{"id":3752,"date":"2017-04-10T17:16:46","date_gmt":"2017-04-10T15:16:46","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=3752"},"modified":"2017-04-10T17:16:46","modified_gmt":"2017-04-10T15:16:46","slug":"les-vaches-revent-elles-du-travail","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2017\/04\/10\/les-vaches-revent-elles-du-travail\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Les vaches r\u00eavent-elles du travail\u00a0?\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Quel point commun entre un cochon \u00e9lev\u00e9 \u00e0 la cha\u00eene par l\u2019industrie agroalimentaire, une professeure de musique en coll\u00e8ge, une brebis paissant dans les alpages et un directeur des services v\u00e9t\u00e9rinaires pendant la crise de la vache folle&#160;? Tous travaillent. Partant de l\u00e0, se pose la question de leurs conditions de travail et de leur rapport \u00e0 cette activit\u00e9.<br \/>\nJocelyne Porcher, \u00e9leveuse de brebis devenue sociologue, \u00e9tudie les relations de travail entre humains et animaux d\u2019\u00e9levage<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_3752_1('footnote_plugin_reference_3752_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_3752_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_3752_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>. Lise Gaignard est psychanalyste et chercheuse en psychodynamique du travail[2. <em>Chroniques du travail ali\u00e9n\u00e9<\/em>, 2015, \u00e9ditions D\u2019une.]. Elle s\u2019int\u00e9resse non pas \u00e0 la \u00ab&#160;souffrance&#160;\u00bb ou au \u00ab&#160;bien \u00eatre&#160;\u00bb, mais plut\u00f4t \u00e0 \u00ab&#160;la construction psychique li\u00e9e \u00e0 l\u2019activit\u00e9 de travail&#160;\u00bb. Elles confrontent ici leurs mani\u00e8res de penser cette activit\u00e9 particuli\u00e8re qui lie humains et animaux plus souvent qu\u2019on le croit.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cet article est le deuxi\u00e8me d&#8217;une s\u00e9rie de six publications issues du troisi\u00e8me num\u00e9ro de <em><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/revue-papier\/\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">Jef Klak<\/a><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/revue-papier\/\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\"><\/a><\/em>, \u00ab&#160;<a href=\"http:\/\/jefklak.org\/?page_id=2936\">Selle de ch&#8217;val<\/a>&#160;\u00bb, et publi\u00e9es en ligne \u00e0 l&#8217;occasion de la sortie du nouveau num\u00e9ro, \u00ab&#160;<a href=\"http:\/\/jefklak.org\/?page_id=3711\">Ch&#8217;val de course<\/a>&#160;\u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9charchez l&#8217;entretien en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/PorcherGaignard_SiteJK.pdf\">PDF<\/a>.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Sur quoi travaillez-vous et comment vous \u00eates-vous rencontr\u00e9es&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">Jocelyne Porcher&#160;:<\/span> J\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9leveuse de brebis puis j\u2019ai d\u00fb arr\u00eater. \u00c0 33 ans, j\u2019ai repris un cursus de formation et j\u2019ai obtenu un brevet de technicien agricole et un BTS Productions animales. Lors d\u2019un stage, je me suis retrouv\u00e9e dans une porcherie industrielle. La rencontre avec la violence productiviste a \u00e9t\u00e9 un choc. Plus tard, quand je suis arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019Inra (Institut national de la recherche agronomique) pour un stage d\u2019ing\u00e9nieur agricole, j\u2019ai d\u00e9couvert les recherches sur le \u00ab&#160;bien-\u00eatre animal&#160;\u00bb&#160;: mettre des vaches dans des labyrinthes, infliger des chocs \u00e9lectriques \u00e0 des moutons pour prouver leur capacit\u00e9 \u00e0 anticiper\u2026 J\u2019ai pu constater que les chercheurs sur le \u00ab&#160;bien-\u00eatre animal&#160;\u00bb ne connaissaient ni les animaux, ni les \u00e9leveurs \u2013 qu\u2019ils m\u00e9prisaient ouvertement \u2013, ni m\u00eame l\u2019\u00e9levage. Seules semblent compter leurs petites manip\u2019, leurs publications scientifiques et leur place dans le monde acad\u00e9mique. C\u2019est en travaillant avec eux que j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de devenir moi-m\u00eame chercheuse, pour servir d\u2019autres int\u00e9r\u00eats que ceux de l\u2019agro-industrie. J\u2019ai d\u2019abord travaill\u00e9 sur l\u2019attachement entre \u00e9leveurs et animaux, ce lien formidable observ\u00e9 lors de mon exp\u00e9rience d\u2019\u00e9leveuse, mais c\u2019est surtout la souffrance des \u00e9leveurs qui ressortait de mes \u00e9tudes et donc, j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 la comprendre.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">Lise Gaignard\u2009<\/span>: Je suis pour ma part psychanalyste et j\u2019ai travaill\u00e9 dans des cliniques pratiquant la psychoth\u00e9rapie institutionnelle[3. La psychoth\u00e9rapie institutionnelle est une th\u00e9orie et une pratique th\u00e9rapeutique en institution psychiatrique qui met l\u2019accent sur la d\u00e9sali\u00e9nation, la dynamique de groupe et la relation entre soignants et soign\u00e9s. Selon celui qu\u2019on consid\u00e8re comme son fondateur, Fran\u00e7ois Tosquelles, la psychoth\u00e9rapie institutionnelle \u00ab&#160;<em>\u2009marche sur deux jambes&#160;: Karl Marx et Sigmund Freud<\/em>&#160;\u00bb, qui permettent de penser ensemble les deux ali\u00e9nations, l\u2019une psychopathologique, l\u2019autre sociale.]. Pendant la crise de la vache folle, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9e sur la \u00ab&#160;souffrance au travail&#160;\u00bb \u2013 comme ils disent \u2013 des directeurs des services v\u00e9t\u00e9rinaires (DSV). Ils n\u2019arrivaient pas \u00e0 organiser les abattages de troupeaux&#160;; cela leur faisait des cauchemars. Ils s\u2019\u00e9taient dit qu\u2019une psychanalyste, c\u2019\u00e9tait bien, pour leur enlever les cauchemars.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que nous nous sommes rencontr\u00e9es, au Conservatoire national des arts et m\u00e9tiers (Cnam). Suite \u00e0 mon recrutement \u00e0 l\u2019Inra, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 d\u00e9tach\u00e9e au Laboratoire psychodynamique du travail et de l\u2019action de Christophe Dejours&#160;: je faisais des enqu\u00eates sur le travail dans les porcheries industrielles, et c\u2019est en mobilisant la psychodynamique[4. La psychodynamique du travail est une discipline cr\u00e9\u00e9e par Christophe Dejours au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 afin d\u2019analyser les processus psychiques mis en place par une personne face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du travail. Elle \u00e9tudie les probl\u00e8mes de relations entre les diff\u00e9rents partenaires de travail et les processus subjectifs et psycho-affectifs mobilis\u00e9s par les contraintes du travail.] que j\u2019ai pu faire ces recherches en \u00e9tant moi-m\u00eame moins en souffrance. J\u2019allais chez les gens, ils \u00e9talaient leurs histoires, ils pleuraient et je les laissais en larmes sur leur table de cuisine. Je me suis dit que quelque chose n\u2019allait pas, qu\u2019il fallait prendre les choses autrement, avoir une r\u00e9ponse collective \u00e0 la souffrance exprim\u00e9e par les \u00e9leveurs.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L.\u2009G.&#160;:<\/span> L\u2019\u00e9levage industriel est quelque chose de construit collectivement dont, au fond, tout le monde est plus ou moins responsable. Les enqu\u00eates de Jocelyne sur la souffrance dans les porcheries ont politis\u00e9 la question, laquelle est complexe, puisque les victimes sont aussi les coupables. La psychodynamique du travail montre que les victimes, ce sont aussi bien les cochons que les \u00e9leveurs ou les vacanciers qui vont sur les plages pleines d\u2019algues vertes. Son travail permet de sortir des fausses alternatives que portent les experts du bien-\u00eatre animal et les abolitionnistes de toute forme \u00ab&#160;d\u2019exploitation animale[5. C\u2019est-\u00e0-dire y compris l\u2019\u00e9levage (qu\u2019il soit industriel ou paysan) ainsi que toute forme de domestication.]&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Surtout que les cochons ne sont pas seulement des victimes&#160;; ils collaborent au travail. Ils sont comme nous&#160;: ils sont trop bons, ils supportent tout par exc\u00e8s de gentillesse. C\u2019est en cela que la question du travail est int\u00e9ressante&#160;: les cochons per\u00e7oivent nos d\u00e9sirs et cherchent \u00e0 bien se comporter pour nous faire plaisir.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Sur quelle d\u00e9finition du travail vous appuyez-vous pour questionner l\u2019une, les animaux au travail, l\u2019autre les salari\u00e9s qui vous consultent&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Pour penser les animaux au travail, je me suis d\u2019abord appuy\u00e9e sur <em>Le Manuscrit de 1844<\/em> de Karl Marx&#160;: le travail y est avant tout d\u00e9crit comme un rapport \u00e9mancipateur \u00e0 la nature, une action sur le monde pour le transformer. Cela m\u2019a permis de comprendre comment et pourquoi on vivait avec les animaux. Je suis partie de cette hypoth\u00e8se&#160;: c\u2019est le travail qui nous r\u00e9unit et qui nous permet de vivre ensemble. Les \u00e9leveurs ne vivent pas avec les animaux pour gagner de l\u2019argent. Ils n\u2019en gagnent pas. Ils travaillent avec les animaux parce qu\u2019ils veulent vivre avec eux.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Car travailler, c\u2019est d\u2019abord vivre ensemble, c\u2019est chercher \u00e0 s\u2019\u00e9manciper des contraintes et de la trag\u00e9die de la vie. En \u00e9levage, le travail permet, aux animaux comme \u00e0 nous-m\u00eames, de comprendre et d\u2019appr\u00e9hender les choses, de les ma\u00eetriser un peu pour que le moment de vie en commun entre \u00e9leveurs et animaux devienne autre chose qu\u2019une trag\u00e9die \u2013 m\u00eame si \u00e7a finit tragiquement pour les animaux et pour nous-m\u00eames.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L. G.&#160;:<\/span> Il faut bien distinguer travail et emploi. J\u2019utilise deux d\u00e9finitions. D\u2019abord celle de Claude Veil dans <em>Psychiatrie et milieu de travail[6. Dans <em>Psychiatrie fran\u00e7aise<\/em>, vol. XXVII\/96.]<\/em>&#160;: le travail, c\u2019est toute production de services ou de biens entra\u00eenant des liens entre les personnes. Quand on emm\u00e8ne son gamin \u00e0 l\u2019\u00e9cole, on travaille. \u00c7a permet de d\u00e9stabiliser la question, de la complexifier. On sort de la d\u00e9finition sociologique du travail, qui est souvent recouverte par la question de l\u2019emploi, ce qui fait qu\u2019on ne sait souvent plus de quoi on parle dans les d\u00e9bats publics. Le travail pose la question de la production commune d\u2019une soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019autre d\u00e9finition, c\u2019est celle de la psychodynamique du travail, de Christophe Dejours&#160;: le travail est l\u2019effort ajout\u00e9 \u00e0 la prescription pour qu\u2019elle devienne r\u00e9alisable. On a toujours une prescription qu\u2019on ne pourra pas mettre en \u0153uvre parce qu\u2019elle est trop loin du r\u00e9el, parce qu\u2019il y a des prescriptions contradictoires \u2013 faire vite <em>et<\/em> faire bien <em>et<\/em> en toute s\u00e9curit\u00e9. On doit donc arbitrer en permanence entre ce qu\u2019on fait et ce qu\u2019on dit. Le travail, c\u2019est alors l\u2019effort que je produis pour faire au mieux, c\u2019est-\u00e0-dire au moins mal, en fonction de ce qu\u2019on m\u2019a demand\u00e9 et de ce qui est possible. Cela d\u00e9pend aussi de si je suis fatigu\u00e9e ou en pleine forme, de retour de vacances ou d\u00e9j\u00e0 \u00e0 bout le lundi. Il s\u2019agit de r\u00e9fl\u00e9chir sur cet investissement, qui est totalement invisible, car les arbitrages ne durent qu\u2019un quart de milli\u00e8me de seconde&#160;: on est<em> pris <\/em>dedans. Or, c\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side la marge de man\u0153uvre qui permet de ne pas laisser les gens en train de pleurer sur la table de la cuisine.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> J\u2019ai pu aussi le v\u00e9rifier dans mes recherches&#160;: le travail des vaches ne r\u00e9side pas tant dans le suivi de proc\u00e9dures que dans leur effort pour bien faire, sans lequel \u00e7a ne marche pas. Nous l\u2019avons montr\u00e9 avec Tiphaine Schmitt en \u00e9tudiant le rapport des vaches au robot de traite dans une exploitation laiti\u00e8re[7. Jocelyne Porcher et Tiphaine Schmitt, \u00ab&#160;Les vaches collaborent-elles au travail&#160;? Une question de sociologie&#160;\u00bb, <em>Revue du MAUSS,<\/em> 2010\/1 (no 35), p.\u2009235-261.], pour lequel il n\u2019y a pas de proc\u00e9dure&#160;: les vaches se d\u00e9brouillent entre elles pour acc\u00e9der \u00e0 la machine. Nous avons montr\u00e9 que cet ajustement n\u2019est pas de l\u2019ordre du conditionnement ni de la hi\u00e9rarchie, mais consiste en un ensemble d\u2019arrangements entre les vaches elles-m\u00eames, assez dr\u00f4le \u00e0 observer. Certaines peuvent m\u00eame enrayer la machine&#160;: il y en a une par exemple qui s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e une demi-heure \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du robot, avec les autres qui pi\u00e9tinaient derri\u00e8re. Elle a bloqu\u00e9 le syst\u00e8me, volontairement.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019enjeu est de montrer aux \u00e9leveurs qui ne le per\u00e7oivent pas que les vaches conservent une marge d\u2019autonomie, m\u00eame si elles ont l\u2019air d\u2019agir soit par conditionnement soit parce qu\u2019elles sont contraintes. Les concepteurs des machines \u00e0 traire s\u2019efforcent d\u2019ailleurs de r\u00e9duire cette marge, pour que les vaches ne soient que des pions, forc\u00e9es de suivre le chemin pr\u00e9vu. Ils s\u2019efforcent en fait de les emp\u00eacher de travailler.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L. G.&#160;:<\/span> Ici, le travail de la vache, c\u2019est l\u2019effort pour rendre le robot de traite \u00e0 peu pr\u00e8s utile.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Le travail est un investissement dans la production, mais la vache ne <em>produit<\/em> pas du lait. Elle se moque de la courbe de production. En revanche, elle a conscience de toute l\u2019organisation autour d\u2019elle, et agit pour que tout se passe bien. C\u2019est plus facile de parler de travail concernant les chiens de berger, les chiens policiers ou d\u2019aveugle, parce qu\u2019ils ont une vision de la finalit\u00e9 de leur travail&#160;: c\u2019est une production de services. Mais m\u00eame ceux qui forment les chiens le per\u00e7oivent souvent comme du conditionnement. Pourtant, les chiens de berger sont encore plus au fait du travail que le berger lui-m\u00eame, car ils connaissent mieux les brebis. Il y a donc ceux qui prennent des initiatives et ceux auxquels le berger dit sans cesse&#160;: \u00ab&#160;\u00c0 droite, \u00e0 gauche, devant, derri\u00e8re&#160;\u00bb, qui sont finalement comme des automates. Mais on retrouve plus souvent les chiens automates dans les concours que dans les alpages.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L. G.&#160;:<\/span> Au fond, la plupart des salari\u00e9s ne savent pas plus ce qu\u2019ils produisent que la vache qui produit du lait ou de la viande. Ils font, ils am\u00e9nagent, souvent ils d\u00e9sob\u00e9issent, mais ils ne savent pas ce qu\u2019ils produisent. Par exemple, un ma\u00eetre d\u2019\u00e9cole n\u2019a pas forc\u00e9ment conscience de participer \u00e0 la production d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 in\u00e9galitaire. On ne produit pas forc\u00e9ment ce qu\u2019on croit.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> En tous cas, si on dit que les animaux travaillent, cela nous oblige \u00e0 questionner l\u2019organisation de ce travail, par exemple la question du temps de travail. Avec une vache laiti\u00e8re, on peut penser une organisation qui tienne compte de son statut de travailleur, y compris les pauses. En revanche, un porc charcutier est \u00e0 l\u2019usine 24&#160;h\/24. Et la seule porte de sortie, c\u2019est l\u2019abattoir.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Le travail est-il le seul mode de relation possible avec les animaux domestiques&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Le travail est partout, m\u00eame dans les relations avec les animaux de compagnie. J\u2019ai une chienne, et si son travail, c\u2019est de me tenir compagnie, o\u00f9 est le champ du hors-travail&#160;? Si je lui dis&#160;: \u00ab&#160;Aujourd\u2019hui je travaille&#160;\u00bb, et que je m\u2019installe devant mon ordinateur, elle se met dans un coin et ne bouge plus. C\u2019est un travail sur soi&#160;: elle est en forme, elle voudrait courir, aboyer, mais tant que je suis plant\u00e9e devant mon ordinateur, elle attend. En revanche, si j\u2019emm\u00e8ne ma chienne \u00e0 la plage, elle fait ce qu\u2019elle veut, et c\u2019est moi qui suis \u00e0 son service, qui surveille&#160;: c\u2019est moi qui travaille.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 un moment, il y a du travail, de la production, de l\u2019engagement, et \u00e0 un autre du d\u00e9gagement. C\u2019est un changement de monde&#160;: les animaux sont dans le travail, dans notre monde \u00e0 nous, ou plut\u00f4t le monde commun humains\/animaux, et \u00e0 un moment donn\u00e9, ils sont dans leurs propres affaires.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Les animaux sauvages travaillent-ils aussi&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Pas tous. Les fourmis et moi, nous n\u2019interf\u00e9rons pas. Peut-\u00eatre sont-elles travailleuses, mais leur concept de travail ne regarde qu\u2019elles. En revanche, certains animaux dits sauvages travaillent, comme les c\u00e9tac\u00e9s qu\u2019on \u00e9quipe d\u2019un GPS pour surveiller le climat. On les capture, on les surveille, et les animaux le savent. Sans doute en pensent-ils quelque chose, et il se peut que cela fausse les r\u00e9sultats, comme dans les exp\u00e9rimentations animales[8. Voir Jef Klak n&#186; 3 \u00ab&#160;Selle de ch&#8217;val&#160;\u00bb: \u00ab&#160;Les moutons ont des amis et des conversations. Comment les animaux d\u00e9sar\u00e7onnent la science. Entretien avec Vinciane Despret.&#160;\u00bb.]. Peut-\u00eatre que ces baleines continuent leur vie comme avant de \u00ab&#160;travailler&#160;\u00bb pour nous, mais peut-\u00eatre pas, ou pas autant qu\u2019on ne le croit. \u00c0 partir du moment o\u00f9 les animaux se demandent ce qu\u2019on bidouille avec eux, ce qu\u2019on leur veut, et qu\u2019ils r\u00e9pondent, on peut consid\u00e9rer qu\u2019ils travaillent.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Les animaux ont-ils un statut diff\u00e9rent en \u00ab&#160;production animale&#160;\u00bb \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire industrielle \u2013 et dans les \u00e9levages paysans&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Lors de la crise porcine de 2015, un gros producteur de porc se plaignait dans la presse&#160;: \u00ab&#160;<em>Je vais \u00eatre oblig\u00e9 de licencier mes ouvri\u00e8res.\u2009<\/em>&#160;\u00bb L\u00e0, les truies renvoient \u00e0 l\u2019ouvrier ali\u00e9n\u00e9, jetable, exploit\u00e9 au maximum. En revanche, dans l\u2019\u00e9levage \u00ab&#160;v\u00e9ritable&#160;\u00bb, les animaux ont un statut de travailleur, de partenaire, de coll\u00e8gue de travail. Un id\u00e9al de la relation de travail peut alors s\u2019inventer, \u00e9quitable dans une certaine mesure, o\u00f9 la coop\u00e9ration serait privil\u00e9gi\u00e9e \u2013 sans nier que nos relations aux animaux sont de toute fa\u00e7on asym\u00e9triques.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L. G.&#160;:<\/span> Cette notion de \u00ab&#160;coll\u00e8gue de travail&#160;\u00bb est tout de m\u00eame compliqu\u00e9e&#160;: normalement, on ne tue pas les coll\u00e8gues et on ne les mange pas \u00e0 la fin de leur contrat.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Comment circule la souffrance entre salari\u00e9s et animaux dans les porcheries industrielles&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> On force la truie \u00e0 produire de dix-huit \u00e0 vingt-six porcelets par port\u00e9e \u2013 une truie n\u2019a que seize t\u00e9tines. Par cons\u00e9quent, la mise \u00e0 bas est trop longue et les derniers porcelets risquent de mourir. Donc un salari\u00e9 doit \u00ab&#160;fouiller&#160;\u00bb la truie, c\u2019est-\u00e0-dire aller chercher les porcelets dans l\u2019ut\u00e9rus. \u00c7a lui fait mal. Le salari\u00e9 se met \u00e0 sa place. Si c\u2019est une femme ayant des enfants, elle se dit&#160;: \u00ab&#160;Je suis m\u00e8re moi aussi.&#160;\u00bb Il y a un c\u00f4t\u00e9 charnel, une empathie de corps&#160;: on est si pr\u00e8s des animaux qu\u2019on ressent leur souffrance dans son propre corps.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019appelle cela la \u00ab&#160;contagion de la souffrance&#160;\u00bb. Plus qu\u2019une interaction, c\u2019est une esp\u00e8ce de balance mutique de la souffrance, comme une contagion de quelque chose de sourd qui passe des animaux aux humains. C\u2019est plus explicite chez les femmes que chez les hommes, qui ont des d\u00e9fenses viriles plus fortes[9. Ce concept de d\u00e9fense virile a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9 notamment par Christophe Dejours dans <em>Souffrances en France. La banalisation de l\u2019injustice sociale<\/em>, Seuil, 1998.]. M\u00eame si les salari\u00e9es essaient de maintenir un \u00e9cart avec l\u2019animal, comme un filtre, les animaux le dissolvent en se rapprochant d\u2019elles. Cela produit une esp\u00e8ce de magma o\u00f9 la souffrance passe facilement. \u00ab&#160;On fait souffrir les animaux, et moi, je participe \u00e0 \u00e7a. Les truies ne m\u2019aiment pas, je sais pourquoi, mais j\u2019aimerais bien qu\u2019elles m\u2019aiment. Je les fais souffrir, mais je fais de mon mieux. Mon chef me dit de tuer les porcelets ch\u00e9tifs, mais je ne le fais pas, je leur donne le biberon, j\u2019y passe des heures.&#160;\u00bb Il y a aussi une souffrance \u00e9thique, morale, li\u00e9e \u00e0 la conscience de sa collaboration \u00e0 un syst\u00e8me qui g\u00e9n\u00e8re de la souffrance.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Et les producteurs, est-ce qu\u2019ils souffrent aussi&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Les producteurs sont coinc\u00e9s, ils ne peuvent pas quitter ce syst\u00e8me de production. Ils ont fait le mauvais choix au mauvais moment et se sont laiss\u00e9 bourrer le mou, par int\u00e9r\u00eat voire par cupidit\u00e9. En plus, ils ont souvent un taux d\u2019endettement de 180% et les banquiers sur le dos. D\u00e8s lors, ils ne pensent qu\u2019\u00e0 extirper la mati\u00e8re animale des bestioles pour la transformer en fric et rembourser la banque. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019ils sont oblig\u00e9s d\u2019aller pleurer \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision pour r\u00e9clamer moins de normes&#160;: \u00ab&#160;Arr\u00eatez de nous saouler avec l\u2019environnement, avec le bien-\u00eatre animal.&#160;\u00bb Le bien-\u00eatre animal est bien utile \u00e0 la fili\u00e8re dont il permet de redorer le blason, mais c\u2019est une autre histoire pour le pauvre gars qui se retrouve bloqu\u00e9 par ces nouvelles contraintes, et ne peut plus ins\u00e9miner ou faire ses piq\u00fbres comme il veut\u2026 <\/p>\n<h4 class=\"question\">Quels sont les soubassements th\u00e9oriques du bien-\u00eatre animal&#160;? En quoi consistent les \u00e9tudes sur le bien-\u00eatre animal dans les productions industrielles&#160;? <\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Le bien-\u00eatre animal est directement issu de la zootechnie[10. La zootechnie est l\u2019ensemble des sciences et techniques mises en \u0153uvre dans l\u2019\u00e9levage des animaux pour l\u2019obtention de produits ou de services \u00e0 destination de l\u2019homme (viande, lait, \u0153ufs, laine, traction, loisirs, etc.).], qui cherche \u00e0 rendre la machine animale productive dans un certain environnement. Il faut aussi chercher du c\u00f4t\u00e9 des th\u00e9ories du conditionnement, de l\u2019\u00e9thologie comportementale et surtout de l\u2019\u00e9thologie appliqu\u00e9e, qui est devenue la v\u00e9ritable zootechnie du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle&#160;: l\u2019\u00e9tude du comportement animal \u00e0 vis\u00e9e \u00e9conomique \u2013&#160;comment faire pour que la caille, le porc ou le chat produisent le plus possible dans les syst\u00e8mes industriels et intensifi\u00e9s, et pour que cela soit accept\u00e9 socialement.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cela fait quarante ans que l\u2019Union europ\u00e9enne finance les \u00e9tudes sur le bien-\u00eatre animal en industrie. Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler dans les porcheries industrielles, les truies avaient une sangle qui s\u2019incrustait parfois dans leur chair. La souffrance \u00e9tait visible. Ils ont enlev\u00e9 la sangle et ont mis les truies en cage. D\u00e9sormais, bien-\u00eatre animal oblige, ils ont aussi enlev\u00e9 la cage, en partie \u2013 la truie gestante, th\u00e9oriquement, n\u2019y reste qu\u2019un mois. Mais ils mettent huit truies ensemble dans un minuscule espace en b\u00e9ton, sur caillebotis, et elles finissent par se battre entre elles \u2013 par ennui. Cela nous est pr\u00e9sent\u00e9 comme une am\u00e9lioration du bien-\u00eatre animal.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans les faits, mes coll\u00e8gues qui \u00e9tudient la question ne mettent jamais les pieds dans une porcherie&#160;; ils collaborent jour apr\u00e8s jour, depuis quarante ans, faisant tourner un syst\u00e8me qu\u2019ils pr\u00e9tendent am\u00e9liorer mais qu\u2019ils ne connaissent pas. Bref, le bien-\u00eatre animal se r\u00e9sume \u00e0 assurer la durabilit\u00e9 de cette abjection qu\u2019est le syst\u00e8me industriel.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Et le \u00ab&#160;bien-\u00eatre au travail&#160;\u00bb, quel est son origine, ainsi que son r\u00f4le&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L. G.&#160;:<\/span> Les sciences du travail et les psychologues du travail existent depuis l\u2019av\u00e8nement du taylorisme \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Les premi\u00e8res \u00e9tudes se sont focalis\u00e9es sur la fatigue, l\u2019engagement, les recrutements, les tests d\u2019aptitudes. Auparavant, personne ne se pr\u00e9occupait de savoir si un cordonnier aimait le cuir ou pas, comment faire pour qu\u2019il soit tout le temps en forme psychiquement et ne se suicide pas le lundi matin. Il a fallu attendre l\u2019ing\u00e9nieur am\u00e9ricain Frederik Taylor \u2013 puis Henry Ford et leurs successeurs \u2013 pour que soit th\u00e9oris\u00e9e la productivit\u00e9 humaine. Ils ont d\u2019ailleurs tr\u00e8s bien r\u00e9ussi&#160;: le travail humain n\u2019a jamais autant rapport\u00e9 qu\u2019actuellement. Aujourd\u2019hui, les psychologues du travail sont toujours au m\u00eame endroit, sauf qu\u2019ils ont deux casquettes&#160;: <em>coachs<\/em> et sp\u00e9cialistes de la \u00ab&#160;souffrance au travail&#160;\u00bb, avec les m\u00eames formations, employeurs et conditions de travail. Le <em>coaching<\/em> marche moins bien ces derniers temps, mais avec la r\u00e9cente loi sur les risques psychosociaux[11. Le Code du travail fran\u00e7ais est longtemps rest\u00e9 sans inclure l\u2019aspect mental pour d\u00e9finir les mesures de protection de la sant\u00e9 au travail. Cette id\u00e9e a \u00e9t\u00e9 introduite en 2002 par la loi de modernisation sociale, qui rempla\u00e7a le mot \u00ab&#160;sant\u00e9&#160;\u00bb par les mots&#160;: \u00ab&#160;sant\u00e9 physique et mentale&#160;\u00bb dans le Code du travail. L\u2019employeur doit d\u00e9sormais prendre en compte tous les risques psychosociaux (RPS) c\u2019est-\u00e0-dire les risques concernant non seulement l\u2019int\u00e9grit\u00e9 physique des salari\u00e9s, mais aussi leur sant\u00e9 mentale&#160;: le stress, l\u2019\u00e9puisement, la souffrance, ou encore le harc\u00e8lement moral.], nombre de psychologues se retrouvent \u00e0 travailler dans les entreprises, se sp\u00e9cialisant dans la fili\u00e8re du bien-\u00eatre au travail. Ils travaillent pour EDF ou pour la Poste, et re\u00e7oivent les salari\u00e9s pour leur dire&#160;: \u00ab&#160;Ayez des pens\u00e9es positives&#160;!&#160;\u00bb C\u2019est un march\u00e9 juteux.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le changement le plus frappant dans le monde du travail aujourd\u2019hui est justement cette id\u00e9e d\u2019envoyer les salari\u00e9s \u00ab&#160;chez le psy&#160;\u00bb pour \u00e9vacuer la perception de la souffrance&#160;: il faut qu\u2019ils soient de nouveau en mesure d\u2019exercer des techniques de travail toujours plus d\u00e9socialisantes. C\u2019est une d\u00e9politisation totale.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le pire, c\u2019est que cette mascarade est parfois d\u00e9fendue par les syndicats eux-m\u00eames&#160;: au lieu de lutter sur les conditions de travail, ils voudraient que l\u2019on d\u00e9nonce les chefs harceleurs. Or, ces cadres sont eux-m\u00eames constamment sous pression&#160;: comme leurs \u00e9valuations, et donc leurs salaires, d\u00e9pendent d\u00e9sormais directement de la production des autres, ils harc\u00e8lent leurs subalternes pour que \u00e7a aille plus vite, pour les pousser \u00e0 enlever les s\u00e9curit\u00e9s, etc.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il m\u2019arrive de recevoir dans mon cabinet des salari\u00e9s que m\u2019envoient des m\u00e9decins du travail ou des syndicalistes, mais je ne veux pas figurer sur le listing des psys sp\u00e9cialis\u00e9s dans la \u00ab&#160;souffrance au travail&#160;\u00bb. Ceux-l\u00e0 se contentent de conseiller aux personnes harcel\u00e9es par des chefs pervers-narcissiques de se mettre en arr\u00eat-maladie. Mais le probl\u00e8me n\u2019est pas m\u00e9dical. Apr\u00e8s l\u2019arr\u00eat-maladie, si le salari\u00e9 ne peut pas retourner travailler, la S\u00e9cu va l\u2019envoyer \u00e0 la Maison d\u00e9partementale des personnes handicap\u00e9es avec une allocation adulte handicap\u00e9, et ses revenus vont baisser rapidement. C\u2019est la mani\u00e8re la plus pratique et la plus courante de se d\u00e9barrasser des travailleurs aujourd\u2019hui. Je ne me bats donc pas tant contre le \u00ab&#160;bien-\u00eatre au travail&#160;\u00bb que contre ceux qui sont obnubil\u00e9s par la question de la souffrance au travail, et qui emm\u00e8nent tout le monde dans ce qui est clairement une catastrophe nationale. <\/p>\n<h4 class=\"question\">Comment se passe la consultation&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L. G&#160;:<\/span> Des salari\u00e9s qu\u2019on n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 calmer arrivent dans mon cabinet&#160;: ceux qui embarrassent tout le monde, qui parlent de se suicider au travail et risquent de faire exploser les statistiques. Pour \u00e9viter \u00e7a, certains services de m\u00e9decine du travail acceptent de payer 110 euros pour qu\u2019ils viennent passer une ou deux s\u00e9ances de deux heures dans mon bureau.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce sont en g\u00e9n\u00e9ral des cadres, des professions interm\u00e9diaires, tr\u00e8s peu d\u2019ouvriers. Jamais des pr\u00e9caires. Ils commencent toujours l\u2019entretien en racontant comment on les a <em>rendus malades<\/em>. Ils d\u00e9marrent toujours de la m\u00eame mani\u00e8re&#160;: \u00ab&#160;J\u2019ai un chef pervers narcissique.&#160;\u00bb Ils en ont toujours un. Je leur demande ensuite ce qu\u2019ils font comme travail. Ils r\u00e9pondent par exemple&#160;: \u00ab&#160;Je suis professeur de musique.&#160;\u00bb Et ils d\u00e9crivent donc leur activit\u00e9&#160;: \u00ab&#160;On a cinq classes de sixi\u00e8me la premi\u00e8re ann\u00e9e, on ne sait jamais le nom des \u00e9l\u00e8ves, on les a une heure par semaine, on n\u2019y comprend rien.&#160;\u00bb Ils parlent ensuite des rapports de domination, de la hi\u00e9rarchisation symbolique des mati\u00e8res&#160;: au coll\u00e8ge, le haut, c\u2019est les maths, apr\u00e8s c\u2019est la physique-chimie, puis les lettres, les langues et en dernier, il y a les arts plastiques et la musique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Puis vient l\u2019anecdote&#160;: elle s\u2019est fait caillasser par des \u00e9l\u00e8ves avec de grosses boules de neige, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa voiture, o\u00f9 elle se retrouve toute tremp\u00e9e le dernier jour de l\u2019\u00e9cole avant No\u00ebl. Le directeur du coll\u00e8ge passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9, elle lui demande de l\u2019aide, et lui rigole. Elle a fait une d\u00e9pression et n\u2019est jamais retourn\u00e9e travailler.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Bref elle \u00e9tait d\u00e9sagr\u00e9able avec les \u00e9l\u00e8ves, ces derniers \u00e9taient d\u2019une cruaut\u00e9 effroyable envers elle, et le directeur \u00e9galement. C\u2019\u00e9tait un rapport terrifiant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Elle est donc entr\u00e9e dans mon bureau avec des \u00e9l\u00e8ves d\u00e9linquants et un principal de coll\u00e8ge pervers-narcissique \u2013 et elle en avait des preuves. Mais elle est ressortie avec une autre vision&#160;: \u00ab&#160;Professeur de musique, ce n\u2019est pas une vie, et les coll\u00e8ges, c\u2019est l\u2019enfer pour tout le monde.&#160;\u00bb Et c\u2019est vrai. Elle \u00e9tait moins \u00ab&#160;rendue folle&#160;\u00bb, mais plus embarrass\u00e9e. Elle a arr\u00eat\u00e9 de croire qu\u2019on lui voulait du mal et s\u2019est retrouv\u00e9e dans une esp\u00e8ce d\u2019incertitude, alors qu\u2019avant, elle avait une solution&#160;: dresser les gosses et faire virer le principal. C\u2019\u00e9tait pas compliqu\u00e9 \u2013 \u00e0 part \u00e0 mettre en \u0153uvre \u2013, mais le prix de tout cela, c\u2019est qu\u2019elle ne dormait pas, que plus personne ne lui t\u00e9l\u00e9phonait. Elle \u00e9tait seule car elle \u00e9tait trop p\u00e9nible.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le prix d\u2019une vie plus lucide, c\u2019est d\u2019\u00eatre davantage contrari\u00e9 et, \u00e9ventuellement, de passer \u00e0 l\u2019action. Qu\u2019est-ce que l\u2019action pour un prof de musique&#160;? Se remettre au piano&#160;? Je n\u2019en sais rien. Ce sont les gens qui savent ce qu\u2019il faut qu\u2019ils fassent. Mais \u00e0 un moment, on rentre dans l\u2019embarras de la question de la soci\u00e9t\u00e9, du vivre ensemble au sens noble. Comment faire pour ne pas s\u2019entretuer&#160;? Comment faire un coll\u00e8ge&#160;? Il y a des \u00e9tablissements o\u00f9 \u00e7a se passe extr\u00eamement bien. M\u00eame avec les profs de musique&#160;!<\/p>\n<h4 class=\"question\">Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, tu as enqu\u00eat\u00e9 sur la \u00ab&#160;souffrance au travail&#160;\u00bb des directeurs de services v\u00e9t\u00e9rinaires pendant la crise de la vache folle. Peux-tu nous raconter cette exp\u00e9rience&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L. G.&#160;:<\/span> Les directeurs de services v\u00e9t\u00e9rinaires (DSV) ressentaient de la \u00ab&#160;souffrance au travail&#160;\u00bb parce qu\u2019ils devaient abattre des troupeaux entiers \u00e0 la moindre alerte, alors que, ne sachant pas comment la maladie se propageait, ils \u00e9taient scientifiquement contre les abattages. Mais ils \u00e9taient oblig\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ces directeurs sont des hauts fonctionnaires qui travaillent avec le pr\u00e9fet pour faire appliquer les r\u00e9glementations \u00e9tatiques \u00e0 propos du commerce de la viande&#160;: en temps normal, ils ne s\u2019occupent pas d\u2019animaux mais uniquement de produits animaux.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Peu de temps avant, on leur avait demand\u00e9 d\u2019organiser la mise \u00e0 mort de tous les veaux d\u2019un jour[12. Les \u00e9leveurs pouvaient \u00e0 l\u2019\u00e9poque b\u00e9n\u00e9ficier de \u00ab&#160;la prime H\u00e9rode&#160;\u00bb, une compensation financi\u00e8re europ\u00e9enne accord\u00e9e pour l\u2019abattage des jeunes veaux.], ce qui ne leur avait pas pos\u00e9 trop de probl\u00e8mes&#160;; il suffisait de signer un bout de papier pour les envoyer \u00e0 l\u2019abattoir. Mais cette fois, on leur demandait d\u2019organiser l\u2019abattage eux-m\u00eames, dans des \u00e9quarrissages[13. L\u2019\u00e9quarrissage est le lieu o\u00f9 on traite les cadavres d\u2019animaux morts hors des abattoirs.] qui n\u2019\u00e9taient pas assez grands. Il fallait inventer. Ils ont d\u00fb faire appel \u00e0 des gens qui savent tuer les b\u00eates \u2013 ceux qui avaient travaill\u00e9 toute la semaine \u00e0 l\u2019abattoir rempilaient donc le dimanche \u2013 et ils abattaient aussi dans les champs. Et puis les b\u00eates ne sont pas si b\u00eates que \u00e7a&#160;: par exemple, des veaux d\u2019un jour dont on venait de tuer la m\u00e8re passaient \u00e0 travers les cl\u00f4tures. Bref, \u00e7\u2019a \u00e9t\u00e9 un merdier total.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pour les DSV, voir arriver sur leur \u00e9cran&#160;: \u00ab&#160;Il y a un s\u00e9rodiagnostic positif dans l\u2019\u00e9levage de M. Machin, trois cents vaches&#160;\u00bb, c\u2019\u00e9tait l\u2019angoisse. Comment faire alors pour ne pas souffrir&#160;? D\u2019autant qu\u2019on leur demandait de faire couper toutes les t\u00eates pour pr\u00e9lever un bout de cerveau et l\u2019envoyer \u00e0 Paris&#160;: il pouvait y avoir de grandes tables avec trois cents t\u00eates de vaches. Les DSV n\u2019ont jamais eu les r\u00e9sultats des examens.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Apr\u00e8s \u00e7a, ils devaient r\u00e9pondre aux m\u00e9dias et raconter qu\u2019ils donnaient des biftecks hach\u00e9s \u00e0 leurs propres enfants. On allait manger au restaurant La Boucherie le midi avec eux et ils commandaient du tartare\u2026 Une v\u00e9t\u00e9rinaire avait m\u00eame dit&#160;: \u00ab&#160;Je suis pr\u00eate \u00e0 me faire filmer en train de mettre du sang de vache dans le biberon de mon b\u00e9b\u00e9.&#160;\u00bb C\u2019est un r\u00e9flexe d\u00e9fensif&#160;: comment faire quand on r\u00e9prouve son travail&#160;? Il faut aller jusqu\u2019au bout, sinon c\u2019est trop dur. Les \u00e9leveurs, quant \u00e0 eux, souffraient \u00e9norm\u00e9ment. Or la consigne du pr\u00e9fet \u00e9tait \u00ab&#160;Aucun suicide d\u2019\u00e9leveur&#160;\u00bb. Et ils ne se sont pas suicid\u00e9s&#160;!<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Pas tout de suite&#160;!<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L. G.&#160;:<\/span> Les autorit\u00e9s ont propos\u00e9 de leur offrir deux fois le prix du troupeau en compensation. Mais les \u00e9leveurs disaient&#160;: \u00ab&#160;Ce n\u2019est pas une histoire de fric&#160;! Comment vais-je refaire un troupeau&#160;? Celui-l\u00e0, \u00e7a fait trente ans que je le fabrique&#160;!&#160;\u00bb<\/p>\n<h4 class=\"question\">Est-ce pour des raisons similaires que certains \u00e9leveurs de brebis refusent une compensation financi\u00e8re quand quelques b\u00eates sont tu\u00e9es par des loups \u2013 ce qu\u2019on appelle la \u00ab&#160;part du loup&#160;\u00bb&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Pas exactement. Les brebis ont \u00e9t\u00e9 domestiqu\u00e9es il y a 8\u2009000&#160;ans, c\u2019est l\u2019animal d\u2019\u00e9levage par excellence. La brebis fait confiance \u00e0 l\u2019\u00e9leveur pour p\u00e2turer tranquillement, pour \u00e9chapper \u00e0 son destin de proie. Le premier engagement de l\u2019\u00e9leveur est de prot\u00e9ger ses b\u00eates de la temp\u00eate, des ravins, de la maladie, du loup. Si une brebis se fait manger, c\u2019est le troupeau entier qui est stress\u00e9, les liens entre les brebis et l\u2019\u00e9leveur sont pulv\u00e9ris\u00e9s. Les \u00e9leveurs s\u2019en fichent du ch\u00e8que de compensation&#160;; au contraire, c\u2019est le prix de leur trahison. Je me suis appuy\u00e9e sur la th\u00e9orie du don de Marcel Mauss[14. Marcel Mauss, \u00ab&#160;Essai sur le don. Forme et raison de l\u2019\u00e9change dans les soci\u00e9t\u00e9s archa\u00efques&#160;\u00bb, <em>L\u2019Ann\u00e9e sociologique<\/em>, 1923-1924.] pour penser l\u2019\u00e9levage&#160;: nous mangeons les animaux domestiques, en \u00e9change de quoi nous sommes tenus de leur offrir une belle vie. Et la mort des animaux n\u2019est pas le but du travail mais le bout. Aujourd\u2019hui, les \u00e9leveurs ont l\u2019impression de ne plus \u00eatre \u00e0 la hauteur de ce que donnent les animaux.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je n\u2019ai rien contre les loups, mais ils ont compris qu\u2019ils \u00e9taient prot\u00e9g\u00e9s&#160;: puisqu\u2019on \u00e9l\u00e8ve des brebis pour eux, pourquoi se fatigueraient-ils \u00e0 chasser d\u2019autres animaux&#160;? Ils sont eux aussi domestiqu\u00e9s, mais contre les brebis.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Tu dis souvent que travailler avec des animaux, c\u2019est aussi se coltiner la mort, et par extension le vivant, question qu\u2019\u00e9cartent selon toi les v\u00e9ganes et les abolitionnistes&#8230;<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Le probl\u00e8me, c\u2019est que les abolitionnistes croient avoir<em> la<\/em> solution&#160;: c\u2019est mal de faire souffrir et de tuer les animaux, donc il faut arr\u00eater de les manger, de les \u00e9lever, de se les approprier. Il y aurait le bien d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et le mal de l\u2019autre. Il suffirait d\u2019abolir l\u2019\u00e9levage, y compris pour les animaux familiers. Comme le bien-\u00eatre animal, qui consent \u00e0 la violence du syst\u00e8me industriel, la lib\u00e9ration animale se donne comme vertueuse envers les animaux, mais consent de fait \u00e0 leur disparition \u2013 avec pour logique implicite \u00ab&#160;Si tu ne nais pas, tu ne souffres pas&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Selon moi, le v\u00e9ganisme rejoint les int\u00e9r\u00eats de ceux qui veulent prendre en main l\u2019\u00e9levage, en l\u2019occurrence les multinationales et les fonds d\u2019investissement. La Fondation Bill Gates soutient par exemple des entreprises[15. Beyond meat et Hampton Creek Foods. Hampton Creek Foods est \u00e9galement soutenue par des fonds d\u2019investissement comme Khosla Venture. La firme multinationale Cargill, de son c\u00f4t\u00e9, a brevet\u00e9 un substitut de fromage, le Lygomme ACH Optimum, essentiellement constitu\u00e9 d\u2019amidons.] qui proposent des ersatz de poulet sans poulet, du b\u0153uf sans b\u0153uf, du fromage sans lait, de la mayonnaise sans \u0153ufs\u2026 \u00c7a les arrange qu\u2019on soit convaincus que c\u2019est mal de manger des animaux&#160;: cela leur permet de nous vendre leurs nouveaux produits.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On arrive au bout du bout de notre rapport industriel aux animaux, que ce soit au niveau de l\u2019\u00e9thique, de l\u2019environnement, de la sant\u00e9\u2026 Mais nous vivons dans un monde capitaliste o\u00f9 la solution est une nouvelle industrialisation. En plus de ces succ\u00e9dan\u00e9s de viande, les multinationales et les fonds d\u2019investissement cherchent \u00e0 cr\u00e9er une industrie de la viande 2.0, \u00e0 produire une viande sans animaux, car les animaux restent un frein \u00e0 la production. En d\u00e9fendant le projet d\u2019une production de viande <em>in vitro<\/em> (\u00e9labor\u00e9e en cultivant des cellules souches en laboratoire), les abolitionnistes ne font pas le service apr\u00e8s-vente, mais le service avant-vente. Les consommateurs de viande industrielle consentent tout de suite \u00e0 un syst\u00e8me industriel qui a cours, alors que les v\u00e9ganes militants consentent \u00e0 un syst\u00e8me qui arrive.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Bien s\u00fbr, les productions animales font souffrir horriblement les animaux et les salari\u00e9s, elles contribuent \u00e0 la destruction de la biodiversit\u00e9 et ont un impact r\u00e9el sur le climat. Mais ce sont les syst\u00e8mes industrialis\u00e9s qui en sont responsables, pas l\u2019\u00e9levage. Depuis 10\u2009000&#160;ans, l\u2019\u00e9levage est, au contraire, en harmonie avec la plan\u00e8te. L\u2019\u00e9levage, c\u2019est vivre et travailler avec des animaux. Faire na\u00eetre et \u00e9lever. C\u2019est un m\u00e9tier de la reproduction et de la relation. Une relation entre humains et animaux, et une relation commune \u00e0 la nature. Les vaches font la prairie, comme les moutons dessinent les pentes de la montagne. Sans les animaux d\u2019\u00e9levage, la for\u00eat est \u00e0 la merci des incendies&#160;: ils rendent notre environnement habitable, vari\u00e9, beau.<\/p>\n<h4 class=\"question\"><span class=\"bold-body\">La fili\u00e8re bio ne s\u2019est que tardivement int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9levage.<\/span> Pourquoi&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> La viande bio est commercialis\u00e9e comme bonne pour la sant\u00e9 et l\u2019environnement, pas pour la qualit\u00e9 du travail des \u00e9leveurs et des animaux. Quand je travaillais \u00e0 Ecocert[16. Organisme de certification de l\u2019agriculture biologique.], lors de sa naissance au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, j\u2019\u00e9tais \u00e9tonn\u00e9e que beaucoup de mara\u00eechers soient v\u00e9g\u00e9tariens et consid\u00e8rent les \u00e9leveurs comme des \u00ab&#160;viandards&#160;\u00bb. La fili\u00e8re bio est n\u00e9e des enjeux de la relation \u00e0 la terre, \u00e0 la plante, sans consid\u00e9rer tout de suite \u2013 sauf les biodynamistes \u2013 la relation homme-animal-plante. Aujourd\u2019hui, ce secteur s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019\u00e9levage, notamment sous l\u2019impulsion des consommateurs, depuis que les pratiques des syst\u00e8mes industriels se sont \u00e9bruit\u00e9es, et bien s\u00fbr \u00e0 cause des scandales sanitaires.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Quand on vit en ville, sans contact avec des \u00e9leveurs, on n\u2019a quasiment pas d\u2019autre choix que de ne pas manger de viande si on ne veut pas alimenter l\u2019industrie de production animale&#8230;<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Il est plus compliqu\u00e9 de vendre une viande saine et de qualit\u00e9 en circuit court que des l\u00e9gumes bio, notamment parce que la viande et le fromage doivent \u00eatre r\u00e9frig\u00e9r\u00e9s pour le transport et la conservation. Mais pourquoi ne pas mettre en commun une camionnette frigorifi\u00e9e et s\u2019organiser avec des \u00e9leveurs&#160;? <\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L. G.&#160;:<\/span> La question de l\u2019\u00e9levage concerne la vie quotidienne de tout le monde. Comment fait-on au jour le jour&#160;? Que promouvoir de fa\u00e7on collective&#160;? Les Amap fonctionnent bien pour les l\u00e9gumes, les petits mara\u00eechers se sont bien d\u00e9brouill\u00e9s pour se rendre accessibles, pourquoi pas les \u00e9leveurs&#160;? Des listes de psychanalystes f\u00e9ministes, non homophobes, \u00e9labor\u00e9es par des usagers circulent sur Internet, et c\u2019est une tr\u00e8s bonne chose. On pourrait s\u2019inspirer de \u00e7a pour les bouchers, les \u00e9leveurs. On ne s\u2019organise pas assez sur la viande.<\/p>\n<h4 class=\"question\">Ne devrait-on pas repenser aussi l\u2019abattage&#160;?<\/h4>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> C\u2019est une question centrale, qui revient sans cesse chez les \u00e9leveurs que je connais&#160;: comment faire pour abattre \u00e0 la ferme&#160;? C\u2019est pourquoi je participe \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un groupe avec des \u00e9leveurs, des v\u00e9t\u00e9rinaires, des journalistes et la Conf\u00e9d\u00e9ration paysanne, pour faire changer la loi qui oblige \u00e0 passer par les abattoirs[17. \u00c0 ce sujet, lire J. Porcher, E. L\u00e9crivain, S. Mouret, N. Savalois&#160;: <em>Livre blanc pour une mort digne des animaux<\/em>, Les \u00c9ditions du Palais, 2014. ]. Aujourd\u2019hui encore, certains se risquent \u00e0 abattre \u00e0 la ferme, ni vu ni connu. Quand j\u2019\u00e9tais \u00e9leveuse, je ne suis jamais all\u00e9e \u00e0 l\u2019abattoir, mais je n\u2019aurais pas tu\u00e9 mon mouton moi-m\u00eame&#160;: il faut un tueur pour cela, c\u2019est un m\u00e9tier, et il y en a de moins en moins.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pour ma part, je d\u00e9fends l\u2019abattage \u00e0 la ferme, mais mes coll\u00e8gues scientifiques d\u00e9fendent au mieux l\u2019abattoir de proximit\u00e9. L\u2019Institut technique du porc (ITP) veut court-circuiter les r\u00e9sistances en cr\u00e9ant des abattoirs de proximit\u00e9 d\u00e9pendants de la fili\u00e8re industrielle. C\u2019est ce qui m\u2019\u00e9tonne toujours avec l\u2019industrie, et le capitalisme en g\u00e9n\u00e9ral&#160;: pourquoi veulent-ils <em>tout\u2009<\/em>? Pourquoi forcent-ils les petits bergers du Lub\u00e9ron \u00e0 passer par des abattoirs industriels&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L. G.&#160;:<\/span> Le capitalisme n\u2019existe pas, ce ne sont que des gens qui le mettent en \u0153uvre, comme dans l\u2019exemple des Directeurs des services v\u00e9t\u00e9rinaires. Ce sont eux qui font appliquer les lois et les r\u00e9glementations commerciales, et toute alternative leur donne des cauchemars, surtout si \u00e7a concerne la vie et la mort. Vu que ce ne sont pas les petits \u00e9leveurs qui nourrissent la France, ils peuvent les faire fermer. C\u2019est \u00e7a le progr\u00e8s, c\u2019est \u00e7a la vie hygi\u00e9nique.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> J\u2019essaie de travailler la question du rituel avec les \u00e9leveurs. Une d\u2019entre eux m\u2019a dit r\u00e9cemment&#160;: \u00ab&#160;\u00c0 l\u2019abattoir, on n\u2019a m\u00eame plus la place de parler une derni\u00e8re fois aux animaux.&#160;\u00bb Avant, au moment de laisser l\u2019animal, son mari r\u00e9citait une po\u00e9sie indienne rituelle, \u00e0 voix haute. Depuis que je travaille sur cette question, je me suis rendu compte que beaucoup d\u2019\u00e9leveurs font \u00e7a. Moi, je le faisais aussi, dans ma t\u00eate. Et quand je mange de la viande, je visualise l\u2019animal. J\u2019en mange en conscience, en lien avec les animaux.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L. G.&#160;:<\/span> Notre rapport au monde est fond\u00e9 en premier sur notre rapport au vivant. Les animaux sont l\u00e0, qu\u2019on les mange, qu\u2019on les tape ou qu\u2019on les caresse, et nos relations avec eux sont fondatrices. Les psychanalystes nient trop souvent ce qui est de l\u2019ordre de l\u2019environnement et de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, au b\u00e9n\u00e9fice de relations strictement familiales de type p\u00e8re-m\u00e8re-enfant. Alors que sur le divan, les gens nous parlent de leurs nourrices, de leurs ma\u00eetresses d\u2019\u00e9cole, de leur chien, de leurs vaches. Cela a longtemps \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme des r\u00e9sistances au triangle \u0153dipien, mais la th\u00e9orie psychanalytique est en train de changer. Il est courant que quelqu\u2019un ait bien tenu le choc suite \u00e0 la mort d\u2019un proche, mais s\u2019effondre deux ans plus tard suite \u00e0 la mort de son chat, pour les deux. Et d\u2019autres assument qu\u2019ils ont eu plus de mal \u00e0 faire le deuil de leur chien que celui de leur m\u00e8re. Tout le monde le sait, mais on ne l\u2019\u00e9crit jamais.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">J. P.&#160;:<\/span> Ce que je me demande, c\u2019est comment \u00e7a se passe pour les animaux. Les animaux engag\u00e9s dans le travail r\u00eavent-ils du travail&#160;? Est-ce que les vaches r\u00eavent du travail&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">L. G.&#160;:<\/span> De quoi d\u2019autre veux-tu qu\u2019elles r\u00eavent&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3752_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3752_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_3752_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_3752_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_3752_1('footnote_plugin_tooltip_3752_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_3752_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> <em>Vivre avec les animaux, une utopie pour le XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em>, 2011, La D\u00e9couverte.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_3752_1() { jQuery('#footnote_references_container_3752_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3752_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_3752_1() { jQuery('#footnote_references_container_3752_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3752_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_3752_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_3752_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_3752_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_3752_1(); } } function footnote_moveToAnchor_3752_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_3752_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quel point commun entre un cochon \u00e9lev\u00e9 \u00e0 la cha\u00eene par l\u2019industrie agroalimentaire, une professeure de musique en coll\u00e8ge, une brebis paissant dans les alpages et un directeur des services v\u00e9t\u00e9rinaires pendant la crise de la vache folle&#160;? 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