9veloppant ainsi un ras-le-bol g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. M\u00eame les plus d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 ne jamais faire confiance \u00e0 un candidat issu du Parti d\u00e9mocrate, organisation peu r\u00e9put\u00e9e pour ses penchants r\u00e9volutionnaires, ont \u00e9prouv\u00e9 une certaine satisfaction \u00e0 ce que quelqu&#8217;un dise enfin haut et fort que la ville n&#8217;a pas \u00e0 \u00eatre enti\u00e8rement pens\u00e9e pour les riches propres sur eux et les touristes.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C&#8217;est ce qu&#8217;a fait Bill De Blasio en choisissant pour slogan de campagne le titre d&#8217;un roman de Charles Dickens, <em>Le Conte de deux villes<\/em> (<em>A Tale of Two Cities)<\/em>, signifiant par l\u00e0 que la ville des travailleurs pauvres et des minorit\u00e9s allait prendre sa revanche sur la brillante cit\u00e9 des<em> traders<\/em>. Parti d&#8217;une position minoritaire parmi les candidats d\u00e9mocrates, il s&#8217;est d\u00e9marqu\u00e9 en mettant en avant des mesures symboliques ouvertement anti-Bloomberg, comme la taxation des hauts-revenus pour financer un meilleur accueil public de la petite enfance. La critique du <em>stop and frisk<\/em><em> <\/em>entrait parfaitement dans le cadre de cette strat\u00e9gie osant s&#8217;ancrer \u00e0 gauche. Le marketing \u00e9lectoral a fait le reste, De Blasio multipliant les apparitions avec sa femme noire et leurs enfants m\u00e9tisses, \u00e9rig\u00e9s en symbole d&#8217;une ville r\u00e9concili\u00e9e. Les r\u00e9publicains auront d\u00e9fendu leur politique s\u00e9curitaire jusqu&#8217;au bout, via les Unes spectaculaires des tablo\u00efds promettant le chaos aux \u00e9lecteurs qui oseraient porter un De Blasio repeint en rouge et d\u00e9crit comme un revenant de l&#8217;Union sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Quelques jours avant le triomphe \u00e9lectoral de Bill de Blasio, Nicholas Mirzoeff, professeur \u00e0 la New York University et actif lors du mouvement Occupy Wall Street, r\u00e9sumait ainsi le sentiment de beaucoup de militants new-yorkais&#160;: <em>\u00ab&#160;<\/em><em>&#160;Il ne faut rien attendre de lui. Il ne va probablement pas changer les choses en profondeur, mais son \u00e9lection est le signe de changements, d&#8217;un rapport de force nouveau dans New-York, ce dont on ne peut que se r\u00e9jouir.<\/em><em>&#160;\u00bb <\/em>La premi\u00e8re mesure prise par le nouveau maire peut avoir de quoi \u00e9tonner&#160;: pour mettre fin au <em>stop and frisk<\/em>, il a rappel\u00e9 aux affaires celui qui fut la cheville ouvri\u00e8re de la tol\u00e9rance z\u00e9ro&#160;: William Bratton, chef de la police de New-York entre 1994 et 1996. L&#8217;id\u00e9ologie de l&#8217;homme providentiel a encore frapp\u00e9&#160;: celui qui a su affronter la criminalit\u00e9 saurait bien affronter les policiers et leurs pratiques discriminatoires&#8230;<\/p>\n<p class=\"textbody\">Fin janvier 2014, De Blasio et Bratton ont annul\u00e9 l&#8217;appel interjet\u00e9 par l&#8217;administration Bloomberg dans le proc\u00e8s qui oppose la mairie de New-York aux victimes de contr\u00f4les discriminatoires. Un geste imm\u00e9diatement d\u00e9nonc\u00e9 par les syndicats de police, outr\u00e9s d&#8217;\u00eatre ainsi l\u00e2ch\u00e9s par leur hi\u00e9rarchie. Les rebondissements judiciaires sont donc loin d&#8217;\u00eatre termin\u00e9s. En attendant, William Bratton explique sa strat\u00e9gie pour une future r\u00e9forme du NYPD fond\u00e9e sur la restauration d&#8217;une relation privil\u00e9gi\u00e9e avec les diff\u00e9rentes communaut\u00e9s pour trier ensemble le bon grain de l&#8217;ivraie, poursuivre les criminels sans harceler la population. De l\u00e0 \u00e0 renverser l&#8217;id\u00e9ologie de la production de l&#8217;ordre par la peur, rien n&#8217;est encore gagn\u00e9.<\/p>\n<hr\/>\n<p>&#160;<\/p>\n<hr\/>\n<p>&#160;<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/02\/pictoTT-Z8.jpg\" alt=\"\" width=\"1500\" height=\"1079\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3652\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\" style=\"text-align:center\">Occupy Wall Street<\/h3>\n<h4 class=\"question\" style=\"text-align:center\">La police et la question raciale dans un mouvement de r\u00e9appropriation de l&#8217;espace public<\/h4>\n<p class=\"textbody\">En occupant le petit parc Zuccotti pendant plusieurs semaines \u00e0 l&#8217;automne 2011, \u00e0 proximit\u00e9 d&#8217;une des premi\u00e8res places boursi\u00e8res du monde, quelques milliers de personnes ont incarn\u00e9 le pendant am\u00e9ricain d&#8217;un moment de repolitisation des espaces publics \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle mondiale, qui s&#8217;est appel\u00e9 \u00ab&#160;mouvement des places&#160;\u00bb en Gr\u00e8ce, \u00ab&#160;15-M&#160;\u00bb en Espagne, ou les Indign\u00e9s dans les m\u00e9dias fran\u00e7ais. Nicholas Mirzoeff, professeur blanc \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 NYU qui affirme avoir \u00ab&#160;<em>trouv\u00e9 sa communaut\u00e9<\/em>&#160;\u00bb dans l&#8217;occupation, insiste sur son importance symbolique&#160;: \u00ab&#160;<em>Occupy a pos\u00e9 publiquement la question de l&#8217;\u00e9galit\u00e9 d&#8217;une mani\u00e8re qui n&#8217;avait plus \u00e9t\u00e9 possible depuis longtemps.&#160;<\/em><em>&#160;\u00bb <\/em>Le r\u00f4le d&#8217;<em>Occupy<\/em> aurait donc \u00e9t\u00e9 central par la l\u00e9gitimit\u00e9 qu&#8217;il a fait gagner \u00e0 un discours d\u00e9j\u00e0 port\u00e9 par divers groupes politiques plut\u00f4t que dans la constitution de nouvelles forces pr\u00eates \u00e0 agir ensemble. \u00ab&#160;<em>La campagne de De Blasio centr\u00e9e sur l&#8217;\u00e9galit\u00e9 aurait \u00e9t\u00e9 impossible avant Occupy<\/em><em>, <\/em>continue-t-il avant de dresser un bilan amer de cette exp\u00e9rience du point de vue de la question raciale.<em>&#160;<\/em><em>Ce qui est terrible, c&#8217;est qu&#8217;Occupy \u00e9tait davantage homog\u00e8ne et blanc \u00e0 la fin qu&#8217;au d\u00e9but. Les mouvements noirs nous ont assez clairement signifi\u00e9 qu&#8217;Occupy \u00e9tait per\u00e7u comme un mouvement blanc. <\/em><em>&#160;\u00bb <\/em>Un bilan que mod\u00e8re Kazembe Balagun, militant noir du <em>Malcom X Grassroots Movement&#160;: \u00ab&#160;<\/em><em>La jonction entre les mouvements contemporains sur les droits civiques et Occupy n&#8217;a \u00e9t\u00e9 que partielle, mais on a connu des moments importants. Des gens des quartiers Nord sont descendus jusqu&#8217;au Financial District pour parler des contr\u00f4les de police et ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00e9cout\u00e9s par une assembl\u00e9e de 200 personnes d&#8217;Occupy. La manifestation organis\u00e9e apr\u00e8s l\u2019ex\u00e9cution de Troy Davis <\/em> [le 21 septembre 2011, pour le meurtre d&#8217;un policier vingt ans auparavant, alors qu&#8217;un large mouvement de soutien d\u00e9fendait son innocence (Ndlr)] <em>s&#8217;est termin\u00e9e au Zuccotti Park, et un mouvement Occupy the Bronx est aussi n\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0. La question des droits n&#8217;\u00e9tait toutefois pas au c\u0153ur de ce mouvement centr\u00e9 sur la d\u00e9nonciation de la finance et l&#8217;affirmation du pouvoir des 99&#160;%, et on a \u00e9videmment connu des probl\u00e8mes de racisme au c\u0153ur de l&#8217;occupation. En tout cas, l&#8217;espace politique qui s&#8217;est ouvert a \u00e9t\u00e9 investi par la question raciale.<\/em>&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cet espace a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par un v\u00e9cu commun de la r\u00e9pression polici\u00e8re. Si les pratiques \u00e9meuti\u00e8res de d\u00e9gradations et d&#8217;affrontement avec la police ont \u00e9t\u00e9 marginales, les participants \u00e0 <em>Occupy<\/em> ont massivement choisi de bousculer la tol\u00e9rance z\u00e9ro new-yorkaise, en descendant des trottoirs pour manifester directement sur la chauss\u00e9e (ce qui n&#8217;arrive que rarement aujourd&#8217;hui aux \u00c9tats-Unis), en \u00e9crivant des slogans au sol et surtout en campant au milieu du <em>Financial District<\/em>. Le NYPD a r\u00e9pondu en multipliant les violences, les arrestations et l&#8217;usage des gaz lacrymog\u00e8nes[18. \u00ab&#160;NYPD et OWS&#160;: deux styles qui s&#8217;opposent&#160;\u00bb, Alex Vitale, traduit par J. Strauser pour Collectif, <em>Occupy Wall Street&#160;! Textes, essais et t\u00e9moignages des indign\u00e9s, <\/em>Les Ar\u00e8nes, 2012.]. L&#8217;exp\u00e9rience de la r\u00e9pression a renforc\u00e9 un sentiment commun de d\u00e9fiance envers le NYPD, y compris chez des \u00e9tudiants ou des travailleurs blancs qui ne sont pas les plus expos\u00e9s au harc\u00e8lement policier au coin de leur rue. Les militants engag\u00e9s depuis des ann\u00e9es dans la critique de la police \u00e0 travers la <em>Coalition du 22 octobre<\/em> l&#8217;ont bien compris et s&#8217;en f\u00e9licitent dans leur appel \u00e0 la 16<sup>e<\/sup> journ\u00e9e nationale contre les violences polici\u00e8res en octobre 2011, non sans regretter que dans quelques villes, comme \u00e0 Greensboro et Minneapolis, les assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales d&#8217;<em>Occupy<\/em><em> <\/em>aient pris des positions favorables au maintien de bonnes relations avec la police, emp\u00eachant ainsi l&#8217;alliance avec les communaut\u00e9s pour qui l&#8217;hostilit\u00e9 polici\u00e8re est une \u00e9vidence quotidienne[19. \u00ab&#160;National Day of Protest 2011: New Connections and New Possibilites for Deepening&#160;Resistance&#160;\u00bb, <em>in<\/em> October 22<sup>nd<\/sup> Coalition, <em>Wear black&#160;! &#60;<\/em><a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/october22nationaldayofprotest.wordpress.com\/\">http:\/\/october22nationaldayofprotest.wordpress.com<\/a><em>&#62;<\/em>].<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3644_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3644_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_3644_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_3644_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_3644_1('footnote_plugin_tooltip_3644_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_3644_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> \u00ab&#160;National Day of Protest to Stop Police Brutality, Repression, and the Criminalization of a Generation&#160;\u00bb, organis\u00e9 par la October 22 Coalition<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_3644_1() { jQuery('#footnote_references_container_3644_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3644_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_3644_1() { jQuery('#footnote_references_container_3644_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3644_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_3644_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_3644_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_3644_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_3644_1(); } } function footnote_moveToAnchor_3644_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_3644_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Photos d\u2019Alexis Berg En novembre 2013, Bill de Blasio est \u00e9lu maire de New York avec un programme ax\u00e9 sur la lutte contre l&#8217;arbitraire de la police. 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